The Project Gutenberg EBook of La Cite Antique, by Fustel de Coulanges

Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
copyright laws for your country before downloading or redistributing
this or any other Project Gutenberg eBook.

This header should be the first thing seen when viewing this Project
Gutenberg file.  Please do not remove it.  Do not change or edit the
header without written permission.

Please read the "legal small print," and other information about the
eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file.  Included is
important information about your specific rights and restrictions in
how the file may be used.  You can also find out about how to make a
donation to Project Gutenberg, and how to get involved.


**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**

**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**

*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****


Title: La Cite Antique
       Etude sur Le Culte, Le Droit, Les Institutions de la Grece et de Rome

Author: Fustel de Coulanges

Release Date: May, 2005 [EBook #8074]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on June 12, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-Latin-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CITE ANTIQUE ***




Produced by Anne Soulard, Tiffany Vergon
and the Online Distributed Proofreading Team.




LA CIT ANTIQUE
TUDE SUR LE CULTE, LE DROIT, LES INSTITUTIONS DE LA GRCE ET DE ROME

PAR
FUSTEL DE COULANGES




INTRODUCTION.

DE LA NCESSIT D'TUDIER LES PLUS VIEILLES CROYANCES DES ANCIENS POUR
CONNATRE LEURS INSTITUTIONS.


On se propose de montrer ici d'aprs quels principes et par quelles rgles
la socit grecque et la socit romaine se sont gouvernes. On runit
dans la mme tude les Romains et les Grecs, parce que ces deux peuples,
qui taient deux branches d'une mme race, et qui parlaient deux idiomes
issus d'une mme langue, ont eu aussi les mmes institutions et les mmes
principes de gouvernement et ont travers une srie de rvolutions
semblables.

On s'attachera surtout  faire ressortir les diffrences radicales et
essentielles qui distinguent  tout jamais ces peuples anciens des
socits modernes. Notre systme d'ducation, qui nous fait vivre ds
l'enfance au milieu des Grecs et des Romains, nous habitue  les comparer
sans cesse  nous,  juger leur histoire d'aprs la ntre et  expliquer
nos rvolutions par les leurs. Ce que nous tenons d'eux et ce qu'ils nous
ont lgu nous fait croire qu'ils nous ressemblaient; nous avons quelque
peine  les considrer comme des peuples trangers; c'est presque toujours
nous que nous voyons en eux. De l sont venues beaucoup d'erreurs. Nous ne
manquons gure de nous tromper sur ces peuples anciens quand nous les
regardons  travers les opinions et les faits de notre temps.

Or les erreurs en cette matire ne sont pas sans danger. L'ide que l'on
s'est faite de la Grce et de Rome a souvent troubl nos gnrations. Pour
avoir mal observ les institutions de la cit ancienne, on a imagin de
les faire revivre chez nous. On s'est fait illusion sur la libert chez
les anciens, et pour cela seul la libert chez les modernes a t mise en
pril. Nos quatre-vingts dernires annes ont montr clairement que l'une
des grandes difficults qui s'opposent  la marche de la socit moderne,
est l'habitude qu'elle a prise d'avoir toujours l'antiquit grecque et
romaine devant les yeux.

Pour connatre la vrit sur ces peuples anciens, il est sage de les
tudier sans songer  nous, comme s'ils nous taient tout  fait
trangers, avec le mme dsintressement et l'esprit aussi libre que nous
tudierions l'Inde ancienne ou l'Arabie.

Ainsi observes, la Grce et Rome se prsentent  nous avec un caractre
absolument inimitable. Rien dans les temps modernes ne leur ressemble.
Rien dans l'avenir ne pourra leur ressembler. Nous essayerons de montrer
par quelles rgles ces socits taient rgies, et l'on constatera
aisment que les mmes rgles ne peuvent plus rgir l'humanit.

D'o vient cela? Pourquoi les conditions du gouvernement des hommes ne
sont-elles plus les mmes qu'autrefois? Les grands changements qui
paraissent de temps en temps dans la constitution des socits, ne peuvent
tre l'effet ni du hasard, ni de la force seule. La cause qui les produit
doit tre puissante, et cette cause doit rsider dans l'homme. Si les lois
de l'association humaine ne sont plus les mmes que dans l'antiquit,
c'est qu'il y a dans l'homme quelque chose de chang. Nous avons en effet
une partie de notre tre qui se modifie de sicle en sicle; c'est notre
intelligence. Elle est toujours en mouvement, et presque toujours en
progrs, et  cause d'elle, nos institutions et nos lois sont sujettes au
changement. L'homme ne pense plus aujourd'hui ce qu'il pensait il y a
vingt-cinq sicles, et c'est pour cela qu'il ne se gouverne plus comme il
se gouvernait.

L'histoire de la Grce et de Rome est un tmoignage et un exemple de
l'troite relation qu'il y a toujours entre les ides de l'intelligence
humaine et l'tat social d'un peuple. Regardez les institutions des
anciens sans penser  leurs croyances, vous les trouvez obscures,
bizarres, inexplicables. Pourquoi des patriciens et des plbiens, des
patrons et des clients, des eupatrides et des thtes, et d'o viennent les
diffrences natives et ineffaables que nous trouvons entre ces classes?
Que signifient ces institutions lacdmoniennes qui nous paraissent si
contraires  la nature? Comment expliquer ces bizarreries iniques de
l'ancien droit priv:  Corinthe,  Thbes, dfense de vendre sa terre; 
Athnes,  Rome, ingalit dans la succession entre le frre et la soeur?
Qu'est-ce que les jurisconsultes entendaient par l'_agnation_, par la
_gens_? Pourquoi ces rvolutions dans le droit, et ces rvolutions dans la
politique? Qu'tait-ce que ce patriotisme singulier qui effaait
quelquefois tous les sentiments naturels? Qu'entendait-on par cette
libert dont on parlait sans cesse? Comment se fait-il que des
institutions qui s'loignent si fort de tout ce dont nous avons l'ide
aujourd'hui, aient pu s'tablir et rgner longtemps? Quel est le principe
suprieur qui leur a donn l'autorit sur l'esprit des hommes?

Mais en regard de ces institutions et de ces lois, placez les croyances;
les faits deviendront aussitt plus clairs, et leur explication se
prsentera d'elle-mme. Si, en remontant aux premiers ges de cette race,
c'est--dire au temps o elle fonda ses institutions, on observe l'ide
qu'elle se faisait de l'tre humain, de la vie, de la mort, de la seconde
existence, du principe divin, on aperoit un rapport intime entre ces
opinions et les rgles antiques du droit priv, entre les rites qui
drivrent de ces croyances et les institutions politiques.

La comparaison des croyances et des lois montre qu'une religion primitive
a constitu la famille grecque et romaine, a tabli le mariage et
l'autorit paternelle, a fix les rangs de la parent, a consacr le droit
de proprit et le droit d'hritage. Cette mme religion, aprs avoir
largi et tendu la famille, a form une association plus grande, la cit,
et a rgn en elle comme dans la famille. D'elle sont venues toutes les
institutions comme tout le droit priv des anciens. C'est d'elle que la
cit a tenu ses principes, ses rgles, ses usages, ses magistratures. Mais
avec le temps ces vieilles croyances se sont modifies ou effaces; le
droit priv et les institutions politiques se sont modifies avec elles.
Alors s'est droule la srie des rvolutions, et les transformations
sociales ont suivi rgulirement les transformations de l'intelligence.

Il faut donc tudier avant tout les croyances de ces peuples. Les plus
vieilles sont celles qu'il nous importe le plus de connatre. Car les
institutions et les croyances que nous trouvons aux belles poques de la
Grce et de Rome, ne sont que le dveloppement de croyances et
d'institutions antrieures; il en faut chercher les racines bien loin dans
le pass. Les populations grecques et italiennes sont infiniment plus
vieilles que Romulus et Homre. C'est dans une poque plus ancienne, dans
une antiquit sans date, que les croyances se sont formes et que les
institutions se sont ou tablies ou prpares.

Mais quel espoir y a-t-il d'arriver  la connaissance de ce pass
lointain? Qui nous dira ce que pensaient les hommes, dix ou quinze sicles
avant notre re? Peut-on retrouver ce qui est si insaisissable et si
fugitif, des croyances et des opinions? Nous savons ce que pensaient les
Aryas de l'Orient, il y a trente-cinq sicles; nous le savons par les
hymnes des Vdas, qui sont assurment fort antiques, et par les lois de
Manou, o l'on peut distinguer des passages qui sont d'une poque
extrmement recule. Mais, o sont les hymnes des anciens Hellnes? Ils
avaient, comme les Italiens, des chants antiques, de vieux livres sacrs;
mais de tout cela, il n'est rien parvenu jusqu' nous. Quel souvenir peut-
il nous rester de ces gnrations qui ne nous ont pas laiss un seul texte
crit?

Heureusement, le pass ne meurt jamais compltement pour l'homme. L'homme
peut bien l'oublier, mais il le garde toujours en lui. Car, tel qu'il est
 chaque poque, il est le produit et le rsum de toutes les poques
antrieures. S'il descend en son me, il peut retrouver et distinguer ces
diffrentes poques d'aprs ce que chacune d'elles a laiss en lui.

Observons les Grecs du temps de Pricls, les Romains du temps de Cicron;
ils portent en eux les marques authentiques et les vestiges certains des
sicles les plus reculs. Le contemporain de Cicron (je parle surtout de
l'homme du peuple) a l'imagination pleine de lgendes; ces lgendes lui
viennent d'un temps trs-antique et elles portent tmoignage de la manire
de penser de ce temps-l. Le contemporain de Cicron se sert d'une langue
dont les radicaux sont infiniment anciens; cette langue, en exprimant les
penses des vieux ges, s'est modele sur elles, et elle en a gard
l'empreinte qu'elle transmet de sicle en sicle. Le sens intime d'un
radical peut quelquefois rvler une ancienne opinion ou un ancien usage;
les ides se sont transformes et les souvenirs se sont vanouis; mais les
mots sont rests, immuables tmoins de croyances qui ont disparu. Le
contemporain de Cicron pratique des rites dans les sacrifices, dans les
funrailles, dans la crmonie du mariage; ces rites sont plus vieux que
lui, et ce qui le prouve, c'est qu'ils ne rpondent plus aux croyances
qu'il a. Mais qu'on regarde de prs les rites qu'il observe ou les
formules qu'il rcite, et on y trouvera la marque de ce que les hommes
croyaient quinze ou vingt sicles avant lui.




LIVRE PREMIER.

ANTIQUES CROYANCES.




CHAPITRE PREMIER.

CROYANCES SUR L'ME ET SUR LA MORT.


Jusqu'aux derniers temps de l'histoire de la Grce et de Rome, on voit
persister chez le vulgaire un ensemble de penses et d'usages qui dataient
assurment d'une poque trs-loigne et par lesquels nous pouvons
apprendre quelles opinions l'homme se fit d'abord sur sa propre nature,
sur son me, sur le mystre de la mort.

Si haut qu'on remonte dans l'histoire de la race indo-europenne, dont les
populations grecques et italiennes sont des branches, on ne voit pas que
cette race ait jamais pens qu'aprs cette courte vie tout ft fini pour
l'homme. Les plus anciennes gnrations, bien avant qu'il y et des
philosophes, ont cru  une seconde existence aprs celle-ci. Elles ont
envisag la mort, non comme une dissolution de l'tre, mais comme un
simple changement de vie.

Mais en quel lieu et de quelle manire se passait cette seconde existence?
Croyait-on que l'esprit immortel, une fois chapp d'un corps, allait en
animer un autre? Non; la croyance  la mtempsycose n'a jamais pu
s'enraciner dans les esprits des populations grco-italiennes; elle n'est
pas non plus la plus ancienne opinion des Aryas de l'Orient, puisque les
hymnes des Vdas sont en opposition avec elle. Croyait-on que l'esprit
montait vers le ciel, vers la rgion de la lumire? Pas davantage; la
pense que les mes entraient dans une demeure cleste, est d'une poque
relativement assez rcente en Occident, puisqu'on la voit exprime pour la
premire fois par le pote Phocylide; le sjour cleste ne fut jamais
regard que comme la rcompense de quelques grands hommes et des
bienfaiteurs de l'humanit. D'aprs les plus vieilles croyances des
Italiens et des Grecs, ce n'tait pas dans un monde tranger  celui-ci
que l'me allait passer sa seconde existence; elle restait tout prs des
hommes et continuait  vivre sous la terre. [1]

On a mme cru pendant fort longtemps que dans cette seconde existence
l'me restait associe au corps. Ne avec lui, la mort ne l'en sparait
pas; elle s'enfermait avec lui dans le tombeau.

Si vieilles que soient ces croyances, il nous en est rest des tmoins
authentiques. Ces tmoins sont les rites de la spulture, qui ont survcu
de beaucoup  ces croyances primitives, mais qui certainement sont ns
avec elles et peuvent nous les faire comprendre.

Les rites de la spulture montrent clairement que lorsqu'on mettait un
corps au spulcre, on croyait en mme temps y mettre quelque chose de
vivant. Virgile, qui dcrit toujours avec tant de prcision et de scrupule
les crmonies religieuses, termine le rcit des funrailles de Polydore
par ces mots:  Nous enfermons l'me dans le tombeau.  La mme expression
se trouve dans Ovide et dans Pline le Jeune; ce n'est pas qu'elle rpondt
aux ides que ces crivains se faisaient de l'me, mais c'est que depuis
un temps immmorial elle s'tait perptue dans le langage, attestant
d'antiques et vulgaires croyances. [2]

C'tait une coutume,  la fin de la crmonie funbre, d'appeler trois
fois l'me du mort par le nom qu'il avait port. On lui souhaitait de
vivre heureuse sous la terre. Trois fois on lui disait: Porte-toi bien. On
ajoutait: Que la terre te soit lgre. [3] Tant on croyait que l'tre
allait continuer  vivre sous cette terre et qu'il y conserverait le
sentiment du bien-tre et de la souffrance! On crivait sur le tombeau que
l'homme reposait l; expression qui a survcu  ces croyances et qui de
sicle en sicle est arrive jusqu' nous. Nous l'employons encore, bien
qu'assurment personne aujourd'hui ne pense qu'un tre immortel repose
dans un tombeau. Mais dans l'antiquit on croyait si fermement qu'un homme
vivait l, qu'on ne manquait jamais d'enterrer avec lui les objets dont on
supposait qu'il avait besoin, des vtements, des vases, des armes. On
rpandait du vin sur sa tombe pour tancher sa soif; on y plaait des
aliments pour apaiser sa faim. On gorgeait des chevaux et des esclaves,
dans la pense que ces tres enferms avec le mort le serviraient dans le
tombeau, comme ils avaient fait pendant sa vie. Aprs la prise de Troie,
les Grecs vont retourner dans leur pays; chacun d'eux emmne sa belle
captive; mais Achille, qui est sous la terre, rclame sa captive aussi, et
on lui donne Polyxne. [4]

Un vers de Pindare nous a conserv un curieux vestige de ces penses des
anciennes gnrations. Phryxos avait t contraint de quitter la Grce et
avait fui jusqu'en Colchide. Il tait mort dans ce pays; mais tout mort
qu'il tait, il voulait revenir en Grce. Il apparut donc  Plias et lui
prescrivit d'aller en Colchide pour en rapporter son me. Sans doute cette
me avait le regret du sol de la patrie, du tombeau de la famille; mais
attache aux restes corporels, elle ne pouvait pas quitter sans eux la
Colchide. [5]

De cette croyance primitive driva la ncessit de la spulture. Pour que
l'me ft fixe dans cette demeure souterraine qui lui convenait pour sa
seconde vie, il fallait que le corps, auquel elle restait attache, ft
recouvert de terre. L'me qui n'avait pas son tombeau n'avait pas de
demeure. Elle tait errante. En vain aspirait-elle au repos, qu'elle
devait aimer aprs les agitations et le travail de cette vie; il lui
fallait errer toujours, sous forme de larve ou de fantme, sans jamais
s'arrter, sans jamais recevoir les offrandes et les aliments dont elle
avait besoin. Malheureuse, elle devenait bientt malfaisante. Elle
tourmentait les vivants, leur envoyait des maladies, ravageait leurs
moissons, les effrayait par des apparitions lugubres, pour les avertir de
donner la spulture  son corps et  elle-mme. De l est venue la
croyance aux revenants. Toute l'antiquit a t persuade que sans la
spulture l'me tait misrable, et que par la spulture elle devenait 
jamais heureuse. Ce n'tait pas pour l'talage de la douleur qu'on
accomplissait la crmonie funbre, c'tait pour le repos et le bonheur du
mort. [6]

Remarquons bien qu'il ne suffisait pas que le corps ft mis en terre. Il
fallait encore observer des rites traditionnels et prononcer des formules
dtermines. On trouve dans Plaute l'histoire d'un revenant; [7] c'est une
me qui est forcment errante, parce que son corps a t mis en terre sans
que les rites aient t observs. Sutone raconte que le corps de Caligula
ayant t mis en terre sans que la crmonie funbre ft accomplie, il en
rsulta que son me fut errante et qu'elle apparut aux vivants, jusqu'au
jour o l'on se dcida  dterrer le corps et  lui donner une spulture
suivant les rgles. Ces deux exemples montrent clairement quel effet on
attribuait aux rites et aux formules de la crmonie funbre. Puisque sans
eux les mes taient errantes et se montraient aux vivants, c'est donc que
par eux elles taient fixes et enfermes dans leurs tombeaux. Et de mme
qu'il y avait des formules qui avaient cette vertu, les anciens en
possdaient d'autres qui avaient la vertu contraire, celle d'voquer les
mes et de les faire sortir momentanment du spulcre.

On peut voir dans les crivains anciens combien l'homme tait tourment
par la crainte qu'aprs sa mort les rites ne fussent pas observs  son
gard. C'tait une source de poignantes inquitudes. On craignait moins la
mort que la privation de spulture. C'est qu'il y allait du repos et du
bonheur ternel. Nous ne devons pas tre trop surpris de voir les
Athniens faire prir des gnraux qui, aprs une victoire sur mer,
avaient nglig d'enterrer les morts. Ces gnraux, lves des
philosophes, distinguaient nettement l'me du corps, et comme ils ne
croyaient pas que le sort de l'une ft attach au sort de l'autre, il leur
semblait qu'il importait assez peu  un cadavre de se dcomposer dans la
terre ou dans l'eau. Ils n'avaient donc pas brav la tempte pour la vaine
formalit de recueillir et d'ensevelir leurs morts. Mais la foule qui,
mme  Athnes, restait attache aux vieilles croyances, accusa ses
gnraux d'impit et les fit mourir. Par leur victoire ils avaient sauv
Athnes; mais par leur ngligence ils avaient perdu des milliers d'mes.
Les parents des morts, pensant au long supplice que ces mes allaient
souffrir, taient venus au tribunal en vtements de deuil et avaient
rclam vengeance.

Dans les cits anciennes la loi frappait les grands coupables d'un
chtiment rput terrible, la privation de spulture. On punissait ainsi
l'me elle-mme, et on lui infligeait un supplice presque ternel.

Il faut observer qu'il s'est tabli chez les anciens une autre opinion sur
le sjour des morts. Ils se sont figur une rgion, souterraine aussi,
mais infiniment plus vaste que le tombeau, o toutes les mes, loin de
leur corps, vivaient rassembles, et o des peines et des rcompenses
taient distribues suivant la conduite que l'homme avait mene pendant la
vie. Mais les rites de la spulture, tels que nous venons de les dcrire,
sont manifestement en dsaccord avec ces croyances-l: preuve certaine
qu' l'poque o ces rites s'tablirent, on ne croyait pas encore au
Tartare et aux champs lyses. L'opinion premire de ces antiques
gnrations fut que l'tre humain vivait dans le tombeau, que l'me ne se
sparait pas du corps et qu'elle restait fixe  cette partie du sol o
les ossements taient enterrs. L'homme n'avait d'ailleurs aucun compte 
rendre de sa vie antrieure. Une fois mis au tombeau, il n'avait 
attendre ni rcompenses ni supplices. Opinion grossire assurment, mais
qui est l'enfance de la notion de la vie future.

L'tre qui vivait sous la terre n'tait pas assez dgag de l'humanit
pour n'avoir pas besoin de nourriture. Aussi  certains jours de l'anne
portait-on un repas  chaque tombeau. Ovide et Virgile nous ont donn la
description de cette crmonie dont l'usage s'tait conserv intact
jusqu' leur poque, quoique les croyances se fussent dj transformes.
Ils nous montrent qu'on entourait le tombeau de vastes guirlandes d'herbes
et de fleurs, qu'on y plaait des gteaux, des fruits, du sel, et qu'on y
versait du lait, du vin, quelquefois le sang d'une victime. [8]

On se tromperait beaucoup si l'on croyait que ce repas funbre n'tait
qu'une sorte de commmoration. La nourriture que la famille apportait,
tait rellement pour le mort, exclusivement pour lui. Ce qui le prouve,
c'est que le lait et le vin taient rpandus sur la terre du tombeau;
qu'un trou tait creus pour faire parvenir les aliments solides jusqu'au
mort; que, si l'on immolait une victime, toutes les chairs en taient
brles pour qu'aucun vivant n'en et sa part; que l'on prononait
certaines formules consacres pour convier le mort  manger et  boire;
que, si la famille entire assistait  ce repas, encore ne touchait-elle
pas aux mets; qu'enfin, en se retirant, on avait grand soin de laisser un
peu de lait, et quelques gteaux dans des vases, et qu'il y avait grande
impit  ce qu'un vivant toucht  cette petite provision destine aux
besoins du mort. [9]

Ces usages sont attests de la manire la plus formelle.  Je verse sur la
terre du tombeau, dit Iphignie dans Euripide, le lait, le miel, le vin;
car c'est avec cela qu'on rjouit les morts.  [10] Chez les Grecs, en
avant de chaque tombeau il y avait un emplacement qui tait destin 
l'immolation de la victime et  la cuisson de sa chair. [11] Le tombeau
romain avait de mme sa _culina_, espce de cuisine d'un genre particulier
et uniquement  l'usage du mort. [12] Plutarque raconte qu'aprs la
bataille de Plate les guerriers morts ayant t enterrs sur le lieu du
combat, les Platens s'taient engags  leur offrir chaque anne le repas
funbre. En consquence, au jour anniversaire, ils se rendaient en grande
procession, conduits par leurs premiers magistrats, vers le tertre sous
lequel reposaient les morts. Ils leur offraient du lait, du vin, de
l'huile, des parfums, et ils immolaient une victime. Quand les aliments
avaient t placs sur le tombeau, les Platens prononaient une formule
par laquelle ils appelaient les morts  venir prendre ce repas. Cette
crmonie s'accomplissait encore au temps de Plutarque, qui put en voir le
six-centime anniversaire. [13]

Un peu plus tard, Lucien, en se moquant de ces opinions et de ces usages,
faisait voir combien ils taient fortement enracins chez le vulgaire.
 Les morts, dit-il, se nourrissent des mets que nous plaons sur leur
tombeau et boivent le vin que nous y versons; en sorte qu'un mort  qui
l'on n'offre rien, est condamn  une faim perptuelle.  [14]

Voil des croyances bien vieilles et qui nous paraissent bien fausses et
ridicules. Elles ont pourtant exerc l'empire sur l'homme pendant un grand
nombre de gnrations. Elles ont gouvern les mes; nous verrons mme
bientt qu'elles ont rgi les socits, et que la plupart des institutions
domestiques et sociales des anciens sont venues de cette source.


NOTES

[1] _Sub terra censebant reliquam vitam agi mortuorum_. Cicron, _Tusc._,
I, 16. Euripide, _Alceste_, 163; _Hcube_, passim.

[2] Ovide, _Fastes_, V, 451. Pline, _Lettres_, VII, 27. Virgile, _En._,
III, 67. La description de Virgile se rapporte  l'usage des cnotaphes;
il tait admis que lorsqu'on ne pouvait pas retrouver le corps d'un
parent, on lui faisait une crmonie qui reproduisait exactement tous les
rites de la spulture, et l'on croyait par l enfermer,  dfaut du corps,
l'me dans le tombeau. Euripide, _Hlne_, 1061, 1240. Scholiast. _ad
Pindar. Pyth._, IV, 284. Virgile, VI, 505; XII, 214.

[3] _Iliade_, XXIII, 221. Pausanias, II, 7, 2. Euripide, _Alc._, 463.
Virgile, _En._, III, 68. Catulle, 98, 10. Ovide, _Trist._, III, 3, 43;
_Fast._, IV, 852; _Mtam._, X, 62. Juvnal, VII, 207. Martial, I, 89; V,
35; IV, 30. Servius, _ad Aen._, II, 644; III, 68; XI, 97. Tacite,
_Agric._, 46.

[4] Euripide, _Hc._, passim; _Alc._, 618; _Iphig._, 162. _Iliade_, XXIII,
166. Virgile, _n._, V, 77; VI, 221; XI, 81. Pline, _H. N._, VIII, 40.
Sutone, _Caesar_, 84; Lucien, _De luctu_, 14.

[5] Pindare, _Pythiq._, IV, 284, dit. Heyne; voir le Scholiaste.

[6] _Odysse_, XI, 72. Euripide, _Troad._, 1085. Hrodote, V, 92. Virgile,
VI, 371, 379. Horace, _Odes_, I, 23. Ovide, _Fast._, V, 483. Pline,
_Epist._, VII, 27. Sutone, _Calig._, 59. Servius, _ad Aen._, III, 68.

[7] Plaute, _Mostellaria_.

[8] Virgile, _n._, III, 300 et seq.; V, 77. Ovide, _Fast._, II, 535-542.

[9] Hrodote, II, 40. Euripide, _Hcube_, 536. Pausanias, II, 10. Virgile,
V, 98. Ovide, _Fast._, II, 566. Lucien, _Charon_.

[10] Eschyle, _Choph._, 476. Euripide, _Iphignie_, 162.

[11] Euripide, _lectre_, 513.

[12] Festus, v. _Culina_.

[13] Plutarque, _Aristide_, 21.

[14] Lucien, _De luctu_.




CHAPITRE II.

LE CULTE DES MORTS


Ces croyances donnrent lieu de trs-bonne heure  des rgles de conduite.
Puisque le mort avait besoin de nourriture et de breuvage, on conut que
c'tait un devoir pour les vivants de satisfaire  ce besoin. Le soin de
porter aux morts les aliments ne fut pas abandonn au caprice ou aux
sentiments variables des hommes; il fut obligatoire. Ainsi s'tablit toute
une religion de la mort, dont les dogmes ont pu s'effacer de bonne heure,
mais dont les rites ont dur jusqu'au triomphe du christianisme.

Les morts passaient pour des tres sacrs. Les anciens leur donnaient les
pithtes les plus respectueuses qu'ils pussent trouver; ils les
appelaient bons, saints, bienheureux. Ils avaient pour eux toute la
vnration que l'homme peut avoir pour la divinit qu'il aime ou qu'il
redoute. Dans leur pense chaque mort tait un dieu. [1]

Cette sorte d'apothose n'tait pas le privilge des grands hommes; on ne
faisait pas de distinction entre les morts. Cicron dit:  Nos anctres
ont voulu que les hommes qui avaient quitt cette vie, fussent compts au
nombre des dieux.  Il n'tait mme pas ncessaire d'avoir t un homme
vertueux; le mchant devenait un dieu tout autant que l'homme de bien;
seulement il gardait dans cette seconde existence tous les mauvais
penchants qu'il avait eus dans la premire. [2]

Les Grecs donnaient volontiers aux morts le nom de dieux souterrains. Dans
Eschyle, un fils invoque ainsi son pre mort:  O toi qui es un dieu sous
la terre.  Euripide dit en parlant d'Alceste:  Prs de son tombeau le
passant s'arrtera et dira: Celle-ci est maintenant une divinit
bienheureuse.  [3] Les Romains donnaient aux morts le nom de dieux Mnes.
 Rendez aux dieux Mnes ce qui leur est d, dit Cicron; ce sont des
hommes qui ont quitt la vie; tenez-les pour des tres divins.  [4]

Les tombeaux taient les temples de ces divinits. Aussi portaient-ils
l'inscription sacramentelle _Dis Manibus_, et en grec _theois chthoniois_.
C'tait l que le dieu vivait enseveli, _manesque sepulti_, dit Virgile.
Devant le tombeau il y avait un autel pour les sacrifices, comme devant
les temples des dieux. [5]

On trouve ce culte des morts chez les Hellnes, chez les Latins, chez les
Sabins, [6] chez les trusques; on le trouve aussi chez les Aryas de
l'Inde. Les hymnes du Rig-Vda en font mention. Le livre des lois de Manou
parle de ce culte comme du plus ancien que les hommes aient eu. Dj l'on
voit dans ce livre que l'ide de la mtempsycose a pass par-dessus cette
vieille croyance; dj mme auparavant, la religion de Brahma s'tait
tablie. Et pourtant, sous le culte de Brahma, sous la doctrine de la
mtempsycose, la religion des mes des anctres subsiste encore, vivante
et indestructible, et elle force le rdacteur des Lois de Manou  tenir
compte d'elle et  admettre encore ses prescriptions dans le livre sacr.
Ce n'est pas la moindre singularit de ce livre si bizarre, que d'avoir
conserv les rgles relatives  ces antiques croyances, tandis qu'il est
videmment rdig  une poque o des croyances tout opposes avaient pris
le dessus. Cela prouve que s'il faut beaucoup de temps pour que les
croyances humaines se transforment, il en faut encore bien davantage pour
que les pratiques extrieures et les lois se modifient. Aujourd'hui mme,
aprs tant de sicles et de rvolutions, les Hindous continuent  faire
aux anctres leurs offrandes. Cette croyance et ces rites sont ce qu'il y
a de plus vieux dans la race indo-europenne, et sont aussi ce qu'il y a
eu de plus persistant.

Ce culte tait le mme dans l'Inde qu'en Grce et en Italie. Le Hindou
devait procurer aux mnes le repas qu'on appelait _sraddha_.  Que le
matre de maison fasse le sraddha avec du riz, du lait, des racines, des
fruits, afin d'attirer sur lui la bienveillance des mnes.  Le Hindou
croyait qu'au moment o il offrait ce repas funbre, les mnes des
anctres venaient s'asseoir prs de lui et prenaient la nourriture qui
leur tait offerte. Il croyait encore que ce repas procurait aux morts une
grande jouissance:  Lorsque le sraddha est fait suivant les rites, les
anctres de celui qui offre le repas prouvent une satisfaction
inaltrable.  [7]

Ainsi les Aryas de l'Orient,  l'origine, ont pens comme ceux de
l'Occident relativement au mystre d la destine aprs la mort. Avant de
croire  la mtempsycose, ce qui supposait une distinction absolue de
l'me et du corps, ils ont cru  l'existence vague et indcise de l'tre
humain, invisible mais non immatriel, et rclamant des mortels une
nourriture et des offrandes.

Le Hindou comme le Grec regardait les morts comme des tres divins qui
jouissaient d'une existence bienheureuse. Mais il y avait une condition 
leur bonheur; il fallait que les offrandes leur fussent rgulirement
portes par les vivants. Si l'on cessait d'accomplir le sraddha pour un
mort, l'me de ce mort sortait de sa demeure paisible et devenait une me
errante qui tourmentait les vivants; en sorte que si les mnes taient
vraiment des dieux, ce n'tait qu'autant que les vivants les honoraient
d'un culte.

Les Grecs et les Romains avaient exactement les mmes croyances. Si l'on
cessait d'offrir aux morts le repas funbre, aussitt les morts sortaient
de leurs tombeaux; ombres errantes, on les entendait gmir dans la nuit
silencieuse. Ils reprochaient aux vivants leur ngligence impie; ils
cherchaient  les punir, ils leur envoyaient des maladies ou frappaient le
sol de strilit. Ils ne laissaient enfin aux vivants aucun repos jusqu'au
jour o les repas funbres taient rtablis. Le sacrifice, l'offrande de
la nourriture et la libation les faisaient rentrer dans le tombeau et leur
rendaient le repos et les attributs divins. L'homme tait alors en paix
avec eux. [8]

Si le mort qu'on ngligeait tait un tre malfaisant, celui qu'on honorait
tait un dieu tutlaire. Il aimait ceux qui lui apportaient la nourriture.
Pour les protger, il continuait  prendre part aux affaires humaines; il
y jouait frquemment son rle. Tout mort qu'il tait, il savait tre fort
et actif. On le priait; on lui demandait son appui et ses faveurs.
Lorsqu'on rencontrait un tombeau, on s'arrtait, et l'on disait:  Dieu
souterrain, sois-moi propice.  [9]

On peut juger de la puissance que les anciens attribuaient aux morts par
cette prire qu'lectre adresse aux mnes de son pre:  Prends piti de
moi et de mon frre Oreste; fais-le revenir en cette contre; entends ma
prire,  mon pre; exauce mes voeux en recevant mes libations.  Ces
dieux puissants ne donnent pas seulement les biens matriels; car lectre
ajoute:  Donne-moi un coeur plus chaste que celui de ma mre et des mains
plus pures.  [10] Ainsi le Hindou demande aux mnes  que dans sa famille
le nombre des hommes de bien s'accroisse, et qu'il ait beaucoup 
donner .

Ces mes humaines divinises par la mort taient ce que les Grecs
appelaient des _dmons_ ou des _hros_. [11] Les Latins leur donnaient le
nom de _Lares, Mnes, Gnies_.  Nos anctres ont cru, dit Apule, que les
Mnes, lorsqu'ils taient malfaisants, devaient tre appels larves, et
ils les appelaient Lares lorsqu'ils taient bienveillants et propices. 
[12] On lit ailleurs:  Gnie et Lare, c'est le mme tre; ainsi l'ont cru
nos anctres.  [13] Et dans Cicron:  Ceux que les Grecs nomment dmons,
nous les appelons Lares.  [14]

Cette religion des morts parat tre la plus ancienne qu'il y ait eu dans
cette race d'hommes. Avant de concevoir et d'adorer Indra ou Zeus, l'homme
adora les morts; il eut peur d'eux, il leur adressa des prires. Il semble
que le sentiment religieux ait commenc par l. C'est peut-tre  la vue
de la mort que l'homme a eu pour la premire fois l'ide du surnaturel et
qu'il a voulu esprer au del de ce qu'il voyait. La mort fut le premier
mystre; elle mit l'homme sur la voie des autres mystres. Elle leva sa
pense du visible  l'invisible, du passager  l'ternel, de l'humain au
divin.

NOTES

[1] Eschyle, _Choph._, 469. Sophocle, _Antig._, 451. Plutarque, _Solon_,
21; _Quest. rom._, 52; _Quest. gr._, 5. Virgile, V, 47; V, 80.

[2] Cicron, _De legib._, II, 22. Saint Augustin, _Cit de Dieu_, IX, 11;
VIII, 26.

[3] Euripide, _Alceste_, 1003, 1015.

[4] Cicron, _De legib._, II, 9. Varron, dans saint Augustin, _Cit de
Dieu_, VIII, 26.

[5] Virgile, _n._, IV, 34. Aulu-Gelle, X, 18. Plutarque, _Quest. rom._,
14. Euripide, _Troy._, 96; _lectre_, 513. Sutone, _Nron_, 50.

[6] Varron, _De ling. lat._, V, 74.

[7] _Lois de Manou_, I, 95; III, 82, 122, 127, 146, 189, 274.

[8] Ovide, _Fast._, II, 549-556. Ainsi, dans Eschyle, Clytemnestre avertie
par un songe que les mnes d'Agamemnon sont irrits contre elle, se hte
d'envoyer des aliments sur son tombeau.

[9] Euripide, _Alceste_, 1004 (1016).  On croit que si nous n'avons
aucune attention pour ces morts et si nous ngligeons leur culte, ils nous
font du mal, et qu'au contraire ils nous font du bien si nous nous les
rendons propices par nos offrandes.  Porphyre, _De abstin._, II, 37. Voy.
Horace, _Odes_, II, 23; Platon, _Lois_, IX, p. 926, 927.

[10] Eschyle, _Choph._, 122-135.

[11] Le sens primitif de ce dernier mot parat avoir t celui d'homme
mort. La langue des inscriptions qui est celle du vulgaire chez les Grecs,
l'emploie souvent avec cette signification. Boeckh, _Corp. inscript._, nos
1629, 1723, 1781, 1784, 1786, 1789, 3398.--Ph. Lebas, _Monum. de More_,
p. 205. Voy. Thognis, dit. Welcker, v. 513. Les Grecs donnaient aussi au
mort le nom de _daimou_, Euripide, _Alcest._, 1140 et Schol.; Eschyle,
_Pers._, 620. Pausanias, VI, 6.

[12] Servius, _ad Aen._, III, 63.

[13] Censorinus, 3.

[14] Cicron, _Time_, 11. Denys d'Halic. traduit _Lar familiaris_ par
[Grec: o chat oichian haeroz] (_Antiq. rom._, IV, 2).




CHAPITRE III.

LE FEU SACR.


La maison d'un Grec ou d'un Romain renfermait un autel; sur cet autel il
devait y avoir toujours un peu de cendre et des charbons allums. [1]
C'tait une obligation sacre pour le matre de chaque maison d'entretenir
le feu jour et nuit. Malheur  la maison o il venait  s'teindre! Chaque
soir on couvrait les charbons de cendre pour les empcher de se consumer
entirement; au rveil le premier soin tait de raviver ce feu et de
l'alimenter avec quelques branchages. Le feu ne cessait de briller sur
l'autel que lorsque la famille avait pri tout entire; foyer teint,
famille teinte, taient des expressions synonymes chez les anciens. [2]

Il est manifeste que cet usage d'entretenir toujours du feu sur un autel
se rapportait  une antique croyance. Les rgles et les rites que l'on
observait  cet gard, montrent que ce n'tait pas l une coutume
insignifiante. Il n'tait pas permis d'alimenter ce feu avec toute sorte
de bois; la religion distinguait, parmi les arbres, les espces qui
pouvaient tre employes  cet usage et celles dont il y avait impit 
se servir. [3] La religion disait encore que ce feu devait rester toujours
pur; [4] ce qui signifiait, au sens littral, qu'aucun objet sale ne
devait tre jet dans ce feu, et au sens figur, qu'aucune action coupable
ne devait tre commise en sa prsence. Il y avait un jour de l'anne, qui
tait chez les Romains le 1er mars, o chaque famille devait teindre son
feu sacr et en rallumer un autre aussitt. [5] Mais pour se procurer le
feu nouveau, il y avait des rites qu'il fallait scrupuleusement observer.
On devait surtout se garder de se servir d'un caillou et de le frapper
avec le fer. Les seuls procds qui fussent permis, taient de concentrer
sur un point la chaleur des rayons solaires ou de frotter rapidement deux
morceaux de bois d'une espce dtermine et d'en faire sortir l'tincelle.
[6] Ces diffrentes rgles prouvent assez que, dans l'opinion des anciens,
il ne s'agissait pas seulement de produire ou de conserver un lment
utile et agrable; ces hommes voyaient autre chose dans le feu qui brlait
sur leurs autels.

Ce feu tait quelque chose de divin; on l'adorait, on lui rendait un
vritable culte. On lui donnait en offrande tout ce qu'on croyait pouvoir
tre agrable  un dieu, des fleurs, des fruits, de l'encens, du vin, des
victimes. On rclamait sa protection; on le croyait puissant. On lui
adressait de ferventes prires pour obtenir de lui ces ternels objets des
dsirs humains, sant, richesse, bonheur. Une de ces prires qui nous a
t conserve dans le recueil des hymnes orphiques, est conue ainsi:
 Rends-nous toujours florissants, toujours heureux,  foyer;  toi qui es
ternel, beau, toujours jeune, toi qui nourris, toi qui es riche, reois
de bon coeur nos offrandes, et donne-nous en retour le bonheur et la sant
qui est si douce.  [7] Ainsi on voyait dans le foyer un dieu bienfaisant
qui entretenait la vie de l'homme, un dieu riche qui le nourrissait de ses
dons, un dieu fort qui protgeait la maison et la famille. En prsence
d'un danger on cherchait un refuge auprs de lui. Quand le palais de Priam
est envahi, Hcube entrane le vieux roi prs du foyer:  Tes armes ne
sauraient te dfendre, lui dit-elle; mais cet autel nous protgera tous. 
[8]

Voyez Alceste qui va mourir, donnant sa vie pour sauver son poux. Elle
s'approche de son foyer et l'invoque en ces termes:  O divinit,
matresse de cette maison, c'est la dernire fois que je m'incline devant
toi, et que je t'adresse mes prires; car je vais descendre o sont les
morts. Veille sur mes enfants qui n'auront plus de mre; donne  mon fils
une tendre pouse,  ma fille un noble poux. Fais qu'ils ne meurent pas
comme moi avant l'ge, mais qu'au sein du bonheur ils remplissent une
longue existence.  [9] Dans l'infortune l'homme s'en prenait  son foyer
et lui adressait des reproches; dans le bonheur il lui rendait grces. Le
soldat qui revenait de la guerre le remerciait de l'avoir fait chapper
aux prils. Eschyle nous reprsente Agamemnon revenant de Troie, heureux,
couvert de gloire; ce n'est pas Jupiter qu'il va porter sa joie et sa
reconnaissance; il offre le sacrifice d'actions de grces au foyer qui est
dans sa maison. [10] L'homme ne sortait de sa demeure sans adresser une
prire au foyer;  son retour, avant de revoir sa femme et d'embrasser ses
enfants, il devait s'incliner devant le foyer et l'invoquer. [11]

Le feu du foyer tait donc la Providence de la famille. Son culte tait
fort simple. La premire rgle tait qu'il y et toujours sur l'autel
quelques charbons ardents; car si le feu s'teignait, c'tait un dieu qui
cessait d'tre. A certains moments de la journe, on posait sur le foyer
des herbes sches et du bois; alors le dieu se manifestait en flamme
clatante. On lui offrait des sacrifices; or, l'essence de tout sacrifice
tait d'entretenir et de ranimer ce feu sacr, de nourrir et de dvelopper
le corps du dieu. C'est pour cela qu'on lui donnait avant toutes choses le
bois; c'est pour cela qu'ensuite on versait sur l'autel le vin brlant de
la Grce, l'huile, l'encens, la graisse des victimes. Le dieu recevait ces
offrandes, les dvorait; satisfait et radieux, il se dressait sur l'autel
et il illuminait son adorateur de ses rayons. C'tait le moment de
l'invoquer; l'hymne de la prire sortait du coeur de l'homme.

Le repas tait l'acte religieux par excellence. Le dieu y prsidait.
C'tait lui qui avait cuit le pain et prpar les aliments; [12] aussi lui
devait-on une prire au commencement et  la fin du repas. Avant de
manger, on dposait sur l'autel les prmices de la nourriture; avant de
boire, on rpandait la libation de vin. C'tait la part du dieu. Nul ne
doutait qu'il ne ft prsent, qu'il ne manget et ne bt; et, de fait, ne
voyait-on pas la flamme grandir comme si elle se ft nourrie des mets
offerts? Ainsi le repas tait partag entre l'homme et le dieu: c'tait
une crmonie sainte, par laquelle ils entraient en communion ensemble.
[13] Vieilles croyances, qui  la longue disparurent des esprits, mais qui
laissrent longtemps aprs elles des usages, des rites, des formes de
langage, dont l'incrdule mme ne pouvait pas s'affranchir. Horace, Ovide,
Ptrone soupaient encore devant leur foyer et faisaient la libation et la
prire. [14]

Ce culte du feu sacr n'appartenait pas exclusivement aux populations de
la Grce et de l'Italie. On le retrouve en Orient. Les lois de Manou, dans
la rdaction qui nous en est parvenue, nous montrent la religion de Brahma
compltement tablie et penchant mme vers son dclin; mais elles ont
gard des vestiges et des restes d'une religion plus ancienne, celle du
foyer, que le culte de Brahma avait relgue au second rang, mais n'avait
pas pu dtruire. Le brahmane a son foyer qu'il doit entretenir jour et
nuit; chaque matin et chaque soir il lui donne pour aliment le bois; mais,
comme chez les Grecs, ce ne peut tre que le bois de certains arbres
indiqus par la religion. Comme les Grecs et les Italiens lui offrent le
vin, le Hindou lui verse la liqueur fermente qu'il appelle _soma_. Le
repas est aussi un acte religieux, et les rites en sont dcrits
scrupuleusement dans les lois de Manou. On adresse des prires au foyer,
comme en Grce; on lui offre les prmices du repas, le riz, le beurre, le
miel. Il est dit:  Le brahmane ne doit pas manger du riz de la nouvelle
rcolte avant d'en avoir offert les prmices au foyer. Car le feu sacr
est avide de grain, et quand il n'est pas honor, il dvore l'existence du
brahmane ngligent.  Les Hindous, comme les Grecs et les Romains, se
figuraient les dieux avides non-seulement d'honneurs et de respect, mais
mme de breuvage et d'aliment. L'homme se croyait forc d'assouvir leur
faim et leur soif, s'il voulait viter leur colre.

Chez les Hindous cette divinit du feu est souvent appele _Agni_. Le Rig-
Vda contient un grand nombre d'hymnes qui lui sont adresses. Il est dit
dans l'un d'eux:  O Agni, tu es la vie, tu es le protecteur de
l'homme.... Pour prix de nos louanges, donne au pre de famille qui
t'implore, la gloire et la richesse.... Agni, tu es un dfenseur prudent
et un pre;  toi nous devons la vie, nous sommes ta famille.  Ainsi le
dieu du foyer est, comme en Grce, une puissance tutlaire. L'homme lui
demande l'abondance:  Fais que la terre soit toujours librale pour nous.
 Il lui demande la sant:  Que je jouisse longtemps de la lumire, et
que j'arrive  la vieillesse comme le soleil  son couchant.  Il lui
demande mme la sagesse:  O Agni, tu places dans la bonne voie l'homme
qui s'garait dans la mauvaise.... Si nous avons commis une faute, si nous
avons march loin de toi, pardonne-nous.  Ce feu du foyer tait, comme en
Grce, essentiellement pur; il tait svrement interdit au brahmane d'y
jeter rien de sale, et mme de s'y chauffer les pieds. Comme en Grce,
l'homme coupable ne pouvait plus approcher de son foyer, avant de s'tre
purifi de sa souillure.

C'est une grande preuve de l'antiquit de ces croyances et de ces
pratiques que de les trouver  la fois chez les hommes des bords de ma
Mditerrane et chez ceux de la presqu'le indienne. Assurment les Grecs
n'ont pas emprunt cette religion aux Hindous, ni les Hindous aux Grecs.
Mais les Grecs, les Italiens, les Hindous appartenaient  une mme race;
leurs anctres,  une poque fort recule, avaient vcu ensemble dans
l'Asie centrale. C'est l qu'ils avaient conu d'abord ces croyances et
tabli ces rites. La religion du feu sacr date donc de l'poque lointaine
et mystrieuse o il n'y avait encore ni Grecs, ni Italiens, ni Hindous,
et o il n'y avait que les Aryas. Quand les tribus s'taient spares les
unes des autres, elles avaient transport ce culte avec elles, les unes
sur les rives du Gange, les autres sur les bords de la Mditerrane. Plus
tard, parmi ces tribus spares et qui n'avaient plus de relations entre
elles, les unes ont ador Brahma, les autres Zeus, les autres Janus;
chaque groupe s'est fait ses dieux. Mais tous ont conserv comme un legs
antique la religion premire qu'ils avaient conue et pratique au berceau
commun de leur race.

Si l'existence de ce culte chez tous les peuples indo-europens n'en
dmontrait pas suffisamment la haute antiquit, on en trouverait d'autres
preuves dans les rites religieux des Grecs et des Romains. Dans tous les
sacrifices, mme dans ceux qu'on faisait en l'honneur de Zeus ou d'Athn,
c'tait toujours au foyer qu'on adressait la premire invocation. [15]
Toute prire  un dieu, quel qu'il ft, devait commencer et finir par une
prire au foyer. [16] A Olympie, le premier sacrifice qu'offrait la Grce
assemble tait pour le foyer, le second pour Zeus. [17] De mme  Rome la
premire adoration tait toujours pour Vesta, qui n'tait autre que le
foyer; [18] Ovide dit de cette divinit qu'elle occupe la premire place
dans les pratiques religieuses des hommes. C'est ainsi que nous lisons
dans les hymnes du Rig-Vda:  Avant tous les autres dieux il faut
invoquer Agni. Nous prononcerons son nom vnrable avant celui de tous les
autres immortels. O Agni, quel que soit le dieu que nous honorions par
notre sacrifice, toujours  toi s'adresse l'holocauste.  Il est donc
certain qu' Rome au temps d'Ovide, dans l'Inde au temps des brahmanes, le
feu du foyer passait encore avant tous les autres dieux; non que Jupiter
et Brahma n'eussent acquis une bien plus grande importance dans la
religion des hommes; mais on se souvenait que le feu du foyer tait de
beaucoup antrieur  ces dieux-l. Il avait pris, depuis nombre de
sicles, la premire place dans le culte, et les dieux plus nouveaux et
plus grands n'avaient pas pu l'en dpossder.

Les symboles de cette religion se modifirent suivant les ges. Quand les
populations de la Grce et de l'Italie prirent l'habitude de se
reprsenter leurs dieux comme des personnes et de donner  chacun d'eux un
nom propre et une forme humaine, le vieux culte du foyer subit la loi
commune que l'intelligence humaine, dans cette priode, imposait  toute
religion. L'autel du feu sacr fut personnifi; on l'appela [Grec:
hestia], Vesta; le nom fut le mme en latin et en grec, et ne fut pas
d'ailleurs autre chose que le mot qui dans la langue commune et primitive
dsignait un autel. Par un procd assez ordinaire, du nom commun on avait
fait un nom propre. Une lgende se forma peu  peu. On se figura cette
divinit sous les traits d'une femme, parce que le mot qui dsignait
l'autel tait du genre fminin. On alla mme jusqu' reprsenter cette
desse par des statues. Mais on ne put jamais effacer la trace de la
croyance primitive d'aprs laquelle cette divinit tait simplement le feu
de l'autel; et Ovide lui-mme tait forc de convenir que Vesta n'tait
pas autre chose qu'une  flamme vivante . [19]

Si nous rapprochons ce culte du feu sacr du culte des morts, dont nous
parlions tout  l'heure, une relation troite nous apparat entre eux.

Remarquons d'abord que ce feu qui tait entretenu sur le foyer n'est pas,
dans la pense des hommes, le feu de la nature matrielle. Ce qu'on voit
en lui, ce n'est pas l'lment purement physique qui chauffe ou qui
brle, qui transforme les corps, fond les mtaux et se fait le puissant
instrument de l'industrie humaine. Le feu du foyer est d'une tout autre
nature. C'est un feu pur, qui ne peut tre produit qu' l'aide de certains
rites et n'est entretenu qu'avec certaines espces de bois. C'est un feu
chaste; l'union des sexes doit tre carte loin de sa prsence. [20] On
ne lui demande pas seulement la richesse et la sant; on le prie aussi
pour en obtenir la puret du coeur, la temprance, la sagesse.  Rends-
nous riches et florissants, dit un hymne orphique; rends-nous aussi sages
et chastes.  Le feu du foyer est donc une sorte d'tre moral. Il est vrai
qu'il brille, qu'il rchauffe, qu'il cuit l'aliment sacr; mais en mme
temps il a une pense, une conscience; il conoit des devoirs et veille 
ce qu'ils soient accomplis. On le dirait homme, car il a de l'homme la
double nature: physiquement, il resplendit, il se meut, il vit, il procure
l'abondance, il prpare le repas, il nourrit le corps; moralement, il a
des sentiments et des affections, il donne  l'homme la puret, il
commande le beau et le bien, il nourrit l'me. On peut dire qu'il
entretient la vie humaine dans la double srie de ses manifestations. Il
est  la fois la source de la richesse, de la sant, de la vertu. C'est
vraiment le Dieu de la nature humaine. -- Plus tard, lorsque ce culte a
t relgu au second plan par Brahma ou par Zeus, le feu du foyer est
rest ce qu'il y avait dans le divin de plus accessible  l'homme; il a
t son intermdiaire auprs des dieux de la nature physique; il s'est
charg de porter au ciel la prire et l'offrande de l'homme et d'apporter
 l'homme les faveurs divines. Plus tard encore, quand on fit de ce mythe
du feu sacr la grande Vesta, Vesta fut la desse vierge; elle ne
reprsenta dans le monde ni la fcondit ni la puissance; elle fut
l'ordre; mais non pas l'ordre rigoureux, abstrait, mathmatique, la loi
imprieuse et fatale, [Grec: ananchae], que l'on aperut de bonne heure
entre les phnomnes de la nature physique. Elle fut l'ordre moral. On se
la figura comme une sorte d'me universelle qui rglait les mouvements
divers des mondes, comme l'me humaine mettait la rgle parmi nos organes.

Ainsi la pense des gnrations primitives se laisse entrevoir. Le
principe de ce culte est en dehors de la nature physique et se trouve dans
ce petit monde mystrieux qui est l'homme.

Ceci nous ramne au culte des morts. Tous les deux sont de la mme
antiquit. Ils taient associs si troitement que la croyance des anciens
n'en faisait qu'une religion. Foyer, Dmons, Hros, dieux Lares, tout cela
tait confondu. [21] On voit par deux passages de Plaute et de Columle
que dans le langage ordinaire on disait indiffremment foyer ou Lare
domestique, et l'on voit encore par Cicron que l'on ne distinguait pas le
foyer des Pnates, ni les Pnates des dieux Lares. [22] Nous lisons dans
Servius:  Par foyers les anciens entendaient les dieux Lares; aussi
Virgile a-t-il pu mettre indiffremment, tantt foyer pour Pnates, tantt
Pnates pour foyer.  [23] Dans un passage fameux de l'nide, Hector dit
 ne qu'il va lui remettre les Pnates troyens, et c'est le feu du foyer
qu'il lui remet. Dans un autre passage, ne invoquant ces mmes dieux les
appelle  la fois Pnates, Lares et Vesta. [24]

Nous avons vu d'ailleurs que ceux que les anciens appelaient Lares ou
Hros, n'taient autres que les mes des morts auxquelles l'homme
attribuait une puissance surhumaine et divine. Le souvenir d'un de ces
morts sacrs tait toujours attach au foyer. En adorant l'un, on ne
pouvait pas oublier l'autre. Ils taient associs dans le respect des
hommes et dans leurs prires. Les descendants, quand ils parlaient du
foyer, rappelaient volontiers le nom de l'anctre:  Quitte cette place,
dit Oreste  sa soeur, et avance vers l'antique foyer de Plops pour
entendre mes paroles.  [25] De mme, ne, parlant du foyer qu'il
transporte  travers les mers, le dsigne par le nom de Lare d'Assaracus,
comme s'il voyait dans ce foyer l'me de son anctre.

