The Project Gutenberg EBook of De la terre  la lune, by Jules Verne

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Title: De la terre  la lune

Author: Jules Verne

Posting Date: February 8, 2011 [EBook #799]
Release Date: January, 1997
[Last updated: March 3, 2011]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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De la Terre  la Lune

Trajet Direct

en 97 Heures 20 Minutes

par Jules Verne




                                 I
                         --------------------
                             LE GUN-CLUB

Pendant la guerre fdrale des tats-Unis, un nouveau club trs
influent s'tablit dans la ville de Baltimore, en plein Maryland.  On
sait avec quelle nergie l'instinct militaire se dveloppa chez ce
peuple d'armateurs, de marchands et de mcaniciens.  De simples
ngociants enjambrent leur comptoir pour s'improviser capitaines,
colonels, gnraux, sans avoir pass par les coles d'application de
West-Point [cole militaire des tats-Unis.]; ils galrent bientt
dans L'art de la guerre leurs collgues du vieux continent, et comme
eux ils remportrent des victoires  force de prodiguer les boulets,
les millions et les hommes.

Mais en quoi les Amricains surpassrent singulirement les Europens,
ce fut dans la science de la balistique.  Non que leurs armes
atteignissent un plus haut degr de perfection, mais elles offrirent
des dimensions inusites, et eurent par consquent des portes
inconnues jusqu'alors.  En fait de tirs rasants, plongeants ou de
plein fouet, de feux d'charpe, d'enfilade ou de revers, les Anglais,
les Franais, les Prussiens, n'ont plus rien  apprendre; mais leurs
canons, leurs obusiers, leurs mortiers ne sont que des pistolets de
poche auprs des formidables engins de l'artillerie amricaine.

Ceci ne doit tonner personne.  Les Yankees, ces premiers mcaniciens
du monde, sont ingnieurs, comme les Italiens sont musiciens et les
Allemands mtaphysiciens,--de naissance.  Rien de plus naturel, ds
lors, que de les voir apporter dans la science de la balistique leur
audacieuse ingniosit.  De l ces canons gigantesques, beaucoup moins
utiles que les machines  coudre, mais aussi tonnants et encore plus
admirs.  On connat en ce genre les merveilles de Parrott, de
Dahlgreen, de Rodman.  Les Armstrong, les Pallisser et les Treuille de
Beaulieu n'eurent plus qu' s'incliner devant leurs rivaux
d'outre-mer.

Donc, pendant cette terrible lutte des Nordistes et des Sudistes, les
artilleurs tinrent le haut du pav; les journaux de l'Union
clbraient leurs inventions avec enthousiasme, et il n'tait si mince
marchand, si naf booby [Badaud.], qui ne se casst jour et nuit la
tte  calculer des trajectoires insenses.

Or, quand un Amricain a une ide, il cherche un second Amricain qui
la partage.  Sont-ils trois, ils lisent un prsident et deux
secrtaires.  Quatre, ils nomment un archiviste, et le bureau
fonctionne.  Cinq, ils se convoquent en assemble gnrale, et le club
est constitu.  Ainsi arriva-t-il  Baltimore.  Le premier qui inventa
un nouveau canon s'associa avec le premier qui le fondit et le premier
qui le fora.  Tel fut le noyau du Gun-Club [Littralement
Club-Canon.].  Un mois aprs sa formation, il comptait dix-huit cent
trente-trois membres effectifs et trente mille cinq cent
soixante-quinze membres correspondants.

Une condition _sine qua non_ tait impose  toute personne qui
voulait entrer dans l'association, la condition d'avoir imagin ou,
tout au moins, perfectionn un canon;  dfaut de canon, une arme 
feu quelconque.  Mais, pour tout dire, les inventeurs de revolvers 
quinze coups, de carabines pivotantes ou de sabres-pistolets ne
jouissaient pas d'une grande considration.  Les artilleurs les
primaient en toute circonstance.

L'estime qu'ils obtiennent, dit un jour un des plus savants orateurs
du Gun-Club, est proportionnelle aux masses de leur canon, et en
raison directe du carr des distances atteintes par leurs
projectiles!

Un peu plus, c'tait la loi de Newton sur la gravitation universelle
transporte dans l'ordre moral.

Le Gun-Club fond, on se figure aisment ce que produisit en ce genre
le gnie inventif des Amricains.  Les engins de guerre prirent des
proportions colossales, et les projectiles allrent, au-del des
limites permises, couper en deux les promeneurs inoffensifs.  Toutes
ces inventions laissrent loin derrire elles les timides instruments
de l'artillerie europenne.  Qu'on en juge par les chiffres suivants.

Jadis, au bon temps, un boulet de trente-six,  une distance de
trois cents pieds, traversait trente-six chevaux pris de flanc et
soixante-huit hommes.  C'tait l'enfance de l'art.  Depuis lors, les
projectiles ont fait du chemin.  Le canon Rodman, qui portait  sept
milles [Le mille vaut 1609 mtres 31 centimtres.  Cela fait donc prs
de trois lieues.] un boulet pesant une demi-tonne [Cinq cents
kilogrammes.] aurait facilement renvers cent cinquante chevaux et
trois cents hommes.  Il fut mme question au Gun-Club d'en faire une
preuve solennelle.  Mais, si les chevaux consentirent  tenter
l'exprience, les hommes firent malheureusement dfaut.

Quoi qu'il en soit, l'effet de ces canons tait trs meurtrier, et 
chaque dcharge les combattants tombaient comme des pis sous la faux.
Que signifiaient, auprs de tels projectiles, ce fameux boulet qui, 
Coutras, en 1587, mit vingt-cinq hommes hors de combat, et cet autre
qui,  Zorndoff, en 1758, tua quarante fantassins, et, en 1742, ce
canon autrichien de Kesselsdorf, dont chaque coup jetait soixante-dix
ennemis par terre?  Qu'taient ces feux surprenants d'Ina ou
d'Austerlitz qui dcidaient du sort de la bataille?  On en avait vu
bien d'autres pendant la guerre fdrale!  Au combat de Gettysburg, un
projectile conique lanc par un canon ray atteignit cent
soixante-treize confdrs; et, au passage du Potomac, un boulet
Rodman envoya deux cent quinze Sudistes dans un monde videmment
meilleur.  Il faut mentionner galement un mortier formidable
invent par J.-T. Maston, membre distingu et secrtaire perptuel du
Gun-Club, dont le rsultat fut bien autrement meurtrier, puisque, 
son coup d'essai, il tua trois cent trente-sept personnes,--en
clatant, il est vrai!

Qu'ajouter  ces nombres si loquents par eux-mmes?  Rien.  Aussi
admettra-t-on sans conteste le calcul suivant, obtenu par le
statisticien Pitcairn: en divisant le nombre des victimes tombes sous
les boulets par celui des membres du Gun-Club, il trouva que chacun de
ceux-ci avait tu pour son compte une moyenne de deux mille trois
cent soixante-quinze hommes et une fraction.

A considrer un pareil chiffre, il est vident que l'unique
proccupation de cette socit savante fut la destruction de
l'humanit dans un but philanthropique, et le perfectionnement des
armes de guerre, considres comme instruments de civilisation.

C'tait une runion d'Anges Exterminateurs, au demeurant les meilleurs
fils du monde.

Il faut ajouter que ces Yankees, braves  toute preuve, ne s'en
tinrent pas seulement aux formules et qu'ils payrent de leur
personne.  On comptait parmi eux des officiers de tout grade,
lieutenants ou gnraux, des militaires de tout ge, ceux qui
dbutaient dans la carrire des armes et ceux qui vieillissaient sur
leur afft.  Beaucoup restrent sur le champ de bataille dont les noms
figuraient au livre d'honneur du Gun-Club, et de ceux qui revinrent la
plupart portaient les marques de leur indiscutable intrpidit.
Bquilles, jambes de bois, bras articuls, mains  crochets, mchoires
en caoutchouc, crnes en argent, nez en platine, rien ne manquait  la
collection, et le susdit Pitcairn calcula galement que, dans le
Gun-Club, il n'y avait pas tout  fait un bras pour quatre personnes,
et seulement deux jambes pour six.

Mais ces vaillants artilleurs n'y regardaient pas de si prs, et ils
se sentaient fiers  bon droit, quand le bulletin d'une bataille
relevait un nombre de victimes dcuple de la quantit de projectiles
dpenss.

Un jour, pourtant, triste et lamentable jour, la paix fut signe par
les survivants de la guerre, les dtonations cessrent peu  peu, les
mortiers se turent, les obusiers musels pour longtemps et les canons,
la tte basse, rentrrent aux arsenaux, les boulets s'empilrent dans
les parcs, les souvenirs sanglants s'effacrent, les cotonniers
poussrent magnifiquement sur les champs largement engraisss, les
vtements de deuil achevrent de s'user avec les douleurs, et le
Gun-Club demeura plong dans un dsoeuvrement profond.

Certains piocheurs, des travailleurs acharns, se livraient bien
encore  des calculs de balistique; ils rvaient toujours de bombes
gigantesques et d'obus incomparables.  Mais, sans la pratique,
pourquoi ces vaines thories?  Aussi les salles devenaient dsertes,
les domestiques dormaient dans les antichambres, les journaux
moisissaient sur les tables, les coins obscurs retentissaient de
ronflements tristes, et les membres du Gun-Club, jadis si bruyants,
maintenant rduits au silence par une paix dsastreuse, s'endormaient
dans les rveries de l'artillerie platonique!

C'est dsolant, dit un soir le brave Tom Hunter, pendant que ses
jambes de bois se carbonisaient dans la chemine du fumoir.  Rien 
faire!  rien  esprer!  Quelle existence fastidieuse!  O est le
temps o le canon vous rveillait chaque matin par ses joyeuses
dtonations?

--Ce temps-l n'est plus, rpondit le fringant Bilsby, en cherchant 
se dtirer les bras qui lui manquaient.  C'tait un plaisir alors!
On inventait son obusier, et,  peine fondu, on courait l'essayer
devant l'ennemi; puis on rentrait au camp avec un encouragement de
Sherman ou une poigne de main de MacClellan!  Mais, aujourd'hui, les
gnraux sont retourns  leur comptoir, et, au lieu de projectiles,
ils expdient d'inoffensives balles de coton!  Ah!  par sainte Barbe!
l'avenir de l'artillerie est perdu en Amrique!

--Oui, Bilsby, s'cria le colonel Blomsberry, voil de cruelles
dceptions!  Un jour on quitte ses habitudes tranquilles, on s'exerce
au maniement des armes, on abandonne Baltimore pour les champs de
bataille, on se conduit en hros, et, deux ans, trois ans plus tard,
il faut perdre le fruit de tant de fatigues, s'endormir dans une
dplorable oisivet et fourrer ses mains dans ses poches.

Quoi qu'il pt dire, le vaillant colonel et t fort empch de
donner une pareille marque de son dsoeuvrement, et cependant, ce
n'taient pas les poches qui lui manquaient.

Et nulle guerre en perspective!  dit alors le fameux J.-T. Maston,
en grattant de son crochet de fer son crne en gutta-percha.  Pas un
nuage  l'horizon, et cela quand il y a tant  faire dans la science
de l'artillerie!  Moi qui vous parle, j'ai termin ce matin une
pure, avec plan, coupe et lvation, d'un mortier destin  changer
les lois de la guerre!

--Vraiment?  rpliqua Tom Hunter, en songeant involontairement au
dernier essai de l'honorable J.-T. Maston.

--Vraiment, rpondit celui-ci.  Mais  quoi serviront tant d'tudes
menes  bonne fin, tant de difficults vaincues?  N'est-ce pas
travailler en pure perte?  Les peuples du Nouveau Monde semblent
s'tre donn le mot pour vivre en paix, et notre belliqueux _Tribune_
[Le plus fougueux journal abolitionniste de l'Union.] en arrive 
pronostiquer de prochaines catastrophes dues  l'accroissement
scandaleux des populations!

--Cependant, Maston, reprit le colonel Blomsberry, on se bat toujours
en Europe pour soutenir le principe des nationalits!

--Eh bien?

--Eh bien!  il y aurait peut-tre quelque chose  tenter l-bas, et si
l'on acceptait nos services...

--Y pensez-vous?  s'cria Bilsby.  Faire de la balistique au profit
des trangers!

--Cela vaudrait mieux que de n'en pas faire du tout, riposta le
colonel.

--Sans doute, dit J.-T. Maston, cela vaudrait mieux, mais il ne faut
mme pas songer  cet expdient.

--Et pourquoi cela? demanda le colonel.

--Parce qu'ils ont dans le Vieux Monde des ides sur l'avancement qui
contrarieraient toutes nos habitudes amricaines.  Ces gens-l ne
s'imaginent pas qu'on puisse devenir gnral en chef avant d'avoir
servi comme sous-lieutenant, ce qui reviendrait  dire qu'on ne
saurait tre bon pointeur  moins d'avoir fondu le canon soi-mme!
Or, c'est tout simplement...

--Absurde!  rpliqua Tom Hunter en dchiquetant les bras de son
fauteuil  coups de bowie-knife [Couteau  large lame.], et puisque
les choses en sont l, il ne nous reste plus qu' planter du tabac ou
 distiller de l'huile de baleine!

--Comment!  s'cria J.-T. Maston d'une voix retentissante, ces
dernires annes de notre existence, nous ne les emploierons pas au
perfectionnement des armes  feu!  Une nouvelle occasion ne se
rencontrera pas d'essayer la porte de nos projectiles!  L'atmosphre
ne s'illuminera plus sous l'clair de nos canons!  Il ne surgira pas
une difficult internationale qui nous permette de dclarer la guerre
 quelque puissance transatlantique!  Les Franais ne couleront pas un
seul de nos steamers, et les Anglais ne pendront pas, au mpris du
droit des gens, trois ou quatre de nos nationaux!

--Non, Maston, rpondit le colonel Blomsberry, nous n'aurons pas ce
bonheur!  Non!  pas un de ces incidents ne se produira, et, se
produist-il, nous n'en profiterions mme pas!  La susceptibilit
amricaine s'en va de jour en jour, et nous tombons en quenouille!

--Oui, nous nous humilions!  rpliqua Bilsby.

--Et on nous humilie! riposta Tom Hunter.

--Tout cela n'est que trop vrai, rpliqua J.-T. Maston avec une
nouvelle vhmence.  Il y a dans l'air mille raisons de se battre et
l'on ne se bat pas!  On conomise des bras et des jambes, et cela au
profit de gens qui n'en savent que faire!  Et tenez, sans chercher si
loin un motif de guerre, l'Amrique du Nord n'a-t-elle pas appartenu
autrefois aux Anglais?

--Sans doute, rpondit Tom Hunter en tisonnant avec rage du bout de sa
bquille.

--Eh bien!  reprit J.-T. Maston, pourquoi l'Angleterre  son tour
n'appartiendrait-elle pas aux Amricains?

--Ce ne serait que justice, riposta le colonel Blomsberry.

--Allez proposer cela au prsident des tats-Unis, s'cria J.-T.
Maston, et vous verrez comme il vous recevra!

--Il nous recevra mal, murmura Bilsby entre les quatre dents qu'il
avait sauves de la bataille.

--Par ma foi, s'cria J.-T. Maston, aux prochaines lections il n'a
que faire de compter sur ma voix!

--Ni sur les ntres, rpondirent d'un commun accord ces belliqueux
invalides.

--En attendant, reprit J.-T. Maston, et pour conclure, si l'on ne me
fournit pas l'occasion d'essayer mon nouveau mortier sur un vrai champ
de bataille, je donne ma dmission de membre du Gun-Club, et je cours
m'enterrer dans les savanes de l'Arkansas!

--Nous vous y suivrons, rpondirent les interlocuteurs de
l'audacieux J.-T. Maston.

Or, les choses en taient l, les esprits se montaient de plus en
plus, et le club tait menac d'une dissolution prochaine, quand un
vnement inattendu vint empcher cette regrettable catastrophe.

Le lendemain mme de cette conversation, chaque membre du cercle
recevait une circulaire libelle en ces termes:

                                         _Baltimore, 3 octobre._

_Le prsident du Gun-Club a l'honneur de prvenir ses collgues qu'
la sance du 5 courant il leur fera une communication de nature  les
intresser vivement.  En consquence, il les prie, toute affaire
cessante, de se rendre  l'invitation qui leur est faite par la
prsente._

                                        _Trs cordialement leur_
                                        IMPEY BARBICANE, P. G.-C.




                                  II
                         --------------------
                 COMMUNICATION DU PRSIDENT BARBICANE

Le 5 octobre,  huit heures du soir, une foule compacte se pressait
dans les salons du Gun-Club, 21, Union-Square.  Tous les membres du
cercle rsidant  Baltimore s'taient rendus  l'invitation de leur
prsident.  Quant aux membres correspondants, les express les
dbarquaient par centaines dans les rues de la ville, et si grand que
ft le hall des sances, ce monde de savants n'avait pu y trouver
place; aussi refluait-il dans les salles voisines, au fond des
couloirs et jusqu'au milieu des cours extrieures; l, il rencontrait
le simple populaire qui se pressait aux portes, chacun cherchant 
gagner les premiers rangs, tous avides de connatre l'importante
communication du prsident Barbicane, se poussant, se bousculant,
s'crasant avec cette libert d'action particulire aux masses leves
dans les ides du self government [Gouvernement personnel.].

Ce soir-l, un tranger qui se ft trouv  Baltimore n'et pas
obtenu, mme  prix d'or, de pntrer dans la grande salle; celle-ci
tait exclusivement rserve aux membres rsidants ou correspondants;
nul autre n'y pouvait prendre place, et les notables de la cit, les
magistrats du conseil des selectmen [Administrateurs de la ville lus
par la population.] avaient d se mler  la foule de leurs
administrs, pour saisir au vol les nouvelles de l'intrieur.

Cependant l'immense hall offrait aux regards un curieux spectacle.
Ce vaste local tait merveilleusement appropri  sa destination.  De
hautes colonnes formes de canons superposs auxquels d'pais mortiers
servaient de base soutenaient les fines armatures de la vote,
vritables dentelles de fonte frappes  l'emporte-pice.  Des
panoplies d'espingoles, de tromblons, d'arquebuses, de carabines, de
toutes les armes  feu anciennes ou modernes s'cartelaient sur les
murs dans un entrelacement pittoresque.  Le gaz sortait pleine flamme
d'un millier de revolvers groups en forme de lustres, tandis que des
girandoles de pistolets et des candlabres faits de fusils runis en
faisceaux, compltaient ce splendide clairage.  Les modles de
canons, les chantillons de bronze, les mires cribles de coups, les
plaques brises au choc des boulets du Gun-Club, les assortiments de
refouloirs et d'couvillons, les chapelets de bombes, les colliers de
projectiles, les guirlandes d'obus, en un mot, tous les outils de
l'artilleur surprenaient l'oeil par leur tonnante disposition et
laissaient  penser que leur vritable destination tait plus
dcorative que meurtrire.

A la place d'honneur, on voyait, abrit par une splendide vitrine, un
morceau de culasse, bris et tordu sous l'effort de la poudre,
prcieux dbris du canon de J.-T. Maston.

A l'extrmit de la salle, le prsident, assist de quatre
secrtaires, occupait une large esplanade.  Son sige, lev sur un
afft sculpt, affectait dans son ensemble les formes puissantes d'un
mortier de trente-deux pouces; il tait braque sous un angle de
quatre-vingt-dix degrs et suspendu  des tourillons, de telle sorte
que le prsident pouvait lui imprimer, comme aux rocking-chairs
[Chaises  bascule en usage aux tats-Unis.], un balancement fort
agrable par les grandes chaleurs.  Sur le bureau, vaste plaque de
tle supporte par six caronades, on voyait un encrier d'un got
exquis, fait d'un biscaen dlicieusement cisel, et un timbre 
dtonation qui clatait,  l'occasion, comme un revolver.  Pendant les
discussions vhmentes, cette sonnette d'un nouveau genre suffisait 
peine  couvrir la voix de cette lgion d'artilleurs surexcits.

Devant le bureau, des banquettes disposes en zigzags, comme les
circonvallations d'un retranchement, formaient une succession de
bastions et de courtines o prenaient place tous les membres du
Gun-Club, et ce soir-l, on peut le dire, il y avait du monde sur les
remparts.  On connaissait assez le prsident pour savoir qu'il n'et
pas drang ses collgues sans un motif de la plus haute gravit.

Impey Barbicane tait un homme de quarante ans, calme, froid, austre,
d'un esprit minemment srieux et concentr; exact comme un
chronomtre, d'un temprament  toute preuve, d'un caractre
inbranlable; peu chevaleresque, aventureux cependant, mais apportant
des ides pratiques jusque dans ses entreprises les plus tmraires;
l'homme par excellence de la Nouvelle-Angleterre, le Nordiste
colonisateur, le descendant de ces Ttes-Rondes si funestes aux
Stuarts, et l'implacable ennemi des gentlemen du Sud, ces anciens
Cavaliers de la mre patrie.  En un mot, un Yankee coul d'un seul
bloc.

Barbicane avait fait une grande fortune dans le commerce des bois;
nomm directeur de l'artillerie pendant la guerre, il se montra
fertile en inventions; audacieux dans ses ides, il contribua
puissamment aux progrs de cette arme, et donna aux choses
exprimentales un incomparable lan.

C'tait un personnage de taille moyenne, ayant, par une rare exception
dans le Gun-Club, tous ses membres intacts.  Ses traits accentus
semblaient tracs  l'querre et au tire-ligne, et s'il est vrai que,
pour deviner les instincts d'un homme, on doive le regarder de profil,
Barbicane, vu ainsi, offrait les indices les plus certains de
l'nergie, de l'audace et du sang-froid.

En cet instant, il demeurait immobile dans son fauteuil, muet,
absorb, le regard en dedans, abrit sous son chapeau  haute forme,
cylindre de soie noire qui semble viss sur les crnes amricains.

Ses collgues causaient bruyamment autour de lui sans le distraire;
ils s'interrogeaient, ils se lanaient dans le champ des suppositions,
ils examinaient leur prsident et cherchaient, mais en vain,  dgager
l'X de son imperturbable physionomie.

Lorsque huit heures sonnrent  l'horloge fulminante de la grande
salle, Barbicane, comme s'il et t m par un ressort, se redressa
subitement; il se fit un silence gnral, et l'orateur, d'un ton un
peu emphatique, prit la parole en ces termes:

Braves collgues, depuis trop longtemps dj une paix infconde est
venue plonger les membres du Gun-Club dans un regrettable
dsoeuvrement.  Aprs une priode de quelques annes, si pleine
d'incidents, il a fallu abandonner nos travaux et nous arrter net sur
la route du progrs.  Je ne crains pas de le proclamer  haute voix,
toute guerre qui nous remettrait les armes  la main serait bien
venue...

--Oui, la guerre!  s'cria l'imptueux J.-T. Maston.

--coutez!  coutez!  rpliqua-t-on de toutes parts.

--Mais la guerre, dit Barbicane, la guerre est impossible dans les
circonstances actuelles, et, quoi que puisse esprer mon honorable
interrupteur, de longues annes s'couleront encore avant que nos
canons tonnent sur un champ de bataille.  Il faut donc en prendre son
parti et chercher dans un autre ordre d'ides un aliment  l'activit
qui nous dvore!

L'assemble sentit que son prsident allait aborder le point dlicat.
Elle redoubla d'attention.

Depuis quelques mois, mes braves collgues, reprit Barbicane, je me
suis demand si, tout en restant dans notre spcialit, nous ne
pourrions pas entreprendre quelque grande exprience digne du XIXe
sicle, et si les progrs de la balistique ne nous permettraient pas
de la mener  bonne fin.  J'ai donc cherch, travaill, calcul, et de
mes tudes est rsulte cette conviction que nous devons russir dans
une entreprise qui paratrait impraticable  tout autre pays.  Ce
projet, longuement labor, va faire l'objet de ma communication; il
est digne de vous, digne du pass du Gun-Club, et il ne pourra manquer
de faire du bruit dans le monde!

--Beaucoup de bruit?  s'cria un artilleur passionn.

--Beaucoup de bruit dans le vrai sens du mot, rpondit Barbicane.

--N'interrompez pas!  rptrent plusieurs voix.

--Je vous prie donc, braves collgues, reprit le prsident, de
m'accorder toute votre attention.

Un frmissement courut dans l'assemble.  Barbicane, ayant d'un geste
rapide assur son chapeau sur sa tte, continua son discours d'une
voix calme:

Il n'est aucun de vous, braves collgues, qui n'ait vu la Lune, ou
tout au moins, qui n'en ait entendu parler.  Ne vous tonnez pas si je
viens vous entretenir ici de l'astre des nuits.  Il nous est peut-tre
rserv d'tre les Colombs de ce monde inconnu.  Comprenez-moi,
secondez-moi de tout votre pouvoir, je vous mnerai  sa conqute, et
son nom se joindra  ceux des trente-six tats qui forment ce grand
pays de l'Union!

--Hurrah pour la Lune! s'cria le Gun-Club d'une seule voix.

--On a beaucoup tudi la Lune, reprit Barbicane; sa masse, sa densit,
son poids, son volume, sa constitution, ses mouvements, sa distance, son
rle dans le monde solaire, sont parfaitement dtermins; on a dress
des cartes slnographiques [De \(\sigma\epsilon\lambda\acute{\eta}\nu\eta\),
mot grec qui signifie Lune.] avec une perfection qui gale, si mme elle
ne surpasse pas, celle des cartes terrestres; la photographie a donn de notre
satellite des preuves d'une incomparable beaut [Voir les
magnifiques clichs de la Lune, obtenus par M. Waren de la Rue.]. En un
mot, on sait de la Lune tout ce que les sciences mathmatiques,
l'astronomie, la gologie, l'optique peuvent en apprendre; mais
jusqu'ici il n'a jamais t tabli de communication directe avec elle.

Un violent mouvement d'intrt et de surprise accueillit ces paroles.

Permettez-moi, reprit-il, de vous rappeler en quelques mots comment
certains esprits ardents, embarqus pour des voyages imaginaires,
prtendirent avoir pntr les secrets de notre satellite.  Au XVIIe
sicle, un certain David Fabricius se vanta d'avoir vu de ses yeux des
habitants de la Lune.  En 1649, un Franais, Jean Baudoin, publia le
_Voyage fait au monde de la Lune par Dominique Gonzals_, aventurier
espagnol.  A la mme poque, Cyrano de Bergerac fit paratre cette
expdition clbre qui eut tant de succs en France.  Plus tard, un
autre Franais--ces gens-l s'occupent beaucoup de la Lune--, le nomm
Fontenelle, crivit la _Pluralit des Mondes_, un chef-d'oeuvre en son
temps; mais la science, en marchant, crase mme les chefs-d'oeuvre!
Vers 1835, un opuscule traduit du _New York American_ raconta que Sir
John Herschell, envoy au cap de Bonne-Esprance pour y faire des
tudes astronomiques, avait, au moyen d'un tlescope perfectionn par
un clairage intrieur, ramen la Lune  une distance de quatre-vingts
yards [Le yard vaut un peu moins que le mtre, soit 91 cm.].  Alors
il aurait aperu distinctement des cavernes dans lesquelles vivaient
des hippopotames, de vertes montagnes franges de dentelles d'or, des
moutons aux cornes d'ivoire, des chevreuils blancs, des habitants avec
des ailes membraneuses comme celles de la chauve-souris.  Cette
brochure, oeuvre d'un Amricain nomm Locke [Cette brochure fut
publie en France par le rpublicain Laviron, qui fut tu au sige de
Rome en 1840.], eut un trs grand succs.  Mais bientt on reconnut
que c'tait une mystification scientifique, et les Franais furent les
premiers  en rire.

--Rire d'un Amricain!  s'cria J.-T. Maston, mais voil un _casus
belli_!...

--Rassurez-vous, mon digne ami.  Les Franais, avant d'en rire,
avaient t parfaitement dups de notre compatriote.  Pour terminer ce
rapide historique, j'ajouterai qu'un certain Hans Pfaal de Rotterdam,
s'lanant dans un ballon rempli d'un gaz tir de l'azote, et
trente-sept fois plus lger que l'hydrogne, atteignit la Lune aprs
dix-neuf jours de traverse.  Ce voyage, comme les tentatives
prcdentes, tait simplement imaginaire, mais ce fut l'oeuvre d'un
crivain populaire en Amrique, d'un gnie trange et contemplatif.
J'ai nomm Poe!

--Hurrah pour Edgard Poe!  s'cria l'assemble, lectrise par les
paroles de son prsident.

--J'en ai fini, reprit Barbicane, avec ces tentatives que j'appellerai
purement littraires, et parfaitement insuffisantes pour tablir des
relations srieuses avec l'astre des nuits.  Cependant, je dois
ajouter que quelques esprits pratiques essayrent de se mettre en
communication srieuse avec lui.  Ainsi, il y a quelques annes, un
gomtre allemand proposa d'envoyer une commission de savants dans les
steppes de la Sibrie.  L, sur de vastes plaines, on devait tablir
d'immenses figures gomtriques, dessines au moyen de rflecteurs
lumineux, entre autres le carr de l'hypotnuse, vulgairement appel
le Pont aux nes par les Franais.  Tout tre intelligent, disait
le gomtre, doit comprendre la destination scientifique de cette
figure.  Les Slnites [Habitants de la Lune.], s'ils existent,
rpondront par une figure semblable, et la communication une fois
tablie, il sera facile de crer un alphabet a qui permettra de
s'entretenir avec les habitants de la Lune. Ainsi parlait le gomtre
allemand, mais son projet ne fut pas mis  excution, et jusqu'ici
aucun lien direct n'a exist entre la Terre et son satellite.  Mais il
est rserv au gnie pratique des Amricains de se mettre en rapport
avec le monde sidral.  Le moyen d'y parvenir est simple, facile,
certain, immanquable, et il va faire l'objet de ma proposition.

Un brouhaha, une tempte d'exclamations accueillit ces paroles.  Il
n'tait pas un seul des assistants qui ne ft domin, entran, enlev
par les paroles de l'orateur.

coutez!  coutez!  Silence donc! s'cria-t-on de toutes parts.

Lorsque l'agitation fut calme, Barbicane reprit d'une voix plus grave
son discours interrompu:

Vous savez, dit-il, quels progrs la balistique a faits depuis
quelques annes et  quel degr de perfection les armes  feu seraient
parvenues, si la guerre et continu.  Vous n'ignorez pas non plus
que, d'une faon gnrale, la force de rsistance des canons et la
puissance expansive de la poudre sont illimites.  Eh bien!  partant
de ce principe, je me suis demand si, au moyen d'un appareil
suffisant, tabli dans des conditions de rsistance dtermines, il ne
serait pas possible d'envoyer un boulet dans la Lune.

A ces paroles, un oh! de stupfaction s'chappa de mille poitrines
haletantes; puis il se fit un moment de silence, semblable  ce calme
profond qui prcde les coups de tonnerre.  Et, en effet, le tonnerre
clata, mais un tonnerre d'applaudissements, de cris, de clameurs, qui
fit trembler la salle des sances.  Le prsident voulait parler; il ne
le pouvait pas.  Ce ne fut qu'au bout de dix minutes qu'il parvint 
se faire entendre.

Laissez-moi achever, reprit-il froidement.  J'ai pris la question
sous toutes ses faces, je l'ai aborde rsolument, et de mes calculs
indiscutables il rsulte que tout projectile dou d'une vitesse
initiale de douze mille yards [Environ 11,000 mtres.] par seconde, et
dirig vers la Lune, arrivera ncessairement jusqu' elle.  J'ai donc
l'honneur de vous proposer, mes braves collgues, de tenter cette
petite exprience!




                                 III
                         --------------------
                 EFFET DE LA COMMUNICATION BARBICANE

Il est impossible de peindre l'effet produit par les dernires paroles
de l'honorable prsident.  Quels cris!  quelles vocifrations!  quelle
succession de grognements, de hurrahs, de hip!  hip!  hip! et de
toutes ces onomatopes qui foisonnent dans la langue amricaine!
C'tait un dsordre, un brouhaha indescriptible!  Les bouches
criaient, les mains battaient, les pieds branlaient le plancher des
salles.  Toutes les armes de ce muse d'artillerie, partant  la fois,
n'auraient pas agit plus violemment les ondes sonores.  Cela ne peut
surprendre.  Il y a des canonniers presque aussi bruyants que leurs
canons.

Barbicane demeurait calme au milieu de ces clameurs enthousiastes;
peut-tre voulait-il encore adresser quelques paroles  ses collgues,
car ses gestes rclamrent le silence, et son timbre fulminant
s'puisa en violentes dtonations.  On ne l'entendit mme pas.
Bientt il fut arrach de son sige, port en triomphe, et des mains
de ses fidles camarades il passa dans les bras d'une foule non moins
surexcite.

Rien ne saurait tonner un Amricain.  On a souvent rpt que le mot
impossible n'tait pas franais; on s'est videmment tromp de
dictionnaire.  En Amrique, tout est facile, tout est simple, et quant
aux difficults mcaniques, elles sont mortes avant d'tre nes.
Entre le projet Barbicane et sa ralisation, pas un vritable Yankee
ne se ft permis d'entrevoir l'apparence d'une difficult.  Chose
dite, chose faite.

La promenade triomphale du prsident se prolongea dans la soire.  Une
vritable marche aux flambeaux.  Irlandais, Allemands, Franais,
cossais, tous ces individus htrognes dont se compose la population
du Maryland, criaient dans leur langue maternelle, et les vivats, les
hurrahs, les bravos s'entremlaient dans un inexprimable lan.

Prcisment, comme si elle et compris qu'il s'agissait d'elle, la
Lune brillait alors avec une sereine magnificence, clipsant de son
intense irradiation les feux environnants.  Tous les Yankees
dirigeaient leurs yeux vers son disque tincelant; les uns la
saluaient de la main, les autres l'appelaient des plus doux noms;
ceux-ci la mesuraient du regard, ceux-l la menaaient du poing; de
huit heures  minuit, un opticien de Jone's-Fall-Street fit sa fortune
 vendre des lunettes.  L'astre des nuits tait lorgn comme une lady
de haute vole.  Les Amricains en agissaient avec un sans-faon de
propritaires.  Il semblait que la blonde Phoeb appartnt  ces
audacieux conqurants et ft dj partie du territoire de l'Union.  Et
pourtant il n'tait question que de lui envoyer un projectile, faon
assez brutale d'entrer en relation, mme avec un satellite, mais fort
en usage parmi les nations civilises.

Minuit venait de sonner, et l'enthousiasme ne baissait pas; il se
maintenait  dose gale dans toutes les classes de la population; le
magistrat, le savant, le ngociant, le marchand, le portefaix, les
hommes intelligents aussi bien que les gens verts [Expression tout
fait amricaine pour dsigner des gens nafs.], se sentaient remus
dans leur fibre la plus dlicate; il s'agissait l d'une entreprise
nationale; aussi la ville haute, la ville basse, les quais baigns par
les eaux du Patapsco, les navires emprisonns dans leurs bassins
regorgeaient d'une foule ivre de joie, de gin et de whisky; chacun
conversait, prorait, discutait, disputait, approuvait, applaudissait,
depuis le gentleman nonchalamment tendu sur le canap des bar-rooms
devant sa chope de sherry-cobbler [Mlange de rhum, de jus d'orange,
de sucre, de cannelle et de muscade.  Cette boisson de couleur
jauntre s'aspire dans des chopes au moyen d'un chalumeau de verre.
Les bar-rooms sont des espces de cafs.], jusqu'au waterman qui se
grisait de casse-poitrine [Boisson effrayante du bas peuple.
Littralement, en anglais: _thorough knock me down_.]  dans les
sombres tavernes du Fells-Point.

Cependant, vers deux heures, l'motion se calma.  Le prsident
Barbicane parvint  rentrer chez lui, bris, cras, moulu.  Un
hercule n'et pas rsist  un enthousiasme pareil.  La foule
abandonna peu  peu les places et les rues.  Les quatre rails-roads de
l'Ohio, de Susquehanna, de Philadelphie et de Washington, qui
convergent  Baltimore, jetrent le public hexogne aux quatre coins
des tats-Unis, et la ville se reposa dans une tranquillit relative.

Ce serait d'ailleurs une erreur de croire que, pendant cette soire
mmorable, Baltimore ft seule en proie  cette agitation.  Les
grandes villes de l'Union, New York, Boston, Albany, Washington,
Richmond, Crescent-City [Surnom de La Nouvelle-Orlans.], Charleston,
la Mobile, du Texas au Massachusetts, du Michigan aux Florides, toutes
prenaient leur part de ce dlire.  En effet, les trente mille
correspondants du Gun-Club connaissaient la lettre de leur prsident,
et ils attendaient avec une gale impatience la fameuse communication
du 5 octobre.  Aussi, le soir mme,  mesure que les paroles
s'chappaient des lvres de l'orateur, elles couraient sur les fils
tlgraphiques,  travers les tats de l'Union, avec une vitesse de
deux cent quarante-huit mille quatre cent quarante-sept milles [Cent
mille lieues.  C'est la vitesse de l'lectricit.]  la seconde.  On
peut donc dire avec une certitude absolue qu'au mme instant les
tats-Unis d'Amrique, dix fois grands comme la France, poussrent un
seul hurrah, et que vingt-cinq millions de coeurs, gonfls d'orgueil,
battirent de la mme pulsation.

Le lendemain, quinze cents journaux quotidiens, hebdomadaires,
bi-mensuels ou mensuels, s'emparrent de la question; ils
l'examinrent sous ses diffrents aspects physiques, mtorologiques,
conomiques ou moraux, au point de vue de la prpondrance politique
ou de la civilisation.  Ils se demandrent si la Lune tait un monde
achev, si elle ne subissait plus aucune transformation.
Ressemblait-elle  la Terre au temps o l'atmosphre n'existait pas
encore?  Quel spectacle prsentait cette face invisible au sphrode
terrestre?  Bien qu'il ne s'agt encore que d'envoyer un boulet 
l'astre des nuits, tous voyaient l le point de dpart d'une srie
d'expriences; tous espraient qu'un jour l'Amrique pntrerait les
derniers secrets de ce disque mystrieux, et quelques-uns mme
semblrent craindre que sa conqute ne dranget sensiblement
l'quilibre europen.

Le projet discut, pas une feuille ne mit en doute sa ralisation; les
recueils, les brochures, les bulletins, les magazines publis par
les socits savantes, littraires ou religieuses, en firent ressortir
les avantages, et la Socit d'Histoire naturelle de Boston, la
Socit amricaine des sciences et des arts d'Albany, la Socit
gographique et statistique de New York, la Socit philosophique
amricaine de Philadelphie, l'Institution Smithsonienne de
Washington, envoyrent dans mille lettres leurs flicitations au
Gun-Club, avec des offres immdiates de service et d'argent.

Aussi, on peut le dire, jamais proposition ne runit un pareil nombre
d'adhrents; d'hsitations, de doutes, d'inquitudes, il ne fut mme
pas question.  Quant aux plaisanteries, aux caricatures, aux chansons
qui eussent accueilli en Europe, et particulirement en France, l'ide
d'envoyer un projectile  la Lune, elles auraient fort mal servi leur
auteur; tous les lifepreservers [Arme de poche faite en baleine
flexible et d'une boule de mtal.] du monde eussent t impuissants 
le garantir contre l'indignation gnrale.  Il y a des choses dont on
ne rit pas dans le Nouveau Monde.  Impey Barbicane devint donc, 
partir de ce jour, un des plus grands citoyens des tats-Unis, quelque
chose comme le Washington de la science, et un trait, entre plusieurs,
montrera jusqu'o allait cette infodation subite d'un peuple  un
homme.

Quelques jours aprs la fameuse sance du Gun-Club, le directeur d'une
troupe anglaise annona au thtre de Baltimore la reprsentation de
_Much ado about nothing_ [_Beaucoup de bruit pour rien_, une des
comdies de Shakespeare.].  Mais la population de la ville, voyant dans
ce titre une allusion blessante aux projets du prsident Barbicane,
envahit la salle, brisa les banquettes et obligea le malheureux
directeur  changer son affiche.  Celui-ci, en homme d'esprit,
s'inclinant devant la volont publique, remplaa la malencontreuse
comdie par _As you like it_ [_Comme il vous plaira_, de
Shakespeare.], et, pendant plusieurs semaines, il fit des recettes
phnomnales.




                                  IV
                         --------------------
                RPONSE DE L'OBSERVATOIRE DE CAMBRIDGE

Cependant Barbicane ne perdit pas un instant au milieu des ovations
dont il tait l'objet.  Son premier soin fut de runir ses collgues
dans les bureaux du Gun-Club.  L, aprs discussion, on convint de
consulter les astronomes sur la partie astronomique de l'entreprise;
leur rponse une fois connue, on discuterait alors les moyens
mcaniques, et rien ne serait nglig pour assurer le succs de cette
grande exprience.

Une note trs prcise, contenant des questions spciales, fut donc
rdige et adresse  l'Observatoire de Cambridge, dans le
Massachusetts.  Cette ville, o fut fonde la premire Universit des
tats-Unis, est justement clbre par son bureau astronomique.  L se
trouvent runis des savants du plus haut mrite; l fonctionne la
puissante lunette qui permit  Bond de rsoudre la nbuleuse
d'Andromde et  Clarke de dcouvrir le satellite de Sirius.  Cet
tablissement clbre justifiait donc  tous les titres la confiance
du Gun-Club.

Aussi, deux jours aprs, sa rponse, si impatiemment attendue,
arrivait entre les mains du prsident Barbicane.  Elle tait conue en
ces termes:

_Le Directeur de l'Observatoire de Cambridge au Prsident du Gun-Club,
 Baltimore._

                                                Cambridge, 7 octobre.

Au reu de votre honore du 6 courant, adresse  l'Observatoire de
Cambridge au nom des membres du Gun-Club de Baltimore, notre bureau
s'est immdiatement runi, et il a jug  propos [Il y a dans le texte
le mot _expedient_, qui est absolument intraduisible en franais.] de
rpondre comme suit:

Les questions qui lui ont t poses sont celles-ci:

1 Est-il possible d'envoyer un projectile dans la Lune?

2 Quelle est la distance exacte qui spare la Terre de son
satellite?

3 Quelle sera la dure du trajet du projectile auquel aura t
imprime une vitesse initiale suffisante, et, par consquent,  quel
moment devra-t-on le lancer pour qu'il rencontre la Lune en un point
dtermin?

4 A quel moment prcis la Lune se prsentera-t-elle dans la
position la plus favorable pour tre atteinte par le projectile?

5 Quel point du ciel devra-t-on viser avec le canon destin 
lancer le projectile?

6 Quelle place la Lune occupera-t-elle dans le ciel au moment o
partira le projectile?

Sur la premire question:--Est-il possible d'envoyer un projectile
dans la Lune?

Oui, il est possible d'envoyer un projectile dans la Lune, si l'on
parvient  animer ce projectile d'une vitesse initiale de douze mille
yards par seconde.  Le calcul dmontre que cette vitesse est
suffisante.  A mesure que l'on s'loigne de la Terre, l'action de la
pesanteur diminue en raison inverse du carr des distances,
c'est--dire que, pour une distance trois fois plus grande, cette
action est neuf fois moins forte.  En consquence, la pesanteur du
boulet dcrotra rapidement, et finira par s'annuler compltement au
moment o l'attraction de la Lune fera quilibre  celle de la Terre,
c'est--dire aux quarante-sept cinquante-deuximes du trajet.  En ce
moment, le projectile ne psera plus, et, s'il franchit ce point, il
tombera sur la Lune par l'effet seul de l'attraction lunaire.  La
possibilit thorique de l'exprience est donc absolument dmontre;
quant  sa russite, elle dpend uniquement de la puissance de l'engin
employ.

Sur la deuxime question:--Quelle est la distance exacte qui spare
la Terre de son satellite?

La Lune ne dcrit pas autour de la Terre une circonfrence, mais bien
une ellipse dont notre globe occupe l'un des foyers; de l cette
consquence que la Lune se trouve tantt plus rapproche de la Terre,
et tantt plus loigne, ou, en termes astronomiques, tantt dans son
apoge, tantt dans son prige.  Or, la diffrence entre sa plus
grande et sa plus petite distance est assez considrable, dans
l'espce, pour qu'on ne doive pas la ngliger.  En effet, dans son
apoge, la Lune est  deux cent quarante-sept mille cinq cent
cinquante-deux milles (--99,640 lieues de 4 kilomtres), et dans son
prige  deux cent dix-huit mille six cent cinquante-sept milles
seulement (-- 88,010 lieues), ce qui fait une diffrence de vingt-huit
mille huit cent quatre-vingt-quinze milles (-- 11,630 lieues), ou plus
du neuvime du parcours.  C'est donc la distance prigenne de la Lune
qui doit servir de base aux calculs.

Sur la troisime question:--Quelle sera la dure du trajet du
projectile auquel aura t imprime une vitesse initiale suffisante,
et, par consquent,  quel moment devra-t-on le lancer pour qu'il
rencontre la Lune en un point dtermin?

Si le boulet conservait indfiniment la vitesse initiale de douze
mille yards par seconde qui lui aura t imprime  son dpart, il ne
mettrait que neuf heures environ  se rendre  sa destination; mais
comme cette vitesse initiale ira continuellement en dcroissant, il se
trouve, tout calcul fait, que le projectile emploiera trois cent mille
secondes, soit quatre-vingt-trois heures et vingt minutes, pour
atteindre le point o les attractions terrestre et lunaire se font
quilibre, et de ce point il tombera sur la Lune en cinquante mille
secondes, ou treize heures cinquante-trois minutes et vingt secondes.
Il conviendra donc de le lancer quatre-vingt-dix-sept heures treize
minutes et vingt secondes avant l'arrive de la Lune au point vis.

Sur la quatrime question:--A quel moment prcis la Lune se
prsentera-t-elle dans la position la plus favorable pour tre
atteinte par le projectile?

D'aprs ce qui vient d'tre dit ci-dessus, il faut d'abord choisir
l'poque o la Lune sera dans son prige, et en mme temps le moment
o elle passera au znith, ce qui diminuera encore le parcours d'une
distance gale au rayon terrestre, soit trois mille neuf cent dix-neuf
milles; de telle sorte que le trajet dfinitif sera de deux cent
quatorze mille neuf cent soixante-seize milles (--86,410 lieues).
Mais, si chaque mois la Lune passe  son prige, elle ne se trouve
pas toujours au znith  ce moment.  Elle ne se prsente dans ces deux
conditions qu' de longs intervalles.  Il faudra donc attendre la
concidence du passage au prige et au znith.  Or, par une heureuse
circonstance, le 4 dcembre de l'anne prochaine, la Lune offrira ces
deux conditions:  minuit, elle sera dans son prige, c'est--dire 
sa plus courte distance de la Terre, et elle passera en mme temps au
znith.

Sur la cinquime question:--Quel point du ciel devra-t-on viser avec
le canon destin  lancer le projectile?

Les observations prcdentes tant admises, le canon devra tre
braqu sur le znith [Le znith est le point du ciel situ
verticalement au-dessus de la tte d'un observateur.] du lieu; de la
sorte, le tir sera perpendiculaire au plan de l'horizon, et le
projectile se drobera plus rapidement aux effets de l'attraction
terrestre.  Mais, pour que la Lune monte au znith d'un lieu, il faut
que ce lieu ne soit pas plus haut en latitude que la dclinaison de
cet astre, autrement dit, qu'il soit compris entre 0 et 28 de
latitude nord ou sud [Il n'y a en effet que les rgions du globe
comprises entre l'quateur et le vingt-huitime parallle, dans
lesquels la culmination de la Lune l'amne au znith; au-del du 28e
degr, la Lune s'approche d'autant moins du znith que l'on s'avance
vers les ples.].  En tout autre endroit, le tir devrait tre
ncessairement oblique, ce qui nuirait  la russite de l'exprience.

Sur la sixime question:--Quelle place la Lune occupera-t-elle dans
le ciel au moment o partira le projectile?

Au moment o le projectile sera lanc dans l'espace, la Lune, qui
avance chaque jour de treize degrs dix minutes et trente-cinq
secondes, devra se trouver loigne du point znithal de quatre fois
ce nombre, soit cinquante-deux degrs quarante-deux minutes et vingt
secondes, espace qui correspond au chemin qu'elle fera pendant la
dure du parcours du projectile.  Mais comme il faut galement tenir
compte de la dviation que fera prouver au boulet le mouvement de
rotation de la terre, et comme le boulet n'arrivera  la Lune qu'aprs
avoir dvi d'une distance gale  seize rayons terrestres, qui,
compts sur l'orbite de la Lune, font environ onze degrs, on doit
ajouter ces onze degrs  ceux qui expriment le retard de la Lune dj
mentionn, soit soixante-quatre degrs en chiffres ronds.  Ainsi donc,
au moment du tir, le rayon visuel men  la Lune fera avec la
verticale du lieu un angle de soixante-quatre degrs.

Telles sont les rponses aux questions poses  l'Observatoire de
Cambridge par les membres du Gun-Club.

En rsum:

1 Le canon devra tre tabli dans un pays situ entre 0 et 28 de
latitude nord ou sud.

2 Il devra tre braqu sur le znith du lieu.

3 Le projectile devra tre anim d'une vitesse initiale de douze
mille yards par seconde.

4 Il devra tre lanc le 1er dcembre de l'anne prochaine,  onze
heures moins treize minutes et vingt secondes.

5 Il rencontrera la Lune quatre jours aprs son dpart, le 4
dcembre  minuit prcis, au moment o elle passera au znith.

Les membres du Gun-Club doivent donc commencer sans retard les
travaux ncessits par une pareille entreprise et tre prts  oprer
au moment dtermin, car, s'ils laissaient passer cette date du 4
dcembre, ils ne retrouveraient la Lune dans les mmes conditions de
prige et de znith que dix-huit ans et onze jours aprs.

Le bureau de l'Observatoire de Cambridge se met entirement  leur
disposition pour les questions d'astronomie thorique, et il joint par
la prsente ses flicitations  celles de l'Amrique tout entire.

Pour le bureau:

                                                       J.-M. BELFAST,
                         _Directeur de l'Observatoire de Cambridge._




                                  V
                         --------------------
                         LE ROMAN DE LA LUNE

Un observateur dou d'une vue infiniment pntrante, et plac  ce
centre inconnu autour duquel gravite le monde, aurait vu des myriades
d'atomes remplir l'espace  l'poque chaotique de l'univers.  Mais peu
 peu, avec les sicles, un changement se produisit; une loi
d'attraction se manifesta,  laquelle obirent les atomes errants
jusqu'alors; ces atomes se combinrent chimiquement suivant leurs
affinits, se firent molcules et formrent ces amas nbuleux dont
sont parsemes les profondeurs du ciel.

Ces amas furent aussitt anims d'un mouvement de rotation autour de
leur point central.  Ce centre, form de molcules vagues, se prit 
tourner sur lui-mme en se condensant progressivement; d'ailleurs,
suivant des lois immuables de la mcanique,  mesure que son volume
diminuait par la condensation, son mouvement de rotation s'acclrait,
et ces deux effets persistant, il en rsulta une toile principale,
centre de l'amas nbuleux.

En regardant attentivement, l'observateur et alors vu les autres
molcules de l'amas se comporter comme l'toile centrale, se condenser
 sa faon par un mouvement de rotation progressivement acclr, et
graviter autour d'elle sous forme d'toiles innombrables.  La
nbuleuse, dont les astronomes comptent prs de cinq mille
actuellement, tait forme.

Parmi ces cinq mille nbuleuses, il en est une que les hommes ont
nomme la Voie lacte[*], et qui renferme dix-huit millions d'toiles,
dont chacune est devenue le centre d'un monde solaire.

[*Du mot grec: (\gamma\acute{\alpha}\lambda\alpha\kappa\tau o\varsigma\),
qui signifie lait.]

Si l'observateur et alors spcialement examin entre ces dix-huit
millions d'astres l'un des plus modestes et des moins brillants [Le
diamtre de Sirius, suivant Wollaston, doit galer douze fois celui du
Soleil, soit 4,300,000 lieues.], une toile de quatrime ordre, celle
qui s'appelle orgueilleusement le Soleil, tous les phnomnes auxquels
est due la formation de l'univers se seraient successivement accomplis
 ses yeux.

En effet, ce Soleil, encore  l'tat gazeux et compos de molcules
mobiles, il l'et aperu tournant sur son axe pour achever son travail
de concentration.  Ce mouvement, fidle aux lois de la mcanique, se
ft acclr avec la diminution de volume, et un moment serait arriv
o la force centrifuge l'aurait emport sur la force centripte, qui
tend  repousser les molcules vers le centre.

Alors un autre phnomne se serait pass devant les yeux de
l'observateur, et les molcules situes dans le plan de l'quateur,
s'chappant comme la pierre d'une fronde dont la corde vient  se
briser subitement, auraient t former autour du Soleil plusieurs
anneaux concentriques semblables  celui de Saturne.  A leur tour, ces
anneaux de matire cosmique, pris d'un mouvement de rotation autour de
la masse centrale, se seraient briss et dcomposs en nbulosits
secondaires, c'est--dire en plantes.

Si l'observateur et alors concentr toute son attention sur ces
plantes, il les aurait vues se comporter exactement comme le Soleil
et donner naissance  un ou plusieurs anneaux cosmiques, origines de
ces astres d'ordre infrieur qu'on appelle satellites.

Ainsi donc, en remontant de l'atome  la molcule, de la molcule 
l'amas nbuleux, de l'amas nbuleux  la nbuleuse, de la nbuleuse 
l'toile principale, de l'toile principale au Soleil, du Soleil  la
plante, et de la plante au satellite, on a toute la srie des
transformations subies par les corps clestes depuis les premiers
jours du monde.

Le Soleil semble perdu dans les immensits du monde stellaire, et
cependant il est rattach, par les thories actuelles de la science, 
la nbuleuse de la Voie lacte.  Centre d'un monde, et si petit qu'il
paraisse au milieu des rgions thres, il est cependant norme, car
sa grosseur est quatorze cent mille fois celle de la Terre.  Autour de
lui gravitent huit plantes, sorties de ses entrailles mmes aux
premiers temps de la Cration.  Ce sont, en allant du plus proche de
ces astres au plus loign, Mercure, Vnus, la Terre, Mars Jupiter,
Saturne, Uranus et Neptune.  De plus entre Mars et Jupiter circulent
rgulirement d'autres corps moins considrables, peut-tre les dbris
errants d'un astre bris en plusieurs milliers de morceaux, dont le
tlescope a reconnu quatre-vingt-dix-sept jusqu' ce jour.
[Quelques-uns de ces astrodes sont assez petits pour qu'on puisse en
faire le tour dans l'espace d'une seule journe en marchant au pas
gymnastique.]

De ces serviteurs que le Soleil maintient dans leur orbite elliptique
par la grande loi de la gravitation, quelques-uns possdent  leur
tour des satellites.  Uranus en a huit, Saturne huit, Jupiter quatre,
Neptune trois peut-tre, la Terre un; ce dernier, l'un des moins
importants du monde solaire, s'appelle la Lune, et c'est lui que le
gnie audacieux des Amricains prtendait conqurir.

L'astre des nuits, par sa proximit relative et le spectacle
rapidement renouvel de ses phases diverses, a tout d'abord partag
avec le Soleil l'attention des habitants de la Terre; mais le Soleil
est fatigant au regard, et les splendeurs de sa lumire obligent ses
contemplateurs  baisser les yeux.

La blonde Phoeb, plus humaine au contraire, se laisse complaisamment
voir dans sa grce modeste; elle est douce  l'oeil, peu ambitieuse,
et cependant, elle se permet parfois d'clipser son frre, le radieux
Apollon, sans jamais tre clipse par lui.  Les mahomtans ont
compris la reconnaissance qu'ils devaient  cette fidle amie de la
Terre, et ils ont rgl leur mois sur sa rvolution [Vingt-neuf jours
et demi environ.].

Les premiers peuples vourent un culte particulier  cette chaste
desse.  Les gyptiens l'appelaient Isis; les Phniciens la nommaient
Astart; les Grecs l'adorrent sous le nom de Phoeb, fille de Latone
et de Jupiter, et ils expliquaient ses clipses par les visites
mystrieuses de Diane au bel Endymion.  A en croire la lgende
mythologique, le lion de Nme parcourut les campagnes de la Lune
avant son apparition sur la Terre, et le pote Agsianax, cit par
Plutarque, clbra dans ses vers ces doux yeux, ce nez charmant et
cette bouche aimable, forms par les parties lumineuses de l'adorable
Sln.

Mais si les Anciens comprirent bien le caractre, le temprament, en
un mot, les qualits morales de la Lune au point de vue mythologique,
les plus savants d'entre eux demeurrent fort ignorants en
slnographie.

Cependant, plusieurs astronomes des poques recules dcouvrirent
certaines particularits confirmes aujourd'hui par la science.  Si
les Arcadiens prtendirent avoir habit la Terre  une poque o la
Lune n'existait pas encore, si Tatius la regarda comme un fragment
dtach du disque solaire, si Clarque, le disciple d'Aristote, en fit
un miroir poli sur lequel se rflchissaient les images de l'Ocan, si
d'autres enfin ne virent en elle qu'un amas de vapeurs exhales par la
Terre, ou un globe moiti feu, moiti glace, qui tournait sur
lui-mme, quelques savants, au moyen d'observations sagaces,  dfaut
d'instruments d'optique, souponnrent la plupart des lois qui
rgissent l'astre des nuits.

Ainsi Thals de Milet, 460 ans avant J.-C., mit l'opinion que la Lune
tait claire par le Soleil.  Aristarque de Samos donna la vritable
explication de ses phases.  Clomne enseigna qu'elle brillait d'une
lumire rflchie.  Le Chalden Brose dcouvrit que la dure de son
mouvement de rotation tait gale  celle de son mouvement de
rvolution, et il expliqua de la sorte le fait que la Lune prsente
toujours la mme face.  Enfin Hipparque, deux sicles avant l're
chrtienne, reconnut quelques ingalits dans les mouvements apparents
du satellite de la Terre.

Ces diverses observations se confirmrent par la suite et profitrent
aux nouveaux astronomes.  Ptolme, au IIe sicle, l'Arabe Aboul-Wfa,
au Xe, compltrent les remarques d'Hipparque sur les ingalits que
subit la Lune en suivant la ligne ondule de son orbite sous l'action
du Soleil.  Puis Copernic [Voir _Les Fondateurs de l'Astronomie
moderne_, un livre admirable de M. J. Bertrand, de l'Institut.], au
XVe sicle, et Tycho Brah, au XVIe, exposrent compltement le
systme du monde et le rle que joue la Lune dans l'ensemble des corps
clestes.

A cette poque, ses mouvements taient  peu prs dtermins; mais de
sa constitution physique on savait peu de chose.  Ce fut alors que
Galile expliqua les phnomnes de lumire produits dans certaines
phases par l'existence de montagnes auxquelles il donna une hauteur
moyenne de quatre mille cinq cents toises.

Aprs lui, Hevelius, un astronome de Dantzig, rabaissa les plus hautes
altitudes  deux mille six cents toises; mais son confrre Riccioli
les reporta  sept mille.

Herschell,  la fin du XVIIIe sicle, arm d'un puissant tlescope,
rduisit singulirement les mesures prcdentes.  Il donna dix-neuf
cents toises aux montagnes les plus leves, et ramena la moyenne des
diffrentes hauteurs  quatre cents toises seulement.  Mais Herschell
se trompait encore, et il fallut les observations de Shroeter,
Louville, Halley, Nasmyth, Bianchini, Pastorf, Lohrman, Gruithuysen,
et surtout les patientes tudes de MM. Beer et Moedeler, pour
rsoudre dfinitivement la question.  Grce  ces savants, l'lvation
des montagnes de la Lune est parfaitement connue aujourd'hui.  MM.
Beer et Moedeler ont mesur dix-neuf cent cinq hauteurs, dont six sont
au-dessus de deux mille six cents toises, et vingt-deux au-dessus de
deux mille quatre cents [La hauteur du mont Blanc au-dessus de la mer
est de 4813 mtres.].  Leur plus haut sommet domine de trois mille
huit cent et une toises la surface du disque lunaire.

En mme temps, la reconnaissance de la Lune se compltait; cet astre
apparaissait cribl de cratres, et sa nature essentiellement
volcanique s'affirmait  chaque observation.  Du dfaut de rfraction
dans les rayons des plantes occultes par elle, on conclut que
l'atmosphre devait presque absolument lui manquer.  Cette absence
d'air entranait l'absence d'eau.  Il devenait donc manifeste que les
Slnites, pour vivre dans ces conditions, devaient avoir une
organisation spciale et diffrer singulirement des habitants de la
Terre.

Enfin, grce aux mthodes nouvelles, les instruments plus
perfectionns fouillrent la Lune sans relche, ne laissant pas un
point de sa face inexplor, et cependant son diamtre mesure deux
mille cent cinquante milles [Huit cent soixante-neuf lieues,
c'est--dire un peu plus du quart du rayon terrestre.], sa surface est
la treizime partie de la surface du globe [Trente-huit millions de
kilomtres carrs.], son volume la quarante-neuvime partie du volume
du sphrode terrestre; mais aucun de ses secrets ne pouvait chapper
 l'oeil des astronomes, et ces habiles savants portrent plus loin
encore leurs prodigieuses observations.

Ainsi ils remarqurent que, pendant la pleine Lune, le disque
apparaissait dans certaines parties ray de lignes blanches, et
pendant les phases, ray de lignes noires.  En tudiant avec une plus
grande prcision, ils parvinrent  se rendre un compte exact de la
nature de ces lignes.  C'taient des sillons longs et troits, creuss
entre des bords parallles, aboutissant gnralement aux contours des
cratres; ils avaient une longueur comprise entre dix et cent milles
et une largeur de huit cents toises.  Les astronomes les appelrent
des rainures, mais tout ce qu'ils surent faire, ce fut de les nommer
ainsi.  Quant  la question de savoir si ces rainures taient des lits
desschs d'anciennes rivires ou non, ils ne purent la rsoudre d'une
manire complte.  Aussi les Amricains espraient bien dterminer, un
jour ou l'autre, ce fait gologique.  Ils se rservaient galement de
reconnatre cette srie de remparts parallles dcouverts  la surface
de la Lune par Gruithuysen, savant professeur de Munich, qui les
considra comme un systme de fortifications leves par les
ingnieurs slnites.  Ces deux points, encore obscurs, et bien
d'autres sans doute, ne pouvaient tre dfinitivement rgls qu'aprs
une communication directe avec la Lune.

Quant  l'intensit de sa lumire, il n'y avait plus rien  apprendre
 cet gard; on savait qu'elle est trois cent mille fois plus faible
que celle du Soleil, et que sa chaleur n'a pas d'action apprciable
sur les thermomtres; quant au phnomne connu sous le nom de lumire
cendre, il s'explique naturellement par l'effet des rayons du Soleil
renvoys de la Terre  la Lune, et qui semblent complter le disque
lunaire, lorsque celui-ci se prsente sous la forme d'un croissant
dans ses premire et dernire phases.

Tel tait l'tat des connaissances acquises sur le satellite de la
Terre, que le Gun-Club se proposait de complter  tous les points de
vue, cosmographiques, gologiques, politiques et moraux.




                                  VI
                         --------------------
       CE QU'IL N'EST PAS POSSIBLE D'IGNORER ET CE QU'IL N'EST
              PLUS PERMIS DE CROIRE DANS LES TATS-UNIS

La proposition Barbicane avait eu pour rsultat immdiat de remettre 
l'ordre du jour tous les faits astronomiques relatifs  l'astre des
nuits.  Chacun se mit  l'tudier assidment.  Il semblait que la Lune
appart pour la premire fois sur l'horizon et que personne ne l'et
encore entrevue dans les cieux.  Elle devint  la mode; elle fut la
lionne du jour sans en paratre moins modeste, et prit rang parmi les
toiles sans en montrer plus de fiert.  Les journaux ravivrent les
vieilles anecdotes dans lesquelles ce Soleil des loups jouait un
rle; ils rappelrent les influences que lui prtait l'ignorance des
premiers ges; ils le chantrent sur tous les tons; un peu plus, ils
eussent cit de ses bons mots; l'Amrique entire fut prise de
slnomanie.

De leur ct, les revues scientifiques traitrent plus spcialement
les questions qui touchaient  l'entreprise du Gun-Club; la lettre de
l'Observatoire de Cambridge fut publie par elles, commente et
approuve sans rserve.

Bref, il ne fut plus permis, mme au moins lettr des Yankees,
d'ignorer un seul des faits relatifs  son satellite, ni  la plus
borne des vieilles mistress d'admettre encore de superstitieuses
erreurs  son endroit.  La science leur arrivait sous toutes les
formes; elle les pntrait par les yeux et les oreilles; impossible
d'tre un ne...en astronomie.

Jusqu'alors, bien des gens ignoraient comment on avait pu calculer la
distance qui spare la Lune de la Terre.  On profita de la
circonstance pour leur apprendre que cette distance s'obtenait par la
mesure de la parallaxe de la Lune.  Si le mot parallaxe semblait les
tonner, on leur disait que c'tait l'angle form par deux lignes
droites menes de chaque extrmit du rayon terrestre jusqu' la Lune.
Doutaient-ils de la perfection de cette mthode, on leur prouvait
immdiatement que, non seulement cette distance moyenne tait bien de
deux cent trente-quatre mille trois cent quarante-sept milles
(-- 94,330 lieues), mais encore que les astronomes ne se trompaient
pas de soixante-dix milles (-- 30 lieues).

A ceux qui n'taient pas familiariss avec les mouvements de la Lune,
les journaux dmontraient quotidiennement qu'elle possde deux
mouvements distincts, le premier dit de rotation sur un axe, le second
dit de rvolution autour de la Terre, s'accomplissant tous les deux
dans un temps gal, soit vingt-sept jours et un tiers [C'est la dure
de la rvolution sidrale, c'est--dire le temps que la Lune met 
revenir  une mme toile.].

Le mouvement de rotation est celui qui cre le jour et la nuit  la
surface de la Lune; seulement il n'y a qu'un jour, il n'y a qu'une
nuit par mois lunaire, et ils durent chacun trois cent
cinquante-quatre heures et un tiers.  Mais, heureusement pour elle, la
face tourne vers le globe terrestre est claire par lui avec une
intensit gale  la lumire de quatorze Lunes.  Quant  l'autre face,
toujours invisible, elle a naturellement trois cent cinquante-quatre
heures d'une nuit absolue, tempre seulement par cette ple clart
qui tombe des toiles.  Ce phnomne est uniquement d  cette
particularit que les mouvements de rotation et de rvolution
s'accomplissent dans un temps rigoureusement gal, phnomne commun,
suivant Cassini et Herschell, aux satellites de Jupiter, et trs
probablement  tous les autres satellites.

Quelques esprits bien disposs, mais un peu rtifs, ne comprenaient
pas tout d'abord que, si la Lune montrait invariablement la mme face
 la Terre pendant sa rvolution, c'est que, dans le mme laps de
temps, elle faisait un tour sur elle-mme.  A ceux-l on disait:
Allez dans votre salle  manger, et tournez autour de la table de
manire  toujours en regarder le centre; quand votre promenade
circulaire sera acheve, vous aurez fait un tour sur vous-mme,
puisque votre oeil aura parcouru successivement tous les points de la
salle.  Eh bien!  la salle, c'est le Ciel, la table, c'est la Terre,
et la Lune, c'est vous! Et ils s'en allaient enchants de la
comparaison.

Ainsi donc, la Lune montre sans cesse la mme face  la Terre;
cependant, pour tre exact, il faut ajouter que, par suite d'un
certain balancement du nord au sud et de l'ouest  l'est appel
libration, elle laisse apercevoir un peu plus de la moiti de son
disque, soit les cinquante-sept centimes environ.

Lorsque les ignorants en savaient autant que le directeur de
l'Observatoire de Cambridge sur le mouvement de rotation de la Lune,
ils s'inquitaient beaucoup de son mouvement de rvolution autour de
la Terre, et vingt revues scientifiques avaient vite fait de les
instruire.  Ils apprenaient alors que le firmament, avec son infinit
d'toiles, peut tre considr comme un vaste cadran sur lequel la
Lune se promne en indiquant l'heure vraie  tous les habitants de la
Terre; que c'est dans ce mouvement que l'astre des nuits prsente ses
diffrentes phases; que la Lune est pleine, quand elle est en
opposition avec le Soleil, c'est--dire lorsque les trois astres sont
sur la mme ligne, la Terre tant au milieu; que la Lune est nouvelle
quand elle est en conjonction avec le Soleil, c'est--dire lorsqu'elle
se trouve entre la Terre et lui; enfin que la Lune est dans son
premier ou dans son dernier quartier, quand elle fait avec le Soleil
et la Terre un angle droit dont elle occupe le sommet.

Quelques Yankees perspicaces en dduisaient alors cette consquence,
que les clipses ne pouvaient se produire qu'aux poques de
conjonction ou d'opposition, et ils raisonnaient bien.  En
conjonction, la Lune peut clipser le Soleil, tandis qu'en opposition,
c'est la Terre qui peut l'clipser  son tour, et si ces clipses
n'arrivent pas deux fois par lunaison, c'est parce que le plan suivant
lequel se meut la Lune est inclin sur l'cliptique, autrement dit,
sur le plan suivant lequel se meut la Terre.

Quant  la hauteur que l'astre des nuits peut atteindre au-dessus de
l'horizon, la lettre de l'Observatoire de Cambridge avait tout dit 
cet gard.  Chacun savait que cette hauteur varie suivant la latitude
du lieu o on l'observe.  Mais les seules zones du globe pour
lesquelles la Lune passe au znith, c'est--dire vient se placer
directement au-dessus de la tte de ses contemplateurs, sont
ncessairement comprises entre les vingt-huitimes parallles et
l'quateur.  De l cette recommandation importante de tenter
l'exprience sur un point quelconque de cette partie du globe, afin
que le projectile pt tre lanc perpendiculairement et chapper ainsi
plus vite  l'action de la pesanteur.  C'tait une condition
essentielle pour le succs de l'entreprise, et elle ne laissait pas de
proccuper vivement l'opinion publique.

Quant  la ligne suivie par la Lune dans sa rvolution autour de la
Terre, l'Observatoire de Cambridge avait suffisamment appris, mme aux
ignorants de tous les pays, que cette ligne est une courbe rentrante,
non pas un cercle, mais bien une ellipse, dont la Terre occupe un des
foyers.  Ces orbites elliptiques sont communes  toutes les plantes
aussi bien qu' tous les satellites, et la mcanique rationnelle
prouve rigoureusement qu'il ne pouvait en tre autrement.  Il tait
bien entendu que la Lune dans son apoge se trouvait plus loigne de
la Terre, et plus rapproche dans son prige.

Voil donc ce que tout Amricain savait bon gr mal gr, ce que
personne ne pouvait dcemment ignorer.  Mais si ces vrais principes se
vulgarisrent rapidement, beaucoup d'erreurs, certaines craintes
illusoires, furent moins faciles  draciner.

Ainsi, quelques braves gens, par exemple, soutenaient que la Lune
tait une ancienne comte, laquelle, en parcourant son orbite allonge
autour du Soleil, vint  passer prs de la Terre et se trouva retenue
dans son cercle d'attraction.  Ces astronomes de salon prtendaient
expliquer ainsi l'aspect brl de la Lune, malheur irrparable dont
ils se prenaient  l'astre radieux.  Seulement, quand on leur faisait
observer que les comtes ont une atmosphre et que la Lune n'en a que
peu ou pas, ils restaient fort empchs de rpondre.

D'autres, appartenant  la race des trembleurs, manifestaient
certaines craintes  l'endroit de la Lune; ils avaient entendu dire
que, depuis les observations faites au temps des Califes, son
mouvement de rvolution s'acclrait dans une certaine proportion; ils
en dduisaient de l, fort logiquement d'ailleurs, qu' une
acclration de mouvement devait correspondre une diminution dans la
distance des deux astres, et que, ce double effet se prolongeant 
l'infini, la Lune finirait un jour par tomber sur la Terre.
Cependant, ils durent se rassurer et cesser de craindre pour les
gnrations futures, quand on leur apprit que, suivant les calculs de
Laplace, un illustre mathmaticien franais, cette acclration de
mouvement se renferme dans des limites fort restreintes, et qu'une
diminution proportionnelle ne tardera pas  lui succder.  Ainsi donc,
l'quilibre du monde solaire ne pouvait tre drang dans les sicles
 venir.

Restait en dernier lieu la classe superstitieuse des ignorants;
ceux-l ne se contentent pas d'ignorer, ils savent ce qui n'est pas,
et  propos de la Lune ils en savaient long.  Les uns regardaient son
disque comme un miroir poli au moyen duquel on pouvait se voir des
divers points de la Terre et se communiquer ses penses.  Les autres
prtendaient que sur mille nouvelles Lunes observes, neuf cent
cinquante avaient amen des changements notables, tels que
cataclysmes, rvolutions, tremblements de terre, dluges, etc.; ils
croyaient donc  l'influence mystrieuse de l'astre des nuits sur les
destines humaines; ils le regardaient comme le vritable contre
poids de l'existence; ils pensaient que chaque Slnite tait
rattach  chaque habitant de la Terre par un lien sympathique; avec
le docteur Mead, ils soutenaient que le systme vital lui est
entirement soumis, prtendant, sans en dmordre, que les garons
naissent surtout pendant la nouvelle Lune, et les filles pendant le
dernier quartier, etc., etc.  Mais enfin il fallut renoncer  ces
vulgaires erreurs, revenir  la seule vrit, et si la Lune,
dpouille de son influence, perdit dans l'esprit de certains
courtisans de tous les pouvoirs, si quelques dos lui furent tourns,
l'immense majorit se pronona pour elle.  Quant aux Yankees, ils
n'eurent plus d'autre ambition que de prendre possession de ce nouveau
continent des airs et d'arborer  son plus haut sommet le pavillon
toil des tats-Unis d'Amrique.




                                 VII
                         --------------------
                          L'HYMNE DU BOULET

L'Observatoire de Cambridge avait, dans sa mmorable lettre du 7
octobre, trait la question au point de vue astronomique; il
s'agissait dsormais de la rsoudre mcaniquement.  C'est alors que
les difficults pratiques eussent paru insurmontables en tout autre
pays que l'Amrique.  Ici ce ne fut qu'un jeu.

Le prsident Barbicane avait, sans perdre de temps, nomm dans le sein
du Gun-Club un Comit d'excution.  Ce Comit devait en trois sances
lucider les trois grandes questions du canon, du projectile et des
poudres; il fut compos de quatre membres trs savants sur ces
matires: Barbicane, avec voix prpondrante en cas de partage, le
gnral Morgan, le major Elphiston, et enfin l'invitable J.-T.
Maston, auquel furent confies les fonctions de secrtaire-rapporteur.

Le 8 octobre, le Comit se runit chez le prsident Barbicane, 3,
Republican-street.  Comme il tait important que l'estomac ne vnt pas
troubler par ses cris une aussi srieuse discussion, les quatre
membres du Gun-Club prirent place  une table couverte de sandwiches
et de thires considrables.  Aussitt J.-T. Maston vissa sa plume 
son crochet de fer, et la sance commena.

Barbicane prit la parole:

Mes chers collgues, dit-il, nous avons  rsoudre un des plus
importants problmes de la balistique, cette science par excellence,
qui traite du mouvement des projectiles, c'est--dire des corps lancs
dans l'espace par une force d'impulsion quelconque, puis abandonns 
eux-mmes.

--Oh!  la balistique!  la balistique!  s'cria J.-T. Maston d'une
voix mue.

--Peut-tre et-il paru plus logique, reprit Barbicane, de consacrer
cette premire sance  la discussion de l'engin...

--En effet, rpondit le gnral Morgan.

--Cependant, reprit Barbicane, aprs mres rflexions, il m'a sembl
que la question du projectile devait primer celle du canon, et que les
dimensions de celui-ci devaient dpendre des dimensions de celui-l.

--Je demande la parole, s'cria J.-T. Maston.

La parole lui fut accorde avec l'empressement que mritait son pass
magnifique.

Mes braves amis, dit-il d'un accent inspir, notre prsident a raison
de donner  la question du projectile le pas sur toutes les autres!
Ce boulet que nous allons lancer  la Lune, c'est notre messager,
notre ambassadeur, et je vous demande la permission de le considrer 
un point de vue purement moral.

Cette faon nouvelle d'envisager un projectile piqua singulirement la
curiosit des membres du Comit; ils accordrent donc la plus vive
attention aux paroles de J.-T. Maston.

Mes chers collgues, reprit ce dernier, je serai bref; je laisserai
de ct le boulet physique, le boulet qui tue, pour n'envisager que le
boulet mathmatique, le boulet moral.  Le boulet est pour moi la plus
clatante manifestation de la puissance humaine; c'est en lui qu'elle
se rsume tout entire; c'est en le crant que l'homme s'est le plus
rapproch du Crateur!

--Trs bien! dit le major Elphiston.

--En effet, s'cria l'orateur, si Dieu a fait les toiles et les
plantes, l'homme a fait le boulet, ce critrium des vitesses
terrestres, cette rduction des astres errant dans l'espace, et qui ne
sont,  vrai dire, que des projectiles!  A Dieu la vitesse de
l'lectricit, la vitesse de la lumire, la vitesse des toiles, la
vitesse des comtes, la vitesse des plantes, la vitesse des
satellites, la vitesse du son, la vitesse du vent!  Mais  nous la
vitesse du boulet, cent fois suprieure  la vitesse des trains et des
chevaux les plus rapides!

J.-T. Maston tait transport; sa voix prenait des accents lyriques
en chantant cet hymne sacr du boulet.

Voulez-vous des chiffres?  reprit-il, en voil d'loquents!  Prenez
simplement le modeste boulet de vingt-quatre [C'est--dire pesant
vingt-quatre livres.]; s'il court huit cent mille fois moins vite que
l'lectricit, six cent quarante fois moins vite que la lumire,
soixante-seize fois moins vite que la Terre dans son mouvement de
translation autour du Soleil, cependant,  la sortie du canon, il
dpasse la rapidit du son [Ainsi, quand on a entendu la dtonation de
la bouche  feu on ne peut plus tre frapp par le boulet.], il fait
deux cents toises  la seconde, deux mille toises en dix secondes,
quatorze milles  la minute (-- 6 lieues), huit cent quarante milles 
l'heure (-- 360 lieues), vingt mille cent milles par jour (-- 8,640
lieues), c'est--dire la vitesse des points de l'quateur dans le
mouvement de rotation du globe, sept millions trois cent trente-six
mille cinq cents milles par an (-- 3,155,760 lieues).  Il mettrait donc
onze jours  se rendre  la Lune, douze ans  parvenir au Soleil,
trois cent soixante ans  atteindre Neptune aux limites du monde
solaire.  Voil ce que ferait ce modeste boulet, l'ouvrage de nos
mains!  Que sera-ce donc quand, vingtuplant cette vitesse, nous le
lancerons avec une rapidit de sept milles  la seconde!  Ah!  boulet
superbe!  splendide projectile!  j'aime  penser que tu seras reu
l-haut avec les honneurs dus  un ambassadeur terrestre!

Des hurrahs accueillirent cette ronflante proraison, et J.-T.
Maston, tout mu, s'assit au milieu des flicitations de ses
collgues.

Et maintenant, dit Barbicane, que nous avons fait une large part  la
posie, attaquons directement la question.

--Nous sommes prts, rpondirent les membres du Comit en absorbant
chacun une demi-douzaine de sandwiches.

--Vous savez quel est le problme  rsoudre, reprit le prsident; il
s'agit d'imprimer  un projectile une vitesse de douze mille yards par
seconde.  J'ai lieu de penser que nous y russirons.  Mais, en ce
moment, examinons les vitesses obtenues jusqu'ici; le gnral Morgan
pourra nous difier  cet gard.

--D'autant plus facilement, rpondit le gnral, que, pendant la
guerre, j'tais membre de la commission d'exprience.  Je vous dirai
donc que les canons de cent de Dahlgreen, qui portaient  deux mille
cinq cents toises, imprimaient  leur projectile une vitesse initiale
de cinq cents yards  la seconde.

--Bien.  Et la Columbiad [Les Amricains donnaient le nom de Columbiad
 ces normes engins de destruction.] Rodman?  demanda le prsident.

--La Columbiad Rodman, essaye au fort Hamilton, prs de New York,
lanait un boulet pesant une demi-tonne  une distance de six milles,
avec une vitesse de huit cents yards par seconde, rsultat que n'ont
jamais obtenu Armstrong et Palliser en Angleterre.

--Oh!  les Anglais!  fit J.-T. Maston en tournant vers l'horizon de
l'est son redoutable crochet.

--Ainsi donc, reprit Barbicane, ces huit cents yards seraient la
vitesse maximum atteinte jusqu'ici?

--Oui, rpondit Morgan.

--Je dirai, cependant, rpliqua J.-T. Maston, que si mon mortier
n'et pas clat...

--Oui, mais il a clat, rpondit Barbicane avec un geste
bienveillant.  Prenons donc pour point de dpart cette vitesse de huit
cents yards.  Il faudra la vingtupler.  Aussi, rservant pour une
autre sance la discussion des moyens destins  produire cette
vitesse, j'appellerai votre attention, mes chers collgues, sur les
dimensions qu'il convient de donner au boulet.  Vous pensez bien qu'il
ne s'agit plus ici de projectiles pesant au plus une demi-tonne!

--Pourquoi pas?  demanda le major.

--Parce que ce boulet, rpondit vivement J.-T. Maston, doit tre
assez gros pour attirer l'attention des habitants de la Lune, s'il en
existe toutefois.

--Oui, rpondit Barbicane, et pour une autre raison plus importante
encore.

--Que voulez-vous dire, Barbicane?  demanda le major.

--Je veux dire qu'il ne suffit pas d'envoyer un projectile et de ne
plus s'en occuper; il faut que nous le suivions pendant son parcours
jusqu'au moment o il atteindra le but.

--Hein!  firent le gnral et le major, un peu surpris de la
proposition.

--Sans doute, reprit Barbicane en homme sr de lui, sans doute, ou
notre exprience ne produira aucun rsultat.

--Mais alors, rpliqua le major, vous allez donner  ce projectile des
dimensions normes?

--Non.  Veuillez bien m'couter.  Vous savez que les instruments
d'optique ont acquis une grande perfection; avec certains tlescopes
on est dj parvenu  obtenir des grossissements de six mille fois, et
 ramener la Lune  quarante milles environ (-- 16 lieues).  Or, 
cette distance, les objets ayant soixante pieds de ct sont
parfaitement visibles.  Si l'on n'a pas pouss plus loin la puissance
de pntration des tlescopes, c'est que cette puissance ne s'exerce
qu'au dtriment de leur clart, et la Lune, qui n'est qu'un miroir
rflchissant, n'envoie pas une lumire assez intense pour qu'on
puisse porter les grossissements au-del de cette limite.

--Eh bien!  que ferez-vous alors?  demanda le gnral.  Donnerez-vous
 votre projectile un diamtre de soixante pieds?

--Non pas!

--Vous vous chargerez donc de rendre la Lune plus lumineuse?

--Parfaitement.

--Voil qui est fort!  s'cria J.-T. Maston.

--Oui, fort simple, rpondit Barbicane.  En effet, si je parviens 
diminuer l'paisseur de l'atmosphre que traverse la lumire de la
Lune, n'aurais-je pas rendu cette lumire plus intense?

--videmment.

--Eh bien!  pour obtenir ce rsultat, il me suffira d'tablir un
tlescope sur quelque montagne leve.  Ce que nous ferons.

--Je me rends, je me rends, rpondit le major.  Vous avez une faon de
simplifier les choses!...  Et quel grossissement esprez-vous obtenir
ainsi?

--Un grossissement de quarante-huit mille fois, qui ramnera la Lune 
cinq milles seulement, et, pour tre visibles, les objets n'auront
plus besoin d'avoir que neuf pieds de diamtre.

--Parfait!  s'cria J.-T. Maston, notre projectile aura donc neuf
pieds de diamtre?

--Prcisment.

--Permettez-moi de vous dire, cependant, reprit le major Elphiston,
qu'il sera encore d'un poids tel, que...

--Oh!  major, rpondit Barbicane, avant de discuter son poids,
laissez-moi vous dire que nos pres faisaient des merveilles en ce
genre.  Loin de moi la pense de prtendre que la balistique n'ait pas
progress, mais il est bon de savoir que, ds le Moyen Age, on
obtenait des rsultats surprenants, j'oserai ajouter, plus surprenants
que les ntres.

--Par exemple!  rpliqua Morgan.

--Justifiez vos paroles, s'cria vivement J.-T. Maston.

--Rien n'est plus facile, rpondit Barbicane; j'ai des exemples 
l'appui de ma proposition.  Ainsi, au sige de Constantinople par
Mahomet II, en 1453, on lana des boulets de pierre qui pesaient
dix-neuf cents livres, et qui devaient tre d'une belle taille.

--Oh!  oh!  fit le major, dix-neuf cents livres, c'est un gros
chiffre!

--A Malte, au temps des chevaliers, un certain canon du fort
Saint-Elme lanait des projectiles pesant deux mille cinq cents
livres.

--Pas possible!

--Enfin, d'aprs un historien franais, sous Louis XI, un mortier
lanait une bombe de cinq cents livres seulement; mais cette bombe,
partie de la Bastille, un endroit o les fous enfermaient les sages,
allait tomber  Charenton, un endroit o les sages enferment les fous.

--Trs bien!  dit J.-T. Maston.

--Depuis, qu'avons-nous vu, en somme?  Les canons Armstrong lancer des
boulets de cinq cents livres, et les Columbiads Rodman des projectiles
d'une demi-tonne!  Il semble donc que, si les projectiles ont gagn en
porte, ils ont perdu en pesanteur.  Or, si nous tournons nos efforts
de ce ct, nous devons arriver avec le progrs de la science, 
dcupler le poids des boulets de Mahomet II, et des chevaliers de
Malte.

--C'est vident, rpondit le major, mais quel mtal comptez-vous donc
employer pour le projectile?

--De la fonte de fer, tout simplement, dit le gnral Morgan.

--Peuh!  de la fonte!  s'cria J.-T. Maston avec un profond ddain,
c'est bien commun pour un boulet destin  se rendre  la Lune.

--N'exagrons pas, mon honorable ami, rpondit Morgan; la fonte
suffira.

--Eh bien!  alors, reprit le major Elphiston, puisque la pesanteur est
proportionnelle  son volume, un boulet de fonte, mesurant neuf pieds
de diamtre, sera encore d'un poids pouvantable!

--Oui, s'il est plein; non, s'il est creux, dit Barbicane.

--Creux!  ce sera donc un obus?

--O l'on pourra mettre des dpches, rpliqua J.-T. Maston, et des
chantillons de nos productions terrestres!

--Oui, un obus, rpondit Barbicane; il le faut absolument; un boulet
plein de cent huit pouces pserait plus de deux cent mille livres,
poids videmment trop considrable; cependant, comme il faut conserver
une certaine stabilit au projectile, je propose de lui donner un
poids de cinq mille livres.

--Quelle sera donc l'paisseur de ses parois?  demanda le major.

--Si nous suivons la proportion rglementaire, reprit Morgan, un
diamtre de cent huit pouces exigera des parois de deux pieds au
moins.

--Ce serait beaucoup trop, rpondit Barbicane; remarquez-le bien, il
ne s'agit pas ici d'un boulet destin  percer des plaques; il suffira
donc de lui donner des parois assez fortes pour rsister  la pression
des gaz de la poudre.  Voici donc le problme: quelle paisseur doit
avoir un obus en fonte de fer pour ne peser que vingt mille livres?
Notre habile calculateur, le brave Maston, va nous l'apprendre sance
tenante.

--Rien n'est plus facile, rpliqua l'honorable secrtaire du Comit.