Le grammairien Servius, qui tait fort instruit des antiquits grecques et
romaines (on les tudiait de son temps beaucoup plus qu'au temps de
Cicron), dit que c'tait un usage trs-ancien d'ensevelir les morts dans
les maisons, et il ajoute:  Par suite de cet usage, c'est aussi dans les
maisons qu'on honore les Lares et les Pnates.  [26] Cette phrase tablit
nettement une antique relation entre le culte des morts et le foyer. On
peut donc penser que le foyer domestique n'a t  l'origine que le
symbole du culte des morts, que sous cette pierre du foyer un anctre
reposait, que le feu y tait allum pour l'honorer, et que ce feu semblait
entretenir la vie en lui ou reprsentait son me toujours vigilante.

Ce n'est l qu'une conjecture, et les preuves nous manquent. Mais ce qui
est certain, c'est que les plus anciennes gnrations, dans la race d'o
sont sortis les Grecs et les Romains, ont eu le culte des morts et du
foyer, antique religion qui ne prenait pas ses dieux dans la nature
physique, mais dans l'homme lui-mme et qui avait pour objet d'adoration
l'tre invisible qui est en nous, la force morale et pensante qui anime et
qui gouverne notre corps.

Cette religion ne fut pas toujours galement puissante, sur l'me; elle
s'affaiblit peu  peu, mais elle ne disparut pas. Contemporaine des
premiers ges de la race aryenne, elle s'enfona si profondment dans les
entrailles de cette race, que la brillante religion de l'Olympe grec ne
suffit pas  la draciner et qu'il fallut le christianisme.

Nous verrons bientt quelle action puissante cette religion a exerce sur
les institutions domestiques et sociales des anciens. Elle a t conue et
tablie dans cette poque lointaine o cette race cherchait ses
institutions, et elle a dtermin la voie dans laquelle les peuples ont
march depuis.


NOTES

[1] Les Grecs appelaient cet autel de noms divers, _bomoz, eschara,
hestia_; ce dernier finit par prvaloir dans l'usage et fut le mot dont on
dsigna ensuite la desse Vesta. Les Latins appelaient le mme autel _ara_
ou _focus_.

[2] _Hymnes homr._, XXIX. _Hymnes orph._, LXXXIV. Hsiode, _Opera_, 732.
Eschyle, _Agam._, 1056. Euripide, _Hercul. fur._, 503, 599. Thucydide, I,
136. Aristophane, _Plut._, 795. Caton, _De re rust._, 143. Cicron, _Pro
Domo_, 40. Tibulle, I, 1, 4. Horace, _Epod._, II, 43. Ovide, _A. A._, I,
637. Virgile, II, 512.

[3] Virgile, VII, 71. Festus, v. _Felicis_. Plutarque, _Numa_, 9.

[4] Euripide, _Hercul. fur._, 715. Caton, _De re rust._, 143. Ovide,
_Fast._, III, 698.

[5] Macrobe, _Saturn._, I, 12.

[6] Ovide, _Fast_., III:, 148. Festus, v. _Felicis_. Julien, _Oraison  la
louange du soleil_.

[7] _Hymnes orph._, 84. Plante, _Captiv._, II, 2. Tibulle, I, 9, 74.
Ovide, _A. A._, I, 637. Pline, _H. N._, XVIII, 8.

[8] Virgile, _En._, II, 523. Horace, _pit._, I, 5. Ovide, _Trist._, IV,
8, 22.

[9] Euripide, _Alceste_, 162-168.

[10] Eschyle, _Agam._, 1015.

[11] Caton, _De re rust._, 2. Euripide, _Hercul. fur._, 523.

[12] Ovide. _Fast._, VI, 315.

[13] Plutarque, _Quest. rom._, 64; _Comm. sur Hsiode_, 44. _Hymnes
homr._, 29.

[14] Horace, _Sat._ II, 6, 66. Ovide, _Fast_., II, 631. Ptrone, 60.

[15] Porphyre, _De Abstin. _, II, p. 106; Plutarq., _De frigido_.

[16] _Hymnes hom._, 29; Ibid., 3, v. 33. Platon, _Cratyle,_ 18.
_Hesychius,_ _hestias_. Diodore, VI, 2. Aristophane, _Oiseaux,_ 865.

[17] Pausanias, V, 14.

[18] Cicron, _De nat. Deor._, II, 27. Ovide, _Fast._, VI, 304.

[19] Ovide, _Fast._, VI, 291.

[20] Hsiode, _Opra_, 731. Plutarque, _Comm. sur Hs._, frag. 43.

[21] Tibulle, II, 2. Horace, _Odes_, IV, 11. Ovide, _Trist._, III, 13; V,
5. Les Grecs donnaient  leurs dieux domestiques ou hros l'pithte de
_ephestioi_ ou _hestioeuchoi_.

[22] Plaute, _Aulul._, II, 7, 16: _In foco nostro Lari._ Columle, XI, 1,
19: _Larem focumque familiarem_. Cicron, _Pro domo_, 41; _Pro Quintio_,
27, 28.

[23] Servius, _in Aen._, III, 134.

[24] Virgile, IX, 259; V, 744.

[25] Euripide, _Oreste_, 1140-1142.

[26] Servius, _in Aen._, V, 84; VI, 152. Voy. Platon, _Minos_, p. 315.




CHAPITRE IV.

LA RELIGION DOMESTIQUE.


Il ne faut pas se reprsenter cette antique religion comme celles qui ont
t fondes plus tard dans l'humanit plus avance. Depuis un assez grand
nombre de sicles, le genre humain n'admet plus une doctrine religieuse
qu' deux conditions: l'une est qu'elle lui annonce un dieu unique;
l'autre est qu'elle s'adresse  tous les hommes et soit accessible  tous,
sans repousser systmatiquement aucune classe ni aucune race. Mais cette
religion des premiers temps ne remplissait aucune de ces deux conditions.
Non seulement elle n'offrait pas  l'adoration des hommes un dieu unique;
mais encore ses dieux n'acceptaient pas l'adoration de tous les hommes.
Ils ne se prsentaient pas comme tant les dieux du genre humain. Ils ne
ressemblaient mme, pas  Brahma qui tait au moins le dieu de toute une
grande caste, ni  Zeus Panhellnien qui tait celui de toute une nation.
Dans cette religion primitive chaque dieu ne pouvait tre ador que par
une famille. La religion tait purement domestique.

Il faut claircir ce point important; car on ne comprendrait pas sans cela
la relation trs-troite qu'il y a entre ces vieilles croyances et la
constitution de la famille grecque et romaine.

Le culte des morts ne ressemblait en aucune manire  celui que les
chrtiens ont pour les saints. Une des premires rgles de ce culte tait
qu'il ne pouvait tre rendu par chaque famille qu'aux morts qui lui
appartenaient par le sang. Les funrailles ne pouvaient tre
religieusement accomplies que par le parent le plus proche. Quant au repas
funbre qui se renouvelait ensuite  des poques dtermines, la famille
seule avait le droit d'y assister, et tout tranger en tait svrement
exclu. [1] On croyait que le mort n'acceptait l'offrande que de la main
des siens; il ne voulait de culte que de ses descendants. La prsence d'un
homme qui n'tait pas de la famille troublait le repos des mnes. Aussi la
loi interdisait-elle  l'tranger d'approcher d'un tombeau. [2] Toucher du
pied, mme par mgarde, une spulture, tait un acte impie, pour lequel il
fallait apaiser le mort et se purifier soi-mme. Le mot par lequel les
anciens dsignaient le culte des morts est significatif; les Grecs
disaient _patriazein_, les Latins disaient _parentare_. C'est que la
prire et l'offrande n'taient adresses par chacun qu' ses pres. Le
culte des morts tait uniquement le culte des anctres. [3] Lucien, tout
en se moquant des opinions du vulgaire, nous les explique nettement quand
il dit:  Le mort qui n'a pas laiss de fils ne reoit pas d'offrandes, et
il est expos  une faim perptuelle.  [4]

Dans l'Inde comme en Grce, l'offrande ne pouvait tre faite  un mort que
par ceux qui descendaient de lui. La loi des Hindous, comme la loi
athnienne, dfendait d'admettre un tranger, ft-ce un ami, au repas
funbre. Il tait si ncessaire que ces repas fussent offerts par les
descendants du mort, et non par d'autres, que l'on supposait que les
mnes, dans leur sjour, prononaient souvent ce voeu:  Puisse-t-il
natre successivement de notre ligne des fils qui nous offrent dans toute
la suite des temps le riz bouilli dans du lait, le miel, et le beurre
clarifi.  [5]

Il suivait de l qu'en Grce et  Rome, comme dans l'Inde, le fils avait
le devoir de faire les libations et les sacrifices aux mnes de son pre
et de tous ses aeux. Manquer  ce devoir tait l'impit la plus grave
qu'on pt commettre, puisque l'interruption de ce culte faisait dchoir
les morts et anantissait leur bonheur. Cette ngligence n'tait pas moins
qu'un vritable parricide multipli autant de fois qu'il y avait
d'anctres dans la famille.

Si, au contraire, les sacrifices taient toujours accomplis suivant les
rites, si les aliments taient ports sur le tombeau aux jours fixs,
alors l'anctre devenait un dieu protecteur. Hostile  tous ceux qui ne
descendaient pas de lui, les repoussant de son tombeau, les frappant de
maladie s'ils approchaient, pour les siens il tait bon et secourable.

Il y avait un change perptuel de bons offices entre les vivants et les
morts de chaque famille. L'anctre recevait de ses descendants la srie
des repas funbres, c'est--dire les seules jouissances qu'il pt avoir
dans sa seconde vie. Le descendant recevait de l'anctre l'aide et la
force dont il avait besoin dans celle-ci. Le vivant ne pouvait se passer
du mort, ni le mort du vivant. Par l un lien puissant s'tablissait entre
toutes les gnrations d'une mme famille et en faisait un corps
ternellement insparable.

Chaque famille avait son tombeau, o ses morts venaient reposer l'un aprs
l'autre, toujours ensemble. Ce tombeau tait ordinairement voisin de la
maison, non loin de la porte,  afin, dit un ancien, que les fils, en
entrant ou en sortant de leur demeure, rencontrassent chaque fois leurs
pres, et chaque fois leur adressassent une invocation . [6] Ainsi
l'anctre restait au milieu des siens; invisible, mais toujours prsent,
il continuait  faire partie de la famille et  en tre le pre. Lui
immortel, lui heureux, lui divin, il s'intressait  ce qu'il avait laiss
de mortel sur la terre; il en savait les besoins, il en soutenait la
faiblesse. Et celui qui vivait encore, qui travaillait, qui, selon
l'expression antique, ne s'tait pas encore acquitt de l'existence,
celui-l avait prs de lui ses guides et ses appuis; c'taient ses pres.
Au milieu des difficults, il invoquait leur antique sagesse; dans le
chagrin il leur demandait une consolation, dans le danger un soutien,
aprs une faute son pardon.

Assurment nous avons beaucoup de peine aujourd'hui  comprendre que
l'homme pt adorer son pre ou son anctre. Faire de l'homme un dieu nous
semble le contre-pied de la religion. Il nous est presque aussi difficile
de comprendre les vieilles croyances de ces hommes qu'il l'et t  eux
d'imaginer les ntres. Mais songeons que les anciens n'avaient pas l'ide
de la cration; ds lors le mystre de la gnration tait pour eux ce que
le mystre de la cration peut tre pour nous. Le gnrateur leur
paraissait un tre divin, et ils adoraient leur anctre. Il faut que ce
sentiment ait t bien naturel et bien puissant, car il apparat, comme
principe d'une religion  l'origine de presque toutes les socits
humaines; on le trouve chez les Chinois comme chez les anciens Gtes et
les Scythes, chez les peuplades de l'Afrique comme chez celles du Nouveau-
Monde. [7]

Le feu sacr, qui tait associ si troitement au culte des morts, avait
aussi pour caractre essentiel d'appartenir en propre  chaque famille. Il
reprsentait les anctres; [8] il tait la providence d'une famille, et
n'avait rien de commun avec le feu de la famille voisine qui tait une
autre providence. Chaque foyer protgeait les siens et repoussait
l'tranger.

Toute cette religion tait renferme dans l'enceinte de chaque maison. Le
culte n'en tait pas public. Toutes les crmonies, au contraire, en
taient tenues fort secrtes. Accomplies au milieu de la famille seule,
elles taient caches  l'tranger. [9] Le foyer n'tait jamais plac ni
hors de la maison ni mme prs de la porte extrieure, o on l'aurait trop
bien vu. Les Grecs le plaaient toujours dans une enceinte [10] qui le
protgeait contre le contact et mme le regard des profanes. Les Romains
le cachaient au milieu de leur maison. Tous ces dieux, foyer, Lares,
Mnes, on les appelait les dieux cachs ou les dieux de l'intrieur. [11]
Pour tous les actes de cette religion il fallait le secret; [12] qu'une
crmonie ft aperue par un tranger, elle tait trouble, souille,
funeste par ce seul regard.

Pour cette religion domestique, il n'y avait ni rgles uniformes, ni
rituel commun. Chaque famille avait l'indpendance la plus complte. Nulle
puissance extrieure n'avait le droit de rgler son culte ou sa croyance.
Il n'y avait pas d'autre prtre que le pre; comme prtre, il ne
connaissait aucune hirarchie. Le pontife de Rome ou l'archonte d'Athnes
pouvait bien s'assurer que le pre de famille accomplissait tous ses rites
religieux, mais il n'avait pas le droit de lui commander la moindre
modification. _Suo quisque ritu sacrificia faciat_, telle tait la rgle
absolue. [13] Chaque famille avait ses crmonies qui lui taient propres,
ses ftes particulires, ses formules de prire et ses hymnes. [14] Le
pre, seul interprte et seul pontife de sa religion, avait seul le
pouvoir de l'enseigner, et ne pouvait l'enseigner qu' son fils. Les
rites, les termes de la prire, les chants, qui faisaient partie
essentielle de cette religion domestique, taient un patrimoine, une
proprit sacre, que la famille ne partageait avec personne et qu'il
tait mme interdit de rvler aux trangers. Il en tait ainsi dans
l'Inde:  Je suis fort contre mes ennemis, dit le brahmane, des chants que
je tiens de ma famille et que mon pre m'a transmis.  [15]

Ainsi la religion ne rsidait pas dans les temples, mais dans la maison,
chacun avait ses dieux; chaque dieu ne protgeait qu'une famille et
n'tait dieu que dans une maison. On ne peut pas raisonnablement supposer
qu'une religion de ce caractre ait t rvle aux hommes par
l'imagination puissante de l'un d'entre eux ou qu'elle leur ait t
enseigne par une caste de prtres. Elle est ne spontanment dans
l'esprit humain; son berceau a t la famille; chaque famille s'est fait
ses dieux.

Cette religion ne pouvait se propager que par la gnration. Le pre, en
donnant la vie  son fils, lui donnait en mme temps sa croyance, son
culte, le droit d'entretenir le foyer, d'offrir le repas funbre, de
prononcer les formules de prire. La gnration tablissait un lien
mystrieux entre l'enfant qui naissait  la vie et tous les dieux de la
famille. Ces dieux taient sa famille mme, [Grec: theoi engeneis];
c'tait son sang, [Grec: theoi suvaimoi]. [16] L'enfant apportait donc en
naissant le droit de les adorer et de leur offrir les sacrifices; comme
aussi, plus tard, quand la mort l'aurait divinis lui-mme, il devait tre
compt  son tour parmi ces dieux de la famille.

Mais il faut remarquer cette particularit que la religion domestique ne
se propageait que de mle en mle. Cela tenait sans nul doute  l'ide que
les hommes se faisaient de la gnration [17]. La croyance des ges
primitifs, telle qu'on la trouve dans les Vdas et qu'on en voit des
vestiges dans tout le droit grec et romain, fut que le pouvoir
reproducteur rsidait exclusivement dans le pre. Le pre seul possdait
le principe mystrieux de l'tre et transmettait l'tincelle de vie. Il
est rsult de cette vieille opinion qu'il fut de rgle que le culte
domestique passt toujours de mle en mle, que la femme n'y participt
que par l'intermdiaire de son pre ou de son mari, et enfin qu'aprs la
mort la femme n'et pas la mme part que l'homme au culte et aux
crmonies du repas funbre. Il en est rsult encore d'autres
consquences trs-graves dans le droit priv et dans la constitution de la
famille; nous les verrons plus loin.


NOTES

[1] Cicron, _De legib._, II, 26. Varron, _L. L._, VI, 13: _Ferunt epulas
ad sepulcrum quibus jus ibi parentare._ Gaius, II, 5, 6: _Si modo mortui
funits ad nos pertineat._ Plutarque, _Solon_.

[2] _Pillacus omnino accedere quemquam vetat in funus aliorum_. Cicron,
_De legib._, II, 26. Plutarque, _Solon_, 21. Dmosthnes, _in Timocr_.
Ise, I.

[3] Du moins  l'origine; car ensuite les cits ont eu leurs hros
topiques et nationaux, comme nous le verrons plus loin.

[4] Lucien, _De luctu_.

[5] _Lois de Manou_, III, 138; III, 274.

[6] Euripide, _Hlne_, 1163-1168.

[7] Chez les trusques et les Romains il tait d'usage que chaque famille
religieuse gardt les images de ses anctres ranges autour de l'atrium.
Ces images taient-elles de simples portraits de famille ou des idoles?

[8] [Grec: Hestia patroa], _focus patrius_. De mme dans les Vdas Agui
est encore invoque quelquefois comme dieu domestique.

[9] Ise, VIII, 17, 18.

[10] Cette enceinte tait appele _herchos_.

[11] [Grec: Theoi mychioi], _dii Pnates_.

[12] Cicron, _De arusp. resp._, 17.

[13] Varron, _De ling. lat._, VII, 88.

[14] Hsiode, _Opera_, 753. Macrobe, _Sat._, I, 10. Cic., _De legib._, II,
11.

[15] _Rig-Vda_, tr. Langlois, t. I, p. 113. Les lois de Manou mentionnent
souvent les rites particuliers  chaque famille: VIII, 3; IX, 7.

[16] Sophocle, _Antig._, 199; _Ibid._, 659. Rappr. [Grec: patrooi theoi]
dans Aristophane, _Gupes_, 388; Eschyle, _Pers._, 404; Sophocle,
_lectre_, 411; [Grec: theoi genethlioi], Platon, _Lois_, V, p. 729; _Di
Generis_, Ovide, _Fast._, II.

[17] Les Vdas appellent le feu sacr la cause de la postrit masculine.
Voy. le _Mitakchara_, trad. Orianne, p. 139.




LIVRE II.

LA FAMILLE.




CHAPITRE PREMIER.

LA RELIGION A T LE PRINCIPE CONSTITUTIF DE LA FAMILLE ANCIENNE.


Si nous nous transportons par la pense au milieu de ces anciennes
gnrations d'hommes, nous trouvons dans chaque maison un autel et autour
de cet autel la famille assemble. Elle se runit chaque matin pour
adresser au foyer ses premires prires, chaque soir pour l'invoquer une
dernire fois. Dans le courant du jour, elle se runit encore auprs de
lui pour le repas qu'elle se partage pieusement aprs la prire et la
libation. Dans tous ses actes religieux, elle chante en commun des hymnes
que ses pres lui ont lgus.

Hors de la maison, tout prs, dans le champ voisin, il y a un tombeau.
C'est la seconde demeure de cette famille. L reposent en commun plusieurs
gnrations d'anctres; la mort ne les a pas spars. Ils restent groups
dans cette seconde existence, et continuent  former une famille
indissoluble. [1] Entre la partie vivante et la partie morte de la
famille, il n'y a que cette distance de quelques pas qui spare la maison
du tombeau. A certains jours, qui sont dtermins pour chacun par sa
religion domestique, les vivants se runissent auprs des anctres. Ils
leur portent le repas funbre, leur versent le lait et le vin, dposent
les gteaux et les fruits, ou brlent pour eux les chairs d'une victime.
En change de ces offrandes, ils rclament leur protection; ils les
appellent leurs dieux, et leur demandent de rendre le champ fertile, la
maison prospre, les coeurs vertueux.

Le principe de la famille antique n'est pas uniquement la gnration. Ce
qui le prouve, c'est que la soeur n'est pas dans la famille ce qu'y est le
frre, c'est que le fils mancip ou la fille marie cesse compltement
d'en faire partie, ce sont enfin plusieurs dispositions importantes des
lois grecques et romaines que nous aurons l'occasion d'examiner plus loin.

Le principe de la famille n'est pas non plus l'affection naturelle. Car le
droit grec et le droit romain ne tiennent aucun compte de ce sentiment. Il
peut exister au fond des coeurs, il n'est rien dans le droit. Le pre peut
chrir sa fille, mais non pas lui lguer son bien. Les lois de succession,
c'est--dire parmi les lois celles qui tmoignent le plus fidlement des
ides que les hommes se faisaient de la famille, sont en contradiction
flagrante, soit avec l'ordre de la naissance, soit avec l'affection
naturelle. [2]

Les historiens du droit romain ayant fort justement remarqu que ni la
naissance ni l'affection n'taient le fondement de la famille romaine, ont
cru que ce fondement devait se trouver dans la puissance paternelle ou
maritale. Ils font de cette puissance une sorte d'institution primordiale.
Mais ils n'expliquent pas comment elle s'est forme,  moins que ce ne
soit par la supriorit de force du mari sur la femme, du pre sur les
enfants. Or c'est se tromper gravement que de placer ainsi la force 
l'origine du droit. Nous verrons d'ailleurs plus loin que l'autorit
paternelle ou maritale, loin d'avoir t une cause premire, a t elle-
mme un effet; elle est drive de la religion et a t tablie par elle.
Elle n'est donc pas le principe qui a constitu la famille.

Ce qui unit les membres de la famille antique, c'est quelque chose de plus
puissant que la naissance, que le sentiment, que la force physique; c'est
la religion du foyer et des anctres. Elle fait que la famille forme un
corps dans cette vie et dans l'autre. La famille antique est une
association religieuse plus encore qu'une association de nature. Aussi
verrons-nous plus loin que la femme n'y sera vraiment compte qu'autant
que la crmonie sacre du mariage l'aura initie au culte; que le fils
n'y comptera plus, s'il a renonc au culte ou s'il a t mancip; que
l'adopt y sera, au contraire, un vritable fils, parce que, s'il n'a pas
le lien du sang, il aura quelque chose de mieux, la communaut du culte;
que le lgataire qui refusera d'adopter le culte de cette famille, n'aura
pas la succession; qu'enfin la parent et le droit  l'hritage seront
rgls, non d'aprs la naissance, mais d'aprs les droits de participation
au culte tels que la religion les a tablis. Ce n'est sans doute pas la
religion qui a cr la famille, mais c'est elle assurment qui lui a donn
ses rgles, et de l est venu que la famille antique a eu une constitution
si diffrente de celle qu'elle aurait eue si les sentiments naturels
avaient t seuls  la fonder.

L'ancienne langue grecque avait un mot bien significatif pour dsigner une
famille; on disait _epistion_, mot qui signifie littralement _ce qui est
auprs d'un foyer_. Une famille tait un groupe de personnes auxquelles la
religion permettait d'invoquer le mme foyer et d'offrir le repas funbre
aux mmes anctres.


NOTES

[1] L'usage des tombeaux de famille est incontestable chez les anciens; il
n'a disparu que quand les croyances relatives au culte des morts se sont
obscurcies. Les mots _taphos patroos, taphos ton progonon_ reviennent sans
cesse chez les Grecs, comme chez les Latins _tumulus patrius_ ou _avitus,
sepulcrum gentis_. Voy. Dmosthnes, _in Eubul._, 28; _in Macart._, 79.
Lycurgue, _in Leocr._, 25. Cicron, _De offic._, I, 17. _De legib._, II,
22: _mortuum extra gentem inferri fas negant_. Ovide, _Trist_., IV, 3, 45.
Velleius, II, 119. Sutone, _Nron_, 50; _Tibre_, 1. Digeste, XI, 5;
XVIII, 1, 6. Il y a une vieille anecdote qui prouve combien on jugeait
ncessaire que chacun ft enterr dans le tombeau de sa famille. On
raconte que les Lacdmoniens, sur le point de combattre contre les
Messniens, attachrent  leur bras droit des marques particulires
contenant leur nom et celui de leur pre, afin qu'en cas de mort le corps
pt tre reconnu sur le champ de bataille et transport au tombeau
paternel. Justin, III, 5. Voy. Eschyle, _Sept._, 889 (914), [Grec: taphon
patroon lachai_]. Les orateurs grecs attestent frquemment cet usage;
quand Ise, Lysias, Dmosthnes veulent prouver que tel homme appartient 
telle famille et a droit  l'hritage, ils ne manquent gure de dire que
le pre de cet homme est enterr dans le tombeau de cette famille.

[2] Il est bien entendu que nous parlons ici du droit le plus ancien. Nous
verrons dans la suite que ces vieilles lois ont t modifies.




CHAPITRE II

LE MARIAGE.


La premire institution que la religion domestique ait tablie, fut
vraisemblablement le mariage.

Il faut remarquer que cette religion du foyer et des anctres, qui se
transmettait de mle en mle, n'appartenait pourtant pas exclusivement 
l'homme; la femme avait part au culte. Fille, elle assistait aux actes
religieux de son pre; marie,  ceux de son mari.

On pressent par cela seul le caractre essentiel de l'union conjugale chez
les anciens. Deux familles vivent  ct l'une de l'autre; mais elles ont
des dieux diffrents. Dans l'une d'elles, une jeune fille prend part,
depuis son enfance,  la religion de son pre; elle invoque son foyer;
elle lui offre chaque jour des libations, l'entoure de fleurs et de
guirlandes aux jours de fte, lui demande sa protection, le remercie de
ses bienfaits. Ce foyer paternel est son dieu. Qu'un jeune homme de la
famille voisine la demande en mariage, il s'agit pour elle de bien autre
chose que de passer d'une maison dans une autre. Il s'agit d'abandonner le
foyer paternel pour aller invoquer dsormais le foyer de l'poux. Il
s'agit de changer de religion, de pratiquer d'autres rites et de prononcer
d'autres prires. Il s'agit de quitter le dieu de son enfance pour se
mettre sous l'empire d'un dieu qu'elle ne connat pas. Qu'elle n'espre
pas rester fidle  l'un en honorant l'autre; car dans cette religion
c'est un principe immuable qu'une mme personne ne peut pas invoquer deux
foyers ni deux sries d'anctres.  A partir du mariage, dit un ancien, la
femme n'a plus rien de commun avec la religion domestique de ses pres;
elle sacrifie au foyer du mari.  [1]

Le mariage est donc un acte grave pour la jeune fille, non moins grave
pour l'poux. Car cette religion veut que l'on soit n prs du foyer pour
qu'on ait le droit d'y sacrifier. Et cependant il va introduire prs de
son foyer une trangre; avec elle il fera les crmonies mystrieuses de
son culte; il lui rvlera les rites et les formules qui sont le
patrimoine de sa famille. Il n'a rien de plus prcieux que cet hritage;
ces dieux, ces rites, ces hymnes, qu'il tient de ses pres, c'est ce qui
le protge dans la vie, c'est ce qui lui promet la richesse, le bonheur,
la vertu. Cependant au lieu de garder pour soi cette puissance tutlaire,
comme le sauvage garde son idole ou son amulette, il va admettre une femme
 la partager avec lui.

Ainsi quand on pntre dans les penses de ces anciens hommes, on voit de
quelle importance tait pour eux l'union conjugale, et combien
l'intervention de la religion y tait ncessaire. Ne fallait-il pas que
par quelque crmonie sacre la jeune fille ft initie au culte qu'elle
allait suivre dsormais? Pour devenir prtresse de ce foyer, auquel la
naissance ne l'attachait pas, ne lui fallait-il pas une sorte d'ordination
ou d'adoption?

Le mariage tait la crmonie sainte qui devait produire ces grands
effets. Il est habituel aux crivains latins ou grecs de dsigner le
mariage par des mots qui indiquent un acte religieux. [2] Pollux, qui
vivait au temps des Antonins, mais qui tait fort instruit des vieux
usages et de la vieille langue, dit que dans les anciens temps, au lieu de
dsigner le mariage par son nom particulier ([Grec: gamos]), on le
dsignait simplement par le mot [Grec: telos], qui signifie crmonie
sacre; [3] comme si le mariage avait t, dans ces temps anciens, la
crmonie sacre par excellence.

Or la religion qui faisait le mariage n'tait pas celle de Jupiter, de
Junon ou des autres dieux de l'Olympe. La crmonie n'avait pas lieu dans
un temple; elle tait accomplie dans la maison, et c'tait le dieu
domestique qui y prsidait. A la vrit, quand la religion des dieux du
ciel devint prpondrante, on ne put s'empcher de les invoquer aussi dans
les prires du mariage; on prit mme l'habitude de se rendre pralablement
dans des temples et d'offrir  ces dieux des sacrifices, que l'on appelait
les prludes du mariage. [4] Mais la partie principale et essentielle de
la crmonie devait toujours s'accomplir devant le foyer domestique.

Chez les Grecs, la crmonie du mariage se composait, pour ainsi dire, de
trois actes. Le premier se passait devant le foyer du pre, [Grec:
egguaesis]; le troisime au foyer du mari, [Grec: telos]; le second tait
le passage de l'un  l'autre, [Grec: pompae]. [5]

1 Dans la maison paternelle, en prsence du prtendant, le pre entour
ordinairement de sa famille offre un sacrifice. Le sacrifice termin, il
dclare, en prononant une formule sacramentelle, qu'il donne sa fille au
jeune homme. Cette dclaration est tout  fait indispensable au mariage.
Car la jeune fille ne pourrait pas aller, tout  l'heure, adorer le foyer
de l'poux, si son pre ne l'avait pas pralablement dtache du foyer
paternel. Pour qu'elle entre dans sa nouvelle religion, elle doit tre
dgage de tout lien et de toute attache avec sa religion premire.

2 La jeune fille est transporte  la maison du mari. Quelquefois c'est
le mari lui-mme qui la conduit. Dans certaines villes la charge d'amener
la jeune fille appartient  un de ces hommes qui taient revtus chez les
Grecs d'un caractre sacerdotal et qu'ils appelaient hrauts. La jeune
fille est ordinairement place sur un char; elle a le visage couvert d'un
voile et sur la tte une couronne. La couronne, comme nous aurons souvent
l'occasion de le voir, tait en usage dans toutes les crmonies du culte.
Sa robe est blanche. Le blanc tait la couleur des vtements dans tous les
actes religieux. On la prcde en portant un flambeau; c'est le flambeau
nuptial. Dans tout le parcours, on chante autour d'elle un hymne
religieux, qui a pour refrain [Grec: o ymaen, o ymenaie]. On appelait cet
hymne l'_hymne_, et l'importance de ce chant sacr tait si grande que
l'on donnait son nom  la crmonie tout entire.

La jeune fille n'entre pas d'elle-mme dans sa nouvelle demeure. Il faut
que son mari l'enlve, qu'il simule un rapt, qu'elle jette quelques cris
et que les femmes qui l'accompagnent feignent de la dfendre. Pourquoi ce
rite? Est-ce un symbole de la pudeur de la jeune fille? Cela est peu
probable; le moment de la pudeur n'est pas encore venu; car ce qui va
s'accomplir dans cette maison, c'est une crmonie religieuse. Ne veut-on
pas plutt marquer fortement que la femme qui va sacrifier  ce foyer, n'y
a par elle-mme aucun droit, qu'elle n'en approche pas par l'effet de sa
volont, et qu'il faut que le matre du lieu et du dieu l'y introduise par
un acte de sa puissance? Quoi qu'il en soit, aprs une lutte simule,
l'poux la soulve dans ses bras et lui fait franchir la porte, mais en
ayant bien soin que ses pieds ne touchent pas le seuil.

Ce qui prcde n'est que l'apprt et le prlude de la crmonie. L'acte
sacr va commencer dans la maison.

3 On approche du foyer, l'pouse est mise en prsence de la divinit
domestique. Elle est arrose d'eau lustrale; elle touche le feu sacr. Des
prires sont dites. Puis les deux poux se partagent un gteau ou un pain.

Cette sorte de lger repas qui commence et finit par une libation et une
prire, ce partage de la nourriture vis--vis du foyer, met les deux poux
en communion religieuse ensemble, et en communion avec les dieux
domestiques.

Le mariage romain ressemblait beaucoup au mariage grec, et comprenait
comme lui trois actes, _traditio, deductio in domum, confarreatio_. [6]

1 La jeune fille quitte le foyer paternel. Comme elle n'est pas attache
 ce foyer par son propre droit, mais seulement par l'intermdiaire du
pre de famille, il n'y a que l'autorit du pre qui puisse l'en dtacher.
La _tradition_ est donc une formalit indispensable.

2 La jeune fille est conduite  la maison de l'poux. Comme en Grce,
elle est voile, elle porte une couronne, et un flambeau nuptial prcde
le cortge. On chante autour d'elle un ancien hymne religieux. Les paroles
de cet hymne changrent sans doute avec le temps, s'accommodant aux
variations des croyances ou  celles du langage; mais le refrain
sacramentel subsista toujours sans pouvoir tre altr: c'tait le mot
_Talassie_, mot dont les Romains du temps d'Horace ne comprenaient pas
mieux le sens que les Grecs ne comprenaient le mot [Grec: ymenaie], et qui
tait probablement le reste sacr et inviolable d'une antique formule.

Le cortge s'arrte devant la maison du mari. L, on prsente  la jeune
fille le feu et l'eau. Le feu, c'est l'emblme de la divinit domestique;
l'eau, c'est l'eau lustrale, qui sert  la famille pour tous les actes
religieux. Pour que la jeune fille entre dans la maison, il faut, comme en
Grce, simuler l'enlvement. L'poux doit la soulever dans ses bras, et la
porter par-dessus le seuil sans que ses pieds le touchent.

3 L'pouse est conduite alors devant le foyer, l o sont les Pnates, o
tous les dieux domestiques et les images des anctres sont groups, autour
du feu sacr. Les deux poux, comme en Grce, font un sacrifice, versent
la libation, prononcent quelques prires, et mangent ensemble un gteau de
fleur de farine (_panis farreus_).

Ce gteau mang au milieu de la rcitation des prires, en prsence et
sous les yeux des divinits domestiques, est ce qui fait l'union sainte de
l'poux et de l'pouse. [7] Ds lors ils sont associs dans le mme culte.
La femme a les mmes dieux, les mmes rites, les mmes prires, les mmes
ftes que son mari. De l cette vieille dfinition du mariage que les
jurisconsultes nous ont conserve: _Nuptiae sunt divini juris et humani
communicatio_. Et cette autre: _Uxor socia humanae rei atque divinae_. [8]
C'est que la femme est entre en partage de la religion du mari, cette
femme que, suivant l'expression de Platon, les dieux eux-mmes ont
introduite dans la maison.

La femme ainsi marie a encore le culte des morts; mais ce n'est plus 
ses propres anctres qu'elle porte le repas funbre; elle n'a plus ce
droit. Le mariage l'a dtache compltement de la famille de son pre, et
a bris tous les rapports religieux qu'elle avait avec elle. C'est aux
anctres de son mari qu'elle porte l'offrande; elle est de leur famille;
ils sont devenus ses anctres. Le mariage lui a fait une seconde
naissance. Elle est dornavant la fille de son mari, _filiae loco_, disent
les jurisconsultes. On ne peut appartenir ni  deux familles ni  deux
religions domestiques; la femme est tout entire dans la famille et la
religion de son mari. On verra les consquences de cette rgle dans le
droit de succession.

L'institution du mariage sacr doit tre aussi vieille dans la race indo-
europenne que la religion domestique; car l'une ne va pas sans l'autre.
Cette religion a appris  l'homme que l'union conjugale est autre chose
qu'un rapport de sexes et une affection passagre, et elle a uni deux
poux par le lien puissant du mme culte et des mmes croyances. La
crmonie des noces tait d'ailleurs si solennelle et produisait de si
graves effets qu'on ne doit pas tre surpris que ces hommes ne l'aient
crue permise et possible que pour une seule femme dans chaque maison. Une
telle religion ne pouvait pas admettre la polygamie.

On conoit mme qu'une telle union ft indissoluble, et que le divorce ft
presque impossible. Le droit romain permettait bien de dissoudre le
mariage par _coemptio_ ou par _usus_. Mais la dissolution du mariage
religieux tait fort difficile. Pour cela, une nouvelle crmonie sacre
tait ncessaire; car la religion seule pouvait dlier ce que la religion
avait uni. L'effet de la _confarreatio_ ne pouvait tre dtruit que par la
_diffarreatio_. Les deux poux qui voulaient se sparer, paraissaient pour
la dernire fois devant le foyer commun; un prtre et des tmoins taient
prsents. On prsentait aux poux, comme au jour du mariage, un gteau de
fleur de farine. [9] Mais, sans doute, au lieu de se le partager, ils le
repoussaient. Puis, au lieu de prires, ils prononaient des formules d'un
caractre trange, svre, haineux, effrayant, [10] une sorte de
maldiction par laquelle la femme renonait au culte et aux dieux du mari.
Ds lors, le lien religieux tait rompu. La communaut du culte cessant,
toute autre communaut cessait de plein droit, et le mariage tait
dissous.


NOTES

[1] tienne de Byzance, [Grec: patra].

[2] [Grec: thyein gamon], _sacrum nuptiale_.

[3] Pollux, III, 3, 38.

[4] [Grec: Proteleia, progamia]. Pollux, III, 38.

[5] Homre, _Il._, XVIII, 391. Hsiode, _Scutum_, v. 275. Hrodote, VI,
129, 130. Plutarque, _Thse_, 10; _Lycurg._, passim; _Solon_, 20;
_Aristide_, 20; _Quest. gr._, 27. Dmosthnes, _in Stephanum_, II. Ise,
III, 39. Euripide, _Hlne_, 722-725; _Phn._, 345. Harpocration, v.
[Grec:
Gamaelia]. Pollux, III, c. 3. -- Mme usage chez les Macdoniens. Quinte-
Curce, VIII, 16.

[6] Varron, _L. L._, V, 61. Denys d'Hal., II, 25, 26. Ovide, _Fast._, II,
558. Plutarque, _Quest. rom._, 1 et 29; _Romul._, 15. Pline, _H. N._,
XVIII, 3. Tacite, _Ann._, IV, 16; XI, 27. Juvnal, _Sat._, X., 329-336.
Gaius, _Inst._, 1, 112. Ulpien, IX. Digeste, XXIII, 2, 1. Festus, v.
_Rapi_. Macrobe, _Sat._, I, 15. Servius, _ad. Aen._, IV, 168. -- Mmes
usages chez les trusques, Varron, _De re rust._, II, 4. -- Mmes usages
chez les anciens Hindous, _Lois de Manou_, III, 27-30, 172; V, 152; VIII,
227; IX, 194. _Mitakchara_, trad. Orianne, p. 166, 167, 236.

[7] Nous parlerons plus tard des autres formes de mariage qui furent
usites chez les Romains et o la religion n'intervenait pas. Qu'il nous
suffise de dire ici que le mariage sacr nous parat tre le plus ancien;
car il correspond aux plus anciennes croyances et il n'a disparu qu'
mesure qu'elles s'affaiblissaient.

[8] Digeste, liv. XXIII, titre 2. Code, IX, 32, 4. Denys d'Halicarnasse,
II, 25: [Grec: Koinonos chraematon kai ieron]. tienne de Byz., [Grec:
patra].

[9] Festus, v. _Diffarreatio_. Pollux, III, c. 3: [Grec: apopompae]. On
lit dans une inscription: _Sacerdos confarreationum et diffarreationum_.
Orelli, n 2648.

[10] [Grec: Phrikodae, allokota, skothropa]. Plutarque, _Quest. rom._, 50.




CHAPITRE III

DE LA CONTINUIT DE LA FAMILLE; CLIBAT INTERDIT; DIVORCE EN CAS DE
STRILIT. INGALIT ENTRE LE FILS ET LA FILLE.


Les croyances relatives aux morts et au culte qui leur tait d, ont
constitu la famille ancienne et lui ont donn la plupart de ses rgles.

On a vu plus haut que l'homme, aprs la mort, tait rput un tre heureux
et divin, mais  la condition que les vivants lui offrissent toujours le
repas funbre. Si ces offrandes venaient  cesser, il y avait dchance
pour le mort, qui tombait au rang de dmon malheureux et malfaisant. Car
lorsque ces anciennes gnrations avaient commenc  se reprsenter la vie
future, elles n'avaient pas song  des rcompenses et  des chtiments;
elles avaient cru que le bonheur du mort ne dpendait pas de la conduite
qu'il avait mene pendant sa vie, mais de celle que ses descendants
avaient  son gard. Aussi chaque pre attendait-il de sa postrit la
srie des repas funbres qui devaient assurer  ses mnes le repos et le
bonheur.

Cette opinion a t le principe fondamental du droit domestique chez les
anciens. Il en a dcoul d'abord cette rgle que chaque famille dt se
perptuer  jamais. Les morts avaient besoin que leur descendance ne
s'teignt pas. Dans le tombeau o ils vivaient, ils n'avaient pas d'autre
sujet d'inquitude que celui-l. Leur unique pense, comme leur unique
intrt, tait qu'il y et toujours un homme de leur sang pour apporter
les offrandes au tombeau. Aussi l'Hindou croyait-il que ces morts
rptaient sans cesse:  Puisse-t-il natre toujours dans notre ligne des
fils qui nous apportent le riz, le lait et le miel.  L'Hindou disait
encore:  L'extinction d'une famille cause la ruine de la religion de
cette famille; les anctres privs de l'offrande des gteaux tombent au
sjour des malheureux.  [1]

Les hommes de l'Italie et de la Grce ont longtemps pens de mme. S'ils
ne nous ont pas laiss dans leurs crits une expression de leurs croyances
aussi nette que celle que nous trouvons dans les vieux livres de l'Orient,
du moins leurs lois sont encore l pour attester leurs antiques opinions.
A Athnes la loi chargeait le premier magistrat de la cit de veiller  ce
qu'aucune famille ne vnt  s'teindre. [2] De mme la loi romaine tait
attentive  ne laisser tomber aucun culte domestique. [3] On lit dans un
discours d'un orateur athnien:  Il n'est pas un homme qui, sachant qu'il
doit mourir, ait assez peu de souci de soi-mme pour vouloir laisser sa
famille sans descendants; car il n'y aurait alors personne pour lui rendre
le culte qui est d aux morts.  [4] Chacun avait donc un intrt puissant
 laisser un fils aprs soi, convaincu qu'il y allait de son immortalit
heureuse. C'tait mme un devoir envers les anctres dont le bonheur ne
devait durer qu'autant que durait la famille. Aussi les lois de Manou
appellent-elles le fils an  celui qui est engendr pour
l'accomplissement du devoir .

Nous touchons ici  l'un des caractres les plus remarquables de la
famille antique. La religion qui l'a forme, exige imprieusement qu'elle
ne prisse pas. Une famille qui s'teint, c'est un culte qui meurt. Il
faut se reprsenter ces familles  l'poque o les croyances ne se sont
pas encore altres. Chacune d'elles possde une religion et des dieux,
prcieux dpt sur lequel elle doit veiller. Le plus grand malheur que sa
pit ait  craindre, est que sa ligne ne s'arrte. Car alors sa religion
disparatrait de la terre, son foyer serait teint, toute la srie de ses
morts tomberait dans l'oubli et dans l'ternelle misre. Le grand intrt
de la vie humaine est de continuer la descendance pour continuer le culte.

En vertu de ces opinions, le clibat devait tre  la fois une impit
grave et un malheur; une impit, parce que le clibataire mettait en
pril le bonheur des mnes de sa famille; un malheur, parce qu'il ne
devait recevoir lui-mme aucun culte aprs sa mort et ne devait pas
connatre  ce qui rjouit les mnes . C'tait  la fois pour lui et pour
ses anctres une sorte de damnation.

On peut bien penser qu' dfaut de lois ces croyances religieuses durent
longtemps suffire pour empcher le clibat. Mais il parat de plus que,
ds qu'il y eut des lois, elles prononcrent que le clibat tait une
chose mauvaise et punissable. Denys d'Halicarnasse, qui avait compuls les
vieilles annales de Rome, dit avoir vu une ancienne loi qui obligeait les
jeunes gens  se marier. [5] Le trait des lois de Cicron, trait qui
reproduit presque toujours, sous une forme philosophique, les anciennes
lois de Rome, en contient une qui interdit le clibat. [6] A Sparte, la
lgislation de Lycurgue privait de tous les droits de citoyen l'homme qui
ne se mariait pas. [7] On sait par plusieurs anecdotes que lorsque le
clibat cessa d'tre dfendu par les lois, il le fut encore par les
moeurs. Il parat enfin par un passage de Pollux que, dans beaucoup de
villes grecques, la loi punissait le clibat comme un dlit. [8] Cela
tait conforme aux croyances; l'homme ne s'appartenait pas, il appartenait
 la famille. Il tait un membre dans une srie, et il ne fallait pas que
la srie s'arrtt  lui. Il n'tait pas n par hasard; on l'avait
introduit dans la vie pour qu'il continut un culte; il ne devait pas
quitter la vie sans tre sr que ce culte serait continu aprs lui.

Mais il ne suffisait pas d'engendrer un fils. Le fils qui devait perptuer
la religion domestique devait tre le fruit d'un mariage religieux. Le
btard, l'enfant naturel, celui que les Grecs appelaient [Grec: nothos] et
les Latins _spurius_, ne pouvait pas remplir le rle que la religion
assignait au fils. En effet, le lien du sang ne constituait pas  lui seul
la famille, et il fallait encore le lien du culte. Or, le fils n d'une
femme qui n'avait pas t associe au culte de l'poux par la crmonie du
mariage, ne pouvait pas lui-mme avoir part au culte. [9] Il n'avait pas
le droit d'offrir le repas funbre et la famille ne se perptuait pas pour
lui. Nous verrons plus loin que, pour la mme raison, il n'avait pas droit
 l'hritage.

Le mariage tait donc obligatoire. Il n'avait pas pour but le plaisir, son
objet principal n'tait pas l'union de deux tres qui se convenaient et
qui voulaient s'associer pour le bonheur et pour les peines de la vie.
L'effet du mariage, aux yeux de la religion et des lois, tait, en
unissant deux tres dans le mme culte domestique, d'en faire natre un
troisime qui ft apte  continuer ce culte. On le voit bien par la
formule sacramentelle qui tait prononce dans l'acte du mariage: _Ducere
uxorem liberm quaerendorum causa_, disaient les Romains; _paidonep' aroto
gnaesion_, disaient les Grecs. [10]

Le mariage n'ayant t contract que pour perptuer la famille, il
semblait juste qu'il pt tre rompu si la femme tait strile. Le divorce
dans ce cas a toujours t un droit chez les anciens; il est mme possible
qu'il ait t une obligation. Dans l'Inde, la religion prescrivait que
 la femme strile ft remplace au bout de huit ans . [11] Que le devoir
ft le mme en Grce et  Rome, aucun texte formel ne le prouve. Pourtant
Hrodote cite deux rois de Sparte qui furent contraints de rpudier leurs
femmes parce qu'elles taient striles. [12] Pour ce qui est de Rome, on
connat assez l'histoire de Carvilius Ruga, dont le divorce est le premier
que les annales romaines aient mentionn.  Carvilius Ruga, dit Aulu-
Gelle, homme de grande famille, se spara de sa femme par le divorce,
parce qu'il ne pouvait pas avoir d'elle des enfants. Il l'aimait avec
tendresse et n'avait qu' se louer de sa conduite. Mais il sacrifia son
amour  la religion du serment, parce qu'il avait jur (dans la formule du
mariage) qu'il la prenait pour pouse afin d'avoir des enfants.  [13]

La religion disait que la famille ne devait pas s'teindre; toute
affection et tout droit naturel devaient cder devant cette rgle absolue.
Si un mariage tait strile par le fait du mari, il n'en fallait pas moins
que la famille ft continue. Alors un frre ou un parent du mari devait
se substituer  lui, et la femme tait tenue de se livrer  cet homme.
L'enfant qui naissait de l tait considr comme fils du mari, et
continuait son culte. Telles taient les rgles chez les anciens Hindous;
nous les retrouvons dans les lois d'Athnes et dans celles de Sparte. [14]
Tant cette religion avait d'empire! tant le devoir religieux passait avant
tous les autres!

A plus forte raison, les lgislations anciennes prescrivaient le mariage
de la veuve, quand elle n'avait pas eu d'enfants, avec le plus proche
parent de son mari. Le fils qui naissait tait rput fils du dfunt. [15]

La naissance de la fille ne remplissait pas l'objet du mariage. En effet
la fille ne pouvait pas continuer le culte, par la raison que le jour o
elle se mariait, elle renonait  la famille et au culte de son pre, et
appartenait  la famille et  la religion de son mari. La famille ne se
continuait, comme le culte, que par les mles: fait capital, dont on verra
plus loin les consquences.

C'tait donc le fils qui tait attendu, qui tait ncessaire; c'tait lui
que la famille, les anctres, le foyer rclamaient.  Par lui, disent les
vieilles lois des Hindous, un pre acquitte sa dette envers les mnes de
ses anctres et s'assure  lui-mme l'immortalit.  Ce fils n'tait pas
moins prcieux aux yeux des Grecs; car il devait plus tard faire les
sacrifices, offrir le repas funbre, et conserver par son culte la
religion domestique. Aussi dans le vieil Eschyle, le fils est-il appel le
sauveur du foyer paternel. [16]

L'entre de ce fils dans la famille tait signale par un acte religieux.
Il fallait d'abord qu'il ft agr par le pre. Celui-ci,  titre de
matre et de gardien viager du foyer, de reprsentant des anctres, devait
prononcer si le nouveau venu tait ou n'tait pas de la famille. La
naissance ne formait que le lien physique; la dclaration du pre
constituait le lien moral et religieux. Cette formalit tait galement
obligatoire  Rome, en Grce et dans l'Inde.

Il fallait de plus pour le fils, comme nous l'avons vu pour la femme, une
sorte d'initiation. Elle avait lieu peu de temps aprs la naissance, le
neuvime jour  Rome, le dixime en Grce, dans l'Inde le dixime ou le
douzime. [17] Ce jour-l, le pre runissait la famille, appelait des
tmoins, et faisait un sacrifice  son foyer. L'enfant tait prsent au
dieu domestique; une femme le portait dans ses bras et en courant lui
faisait faire plusieurs fois le tour du feu sacr. [18] Cette crmonie
avait pour double objet, d'abord de purifier l'enfant, c'est--dire de lui
ter la souillure que les anciens supposaient qu'il avait contracte par
le seul fait de la gestation, ensuite de l'initier au culte domestique. A
partir de ce moment l'enfant tait admis dans cette sorte de socit
sainte et de petite glise qu'on appelait la famille. Il en avait la
religion, il en pratiquait les rites, il tait apte  en dire les prires;
il en honorait les anctres, et plus tard il devait y tre lui-mme un
anctre honor.


NOTES

[1] Bhagavad-Gita, I, 40.

[2] Ise, VII, 30-32.

[3] Cicron, _De legib._, II, 19.

[4] Ise, VII, 30.

[5] Denys d'Halicarnasse, IX, 22.

[6] Cicron, _De legib._, III, 2.

[7] Plutarque, _Lycurg.; Apophth. des Lacdmoniens_.

[8] Pollux, III, 48.

[9] Ise, VII. Dmosthnes, _in Macart._

[10] Mnandre, _fr._ 185, _d. Didot._ Alciphron, I, 16. Eschyle,
_Agam._,1166, _d. Hermann_.

[11] _Lois de Manou_, IX, 81.

[12] Hrodote, V, 39; VI, 61.

[13] Aulu-Gelle, IV, 3. Valre-Maxime, II, 1, 4. Denys, II, 25.

[14] Xnophon, _Gouv. des Lacd._ Plutarque, _Solon_, 20. _Lois de Manou_,
IX, 121.

[15] _Lois de Manou_, IX, 69, 146. De mme chez les Hbreux,
_Deutronome_, 25.

[16] Eschyle, _Choph._, 264 (262).

[17] Aristophane, _Oiseaux_, 922. Dmosthnes, _in Boeot._, p. 1016.
Macrobe, _Sat._, I, 17. _Lois de Manou_, II, 30.

[18] Platon, _Ththte_. Lysias, dans Harpocration, v. [Grec:
Amphidomia].




CHAPITRE IV.

DE L'ADOPTION ET DE L'MANCIPATION.


Le devoir de perptuer le culte domestique a t le principe du droit
d'adoption chez les anciens. La mme religion qui obligeait l'homme  se
marier, qui prononait le divorce en cas de strilit, qui, en cas
d'impuissance ou de mort prmature, substituait au mari un parent,
offrait encore  la famille une dernire ressource pour chapper au
malheur si redout de l'extinction; cette ressource tait le droit
d'adopter.

 Celui  qui la nature n'a pas donn de fils, peut en adopter un, pour
que les crmonies funbres ne cessent pas.  Ainsi parle le vieux
lgislateur des Hindous. [1] Nous avons un curieux plaidoyer d'un orateur
athnien dans un procs o l'on contestait  un fils adoptif la lgitimit
de son adoption. Le dfendeur nous montre d'abord pour quel motif on
adoptait un fils:  Mncls, dit-il, ne voulait pas mourir sans enfants;
il tenait  laisser aprs lui quelqu'un pour l'ensevelir et pour lui faire
dans la suite les crmonies du culte funbre.  Il montre ensuite ce qui
arrivera si le tribunal annule son adoption, ce qui arrivera non pas 
lui-mme, mais  celui qui l'a adopt; Mncls est mort, mais c'est
encore l'intrt de Mncls qui est en jeu.  Si vous annulez mon
adoption, vous ferez que Mncls sera mort sans laisser de fils aprs
lui, qu'en consquence personne ne fera les sacrifices en son honneur, que
nul ne lui offrira les repas funbres, et qu'enfin il sera sans culte. 
[2]

Adopter un fils, c'tait donc veiller  la perptuit de la religion
domestique, au salut du foyer,  la continuation des offrandes funbres,
au repos des mnes des anctres. L'adoption n'ayant sa raison d'tre que
dans la ncessit de prvenir l'extinction d'un culte, il suivait de l
qu'elle n'tait permise qu' celui qui n'avait pas de fils. La loi des
Hindous est formelle  cet gard. [3] Celle d'Athnes ne l'est pas moins;
tout le plaidoyer de Dmosthnes contre Lochars en est la preuve. [4]
Aucun texte prcis ne prouve qu'il en ft de mme dans l'ancien droit
romain, et nous savons qu'au temps de Gaus un mme homme pouvait avoir
des fils par la nature et des fils par l'adoption. Il parat pourtant que
ce point n'tait pas admis en droit au temps de Cicron; car dans un de
ses plaidoyers l'orateur s'exprime ainsi:  Quel est le droit qui rgit
l'adoption? Ne faut-il que pas l'adoptant soit d'ge  ne plus avoir
d'enfants, et qu'avant d'adopter il ait cherch  en avoir? Adopter, c'est
demander  la religion et  la loi ce qu'on n'a pas pu obtenir de la
nature.  [5] Cicron attaque l'adoption de Clodius en se fondant sur ce
que l'homme qui l'a adopt a dj un fils, et il s'crie que cette
adoption est contraire au droit religieux.

Quand on adoptait un fils, il fallait avant tout l'initier  son culte,
 l'introduire dans sa religion domestique, l'approcher de ses pnates .
[6] Aussi l'adoption s'oprait-elle par une crmonie sacre qui parat
avoir t fort semblable  celle qui marquait la naissance du fils. Par l
le nouveau venu tait admis au foyer et associ  la religion. Dieux,
objets sacrs, rites, prires, tout lui devenait commun avec son pre
adoptif. On disait de lui _in sacra transiit_, il est pass au culte de sa
nouvelle famille. [7]

Par cela mme il renonait au culte de l'ancienne. [8] Nous avons vu, en
effet, que d'aprs ces vieilles croyances le mme homme ne pouvait pas
sacrifier  deux foyers ni honorer deux sries d'anctres. Admis dans une
nouvelle maison, la maison paternelle lui devenait trangre. Il n'avait
plus rien de commun avec le foyer qui l'avait vu natre et ne pouvait plus
offrir le repas funbre  ses propres anctres. Le lien de la naissance
tait bris; le lien nouveau du culte l'emportait. L'homme devenait si
compltement tranger  son ancienne famille que, s'il venait  mourir,
son pre naturel n'avait pas le droit de se charger de ses funrailles et
de conduire son convoi. Le fils adopt ne pouvait plus rentrer dans son
ancienne famille; tout au plus la loi le lui permettait-elle si, ayant un
fils, il le laissait  sa place dans la famille adoptante. On considrait
que, la perptuit de cette famille tant ainsi assure, il pouvait en
sortir. Mais alors il rompait tout lien avec son propre fils. [9]

A l'adoption correspondait comme corrlatif l'mancipation. Pour qu'un
fils pt entrer dans une nouvelle famille, il fallait ncessairement qu'il
et pu sortir de l'ancienne, c'est--dire qu'il et t affranchi de sa
religion. [10] Le principal effet de l'mancipation tait le renoncement
au culte de la famille o l'on tait n. Les Romains dsignaient cet acte
par le nom bien significatif de _sacrorum detestatio_. [11]


NOTES

[1] _Lois de Manou_, IX, 10.

[2] Ise, II, 10-46.

[3] _Lois de Manou_, IX, 168, 174. _Dattaca-Sandrica_, tr. Orianne, p.
260.

[4] Voy. aussi Ise, II, 11-14.

[5] Cicron, _Pro domo_, 13, 14. Aulu-Gelle, V, 19.

[6] [Grec: Epi ta iera agein], Ise, VII. _Venire in sacra_, Cicron, _Pro
domo_, 13; _in penates adsciscere_, Tacite, _Hist._, I, 15.

[7] Valre-Maxime, VII, 7.

[8] _Amissis sacris paternis_, Cicron, _ibid_.

[9] Ise, VI, 44; X, 11. Dmosthnes, _contre Lochars_, Antiphon,
_Frag._, 15. Comparez les _Lois de Manou_, IX, 142.

[10] _Consuetudo apud antiques fuit ut qui in familiam transir et prius se
abdicaret ab ea in qua natus fuerat._ Servius. _ad Aen._, II, 156.

[11] Aulu-Gelle, XV, 27.




CHAPITRE V.

DE LA PARENT. DE CE QUE LES ROMAINS APPELAIENT AGNATION.


Platon dit que la parent est la communaut des mmes dieux domestiques.
[1] Quand Dmosthnes veut prouver que deux hommes sont parents, il montre
qu'ils pratiquent le mme culte et offrent le repas funbre au mme
tombeau. C'tait, en effet, la religion domestique qui constituait la
parent. Deux hommes pouvaient se dire parents, lorsqu'ils avaient les
mmes dieux, le mme foyer, le mme repas funbre.

Or nous avons observ prcdemment que le droit de faire les sacrifices au
foyer ne se transmettait que de mle en mle et que le culte des morts ne
s'adressait aussi qu'aux ascendants en ligne masculine. Il rsultait de
cette rgle religieuse que l'on ne pouvait pas tre parent par les femmes.
Dans l'opinion de ces gnrations anciennes, la femme ne transmettait ni
l'tre ni le culte. Le fils tenait tout du pre. On ne pouvait pas
d'ailleurs appartenir  deux familles, invoquer deux foyers; le fils
n'avait donc d'autre religion ni d'autre famille que celle du pre. [2]
Comment aurait-il eu une famille maternelle? Sa mre elle-mme, le jour o
les rites sacrs du mariage avaient t accomplis, avait renonc d'une
manire absolue  sa propre famille; depuis ce temps, elle avait offert le
repas funbre aux anctres de l'poux, comme si elle tait devenue leur
fille, et elle ne l'avait plus offert  ses propres anctres, parce
qu'elle n'tait plus cense descendre d'eux. Elle n'avait conserv ni lien
religieux ni lien de droit avec la famille o elle tait ne. A plus forte
raison, son fils n'avait rien de commun avec cette famille.

Le principe de la parent n'tait pas la naissance; c'tait le culte. Cela
se voit clairement dans l'Inde. L, le chef de famille, deux fois par
mois, offre le repas funbre; il prsente un gteau aux mnes de son pre,
un autre  son grand-pre paternel, un troisime  son arrire-grand-pre
paternel, jamais  ceux dont il descend par les femmes, ni  sa mre, ni
au pre de sa mre. Puis, en remontant plus haut, mais toujours dans la
mme ligne, il fait une offrande au quatrime, au cinquime, au sixime
ascendant. Seulement, pour ceux-ci l'offrande est plus lgre; c'est une
simple libation d'eau et quelques grains de riz. Tel est le repas funbre;
et c'est d'aprs l'accomplissement de ces rites que l'on compte la
parent. Lorsque deux hommes qui accomplissent sparment leurs repas
funbres, peuvent, en remontant chacun la srie de leurs six anctres, en
trouver un qui leur soit commun  tous deux, ces deux hommes sont parents.
Ils se disent _samanodacas_ si l'anctre commun est de ceux  qui l'on
n'offre que la libation d'eau, _sapindas_ s'il est de ceux  qui le gteau
est prsent. [3] A compter d'aprs nos usages, la parent des _sapindas_
irait jusqu'au septime degr, et celle des _samanodacas_ jusqu'au
quatorzime. Dans l'un et l'autre cas la parent se reconnat  ce qu'on
fait l'offrande  un mme anctre; et l'on voit que dans ce systme la
parent par les femmes ne peut pas tre admise.

Il en tait de mme en Occident. On a beaucoup discut sur ce que les
jurisconsultes romains entendaient par l'agnation. Mais le problme
devient facile  rsoudre, ds que l'on rapproche l'agnation de la
religion domestique. De mme que la religion ne se transmettait que de
mle en mle, de mme il est attest par tous les jurisconsultes anciens
que deux hommes ne pouvaient tre agnats entre eux que si, en remontant
toujours de mle en mle, ils se trouvaient avoir des anctres communs.
[4] La rgle pour l'agnation tait donc la mme que pour le culte. Il y
avait entre ces deux choses un rapport manifeste. L'agnation n'tait autre
chose que la parent telle que la religion l'avait tablie  l'origine.

Pour rendre cette vrit plus claire., traons le tableau d'une famille
romaine.

      L. Cornlius Scipio, mort vers 250 avant Jsus-Christ.
              |
       ----------------------------------------------------
       |                                                  |
   Publius Scipio                                     Cn. Scipio
       |                                                  |
  ---------------------------                             |
  |                         |                             |
Luc. Scipio Asiaticus   P. Scipio Africanus          P. Scipio Nasica
  |                         |                             |
  |                     ---------------------             |
  |                     |                   |             |
Luc. Scipio Asiat.    P. Scipio         Cornlie,    P. Scip. Nasica
  |                      |        p. de Sempr. Gracchus  |
  |                      |                 |              |
  |                      |                 |              |
Scip. Asiat.  Scip. Aemilianus   Tib. Sempr. Gracchus  Scip. Serapio.

Dans ce tableau, la cinquime gnration, qui vivait vers l'an 140 avant
Jsus-Christ, est reprsente par quatre personnages. taient-ils tous
parents entre eux? Ils le seraient d'aprs nos ides, modernes; ils ne
l'taient pas tous dans l'opinion des Romains. Examinons, en effet, s'ils
avaient le mme culte domestique, c'est--dire s'ils faisaient les
offrandes aux mmes anctres. Supposons le troisime Scipio Asiaticus, qui
reste seul de sa branche, offrant au jour marqu le repas funbre; en
remontant de mle en mle, il trouve pour troisime anctre Publius
Scipio. De mme Scipion milien, faisant son sacrifice, rencontrera dans
la srie de ses ascendants ce mme Publius Scipio. Donc Scipio Asiaticus
et Scipion milien sont parents entre eux; chez les Hindous on les
appellerait _sapindas_.

D'autre part, Scipion Srapion a pour quatrime anctre L. Cornlius
Scipio qui est aussi le quatrime anctre de Scipion milien. Ils sont
donc parents entre eux; chez les Hindous on les appellerait _samanodacas_.
Dans la langue juridique et religieuse de Rome, ces trois Scipions sont
agnats; les deux premiers le sont entre eux au sixime degr, le troisime
l'est avec eux au huitime.

Il n'en est pas de mme de Tibrius Gracchus. Cet homme qui, d'aprs nos
coutumes modernes, serait le plus proche parent de Scipion milien,
n'tait pas mme son parent au degr le plus loign. Peu importe, en
effet, pour Tibrius qu'il soit fils de Cornlie, la fille des Scipions;
ni lui ni Cornlie elle-mme n'appartiennent  cette famille par la
religion. Il n'a pas d'autres anctres que les Sempronius; c'est,  eux
qu'il offre le repas funbre; en remontant la srie de ses ascendants, il
ne rencontrera jamais un Scipion. Scipion milien et Tibrius Gracchus ne
sont donc pas agnats. Le lien du sang ne suffit pas pour tablir cette
parent, il faut le lien du culte.

On comprend d'aprs cela pourquoi, aux yeux de la loi romaine, deux frres
consanguins taient agnats et deux frres utrins ne l'taient pas. Qu'on
ne dise mme pas que la descendance par les mles tait le principe
immuable sur lequel tait fonde la parent. Ce n'tait pas  la
naissance, c'tait au culte seul que l'on reconnaissait les agnats. Le
fils que l'mancipation avait dtach du culte, n'tait plus agnat de son
pre. L'tranger qui avait t adopt, c'est--dire admis au culte,
devenait l'agnat de l'adoptant et mme de toute sa famille. Tant il est
vrai que c'tait la religion qui fixait la parent.

Sans doute il est venu un temps, pour l'Inde et la Grce comme pour Rome,
o la parent par le culte n'a plus t la seule qui ft admise. A mesure
que cette vieille religion s'affaiblit, la voix du sang parla plus haut,
et la parent par la naissance fut reconnue en droit. Les Romains
appelrent _cognatio_ cette sorte de parent qui tait absolument
indpendante des rgles de la religion domestique. Quand on lit les
jurisconsultes depuis Cicron jusqu' Justinien, on voit les deux systmes
de parent rivaliser entre eux et se disputer le domaine du droit. Mais au
temps des Douze Tables, la seule parent d'agnation tait connue, et seule
elle confrait des droits  l'hritage. On verra plus loin qu'il en a t
de mme chez les Grecs.


NOTES

[1] Platon, _Lois_, V, p. 729.

[2] _Patris, non matris familiam sequitur_. Digeste, liv. 50, tit. 16, 
196.

[3] _Lois de Manou_, V, 60; _Mitakchara_, tr. Orianne, p. 213.

[4] Gaius, I, 156; III, 10. Ulpien, 26. Institutes de Justinien, III, 2;
III, 5.




CHAPITRE VI.

LE DROIT DE PROPRIT.


Voici une institution des anciens dont il ne faut
pas nous faire une ide d'aprs ce que nous voyons autour de nous. Les
anciens ont fond le droit de proprit sur des principes qui ne sont plus
ceux des gnrations prsentes; il en est rsult que les lois par
lesquelles ils l'ont garanti, sont sensiblement diffrentes des ntres.

On sait qu'il y a des races qui ne sont jamais arrives  tablir chez
elles la proprit prive; d'autres n'y sont parvenues qu' la longue et
pniblement. Ce n'est pas, en effet, un facile problme,  l'origine des
socits, de savoir si l'individu peut s'approprier le sol et tablir un
tel lien entre son tre et une part de terre qu'il puisse dire: Cette
terre est mienne, cette terre est comme une partie de moi. Les Tartares
conoivent le droit de proprit quand il s'agit des troupeaux, et ne le
comprennent plus quand il s'agit du sol. Chez les anciens Germains la
terre n'appartenait  personne; chaque anne la tribu assignait  chacun
de ses membres un lot  cultiver, et on changeait de lot l'anne suivante.
Le Germain tait propritaire de la moisson; il ne l'tait pas de la
terre. Il en est encore de mme dans une partie de la race smitique et
chez, quelques peuples slaves.

Au contraire, les populations de la Grce et de l'Italie, ds l'antiquit
la plus haute, ont toujours connu et pratiqu la proprit prive. On ne
trouve pas une poque o la terre ait t commune; [1] et l'on ne voit non
plus rien qui ressemble  ce partage annuel des champs qui tait usit
chez les Germains. Il y a mme un fait bien remarquable. Tandis que les
races qui n'accordent pas  l'individu la proprit du sol, lui accordent
au moins celle des fruits de son travail, c'est--dire de sa rcolte,
c'tait le contraire chez les Grecs. Dans beaucoup de villes les citoyens
taient astreints  mettre en commun leurs moissons, ou du moins la plus
grande partie, et devaient les consommer en commun; l'individu n'tait
donc pas matre du bl qu'il avait rcolt; mais en mme temps, par une
contradiction bien singulire, il avait la proprit absolue du sol. La
terre tait  lui plus que la moisson. Il semble que chez les Grecs la
conception du droit de proprit ait suivi une marche tout  fait oppose
 celle qui parat naturelle. Elle ne s'est pas applique  la moisson
d'abord, et au sol ensuite. C'est l'ordre inverse qu'on a suivi.

Il y a trois choses que, ds l'ge le plus ancien, on trouve fondes et
solidement tablies dans ces socits grecques et italiennes: la religion
domestique, la famille, le droit de proprit; trois choses qui ont eu
entre elles,  l'origine, un rapport manifeste, et qui paraissent avoir
t insparables.

L'ide de proprit prive tait dans la religion mme. Chaque famille
avait son foyer et ses anctres. Ces dieux ne pouvaient tre adors que
par elle, ne protgeaient qu'elle; ils taient sa proprit.

Or entre ces dieux et le sol les hommes des anciens ges voyaient un
rapport mystrieux. Prenons d'abord le foyer. Cet autel est le symbole de
la vie sdentaire; son nom seul l'indique. [2] Il doit tre pos sur le
sol; une fois pos, on ne peut plus le changer de place. Le dieu de la
famille veut avoir une demeure fixe; matriellement, il est difficile de
transporter la pierre sur laquelle il brille; religieusement, cela est
plus difficile encore et n'est permis  l'homme que si la dure ncessit
le presse, si un ennemi le chasse ou si la terre ne peut pas le nourrir.
Quand on pose le foyer, c'est avec la pense et l'esprance qu'il restera
toujours  cette mme place. Le dieu s'installe l, non pas pour un jour,
non pas mme pour une vie d'homme, mais pour tout le temps que cette
famille durera et qu'il restera quelqu'un pour entretenir sa flamme par le
sacrifice. Ainsi le foyer prend possession du sol; cette part de terre, il
la fait sienne; elle est sa proprit.

Et la famille, qui par devoir et par religion reste toujours groupe
autour de son autel, se fixe au sol comme l'autel lui-mme. L'ide de
domicile vient naturellement. La famille est attache au foyer, le foyer
l'est au sol; une relation troite s'tablit donc entre le sol et la
famille. L doit tre sa demeure permanente, qu'elle ne songera pas 
quitter,  moins qu'une ncessit imprvue ne l'y contraigne. Comme le
foyer, elle occupera toujours cette place. Cette place lui appartient;
elle est sa proprit, proprit non d'un homme seulement, mais d'une
famille dont les diffrents membres doivent venir l'un aprs l'autre
natre et mourir l.

Suivons les ides des anciens. Deux foyers reprsentent des divinits
distinctes, qui ne s'unissent et qui ne se confondent jamais; cela est si
vrai que le mariage mme entre deux familles n'tablit pas d'alliance
entre leurs dieux. Le foyer doit tre isol, c'est--dire spar nettement
de tout ce qui n'est pas lui; il ne faut pas que l'tranger en approche au
moment o les crmonies du culte s'accomplissent, ni mme qu'il ait vue
sur lui. C'est pour cela qu'on appelle ces dieux les dieux cachs, [Grec:
muchioi], ou les dieux intrieurs, _Penates_. Pour que cette rgle
religieuse soit bien remplie, il faut qu'autour du foyer,  une certaine
distance, il y ait une enceinte. Peu importe qu'elle soit forme par une
haie, par une cloison de bois, ou par un mur de pierre. Quelle qu'elle
soit, elle marque la limite qui spare le domaine d'un foyer du domaine
d'un autre foyer. Cette enceinte est rpute sacre. [3] Il y a impit 
la franchir. Le dieu veille sur elle et la tient sous sa garde; aussi
donne-t-on  ce dieu l'pithte de [Grec: hercheios]. [4] Cette enceinte
trace par la religion et protge par elle est l'emblme le plus certain,
la marque la plus irrcusable du droit de proprit.

Reportons-nous aux ges primitifs de la race aryenne. L'enceinte sacre
que les Grecs appellent _herchos_ et les Latins _herctum_, c'est l'enclos
assez tendu dans lequel la famille a sa maison, ses troupeaux, le petit
champ qu'elle cultive. Au milieu s'lve le foyer protecteur. Descendons
aux ges suivants: la population est arrive jusqu'en Grce et en Italie,
et elle a bti des villes. Les demeures se sont rapproches; elles ne sont
pourtant pas contigus. L'enceinte sacre existe encore, mais dans de
moindres proportions; elle est le plus souvent rduite  un petit mur, 
un foss,  un sillon, ou  un simple espace libre de quelques pieds de
largeur. Dans tous les cas, deux maisons ne doivent pas se toucher; la
mitoyennet est une chose rpute impossible. Le mme mur ne peut pas tre
commun  deux maisons; car alors l'enceinte sacre des dieux domestiques
aurait disparu. A Rome, la loi fixe  deux pieds et demi la largeur de
l'espace libre qui doit toujours sparer deux maisons, et cet espace est
consacr au  dieu de l'enceinte . [5]

Il est rsult de ces vieilles rgles religieuses que la vie en communaut
n'a jamais pu s'tablir chez les anciens. Le phalanstre n'y a jamais t
connu. Pythagore mme n'a pas russi  tablir des institutions auxquelles
la religion intime des hommes rsistait. On ne trouve non plus,  aucune
poque de la vie des anciens, rien qui ressemble  cette promiscuit du
village qui tait gnrale en France au douzime sicle. Chaque famille,
ayant ses dieux et son culte, a d avoir aussi sa place particulire sur
le sol, son domicile isol, sa proprit.

Les Grecs disaient que le foyer avait enseign  l'homme  btir des
maisons. [6] En effet, l'homme qui tait fix par sa religion  une place
qu'il ne croyait pas devoir jamais quitter, a d songer bien vite  lever
en cet endroit une construction solide. La tente convient  l'Arabe, le
chariot au Tartare; mais  une famille qui a un foyer domestique, il faut
une demeure qui dure. A la cabane de terre ou de bois a bientt succd la
maison de pierre. On n'a pas bti seulement pour une vie d'homme, mais
pour la famille dont les gnrations devaient se succder dans la mme
demeure.

La maison tait toujours place dans l'enceinte sacre. Chez les Grecs on
partageait en deux le carr que formait cette enceinte; la premire partie
tait la cour; la maison occupait la seconde partie. Le foyer, plac vers
le milieu de l'enceinte totale, se trouvait ainsi au fond de la cour et
prs de l'entre de la maison. A Rome la disposition tait diffrente,
mais le principe tait le mme. Le foyer restait plac au milieu de
l'enceinte, mais les btiments s'levaient autour de lui des quatre cts,
de manire  l'enfermer au milieu d'une petite cour.

On voit bien la pense qui a inspir ce systme de construction: les murs
se sont levs autour du foyer pour l'isoler et le dfendre, et l'on peut
dire, comme disaient les Grecs, que la religion a enseign  btir une
maison.

Dans cette maison la famille est matresse et propritaire; c'est sa
divinit domestique qui lui assure son droit. La maison est consacre par
la prsence perptuelle des dieux; elle est le temple qui les garde.
 Qu'y a-t-il de plus sacr, dit Cicron, que la demeure de chaque homme?
L est l'autel; l brille le feu sacr; l sont les choses saintes et la
religion.  [7] A pntrer dans cette maison avec des intentions
malveillantes il y avait sacrilge. Le domicile tait inviolable. Suivant
une tradition romaine, le dieu domestique repoussait le voleur et cartait
l'ennemi. [8]

Passons  un autre objet du culte, le tombeau, et nous verrons que les
mmes ides s'y attachaient. Le tombeau avait une grande importance dans
la religion des anciens. Car d'une part on devait un culte aux anctres,
et d'autre part la principale crmonie de ce culte, c'est--dire le repas
funbre, devait tre accomplie sur le lieu mme o les anctres
reposaient. [9] La famille avait donc un tombeau commun o ses membres
devaient venir s'endormir l'un aprs l'autre. Pour ce tombeau la rgle
tait la mme que pour le foyer. Il n'tait pas plus permis d'unir deux
familles dans une mme spulture qu'il ne l'tait d'unir deux foyers
domestiques en une seule maison. C'tait une gale impit d'enterrer un
mort hors du tombeau de sa famille ou de placer dans ce tombeau le corps
d'un tranger. [10] La religion domestique, soit dans la vie, soit dans la
mort, sparait chaque famille de toutes les autres, et cartait svrement
toute apparence de communaut, De mme que les maisons ne devaient pas
tre contigus, les tombeaux ne devaient pas se toucher; chacun d'eux
avait, comme la maison, une sorte d'enceinte isolante.

Combien le caractre de proprit prive est manifeste en tout cela! Les
morts sont des dieux qui appartiennent en propre  une famille et qu'elle
a seule le droit d'invoquer. Ces morts ont pris possession du sol; ils
vivent sous ce petit tertre, et nul, s'il n'est de la famille, ne peut
penser  se mler  eux. Personne d'ailleurs n'a le droit de les
dpossder du sol qu'ils occupent; un tombeau, chez les anciens, ne peut
jamais tre dtruit ni dplac, [11] les lois les plus svres le
dfendent. Voil donc une part de sol qui, au nom de la religion, devient
un objet de proprit perptuelle pour chaque famille. La famille s'est
appropri cette terre en y plaant ses morts; elle s'est implante l pour
toujours. Le rejeton vivant de cette famille peut dire lgitimement: Cette
terre est  moi. Elle est tellement  lui qu'elle est insparable de lui
et qu'il n'a pas le droit de s'en dessaisir. Le sol o reposent les morts
est inalinable et imprescriptible. La loi romaine exige que, si une
famille vend le champ o est son tombeau, elle reste au moins propritaire
de ce tombeau et conserve ternellement le droit de traverser le champ
pour aller accomplir les crmonies de son culte. [12]

L'ancien usage tait d'enterrer les morts, non pas dans des cimetires ou
sur les bords d'une route, mais dans le champ de chaque famille. Cette
habitude des temps antiques est atteste par une loi de Solon et par
plusieurs passages de Plutarque. On voit dans un plaidoyer de Dmosthnes
que, de son temps encore, chaque famille enterrait ses morts dans son
champ, et que lorsqu'on achetait un domaine dans l'Attique, on y trouvait
la spulture des anciens propritaires. [13] Pour l'Italie, cette mme
coutume nous est atteste par une loi des Douze Tables, par les textes de
deux jurisconsultes, et par cette phrase de Siculus Flaccus:  Il y avait
anciennement deux manires de placer le tombeau, les uns le mettant  la
limite du champ, les autres vers le milieu.  [14]

D'aprs cet usage on conoit que l'ide de proprit se soit facilement
tendue du petit tertre o reposaient les morts au champ qui entourait ce
tertre. On peut lire dans le livre du vieux Caton une formule par laquelle
le laboureur italien priait les mnes de veiller sur son champ, de faire
bonne garde contre le voleur, et de faire produire bonne rcolte. Ainsi
ces mes des morts tendaient leur action tutlaire et avec elle leur
droit de proprit jusqu'aux limites du domaine. Par elles la famille
tait matresse unique dans ce champ. La spulture avait tabli l'union
indissoluble de la famille avec la terre, c'est--dire la proprit.

Dans la plupart des socits primitives, c'est par la religion que le
droit de proprit a t tabli. Dans la Bible, le Seigneur dit  Abraham:
 Je suis l'ternel qui t'ai fait sortir de Ur des Chaldens, afin de te
donner ce pays , et  Mose:  Je vous ferai entrer dans le pays que j'ai
jur de donner  Abraham, et je vous le donnerai en hritage.  Ainsi
Dieu, propritaire primitif par droit de cration, dlgue  l'homme sa
proprit sur une partie du sol. [15] Il y a eu quelque chose d'analogue
chez les anciennes populations grco-italiennes. Il est vrai que ce n'est
pas la religion de Jupiter qui a fond ce droit, peut-tre parce qu'elle
n'existait pas encore. Les dieux qui confrrent  chaque famille son
droit sur la terre, ce furent les dieux domestiques, le foyer et les
mnes. La premire religion qui eut l'empire sur leurs mes fut aussi
celle qui constitua chez eux la proprit.

Il est assez vident que la proprit prive tait une institution dont la
religion domestique ne pouvait pas se passer. Cette religion prescrivait
d'isoler le domicile et d'isoler aussi la spulture; la vie en commun a
donc t impossible. La mme religion commandait que le foyer ft fix au
sol, que le tombeau ne ft ni dtruit ni dplac. Supprimez la proprit,
le foyer sera errant, les familles se mleront, les morts seront
abandonns et sans culte. Par le foyer inbranlable et la spulture
permanente, la famille a pris possession du sol; la terre a t, en
quelque sorte, imbue et pntre par la religion du foyer et des anctres.
Ainsi l'homme des anciens ges fut dispens de rsoudre de trop difficiles
problmes. Sans discussion, sans travail, sans l'ombre d'une hsitation,
il arriva d'un seul coup et par la vertu de ses seules croyances  la
conception du droit de proprit, de ce droit d'o sort toute
civilisation, puisque par lui l'homme amliore la terre et devient lui-
mme meilleur.

Ce ne furent pas les lois qui garantirent d'abord le droit de proprit,
ce fut la religion. Chaque domaine tait sous les yeux des divinits
domestiques qui veillaient sur lui. [16] Chaque champ devait tre entour,
comme nous l'avons vu pour la maison, d'une enceinte qui le spart
nettement des domaines des autres familles. Cette enceinte n'tait pas un
mur de pierre; c'tait une bande de terre de quelques pieds de large, qui
devait rester inculte et que la charrue ne devait jamais toucher. Cet
espace tait sacr: la loi romaine le dclarait imprescriptible; [17] il
appartenait  la religion. A certains jours marqus du mois et de l'anne,
le pre de famille faisait le tour de son champ, en suivant cette ligne;
il poussait devant lui des victimes, chantait des hymnes, et offrait des
sacrifices. [18] Par cette crmonie il croyait avoir veill la
bienveillance de ses dieux  l'gard de son champ et de sa maison; il
avait surtout marqu son droit de proprit en promenant autour de son
champ son culte domestique. Le chemin qu'avaient suivi les victimes et les
prires, tait la limite inviolable du domaine.

Sur cette ligne, de distance en distance, l'homme plaait quelques grosses
pierres ou quelques troncs d'arbres, que l'on appelait des _termes_. On
peut juger ce que c'tait que ces bornes et quelles ides s'y attachaient
par la manire dont la pit des hommes les posait en terre.
 Voici, dit Siculus Flaccus, ce que nos anctres pratiquaient: ils
commenaient par creuser une petite fosse, et dressant le Terme sur le
bord, ils le couronnaient de guirlandes d'herbes et de fleurs. Puis ils
offraient un sacrifice; la victime immole, ils en faisaient couler le
sang dans la fosse; ils y jetaient des charbons allums (allums
probablement au feu sacr du foyer), des grains, des gteaux, des fruits,
un peu de vin et de miel. Quand tout cela s'tait consum dans la fosse,
sur les cendres encore chaudes, on enfonait la pierre ou le morceau de
bois.  [19] On voit clairement que cette crmonie avait pour objet de
faire du Terme une sorte de reprsentant sacr du culte domestique. Pour
lui continuer ce caractre, chaque anne on renouvelait sur lui l'acte
sacr, en versant des libations et en rcitant des prires. Le Terme pos
en terre, c'tait donc, en quelque sorte, la religion domestique implante
dans le sol, pour marquer que ce sol tait  jamais la proprit de la
famille. Plus tard, la posie aidant, le Terme fut considr comme un dieu
distinct.

L'usage des Termes ou bornes sacres des champs parat avoir t universel
dans la race indo-europenne. Il existait chez les Hindous dans une haute
antiquit, et les crmonies sacres du bornage avaient chez eux une
grande analogie avec celles que Siculus Flaccus a dcrites pour l'Italie.
[20] Avant Rome, nous trouvons le Terme chez les Sabins; [21] nous le
trouvons encore chez les trusques. Les Hellnes avaient aussi des bornes
sacres qu'ils appelaient [Grec: oroi, theoi, orioi]. [22]

Le Terme une fois pos suivant les rites, il n'tait aucune puissance au
monde qui pt le dplacer. Il devait rester au mme endroit de toute
ternit. Ce principe religieux tait exprim  Rome par une lgende:
Jupiter, ayant voulu se faire une place sur le mont Capitolin pour y avoir
un temple, n'avait pas pu dpossder le dieu Terme. Cette vieille
tradition montre combien la proprit tait sacre; car le Terme immobile
ne signifie pas autre chose que la proprit inviolable.

Le Terme gardait, en effet, la limite du champ et veillait sur elle. Le
voisin n'osait pas en approcher de trop prs;  car alors, comme dit
Ovide, le dieu qui se sentait heurt par le soc ou le hoyau, criait:
Arrte, ceci est mon champ, voil le tien.  [23] Pour empiter sur le
champ d'une famille, il fallait renverser ou dplacer une borne: or, cette
borne tait un dieu. Le sacrilge tait horrible et le chtiment svre;
la vieille loi romaine disait:  Que l'homme et les boeufs qui auront
touch le Terme, soient dvous ; [24] cela signifiait que l'homme et les
boeufs seraient immols en expiation. La loi trusque, parlant au nom de
la religion, s'exprimait ainsi:  Celui qui aura touch ou dplac la
borne, sera condamn par les dieux; sa maison disparatra, sa race
s'teindra; sa terre ne produira plus de fruits; la grle, la rouille, les
feux de la canicule dtruiront ses moissons; les membres du coupable se
couvriront d'ulcres et tomberont de consomption . [25]

Nous ne possdons pas le texte de la loi athnienne sur le mme sujet; il
ne nous en est rest que trois mots qui signifient:  Ne dpasse pas la
borne.  Mais Platon parat complter la pense du lgislateur quand il
dit:  Notre premire loi doit tre celle-ci: Que personne ne touche  la
borne qui spare son champ de celui du voisin, car elle doit rester
immobile.... Que nul ne s'avise d'branler la petite pierre qui spare
l'amiti de l'inimiti et qu'on s'est engag par serment  laisser  sa
place.  [26]

De toutes ces croyances, de tous ces usages, de toutes ces lois, il
rsulte clairement que c'est la religion domestique qui a appris  l'homme
 s'approprier la terre, et qui lui a assur son droit sur elle.

On comprend sans peine que le droit de proprit, ayant t ainsi conu et
tabli, ait t beaucoup plus complet et plus absolu dans ses effets qu'il
ne peut l'tre dans nos socits modernes, o il est fond sur d'autres
principes. La proprit tait tellement inhrente  la religion domestique
qu'une famille ne pouvait pas plus renoncer  l'une qu' l'autre. La
maison et le champ taient comme incorpors  elle, et elle ne pouvait ni
les perdre ni s'en dessaisir. Platon, dans son Trait des lois, ne
prtendait pas avancer une nouveaut quand il dfendait au propritaire de
vendre son champ: il ne faisait que rappeler une vieille loi. Tout porte 
croire que dans les anciens temps la proprit tait inalinable. Il est
assez connu qu' Sparte il tait formellement dfendu de vendre son lot de
terre. [27] La mme interdiction tait crite dans les lois de Locres et
de Leucade. [28] Phidon de Corinthe, lgislateur du neuvime sicle,
prescrivait que le nombre des familles et des proprits restt immuable.
[29] Or, cette prescription ne pouvait tre observe que s'il tait
interdit de vendre les terres et mme de les partager. La loi de Selon,
postrieure de sept ou huit gnrations  celle de Phidon de Corinthe, ne
dfendait plus  l'homme de vendre sa proprit, mais elle frappait le
vendeur d'une peine svre, la perte de tous les droits de citoyen. [30]
Enfin Aristote nous apprend d'une manire gnrale que dans beaucoup de
villes les anciennes lgislations interdisaient la vente des terres. [31]

De telles lois ne doivent pas nous surprendre. Fondez la proprit sur le
droit du travail, l'homme pourra s'en dessaisir. Fondez-la sur la
religion, il ne le pourra plus: un lien plus fort que la volont de
l'homme unit la terre  lui. D'ailleurs ce champ o est le tombeau, o
vivent les anctres divins, o la famille doit  jamais accomplir un
culte, n'est pas la proprit d'un homme seulement, mais d'une famille. Ce
n'est pas l'individu actuellement vivant qui a tabli son droit sur cette
terre; c'est le dieu domestique. L'individu ne l'a qu'en dpt; elle
appartient  ceux qui sont morts et  ceux qui sont  natre. Elle fait
corps avec cette famille et ne peut plus s'en sparer. Dtacher l'une de
l'autre, c'est altrer un culte et offenser une religion. Chez les
Hindous, la proprit, fonde aussi sur le culte, tait aussi inalinable.
[32]

Nous ne connaissons le droit romain qu' partir de la loi des Douze
Tables; il est clair qu' cette poque la vente de la proprit tait
permise. Mais il y a des raisons de penser que, dans les premiers temps de
Rome, et dans l'Italie avant l'existence de Rome, la terre tait
inalinable comme en Grce. S'il ne reste aucun tmoignage de cette
vieille loi, on distingue du moins les adoucissements qui y ont t
apports peu  peu. La loi des Douze Tables, en laissant au tombeau le
caractre d'inalinabilit, en a affranchi le champ. On a permis ensuite
de diviser la proprit, s'il y avait plusieurs frres, mais  la
condition qu'une nouvelle crmonie religieuse serait accomplie et que le
nouveau partage serait fait par un prtre: [33] la religion seule pouvait
partager ce que la religion avait autrefois proclam indivisible. On a
permis enfin de vendre le domaine; mais il a fallu encore pour cela des
formalits d'un caractre religieux. Cette vente ne pouvait avoir lieu
qu'en prsence d'un prtre qu'on appelait _libripens_ et avec la formalit
sainte qu'on appelait _mancipation_. Quelque chose d'analogue se voit en
Grce: la vente d'une maison ou d'un fonds de terre tait toujours
accompagne d'un sacrifice aux dieux. [34] Toute mutation de proprit
avait besoin d'tre autorise par la religion.

Si l'homme ne pouvait pas ou ne pouvait que difficilement se dessaisir de
sa terre,  plus forte raison ne devait-on pas l'en dpouiller malgr lui.
L'expropriation pour cause d'utilit publique tait inconnue chez les
anciens. La confiscation n'tait pratique que comme consquence de
l'arrt d'exil, [35] c'est--dire lorsque l'homme dpouill de son titre
de citoyen ne pouvait plus exercer aucun droit sur le sol de la cit.
L'expropriation pour dettes ne se rencontre jamais non plus dans le droit
ancien des cits. [36] La loi des Douze Tables ne mnage assurment pas le
dbiteur; elle ne permet pourtant pas que sa proprit soit confisque au
profit du crancier. Le corps de l'homme rpond de la dette, non sa terre,
car la terre est insparable de la famille. Il est plus facile de mettre
l'homme en servitude que de lui enlever son droit de proprit; le
dbiteur est mis dans les mains de son crancier; sa terre le suit en
quelque sorte dans son esclavage. Le matre qui use  son profit des
forces physiques de l'homme, jouit de mme des fruits de la terre; mais il
ne devient pas propritaire de celle-ci. Tant le droit de proprit est
au-dessus de tout et inviolable. [37]


NOTES

[1] Quelques historiens ont mis l'opinion qu' Rome la proprit avait
d'abord t publique et n'tait devenue prive que sous Numa. Cette erreur
vient d'une fausse interprtation de trois textes de Plutarque (_Numa_,
16), de Cicron (_Rpublique_, II, 14) et de Denys (II, 74). Ces trois
auteurs disent, en effet, que Numa distribua des terres aux citoyens; mais
ils indiquent trs clairement qu'il n'eut  faire ce partage qu' l'gard
des terres conquises par son prdcesseur, _agri quos bello Romulus
ceperat_. Quant au sol romain lui-mme, _ager Romanus_, il tait proprit
prive depuis l'origine de la ville.

[2] [Grec: Hestia, hestaemi] _stare_. Voy. Plutarque, _De primo frigido_,
21; Macrobe, I, 23; Ovide, _Fast_., VI, 299.

[3] [Grec: Herchos hieron]. Sophocle, _Trachin._, 606.

[4] A l'poque o cet ancien culte fut presque effac par la religion plus
jeune de Zeus, et o l'on associa Zeus  la divinit du foyer, le dieu
nouveau prit pour lui l'pithte de [Grec: hercheios]. Il n'en est pas
moins vrai qu' l'origine le vrai protecteur da l'enceinte tait le dieu
domestique. Denys d'Halicarnasse l'atteste (I, 67) quand il dit que les
[Grec: theoi hercheioi] sont les mmes que les Pnates. Cela ressort,
d'ailleurs, du rapprochement d'un passage de Pausanias, (IV, 17) avec un
passage d'Euripide (_Troy_., 17) et un de Virgile (_En._, II, 514); ces
trois passages se rapportent au mme fait et montrent que le [Grec: Zeus
hercheios] n'est autre que le foyer domestique.

[5] Festus, v. _Ambitus_. Varron, _L. L._, V, 22. Servius, _ad Aen._, II,
469.

[6] Diodore, V, 68.

[7] Cicron, _Pro domo_, 41.

[8] Ovide, _Fast._, V, 141.

[9] Telle tait du moins la rgle antique, puisque l'on croyait que le
repas
funbre servait d'aliment aux morts. Voy. Euripide, _Troyennes_, 381.

[10] Cicron, _De legib._, II, 22; II, 26. Gaius, _Instit_., II, 6.
_Digeste_, liv. XLVII, tit. 12. Il faut noter que l'esclave et le client,
comme nous le verrons plus loin, faisaient partie de la famille, et
taient enterrs dans le tombeau commun. La rgle qui prescrivait que
chaque homme ft enterr dans le tombeau de la famille souffrait une
exception dans le cas o la cit elle-mme accordait les funrailles
publiques.

[11] Lycurgue, _contre Locrate_, 25. A Rome, pour qu'une spulture ft
dplace, il fallait l'autorisation des pontifes. Pline, _Lettres_, X, 73.

[12] Cicron, _De legib._, II, 24. _Digeste_, liv. XVIII, tit. 1, 6.

[13] _Loi de Solon_, cite par Gaius au _Digeste_, liv. X, tit. 1, 13.
_Dmosthnes, _contre Callicls_. Plutarque, _Aristide_, 1.

[14] Siculus Flaccus, dit. Goez, p. 4, 5. Voy. _Fragm. terminalia_, dit.
Goez, p. 147. Pomponius, _au Digeste_, liv. XLVII, tit. 12, 5. Paul, _au
Digeste_, VIII, 1, 14.

[15] Mme tradition chez les trusques:  _Quum Jupiter terram Etruriae
sibi vindicavit, constituit jussitque metiri campos signarique agros. 
Auctores rei agrariae_, au fragment qui a pour titre: _Idem Vegoiae
Arrunti_, dit. Goez.

[16] _Lares agri custodes_, Tibulle, I, 1, 23. _Religio Larum posita in
fundi villaeque conspectu_. Cicron, _De legib_., II, 11.

[17] Cicron, _De legib._, I, 21.

[18] Caton, _De re rust_., 141. _Script. rei agrar._, dit. Goez, p. 808.
Denys d'Halicarnasse, II, 74. Ovide, _Fast_., II, 639. Strabon, V, 3.

[19] Siculus Flaccus, dit. Goez, p. 5.

[20] _Lois de Manou_, VIII, 245. Vrihaspati, cit par Sic, _Lgislat.
hindoue_, p. 159.

[21] Varron, _L. L._, V, 74.

[22] Pollux, IX, 9. Hesychins, [Grec: oros]. Platon, _Lois_, VIII, p. 842.

[23] Ovide, _Fast._, II, 677.

[24] Festus, v _Terminus_.

[25] _Script. rei agrar._, dit. Goez, p. 258.

[26] Platon, _Lois_, VIII, p. 842.

[27] Plutarque, _Lycurgue, Agis_. Aristote, _Polit._, II, 6, 10 (II, 7).

[28] Aristote, _Polit._, II, 4, 4 (II, 5).

[29] Id., _ibid._, II, 3, 7.

[30] Eschine, _contre Timarque_. Diogne Larce, I, 55.

[31] Aristote, _Polit_., VII, 2.

[32] _Mitakchara_, trad. Orianne, p. 50. Cette rgle disparut peu  peu
quand le brahmanisme devint dominant.

[33] Ce prtre tait appel _agrimensor_. Voy. _Scriptores rei agrariae_.

[34] Stobe, 42.

[35] Cette rgle disparut dans l'ge dmocratique des cits.

[36] Une loi des lens dfendait de mettre hypothque sur la terre,
Aristote, _Polit._, VII, 2. L'hypothque tait inconnue dans l'ancien
droit de Rome. Ce qu'on dit de l'hypothque dans le droit athnien avant
Solon s'appuie sur un mot mal compris de Plutarque.

[37] Dans l'article de la loi des Douze Tables qui concerne le dbiteur
insolvable, nous lisons: _Si volet suo vivito_; donc le dbiteur, devenu
presque esclave, conserve encore quelque chose  lui; sa proprit, s'il
en a, ne lui est pas enleve. Les arrangements connus en droit romain sous
les noms de _mancipation avec fiducie_ et de _pignus_ taient, avant
l'action Servienne, des moyens dtourns pour assurer au crancier le
payement de la dette; ils prouvent indirectement que l'expropriation pour
dettes n'existait pas. Plus tard, quand on supprima la servitude
corporelle, il fallut trouver moyen d'avoir prise sur les biens du
dbiteur. Cela n'tait pas facile; mais la distinction que l'on faisait
entre la _proprit_ et la _possession_, offrit une ressource. Le
crancier obtint du prteur le droit de faire vendre, non pas la
proprit, _dominium_, mais les biens du dbiteur, _bona_. Alors
seulement, par une expropriation dguise, le dbiteur perdit la
jouissance de sa proprit.




CHAPITRE VII.

LE DROIT DE SUCCESSION.


_1 Nature et principe du droit de succession chez les anciens._

Le droit de proprit ayant t tabli pour l'accomplissement d'un culte
hrditaire, il n'tait pas possible que ce droit ft teint aprs la
courte existence d'un individu. L'homme meurt, le culte reste; le foyer ne
doit pas s'teindre ni le tombeau tre abandonn. La religion domestique
se continuant, le droit de proprit doit se continuer avec elle.

Deux choses sont lies troitement dans les croyances comme dans les lois
des anciens, le culte d'une famille et la proprit de cette famille.
Aussi tait-ce une rgle sans exception dans le droit grec comme dans le
droit romain, qu'on ne pt pas acqurir la proprit sans le culte ni le
culte sans la proprit.  La religion prescrit, dit Cicron, que les
biens et le culte de chaque famille soient insparables, et que le soin
des sacrifices soit toujours dvolu  celui  qui revient l'hritage. 
[1] A Athnes, voici en quels termes un plaideur rclame une succession:
 Rflchissez bien, juges, et dites lequel de mon adversaire ou de moi,
doit hriter des biens de Philoctmon et faire les sacrifices sur son
tombeau.  [2] Peut-on dire plus clairement que le soin du culte est
insparable de la succession? Il en est de mme dans l'Inde:  La personne
qui hrite, quelle qu'elle soit, est charge de faire les offrandes sur le
tombeau.  [3]

De ce principe sont venues toutes les rgles du droit de succession chez
les anciens. La premire est que, la religion domestique tant, comme nous
l'avons vu, hrditaire de mle en mle, la proprit l'est aussi. Comme
le fils est le continuateur naturel et oblig du culte, il hrite aussi
des biens. Par l, la rgle d'hrdit est trouve; elle n'est pas le
rsultat d'une simple convention faite entre les hommes; elle drive de
leurs croyances, de leur religion, de ce qu'il y a de plus puissant sur
leurs mes. Ce qui fait que le fils hrite, ce n'est pas la volont
personnelle du pre. Le pre n'a pas besoin de faire un testament; le fils
hrite de son plein droit, _ipso jure heres exsistit_, dit le
jurisconsulte. Il est mme hritier ncessaire, _heres necessarius_. [4]
Il n'a ni  accepter ni  refuser l'hritage. La continuation de la
proprit, comme celle du culte, est pour lui une obligation autant qu'un
droit. Qu'il le veuille ou ne le veuille pas, la succession lui incombe,
quelle qu'elle puisse tre, mme avec ses charges et ses dettes. Le
bnfice d'inventaire et le bnfice d'abstention ne sont pas admis pour
le fils dans le droit grec et ne se sont introduits que fort tard dans le
droit romain.

La langue juridique de Rome appelle le fils _heres suus_, comme si l'on
disait _heres sui ipsius_. Il n'hrite, en effet, que de lui-mme. Entre
le pre et lui il n'y a ni donation, ni legs, ni mutation de proprit. Il
y a simplement continuation, _morte parentis continuatur dominium_. Dj
du vivant du pre le fils tait copropritaire du champ et de la maison,
_vivo quoque patre dominus existimatur_. [5]

Pour se faire une ide vraie de l'hrdit chez les anciens, il ne faut
pas se figurer une fortune qui passe d'une main dans une autre main. La
fortune est immobile, comme le foyer et le tombeau auxquels elle est
attache. C'est l'homme qui passe. C'est l'homme qui,  mesure que la
famille droule ses gnrations, arrive  son heure marque pour continuer
le culte et prendre soin du domaine.


_2 Le fils hrite, non la fille._

C'est ici que les lois anciennes,  premire vue, semblent bizarres et
injustes. On prouve quelque surprise lorsqu'on voit dans le droit romain
que la fille n'hrite pas du pre, si elle est marie, et dans le droit
grec qu'elle n'hrite en aucun cas. Ce qui concerne les collatraux
parat, au premier abord, encore plus loign de la nature et de la
justice. C'est que toutes ces lois dcoulent, suivant une logique trs-
rigoureuse, des croyances et de la religion que nous avons observes plus
haut.

La rgle pour le culte est qu'il se transmet de mle en mle; la rgle
pour l'hritage est qu'il suit le culte. La fille n'est pas apte 
continuer la religion paternelle, puisqu'elle se marie et qu'en se mariant
elle renonce au culte du pre pour adopter celui de l'poux. Elle n'a donc
aucun titre  l'hritage; s'il arrivait qu'un pre laisst ses biens  sa
fille, la proprit serait spare du culte, ce qui n'est pas admissible.
La fille ne pourrait mme pas remplir le premier devoir de l'hritier, qui
est de continuer la srie des repas funbres, puisque c'est aux anctres
de son mari qu'elle offre les sacrifices. La religion lui dfend donc
d'hriter de son pre.

Tel est l'antique principe; il s'impose galement aux lgislateurs des
Hindous,  ceux de la Grce et  ceux de Rome. Les trois peuples ont les
mmes lois, non qu'ils se soient fait des emprunts, mais parce qu'ils ont
tir leurs lois des mmes croyances.

 Aprs la mort du pre, dit le code de Manou, que les frres se partagent
entre eux le patrimoine ; et le lgislateur ajoute qu'il recommande aux
frres de doter leurs soeurs, ce qui achve de montrer que celles-ci n'ont
par elles-mmes aucun droit  la succession paternelle.

Il en est de mme  Athnes. Dmosthnes, dans ses plaidoyers, a souvent
l'occasion de montrer que les filles n'hritent pas. [6] Il est lui-mme
un exemple de l'application de cette rgle; car il avait une soeur, et
nous savons par ses propres crits qu'il a t l'unique hritier du
patrimoine; son pre en avait rserv seulement la septime partie pour
doter sa fille.

Pour ce qui est de Rome, les dispositions du droit primitif qui excluaient
les filles de la succession, ne nous sont pas connues par des textes
formels et prcis; mais elles ont laiss des traces profondes dans le
droit des poques postrieures. Les Institutes de Justinien excluent
encore la fille du nombre des hritiers naturels, si elle n'est plus sous
la puissance du pre; or elle n'y est plus ds qu'elle est marie suivant
les rites religieux. [7] Il rsulte dj de ce texte que, si la fille,
avant d'tre marie, pouvait partager l'hritage avec son frre, elle ne
le pouvait certainement pas ds que le mariage l'avait attache  une
autre religion et  une autre famille. Et s'il en tait encore ainsi au
temps de Justinien, on peut supposer que dans le droit primitif le
principe tait appliqu dans toute sa rigueur et que la fille non marie
encore, mais qui devait un jour se marier, ne pouvait pas hriter du
patrimoine. Les Institutes mentionnent encore le vieux principe, alors
tomb en dsutude, mais non oubli, qui prescrivait que l'hritage passt
toujours aux mles. [8] C'est sans doute en souvenir de cette rgle que la
femme, en droit civil, ne peut jamais tre institue hritire. Plus nous
remontons de l'poque de Justinien vers les poques anciennes, plus nous
nous rapprochons de la rgle qui interdit aux femmes d'hriter. Au temps
de Cicron, si un pre laisse un fils et une fille, il ne peut lguer  sa
fille qu'un tiers de sa fortune; s'il n'y a qu'une fille unique, elle ne
peut encore avoir que la moiti. Encore faut-il noter que pour que cette
fille ait le tiers ou la moiti du patrimoine, il faut que le pre ait
fait un testament en sa faveur; la fille n'a rien de son plein droit. [9]
Enfin un sicle et demi avant Cicron, Caton, voulant faire revivre les
anciennes moeurs, fait porter la loi Voconia qui dfend: 1 d'instituer
hritire une femme, ft-ce une fille unique, marie ou non marie; 2 de
lguer  des femmes plus du quart du patrimoine. [10] La loi Voconia ne
fait que renouveler des lois plus anciennes; car on ne peut pas supposer
qu'elle et t accepte par les contemporains des Scipions si elle ne
s'tait appuye sur de vieux principes qu'on respectait encore. Elle
rtablit ce que le temps avait altr. Ajoutons qu'elle ne stipule rien 
l'gard de l'hrdit _ab intestat_, probablement parce que, sous ce
rapport, l'ancien droit tait encore en vigueur et qu'il n'y avait rien 
rparer sur ce point. A Rome comme en Grce le droit primitif excluait la
fille de l'hritage, et ce n'tait l que la consquence naturelle et
invitable des principes que la religion avait poss.