Et ce disant, il traa quelques formules algbriques sur le papier; on
vit apparatre sous la plume des \(\pi\) et des \(x\) levs  la
deuxime puissance.  Il eut mme l'air d'extraire, sans y toucher, une
certaine racine cubique, et dit:

Les parois auront  peine deux pouces d'paisseur.

--Sera-ce suffisant?  demanda le major d'un air de doute.

--Non, rpondit le prsident Barbicane, non, videmment.

--Eh bien!  alors, que faire?  reprit Elphiston d'un air assez
embarrass.

--Employer un autre mtal que la fonte.

--Du cuivre?  dit Morgan.

--Non, c'est encore trop lourd; et j'ai mieux que cela  vous
proposer.

--Quoi donc?  dit le major.

--De l'aluminium, rpondit Barbicane.

--De l'aluminium!  s'crirent les trois collgues du prsident.

--Sans doute, mes amis.  Vous savez qu'un illustre chimiste franais,
Henri Sainte-Claire Deville, est parvenu, en 1854,  obtenir
l'aluminium en masse compacte.  Or, ce prcieux mtal a la blancheur
de l'argent, l'inaltrabilit de l'or, la tnacit du fer, la
fusibilit du cuivre et la lgret du verre; il se travaille
facilement, il est extrmement rpandu dans la nature, puisque
l'alumine forme la base de la plupart des roches, il est trois fois
plus lger que le fer, et il semble avoir t cr tout exprs pour
nous fournir la matire de notre projectile!

--Hurrah pour l'aluminium!  s'cria le secrtaire du Comit, toujours
trs bruyant dans ses moments d'enthousiasme.

--Mais, mon cher prsident, dit le major, est-ce que le prix de
revient de l'aluminium n'est pas extrmement lev?

--Il l'tait, rpondit Barbicane; aux premiers temps de sa dcouverte,
la livre d'aluminium cotait deux cent soixante  deux cent
quatre-vingts dollars (-- environ 1,500 francs); puis elle est tombe
 vingt-sept dollars (-- 150 F), et aujourd'hui, enfin, elle vaut neuf
dollars (-- 48.75 F).

--Mais neuf dollars la livre, rpliqua le major, qui ne se rendait pas
facilement, c'est encore un prix norme!

--Sans doute, mon cher major, mais non pas inabordable.

--Que psera donc le projectile?  demanda Morgan.

--Voici ce qui rsulte de mes calculs, rpondit Barbicane; un boulet
de cent huit pouces de diamtre et de douze pouces [Trente
centimtres; le pouce amricain vaut 25 millimtres.] d'paisseur
pserait, s'il tait en fonte de fer, soixante-sept mille quatre cent
quarante livres; en fonte d'aluminium, son poids sera rduit 
dix-neuf mille deux cent cinquante livres.

--Parfait!  s'cria Maston, voil qui rentre dans notre programme.

--Parfait!  parfait!  rpliqua le major, mais ne savez-vous pas qu'
dix-huit dollars la livre, ce projectile cotera...

--Cent soixante-treize mille deux cent cinquante dollars (--
928,437.50 F), je le sais parfaitement; mais ne craignez rien, mes
amis, l'argent ne fera pas dfaut  notre entreprise, je vous en
rponds.

--Il pleuvra dans nos caisses, rpliqua J.-T. Maston.

--Eh bien!  que pensez-vous de l'aluminium?  demanda le prsident.

--Adopt, rpondirent les trois membres du Comit.

--Quant  la forme du boulet, reprit Barbicane, elle importe peu,
puisque, l'atmosphre une fois dpasse, le projectile se trouvera
dans le vide; je propose donc le boulet rond, qui tournera sur
lui-mme, si cela lui plat, et se comportera  sa fantaisie.

Ainsi se termina la premire sance du Comit; la question du projectile
tait dfinitivement rsolue, et J.-T. Maston se rjouit fort de la
pense d'envoyer un boulet d'aluminium aux Slnites, ce qui leur
donnerait une crne ide des habitants de la Terre!




                                 VIII
                         --------------------
                         L'HISTOIRE DU CANON

Les rsolutions prises dans cette sance produisirent un grand effet
au-dehors.  Quelques gens timors s'effrayaient un peu  l'ide d'un
boulet, pesant vingt mille livres, lanc  travers l'espace.  On se
demandait quel canon pourrait jamais transmettre une vitesse initiale
suffisante  une pareille masse.  Le procs verbal de la seconde
sance du Comit devait rpondre victorieusement  ces questions.

Le lendemain soir, les quatre membres du Gun-Club s'attablaient devant
de nouvelles montagnes de sandwiches et au bord d'un vritable ocan
de th.  La discussion reprit aussitt son cours, et, cette fois, sans
prambule.

Mes chers collgues, dit Barbicane, nous allons nous occuper de
l'engin  construire, de sa longueur, de sa forme, de sa composition
et de son poids.  Il est probable que nous arriverons  lui donner des
dimensions gigantesques; mais si grandes que soient les difficults,
notre gnie industriel en aura facilement raison.  Veuillez donc
m'couter, et ne m'pargnez pas les objections  bout portant.  Je ne
les crains pas!

Un grognement approbateur accueillit cette dclaration.

N'oublions pas, reprit Barbicane,  quel point notre discussion nous
a conduits hier; le problme se prsente maintenant sous cette forme:
imprimer une vitesse initiale de douze mille yards par seconde  un
obus de cent huit pouces de diamtre et d'un poids de vingt mille
livres.

--Voil bien le problme, en effet, rpondit le major Elphiston.

--Je continue, reprit Barbicane.  Quand un projectile est lanc dans
l'espace, que se passe-t-il?  Il est sollicit par trois forces
indpendantes, la rsistance du milieu, l'attraction de la Terre et la
force d'impulsion dont il est anim.  Examinons ces trois forces.  La
rsistance du milieu, c'est--dire la rsistance de l'air, sera peu
importante.  En effet, l'atmosphre terrestre n'a que quarante milles
(-- 16 lieues environ).  Or, avec une rapidit de douze mille yards,
le projectile l'aura traverse en cinq secondes, et ce temps est assez
court pour que la rsistance du milieu soit regarde comme
insignifiante.  Passons alors  l'attraction de la Terre, c'est--dire
 la pesanteur de l'obus.  Nous savons que cette pesanteur diminuera
en raison inverse du carr des distances; en effet, voici ce que la
physique nous apprend: quand un corps abandonn  lui-mme tombe  la
surface de la Terre, sa chute est de quinze pieds [Soit 4 mtres 90
centimtres dans la premire seconde;  la distance o se trouve la
Lune, la chute ne serait plus que de 1 mm 1/3, ou 590 millimes de
ligne.] dans la premire seconde, et si ce mme corps tait transport
 deux cent cinquante-sept mille cent quarante-deux milles, autrement
dit,  la distance o se trouve la Lune, sa chute serait rduite  une
demi-ligne environ dans la premire seconde.  C'est presque
l'immobilit.  Il s'agit donc de vaincre progressivement cette action
de la pesanteur.  Comment y parviendrons-nous?  Par la force
d'impulsion.

--Voil la difficult, rpondit le major.

--La voil, en effet, reprit le prsident, mais nous en triompherons,
car cette force d'impulsion qui nous est ncessaire rsultera de la
longueur de l'engin et de la quantit de poudre employe, celle-ci
n'tant limite que par la rsistance de celui-l.  Occupons-nous donc
aujourd'hui des dimensions  donner au canon.  Il est bien entendu que
nous pouvons l'tablir dans des conditions de rsistance pour ainsi
dire infinie, puisqu'il n'est pas destin  tre manoeuvr.

--Tout ceci est vident, rpondit le gnral.

--Jusqu'ici, dit Barbicane, les canons les plus longs, nos normes
Columbiads, n'ont pas dpass vingt-cinq pieds en longueur; nous
allons donc tonner bien des gens par les dimensions que nous serons
forcs d'adopter.

--Eh!  sans doute, s'cria J.-T. Maston.  Pour mon compte, je demande
un canon d'un demi-mille au moins!

--Un demi-mille!  s'crirent le major et le gnral.

--Oui!  un demi-mille, et il sera encore trop court de moiti.

--Allons, Maston, rpondit Morgan, vous exagrez.

--Non pas!  rpliqua le bouillant secrtaire, et je ne sais vraiment
pourquoi vous me taxez d'exagration.

--Parce que vous allez trop loin!

--Sachez, monsieur, rpondit J.-T. Maston en prenant ses grands airs,
sachez qu'un artilleur est comme un boulet, il ne peut jamais aller
trop loin!

La discussion tournait aux personnalits, mais le prsident intervint.

Du calme, mes amis, et raisonnons; il faut videmment un canon d'une
grande vole, puisque la longueur de la pice accrotra la dtente des
gaz accumuls sous le projectile, mais il est inutile de dpasser
certaines limites.

--Parfaitement, dit le major.

--Quelles sont les rgles usites en pareil cas?  Ordinairement la
longueur d'un canon est vingt  vingt-cinq fois le diamtre du boulet,
et il pse deux cent trente-cinq  deux cent quarante fois son poids.

--Ce n'est pas assez, s'cria J.-T. Maston avec imptuosit.

--J'en conviens, mon digne ami, et, en effet, en suivant cette
proportion, pour un projectile large de neuf pieds pesant vingt mille
livres, l'engin n'aurait qu'une longueur de deux cent vingt-cinq pieds
et un poids de sept millions deux cent mille livres.

--C'est ridicule, rpartit J.-T. Maston.  Autant prendre un pistolet!

--Je le pense aussi, rpondit Barbicane, c'est pourquoi je me propose
de quadrupler cette longueur et de construire un canon de neuf cents
pieds.

Le gnral et le major firent quelques objections; mais nanmoins
cette proposition, vivement soutenue par le secrtaire du Gun-Club,
fut dfinitivement adopte.

Maintenant, dit Elphiston, quelle paisseur donner  ses parois.

--Une paisseur de six pieds, rpondit Barbicane.

--Vous ne pensez sans doute pas  dresser une pareille masse sur un
afft?  demanda le major.

--Ce serait pourtant superbe!  dit J.-T. Maston.

--Mais impraticable, rpondit Barbicane.  Non, je songe  couler cet
engin dans le sol mme,  le fretter avec des cercles de fer forg, et
enfin  l'entourer d'un pais massif de maonnerie  pierre et 
chaux, de telle faon qu'il participe de toute la rsistance du
terrain environnant.  Une fois la pice fondue, l'me sera
soigneusement alse et calibre, de manire  empcher le vent [C'est
l'espace qui existe quelquefois entre le projectile et l'me de la
pice.] du boulet; ainsi il n'y aura aucune dperdition de gaz, et
toute la force expansive de la poudre sera employe  l'impulsion.

--Hurrah!  hurrah!  fit J.-T. Maston, nous tenons notre canon.

--Pas encore!  rpondit Barbicane en calmant de la main son impatient
ami.

--Et pourquoi?

--Parce que nous n'avons pas discut sa forme.  Sera-ce un canon, un
obusier ou un mortier?

--Un canon, rpliqua Morgan.

--Un obusier, repartit le major.

--Un mortier! s'cria J.-T. Maston.

Une nouvelle discussion assez vive allait s'engager, chacun
prconisant son arme favorite, lorsque le prsident l'arrta net.

Mes amis, dit-il, je vais vous mettre tous d'accord; notre Columbiad
tiendra de ces trois bouches  feu  la fois.  Ce sera un canon,
puisque la chambre de la poudre aura le mme diamtre que l'me.  Ce
sera un obusier, puisqu'il lancera un obus.  Enfin, ce sera un
mortier, puisqu'il sera braqu sous un angle de quatre-vingt-dix
degrs, et que, sans recul possible, inbranlablement fix au sol, il
communiquera au projectile toute la puissance d'impulsion accumule
dans ses flancs.

--Adopt, adopt, rpondirent les membres du Comit.

--Une simple rflexion, dit Elphiston, ce can-obuso-mortier sera-t-il
ray?

--Non, rpondit Barbicane, non; il nous faut une vitesse initiale
norme, et vous savez bien que le boulet sort moins rapidement des
canons rays que des canons  me lisse.

--C'est juste.

--Enfin, nous le tenons, cette fois!  rpta J.-T. Maston.

--Pas tout  fait encore, rpliqua le prsident.

--Et pourquoi?

--Parce que nous ne savons pas encore de quel mtal il sera fait.

--Dcidons-le sans retard.

--J'allais vous le proposer.

Les quatre membres du Comit avalrent chacun une douzaine de
sandwiches suivis d'un bol de th, et la discussion recommena.

Mes braves collgues, dit Barbicane, notre canon doit tre d'une
grande tnacit, d'une grande duret, infusible  la chaleur,
indissoluble et inoxydable  l'action corrosive des acides.

--Il n'y a pas de doute  cet gard, rpondit le major, et comme il
faudra employer une quantit considrable de mtal, nous n'aurons pas
l'embarras du choix.

--Eh bien!  alors, dit Morgan, je propose pour la fabrication de la
Columbiad le meilleur alliage connu jusqu'ici, c'est--dire cent
parties de cuivre, douze parties d'tain et six parties de laiton.

--Mes amis, rpondit le prsident, j'avoue que cette composition a
donn des rsultats excellents; mais, dans l'espce, elle coterait
trop cher et serait d'un emploi fort difficile.  Je pense donc qu'il
faut adopter une matire excellente, mais  bas prix, telle que la
fonte de fer.  N'est-ce pas votre avis, major?

--Parfaitement, rpondit Elphiston.

--En effet, reprit Barbicane, la fonte de fer cote dix fois moins que
le bronze; elle est facile  fondre, elle se coule simplement dans des
moules de sable, elle est d'une manipulation rapide; c'est donc  la
fois conomie d'argent et de temps.  D'ailleurs, cette matire est
excellente, et je me rappelle que pendant la guerre, au sige
d'Atlanta, des pices en fonte ont tir mille coups chacune de vingt
minutes en vingt minutes, sans en avoir souffert.

--Cependant, la fonte est trs cassante, rpondit Morgan.

--Oui, mais trs rsistante aussi; d'ailleurs, nous n'claterons pas,
je vous en rponds.

--On peut clater et tre honnte, rpliqua sentencieusement J.-T.
Maston.

--videmment, rpondit Barbicane.  Je vais donc prier notre digne
secrtaire de calculer le poids d'un canon de fonte long de neuf cents
pieds, d'un diamtre intrieur de neuf pieds, avec parois de six pieds
d'paisseur.

--A l'instant, rpondit J.-T. Maston.

Et, ainsi qu'il avait fait la veille, il aligna ses formules avec une
merveilleuse facilit, et dit au bout d'une minute:

Ce canon psera soixante-huit mille quarante tonnes (--68,040,000
kg).

--Et  deux _cents_ la livre (-- 10 centimes), il cotera?...

--Deux millions cinq cent dix mille sept cent un dollars (--
13,608,000 francs).

J.-T. Maston, le major et le gnral regardrent Barbicane d'un air
inquiet.

Eh bien!  messieurs, dit le prsident, je vous rpterai ce que je
vous disais hier, soyez tranquilles, les millions ne nous manqueront
pas!

Sur cette assurance de son prsident, le Comit se spara, aprs avoir
remis au lendemain soir sa troisime sance.




                                  IX
                         --------------------
                       LA QUESTION DES POUDRES

Restait  traiter la question des poudres.  Le public attendait avec
anxit cette dernire dcision.  La grosseur du projectile, la
longueur du canon tant donnes, quelle serait la quantit de poudre
ncessaire pour produire l'impulsion?  Cet agent terrible, dont
l'homme a cependant matris les effets, allait tre appel  jouer
son rle dans des proportions inaccoutumes.

On sait gnralement et l'on rpte volontiers que la poudre fut
invente au XIVe sicle par le moine Schwartz, qui paya de sa vie sa
grande dcouverte.  Mais il est  peu prs prouv maintenant que cette
histoire doit tre range parmi les lgendes du Moyen Age.  La poudre
n'a t invente par personne; elle drive directement des feux
grgeois, composs comme elle de soufre et de salptre.  Seulement,
depuis cette poque, ces mlanges, qui n'taient que des mlanges
fusants, se sont transforms en mlanges dtonants.

Mais si les rudits savent parfaitement la fausse histoire de la
poudre, peu de gens se rendent compte de sa puissance mcanique.  Or,
c'est ce qu'il faut connatre pour comprendre l'importance de la
question soumise au Comit.

Ainsi un litre de poudre pse environ deux livres (-- 900 grammes [La
livre amricaine est de 453 g.]); il produit en s'enflammant quatre
cents litres de gaz, ces gaz rendus libres, et sous l'action d'une
temprature porte  deux mille quatre cents degrs, occupent l'espace
de quatre mille litres.  Donc le volume de la poudre est aux volumes
des gaz produits par sa dflagration comme un est  quatre mille.  Que
l'on juge alors de l'effrayante pousse de ces gaz lorsqu'ils sont
comprims dans un espace quatre mille fois trop resserr.

Voil ce que savaient parfaitement les membres du Comit quand le
lendemain ils entrrent en sance.  Barbicane donna la parole au major
Elphiston, qui avait t directeur des poudres pendant la guerre.

Mes chers camarades, dit ce chimiste distingu, je vais commencer par
des chiffres irrcusables qui nous serviront de base.  Le boulet de
vingt-quatre dont nous parlait avant-hier l'honorable J.-T. Maston en
termes si potiques, n'est chass de la bouche  feu que par seize
livres de poudre seulement.

--Vous tes certain du chiffre?  demanda Barbicane.

--Absolument certain, rpondit le major.  Le canon Armstrong n'emploie
que soixante-quinze livres de poudre pour un projectile de huit cents
livres, et la Columbiad Rodman ne dpense que cent soixante livres de
poudre pour envoyer  six milles son boulet d'une demi-tonne.  Ces
faits ne peuvent tre mis en doute, car je les ai relevs moi-mme
dans les procs-verbaux du Comit d'artillerie.

--Parfaitement, rpondit le gnral.

--Eh bien!  reprit le major, voici la consquence  tirer de ces
chiffres, c'est que la quantit de poudre n'augmente pas avec le poids
du boulet: en effet, s'il fallait seize livres de poudre pour un
boulet de vingt-quatre; en d'autres termes, si, dans les canons
ordinaires, on emploie une quantit de poudre pesant les deux tiers du
poids du projectile, cette proportionnalit n'est pas constante.
Calculez, et vous verrez que, pour le boulet d'une demi-tonne, au lieu
de trois cent trente-trois livres de poudre, cette quantit a t
rduite  cent soixante livres seulement.

--O voulez-vous en venir?  demanda le prsident.

--Si vous poussez votre thorie  l'extrme, mon cher major, dit J.-T.
Maston, vous arriverez  ceci, que, lorsque votre boulet sera
suffisamment lourd, vous ne mettrez plus de poudre du tout.

--Mon ami Maston est foltre jusque dans les choses srieuses,
rpliqua le major, mais qu'il se rassure; je proposerai bientt des
quantits de poudre qui satisferont son amour-propre d'artilleur.
Seulement je tiens  constater que, pendant la guerre, et pour les
plus gros canons, le poids de la poudre a t rduit, aprs
exprience, au dixime du poids du boulet.

--Rien n'est plus exact, dit Morgan.  Mais avant de dcider la
quantit de poudre ncessaire pour donner l'impulsion, je pense qu'il
est bon de s'entendre sur sa nature.

--Nous emploierons de la poudre  gros grains, rpondit le major; sa
dflagration est plus rapide que celle du pulvrin.

--Sans doute, rpliqua Morgan, mais elle est trs brisante et finit
par altrer l'me des pices.

--Bon!  ce qui est un inconvnient pour un canon destin  faire un
long service n'en est pas un pour notre Columbiad.  Nous ne courons
aucun danger d'explosion, il faut que la poudre s'enflamme
instantanment, afin que son effet mcanique soit complet.

--On pourrait, dit J.-T. Maston, percer plusieurs lumires, de faon 
mettre le feu sur divers points  la fois.

--Sans doute, rpondit Elphiston, mais cela rendrait la manoeuvre plus
difficile.  J'en reviens donc  ma poudre  gros grains, qui supprime
ces difficults.

--Soit, rpondit le gnral.

--Pour charger sa Columbiad, reprit le major, Rodman employait une
poudre  grains gros comme des chtaignes, faite avec du charbon de
saule simplement torrfi dans des chaudires de fonte.  Cette poudre
tait dure et luisante, ne laissait aucune trace sur la main,
renfermait dans une grande proportion de l'hydrogne et de l'oxygne,
dflagrait instantanment, et, quoique trs brisante, ne dtriorait
pas sensiblement les bouches  feu.

--Eh bien!  il me semble, rpondit J.-T. Maston, que nous n'avons pas 
hsiter, et que notre choix est tout fait.

--A moins que vous ne prfriez de la poudre d'or, rpliqua le major
en riant, ce qui lui valut un geste menaant du crochet de son
susceptible ami.

Jusqu'alors Barbicane s'tait tenu en dehors de la discussion.  Il
laissait parler, il coutait.  Il avait videmment une ide.  Aussi se
contenta-t-il simplement de dire:

Maintenant, mes amis, quelle quantit de poudre proposez-vous?

Les trois membres du Gun-Club entre-regardrent un instant.

Deux cent mille livres, dit enfin Morgan.

--Cinq cent mille, rpliqua le major.

--Huit cent mille livres!  s'cria J.-T. Maston.

Cette fois, Elphiston n'osa pas taxer son collgue d'exagration.  En
effet, il s'agissait d'envoyer jusqu' la Lune un projectile pesant
vingt mille livres et de lui donner une force initiale de douze mille
yards par seconde.  Un moment de silence suivit donc la triple
proposition faite par les trois collgues.

Il fut enfin rompu par le prsident Barbicane.

Mes braves camarades, dit-il d'une voix tranquille, je pars de ce
principe que la rsistance de notre canon construit dans des
conditions voulues est illimite.  Je vais donc surprendre l'honorable
J.-T. Maston en lui disant qu'il a t timide dans ses calculs, et je
proposerai de doubler ses huit cent mille livres de poudre.

--Seize cent mille livres?  fit J.-T. Maston en sautant sur sa
chaise.

--Tout autant.

--Mais alors il faudra en revenir  mon canon d'un demi-mille de
longueur.

--C'est vident, dit le major.

--Seize cent mille livres de poudre, reprit le secrtaire du Comit,
occuperont un espace de vingt-deux mille pieds cubes [Un peu moins de
800 mtres cubes.] environ; or, comme votre canon n'a qu'une
contenance de cinquante-quatre mille pieds cubes [Deux mille mtres
cubes.], il sera  moiti rempli, et l'me ne sera plus assez longue
pour que la dtente des gaz imprime au projectile une suffisante
impulsion.

Il n'y avait rien  rpondre.  J.-T. Maston disait vrai.  On regarda
Barbicane.

Cependant, reprit le prsident, je tiens  cette quantit de poudre.
Songez-y, seize cent mille livres de poudre donneront naissance  six
milliards de litres de gaz.  Six milliards!  Vous entendez bien?

--Mais alors comment faire?  demanda le gnral.

--C'est trs simple; il faut rduire cette norme quantit de poudre,
tout en lui conservant cette puissance mcanique.

--Bon!  mais par quel moyen?

--Je vais vous le dire, rpondit simplement Barbicane.

Ses interlocuteurs le dvorrent des yeux.

Rien n'est plus facile, en effet, reprit-il, que de ramener cette
masse de poudre  un volume quatre fois moins considrable.  Vous
connaissez tous cette matire curieuse qui constitue les tissus
lmentaires des vgtaux, et qu'on nomme cellulose.

--Ah!  fit le major, je vous comprends, mon cher Barbicane.

--Cette matire, dit le prsident, s'obtient  l'tat de puret
parfaite dans divers corps, et surtout dans le coton, qui n'est autre
chose que le poil des graines du cotonnier.  Or, le coton, combin
avec l'acide azotique  froid, se transforme en une substance
minemment insoluble, minemment combustible, minemment explosive.
Il y a quelques annes, en 1832, un chimiste franais, Braconnot,
dcouvrit cette substance, qu'il appela xylodine.  En 1838, un autre
Franais, Pelouze, en tudia les diverses proprits, et enfin, en
1846, Shonbein, professeur de chimie  Ble, la proposa comme poudre
de guerre.  Cette poudre, c'est le coton azotique...

--Ou pyroxyle, rpondit Elphiston.

--Ou fulmi-coton, rpliqua Morgan.

--Il n'y a donc pas un nom d'Amricain  mettre au bas de cette
dcouverte?  s'cria J.-T. Maston, pouss par un vif sentiment
d'amour-propre national.

--Pas un, malheureusement, rpondit le major.

--Cependant, pour satisfaire Maston, reprit le prsident, je lui dirai
que les travaux d'un de nos concitoyens peuvent tre rattachs 
l'tude de la cellulose, car le collodion, qui est un des principaux
agents de la photographie, est tout simplement du pyroxyle dissous
dans l'ther additionn d'alcool, et il a t dcouvert par Maynard,
alors tudiant en mdecine  Boston.

--Eh bien!  hurrah pour Maynard et pour le fulmi-coton!  s'cria le
bruyant secrtaire du Gun-Club.

--Je reviens au pyroxyle, reprit Barbicane.  Vous connaissez ses
proprits, qui vont nous le rendre si prcieux; il se prpare avec la
plus grande facilit; du coton plong dans de l'acide azotique fumant
[Ainsi nomm, parce que, au contact de l'air humide, il rpand
d'paisses fumes blanchtres.], pendant quinze minutes, puis lav 
grande eau, puis sch, et voil tout.

--Rien de plus simple, en effet, dit Morgan.

--De plus, le pyroxyle est inaltrable  l'humidit, qualit prcieuse
 nos yeux, puisqu'il faudra plusieurs jours pour charger le canon;
son inflammabilit a lieu  cent soixante-dix degrs au lieu de deux
cent quarante, et sa dflagration est si subite, qu'on peut
l'enflammer sur de la poudre ordinaire, sans que celle-ci ait le temps
de prendre feu.

--Parfait, rpondit le major.

--Seulement il est plus coteux.

--Qu'importe?  fit J.-T. Maston.

--Enfin il communique aux projectiles une vitesse quatre fois
suprieure  celle de la poudre.  J'ajouterai mme que, si l'on y mle
les huit diximes de son poids de nitrate de potasse, sa puissance
expansive est encore augmente dans une grande proportion.

--Sera-ce ncessaire?  demanda le major.

--Je ne le pense pas, rpondit Barbicane.  Ainsi donc, au lieu de
seize cent mille livres de poudre, nous n'aurons que quatre cent mille
livres de fulmi-coton, et comme on peut sans danger comprimer cinq
cents livres de coton dans vingt-sept pieds cubes, cette matire
n'occupera qu'une hauteur de trente toises dans la Columbiad.  De
cette faon, le boulet aura plus de sept cents pieds d'me  parcourir
sous l'effort de six milliards de litres de gaz, avant de prendre son
vol vers l'astre des nuits!

A cette priode, J.-T. Maston ne put contenir son motion; il se jeta
dans les bras de son ami avec la violence d'un projectile, et il
l'aurait dfonc, si Barbicane n'et t bti  l'preuve de la bombe.

Cet incident termina la troisime sance du Comit.  Barbicane et ses
audacieux collgues, auxquels rien ne semblait impossible, venaient de
rsoudre la question si complexe du projectile, du canon et des
poudres.  Leur plan tant fait, il n'y avait qu' l'excuter.

Un simple dtail, une bagatelle, disait J.-T. Maston.

[NOTA--Dans cette discussion le prsident Barbicane revendique pour
l'un de ses compatriotes l'invention du collodion.  C'est une erreur,
n'en dplaise au brave J.-T. Maston, et elle vient de la similitude
de deux noms.

En 1847, Maynard, tudiant en mdecine  Boston, a bien eu l'ide
d'employer le collodion au traitement des plaies, mais le collodion
tait connu en 1846.  C'est  un Franais, un esprit trs distingu,
un savant tout  la fois peintre, pote, philosophe, hellniste et
chimiste, M. Louis Mnard, que revient l'honneur de cette grande
dcouverte.--J. V.]




                                  X
                         --------------------
               UN ENNEMI SUR VINGT-CINQ MILLIONS D'AMIS

Le public amricain trouvait un puissant intrt dans les moindres
dtails de l'entreprise du Gun-Club.  Il suivait jour par jour les
discussions du Comit.  Les plus simples prparatifs de cette grande
exprience, les questions de chiffres qu'elle soulevait, les
difficults mcaniques  rsoudre, en un mot, sa mise en train,
voil ce qui le passionnait au plus haut degr.

Plus d'un an allait s'couler entre le commencement des travaux et
leur achvement; mais ce laps de temps ne devait pas tre vide
d'motions; l'emplacement  choisir pour le forage, la construction du
moule, la fonte de la Columbiad, son chargement trs prilleux,
c'tait l plus qu'il ne fallait pour exciter la curiosit publique.
Le projectile, une fois lanc, chapperait aux regards en quelques
diximes de seconde; puis, ce qu'il deviendrait, comme il se
comporterait dans l'espace, de quelle faon il atteindrait la Lune,
c'est ce qu'un petit nombre de privilgis verraient seuls de leurs
propres yeux.  Ainsi donc, les prparatifs de l'exprience, les
dtails prcis de l'excution en constituaient alors le vritable
intrt.

Cependant, l'attrait purement scientifique de l'entreprise fut tout
d'un coup surexcit par un incident.

On sait quelles nombreuses lgions d'admirateurs et d'amis le projet
Barbicane avait rallies  son auteur.  Pourtant, si honorable, si
extraordinaire qu'elle ft, cette majorit ne devait pas tre
l'unanimit.  Un seul homme, un seul dans tous les tats de l'Union,
protesta contre la tentative du Gun-Club; il l'attaqua avec violence,
 chaque occasion; et la nature est ainsi faite, que Barbicane fut
plus sensible  cette opposition d'un seul qu'aux applaudissements de
tous les autres.

Cependant, il savait bien le motif de cette antipathie, d'o venait
cette inimiti solitaire, pourquoi elle tait personnelle et
d'ancienne date, enfin dans quelle rivalit d'amour-propre elle avait
pris naissance.

Cet ennemi persvrant, le prsident du Gun-Club ne l'avait jamais vu.
Heureusement, car la rencontre de ces deux hommes et certainement
entran de fcheuses consquences.  Ce rival tait un savant comme
Barbicane, une nature fire, audacieuse, convaincue, violente, un pur
Yankee.  On le nommait le capitaine Nicholl.  Il habitait
Philadelphie.

Personne n'ignore la lutte curieuse qui s'tablit pendant la guerre
fdrale entre le projectile et la cuirasse des navires blinds;
celui-l destin  percer celle-ci; celle-ci dcide  ne point se
laisser percer.  De l une transformation radicale de la marine dans
les tats des deux continents.  Le boulet et la plaque luttrent avec
un acharnement sans exemple, l'un grossissant, l'autre s'paississant
dans une proportion constante.  Les navires, arms de pices
formidables, marchaient au feu sous l'abri de leur invulnrable
carapace.  Les _Merrimac_, les _Monitor_, les _Ram-Tenesse_, les
_Weckausen_ [Navires de la marine amricaine.] lanaient des
projectiles normes, aprs s'tre cuirasss contre les projectiles des
autres.  Ils faisaient  autrui ce qu'ils ne voulaient pas qu'on leur
ft, principe immoral sur lequel repose tout l'art de la guerre.

Or, si Barbicane fut un grand fondeur de projectiles, Nicholl fut un
grand forgeur de plaques.  L'un fondait nuit et jour  Baltimore, et
l'autre forgeait jour et nuit  Philadelphie.  Chacun suivait un
courant d'ides essentiellement oppos.

Aussitt que Barbicane inventait un nouveau boulet, Nicholl inventait
une nouvelle plaque.  Le prsident du Gun-Club passait sa vie  percer
des trous, le capitaine  l'en empcher.  De l une rivalit de tous
les instants qui allait jusqu'aux personnes.  Nicholl apparaissait
dans les rves de Barbicane sous la forme d'une cuirasse impntrable
contre laquelle il venait se briser, et Barbicane, dans les songes de
Nicholl, comme un projectile qui le perait de part en part.

Cependant, bien qu'ils suivissent deux lignes divergentes, ces savants
auraient fini par se rencontrer, en dpit de tous les axiomes de
gomtrie; mais alors c'et t sur le terrain du duel.  Fort
heureusement pour ces citoyens si utiles  leur pays, une distance de
cinquante  soixante milles les sparait l'un de l'autre, et leurs
amis hrissrent la route de tels obstacles qu'ils ne se rencontrrent
jamais.

Maintenant, lequel des deux inventeurs l'avait emport sur l'autre, on
ne savait trop; les rsultats obtenus rendaient difficile une juste
apprciation.  Il semblait cependant, en fin de compte, que la
cuirasse devait finir par cder au boulet.

Nanmoins, il y avait doute pour les hommes comptents.  Aux dernires
expriences, les projectiles cylindro-coniques de Barbicane vinrent se
ficher comme des pingles sur les plaques de Nicholl; ce jour-l, le
forgeur de Philadelphie se crut victorieux et n'eut plus assez de
mpris pour son rival; mais quand celui-ci substitua plus tard aux
boulets coniques de simples obus de six cents livres, le capitaine dut
en rabattre.  En effet ces projectiles, quoique anims d'une vitesse
mdiocre [Le poids de la poudre employe n'tait que 1/12 du poids de
l'obus.], brisrent, trourent, firent voler en morceaux les plaques
du meilleur mtal.

Or, les choses en taient  ce point, la victoire semblait devoir
rester au boulet, quand la guerre finit le jour mme o Nicholl
terminait une nouvelle cuirasse d'acier forg!  C'tait un
chef-d'oeuvre dans son genre; elle dfiait tous les projectiles du
monde.  Le capitaine la fit transporter au polygone de Washington, en
provoquant le prsident du Gun-Club  la briser.  Barbicane, la paix
tant faite, ne voulut pas tenter l'exprience.

Alors Nicholl, furieux, offrit d'exposer sa plaque au choc des boulets
les plus invraisemblables, pleins, creux, ronds ou coniques.  Refus du
prsident qui, dcidment, ne voulait pas compromettre son dernier
succs.

Nicholl, surexcit par cet enttement inqualifiable, voulut tenter
Barbicane en lui laissant toutes les chances.  Il proposa de mettre sa
plaque  deux cents yards du canon.  Barbicane de s'obstiner dans son
refus.  A cent yards?  Pas mme  soixante-quinze.

A cinquante alors, s'cria le capitaine par la voix des journaux, 
vingt-cinq yards ma plaque, et je me mettrai derrire!

Barbicane fit rpondre que, quand mme le capitaine Nicholl se
mettrait devant, il ne tirerait pas davantage.

Nicholl,  cette rplique, ne se contint plus; il en vint aux
personnalits; il insinua que la poltronnerie tait indivisible; que
l'homme qui refuse de tirer un coup de canon est bien prs d'en avoir
peur; qu'en somme, ces artilleurs qui se battent maintenant  six
milles de distance ont prudemment remplac le courage individuel par
les formules mathmatiques, et qu'au surplus il y a autant de bravoure
 attendre tranquillement un boulet derrire une plaque, qu'
l'envoyer dans toutes les rgles de l'art.

A ces insinuations Barbicane ne rpondit rien; peut-tre mme ne les
connut-il pas, car alors les calculs de sa grande entreprise
l'absorbaient entirement.

Lorsqu'il fit sa fameuse communication au Gun-Club, la colre du
capitaine Nicholl fut porte  son paroxysme.  Il s'y mlait une
suprme jalousie et un sentiment absolu d'impuissance!  Comment
inventer quelque chose de mieux que cette Columbiad de neuf cents
pieds!  Quelle cuirasse rsisterait jamais  un projectile de vingt
mille livres!  Nicholl demeura d'abord atterr, ananti, bris sous ce
coup de canon puis il se releva, et rsolut d'craser la proposition
du poids de ses arguments.

Il attaqua donc trs violemment les travaux du Gun-Club; il publia
nombre de lettres que les journaux ne se refusrent pas  reproduire.
Il essaya de dmolir scientifiquement l'oeuvre de Barbicane.  Une fois
la guerre entame, il appela  son aide des raisons de tout ordre, et,
 vrai dire, trop souvent spcieuses et de mauvais aloi.

D'abord, Barbicane fut trs violemment attaqu dans ses chiffres;
Nicholl chercha  prouver par A + B la fausset de ses formules, et il
l'accusa d'ignorer les principes rudimentaires de la balistique.
Entre autres erreurs, et suivant ses calculs  lui, Nicholl, il tait
absolument impossible d'imprimer  un corps quelconque une vitesse de
douze mille yards par seconde; il soutint, l'algbre  la main, que,
mme avec cette vitesse, jamais un projectile aussi pesant ne
franchirait les limites de l'atmosphre terrestre!  Il n'irait
seulement pas  huit lieues!  Mieux encore.  En regardant la vitesse
comme acquise, en la tenant pour suffisante, l'obus ne rsisterait pas
 la pression des gaz dvelopps par l'inflammation de seize cents
mille livres de poudre, et rsistt-il  cette pression, du moins il
ne supporterait pas une pareille temprature, il fondrait  sa sortie
de la Columbiad et retomberait en pluie bouillante sur le crne des
imprudents spectateurs.

Barbicane,  ces attaques, ne sourcilla pas et continua son oeuvre.

Alors Nicholl prit la question sous d'autres faces; sans parler de son
inutilit  tous les points de vue, il regarda l'exprience comme fort
dangereuse, et pour les citoyens qui autoriseraient de leur prsence
un aussi condamnable spectacle, et pour les villes voisines de ce
dplorable canon; il fit galement remarquer que si le projectile
n'atteignait pas son but, rsultat absolument impossible, il
retomberait videmment sur la Terre, et que la chute d'une pareille
masse, multiplie par le carr de sa vitesse, compromettrait
singulirement quelque point du globe.  Donc, en pareille
circonstance, et sans porter atteinte aux droits de citoyens libres,
il tait des cas o l'intervention du gouvernement devenait
ncessaire, et il ne fallait pas engager la sret de tous pour le bon
plaisir d'un seul.

On voit  quelle exagration se laissait entraner le capitaine
Nicholl.  Il tait seul de son opinion.  Aussi personne ne tint compte
de ses malencontreuses prophties.  On le laissa donc crier  son
aise, et jusqu' s'poumoner, puisque cela lui convenait.  Il se
faisait le dfenseur d'une cause perdue d'avance; on l'entendait, mais
on ne l'coutait pas, et il n'enleva pas un seul admirateur au
prsident du Gun-Club.  Celui-ci, d'ailleurs, ne prit mme pas la
peine de rtorquer les arguments de son rival.

Nicholl, accul dans ses derniers retranchements, et ne pouvant mme
pas payer de sa personne dans sa cause, rsolut de payer de son
argent.  Il proposa donc publiquement dans l'_Enquirer_ de Richmond
une srie de paris conus en ces termes et suivant une proportion
croissante.

Il paria:

  1 Que les fonds ncessaires  l'entreprise
     du Gun-Club ne seraient pas faits, ci...  1000 dollars

  2 Que l'opration de la fonte d'un canon
     de neuf cents pieds tait impraticable
     et ne russirait pas, ci..............    2000 --

  3 Qu'il serait impossible de charger la
     Columbiad, et que le pyroxyle prendrait
     feu de lui-mme sous la pression du
     projectile, ci......................      3000 --

  4 Que la Columbiad claterait au premier
     coup, ci...............................   4000 --

  5 Que le boulet n'irait pas seulement
     six milles et retomberait quelques
     secondes aprs avoir t lanc, si...     5000 --

On le voit c'tait une somme importante que risquait le capitaine dans
son invincible enttement.  Il ne s'agissait pas moins de quinze mille
dollars [Quatre-vingt-un mille trois cents francs.].

Malgr l'importance du pari, le 19 mai, il reut un pli cachet, d'un
laconisme superbe et conu en ces termes:

                                       _Baltimore, 18 octobre_.

_Tenu_.

                                           BARBICANE.




                                  XI
                         --------------------
                           FLORIDE ET TEXAS

Cependant, une question restait encore  dcider: il fallait choisir
un endroit favorable  l'exprience.  Suivant la recommandation de
l'Observatoire de Cambridge, le tir devait tre dirig
perpendiculairement au plan de l'horizon, c'est--dire vers le znith;
or, la Lune ne monte au znith que dans les lieux situs entre 0 et
28 de latitude, en d'autres termes, sa dclinaison n'est que de 28
[La dclinaison d'un astre est sa latitude dans la sphre cleste;
l'ascension droite en est la longitude.].  Il s'agissait donc de
dterminer exactement le point du globe o serait fondue l'immense
Columbiad.

Le 20 octobre, le Gun-Club tant runi en sance gnrale, Barbicane
apporta une magnifique carte des tats-Unis de Z. Belltropp.  Mais,
sans lui laisser le temps de la dployer, J.-T. Maston avait demand
la parole avec sa vhmence habituelle, et parl en ces termes:

Honorables collgues, la question qui va se traiter aujourd'hui a une
vritable importance nationale, et elle va nous fournir l'occasion de
faire un grand acte de patriotisme.

Les membres du Gun-Club se regardrent sans comprendre o l'orateur
voulait en venir.

Aucun de vous, reprit-il, n'a la pense de transiger avec la gloire
de son pays, et s'il est un droit que l'Union puisse revendiquer,
c'est celui de receler dans ses flancs le formidable canon du
Gun-Club.  Or, dans les circonstances actuelles...

--Brave Maston... dit le prsident.

--Permettez-moi de dvelopper ma pense, reprit l'orateur.  Dans les
circonstances actuelles, nous sommes forcs de choisir un lieu assez
rapproch de l'quateur, pour que l'exprience se fasse dans de bonnes
conditions...

--Si vous voulez bien... dit Barbicane.

--Je demande la libre discussion des ides, rpliqua le bouillant
J.-T. Maston, et je soutiens que le territoire duquel s'lancera
notre glorieux projectile doit appartenir  l'Union.

--Sans doute!  rpondirent quelques membres.

--Eh bien!  puisque nos frontires ne sont pas assez tendues, puisque
au sud l'Ocan nous oppose une barrire infranchissable, puisqu'il
nous faut chercher au-del des tats-Unis et dans un pays limitrophe
ce vingt-huitime parallle, c'est l un _casus belli_ lgitime, et je
demande que l'on dclare la guerre au Mexique!

--Mais non!  mais non!  s'cria-t-on de toutes parts.

--Non!  rpliqua J.-T. Maston.  Voil un mot que je m'tonne
d'entendre dans cette enceinte!

--Mais coutez donc!...

--Jamais!  jamais!  s'cria le fougueux orateur.  Tt ou tard cette
guerre se fera, et je demande qu'elle clate aujourd'hui mme.

--Maston, dit Barbicane en faisant dtonner son timbre avec fracas, je
vous retire la parole!

Maston voulut rpliquer, mais quelques-uns de ses collgues parvinrent
 le contenir.

Je conviens, dit Barbicane, que l'exprience ne peut et ne doit tre
tente que sur le sol de l'Union, mais si mon impatient ami m'et
laiss parler, s'il et jet les yeux sur une carte, il saurait qu'il
est parfaitement inutile de dclarer la guerre  nos voisins, car
certaines frontires des tats-Unis s'tendent au-del du
vingt-huitime parallle.  Voyez, nous avons  notre disposition toute
la partie mridionale du Texas et des Florides.

L'incident n'eut pas de suite; cependant, ce n fut pas sans regret
que J.-T. Maston se laissa convaincre.  Il fut donc dcid que la
Columbiad serait coule, soit dans le sol du Texas, soit dans celui de
la Floride.  Mais cette dcision devait crer une rivalit sans
exemple entre les villes de ces deux tats.