Il est vrai que les hommes trouvrent de bonne heure un dtour pour
concilier la prescription religieuse qui dfendait  la fille d'hriter,
avec le sentiment naturel qui voulait qu'elle pt jouir de la fortune du
pre. La loi dcida que la fille pouserait l'hritier.

La lgislation athnienne poussait ce principe jusqu' ses dernires
consquences. Si le dfunt laissait un fils et une fille, le fils hritait
seul et devait doter sa soeur; si sa soeur tait d'une autre mre que lui,
il devait  son choix l'pouser ou la doter. [11] Si le dfunt ne laissait
qu'une fille, il avait pour hritier son plus proche parent; mais ce
parent, qui tait bien proche aussi par rapport  la fille, devait
pourtant la prendre pour femme. Il y a plus: si cette fille se trouvait
dj marie, elle devait quitter son mari pour pouser l'hritier de son
pre. L'hritier pouvait tre dj mari lui-mme; il devait divorcer pour
pouser sa parente. [12] Nous voyons ici combien le droit antique, pour
s'tre conform  la religion, a mconnu la nature.

La ncessit de satisfaire  la religion, combine avec le dsir de sauver
les intrts d'une fille unique, fit trouver un autre dtour. Sur ce
point-ci le droit hindou et le droit athnien se rencontraient
merveilleusement. On lit dans les Lois de Manou:  Celui qui n'a pas
d'enfant mle, peut charger sa fille de lui donner un fils, qui devienne
le sien et qui accomplisse en son honneur la crmonie funbre.  Pour
cela, le pre doit prvenir l'poux auquel il donne sa fille, en
prononant cette formule:  Je te donne, pare de bijoux, cette fille qui
n'a pas de frre; le fils qui en natra sera mon fils et clbrera mes
obsques.  [13] L'usage tait le mme  Athnes; le pre pouvait faire
continuer sa descendance par sa fille, en la donnant  un mari avec cette
condition spciale. Le fils qui naissait d'un tel mariage tait rput
fils du pre de la femme; il suivait son culte, assistait  ses actes
religieux, et plus tard il entretenait son tombeau. [14] Dans le droit
hindou cet enfant hritait de son grand-pre comme s'il et t son fils;
il en tait exactement de mme  Athnes. Lorsqu'un pre avait mari sa
fille unique de la faon que nous venons de dire, son hritier n'tait ni
sa fille ni son gendre, c'tait le _fils de la fille_. [15] Ds que celui-
ci avait atteint sa majorit, il prenait possession du patrimoine de son
grand-pre maternel, quoique son pre et sa mre fussent encore vivants.
[16]

Ces singulires tolrances de la religion et de la loi confirment la rgle
que nous indiquions plus haut. La fille n'tait pas apte  hriter. Mais
par un adoucissement fort naturel de la rigueur de ce principe, la fille
unique tait considre comme un intermdiaire par lequel la famille
pouvait se continuer. Elle n'hritait pas; mais le culte et l'hritage se
transmettaient par elle.


_3 De la succession collatrale._

Un homme mourait sans enfants; pour savoir quel tait l'hritier de ses
biens, on n'avait qu' chercher quel devait tre le continuateur de son
culte. Or, la religion domestique se transmettait par le sang, de mle en
mle. La descendance en ligne masculine tablissait seule entre deux
hommes le rapport religieux qui permettait  l'un de continuer le culte de
l'autre. Ce qu'on appelait la parent n'tait pas autre chose, comme nous
l'avons vu plus haut, que l'expression de ce rapport. On tait parent
parce qu'on avait un mme culte, un mme foyer originaire, les mmes
anctres. Mais on n'tait pas parent pour tre sorti du mme sein
maternel; la religion n'admettait pas de parent par les femmes. Les
enfants de deux soeurs ou d'une soeur et d'un frre n'avaient entre eux
aucun lien et n'appartenaient ni  la mme religion domestique ni  la
mme famille.

Ces principes rglaient l'ordre de la succession. Si un homme ayant perdu
son fils et sa fille ne laissait que des petits-fils aprs lui, le fils de
son fils hritait, mais non pas le fils de sa fille. A dfaut de
descendants, il avait pour hritier son frre, non pas sa soeur, le fils
de son frre, non pas le fils de sa soeur. A dfaut de frres et de
neveux, il fallait remonter dans la srie des ascendants du dfunt,
toujours dans la ligne masculine, jusqu' ce qu'on trouvt une branche qui
se ft dtache de la famille par un mle; puis on redescendait dans cette
branche de mle en mle, jusqu' ce qu'on trouvt un homme vivant; c'tait
l'hritier.

Ces rgles ont t galement en vigueur chez les Hindous, chez les Grecs,
chez les Romains. Dans l'Inde  l'hritage appartient au plus proche
sapinda;  dfaut de sapinda, au samanodaca . [17] Or, nous avons vu que
la parent qu'exprimaient ces deux mots tait la parent religieuse ou
parent par les mles, et correspondait  l'agnation romaine.

Voici maintenant la loi d'Athnes:  Si un homme est mort sans enfant,
l'hritier est le frre du dfunt, pourvu qu'il soit frre consanguin; 
dfaut de lui, le fils du frre; _car la succession passe toujours aux
mles et aux descendants des mles_.  [18] On citait encore cette vieille
loi au temps de Dmosthnes, bien qu'elle et t dj modifie et qu'on
et commenc d'admettre  cette poque la parent par les femmes.

Les Douze Tables dcidaient de mme que si un homme mourait sans _hritier
sien_, la succession appartenait au plus proche agnat. Or, nous avons vu
qu'on n'tait jamais agnat par les femmes. L'ancien droit romain
spcifiait encore que le neveu hritait du _patruus_, c'est--dire du
frre de son pre, et n'hritait pas de l'_avunculus_, frre de sa mre.
[19] Si l'on se rapporte au tableau que nous avons trac de la famille des
Scipions, on remarquera que Scipion milien tant mort sans enfants, son
hritage ne devait passer ni  Cornlie sa tante ni  C. Gracchus qui,
d'aprs nos ides modernes, serait son cousin germain, mais  Scipion
Asiaticus qui tait rellement son parent le plus proche.

Au temps de Justinien, le lgislateur ne comprenait plus ces vieilles
lois; elles lui paraissaient iniques, et il accusait de rigueur excessive
le droit des Douze Tables  qui accordait toujours la prfrence  la
postrit masculine et excluait de l'hritage ceux qui n'taient lis au
dfunt que par les femmes . [20] Droit inique, si l'on veut, car il ne
tenait pas compte de la nature; mais droit singulirement logique, car
partant du principe que l'hritage tait li au culte, il cartait de
l'hritage ceux que la religion n'autorisait pas  continuer le culte.


_4 Effets de l'mancipation et de l'adoption_.

Nous avons vu prcdemment que l'mancipation et l'adoption produisaient
pour l'homme un changement de culte. La premire le dtachait du culte
paternel, la seconde l'initiait  la religion d'une autre famille. Ici
encore le droit ancien se conformait aux rgles religieuses. Le fils qui
avait t exclu du culte paternel par l'mancipation, tait cart aussi
de l'hritage. Au contraire, l'tranger qui avait t associ au culte
d'une famille par l'adoption, y devenait un fils, y continuait le culte et
hritait des biens. Dans l'un et l'autre cas, l'ancien droit tenait plus
de compte du lien religieux que du lien de naissance.

Comme il tait contraire  la religion qu'un mme homme et deux cultes
domestiques, il ne pouvait pas non plus hriter de deux familles. Aussi le
fils adoptif, qui hritait de la famille adoptante, n'hritait-il pas de
sa famille naturelle. Le droit athnien tait trs-explicite sur cet
objet. Les plaidoyers des orateurs attiques nous montrent souvent des
hommes qui ont t adopts dans une famille et qui veulent hriter de
celle o ils sont ns. Mais la loi s'y oppose. L'homme adopt ne peut
hriter de sa propre famille qu'en y rentrant; il n'y peut rentrer qu'en
renonant  la famille d'adoption; et il ne peut sortir de celle-ci qu'
deux conditions: l'une est qu'il abandonne le patrimoine de cette famille;
l'autre est que le culte domestique, pour la continuation duquel il a t
adopt, ne cesse pas par son abandon; et pour cela il doit laisser dans
cette famille un fils qui le remplace. Ce fils prend le soin du culte et
la possession des biens; le pre alors peut retourner  sa famille de
naissance et hriter d'elle. Mais ce pre et ce fils ne peuvent plus
hriter l'un de l'autre; ils ne sont pas de la mme famille, ils ne sont
pas parents. [21]

On voit bien quelle tait la pense du vieux lgislateur quand il
tablissait ces rgles si minutieuses. Il ne jugeait pas possible que deux
hritages fussent runis sur une mme tte, parce que deux cultes
domestiques ne pouvaient pas tre servis par la mme main.


_5 Le testament n'tait pas connu  l'origine_.

Le droit de tester, c'est--dire de disposer de ses biens aprs sa mort
pour les faire passer  d'autres qu' l'hritier naturel, tait en
opposition avec les croyances religieuses qui taient le fondement du
droit de proprit et du droit de succession. La proprit tant inhrente
au culte, et le culte tant hrditaire, pouvait-on songer au testament?
D'ailleurs la proprit n'appartenait pas  l'individu, mais  la famille;
car l'homme ne l'avait pas acquise par le droit du travail, mais par le
culte domestique. Attache  la famille, elle se transmettait du mort au
vivant, non d'aprs la volont et le choix du mort, mais en vertu de
rgles suprieures que la religion avait tablies.

L'ancien droit hindou ne connaissait pas le testament. Le droit athnien,
jusqu' Solon, l'interdisait d'une manire absolue, et Solon lui-mme ne
l'a permis qu' ceux qui ne laissaient pas d'enfants. [22] Le testament a
t longtemps interdit ou ignor  Sparte, et n'a t autoris que
postrieurement  la guerre du Ploponse. [23] On a conserv le souvenir
d'un temps o il en tait de mme  Corinthe et  Thbes. [24] Il est
certain que la facult de lguer arbitrairement ses biens ne fut pas
reconnue d'abord comme un droit naturel; le principe constant des poques
anciennes fut que toute proprit devait rester dans la famille  laquelle
la religion l'avait attache.

Platon, dans son Trait des lois, qui n'est en grande partie qu'un
commentaire sur les lois athniennes, explique trs-clairement la pense
des anciens lgislateurs. Il suppose qu'un homme,  son lit de mort,
rclame la facult de faire un testament et qu'il s'crie:  O dieux,
n'est-il pas bien dur que je ne puisse disposer de mon bien comme je
l'entends et en faveur de qui il me plat, laissant plus  celui-ci, moins
 celui-la, suivant l'attachement qu'ils m'ont fait voir?  Mais le
lgislateur rpond  cet homme:  Toi qui ne peux te promettre plus d'un
jour, toi qui ne fais que passer ici-bas, est-ce bien  toi de dcid de
telles affaires? Tu n'es le matre ni de tes biens ni de toi-mme; toi et
tes biens, tout cela appartient  ta famille, c'est--dire  tes anctres
et  ta postrit.  [25]

L'ancien droit de Rome est pour nous trs-obscur; il l'tait dj pour
Cicron. Ce que nous en connaissons ne remonte gure plus haut que les
Douze Tables, qui ne sont assurment pas le droit primitif de Rome, et
dont il ne nous reste d'ailleurs que quelques dbris. Ce code autorise le
testament; encore le fragment qui est relatif  cet objet, est-il trop
court et trop videmment incomplet pour que nous puissions nous flatter de
connatre les vraies dispositions du lgislateur en cette matire; en
accordant la facult de tester, nous ne savons pas quelles rserves et
quelles conditions il pouvait y mettre. [26]

Avant les Douze Tables nous n'avons aucun texte de loi qui interdise ou
qui permette le testament. Mais la langue conservait le souvenir d'un
temps o il n'tait pas connu; car elle appelait le fils _hritier sien et
ncessaire_. Cette formule que Gaius et Justinien employaient encore, mais
qui n'tait plus d'accord avec la lgislation de leur temps, venait sans
nul doute d'une poque lointaine o le fils ne pouvait ni tre dshrit
ni refuser l'hritage. Le pre n'avait donc pas la libre disposition de sa
fortune. A dfaut de fils et si le dfunt n'avait que des collatraux, le
testament n'tait pas absolument inconnu, mais il tait fort difficile. Il
y fallait de grandes formalits. D'abord le secret n'tait pas accord au
testateur de son vivant; l'homme qui dshritait sa famille et violait la
loi que la religion avait tablie, devait le faire publiquement, au grand
jour, et assumer sur lui de son vivant tout l'odieux qui s'attachait  un
tel acte. Ce n'est pas tout; il fallait encore que la volont du testateur
ret l'approbation de l'autorit souveraine, c'est--dire du peuple
assembl par curies sous la prsidence du pontife. [27] Ne croyons pas que
ce ne ft l qu'une vaine formalit, surtout dans les premiers sicles.
Ces comices par curies taient la runion la plus solennelle de la cit
romaine; et il serait puril de dire que l'on convoquait un peuple, sous
la prsidence de son chef religieux, pour assister comme simple tmoin 
la lecture d'un testament. On peut croire que le peuple votait, et cela
tait mme, si l'on y rflchit, tout  fait ncessaire; il y avait, en
effet, une loi gnrale qui rglait l'ordre de la succession d'une manire
rigoureuse; pour que cet ordre ft modifi dans un cas particulier, il
fallait une autre loi. Cette loi d'exception tait le testament. La
facult de tester n'tait donc pas pleinement reconnue  l'homme, et ne
pouvait pas l'tre tant que cette socit restait sous l'empire de la
vieille religion. Dans les croyances de ces ges anciens, l'homme vivant
n'tait que le reprsentant pour quelques annes d'un tre constant et
immortel, qui tait la famille. Il n'avait qu'en dpt le culte et la
proprit; son droit sur eux cessait avec sa vie.


_6 Le droit d'anesse._

Il faut nous reporter au del des temps dont l'histoire a conserv le
souvenir, vers ces sicles loigns pendant lesquels les institutions
domestiques se sont tablies et les institutions sociales se sont
prpares. De cette poque il ne reste et ne peut rester aucun monument
crit. Mais les lois qui rgissaient alors les hommes ont laiss quelques
traces dans le droit des poques suivantes.

Dans ces temps lointains on distingue une institution qui a d rgner
longtemps, qui a eu une influence considrable sur la constitution future
des socits, et sans laquelle cette constitution ne pourrait pas
s'expliquer. C'est le droit d'anesse.

La vieille religion tablissait une diffrence entre le fils an et le
cadet:  L'an, disaient les anciens Aryas, a t engendr pour
l'accomplissement du devoir envers les anctres, les autres sont ns de
l'amour.  En vertu de cette supriorit originelle, l'an avait le
privilge, aprs la mort du pre, de prsider  toutes les crmonies du
culte domestique; c'tait lui qui offrait les repas funbres et qui
prononait les formules de prire;  car le droit de prononcer les prires
appartient  celui des fils qui est venu au monde le premier . L'an
tait donc l'hritier des hymnes, le continuateur du culte, le chef
religieux de la famille. De cette croyance dcoulait une rgle de droit:
l'an seul hritait des biens. Ainsi le disait un vieux texte que le
dernier rdacteur des Lois de Manou insrait encore dans son code:
 L'an prend possession du patrimoine entier, et les autres frres
vivent sous son autorit comme s'ils vivaient sous celle de leur pre. Le
fils an acquitte la dette envers les anctres, il doit donc tout avoir.
 [28]

Le droit grec est issu des mmes croyances religieuses que le droit
hindou; il n'est donc pas tonnant d'y trouver aussi,  l'origine, le
droit d'anesse. Sparte le conserva plus longtemps que les autres villes
grecques, parce qu'elle fut plus longtemps fidle aux vieilles
institutions; chez elle le patrimoine tait indivisible et le cadet
n'avait aucune part. [29] Il en tait de mme dans beaucoup d'anciennes
lgislations qu'Aristote avait tudies; il nous apprend, en effet, que
celle de Thbes prescrivait d'une manire absolue que le nombre des lots
de terre restt immuable, ce qui excluait certainement le partage entre
frres. Une ancienne loi de Corinthe voulait aussi que le nombre des
familles ft invariable, ce qui ne pouvait tre qu'autant que le droit
d'anesse empchait les familles de se dmembrer  chaque gnration. [30]

Chez les Athniens, il ne faut pas s'attendre  trouver cette vieille
institution encore en vigueur au temps de Dmosthnes; mais il subsistait
encore  cette poque ce qu'on appelait le privilge de l'an. [31] Il
consistait  garder, en dehors du partage, la maison paternelle; avantage
matriellement considrable, et plus considrable encore au point de vue
religieux; car la maison paternelle contenait l'ancien foyer de la
famille. Tandis que le cadet, au temps de Dmosthnes, allait allumer un
foyer nouveau, l'an, seul vritablement hritier, restait en possession
du foyer paternel et du tombeau des anctres; seul aussi il gardait le nom
de la famille. [32] C'taient les vestiges d'un temps o il avait eu seul
le patrimoine.

On peut remarquer que l'iniquit du droit d'anesse, outre qu'elle ne
frappait pas les esprits sur lesquels la religion tait toute-puissante,
tait corrige par plusieurs coutumes des anciens. Tantt le cadet tait
adopt dans une famille et il en hritait; tantt il pousait une fille
unique; quelquefois enfin il recevait le lot de terre d'une famille
teinte. Toutes ces ressources faisant dfaut, les cadets taient envoys
en colonie.

Pour ce qui est de Rome, nous n'y trouvons aucune loi qui se rapporte au
droit d'anesse. Mais il ne faut pas conclure de l qu'il ait t inconnu
dans l'antique Italie. Il a pu disparatre et le souvenir mme s'en
effacer. Ce qui permet de croire qu'au del des temps  nous connus il
avait t en vigueur, c'est que l'existence de la _gens_ romaine et sabine
ne s'expliquerait pas sans lui. Comment une famille aurait-elle pu arriver
 contenir plusieurs milliers de personnes libres, comme la famille
Claudia, ou plusieurs centaines de combattants, tous patriciens, comme la
famille Fabia, si le droit d'anesse n'en et maintenu l'unit pendant une
longue suite de gnrations et ne l'et accrue de sicle en sicle en
l'empchant de se dmembrer? Ce vieux droit d'anesse se prouve par ses
consquences et, pour ainsi dire, par ses oeuvres. [33]


NOTES

[1] Cicron, _De legib._, II, 19, 20. Festus, v _Everriator_.

[2] Ise, VI, 51. Platon appelle l'hritier [Grec: diadochos theon],
_Lois_, V, 740.

[3] _Lois de Manou_, IX, 186.

[4] _Digeste_, liv. XXXVIII, tit. 16, 14.

[5] _Institutes_, III, 1, 3; III, 9, 7; III, 19, 2.

[6] Dmosthnes, _in Boeotumin Mantith._, 10.

[7] _Institutes_, II, 9, 2.

[8] _Institutes_, III, 4, 46; III, 2, 3.

[9] Cicron, _De rep._, III, 7.

[10] Cicron, _in Verr._, I, 42. Tite-Live, XLI, 4. Saint Augustin, Cit
de Dieu, III, 21.

[11] Dmosthnes, _in Eubul._, 21. Plutarque, _Thmist._, 32. Ise, X, 4.
Corn. Npos, _Cimon_. Il faut noter que la loi ne permettait pas d'pouser
un frre utrin, ni un frre mancip. On ne pouvait pouser que le frre
consanguin, parce que celui-l seul tait hritier du pre.

[12] Ise, III, 64; X, 5. Dmosthnes, _in Eubul._, 41. La fille unique
tait appele [Grec: epixlaeros], mot que l'on traduit  tort par
hritire; il signifie _qui est  ct de l'hritage_, qui _passe avec
l'hritage_, que l'on _prend avec lui_. En fait, la fille n'tait jamais
hritire.

[13] _Lois de Manou_, IX, 127, 136. Vasishta, XVII, 16.

[14] Ise, VII.

[15] On ne l'appelait pas petit-fils; on lui donnait le nom particulier de
[Grec: thugatridous.]

[16] Ise, VIII, 31; X, 12. Dmosthnes, _in Steph._, II, 20.

[17] _Lois de Manou_, IX, 186, 187.

[18] Dmosthnes, _in Macart.; in Leoch._ Ise, VII, 20.

[19] _Institutes_, III, 2, 4.

[20] _Ibid._, III, 3.

[21] Ise, X. Dmosthne, _passim_. Gaius, III, 2. _Institutes_, III, l,
2. Il n'est pas besoin d'avertir que ces rgles furent modifies dans le
droit prtorien.

[22] Plutarque, _Solon_, 21.

[23] Id., _Agis_, 5.

[24] Aristote, _Polit_., II, 3, 4.

[25] Platon, _Lois_, XI.

[26] _Uti legassit, ita jus esto_. Si nous n'avions de la loi de Solon que
les mots [Grec: diathesthai opos an ethele], nous supposerions aussi que le
testament tait permis dans tous les cas possibles; mais la loi ajout
[Grec: an me paides osi].

[27] Ulpien, XX, 2. Gaius, I, 102, 119. Aulu-Gelle, XV, 27. Le testament
_calatis comitiis_ fut sans nul doute le plus anciennement pratiqu; il
n'tait dj plus connu au temps de Cicron (_De orat._, I, 53).

[28] _Lois de Manou_, IX, 105-107, 126. Cette ancienne rgle a t
modifie  mesure que la vieille religion s'est affaiblie. Dj dans le
code de Manou on trouve des articles qui autorisent le partage de la
succession.

[29] _Fragments des histor. grecs_, coll. Didot, t. II, p. 211.

[30] Aristote, _Polit._, II, 9; II, 3.

[31] [Grec: Presbeia], Dmosthnes, _Pro Phorm._, 34.

[32] Dmosthnes, _in Boeot. de nomine_.

[33] La vieille langue latine en a conserv d'ailleurs un vestige qui si
faible qu'il soit, mrite pourtant d'tre signal. On appelait _sors_ un
lot de terre, domaine d'une famille; _sors patrimonium significat_, dit
Festus; le mot _consortes_ se disait donc de ceux qui n'avaient entre eux
qu'un lot de terre et vivaient sur le mme domaine; or la vieille langue
dsignait par ce mot des frres et mme des parents  un degr assez
loign: tmoignage d'un temps o le patrimoine et la famille taient
indivisibles. (Festus, v _Sors_. Cicron, _in Verrem_, II, 3, 23. Tite-
Live, XLI, 27. Velleius, I, 10. Lucrce, III, 772; VI, 1280.)




CHAPITRE VIII.

L'AUTORIT DANS LA FAMILLE.


_1 Principe et nature de la puissance paternelle chez les anciens._

La famille n'a pas reu ses lois de la cit. Si c'tait la cit qui et
tabli le droit priv, il est probable qu'elle l'et fait tout diffrent
de ce que nous l'avons vu. Elle et rgl d'aprs d'autres principes le
droit de proprit et le droit de succession; car il n'tait pas de son
intrt que la terre ft inalinable et le patrimoine indivisible. La loi
qui permet au pre de vendre et mme de tuer son fils, loi que nous
trouvons en Grce comme  Rome, n'a pas t imagine par la cit. La cit
aurait plutt dit au pre:  La vie de ta femme et de ton enfant ne
t'appartient pas plus que leur libert; je les protgerai, mme contre
toi; ce n'est pas toi qui les jugeras, qui les tueras s'ils ont failli; je
serai leur seul juge.  Si la cit ne parle pas ainsi, c'est apparemment
qu'elle ne le peut pas. Le droit priv existait avant elle. Lorsqu'elle a
commenc  crire ses lois, elle a trouv ce droit dj tabli, vivant,
enracin dans les moeurs, fort de l'adhsion universelle. Elle l'a
accept, ne pouvant pas faire autrement, et elle n'a os le modifier qu'
la longue. L'ancien droit n'est pas l'oeuvre d'un lgislateur; il s'est,
au contraire, impos au lgislateur. C'est dans la famille qu'il a pris
naissance. Il est sorti spontanment et tout form des antiques principes
qui la constituaient. Il a dcoul des croyances religieuses qui taient
universellement admises dans l'ge primitif de ces peuples et qui
exeraient l'empire sur les intelligences et sur les volonts.

Une famille se compose d'un pre, d'une mre, d'enfants, d'esclaves. Ce
groupe, si petit qu'il soit, doit avoir sa discipline. A qui donc
appartiendra l'autorit premire? Au pre? Non. Il y a dans chaque maison
quelque chose qui est au-dessus du pre lui-mme; c'est la religion
domestique, c'est ce dieu que les Grecs appellent le foyer-matre, [Grec:
_estia despoina_], que les Latins nomment _Lar familiaris_. Cette divinit
intrieure, ou, ce qui revient au mme, la croyance qui est dans l'me
humaine, voil l'autorit la moins discutable. C'est elle qui va fixer les
rangs dans la famille.

Le pre est le premier prs du foyer; il l'allume et l'entretient; il en
est le pontife. Dans tous les actes religieux il remplit la plus haute
fonction; il gorge la victime; sa bouche prononce la formule de prire
qui doit attirer sur lui et les siens la protection des dieux. La famille
et le culte se perptuent par lui; il reprsente  lui seul toute la srie
des anctres et de lui doit sortir toute la srie des descendants. Sur lui
repose le culte domestique; il peut presque dire comme le Hindou: C'est
moi qui suis le dieu. Quand la mort viendra, il sera un tre divin que les
descendants invoqueront.

La religion ne place pas la femme  un rang aussi lev. -- La femme,  la
vrit, prend part aux actes religieux, mais elle n'est pas la matresse
du foyer. Elle ne tient pas sa religion de la naissance; elle y a t
seulement initie par le mariage; elle a appris de son mari la prire
qu'elle prononce. Elle ne reprsente pas les anctres, puisqu'elle ne
descend pas d'eux. Elle ne deviendra pas elle-mme un anctre; mise au
tombeau, elle n'y recevra pas un culte spcial. Dans la mort comme dans la
vie, elle ne compte que comme un membre de son poux.

Le droit grec, le droit romain, le droit hindou, qui drivent de ces
croyances religieuses, s'accordent  considrer la femme comme toujours
mineure. Elle ne peut jamais avoir un foyer  elle; elle n'est jamais chef
de culte. A Rome, elle reoit le titre de _mater familias_, mais elle le
perd si son mari meurt. [1] N'ayant jamais un foyer qui lui appartienne,
elle n'a rien de ce qui donne l'autorit dans la maison. Jamais elle ne
commande; elle n'est mme jamais libre ni matresse d'elle-mme. Elle est
toujours prs du foyer d'un autre, rptant la prire d'un autre; pour
tous les actes de la vie religieuse il lui faut un chef, et pour tous les
actes de la vie civile un tuteur.

La loi de Manou dit:  La femme, pendant son enfance, dpend de son pre;
pendant sa jeunesse, de son mari; son mari mort, de ses fils; si elle n'a
pas de fils, des proches parents de son mari; car une femme ne doit jamais
se gouverner  sa guise.  [2] Les lois grecques et romaines disent la
mme chose. Fille, elle est soumise  son pre; le pre mort,  ses
frres; marie, elle est sous la tutelle du mari; le mari mort, elle ne
retourne pas dans sa propre famille, car elle a renonc  elle pour
toujours par le mariage sacr; [3] la veuve reste soumise  la tutelle des
agnats de son mari, c'est--dire de ses propres fils, s'il y en a, ou 
dfaut de fils, des plus proches parents. [4] Son mari a une telle
autorit sur elle, qu'il peut, avant de mourir, lui dsigner un tuteur et
mme lui choisir un second mari. [5]

Pour marquer la puissance du mari sur la femme, les Romains avaient une
trs-ancienne expression que leurs jurisconsultes ont conserve; c'est le
mot _manus_. Il n'est pas ais d'en dcouvrir le sens primitif. Les
commentateurs en font l'expression de la force matrielle, comme si la
femme tait place sous la main brutale du mari. Il y a grande apparence
qu'ils se trompent. La puissance du mari sur la femme ne rsultait
nullement de la force plus grande du premier. Elle drivait, comme tout le
droit priv, des croyances religieuses qui plaaient l'homme au-dessus de
la femme. Ce qui le prouve, c'est que la femme qui n'avait pas t marie
suivant les rites sacrs, et qui, par consquent, n'avait pas t associe
au culte, n'tait pas soumise  la puissance maritale. [6] C'tait le
mariage qui faisait la subordination et en mme temps la dignit de la
femme. Tant il est vrai que ce n'est pas le droit du plus fort qui a
constitu la famille.

Passons  l'enfant. Ici la nature parle d'elle-mme assez haut; elle veut
que l'enfant ait un protecteur, un guide, un matre. La religion est
d'accord avec la nature; elle dit que le pre sera le chef du culte et que
le fils devra seulement l'aider dans ses fonctions saintes. Mais la nature
n'exige cette subordination que pendant un certain nombre d'annes; la
religion exige davantage. La nature fait au fils une majorit: la religion
ne lui en accorde pas. D'aprs les antiques principes, le foyer est
indivisible et la proprit l'est comme lui; les frres ne se sparent pas
 la mort de leur pre;  plus forte raison ne peuvent-ils pas se dtacher
de lui de son vivant. Dans la rigueur du droit primitif, les fils restent
lis au foyer du pre et, par consquent, soumis  son autorit; tant
qu'il vit, ils sont mineurs.

On conoit que cette rgle n'ait pu durer qu'autant que la vieille
religion domestique tait en pleine vigueur. Cette sujtion sans fin du
fils au pre disparut de bonne heure  Athnes. Elle subsista plus
longtemps  Sparte, o le patrimoine fut toujours indivisible. A Rome, la
vieille rgle fut scrupuleusement conserve: le fils ne put jamais
entretenir un foyer particulier du vivant du pre; mme mari, mme ayant
des enfants, il fut toujours en puissance. [7]

Du reste, il en tait de la puissance paternelle comme de la puissance
maritale; elle avait pour principe et pour condition le culte domestique.
Le fils n du concubinat n'tait pas plac sous l'autorit du pre. Entre
le pre et lui il n'existait pas de communaut religieuse; il n'y avait
donc rien qui confrt  l'un l'autorit et qui commandt  l'autre
l'obissance. La paternit ne donnait, par elle seule, aucun droit au
pre.

Grce  la religion domestique, la famille tait un petit corps organis,
une petite socit qui avait son chef et son gouvernement. Rien, dans
notre socit moderne, ne peut nous donner une ide de cette puissance
paternelle. Dans cette antiquit, le pre n'est pas seulement l'homme fort
qui protge et qui a aussi le pouvoir de se faire obir; il est le prtre,
il est l'hritier du foyer, le continuateur des aeux, la tige des
descendants, le dpositaire des rites mystrieux du culte et des formules
secrtes de la prire. Toute la religion rside en lui.

Le nom mme dont on l'appelle, _pater_, porte en lui-mme de curieux
enseignements. Le mot est le mme en grec, en latin, en sanscrit; d'o
l'on peut dj conclure que ce mot date d'un temps o les Hellnes, les
Italiens et les Hindous vivaient encore ensemble dans l'Asie centrale.
Quel en tait le sens et quelle ide prsentait-il alors  l'esprit des
hommes? on peut le savoir, car il a gard sa signification premire dans
les formules de la langue religieuse et dans celles de la langue
juridique. Lorsque les anciens, en invoquant Jupiter, l'appelaient _pater
hominum Deorumque_, ils ne voulaient pas dire que Jupiter ft le pre des
dieux et des hommes; car ils ne l'ont jamais considr comme tel et ils
ont cru, au contraire, que le genre humain existait avant lui. Le mme
titre de _pater_ tait donn  Neptune,  Apollon,  Bacchus,  Vulcain, 
Pluton, que les hommes assurment ne considraient pas comme leurs pres;
ainsi le titre de _mater_ s'appliquait  Minerve,  Diane,  Vesta, qui
taient rputes trois desses vierges. De mme dans la langue juridique
le titre de _pater_ ou _pater familias_ pouvait tre donn  un homme qui
n'avait pas d'enfants, qui n'tait pas mari, qui n'tait mme pas en ge
de contracter le mariage. L'ide de paternit ne s'attachait donc pas  ce
mot. La vieille langue en avait un autre qui dsignait proprement le pre,
et qui, aussi ancien que _pater_, se trouve, comme lui, dans les langues
des Grecs, des Romains et des Hindous (_gnitar_, [Grec: genneter],
_genitor_). Le mot _pater_ avait un autre sens. Dans la langue religieuse
on l'appliquait aux dieux; dans la langue du droit,  tout homme qui avait
un culte et un domaine. Les potes nous montrent qu'on l'employait 
l'gard de tous ceux qu'on voulait honorer. L'esclave et le client le
donnaient  leur matre. Il tait synonyme des mots _rex_, [Grec: anax,
basileus]. Il contenait en lui, non pas l'ide de paternit, mais celle de
puissance, d'autorit, de dignit majestueuse.

Qu'un tel mot se soit appliqu au pre de famille jusqu' pouvoir devenir
peu  peu son nom le plus ordinaire, voil assurment un fait bien
significatif et qui paratra grave  quiconque veut connatre les antiques
institutions. L'histoire de ce mot suffit pour nous donner une ide de la
puissance que le pre a exerce longtemps dans la famille et du sentiment
de vnration qui s'attachait  lui comme  un pontife et  un souverain.


_2 numration des droits qui composaient la puissance paternelle._

Les lois grecques et romaines ont reconnu au pre cette puissance
illimite dont la religion l'avait d'abord revtu. Les droits trs-
nombreux et trs-divers qu'elles lui ont confrs peuvent tre rangs en
trois catgories, suivant qu'on considre le pre de famille comme chef
religieux, comme matre de la proprit ou comme juge.

I. Le pre est le chef suprme de la religion domestique; il rgle toutes
les crmonies du culte comme il l'entend ou plutt comme il a vu faire 
son pre. Personne dans la famille ne conteste sa suprmatie sacerdotale.
La cit elle-mme et ses pontifes ne peuvent rien changer  son culte.
Comme prtre du foyer, il ne reconnat aucun suprieur.

A titre de chef religieux, c'est lui qui est responsable de la perptuit
du culte et, par consquent, de celle de la famille. Tout ce qui touche 
cette perptuit, qui est son premier soin et son premier devoir, dpend
de lui seul. De l drive toute une srie de droits:

Droit de reconnatre l'enfant  sa naissance ou de le repousser. Ce droit
est attribu au pre par les lois grecques [8] aussi bien que par les lois
romaines. Tout barbare qu'il est, il n'est pas en contradiction avec les
principes sur lesquels la famille est fonde. La filiation, mme
inconteste, ne suffit pas pour entrer dans le cercle sacr de la famille;
il faut le consentement du chef et l'initiation au culte. Tant que
l'enfant n'est pas associ  la religion domestique, il n'est rien pour le
pre.

Droit de rpudier la femme, soit en cas de strilit, parce qu'il ne faut
pas que la famille s'teigne, soit en cas d'adultre, parce que la famille
et la descendance doivent tre pures de toute altration.

Droit de marier sa fille, c'est--dire de cder  un autre la puissance
qu'il a sur elle. Droit de marier son fils; le mariage du fils intresse
la perptuit de la famille.

Droit d'manciper, c'est--dire d'exclure un fils de la famille et du
culte. Droit d'adopter, c'est--dire d'introduire un tranger prs du
foyer domestique.

Droit de dsigner en mourant un tuteur  sa femme, et  ses enfants.

Il faut remarquer que tous ces droits taient attribus au pre seul, 
l'exclusion de tous les autres, membres de la famille. La femme n'avait
pas le droit de divorcer, du moins dans les poques anciennes. Mme quand
elle tait veuve, elle ne pouvait ni manciper ni adopter. Elle n'tait
jamais tutrice, mme de ses enfants. En cas de divorce, les enfants
restaient avec le pre; mme les filles. Elle n'avait jamais ses enfants
en sa puissance. Pour le mariage de sa fille, son consentement n'tait
pas, demand. [9]

II. On a vu plus haut que la proprit n'avait pas t conue, 
l'origine, comme un droit individuel, mais comme un droit de famille. La
fortune appartenait, comme dit formellement Platon et comme disent
implicitement tous les anciens lgislateurs, aux anctres et aux
descendants. Cette proprit, par sa nature mme, ne se partageait pas. Il
ne pouvait y avoir dans chaque famille qu'un propritaire qui tait la
famille mme, et qu'un usufruitier qui tait le pre. Ce principe explique
plusieurs dispositions de l'ancien droit.

La proprit ne pouvant pas se partager et reposant tout entire sur la
tte du pre, ni la femme ni le fils n'en avaient la moindre part. Le
rgime dotal et mme la communaut de biens taient alors inconnus. La dot
de la femme appartenait sans rserve au mari, qui exerait sur les biens
dotaux non-seulement les droits d'un administrateur, mais ceux d'un
propritaire. Tout ce que la femme pouvait acqurir durant le mariage,
tombait dans les mains du mari. Elle ne reprenait mme pas sa dot en
devenant veuve. [10]

Le fils tait dans les mmes conditions que la femme: il ne possdait
rien. Aucune donation faite par lui n'tait valable, par la raison qu'il
n'avait rien  lui. Il ne pouvait rien acqurir; les fruits de son
travail, les bnfices de son commerce taient pour son pre. Si un
testament tait fait en sa faveur par un tranger, c'tait son pre et non
pas lui qui recevait le legs. Par l s'explique le texte du droit romain
qui interdit tout contrat de vente entre le pre et le fils. Si le pre
et vendu au fils, il se ft vendu  lui-mme, puisque le fils n'acqurait
que pour le pre. [11]

On voit dans le droit romain et l'on trouve aussi dans les lois d'Athnes
que le pre pouvait vendre son fils. [12] C'est que le pre pouvait
disposer de toute la proprit qui tait dans la famille, et que le fils
lui-mme pouvait tre envisag comme une proprit, puisque ses bras et
son travail taient une source de revenu. Le pre pouvait donc  son choix
garder pour lui cet instrument de travail ou le cder  un autre. Le
cder, c'tait ce qu'on appelait vendre le fils. Les textes que nous avons
du droit romain ne nous renseignent pas clairement sur la nature de ce
contrat de vente et sur les rserves qui pouvaient y tre contenues. Il
parat certain que le fils ainsi vendu ne devenait pas l'esclave de
l'acheteur. Ce n'tait pas sa libert qu'on vendait, mais seulement son
travail. Mme dans cet tat, le fils restait encore soumis  la puissance
paternelle, ce qui prouve qu'il n'tait pas considr comme sorti de la
famille. On peut croire que cette vente n'avait d'autre effet que
d'aliner pour un temps la possession du fils par une sorte de contrat de
louage. Plus tard elle ne fut usite que comme un moyen dtourn d'arriver
 l'mancipation du fils.

III. Plutarque nous apprend qu' Rome les femmes ne pouvaient pas paratre
en justice, mme comme tmoins. [13] On lit dans le jurisconsulte Gaius:
 Il faut savoir qu'on ne peut rien cder en justice aux personnes qui
sont en puissance, c'est--dire  la femme, au fils,  l'esclave. Car de
ce que ces personnes ne pouvaient rien avoir en propre on a conclu avec
raison qu'elles ne pouvaient non plus rien revendiquer en justice. Si
votre fils, soumis  votre puissance, a commis un dlit, l'action en
justice est donne contre vous. Le dlit commis par un fils contre son
pre ne donne lieu  aucune action en justice.  [14] De tout cela il
rsulte clairement que la femme et le fils ne pouvaient tre ni demandeurs
ni dfendeurs, ni accusateurs, ni accuss, ni tmoins. De toute la
famille, il n'y avait que le pre qui pt paratre devant le tribunal de
la cit; la justice publique n'existait que pour lui. Aussi tait-il
responsable des dlits commis par les siens.

Si la justice, pour le fils et la femme, n'tait pas dans la cit, c'est
qu'elle tait dans la maison. Leur juge tait le chef de famille, sigeant
comme sur un tribunal, en vertu de son autorit maritale ou paternelle, au
nom de la famille et sous les yeux des divinits domestiques. [15]

Tite-Live raconte que le Snat, voulant extirper de Rome les Bacchanales,
dcrta la peine de mort contre ceux qui y avaient pris part. Le dcret
fut aisment excut  l'gard des citoyens. Mais  l'gard des femmes,
qui n'taient pas les moins coupables, une difficult grave se prsentait:
les femmes n'taient pas justiciables de l'tat; la famille seule avait le
droit de les juger. Le Snat respecta ce vieux principe et laissa aux
maris et aux pres la charge de prononcer contre les femmes la sentence de
mort.

Ce droit de justice que le chef de famille exerait dans sa maison, tait
complet et sans appel. Il pouvait condamner  mort, comme faisait le
magistrat dans la cit; aucune autorit n'avait le droit de modifier ses
arrts.  Le mari, dit Caton l'Ancien, est juge de sa femme; son pouvoir
n'a pas de limite; il peut ce qu'il veut. Si elle a commis quelque faute,
il la punit; si elle a bu du vin, il la condamne; si elle a eu commerce
avec un autre homme, il la tue. 

Le droit tait le mme  l'gard des enfants. Valre-Maxime cite un
certain Atilius qui tua sa fille coupable d'impudicit, et tout le monde
connat ce pre qui mit  mort son fils, complice de Catilina.

Les faits de cette nature sont nombreux dans l'histoire romaine. Ce serait
s'en faire une ide fausse que de croire que le pre et le droit absolu
de tuer sa femme et ses enfants. Il tait leur juge. S'il les frappait de
mort, ce n'tait qu'en vertu de son droit de justice. Comme le pre de
famille tait seul soumis au jugement de la cit, la femme et le fils ne
pouvaient trouver d'autre juge que lui. Il tait dans l'intrieur de sa
famille l'unique magistrat.

Il faut d'ailleurs remarquer que l'autorit paternelle n'tait pas une
puissance arbitraire, comme le serait celle qui driverait du droit du
plus fort. Elle avait son principe dans les croyances qui taient au fond
des mes, et elle trouvait ses limites dans ces croyances mmes. Par
exemple, le pre avait le droit d'exclure le fils de sa famille; mais il
savait bien que, s'il le faisait, la famille courait risque de s'teindre
et les mnes de ses anctres de tomber dans l'ternel oubli. Il avait le
droit d'adopter l'tranger; mais la religion lui dfendait de le faire
s'il avait un fils. Il tait propritaire unique des biens; mais il
n'avait pas, du moins  l'origine, le droit de les aliner. Il pouvait
rpudier sa femme; mais pour le faire il fallait qu'il ost briser le lien
religieux que le mariage avait tabli. Ainsi la religion imposait au pre
autant d'obligations qu'elle lui confrait de droits.

Telle a t longtemps la famille antique. Les croyances qu'il y avait dans
les esprits ont suffi, sans qu'on et besoin du droit de la force ou de
l'autorit d'un pouvoir social, pour la constituer rgulirement, pour lui
donner une discipline, un gouvernement, une justice, et pour fixer dans
tous ses dtails le droit priv.


NOTES

[1] Festus, v _Mater familiae_.

[2] _Lois de Manou_, V, 147, 148.

[3] Elle n'y rentrait qu'en cas de divorce. Dmosthnes, _in Eubulid._,
41.

[4] Dmosthnes, _in Steph._, II; _in Aphob._ Plutarque, _Thmist._, 32.
Denys d'Halicarnasse, II, 25. Gaius, I, 149, 155. Aulu-Gelle, III, 2.
Macrobe, I, 3.

[5] Dmosthnes, _in Aphobum; pro Phormione_.

[6] Cicron, _Topic._, 14. Tacite, _Ann._, IV, 16. Aulu-Gelle, XVIII, 6.
On verra plus loin qu' une certaine poque et pour des raisons que nous
aurons  dire, on a imagin des modes nouveaux de mariage et qu'on leur a
fait produire les mmes effets juridiques que produisait le mariage sacr.

[7] Lorsque Gaius dit de la puissance paternelle: _Jus proprium est civium
romanorum_, il faut entendre qu'au temps de Gaius le _droit romain_ ne
reconnat cette puissance que chez le _citoyen romain_; cela ne veut pas
dire qu'elle n'et pas exist antrieurement ailleurs et qu'elle n'et pas
t reconnue par le droit des autres villes. Cela sera clairci par ce que
nous dirons de la situation lgale des sujets sous la domination de Rome.

[8] Hrodote, I, 59. Plutarque, _Alcib._, 29; _Agsilas_, 3.

[9] Dmosthnes, _in Eubul._, 40 et 43. Gaius, I, 155. Ulpien, VIII, 8.
_Institutes_, I, 9. _Digeste_, liv. I, tit. i, 11.

[10] Gaius, II, 98. Toutes ces rgles du droit primitif furent modifies
par le droit prtorien.

[11] Cicron, _De legib._, II, 20. Gaius, II, 87. _Digeste_, liv. XVIII,
tit. 1, 2.

[12] Plutarque, _Solon_, 13. Denys d'Halic., II, 26. Gaius, I, 117; I,
132; IV, 79. Ulpien, X, 1. Tite-Live, XLI, 8. Festus, v _Deminutus_.

[13] Plutarque, _Publicola_, 8.

[14] Gaius, II, 96; IV, 77, 78.

[15] Il vint un temps o cette juridiction fut modifie par les moeurs; le
pre consulta la famille entire et l'rigea en un tribunal qu'il
prsidait. Tacite, XIII, 32. _Digeste_, liv. XXIII, tit. 4, 5. Platon,
_Lois_, IX.




CHAPITRE IX.

L'ANTIQUE MORALE DE LA FAMILLE.


L'histoire n'tudie pas seulement les faits matriels et les institutions;
son vritable objet d'tude est l'me humaine; elle doit aspirer 
connatre ce que cette me a cru, a pens, a senti aux diffrents ges de
la vie du genre humain.

Nous avons montr, au dbut de ce livre, d'antiques croyances que l'homme
s'tait faites sur sa destine aprs la mort. Nous avons dit ensuite
comment ces croyances avaient engendr les institutions domestiques et le
droit priv. Il reste  chercher quelle a t l'action de ces croyances
sur la morale dans les socits primitives. Sans prtendre que cette
vieille religion ait cr les sentiments moraux dans le coeur de l'homme,
on peut croire du moins qu'elle s'est associe  eux pour les fortifier,
pour leur donner une autorit plus grande, pour assurer leur empire et
leur droit de direction sur la conduite de l'homme, quelquefois aussi pour
les fausser.

La religion de ces premiers ges tait exclusivement domestique; la morale
l'tait aussi. La religion ne disait pas  l'homme, en lui montrant un
autre homme: Voil ton frre. Elle lui disait: Voil un tranger; il ne
peut pas participer aux actes religieux de ton foyer, il ne peut pas
approcher du tombeau de ta famille, il a d'autres dieux que toi et il ne
peut pas s'unir  toi par une prire commune; tes dieux repoussent son
adoration et le regardent comme leur ennemi; il est ton ennemi aussi.

Dans cette religion du foyer, l'homme ne prie jamais la divinit en faveur
des autres hommes; il ne l'invoque que pour soi et les siens. Un proverbe
grec est rest comme un souvenir et un vestige de cet ancien isolement de
l'homme dans la prire. Au temps de Plutarque on disait encore 
l'goste: Tu sacrifies au foyer. [1] Cela signifiait: Tu t'loignes de
tes concitoyens, tu n'as pas d'amis, tes semblables ne sont rien pour toi,
tu ne vis que pour toi et les tiens. Ce proverbe tait l'indice d'un temps
o, toute religion tant autour du foyer, l'horizon de la morale et de
l'affection ne dpassait pas non plus le cercle troit de la famille.

Il est naturel que l'ide morale ait eu son commencement et ses progrs
comme l'ide religieuse. Le dieu des premires gnrations, dans cette
race, tait bien petit; peu  peu les hommes l'ont fait plus grand; ainsi
la morale, fort troite d'abord et fort incomplte, s'est insensiblement
largie jusqu' ce que, de progrs en progrs, elle arrivt  proclamer le
devoir d'amour envers tous les hommes. Son point de dpart fut la famille,
et c'est sous l'action des croyances de la religion domestique que les
devoirs ont apparu d'abord aux yeux de l'homme.

Qu'on se figure cette religion du foyer et du tombeau,  l'poque de sa
pleine vigueur. L'homme voit, tout prs de lui la divinit. Elle est
prsente, comme la conscience mme,  ses moindres actions. Cet tre
fragile se trouve sous les yeux d'un tmoin qui ne le quitte pas. Il ne se
sent jamais seul. A ct de lui, dans sa maison, dans son champ, il a des
protecteurs pour le soutenir dans les labeurs de la vie et des juges pour
punir ses actions coupables.  Les Lares, disent les Romains, sont des
divinits redoutables qui sont charges de chtier les humains et de
veiller sur tout ce qui se passe dans l'intrieur des maisons.  --  Les
Pnates, disent-ils encore, sont les dieux qui nous font vivre; ils
nourrissent notre corps et rglent notre me.  [2]

On aimait  donner au foyer l'pithte de chaste et l'on croyait qu'il
commandait aux hommes la chastet. Aucun acte matriellement ou moralement
impur ne devait tre commis  sa vue.

Les premires ides de faute, de chtiment, d'expiation semblent tre
venues de l. L'homme qui se sent coupable ne peut plus approcher de son
propre foyer; son dieu le repousse. Pour quiconque a vers le sang, il n'y
a plus de sacrifice permis, plus de libation, plus de prire, plus de
repas sacr. Le dieu est si svre qu'il n'admet aucune excuse; il ne
distingue pas entre un meurtre involontaire et un crime prmdit. La main
tache de sang ne peut plus toucher les objets sacrs. [3] Pour que
l'homme puisse reprendre son culte et rentrer en possession de son dieu,
il faut au moins qu'il se purifie par une crmonie expiatoire. [4] Cette
religion connat la misricorde; elle a des rites pour effacer les
souillures de l'me; si troite et si grossire qu'elle soit, elle sait
consoler l'homme de ses fautes mmes.

Si elle ignore absolument les devoirs de charit, du moins elle trace 
l'homme avec une admirable nettet ses devoirs de famille. Elle rend le
mariage obligatoire; le clibat est un crime aux yeux d'une religion qui
fait de la continuit de la famille le premier et le plus saint des
devoirs. Mais l'union qu'elle prescrit ne peut s'accomplir qu'en prsence
des divinits domestiques; c'est l'union religieuse, sacre, indissoluble
de l'poux et de l'pouse. Que l'homme ne se croie pas permis de laisser
de ct les rites et de faire du mariage un simple contrat consensuel,
comme il l'a t  la fin de la socit grecque et romaine. Cette antique
religion le lui dfend, et s'il ose le faire, elle l'en punit. Car le fils
qui vient  natre d'une telle union, est considr comme un btard,
c'est--dire comme un tre qui n'a pas place au foyer; il n'a droit
d'accomplir aucun acte sacr; il ne peut pas prier. [5]

Cette mme religion veille avec soin sur la puret de la famille. A ses
yeux, la plus grave faute qui puisse tre commise est l'adultre. Car la
premire rgle du culte est que le foyer se transmette du pre au fils; or
l'adultre trouble l'ordre de la naissance. Une autre rgle est que le
tombeau ne contienne que les membres de la famille; or le fils de
l'adultre est un tranger qui est enseveli dans le tombeau. Tous les
principes de la religion sont viols; le culte est souill, le foyer
devient impur, chaque offrande au tombeau devient une impit. Il y a
plus: par l'adultre la srie des descendants est brise; la famille, mme
 l'insu des hommes vivants, est teinte, et il n'y a plus de bonheur
divin pour les anctres. Aussi le Hindou dit-il:  Le fils de l'adultre
anantit dans cette vie et dans l'autre les offrandes adresses aux
mnes.  [6]

Voil pourquoi les lois de la Grce et de Rome donnent au pre le droit de
repousser l'enfant qui vient de natre. Voil aussi pourquoi elles sont si
rigoureuses, si inexorables pour l'adultre. A Athnes il est permis au
mari de tuer le coupable. A Rome le mari, juge de la femme, la condamne 
mort. Cette religion tait si svre que l'homme n'avait pas mme le droit
de pardonner compltement et qu'il tait au moins forc de rpudier sa
femme. [7]

Voil donc les premires lois de la morale domestique trouves et
sanctionnes. Voil, outre le sentiment naturel, une religion imprieuse
qui dit  l'homme et  la femme qu'ils sont unis pour toujours et que de
cette union dcoulent des devoirs rigoureux dont l'oubli entranerait les
consquences les plus graves dans cette vie et dans l'autre. De l est
venu le caractre srieux et sacr de l'union conjugale chez les anciens
et la puret que la famille a conserve longtemps.

Cette morale domestique prescrit encore d'autres devoirs. Elle dit 
l'pouse qu'elle doit obir, au mari qu'il doit commander. Elle leur
apprend  tous les deux  se respecter l'un l'autre. La femme a des
droits, car elle a sa place au foyer; c'est elle qui a la charge de
veiller  ce qu'il ne s'teigne pas. [8] Elle a donc aussi son sacerdoce.
L o elle n'est pas, le culte domestique est incomplet et insuffisant.
C'est un grand malheur pour un Grec que d'avoir  un foyer priv d'pouse
. [9] Chez les Romains, la prsence de la femme est si ncessaire dans le
sacrifice, que le prtre perd son sacerdoce en devenant veuf. [10]

On peut croire que c'est  ce partage du sacerdoce domestique que la mre
de famille a d la vnration dont on n'a jamais cess de l'entourer dans
la socit grecque et romaine. De l vient que la femme a dans la famille
le mme titre que son mari: les Latins disent _pater familias_ et _mater
familias_, les Grecs [Grec: oichodespotaes] et [Grec: oichodespoina], les
Hindous _grihapati, grihapatni_. De l vient aussi cette formule que la
femme prononait dans le mariage romain: _Ubi tu Caius, ego Caia_, formule
qui nous dit que, si dans la maison il n'y a pas gale autorit, il y a au
moins dignit gale.

Quant au fils, nous l'avons vu soumis  l'autorit d'un pre qui peut le
vendre et le condamner  mort. Mais ce fils a son rle aussi dans le
culte; il remplit une fonction dans les crmonies religieuses; sa
prsence,  certains jours, est tellement ncessaire que le Romain qui n'a
pas de fils est forc d'en adopter un fictivement pour ces jours-l, afin
que les rites soient accomplis. [11] Et voyez quel lien puissant la
religion tablit entre le pre et le fils! On croit  une seconde vie dans
le tombeau, vie heureuse et calme si les repas funbres sont rgulirement
offerts. Ainsi le pre est convaincu, que sa destine aprs cette vie
dpendra du soin que son fils aura de son tombeau, et le fils, de son
ct, est convaincu que son pre mort deviendra un dieu et qu'il aura 
l'invoquer.

On peut deviner tout ce que ces croyances mettaient de respect et
d'affection rciproque dans la famille. Les anciens donnaient aux vertus
domestiques le nom de pit: l'obissance du fils envers le pre, l'amour
qu'il portait  sa mre, c'tait de la pit, _pietas erga parentes_;
l'attachement du pre pour son enfant, la tendresse de la mre, c'tait
encore de la pit, _pietas erga liberos_. Tout tait divin dans la
famille. Sentiment du devoir, affection naturelle, ide religieuse, tout
cela se confondait, ne faisait qu'un, et s'exprimait par un mme mot.

Il paratra peut-tre bien trange de compter l'amour de la maison parmi
les vertus; c'en tait une chez les anciens. Ce sentiment tait profond et
puissant dans leurs mes. Voyez Anchise qui,  la vue de Troie en flammes,
ne veut pourtant pas quitter sa vieille demeure. Voyez Ulysse  qui l'on
offre tous les trsors et l'immortalit mme, et qui ne veut que revoir la
flamme de son foyer. Avanons jusqu' Cicron; ce n'est plus un pote,
c'est un homme d'tat qui parle:  Ici est ma religion, ici est ma race,
ici les traces de mes pres; je ne sais quel charme se trouve ici qui
pntre mon coeur et mes sens.  [12] Il faut nous placer par la pense au
milieu des plus antiques gnrations, pour comprendre combien ces
sentiments, affaiblis dj au temps de Cicron, avaient t vifs et
puissants. Pour nous la maison est seulement un domicile, un abri; nous la
quittons et l'oublions sans trop de peine, ou, si nous nous y attachons,
ce n'est que par la force des habitudes et des souvenirs. Car pour nous la
religion n'est pas l; notre dieu est le Dieu de l'univers et nous le
trouvons partout. Il en tait autrement chez les anciens; c'tait dans
l'intrieur de leur maison qu'ils trouvaient leur principale divinit,
leur providence, celle qui les protgeait individuellement, qui coutait
leurs prires et exauait leurs voeux. Hors de sa demeure, l'homme ne se
sentait plus de dieu; le dieu du voisin tait un dieu hostile. L'homme
aimait alors sa maison comme il aime aujourd'hui son glise. [13]

Ainsi ces croyances des premiers ges n'ont pas t trangres au
dveloppement moral de cette partie de l'humanit. Ces dieux prescrivaient
la puret et dfendaient de verser le sang; la notion de justice, si elle
n'est pas ne de cette croyance, a du moins t fortifie par elle. Ces
dieux appartenaient en commun  tous les membres d'une mme famille; la
famille s'est ainsi trouve unie par un lien puissant, et tous ses membres
ont appris  s'aimer et  se respecter les uns les autres. Ces dieux
vivaient dans l'intrieur de chaque maison; l'homme a aim sa maison, sa
demeure fixe et durable qu'il tenait de ses aeux et lguait  ses enfants
comme un sanctuaire.

L'antique morale, rgle par ces croyances, ignorait la charit; mais elle
enseignait du moins les vertus domestiques. L'isolement de la famille a
t, chez cette race, le commencement de la morale. L les devoirs ont
apparu, claire, prcis, imprieux, mais resserrs dans un cercle
restreint. Et il faudra, nous rappeler, dans la suite de ce livre, ce
caractre troit de la morale primitive; car la socit civile, fonde
plus tard sur les mmes principes, a revtu le mme caractre, et
plusieurs traits singuliers de l'ancienne politique s'expliqueront par l.
[14]


NOTES

[1] [Grec: Estia thueis]. Pseudo-Plutarch., dit. Dubner, V, 167.

[2] Plutarque, _Quest. rom._, 51. Macrobe, _Sat._, III, 4.

[3] Hrodote, I, 35. Virgile, _n._, II, 719. Plutarque, _Thse_, 12.

[4] Apollonius de Rhodes, IV, 704-707. Eschyle, _Choeph._, 96.

[5] Ise, VII. Dmosthnes, _in Macari._

[6] _Lois de Manou_, III, 175.

[7] Dmosthnes, _in Neoer_., 89. Il est vrai que, si cette morale
primitive condamnait l'adultre, elle ne rprouvait pas l'inceste; la
religion l'autorisait. Les prohibitions relatives au mariage taient au
rebours des ntres: il tait louable d'pouser sa soeur (Dmosthnes, _in
Neoer_., 22; Cornlius Nepos, _prooemium_; id., _Vie de Cimon_; Minucius
Felix, _in Octavio_), mais il tait dfendu, en principe, d'pouser une
femme d'une autre ville.

[8] Caton, 143. Denys d'Halicarnasse, II, 22. _Lois de Manou_, III, 62; V,
151.

[9] Xnophon, _Gouv. de Lacd._.

[10] Plutarque, _Quest. rom._, 50.

[11] Denys d'Halicarnasse, II, 20, 22.

[12] Cicron, _De legib._, II, 1. _Pro domo_, 41.

[13] De l la saintet du domicile, que les anciens rputrent toujours
inviolable. Dmosthnes, _in Androt._, 52; _in Evergum_, 60. _Digeste, de
in jus voc._, II, 4.

[14] Est-il besoin d'avertir que nous avons essay, dans ce chapitre, de
saisir la plus ancienne morale des peuples qui sont devenus les Grecs et
les Romains? Est-il besoin d'ajouter que cette morale s'est modifie
ensuite avec le temps, surtout chez les Grecs? Dj dans l'_Odysse_ nous
trouverons des sentiments nouveaux et d'autres moeurs; la suite de ce
livre le montrera.




CHAPITRE X.

LA GENS  ROME ET EN GRCE.


On trouve chez les jurisconsultes romains et les crivains grecs les
traces d'une antique institution qui parat avoir t en grande vigueur
dans le premier ge des socits grecque et italienne, mais qui, s'tant
affaiblie peu  peu, n'a laiss que des vestiges  peine perceptibles dans
la dernire partie de leur histoire. Nous voulons parler de ce que les
Latins appelaient _gens_ et les Grecs [Grec: genos].

On a beaucoup discut sur la nature et la constitution de la _gens_. Il ne
sera peut-tre pas inutile de dire d'abord ce qui fait la difficult du
problme.

La _gens_, comme nous le verrons plus loin, formait un corps dont la
constitution tait tout aristocratique; c'est grce  son organisation
intrieure que les patriciens de Rome et les Eupatrides d'Athnes
perpturent longtemps leurs privilges. Lors donc que le parti populaire
prit le dessus, il ne manqua pas de combattre de toutes ses forces cette
vieille institution. S'il avait pu l'anantir compltement, il est
probable qu'il ne nous serait pas rest d'elle le moindre souvenir. Mais
elle tait singulirement vivace et enracine dans les moeurs; on ne put
pas la faire disparatre tout  fait. On se contenta donc de la modifier:
on lui enleva ce qui faisait son caractre essentiel et on ne laissa
subsister que ses formes extrieures, qui ne gnaient en rien le nouveau
rgime. Ainsi  Rome les plbiens imaginrent de former des _gentes_ 
l'imitation des patriciens;  Athnes on essaya de bouleverser les [Grec:
genae], de les fondre entre eux et de les remplacer par les _dmes_ que
l'on tablit  leur ressemblance. Nous aurons  revenir sur ce point quand
nous parlerons des rvolutions. Qu'il nous suffise de faire remarquer ici
que cette altration profonde que la dmocratie a introduite dans le
rgime de la _gens_ est de nature  drouter ceux qui veulent en connatre
la constitution primitive. En, effet, presque tous les renseignements qui
nous sont parvenus sur elle datent de l'poque o elle avait t ainsi
transforme. Ils ne nous montrent d'elle que ce que les rvolutions en
avaient laiss subsister.

Supposons que, dans vingt sicles, toute connaissance du moyen ge ait
pri, qu'il ne reste plus aucun document sur ce qui prcde la rvolution
de 1789, et que pourtant un historien de ce temps-l veuille se faire une
ide des institutions antrieures. Les seuls documents qu'il aurait dans
les mains lui montreraient la noblesse du dix-neuvime sicle, c'est--
dire quelque chose de fort diffrent de la fodalit. Mais il songerait
qu'une grande rvolution s'est accomplie, et il en conclurait  bon droit
que cette institution, comme toutes les autres, a d tre transforme;
cette noblesse, que ses textes lui montreraient, ne serait plus pour lui
que l'ombre ou l'image affaiblie et altre d'une autre noblesse
incomparablement plus puissante. Puis s'il examinait avec attention les
faibles dbris de l'antique monument, quelques expressions demeures dans
la langue, quelques termes chapps  la loi, de vagues souvenirs ou de
striles regrets, il devinerait peut-tre quelque chose du rgime fodal
et se ferait des institutions du moyen ge une ide qui ne serait pas trop
loigne de la vrit. La difficult serait grande assurment; elle n'est
pas moindre pour celui qui aujourd'hui veut connatre la _gens_ antique;
car il n'a d'autres renseignements sur elle que ceux qui datent d'un temps
o elle n'tait plus que l'ombre d'elle-mme.

Nous commencerons par analyser tout ce que les crivains anciens nous
disent de la _gens_, c'est--dire ce qui subsistait d'elle  l'poque o
elle tait dj fort modifie. Puis,  l'aide de ces restes, nous
essayerons d'entrevoir le vritable rgime de la _gens_ antique.


_1 Ce que les crivains anciens nous font connatre de la_ gens.

Si l'on ouvre l'histoire romaine au temps des guerres puniques, on
rencontre trois personnages qui se nomment Claudius Pulcher, Claudius
Nero, Claudius Centho. Tous les trois appartiennent  une mme _gens_, la
_gens_ Claudia.

Dmosthnes, dans un de ses plaidoyers, produit, sept tmoins qui
certifient qu'ils font partie du mme [Grec: genos], celui des Brytides.
Ce qui est remarquable dans cet exemple, c'est que les sept personnes
cites comme membres du mme [Grec: genos], se trouvaient inscrites dans
six dmes diffrents; cela montre que le [Grec: genos] ne correspondait
pas exactement au dme et n'tait pas, comme lui, une simple division
administrative. [1]

Voil donc un premier fait avr; il y avait des _gentes_  Rome et 
Athnes. On pourrait citer des exemples relatifs  beaucoup d'autres
villes de la Grce et de l'Italie et en conclure que, suivant toute
vraisemblance, cette institution a t universelle chez ces anciens
peuples.

Chaque _gens_ avait un culte spcial. En Grce on reconnaissait les
membres d'une mme _gens_   ce qu'ils accomplissaient des sacrifices en
commun depuis une poque fort recule . [2] Plutarque mentionne le lieu
des sacrifices de la _gens_ des Lycomdes, et Eschine parle de l'autel de
la _gens_ des Butades. [3]

A Rome aussi, chaque _gens_ avait des actes religieux  accomplir; le
jour, le lieu, les rites taient fixs par sa religion particulire. [4]
Le Capitole est bloqu par les Gaulois; un Fabius en sort et traverse les
lignes ennemies, vtu du costume religieux et portant  la main les objets
sacrs; il va offrir le sacrifice sur l'autel de sa _gens_ qui est situ
sur le Quirinal. Dans la seconde guerre punique, un autre Fabius, celui
qu'on appelle le bouclier de Rome, tient tte  Annibal; assurment la
rpublique a grand besoin qu'il n'abandonne pas son arme; il la laisse
pourtant entre les mains de l'imprudent Minucius: c'est que le jour
anniversaire du sacrifice de sa _gens_ est arriv et qu'il faut qu'il
coure  Rome pour accomplir l'acte sacr. [5]

Ce culte devait tre perptu de gnration en gnration; et c'tait un
devoir de laisser des fils aprs soi pour le continuer. Un ennemi
personnel de Cicron, Claudius, a quitt sa _gens_ pour entrer dans une
famille plbienne; Cicron lui dit:  Pourquoi exposes-tu la religion de
la _gens_ Claudia  s'teindre par ta faute? 

Les dieux de la _gens_, _Dii gentiles_, ne protgeaient qu'elle et ne
voulaient tre invoqus que par elle. Aucun tranger ne pouvait tre admis
aux crmonies religieuses. On croyait que, si un tranger avait une part
de la victime ou mme s'il assistait seulement au sacrifice, les dieux de
la _gens_ en taient offenss et tous les membres taient sous le coup
d'une impit grave.

De mme que chaque _gens_ avait son culte et ses ftes religieuses, elle
avait aussi son tombeau commun. On lit dans un plaidoyer de Dmosthnes:
 Cet homme, ayant perdu ses enfants, les ensevelit dans le tombeau de ses
pres, dans ce tombeau qui est commun  tous ceux de sa _gens_.  La suite
du plaidoyer montre qu'aucun tranger ne pouvait tre enseveli dans ce
tombeau. Dans un autre discours, le mme orateur parle du tombeau o la
_gens_ des Buslides ensevelit ses membres et o elle accomplit chaque
anne un sacrifice funbre;  ce lieu de spulture est un champ assez
vaste qui est entour d'une enceinte, suivant la coutume ancienne.  [6]

Il en tait de mme chez les Romains. Vellius parle du tombeau de la
_gens_ Quintilia, et Sutone nous apprend que la _gens_ Claudia avait le
sien sur la pente du mont Capitolin.

L'ancien droit de Rome considre les membres d'une _gens_ comme aptes 
hriter les uns des autres. Les Douze Tables prononcent que,  dfaut de
fils et d'agnats, le _gentilis_ est hritier naturel. Dans cette
lgislation, le _gentilis_ est donc plus proche que le cognat, c'est--
dire plus proche que le parent par les femmes.

Rien n'est plus troitement li que les membres d'une _gens_. Unis dans la
clbration des mmes crmonies sacres, ils s'aident mutuellement dans
tous les besoins de la vie. La _gens_ entire rpond de la dette d'un de
ses membres; elle rachte le prisonnier, elle paye l'amende du condamn.
Si l'un des siens devient magistrat, elle se cotise pour payer les
dpenses qu'entrane toute magistrature. [7]

L'accus se fait accompagner au tribunal par tous les membres de sa
_gens_; cela marque la solidarit que la loi tablit entre l'homme et le
corps dont il fait partie. C'est un acte contraire  la religion que de
plaider contre un homme de sa _gens_ ou mme de porter tmoignage contre
lui. Un Claudius, personnage considrable, tait l'ennemi personnel
d'Appius Claudius le dcemvir; quand celui-ci fut cit en justice et
menac de mort, Claudius se prsenta pour le dfendre et implora le peuple
en sa faveur, non toutefois sans avertir que, s'il faisait cette dmarche,
 ce n'tait pas par affection, mais par devoir .

Si un membre de la _gens_ n'avait pas le droit d'en appeler un autre
devant la justice de la cit, c'est qu'il y avait une justice dans la
_gens_ elle-mme. Chacune avait, en effet, son chef, qui tait  la fois
son juge, son prtre, et son commandant militaire. [8] On sait que lorsque
la famille sabine des Claudius vint s'tablir  Rome, les trois mille
personnes qui la composaient, obissaient  un chef unique. Plus tard,
quand les Fabius se chargent seuls de la guerre contre les Viens, nous
voyons que cette _gens_ a un chef qui parle en son nom devant le Snat et
qui la conduit  l'ennemi. [9]

En Grce aussi, chaque _gens_ avait son chef; les inscriptions en font
foi, et elles nous montrent que ce chef portait assez gnralement le
titre d'archonte. [10] Enfin  Rome comme en Grce, la _gens_ avait ses
assembles; elle portait des dcrets, auxquels ses membres devaient obir,
et que la cit elle-mme respectait. [11]

Tel est l'ensemble d'usages et de lois que nous trouvons encore en vigueur
aux poques o la _gens_ tait dj affaiblie et presque dnature. Ce
sont l les restes de cette antique institution.


_2 Examens de quelques opinions qui ont t mises pour expliquer la_
gens _romaine_.

Sur cet objet, qui est livr depuis longtemps aux disputes des rudits,
plusieurs systmes ont t proposs. Les uns disent: La _gens_ n'est pas
autre chose qu'une similitude de nom. [12] D'autres: Le mot _gens_ dsigne
une sorte de parent factice. Suivant d'autres, la _gens_ n'est que
l'expression d'un rapport entre une famille qui exerce le patronage et
d'autres familles qui sont clientes. Mais aucune de ces trois explications
ne rpond  toute la srie de faits, de lois, d'usages, que nous venons
d'numrer.

Une autre opinion, plus srieuse, est celle qui conclut ainsi: la _gens_
est une association politique de plusieurs familles qui taient 
l'origine trangres les unes aux autres;  dfaut de lien du sang, la
cit a tabli entre elles une union fictive et une sorte de parent
religieuse.

Mais une premire objection se prsente. Si la _gens_ n'est qu'une
association factice, comment expliquer que ses membres aient un droit 
hriter les uns des autres? Pourquoi le _gentilis_ est-il prfr au
cognat? Nous avons vu plus haut les rgles de l'hrdit, et nous avons
dit quelle relation troite et ncessaire la religion avait tablie entre
le droit d'hriter et la parent masculine. Peut-on supposer que la loi
ancienne se ft carte de ce principe au point d'accorder la succession
aux _gentiles_, si ceux-ci avaient t les uns pour les autres des
trangers?

Le caractre le plus saillant et le mieux constat de la _gens_, c'est
qu'elle a en elle-mme un culte, comme la famille a le sien. Or, si l'on
cherche quel est le dieu que chacune adore, on remarque que c'est presque
toujours un anctre divinis, et que l'autel o elle porte le sacrifice
est un tombeau. A Athnes, les Eumolpides vnrent Eumolpos, auteur de
leur race; les Phytalides adorent le hros Phytalos, les Butades Buts,
les Buslides Buslos, les Lakiades Lakios, les Amynandrides Crops. [13]
A Rome, les Claudius descendent d'un Clausus; les Caecilius honorent comme
chef de leur race le hros Caeculus, les Calpurnius un Calpus, les Julius
un Julus, les Cloelius un Cloelus. [14]

Il est vrai qu'il nous est bien permis de croire que beaucoup de ces
gnalogies ont t imagines aprs coup; mais il faut bien avouer que
cette supercherie n'aurait pas eu de motif, si ce n'avait t un usage
constant chez les vritables _gentes_ de reconnatre un anctre commun et
de lui rendre un culte. Le mensonge cherche toujours  imiter la vrit.

D'ailleurs la supercherie n'tait pas aussi aise  commettre qu'il nous
le semble. Ce culte n'tait pas une vaine formalit de parade. Une des
rgles les plus rigoureuses de la religion tait qu'on ne devait honorer
comme anctres que ceux dont on descendait vritablement; offrir ce culte
 un tranger tait une impit grave. Si donc la _gens_ adorait en commun
un anctre, c'est qu'elle croyait sincrement descendre de lui. Simuler un
tombeau, tablir des anniversaires et un culte annuel, c'et t porter le
mensonge dans ce qu'on avait de plus sacr, et se jouer de la religion.
Une telle fiction fut possible au temps de Csar, quand la vieille
religion des familles ne touchait plus personne. Mais si l'on se reporte
au temps o ces croyances taient puissantes, on ne peut pas imaginer que
plusieurs familles, s'associant dans une mme fourberie, se soient dit:
Nous allons feindre d'avoir un mme anctre; nous lui rigerons un
tombeau, nous lui offrirons des repas funbres, et nos descendants
l'adoreront dans toute la suite des temps. Une telle pense ne devait pas
se prsenter aux esprits, ou elle tait carte comme une pense coupable.

Dans les problmes difficiles que l'histoire offre souvent, il est bon de
demander aux termes de la langue tous les enseignements qu'ils peuvent
donner. Une institution est quelquefois explique par le mot qui la
dsigne. Or, le mot _gens_ est exactement le mme que le mot _genus_, au
point qu'on pouvait les prendre l'un pour l'autre et dire indiffremment
_gens Fabia_ et _genus Fabium_; tous les deux correspondent au verbe
_gignere_ et au substantif _genitor_, absolument comme [Grec: genos]
correspond  [Grec: gennan] et  [Grec: goneus]. Tous ces mots portent en
eux l'ide de filiation. Les Grecs dsignaient aussi les membres d'un
[Grec: genos] par le mot [Grec: omogalactes], qui signifie _nourris du
mme lait_. Que l'on compare  tous ces mots ceux que nous avons
l'habitude de traduire par famille, le latin _familia_, le grec [Grec:
oikos]. Ni l'un ni l'autre ne contient en lui le sens de gnration ou de
parent. La signification vraie de _familia_ est proprit; il dsigne le
champ, la maison, l'argent, les esclaves, et c'est pour cela que les Douze
Tables disent, en parlant de l'hritier, _familiam nancitor_, qu'il prenne
la succession. Quant  [Grec: oikos], il est clair qu'il ne prsente 
l'esprit aucune autre ide que celle de proprit ou de domicile. Voil
cependant les mots que nous traduisons habituellement par famille. Or,
est-il admissible que des termes dont le sens intrinsque est celui de
domicile ou de proprit, aient pu tre employs souvent pour dsigner une
famille, et que d'autres mots dont le sens interne est filiation,
naissance, paternit, n'aient jamais dsign qu'une association
artificielle? Assurment cela ne serait pas conforme  la logique si
droite et si nette des langues anciennes. Il est indubitable que les Grecs
et les Romains attachaient aux mots _gens_ et [Grec: genos] l'ide d'une
origine commune. Cette ide a pu s'effacer quand la gens s'est altre,
mais le mot est rest pour en porter tmoignage.

Le systme qui prsente la _gens_ comme une association factice, a donc
contre lui, 1 la vieille lgislation qui donne aux _gentiles_ un droit
d'hrdit, 2 les croyances religieuses qui ne veulent de communaut de
culte que l o il y a communaut de naissance; 3 les termes de la langue
qui attestent dans la _gens_ une origine commune. Ce systme a encore ce
dfaut qu'il fait croire que les socits humaines ont pu commencer par
une convention et par un artifice, ce que la science historique ne peut
pas admettre comme vrai.


_3 La_ gens _est la famille ayant encore son organisation primitive et
son unit._

Tout nous prsente la _gens_ comme unie par un lien de naissance.
Consultons encore le langage: les noms des _gentes_, en Grce aussi bien
qu' Rome, ont tous la forme qui tait usite dans les deux langues pour
les noms patronymiques. Claudius signifie fils de Clausus, et Butads fils
de Buts.

Ceux qui croient voir dans la _gens_ une association artificielle, partent
d'une donne qui est fausse. Ils supposent qu'une _gens_ comptait toujours
plusieurs familles ayant des noms divers, et ils citent volontiers
l'exemple de la _gens_ Cornlia qui renfermait en effet des Scipions, des
Lentulus, des Cossus, des Sylla. Mais il s'en faut bien qu'il en ft
toujours ainsi. La _gens_ Marcia parat n'avoir jamais eu qu'une seule
ligne; on n'en voit qu'une aussi dans la _gens_ Lucrtia, et dans la
_gens_ Quintilia pendant longtemps. Il serait assurment fort difficile de
dire quelles sont les familles qui ont form la _gens_ Fabia; car tous les
Fabius connus dans l'histoire appartiennent manifestement  la mme
souche; tous portent d'abord le mme surnom de Vibulanus; ils le changent
tous ensuite pour celui d'Ambustus, qu'ils remplacent plus tard par celui
de Maximus ou de Dorso.

On sait qu'il tait d'usage  Rome que tout patricien portt trois noms.
On s'appelait, par exemple, Publius Cornlius Scipio. Il n'est pas inutile
de rechercher lequel de ces trois mots tait considre comme le nom
vritable. Publius n'tait qu'un _nom mis en avant, praenomen_; Scipio
tait un _nom ajout, agnomen_. Le vrai nom tait Cornlius; or, ce nom
tait en mme temps celui de la _gens_ entire. N'aurions-nous que ce seul
renseignement sur la _gens_ antique, il nous suffirait pour affirmer qu'il
y a eu des Cornlius avant qu'il y et des Scipions, et non pas, comme on
le dit souvent, que la famille des Scipions s'est associe  d'autres pour
former la _gens_ Cornlia.

Nous voyons, en effet, par l'histoire que la _gens_ Cornlia fut longtemps
indivise et que tous ses membres portaient galement le surnom de
Maluginensis et celui de Cossus. C'est seulement au temps du dictateur
Camille qu'une de ses branches adopte le surnom de Scipion; un peu plus
tard, une autre branche prend le surnom de Rufus, qu'elle remplace ensuite
par celui de Sylla. Les Lentulus ne paraissent qu' l'poque des guerres
des Samnites, les Cthgus que dans la seconde guerre punique. Il en est
de mme de la _gens_ Claudia. Les Claudius restent longtemps unis en une
seule famille et portent tous le surnom de Sabinus ou de Regillensis,
signe de leur origine. On les suit pendant sept gnrations sans
distinguer de branches dans cette famille d'ailleurs fort nombreuse. C'est
seulement  la huitime gnration, c'est--dire au temps de la premire
guerre punique, que l'on voit trois branches se sparer et adopter trois
surnoms qui leur deviennent hrditaires: ce sont les Claudius Pulcher qui
se continuent pendant deux sicles, les Claudius Centho qui ne tardent
gure  s'teindre, et les Claudius Nero qui se perptuent jusqu'au temps
de l'Empire.

Il ressort de tout cela que la gens n'tait pas une association de
familles, mais qu'elle tait la famille elle-mme. Elle pouvait
indiffremment ne comprendre qu'une seule ligne ou produire des branches
nombreuses; ce n'tait toujours qu'une famille.

Il est d'ailleurs facile de se rendre compte de la formation de la gens
antique et de sa nature, si l'on se reporte aux vieilles croyances et aux
vieilles institutions que nous avons observes plus haut. On reconnatra
mme que la gens est drive tout naturellement de la religion domestique
et du droit priv des anciens ges. Que prescrit, en effet, cette religion
primitive? Que l'anctre, c'est--dire l'homme qui le premier a t
enseveli dans le tombeau, soit honor perptuellement comme un dieu, et
que ses descendants runis chaque anne prs du lieu sacr o il repose,
lui offrent le repas funbre. Ce foyer toujours allum, ce tombeau
toujours honor d'un culte, voil le centre autour duquel toutes les
gnrations viennent vivre et par lequel toutes les branches de la
famille, quelque nombreuses qu'elles puissent tre, restent groupes en un
seul faisceau. Que dit encore le droit priv de ces vieux ges? En
observant ce qu'tait l'autorit dans la famille ancienne, nous avons vu
que les fils ne se sparaient pas du pre; en tudiant les rgles de la
transmission du patrimoine, nous avons constat que, grce au droit
d'anesse, les frres cadets ne se sparaient pas du frre an. Foyer,
tombeau, patrimoine, tout cela  l'origine tait indivisible. La famille
l'tait par consquent. Le temps ne la dmembrait pas. Cette famille
indivisible, qui se dveloppait  travers les ges, perptuant de sicle
en sicle son culte et son nom, c'tait vritablement la gens antique. La
gens tait la famille, mais la famille ayant conserv l'unit que sa
religion lui commandait, et ayant atteint tout le dveloppement que
l'ancien droit priv lui permettait d'atteindre. [15]

Cette vrit admise, tout ce que les crivains anciens nous disent de la
_gens_, devient clair. L'troite solidarit que nous remarquions tout 
l'heure entre ses membres n'a plus rien de surprenant; ils sont parents
par la naissance. Le culte qu'ils pratiquent en commun n'est pas une
fiction; il leur vient de leurs anctres. Comme ils sont une mme famille,
ils ont une spulture commune. Pour la mme raison, la loi des Douze
Tables les dclare aptes  hriter les une des autres. Pour la mme raison
encore, ils portent un mme nom. Comme ils avaient tous,  l'origine, un
mme patrimoine indivis, ce fut un usage et mme une ncessit que la
_gens_ entire rpondt de la dette d'un de ses membres, et qu'elle payt
la ranon du prisonnier ou l'amende du condamn. Toutes ces rgles
s'taient tablies d'elles-mmes lorsque la _gens_ avait encore son unit;
quand elle se dmembra, elles ne purent pas disparatre compltement. De
l'unit antique et sainte de cette famille il resta des marques
persistantes dans le sacrifice annuel qui en rassemblait les membres
pars, dans le nom qui leur restait commun, dans la lgislation qui leur
reconnaissait des droits d'hrdit, dans les moeurs qui leur enjoignaient
de s'entr'aider. [16]


_4 La famille_ (gens) _a t d'abord la seule forme de socit._

Ce que nous avons vu de la famille, sa religion domestique, les dieux
qu'elle s'tait faits, les lois qu'elle s'tait donnes, le droit
d'anesse sur lequel elle s'tait fonde, son unit, son dveloppement
d'ge en ge jusqu' former la _gens_, sa justice, son sacerdoce, son
gouvernement intrieur, tout cela porte forcment notre pense vers une
poque primitive o la famille tait indpendante de tout pouvoir
suprieur, et o la cit n'existait pas encore.

Que l'on regarde cette religion domestique, ces dieux qui n'appartenaient
qu' une famille et n'exeraient leur providence que dans l'enceinte d'une
maison, ce culte qui tait secret, cette religion qui ne voulait pas tre
propage, cette antique morale qui prescrivait l'isolement des familles:
il est manifeste que des croyances de cette nature n'ont pu prendre
naissance dans les esprits des hommes qu' une poque o les grandes
socits n'taient pas encore formes. Si le sentiment religieux s'est
content d'une conception si troite du divin, c'est que l'association
humaine tait alors troite en proportion. Le temps o l'homme ne croyait
qu'aux dieux domestiques, est aussi le temps o il n'existait que des
familles. Il est bien vrai que ces croyances ont pu subsister ensuite, et
mme fort longtemps, lorsque les cits et les nations taient formes.
L'homme ne s'affranchit pas aisment des opinions qui ont une fois pris
l'empire sur lui. Ces croyances ont donc pu durer, quoiqu'elles fussent
alors en contradiction avec l'tat social. Qu'y a-t-il, en effet, de plus
contradictoire que de vivre en socit civile et d'avoir dans chaque
famille des dieux particuliers? Mais il est clair que cette contradiction
n'avait pas exist toujours et qu' l'poque o ces croyances s'taient
tablies dans les esprits et taient devenues assez puissantes pour former
une religion, elles rpondaient exactement  l'tat social des hommes. Or,
le seul tat social qui puisse tre d'accord avec elles est celui o la
famille vit indpendante et isole.

C'est dans cet tat que toute la race aryenne parat avoir vcu longtemps.
Les hymnes des Vdas en font foi pour la branche qui a donn naissance aux
Hindous; les vieilles croyances et le vieux droit priv l'attestent pour
ceux qui sont devenus les Grecs et les Romains.

Si l'on compare les institutions politiques des Aryas de l'Orient avec
celles des Aryas de l'Occident, on ne trouve presque aucune analogie. Si
l'on compare, au contraire, les institutions domestiques de ces divers
peuples, on s'aperoit que la famille tait constitue d'aprs les mmes
principes dans la Grce et dans l'Inde; ces principes taient d'ailleurs,
comme nous l'avons constat plus haut, d'une nature si singulire, qu'il
n'est pas  supposer que cette ressemblance ft l'effet du hasard; enfin,
non-seulement ces institutions offrent une vidente analogie, mais encore
les mots qui les dsignent sont souvent les mmes dans les diffrentes
langues que cette race a parles depuis le Gange jusqu'au Tibre. On peut
tirer de l une double conclusion: l'une est que la naissance des
institutions domestiques dans cette race est antrieure  l'poque o ses
diffrentes branches se sont spares; l'autre est qu'au contraire la
naissance des institutions politiques est postrieure  cette sparation.
Les premires ont t fixes ds le temps o la race vivait encore dans
son antique berceau de l'Asie centrale; les secondes se sont formes peu 
peu dans les diverses contres o ses migrations l'ont conduite.

On peut donc entrevoir une longue priode pendant laquelle les hommes
n'ont connu aucune autre forme de socit que la famille. C'est alors que
s'est produite la religion domestique, qui n'aurait pas pu natre dans une
socit autrement constitue et qui a d mme tre longtemps un obstacle
au dveloppement social. Alors aussi s'est tabli l'ancien droit priv,
qui plus tard s'est trouv en dsaccord avec les intrts d'une socit un
peu tendue, mais qui tait en parfaite harmonie avec l'tat de socit
dans lequel il est n.

Plaons-nous donc par la pense au milieu de ces antiques gnrations dont
le souvenir n'a pas pu prir tout  fait et qui ont lgu leurs croyances
et leurs lois aux gnrations suivantes. Chaque famille a sa religion, ses
dieux, son sacerdoce. L'isolement religieux est sa loi; son culte est
secret. Dans la mort mme ou dans l'existence qui la suit, les familles ne
se mlent pas: chacune continue  vivre  part dans son tombeau, d'o
l'tranger est exclu. Chaque famille a aussi sa proprit, c'est--dire sa
part de terre qui lui est attache insparablement par sa religion; ses
dieux Termes gardent l'enceinte, et ses mnes veillent sur elle.
L'isolement de la proprit est tellement obligatoire que deux domaines ne
peuvent pas confiner l'un  l'autre et doivent laisser entre eux une bande
de terre qui soit neutre et qui reste inviolable. Enfin chaque famille a
son chef, comme une nation aurait son roi. Elle a ses lois, qui sans doute
ne sont pas crites, mais que la croyance religieuse grave dans le coeur
de chaque homme. Elle a sa justice intrieure au-dessus de laquelle il
n'en est aucune autre  laquelle on puisse appeler. Tout ce dont l'homme a
rigoureusement besoin pour sa vie matrielle ou pour sa vie morale, la
famille le possde en soi. Il ne lui faut rien du dehors; elle est un tat
organis, une socit qui se suffit.

Mais cette famille des anciens ges n'est pas rduite aux proportions de
la famille moderne. Dans les grandes socits la famille se dmembre et
s'amoindrit; mais en l'absence de toute autre socit, elle s'tend, elle
se dveloppe, elle se ramifie sans se diviser. Plusieurs branches cadettes
restent groupes autour d'une branche ane, prs du foyer unique et du
tombeau commun.

Un autre lment encore entra dans la composition de cette famille
antique. Le besoin rciproque que le pauvre a du riche et que le riche a
du pauvre, fit des serviteurs. Mais dans cette sorte de rgime patriarcal,
serviteurs ou esclaves c'est tout un. On conoit, en effet, que le
principe d'un service libre, volontaire, pouvant cesser au gr du
serviteur, ne peut gure s'accorder avec un tat social o la famille vit
isole. D'ailleurs la religion domestique ne permet pas d'admettre dans la
famille un tranger. Il faut donc que par quelque moyen le serviteur
devienne un membre et une partie intgrante, de cette famille. C'est 
quoi l'on arrive par une sorte d'initiation du nouveau venu au culte
domestique.

Un curieux usage, qui subsista longtemps dans les maisons athniennes,
nous montre comment l'esclave entrait dans la famille. On le faisait
approcher du foyer, on le mettait en prsence de la divinit domestique;
on lui versait sur la tte de l'eau lustrale et il partageait avec la
famille quelques gteaux et quelques fruits. [17] Cette crmonie avait de
l'analogie avec celle du mariage et celle de l'adoption. Elle signifiait
sans doute que le nouvel arrivant, tranger la veille, serait dsormais un
membre de la famille et en aurait la religion. Aussi l'esclave assistait-
il aux prires et partageait-il les ftes. [18] Le foyer le protgeait; la
religion des dieux Lares lui appartenait aussi bien qu' son matre. [19]
C'est pour cela que l'esclave devait tre enseveli dans le lieu de la
spulture de la famille.

Mais par cela mme que le serviteur acqurait le culte et le droit de
prier, il perdait sa libert. La religion tait une chane qui le
retenait. Il tait attach  la famille pour toute sa vie et mme pour le
temps qui suivait la mort.

Son matre pouvait le faire sortir de la basse servitude et le traiter en
homme libre. Mais le serviteur ne quittait pas pour cela la famille. Comme
il y tait li par le culte, il ne pouvait pas sans impit se sparer
d'elle. Sous le nom d'_affranchi_ ou sous celui de _client_, il continuait
 reconnatre l'autorit du chef ou patron et ne cessait pas d'avoir des
obligations envers lui. Il ne se mariait qu'avec l'autorisation du matre,
et les enfants qui naissaient de lui, continuaient  obir.

Il se formait ainsi dans le sein de la grande famille un certain nombre de
petites familles clientes et subordonnes. Les Romains attribuaient
l'tablissement de la clientle  Romulus, comme si une institution de
cette nature pouvait tre l'oeuvre d'un homme. La clientle est plus
vieille que Romulus. Elle a d'ailleurs exist partout, en Grce aussi bien
que dans toute l'Italie. Ce ne sont pas les cits qui l'ont tablie et
rgle; elles l'ont, au contraire, comme nous le verrons plus loin, peu 
peu amoindrie et dtruite. La clientle est une institution du droit
domestique, et elle a exist dans les familles avant qu'il y et des
cits.

Il ne faut pas juger de la clientle des temps antiques d'aprs les
clients que nous voyons au temps d'Horace. Il est clair que le client fut
longtemps un serviteur attach au patron. Mais il y avait alors quelque
chose qui faisait sa dignit: c'est qu'il avait part au culte et qu'il
tait associ  la religion de la famille. Il avait le mme foyer, les
mmes ftes, les mmes _sacra_ que son patron. A Rome, en signe de cette
communaut religieuse, il prenait le nom de la famille. Il en tait
considr comme un membre par l'adoption. De l un lien troit et une
rciprocit de devoirs entre le patron et le client. coutez la vieille
loi romaine:  Si le patron a fait tort  son client, qu'il soit maudit,
_sacer esto_, qu'il meure.  Le patron doit protger le client par tous
les moyens et toutes les forces dont il dispose, par sa prire comme
prtre, par sa lance comme guerrier, par sa loi comme juge. Plus tard,
quand la justice de la cit appellera le client, le patron devra le
dfendre; il devra mme lui rvler les formules mystrieuses de la loi
qui lui feront gagner sa cause. On pourra tmoigner en justice contre un
cognat, on ne le pourra pas contre un client; et l'on continuera 
considrer les devoirs envers les clients comme fort au-dessus des devoirs
envers les cognats. [20] Pourquoi? C'est qu'un cognat, li seulement par
les femmes, n'est pas un parent et n'a pas part  la religion de la
famille. Le client, au contraire, a la communaut du culte; il a, tout
infrieur qu'il est, la vritable parent, qui consiste, suivant
l'expression de Platon,  adorer les mmes dieux domestiques.

La clientle est un lien sacr que la religion a form et que rien ne peut
rompre. Une fois client d'une famille, on ne peut plus se dtacher d'elle.
La clientle est mme hrditaire.

On voit par tout cela que la famille des temps les plus anciens, avec sa
branche ane et ses branches cadettes, ses serviteurs et ses clients,
pouvait former un groupe d'hommes fort nombreux. Une famille, grce  sa
religion qui en maintenait l'unit, grce  son droit priv qui la rendait
indivisible, grce aux lois de la clientle qui retenaient ses serviteurs,
arrivait  former  la longue une socit fort tendue qui avait son chef
hrditaire. C'est d'un nombre indfini de socits de cette nature que la
race aryenne parat avoir t compose pendant une longue suite de
sicles. Ces milliers de petits groupes vivaient isols, ayant peu de
rapports entre eux, n'ayant nul besoin les uns des autres, n'tant unis
par aucun lien ni religieux ni politique, ayant chacun son domaine, chacun
son gouvernement intrieur, chacun ses dieux.


NOTES

[1] Dmosthnes, _in Neoer._, 71. Voy. Plutarque, _Thmist._, 1. Eschine,
_De falsa legat._, 147. Boeckh, _Corp. inscr._, 385. Ross, _Demi Attici_,
24. La _gens_ chez les Grecs est souvent appele [Grec: patra]: Pindare,
_passim_.

[2] Hsychius, [Grec: gennaetai]. Pollux, III, 52; Harpocration, [Grec:
orgeones].

[3] Plutarque, _Thmist._, I. Eschine, _De falsa legat._, 147.

[4] Cicron, _De arusp. resp._, 15. Denys d'Halicarnasse, XI, 14. Festus,
_Propudi_.

[5] Tite-Live, V, 46; XXII, 18. Valre-Maxime, I, 1, 11. Polybe, III, 94.
Pline, XXXIV, 13. Macrobe, III, 5.

[6] Dmosthnes, _in Macart._, 79; _in Eubul._, 28.

[7] Tite-Live, V, 32. Denys d'Halicarnasse, XIII, 5. Appien, _Annib._, 28.

[8] Denys d'Halicarnasse, II, 7.

[9] Denys d'Halicarnasse, IX, 5.

[10] Boeckh, _Corp. inscr._, 397, 399. Ross, _Demi Attici_, 24.

[11] Tite-Live, VI, 20. Sutone, _Tibre_, 1. Ross, _Demi Attici_, 24.

[12] Deux passages de Cicron, _Tuscul._, 1, 16, et _Topiques_, 6, ont
singulirement embrouill la question. Cicron parat avoir ignor, comme
presque tous ses contemporains, ce que c'tait que la _gens_ antique.

[13] Dmosthnes, _in Macart._, 79. Pausanias, I, 37. _Inscription des
Amynandrides_, cite par Ross, p. 24.

[14] Festus, vis Caeculus, Calpurnii, Cloelia.

[15] Nous n'avons pas  revenir sur ce que nous avons dit plus haut (liv.
II, ch. v) de l'_agnation_. On a pu voir que l'_agnation_ et la
_gentilit_ dcoulaient des mmes principes et taient une parent d mme
nature. Le passage de la loi des Douze Tables qui assigne l'hritage aux
_gentiles_  dfaut d'_agnati_ a embarrasse les jurisconsultes et a fait
penser qu'il pouvait y avoir une diffrence essentielle entre ces deux
sortes de parent. Mais cette diffrence essentielle ne se voit par aucun
texte. On tait _agnatus_ comme on tait _gentilis_, par la descendance
masculine et par le lien religieux. Il n'y avait entre les deux qu'une
diffrence de degr, qui se marqua surtout  partir de l'poque o les
branches d'une mme _gens_ se divisrent. L'_agnatus_ fut membre de la
branche, le _gentilis_ de la _gens_. Il s'tablit alors la mme
distinction entre les termes de _gentilis_ et d'_agnatus_ qu'entre les
mots _gens_ et _familia_. _Familiam dicimus omnium agnatorum_, dit Ulpien
au _Digeste_, liv. L, tit. 16,  195. Quand on tait agnat  l'gard d'un
homme, on tait  plus forte raison son _gentilis_; mais on pouvait tre
_gentilis_ sans tre agnat. La loi des Douze Tables donnait l'hritage, 
dfaut d'agnats,  ceux qui n'taient que _gentilis_  l'gard du dfunt,
c'est--dire qui n'taient de sa _gens_ sans tre de sa branche ou de sa
_familia_.

[16] L'usage des noms patronymiques date de cette haute antiquit et se
rattache visiblement  cette vieille religion. L'unit de naissance et de
culte se marqua par l'unit de nom. Chaque _gens_ se transmit de
gnration en gnration le nom de l'anctre et le perptua avec le mme
soin qu'elle perptuait son culte. Ce que les Romains appelaient
proprement _nomen_ tait ce nom de l'anctre que tous les descendants et
tous les membres de la _gens_ devaient porter. Un jour vint o chaque
branche, en se rendant indpendante  certains gards, marqua son
individualit en adoptant un surnom (_cognomen_). Comme d'ailleurs chaque
personne dut tre distingue par une dnomination particulire, chacun eut
son _agnomen_, comme Caius ou Quintus. Mais le vrai nom tait celui de la
_gens_; c'tait celui-l que l'on portait officiellement; c'tait celui-l
qui tait sacr; c'tait celui-l qui, remontant au premier anctre connu,
devait durer aussi longtemps que la famille et que ses dieux. -- Il en
tait de mme en Grce; Romains et Hellnes se ressemblent encore en ce
point. Chaque Grec, du moins s'il appartenait  une famille ancienne et
rgulirement constitue, avait trois noms comme le patricien de Rome.
L'un de ces noms lui tait particulier; un autre tait celui de son pre,
et comme ces deux noms alternaient ordinairement entre eux, l'ensemble des
deux quivalait au _cognomen_ hrditaire qui dsignait  Rome une branche
de la _gens_. Enfin le troisime nom tait celui de la _gens_ tout
entire. Exemples: [Grec: Miltiadaes Kimonos Lachiadaes], et  la
gnration suivante [Grec: Kimon Miltiadou Lachiadaes]. Les Lakiades
formaient un [Grec: genos] comme les Cornelii une _gens_. Il en tait
ainsi des Butades, des Phytalides, des Brytides, des Amynandrides, etc. On
peut remarquer que Pindare ne fait jamais l'loge de ses hros sans
rappeler le nom de leur [Grec: genos]. Ce nom, chez les Grecs, tait
ordinairement termin en [Grec: idaes] ou [Grec: adaes] et avait ainsi une
forme d'adjectif, de mme que le nom de la _gens_, chez les Romains, tait
invariablement termin en _ius_. Ce n'en tait pas moins le vrai nom; dans
le langage journalier on pouvait dsigner l'homme par son surnom
individuel; mais dans le langage officiel de la politique ou de la
religion, il fallait donner  l'homme sa dnomination complte et surtout
ne pas oublier le nom du [Grec: genos]. (Il est vrai que plus tard la
dmocratie substitua le nom du dme  celui du [Grec: genos].) -- Il est
digne de remarque que l'histoire des noms a suivi une tout autre marche
chez les anciens que dans les socits chrtiennes. Au moyen ge, jusqu'au
douzime sicle, le vrai nom tait le nom de baptme ou nom individuel, et
les noms patronymiques ne sont venus qu'assez tard comme noms de terre ou
comme surnoms. Ce fut exactement le contraire chez les anciens. Or cette
diffrence se rattache, si l'on y prend garde,  la diffrence des deux
religions. Pour la vieille religion domestique, la famille tait le vrai
corps, le vritable tre vivant, dont l'individu n'tait qu'un membre
insparable; aussi le nom patronymique fut-il le premier en date et le
premier en importance. La nouvelle religion, au contraire, reconnaissait 
l'individu une vie propre, une libert complte, une indpendance toute
personnelle, et ne rpugnait nullement  l'isoler de la famille; aussi le
nom de baptme fut-il le premier et longtemps le seul nom.

[17] Dmosthnes, _in Stephanum_, I, 74. Aristophane, _Plutus_, 768. Ces
deux crivains indiquent clairement une crmonie, mais ne la dcrivent
pas. Le scholiaste d'Aristophane ajoute quelques dtails.

[18] _Ferias in famulis habento_. Cicron, _De legib._, II, 8; II, 12.

[19] _Quum dominus tum famulis religio Larum_. Cicron, _De legib._, II,
11. Comp. Eschyle, _Agamemnon_, 1035-1038. L'esclave pouvait mme
accomplir l'acte religieux au nom de son matre. Caton, _De re rust_, 83.

[20] Caton, dans Aulu-Gelle, V, 3; XXI, 1.




LIVRE III.

LA CIT.




CHAPITRE PREMIER.

LA PHRATRIE ET LA CURIE; LA TRIBU.


Nous n'avons prsent jusqu'ici et nous ne pouvons prsenter encore aucune
date. Dans l'histoire de ces socits antiques, les poques sont plus
facilement marques par la succession des ides et des institutions que
par celle des annes.

L'tude des anciennes rgles du droit priv nous a fait entrevoir, par
del les temps qu'on appelle historiques, une priode de sicles pendant
lesquels la famille fut la seule forme de socit. Cette famille pouvait
alors contenir dans son large cadre plusieurs milliers d'tres humains.
Mais dans ces limites l'association humaine tait encore trop troite:
trop troite pour les besoins matriels, car il tait difficile que cette
famille se sufft en prsence de toutes les chances de la vie; trop
troite aussi pour les besoins moraux de notre nature, car nous avons vu
combien dans ce petit monde l'intelligence du divin tait insuffisante et
la morale incomplte.

La petitesse de cette socit primitive rpondait bien  la petitesse de
l'ide qu'on s'tait faite de la divinit. Chaque famille avait ses dieux,
et l'homme ne concevait et n'adorait que des divinits domestiques. Mais
il ne devait pas se contenter longtemps de ces dieux si fort au-dessous de
ce que son intelligence peut atteindre. S'il lui fallait encore beaucoup
de sicles pour arriver  se reprsenter Dieu comme un tre unique,
incomparable, infini, du moins, il devait se rapprocher insensiblement de
cet idal en agrandissant d'ge en ge sa conception et en reculant peu 
peu l'horizon dont la ligne spare pour lui l'tre divin des choses de la
terre.

L'ide religieuse et la socit humaine allaient donc grandir en mme
temps.

La religion domestique dfendait  deux familles de se mler et de se
fondre ensemble. Mais il tait possible que plusieurs familles, sans rien
sacrifier de leur religion particulire, s'unissent du moins pour la
clbration d'un autre culte qui leur ft commun. C'est ce qui arriva. Un
certain nombre de familles formrent un groupe, que la langue grecque
appelait une phratrie, la langue latine une curie. [1] Existait-il entre
les familles d'un mme groupe un lien de naissance? Il est impossible de
l'affirmer. Ce qui est sr, c'est que cette association nouvelle ne se fit
pas sans un certain largissement de l'ide religieuse. Au moment mme o
elles s'unissaient, ces familles conurent une divinit suprieure  leurs
divinits domestiques, qui leur tait commune  toutes, et qui veillait
sur le groupe entier. Elles lui levrent un autel, allumrent un feu
sacr et institurent un culte.

Il n'y avait pas de curie, de phratrie, qui n'et son autel et son dieu
protecteur. L'acte religieux y tait de mme nature que dans la famille.
Il consistait essentiellement en un repas fait en commun; la nourriture
avait t prpare sur l'autel lui-mme et tait par consquent sacre; on
la mangeait en rcitant quelques prires; la divinit tait prsente et
recevait sa part d'aliments et de breuvage.

Ces repas religieux de la curie subsistrent longtemps  Rome; Cicron les
mentionne, Ovide les dcrit. [2] Au temps d'Auguste ils avaient encore
conserv toutes leurs formes antiques.  J'ai vu dans ces demeures
sacres, dit un historien de cette poque, le repas dress devant le dieu;
les tables taient de bois, suivant l'usage des anctres, et la vaisselle
tait de terre. Les aliments taient des pains, des gteaux de fleur de
farine, et quelques fruits. J'ai vu faire les libations; elles ne
tombaient pas de coupes d'or ou d'argent, mais de vases d'argile; et j'ai
admir les hommes de nos jours qui restent si fidles aux rites et aux
coutumes de leurs pres.  [3] A Athnes ces repas avaient lieu pendant la
fte qu'on appelait Apaturies. [4]

Il y a des usages qui ont dur jusqu'aux derniers temps de l'histoire
grecque et qui jettent quelque lumire sur la nature de la phratrie
antique. Ainsi nous voyons qu'au temps de Dmosthnes, pour faire partie
d'une phratrie, il fallait tre n d'un mariage lgitime dans une des
familles qui la composaient. Car la religion de la phratrie, comme celle
de la famille, ne se transmettait que par le sang. Le jeune Athnien tait
prsent  la phratrie par son pre, qui jurait qu'il tait son fils.
L'admission avait lieu sous une forme religieuse. La phratrie immolait une
victime et en faisait cuire la chair sur l'autel, tous les membres taient
prsents. Refusaient-ils d'admettre le nouvel arrivant, comme ils en
avaient le droit s'ils doutaient de la lgitimit de sa naissance, ils
devaient enlever la chair de dessus l'autel. S'ils ne le faisaient pas, si
aprs la cuisson ils partageaient avec le nouveau venu les chairs de la
victime, le jeune homme tait admis et devenait irrvocablement membre de
l'association. [5] Ce qui explique ces pratiques, c'est que les anciens
croyaient que toute nourriture prpare sur un autel et partage entre
plusieurs personnes tablissait entre elles un lien indissoluble et une
union sainte qui ne cessait qu'avec la vie.

Chaque phratrie ou curie avait un chef, curion ou phratriarque, dont la
principale fonction tait de prsider aux sacrifices. [6] Peut-tre ses
attributions avaient-elles t,  l'origine, plus tendues. La phratrie
avait ses assembles, son tribunal, et pouvait porter des dcrets. En
elle, aussi bien que dans la famille, il y avait un dieu, un culte, un
sacerdoce, une justice, un gouvernement. C'tait une petite socit qui
tait modele exactement sur la famille.

L'association continua naturellement  grandir, et d'aprs le mme mode.
Plusieurs curies ou phratries se grouprent et formrent une tribu.

Ce nouveau cercle eut encore sa religion; dans chaque tribu il y eut un
autel et une divinit protectrice.

Le dieu de la tribu tait ordinairement de mme nature que celui de la
phratrie ou celui de la famille. C'tait un homme divinis, un _hros_. De
lui la tribu tirait son nom; aussi les Grecs l'appelaient-ils le _hros
ponyme_. Il avait son jour de fte annuelle. La partie principale de la
crmonie religieuse tait un repas auquel la tribu entire prenait part.
[7]

La tribu, comme la phratrie, avait des assembles et portait des dcrets,
auxquels tous ses membres devaient se soumettre. Elle avait un tribunal et
un droit de justice sur ses membres. Elle avait un chef, _tribunus_,
[Grec: phylobasileus]. [8] Dans ce qui nous reste des institutions de la
tribu, on voit qu'elle avait t constitue,  l'origine, pour tre une
socit indpendante, et comme s'il n'y et eu aucun pouvoir social au-
dessus d'elle.