Le vingt-huitime parallle,  sa rencontre avec la cte amricaine,
traverse la pninsule de la Floride et la divise en deux parties  peu
prs gales.  Puis, se jetant dans le golfe du Mexique, il sous-tend
l'arc form par les ctes de l'Alabama, du Mississippi et de la
Louisiane.  Alors, abordant le Texas, dont il coupe un angle, il se
prolonge  travers le Mexique, franchit la Sonora, enjambe la vieille
Californie et va se perdre dans les mers du Pacifique.  Il n'y avait
donc que les portions du Texas et de la Floride, situes au-dessous de
ce parallle, qui fussent dans les conditions de latitude recommandes
par l'Observatoire de Cambridge.

La Floride, dans sa partie mridionale, ne compte pas de cits
importantes.  Elle est seulement hrisse de forts levs contre les
Indiens errants.  Une seule ville, Tampa-Town, pouvait rclamer en
faveur de sa situation et se prsenter avec ses droits.

Au Texas, au contraire, les villes sont plus nombreuses et plus
importantes, Corpus-Christi, dans le county de Nueces, et toutes les
cits situes sur le Rio-Bravo, Laredo, Comalites, San-Ignacio, dans
le Web, Roma, Rio-Grande-City, dans le Starr, Edinburg, dans
l'Hidalgo, Santa-Rita, el Panda, Brownsville, dans le Camron,
formrent une ligue imposante contre les prtentions de la Floride.

Aussi, la dcision  peine connue, les dputs texiens et floridiens
arrivrent  Baltimore par le plus court;  partir de ce moment, le
prsident Barbicane et les membres influents du Gun-Club furent
assigs jour et nuit de rclamations formidables.  Si sept villes de
la Grce se disputrent l'honneur d'avoir vu natre Homre, deux tats
tout entiers menaaient d'en venir aux mains  propos d'un canon.

On vit alors ces frres froces se promener en armes dans les rues
de la ville.  A chaque rencontre, quelque conflit tait  craindre,
qui aurait eu des consquences dsastreuses.  Heureusement la prudence
et l'adresse du prsident Barbicane conjurrent ce danger.  Les
dmonstrations personnelles trouvrent un drivatif dans les journaux
des divers tats.  Ce fut ainsi que le _New York Herald_ et la
_Tribune_ soutinrent le Texas, tandis que le _Times_ et l'_American
Review_ prirent fait et cause pour les dputs floridiens.  Les
membres du Gun-Club ne savaient plus auquel entendre.

Le Texas arrivait firement avec ses vingt-six comts, qu'il semblait
mettre en batterie; mais la Floride rpondait que douze comts
pouvaient plus que vingt-six, dans un pays six fois plus petit.

Le Texas se targuait fort de ses trois cent trente mille indignes,
mais la Floride, moins vaste, se vantait d'tre plus peuple avec
cinquante-six mille.  D'ailleurs elle accusait le Texas d'avoir une
spcialit de fivres paludennes qui lui cotaient, bon an mal an,
plusieurs milliers d'habitants.  Et elle n'avait pas tort.

A son tour, le Texas rpliquait qu'en fait de fivres la Floride
n'avait rien  lui envier, et qu'il tait au moins imprudent de
traiter les autres de pays malsains, quand on avait l'honneur de
possder le vmito negro  l'tat chronique.  Et il avait raison.

D'ailleurs, ajoutaient les Texiens par l'organe du _New York Herald_,
on doit des gards  un tat o pousse le plus beau coton de toute
l'Amrique, un tat qui produit le meilleur chne vert pour la
construction des navires, un tat qui renferme de la houille superbe
et des mines de fer dont le rendement est de cinquante pour cent de
minerai pur.

A cela l'_American Review_ rpondait que le sol de la Floride, sans
tre aussi riche, offrait de meilleures conditions pour le moulage et
la fonte de la Columbiad, car il tait compos de sable et de terre
argileuse.

Mais, reprenaient les Texiens, avant de fondre quoi que ce soit dans
un pays, il faut arriver dans ce pays; or, les communications avec la
Floride sont difficiles, tandis que la cte du Texas offre la baie de
Galveston, qui a quatorze lieues de tour et qui peut contenir les
flottes du monde entier.

--Bon!  rptaient les journaux dvous aux Floridiens, vous nous la
donnez belle avec votre baie de Galveston situe au-dessus du
vingt-neuvime parallle.  N'avons-nous pas la baie d'Espiritu-Santo,
ouverte prcisment sur le vingt-huitime degr de latitude, et par
laquelle les navires arrivent directement  Tampa-Town?

--Jolie baie!  rpondait le Texas, elle est  demi ensable!

--Ensabls vous-mmes!  s'criait la Floride.  Ne dirait-on pas que je
suis un pays de sauvages?

--Ma foi, les Sminoles courent encore vos prairies!

--Eh bien!  et vos Apaches et vos Comanches sont-ils donc civiliss!

La guerre se soutenait ainsi depuis quelques jours, quand la Floride
essaya d'entraner son adversaire sur un autre terrain, et un matin le
_Times_ insinua que, l'entreprise tant essentiellement amricaine,
elle ne pouvait tre tente que sur un territoire essentiellement
amricain!

A ces mots le Texas bondit: Amricains!  s'cria-t-il, ne le
sommes-nous pas autant que vous?  Le Texas et la Floride n'ont-ils pas
t incorpors tous les deux  l'Union en 1845?

--Sans doute, rpondit le _Times_, mais nous appartenons aux
Amricains depuis 1820.

--Je le crois bien, rpliqua la _Tribune_; aprs avoir t Espagnols
ou Anglais pendant deux cents ans, on vous a vendus aux tats-Unis
pour cinq millions de dollars!

--Et qu'importe!  rpliqurent les Floridiens, devons-nous en rougir?
En 1803, n'a-t-on pas achet la Louisiane  Napolon au prix de seize
millions de dollars [Quatre-vingt-deux millions de francs.]?

--C'est une honte!  s'crirent alors les dputs du Texas.  Un
misrable morceau de terre comme la Floride, oser se comparer au
Texas, qui, au lieu de se vendre, s'est fait indpendant lui-mme, qui
a chass les Mexicains le 2 mars 1836, qui s'est dclar rpublique
fdrative aprs la victoire remporte par Samuel Houston aux bords du
San-Jacinto sur les troupes de Santa-Anna!  Un pays enfin qui s'est
adjoint volontairement aux tats-Unis d'Amrique!

--Parce qu'il avait peur des Mexicains! rpondit la Floride.

Peur!  Du jour o ce mot, vraiment trop vif, fut prononc, la position
devint intolrable.  On s'attendit  un gorgement des deux partis
dans les rues de Baltimore.  On fut oblig de garder les dputs 
vue.

Le prsident Barbicane ne savait o donner de la tte.  Les notes, les
documents, les lettres grosses de menaces pleuvaient dans sa maison.
Quel parti devait-il prendre?  Au point de vue de l'appropriation du
sol, de la facilit des communications, de la rapidit des transports,
les droits des deux tats taient vritablement gaux.  Quant aux
personnalits politiques, elles n'avaient que faire dans la question.

Or, cette hsitation, cet embarras durait dj depuis longtemps, quand
Barbicane rsolut d'en sortir; il runit ses collgues, et la solution
qu'il leur proposa fut profondment sage, comme on va le voir.

En considrant bien, dit-il, ce qui vient de se passer entre la
Floride et le Texas, il est vident que les mmes difficults se
reproduiront entre les villes de l'tat favoris.  La rivalit
descendra du genre  l'espce, de l'tat  la Cit, et voil tout.
Or, le Texas possde onze villes dans les conditions voulues, qui se
disputeront l'honneur de l'entreprise et nous creront de nouveaux
ennuis, tandis que la Floride n'en a qu'une.  Va donc pour la Floride
et pour Tampa-Town!

Cette dcision, rendue publique, atterra les dputs du Texas.  Ils
entrrent dans une indescriptible fureur et adressrent des
provocations nominales aux divers membres du Gun-Club.  Les magistrats
de Baltimore n'eurent plus qu'un parti  prendre, et ils le prirent.
On fit chauffer un train spcial, on y embarqua les Texiens bon gr
mal gr, et ils quittrent la ville avec une rapidit de trente milles
 l'heure.

Mais, si vite qu'ils fussent emports, ils eurent le temps de jeter un
dernier et menaant sarcasme  leurs adversaires.

Faisant allusion au peu de largeur de la Floride, simple presqu'le
resserre entre deux mers, ils prtendirent qu'elle ne rsisterait pas
 la secousse du tir et qu'elle sauterait au premier coup de canon.

Eh bien!  qu'elle saute! rpondirent les Floridiens avec un
laconisme digne des temps antiques.




                                 XII
                         --------------------
                             URBI ET ORBI

Les difficults astronomiques, mcaniques, topographiques une fois
rsolues, vint la question d'argent.  Il s'agissait de se procurer une
somme norme pour l'excution du projet.  Nul particulier, nul tat
mme n'aurait pu disposer des millions ncessaires.

Le prsident Barbicane prit donc le parti, bien que l'entreprise ft
amricaine, d'en faire une affaire d'un intrt universel et de
demander  chaque peuple sa coopration financire.  C'tait  la fois
le droit et le devoir de toute la Terre d'intervenir dans les affaires
de son satellite.  La souscription ouverte dans ce but s'tendit de
Baltimore au monde entier, _urbi et orbi_.

Cette souscription devait russir au-del de toute esprance.  Il
s'agissait cependant de sommes  donner, non  prter.  L'opration
tait purement dsintresse dans le sens littral du mot, et
n'offrait aucune chance de bnfice.

Mais l'effet de la communication Barbicane ne s'tait pas arrt aux
frontires des tats-Unis; il avait franchi l'Atlantique et le
Pacifique, envahissant  la fois l'Asie et l'Europe, l'Afrique et
l'Ocanie.  Les observatoires de l'Union se mirent en rapport immdiat
avec les observatoires des pays trangers; les uns, ceux de Paris, de
Ptersbourg, du Cap, de Berlin, d'Altona, de Stockholm, de Varsovie,
de Hambourg, de Bude, de Bologne, de Malte, de Lisbonne, de Bnars,
de Madras, de Pking, firent parvenir leurs compliments au Gun-Club;
les autres gardrent une prudente expectative.

Quant  l'observatoire de Greenwich, approuv par les vingt-deux
autres tablissements astronomiques de la Grande-Bretagne, il fut net;
il nia hardiment la possibilit du succs, et se rangea aux thories
du capitaine Nicholl.  Aussi, tandis que diverses socits savantes
promettaient d'envoyer des dlgus  Tampa-Town, le bureau de
Greenwich, runi en sance, passa brutalement  l'ordre du jour sur la
proposition Barbicane.  C'tait l de la belle et bonne jalousie
anglaise.  Pas autre chose.

En somme, l'effet fut excellent dans le monde scientifique, et de l
il passa parmi les masses, qui, en gnral, se passionnrent pour la
question.  Fait d'une haute importance, puisque ces masses allaient
tre appeles  souscrire un capital considrable.

Le prsident Barbicane, le 8 octobre, avait lanc un manifeste
empreint d'enthousiasme, et dans lequel il faisait appel  tous les
hommes de bonne volont sur la Terre.  Ce document, traduit en toutes
langues, russit beaucoup.

Les souscriptions furent ouvertes dans les principales villes de
l'Union pour se centraliser  la banque de Baltimore, 9, Baltimore
street; puis on souscrivit dans les diffrents tats des deux
continents:

A Vienne, chez S.-M. de Rothschild;

A Ptersbourg, chez Stieglitz et Ce;

A Paris, au Crdit mobilier;

A Stockholm, chez Tottie et Arfuredson;

A Londres, chez N.-M. de Rothschild et fils;

A Turin, chez Ardouin et Ce;

A Berlin, chez Mendelssohn;

A Genve, chez Lombard, Odier et Ce;

A Constantinople,  la Banque Ottomane;

A Bruxelles, chez S. Lambert;

A Madrid, chez Daniel Weisweller;

A Amsterdam, au Crdit Nerlandais;

A Rome, chez Torlonia et Ce;

A Lisbonne, chez Lecesne;

A Copenhague,  la Banque prive;

A Buenos Aires,  la Banque Maua;

A Rio de Janeiro, mme maison;

A Montevideo, mme maison;

A Valparaiso, chez Thomas La Chambre et Ce;

A Mexico, chez Martin Daran et Ce;

A Lima, chez Thomas La Chambre et Ce.

Trois jours aprs le manifeste du prsident Barbicane, quatre millions
de dollars [Vingt et un millions de francs (21,680,000).] taient
verss dans les diffrentes villes de l'Union.  Avec un pareil
acompte, le Gun-Club pouvait dj marcher.

Mais, quelques jours plus tard, les dpches apprenaient  l'Amrique
que les souscriptions trangres se couvraient avec un vritable
empressement.  Certains pays se distinguaient par leur gnrosit;
d'autres se desserraient moins facilement.  Affaire de temprament.

Du reste, les chiffres sont plus loquents que les paroles, et voici
l'tat officiel des sommes qui furent portes  l'actif du Gun-Club,
aprs souscription close.

La Russie versa pour son contingent l'norme somme de trois cent
soixante-huit mille sept cent trente-trois roubles [Un million quatre
cent soixante-quinze mille francs.].  Pour s'en tonner, il faudrait
mconnatre le got scientifique des Russes et le progrs qu'ils
impriment aux tudes astronomiques, grce  leurs nombreux
observatoires, dont le principal a cot deux millions de roubles.

La France commena par rire de la prtention des Amricains.  La Lune
servit de prtexte  mille calembours uss et  une vingtaine de
vaudevilles, dans lesquels le mauvais got le disputait  l'ignorance.
Mais, de mme que les Franais payrent jadis aprs avoir chant, ils
payrent, cette fois, aprs avoir ri, et ils souscrivirent pour une
somme de douze cent cinquante-trois mille neuf cent trente francs.  A
ce prix-l, ils avaient bien le droit de s'gayer un peu.

L'Autriche se montra suffisamment gnreuse au milieu de ses tracas
financiers. Sa part s'leva dans la contribution publique  la somme de
deux cent seize mille florins [Cinq cent vingt mille francs.], qui
furent les bienvenus.

Cinquante-deux mille rixdales [Deux cent quatre-vingt-quatorze mille
trois cent vingt francs.], tel fut l'appoint de la Sude et de la
Norvge.  Le chiffre tait considrable relativement au pays; mais il
et t certainement plus lev, si la souscription avait eu lieu 
Christiania en mme temps qu' Stockholm.  Pour une raison ou pour une
autre, les Norvgiens n'aiment pas  envoyer leur argent en Sude.

La Prusse, par un envoi de deux cent cinquante mille thalers [Neuf
cent trente-sept mille cinq cents francs.], tmoigna de sa haute
approbation pour l'entreprise.  Ses diffrents observatoires
contriburent avec empressement pour une somme importante et furent
les plus ardents  encourager le prsident Barbicane.

La Turquie se conduisit gnreusement; mais elle tait personnellement
intresse dans l'affaire; la Lune, en effet, rgle le cours de ses
annes et son jene du Ramadan.  Elle ne pouvait faire moins que de
donner un million trois cent soixante-douze mille six cent quarante
piastres [Trois cent quarante-trois mille cent soixante francs.], et
elle les donna avec une ardeur qui dnonait, cependant, une certaine
pression du gouvernement de la Porte.

La Belgique se distingua entre tous les tats de second ordre par un
don de cinq cent treize mille francs, environ douze centimes par
habitant.

La Hollande et ses colonies s'intressrent dans l'opration pour cent
dix mille florins [Deux cent trente-cinq mille quatre cents francs.],
demandant seulement qu'il leur ft fait une bonification de cinq pour
cent d'escompte, puisqu'elles payaient comptant.

Le Danemark, un peu restreint dans son territoire, donna cependant
neuf mille ducats fins [Cent dix-sept mille quatre cent quatorze
francs.], ce qui prouve l'amour des Danois pour les expditions
scientifiques.

La Confdration germanique s'engagea pour trente-quatre mille deux
cent quatre-vingt-cinq florins [Soixante-douze mille francs.]; on ne
pouvait rien lui demander de plus; d'ailleurs, elle n'et pas donn
davantage.

Quoique trs gne, l'Italie trouva deux cent mille lires dans les
poches de ses enfants, mais en les retournant bien.  Si elle avait eu
la Vntie, elle aurait fait mieux; mais enfin elle n'avait pas la
Vntie.

Les tats de l'glise ne crurent pas devoir envoyer moins de sept
mille quarante cus romains [Trente-huit mille seize francs.], et le
Portugal poussa son dvouement  la science jusqu' trente mille
cruzades [Cent treize mille deux cents francs.].

Quant au Mexique, ce fut le denier de la veuve, quatre-vingt-six
piastres fortes [Mille sept cent vingt-sept francs.]; mais les empires
qui se fondent sont toujours un peu gns.

Deux cent cinquante-sept francs, tel fut l'apport modeste de la Suisse
dans l'oeuvre amricaine.  Il faut le dire franchement, la Suisse ne
voyait point le ct pratique de l'opration; il ne lui semblait pas
que l'action d'envoyer un boulet dans la Lune ft de nature  tablir
des relations d'affaires avec l'astre des nuits, et il lui paraissait
peu prudent d'engager ses capitaux dans une entreprise aussi
alatoire.  Aprs tout, la Suisse avait peut-tre raison.

Quant  l'Espagne, il lui fut impossible de runir plus de cent dix
raux [Cinquante-neuf francs quarante-huit centimes.].  Elle donna
pour prtexte qu'elle avait ses chemins de fer  terminer.  La vrit
est que la science n'est pas trs bien vue dans ce pays-l.  Il est
encore un peu arrir.  Et puis certains Espagnols, non des moins
instruits, ne se rendaient pas un compte exact de la masse du
projectile compare  celle de la Lune; ils craignaient qu'il ne vnt
 dranger son orbite,  la troubler dans son rle de satellite et 
provoquer sa chute  la surface du globe terrestre.  Dans ce cas-l,
il valait mieux s'abstenir.  Ce qu'ils firent,  quelques raux prs.

Restait l'Angleterre.  On connat la mprisante antipathie avec
laquelle elle accueillit la proposition Barbicane.  Les Anglais n'ont
qu'une seule et mme me pour les vingt-cinq millions d'habitants que
renferme la Grande-Bretagne.  Ils donnrent  entendre que
l'entreprise du Gun-Club tait contraire au principe de
non-intervention, et ils ne souscrivirent mme pas pour un farthing.

A cette nouvelle, le Gun-Club se contenta de hausser les paules et
revint  sa grande affaire.  Quand l'Amrique du Sud, c'est--dire le
Prou, le Chili, le Brsil, les provinces de la Plata, la Colombie,
eurent pour leur quote-part vers entre ses mains la somme de trois
cent mille dollars [Un million six cent vingt-six mille francs.], il
se trouva  la tte d'un capital considrable, dont voici le dcompte:

 Souscription des tats-Unis.... 4,000,000 dollars
 Souscriptions trangres....... 1,446,675 dollars
                                 -----------------
 Total.......................... 5,446,675 dollars

C'tait donc cinq millions quatre cent quarante-six mille six cent
soixante-quinze dollars [Vingt-neuf millions cinq cent vingt mille
neuf cent quatre-vingt-trois francs quarante centimes.] que le public
versait dans la caisse du Gun-Club.

Que personne ne soit surpris de l'importance de la somme.  Les travaux
de la fonte, du forage, de la maonnerie, le transport des ouvriers,
leur installation dans un pays presque inhabit, les constructions de
fours et de btiments, l'outillage des usines, la poudre, le
projectile, les faux frais, devaient, suivant les devis, l'absorber 
peu prs tout entire.  Certains coups de canon de la guerre fdrale
sont revenus  mille dollars; celui du prsident Barbicane, unique
dans les fastes de l'artillerie, pouvait bien coter cinq mille fois
plus.

Le 20 octobre, un trait fut conclu avec l'usine de Goldspring, prs
New York, qui, pendant la guerre, avait fourni  Parrott ses meilleurs
canons de fonte.

Il fut stipul, entre les parties contractantes, que l'usine de
Goldspring s'engageait  transporter  Tampa-Town, dans la Floride
mridionale, le matriel ncessaire pour la fonte de la Columbiad.
Cette opration devait tre termine, au plus tard, le 15 octobre
prochain, et le canon livr en bon tat, sous peine d'une indemnit de
cent dollars [Cinq cent quarante-deux francs.] par jour jusqu'au
moment o la Lune se prsenterait dans les mmes conditions,
c'est--dire dans dix-huit ans et onze jours.  L'engagement des
ouvriers, leur paie, les amnagements ncessaires incombaient  la
compagnie du Goldspring.

Ce trait, fait double et de bonne foi, fut sign par I. Barbicane,
prsident du Gun-Club, et J. Murchison, directeur de l'usine de
Goldspring, qui approuvrent l'criture de part et d'autre.




                                 XIII
                         --------------------
                             STONE'S-HILL

Depuis le choix fait par les membres du Gun-Club au dtriment du
Texas, chacun en Amrique, o tout le monde sait lire, se fit un
devoir d'tudier la gographie de la Floride.  Jamais les libraires ne
vendirent tant de _Bartram's travel in Florida_, de _Roman's natural
history of East and West Florida_, de _William's territory of
Florida_, de _Cleland on the culture of the Sugar-Cane in East
Florida_.  Il fallut imprimer de nouvelles ditions.  C'tait une
fureur.

Barbicane avait mieux  faire qu' lire; il voulait voir de ses
propres yeux et marquer l'emplacement de la Columbiad.  Aussi, sans
perdre un instant, il mit  la disposition de l'Observatoire de
Cambridge les fonds ncessaires  la construction d'un tlescope, et
traita avec la maison Breadwill and Co. d'Albany, pour la confection
du projectile en aluminium; puis il quitta Baltimore, accompagn de
J.-T. Maston, du major Elphiston et du directeur de l'usine de
Goldspring.

Le lendemain, les quatre compagnons de route arrivrent  La
Nouvelle-Orlans.  L ils s'embarqurent immdiatement sur le
_Tampico_, aviso de la marine fdrale, que le gouvernement mettait 
leur disposition, et, les feux tant pousss, les rivages de la
Louisiane disparurent bientt  leurs yeux.

La traverse ne fut pas longue; deux jours aprs son dpart, le
_Tampico_, ayant franchi quatre cent quatre-vingts milles [Environ
deux cents lieues.], eut connaissance de la cte floridienne.  En
approchant, Barbicane se vit en prsence d'une terre basse, plate,
d'un aspect assez infertile.  Aprs avoir rang une suite d'anses
riches en hutres et en homards, le _Tampico_ donna dans la baie
d'Espiritu-Santo.

Cette baie se divise en deux rades allonges, la rade de Tampa et la
rade d'Hillisboro, dont le steamer franchit bientt le goulet.  Peu de
temps aprs, le fort Brooke dessina ses batteries rasantes au-dessus
des flots, et la ville de Tampa apparut, ngligemment couche au fond
du petit port naturel form par l'embouchure de la rivire Hillisboro.

Ce fut l que le _Tampico_ mouilla, le 22 octobre,  sept heures du
soir; les quatre passagers dbarqurent immdiatement.

Barbicane sentit son coeur battre avec violence lorsqu'il foula le sol
floridien; il semblait le tter du pied, comme fait un architecte
d'une maison dont il prouve la solidit.  J.-T. Maston grattait la
terre du bout de son crochet.

Messieurs, dit alors Barbicane, nous n'avons pas de temps  perdre,
et ds demain nous monterons  cheval pour reconnatre le pays.

Au moment o Barbicane avait atterri, les trois mille habitants de
Tampa-Town s'taient ports  sa rencontre, honneur bien d au
prsident du Gun-Club qui les avait favoriss de son choix.  Ils le
reurent au milieu d'acclamations formidables; mais Barbicane se
droba  toute ovation, gagna une chambre de l'htel Franklin et ne
voulut recevoir personne.  Le mtier d'homme clbre ne lui allait
dcidment pas.

Le lendemain, 23 octobre, de petits chevaux de race espagnole, pleins
de vigueur et de feu, piaffaient sous ses fentres.  Mais, au lieu de
quatre, il y en avait cinquante, avec leurs cavaliers.  Barbicane
descendit, accompagn de ses trois compagnons, et s'tonna tout
d'abord de se trouver au milieu d'une pareille cavalcade.  Il remarqua
en outre que chaque cavalier portait une carabine en bandoulire et
des pistolets dans ses fontes.  La raison d'un tel dploiement de
forces lui fut aussitt donne par un jeune Floridien, qui lui dit:

Monsieur, il y a les Sminoles.

--Quels Sminoles?

--Des sauvages qui courent les prairies, et il nous a paru prudent de
vous faire escorte.

--Peuh!  fit J.-T. Maston en escaladant sa monture.

--Enfin, reprit le Floridien, c'est plus sr.

--Messieurs, rpondit Barbicane, je vous remercie de votre attention,
et maintenant, en route!

La petite troupe s'branla aussitt et disparut dans un nuage de
poussire.  Il tait cinq heures du matin; le soleil resplendissait
dj et le thermomtre marquait 84 [Du thermomtre Fahrenheit.  Cela
fait 28 degrs centigrades.]; mais de fraches brises de mer
modraient cette excessive temprature.

Barbicane, en quittant Tampa-Town, descendit vers le sud et suivit la
cte, de manire  gagner le creek [Petit cours d'eau.] d'Alifia.
Cette petite rivire se jette dans la baie Hillisboro,  douze milles
au-dessous de Tampa-Town.  Barbicane et son escorte ctoyrent sa rive
droite en remontant vers l'est.  Bientt les flots de la baie
disparurent derrire un pli de terrain, et la campagne floridienne
s'offrit seule aux regards.

La Floride se divise en deux parties: l'une au nord, plus populeuse,
moins abandonne, a Tallahassee pour capitale et Pensacola, l'un des
principaux arsenaux maritimes des tats-Unis; l'autre, presse entre
l'Atlantique et le golfe du Mexique, qui l'treignent de leurs eaux,
n'est qu'une mince presqu'le ronge par le courant du Gulf-Stream,
pointe de terre perdue au milieu d'un petit archipel, et que doublent
incessamment les nombreux navires du canal de Bahama.  C'est la
sentinelle avance du golfe des grandes temptes.  La superficie de
cet tat est de trente-huit millions trente-trois mille deux cent
soixante-sept acres [Quinze millions trois cent soixante-cinq mille
quatre cent quarante hectares.], parmi lesquels il fallait en choisir
un situ en de du vingt-huitime parallle et convenable 
l'entreprise; aussi Barbicane, en chevauchant, examinait attentivement
la configuration du sol et sa distribution particulire.

La Floride, dcouverte par Juan Ponce de Len, en 1512, le jour des
Rameaux, fut d'abord nomme Pques-Fleuries.  Elle mritait peu cette
appellation charmante sur ses ctes arides et brles.  Mais, 
quelques milles du rivage, la nature du terrain changea peu  peu, et
le pays se montra digne de son nom; le sol tait entrecoup d'un
rseau de creeks, de rios, de cours d'eau, d'tangs, de petits lacs;
on se serait cru dans la Hollande ou la Guyane; mais la campagne
s'leva sensiblement et montra bientt ses plaines cultives, o
russissaient toutes les productions vgtales du Nord et du Midi, ses
champs immenses dont le soleil des tropiques et les eaux conserves
dans l'argile du sol faisaient tous les frais de culture, puis enfin
ses prairies d'ananas, d'ignames, de tabac, de riz, de coton et de
canne  sucre, qui s'tendaient  perte de vue, en talant leurs
richesses avec une insouciante prodigalit.

Barbicane parut trs satisfait de constater l'lvation progressive du
terrain, et, lorsque J.-T. Maston l'interrogea  ce sujet:

Mon digne ami, lui rpondit-il, nous avons un intrt de premier
ordre  couler notre Columbiad dans les hautes terres.

--Pour tre plus prs de la Lune?  s'cria le secrtaire du Gun-Club.

--Non!  rpondit Barbicane en souriant.  Qu'importent quelques toises
de plus ou de moins?  Non, mais au milieu de terrains levs, nos
travaux marcheront plus facilement; nous n'aurons pas  lutter avec
les eaux, ce qui nous vitera des tubages longs et coteux, et c'est
considrer, lorsqu'il s'agit de forer un puits de neuf cents pieds de
profondeur.

--Vous avez raison, dit alors l'ingnieur Murchison; il faut, autant
que possible, viter les cours d'eau pendant le forage; mais si nous
rencontrons des sources, qu' cela ne tienne, nous les puiserons avec
nos machines, ou nous les dtournerons.  Il ne s'agit pas ici d'un
puits artsien [On a mis neuf ans  forer le puits de Grenelle; il a
cinq cent quarante-sept mtres de profondeur.], troit et obscur, o
le taraud, la douille, la sonde, en un mot tous les outils du foreur,
travaillent en aveugles.  Non.  Nous oprerons  ciel ouvert, au
grand jour, la pioche ou le pic  la main, et, la mine aidant, nous
irons rapidement en besogne.

--Cependant, reprit Barbicane, si par l'lvation du sol ou sa nature
nous pouvons viter une lutte avec les eaux souterraines, le travail
en sera plus rapide et plus parfait; cherchons donc  ouvrir notre
tranche dans un terrain situ  quelques centaines de toises
au-dessus du niveau de la mer.

--Vous avez raison, monsieur Barbicane, et, si je ne me trompe, nous
trouverons avant peu un emplacement convenable.

--Ah!  je voudrais tre au premier coup de pioche, dit le prsident.

--Et moi au dernier!  s'cria J.-T. Maston.

--Nous y arriverons, messieurs, rpondit l'ingnieur, et, croyez-moi,
la compagnie du Goldspring n'aura pas  vous payer d'indemnit de
retard.

--Par sainte Barbe!  vous aurez raison!  rpliqua J.-T. Maston; cent
dollars par jour jusqu' ce que la Lune se reprsente dans les mmes
conditions, c'est--dire pendant dix-huit ans et onze jours,
savez-vous bien que cela ferait six cent cinquante-huit mille cent
dollars [Trois millions cinq cent soixante-six mille neuf cent deux
francs.]?

--Non, monsieur, nous ne le savons pas, rpondit l'ingnieur, et nous
n'aurons pas besoin de l'apprendre.

Vers dix heures du matin,  la petite troupe avait franchi une douzaine
de milles; aux campagnes fertiles succdait alors la rgion des
forts.  L, croissaient les essences les plus varies avec une
profusion tropicale.  Ces forts presque impntrables taient faites
de grenadiers, d'orangers, de citronniers, de figuiers, d'oliviers,
d'abricotiers, de bananiers, de grands ceps de vigne, dont les fruits
et les fleurs rivalisaient de couleurs et de parfums.  A l'ombre
odorante de ces arbres magnifiques chantait et volait tout un monde
d'oiseaux aux brillantes couleurs, au milieu desquels on distinguait
plus particulirement des crabiers, dont le nid devait tre un crin,
pour tre digne de ces bijoux emplums.

J.-T. Maston et le major ne pouvaient se trouver en prsence de cette
opulente nature sans en admirer les splendides beauts.  Mais le
prsident Barbicane, peu sensible  ces merveilles, avait hte d'aller
en avant; ce pays si fertile lui dplaisait par sa fertilit mme;
sans tre autrement hydroscope, il sentait l'eau sous ses pas et
cherchait, mais en vain, les signes d'une incontestable aridit.

Cependant on avanait; il fallut passer  gu plusieurs rivires, et
non sans quelque danger, car elles taient infestes de camans longs
de quinze  dix-huit pieds.  J.-T. Maston les menaa hardiment de son
redoutable crochet, mais il ne parvint  effrayer que les plicans,
les sarcelles, les phatons, sauvages habitants de ces rives, tandis
que de grands flamants rouges le regardaient d'un air stupide.

Enfin ces htes des pays humides disparurent  leur tour; les arbres
moins gros s'parpillrent dans les bois moins pais; quelques groupes
isols se dtachrent au milieu de plaines infinies o passaient des
troupeaux de daims effarouchs.

Enfin!  s'cria Barbicane en se dressant sur ses triers, voici la
rgion des pins!

--Et celle des sauvages, rpondit le major.

En effet, quelques Sminoles apparaissaient  l'horizon; ils
s'agitaient, ils couraient de l'un  l'autre sur leurs chevaux
rapides, brandissant de longues lances ou dchargeant leurs fusils 
dtonation sourde; d'ailleurs ils se bornrent  ces dmonstrations
hostiles, sans inquiter Barbicane et ses compagnons.

Ceux-ci occupaient alors le milieu d'une plaine rocailleuse, vaste
espace dcouvert d'une tendue de plusieurs acres, que le soleil
inondait de rayons brlants.  Elle tait forme par une large
extumescence du terrain, qui semblait offrir aux membres du Gun-Club
toutes les conditions requises pour l'tablissement de leur Columbiad.

Halte!  dit Barbicane en s'arrtant.  Cet endroit a-t-il un nom dans
le pays?

--Il s'appelle Stone's-Hill [Colline de pierres.], rpondit un des
Floridiens.

Barbicane, sans mot dire, mit pied  terre, prit ses instruments et
commena  relever sa position avec une extrme prcision; la petite
troupe, range autour de lui, l'examinait en gardant un profond
silence.

En ce moment le soleil passait au mridien.  Barbicane, aprs quelques
instants, chiffra rapidement le rsultat de ses observations et dit:

Cet emplacement est situ  trois cents toises au-dessus du niveau de
la mer par 277' de latitude et 57' de longitude ouest [Au mridien
de Washington.  La diffrence avec le mridien de Paris est de 7922'.
Cette longitude est donc en mesure franaise 8325'.]; il me parat
offrir par sa nature aride et rocailleuse toutes les conditions
favorables  l'exprience; c'est donc dans cette plaine que
s'lveront nos magasins, nos ateliers, nos fourneaux, les huttes de
nos ouvriers, et c'est d'ici, d'ici mme, rpta-t-il en frappant du
pied le sommet de Stone's-Hill, que notre projectile s'envolera vers
les espaces du monde solaire!




                                 XIV
                         --------------------
                          PIOCHE ET TRUELLE

Le soir mme, Barbicane et ses compagnons rentraient  Tampa-Town, et
l'ingnieur Murchison se rembarquait sur le _Tampico_ pour La
Nouvelle-Orlans.  Il devait embaucher une arme d'ouvriers et ramener
la plus grande partie du matriel.  Les membres du Gun-Club
demeurrent  Tampa-Town, afin d'organiser les premiers travaux en
s'aidant des gens du pays.

Huit jours aprs son dpart, le _Tampico_ revenait dans la baie
d'Espiritu-Santo avec une flottille de bateaux  vapeur.  Murchison
avait runi quinze cents travailleurs.  Aux mauvais jours de
l'esclavage, il et perdu son temps et ses peines.  Mais depuis que
l'Amrique, la terre de la libert, ne comptait plus que des hommes
libres dans son sein, ceux-ci accouraient partout o les appelait une
main-d'oeuvre largement rtribue.  Or, l'argent ne manquait pas au
Gun-Club; il offrait  ses hommes une haute paie, avec gratifications
considrables et proportionnelles.  L'ouvrier embauch pour la Floride
pouvait compter, aprs l'achvement des travaux, sur un capital dpos
en son nom  la banque de Baltimore.  Murchison n'eut donc que
l'embarras du choix, et il put se montrer svre sur l'intelligence et
l'habilet de ses travailleurs.  On est autoris  croire qu'il enrla
dans sa laborieuse lgion l'lite des mcaniciens, des chauffeurs, des
fondeurs, des chaufourniers, des mineurs, des briquetiers et des
manoeuvres de tout genre, noirs ou blancs, sans distinction de
couleur.  Beaucoup d'entre eux emmenaient leur famille.  C'tait une
vritable migration.

Le 31 octobre,  dix heures du matin, cette troupe dbarqua sur les
quais de Tampa-Town; on comprend le mouvement et l'activit qui
rgnrent dans cette petite ville dont on doublait en un jour la
population.  En effet, Tampa-Town devait gagner normment  cette
initiative du Gun-Club, non par le nombre des ouvriers, qui furent
dirigs immdiatement sur Stone's-Hill, mais grce  cette affluence
de curieux qui convergrent peu  peu de tous les points du globe vers
la presqu'le floridienne.

Pendant les premiers jours, on s'occupa de dcharger l'outillage
apport par la flottille, les machines, les vivres, ainsi qu'un assez
grand nombre de maisons de tles faites de pices dmontes et
numrotes.  En mme temps, Barbicane plantait les premiers jalons
d'un railway long de quinze milles et destin  relier Stone's-Hill 
Tampa-Town.

On sait dans quelles conditions se fait le chemin de fer amricain;
capricieux dans ses dtours, hardi dans ses pentes, mprisant les
garde-fous et les ouvrages d'art, escaladant les collines,
dgringolant les valles, le rail-road court en aveugle et sans souci
de la ligne droite; il n'est pas coteux, il n'est point gnant;
seulement, on y draille et l'on y saute en toute libert.  Le chemin
de Tampa-Town  Stone's-Hill ne fut qu'une simple bagatelle, et ne
demanda ni grand temps ni grand argent pour s'tablir.

Du reste, Barbicane tait l'me de ce monde accouru  sa voix; il
l'animait, il lui communiquait son souffle, son enthousiasme, sa
conviction; il se trouvait en tous lieux, comme s'il et t dou du
don d'ubiquit et toujours suivi de J.-T. Maston, sa mouche
bourdonnante.  Son esprit pratique s'ingniait  mille inventions.
Avec lui point d'obstacles, nulle difficult, jamais d'embarras; il
tait mineur, maon, mcanicien autant qu'artilleur, ayant des
rponses pour toutes les demandes et des solutions pour tous les
problmes.  Il correspondait activement avec le Gun-Club ou l'usine de
Goldspring, et jour et nuit, les feux allums, la vapeur maintenue en
pression, le _Tampico_ attendait ses ordres dans la rade d'Hillisboro.

Barbicane, le 1er novembre, quitta Tampa-Town avec un dtachement de
travailleurs, et ds le lendemain une ville de maisons mcaniques
s'leva autour de Stone's-Hill; on l'entoura de palissades, et  son
mouvement,  son ardeur, on l'et bientt prise pour une des grandes
cits de l'Union.  La vie y fut rgle disciplinairement, et les
travaux commencrent dans un ordre parfait.

Des sondages soigneusement pratiqus avaient permis de reconnatre la
nature du terrain, et le creusement put tre entrepris ds le 4
novembre.  Ce jour-l, Barbicane runit ses chefs d'atelier et leur
dit:

Vous savez tous, mes amis, pourquoi je vous ai runis dans cette
partie sauvage de la Floride.  Il s'agit de couler un canon mesurant
neuf pieds de diamtre intrieur, six pieds d'paisseur  ses parois
et dix-neuf pieds et demi  son revtement de pierre; c'est donc au
total un puits large de soixante pieds qu'il faut creuser  une
profondeur de neuf cents.  Cet ouvrage considrable doit tre termin
en huit mois; or, vous avez deux millions cinq cent quarante-trois
mille quatre cents pieds cubes de terrain  extraire en deux cent
cinquante-cinq jours, soit, en chiffres ronds, dix mille pieds cubes
par jour.  Ce qui n'offrirait aucune difficult pour mille ouvriers
travaillant  coudes franches sera plus pnible dans un espace
relativement restreint.  Nanmoins, puisque ce travail doit se faire,
il se fera, et je compte sur votre courage autant que sur votre
habilet.

A huit heures du matin, le premier coup de pioche fut donn dans le
sol floridien, et depuis ce moment ce vaillant outil ne resta plus
oisif un seul instant dans la main des mineurs.  Les ouvriers se
relayaient par quart de journe.

D'ailleurs, quelque colossale que ft l'opration, elle ne dpassait
point la limite des forces humaines.  Loin de l.  Que de travaux
d'une difficult plus relle et dans lesquels les lments durent tre
directement combattus, qui furent mens  bonne fin!  Et, pour ne
parler que d'ouvrages semblables, il suffira de citer ce _Puits du
Pre Joseph_, construit auprs du Caire par le sultan Saladin,  une
poque o les machines n'taient pas encore venues centupler la force
de l'homme, et qui descend au niveau mme du Nil,  une profondeur de
trois cents pieds!  Et cet autre puits creus  Coblentz par le
margrave Jean de Bade jusqu' six cents pieds dans le sol!  Eh bien!
de quoi s'agissait-il, en somme?  De tripler cette profondeur et sur
une largeur dcuple, ce qui rendrait le forage plus facile!  Aussi il
n'tait pas un contrematre, pas un ouvrier qui doutt du succs de
l'opration.

Une dcision importante, prise par l'ingnieur Murchison, d'accord
avec le prsident Barbicane, vint encore permettre d'acclrer la
marche des travaux.  Un article du trait portait que la Columbiad
serait frette avec des cercles de fer forg placs  chaud.  Luxe de
prcautions inutiles, car l'engin pouvait videmment se passer de ces
anneaux compresseurs.  On renona donc  cette clause.

De l une grande conomie de temps, car on put alors employer ce
nouveau systme de creusement adopt maintenant dans la construction
des puits, par lequel la maonnerie se fait en mme temps que le
forage.  Grce  ce procd trs simple, il n'est plus ncessaire
d'tayer les terres au moyen d'trsillons; la muraille les contient
avec une inbranlable puissance et descend d'elle-mme par son propre
poids.

Cette manoeuvre ne devait commencer qu'au moment o la pioche aurait
atteint la partie solide du sol.

Le 4 novembre, cinquante ouvriers creusrent au centre mme de
l'enceinte palissade, c'est--dire  la partie suprieure de
Stone's-Hill, un trou circulaire large de soixante pieds.

La pioche rencontra d'abord une sorte de terreau noir, pais de six
pouces, dont elle eut facilement raison.  A ce terreau succdrent
deux pieds d'un sable fin qui fut soigneusement retir, car il devait
servir  la confection du moule intrieur.

Aprs ce sable apparut une argile blanche assez compacte, semblable 
la marne d'Angleterre, et qui s'tageait sur une paisseur de quatre
pieds.

Puis le fer des pics tincela sur la couche dure du sol, sur une
espce de roche forme de coquillages ptrifis, trs sche, trs
solide, et que les outils ne devaient plus quitter.  A ce point, le
trou prsentait une profondeur de six pieds et demi, et les travaux de
maonnerie furent commencs.

Au fond de cette excavation, on construisit un rouet en bois de
chne, sorte de disque fortement boulonn et d'une solidit  toute
preuve; il tait perc  son centre d'un trou offrant un diamtre
gal au diamtre extrieur da la Columbiad.  Ce fut sur ce rouet que
reposrent les premires assises de la maonnerie, dont le ciment
hydraulique enchanait les pierres avec une inflexible tnacit.  Les
ouvriers, aprs avoir maonn de la circonfrence au centre, se
trouvaient renferms dans un puits large de vingt et un pieds.

Lorsque cet ouvrage fut achev, les mineurs reprirent le pic et la
pioche, et ils entamrent la roche sous le rouet mme, en ayant soin
de le supporter au fur et  mesure sur des tins [Sorte de
chevalets.] d'une extrme solidit; toutes les fois que le trou avait
gagn deux pieds en profondeur, on retirait successivement ces tins;
le rouet s'abaissait peu  peu, et avec lui le massif annulaire de
maonnerie,  la couche suprieure duquel les maons travaillaient
incessamment, tout en rservant des vents, qui devaient permettre
aux gaz de s'chapper pendant l'opration de la fonte.

Ce genre de travail exigeait de la part des ouvriers une habilet
extrme et une attention de tous les instants; plus d'un, en creusant
sous le rouet, fut bless dangereusement par les clats de pierre, et
mme mortellement; mais l'ardeur ne se ralentit pas une seule minute,
et jour et nuit: le jour, aux rayons d'un soleil qui versait, quelques
mois plus tard, quatre-vingt-dix-neuf degrs [Quarante degrs
centigrades.] de chaleur  ces plaines calcines; la nuit, sous les
blanches nappes de la lumire lectrique, le bruit des pics sur la
roche, la dtonation des mines, le grincement des machines, le
tourbillon des fumes parses dans les airs tracrent autour de
Stone's-Hill un cercle d'pouvante que les troupeaux de bisons ou les
dtachements de Sminoles n'osaient plus franchir.