NOTES

[1] Homre, _Iliade, II, 362. Dmosthnes, _in Macart._ Ise, III, 37; VI,
10; IX, 33. Phratries  Thbes, Pindare, _Isthm._, VII, 18, et Scholiaste.
Phratrie et curie taient deux termes que l'on traduisait l'un par
l'autre:
Denys d'Halicarnasse, II, 85; Dion Cassius, _fr._ 14.

[2] Cicron, _De orat._, 1, 7. Ovide, _Fast._, VI, 305. Denys, II, 65.

[3] Denys, II, 23. Quoi qu'il en dise, quelques changements s'taient
introduits. Les repas de la curie n'taient plus qu'une vaine formalit,
bonne pour les prtres. Les membres de la curie s'en dispensaient
volontiers, et l'usage s'tait introduit de remplacer le repas commun par
une distribution de vivres et d'argent: Plaute, _Aululaire_, V, 69 et 137.

[4] Aristophane, _Acharn._, 146. Athne, IV, p. 171. Suidas, [Grec:
Apatouria].

[5] Dmosthnes, _in Eubul._; _in Macart._ Ise, VIII, 18.

[6] Denys, II, 64. Varron, V, 83. Dmosthnes, _in Eubul._, 23.

[7] Dmosthnes, _in Theocrinem_. Eschine, III, 27. Ise, VII, 36.
Pausanias, I, 38. Schal., _in Demosth._, 702. -- Il y a dans l'histoire
des anciens une distinction  faire entre les tribus religieuses et les
tribus locales. Nous ne parlons ici que des premires; les secondes leur
sont bien postrieures. L'existence des tribus est un fait universel en
Grce. _Iliade_, II, 362, 668; _Odysse_, XIX, 177. Hrodote, IV, 161.

[8] Eschine, III, 30, 31. Aristote, _Frag._ cit par Photius, v [Grec:
Nauchraria], Pollux, VIII, III. Boeckh, _Corp. inscr._, 82, 85, 108.
L'organisation politique et religieuse des trois tribus primitives de Rome
a laiss peu de traces. Ces tribus taient des corps trop considrables
pour que la cit ne fit pas en sorte de les affaiblir et de leur ter
l'indpendance. Les plbiens, d'ailleurs, ont travaill  les faire
disparatre.




CHAPITRE II.

NOUVELLES CROYANCES RELIGIEUSES


_1 Les dieux de la nature physique._

Avant de passer de la formation des tribus  la naissance des cits, il
faut mentionner un lment important de la vie intellectuelle de ces
antiques populations.

Quand nous avons recherch les plus anciennes croyances de ces peuples,
nous avons trouv une religion qui avait pour objet les anctres et pour
principal symbole le foyer; c'est elle qui a constitu la famille et
tabli les premires lois. Mais cette race a eu aussi, dans toutes ses
branches, une autre religion, celle dont les principales figures ont t
Zeus, Hra, Athn, Junon, celle de l'Olympe hellnique et du Capitole
romain.

De ces deux religions, la premire prenait ses dieux dans l'me humaine;
la seconde prit les siens dans la nature physique. Si le sentiment de la
force vive et de la conscience qu'il porte en lui avait inspir  l'homme
la premire ide du Divin, la vue de cette immensit qui l'entoure et qui
l'crase traa  son sentiment religieux un autre cours.

L'homme des premiers temps tait sans cesse en prsence de la nature; les
habitudes de la vie civilise ne mettaient pas encore un voile entre elle
et lui. Son regard tait charm par ces beauts ou bloui par ces
grandeurs. Il jouissait de la lumire, il s'effrayait de la nuit, et quand
il voyait revenir  la sainte clart des cieux , il prouvait de la
reconnaissance. Sa vie tait dans les mains de la nature; il attendait le
nuage bienfaisant d'o dpendait sa rcolte; il redoutait l'orage qui
pouvait dtruire le travail et l'espoir de toute une anne. Il sentait 
tout moment sa faiblesse et l'incomparable force de ce qui l'entourait. Il
prouvait perptuellement un mlange de vnration, d'amour et de terreur
pour cette puissante nature.

Ce sentiment ne le conduisit pas tout de suite  la conception d'un Dieu
unique rgissant l'univers. Car il n'avait pas encore l'ide de l'univers.
Il ne savait pas que la terre, le soleil, les astres sont des parties d'un
mme corps; la pense ne lui venait pas qu'ils pussent tre gouverns par
un mme tre. Aux premiers regards qu'il jeta sur le monde extrieur,
l'homme se le figura comme une sorte de rpublique confuse o des forces
rivales se faisaient la guerre. Comme il jugeait les choses extrieures
d'aprs lui-mme et qu'il sentait en lui une personne libre, il vit aussi
dans chaque partie de la cration, dans le sol, dans l'arbre, dans le
nuage, dans l'eau du fleuve, dans le soleil, autant de personnes
semblables  la sienne; il leur attribua la pense, la volont, le choix
des actes; comme il les sentait puissants et qu'il subissait leur empire,
il avoua sa dpendance; il les pria et les adora; il en fit des dieux.

Ainsi, dans cette race, l'ide religieuse se prsenta sous deux formes
trs-diffrentes. D'une part, l'homme attacha l'attribut divin au principe
invisible,  l'intelligence,  ce qu'il entrevoyait de l'me,  ce qu'il
sentait de sacr en lui. D'autre part il appliqua son ide du divin aux
objets extrieurs qu'il contemplait, qu'il aimait ou redoutait, aux agents
physiques qui taient les matres de son bonheur et de sa vie.

Ces deux ordres de croyances donnrent lieu  deux religions que l'on voit
durer aussi longtemps que les socits grecque et romaine. Elles ne se
firent pas la guerre; elles vcurent mme en assez bonne intelligence et
se partagrent l'empire sur l'homme; mais elles ne se confondirent jamais.
Elles eurent toujours des dogmes tout  fait distincts, souvent
contradictoires, des crmonies et des pratiques absolument diffrentes.
Le culte des dieux de l'Olympe et celui des hros et des mnes n'eurent
jamais entre eux rien de commun. De ces deux religions, laquelle fut la
premire en date, on ne saurait le dire; ce qui est certain, c'est que
l'une, celle des morts, ayant t fixe  une poque trs-lointaine, resta
toujours immuable dans ses pratiques, pendant que ses dogmes s'effaaient
peu  peu; l'autre, celle de la nature physique, fut plus progressive et
se dveloppa librement  travers les ges, modifiant peu  peu ses
lgendes et ses doctrines, et augmentant sans cesse son autorit sur
l'homme.


_2 Rapport de cette religion avec le dveloppement de la socit
humaine._

On peut croire que les premiers rudiments de cette religion de la nature
sont fort antiques; ils le sont peut-tre autant que le culte des
anctres; mais comme elle rpondait  des conceptions plus gnrales et
plus hautes, il lui fallut beaucoup plus de temps pour se fixer en une
doctrine prcise. [1] Il est bien avr qu'elle ne se produisit pas dans
le monde en un jour et qu'elle ne sortit pas toute faite du cerveau d'un
homme. On ne voit  l'origine de cette religion ni un prophte ni un corps
de prtres. Elle naquit dans les diffrentes intelligences par un effet de
leur force naturelle. Chacune se la fit  sa faon. Entre tous ces dieux,
issus d'esprits divers, il y eut des ressemblances, parce que les ides se
formaient en l'homme suivant un mode  peu prs uniforme; mais il y eut
aussi une trs-grande varit, parce que chaque esprit tait l'auteur de
ses dieux. Il rsulta de l que cette religion fut longtemps confuse et
que ses dieux furent innombrables.

Pourtant les lments que l'on pouvait diviniser n'taient pas trs-
nombreux. Le soleil qui fconde, la terre qui nourrit, le nuage tour 
tour bienfaisant ou funeste, telles taient les principales puissances
dont on pt faire des dieux. Mais de chacun de ces lments des milliers
de dieux naquirent. C'est que le mme agent physique, aperu sous des
aspects divers, reut des hommes diffrents noms. Le soleil, par exemple,
fut appel ici Hracls (le glorieux), l Phoebos (l'clatant), ailleurs
Apollon (celui qui chasse la nuit ou le mal); l'un le nomma l'tre lev
(Hyprion), l'autre le bienfaisant (Alexicacos); et,  la longue, les
groupes d'hommes qui avaient donn ces noms divers  l'astre brillant, ne
reconnurent pas qu'ils avaient le mme dieu.

En fait, chaque homme n'adorait qu'un nombre trs-restreint de divinits;
mais les dieux de l'un n'taient pas ceux de l'autre. Les noms pouvaient,
 la vrit, se ressembler; beaucoup d'hommes avaient pu donner sparment
 leur dieu le nom d'Apollon ou celui d'Hercule; ces mots appartenaient 
la langue usuelle et n'taient que des adjectifs qui dsignaient l'tre
divin par l'un ou l'autre de ses attributs les plus saillants. Mais sous
ce mme nom les diffrents groupes d'hommes ne pouvaient pas croire qu'il
n'y et qu'un dieu. On comptait des milliers de Jupiters diffrents; il y
avait une multitude de Minerves, de Dianes, de Junons qui se ressemblaient
fort peu. Chacune de ces conceptions s'tant forme par le travail libre
de chaque esprit et tant en quelque sorte sa proprit, il arriva que ces
dieux furent longtemps indpendants les uns des autres, et que chacun
d'eux eut sa lgende particulire et son culte. [2]

Comme la premire apparition de ces croyances est d'une poque o les
hommes vivaient encore dans l'tat de famille, ces dieux nouveaux eurent
d'abord, comme les dmons, les hros et les lares, le caractre de
divinits domestiques. Chaque famille s'tait fait ses dieux, et chacune
les gardait pour soi, comme des protecteurs dont elle ne voulait pas
partager les bonnes grces avec des trangers. C'est l une pense qui
apparat frquemment dans les hymnes des Vdas; et il n'y a pas de doute
qu'elle n'ait t aussi dans l'esprit des Aryas de l'Occident; car elle a
laiss des traces visibles dans leur religion. A mesure qu'une famille
avait, en personnifiant un agent physique, cr un dieu, elle l'associait
 son foyer, le comptait parmi ses pnates et ajoutait quelques mots pour
lui  sa formule de prire. C'est pour cela que l'on rencontre souvent
chez les anciens des expressions comme celles-ci: les dieux qui sigent
prs de mon foyer, le Jupiter de mon foyer, l'Apollon de mes pres. [3]
 Je te conjure, dit Tecmesse  Ajax, au nom du Jupiter qui sige prs de
ton foyer.  Mde la magicienne dit dans Euripide:  Je jure par Hcate,
ma desse matresse, que je vnre et qui habite le sanctuaire de mon
foyer.  Lorsque Virgile dcrit ce qu'il y a de plus vieux dans la
religion de Rome, il montre Hercule associ au foyer d'vandre et ador
par lui comme divinit domestique.

De l sont venus ces milliers de cultes locaux entre lesquels l'unit ne
put jamais s'tablir. De l ces luttes de dieux dont le polythisme est
plein et qui reprsentent des luttes de familles, de cantons ou de villes.
De l enfin cette foule innombrable de dieux et de desses, dont nous ne
connaissons assurment que la moindre partie: car beaucoup ont pri, sans
laisser mme le souvenir de leur nom, parce que les familles qui les
adoraient se sont teintes ou que les villes qui leur avaient vou un
culte ont t dtruites.

Il fallut beaucoup de temps avant que ces dieux sortissent du sein des
familles qui les avaient conus et qui les regardaient comme leur
patrimoine. On sait mme que beaucoup d'entre eux ne se dgagrent jamais
de cette sorte de lien domestique. La Dmter d'Eleusis resta la divinit
particulire de la famille des Eumolpides; l'Athn de l'acropole
d'Athnes appartenait  la famille des Butades. Les Potitii de Rome
avaient un Hercule et les Nautii une Minerve. [4] Il y a grande apparence
que le culte de Vnus fut longtemps renferm dans la famille des Jules et
que cette desse n'eut pas de culte public dans Rome.

Il arriva  la longue que, la divinit d'une famille ayant acquis un grand
prestige sur l'imagination des hommes et paraissant puissante en
proportion de la prosprit de cette famille, toute une cit voulut
l'adopter et lui rendre un culte public pour obtenir ses faveurs. C'est ce
qui eut lieu pour la Dmter des Eumolpides, l'Athn des Butades,
l'Hercule des Potitii. Mais quand une famille consentit  partager ainsi
son dieu, elle se rserva du moins le sacerdoce. On peut remarquer que la
dignit de prtre, pour chaque dieu, fut longtemps hrditaire et ne put
pas sortir d'une certaine famille. [5] C'est le vestige d'un temps o le
dieu lui-mme tait la proprit de cette famille, ne protgeait qu'elle
et ne voulait tre servi que par elle.

Il est donc vrai de dire que cette seconde religion fut d'abord 
l'unisson de l'tat social des hommes. Elle eut pour berceau chaque
famille et resta longtemps enferme dans cet troit horizon. Mais elle se
prtait mieux que le culte des morts aux progrs futurs de l'association
humaine. En effet les anctres, les hros, les mnes taient des dieux
qui, par leur essence mme, ne pouvaient tre adors que par un trs-petit
nombre d'hommes et qui tablissaient  perptuit d'infranchissables
lignes de dmarcation entre les familles. La religion des dieux de la
nature tait un cadre plus large. Aucune loi rigoureuse ne s'opposait  ce
que chacun de ces cultes se propaget; il n'tait pas dans la nature
intime de ces dieux de n'tre adors que par une famille et de repousser
l'tranger. Enfin les hommes devaient arriver insensiblement 
s'apercevoir que le Jupiter d'une famille tait, au fond, le mme tre ou
la mme conception que le Jupiter d'une autre; ce qu'ils ne pouvaient
jamais croire de deux Lares, de deux anctres, ou de deux foyers.

Ajoutons que cette religion nouvelle avait aussi une autre morale. Elle ne
se bornait pas  enseigner  l'homme les devoirs de famille. Jupiter tait
le dieu de l'hospitalit; c'est de sa part que venaient les trangers, les
suppliants,  les vnrables indigents , ceux qu'il fallait traiter
 comme des frres . Tous ces dieux prenaient souvent la forme humaine et
se montraient aux mortels. C'tait bien quelquefois pour assister  leurs
luttes et prendre part  leurs combats; souvent aussi c'tait pour leur
prescrire la concorde et leur apprendre  s'aider les uns les autres.

A mesure que cette seconde religion alla se dveloppant, la socit dut
grandir. Or il est assez manifeste que cette religion, faible d'abord,
prit ensuite une extension trs-grande. A l'origine, elle s'tait comme
abrite sous la protection de sa soeur ane, auprs du foyer domestique.
L le dieu nouveau avait obtenu une petite place, une troite _cella_, en
regard et  ct de l'autel vnr, afin qu'un peu du respect que les
hommes avaient pour le foyer allt vers le dieu. Peu  peu le dieu,
prenant plus d'autorit sur l'me, renona  cette sorte de tutelle; il
quitta le foyer domestique; il eut une demeure  lui et des sacrifices qui
lui furent propres. Cette demeure ([Grec: naos], de [Grec: naio], habiter)
fut d'ailleurs btie  l'image de l'ancien sanctuaire; ce fut, comme
auparavant, une _cella_ vis--vis d'un foyer; mais la _cella_ s'largit,
s'embellit, devint un temple. Le foyer resta  l'entre de la maison du
dieu, mais il parut bien petit  ct d'elle. Lui qui avait t d'abord le
principal, il ne fut plus que l'accessoire. Il cessa d'tre le dieu et
descendit au rang d'autel du dieu, d'instrument pour le sacrifice. Il fut
charg de brler la chair de la victime et de porter l'offrande avec la
prire de l'homme  la divinit majestueuse dont la statue rsidait dans
le temple.

Lorsqu'on voit ces temples s'lever et ouvrir leurs portes devant la foule
des adorateurs, on peut tre assur que l'association humaine a grandi.


NOTES

[1] Est-il ncessaire de rappeler toutes les traditions grecques et
italiennes qui faisaient de la religion de Jupiter une religion jeune et
relativement rcente? La Grce et l'Italie avaient conserv le souvenir
d'un temps o les socits humaines existaient dj et o cette religion
n'tait pas encore forme. Ovide, _Fast._, II, 289; Virgile, _Gorg._, I,
126. Eschyle, _Eumnides_, Pausanias, VIII, s. Il y a apparence que chez
les Hindous les _Pitris_ ont t antrieurs aux _Dvas_.

[2] Le mme nom cache souvent des divinits fort diffrentes: Posidon
Hippios, Posidon Phytalmios, Posidon rechthe, Posidon Aegen,
Posidon Hliconien taient des dieux divers qui n'avaient ni les mmes
attributs, ni les mmes adorateurs.

[3] [Grec: Hestiouchoi, ephestioi, patrooi. 0 emos Zeus], Euripide,
_Hcube_, 345; _Mde_, 395. Sophocle, _Ajax_, 492. Virgile, VIII, 643.
Hrodote, I, 44.

[4] Tite-Live, IX, 29. Denys, VI, 69.

[5] Hrodote, V, 64, 65; IX, 27. Pindare, _Isthm_., VII, 18. Xnophon,
_Hell._, VI, 8. Platon, _Lois_, p. 759; _Banquet_, p. 40. Cicron, _De
divin._, I, 41. Tacite, _Ann._, II, 54. Plutarque, _Thse_, 23. Strabon,
IX, 421; XIV, 634. Callimaque, _Hymne  Apoll._, 84. Pausanias, I, 37; VI,
17; X, 1. Apollodore, III, 13. Harpocration, V _Eunidai_. Boeckh, _Corp.
inscript._, 1340.




CHAPITRE III.

LA CIT SE FORME.


La tribu, comme la famille et la phratrie, tait
constitue pour tre un corps indpendant, puisqu'elle
avait un culte spcial dont l'tranger tait
exclu. Une fois forme, aucune famille nouvelle ne
pouvait plus y tre admise. Deux tribus ne pouvaient
pas davantage se fondre en une seule; leur religion
s'y opposait. Mais de mme que plusieurs phratries
s'taient unies en une tribu, plusieurs tribus purent
s'associer entre elles,  la condition que le culte de
chacune d'elles ft respect. Le jour o cette alliance
se fit, la cit exista.

Il importe peu de chercher la cause qui dtermina
plusieurs tribus voisines  s'unir. Tantt l'union fut
volontaire, tantt elle fut impose par la force suprieure
d'une tribu ou par la volont puissante d'un
homme. Ce qui est certain, c'est que le lien de la
nouvelle association fut encore un culte. Les tribus
qui se grouprent pour former une cit ne manqurent
jamais d'allumer un feu sacr et de se donner
une religion commune.

Ainsi la socit humaine, dans cette race, n'a pas
grandi  la faon d'un cercle qui s'largirait peu 
peu, gagnant de proche en proche. Ce sont, au contraire,
de petits groupes qui, constitus longtemps
 l'avance, se sont agrgs les uns aux autres. Plusieurs
familles ont form la phratrie, plusieurs phratries
la tribu, plusieurs tribus la cit. Famille,
phratrie, tribu, cit, sont d'ailleurs des socits
exactement semblables entre elles et qui sont nes
l'une de l'autre par une srie de fdrations.

Il faut mme remarquer qu' mesure que ces diffrents
groupes s'associaient ainsi entre eux, aucun
d'eux ne perdait pourtant ni son individualit, ni son
indpendance. Bien que plusieurs familles se fussent
unies en une phratrie, chacune d'elles restait constitue
comme  l'poque de son isolement; rien
n'tait chang en elle, ni son culte, ni son sacerdoce,
ni son droit de proprit, ni sa justice intrieure.
Des curies s'associaient ensuite; mais chacune
gardait son culte, ses runions, ses ftes, son
chef. De la tribu on passa  la cit; mais les tribus
ne furent pas pour cela dissoutes, et chacune d'elles
continua  former un corps,  peu prs comme si la
cit n'existait pas. En religion il subsista une multitude
de petits cultes au-dessus desquels s'tablit un
culte commun; en politique, une foule de petits
gouvernements continurent  fonctionner, et au-dessus
d'eux un gouvernement commun s'leva.

La cit tait une confdration. C'est pour cela
qu'elle fut oblige, au moins pendant plusieurs sicles,
de respecter l'indpendance religieuse et civile
des tribus, des curies et des familles, et qu'elle n'eut
pas d'abord le droit d'intervenir dans les affaires particulires
de chacun de ces petits corps. Elle n'avait
rien  voir dans l'intrieur d'une famille; elle n'tait
pas juge de ce qui s'y passait; elle laissait au pre
le droit et le devoir de juger sa femme, son fils, son
client. C'est pour cette raison que le droit priv, qui
avait t fix  l'poque de l'isolement des familles,
a pu subsister dans les cits et n'a t modifi que
fort tard.

Ce mode d'enfantement des cits anciennes est
attest par des usages qui ont dur fort longtemps.
Si nous regardons l'arme de la cit, dans les premiers
temps, nous la trouvons distribue en tribus,
en curies, en familles, [1]  de telle sorte, dit un ancien,
que le guerrier ait pour voisin dans le combat
celui avec qui, en temps de paix, il fait la libation
et le sacrifice au mme autel . Si nous regardons le
peuple assembl, dans les premiers sicles de Rome,
il vote par curies et par _gentes_. [2] Si nous regardons
le culte, nous voyons  Rome six Vestales, deux
pour chaque tribu;  Athnes, l'archonte fait le sacrifice
au nom de la cit entire, mais il est assist
pour la crmonie religieuse d'autant de ministres
qu'il y a de tribus.

Ainsi la cit n'est pas un assemblage d'individus:
c'est une confdration de plusieurs groupes qui
taient constitus avant elle et qu'elle laisse subsister.
On voit dans les orateurs attiques que chaque
Athnien fait partie  la fois de quatre socits distinctes;
il est membre d'une famille, d'une phratrie,
d'une tribu et d'une cit. Il n'entre pas en mme
temps et le mme jour dans toutes les quatre, comme
le Franais qui, du moment de sa naissance, appartient
 la fois  une famille,  une commune,  un
dpartement et  une patrie. La phratrie et la tribu
ne sont pas des divisions administratives. L'homme
entre  des poques diverses dans ces quatre socits, et il monte, en
quelque sorte, de l'une  l'autre.
L'enfant est d'abord admis dans la famille par la crmonie
religieuse qui a lieu dix jours aprs sa naissance.
Quelques annes aprs, il entre dans la phratrie
par une nouvelle crmonie que nous avons
dcrite plus haut. Enfin,  l'ge de seize ou de dix-huit
ans, il se prsente pour tre admis dans la cit.
Ce jour-l, en prsence d'un autel et devant les
chairs fumantes d'une victime, il prononce un serment
par lequel il s'engage, entre autres choses, 
respecter toujours la religion de la cit. A partir de
ce jour-l, il est initi au culte public et devient citoyen. [3]
Que l'on observe ce jeune Athnien s'levant
d'chelon en chelon, de culte en culte, et l'on
aura l'image des degrs par lesquels l'association
humaine a pass. La marche que ce jeune homme
est astreint  suivre est celle que la socit a d'abord
suivie.

Un exemple rendra cette vrit plus claire. Il nous
est rest sur les antiquits d'Athnes assez de traditions
et de souvenirs pour que nous puissions voir
avec quelque nettet comment s'est forme la cit
athnienne. A l'origine, dit Plutarque, l'Attique
tait divise par familles. [4] Quelques-unes de ces familles
de l'poque primitive, comme les Eumolpides,
les Ccropides, les Cphyrens, les Phytalides, les
Lakiades, se sont perptues jusque dans les ges
suivants. Alors la cit athnienne n'existait pas; mais
chaque famille, entoure de ses branches cadettes
et de ses clients, occupait un canton et y vivait dans
une indpendance absolue. Chacune avait sa religion
propre: les Eumolpides, fixs  Eleusis, adoraient
Dmter; les Ccropides, qui habitaient le rocher
o fut plus tard Athnes, avaient pour divinits protectrices Posidon et
Athn. Tout  ct, sur la
petite colline o fut l'Aropage, le dieu protecteur
tait Ars;  Marathon c'tait un Hercule,  Prasies
un Apollon, un autre Apollon  Phlyes, les Dioscures
 Cphale et ainsi de tous les autres cantons. [5]

Chaque famille, comme elle avait son dieu et son
autel, avait aussi son chef. Quand Pausanias visita
l'Attique, il trouva dans les petits bourgs d'antiques
traditions qui s'taient perptues avec le culte; or
ces traditions lui apprirent que chaque bourg avait
eu son roi avant le temps o Ccrops rgnait  Athnes.
N'tait-ce pas le souvenir d'une poque lointaine
o ces grandes familles patriarcales, semblables
aux clans celtiques, avaient chacune son chef
hrditaire, qui tait  la fois prtre et juge? Une
centaine de petites socits vivaient donc isoles
dans le pays, ne connaissant entre elles ni lien religieux
ni lien politique, ayant chacune son territoire,
se faisant souvent la guerre, tant enfin  tel
point spares les unes des autres que le mariage
entre elles n'tait pas toujours rput permis. [6]

Mais les besoins ou les sentiments les rapprochrent.
Insensiblement elles s'unirent en petits groupes,
par quatre, par cinq, par six. Ainsi nous trouvons
dans les traditions que les quatre bourgs de la
plaine de Marathon s'associrent pour adorer ensemble
Apollon Delphinien; les hommes du Pire,
de Phalre et de deux cantons voisins s'unirent de
leur ct, et btirent en commun un temple  Hercule. [7]
A la longue cette centaine de petits tats se
rduisit  douze confdrations. Ce changement,
par lequel la population de l'Attique passa de l'tat
de famille patriarcale  une socit un peu plus
tendue, tait attribu par les traditions aux efforts
de Ccrops; il faut seulement entendre par l qu'il
ne fut achev qu' l'poque o l'on plaait le rgne
de ce personnage, c'est--dire vers le seizime sicle
avant notre re. On voit d'ailleurs que ce Ccrops
ne rgnait que sur l'une des douze associations,
celle qui fut plus tard Athnes, les onze autres
taient pleinement indpendantes; chacune avait son
dieu protecteur, son autel, son feu sacr, son chef. [8]

Plusieurs gnrations se passrent pendant les-quelles
le groupe des Ccropides acquit insensiblement
plus d'importance. De cette priode il est rest
le souvenir d'une lutte sanglante qu'ils soutinrent
contre les Eumolpides d'leusis, et dont le rsultat
fut que ceux-ci se soumirent, avec la seule rserve
de conserver le sacerdoce hrditaire de leur divinit. [9]
On peut croire qu'il y a eu d'autres luttes et
d'autres conqutes, dont le souvenir ne s'est pas
conserv. Le rocher des Ccropides, o s'tait peu
 peu dvelopp le culte d'Athn, et qui avait fini
par adopter le nom de sa divinit principale, acquit
la suprmatie sur les onze autres tats. Alors parut
Thse, hritier des Ccropides. Toutes les traditions
s'accordent  dire qu'il runit les douze groupes
en une cit. Il russit, en effet,  faire adopter dans
toute l'Attique le culte d'Athn Polias, en sorte
que tout le pays clbra ds lors en commun le sacrifice
des Panathnes. Avant lui, chaque bourgade
avait son feu sacr et son prytane; il voulut que le
prytane d'Athnes ft le centre religieux de toute
l'Attique. [10] Ds lors l'unit athnienne fut fonde;
religieusement, chaque canton conserva son ancien
culte, mais tous adoptrent un culte commun; politiquement,
chacun conserva ses chefs, ses juges,
son droit de s'assembler, mais au-dessus de ces gouvernements locaux il y
eut le gouvernement central
de la cit. [11]

De ces souvenirs et de ces traditions si prcises
qu'Athnes conservait religieusement, il nous semble
qu'il ressort deux vrits galement manifestes;
l'une est que la cit a t une confdration de
groupes constitus avant elle; l'autre est que la socit
ne s'est dveloppe qu'autant que la religion
s'largissait. On ne saurait dire si c'est le progrs
religieux qui a amen le progrs social; ce qui est
certain, c'est qu'ils se sont produits tous les deux
en mme temps et avec un remarquable accord.

Il faut bien penser  l'excessive difficult qu'il y
avait pour les populations primitives  fonder des
socits rgulires. Le lien social n'est pas facile 
tablir entre ces tres humains qui sont si divers, si
libres, si inconstants. Pour leur donner des rgles
communes, pour instituer le commandement et faire
accepter l'obissance, pour faire cder la passion 
la raison, et la raison individuelle,  la raison publique,
il faut assurment quelque chose de plus fort
que la force matrielle, de plus respectable que l'intrt,
de plus sr qu'une thorie philosophique, de
plus immuable qu'une convention, quelque chose
qui soit galement au fond de tous les coeurs et qui
y sige avec empire.

Cette chose-l, c'est une croyance. Il n'est rien
de plus puissant sur l'me. Une croyance est l'oeuvre
de notre esprit, mais nous ne sommes pas libres de
la modifier  notre gr. Elle est notre cration, mais
nous ne le savons pas. Elle est humaine, et nous la
croyons dieu. Elle est l'effet de notre puissance et
elle est plus forte que nous. Elle est en nous; elle
ne nous quitte pas; elle nous parle  tout moment.
Si elle nous dit d'obir, nous obissons; si elle nous
trace des devoirs, nous nous soumettons. L'homme
peut bien dompter la nature, mais il est assujetti 
sa pense.

Or, une antique croyance commandait  l'homme
d'honorer l'anctre; le culte de l'anctre a group la
famille autour d'un autel. De l la premire religion,
les premires prires, la premire ide du devoir et
la premire morale; de l aussi la proprit tablie,
l'ordre de la succession fix; de l enfin tout le droit
priv et toutes les rgles de l'organisation domestique.
Puis la croyance grandit, et l'association en
mme temps. A mesure que les hommes sentent
qu'il y a pour eux des divinits communes, ils s'unissent
en groupes plus tendus. Les mmes rgles,
trouves et tablies dans la famille, s'appliquent
successivement  la phratrie,  la tribu,  la cit.

Embrassons du regard le chemin que les hommes
ont parcouru. A l'origine, la famille vit isole et
l'homme ne connat que les dieux domestiques,
[Grec: theoi patrooi], _dii gentiles_. Au-dessus de la famille se
forme la phratrie avec son dieu, [Grec: theos phratrios], _Juno
curialis_. Vient ensuite la tribu et le dieu de la tribu,
[Grec: theos phylios]. On arrive enfin  la cit, et l'on conoit
un dieu dont la providence embrasse cette cit entire,
[Grec: theos polieus], _penates publici_. Hirarchie de
croyances, hirarchie d'association. L'ide religieuse
a t, chez les anciens, le souffle inspirateur et organisateur
de la socit.

Les traditions des Hindous, des Grecs, des trusques
racontaient que les dieux avaient rvl aux
hommes les lois sociales. Sous cette forme lgendaire
il y a une vrit. Les lois sociales ont t
l'oeuvre des dieux; mais ces dieux si puissants et
si bienfaisants n'taient pas autre chose que les
croyances des hommes.

Tel a t le mode d'enfantement de l'tat chez
les anciens; cette tude tait ncessaire pour nous
rendre compte tout  l'heure de la nature et des
institutions de la cit. Mais il faut faire ici une rserve.
Si les premires cits se sont formes par la
confdration de petites socits constitues antrieurement,
ce n'est pas  dire que toutes les cits 
nous connues aient t formes de la mme manire.
L'organisation municipale une fois trouve, il n'tait
pas ncessaire que pour chaque ville nouvelle on
recomment la mme route longue et difficile. Il
put mme arriver assez souvent que l'on suivt l'ordre
inverse. Lorsqu'un chef, sortant d'une ville dj
constitue, en alla fonder une autre, il n'emmena
d'ordinaire avec lui qu'un petit nombre de ses
concitoyens, et il s'adjoignit beaucoup d'autres
hommes qui venaient de divers lieux et pouvaient
mme appartenir  des races diverses. Mais ce chef
ne manqua jamais de constituer le nouvel tat 
l'image de celui qu'il venait de quitter. En consquence,
il partagea son peuple en tribus et en phratries.
Chacune de ces petites associations eut un
autel, des sacrifices, des ftes; chacune imagina
mme un ancien hros qu'elle honora d'un culte, et
duquel elle vint  la longue  se croire issue.

Souvent encore il arriva que les hommes d'un
certain pays vivaient sans lois et sans ordre, soit
que l'organisation sociale n'et pas russi  s'tablir,
comme en Arcadie, soit qu'elle et t corrompue
et dissoute par des rvolutions trop brusques, comme
 Cyrne et  Thurii. Si un lgislateur entreprenait
de mettre la rgle parmi ces hommes, il ne manquait
jamais de commencer par les rpartir en tribus et
en phratries, comme s'il n'y avait pas d'autre type
de socit que celui-l. Dans chacun de ces cadres
il instituait un hros ponyme, il tablissait des sacrifices,
il inaugurait des traditions. C'tait toujours
par l que l'on commenait, si l'on voulait fonder
une socit rgulire. [12] Ainsi fait Platon lui-mme
lorsqu'il imagine une cit modle.


NOTES

[1] Homre, _Iliade_, II, 362. Varron, _De ling. lat._, V, 89. Ise, II,
42.

[2] Aulu-Gelle, XV, 27.

[3] Dmosthnes, _in Eubul._ Ise, VII, IX. Lycurgue, I, 76. Schol., _in
Demosth._, p. 438. Pollux, VIII, 105. Stobe, _De republ._

[4] [Grec: Katagene], Plutarque, Thse, 24; _ibid._, 13.

[5] Pausanias, I, 15; I, 31; I, 37; II, 18.

[6] Plutarque, _Thse_, 18.

[7] Id., _ibid._, 14. Pollux, VI, 105. tienne de Byzance, [Grec:
echelidai].

[8] Philochore cit par Strabon, IX. Thucydide, II, 16. Pollux, VIII, 111.

[9] Pausanias, I, 38.

[10] Thucydide, II, 15. Plutarque, _Thse_, 24. Pausanias, I, 26; VIII,
2.

[11] Plutarque et Thucydide disent que Thse dtruisit les prytanes
locaux et abolit les magistratures des bourgades. S'il essaya de le faire,
il est certain qu'il n'y russit pas; car longtemps aprs lui nous
trouvons
encore les cultes locaux, les assembles, les _rois de tribus_. Boeckh,
_Corp, inscr._, 82, 85. Dmosthnes, _in Theocrinem_. Pollux, VIII, III.
-- Nous laissons de ct la lgende d'Ion,  laquelle plusieurs historiens
modernes nous semblent avoir donn trop d'importance en la prsentant
comme
le symptme d'une invasion trangre dans l'Attique. Cette invasion n'est
indique par aucune tradition. Si l'Attique et t conquise par ces
Ioniens du Ploponse, il n'est pas probable que les Athniens eussent
conserv si religieusement leurs noms de Ccropides, d'rechthides, et
qu'ils eussent, au contraire, considr comme une injure le nom d'Ioniens
(Hrodote, I, 143). A ceux qui croient  cette invasion des Ioniens et qui
ajoutent que la noblesse des Eupatrides vient de l, on peut encore
rpondre que la plupart des grandes familles d'Athnes remontent  une
poque bien antrieure  celle o l'on place l'arrive d'Ion dans
l'Attique. Est-ce  dire que les Athniens ne soient pas des Ioniens, pour
la plupart? Ils appartiennent assurment  cette branche de la race
hellnique; Strabon nous dit que dans les temps les plus reculs l'Attique
s'appelait _Ionia_ et _Ias_. Mais on a tort de faire du fils de Xuthos, du
hros lgendaire d'Euripide, la tige de ces Ioniens; ils sont infiniment
antrieurs  Ion, et leur nom est peut-tre beaucoup plus ancien que celui
d'Hellnes. On a tort de faire descendre de cet Ion tous les Eupatrides et
de prsenter cette classe d'hommes comme une population conqurante qui
et
opprim par la force une population vaincue. Cette opinion ne s'appuie sur
aucun tmoignage ancien.

[12] Hrodote, IV, 161. Cf. Platon, _Lois_, V, 738; VI, 771.




CHAPITRE IV.

LA VILLE.


Cit et ville n'taient pas des mots synonymes chez les anciens. La cit
tait l'association religieuse et politique des familles et des tribus; la
ville tait le lieu de runion, le domicile et surtout le sanctuaire de
cette association.

Il ne faudrait pas nous faire des villes anciennes l'ide que nous donnent
celles que nous voyons s'lever de nos jours. On btit quelques maisons,
c'est un village; insensiblement le nombre des maisons s'accrot, c'est
une ville; et nous unissons, s'il y a lieu, par l'entourer d'un foss et
d'une muraille. Une ville, chez les anciens, ne se formait pas  la
longue, par le lent accroissement du nombre des hommes et des
constructions. On fondait une ville d'un seul coup, tout entire en un
jour.

Mais il fallait que la cit ft constitue d'abord, et c'tait l'oeuvre la
plus difficile et ordinairement la plus longue. Une fois que les familles,
les phratries et les tribus taient convenues de s'unir et d'avoir un mme
culte, aussitt on fondait la ville pour tre le sanctuaire de ce culte
commun. Aussi la fondation d'une ville tait-elle toujours un acte
religieux.

Nous allons prendre pour premier exemple Rome elle-mme, en dpit de la
vogue d'incrdulit qui s'attache  cette ancienne histoire. On a bien
souvent rpt que Romulus tait un chef d'aventuriers, qu'il s'tait fait
un peuple en appelant  lui des vagabonds et des voleurs, et que tous ces
hommes ramasss sans choix avaient bti au hasard quelques cabanes pour y
enfermer leur butin. Mais les crivains anciens nous prsentent les faits
d'une tout autre faon; et il nous semble que, si l'on veut connatre
l'antiquit, la premire rgle doit tre de s'appuyer sur les tmoignages
qui nous viennent d'elle. Ces crivains parlent  la vrit d'un asile,
c'est--dire d'un enclos sacr o Romulus admit tous ceux qui se
prsentrent; en quoi il suivait l'exemple que beaucoup de fondateurs de
villes lui avaient donn. Mais cet asile n'tait pas la ville; il ne fut
mme ouvert qu'aprs que la ville avait t fonde et compltement btie.
C'tait un appendice ajout  Rome; ce n'tait pas Rome. Il ne faisait
mme pas partie de la ville de Romulus; car il tait situ au pied du mont
Capitolin, tandis que la ville occupait le plateau du Palatin. Il importe
de bien distinguer le double lment de la population romaine. Dans
l'asile sont les aventuriers sans feu ni lieu; sur le Palatin sont les
hommes venus d'Albe, c'est--dire les hommes dj organiss en socit,
distribus en _gentes_ et en curies, ayant des cultes domestiques et des
lois. L'asile n'est qu'une sorte de hameau ou de faubourg o les cabanes
se btissent au hasard et sans rgles; sur le Palatin s'lve une ville
religieuse et sainte.

Sur la manire dont cette ville fut fonde, l'antiquit abonde en
renseignements; on en trouve dans Denys d'Halicarnasse qui les puisait
chez des auteurs plus anciens que lui; on en trouve dans Plutarque, dans
les _Fastes_ d'Ovide, dans Tacite, dans Caton l'Ancien qui avait compuls
les vieilles annales, et dans deux autres crivains qui doivent surtout
nous inspirer une grande confiance, le savant Varron et le savant Verrius
Flaccus que Festus nous a en partie conserv, tous les deux fort instruits
des antiquits romaines, amis de la vrit, nullement crdules, et
connaissant assez bien les rgles de la critique historique. Tous ces
crivains nous ont transmis le souvenir de la crmonie religieuse qui
avait marqu la fondation de Rome, et nous ne sommes pas en droit de
rejeter un tel nombre de tmoignages.

Il n'est pas rare de rencontrer chez les anciens des faits qui nous
tonnent; est-ce un motif pour dire que ce sont des fables, surtout si ces
faits qui s'loignent beaucoup des ides modernes, s'accordent
parfaitement avec celles des anciens? Nous avons vu dans leur vie prive
une religion qui rglait tous leurs actes; nous avons vu ensuite que cette
religion les avait constitus en socit; qu'y a-t-il d'tonnant aprs
cela que la fondation d'une ville ait t aussi un acte sacr et que
Romulus lui-mme ait d accomplir des rites qui taient observs partout?

Le premier soin du fondateur est de choisir l'emplacement de la ville
nouvelle. Mais ce choix, chose grave et dont on croit que la destine du
peuple dpend, est toujours laiss  la dcision des dieux. Si Romulus et
t Grec, il aurait consult l'oracle de Delphes; Samnite, il et suivi
l'animal sacr, le loup ou le pivert. Latin, tout voisin des trusques,
initi  la science augurale, [1] il demande aux dieux de lui rvler leur
volont par le vol des oiseaux. Les dieux lui dsignent le Palatin.

Le jour de la fondation venu, il offre d'abord un sacrifice. Ses
compagnons sont rangs autour de lui; ils allument un feu de broussailles,
et chacun saute  travers la flamme lgre. [2] L'explication de ce rite
est que, pour l'acte qui va s'accomplir, il faut que le peuple soit pur;
or les anciens croyaient se purifier de toute tache physique ou morale en
sautant  travers la flamme sacre.

Quand cette crmonie prliminaire a prpar le peuple au grand acte de la
fondation, Romulus creuse une petite fosse de forme circulaire. Il y jette
une motte de terre qu'il a apporte de la ville d'Albe. [3] Puis chacun de
ses compagnons, s'approchant  son tour, jette comme lui un peu de terre
qu'il a apport du pays d'o il vient. Ce rite est remarquable, et il nous
rvle chez ces hommes une pense qu'il importe de signaler. Avant de
venir sur le Palatin, ils habitaient Albe ou quelque autre des villes
voisines. L tait leur foyer: c'est l que leurs pres avaient vcu et
taient ensevelis. Or la religion dfendait de quitter la terre o le
foyer avait t fix et ou les anctres divins reposaient. Il avait donc
fallu, pour se dgager de toute impit, que chacun de ces hommes ust
d'une fiction, et qu'il emportt avec lui, sous le symbole d'une motte de
terre, le sol sacr o ses anctres taient ensevelis et auquel leurs
mnes taient attachs. L'homme ne pouvait se dplacer qu'en emmenant avec
lui son sol et ses aeux. Il fallait que ce rite ft accompli pour qu'il
pt dire en montrant la place nouvelle qu'il avait adopte: Ceci est
encore la terre de mes pres, _terra patrum, patria_; ici est ma patrie,
car ici sont les mnes de ma famille.

La fosse o chacun avait ainsi jet un peu de terre, s'appelait _mundus_;
or ce mot dsignait dans l'ancienne langue la rgion des mnes. [4] De
cette mme place, suivant la tradition, les mes des morts s'chappaient
trois fois par an, dsireuses de revoir un moment la lumire. Ne voyons-
nous pas encore dans cette tradition la vritable pense de ces anciens
hommes? En dposant dans la fosse une motte de terre de leur ancienne
patrie, ils avaient cru y enfermer aussi les mes de leurs anctres. Ces
mes runies l devaient recevoir un culte perptuel et veiller sur leurs
descendants. Romulus  cette mme place posa un autel et y alluma du feu.
Ce fut le foyer de la cit. [5]

Autour de ce foyer doit s'lever la ville, comme la maison s'lve autour
du foyer domestique; Romulus trace un sillon qui marque l'enceinte. Ici
encore les moindres dtails sont fixs par un rituel. Le fondateur doit se
servir d'un soc de cuivre; sa charrue est trane par un taureau blanc et
une vache blanche. Romulus, la tte voile et sous le costume sacerdotal,
tient lui-mme le manche de la charrue et la dirige en chantant des
prires. Ses compagnons marchent derrire lui en observant un silence
religieux, A mesure que le soc soulve des mottes de terre, on les rejette
soigneusement  l'intrieur de l'enceinte, pour qu'aucune parcelle de
cette terre sacre ne soit du ct de l'tranger. [6]

Cette enceinte trace par la religion est inviolable. Ni tranger ni
citoyen n'a le droit de la franchir. Sauter par-dessus ce petit sillon est
un acte d'impit; la tradition romaine disait que le frre du fondateur
avait commis ce sacrilge et l'avait pay de sa vie. [7]

Mais pour que l'on puisse entrer dans la ville et en sortir, le sillon est
interrompu en quelques endroits; [8] pour cela Romulus a soulev et port
le soc; ces intervalles s'appellent _portae_; ce sont les portes de la
ville.

Sur le sillon sacr ou un peu en arrire, s'lvent ensuite les murailles;
elles sont sacres aussi. [9] Nul ne pourra y toucher, mme pour les
rparer, sans la permission des pontifes. Des deux cts de cette
muraille, un espace de quelques pas est donn  la religion; on l'appelle
_pomoerium_; [10] il n'est permis ni d'y faire passer la charrue ni d'y
lever aucune construction.

Telle a t, suivant une foule de tmoignages anciens, la crmonie de la
fondation de Rome. Que si l'on demande comment le souvenir a pu s'en
conserver jusqu'aux crivains qui nous l'ont transmis, c'est que cette
crmonie tait rappele chaque anne  la mmoire du peuple par une fte
anniversaire qu'on appelait le jour natal de Rome. Cette fte a t
clbre dans toute l'antiquit, d'anne en anne, et le peuple romain la
clbre encore aujourd'hui  la mme date qu'autrefois, le 21 avril; tant
les hommes,  travers leurs incessantes transformations, restent fidles
aux vieux usages!

On ne peut pas raisonnablement supposer que de tels rites aient t
imagins pour la premire fois par Romulus. Il est certain, au contraire,
que beaucoup de villes avant Rome avaient t fondes de la mme manire.
Varron dit que ces rites taient communs au Latium et  l'trurie. Caton
l'Ancien qui, pour crire son livre des _Origines_, avait consult les
annales de tous les peuples italiens, nous apprend que des rites analogues
taient pratiqus par tous les fondateurs de villes. Les trusques
possdaient des livres liturgiques o tait consign le rituel complet de
ces crmonies. [11]

Les Grecs croyaient, comme les Italiens, que l'emplacement d'une ville
devait tre choisi et rvl par la divinit. Aussi quand ils voulaient en
fonder une, consultaient-ils l'oracle de Delphes. [12] Hrodote signale
comme un acte d'impit ou de folie que le Spartiate Dorie ait os btir
une ville  sans consulter l'oracle et sans pratiquer aucune des
crmonies prescrites , et le pieux historien n'est pas surpris qu'une
ville ainsi construite en dpit des rgles n'ait dur que trois ans. [13]
Thucydide, rappelant le jour o Sparte fut fonde, mentionne les chants
pieux et les sacrifices de ce jour-l. Le mme historien nous dit que les
Athniens avaient un rituel particulier et qu'ils ne fondaient jamais une
colonie sans s'y conformer. [14] On peut voir dans une comdie
d'Aristophane un tableau assez exact de la crmonie qui tait usite en
pareil cas. Lorsque le pote reprsentait la plaisante fondation de la
ville des Oiseaux, il songeait certainement aux coutumes qui taient
observes dans la fondation des villes des hommes; aussi mettait-il sur la
scne un prtre qui allumait un foyer en invoquant les dieux, un pote qui
chantait des hymnes, et un devin qui rcitait des oracles.

Pausanias parcourait la Grce vers le temps d'Adrien. Arriv en Messnie,
il se fit raconter par les prtres la fondation de la ville de Messne, et
il nous a transmis leur rcit. [15] L'vnement n'tait pas trs-ancien;
il avait eu lieu au temps d'paminondas. Trois sicles auparavant les
Messniens avaient t chasss de leur pays, et depuis ce temps-l ils
avaient vcu disperss parmi les autres Grecs, sans patrie, mais gardant
avec un soin pieux leurs coutumes et leur religion nationale. Les Thbains
voulaient les ramener dans le Ploponse, pour attacher un ennemi aux
flancs de Sparte; mais le plus difficile tait de dcider les Messniens.
paminondas, qui avait affaire  des hommes superstitieux, crut devoir
mettre en circulation un oracle prdisant  ce peuple le retour dans son
ancienne patrie. Des apparitions miraculeuses attestrent que les dieux
nationaux des Messniens, qui les avaient trahis  l'poque de la
conqute, leur taient redevenus favorables. Ce peuple timide se dcida
alors  rentrer dans le Ploponse  la suite d'une arme thbaine. Mais
il s'agissait de savoir o la ville serait btie, car d'aller roccuper
les anciennes villes du pays, il n'y fallait pas songer; elles avaient t
souilles par la conqute. Pour choisir la place o l'on s'tablirait, on
n'avait pas la ressource ordinaire de consulter l'oracle de Delphes; car
la Pythie tait alors du parti de Sparte. Par bonheur, les dieux avaient
d'autres moyens de rvler leur volont; un prtre messnien eut un songe
o l'un des dieux de sa nation lui apparut et lui dit qu'il allait se
fixer sur le mont Ithme, et qu'il invitait le peuple  l'y suivre.
L'emplacement de la ville nouvelle tant ainsi indiqu, il restait encore
 savoir les rites qui taient ncessaires pour la fondation; mais les
Messniens les avaient oublis; ils ne pouvaient pas, d'ailleurs, adopter
ceux des Thbains ni d'aucun autre peuple; et l'on ne savait comment btir
la ville. Un songe vint fort  propos  un autre Messnien: les dieux lui
ordonnaient de se transporter sur le mont Ithme, d'y chercher un if qui
se trouvait auprs d'un myrte, et de creuser la terre en cet endroit. Il
obit; il dcouvrit une urne, et dans cette urne des feuilles d'tain, sur
lesquelles se trouvait grav le rituel complet de la crmonie sacre. Les
prtres en prirent aussitt copie et l'inscrivirent dans leurs livres. On
ne manqua pas de croire que l'urne avait t dpose l par un ancien roi
des Messniens avant la conqute du pays.

Ds qu'on fut en possession du rituel, la fondation commena. Les prtres
offrirent d'abord un sacrifice; on invoqua les anciens dieux de la
Messnie, les Dioscures, le Jupiter de l'Ithme, les anciens hros, les
anctres connus et vnrs. Tous ces protecteurs du pays l'avaient
apparemment quitt, suivant les croyances des anciens, le jour o l'ennemi
s'en tait rendu matre; on les conjura d'y revenir. On pronona des
formules qui devaient avoir pour effet de les dterminer  habiter la
ville nouvelle en commun avec les citoyens. C'tait l l'important; fixer
les dieux avec eux tait ce que ces hommes avaient le plus  coeur, et
l'on peut croire que la crmonie religieuse n'avait pas d'autre but. De
mme que les compagnons de Romulus creusaient une fosse et croyaient y
dposer les mnes de leurs anctres, ainsi les contemporains d'paminondas
appelaient  eux leurs hros, leurs anctres divins, les dieux du pays.
Ils croyaient, par des formules et par des rites, les attacher au sol
qu'ils allaient eux-mmes occuper, et les enfermer dans l'enceinte qu'ils
allaient tracer. Aussi leur disaient-ils:  Venez avec nous,  tres
divins, et habitez en commun avec nous cette ville.  Une premire journe
fut employe  ces sacrifices et  ces prires. Le lendemain on traa
l'enceinte, pendant que le peuple chantait des hymnes religieux.

On est surpris d'abord quand on voit dans les auteurs anciens qu'il n'y
avait aucune ville, si antique qu'elle pt tre, qui ne prtendt savoir
le nom de son fondateur et la date de sa fondation. C'est qu'une ville ne
pouvait pas perdre le souvenir de la crmonie sainte qui avait marqu sa
naissance; car chaque anne elle en clbrait l'anniversaire par un
sacrifice. Athnes, aussi bien que Rome, ftait son jour natal.

Il arrivait souvent que des colons ou des conqurants s'tablissaient dans
une ville dj btie. Ils n'avaient pas de maisons  construire, car rien
ne s'opposait  ce qu'ils occupassent celles des vaincus. Mais ils avaient
 accomplir la crmonie de la fondation, c'est--dire  poser leur propre
foyer et  fixer dans leur nouvelle demeure leurs dieux nationaux. C'est
pour cela qu'on lit dans Thucydide et dans Hrodote que les Doriens
fondrent Lacdmone, et les Ioniens Milet, quoique les deux peuples
eussent trouv ces villes toutes bties et dj fort anciennes.

Ces usages nous disent clairement ce que c'tait qu'une ville dans la
pense des anciens. Entoure d'une enceinte sacre, et s'tendant autour
d'un autel, elle tait le domicile religieux qui recevait les dieux et les
hommes de la cit. Tite-Live disait de Rome:  Il n'y a pas une place dans
cette ville qui ne soit imprgne de religion et qui ne soit occupe par
quelque divinit... Les dieux l'habitent.  Ce que Tite-Live disait de
Rome, tout homme pouvait le dire de sa propre ville; car, si elle avait
t fonde suivant les rites, elle avait reu dans son enceinte des dieux
protecteurs qui s'taient comme implants dans son sol et ne devaient plus
le quitter. Toute ville tait un sanctuaire; toute ville pouvait tre
appele sainte. [16]

Comme les dieux taient pour toujours attachs  la ville, le peuple ne
devait pas non plus quitter l'endroit o ses dieux taient fixs. Il y
avait  cet gard un engagement rciproque, une sorte de contrat entre les
dieux et les hommes. Les tribuns de la plbe disaient un jour que Rome,
dvaste par les Gaulois, n'tait plus qu'un monceau de ruines, qu' cinq
lieues de l il existait une ville toute btie, grande et belle, bien
situe et vide d'habitants depuis que les Romains en avaient fait la
conqute; qu'il fallait donc laisser l Rome dtruite et se transporter 
Veii. Mais le pieux Camille leur rpondit:  Notre ville a t fonde
religieusement; les dieux mmes en ont marqu la place et s'y sont tablis
avec nos pres. Toute ruine qu'elle est, elle est encore la demeure de
nos dieux nationaux.  Les Romains restrent  Rome.

Quelque chose de sacr et de divin s'attachait naturellement  ces villes
que les dieux avaient leves [17] et qu'ils continuaient  remplir de
leur prsence. On sait que les traditions romaines promettaient  Rome
l'ternit. Chaque ville avait des traditions semblables. On btissait
toutes les villes pour tre ternelles.


NOTES

[1] Cicron, _De divin._, I, 17. Plutarque, _Camille_, 32. Pline, XIV, 2;
XVIII, 12.

[2] Denys, I, 88.

[3] Plutarque, _Romulus_, 11. Dion Cassius, _Fragm._, 12. Ovide, _Fast._,
IV, 821. Festus, v _Quadrata_.

[4] Festus, V _Mundus_. Servius, _ad Aen._, III, 134. Plutarque,
_Romulus_, 11.

[5] Ovide, _ibid._ Le foyer fut dplac plus tard. Lorsque les trois
villes du Palatin, du Capitolin et du Quirinal s'unirent en une seule, le
foyer commun ou temple de Vesta fut plac sur un terrain neutre entre les
trois collines.

[6] Plutarque, _Romulus_, 11. Ovide, _ibid._ Varron, _De ling. lat._, V,
143. Festus, v _Primigenius_; v _Urvat._ Virgile, V, 755.

[7] Voy. Plutarque, _Quest. rom._, 27.

[8] Caton, dans Servius, V, 755.

[9] Cicron, _De nat. deor._, III, 40. _Digeste_, 8, 8. Gaius, II, 8.

[10] Varron, V, 143. Tite-Live, I, 44. Aulu-Gelle, XIII, 14.

[11] Caton dans Servius, V, 755. Varron, _L. L._, V, 143. Festus, V
_Rituales._

[12] Diodore, XII, 12; Pausanias, VII, 2; Athne, VIII, 62.

[13] Hrodote, V, 42.

[14] Thucydide, V, 16; III, 24.

[15] Pausanias, IV, 27.

[16] [Grec: Hilios hirae, hierai Athenai] (Aristophane, _Chev._, 1319),
[Grec: Lakedaimoni diae] (Thognis, v. 837); [Grec: hieran polin], dit
Thognis en parlant de Mgare.

[17] _Neptunia Troja_, [Grec: Theodmaetoi Athenai] Voy. Thognis, 755
(Welcker).




CHAPITRE V.

LE CULTE DU FONDATEUR; LA LGENDE D'NE.


Le fondateur tait l'homme qui accomplissait l'acte religieux sans lequel
une ville ne pouvait pas tre. C'tait lui qui posait le foyer o devait
brler ternellement le feu sacr; c'tait lui qui par ses prires et ses
rites appelait les dieux et les fixait pour toujours dans la ville
nouvelle.

On conoit le respect qui devait s'attacher  cet homme sacr. De son
vivant, les hommes voyaient en lui l'auteur du culte et le pre de la
cit; mort, il devenait un anctre commun pour toutes les gnrations qui
se succdaient; il tait pour la cit ce que le premier anctre tait pour
la famille, un Lare familier. Son souvenir se perptuait comme le feu du
foyer qu'il avait allum. On lui vouait un culte, on le croyait dieu et la
ville l'adorait comme sa Providence. Des sacrifices et des ftes taient
renouvels chaque anne sur son tombeau. [1]

Tout le monde sait que Romulus tait ador, qu'il avait un temple et des
prtres. Les snateurs purent bien l'gorger, mais non pas le priver du
culte auquel il avait droit comme fondateur. Chaque ville adorait de mme
celui qui l'avait fonde. Ccrops et Thse que l'on regardait comme ayant
t successivement fondateurs d'Athnes, y avaient des temples. Abdre
faisait des sacrifices  son fondateur Timsios, Thra  Thras, Tndos 
Tns, Dlos  Anios, Cyrne  Battos, Milet  Nle, Amphipolis  Hagnon.
Au temps de Pisistrate, un Miltiade alla fonder une colonie dans la
Chersonse de Thrace; cette colonie lui institua un culte aprs sa mort,
 suivant l'usage ordinaire . Hiron de Syracuse, ayant fond la ville
d'Aetna, y jouit dans la suite  du culte des fondateurs . [2]

Il n'y avait rien qui ft plus  coeur  une ville que le souvenir de sa
fondation. Quand Pausanias visita la Grce, au second sicle de notre re,
chaque ville put lui dire le nom de son fondateur avec sa gnalogie et
les principaux faits de son existence. Ce nom et ces faits ne pouvaient
pas sortir de la mmoire, car ils faisaient partie de la religion, et ils
taient rappels chaque, anne dans les crmonies sacres.

On a conserv le souvenir d'un grand nombre de pomes grecs qui avaient
pour sujet la fondation d'une ville. Philochore avait chant celle de
Salamine, Ion celle de Chio, Criton celle de Syracuse, Zopyre celle de
Milet; Apollonius, Hermogne, Hellanicus, Diocls avaient compos sur le
mme sujet des pomes ou des histoires. Peut-tre n'y avait-il pas une
seule ville qui ne possdt son pome ou au moins son hymne sur l'acte
sacr qui lui avait donn naissance.

Parmi tous ces anciens pomes, qui avaient pour objet la fondation sainte
d'une ville, il en est un qui n'a pas pri, parce que si son sujet le
rendait cher  une cit, ses beauts l'ont rendu prcieux pour tous les
peuples et tous les sicles. On sait qu'ne avait fond Lavinium, d'o
taient issus les Albains et les Romains, et qu'il tait par consquent
regard comme le premier fondateur de Rome. Il s'tait tabli sur lui un
ensemble de traditions et de souvenirs que l'on trouve dj consigns dans
les vers du vieux Naevius et dans les histoires de Caton l'Ancien. Virgile
s'empara de ce sujet, et crivit le pome national de la cit romaine.

C'est l'arrive d'ne, ou plutt c'est le transport des dieux de Troie en
Italie qui est le sujet de l'_Enide_. Le pote chante cet homme qui
traversa les mers pour aller fonder une ville et porter ses dieux dans le
Latium,

              dum conderet urbem
  Inferretque Deos Latio.

Il ne faut pas juger l'_Enide_ avec nos ides modernes. On se plaint
souvent de ne pas trouver dans ne l'audace, l'lan, la passion. On se
fatigue de cette pithte de pieux qui revient sans cesse. On s'tonne de
voir ce guerrier consulter ses Pnates avec un soin si scrupuleux,
invoquer  tout propos quelque divinit, lever les bras au ciel quand il
s'agit de combattre, se laisser ballotter par les oracles  travers toutes
les mers, et verser des larmes  la vue d'un danger. On ne manque gure
non plus de lui reprocher sa froideur pour Didon et l'on est tent de dire
avec la malheureuse reine:

                  Nullis ille movetur
  Fletibus, aut voces ullas tractabilis audit.

C'est qu'il ne s'agit pas ici d'un guerrier ou d'un hros de roman. Le
pote veut nous montrer un prtre. ne est le chef du culte, l'homme
sacr, le divin fondateur, dont la mission est de sauver les Pnates de la
cit,

  Sum pius Aeneas raptos qui ex hoste Pnates
  Classe veho mecum.

Sa qualit dominante doit tre la pit, et l'pithte que le pote lui
applique le plus souvent est aussi celle qui lui convient le mieux. Sa
vertu doit tre une froide et haute impersonnalit, qui fasse de lui, non
un homme, mais un instrument des dieux. Pourquoi chercher en lui des
passions? il n'a pas le droit d'en avoir, ou il doit les refouler au fond
de son coeur,

  Multa gemens multoque animum labefactus amore,
  Jussa tamen Divum insequitur.

Dj dans Homre ne tait un personnage sacr, un grand prtre, que le
peuple  vnrait  l'gal d'un dieu , et que Jupiter prfrait  Hector.
Dans Virgile il est le gardien et le sauveur des dieux troyens. Pendant la
nuit qui a consomm la ruine de la ville, Hector lui est apparu en songe.
 Troie, lui a-t-il dit, te confie ses dieux; cherche-leur une nouvelle
ville.  Et en mme temps il lui a remis les choses saintes, les
statuettes protectrices et le feu du foyer qui ne doit pas s'teindre. Ce
songe n'est pas un ornement plac l par la fantaisie du pote. Il est, au
contraire, le fondement sur lequel repose le pome tout entier; car c'est
par lui qu'ne est devenu le dpositaire des dieux de la cit et que sa
mission sainte lui a t rvle.

La ville de Troie a pri, mais non pas la cit troyenne; grce  ne, le
foyer n'est pas teint, et les dieux ont encore un culte. La cit et les
dieux fuient avec ne; ils parcourent les mers et cherchent une contre
o il leur soit donn de s'arrter,

              Considere Teucros
  Errantesque Deos agitataque numina Trojae.

ne cherche une demeure fixe, si petite qu'elle soit, pour ses dieux
paternels,

  Dis sedem exiguam patriis.

Mais le choix de cette demeure,  laquelle la destine de la cit sera
lie pour toujours, ne dpend pas des hommes; il appartient aux dieux.
ne consulte les devins et interroge les oracles. Il ne marque pas lui-
mme sa route et son but; il se laisse diriger par la divinit:

  Italiam non sponte sequor.

Il voudrait s'arrter en Thrace, en Crte, en Sicile,  Carthage avec
Didon; _fata obstant_. Entre lui et son dsir du repos, entre lui et son
amour, vient toujours se placer l'arrt des dieux, la parole rvle,
_fata_.

Il ne faut pas s'y tromper: le vrai hros du pome n'est pas ne; ce sont
les dieux de Troie, ces mmes dieux qui doivent tre un jour ceux de Rome.
Le sujet de l'_Enide_, c'est la lutte des dieux romains contre une
divinit hostile. Des obstacles de toute nature pensent les arrter,

  Tantae mons erat romanam condere gentem!

Peu s'en faut que la tempte ne les engloutisse ou que l'amour d'une femme
ne les enchane. Mais ils triomphent de tout et arrivent au but marqu,

  Fata viam inveniunt.

Voil ce qui devait singulirement veiller l'intrt des Romains. Dans ce
pome ils se voyaient, eux, leur fondateur, leur ville, leurs
institutions, leurs croyances, leur empire. Car sans ces dieux la cit
romaine n'existerait pas. [3]


NOTES

[1] Pindare, _Pyth._, V, 129; _Olymp._, VII, 145. Cicron, _De nat.
deor._, III, 19. Catulle, VII, 6.

[2] Hrodote, I, 168; VI, 38. Pindare, _Pyth._, IV. Thucydide, V, 11.
Strabon, XIV, 1. Plutarque, _Quest. gr._, 20. Pausanias, I, 34; III, 1.
Diodore, XI, 78.

[3] Nous n'avons pas  examiner ici si la lgende d'ne rpond  un fait
rel; il nous suffit d'y voir une croyance. Elle nous montre ce que les
anciens se figuraient par un fondateur de ville, quelle ide ils se
faisaient du _penatiger_, et pour nous c'est l l'important. Ajoutons que
plusieurs villes, en Thrace, en Crte, en pire,  Cythre,  Zacynthe, en
Sicile, en Italie, croyaient avoir t fondes par ne et lui rendaient
un culte.




CHAPITRE VI.

LES DIEUX DE LA CIT.


Il ne faut pas perdre de vue que, chez les anciens, ce qui faisait le lien
de toute socit, c'tait un culte. De mme qu'un autel domestique tenait
groups autour de lui les membres d'une famille, de mme la cit tait la
runion de ceux qui avaient les mmes dieux protecteurs et qui
accomplissaient l'acte religieux au mme autel.

Cet autel de la cit tait renferm dans l'enceinte d'un btiment que les
Grecs appelaient prytane et que les Romains appelaient temple de Vesta.
[1]

Il n'y avait rien de plus sacr dans une ville que cet autel, sur lequel
le feu sacr tait toujours entretenu. Il est vrai que cette grande
vnration s'affaiblit de bonne heure en Grce, parce que l'imagination
grecque se laissa entraner du ct des plus beaux temples, des plus
riches lgendes et des plus belles statues. Mais elle ne s'affaiblit
jamais  Rome. Les Romains ne cessrent pas d'tre convaincus que le
destin de la cit tait attach  ce foyer qui reprsentait leurs dieux.
Le respect qu'on portait aux Vestales prouve l'importance de leur
sacerdoce. Si un consul en rencontrait une sur son passage, il faisait
abaisser ses faisceaux devant elle. En revanche, si l'une d'elles laissait
le feu s'teindre ou souillait le culte en manquant  son devoir de
chastet, la ville qui se croyait alors menace de perdre ses dieux, se
vengeait sur la Vestale en l'enterrant toute vive.

Un jour, le temple de Vesta faillit tre brl dans un incendie des
maisons environnantes. Rome fut en alarmes, car elle sentit tout son
avenir en pril. Le danger pass, le Snat prescrivit au consul de
rechercher les auteurs de l'incendie, et le consul porta aussitt ses
accusations contre quelques habitants de Capoue qui se trouvaient alors 
Rome. Ce n'tait pas qu'il et aucune preuve contre eux, mais il faisait
ce raisonnement:  Un incendie a menac notre foyer; cet incendie qui
devait briser notre grandeur et arrter nos destines, n'a pu tre allum
que par la main de nos plus cruels ennemis. Or nous n'en avons pas de plus
acharns que les habitants de Capoue, cette ville qui est prsentement
l'allie d'Annibal et qui aspire  tre  notre place la capitale de
l'Italie. Ce sont donc ces hommes-l qui ont voulu dtruire notre temple
de Vesta, notre foyer ternel, ce gage et ce garant de notre grandeur
future.  [2] Ainsi un consul, sous l'empire de ses ides religieuses,
croyait que les ennemis de Rome n'avaient pas pu trouver de moyen plus sr
de la vaincre que de dtruire son foyer. Nous voyons l les croyances des
anciens; le foyer public tait le sanctuaire de la cit; c'tait ce qui
l'avait fait natre et ce qui la conservait.

De mme que le culte du foyer domestique tait secret et que la famille
seule avait droit d'y prendre part, de mme le culte du foyer public tait
cach aux trangers. Nul, s'il n'tait citoyen, ne pouvait assister au
sacrifice. Le seul regard de l'tranger souillait l'acte religieux. [3]

Chaque cit avait des dieux qui n'appartenaient qu' elle. Ces dieux
taient ordinairement de mme nature que ceux de la religion primitive des
familles. On les appelait Lares, Pnates, Gnies, Dmons, Hros; [4] sous
tous ces noms, c'taient des mes humaines divinises par la mort. Car
nous avons vu que, dans la race indo-europenne, l'homme avait eu d'abord
le culte de la force invisible et immortelle qu'il sentait en lui. Ces
Gnies ou ces Hros taient la plupart du temps les anctres du peuple.
[5] Les corps taient enterrs soit dans la ville mme, soit sur son
territoire, et comme, d'aprs les croyances que nous avons montres plus
haut, l'me ne quittait pas le corps, il en rsultait que ces morts divins
taient attachs au sol o leurs ossements taient enterrs. Du fond de
leurs tombeaux ils veillaient sur la cit; ils protgeaient le pays, et
ils en taient en quelque sorte les chefs et les matres. Cette expression
de chefs du pays, applique aux morts, se trouve dans un oracle adress
par la Pythie  Solon:  Honore d'un culte les chefs du pays, les morts
qui habitent sous terre.  [6] Ces opinions venaient de la trs-grande
puissance que les antiques gnrations avaient attribue  l'me humaine
aprs la mort. Tout homme qui avait rendu un grand service  la cit,
depuis celui qui l'avait fonde jusqu' celui qui lui avait donn une
victoire ou avait amlior ses lois, devenait un dieu pour cette cit. Il
n'tait mme pas ncessaire d'avoir t un grand homme ou un bienfaiteur;
il suffisait d'avoir frapp vivement l'imagination de ses contemporains et
de s'tre rendu l'objet d'une tradition populaire, pour devenir un hros,
c'est--dire, un mort puissant dont la protection ft  dsirer et la
colre  craindre. Les Thbains continurent pendant dix sicles  offrir
des sacrifices  tocle et  Polynice. Les habitants d'Acanthe rendaient
un culte  un Perse qui tait mort chez eux pendant l'expdition de
Xerxs. Hippolyte tait vnr comme dieu  Trzne. Pyrrhus, fils
d'Achille, tait un dieu  Delphes, uniquement parce qu'il y tait mort et
y tait enterr. Crotone rendait un culte  un hros par le seul motif
qu'il avait t de son vivant le plus bel homme de la ville. [7] Athnes
adorait comme un de ses protecteurs Eurysthe, qui tait pourtant un
Argien; mais Euripide nous explique la naissance de ce culte, quand il
fait paratre sur la scne Eurysthe, prs de mourir et lui fait dire aux
Athniens:  Ensevelissez-moi dans l'Attique; je vous serai propice, et
dans le sein de la terre je serai pour votre pays un hte protecteur. 
[8] Toute la tragdie d'_dipe  Colone_ repose sur ces croyances: Athnes
et Thbes se disputent le corps d'un homme qui va mourir et qui va devenir
un dieu.

C'tait un grand bonheur pour une cit de possder des morts quelque peu
marquants. [9] Mantine parlait avec orgueil des ossements d'Arcas, Thbes
de ceux de Gryon, Messne de ceux d'Aristomne. [10] Pour se procurer ces
reliques prcieuses on usait quelquefois de ruse. Hrodote raconte par
quelle supercherie les Spartiates drobrent les ossements d'Oreste. [11]
Il est vrai que ces ossements, auxquels tait attache l'me du hros,
donnrent immdiatement une victoire aux Spartiates. Ds qu'Athnes eut
acquis de la puissance, le premier usage qu'elle en fit, fut de s'emparer
des ossements de Thse qui avait t enterr dans l'le de Scyros, et de
leur lever un temple dans la ville, pour augmenter le nombre de ses dieux
protecteurs.

Outre ces hros et ces gnies, les hommes avaient des dieux d'une autre
espce, comme Jupiter, Junon, Minerve, vers lesquels le spectacle de la
nature avait port leur pense. Mais nous avons vu que ces crations de
l'intelligence humaine avaient eu longtemps le caractre de divinits
domestiques ou locales. On ne conut pas d'abord ces dieux comme veillant
sur le genre humain tout entier; on crut que chacun d'eux appartenait en
propre  une famille ou  une cit.

Ainsi il tait d'usage que chaque cit, sans compter ses hros, et encore
un Jupiter, une Minerve ou quelque autre divinit qu'elle avait associe 
ses premiers pnates et  son foyer. Il y avait ainsi en Grce et en
Italie une foule de divinits _poliades_. Chaque ville avait ses dieux qui
l'habitaient. [12]

Les noms de beaucoup de ces divinits sont oublis; c'est par hasard qu'on
a conserv le souvenir du dieu Satraps, qui appartenait  la ville
d'lis, de la desse Dindymne  Thbes, de Soteira  Aegium, de
Britomartis en Crte, de Hyblaea  Hybla. Les noms de Zeus, Athn, Hra,
Jupiter, Minerve, Neptune, nous sont plus connus, et nous savons qu'ils
taient souvent appliqus  ces divinits poliades. Mais de ce que deux
villes donnaient  leur dieu le mme nom, gardons-nous de conclure
qu'elles adoraient le mme dieu. Il y avait une Athn  Athnes et il y
en avait une  Sparte; c'taient deux desses. Un grand nombre de cits
avaient un Jupiter pour divinit poliade. C'taient autant de Jupiters
qu'il y avait de villes. Dans la lgende de la guerre de Troie on voit une
Pallas qui combat pour les Grecs, et il y a chez les Troyens une autre
Pallas qui reoit un culte et qui protge ses adorateurs. [13] Dira-t-on
que c'tait la mme divinit qui figurait dans les deux armes? Non
certes; car les anciens n'attribuaient pas  leurs dieux le don
d'ubiquit. Les villes d'Argos et de Samos avaient chacune une Hra
poliade; ce n'tait pas la mme desse, car elle tait reprsente dans
les deux villes avec des attributs bien diffrents. II y avait  Rome une
Junon;  cinq lieues de l, la ville de Veii en avait une autre; c'tait
si peu la mme divinit, que nous voyons le dictateur Camille, assigeant
Veii, s'adresser  la Junon de l'ennemi pour la conjurer d'abandonner la
ville trusque et de passer dans son camp. Matre de la ville, il prend la
statue, bien persuad qu'il prend en mme temps une desse, et il la
transporte dvotement  Rome. Rome eut ds lors deux Junons protectrices.
Mme histoire, quelques annes aprs, pour un Jupiter, qu'un autre
dictateur apporta de Prneste, alors que Rome en avait dj trois ou
quatre chez elle. [14]

La ville qui possdait en propre une divinit, ne voulait pas qu'elle
protget les trangers, et ne permettait pas qu'elle ft adore par eux.
La plupart du temps un temple n'tait accessible qu'aux citoyens. Les
Argiens seuls avaient le droit d'entrer dans le temple de la Hra d'Argos.
Pour pntrer dans celui de l'Athn d'Athnes, il fallait tre Athnien.
[15] Les Romains, qui adoraient chez eux deux Junons, ne pouvaient pas
entrer dans le temple d'une troisime Junon qu'il y avait dans la petite
ville de Lanuvium. [16]

Il faut bien reconnatre que les anciens ne se sont jamais reprsent Dieu
comme un tre unique qui exerce son action sur l'univers. Chacun de leurs
innombrables dieux avait son petit domaine;  l'un une famille,  l'autre
une tribu,  celui-ci une cit: c'tait l le monde qui suffisait  la
providence de chacun d'eux. Quant au Dieu du genre humain, quelques
philosophes ont pu le deviner, les mystres d'Eleusis ont pu le faire
entrevoir aux plus intelligents de leurs initis, mais le vulgaire n'y a
jamais cru. Pendant longtemps l'homme n'a compris l'tre divin que comme
une force qui le protgeait personnellement, et chaque homme ou chaque
groupe d'hommes a voulu avoir son dieu. Aujourd'hui encore, chez les
descendants de ces Grecs, on voit des paysans grossiers prier les saints
avec ferveur; mais on doute s'ils ont l'ide de Dieu; chacun d'eux veut
avoir parmi ces saints un protecteur particulier, une providence spciale.
A Naples, chaque quartier a sa madone; le lazzarone s'agenouille devant
celle de sa rue, et il insulte celle de la rue d' ct; il n'est pas rare
de voir deux facchini se quereller et se battre  coups de couteau pour
les mrites de leurs deux madones. Ce sont l des exceptions aujourd'hui,
et on ne les rencontre que chez de certains peuples et dans de certaines
classes. C'tait la rgle chez les anciens.

Chaque cit avait son corps de prtres qui ne dpendait d'aucune autorit
trangre. Entre les prtres de deux cits il n'y avait nul lien, nulle
communication, nul change d'enseignement ni de rites. Si l'on passait
d'une ville  une autre, on trouvait d'autres dieux, d'autres dogmes,
d'autres crmonies. Les anciens avaient des livres liturgiques; mais ceux
d'une ville ne ressemblaient pas  ceux d'une autre. Chaque cit avait son
recueil de prires et de pratiques, qu'elle tenait fort secret; elle et
cru compromettre sa religion et sa destine si elle l'et laiss voir aux
trangers. Ainsi, la religion tait toute locale, toute civile,  prendre
ce mot dans le sens ancien, c'est--dire spciale  chaque cit. [17]

En gnral, l'homme ne connaissait que les dieux de sa ville, n'honorait
et ne respectait qu'eux. Chacun pouvait dire ce que, dans une tragdie
d'Eschyle, un tranger dit aux Argiennes:  Je ne crains pas les dieux de
votre pays, et je ne leur dois rien.  [18]

Chaque ville attendait son salut de ses dieux. On les invoquait dans le
danger, on les remerciait d'une victoire. Souvent aussi on s'en prenait 
eux d'une dfaite; on leur reprochait d'avoir mal rempli leur office de
dfenseurs de la ville, on allait quelquefois jusqu' renverser leurs
autels et jeter des pierres contre leurs temples. [19]

Ordinairement ces dieux se donnaient beaucoup de peine pour la ville dont
ils recevaient un culte, et cela tait bien naturel; ces dieux taient
avides d'offrandes, et ils ne recevaient de victimes que de leur ville.
S'ils voulaient la continuation des sacrifices et des hcatombes, il
fallait bien qu'ils veillassent au salut de la cit. [20] Voyez dans
Virgile comme Junon  fait effort et travaille  pour que sa Carthage
obtienne un jour l'empire du monde. Chacun de ces dieux, comme la Junon de
Virgile, avait  coeur la grandeur de sa cit. Ces dieux avaient mmes
intrts que les hommes leurs concitoyens. En temps de guerre ils
marchaient au combat au milieu d'eux. On voit dans Euripide un personnage
qui dit,  l'approche d'une bataille:  Les dieux qui combattent avec nous
valent bien ceux qui sont du ct de nos ennemis.  [21] Jamais les
gintes n'entraient en campagne sans emporter avec eux les statues de
leurs hros nationaux, les acides. Les Spartiates emmenaient dans toutes
leurs expditions les Tyndarides. [22] Dans la mle, les dieux et les
citoyens se soutenaient rciproquement, et quand on tait vainqueur, c'est
que tous avaient fait leur devoir.

Si une ville tait vaincue, on croyait que ses dieux taient vaincus avec
elle. [23] Si une ville tait prise, ses dieux eux-mmes taient captifs.

Il est vrai que sur ce dernier point les opinions taient incertaines et
variaient. Beaucoup taient persuads qu'une ville ne pouvait jamais tre
prise tant que ses dieux y rsidaient. Lorsque ne voit les Grecs matres
de Troie, il s'crie que les dieux de la ville sont partis, dsertant
leurs temples et leurs autels. Dans Eschyle, le choeur des Thbaines
exprime la mme croyance lorsque,  l'approche de l'ennemi, il conjure les
dieux de ne pas quitter la ville. [24]

En vertu de cette opinion il fallait, pour prendre une ville, en faire
sortir les dieux. Les Romains employaient pour cela une certaine formule
qu'ils avaient dans leurs rituels, et que Macrobe nous a conserve:  Toi,
 trs-grand, qui as sous ta protection cette cit, je te prie, je
t'adore, je te demande en grce d'abandonner cette ville et ce peuple, de
quitter ces temples, ces lieux sacrs, et t'tant loign d'eux, de venir
 Rome chez moi et les miens. Que notre ville, nos temples, nos lieux
sacrs te soient plus agrables et plus chers; prends-nous sous ta garde.
Si tu fais ainsi, je fonderai un temple en ton honneur.  [25] Or les
anciens taient convaincus qu'il y avait des formules tellement efficaces
et puissantes, que si on les prononait exactement et sans y changer un
seul mot, le dieu ne pouvait pas rsister  la demande des hommes. Le
dieu, ainsi appel, passait donc  l'ennemi, et la ville tait prise.

On trouve en Grce les mmes opinions et des usages analogues. Encore au
temps de Thucydide, lorsqu'on assigeait une ville, on ne manquait pas
d'adresser une invocation  ses dieux pour qu'ils permissent qu'elle ft
prise. [26] Souvent, au lieu d'employer une formule pour attirer le dieu,
les Grecs prfraient enlever adroitement sa statue. Tout le monde connat
la lgende d'Ulysse drobant la Pallas des Troyens. A une autre poque,
les gintes, voulant faire la guerre  pidaure, commencrent par enlever
deux statues protectrices de cette ville, et les transportrent chez eux.
[27]

Hrodote raconte que les Athniens voulaient faire la guerre aux gintes;
mais l'entreprise tait hasardeuse, car gine avait un hros protecteur
d'une grande puissance et d'une singulire fidlit; c'tait acus. Les
Athniens, aprs avoir mrement rflchi, remirent  trente annes
l'excution de leur dessein; en mme temps ils levrent dans leur pays
une chapelle  ce mme acus, et lui vourent un culte. Ils taient
persuads que si ce culte tait continu sans interruption durant trente
ans, le dieu n'appartiendrait plus aux gintes, mais aux Athniens. Il
leur semblait, en effet, qu'un dieu ne pouvait pas accepter pendant si
longtemps de grasses victimes, sans devenir l'oblig de ceux qui les lui
offraient. acus serait donc  la fin forc d'abandonner les intrts des
gintes, et de donner la victoire aux Athniens. [28]

Il y a dans Plutarque cette autre histoire. Solon voulait qu'Athnes ft
matresse de la petite le de Salamine, qui appartenait alors aux
Mgariens. Il consulta l'oracle. L'oracle lui rpondit:  Si tu veux
conqurir l'le, il faut d'abord que tu gagnes la faveur des hros qui la
protgent et qui l'habitent.  Solon obit; au nom d'Athnes il offrit des
sacrifices aux deux principaux hros salaminiens. Ces hros ne rsistrent
pas aux dons qu'on leur faisait; ils passrent du ct d'Athnes, et
l'le, prive de protecteurs, fut conquise. [29]

En temps de guerre, si les assigeants cherchaient  s'emparer des
divinits de la ville, les assigs, de leur ct, les retenaient de leur
mieux. Quelquefois on attachait le dieu avec des chanes pour l'empcher
de dserter. D'autres fois on le cachait  tous les regards pour que
l'ennemi ne pt pas le trouver, Ou bien encore on opposait  la formule
par laquelle l'ennemi essayait de dbaucher le dieu, une autre formule qui
avait la vertu de le retenir. Les Romains avaient imagin un moyen qui
leur semblait plus sr: ils tenaient secret le nom du principal et du plus
puissant de leurs dieux protecteurs; [30] ils pensaient que, les ennemis
ne pouvant jamais appeler ce dieu par son nom, il ne passerait jamais de
leur ct et que leur ville ne serait jamais prise.

On voit par l quelle singulire ide les anciens se faisaient des dieux.
Ils furent trs-longtemps sans concevoir la Divinit comme une puissance
suprme. Chaque famille eut sa religion domestique, chaque cit sa
religion nationale. Une ville tait comme une petite glise complte, qui
avait ses dieux, ses dogmes et son culte. Ces croyances nous semblent bien
grossires; mais elles ont t celles du peuple le plus spirituel de ces
temps-l, et elles ont exerc sur ce peuple et sur le peuple romain une si
forte action que la plus grande partie de leurs lois, de leurs
institutions et de leur histoire est venue de l.


NOTES

[1] Le prytane contenait le foyer commun de la cit: Denys
d'Halicarnasse, II, 23. Pollux, I, 7. Scholiaste de Pindare, _Nm._, XI.
Scholiaste de Thucydide, II, 15. Il y avait un prytane dans toute ville
grecque: Hrodote, III, 57; V, 67; VII, 197. Polybe, XXIX, 5. Appien, _G.
de Mithr._, 23; _G. puniq._, 84. Diodore, XX, 101. Cicron, _De signis_,
53. Denys, II, 65. Pausanias, I, 42; V, 25; VIII, 9. Athne, I, 58; X,
24. Boeckh, _Corp. inscr._, 1193. -- A Rome, le temple de Vesta n'tait
pas autre chose qu'un foyer: Cicron, _De legib._, II, 8; II, 12. Ovide,
_Fast._, VI, 297. Florus, I, 2. Tite-Live, XXVIII, 31.

[2] Tite-Live, XXVI, 27.

[3] Virgile, III, 408. Pausanias, V, 15. Appien, _G. civ._, I, 54.

[4] Ovide, _Fast_., II, 616.

[5] Plutarque, _Aristide_, 11.

[6] Plutarque, _Solon_, 9.

[7] Pausanias, IX, 18. Hrodote, VII, 117. Diodore, IV, 62. Pausanias, X,
23. Pindare, _Nm._, 65 et suiv. Hrodote, V, 47.

[8] Euripide, _Hracl._, 1032.

[9] Pausanias, I, 43. Polybe, VIII, 30. Plaute, _Trin_., II, 2, 14.

[10] Pausanias, IV, 32; VIII, 9.

[11] Hrodote, I, 68.

[12] Hrodote, V, 82. Sophocle, _Phil_., 134. Thucydide, II, 71. Euripide,
_lectre_, 674. Pausanias, I, 24; IV, 8; VIII, 47. Aristophane, _Oiseaux_,
828; _Chev._, 577. Virgile, IX., 246. Pollux, IX, 40. Apollodore, III, 14.

[13] Homre, _Iliade_, VI, 88.

[14] Tite-Live, V, 21, 22; VI, 29.

[15] Hrodote, VI, 81; V, 72.

[16] Ils n'acquirent ce droit que par la conqute. Tite-Live, VIII, 14.

[17] Il n'existait de cultes communs  plusieurs cits que dans le cas de
confdrations; nous en parlerons ailleurs.

[18] Eschyle, _Suppl._, 858.

[19] Sutone, _Calig._, 5; Snque, _De vita beata_, 36.

[20] Cette pense se voit souvent chez les anciens. Thognis, 759.

[21] Euripide, _Hracl._, 347.

[22] Hrodote, V, 65; V, 80.

[23] Virgile, _En._, I, 68.

[24] Eschyle, _Sept chefs_, 202.

[25] Macrobe, III, 9.

[26] Thucydide, II, 74.

[27] Hrodote, V, 83.

[28] Hrodote, V, 89.

[29] Plutarque, _Solon_, 9.

[30] Macrobe, III.




CHAPITRE VII.

LA RELIGION DE LA CIT.


_1 Les repas publics._

On a vu plus haut que la principale crmonie du culte domestique tait un
repas qu'on appelait sacrifice. Manger une nourriture prpare sur un
autel, telle fut, suivant toute apparence, la premire forme que l'homme
ait donne  l'acte religieux. Le besoin de se mettre en communion avec la
divinit fut satisfait par ce repas auquel on la conviait, et dont on lui
donnait sa part.

La principale crmonie du culte de la cit tait aussi un repas de cette
nature; il devait tre accompli en commun, par tous les citoyens, en
l'honneur des divinits protectrices. L'usage de ces repas publics tait
universel en Grce; on croyait que le salut de la cit dpendait de leur
accomplissement. [1]

L'Odysse nous donne la description d'un de ces repas sacrs; neuf longues
tables sont dresses pour le peuple de Pylos;  chacune d'elles cinq cents
citoyens sont assis, et chaque groupe a immol neuf taureaux en l'honneur
des dieux. Ce repas, que l'on appelle le repas des dieux, commence et
finit par des libations et des prires. [2] L'antique usage des repas en
commun est signal aussi par les plus vieilles traditions athniennes; on
racontait qu'Oreste, meurtrier de sa mre, tait arriv  Athnes au
moment mme o la cit, runie autour de son roi, accomplissait l'acte
sacr. [3]

Les repas publics de Sparte sont fort connus; mais on s'en fait
ordinairement une ide qui n'est pas conforme  la vrit. On se figure
les Spartiates vivant et mangeant toujours en commun, comme si la vie
prive n'et pas t connue chez eux. Nous savons, au contraire, par des
textes anciens que les Spartiates prenaient souvent leurs repas dans leur
maison, au milieu de leur famille. [4] Les repas publics avaient lieu deux
fois par mois, sans compter les jours de fte. C'taient des actes
religieux de mme nature que ceux qui taient pratiqus  Athnes,  Argos
et dans toute la Grce. [5]

Outre ces immenses banquets, o tous les citoyens taient runis et qui ne
pouvaient gure avoir lieu qu'aux ftes solennelles, la religion
prescrivait qu'il y et chaque jour un repas sacr. A cet effet, quelques
hommes choisis par la cit devaient manger ensemble, en son nom, dans
l'enceinte du prytane, en prsence du foyer et des dieux protecteurs. Les
Grecs taient convaincus que, si ce repas venait  tre omis un seul jour,
l'tat tait menac de perdre la faveur de ses dieux.

A Athnes, le sort dsignait les hommes qui devaient prendre part au repas
commun, et la loi punissait svrement ceux qui refusaient de s'acquitter
de ce devoir. Les citoyens qui s'asseyaient  la table sacre, taient
revtus momentanment d'un caractre sacerdotal; on les appelait
_parasites_; ce mot, qui devint plus tard un terme de mpris, commena par
tre un titre sacr. [6] Au temps de Dmosthnes, les parasites avaient
disparu; mais les prytanes taient encore astreints  manger ensemble au
Prytane. Dans toutes les villes il y avait des salles affectes, aux
repas communs. [7]

A voir comment les choses se passaient dans ces repas, on reconnat bien
une crmonie religieuse. Chaque convive avait une couronne sur la tte;
c'tait en effet un antique usage de se couronner de feuilles ou de fleurs
chaque fois qu'on accomplissait un acte solennel de la religion.  Plus on
est par de fleurs, disait-on, et plus on est sr de plaire aux dieux;
mais si tu sacrifies sans avoir une couronne, ils se dtournent de toi. 
[8]   Une couronne, disait-on encore, est la messagre d'heureux augure
que la prire envoie devant elle vers les dieux.  [9] Les convives, pour
la mme raison, taient vtus de robes blanches; le blanc tait la couleur
sacre chez les anciens, celle qui plaisait aux dieux. [10]

Le repas commenait invariablement par une prire et des libations; on
chantait des hymnes. La nature des mets et l'espce de vin qu'on devait
servir taient rgles par le rituel d chaque cit. S'carter en quoi que
ce ft de l'usage suivi par les anctres, prsenter un plat nouveau ou
altrer le rhythme des hymnes sacrs, tait une impit grave dont la cit
entire et t responsable envers ses dieux. La religion allait jusqu'
fixer la nature des vases qui devaient tre employs, soit pour la cuisson
des aliments, soit pour le service de la table. Dans telle ville, il
fallait que le pain ft plac dans des corbeilles de cuivre; dans telle
autre, on ne devait employer que des vases de terre. La forme mme des
pains tait immuablement fixe. [11] Ces rgles de la vieille religion ne
cessrent jamais d'tre observes, et les repas sacrs gardrent toujours
leur simplicit primitive. Croyances, moeurs, tat social, tout changea;
ces repas demeurrent immuables. Car les Grecs furent toujours trs-
scrupuleux observateurs de leur religion nationale.

Il est juste d'ajouter que, lorsque les convives avaient satisfait  la
religion en mangeant les aliments prescrits, ils pouvaient immdiatement
aprs commencer un autre repas plus succulent et mieux en rapport avec
leur got. C'tait assez l'usage  Sparte. [12]

La coutume des repas sacrs tait en vigueur en Italie autant qu'en Grce.
Aristote dit qu'elle existait anciennement chez les peuples qu'on appelait
Oenotriens, Osques, Ausones. [13] Virgile en a consign le souvenir, par
deux fois, dans son nide; le vieux Latinus reoit les envoys d'ne,
non pas dans sa demeure, mais dans un temple  consacr par la religion
des anctres; l ont lieu les festins sacrs aprs l'immolation des
victimes; l tous les chefs de famille s'asseyent ensemble  de longues
tables . Plus loin, quand ne arrive chez vandre, il le trouve
clbrant un sacrifice; le roi est au milieu de son peuple; tous sont
couronns de fleurs; tous, assis  la mme table, chantent un hymne  la
louange du dieu de la cit.

Cet usage se perptua  Rome. Il y eut toujours une salle o les
reprsentants des curies mangrent en commun. Le snat,  certains jours,
faisait un repas sacr au Capitole. [14] Aux ftes solennelles, des tables
taient dresses dans les rues, et le peuple entier y prenait place. A
l'origine, les pontifes prsidaient  ces repas; plus tard on dlgua ce
soin  des prtres spciaux que l'on appela _epulones_.

Ces vieilles coutumes nous donnent une ide du lien troit qui unissait
les membres d'une cit. L'association humaine tait une religion; son
symbole tait un repas fait en commun. Il faut se figurer une de ces
petites socits primitives rassemble tout entire, du moins les chefs de
famille,  une mme table, chacun vtu de blanc et portant sur la tte une
couronne; tous font ensemble la libation, rcitent une mme prire,
chantent les mmes hymnes, mangent la mme nourriture prpare sur le mme
autel; au milieu d'eux les aeux sont prsents, et les dieux protecteurs
partagent le repas. Ce qui fait le lien social, ce n'est ni l'intrt, ni
une convention, ni l'habitude; c'est cette communion sainte pieusement
accomplie en prsence des dieux de la cit.


_2 Les ftes et le calendrier._

De tout temps et dans toutes les socits, l'homme a voulu honorer ses
dieux par des ftes; il a tabli qu'il y aurait des jours pendant lesquels
le sentiment religieux rgnerait seul dans son me, sans tre distrait par
les penses et les labeurs terrestres. Dans le nombre de journes qu'il a
 vivre, il a fait la part des dieux.

Chaque ville avait t fonde avec des rites qui, dans la pense des
anciens, avaient eu pour effet de fixer dans son enceinte les dieux
nationaux. Il fallait que la vertu de ces rites ft rajeunie chaque anne
par une nouvelle crmonie religieuse; on appelait cette fte le jour
natal; tous les citoyens devaient la clbrer.

Tout ce qui tait sacr donnait lieu  une fte. Il y avait la fte de
l'enceinte de la ville, _amburbalia_, celle des limites du territoire,
_ambarvalia_. Ces jours-l, les citoyens formaient une grande procession,
vtus de robes blanches et couronnes de feuillage; ils faisaient le tour
de la ville ou du territoire en chantant des prires; en tte marchaient
les prtres, conduisant des victimes, qu'on immolait  la fin de la
crmonie. [15]

Venait ensuite la fte du fondateur. Puis chacun des hros de la cit,
chacune de ces mes que les hommes invoquaient comme protectrices,
rclamait un culte; Romulus avait le sien, et, Servius Tullius, et bien
d'autres, jusqu' la nourrice de Romulus et  la mre d'vandre. Athnes
avait, de mme, la fte de Ccrops, celle d'rechthe, celle de Thse; et
elle clbrait chacun des hros du pays, le tuteur de Thse, et
Eurysthe, et Androge, et une foule d'autres.

Il y avait encore les ftes des champs, celle du labour, celle des
semailles, celle de la floraison, celle des vendanges. En Grce comme en
Italie, chaque acte de la vie de l'agriculteur tait accompagn de
sacrifices, et on excutait les travaux en rcitant des hymnes sacrs. A
Rome, les prtres fixaient, chaque anne, le jour o devaient commencer
les vendanges, et le jour o l'on pouvait boire du vin nouveau. Tout tait
rgl par la religion. C'tait la religion qui ordonnait de tailler la
vigne; car elle disait aux hommes: Il y aura impit  offrir aux dieux
une libation avec le vin d'une vigne non taille. [16]

Toute cit avait une fte pour chacune des divinits qu'elle avait
adoptes comme protectrices, et elle en comptait souvent beaucoup. A
mesure que le culte d'une divinit nouvelle s'introduisait dans la cit,
il fallait trouver dans l'anne un jour  lui consacrer. Ce qui
caractrisait ces ftes religieuses, c'tait l'interdiction du travail,
l'obligation d'tre joyeux, le chant et les jeux en public. La religion
athnienne ajoutait: Gardez-vous dans ces jours-l de vous faire tort les
uns aux autres. [17]

Le calendrier n'tait pas autre chose que la succession des ftes
religieuses. Aussi tait-il tabli par les prtres. A Rome on fut
longtemps sans le mettre en crit; le premier jour du mois, le pontife,
aprs avoir offert un sacrifice, convoquait le peuple, et disait quelles
ftes il y aurait dans le courant du mois. Cette convocation s'appelait
_calatio_, d'o vient le nom de calendes qu'on donnait  ce jour-l.

Le calendrier n'tait rgl ni sur le cours de la lune, ni sur le cours
apparent du soleil; il n'tait rgl que par les lois de la religion, lois
mystrieuses que les prtres connaissaient seuls. Quelquefois la religion
prescrivait de raccourcir l'anne, et quelquefois de l'allonger. On peut
se faire une ide des calendriers primitifs, si l'on songe que chez les
Albains le mois de mai avait douze jours, et que mars en avait trente-six.
[18]

On conoit que le calendrier d'une ville ne devait ressembler en rien 
celui d'une autre, puisque la religion n'tait pas la mme entre elles, et
que les ftes comme les dieux diffraient. L'anne n'avait pas la mme
dure d'une ville  l'autre. Les mois ne portaient pas le mme nom;
Athnes les nommait tout autrement que Thbes, et Rome tout autrement que
Lavinium. Cela vient de ce que le nom de chaque mois tait tir
ordinairement de la principale fte qu'il contenait; or, les ftes
n'taient pas les mmes. Les cits ne s'accordaient pas pour faire
commencer l'anne  la mme poque, ni pour compter la srie de leurs
annes  partir d'une mme date. En Grce, la fte d'Olympie devint  la
longue une date commune, mais qui n'empcha pas chaque cit d'avoir son
anne particulire. En Italie, chaque ville comptait les annes  partir
du jour de sa fondation.


_3 Le cens._

Parmi les crmonies les plus importantes de la religion de la cit, il y
en avait une qu'on appelait la purification. Elle avait lieu tous les ans
 Athnes; [19] on ne l'accomplissait  Rome que tous les quatre ans. Les
rites qui y taient observs et le nom mme qu'elle portait, indiquent que
cette crmonie devait avoir pour vertu d'effacer les fautes commises par
les citoyens contre le culte. En effet, cette religion si complique tait
une source de terreurs pour les anciens; comme la foi et la puret des
intentions taient peu de chose, et que toute la religion consistait dans
la pratique minutieuse d'innombrables prescriptions, on devait toujours
craindre d'avoir commis quelque ngligence, quelque omission ou quelque
erreur, et l'on n'tait jamais sr de n'tre pas sous le coup de la colre
ou de la rancune de quelque dieu. Il fallait donc, pour rassurer le coeur
de l'homme, un sacrifice expiatoire. Le magistrat qui tait charg de
l'accomplir (c'tait  Rome le censeur; avant le censeur c'tait le
consul; avant le consul, le roi), commenait par s'assurer,  l'aide des
auspices, que les dieux agreraient la crmonie. Puis il convoquait le
peuple par l'intermdiaire d'un hraut, qui se servait  cet effet d'une
formule sacramentelle. Tous les citoyens, au jour dit, se runissaient
hors des murs; l, tous tant en silence, le magistrat faisait trois fois
le tour de l'assemble, poussant devant lui trois victimes, un mouton, un
porc, un taureau (_suovetaurile_); la runion de ces trois animaux
constituait, chez les Grecs comme chez les Romains, un sacrifice
expiatoire. Des prtres et des victimaires suivaient la procession; quand
le troisime tour tait achev, le magistrat prononait une formule de
prire, et il immolait les victimes. [20] A partir de ce moment toute
souillure tait efface, toute ngligence dans le culte rpare, et la
cit tait en paix avec ses dieux.

Pour un acte de cette nature et d'une telle importance, deux choses
taient ncessaires: l'une tait qu'aucun tranger ne se glisst parmi les
citoyens, ce qui et troubl et funest la crmonie; l'autre tait que
tous les citoyens y fussent prsents, sans quoi la cit aurait pu garder
quelque souillure. Il fallait donc que cette crmonie religieuse ft
prcde d'un dnombrement des citoyens. A Rome et  Athnes on les
comptait avec un soin trs-scrupuleux; il est probable que leur nombre
tait prononc par le magistrat dans la formule de prire, comme il tait
ensuite inscrit dans le compte rendu que le censeur rdigeait de la
crmonie.

La perte du droit de cit tait la punition de l'homme qui ne s'tait pas
fait inscrire. Cette svrit s'explique. L'homme qui n'avait pas pris
part  l'acte religieux, qui n'avait pas t purifi, pour qui la prire
n'avait pas t dite ni la victime immole, ne pouvait plus tre un membre
de la cit. Vis--vis des dieux, qui avaient t prsents  la crmonie,
il n'tait plus citoyen. [21]

On peut juger de l'importance de cette crmonie par le pouvoir exorbitant
du magistrat qui y prsidait. Le censeur, avant de commencer le sacrifice,
rangeait le peuple suivant un certain ordre, ici les snateurs, l les
chevaliers, ailleurs les tribus. Matre absolu ce jour-l, il fixait la
place de chaque homme dans les diffrentes catgories. Puis, tout le monde
tant rang suivant ses prescriptions, il accomplissait l'acte sacr. Or,
il rsultait de l qu' partir de ce jour jusqu' la lustration suivante,
chaque homme conservait dans la cit le rang que le censeur lui avait
assign dans la crmonie. Il tait snateur s'il avait compt ce jour-l
parmi les snateurs; chevalier, s'il avait figur parmi les chevaliers.
Simple citoyen, il faisait partie de la tribu dans les rangs de laquelle
il avait t ce jour-l; et mme, si le magistrat avait refus de
l'admettre dans la crmonie, il n'tait plus citoyen. Ainsi, la place que
chacun avait occupe dans l'acte religieux et o les dieux l'avaient vu,
tait celle qu'il gardait dans la cit pendant quatre ans. L'immense
pouvoir des censeurs est venu de l.

A cette crmonie les citoyens seuls assistaient; mais leurs femmes, leurs
enfants, leurs esclaves, leurs biens, meubles et immeubles, taient, en
quelque faon, purifis en la personne du chef de famille. C'est pour cela
qu'avant le sacrifice chacun devait donner au censeur l'numration des
personnes et des choses qui dpendaient de lui.

La lustration tait accomplie au temps d'Auguste avec la mme exactitude
et les mmes rites que dans les temps les plus anciens. Les pontifes la
regardaient encore comme un acte religieux; les hommes d'tat y voyaient
au moins une excellente mesure d'administration.


_4 La religion dans l'assemble, au Snat, au tribunal,  l'arme; le
triomphe._

Il n'y avait pas un seul acte de la vie publique dans lequel on ne ft
intervenir les dieux. Comme on tait sous l'empire de cette ide qu'ils
taient tour  tour d'excellents protecteurs ou de cruels ennemis, l'homme
n'osait jamais agir sans tre sr qu'ils lui fussent favorables.

Le peuple ne se runissait en assemble qu'aux jours o la religion le lui
permettait. On se souvenait que la cit avait prouv un dsastre un
certain jour; c'tait, sans nul doute, que ce jour-l les dieux avaient
t ou absents ou irrits; sans doute encore ils devaient l'tre chaque
anne  pareille poque pour des raisons inconnues aux mortels. Donc ce
jour tait  tout jamais nfaste: on ne s'assemblait pas, on ne jugeait
pas, la vie publique tait suspendue.

A Rome, avant d'entrer en sance, il fallait que les augures assurassent
que les dieux taient propices. L'assemble commenait par une prire que
l'augure prononait et que le consul rptait aprs lui. Il en tait de
mme chez les Athniens: l'assemble commenait toujours par un acte
religieux. Des prtres offraient un sacrifice; puis on traait un grand
cercle en rpandant  terre de l'eau lustrale, et c'tait dans ce cercle
sacr que les citoyens se runissaient. [22] Avant qu'aucun orateur prt
la parole, une prire tait prononce devant le peuple silencieux. On
consultait aussi les auspices, et s'il se manifestait dans le ciel quelque
signe d'un caractre funeste, l'assemble se sparait aussitt. [23]

La tribune tait un lieu sacr, et l'orateur n'y montait qu'avec une
couronne sur la tte. [24]

Le lieu de runion du snat de Rome tait toujours un temple. Si une
sance avait t tenue ailleurs que dans un lieu sacr, les dcisions
prises eussent t entaches de nullit; car les dieux n'y eussent pas t
prsents. Avant toute dlibration, le prsident offrait un sacrifice et
prononait une prire. Il y avait dans la salle un autel o chaque
snateur, en entrant, rpandait une libation en invoquant les dieux. [25]

Le snat d'Athnes n'tait gure diffrent. La salle renfermait aussi un
autel, un foyer. On accomplissait un acte religieux au dbut de chaque
sance. Tout snateur en entrant s'approchait de l'autel et prononait une
prire. Tant que durait la sance, chaque snateur portait une couronne
sur la tte comme dans les crmonies religieuses. [26]

On ne rendait la justice dans la cit,  Rome comme  Athnes, qu'aux
jours que la religion indiquait comme favorables. A Athnes, la sance du
tribunal avait lieu prs d'un autel et commenait par un sacrifice. [27]
Au temps d'Homre, les juges s'assemblaient  dans un cercle sacr .

Festus dit que dans les rituels des trusques se trouvait l'indication de
la manire dont on devait fonder une ville, consacrer un temple,
distribuer les curies et les tribus en assemble, ranger une arme en
bataille. Toutes ces choses taient marques dans les rituels, parce que
toutes ces choses touchaient  la religion.

Dans la guerre la religion tait pour le moins aussi puissante que dans la
paix. Il y avait dans les villes italiennes [28] des collges de prtres
appels fciaux qui prsidaient, comme les hrauts chez les Grecs, 
toutes les crmonies sacres auxquelles donnaient lieu les relations
internationales. Un fcial, la tte voile, une couronne sur la tte,
dclarait la guerre en prononant une formule sacramentelle. En mme
temps, le consul en costume sacerdotal faisait un sacrifice et ouvrait
solennellement le temple de la divinit la plus ancienne et la plus
vnre de l'Italie. Avant de partir pour une expdition, l'arme tant
rassemble, le gnral prononait des prires et offrait un sacrifice. Il
en tait exactement de mme  Athnes et  Sparte. [29]

L'arme en campagne prsentait l'image de la cit; sa religion la suivait.
Les Grecs emportaient avec eux les statues de leurs divinits. Toute arme
grecque ou romaine portait avec elle un foyer sur lequel on entretenait
nuit et jour le feu sacr. [30] Une arme romaine tait accompagne
d'augures et de pullaires; toute arme grecque avait un devin.