Cependant les travaux avanaient rgulirement; des grues  vapeur
activaient l'enlvement des matriaux; d'obstacles inattendus il fut
peu question, mais seulement de difficults prvues, et l'on s'en
tirait avec habilet.

Le premier mois coul, le puits avait atteint la profondeur assigne
pour ce laps de temps, soit cent douze pieds.  En dcembre, cette
profondeur fut double, et triple en janvier.  Pendant le mois de
fvrier, les travailleurs eurent  lutter contre une nappe d'eau qui
se fit jour  travers l'corce terrestre.  Il fallut employer des
pompes puissantes et des appareils  air comprim pour l'puiser afin
de btonner l'orifice des sources, comme on aveugle une voie d'eau 
bord d'un navire.  Enfin on eut raison de ces courants malencontreux.
Seulement, par suite de la mobilit du terrain, le rouet cda en
partie, et il y eut un dbordement partiel.  Que l'on juge de
l'pouvantable pousse de ce disque de maonnerie haut de
soixante-quinze toises!  Cet accident cota la vie  plusieurs
ouvriers.

Trois semaines durent tre employes  tayer le revtement de pierre,
 le reprendre en sous-oeuvre et  rtablir le rouet dans ses
conditions premires de solidit.  Mais, grce  l'habilet de
l'ingnieur,  la puissance des machines employes, l'difice, un
instant compromis, retrouva son aplomb, et le forage continua.

Aucun incident nouveau n'arrta dsormais la marche de l'opration, et
le 10 juin, vingt jours avant l'expiration des dlais fixs par
Barbicane, le puits, entirement revtu de son parement de pierres,
avait atteint la profondeur de neuf cents pieds.  Au fond, la
maonnerie reposait sur un cube massif mesurant trente pieds
d'paisseur, tandis qu' sa partie suprieure elle venait affleurer le
sol.

Le prsident Barbicane et les membres du Gun-Club flicitrent
chaudement l'ingnieur Murchison; son travail cyclopen s'tait
accompli dans des conditions extraordinaires de rapidit.

Pendant ces huit mois, Barbicane ne quitta pas un instant
Stone's-Hill; tout en suivant de prs les oprations du forage, il
s'inquitait incessamment du bien-tre et de la sant de ses
travailleurs, et il fut assez heureux pour viter ces pidmies
communes aux grandes agglomrations d'hommes et si dsastreuses dans
ces rgions du globe exposes  toutes les influences tropicales.

Plusieurs ouvriers, il est vrai, payrent de leur vie les imprudences
inhrentes  ces dangereux travaux; mais ces dplorables malheurs sont
impossibles  viter, et ce sont des dtails dont les Amricains se
proccupent assez peu.  Ils ont plus souci de l'humanit en gnral
que de l'individu en particulier.  Cependant Barbicane professait les
principes contraires, et il les appliquait en toute occasion.  Aussi,
grce  ses soins,  son intelligence,  son utile intervention dans
les cas difficiles,  sa prodigieuse et humaine sagacit, la moyenne
des catastrophes ne dpassa pas celle des pays d'outre-mer cits pour
leur luxe de prcautions, entre autres la France, o l'on compte
environ un accident sur deux cent mille francs de travaux.




                                  XV
                         --------------------
                         LA FTE DE LA FONTE

Pendant les huit mois qui furent employs  l'opration du forage, les
travaux prparatoires de la fonte avaient t conduits simultanment
avec une extrme rapidit; un tranger, arrivant  Stone's-Hill, et
t fort surpris du spectacle offert  ses regards.

A six cents yards du puits, et circulairement disposs autour de ce
point central, s'levaient douze cents fours  rverbre, larges de
six pieds chacun et spars l'un de l'autre par un intervalle d'une
demi-toise.  La ligne dveloppe par ces douze cents fours offrait une
longueur de deux milles [Trois mille six cents mtres environ.].  Tous
taient construits sur le mme modle avec leur haute chemine
quadrangulaire, et ils produisaient le plus singulier effet.  J.-T.
Maston trouvait superbe cette disposition architecturale.  Cela lui
rappelait les monuments de Washington.  Pour lui, il n'existait rien
de plus beau, mme en Grce, o d'ailleurs, disait-il, il n'avait
jamais t.

On se rappelle que, dans sa troisime sance, le Comit se dcida 
employer la fonte de fer pour la Columbiad, et spcialement la fonte
grise.  Ce mtal est, en effet, plus tenace, plus ductile, plus doux,
facilement alsable, propre  toutes les oprations de moulage, et,
trait au charbon de terre, il est d'une qualit suprieure pour les
pices de grande rsistance, telles que canons, cylindres de machines
 vapeur, presses hydrauliques, etc.

Mais la fonte, si elle n'a subi qu'une seule fusion, est rarement
assez homogne, et c'est au moyen d'une deuxime fusion qu'on l'pure,
qu'on la raffine, en la dbarrassant de ses derniers dpts terreux.

Aussi, avant d'tre expdi  Tampa-Town, le minerai de fer, trait
dans les hauts fourneaux de Goldspring et mis en contact avec du
charbon et du silicium chauff  une forte temprature, s'tait
carbur et transform en fonte [C'est en enlevant ce carbone et ce
silicium par l'opration de l'affinage dans les fours  puddler que
l'on transforme la fonte en fer ductile.].  Aprs cette premire
opration, le mtal fut dirig vers Stone's-Hill.  Mais il s'agissait
de cent trente-six millions de livres de fonte, masse trop coteuse 
expdier par les railways; le prix du transport et doubl le prix de
la matire.  Il parut prfrable d'affrter des navires  New York et
de les charger de la fonte en barres; il ne fallut pas moins de
soixante-huit btiments de mille tonneaux, une vritable flotte, qui,
le 3 mai, sortit des passes de New York, prit la route de l'Ocan,
prolongea les ctes amricaines, embouqua le canal de Bahama, doubla
la pointe floridienne, et, le 10 du mme mois, remontant la baie
d'Espiritu-Santo, vint mouiller sans avaries dans le port de
Tampa-Town.

L les navires furent dchargs dans les wagons du rail-road de
Stone's-Hill, et, vers le milieu de janvier, l'norme masse de mtal
se trouvait rendue  destination.

On comprend aisment que ce n'tait pas trop de douze cents fours pour
liqufier en mme temps ces soixante mille tonnes de fonte.  Chacun de
ces fours pouvait contenir prs de cent quatorze mille livres de
mtal; on les avait tablis sur le modle de ceux qui servirent  la
fonte du canon Rodman; ils affectaient la forme trapzodale, et
taient trs surbaisss.  L'appareil de chauffe et la chemine se
trouvaient aux deux extrmits du fourneau, de telle sorte que
celui-ci tait galement chauff dans toute son tendue.  Ces fours,
construits en briques rfractaires, se composaient uniquement d'une
grille pour brler le charbon de terre, et d'une sole sur laquelle
devaient tre dposes les barres de fonte; cette sole, incline sous
un angle de vingt-cinq degrs, permettait au mtal de s'couler dans
les bassins de rception; de l douze cents rigoles convergentes le
dirigeaient vers le puits central.

Le lendemain du jour o les travaux de maonnerie et de forage furent
termins, Barbicane fit procder  la confection du moule intrieur;
il s'agissait d'lever au centre du puits, et suivant son axe, un
cylindre haut de neuf cents pieds et large de neuf, qui remplissait
exactement l'espace rserv  l'me de la Columbiad.  Ce cylindre fut
compos d'un mlange de terre argileuse et de sable, additionn de
foin et de paille.  L'intervalle laiss entre le moule et la
maonnerie devait tre combl par le mtal en fusion, qui formerait
ainsi des parois de six pieds d'paisseur.

Ce cylindre, pour se maintenir en quilibre, dut tre consolid par
des armatures de fer et assujetti de distance en distance au moyen de
traverses scelles dans le revtement de pierre; aprs la fonte, ces
traverses devaient se trouver perdues dans le bloc de mtal, ce qui
n'offrait aucun inconvnient.

Cette opration se termina le 8 juillet, et le coulage fut fix au
lendemain.

Ce sera une belle crmonie que cette fte de la fonte, dit J.-T.
Maston  son ami Barbicane.

--Sans doute, rpondit Barbicane, mais ce ne sera pas une fte
publique!

--Comment!  vous n'ouvrirez pas les portes de l'enceinte  tout
venant?

--Je m'en garderai bien, Maston; la fonte de la Columbiad est une
opration dlicate, pour ne pas dire prilleuse, et je prfre qu'elle
s'effectue  huis clos.  Au dpart du projectile, fte si l'on veut,
mais jusque-l, non.

Le prsident avait raison; l'opration pouvait offrir des dangers
imprvus, auxquels une grande affluence de spectateurs et empch de
parer.  Il fallait conserver la libert de ses mouvements.  Personne
ne fut donc admis dans l'enceinte,  l'exception d'une dlgation des
membres du Gun-Club, qui fit le voyage de Tampa-Town.  On vit l le
fringant Bilsby, Tom Hunter, le colonel Blomsberry, le major
Elphiston, le gnral Morgan, et _tutti quanti_, pour lesquels la
fonte de la Columbiad devenait une affaire personnelle.  J.-T. Maston
s'tait constitu leur cicrone; il ne leur fit grce d'aucun dtail;
il les conduisit partout, aux magasins, aux ateliers, au milieu des
machines, et il les fora de visiter les douze cents fourneaux les uns
aprs les autres.  A la douze-centime visite, ils taient un peu
coeurs.

La fonte devait avoir lieu  midi prcis; la veille, chaque four avait
t charg de cent quatorze mille livres de mtal en barres, disposes
par piles croises, afin que l'air chaud pt circuler librement entre
elles.  Depuis le matin, les douze cents chemines vomissaient dans
l'atmosphre leurs torrents de flammes, et le sol tait agit de
sourdes trpidations.  Autant de livres de mtal  fondre, autant de
livres de houille  brler.  C'taient donc soixante-huit mille tonnes
de charbon, qui projetaient devant le disque du soleil un pais rideau
de fume noire.

La chaleur devint bientt insoutenable dans ce cercle de fours dont
les ronflements ressemblaient au roulement du tonnerre; de puissants
ventilateurs y joignaient leurs souffles continus et saturaient
d'oxygne tous ces foyers incandescents.

L'opration, pour russir, demandait  tre rapidement conduite.  Au
signal donn par un coup de canon, chaque four devait livrer passage 
la fonte liquide et se vider entirement.

Ces dispositions prises, chefs et ouvriers attendirent le moment
dtermin avec une impatience mle d'une certaine quantit d'motion.
Il n'y avait plus personne dans l'enceinte, et chaque contrematre
fondeur se tenait  son poste prs des trous de coule.

Barbicane et ses collgues, installs sur une minence voisine,
assistaient  l'opration.  Devant eux, une pice de canon tait l,
prte  faire feu sur un signe de l'ingnieur.

Quelques minutes avant midi, les premires gouttelettes du mtal
commencrent  s'pancher; les bassins de rception s'emplirent peu 
peu, et lorsque la fonte fut entirement liquide, on la tint en repos
pendant quelques instants, afin de faciliter la sparation des
substances trangres.

Midi sonna.  Un coup de canon clata soudain et jeta son clair fauve
dans les airs.  Douze cents trous de coule s'ouvrirent  la fois, et
douze cents serpents de feu ramprent vers le puits central, en
droulant leurs anneaux incandescents.  L ils se prcipitrent, avec
un fracas pouvantable,  une profondeur de neuf cents pieds.  C'tait
un mouvant et magnifique spectacle.  Le sol tremblait, pendant que
ces flots de fonte, lanant vers le ciel des tourbillons de fume,
volatilisaient en mme temps l'humidit du moule et la rejetaient par
les vents du revtement de pierre sous la forme d'impntrables
vapeurs.  Ces nuages factices droulaient leurs spirales paisses en
montant vers le znith jusqu' une hauteur de cinq cents toises.
Quelque sauvage, errant au-del des limites de l'horizon, et pu
croire  la formation d'un nouveau cratre au sein de la Floride, et
cependant ce n'tait l ni une ruption, ni une trombe, ni un orage,
ni une lutte d'lments, ni un de ces phnomnes terribles que la
nature est capable de produire!  Non!  l'homme seul avait cr ces
vapeurs rougetres, ces flammes gigantesques dignes d'un volcan, ces
trpidations bruyantes semblables aux secousses d'un tremblement de
terre, ces mugissements rivaux des ouragans et des temptes, et
c'tait sa main qui prcipitait, dans un abme creus par elle tout un
Niagara, de mtal en fusion.




                                 XVI
                         --------------------
                             LA COLUMBIAD

L'opration de la fonte avait-elle russi?  On en tait rduit  de
simples conjectures.  Cependant tout portait  croire au succs,
puisque le moule avait absorb la masse entire du mtal liqufi dans
les fours.  Quoi qu'il en soit, il devait tre longtemps impossible de
s'en assurer directement.

En effet, quand le major Rodman fondit son canon de cent soixante
mille livres, il ne fallut pas moins de quinze jours pour en oprer le
refroidissement.  Combien de temps, ds lors, la monstrueuse
Columbiad, couronne de ses tourbillons de vapeurs, et dfendue par sa
chaleur intense, allait-elle se drober aux regards de ses
admirateurs?  Il tait difficile de le calculer.

L'impatience des membres du Gun-Club fut mise pendant ce laps de temps
 une rude preuve.  Mais on n'y pouvait rien.  J.-T. Maston faillit
se rtir par dvouement.  Quinze jours aprs la fonte, un immense
panache de fume se dressait encore en plein ciel, et le sol brlait
les pieds dans un rayon de deux cents pas autour du sommet de
Stone's-Hill.

Les jours s'coulrent, les semaines s'ajoutrent l'une  l'autre.
Nul moyen de refroidir l'immense cylindre.  Impossible de s'en
approcher.  Il fallait attendre, et les membres du Gun-Club rongeaient
leur frein.

Nous voil au 10 aot, dit un matin J.-T. Maston.  Quatre mois 
peine nous sparent du premier dcembre!  Enlever le moule intrieur,
calibrer l'me de la pice, charger la Columbiad, tout cela est 
faire!  Nous ne serons pas prts!  On ne peut seulement pas approcher
du canon!  Est-ce qu'il ne se refroidira jamais!  Voil qui serait une
mystification cruelle!

On essayait de calmer l'impatient secrtaire sans y parvenir,
Barbicane ne disait rien, mais son silence cachait une sourde
irritation.  Se voir absolument arrt par un obstacle dont le temps
seul pouvait avoir raison,--le temps, un ennemi redoutable dans les
circonstances,--et tre  la discrtion d'un ennemi, c'tait dur
pour des gens de guerre.

Cependant des observations quotidiennes permirent de constater un
certain changement dans l'tat du sol.  Vers le 15 aot, les vapeurs
projetes avaient diminu notablement d'intensit et d'paisseur.
Quelques jours aprs, le terrain n'exhalait plus qu'une lgre bue,
dernier souffle du monstre enferm dans son cercueil de pierre.  Peu 
peu les tressaillements du sol vinrent  s'apaiser, et le cercle de
calorique se restreignit; les plus impatients des spectateurs se
rapprochrent; un jour on gagna deux toises; le lendemain, quatre; et,
le 22 aot, Barbicane, ses collgues, l'ingnieur, purent prendre
place sur la nappe de fonte qui effleurait le sommet de Stone's-Hill,
un endroit fort hyginique,  coup sr, o il n'tait pas encore
permis d'avoir froid aux pieds.

Enfin! s'cria le prsident du Gun-Club avec un immense soupir de
satisfaction.

Les travaux furent repris le mme jour.  On procda immdiatement 
l'extraction du moule intrieur, afin de dgager l'me de la pice; le
pic, la pioche, les outils  tarauder fonctionnrent sans relche; la
terre argileuse et le sable avaient acquis une extrme duret sous
l'action de la chaleur; mais, les machines aidant, on eut raison de ce
mlange encore brlant au contact des parois de fonte; les matriaux
extraits furent rapidement enlevs sur des chariots mus  la vapeur,
et l'on fit si bien, l'ardeur au travail fut telle, l'intervention de
Barbicane si pressante, et ses arguments prsents avec une si grande
force sous la forme de dollars, que, le 3 septembre, toute trace du
moule avait disparu.

Immdiatement l'opration de l'alsage commena; les machines furent
installes sans retard et manoeuvrrent rapidement de puissants
alsoirs dont le tranchant vint mordre les rugosits de la fonte.
Quelques semaines plus tard, la surface intrieure de l'immense tube
tait parfaitement cylindrique, et l'me de la pice avait acquis un
poli parfait.

Enfin, le 22 septembre, moins d'un an aprs la communication
Barbicane, l'norme engin, rigoureusement calibr et d'une verticalit
absolue, releve au moyen d'instruments dlicats, fut prt 
fonctionner.  Il n'y avait plus que la Lune  attendre, mais on tait
sr qu'elle ne manquerait pas au rendez-vous.  La joie de J.-T.
Maston ne connut plus de bornes, et il faillit faire une chute
effrayante, en plongeant ses regards dans le tube de neuf cents pieds.
Sans le bras droit de Blomsberry, que le digne colonel avait
heureusement conserv, le secrtaire du Gun-Club, comme un nouvel
rostrate, et trouv la mort dans les profondeurs de la Columbiad.

Le canon tait donc termin; il n'y avait plus de doute possible sur
sa parfaite excution; aussi, le 6 octobre, le capitaine Nicholl, quoi
qu'il en et, s'excuta vis--vis du prsident Barbicane, et celui-ci
inscrivit sur ses livres,  la colonne des recettes, une somme de deux
mille dollars.  On est autoris  croire que la colre du capitaine
fut pousse aux dernires limites et qu'il en fit une maladie.
Cependant il avait encore trois paris de trois mille, quatre mille et
cinq mille dollars, et pourvu qu'il en gagnt deux, son affaire
n'tait pas mauvaise, sans tre excellente.  Mais l'argent n'entrait
point dans ses calculs, et le succs obtenu par son rival, dans la
fonte d'un canon auquel des plaques de dix toises n'eussent pas
rsist, lui portait un coup terrible.

Depuis le 23 septembre, l'enceinte de Stone's-Hill avait t largement
ouverte au public, et ce que fut l'affluence des visiteurs se
comprendra sans peine.

En effet, d'innombrables curieux, accourus de tous les points des
tats-Unis, convergeaient vers la Floride.  La ville de Tampa s'tait
prodigieusement accrue pendant cette anne, consacre tout entire aux
travaux du Gun-Club, et elle comptait alors une population de cent
cinquante mille mes.  Aprs avoir englob le fort Brooke dans un
rseau de rues, elle s'allongeait maintenant sur cette langue de terre
qui spare les deux rades de la baie d'Espiritu-Santo; des quartiers
neufs, des places nouvelles, toute une fort de maisons, avaient
pouss sur ces grves nagure dsertes,  la chaleur du soleil
amricain.  Des compagnies s'taient fondes pour l'rection
d'glises, d'coles, d'habitations particulires, et en moins d'un an
l'tendue de la ville fut dcuple.

On sait que les Yankees sont ns commerants; partout o le sort les
jette, de la zone glace  la zone torride, il faut que leur instinct
des affaires s'exerce utilement.  C'est pourquoi de simples curieux,
des gens venus en Floride dans l'unique but de suivre les oprations
du Gun-Club, se laissrent entraner aux oprations commerciales ds
qu'ils furent installs  Tampa.  Les navires frts pour le
transportement du matriel et des ouvriers avaient donn au port une
activit sans pareille.  Bientt d'autres btiments, de toute forme et
de tout tonnage, chargs de vivres, d'approvisionnements, de
marchandises, sillonnrent la baie et les deux rades; de vastes
comptoirs d'armateurs, des offices de courtiers s'tablirent dans la
ville, et la _Shipping Gazette_ [_Gazette maritime_.] enregistra
chaque jour des arrivages nouveaux au port de Tampa.

Tandis que les routes se multipliaient autour de la ville, celle-ci,
en considration du prodigieux accroissement de sa population et de
son commerce, fut enfin relie par un chemin de fer aux tats
mridionaux de l'Union.  Un railway rattacha la Mobile  Pensacola, le
grand arsenal maritime du Sud; puis, de ce point important, il se
dirigea sur Tallahassee.  L existait dj un petit tronon de voie
ferre, long de vingt et un milles, par lequel Tallahassee se mettait
en communication avec Saint-Marks, sur les bords de la mer.  Ce fut ce
bout de road-way qui fut prolong jusqu' Tampa-Town, en vivifiant sur
son passage et en rveillant les portions mortes ou endormies de la
Floride centrale.  Aussi Tampa, grce  ces merveilles de l'industrie
dues  l'ide close un beau jour dans le cerveau d'un homme, put
prendre  bon droit les airs d'une grande ville.  On l'avait surnomme
Moon-City [Cit de la Lune.] et la capitale des Florides subissait
une clipse totale, visible de tous les points du monde.

Chacun comprendra maintenant pourquoi la rivalit fut si grande entre
le Texas et la Floride, et l'irritation des Texiens quand ils se
virent dbouts de leurs prtentions par le choix du Gun-Club.  Dans
leur sagacit prvoyante, ils avaient compris ce qu'un pays devait
gagner  l'exprience tente par Barbicane et le bien dont un
semblable coup de canon serait accompagn.  Le Texas y perdait un
vaste centre de commerce, des chemins de fer et un accroissement
considrable de population.  Tous ces avantages retournaient  cette
misrable presqu'le floridienne, jete comme une estacade entre les
flots du golfe et les vagues de l'ocan Atlantique.  Aussi, Barbicane
partageait-il avec le gnral Santa-Anna toutes les antipathies
texiennes.

Cependant, quoique livre  sa furie commerciale et  sa fougue
industrielle, la nouvelle population de Tampa-Town n'eut garde
d'oublier les intressantes oprations du Gun-Club.  Au contraire.
Les plus minces dtails de l'entreprise, le moindre coup de pioche, la
passionnrent.  Ce fut un va-et-vient incessant entre la ville et
Stone's-Hill, une procession, mieux encore, un plerinage.

On pouvait dj prvoir que, le jour de l'exprience, l'agglomration
des spectateurs se chiffrerait par millions, car ils venaient dj de
tous les points de la terre s'accumuler sur l'troite presqu'le.
L'Europe migrait en Amrique.

Mais jusque-l, il faut le dire, la curiosit de ces nombreux
arrivants n'avait t que mdiocrement satisfaite.  Beaucoup
comptaient sur le spectacle de la fonte, qui n'en eurent que les
fumes.  C'tait peu pour des yeux avides; mais Barbicane ne voulut
admettre personne  cette opration.  De l maugrement,
mcontentement, murmures; on blma le prsident; on le taxa
d'absolutisme; son procd fut dclar peu amricain.  Il y eut
presque une meute autour des palissades de Stone's-Hill.  Barbicane,
on le sait, resta inbranlable dans sa dcision.

Mais, lorsque la Columbiad fut entirement termine, le huis clos ne
put tre maintenu; il y aurait eu mauvaise grce, d'ailleurs,  fermer
ses portes, pis mme, imprudence  mcontenter les sentiments publics.
Barbicane ouvrit donc son enceinte  tout venant; cependant, pouss
par son esprit pratique, il rsolut de battre monnaie sur la curiosit
publique.

C'tait beaucoup de contempler l'immense Columbiad, mais descendre
dans ses profondeurs, voil ce qui semblait aux Amricains tre le _ne
plus ultra_ du bonheur en ce monde.  Aussi pas un curieux qui ne
voult se donner la jouissance de visiter intrieurement cet abme de
mtal.  Des appareils, suspendus  un treuil  vapeur, permirent aux
spectateurs de satisfaire leur curiosit.  Ce fut une fureur.  Femmes,
enfants, vieillards, tous se firent un devoir de pntrer jusqu'au
fond de l'me les mystres du canon colossal.  Le prix de la descente
fut fix  cinq dollars par personne, et, malgr son lvation,
pendant les deux mois qui prcdrent l'exprience, l'affluence les
visiteurs permit au Gun-Club d'encaisser prs de cinq cent mille
dollars [Deux millions sept cent dix mille francs.].

Inutile de dire que les premiers visiteurs de la Columbiad furent les
membres du Gun-Club, avantage justement rserv  l'illustre
assemble.  Cette solennit eut lieu le 25 septembre.  Une caisse
d'honneur descendit le prsident Barbicane, J.-T. Maston, le major
Elphiston, le gnral Morgan, le colonel Blomsberry, l'ingnieur
Murchison et d'autres membres distingus du clbre club.  En tout,
une dizaine.  Il faisait encore bien chaud au fond de ce long tube de
mtal.  On y touffait un peu!  Mais quelle joie!  quel ravissement!
Une table de dix couverts avait t dresse sur le massif de pierre
qui supportait la Columbiad claire _a giorno_ par un jet de lumire
lectrique.  Des plats exquis et nombreux, qui semblaient descendre du
ciel, vinrent se placer successivement devant les convives, et les
meilleurs vins de France coulrent  profusion pendant ce repas
splendide servi  neuf cents pieds sous terre.

Le festin fut trs anim et mme trs bruyant; des toasts nombreux
s'entrecroisrent; on but au globe terrestre, on but  son satellite,
on but au Gun-Club, on but  l'Union,  la Lune,  Phoeb,  Diane, 
Sln,  l'astre des nuits,  la paisible courrire du firmament!
Tous ces hurrahs, ports sur les ondes sonores de l'immense tube
acoustique, arrivaient comme un tonnerre  son extrmit, et la foule,
range autour de Stone's-Hill, s'unissait de coeur et de cris aux dix
convives enfouis au fond de la gigantesque Columbiad.

J.-T. Maston ne se possdait plus; s'il cria plus qu'il ne gesticula,
s'il but plus qu'il ne mangea, c'est un point difficile  tablir.  En
tout cas, il n'et pas donn sa place pour un empire, non, quand mme
le canon charg amorc, et faisant feu  l'instant, aurait d
l'envoyer par morceaux dans les espaces plantaires.




                                 XVII
                         --------------------
                        UNE DPCHE TLGRAPHIQUE

Les grands travaux entrepris par le Gun-Club taient, pour ainsi dire,
termins, et cependant, deux mois allaient encore s'couler avant le
jour o le projectile s'lancerait vers la Lune.  Deux mois qui
devaient paratre longs comme des annes  l'impatience universelle!
Jusqu'alors les moindres dtails de l'opration avaient t chaque
jour reproduits par les journaux, que l'on dvorait d'un oeil avide et
passionn; mais il tait  craindre que dsormais, ce dividende
d'intrt distribu au public ne ft fort diminu, et chacun
s'effrayait de n'avoir plus  toucher sa part d'motions quotidiennes.

Il n'en fut rien; l'incident le plus inattendu, le plus
extraordinaire, le plus incroyable, le plus invraisemblable vint
fanatiser  nouveau les esprits haletants et rejeter le monde entier
sous le coup d'une poignante surexcitation.  Un jour, le 30 septembre,
 trois heures quarante-sept minutes du soir, un tlgramme, transmis
par le cble immerg entre Valentia (Irlande), Terre-Neuve et la cte
amricaine, arriva  l'adresse du prsident Barbicane.

Le prsident Barbicane rompit l'enveloppe, lut la dpche, et, quel
que ft son pouvoir sur lui-mme, ses lvres plirent, ses yeux se
troublrent  la lecture des vingt mots de ce tlgramme.

Voici le texte de cette dpche, qui figure maintenant aux archives du
Gun-Club:

                            FRANCE, PARIS.
_30 septembre, 4 h matin.

                                         Barbicane, Tampa, Floride,
                                                        tats-Unis.

Remplacez obus sphrique par projectile cylindro-conique.  Partirai
dedans.  Arriverai par steamer_ Atlanta.

                                                      MICHEL ARDAN.




                                XVIII
                         --------------------
                       LE PASSAGER DE L'ATLANTA

Si cette foudroyante nouvelle, au lieu de voler sur les fils
lectriques, ft arrive simplement par la poste et sous enveloppe
cachete, si les employs franais, irlandais, terre-neuviens,
amricains n'eussent pas t ncessairement dans la confidence du
tlgraphe, Barbicane n'aurait pas hsit un seul instant.  Il se
serait tu par mesure de prudence et pour ne pas dconsidrer son
oeuvre.  Ce tlgramme pouvait cacher une mystification, venant d'un
Franais surtout.  Quelle apparence qu'un homme quelconque ft assez
audacieux pour concevoir seulement l'ide d'un pareil voyage?  Et si
cet homme existait, n'tait-ce pas un fou qu'il fallait enfermer dans
un cabanon et non dans un boulet?

Mais la dpche tait connue, car les appareils de transmission sont
peu discrets de leur nature, et la proposition de Michel Ardan courait
dj les divers tats de l'Union.  Ainsi Barbicane n'avait plus aucune
raison de se taire.  Il runit donc ses collgues prsents 
Tampa-Town, et sans laisser voir sa pense, sans discuter le plus ou
moins de crance que mritait le tlgramme, il en lut froidement le
texte laconique.

Pas possible!--C'est invraisemblable!--Pure plaisanterie!--On s'est
moqu de nous!--Ridicule!--Absurde! Toute la srie des expressions qui
servent  exprimer le doute, l'incrdulit, la sottise, la folie, se
droula pendant quelques minutes, avec accompagnement des gestes usits
en pareille circonstance. Chacun souriait, riait, haussait les paules
ou clatait de rire, suivant sa disposition d'humeur. Seul, J.-T. Maston
eut un mot superbe.

C'est une ide, cela!  s'cria-t-il.

--Oui, lui rpondit le major, mais s'il est quelquefois permis d'avoir
des ides comme celle-l, c'est  la condition de ne pas mme songer 
les mettre  excution.

--Et pourquoi pas? rpliqua vivement le secrtaire du Gun-Club, prt
 discuter.  Mais on ne voulut pas le pousser davantage.

Cependant le nom de Michel Ardan circulait dj dans la ville de
Tampa.  Les trangers et les indignes se regardaient,
s'interrogeaient et plaisantaient, non pas cet Europen,--un mythe,
un individu chimrique,--mais J.-T. Maston, qui avait pu croire 
l'existence de ce personnage lgendaire.  Quand Barbicane proposa
d'envoyer un projectile  la Lune, chacun trouva l'entreprise
naturelle, praticable, une pure affaire de balistique!  Mais qu'un
tre raisonnable offrt de prendre passage dans le projectile, de
tenter ce voyage invraisemblable, c'tait une proposition fantaisiste,
une plaisanterie, une farce, et, pour employer un mot dont les
Franais ont prcisment la traduction exacte dans leur langage
familier, un humbug [Mystification.]!

Les moqueries durrent jusqu'au soir sans discontinuer, et l'on peut
affirmer que toute l'Union fut prise d'un fou rire, ce qui n'est gure
habituel  un pays o les entreprises impossibles trouvent volontiers
des prneurs, des adeptes, des partisans.

Cependant la proposition de Michel Ardan, comme toutes les ides
nouvelles, ne laissait pas de tracasser certains esprits.  Cela
drangeait le cours des motions accoutumes.  On n'avait pas song 
cela! Cet incident devint bientt une obsession par son tranget
mme.  On y pensait.  Que de choses nies la veille dont le lendemain
a fait des ralits!  Pourquoi ce voyage ne s'accomplirait-il pas un
jour ou l'autre?  Mais, en tout cas, l'homme qui voulait se risquer
ainsi devait tre fou, et dcidment, puisque son projet ne pouvait
tre pris au srieux, il et mieux fait de se taire, au lieu de
troubler toute une population par ses billeveses ridicules.

Mais, d'abord, ce personnage existait-il rellement?  Grande question!
Ce nom, Michel Ardan, n'tait pas inconnu  l'Amrique!  Il
appartenait  un Europen fort cit pour ses entreprises audacieuses.
Puis, ce tlgramme lanc  travers les profondeurs de l'Atlantique,
cette dsignation du navire sur lequel le Franais disait avoir pris
passage, la date assigne  sa prochaine arrive, toutes ces
circonstances donnaient  la proposition un certain caractre de
vraisemblance.  Il fallait en avoir le coeur net.  Bientt les
individus isols se formrent en groupes, les groupes se condensrent
sous l'action de la curiosit comme des atomes en vertu de
l'attraction molculaire, et, finalement, il en rsulta une foule
compacte, qui se dirigea vers la demeure du prsident Barbicane.

Celui-ci, depuis l'arrive de la dpche, ne s'tait pas prononc; il
avait laiss l'opinion de J.-T. Maston se produire, sans manifester
ni approbation ni blme; il se tenait coi, et se proposait d'attendre
les vnements; mais il comptait sans l'impatience publique, et vit
d'un oeil peu satisfait la population de Tampa s'amasser sous ses
fentres.  Bientt des murmures, des vocifrations, l'obligrent 
paratre.  On voit qu'il avait tous les devoirs et, par consquent,
tous les ennuis de la clbrit.

Il parut donc; le silence se fit, et un citoyen, prenant la parole,
lui posa carrment la question suivante: Le personnage dsign dans
la dpche sous le nom de Michel Ardan est-il en route pour
l'Amrique, oui ou non?

--Messieurs, rpondit Barbicane, je ne le sais pas plus que vous.

--Il faut le savoir, s'crirent des voix impatientes.

--Le temps nous l'apprendra, rpondit froidement le prsident.

--Le temps n'a pas le droit de tenir en suspens un pays tout entier,
reprit l'orateur.  Avez-vous modifi les plans du projectile, ainsi
que le demande le tlgramme?

--Pas encore, messieurs; mais, vous avez raison, il faut savoir  quoi
s'en tenir; le tlgraphe, qui a caus toute cette motion, voudra
bien complter ses renseignements.

--Au tlgraphe!  au tlgraphe! s'cria la foule.

Barbicane descendit, et, prcdant l'immense rassemblement, il se
dirigea vers les bureaux de l'administration.

Quelques minutes plus tard, une dpche tait lance au syndic des
courtiers de navires  Liverpool.  On demandait une rponse aux
questions suivantes:

Qu'est-ce que le navire l'_Atlanta_?--Quand a-t-il quitt
l'Europe?--Avait-il  son bord un Franais nomm Michel Ardan?

Deux heures aprs, Barbicane recevait des renseignements d'une
prcision qui ne laissait plus place au moindre doute.

Le steamer l'_Atlanta_, de Liverpool, a pris la mer le 2
octobre,--faisant voile pour Tampa-Town,--ayant  son bord un Franais,
port au livre des passagers sous le nom de Michel Ardan.

A cette confirmation de la premire dpche, les yeux du prsident
brillrent d'une flamme subite, ses poings se fermrent violemment, et
on l'entendit murmurer:

C'est donc vrai!  c'est donc possible!  ce Franais existe!  et dans
quinze jours il sera ici!  Mais c'est un fou!  un cerveau brl!...
Jamais je ne consentirai...

Et cependant, le soir mme, il crivit  la maison Breadwill and Co.,
en la priant de suspendre jusqu' nouvel ordre la fonte du projectile.

Maintenant, raconter l'motion dont fut prise l'Amrique tout entire;
comment l'effet de la communication Barbicane fut dix fois dpass; ce
que dirent les journaux de l'Union, la faon dont ils acceptrent la
nouvelle et sur quel mode ils chantrent l'arrive de ce hros du
vieux continent; peindre l'agitation fbrile dans laquelle chacun
vcut, comptant les heures, comptant les minutes, comptant les
secondes; donner une ide, mme affaiblie, de cette obsession
fatigante de tous les cerveaux matriss par une pense unique;
montrer les occupations cdant  une seule proccupation, les travaux
arrts, le commerce suspendu, les navires prts  partir restant
affourchs dans le port pour ne pas manquer l'arrive de l'_Atlanta_,
les convois arrivant pleins et retournant vides, la baie
d'Espiritu-Santo incessamment sillonne par les steamers, les
packets-boats, les yachts de plaisance, les fly-boats de toutes
dimensions; dnombrer ces milliers de curieux qui quadruplrent en
quinze jours la population de Tampa-Town et durent camper sous des
tentes comme une arme en campagne, c'est une tche au-dessus des
forces humaines et qu'on ne saurait entreprendre sans tmrit.

Le 20 octobre,  neuf heures du matin, les smaphores du canal de
Bahama signalrent une paisse fume  l'horizon.  Deux heures plus
tard, un grand steamer changeait avec eux des signaux de
reconnaissance.  Aussitt le nom de l'_Atlanta_ fut expdi 
Tampa-Town.  A quatre heures, le navire anglais donnait dans la rade
d'Espiritu-Santo.  A cinq, il franchissait les passes de la rade
Hillisboro  toute vapeur.  A six, il mouillait dans le port de Tampa.

L'ancre n'avait pas encore mordu le fond de sable, que cinq cents
embarcations entouraient l'_Atlanta_, et le steamer tait pris
d'assaut.  Barbicane, le premier, franchit les bastingages, et d'une
voix dont il voulait en vain contenir l'motion:

Michel Ardan! s'cria-t-il.

--Prsent! rpondit un individu mont sur la dunette.

Barbicane, les bras croiss, l'oeil interrogateur, la bouche muette,
regarda fixement le passager de l'_Atlanta_.

C'tait un homme de quarante-deux ans, grand, mais un peu vot dj,
comme ces cariatides qui portent des balcons sur leurs paules.  Sa
tte forte, vritable hure de lion, secouait par instants une
chevelure ardente qui lui faisait une vritable crinire.  Une face
courte, large aux tempes, agrmente d'une moustache hrisse comme
les barbes d'un chat et de petits bouquets de poils jauntres pousss
en pleines joues, des yeux ronds un peu gars, un regard de myope,
compltaient cette physionomie minemment fline.  Mais le nez tait
d'un dessin hardi, la bouche particulirement humaine, le front haut,
intelligent et sillonn comme un champ qui ne reste jamais en friche.
Enfin un torse fortement dvelopp et pos d'aplomb sur de longues
jambes, des bras musculeux, leviers puissants et bien attachs, une
allure dcide, faisaient de cet Europen un gaillard solidement bti,
plutt forg que fondu, pour emprunter une de ses expressions 
l'art mtallurgique.

Les disciples de Lavater ou de Gratiolet eussent dchiffr sans peine
sur le crne et la physionomie de ce personnage les signes
indiscutables de la combativit, c'est--dire du courage dans le
danger et de la tendance  briser les obstacles; ceux de la
bienveillance et ceux de la merveillosit, instinct qui porte certains
tempraments  se passionner pour les choses surhumaines; mais, en
revanche, les bosses de l'acquisivit, ce besoin de possder et
d'acqurir, manquaient absolument.

Pour achever le type physique du passager de l'_Atlanta_, il convient
de signaler ses vtements larges de forme, faciles d'entournures, son
pantalon et son paletot d'une ampleur d'toffe telle que Michel Ardan
se surnommait lui-mme la mort au drap, sa cravate lche, son col de
chemise libralement ouvert, d'o sortait un cou robuste, et ses
manchettes invariablement dboutonnes,  travers lesquelles
s'chappaient des mains fbriles.  On sentait que, mme au plus fort
des hivers et des dangers, cet homme-l n'avait jamais froid,--pas
mme aux yeux.

D'ailleurs, sur le pont du steamer, au milieu de la foule, il allait,
venait, ne restant jamais en place, chassant sur ses ancres, comme
disaient les matelots, gesticulant, tutoyant tout le monde et rongeant
ses ongles avec une avidit nerveuse.  C'tait un de ces originaux que
le Crateur invente dans un moment de fantaisie et dont il brise
aussitt le moule.

En effet, la personnalit morale de Michel Ardan offrait un large
champ aux observations de l'analyste.  Cet homme tonnant vivait dans
une perptuelle disposition  l'hyperbole et n'avait pas encore
dpass l'ge des superlatifs: les objets se peignaient sur la rtine
de son oeil avec des dimensions dmesures; de l une association
d'ides gigantesques; il voyait tout en grand, sauf les difficults et
les hommes.

C'tait d'ailleurs une luxuriante nature, un artiste d'instinct, un
garon spirituel, qui ne faisait pas un feu roulant de bons mots, mais
s'escrimait plutt en tirailleur.  Dans les discussions, peu soucieux
de la logique, rebelle au syllogisme, qu'il n'et jamais invent, il
avait des coups  lui.  Vritable casseur de vitres, il lanait en
pleine poitrine des arguments _ad hominem_ d'un effet sr, et il
aimait  dfendre du bec et des pattes les causes dsespres.

Entre autres manies, il se proclamait un ignorant sublime, comme
Shakespeare, et faisait profession de mpriser les savants: des gens,
disait-il, qui ne font que marquer les points quand nous jouons la
partie.  C'tait, en somme, un bohmien du pays des monts et
merveilles, aventureux, mais non pas aventurier, un casse-cou, un
Phaton menant  fond de train le char du Soleil, un Icare avec des
ailes de rechange.  Du reste, il payait de sa personne et payait bien,
il se jetait tte leve dans les entreprises folles, il brlait ses
vaisseaux avec plus d'entrain qu'Agathocls, et, prt  se faire
casser les reins  toute heure, il finissait invariablement par
retomber sur ses pieds, comme ces petits cabotins en moelle de sureau
dont les enfants s'amusent.

En deux mots, sa devise tait: _Quand mme!_ et l'amour de
l'impossible sa ruling passion [Sa matresse passion.], suivant la
belle expression de Pope.

Mais aussi, comme ce gaillard entreprenant avait bien les dfauts de
ses qualits!  Qui ne risque rien n'a rien, dit-on.  Ardan risqua
souvent et n'avait pas davantage!  C'tait un bourreau d'argent, un
tonneau des Danades.  Homme parfaitement dsintress, d'ailleurs, il
faisait autant de coups de coeur que de coups de tte; secourable,
chevaleresque, il n'et pas sign le bon  pendre de son plus cruel
ennemi, et se serait vendu comme esclave pour racheter un Ngre.

En France, en Europe, tout le monde le connaissait, ce personnage
brillant et bruyant.  Ne faisait-il pas sans cesse parler de lui par
les cent voix de la Renomme enroues  son service?  Ne vivait-il pas
dans une maison de verre, prenant l'univers entier pour confident de
ses plus intimes secrets?  Mais aussi possdait-il une admirable
collection d'ennemis, parmi ceux qu'il avait plus ou moins froisss,
blesss, culbuts sans merci, en jouant des coudes pour faire sa
troue dans la foule.

Cependant on l'aimait gnralement, on le traitait en enfant gt.
C'tait, suivant l'expression populaire, un homme  prendre ou 
laisser, et on le prenait.  Chacun s'intressait  ses hardies
entreprises et le suivait d'un regard inquiet.  On le savait si
imprudemment audacieux!  Lorsque quelque ami voulait l'arrter en lui
prdisant une catastrophe prochaine: La fort n'est brle que par
ses propres arbres, rpondait-il avec un aimable sourire, et sans se
douter qu'il citait le plus joli de tous les proverbes arabes.

Tel tait ce passager de l'_Atlanta_, toujours agit, toujours
bouillant sous l'action d'un feu intrieur, toujours mu, non de ce
qu'il venait faire en Amrique--il n'y pensait mme pas--, mais par
l'effet de son organisation fivreuse.  Si jamais individus offrirent
un contraste frappant, ce furent bien le Franais Michel Ardan et le
Yankee Barbicane, tous les deux, cependant, entreprenants, hardis,
audacieux  leur manire.

La contemplation  laquelle s'abandonnait le prsident du Gun-Club en
prsence de ce rival qui venait le relguer au second plan fut vite
interrompue par les hurrahs et les vivats de la foule.  Ces cris
devinrent mme si frntiques, et l'enthousiasme prit des formes
tellement personnelles, que Michel Ardan, aprs avoir serr un millier
de mains dans lesquelles il faillit laisser ses dix doigts, dut se
rfugier dans sa cabine.

Barbicane le suivit sans avoir prononc une parole.

Vous tes Barbicane?  lui demanda Michel Ardan, ds qu'il furent
seuls et du ton dont il et parl  un ami de vingt ans.

--Oui, rpondit le prsident du Gun-Club.

--Eh bien!  bonjour, Barbicane.  Comment cela va-t-il?  Trs bien?
Allons tant mieux!  tant mieux!

--Ainsi, dit Barbicane, sans autre entre en matire, vous tes dcid
 partir?

--Absolument dcid.

--Rien ne vous arrtera?

--Rien.  Avez-vous modifi votre projectile ainsi que l'indiquait ma
dpche?

--J'attendais votre arrive.  Mais, demanda Barbicane en insistant de
nouveau, vous avez bien rflchi?...

--Rflchi!  est-ce que j'ai du temps  perdre?  Je trouve l'occasion
d'aller faire un tour dans la Lune, j'en profite, et voil tout.  Il
me semble que cela ne mrite pas tant de rflexions.

Barbicane dvorait du regard cet homme qui parlait de son projet de
voyage avec une lgret, une insouciance si complte et une si
parfaite absence d'inquitudes.

Mais au moins, lui dit-il, vous avez un plan, des moyens d'excution?

--Excellents, mon cher Barbicane.  Mais permettez-moi de vous faire
une observation: j'aime autant raconter mon histoire une bonne fois, 
tout le monde, et qu'il n'en soit plus question.  Cela vitera des
redites.  Donc, sauf meilleur avis, convoquez vos amis, vos collgues,
toute la ville, toute la Floride, toute l'Amrique, si vous voulez, et
demain je serai prt  dvelopper mes moyens comme  rpondre aux
objections quelles qu'elles soient.  Soyez tranquille, je les
attendrai de pied ferme.  Cela vous va-t-il?

--Cela me va, rpondit Barbicane.

Sur ce, le prsident sortit de la cabine et fit part  la foule de la
proposition de Michel Ardan.  Ses paroles furent accueillies avec des
trpignements et des grognements de joie.  Cela coupait court  toute
difficult.  Le lendemain chacun pourrait contempler  son aise le
hros europen.  Cependant certains spectateurs des plus entts ne
voulurent pas quitter le pont de l'_Atlanta_; ils passrent la nuit 
bord.  Entre autres, J.-T. Maston avait viss son crochet dans la
lisse de la dunette, et il aurait fallu un cabestan pour l'en
arracher.

C'est un hros!  un hros!  s'criait-il sur tous les tons, et nous
ne sommes que des femmelettes auprs de cet Europen-l!

Quant au prsident, aprs avoir convi les visiteurs  se retirer, il
rentra dans la cabine du passager, et il ne la quitta qu'au moment o
la cloche du steamer sonna le quart de minuit.

Mais alors les deux rivaux en popularit se serraient chaleureusement
la main, et Michel Ardan tutoyait le prsident Barbicane.




                                 XIX
                         --------------------
                              UN MEETING

Le lendemain, l'astre du jour se leva bien tard au gr de l'impatience
publique.  On le trouva paresseux, pour un Soleil qui devait clairer
une semblable fte.  Barbicane, craignant les questions indiscrtes
pour Michel Ardan, aurait voulu rduire ses auditeurs  un petit
nombre d'adeptes,  ses collgues, par exemple.  Mais autant essayer
d'endiguer le Niagara.  Il dut donc renoncer  ses projets et laisser
son nouvel ami courir les chances d'une confrence publique.  La
nouvelle salle de la Bourse de Tampa-Town, malgr ses dimensions
colossales, fut juge insuffisante pour la crmonie, car la runion
projete prenait les proportions d'un vritable meeting.

Le lieu choisit fut une vaste plaine situe en dehors de la ville; en
quelques heures on parvint  l'abriter contre les rayons du soleil;
les navires du port riches en voiles, en agrs, en mts de rechange,
en vergues, fournirent les accessoires ncessaires  la construction
d'une tente colossale.  Bientt un immense ciel de toile s'tendit sur
la prairie calcine et la dfendit des ardeurs du jour.  L trois cent
mille personnes trouvrent place et bravrent pendant plusieurs heures
une temprature touffante, en attendant l'arrive du Franais.  De
cette foule de spectateurs, un premier tiers pouvait voir et entendre;
un second tiers voyait mal et n'entendait pas; quant au troisime, il
ne voyait rien et n'entendait pas davantage.  Ce ne fut cependant pas
le moins empress  prodiguer ses applaudissements.

A trois heures, Michel Ardan fit son apparition, accompagn des
principaux membres du Gun-Club.  Il donnait le bras droit au prsident
Barbicane, et le bras gauche  J.-T. Maston, plus radieux que le
Soleil en plein midi, et presque aussi rutilant.  Ardan monta sur une
estrade, du haut de laquelle ses regards s'tendaient sur un ocan de
chapeaux noirs.  Il ne paraissait aucunement embarrass; il ne posait
pas; il tait l comme chez lui, gai, familier, aimable.  Aux hurrahs
qui l'accueillirent il rpondit par un salut gracieux; puis, de la
main, rclama le silence, silence, il prit la parole en anglais, et
s'exprima fort correctement en ces termes:

Messieurs, dit-il, bien qu'il fasse trs chaud, je vais abuser de vos
moments pour vous donner quelques explications sur des projets qui ont
paru vous intresser.  Je ne suis ni un orateur ni un savant, et je ne
comptais point parler publiquement; mais mon ami Barbicane m'a dit que
cela vous ferait plaisir, et je me suis dvou.  Donc, coutez-moi
avec vos six cent mille oreilles, et veuillez excuser les fautes de
l'auteur.

Ce dbut sans faon fut fort got des assistants, qui exprimrent
leur contentement par un immense murmure de satisfaction.

Messieurs, dit-il, aucune marque d'approbation ou d'improbation n'est
interdite.  Ceci convenu, je commence.  Et d'abord, ne l'oubliez pas,
vous avez affaire  un ignorant, mais son ignorance va si loin qu'il
ignore mme les difficults.  Il lui a donc paru que c'tait chose
simple, naturelle, facile, de prendre passage dans un projectile et de
partir pour la Lune.  Ce voyage-l devait se faire tt ou tard, et
quant au mode de locomotion adopt, il suit tout simplement la loi du
progrs.  L'homme a commenc par voyager  quatre pattes, puis, un
beau jour, sur deux pieds, puis en charrette, puis en coche, puis en
patache, puis en diligence, puis en chemin de fer; eh bien!  le
projectile est la voiture de l'avenir, et,  vrai dire, les plantes
ne sont que des projectiles, de simples boulets de canon lancs par la
main du Crateur.  Mais revenons  notre vhicule.  Quelques-uns de
vous, messieurs, ont pu croire que la vitesse qui lui sera imprime
est excessive; il n'en est rien; tous les astres l'emportent en
rapidit, et la Terre elle-mme, dans son mouvement de translation
autour du Soleil, nous entrane trois fois plus rapidement.  Voici
quelques exemples.  Seulement, je vous demande la permission de
m'exprimer en lieues, car les mesures amricaines ne me sont pas trs
familires, et je craindrais de m'embrouiller dans mes calculs.

La demande parut toute simple et ne souffrit aucune difficult.
L'orateur reprit son discours:

Voici, messieurs, la vitesse des diffrentes plantes.  Je suis
oblig d'avouer que, malgr mon ignorance, je connais fort exactement
ce petit dtail astronomique; mais avant deux minutes vous serez aussi
savants que moi.  Apprenez donc que Neptune fait cinq mille lieues 
l'heure; Uranus, sept mille; Saturne, huit mille huit cent
cinquante-huit; Jupiter, onze mille six cent soixante-quinze; Mars,
vingt-deux mille onze; la Terre, vingt-sept mille cinq cents; Vnus,
trente-deux mille cent quatre-vingt-dix; Mercure, cinquante-deux mille
cinq cent vingt; certaines comtes, quatorze cent mille lieues dans
leur prihlie!  Quant  nous, vritables flneurs, gens peu presss,
notre vitesse ne dpassera pas neuf mille neuf cents lieues, et elle
ira toujours en dcroissant!  Je vous demande s'il y a l de quoi
s'extasier, et n'est-il pas vident que tout cela sera dpass quelque
jour par des vitesses plus grandes encore, dont la lumire ou
l'lectricit seront probablement les agents mcaniques?

Personne ne parut mettre en doute cette affirmation de Michel Ardan.

Mes chers auditeurs, reprit-il,  en croire certains esprits
borns--c'est le qualificatif qui leur convient--, l'humanit serait
renferme dans un cercle de Popilius qu'elle ne saurait franchir, et
condamne  vgter sur ce globe sans jamais pouvoir s'lancer dans les
espaces plantaires! Il n'en est rien! On va aller  la Lune, on ira aux
plantes, on ira aux toiles, comme on va aujourd'hui de Liverpool  New
York, facilement, rapidement, srement, et l'ocan atmosphrique sera
bientt travers comme les ocans de la Lune! La distance n'est qu'un
mot relatif, et finira par tre ramene  zro.

L'assemble, quoique trs monte en faveur du hros franais, resta un
peu interdite devant cette audacieuse thorie.  Michel Ardan parut le
comprendre.

Vous ne semblez pas convaincus, mes braves htes, reprit-il avec un
aimable sourire.  Eh bien!  raisonnons un peu.  Savez-vous quel temps
il faudrait  un train express pour atteindre la Lune?  Trois cents
jours.  Pas davantage.  Un trajet de quatre-vingt-six mille quatre
cent dix lieues, mais qu'est-ce que cela?  Pas mme neuf fois le tour
de la Terre, et il n'est point de marins ni de voyageurs un peu
dgourdis qui n'aient fait plus de chemin pendant leur existence.
Songez donc que je ne serai que quatre-vingt-dix-sept heures en route!
Ah!  vous vous figurez que la Lune est loigne de la Terre et qu'il
faut y regarder  deux fois avant de tenter l'aventure!  Mais que
diriez-vous donc s'il s'agissait d'aller  Neptune, qui gravite  onze
cent quarante-sept millions de lieues du Soleil!  Voil un voyage que
peu de gens pourraient faire, s'il cotait seulement cinq sols par
kilomtre!  Le baron de Rothschild lui-mme, avec son milliard,
n'aurait pas de quoi payer sa place, et faute de cent quarante-sept
millions, il resterait en route!

Cette faon d'argumenter parut beaucoup plaire  l'assemble;
d'ailleurs Michel Ardan, plein de son sujet, s'y lanait  corps perdu
avec un entrain superbe; il se sentait avidement cout, et reprit
avec une admirable assurance:

Eh bien!  mes amis, cette distance de Neptune au Soleil n'est rien
encore, si on la compare  celle des toiles; en effet, pour valuer
l'loignement de ces astres, il faut entrer dans cette numration
blouissante o le plus petit nombre a neuf chiffres, et prendre le
milliard pour unit.  Je vous demande pardon d'tre si ferr sur cette
question, mais elle est d'un intrt palpitant.  coutez et jugez!
Alpha du Centaure est  huit mille milliards de lieues, Vga 
cinquante mille milliards, Sirius  cinquante mille milliards,
Arcturus  cinquante-deux mille milliards, la Polaire  cent dix-sept
mille milliards, la Chvre  cent soixante-dix mille milliards, les
autres toiles  des mille et des millions et des milliards de
milliards de lieues!  Et l'on viendrait parler de la distance qui
spare les plantes du Soleil!  Et l'on soutiendrait que cette
distance existe!  Erreur!  fausset!  aberration des sens!  Savez-vous
ce que je pense de ce monde qui commence  l'astre radieux et finit 
Neptune?  Voulez-vous connatre ma thorie?  Elle est bien simple!
Pour moi, le monde solaire est un corps solide, homogne; les plantes
qui le composent se pressent, se touchent, adhrent, et l'espace
existant entre elles n'est que l'espace qui spare les molcules du
mtal le plus compacte, argent ou fer, or ou platine!  J'ai donc le
droit d'affirmer, et je rpte avec une conviction qui vous pntrera
tous: La distance est un vain mot, la distance n'existe pas!

--Bien dit!  Bravo!  Hurrah!  s'cria d'une seule voix l'assemble
lectrise par le geste, par l'accent de l'orateur, par la hardiesse
de ses conceptions.

--Non!  s'cria J.-T. Maston plus nergiquement que les autres, la
distance n'existe pas!

Et, emport par la violence de ses mouvements, par l'lan de son corps
qu'il eut peine  matriser, il faillit tomber du haut de l'estrade
sur le sol.  Mais il parvint  retrouver son quilibre, et il vita
une chute qui lui et brutalement prouv que la distance n'tait pas
un vain mot.  Puis le discours de l'entranant orateur reprit son
cours.

Mes amis, dit Michel Ardan, je pense que cette question est
maintenant rsolue.  Si je ne vous ai pas convaincus tous, c'est que
j'ai t timide dans mes dmonstrations, faible dans mes arguments, et
il faut en accuser l'insuffisance de mes tudes thoriques.  Quoi
qu'il en soit, je vous le rpte, la distance de la Terre  son
satellite est rellement peu importante et indigne de proccuper un
esprit srieux.  Je ne crois donc pas trop m'avancer en disant qu'on
tablira prochainement des trains de projectiles, dans lesquels se
fera commodment le voyage de la Terre  la Lune.  Il n'y aura ni
choc, ni secousse, ni draillement  craindre, et l'on atteindra le
but rapidement, sans fatigue, en ligne droite,  vol d'abeille, pour
parler le langage de vos trappeurs.  Avant vingt ans, la moiti de la
Terre aura visit la Lune!

--Hurrah!  hurrah pour Michel Ardan!  s'crirent les assistants, mme
les moins convaincus.

--Hurrah pour Barbicane! rpondit modestement l'orateur.

Cet acte de reconnaissance envers le promoteur de l'entreprise fut
accueilli par d'unanimes applaudissements.

Maintenant, mes amis, reprit Michel Ardan, si vous avez quelque
question  m'adresser, vous embarrasserez videmment un pauvre homme
comme moi, mais je tcherai cependant de vous rpondre.

Jusqu'ici, le prsident du Gun-Club avait lieu d'tre trs satisfait
de la tournure que prenait la discussion.  Elle portait sur ces
thories spculatives dans lesquelles Michel Ardan, entran par sa
vive imagination, se montrait fort brillant.  Il fallait donc
l'empcher de dvier vers les questions pratiques, dont il se ft
moins bien tir, sans doute.  Barbicane se hta de prendre la parole,
et il demanda  son nouvel ami s'il pensait que la Lune ou les
plantes fussent habites.

C'est un grand problme que tu me poses l, mon digne prsident,
rpondit l'orateur en souriant; cependant, si je ne me trompe, des
hommes de grande intelligence, Plutarque, Swedenborg, Bernardin de
Saint-Pierre et beaucoup d'autres se sont prononcs pour
l'affirmative.  En me plaant au point de vue de la philosophie
naturelle, je serais port  penser comme eux; je me dirais que rien
d'inutile n'existe en ce monde, et, rpondant  ta question par une
autre question, ami Barbicane, j'affirmerais que si les mondes sont
habitables, ou ils sont habits, ou ils l'ont t, ou ils le seront.

--Trs bien!  s'crirent les premiers rangs des spectateurs, dont
l'opinion avait force de loi pour les derniers.

--On ne peut rpondre avec plus de logique et de justesse, dit le
prsident du Gun-Club.  La question revient donc  celle-ci: Les
mondes sont-ils habitables?  Je le crois, pour ma part.

--Et moi, j'en suis certain, rpondit Michel Ardan.

--Cependant, rpliqua l'un des assistants, il y a des arguments contre
l'habitabilit des mondes.  Il faudrait videmment dans la plupart que
les principes de la vie fussent modifis.  Ainsi, pour ne parler que
des plantes, on doit tre brl dans les unes et gel dans les
autres, suivant qu'elles sont plus ou moins loignes du Soleil.

--Je regrette, rpondit Michel Ardan, de ne pas connatre
personnellement mon honorable contradicteur, car j'essaierais de lui
rpondre.  Son objection a sa valeur, mais je crois qu'on peut la
combattre avec quelque succs, ainsi que toutes celles dont
l'habitabilit des mondes a t l'objet.  Si j'tais physicien, je
dirais que, s'il y a moins de calorique mis en mouvement dans les
plantes voisines du Soleil, et plus, au contraire, dans les plantes
loignes, ce simple phnomne suffit pour quilibrer la chaleur et
rendre la temprature de ces mondes supportable  des tres organiss
comme nous le sommes.  Si j'tais naturaliste, je lui dirais, aprs
beaucoup de savants illustres, que la nature nous fournit sur la terre
des exemples d'animaux vivant dans des conditions bien diverses
d'habitabilit; que les poissons respirent dans un milieu mortel aux
autres animaux; que les amphibies ont une double existence assez
difficile  expliquer; que certains habitants des mers se maintiennent
dans les couches d'une grande profondeur et y supportent sans tre
crass des pressions de cinquante ou soixante atmosphres; que divers
insectes aquatiques, insensibles  la temprature, se rencontrent  la
fois dans les sources d'eau bouillante et dans les plaines glaces de
l'ocan Polaire; enfin, qu'il faut reconnatre  la nature une
diversit dans ses moyens d'action souvent incomprhensible, mais non
moins relle, et qui va jusqu' la toute-puissance.  Si j'tais
chimiste, je lui dirais que les arolithes, ces corps videmment
forms en dehors du monde terrestre, ont rvl  l'analyse des traces
indiscutables de carbone; que cette substance ne doit son origine qu'
des tres organiss, et que, d'aprs les expriences de Reichenbach,
elle a d tre ncessairement animalise.  Enfin, si j'tais
thologien, je lui dirais que la Rdemption divine semble, suivant
saint Paul, s'tre applique non seulement  la Terre, mais  tous les
mondes clestes.  Mais je ne suis ni thologien, ni chimiste, ni
naturaliste, ni physicien.  Aussi, dans ma parfaite ignorance des
grandes lois qui rgissent l'univers, je me borne  rpondre: Je ne
sais pas si les mondes sont habits, et, comme je ne le sais pas, je
vais y voir!

L'adversaire des thories de Michel Ardan hasarda-t-il d'autres
arguments?  Il est impossible de le dire, car les cris frntiques de
la foule eussent empch toute opinion de se faire jour.  Lorsque le
silence se fut rtabli jusque dans les groupes les plus loigns, le
triomphant orateur se contenta d'ajouter les considrations suivantes:

Vous pensez bien, mes braves Yankees, qu'une si grande question est 
peine effleure par moi; je ne viens point vous faire ici un cours
public et soutenir une thse sur ce vaste sujet.  Il y a toute une
autre srie d'arguments en faveur de l'habitabilit des mondes.  Je la
laisse de ct.  Permettez-moi seulement d'insister sur un point.  Aux
gens qui soutiennent que les plantes ne sont pas habites, il faut
rpondre: Vous pouvez avoir raison, s'il est dmontr que la Terre est
le meilleur des mondes possible, mais cela n'est pas, quoi qu'en ait
dit Voltaire.  Elle n'a qu'un satellite, quand Jupiter, Uranus,
Saturne, Neptune, en ont plusieurs  leur service, avantage qui n'est
point  ddaigner.  Mais ce qui rend surtout notre globe peu
confortable, c'est l'inclinaison de son axe sur son orbite.  De l
l'ingalit des jours et des nuits; de l cette diversit fcheuse des
saisons.  Sur notre malheureux sphrode, il fait toujours trop chaud
ou trop froid; on y gle en hiver, on y brle en t; c'est la plante
aux rhumes, aux coryzas et aux fluxions de poitrine, tandis qu' la
surface de Jupiter, par exemple, o l'axe est trs peu inclin
[L'inclinaison de l'axe de Jupiter sur son orbite n'est que de 3
5'.], les habitants pourraient jouir de tempratures invariables; il y
a la zone des printemps, la zone des ts, la zone des automnes et la
zone des hivers perptuels; chaque Jovien peut choisir le climat qui
lui plat et se mettre pour toute sa vie  l'abri des variations de la
temprature.  Vous conviendrez sans peine de cette supriorit de
Jupiter sur notre plante, sans parler de ses annes, qui durent douze
ans chacune!  De plus, il est vident pour moi que, sous ces auspices
et dans ces conditions merveilleuses d'existence, les habitants de ce
monde fortun sont des tres suprieurs, que les savants y sont plus
savants, que les artistes y sont plus artistes, que les mchants y
sont moins mchants, et que les bons y sont meilleurs.  Hlas!  que
manque-t-il  notre sphrode pour atteindre cette perfection?  Peu de
chose!  Un axe de rotation moins inclin sur le plan de son orbite.

--Eh bien!  s'cria une voix imptueuse, unissons nos efforts,
inventons des machines et redressons l'axe de la Terre!

Un tonnerre d'applaudissements clata  cette proposition, dont
l'auteur tait et ne pouvait tre que J.-T. Maston.  Il est probable
que le fougueux secrtaire avait t emport par ses instincts
d'ingnieur  hasarder cette hardie proposition.  Mais, il faut le
dire--car c'est la vrit--, beaucoup l'appuyrent de leurs cris,
et sans doute, s'ils avaient eu le point d'appui rclam par
Archimde, les Amricains auraient construit un levier capable de
soulever le monde et de redresser son axe.  Mais le point d'appui,
voil ce qui manquait  ces tmraires mcaniciens.

Nanmoins, cette ide minemment pratique eut un succs norme; la
discussion fut suspendue pendant un bon quart d'heure, et longtemps,
bien longtemps encore, on parla dans les tats-Unis d'Amrique de la
proposition formule si nergiquement par le secrtaire perptuel du
Gun-Club.




                                  XX
                         --------------------
                          ATTAQUE ET RIPOSTE

Cet incident semblait devoir terminer la discussion.  C'tait le mot
de la fin, et l'on n'et pas trouv mieux.  Cependant, quand
l'agitation se fut calme, on entendit ces paroles prononces d'une
voix forte et svre:

Maintenant que l'orateur a donn une large part  la fantaisie,
voudra-t-il bien rentrer dans son sujet, faire moins de thories et
discuter la partie pratique de son expdition?

Tous les regards se dirigrent vers le personnage qui parlait ainsi.
C'tait un homme maigre, sec, d'une figure nergique, avec une barbe
taille  l'amricaine qui foisonnait sous son menton.  A la faveur
des diverses agitations produites dans l'assemble, il avait peu  peu
gagn le premier rang des spectateurs.  L, les bras croiss, l'oeil
brillant et hardi, il fixait imperturbablement le hros du meeting.
Aprs avoir formul sa demande, il se tut et ne parut pas s'mouvoir
des milliers de regards qui convergeaient vers lui, ni du murmure
dsapprobateur excit par ses paroles.  La rponse se faisant
attendre, il posa de nouveau sa question avec le mme accent net et
prcis, puis il ajouta:

Nous sommes ici pour nous occuper de la Lune et non de la Terre.

--Vous avez raison, monsieur, rpondit Michel Ardan, la discussion
s'est gare.  Revenons  la Lune.

--Monsieur, reprit l'inconnu, vous prtendez que notre satellite est
habit.  Bien.  Mais s'il existe des Slnites, ces gens-l,  coup
sr, vivent sans respirer, car--je vous en prviens dans votre
intrt--il n'y a pas la moindre molcule d'air  la surface de la
Lune.

A cette affirmation, Ardan redressa sa fauve crinire; il comprit que
la lutte allait s'engager avec cet homme sur le vif de la question.
Il le regarda fixement  son tour, et dit:

Ah!  il n'a pas d'air dans la Lune!  Et qui prtend cela, s'il vous
plat?

--Les savants.

--Vraiment?

--Vraiment.

--Monsieur, reprit Michel, toute plaisanterie  part, j'ai une
profonde estime pour les savants qui savent, mais un profond ddain
pour les savants qui ne savent pas.

--Vous en connaissez qui appartiennent  cette dernire catgorie?

--Particulirement. En France, il y en a
un qui soutient que mathmatiquement
l'oiseau ne peut pas voler, et un autre dont les
thories dmontrent que le poisson n'est pas
fait pour vivre dans l'eau.

--Il ne s'agit pas de ceux-l, monsieur, et je pourrais citer 
l'appui de ma proposition des noms que vous ne rcuseriez pas.

--Alors, monsieur, vous embarrasseriez fort un pauvre ignorant qui,
d'ailleurs, ne demande pas mieux que de s'instruire!

--Pourquoi donc abordez-vous les questions scientifiques si vous ne
les avez pas tudies?  demanda l'inconnu assez brutalement.

--Pourquoi!  rpondit Ardan.  Par la raison que celui-l est toujours
brave qui ne souponne pas le danger!  Je ne sais rien, c'est vrai,
mais c'est prcisment ma faiblesse qui fait ma force.

--Votre faiblesse va jusqu' la folie, s'cria l'inconnu d'un ton de
mauvaise humeur.

--Eh!  tant mieux, riposta le Franais, si ma folie me mne jusqu' la
Lune!

Barbicane et ses collgues dvoraient des yeux cet intrus qui venait
si hardiment se jeter au travers de l'entreprise.  Aucun ne le
connaissait, et le prsident, peu rassur sur les suites d'une
discussion si franchement pose, regardait son nouvel ami avec une
certaine apprhension.  L'assemble tait attentive et srieusement
inquite, car cette lutte avait pour rsultat d'appeler son attention
sur les dangers ou mme les vritables impossibilits de l'expdition.

Monsieur, reprit l'adversaire de Michel Ardan, les raisons sont
nombreuses et indiscutables qui prouvent l'absence de toute atmosphre
autour de la Lune.  Je dirai mme _a priori_ que, si cette atmosphre
a jamais exist, elle a d tre soutire par la Terre.  Mais j'aime
mieux vous opposer des faits irrcusables.

--Opposez, monsieur, rpondit Michel Ardan avec une galanterie
parfaite, opposez tant qu'il vous plaira!

--Vous savez, dit l'inconnu, que lorsque des rayons lumineux
traversent un milieu tel que l'air, ils sont dvis de la ligne
droite, ou, en d'autres termes, qu'ils subissent une rfraction.  Eh
bien!  lorsque des toiles sont occultes par la Lune, jamais leurs
rayons, en rasant les bords du disque, n'ont prouv la moindre
dviation ni donn le plus lger indice de rfraction.  De l cette
consquence vidente que la Lune n'est pas enveloppe d'une
atmosphre.

On regarda le Franais, car, l'observation une fois admise, les
consquences en taient rigoureuses.

En effet, rpondit Michel Ardan, voil votre meilleur argument, pour
ne pas dire le seul, et un savant serait peut-tre embarrass d'y
rpondre; moi, je vous dirai seulement que cet argument n'a pas une
valeur absolue, parce qu'il suppose le diamtre angulaire de la Lune
parfaitement dtermin, ce qui n'est pas.  Mais passons, et dites-moi,
mon cher monsieur, si vous admettez l'existence de volcans  la
surface de la Lune.

--Des volcans teints, oui; enflamms, non.

--Laissez-moi croire pourtant, et sans dpasser les bornes de la
logique, que ces volcans ont t en activit pendant une certaine
priode!

--Cela est certain, mais comme ils pouvaient fournir eux-mmes
l'oxygne ncessaire  la combustion, le fait de leur ruption ne
prouve aucunement la prsence d'une atmosphre lunaire.

--Passons alors, rpondit Michel Ardan, et laissons de ct ce genre
d'arguments pour arriver aux observations directes.  Mais je vous
prviens que je vais mettre des noms en avant.

--Mettez.

--Je mets.  En 1715, les astronomes Louville et Halley, observant
l'clipse du 3 mai, remarqurent certaines fulminations d'une nature
bizarre.  Ces clats de lumire, rapides et souvent renouvels, furent
attribus par eux  des orages qui se dchanaient dans l'atmosphre
de la Lune.

--En 1715, rpliqua l'inconnu, les astronomes Louville et Halley ont
pris pour des phnomnes lunaires des phnomnes purement terrestres,
tels que bolides ou autres, qui se produisaient dans notre atmosphre.
Voil ce qu'ont rpondu les savants  l'nonc de ces faits, et ce que
je rponds avec eux.

--Passons encore, rpondit Ardan, sans tre troubl de la riposte.
Herschell, en 1787, n'a-t-il pas observ un grand nombre de points
lumineux  la surface de la Lune?

--Sans doute; mais sans s'expliquer sur l'origine de ces points
lumineux, Herschell lui-mme n'a pas conclu de leur apparition  la
ncessit d'une atmosphre lunaire.

--Bien rpondu, dit Michel Ardan en complimentant son adversaire; je
vois que vous tes trs fort en slnographie.

--Trs fort, monsieur, et j'ajouterai que les plus habiles
observateurs, ceux qui ont le mieux tudi l'astre des nuits, MM.
Beer et Moelder, sont d'accord sur le dfaut absolu d'air  sa
surface.

Un mouvement se fit dans l'assistance, qui parut s'mouvoir des
arguments de ce singulier personnage.

Passons toujours, rpondit Michel Ardan avec le plus grand calme, et
arrivons maintenant  un fait important.  Un habile astronome
franais, M. Laussedat, en observant l'clipse du 18 juillet 1860,
constata que les cornes du croissant solaire taient arrondies et
tronques.  Or, ce phnomne n'a pu tre produit que par une dviation
des rayons du soleil  travers l'atmosphre de la Lune, et il n'a pas
d'autre explication possible.

--Mais le fait est-il certain?  demanda vivement l'inconnu.

--Absolument certain!

Un mouvement inverse ramena l'assemble vers son hros favori, dont
l'adversaire resta silencieux.  Ardan reprit la parole, et sans tirer
vanit de son dernier avantage, il dit simplement: Vous voyez donc
bien, mon cher monsieur, qu'il ne faut pas se prononcer d'une faon
absolue contre l'existence d'une atmosphre  la surface de la Lune;
cette atmosphre est probablement peu dense, assez subtile, mais
aujourd'hui la science admet gnralement qu'elle existe.

--Pas sur les montagnes, ne vous en dplaise, riposta l'inconnu, qui
n'en voulait pas dmordre.

--Non, mais au fond des valles, et ne dpassant pas en hauteur
quelques centaines de pieds.

--En tout cas, vous feriez bien de prendre vos prcautions, car cet
air sera terriblement rarfi.

--Oh!  mon brave monsieur, il y en aura toujours assez pour un homme
seul; d'ailleurs, une fois rendu l-haut, je tcherai de l'conomiser
de mon mieux et de ne respirer que dans les grandes occasions!

Un formidable clat de rire vint tonner aux oreilles du mystrieux
interlocuteur, qui promena ses regards sur l'assemble, en la bravant
avec fiert.

Donc, reprit Michel Ardan d'un air dgag, puisque nous sommes
d'accord sur la prsence d'une certaine atmosphre, nous voil forcs
d'admettre la prsence d'une certaine quantit d'eau.  C'est une
consquence dont je me rjouis fort pour mon compte.  D'ailleurs, mon
aimable contradicteur, permettez-moi de vous soumettre encore une
observation.  Nous ne connaissons qu'un ct du disque de la Lune, et
s'il y a peu d'air sur la face qui nous regarde, il est possible qu'il
y en ait beaucoup sur la face oppose.

--Et pour quelle raison?

--Parce que la Lune, sous l'action de l'attraction terrestre, a pris
la forme d'un oeuf que nous apercevons par le petit bout.  De l cette
consquence due aux calculs de Hansen, que son centre de gravit est
situ dans l'autre hmisphre.  De l cette conclusion que toutes les
masses d'air et d'eau ont d tre entranes sur l'autre face de notre
satellite aux premiers jours de sa cration.

--Pures fantaisies!  s'cria l'inconnu.

--Non!  pures thories, qui sont appuyes sur les lois de la
mcanique, et il me parat difficile de les rfuter.  J'en appelle
donc  cette assemble, et je mets aux voix la question de savoir si
la vie, telle qu'elle existe sur la Terre, est possible  la surface
de la Lune?

Trois cent mille auditeurs  la fois applaudirent  la proposition.
L'adversaire de Michel Ardan voulait encore parler, mais il ne pouvait
plus se faire entendre.  Les cris, les menaces fondaient sur lui comme
la grle.

Assez!  assez!  disaient les uns.

--Chassez cet intrus!  rptaient les autres.

--A la porte!   la porte! s'criait la foule irrite.

Mais lui, ferme, cramponn  l'estrade, ne bougeait pas et laissait
passer l'orage, qui et pris des proportions formidables, si Michel
Ardan ne l'et apais d'un geste.  Il tait trop chevaleresque pour
abandonner son contradicteur dans une semblable extrmit.

Vous dsirez ajouter quelques mots?  lui demanda-t-il du ton le plus
gracieux.

--Oui!  cent, mille, rpondit l'inconnu avec emportement.  Ou plutt,
non, un seul!  Pour persvrer dans votre entreprise, il faut que vous
soyez...

--Imprudent!  Comment pouvez-vous me traiter ainsi, moi qui ai demand
un boulet cylindro-conique  mon ami Barbicane, afin de ne pas tourner
en route  la faon des cureuils?

--Mais, malheureux, l'pouvantable contrecoup vous mettra en pices au
dpart!

--Mon cher contradicteur, vous venez de poser le doigt sur la
vritable et la seule difficult; cependant, j'ai trop bonne opinion
du gnie industriel des Amricains pour croire qu'ils ne parviendront
pas  la rsoudre!

--Mais la chaleur dveloppe par la vitesse du projectile en
traversant les couches d'air?

--Oh!  ses parois sont paisses, et j'aurai si rapidement franchi
l'atmosphre!

--Mais des vivres?  de l'eau?

--J'ai calcul que je pouvais en emporter pour un an, et ma traverse
durera quatre jours!

--Mais de l'air pour respirer en route?

--J'en ferai par des procds chimiques.

--Mais votre chute sur la Lune, si vous y arrivez jamais?

--Elle sera six fois moins rapide qu'une chute sur la Terre, puisque
la pesanteur est six fois moindre  la surface de la Lune.

--Mais elle sera encore suffisante pour vous briser comme du verre!

--Et qui m'empchera de retarder ma chute au moyen de fuses
convenablement disposes et enflammes en temps utile?

--Mais enfin, en supposant que toutes les difficults soient rsolues,
tous les obstacles aplanis, en runissant toutes les chances en votre
faveur, en admettant que vous arriviez sain et sauf dans la Lune,
comment reviendrez-vous?

--Je ne reviendrai pas!

A cette rponse, qui touchait au sublime par sa simplicit,
l'assemble demeura muette. Mais son silence fut plus loquent que
n'eussent t ses cris d'enthousiasme.  L'inconnu en profita pour
protester une dernire fois.

Vous vous tuerez infailliblement, s'cria-t-il, et votre mort, qui
n'aura t que la mort d'un insens, n'aura pas mme servi la science!

--Continuez, mon gnreux inconnu, car vritablement vous pronostiquez
d'une faon fort agrable.

--Ah!  c'en est trop!  s'cria l'adversaire de Michel Ardan, et je ne
sais pas pourquoi je continue une discussion aussi peu srieuse!
Poursuivez  votre aise cette folle entreprise!  Ce n'est pas  vous
qu'il faut s'en prendre!

--Oh!  ne vous gnez pas!

--Non!  c'est un autre qui portera la responsabilit de vos actes!

--Et qui donc, s'il vous plat?  demanda Michel Ardan d'une voix
imprieuse.

--L'ignorant qui a organis cette tentative aussi impossible que
ridicule!

L'attaque tait directe.  Barbicane, depuis l'intervention de
l'inconnu, faisait de violents efforts pour se contenir, et a brler
sa fume comme certains foyers de chaudires; mais, en se voyant si
outrageusement dsign, il se leva prcipitamment et allait marcher 
l'adversaire qui le bravait en face, quand il se vit subitement spar
de lui.

L'estrade fut enleve tout d'un coup par cent bras vigoureux, et le
prsident du Gun-Club dut partager avec Michel Ardan les honneurs du
triomphe.  Le pavois tait lourd, mais les porteurs se relayaient sans
cesse, et chacun se disputait, luttait, combattait pour prter  cette
manifestation l'appui de ses paules.

Cependant l'inconnu n'avait point profit du tumulte pour quitter la
place.  L'aurait-il pu, d'ailleurs, au milieu de cette foule compacte?
Non, sans doute.  En tout cas, il se tenait au premier rang, les bras
croiss, et dvorait des yeux le prsident Barbicane.

Celui-ci ne le perdait pas de vue, et les regards de ces deux hommes
demeuraient engags comme deux pes frmissantes.

Les cris de l'immense foule se maintinrent  leur maximum d'intensit
pendant cette marche triomphale.  Michel Ardan se laissait faire avec
un plaisir vident.  Sa face rayonnait.  Quelquefois l'estrade
semblait prise de tangage et de roulis comme un navire battu des
flots.  Mais les deux hros du meeting avaient le pied marin; ils ne
bronchaient pas, et leur vaisseau arriva sans avaries au port de
Tampa-Town.  Michel Ardan parvint heureusement  se drober aux
dernires treintes de ses vigoureux admirateurs; il s'enfuit 
l'htel Franklin, gagna prestement sa chambre et se glissa rapidement
dans son lit, tandis qu'une arme de cent mille hommes veillait sous
ses fentres.

Pendant ce temps, une scne courte, grave, dcisive, avait lieu entre
le personnage mystrieux et le prsident du Gun-Club.

Barbicane, libre enfin, tait all droit  son adversaire.

Venez! dit-il d'une voix brve.

Celui-ci le suivit sur le quai, et bientt tous les deux se trouvrent
seuls  l'entre d'un wharf ouvert sur le Jone's-Fall.

L, ces ennemis, encore inconnus l'un  l'autre, se regardrent.

Qui tes-vous? demanda Barbicane.

--Le capitaine Nicholl.

--Je m'en doutais.  Jusqu'ici le hasard ne vous avait jamais jet sur
mon chemin...

--Je suis venu m'y mettre!

--Vous m'avez insult!

--Publiquement.

--Et vous me rendrez raison de cette insulte.

--A l'instant.

--Non.  Je dsire que tout se passe secrtement entre nous.  Il y a un
bois situ  trois milles de Tampa, le bois de Skersnaw.  Vous le
connaissez?

--Je le connais.

--Vous plaira-t-il d'y entrer demain matin  cinq heures par un
ct?...

--Oui, si  la mme heure vous entrez par l'autre ct.

--Et vous n'oublierez pas votre rifle?  dit Barbicane.

--Pas plus que vous n'oublierez le vtre, rpondit Nicholl.

Sur ces paroles froidement prononces, le prsident du Gun-Club et le
capitaine se sparrent.  Barbicane revint  sa demeure, mais au lieu
de prendre quelques heures de repos, il passa la nuit  chercher les
moyens d'viter le contrecoup du projectile et de rsoudre ce
difficile problme pos par Michel Ardan dans la discussion du
meeting.




                                 XXI
                         --------------------
               COMMENT UN FRANAIS ARRANGE UNE AFFAIRE

Pendant que les conventions de ce duel taient discutes entre le
prsident et le capitaine, duel terrible et sauvage, dans lequel
chaque adversaire devient chasseur d'homme, Michel Ardan se reposait
des fatigues du triomphe.  Se reposer n'est videmment pas une
expression juste, car les lits amricains peuvent rivaliser pour la
duret avec des tables de marbre ou de granit.

Ardan dormait donc assez mal, se tournant, se retournant entre les
serviettes qui lui servaient de draps, et il songeait  installer une
couchette plus confortable dans son projectile, quand un bruit violent
vint l'arracher  ses rves.  Des coups dsordonns branlaient sa
porte.  Ils semblaient tre ports avec un instrument de fer.  De
formidables clats de voix se mlaient  ce tapage un peu trop
matinal.

Ouvre!  criait-on.  Mais, au nom du Ciel, ouvre donc!

Ardan n'avait aucune raison d'acquiescer  une demande si bruyamment
pose.  Cependant il se leva et ouvrit sa porte, au moment o elle
allait cder aux efforts du visiteur obstin.  Le secrtaire du
Gun-Club fit irruption dans la chambre.  Une bombe ne serait pas
entre avec moins de crmonie.

Hier soir, s'cria J.-T. Maston _ex abrupto_, notre prsident a t
insult publiquement pendant le meeting!  Il a provoqu son
adversaire, qui n'est autre que le capitaine Nicholl!  Ils se battent
ce matin au bois de Skersnaw!  J'ai tout appris de la bouche de
Barbicane!  S'il est tu, c'est l'anantissement de nos projets!  Il
faut donc empcher ce duel!  Or, un seul homme au monde peut avoir
assez d'empire sur Barbicane pour l'arrter, et cet homme c'est Michel
Ardan!

Pendant que J.-T. Maston parlait ainsi, Michel Ardan, renonant 
l'interrompre, s'tait prcipit dans son vaste pantalon, et, moins de
deux minutes aprs, les deux amis gagnaient  toutes jambes les
faubourgs de Tampa-Town.

Ce fut pendant cette course rapide que Maston mit Ardan au courant de
la situation.  Il lui apprit les vritables causes de l'inimiti de
Barbicane et de Nicholl, comment cette inimiti tait de vieille date,
pourquoi jusque-l, grce  des amis communs, le prsident et le
capitaine ne s'taient jamais rencontrs face  face; il ajouta qu'il
s'agissait uniquement d'une rivalit de plaque et de boulet, et
qu'enfin la scne du meeting n'avait t qu'une occasion longtemps
cherche par Nicholl de satisfaire de vieilles rancunes.

Rien de plus terrible que ces duels particuliers  l'Amrique, pendant
lesquels les deux adversaires se cherchent  travers les taillis, se
guettent au coin des halliers et se tirent au milieu des fourrs comme
des btes fauves.  C'est alors que chacun d'eux doit envier ces
qualits merveilleuses si naturelles aux Indiens des Prairies, leur
intelligence rapide, leur ruse ingnieuse, leur sentiment des traces,
leur flair de l'ennemi.  Une erreur, une hsitation, un faux pas
peuvent amener la mort.  Dans ces rencontres, les Yankees se font
souvent accompagner de leurs chiens et,  la fois chasseurs et gibier,
ils se relancent pendant des heures entires.

Quels diables de gens vous tes!  s'cria Michel Ardan, quand son
compagnon lui eut dpeint avec beaucoup d'nergie toute cette mise en
scne.

--Nous sommes ainsi, rpondit modestement J.-T. Maston; mais
htons-nous.

Cependant Michel Ardan et lui eurent beau courir  travers la plaine
encore tout humide de rose, franchir les rizires et les creeks,
couper au plus court, ils ne purent atteindre avant cinq heures et
demie le bois de Skersnaw.  Barbicane devait avoir pass sa lisire
depuis une demi-heure.

L travaillait un vieux bushman occup  dbiter en fagots des arbres
abattus sous sa hache.  Maston courut  lui en criant:

Avez-vous vu entrer dans le bois un homme arm d'un rifle, Barbicane,
le prsident...  mon meilleur ami?...

Le digne secrtaire du Gun-Club pensait navement que son prsident
devait tre connu du monde entier.  Mais le bushman n'eut pas l'air de
le comprendre.

Un chasseur, dit alors Ardan.

--Un chasseur?  oui, rpondit le bushman.

--Il y a longtemps?

--Une heure  peu prs.

--Trop tard!  s'cria Maston.

--Et avez-vous entendu des coups de fusil?  demanda Michel Ardan.

--Non.

--Pas un seul?

--Pas un seul.  Ce chasseur-l n'a pas l'air de faire bonne chasse!

--Que faire?  dit Maston.

--Entrer dans le bois, au risque d'attraper une balle qui ne nous est
pas destine.

--Ah!  s'cria Maston avec un accent auquel on ne pouvait se
mprendre, j'aimerais mieux dix balles dans ma tte qu'une seule dans
la tte de Barbicane.

--En avant donc! reprit Ardan en serrant la main de son compagnon.

Quelques secondes plus tard, les deux amis disparaissaient dans le
taillis.  C'tait un fourr fort pais, fait de cyprs gants, de
sycomores, de tulipiers, d'oliviers, de tamarins, de chnes vifs et de
magnolias.  Ces divers arbres enchevtraient leurs branches dans un
inextricable ple-mle, sans permettre  la vue de s'tendre au loin.
Michel Ardan et Maston marchaient l'un prs de l'autre, passant
silencieusement  travers les hautes herbes, se frayant un chemin au
milieu des lianes vigoureuses, interrogeant du regard les buissons ou
les branches perdues dans la sombre paisseur du feuillage et
attendant  chaque pas la redoutable dtonation des rifles.  Quant aux
traces que Barbicane avait d laisser de son passage  travers le
bois, il leur tait impossible de les reconnatre, et ils marchaient
en aveugles dans ces sentiers  peine frays, sur lesquels un Indien
et suivi pas  pas la marche de son adversaire.

Aprs une heure de vaines recherches, les deux compagnons
s'arrtrent.  Leur inquitude redoublait.

Il faut que tout soit fini, dit Maston dcourag.  Un homme comme
Barbicane n'a pas rus avec son ennemi, ni tendu de pige, ni pratiqu
de manoeuvre!  Il est trop franc, trop courageux.  Il est all en
avant, droit au danger, et sans doute assez loin du bushman pour que
le vent ait emport la dtonation d'une arme  feu!

--Mais nous!  nous!  rpondit Michel Ardan, depuis notre entre sous
bois, nous aurions entendu!...

--Et si nous sommes arrivs trop tard!  s'cria Maston avec un accent
de dsespoir.

Michel Ardan ne trouva pas un mot  rpondre; Maston et lui reprirent
leur marche interrompue.  De temps en temps ils poussaient de grands
cris; ils appelaient soit Barbicane, soit Nicholl; mais ni l'un ni
l'autre des deux adversaires ne rpondait  leur voix.  De joyeuses
voles d'oiseaux, veills au bruit, disparaissaient entre les
branches, et quelques daims effarouchs s'enfuyaient prcipitamment 
travers les taillis.

Pendant une heure encore, la recherche se prolongea.  La plus grande
partie du bois avait t explore.  Rien ne dcelait la prsence des
combattants.  C'tait  douter de l'affirmation du bushman, et Ardan
allait renoncer  poursuivre plus longtemps une reconnaissance
inutile, quand, tout d'un coup, Maston s'arrta.

Chut!  fit-il.  Quelqu'un l-bas!

--Quelqu'un?  rpondit Michel Ardan.

--Oui!  un homme!  Il semble immobile.  Son rifle n'est plus entre ses
mains.  Que fait-il donc?

--Mais le reconnais-tu?  demanda Michel Ardan, que sa vue basse
servait fort mal en pareille circonstance.

--Oui!  oui! Il se retourne, rpondit Maston.

--Et c'est?...

--Le capitaine Nicholl!

--Nicholl! s'cria Michel Ardan, qui ressentit un violent serrement
de coeur.

Nicholl dsarm!  Il n'avait donc plus rien  craindre de son
adversaire?

Marchons  lui, dit Michel Ardan, nous saurons  quoi nous en tenir.

Mais son compagnon et lui n'eurent pas fait cinquante pas, qu'ils
s'arrtrent pour examiner plus attentivement le capitaine.  Ils
s'imaginaient trouver un homme altr de sang et tout entier  sa
vengeance!  En le voyant, ils demeurrent stupfaits.

Un filet  maille serre tait tendu entre deux tulipiers
gigantesques, et, au milieu du rseau, un petit oiseau, les ailes
enchevtres, se dbattait en poussant des cris plaintifs.  L'oiseleur
qui avait dispos cette toile inextricable n'tait pas un tre humain,
mais bien une venimeuse araigne, particulire au pays, grosse comme
un oeuf de pigeon, et munie de pattes normes.  Le hideux animal, au
moment de se prcipiter sur sa proie, avait d rebrousser chemin et
chercher asile sur les hautes branches du tulipier, car un ennemi
redoutable venait le menacer  son tour.

En effet, le capitaine Nicholl, son fusil  terre, oubliant les
dangers de sa situation, s'occupait  dlivrer le plus dlicatement
possible la victime prise dans les filets de la monstrueuse araigne.
Quand il eut fini, il donna la vole au petit oiseau, qui battit
joyeusement de l'aile et disparut.

Nicholl, attendri, le regardait fuir  travers les branches, quand il
entendit ces paroles prononces d'une voix mue:

Vous tes un brave homme, vous!

Il se retourna.  Michel Ardan tait devant lui, rptant sur tous les
tons:

Et un aimable homme!

--Michel Ardan!  s'cria le capitaine.  Que venez-vous faire ici,
monsieur?

--Vous serrer la main, Nicholl, et vous empcher de tuer Barbicane ou
d'tre tu par lui.

--Barbicane!  s'cria le capitaine, que je cherche depuis deux heures
sans le trouver!  O se cache-t-il?...

--Nicholl, dit Michel Ardan, ceci n'est pas poli!  il faut toujours
respecter son adversaire; soyez tranquille, si Barbicane est vivant,
nous le trouverons, et d'autant plus facilement que, s'il ne s'est pas
amus comme vous  secourir des oiseaux opprims, il doit vous
chercher aussi.  Mais quand nous l'aurons trouv, c'est Michel Ardan
qui vous le dit, il ne sera plus question de duel entre vous.

--Entre le prsident Barbicane et moi, rpondit gravement Nicholl, il
y a une rivalit telle, que la mort de l'un de nous...

--Allons donc!  allons donc!  reprit Michel Ardan, de braves gens
comme vous, cela a pu se dtester, mais cela s'estime.  Vous ne vous
battrez pas.

--Je me battrai, monsieur!

--Point.

--Capitaine, dit alors J.-T. Maston avec beaucoup de coeur, je suis
l'ami du prsident, son _alter ego_, un autre lui-mme; si vous voulez
absolument tuer quelqu'un, tirez sur moi, ce sera exactement la mme
chose.

--Monsieur, dit Nicholl en serrant son rifle d'une main convulsive,
ces plaisanteries...

--L'ami Maston ne plaisante pas, rpondit Michel Ardan, et je
comprends son ide de se faire tuer pour l'homme qu'il aime!  Mais ni
lui ni Barbicane ne tomberont sous les balles du capitaine Nicholl,
car j'ai  faire aux deux rivaux une proposition si sduisante qu'ils
s'empresseront de l'accepter.

--Et laquelle?  demanda Nicholl avec une visible incrdulit.

--Patience, rpondit Ardan, je ne puis la communiquer qu'en prsence
de Barbicane.

--Cherchons-le donc, s'cria le capitaine.

Aussitt ces trois hommes se mirent en chemin; le capitaine, aprs
avoir dsarm son rifle, le jeta sur son paule et s'avana d'un pas
saccad, sans mot dire.

Pendant une demi-heure encore, les recherches furent inutiles.  Maston
se sentait pris d'un sinistre pressentiment.  Il observait svrement
Nicholl, se demandant si, la vengeance du capitaine satisfaite, le
malheureux Barbicane, dj frapp d'une balle, ne gisait pas sans vie
au fond de quelque taillis ensanglant.  Michel Ardan semblait avoir
la mme pense, et tous deux interrogeaient dj du regard le
capitaine Nicholl, quand Maston s'arrta soudain.

Le buste immobile d'un homme adoss au pied d'un gigantesque catalpa
apparaissait  vingt pas,  moiti perdu dans les herbes.

C'est lui! fit Maston.

Barbicane ne bougeait pas.  Ardan plongea ses regards dans les yeux du
capitaine, mais celui-ci ne broncha pas.  Ardan fit quelques pas en
criant:

Barbicane!  Barbicane!

Nulle rponse.  Ardan se prcipita vers son ami; mais, au moment o il
allait lui saisir le bras, il s'arrta court en poussant un cri de
surprise.

Barbicane, le crayon  la main, traait des formules et des figures
gomtriques sur un carnet, tandis que son fusil dsarm gisait 
terre.

Absorb dans son travail, le savant, oubliant  son tour son duel et
sa vengeance, n'avait rien vu, rien entendu.

Mais quand Michel Ardan posa sa main sur la sienne, il se leva et le
considra d'un oeil tonn.

Ah!  s'cria-t-il enfin, toi!  ici!  J'ai trouv, mon ami!  J'ai
trouv!

--Quoi?

--Mon moyen!

--Quel moyen?

--Le moyen d'annuler l'effet du contrecoup au dpart du projectile!

--Vraiment?  dit Michel en regardant le capitaine du coin de l'oeil.

--Oui!  de l'eau!  de l'eau simple qui fera ressort...  Ah!  Maston!
s'cria Barbicane, vous aussi!

--Lui-mme, rpondit Michel Ardan, et permets que je te prsente en
mme temps le digne capitaine Nicholl!

--Nicholl!  s'cria Barbicane, qui fut debout en un instant.  Pardon,
capitaine, dit-il, j'avais oubli...  je suis prt...

Michel Ardan intervint sans laisser aux deux ennemis le temps de
s'interpeller.

Parbleu!  dit-il, il est heureux que de braves gens comme vous ne se
soient pas rencontrs plus tt!  Nous aurions maintenant  pleurer
l'un ou l'autre.  Mais, grce  Dieu qui s'en est ml, il n'y a plus
rien  craindre.  Quand on oublie sa haine pour se plonger dans des
problmes de mcanique ou jouer des tours aux araignes, c'est que
cette haine n'est dangereuse pour personne.

Et Michel Ardan raconta au prsident l'histoire du capitaine.

Je vous demande un peu, dit-il en terminant, si deux bons tres comme
vous sont faits pour se casser rciproquement la tte  coups de
carabine?

Il y avait dans cette situation, un peu ridicule, quelque chose de si
inattendu, que Barbicane et Nicholl ne savaient trop quelle contenance
garder l'un vis--vis de l'autre.  Michel Ardan le sentit bien, et il
rsolut de brusquer la rconciliation.

Mes braves amis, dit-il en laissant poindre sur ses lvres son
meilleur sourire, il n'y a jamais eu entre vous qu'un malentendu.  Pas
autre chose.  Eh bien!  pour prouver que tout est fini entre vous, et
puisque vous tes gens  risquer votre peau, acceptez franchement la
proposition que je vais vous faire.

--Parlez, dit Nicholl.

--L'ami Barbicane croit que son projectile ira tout droit  la Lune.

--Oui, certes, rpliqua le prsident.

--Et l'ami Nicholl est persuad qu'il retombera sur la terre.

--J'en suis certain, s'cria le capitaine.

--Bon!  reprit Michel Ardan.  Je n'ai pas la prtention de vous mettre
d'accord; mais je vous dis tout bonnement: Partez avec moi, et venez
voir si nous resterons en route.

--Hein! fit J.-T. Maston stupfait.

Les deux rivaux,  cette proposition subite, avaient lev les yeux
l'un sur l'autre.  Ils s'observaient avec attention.  Barbicane
attendait la rponse du capitaine.  Nicholl guettait les paroles du
prsident.

Eh bien?  fit Michel de son ton le plus engageant.  Puisqu'il n'y a
plus de contrecoup  craindre!

--Accept! s'cria Barbicane.

Mais, si vite qu'il et prononc ce mot, Nicholl l'avait achev en
mme temps que lui.

Hurrah!  bravo!  vivat!  hip!  hip!  hip!  s'cria Michel Ardan en
tendant la main aux deux adversaires.  Et maintenant que l'affaire est
arrange, mes amis, permettez-moi de vous traiter  la franaise.
Allons djeuner.




                                 XXII
                         --------------------
                  LE NOUVEAU CITOYEN DES TATS-UNIS

Ce jour-l toute l'Amrique apprit en mme temps l'affaire du
capitaine Nicholl et du prsident Barbicane, ainsi que son singulier
dnouement.  Le rle jou dans cette rencontre par le chevaleresque
Europen, sa proposition inattendue qui tranchait la difficult,
l'acceptation simultane des deux rivaux, cette conqute du continent
lunaire  laquelle la France et les tats-Unis allaient marcher
d'accord, tout se runit pour accrotre encore la popularit de Michel
Ardan.

On sait avec quelle frnsie les Yankees se passionnent pour un
individu.  Dans un pays o de graves magistrats s'attellent  la
voiture d'une danseuse et la tranent triomphalement, que l'on juge de
la passion dchane par l'audacieux Franais!  Si l'on ne dtela pas
ses chevaux, c'est probablement parce qu'il n'en avait pas, mais
toutes les autres marques d'enthousiasme lui furent prodigues.  Pas
un citoyen qui ne s'unt  lui d'esprit et de coeur!  _Ex pluribus
unum_, suivant la devise des tats-Unis.

A dater de ce jour, Michel Ardan n'eut plus un moment de repos.  Des
dputations venues de tous les coins de l'Union le harcelrent sans
fin ni trve.  Il dut les recevoir bon gr mal gr.  Ce qu'il serra de
mains, ce qu'il tutoya de gens ne peut se compter; il fut bientt sur
les dents; sa voix, enroue dans des speechs innombrables, ne
s'chappait plus de ses lvres qu'en sons inintelligibles, et il
faillit gagner une gastro-entrite  la suite des toasts qu'il dut
porter  tous les comts de l'Union.  Ce succs et gris un autre ds
le premier jour, mais lui sut se contenir dans une demi-brit
spirituelle et charmante.

Parmi les dputations de toute espce qui l'assaillirent, celle des
lunatiques n'eut garde d'oublier ce qu'elle devait au futur
conqurant de la Lune.  Un jour, quelques-uns de ces pauvres gens,
assez nombreux en Amrique, vinrent le trouver et demandrent 
retourner avec lui dans leur pays natal.  Certains d'entre eux
prtendaient parler le slnite et voulurent l'apprendre  Michel
Ardan.  Celui-ci se prta de bon coeur  leur innocente manie et se
chargea de commissions pour leurs amis de la Lune.

Singulire folie!  dit-il  Barbicane aprs les avoir congdis, et
folie qui frappe souvent les vives intelligences.  Un de nos plus
illustres savants, Arago, me disait que beaucoup de gens trs sages et
trs rservs dans leurs conceptions se laissaient aller  une grande
exaltation,  d'incroyables singularits, toutes les fois que la Lune
les occupait.  Tu ne crois pas  l'influence de la Lune sur les
maladies?

--Peu, rpondit le prsident du Gun-Club.

--Je n'y crois pas non plus, et cependant l'histoire a enregistr des
faits au moins tonnants.  Ainsi, en 1693, pendant une pidmie, les
personnes prirent en plus grand nombre le 21 janvier, au moment d'une
clipse.  Le clbre Bacon s'vanouissait pendant les clipses de la
Lune et ne revenait  la vie qu'aprs l'entire mersion de l'astre.
Le roi Charles VI retomba six fois en dmence pendant l'anne 1399,
soit  la nouvelle, soit  la pleine Lune.  Des mdecins ont class le
mal caduc parmi ceux qui suivent les phases de la Lune.  Les maladies
nerveuses ont paru subir souvent son influence.  Mead parle d'un
enfant qui entrait en convulsions quand la Lune entrait en opposition.
Gall avait remarqu que l'exaltation des personnes faibles
s'accroissait deux fois par mois, aux poques de la nouvelle et de la
pleine Lune.  Enfin il y a encore mille observations de ce genre sur
les vertiges, les fivres malignes, les somnambulismes, tendant 
prouver que l'astre des nuits a une mystrieuse influence sur les
maladies terrestres.

--Mais comment?  pourquoi?  demanda Barbicane.

--Pourquoi?  rpondit Ardan.  Ma foi, je te ferai la mme rponse
qu'Arago rptait dix-neuf sicles aprs Plutarque: C'est peut-tre
parce que a n'est pas vrai!

Au milieu de son triomphe, Michel Ardan ne put chapper  aucune des
corves inhrentes  l'tat d'homme clbre.  Les entrepreneurs de
succs voulurent l'exhiber.  Barnum lui offrit un million pour le
promener de ville en ville dans tous les tats-Unis et le montrer
comme un animal curieux.  Michel Ardan le traita de cornac et l'envoya
promener lui-mme.

Cependant, s'il refusa de satisfaire ainsi la curiosit publique, ses
portraits, du moins, coururent le monde entier et occuprent la place
d'honneur dans les albums; on en fit des preuves de toutes
dimensions, depuis la grandeur naturelle jusqu'aux rductions
microscopiques des timbres-poste.  Chacun pouvait possder son hros
dans toutes les poses imaginables, en tte, en buste, en pied, de
face, de profil, de trois quarts, de dos.  On en tira plus de quinze
cent mille exemplaires, et il avait l une belle occasion de se
dbiter en reliques, mais il n'en profita pas.  Rien qu' vendre ses
cheveux un dollar la pice, il lui en restait assez pour faire
fortune!

Pour tout dire, cette popularit ne lui dplaisait pas.  Au contraire.
Il se mettait  la disposition du public et correspondait avec
l'univers entier.  On rptait ses bons mots, on les propageait,
surtout ceux qu'il ne faisait pas.  On lui en prtait, suivant
l'habitude, car il tait riche de ce ct.

Non seulement il eut pour lui les hommes, mais aussi les femmes.  Quel
nombre infini de beaux mariages il aurait faits, pour peu que la
fantaisie l'et pris de se fixer!  Les vieilles misses surtout,
celles qui depuis quarante ans schaient sur pied, rvaient nuit et
jour devant ses photographies.

Il est certain qu'il et trouv des compagnes par centaines, mme s'il
leur avait impos la condition de le suivre dans les airs.  Les femmes
sont intrpides quand elles n'ont pas peur de tout.  Mais son
intention n'tait pas de faire souche sur le continent lunaire, et d'y
transplanter une race croise de Franais et d'Amricains.  Il refusa
donc.

Aller jouer l-haut, disait-il, le rle d'Adam avec une fille d've,
merci!  Je n'aurais qu' rencontrer des serpents!...

Ds qu'il put se soustraire enfin aux joies trop rptes du triomphe,
il alla, suivi de ses amis, faire une visite  la Columbiad.  Il lui
devait bien cela.  Du reste, il tait devenu trs fort en balistique,
depuis qu'il vivait avec Barbicane, J.-T. Maston et _tutti quanti_.
Son plus grand plaisir consistait  rpter  ces braves artilleurs
qu'ils n'taient que des meurtriers aimables et savants.  Il ne
tarissait pas en plaisanteries  cet gard.  Le jour o il visita la
Columbiad, il l'admira fort et descendit jusqu'au fond de l'me de ce
gigantesque mortier qui devait bientt le lancer vers l'astre des
nuits.

Au moins, dit-il, ce canon-l ne fera de mal  personne, ce qui est
dj assez tonnant de la part d'un canon.  Mais quant  vos engins
qui dtruisent, qui incendient, qui brisent, qui tuent, ne m'en parlez
pas, et surtout ne venez jamais me dire qu'ils ont une me, je ne
vous croirais pas!

Il faut rapporter ici une proposition relative  J.-T. Maston.  Quand
le secrtaire du Gun-Club entendit Barbicane et Nicholl accepter la
proposition de Michel Ardan, il rsolut de se joindre  eux et de
faire la partie  quatre.  Un jour il demanda  tre du voyage.
Barbicane, dsol de refuser, lui fit comprendre que le projectile ne
pouvait emporter un aussi grand nombre de passagers.  J.-T. Maston,
dsespr, alla trouver Michel Ardan, qui l'invita  se rsigner et
fit valoir des arguments _ad hominem_.

Vois-tu, mon vieux Maston, lui dit-il, il ne faut pas prendre mes
paroles en mauvaise part; mais vraiment l, entre nous, tu es trop
incomplet pour te prsenter dans la Lune!

--Incomplet!  s'cria le vaillant invalide.

--Oui!  mon brave ami!  Songe au cas o nous rencontrerions des
habitants l-haut.  Voudrais-tu donc leur donner une aussi triste ide
de ce qui se passe ici-bas, leur apprendre ce que c'est que la guerre,
leur montrer qu'on emploie le meilleur de son temps  se dvorer,  se
manger,  se casser bras et jambes, et cela sur un globe qui pourrait
nourrir cent milliards d'habitants, et o il y en a douze cents
millions  peine?  Allons donc, mon digne ami, tu nous ferais mettre 
la porte!

--Mais si vous arrivez en morceaux, rpliqua J.-T. Maston, vous serez
aussi incomplets que moi!

--Sans doute, rpondit Michel Ardan, mais nous n'arriverons pas en
morceaux!

En effet, une exprience prparatoire, tente le 18 octobre, avait
donn les meilleurs rsultats et fait concevoir les plus lgitimes
esprances.  Barbicane, dsirant se rendre compte de l'effet de
contrecoup au moment du dpart d'un projectile, fit venir un mortier
de trente-deux pouces (-- 0.75 cm) de l'arsenal de Pensacola.  On
l'installa sur le rivage de la rade d'Hillisboro, afin que la bombe
retombt dans la mer et que sa chute ft amortie.  Il ne s'agissait
que d'exprimenter la secousse au dpart et non le choc  l'arrive.
Un projectile creux fut prpar avec le plus grand soin pour cette
curieuse exprience.  Un pais capitonnage, appliqu sur un rseau de
ressorts faits du meilleur acier, doublait ses parois intrieures.
C'tait un vritable nid soigneusement ouat.

Quel dommage de ne pouvoir y prendre place! disait J.-T. Maston en
regrettant que sa taille ne lui permt pas de tenter l'aventure.

Dans cette charmante bombe, qui se fermait au moyen d'un couvercle 
vis, on introduisit d'abord un gros chat, puis un cureuil appartenant
au secrtaire perptuel du Gun-Club, et auquel J.-T. Maston tenait
particulirement.  Mais on voulait savoir comment ce petit animal, peu
sujet au vertige, supporterait ce voyage exprimental.

Le mortier fut charg avec cent soixante livres de poudre et la bombe
place dans la pice.  On fit feu.

Aussitt le projectile s'enleva avec rapidit, dcrivit
majestueusement sa parabole, atteignit une hauteur de mille pieds
environ, et par une courbe gracieuse alla s'abmer au milieu des
flots.

Sans perdre un instant, une embarcation se dirigea vers le lieu de sa
chute; des plongeurs habiles se prcipitrent sous les eaux, et
attachrent des cbles aux oreillettes de la bombe, qui fut rapidement
hisse  bord.  Cinq minutes ne s'taient pas coules entre le moment
o les animaux furent enferms et le moment o l'on dvissa le
couvercle de leur prison.

Ardan, Barbicane, Maston, Nicholl se trouvaient sur l'embarcation, et
ils assistrent  l'opration avec un sentiment d'intrt facile 
comprendre.  A peine la bombe fut-elle ouverte, que le chat s'lana
au-dehors, un peu froiss, mais plein de vie, et sans avoir l'air de
revenir d'une expdition arienne.  Mais d'cureuil point.  On chercha.
Nulle trace.  Il fallut bien alors reconnatre la vrit.  Le chat
avait mang son compagnon de voyage.

J.-T. Maston fut trs attrist de la perte de son pauvre cureuil, et
se proposa de l'inscrire au martyrologe de la science.

Quoi qu'il en soit, aprs cette exprience, toute hsitation, toute
crainte disparurent; d'ailleurs les plans de Barbicane devaient encore
perfectionner le projectile et anantir presque entirement les effets
de contrecoup.  Il n'y avait donc plus qu' partir.

Deux jours plus tard, Michel Ardan reut un message du prsident de
l'Union, honneur auquel il se montra particulirement sensible.

A l'exemple de son chevaleresque compatriote le marquis de la Fayette,
le gouvernement lui dcernait le titre de citoyen des tats-Unis
d'Amrique.




                                XXIII
                         --------------------
                         LE WAGON-PROJECTILE

Aprs l'achvement de la clbre Columbiad, l'intrt public se rejeta
immdiatement sur le projectile, ce nouveau vhicule destin 
transporter  travers l'espace les trois hardis aventuriers.  Personne
n'avait oubli que, par sa dpche du 30 septembre, Michel Ardan
demandait une modification aux plans arrts par les membres du
Comit.

Le prsident Barbicane pensait alors avec raison que la forme du
projectile importait peu, car, aprs avoir travers l'atmosphre en
quelques secondes, son parcours devait s'effectuer dans le vide
absolu.  Le Comit avait donc adopt la forme ronde, afin que le
boulet pt tourner sur lui-mme et se comporter  sa fantaisie.  Mais,
ds l'instant qu'on le transformait en vhicule, c'tait une autre
affaire.  Michel Ardan ne se souciait pas de voyager  la faon des
cureuils; il voulait monter la tte en haut, les pieds en bas, ayant
autant de dignit que dans la nacelle d'un ballon, plus vite sans
doute, mais sans se livrer  une succession de cabrioles peu
convenables.

De nouveaux plans furent donc envoys  la maison Breadwill and Co.
d'Albany, avec recommandation de les excuter sans retard.  Le
projectile, ainsi modifi, fut fondu le 2 novembre et expdi
immdiatement  Stone's-Hill par les railways de l'Est.  Le 10, il
arriva sans accident au lieu de sa destination.  Michel Ardan,
Barbicane et Nicholl attendaient avec la plus vive impatience ce
wagon-projectile dans lequel ils devaient prendre passage pour voler
 la dcouverte d'un nouveau monde.

Il faut en convenir, c'tait une magnifique pice de mtal, un produit
mtallurgique qui faisait le plus grand honneur au gnie industriel
des Amricains.  On venait d'obtenir pour la premire fois l'aluminium
en masse aussi considrable, ce qui pouvait tre justement regard
comme un rsultat prodigieux.  Ce prcieux projectile tincelait aux
rayons du Soleil.  A le voir avec ses formes imposantes et coiff de
son chapeau conique, on l'et pris volontiers pour une de ces paisses
tourelles en faon de poivrires, que les architectes du Moyen Age
suspendaient  l'angle des chteaux forts.  Il ne lui manquait que des
meurtrires et une girouette.

Je m'attends, s'criait Michel Ardan,  ce qu'il en sorte un homme
d'armes portant la haquebutte et le corselet d'acier.  Nous serons
l-dedans comme des seigneurs fodaux, et, avec un peu d'artillerie,
on y tiendrait tte  toutes les armes slnites, si toutefois il y
en a dans la Lune!

--Ainsi le vhicule te plat?  demanda Barbicane  son ami.

--Oui!  oui!  sans doute, rpondit Michel Ardan qui l'examinait en
artiste.  Je regrette seulement que ses formes ne soient pas plus
effiles, son cne plus gracieux; on aurait d le terminer par une
touffe d'ornements en mtal guilloch, avec une chimre, par exemple,
une gargouille, une salamandre sortant du feu les ailes dployes et
la gueule ouverte...

--A quoi bon?  dit Barbicane, dont l'esprit positif tait peu sensible
aux beauts de l'art.

--A quoi bon, ami Barbicane!  Hlas!  puisque tu me le demandes, je
crains bien que tu ne le comprennes jamais!

--Dis toujours, mon brave compagnon.

--Eh bien!  suivant moi, il faut toujours mettre un peu d'art dans ce
que l'on fait, cela vaut mieux.  Connais-tu une pice indienne qu'on
appelle _Le Chariot de l'Enfant_?

--Pas mme de nom, rpondit Barbicane.

--Cela ne m'tonne pas, reprit Michel Ardan.  Apprends donc que, dans
cette pice, il y a un voleur qui, au moment de percer le mur d'une
maison, se demande s'il donnera  son trou la forme d'une lyre, d'une
fleur, d'un oiseau ou d'une amphore.  Eh bien!  dis-moi, ami
Barbicane, si  cette poque tu avais t membre du jury, est-ce que
tu aurais condamn ce voleur-l?

--Sans hsiter, rpondit le prsident du Gun-Club, et avec la
circonstance aggravante d'effraction.

--Et moi je l'aurais acquitt, ami Barbicane!  Voil pourquoi tu ne
pourras jamais me comprendre!

--Je n'essaierai mme pas, mon vaillant artiste.

--Mais au moins, reprit Michel Ardan, puisque l'extrieur de notre
wagon-projectile laisse  dsirer, on me permettra de le meubler  mon
aise, et avec tout le luxe qui convient  des ambassadeurs de la
Terre!

--A cet gard, mon brave Michel, rpondit Barbicane, tu agiras  ta
fantaisie, et nous te laisserons faire  ta guise.

Mais, avant de passer  l'agrable, le prsident du Gun-Club avait
song  l'utile, et les moyens invents par lui pour amoindrir les
effets du contrecoup furent appliqus avec une intelligence parfaite.

Barbicane s'tait dit, non sans raison, que nul ressort ne serait
assez puissant pour amortir le choc, et, pendant sa fameuse promenade
dans le bois de Skersnaw, il avait fini par rsoudre cette grande
difficult d'une ingnieuse faon.  C'est  l'eau qu'il comptait
demander de lui rendre ce service signal.  Voici comment.

Le projectile devait tre rempli  la hauteur de trois pieds d'une
couche d'eau destine  supporter un disque en bois parfaitement
tanche, qui glissait  frottement sur les parois intrieures du
projectile.  C'est sur ce vritable radeau que les voyageurs prenaient
place.  Quant  la masse liquide, elle tait divise par des cloisons
horizontales que le choc au dpart devait briser successivement.
Alors chaque nappe d'eau, de la plus basse  la plus haute,
s'chappant par des tuyaux de dgagement vers la partie suprieure du
projectile, arrivait ainsi  faire ressort, et le disque, muni
lui-mme de tampons extrmement puissants, ne pouvait heurter le culot
infrieur qu'aprs l'crasement successif des diverses cloisons.  Sans
doute les voyageurs prouveraient encore un contrecoup violent aprs
le complet chappement de la masse liquide, mais le premier choc
devait tre presque entirement amorti par ce ressort d'une grande
puissance.

Il est vrai que trois pieds d'eau sur une surface de cinquante-quatre
pieds carrs devaient peser prs de onze mille cinq cents livres; mais
la dtente des gaz accumuls dans la Columbiad suffirait, suivant
Barbicane,  vaincre cet accroissement de poids; d'ailleurs le choc
devait chasser toute cette eau en moins d'une seconde, et le
projectile reprendrait promptement sa pesanteur normale.

Voil ce qu'avait imagin le prsident du Gun-Club et de quelle faon
il pensait avoir rsolu la grave question du contrecoup.  Du reste, ce
travail, intelligemment compris par les ingnieurs de la maison
Breadwill, fut merveilleusement excut; l'effet une fois produit et
l'eau chasse au-dehors, les voyageurs pouvaient se dbarrasser
facilement des cloisons brises et dmonter le disque mobile qui les
supportait au moment du dpart.

Quant aux parois suprieures du projectile, elles taient revtues
d'un pais capitonnage de cuir, appliqu sur des spirales du meilleur
acier, qui avaient la souplesse des ressorts de montre.  Les tuyaux
d'chappement dissimuls sous ce capitonnage ne laissaient pas mme
souponner leur existence.

Ainsi donc toutes les prcautions imaginables pour amortir le premier
choc avaient t prises, et pour se laisser craser, disait Michel
Ardan, il faudrait tre de bien mauvaise composition.

Le projectile mesurait neuf pieds de large extrieurement sur douze
pieds de haut.  Afin de ne pas dpasser le poids assign, on avait un
peu diminu l'paisseur de ses parois et renforc sa partie
infrieure, qui devait supporter toute la violence des gaz dvelopps
par la dflagration du pyroxyle.  Il en est ainsi, d'ailleurs, dans
les bombes et les obus cylindro-coniques, dont le culot est toujours
plus pais.

On pntrait dans cette tour de mtal par une troite ouverture
mnage sur les parois du cne, et semblable  ces trous d'homme des
chaudires  vapeur.  Elle se fermait hermtiquement au moyen d'une
plaque d'aluminium, retenue  l'intrieur par de puissantes vis de
pression.  Les voyageurs pourraient donc sortir  volont de leur
prison mobile, ds qu'ils auraient atteint l'astre des nuits.

Mais il ne suffisait pas d'aller, il fallait voir en route.  Rien ne
fut plus facile.  En effet, sous le capitonnage se trouvaient quatre
hublots de verre lenticulaire d'une forte paisseur, deux percs dans
la paroi circulaire du projectile; un troisime  sa partie infrieure
et un quatrime dans son chapeau conique.  Les voyageurs seraient donc
 mme d'observer, pendant leur parcours, la Terre qu'ils
abandonnaient, la Lune dont ils s'approchaient et les espaces
constells du ciel.  Seulement, ces hublots taient protgs contre
les chocs du dpart par des plaques solidement encastres, qu'il tait
facile de rejeter au-dehors en dvissant des crous intrieurs.  De
cette faon, l'air contenu dans le projectile ne pouvait pas
s'chapper, et les observations devenaient possibles.

Tous ces mcanismes, admirablement tablis, fonctionnaient avec la
plus grande facilit, et les ingnieurs ne s'taient pas montrs moins
intelligents dans les amnagements du wagon-projectile.

Des rcipients solidement assujettis taient destins  contenir l'eau
et les vivres ncessaires aux trois voyageurs; ceux-ci pouvaient mme
se procurer le feu et la lumire au moyen de gaz emmagasin dans un
rcipient spcial sous une pression de plusieurs atmosphres.  Il
suffisait de tourner un robinet, et pendant six jours ce gaz devait
clairer et chauffer ce confortable vhicule.  On le voit, rien ne
manquait des choses essentielles  la vie et mme au bien-tre.  De
plus, grce aux instincts de Michel Ardan, l'agrable vint se joindre
 l'utile sous la forme d'objets d'art; il et fait de son projectile
un vritable atelier d'artiste, si l'espace ne lui et pas manqu.  Du
reste, on se tromperait en supposant que trois personnes dussent se
trouver  l'troit dans cette tour de mtal.  Elle avait une surface
de cinquante-quatre pieds carrs  peu prs sur dix pieds de hauteur,
ce qui permettait  ses htes une certaine libert de mouvement.  Ils
n'eussent pas t aussi  leur aise dans le plus confortable wagon des
tats-Unis.

La question des vivres et de l'clairage tant rsolue, restait la
question de l'air.  Il tait vident que l'air enferm dans le
projectile ne suffirait pas pendant quatre jours  la respiration des
voyageurs; chaque homme, en effet, consomme dans une heure environ
tout l'oxygne contenu dans cent litres d'air.  Barbicane, ses deux
compagnons, et deux chiens qu'il comptait emmener, devaient consommer,
par vingt-quatre heures, deux mille quatre cents litres d'oxygne, ou,
en poids,  peu prs sept livres.  Il fallait donc renouveler l'air du
projectile.  Comment?  Par un procd bien simple, celui de MM.
Reiset et Regnault, indiqu par Michel Ardan pendant la discussion du
meeting.

On sait que l'air se compose principalement de vingt et une parties
d'oxygne et de soixante-dix-neuf parties d'azote.  Or, que se
passe-t-il dans l'acte de la respiration?  Un phnomne fort simple.
L'homme absorbe l'oxygne de l'air, minemment propre  entretenir la
vie, et rejette l'azote intact.  L'air expir a perdu prs de cinq
pour cent de son oxygne et contient alors un volume  peu prs gal
d'acide carbonique, produit dfinitif de la combustion des lments du
sang par l'oxygne inspir.  Il arrive donc que dans un milieu clos,
et aprs un certain temps, tout l'oxygne de l'air est remplac par
l'acide carbonique, gaz essentiellement dltre.

La question se rduisait ds lors  ceci: l'azote s'tant conserv
intact, 1 refaire l'oxygne absorb; 2 dtruire l'acide carbonique
expir.  Rien de plus facile au moyen du chlorate de potasse et de la
potasse caustique.

Le chlorate de potasse est un sel qui se prsente sous la forme de
paillettes blanches; lorsqu'on le porte  une temprature suprieure 
quatre cents degrs, il se transforme en chlorure de potassium, et
l'oxygne qu'il contient se dgage entirement.  Or, dix-huit livres
de chlorate de potasse rendent sept livres d'oxygne, c'est--dire la
quantit ncessaire aux voyageurs pendant vingt-quatre heures.  Voil
pour refaire l'oxygne.

Quant  la potasse caustique, c'est une matire trs avide de l'acide
carbonique ml  l'air, et il suffit de l'agiter pour qu'elle s'en
empare et forme du bicarbonate de potasse.  Voil pour absorber
l'acide carbonique.

En combinant ces deux moyens, on tait certain de rendre  l'air vici
toutes ses qualits vivifiantes.  C'est ce que les deux chimistes, MM.
Reiset et Regnault, avaient expriment avec succs.  Mais, il faut le
dire, l'exprience avait eu lieu jusqu'alors _in anima vili_.  Quelle
que ft sa prcision scientifique, on ignorait absolument comment des
hommes la supporteraient.

Telle fut l'observation faite  la sance o se traita cette grave
question.  Michel Ardan ne voulait pas mettre en doute la possibilit
de vivre au moyen de cet air factice, et il offrit d'en faire l'essai
avant le dpart.  Mais l'honneur de tenter cette preuve fut rclam
nergiquement par J.-T. Maston.

Puisque je ne pars pas, dit ce brave artilleur, c'est bien le moins
que j'habite le projectile pendant une huitaine de jours.

Il y aurait eu mauvaise grce  lui refuser.  On se rendit  ses
voeux.  Une quantit suffisante de chlorate de potasse et de potasse
caustique fut mise  sa disposition avec des vivres pour huit jours;
puis, ayant serr la main de ses amis, le 12 novembre,  six heures du
matin, aprs avoir expressment recommand de ne pas ouvrir sa prison
avant le 20,  six heures du soir, il se glissa dans le projectile,
dont la plaque fut hermtiquement ferme.  Que se passa-t-il pendant
cette huitaine?  Impossible de s'en rendre compte.  L'paisseur des
parois du projectile empchait tout bruit intrieur d'arriver
au-dehors.

Le 20 novembre,  six heures prcises, la plaque fut retire; les amis
de J.-T. Maston ne laissaient pas d'tre un peu inquiets.  Mais ils
furent promptement rassurs en entendant une voix joyeuse qui poussait
un hurrah formidable.

Bientt le secrtaire du Gun-Club apparut au sommet du cne dans une
attitude triomphante.  Il avait engraiss!




                                 XXIV
                         --------------------
                 LE TLESCOPE DES MONTAGNES ROCHEUSES

Le 20 octobre de l'anne prcdente, aprs la souscription close, le
prsident du Gun-Club avait crdit l'Observatoire de Cambridge des
sommes ncessaires  la construction d'un vaste instrument d'optique.
Cet appareil, lunette ou tlescope, devait tre assez puissant pour
rendre visible  la surface de la Lune un objet ayant au plus neuf
pieds de largeur.

Il y a une diffrence importante entre la lunette et le tlescope; il
est bon de la rappeler ici.  La lunette se compose d'un tube qui porte
 son extrmit suprieure une lentille convexe appele objectif, et 
son extrmit infrieure une seconde lentille nomme oculaire, 
laquelle s'applique l'oeil de l'observateur.  Les rayons manant de
l'objet lumineux traversent la premire lentille et vont, par
rfraction, former une image renverse  son foyer [C'est le point o
les rayons lumineux se runissent aprs avoir t rfracts.].  Cette
image, on l'observe avec l'oculaire, qui la grossit exactement comme
ferait une loupe.  Le tube de la lunette est donc ferm  chaque
extrmit par l'objectif et l'oculaire.

Au contraire, le tube du tlescope est ouvert  son extrmit
suprieure.  Les rayons partis de l'objet observ y pntrent
librement et vont frapper un miroir mtallique concave, c'est--dire
convergent.  De l ces rayons rflchis rencontrent un petit miroir
qui les renvoie  l'oculaire, dispos de faon  grossir l'image
produite.

Ainsi, dans les lunettes, la rfraction joue le rle principal, et
dans les tlescopes, la rflexion.  De l le nom de rfracteurs donn
aux premires, et celui de rflecteurs attribu aux seconds.  Toute la
difficult d'excution de ces appareils d'optique gt dans la
confection des objectifs, qu'ils soient faits de lentilles ou de
miroirs mtalliques.

Cependant,  l'poque o le Gun-Club tenta sa grande exprience, ces
instruments taient singulirement perfectionns et donnaient des
rsultats magnifiques.  Le temps tait loin o Galile observa les
astres avec sa pauvre lunette qui grossissait sept fois au plus.
Depuis le XVIe sicle, les appareils d'optique s'largirent et
s'allongrent dans des proportions considrables, et ils permirent de
jauger les espaces stellaires  une profondeur inconnue jusqu'alors.
Parmi les instruments rfracteurs fonctionnant  cette poque, on
citait la lunette de l'Observatoire de Poulkowa, en Russie, dont
l'objectif mesure quinze pouces (-- 38 centimtres de largeur [Elle a
cot 80,000 roubles (320,000 francs).]), la lunette de l'opticien
franais Lerebours, pourvue d'un objectif gal au prcdent, et enfin
la lunette de l'Observatoire de Cambridge, munie d'un objectif qui a
dix-neuf pouces de diamtre (48 cm).

Parmi les tlescopes, on en connaissait deux d'une puissance
remarquable et de dimension gigantesque.  Le premier, construit par
Herschell, tait long de trente-six pieds et possdait un miroir large
de quatre pieds et demi; il permettait d'obtenir des grossissements de
six mille fois.  Le second s'levait en Irlande,  Birrcastle, dans le
parc de Parsonstown, et appartenait  Lord Rosse.  La longueur de son
tube tait de quarante-huit pieds, la largeur de son miroir de six
pieds (-- 1.93 m [On entend souvent parler de lunettes ayant une
longueur bien plus considrable; une, entre autres, de 300 pieds de
foyer, fut tablie par les soins de Dominique Cassini  l'Observatoire
de Paris; mais il faut savoir que ces lunettes n'avaient pas de tube.
L'objectif tait suspendu en l'air au moyen de mts, et l'observateur,
tenant son oculaire  la main, venait se placer au foyer de l'objectif
le plus exactement possible.  On comprend combien ces instruments
taient d'un emploi peu ais et la difficult qu'il y avait de centrer
deux lentilles places dans ces conditions.]); il grossissait six
mille quatre cents fois, et il avait fallu btir une immense
construction en maonnerie pour disposer les appareils ncessaires 
la manoeuvre de l'instrument, qui pesait vingt-huit mille livres.

Mais, on le voit, malgr ces dimensions colossales, les grossissements
obtenus ne dpassaient pas six mille fois en nombres ronds; or, un
grossissement de six mille fois ne ramne la Lune qu' trente-neuf
milles (-- 16 lieues), et il laisse seulement apercevoir les objets
ayant soixante pieds de diamtre,  moins que ces objets ne soient
trs allongs.

Or, dans l'espce, il s'agissait d'un projectile large de neuf pieds
et long de quinze; il fallait donc ramener la Lune  cinq milles (-- 2
lieues) au moins, et, pour cela, produire des grossissements de
quarante-huit mille fois.

Telle tait la question pose  l'Observatoire de Cambridge.  Il ne
devait pas tre arrt par les difficults financires; restaient donc
les difficults matrielles.

Et d'abord il fallut opter entre les tlescopes et les lunettes.  Les
lunettes prsentent des avantages sur les tlescopes.  A galit
d'objectifs, elles permettent d'obtenir des grossissements plus
considrables, parce que les rayons lumineux qui traversent les
lentilles perdent moins par l'absorption que par la rflexion sur le
miroir mtallique des tlescopes.  Mais l'paisseur que l'on peut
donner  une lentille est limite, car, trop paisse, elle ne laisse
plus passer les rayons lumineux.  En outre, la construction de ces
vastes lentilles est excessivement difficile et demande un temps
considrable, qui se mesure par annes.

Donc, bien que les images fussent mieux claires dans les lunettes,
avantage inapprciable quand il s'agit d'observer la Lune, dont la
lumire est simplement rflchie, on se dcida  employer le
tlescope, qui est d'une excution plus prompte et permet d'obtenir de
plus forts grossissements.  Seulement, comme les rayons lumineux
perdent une grande partie de leur intensit en traversant
l'atmosphre, le Gun-Club rsolut d'tablir l'instrument sur l'une des
plus hautes montagnes de l'Union, ce qui diminuerait l'paisseur des
couches ariennes.

Dans les tlescopes, on l'a vu, l'oculaire, c'est--dire la loupe
place  l'oeil de l'observateur, produit le grossissement, et
l'objectif qui supporte les plus forts grossissements est celui dont
le diamtre est le plus considrable et la distance focale plus
grande.  Pour grossir quarante-huit mille fois, il fallait dpasser
singulirement en grandeur les objectifs d'Herschell et de Lord Rosse.
L tait la difficult, car la fonte de ces miroirs est une opration
trs dlicate.

Heureusement, quelques annes auparavant, un savant de l'Institut de
France, Lon Foucault, venait d'inventer un procd qui rendait trs
facile et trs prompt le polissage des objectifs, en remplaant le
miroir mtallique par des miroirs argents.  Il suffisait de couler un
morceau de verre de la grandeur voulue et de le mtalliser ensuite
avec un sel d'argent.  Ce fut ce procd, dont les rsultats sont
excellents, qui fut suivi pour la fabrication de l'objectif.

De plus, on le disposa suivant la mthode imagine par Herschell pour
ses tlescopes. Dans le grand appareil de l'astronome de Slough, l'image
des objets, rflchie par le miroir inclin au fond du tube, venait se
former  son autre extrmit o se trouvait situ l'oculaire. Ainsi
l'observateur, au lieu d'tre plac  la partie infrieure du tube, se
hissait  sa partie suprieure, et l, muni de sa loupe, il plongeait
dans l'norme cylindre. Cette combinaison avait l'avantage de supprimer
le petit miroir destin  renvoyer l'image  l'oculaire. Celle-ci ne
subissait plus qu'une rflexion au lieu de deux. Donc il y avait un
moins grand nombre de rayons lumineux teints. Donc l'image tait moins
affaiblie. Donc, enfin, on obtenait plus de clart, avantage prcieux
dans l'observation qui devait tre faite [Ces rflecteurs sont nomms
front view telescope.].

Ces rsolutions prises, les travaux commencrent.  D'aprs les calculs
du bureau de l'Observatoire de Cambridge, le tube du nouveau
rflecteur devait avoir deux cent quatre-vingts pieds de longueur, et
son miroir seize pieds de diamtre.  Quelque colossal que ft un
pareil instrument, il n'tait pas comparable  ce tlescope long de
dix mille pieds (-- 3 kilomtres et demi) que l'astronome Hooke
proposait de construire il y a quelques annes.  Nanmoins
l'tablissement d'un semblable appareil prsentait de grandes
difficults.

Quant  la question d'emplacement, elle fut promptement rsolue.  Il
s'agissait de choisir une haute montagne, et les hautes montagnes ne
sont pas nombreuses dans les tats.

En effet, le systme orographique de ce grand pays se rduit  deux
chanes de moyenne hauteur, entre lesquelles coule ce magnifique
Mississippi que les Amricains appelleraient le roi des fleuves,
s'ils admettaient une royaut quelconque.

A l'est, ce sont les Appalaches, dont le plus haut sommet, dans le
New-Hampshire, ne dpasse pas cinq mille six cents pieds, ce qui est
fort modeste.

A l'ouest, au contraire, on rencontre les montagnes Rocheuses, immense
chane qui commence au dtroit de Magellan, suit la cte occidentale
de l'Amrique du Sud sous le nom d'Andes ou de Cordillres, franchit
l'isthme de Panama et court  travers l'Amrique du Nord jusqu'aux
rivages de la mer polaire.

Ces montagnes ne sont pas trs leves, et les Alpes ou l'Himalaya les
regarderaient avec un suprme ddain du haut de leur grandeur.  En
effet, leur plus haut sommet n'a que dix mille sept cent un pieds,
tandis que le mont Blanc en mesure quatorze mille quatre cent
trente-neuf, et le Kintschindjinga [La plus haute cime de l'Himalaya.]
vingt-six mille sept cent soixante-seize au-dessus du niveau de la
mer.

Mais, puisque le Gun-Club tenait  ce que le tlescope, aussi bien que
la Columbiad, ft tabli dans les tats de l'Union, il fallut se
contenter des montagnes Rocheuses, et tout le matriel ncessaire fut
dirig sur le sommet de Lon's-Peak, dans le territoire du Missouri.

Dire les difficults de tout genre que les ingnieurs amricains
eurent  vaincre, les prodiges d'audace et d'habilet qu'ils
accomplirent, la plume ou la parole ne le pourrait pas.  Ce fut un
vritable tour de force.  Il fallut monter des pierres normes, de
lourdes pices forges, des cornires d'un poids considrable, les
vastes morceaux du cylindre, l'objectif pesant lui seul prs de trente
mille livres, au-dessus de la limite des neiges perptuelles,  plus
de dix mille pieds de hauteur, aprs avoir franchi des prairies
dsertes, des forts impntrables, des rapides effrayants, loin des
centres de populations, au milieu de rgions sauvages dans lesquelles
chaque dtail de l'existence devenait un problme presque insoluble.
Et nanmoins, ces mille obstacles, le gnie des Amricains en
triompha.  Moins d'un an aprs le commencement des travaux, dans les
derniers jours du mois de septembre, le gigantesque rflecteur
dressait dans les airs son tube de deux cent quatre-vingts pieds.  Il
tait suspendu  une norme charpente en fer; un mcanisme ingnieux
permettait de le manoeuvrer facilement vers tous les points du ciel et
de suivre les astres d'un horizon  l'autre pendant leur marche 
travers l'espace.

Il avait cot plus de quatre cent mille dollars [Un million six cent
mille francs.].  La premire fois qu'il fut braqu sur la Lune, les
observateurs prouvrent une motion  la fois curieuse et inquite.
Qu'allaient-ils dcouvrir dans le champ de ce tlescope qui
grossissait quarante-huit mille fois les objets observs?  Des
populations, des troupeaux d'animaux lunaires, des villes, des lacs,
des ocans?  Non, rien que la science ne connt dj, et sur tous les
points de son disque la nature volcanique de la Lune put tre
dtermine avec une prcision absolue.

Mais le tlescope des montagnes Rocheuses, avant de servir au
Gun-Club, rendit d'immenses services  l'astronomie.  Grce  sa
puissance de pntration, les profondeurs du ciel furent sondes
jusqu'aux dernires limites, le diamtre apparent d'un grand nombre
d'toiles put tre rigoureusement mesur, et M. Clarke, du bureau de
Cambridge, dcomposa le _crab nebula_ [Nbuleuse qui apparat sous la
forme d'une crevisse.] du Taureau, que le rflecteur de Lord Rosse
n'avait jamais pu rduire.




                                 XXV
                         --------------------
                           DERNIERS DTAILS

On tait au 22 novembre.  Le dpart suprme devait avoir lieu dix
jours plus tard.  Une seule opration restait encore  mener  bonne
fin, opration dlicate, prilleuse, exigeant des prcautions
infinies, et contre le succs de laquelle le capitaine Nicholl avait
engag son troisime pari.  Il s'agissait, en effet, de charger la
Columbiad et d'y introduire les quatre cent mille livres de
fulmi-coton.  Nicholl avait pens, non sans raison peut-tre, que la
manipulation d'une aussi formidable quantit de pyroxyle entranerait
de graves catastrophes, et qu'en tout cas cette masse minemment
explosive s'enflammerait d'elle-mme sous la pression du projectile.

Il y avait l de graves dangers encore accrus par l'insouciance et la
lgret des Amricains, qui ne se gnaient pas, pendant la guerre
fdrale, pour charger leurs bombes le cigare  la bouche.  Mais
Barbicane avait  coeur de russir et de ne pas chouer au port; il
choisit donc ses meilleurs ouvriers, il les fit oprer sous ses yeux,
il ne les quitta pas un moment du regard, et,  force de prudence et
de prcautions, il sut mettre de son ct toutes les chances de
succs.

Et d'abord il se garda bien d'amener tout son chargement  l'enceinte
de Stone's-Hill.  Il le fit venir peu  peu dans des caissons
parfaitement clos.  Les quatre cent mille livres de pyroxyle avaient
t divises en paquets de cinq cents livres, ce qui faisait huit
cents grosses gargousses confectionnes avec soin par les plus habiles
artificiers de Pensacola.  Chaque caisson pouvait en contenir dix et
arrivait l'un aprs l'autre par le rail-road de Tampa-Town; de cette
faon il n'y avait jamais plus de cinq mille livres de pyroxyle  la
fois dans l'enceinte.  Aussitt arriv, chaque caisson tait dcharg
par des ouvriers marchant pieds nus, et chaque gargousse transporte 
l'orifice de la Columbiad, dans laquelle on la descendait au moyen de
grues manoeuvres  bras d'hommes.  Toute machine  vapeur avait t
carte, et les moindres feux teints  deux milles  la ronde.
C'tait dj trop d'avoir  prserver ces masses de fulmi-coton contre
les ardeurs du soleil, mme en novembre.  Aussi travaillait-on de
prfrence pendant la nuit, sous l'clat d'une lumire produite dans
le vide et qui, au moyen des appareils de Ruhmkorff, crait un jour
artificiel jusqu'au fond de la Columbiad.  L, les gargousses taient
ranges avec une parfaite rgularit et relies entre elles au moyen
d'un fil mtallique destin  porter simultanment l'tincelle
lectrique au centre de chacune d'elles.

En effet, c'est au moyen de la pile que le feu devait tre communiqu
 cette masse de fulmi-coton.  Tous ces fils, entours d'une matire
isolante, venaient se runir en un seul  une troite lumire perce 
la hauteur o devait tre maintenu le projectile, l ils traversaient
l'paisse paroi de fonte et remontaient jusqu'au sol par un des vents
du revtement de pierre conserv dans ce but.  Une fois arriv au
sommet de Stone's-Hill, le fil, support sur des poteaux pendant une
longueur de deux milles, rejoignait une puissante pile de Bunzen en
passant par un appareil interrupteur.  Il suffisait donc de presser du
doigt le bouton de l'appareil pour que le courant ft instantanment
rtabli et mt le feu aux quatre cent mille livres de fulmi-coton.  Il
va sans dire que la pile ne devait entrer en activit qu'au dernier
moment.

Le 28 novembre, les huit cents gargousses taient disposes au fond de
la Columbiad.  Cette partie de l'opration avait russi.  Mais que de
tracas, que d'inquitudes, de luttes, avait subis le prsident
Barbicane!  Vainement il avait dfendu l'entre de Stone's-Hill;
chaque jour les curieux escaladaient les palissades, et quelques-uns,
poussant l'imprudence jusqu' la folie, venaient fumer au milieu des
balles de fulmi-coton.  Barbicane se mettait dans des fureurs
quotidiennes.  J.-T. Maston le secondait de son mieux, faisant la
chasse aux intrus avec une grande vigueur et ramassant les bouts de
cigares encore allums que les Yankees jetaient  et l.  Rude tche,
car plus de trois cent mille personnes se pressaient autour des
palissades.  Michel Ardan s'tait bien offert pour escorter les
caissons jusqu' la bouche de la Columbiad; mais, l'ayant surpris
lui-mme un norme cigare  la bouche, tandis qu'il pourchassait les
imprudents auxquels il donnait ce funeste exemple, le prsident du
Gun-Club vit bien qu'il ne pouvait pas compter sur cet intrpide
fumeur, et il fut rduit  le faire surveiller tout spcialement.

Enfin, comme il y a un Dieu pour les artilleurs, rien ne sauta, et le
chargement fut men  bonne fin.  Le troisime pari du capitaine
Nicholl tait donc fort aventur.  Restait  introduire le projectile
dans la Columbiad et  le placer sur l'paisse couche de fulmi-coton.

Mais, avant de procder  cette opration, les objets ncessaires au
voyage furent disposs avec ordre dans le wagon-projectile.  Ils
taient en assez grand nombre, et si l'on avait laiss faire Michel
Ardan, ils auraient bientt occup toute la place rserve aux
voyageurs.  On ne se figure pas ce que cet aimable Franais voulait
emporter dans la Lune.  Une vritable pacotille d'inutilits.  Mais
Barbicane intervint, et l'on dut se rduire au strict ncessaire.

Plusieurs thermomtres, baromtres et lunettes furent disposs dans le
coffre aux instruments.

Les voyageurs taient curieux d'examiner la Lune pendant le trajet,
et, pour faciliter la reconnaissance de ce monde nouveau, ils
emportaient une excellente carte de Beer et Moedler, la _Mappa
selenographica_, publie en quatre planches, qui passe  bon droit
pour un vritable chef-d'oeuvre d'observation et de patience.  Elle
reproduisait avec une scrupuleuse exactitude les moindres dtails de
cette portion de l'astre tourne vers la Terre; montagnes, valles,
cirques, cratres, pitons, rainures s'y voyaient avec leurs dimensions
exactes, leur orientation fidle, leur dnomination, depuis les monts
Doerfel et Leibniz dont le haut sommet se dresse  la partie orientale
du disque, jusqu' la _Mare frigoris_, qui s'tend dans les rgions
circumpolaires du Nord.

C'tait donc un prcieux document pour les voyageurs, car ils
pouvaient dj tudier le pays avant d'y mettre le pied.

Ils emportaient aussi trois rifles et trois carabines de chasse 
systme et  balles explosives; de plus, de la poudre et du plomb en
trs grande quantit.

On ne sait pas  qui on aura affaire, disait Michel Ardan.  Hommes ou
btes peuvent trouver mauvais que nous allions leur rendre visite!  Il
faut donc prendre ses prcautions.

Du reste, les instruments de dfense personnelle taient accompagns
de pics, de pioches, de scies  main et autres outils indispensables,
sans parler des vtements convenables  toutes les tempratures,
depuis le froid des rgions polaires jusqu'aux chaleurs de la zone
torride.

Michel Ardan aurait voulu emmener dans son expdition un certain
nombre d'animaux, non pas un couple de toutes les espces, car il ne
voyait pas la ncessit d'acclimater dans la Lune les serpents, les
tigres, les alligators et autres btes malfaisantes.

Non, disait-il  Barbicane, mais quelques btes de somme, boeuf ou
vache, ne ou cheval, feraient bien dans le paysage et nous seraient
d'une grande utilit.

--J'en conviens, mon cher Ardan, rpondait le prsident du Gun-Club,
mais notre wagon-projectile n'est pas l'arche de No.  Il n'en a ni la
capacit ni la destination.  Ainsi restons dans les limites du
possible.

Enfin, aprs de longues discussions, il fut convenu que les voyageurs
se contenteraient d'emmener une excellente chienne de chasse
appartenant  Nicholl et un vigoureux terre-neuve d'une force
prodigieuse.  Plusieurs caisses des graines les plus utiles furent
mises au nombre des objets indispensables.  Si l'on et laiss faire
Michel Ardan, il aurait emport aussi quelques sacs de terre pour les
y semer.  En tout cas, il prit une douzaine d'arbustes qui furent
soigneusement envelopps d'un tui de paille et placs dans un coin du
projectile.

Restait alors l'importante question des vivres, car il fallait prvoir
le cas o l'on accosterait une portion de la Lune absolument strile.
Barbicane fit si bien qu'il parvint  en prendre pour une anne.  Mais
il faut ajouter, pour n'tonner personne, que ces vivres consistrent
en conserves de viandes et de lgumes rduits  leur plus simple
volume sous l'action de la presse hydraulique, et qu'ils renfermaient
une grande quantit d'lments nutritifs; ils n'taient pas trs
varis, mais il ne fallait pas se montrer difficile dans une pareille
expdition.  Il y avait aussi une rserve d'eau-de-vie pouvant
s'lever  cinquante gallons [Environ 200 litres.] et de l'eau pour
deux mois seulement; en effet,  la suite des dernires observations
des astronomes, personne ne mettait en doute la prsence d'une
certaine quantit d'eau  la surface de la Lune.  Quant aux vivres, il
et t insens de croire que des habitants de la Terre ne
trouveraient pas  se nourrir l-haut.  Michel Ardan ne conservait
aucun doute  cet gard.  S'il en avait eu, il ne se serait pas dcid
 partir.

D'ailleurs, dit-il un jour  ses amis, nous ne serons pas
compltement abandonns de nos camarades de la Terre, et ils auront
soin de ne pas nous oublier.

--Non, certes, rpondit J.-T. Maston.

--Comment l'entendez-vous?  demanda Nicholl.

--Rien de plus simple, rpondit Ardan.  Est-ce que la Columbiad ne
sera pas toujours l?  Eh bien!  toutes les fois que la Lune se
prsentera dans des conditions favorables de znith, sinon de prige,
c'est--dire une fois par an  peu prs, ne pourra-t-on pas nous
envoyer des obus chargs de vivres, que nous attendrons  jour fixe?

--Hurrah!  hurrah!  s'cria J.-T. Maston en homme qui avait son ide;
voil qui est bien dit!  Certainement, mes braves amis, nous ne vous
oublierons pas!

--J'y compte!  Ainsi, vous le voyez, nous aurons rgulirement des
nouvelles du globe, et, pour notre compte, nous serons bien maladroits
si nous ne trouvons pas moyen de communiquer avec nos bons amis de la
Terre!

Ces paroles respiraient une telle confiance, que Michel Ardan, avec
son air dtermin, son aplomb superbe, et entran tout le Gun-Club 
sa suite.  Ce qu'il disait paraissait simple, lmentaire, facile,
d'un succs assur, et il aurait fallu vritablement tenir d'une faon
mesquine  ce misrable globe terraqu pour ne pas suivre les trois
voyageurs dans leur expdition lunaire.

Lorsque les divers objets eurent t disposs dans le projectile,
l'eau destine  faire ressort fut introduite entre ses cloisons, et
le gaz d'clairage refoul dans son rcipient.  Quant au chlorate de
potasse et  la potasse caustique, Barbicane, craignant des retards
imprvus en route, en emporta une quantit suffisante pour renouveler
l'oxygne et absorber l'acide carbonique pendant deux mois.  Un
appareil extrmement ingnieux et fonctionnant automatiquement se
chargeait de rendre  l'air ses qualits vivifiantes et de le purifier
d'une faon complte.  Le projectile tait donc prt, et il n'y avait
plus qu' le descendre dans la Columbiad.  Opration, d'ailleurs,
pleine de difficults et de prils.

L'norme obus fut amen au sommet de Stone's-Hill.  L, des grues
puissantes le saisirent et le tinrent suspendu au-dessus du puits de
mtal.

Ce fut un moment palpitant.  Que les chanes vinssent  casser sous ce
poids norme, et la chute d'une pareille masse et certainement
dtermin l'inflammation du fulmi-coton.

Heureusement il n'en fut rien, et quelques heures aprs, le
wagon-projectile, descendu doucement dans l'me du canon, reposait sur
sa couche de pyroxyle, un vritable dredon fulminant.  Sa pression
n'eut d'autre effet que de bourrer plus fortement la charge de la
Columbiad.

J'ai perdu , dit le capitaine en remettant au prsident Barbicane
une somme de trois mille dollars.

Barbicane ne voulait pas recevoir cet argent de la part d'un compagnon
de voyage; mais il dut cder devant l'obstination de Nicholl, que
tenait  remplir tous ses engagements avant de quitter la Terre.

Alors, dit Michel Ardan, je n'ai plus qu'une chose  vous souhaiter,
mon brave capitaine.

--Laquelle?  demanda Nicholl.

--C'est que vous perdiez vos deux autres paris!  De cette faon, nous
serons srs de ne pas rester en route.




                                 XXVI
                         --------------------
                                 FEU!

Le premier jour de dcembre tait arriv, jour fatal, car si le dpart
du projectile ne s'effectuait pas le soir mme,  dix heures
quarante-six minutes et quarante secondes du soir, plus de dix-huit
ans s'couleraient avant que la Lune se reprsentt dans ces mmes
conditions simultanes de znith et de prige.

Le temps tait magnifique; malgr les approches de l'hiver, le soleil
resplendissait et baignait de sa radieuse effluve cette Terre que
trois de ses habitants allaient abandonner pour un nouveau monde.

Que de gens dormirent mal pendant la nuit qui prcda ce jour si
impatiemment dsir!  Que de poitrines furent oppresses par le pesant
fardeau de l'attente!  Tous les coeurs palpitrent d'inquitude, sauf
le coeur de Michel Ardan.  Cet impassible personnage allait et venait
avec son affairement habituel, mais rien ne dnonait en lui une
proccupation inaccoutume.  Son sommeil avait t paisible, le
sommeil de Turenne, avant la bataille, sur l'afft d'un canon.

Depuis le matin une foule innombrable couvrait les prairies qui
s'tendent  perte de vue autour de Stone's-Hill.  Tous les quarts
d'heure, le rail-road de Tampa amenait de nouveaux curieux; cette
immigration prit bientt des proportions fabuleuses, et, suivant les
relevs du _Tampa-Town Observer_, pendant cette mmorable journe,
cinq millions de spectateurs foulrent du pied le sol de la Floride.

Depuis un mois la plus grande partie de cette foule bivouaquait autour
de l'enceinte, et jetait les fondements d'une ville qui s'est appele
depuis Ardan's-Town.  Des baraquements, des cabanes, des cahutes, des
tentes hrissaient la plaine, et ces habitations phmres abritaient
une population assez nombreuse pour faire envie aux plus grandes cits
de l'Europe.

Tous les peuples de la terre y avaient des reprsentants; tous les
dialectes du monde s'y parlaient  la fois.  On et dit la confusion
des langues, comme aux temps bibliques de la tour de Babel.  L, les
diverses classes de la socit amricaine se confondaient dans une
galit absolue.  Banquiers, cultivateurs, marins, commissionnaires,
courtiers, planteurs de coton, ngociants, bateliers, magistrats, s'y
coudoyaient avec un sans-gne primitif.  Les croles de la Louisiane
fraternisaient avec les fermiers de l'Indiana; les gentlemen du
Kentucky et du Tennessee, les Virginiens lgants et hautains
donnaient la rplique aux trappeurs  demi sauvages des Lacs et aux
marchands de boeufs de Cincinnati.  Coiffs du chapeau de castor blanc
 larges bord, ou du panama classique, vtus de pantalons en cotonnade
bleue des fabriques d'Opelousas, draps dans leurs blouses lgantes
de toile crue, chausss de bottines aux couleurs clatantes, ils
exhibaient d'extravagants jabots de batiste et faisaient tinceler 
leur chemise,  leurs manchettes,  leurs cravates,  leurs dix
doigts, voire mme  leurs oreilles, tout un assortiment de bagues,
d'pingles, de brillants, de chanes, de boucles, de breloques, dont
le haut prix galait le mauvais got.  Femmes, enfants, serviteurs,
dans des toilettes non moins opulentes, accompagnaient, suivaient,
prcdaient, entouraient ces maris, ces pres, ces matres, qui
ressemblaient  des chefs de tribu au milieu de leurs familles
innombrables.

A l'heure des repas, il fallait voir tout ce monde se prcipiter sur
les mets particuliers aux tats du Sud et dvorer, avec un apptit
menaant pour l'approvisionnement de la Floride, ces aliments qui
rpugneraient  un estomac europen, tels que grenouilles fricasses,
singes  l'touffe, fish-chowder [Mets compos de poissons
divers.], sarigue rtie, opossum saignant, ou grillades de racoon.

Mais aussi quelle srie varie de liqueurs ou de boissons venait en
aide  cette alimentation indigeste!  Quels cris excitants, quelles
vocifrations engageantes retentissaient dans les bar-rooms ou les
tavernes ornes de verres, de chopes, de flacons, de carafes, de
bouteilles aux formes invraisemblables, de mortiers pour piler le
sucre et de paquets de paille!

Voil le julep  la menthe!  criait l'un de ces dbitants d'une voix
retentissante.

--Voici le sangaree au vin de Bordeaux!  rpliquait un autre d'un ton
glapissant.

--Et du gin-sling!  rptait celui-ci.

--Et le cocktail!  le brandy-smash!  criait celui-l.

--Qui veut goter le vritable mint-julep,  la dernire mode?
s'criaient ces adroits marchands en faisant passer rapidement d'un
verre  l'autre, comme un escamoteur fait d'une muscade, le sucre, le
citron, la menthe verte, la glace pile, l'eau, le cognac et l'ananas
frais qui composent cette boisson rafrachissante.

Aussi, d'habitude, ces incitations adresses aux gosiers altrs sous
l'action brlante des pices se rptaient, se croisaient dans l'air
et produisaient un assourdissant tapage.  Mais ce jour-l, ce premier
dcembre, ces cris taient rares.  Les dbitants se fussent vainement
enrous  provoquer les chalands.  Personne ne songeait ni  manger ni
 boire, et,  quatre heures du soir, combien de spectateurs
circulaient dans la foule qui n'avaient pas encore pris leur lunch
accoutum!  Symptme plus significatif encore, la passion violente de
l'Amricain pour les jeux tait vaincue par l'motion.  A voir les
quilles du tempins couches sur le flanc, les ds du creps dormant
dans leurs cornets, la roulette immobile, le cribbage abandonn, les
cartes du whist, du vingt-et-un, du rouge et noir, du monte et du
faro, tranquillement enfermes dans leurs enveloppes intactes, on
comprenait que l'vnement du jour absorbait tout autre besoin et ne
laissait place  aucune distraction.

Jusqu'au soir, une agitation sourde, sans clameur, comme celle qui
prcde les grandes catastrophes, courut parmi cette foule anxieuse.
Un indescriptible malaise rgnait dans les esprits, une torpeur
pnible, un sentiment indfinissable qui serrait le coeur.  Chacun
aurait voulu que ce ft fini.

Cependant, vers sept heures, ce lourd silence se dissipa brusquement.
La Lune se levait sur l'horizon.  Plusieurs millions de hurrahs
salurent son apparition.  Elle tait exacte au rendez-vous.  Les
clameurs montrent jusqu'au ciel; les applaudissements clatrent de
toutes parts, tandis que la blonde Phoeb brillait paisiblement dans
un ciel admirable et caressait cette foule enivre de ses rayons les
plus affectueux.

En ce moment parurent les trois intrpides voyageurs.  A leur aspect
les cris redoublrent d'intensit.  Unanimement, instantanment, le
chant national des tats-Unis s'chappa de toutes les poitrines
haletantes, et le _Yankee doodle_, repris en choeur par cinq millions
d'excutants, s'leva comme une tempte sonore jusqu'aux dernires
limites de l'atmosphre.

Puis, aprs cet irrsistible lan, l'hymne se tut, les dernires
harmonies s'teignirent peu  peu, les bruits se dissiprent, et une
rumeur silencieuse flotta au-dessus de cette foule si profondment
impressionne.  Cependant, le Franais et les deux Amricains avaient
franchi l'enceinte rserve autour de laquelle se pressait l'immense
foule.  Ils taient accompagns des membres du Gun-Club et des
dputations envoyes par les observatoires europens.  Barbicane,
froid et calme, donnait tranquillement ses derniers ordres.  Nicholl,
les lvres serres, les mains croises derrire le dos, marchait d'un
pas ferme et mesur.  Michel Ardan, toujours dgag, vtu en parfait
voyageur, les gutres de cuir aux pieds, la gibecire au ct,
flottant dans ses vastes vtements de velours marron, le cigare  la
bouche, distribuait sur son passage de chaleureuses poignes de main
avec une prodigalit princire.  Il tait intarissable de verve, de
gaiet, riant, plaisantant, faisant au digne J.-T. Maston des farces
de gamin, en un mot Franais, et, qui pis est, Parisien jusqu' la
dernire seconde.

Dix heures sonnrent.  Le moment tait venu de prendre place dans le
projectile; la manoeuvre ncessaire pour y descendre, la plaque de
fermeture  visser, le dgagement des grues et des chafaudages
penchs sur la gueule de la Columbiad exigeaient un certain temps.

Barbicane avait rgl son chronomtre  un dixime de seconde prs sur
celui de l'ingnieur Murchison, charg de mettre le feu aux poudres au
moyen de l'tincelle lectrique; les voyageurs enferms dans le
projectile pourraient ainsi suivre de l'oeil l'impassible aiguille qui
marquerait l'instant prcis de leur dpart.

Le moment des adieux tait donc arriv.  La scne fut touchante; en
dpit de sa gaiet fbrile, Michel Ardan se sentit mu.  J.-T. Maston
avait retrouv sous ses paupires sches une vieille larme qu'il
rservait sans doute pour cette occasion.  Il la versa sur le front de
son cher et brave prsident.

Si je partais?  dit-il, il est encore temps!

--Impossible, mon vieux Maston, rpondit Barbicane.

Quelques instants plus tard, les trois compagnons de route taient
installs dans le projectile, dont ils avaient viss intrieurement la
plaque d'ouverture, et la bouche de la Columbiad, entirement dgage,
s'ouvrait librement vers le ciel.

Nicholl, Barbicane et Michel Ardan taient dfinitivement murs dans
leur wagon de mtal.

Qui pourrait peindre l'motion universelle, arrive alors  son
paroxysme?

La lune s'avanait sur un firmament d'une puret limpide, teignant
sur son passage les feux scintillants des toiles; elle parcourait
alors la constellation des Gmeaux et se trouvait presque  mi-chemin
de l'horizon et du znith.  Chacun devait donc facilement comprendre
que l'on visait en avant du but, comme le chasseur vise en avant du
livre qu'il veut atteindre.

Un silence effrayant planait sur toute cette scne.  Pas un souffle de
vent sur la terre!  Pas un souffle dans les poitrines!  Les coeurs
n'osaient plus battre.  Tous les regards effars fixaient la gueule
bante de la Columbiad.

Murchison suivait de l'oeil l'aiguille de son chronomtre.  Il s'en
fallait  peine de quarante secondes que l'instant du dpart ne
sonnt, et chacune d'elles durait un sicle.

A la vingtime, il y eut un frmissement universel, et il vint  la
pense de cette foule que les audacieux voyageurs enferms dans le
projectile comptaient aussi ces terribles secondes!  Des cris isols
s'chapprent:

Trente-cinq!--trente-six!--trente-sept!--trente-huit!--trente-neuf!--quarante!
Feu!!!

Aussitt Murchison, pressant du doigt l'interrupteur de l'appareil,
rtablit le courant et lana l'tincelle lectrique au fond de la
Columbiad.

Une dtonation pouvantable, inoue, surhumaine, dont rien ne saurait
donner une ide, ni les clats de la foudre, ni le fracas des
ruptions, se produisit instantanment.  Une immense gerbe de feu
jaillit des entrailles du sol comme d'un cratre.  La terre se
souleva, et c'est  peine si quelques personnes purent un instant
entrevoir le projectile fendant victorieusement l'air au milieu des
vapeurs flamboyantes.




                                XXVII
                         --------------------
                            TEMPS COUVERT

Au moment o la gerbe incandescente s'leva vers le ciel  une
prodigieuse hauteur, cet panouissement de flammes claira la Floride
entire, et, pendant un instant incalculable, le jour se substitua 
la nuit sur une tendue considrable de pays.  Cet immense panache de
feu fut aperu de cent milles en mer du golfe comme de l'Atlantique,
et plus d'un capitaine de navire nota sur son livre de bord
l'apparition de ce mtore gigantesque.

La dtonation de la Columbiad fut accompagne d'un vritable
tremblement de terre.  La Floride se sentit secouer jusque dans ses
entrailles.  Les gaz de la poudre, dilats par la chaleur,
repoussrent avec une incomparable violence les couches
atmosphriques, et cet ouragan artificiel, cent fois plus rapide que
l'ouragan des temptes, passa comme une trombe au milieu des airs.

Pas un spectateur n'tait rest debout; hommes, femmes, enfants, tous
furent couchs comme des pis sous l'orage; il y eut un tumulte
inexprimable, un grand nombre de personnes gravement blesses, et
J.-T. Maston, qui, contre toute prudence, se tenait trop en avant, se
vit rejet  vingt toises en arrire et passa comme un boulet
au-dessus de la tte de ses concitoyens.  Trois cent mille personnes
demeurrent momentanment sourdes et comme frappes de stupeur.

Le courant atmosphrique, aprs avoir renvers les baraquements,
culbut les cabanes, dracin les arbres dans un rayon de vingt
milles, chass les trains du railway jusqu' Tampa, fondit sur cette
ville comme une avalanche, et dtruisit une centaine de maisons, entre
autres l'glise Saint-Mary, et le nouvel difice de la Bourse, qui se
lzarda dans toute sa longueur.  Quelques-uns des btiments du port,
choqus les uns contre les autres, coulrent  pic, et une dizaine de
navires, mouills en rade, vinrent  la cte, aprs avoir cass leurs
chanes comme des fils de coton.

Mais le cercle de ces dvastations s'tendit plus loin encore, et
au-del des limites des tats-Unis.  L'effet du contrecoup, aid des
vents d'ouest, fut ressenti sur l'Atlantique  plus de trois cents
milles des rivages amricains.  Une tempte factice, une tempte
inattendue, que n'avait pu prvoir l'amiral Fitz-Roy, se jeta sur les
navires avec une violence inoue; plusieurs btiments, saisis dans ces
tourbillons pouvantables sans avoir le temps d'amener, sombrrent
sous voiles, entre autres le _Childe-Harold_, de Liverpool,
regrettable catastrophe qui devint de la part de l'Angleterre l'objet
des plus vives rcriminations.

Enfin, et pour tout dire, bien que le fait n'ait d'autre garantie que
l'affirmation de quelques indignes, une demi-heure aprs le dpart du
projectile, des habitants de Gore et de Sierra Leone prtendirent
avoir entendu une commotion sourde, dernier dplacement des ondes
sonores, qui, aprs avoir travers l'Atlantique, venait mourir sur la
cte africaine.

Mais il faut revenir  la Floride.  Le premier instant du tumulte
pass, les blesss, les sourds, enfin la foule entire se rveilla, et
des cris frntiques: Hurrah pour Ardan!  Hurrah pour Barbicane!
Hurrah pour Nicholl! s'levrent jusqu'aux cieux.  Plusieurs million
d'hommes, le nez en l'air, arms de tlescopes, de lunettes, de
lorgnettes, interrogeaient l'espace, oubliant les contusions et les
motions, pour ne se proccuper que du projectile.  Mais ils le
cherchaient en vain.  On ne pouvait plus l'apercevoir, et il fallait
se rsoudre  attendre les tlgrammes de Long's-Peak.  Le directeur
de l'Observatoire de Cambridge [M. Belfast.] se trouvait  son poste
dans les montagnes Rocheuses, et c'tait  lui, astronome habile et
persvrant, que les observations avaient t confies.

Mais un phnomne imprvu, quoique facile  prvoir, et contre lequel
on ne pouvait rien, vint bientt mettre l'impatience publique  une
rude preuve.

Le temps, si beau jusqu'alors, changea subitement; le ciel assombri se
couvrit de nuages.  Pouvait-il en tre autrement, aprs le terrible
dplacement des couches atmosphriques, et cette dispersion de
l'norme quantit de vapeurs qui provenaient de la dflagration de
quatre cent mille livres de pyroxyle?  Tout l'ordre naturel avait t
troubl.  Cela ne saurait tonner, puisque, dans les combats sur mer,
on a souvent vu l'tat atmosphrique brutalement modifi par les
dcharges de l'artillerie.

Le lendemain, le soleil se leva sur un horizon charg de nuages pais,
lourd et impntrable rideau jet entre le ciel et la terre, et qui,
malheureusement, s'tendit jusqu'aux rgions des montagnes Rocheuses.
Ce fut une fatalit.  Un concert de rclamations s'leva de toutes les
parties du globe.  Mais la nature s'en mut peu, et dcidment,
puisque les hommes avaient troubl l'atmosphre par leur dtonation,
ils devaient en subir les consquences.

Pendant cette premire journe, chacun chercha  pntrer le voile
opaque des nuages, mais chacun en fut pour ses peines, et chacun
d'ailleurs se trompait en portant ses regards vers le ciel, car, par
suite du mouvement diurne du globe, le projectile filait
ncessairement alors par la ligne des antipodes.

Quoi qu'il en soit, lorsque la nuit vint envelopper la Terre, nuit
impntrable et profonde, quand la Lune fut remonte sur l'horizon, il
fut impossible de l'apercevoir; on et dit qu'elle se drobait 
dessein aux regards des tmraires qui avaient tir sur elle.  Il n'y
eut donc pas d'observation possible, et les dpches de Long's-Peak
confirmrent ce fcheux contretemps.

Cependant, si l'exprience avait russi, les voyageurs, partis le 1er
dcembre  dix heures quarante-six minutes et quarante secondes du
soir, devaient arriver le 4  minuit.  Donc, jusqu' cette poque, et
comme aprs tout il et t bien difficile d'observer dans ces
conditions un corps aussi petit que l'obus, on prit patience sans trop
crier.

Le 4 dcembre, de huit heures du soir  minuit, il et t possible de
suivre la trace du projectile, qui aurait apparu comme un point noir
sur le disque clatant de la Lune.  Mais le temps demeura
impitoyablement couvert, ce qui porta au paroxysme l'exaspration
publique.  On en vint  injurier la Lune qui ne se montrait point.
Triste retour des choses d'ici-bas!

J.-T. Maston, dsespr, partit pour Long's-Peak.  Il voulait
observer lui-mme.  Il ne mettait pas en doute que ses amis ne fussent
arrivs au terme de leur voyage.  On n'avait pas, d'ailleurs, entendu
dire que le projectile ft retomb sur un point quelconque des les et
des continents terrestres, et J.-T. Maston n'admettait pas un instant
une chute possible dans les ocans dont le globe est aux trois quarts
couvert.

Le 5, mme temps.  Les grands tlescopes du Vieux Monde, ceux
d'Herschell, de Rosse, de Foucault, taient invariablement braqus sur
l'astre des nuits, car le temps tait prcisment magnifique en
Europe; mais la faiblesse relative de ces instruments empchait toute
observation utile.

Le 6, mme temps.  L'impatience rongeait les trois quarts du globe.
On en vint  proposer les moyens les plus insenss pour dissiper les
nuages accumuls dans l'air.

Le 7, le ciel sembla se modifier un peu.  On espra, mais l'espoir ne
fut pas de longue dure, et le soir, les nuages paissis dfendirent
la vote toile contre tous les regards.

Alors cela devint grave.  En effet, le 11,  neuf heures onze minutes
du matin, la Lune devait entrer dans son dernier quartier.  Aprs ce
dlai, elle irait en dclinant, et, quand mme le ciel serait
rassrn, les chances de l'observation seraient singulirement
amoindries; en effet, la Lune ne montrerait plus alors qu'une portion
toujours dcroissante de son disque et finirait par devenir nouvelle,
c'est--dire qu'elle se coucherait et se lverait avec le soleil, dont
les rayons la rendraient absolument invisible.  Il faudrait donc
attendre jusqu'au 3 janvier,  midi quarante-quatre minutes, pour la
retrouver pleine et commencer les observations.

Les journaux publiaient ces rflexions avec mille commentaires et ne
dissimulaient point au public qu'il devait s'armer d'une patience
anglique.

Le 8, rien.  Le 9, le soleil reparut un instant comme pour narguer les
Amricains.  Il fut couvert de hues, et, bless sans doute d'un
pareil accueil, il se montra fort avare de ses rayons.

Le 10, pas de changement.  J.-T. Maston faillit devenir fou, et l'on
eut des craintes pour le cerveau de ce digne homme, si bien conserv
jusqu'alors sous son crne de gutta-percha.

Mais le 11, une de ces pouvantables temptes des rgions
intertropicales se dchana dans l'atmosphre.  De grands vents d'est
balayrent les nuages amoncels depuis si longtemps, et le soir, le
disque  demi rong de l'astre des nuits passa majestueusement au
milieu des limpides constellations du ciel.




                                XXVIII
                         --------------------
                           UN NOUVEL ASTRE

Cette nuit mme, la palpitante nouvelle si impatiemment attendue
clata comme un coup de foudre dans les tats de l'Union, et, de l,
s'lanant  travers l'Ocan, elle courut sur tous les fils
tlgraphiques du globe.  Le projectile avait t aperu, grce au
gigantesque rflecteur de Long's-Peak.

Voici la note rdige par le directeur de l'Observatoire de Cambridge.
Elle renferme la conclusion scientifique de cette grande exprience du
Gun-Club.

                                  _Longs's-Peak, 12 dcembre._

A MM. LES MEMBRES DU BUREAU DE L'OBSERVATOIRE DE CAMBRIDGE.

_Le projectile lanc par la Columbiad de Stone's-Hill a t aperu par
MM. Belfast et J.-T. Maston, le 12 dcembre,  huit heures
quarante-sept minutes du soir, la Lune tant entre dans son dernier
quartier.

Ce projectile n'est point arriv  son but.  Il a pass  ct, mais
assez prs, cependant, pour tre retenu par l'attraction lunaire.

L, son mouvement rectiligne s'est chang en un mouvement circulaire
d'une rapidit vertigineuse, et il a t entran suivant une orbite
elliptique autour de la Lune, dont il est devenu le vritable
satellite.

Les lments de ce nouvel astre n'ont pas encore pu tre dtermins.
On ne connat ni sa vitesse de translation, ni sa vitesse de rotation.
La distance qui le spare de la surface de la Lune peut tre value 
deux mille huit cent trente-trois milles environ (-- 4,500 lieues).

Maintenant, deux hypothses peuvent se produire et amener une
modification dans l'tat des choses:

Ou l'attraction de la Lune finira par l'emporter, et les voyageurs
atteindront le but de leur voyage;

Ou, maintenu dans un ordre immutable, le projectile gravitera autour
du disque lunaire jusqu' la fin des sicles.

C'est ce que les observations apprendront un jour, mais jusqu'ici la
tentative du Gun-Club n'a eu d'autre rsultat que de doter d'un nouvel
astre notre systme solaire._

                                                    J.-M. BELFAST.

Que de questions soulevait ce dnouement inattendu!  Quelle situation
grosse de mystres l'avenir rservait aux investigations de la
science!  Grce au courage et au dvouement de trois hommes, cette
entreprise, assez futile en apparence, d'envoyer un boulet  la Lune,
venait d'avoir un rsultat immense, et dont les consquences sont
incalculables.  Les voyageurs, emprisonns dans un nouveau satellite,
s'ils n'avaient pas atteint leur but, faisaient du moins partie du
monde lunaire; ils gravitaient autour de l'astre des nuits, et, pour
le premire fois, l'oeil pouvait en pntrer tous les mystres.  Les
noms de Nicholl, de Barbicane, de Michel Ardan, devront donc tre 
jamais clbres dans les fastes astronomiques, car ces hardis
explorateurs, avides d'agrandir le cercle des connaissances humaines,
se sont audacieusement lancs  travers l'espace, et ont jou leur vie
dans la plus trange tentative des temps modernes.

Quoi qu'il en soit, la note de Long's-Peak une fois connue, il y eut
dans l'univers entier un sentiment de surprise et d'effroi.  tait-il
possible de venir en aide  ces hardis habitants de la Terre?  Non,
sans doute, car ils s'taient mis en dehors de l'humanit en
franchissant les limites imposes par Dieu aux cratures terrestres.
Ils pouvaient se procurer de l'air pendant deux mois.  Ils avaient des
vivres pour un an.  Mais aprs?...  Les coeurs les plus insensibles
palpitaient  cette terrible question.

Un seul homme ne voulait pas admettre que la situation ft dsespre.
Un seul avait confiance, et c'tait leur ami dvou, audacieux et
rsolu comme eux, le brave J.-T. Maston.

D'ailleurs, il ne les perdait pas des yeux.  Son domicile fut
dsormais le poste de Long's-Peak; son horizon, le miroir de l'immense
rflecteur.  Ds que la lune se levait  l'horizon, il l'encadrait
dans le champ du tlescope, il ne la perdait pas un instant du regard
et la suivait assidment dans sa marche  travers les espaces
stellaires; il observait avec une ternelle patience le passage du
projectile sur son disque d'argent, et vritablement le digne homme
restait en perptuelle communication avec ses trois amis, qu'il ne
dsesprait pas de revoir un jour.

Nous correspondrons avec eux, disait-il  qui voulait l'entendre, ds
que les circonstances le permettront.  Nous aurons de leurs nouvelles
et ils auront des ntres!  D'ailleurs, je les connais, ce sont des
hommes ingnieux.  A eux trois ils emportent dans l'espace toutes les
ressources de l'art, de la science et de l'industrie.  Avec cela on
fait ce qu'on veut, et vous verrez qu'ils se tireront d'affaire!








End of the Project Gutenberg EBook of De la terre  la lune, by Jules Verne

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