Regardons une arme romaine au moment o elle se dispose au combat. Le
consul fait amener une victime et la frappe de la hache; elle tombe: ses
entrailles doivent indiquer la volont des dieux. Un aruspice les examine,
et si les signes sont favorables, le consul donne le signal de la
bataille. Les dispositions les plus habiles, les circonstances les plus
heureuses ne servent de rien si les dieux ne permettent pas le combat. Le
fond de l'art militaire chez les Romains tait de n'tre jamais oblig de
combattre malgr soi, quand les dieux taient contraires. C'est pour cela
qu'ils faisaient de leur camp, chaque jour, une sorte de citadelle.

Regardons maintenant une arme grecque, et prenons pour exemple la
bataille de Plate. Les Spartiates sont rangs en ligne, chacun  son
poste de combat; ils ont tous une couronne sur la tte, et les joueurs de
flte font entendre les hymnes religieux. Le roi, un peu en arrire des
rangs, gorge les victimes. Mais les entrailles ne donnent pas les signes
favorables, et il faut recommencer le sacrifice. Deux, trois, quatre
victimes sont successivement immoles. Pendant ce temps, la cavalerie
perse approche, lance ses flches, tue un assez grand nombre de
Spartiates. Les Spartiates restent immobiles, le bouclier pos  leurs
pieds, sans mme se mettre en dfense contre les coups de l'ennemi. Ils
attendent le signal des dieux. Enfin les victimes prsentent les signes
favorables; alors les Spartiates relvent leurs boucliers, mettent l'pe
 la main, combattent et sont vainqueurs.

Aprs chaque victoire on offrait un sacrifice; c'est l l'origine du
triomphe qui est si connu chez les Romains et qui n'tait pas moins usit
chez les Grecs. Cette coutume tait la consquence de l'opinion qui
attribuait la victoire aux dieux de la cit. Avant la bataille, l'arme
leur avait adress une prire analogue  celle qu'on lit dans Eschyle:  A
vous, dieux qui habitez et possdez notre territoire, si nos armes sont
heureuses et si notre ville est sauve, je vous promets d'arroser vos
autels du sang des brebis, de vous immoler des taureaux, et d'taler dans
vos temples saints les trophes conquis par la lance.  [31] En vertu de
cette promesse, le vainqueur devait un sacrifice. L'arme rentrait dans la
ville pour l'accomplir; elle se rendait au temple en formant une longue
procession et en chantant un hymne sacr, [Grec: thriambos]. [32]

A Rome la crmonie tait  peu prs la mme. L'arme se rendait en
procession au principal temple de la ville; les prtres marchaient en tte
du cortge, conduisant des victimes. Arriv au temple, le gnral immolait
les victimes aux dieux. Chemin faisant, les soldats portaient tous une
couronne, comme il convenait dans une crmonie sacre, et ils chantaient
un hymne comme en Grce. Il vint,  la vrit, un temps o les soldats ne
se firent pas scrupule de remplacer l'hymne, qu'ils ne comprenaient plus,
par des chansons de caserne ou des railleries contre leur gnral. Mais
ils conservrent du moins l'usage de rpter de temps en temps le refrain,
_Io triumphe_. [33] C'tait mme ce refrain qui donnait  la crmonie son
nom.

Ainsi en temps de paix et en temps de guerre la religion intervenait dans
tous les actes. Elle tait partout prsente, elle enveloppait l'homme.
L'me, le corps, la vie prive, la vie publique, les repas, les ftes, les
assembles, les tribunaux, les combats, tout tait sous l'empire de cette
religion de la cit. Elle rglait toutes les actions de l'homme, disposait
de tous les instants de sa vie, fixait toutes ses habitudes. Elle
gouvernait l'tre humain avec une autorit si absolue qu'il ne restait
rien qui ft en dehors d'elle.

Ce serait avoir une ide bien fausse de la nature humaine que de croire
que cette religion des anciens tait une imposture et pour ainsi dire une
comdie. Montesquieu prtend que les Romains ne se sont donn un culte que
pour brider le peuple. Jamais religion n'a eu une telle origine, et toute
religion qui en est venue  ne se soutenir que par cette raison d'utilit
publique, ne s'est pas soutenue longtemps. Montesquieu dit encore que les
Romains assujettissaient la religion  l'tat; c'est le contraire qui est
vrai; il est impossible de lire quelques pages de Tite-Live sans en tre
convaincu. Ni les Romains ni les Grecs n'ont connu ces tristes conflits
qui ont t si communs dans d'autres socits entre l'glise et l'tat.
Mais cela tient uniquement  ce qu' Rome, comme  Sparte et  Athnes,
l'tat tait asservi  la religion; ou plutt, l'tat et la religion
taient si compltement confondus ensemble qu'il tait impossible non
seulement d'avoir l'ide d'un conflit entre eux, mais mme de les
distinguer l'un de l'autre.


NOTES

[1] [Grec: Sotaeria ton poleon sundeipna]. Athne, V, 2.

[2] Homre, _Odysse_, III.

[3] Athne, X, 49.

[4] Athne, IV, 17; IV, 21. Hrodote, VI, 57. Plutarque, _Clomne_, 43.

[5] Cet usage est attest, pour Athnes, par Xnophon, _Gouv. d'Ath._, 2;
le Scholiaste d'Aristophane, _Nues_, 393; pour la Crte et la Thessalie,
par des auteurs que cite Athne, IV, 22; pour Argos, par une inscription,
Boeckh, 1122; pour d'autres villes, par Pindare, _Nm._, XI; Thognis,
269; Pausanias, V, 15; Athne, IV, 32; IV, 61; X, 24 et 25; X, 49; XI,
66.

[6] Plutarque, _Solon_, 24. Athne, VI, 26.

[7] Dmosthnes, _Pro corona_, 53. Aristote, _Politique_, VII, 1, 19.
Pollux, VIII, 155.

[8] Fragment de Sapho, dans Athne, XV, 16.

[9] Athne, XV, 19.

[10] Platon, _Lois_, XII, 956. Cicron, _De legib._, II, 18. Virgile, V,
70, 774; VII, 135; VIII, 274. De mme chez les Hindous, dans les actes
religieux, il fallait porter une couronne et tre vtu de blanc.

[11] Athne, I, 58; IV, 32; XI, 66.

[12] Athne, IV, 19; IV, 20.

[13] Aristote, _Politique_, IV, 9, 3.

[14] Denys, II, 23. Aulu-Gelle, XII, 8. Tite-Live, XL, 59.

[15] Tibulle, II, 1. Festus, v _Amburbiales_.

[16] Varron, VI, 16. Virgile, _Gorg._, I, 340-350. Pline, XVIII. Festus,
v _Vinalia_. Plutarque, _Quest. rom._, 40; _Numa_, 14.

[17] Loi de Solon, cite par Dmosthnes, _in Timocrat_.

[18] Censorinus, 22. Macrobe, I, 14; I, 15. Varron, V, 28; VI, 27.

[19] Diogne Larce, _Vie de Socrate_, 23. Harpocration, [Grec:
Pharmachos]. De mme on purifiait chaque anne le foyer domestique:
Eschyle, _Choph._, 966.

[20] Varron, _L. L._, VI, 86. Valre-Maxime, V; l, 10. Tite-Live, I, 44;
III, 22; VI, 27. Properce, IV, l, 20. Servius, _ad Eclog._, X, 55; _ad
Aen._, VIII, 231. Tite-Live attribue cette institution au roi Servius; on
peut croire qu'elle est plus vieille que Rome, et qu'elle existait dans
toutes les villes aussi bien qu' Rome. Ce qui l'a fait attribuer 
Servius, c'est prcisment qu'il l'a modifie, comme nous le verrons plus
tard.

[21] Les citoyens absents de Rome devaient y revenir pour la lustration;
aucun motif ne pouvait les en dispenser. Vellius, II, 15.

[22] Aristophane, _Acharn._, 44. Eschine, _in Timarch._, 1, 21; _in
Ctesiph._, 176, et Scholiaste. Dinarque, _in Aristog._, 14.

[23] Aristophane, _Acharn._, 171.

[24] Aristophane, _Thesmoph._, 381, et Scholiaste: [Grec: stephanon hethos
haen tois legousi stephanousthai proton.]

[25] Varron cit par Aulu-Gelle, XIV, 7. Cicron, _ad Famil._, X, 12.
Sutone, _Aug._, 35. Dion Cassius, LIV, p. 621. Servius, VII, 153.

[26] Andocide, _De myst._, 44; _De red._, 15. Antiphon, _Pro chor._, 45.
Lycurgue, _in Leocr._, 122. Dmosthnes, _in Midiam_, 114. Diodore, XIV,
4.

[27] Aristophane, _Gupes_, 860-865. Homre, _Iliade_, XVIII, 504.

[28] Denys, II, 73. Servius, X, 14.

[29] Denys, IX, 57. Virgile, VII, 601. Xnophon, _Hellen._, VI, 5.

[30] Hrodote, VIII, 6. Plutarque, _Agsilas_, 6; _Publicola_, 17.
Xnophon, _Gouv. de Lacd._, 14. Denys, IX, 6. Stobe, 42. Julius
Obsequens, 12, 116.

[31] Eschyle, _Sept chefs_, 252-260. Euripide, _Phnic._, 573.

[32] Diodore, IV, 5. Photius: [Grec: thriambos, epideixis nixes, pompe].

[33] Varron, _L. L._, VI, 64. Pline, _H. N._, VII, 56. Macrobe, I, 19.




CHAPITRE VIII.

LES RITUELS ET LES ANNALES.


Le caractre et la vertu de la religion des anciens n'tait pas d'lever
l'intelligence humaine  la conception de l'absolu, d'ouvrir  l'avide
esprit une route clatante au bout de laquelle il pt entrevoir Dieu.
Cette religion tait un ensemble mal li de petites croyances, de petites
pratiques, de rites minutieux. Il n'en fallait pas chercher le sens; il
n'y avait pas  rflchir,  se rendre compte. Le mot religion ne
signifiait pas ce qu'il signifie pour nous; sous ce mot nous entendons un
corps de dogmes, une doctrine sur Dieu, un symbole de foi sur les mystres
qui sont en nous et autour de nous; ce mme mot, chez les anciens,
signifiait rites, crmonies, actes de culte extrieur. La doctrine tait
peu de chose; c'taient les pratiques qui taient l'important; c'taient
elles qui taient obligatoires et qui _liaient_ l'homme (_ligare,
religio_). La religion tait un lien matriel, une chane qui tenait
l'homme esclave. L'homme se l'tait faite, et il tait gouvern par elle.
Il en avait peur et n'osait ni raisonner, ni discuter, ni regarder en
face. Des dieux, des hros, des morts rclamaient de lui un culte
matriel, et il leur payait sa dette, pour se faire d'eux des amis, et
plus encore pour ne pas s'en faire des ennemis.

Leur amiti, l'homme y comptait peu. C'taient des dieux envieux,
irritables, sans attachement ni bienveillance, volontiers en guerre avec
l'homme. Ni les dieux n'aimaient l'homme, ni l'homme n'aimait ses dieux.
Il croyait  leur existence, mais il aurait voulu qu'ils n'existassent
pas. Mme ses dieux domestiques ou nationaux, il les redoutait, il
craignait incessamment d'tre trahi par eux. Encourir la haine de ces
tres invisibles tait sa grande inquitude. Il tait occup toute sa vie
 les apaiser, _paces deorum quaerere_, dit le pote. Mais le moyen de les
contenter? Le moyen surtout d'tre sr qu'on les contentait et qu'on les
avait pour soi? On crut le trouver dans l'emploi de certaines formules.
Telle prire, compose de tels mots, avait t suivie du succs qu'on
avait demand, c'tait sans doute qu'elle avait t entendue du dieu,
qu'elle avait eu de l'action sur lui, qu'elle avait t puissante, plus
puissante que lui, puisqu'il n'avait pas pu lui rsister. On conserva donc
les termes mystrieux et sacrs de cette prire. Aprs le pre, le fils
les rpta. Ds qu'on sut crire, on les mit en crit. Chaque famille, du
moins chaque famille religieuse, eut un livre o taient contenues les
formules dont les anctres s'taient servis et auxquelles les dieux
avaient cd. [1] C'tait une arme que l'homme employait contre
l'inconstance de ses dieux. Mais il n'y fallait changer ni un mot ni une
syllabe, ni surtout le rhythme suivant lequel elle devait tre chante.
Car alors la prire et perdu sa force, et les dieux fussent rests
libres.

Mais la formule n'tait pas assez: il y avait encore des actes extrieurs
dont le dtail tait minutieux et immuable. Les moindres gestes du
sacrificateur et les moindres parties de son costume taient rgls. En
s'adressant  un dieu, il fallait avoir la tte voile;  un autre, la
tte dcouverte; pour un troisime, le pan de la toge devait tre relev
sur l'paule. Dans certains actes, il fallait avoir les pieds nus. Il y
avait des prires qui n'avaient d'efficacit que si l'homme, aprs les
avoir prononces, pirouettait sur lui-mme de gauche  droite. La nature
de la victime, la couleur de son poil, la manire de l'gorger, la forme
mme du couteau, l'espce de bois qu'on devait employer pour faire rtir
les chairs, tout cela tait fix pour chaque dieu par la religion de
chaque famille ou de chaque cit. En vain le coeur le plus fervent
offrait-il aux dieux les plus grasses victimes; si l'un des innombrables
rites du sacrifice tait nglig, le sacrifice tait nul. Le moindre
manquement faisait d'un acte sacr un acte impie. L'altration la plus
lgre troublait et bouleversait la religion de la patrie, et transformait
les dieux protecteurs en autant d'ennemis cruels. C'est pour cela
qu'Athnes tait svre pour le prtre qui changeait quelque chose aux
anciens rites; [2] c'est pour cela que le snat de Rome dgradait ses
consuls et ses dictateurs qui avaient commis quelque erreur dans un
sacrifice.

Toutes ces formules et ces pratiques avaient t lgues par les anctres
qui en avaient prouv l'efficacit. Il n'y avait pas  innover. On devait
se reposer sur ce que ces anctres avaient fait, et la suprme pit
consistait  faire comme eux. Il importait assez peu que la croyance
changet: elle pouvait se modifier librement  travers les ges et prendre
mille formes diverses, au gr de la rflexion des sages ou de
l'imagination populaire. Mais il tait de la plus grande importance que
les formules ne tombassent pas en oubli et que les rites ne fussent pas
modifis. Aussi chaque cit avait-elle un livre o tout cela tait
conserv.

L'usage des livres sacrs tait universel chez les Grecs, chez les
Romains, chez les trusques. [3.] Quelquefois le rituel tait crit sur
des tablettes de bois, quelquefois sur la toile; Athnes gravait ses rites
sur des tables de cuivre, afin qu'ils fussent imprissables. Rome avait
ses livres des pontifes, ses livres des augures, son livre des crmonies,
et son recueil des _Indigitamenta_. Il n'y avait pas de ville qui n'et
aussi une collection de vieux hymnes en l'honneur de ses dieux; [4] en
vain la langue changeait avec les moeurs et les croyances; les paroles et
le rhythme restaient immuables, et dans les ftes on continuait  chanter
ces hymnes sans les comprendre.

Ces livres et ces chants, crits par les prtres, taient gards par eux
avec un trs-grand soin. On ne les montrait jamais aux trangers. Rvler
un rite ou une formule, c'et t trahir la religion de la cit et livrer
ses dieux  l'ennemi. Pour plus de prcaution, on les cachait mme aux
citoyens, et les prtres seuls pouvaient en prendre connaissance.

Dans la pense de ces peuples, tout ce qui tait ancien tait respectable
et sacr. Quand un Romain voulait dire qu'une chose lui tait chre, il
disait: Cela est antique pour moi. Les Grecs avaient la mme expression.
Les villes tenaient fort  leur pass, parce que c'tait dans le pass
qu'elles trouvaient tous les motifs comme toutes les rgles de leur
religion. Elles avaient besoin de se souvenir, car c'tait sur des
souvenirs et des traditions que tout leur culte reposait. Aussi l'histoire
avait-elle pour les anciens beaucoup plus d'importance qu'elle n'en a pour
nous. Elle a exist longtemps avant les Hrodote et les Thucydide; crite
ou non crite, simple tradition orale ou livre, elle a t contemporaine
de la naissance des cits. Il n'y avait pas de ville, si petite et obscure
qu'elle ft, qui ne mt la plus grande attention  conserver le souvenir
de ce qui s'tait pass en elle. Ce n'tait pas de la vanit, c'tait de
la religion. Une ville ne croyait pas avoir le droit de rien oublier; car
tout dans son histoire se liait  son culte.

L'histoire commenait, en effet, par l'acte de la fondation, et disait le
nom sacr du fondateur. Elle se continuait par la lgende des dieux de la
cit, des hros protecteurs. Elle enseignait la date, l'origine, la raison
de chaque culte, et en expliquait les rites obscurs. On y consignait les
prodiges que les dieux du pays avaient oprs et par lesquels ils avaient
manifest leur puissance, leur bont, ou leur colre. On y dcrivait les
crmonies par lesquelles les prtres avaient habilement dtourn un
mauvais prsage; ou apais les rancunes des dieux. On y mettait quelles
pidmies avaient frapp la cit et par quelles formules saintes on les
avait guries, quel jour un temple avait t consacr et pour quel motif
un sacrifice avait t tabli. On y inscrivait tous les vnements qui
pouvaient se rapporter  la religion, les victoires qui prouvaient
l'assistance des dieux et dans lesquelles on avait souvent vu ces dieux
combattre, les dfaites qui indiquaient leur colre et pour lesquelles il
avait fallu instituer un sacrifice expiatoire. Tout cela tait crit pour
l'enseignement et la pit des descendante. Toute cette histoire tait la
preuve matrielle de l'existence des dieux nationaux; car les vnements
qu'elle contenait taient la forme visible sous laquelle ces dieux
s'taient rvls d'ge en ge. Mme parmi ces faits il y en avait
beaucoup qui donnaient lieu  des ftes et  des sacrifices annuels.
L'histoire de la cit disait au citoyen tout ce qu'il devait croire et
tant ce qu'il devait adorer.

Aussi cette histoire tait-elle crite par des prtres. Rome avait ses
annales des pontifes; les prtres sabins, les prtres samnites, les
prtres trusques en avaient de semblables. [5] Chez les Grecs il nous est
rest le souvenir des livres ou annales sacres d'Athnes, de Sparte, de
Delphes, de Naxos, de Tarente. [6] Lorsque Pausanias parcourut la Grce,
au temps d'Adrien, les prtres de chaque ville lui racontrent les
vieilles histoires locales; ils ne les inventaient pas; ils les avaient
apprises dans leurs annales.

Cette sorte d'histoire tait toute locale. Elle commenait  la fondation,
parce que ce qui tait antrieur  cette date n'intressait en rien la
cit; et c'est pourquoi les anciens ont si compltement ignor leurs
origines. Elle ne rapportait aussi que les vnements dans lesquels la
cit s'tait trouve engage, et elle ne s'occupait pas du reste de la
terre. Chaque cit avait son histoire spciale, comme elle avait sa
religion et son calendrier.

On peut croire que ces annales des villes taient fort sches, fort
bizarres pour le fond et pour la forme. Elles n'taient pas une oeuvre
d'art, mais une oeuvre de religion. Plus tard sont venus les crivains,
les conteurs comme Hrodote, les penseurs comme Thucydide. L'histoire est
sortie alors des mains des prtres et s'est transforme. Malheureusement,
ces beaux et brillants crits nous laissent encore regretter les vieilles
annales des villes et tout ce qu'elles nous apprendraient sur les
croyances et la vie intime des anciens. Mais ces livres, qui paraissent
avoir t tenus secrets, qui ne sortaient pas des sanctuaires, dont on ne
faisait pas de copie et que les prtres seuls lisaient, ont tous pri, et
il ne nous en est rest qu'un faible souvenir.

Il est vrai que ce souvenir a une grande valeur pour nous. Sans lui on
serait peut-tre en droit de rejeter tout ce que la Grce et Rome nous
racontent de leurs antiquits; tous ces rcits, qui nous paraissent si peu
vraisemblables, parce qu'ils s'cartent de nos habitudes et de notre
manire de penser et d'agir, pourraient passer pour le produit de
l'imagination des hommes. Mais ce souvenir qui nous est rest des vieilles
annales, nous montre le respect pieux que les anciens avaient pour leur
histoire. Chaque ville avait des archives o les faits taient
religieusement dposs  mesure qu'ils se produisaient. Dans ces livres
sacrs chaque page tait contemporaine de l'vnement qu'elle racontait.
Il tait matriellement impossible d'altrer ces documents, car les
prtres en avaient la garde, et la religion tait grandement intresse 
ce qu'ils restassent inaltrables. Il n'tait mme pas facile au pontife,
 mesure qu'il en crivait les lignes, d'y insrer sciemment des faits
contraires  la vrit. Car on croyait que tout vnement venait des
dieux, qu'il rvlait leur volont, qu'il donnait lieu pour les
gnrations suivantes  des souvenirs pieux et mme  des actes sacrs;
tout vnement qui se produisait dans la cit faisait aussitt partie de
la religion de l'avenir. Avec de telles croyances, on comprend bien qu'il
y ait eu beaucoup d'erreurs involontaires, rsultat de la crdulit, de la
prdilection pour le merveilleux, de la foi dans les dieux nationaux; mais
le mensonge volontaire ne se conoit pas; car il et t impie; il et
viol la saintet des annales et altr la religion. Nous pouvons donc
croire que dans ces vieux livres, si tout n'tait pas vrai, du moins il
n'y avait rien que le prtre ne crt vrai. Or c'est, pour l'historien qui
cherche  percer l'obscurit de ces vieux temps, un puissant motif de
confiance, que de savoir que, s'il a affaire  des erreurs, il n'a pas
affaire  l'imposture. Ces erreurs mmes, ayant encore l'avantage d'tre
contemporaines des vieux ges qu'il tudie, peuvent lui rvler, sinon le
dtail des vnements, du moins les croyances sincres des hommes.

Ces annales,  la vrit, taient tenues secrtes; ni Hrodote ni Tite-
Live ne les lisaient. Mais plusieurs passages d'auteurs anciens prouvent
qu'il en transpirait quelque chose dans le public, et qu'il en parvint des
fragments  la connaissance des historiens.

Il y avait d'ailleurs,  ct des annales, documents crits et
authentiques, une tradition orale qui se perptuait parmi le peuple d'une
cit: non pas tradition vague et indiffrente comme le sont les ntres,
mais tradition chre aux villes, qui ne variait pas au gr de
l'imagination, et qu'on n'tait pas libre de modifier; car elle faisait
partie du culte, et elle se composait de rcits et de chants qui se
rptaient d'anne en anne dans les ftes de la religion. Ces hymnes
sacrs et immuables fixaient les souvenirs et ravivaient perptuellement
la tradition.

Sans doute, on ne peut pas croire que cette tradition et l'exactitude des
annales. Le dsir de louer les dieux pouvait tre plus fort que l'amour de
la vrit. Pourtant elle devait tre au moins le reflet des annales, et se
trouver ordinairement d'accord avec elles. Car les prtres qui rdigeaient
et qui lisaient celles-ci, taient les mmes qui prsidaient aux ftes o
les vieux rcits taient chants.

Il vint d'ailleurs un temps o ces annales furent divulgues; Rome finit
par publier les siennes; celles des autres villes italiennes furent
connues; les prtres des villes grecques ne se firent plus scrupule de
raconter ce que les leurs contenaient. On tudia, on compulsa ces
monuments authentiques. Il se forma une cole d'rudits, depuis Varron et
Verrius Flaccus, jusqu' Aulu-Gelle et Macrobe. La lumire se fit sur
toute l'ancienne histoire. On corrigea quelques erreurs qui s'taient
glisses dans la tradition, et que les historiens de l'poque prcdente
avaient rptes; on sut, par exemple, que Porsenna avait pris Rome, et
que l'or avait t pay aux Gaulois. L'ge de la critique historique
commena. Mais il est bien digne de remarque que cette critique, qui
remontait aux sources, et tudiait les annales, n'y ait rien trouv qui
lui ait donn le droit de rejeter l'ensemble historique que les Hrodote
et les Tite-Live avaient construit.


NOTES

[1] Denys, I, 75. Varron, VI. 90. Cicron, _Brutus_, 16. Aulu-Gelle, XIII,
19.

[2] Dmosthnes, _in Neoeram_, 116, 117.

[3] Pausanias, IV, 27. Plutarque, _contre Colots_, 17. Pollux, VIII, 128.
Pline, _H. N._, XIII, 21. Valre-Maxime, I, i, 3. Varron, _L. L._, VI, 16.
Censorinus, 17. Festus, v _Rituales_.

[4] Plutarque, _Thse_, 16. Tacite, _Ann._, IV, 43. lien, _H. V._, II,
39.

[5] Denys, II, 49. Tite-Live, X, 33. Cicron, _De divin._, II, 41; I, 33;
II, 23. Censorinus, 12, 17. Sutone, _Claude_, 42. Macrobe, I, 12; V, 19.
Solin, II, 9. Servius, VII, 678; VIII, 398. Lettres de Marc-Aurle, IV, 4.

[6] Plutarque, _contre Colots_, 17; _Solon_, 11; _Morales_, p. 869.
Athne, XI, 49. Tacite, _Annales_, IV, 43.




CHAPITRE IX.

GOUVERNEMENT DE LA CIT. LE ROI.


_1 Autorit religieuse du roi._

Il ne faut pas se reprsenter une cit,  sa naissance, dlibrant sur le
gouvernement qu'elle va se donner, cherchant et discutant ses lois,
combinant ses institutions. Ce n'est pas ainsi que les lois se trouvrent
et que les gouvernements s'tablirent. Les institutions politiques de la
cit naquirent avec la cit elle-mme, le mme jour qu'elle; chaque membre
de la cit les portait en lui-mme; car elles taient en germe dans les
croyances et la religion de chaque homme.

La religion prescrivait que le foyer et toujours un prtre suprme. Elle
n'admettait pas que l'autorit sacerdotale ft partage. Le foyer
domestique avait un grand-prtre, qui tait le pre de famille; le foyer
de la curie avait son curion ou phratriarque; chaque tribu avait de mme
son chef religieux, que les Athniens appelaient le roi de la tribu. La
religion de la cit devait avoir aussi son prtre suprme.

Ce prtre du foyer public portait le nom de roi. Quelquefois on lui
donnait d'autres titres; comme il tait, avant tout, prtre du prytane,
les Grecs l'appelaient volontiers prytane; quelquefois encore ils
l'appelaient archonte. Sous ces noms divers, roi, prytane, archonte, nous
devons voir un personnage qui est surtout le chef du culte; il entretient
le foyer, il fait le sacrifice et prononce la prire, il prside aux repas
religieux.

Il importe de prouver que les anciens rois de l'Italie et de la Grce
taient des prtres. On lit dans Aristote:  Le soin des sacrifices
publics de la cit appartient, suivant la coutume religieuse, non  des
prtres spciaux, mais  ces hommes qui tiennent leur dignit du foyer, et
que l'on appelle, ici rois, l prytanes, ailleurs archontes.  [1] Ainsi
parle Aristote, l'homme qui a le mieux connu les constitutions des cits
grecques. Ce passage si prcis prouve d'abord que les trois mots roi,
prytane, archonte, ont t longtemps synonymes; cela est si vrai, qu'un
ancien historien, Charon de Lampsaque, crivant un livre sur les rois de
Lacdmone, l'intitula: _Archontes et prytanes des Lacdmoniens_. [2] Il
prouve encore que le personnage que l'on appelait indiffremment de l'un
de ces trois noms, peut-tre de tous les trois  la fois, tait le prtre
de la cit, et que le culte du foyer public tait la source de sa dignit
et de sa puissance.

Ce caractre sacerdotal de la royaut primitive est clairement indiqu par
les crivains anciens. Dans Eschyle, les filles de Danas s'adressent au
roi d'Argos en ces termes:  Tu es le prytane suprme, et c'est toi qui
veilles sur le foyer de ce pays.  [3] Dans Euripide, Oreste, meurtrier de
sa mre, dit  Mnlas:  Il est juste que, fils d'Agamemnon, je rgne
dans Argos ; et Mnlas lui rpond:  As-tu donc en mesure, toi
meurtrier, de toucher les vases d'eau lustrale pour les sacrifices? Es-tu
en mesure d'gorger les victimes?  [4] La principale fonction d'un roi
tait donc d'accomplir les crmonies religieuses. Un ancien roi de
Sicyone fut dpos, parce que, sa main ayant t souille par un meurtre,
il n'tait plus en tat d'offrir les sacrifices. [5] Ne pouvant plus tre
prtre, il ne pouvait plus tre roi.

Homre et Virgile nous montrent les rois occups sans cesse de crmonies
sacres. Nous savons par Dmosthnes que les anciens rois de l'Attique
faisaient eux-mmes tous les sacrifices qui taient prescrits par la
religion de la cit, et par Xnophon que les rois de Sparte taient les
chefs de la religion lacdmonienne. [6] Les lucumons trusques taient 
la fois des magistrats, des chefs militaires et des pontifes. [7]

Il n'en fut pas autrement des rois de Rome. La tradition les reprsente
toujours comme des prtres. Le premier fut Romulus, qui tait instruit
dans la science augurale, et qui fonda la ville suivant des rites
religieux. Le second fut Numa; il remplissait, dit Tite-Live, la plupart
des fonctions sacerdotales; mais il prvit que ses successeurs, ayant
souvent des guerres  soutenir, ne pourraient pas toujours vaquer au soin
des sacrifices, et il institua les flamines pour remplacer les rois, quand
ceux-ci seraient absents de Rome. Ainsi, le sacerdoce romain n'tait
qu'une sorte d'manation de la royaut primitive.

Ces rois-prtres taient introniss avec un crmonial religieux. Le
nouveau roi, conduit sur la cime du mont Capitolin, s'asseyait sur un
sige de pierre, le visage tourn vers le midi. A sa gauche tait assis un
augure, la tte couverte de bandelettes sacres, et tenant  la main le
bton augural. Il figurait dans le ciel certaines lignes, prononait une
prire, et posant la main sur la tte du roi, il suppliait les dieux de
marquer par un signe visible que ce chef leur tait agrable. Puis, ds
qu'un clair ou le vol des oiseaux avait manifest l'assentiment des
dieux, le nouveau roi prenait possession de sa charge. Tite-Live dcrit
cette crmonie pour l'installation de Numa; Denys assure qu'elle eut lieu
pour tous les rois, et aprs les rois, pour les consuls; il ajoute qu'elle
tait pratique encore de son temps. [8] Un tel usage avait sa raison
d'tre: comme le roi allait tre le chef suprme de la religion et que de
ses prires et de ses sacrifices le salut de la cit allait dpendre, on
avait bien le droit de s'assurer d'abord que ce roi tait accept par les
dieux.

Les anciens ne nous renseignent pas sur la manire dont les rois de Sparte
taient lus; mais nous pouvons tenir pour certain qu'on faisait
intervenir dans l'lection la volont des dieux. On reconnat mme  de
vieux usages, qui ont dur jusqu' la fin de l'histoire de Sparte, que la
crmonie par laquelle on les consultait tait renouvele tous les neuf
ans; tant on craignait que le roi ne perdt les bonnes grces de la
divinit.  Tous les neuf ans, dit Plutarque, les phores choisissent une
nuit trs-claire, mais sans lune, et ils s'asseyent en silence, les yeux
fixs vers le ciel. Voient-ils une toile traverser d'un ct du ciel 
l'autre, cela leur indique que leurs rois sont coupables de quelque faute
envers les dieux. Ils les suspendent alors de la royaut jusqu' ce qu'un
oracle venu de Delphes les relve de leur dchance.  [9]


_2 Autorit politique du roi._

De mme que dans la famille l'autorit tait inhrente au sacerdoce, et
que le pre,  titre de chef du culte domestique, tait en mme temps juge
et matre, de mme, le grand-prtre de la cit en fut aussi le chef
politique. L'autel, suivant l'expression d'Aristote, lui confra la
dignit et la puissance. Cette confusion du sacerdoce et du pouvoir n'a
rien qui doive surprendre. On la trouve  l'origine de presque toutes les
socits, soit que, dans l'enfance des peuples, il n'y ait que la religion
qui puisse obtenir d'eux l'obissance, soit que notre nature prouve le
besoin de ne se soumettre jamais  d'autre empire qu' celui d'une ide
morale.

Nous avons dit combien la religion de la cit se mlait  toutes choses.
L'homme se sentait  tout moment dpendre de ses dieux, et par consquent
de ce prtre qui tait plac entre eux et lui. C'tait ce prtre qui
veillait sur le feu sacr; c'tait, comme dit Pindare, son culte de chaque
jour qui sauvait chaque jour la cit. [10] C'tait lui qui connaissait les
formules de prire auxquelles les dieux ne rsistaient pas; au moment du
combat, c'tait lui qui gorgeait la victime et qui attirait sur l'arme
la protection des dieux. Il tait bien naturel qu'un homme arm d'une
telle puissance ft accept et reconnu comme chef. De ce que la religion
se mlait au gouvernement,  la justice,  la guerre, il rsulta
ncessairement que le prtre fut en mme temps magistrat, juge et chef
militaire.  Les rois de Sparte, dit Aristote, [11] ont trois
attributions: ils font les sacrifices, ils commandent  la guerre, et ils
rendent la justice.  Denys d'Halicarnasse s'exprime dans les mmes termes
au sujet des rois de Rome.

Les rgles constitutives de cette monarchie furent trs-simples, et il ne
fut pas ncessaire de les chercher longtemps; elles dcoulrent des rgles
mmes du culte. Le fondateur qui avait pos le foyer sacr en fut
naturellement le premier prtre. L'hrdit tait la rgle constante, 
l'origine, pour la transmission de ce culte; que le foyer ft celui d'une
famille ou qu'il ft celui d'une cit, la religion prescrivait que le soin
de l'entretenir passt toujours du pre au fils. Le sacerdoce fut donc
hrditaire, et le pouvoir avec lui. [12]

Un trait bien connu de l'ancienne histoire de la Grce prouve d'une
manire frappante que la royaut appartint,  l'origine,  l'homme qui
avait pos le foyer de la cit. On sait que la population des colonies
ioniennes ne se composait pas d'Athniens, mais qu'elle tait un mlange
de Plasges, d'oliens, d'Abantes, de Cadmens. Pourtant les foyers des
cits nouvelles furent tous poss par des membres de la famille religieuse
de Codrus. Il en rsulta que ces colons, au lieu d'avoir pour chefs des
hommes de leur race, les Plasges un Plasge, les Abantes un Abante, les
oliens un olien, donnrent tous la royaut, dans leurs douze villes, aux
Codrides. [13] Assurment ces personnages n'avaient pas acquis leur
autorit par la force, car ils taient presque les seuls Athniens qu'il y
et dans cette nombreuse agglomration. Mais comme ils avaient pos les
foyers, c'tait  eux qu'il appartenait de les entretenir. La royaut leur
fut donc dfre sans conteste, et resta hrditaire dans leur famille.
Battos avait fond Cyrne en Afrique: les Battiades y furent longtemps en
possession de la dignit royale. Protis avait fond Marseille: les
Protiades, de pre en fils, y exercrent le sacerdoce et y jouirent de
grands privilges.

Ce ne fut donc pas la force qui fit les chefs et les rois dans ces
anciennes cits. Il ne serait pas vrai de dire que le premier qui y fut
roi fut un soldat heureux. L'autorit dcoula du culte du foyer. La
religion fit le roi dans la cit, comme elle avait fait le chef de famille
dans la maison. La croyance, l'indiscutable et imprieuse croyance, disait
que le prtre hrditaire du foyer tait le dpositaire des choses saintes
et le gardien des dieux. Comment hsiter  obir  un tel homme? Un roi
tait un tre sacr; [Grec: Basileis hieroi], dit Pindare. On voyait en
lui, non pas tout  fait un dieu, mais du moins  l 'homme le plus
puissant pour conjurer la colre des dieux , [14] l'homme sans le secours
duquel nulle prire n'tait efficace, nul sacrifice n'tait accept.

Cette royaut demi-religieuse et demi-politique s'tablit dans toutes les
villes, ds leur naissance, sans efforts de la part des rois, sans
rsistance de la part des sujets. Nous ne voyons pas  l'origine des
peuples anciens les fluctuations et les luttes qui marquent le pnible
enfantement des socits modernes. On sait combien de temps il a fallu,
aprs la chute de l'empire romain, pour retrouver les rgles d'une socit
rgulire. L'Europe a vu durant des sicles plusieurs principes opposs se
disputer le gouvernement des peuples, et les peuples se refuser
quelquefois  toute organisation sociale. Un tel spectacle ne se voit ni
dans l'ancienne Grce ni dans l'ancienne Italie; leur histoire ne commence
pas par des conflits; les rvolutions n'ont paru qu' la fin. Chez ces
populations, la socit s'est forme lentement, longuement, par degrs, en
passant de la famille  la tribu et de la tribu  la cit, mais sans
secousses et sans luttes. La royaut s'est tablie tout naturellement,
dans la famille d'abord, dans la cit plus tard. Elle ne fut pas imagine
par l'ambition de quelques-uns; elle naquit d'une ncessit qui tait
manifeste aux yeux de tous. Pendant de longs sicles elle fut paisible,
honore, obie. Les rois n'avaient pas besoin de la force matrielle; ils
n'avaient ni arme ni finances; mais soutenue par des croyances qui
taient puissantes sur l'me, leur autorit tait sainte et inviolable.

Une rvolution, dont nous parlerons plus loin, renversa la royaut dans
toutes les villes. Mais en tombant elle ne laissa aucune haine dans le
coeur des hommes. Ce mpris ml de rancune qui s'attache d'ordinaire aux
grandeurs abattues, ne la frappa jamais. Toute dchue qu'elle tait, le
respect et l'affection des hommes restrent attachs  sa mmoire. On vit
mme en Grce une chose qui n'est pas trs-commune dans l'histoire, c'est
que dans les villes o la famille royale ne s'teignit pas, non-seulement
elle ne fut pas expulse, mais les mmes hommes qui l'avaient dpouille
du pouvoir, continurent  l'honorer. A phse,  Marseille,  Cyrne, la
famille royale, prive de sa puissance, resta entoure du respect des
peuples et garda mme le titre et les insignes de la royaut. [15]

Les peuples tablirent le rgime rpublicain; mais le nom de roi, loin de
devenir une injure, resta un titre vnr. On a l'habitude de dire que ce
mot tait odieux et mpris: singulire erreur! les Romains l'appliquaient
aux dieux dans leurs prires. Si les usurpateurs n'osrent jamais prendre
ce titre, ce n'tait pas qu'il ft odieux, c'tait plutt qu'il tait
sacr. [16] En Grce la monarchie fut maintes fois rtablie dans les
villes; mais les nouveaux monarques ne se crurent jamais le droit de se
faire appeler rois et se contentrent d'tre appels tyrans. Ce qui
faisait la diffrence de ces deux noms, ce n'tait pas le plus ou le moins
de qualits morales qui se trouvaient dans le souverain; on n'appelait pas
roi un bon prince et tyran un mauvais. C'tait la religion qui les
distinguait l'un de l'autre. Les rois primitifs avaient rempli les
fonctions de prtres et avaient tenu leur autorit du foyer; les tyrans de
l'poque postrieure n'taient que des chefs politiques et ne devaient
leur pouvoir qu' la force ou  l'lection.


NOTES

[1] Aristote, _Polit._, VII, 5, 11 (VI, 8). Comp. Denys, II, 65.

[2] Suidas, v [Grec: Chadon].

[3] Eschyle, _Suppliantes_, 361 (357).

[4] Euripide, _Oreste_, 1605.

[5] Nicolas de Damas, dans les _Fragm. des. hist. grecs_, t. III, p. 394.

[6] Dmosthnes, _contre Nre_. Xnophon, _Gouv. de Lacd._, 13.

[7] Virgile, X, 175. Tite-Live, V, l. Censorinus, 4.

[8] Tite-Live, I, 18. Denys, II, 6; IV, 80.

[9] Plutarque, _Agis_, 11.

[10] Pindare, _Nm._, XI, 5.

[11] Aristote, _Politique_, III, 9.

[12] Nous ne parlons ici que du premier ge des cits. On verra plus loin
qu'il vint un temps o l'hrdit cessa d'tre la rgle, et nous dirons
pourquoi,  Rome, la royaut ne fut pas hrditaire.

[13] Hrodote, I, 142-148. Pausanias, VI. Strabon.

[14] Sophocle, _Oedipe roi_, 34.

[15] Strabon, IV, 171; XIV, 632; XIII, 608. Athne, XIII, 576.

[16] _Sanctitas regum_, Sutone, _Jules Csar_, 6. Tite-Live, III, 39.
Cicron, _Rpubl._, I, 33.




CHAPITRE X.

LE MAGISTRAT.


La confusion de l'autorit politique et du sacerdoce dans le mme
personnage n'a pas cess avec la royaut. La rvolution qui a tabli le
rgime rpublicain, n'a pas spar des fonctions dont le mlange
paraissait fort naturel et tait alors la loi fondamentale de la socit
humaine. Le magistrat qui remplaa le roi fut comme lui un prtre en mme
temps qu'un chef politique.

Quelquefois ce magistrat annuel porta le titre sacr de roi. [1] Ailleurs
le nom de prytane, [2] qui lui fut conserv, indiqua sa principale
fonction. Dans d'autres villes le titre d'archonte prvalut. A Thbes, par
exemple, le premier magistrat fut appel de ce nom; mais ce que Plutarque
dit de cette magistrature montre qu'elle diffrait peu d'un sacerdoce. Cet
archonte, pendant le temps de sa charge, devait porter une couronne, [3]
comme il convenait  un prtre; la religion lui dfendait de laisser
crotre ses cheveux et de porter aucun objet en fer sur sa personne,
prescriptions qui le font ressembler un peu aux flamines romains. La ville
de Plate avait aussi un archonte, et la religion de cette cit ordonnait
que, pendant tout le cours de sa magistrature, il ft vtu de blanc, [4]
c'est--dire de la couleur sacre.

Les archontes athniens, le jour de leur entre en charge, montaient 
l'acropole, la tte couronne de myrte, et ils offraient un sacrifice  la
divinit poliade. [5] C'tait aussi l'usage que dans l'exercice de leurs
fonctions ils eussent une couronne de feuillage sur la tte. [6] Or il est
certain que la couronne, qui est devenue  la longue et est reste
l'emblme de la puissance, n'tait alors qu'un emblme religieux, un signe
extrieur qui accompagnait la prire et le sacrifice. [7] Parmi ces neuf
archontes, celui qu'on appelait Roi tait surtout le chef de la religion;
mais chacun de ses collgues avait quelque fonction sacerdotale  remplir,
quelque sacrifice  offrir aux dieux. [8]

Les Grecs avaient une expression gnrale pour dsigner les magistrats;
ils disaient [Grec: oi eu telei], ce qui signifie littralement ceux qui
sont  accomplir le sacrifice: [9] vieille expression qui indique l'ide
qu'on se faisait primitivement du magistrat. Pindare dit de ces
personnages que, par les offrandes qu'ils font au foyer, ils assurent le
salut de la cit.

A Rome le premier acte du consul tait d'accomplir un sacrifice au forum.
Des victimes taient amenes sur la place publique; quand le pontife les
avait dclares dignes d'tre offertes, le consul les immolait de sa main,
pendant qu'un hraut commandait  la foule le silence religieux et qu'un
joueur de flte faisait entendre l'air sacr. [10] Peu de jours aprs, le
consul se rendait  Lavinium, d'o les pnates romains taient issus, et
il offrait encore un sacrifice.

Quand on examine avec un peu d'attention le caractre du magistrat chez
les anciens, on voit combien il ressemble peu aux chefs d'tat des
socits modernes. Sacerdoce, justice et commandement se confondent en sa
personne. Il reprsente la cit, qui est une association religieuse au
moins autant que politique. Il a dans ses mains les auspices, les rites,
la prire, la protection des dieux. Un consul est quelque chose de plus
qu'un homme; il est l'intermdiaire entre l'homme et la divinit. A sa
fortune est attache la fortune publique; il est comme le gnie tutlaire
de la cit. La mort d'un consul funeste la rpublique. [11] Quand le
consul Claudius Nron quitte son arme pour voler au secours de son
collgue, Tite-Live nous montre combien Rome est en alarmes sur le sort de
cette arme; c'est que, prive de son chef, l'arme est en mme temps
prive de la protection cleste; avec le consul sont partis les auspices,
c'est--dire la religion et les dieux.

Les autres magistratures romaines qui furent, en quelque sorte, des
membres successivement dtachs du consulat, runirent comme lui des
attributions sacerdotales et des attributions politiques. On voyait, 
certains jours, le censeur, une couronne sur la tte, offrir un sacrifice
au nom de la cit et frapper de sa main la victime. Les prteurs, les
diles curules prsidaient  des ftes religieuses. [12] Il n'y avait pas
de magistrat qui n'et  accomplir quelque acte sacr; car dans la pense
des anciens toute autorit devait tre religieuse par quelque ct. Les
tribuns de la plbe taient les seuls qui n'eussent  accomplir aucun
sacrifice; aussi ne les comptait-on pas parmi les vrais magistrats. Nous
verrons plus loin que leur autorit tait d'une nature tout  fait
exceptionnelle.

Le caractre sacerdotal qui s'attachait au magistrat, se montre surtout
dans la manire dont il tait lu. Aux yeux des anciens il ne semblait pas
que les suffrages des hommes fussent suffisants pour tablir le chef de la
cit. Tant que dura la royaut primitive, il parut naturel que ce chef ft
dsign par la naissance en vertu de la loi religieuse qui prescrivait que
le fils succdt au pre dans tout sacerdoce; la naissance semblait
rvler assez la volont des dieux. Lorsque les rvolutions eurent
supprim partout cette royaut, les hommes paraissent avoir cherch, pour
suppler  la naissance, un mode d'lection que les dieux n'eussent pas 
dsavouer. Les Athniens, comme beaucoup de peuples grecs, n'en virent pas
de meilleur que le tirage au sort. Mais il importe de ne pas se faire une
ide fausse de ce procd, dont on a fait un sujet d'accusation contre la
dmocratie athnienne; et pour cela il est ncessaire de pntrer dans la
pense des anciens. Pour eux le sort n'tait pas le hasard; le sort tait
la rvlation de la volont divine. De mme qu'on y avait recours dans les
temples pour surprendre les secrets d'en haut, de mme la cit y recourait
pour le choix de son magistrat. On tait persuad que les dieux
dsignaient le plus digne en faisant sortir son nom de l'urne. Cette
opinion tait celle de Platon lui-mme qui disait:  L'homme que le sort a
dsign, nous disons qu'il est cher  la divinit et nous trouvons juste
qu'il commande. Pour toutes les magistratures qui touchent aux choses
sacres, laissant  la divinit le choix de ceux qui lui sont agrables,
nous nous en remettons au sort.  La cit croyait ainsi recevoir ses
magistrats des dieux. [13]

Au fond les choses se passaient de mme  Rome. La dsignation du consul
ne devait pas appartenir aux hommes. La volont ou le caprice du peuple
n'tait pas ce qui pouvait crer lgitimement un magistrat. Voici donc
comment le consul tait choisi. Un magistrat en charge, c'est--dire un
homme dj en possession du caractre sacr et des auspices, indiquait
parmi les jours fastes celui o le consul devait tre nomm. Pendant la
nuit qui prcdait ce jour, il veillait, en plein air, les yeux fixs au
ciel, observant les signes que les dieux envoyaient, en mme temps qu'il
prononait mentalement le nom de quelques candidats  la magistrature.
[14] Si les prsages taient favorables, c'est que les dieux agraient ces
candidats. Le lendemain, le peuple se runissait au champ de Mars; le mme
personnage qui avait consult les dieux, prsidait l'assemble. Il disait
 haute voix les noms des candidats sur lesquels il avait pris les
auspices; si parmi ceux qui demandaient le consulat, il s'en trouvait un
pour lequel les auspices n'eussent pas t favorables, il omettait son
nom. [15] Le peuple ne votait que sur les noms qui taient prononcs par
le prsident. [16] Si le prsident ne nommait que deux candidats, le
peuple votait pour eux ncessairement; s'il en nommait trois, le peuple
choisissait entre eux. Jamais l'assemble n'avait le droit de porter ses
suffrages sur d'autres hommes que ceux que le prsident avait dsigns;
car pour ceux-l seulement les auspices avaient t favorables et
l'assentiment des dieux tait assur.

Ce mode d'lection, qui fut scrupuleusement suivi dans les premiers
sicles de la rpublique, explique quelques traits de l'histoire romaine
dont on est d'abord surpris. On voit, par exemple, assez souvent que le
peuple veut presque unanimement porter deux hommes au consulat, et que
pourtant il ne le peut pas; c'est que le prsident n'a pas pris les
auspices sur ces deux hommes, ou que les auspices ne se sont pas montrs
favorables. Par contre, on voit plusieurs fois le peuple nommer consuls
deux hommes qu'il dteste; [17] c'est que le prsident n'a prononc que
deux noms. Il a bien fallu voter pour eux; car le vote ne s'exprime pas
par oui ou par non; chaque suffrage doit porter deux noms propres sans
qu'il soit possible d'en crire d'autres que ceux qui ont t dsigns. Le
peuple  qui l'on prsente des candidats qui lui sont odieux, peut bien
marquer sa colre en se retirant sans voter; il reste toujours dans
l'enceinte assez de citoyens pour figurer un vote.

On voit par l quelle tait la puissance du prsident des comices, et l'on
ne s'tonne plus de l'expression consacre, _creat consules_, qui
s'appliquait, non au peuple, mais au prsident des comices. C'tait de
lui, en effet, plutt que du peuple, qu'on pouvait dire: Il cre les
consuls; car c'tait lui qui dcouvrait la volont des dieux. S'il ne
faisait pas les consuls, c'tait au moins par lui que les dieux les
faisaient. La puissance du peuple n'allait que jusqu' ratifier
l'lection, tout au plus jusqu' choisir entre trois ou quatre noms, si
les auspices s'taient montrs galement favorables  trois ou quatre
candidats.

Il est hors de doute que cette manire de procder fut fort avantageuse 
l'aristocratie romaine; mais on se tromperait si l'on ne voyait en tout
cela qu'une ruse imagine par elle. Une telle ruse ne se conoit pas dans
les sicles o l'on croyait  cette religion. Politiquement, elle tait
inutile dans les premiers temps, puisque les patriciens avaient alors la
majorit dans les suffrages. Elle aurait mme pu tourner contre eux en
investissant un seul homme d'un pouvoir exorbitant. La seule explication
qu'on puisse donner de ces usages, ou plutt de ces rites de l'lection,
c'est que tout le monde croyait trs sincrement que le choix du magistrat
n'appartenait pas au peuple, mais aux dieux. L'homme qui allait disposer
de la religion et de la fortune de la cit devait tre rvl par la voix
divine.

La rgle premire pour l'lection d'un magistrat tait celle que donne
Cicron:  Qu'il soit nomm suivant les rites.  Si, plusieurs mois aprs,
on venait dire au Snat que quelque rite avait t nglig ou mal
accompli, le Snat ordonnait aux consuls d'abdiquer, et ils obissaient.
Les exemples sont fort nombreux; et si, pour deux ou trois d'entre eux, il
est permis de croire que le Snat fut bien aise de se dbarrasser d'un
consul ou inhabile ou mal pensant, la plupart du temps, au contraire, on
ne peut pas lui supposer d'autre motif qu'un scrupule religieux.

Il est vrai que lorsque le sort ou les auspices avaient dsign l'archonte
ou le consul, il y avait une sorte d'preuve par laquelle on examinait le
mrite du nouvel lu. Mais cela mme va nous montrer ce que la cit
souhaitait trouver dans son magistrat, et nous allons voir qu'elle ne
cherchait pas l'homme le plus courageux  la guerre, le plus habile ou le
plus juste dans la paix, mais le plus aim des dieux. En effet, le snat
athnien demandait au nouvel lu s'il avait quelque dfaut corporel, s'il
possdait un dieu domestique, si sa famille avait toujours t fidle 
son culte, si lui-mme avait toujours rempli ses devoirs envers les morts.
[18] Pourquoi ces questions? c'est qu'un dfaut corporel, signe de la
malveillance des dieux, rendait un homme indigne de remplir aucun
sacerdoce, et, par consquent, d'exercer aucune magistrature; c'est que
celui qui n'avait pas de culte de famille ne devait pas avoir part au
culte national, et n'tait pas apte  faire les sacrifices au nom de la
cit; c'est que si la famille n'avait pas t toujours fidle  son culte,
c'est--dire si l'un des anctres avait commis un de ces actes qui
blessaient la religion, le foyer tait  jamais souill, et les
descendants dtests des dieux; c'est, enfin, que si lui-mme avait
nglig le tombeau de ses morts, il tait expos  leurs redoutables
colres et tait poursuivi par des ennemis invisibles. La cit aurait t
bien tmraire de confier sa fortune  un tel homme. Voil les principales
questions que l'on adressait  celui qui allait tre magistrat. Il
semblait qu'on ne se proccupt ni de son caractre ni de son
intelligence. On tenait surtout  s'assurer qu'il tait apte  remplir les
fonctions sacerdotales, et que la religion de la cit ne serait pas
compromise dans ses mains.

Cette sorte d'examen tait aussi en usage  Rome. Il est vrai que nous
n'avons aucun renseignement sur les questions auxquelles le consul devait
rpondre. Mais il nous suffit que nous sachions que cet examen tait fait
par les pontifes. [19]


NOTES

[1] A Mgare,  Samothrace. Tite-Live, XLV, 5. Boeckh, _Corp. inscr._,
1052.

[2] Pindare, _Nmennes_, XI.

[3] Plutarque, _Quest. rom._, 40.

[4] Id., _Aristide_, 21.

[5] Thucydide, VIII, 70. Apollodore, _Fragm._ 21 (coll. Didot).

[6] Dmosthnes, _in Midiam_, 38. Eschine, _in Timarch._, 19.

[7] Plutarque, _Nicias_, 3; _Phocion_, 37. Cicron, _in Verr._, IV, 50.

[8] Pollux, VIII,. ch. ix. Lycurgue, coll. Didot, t. II, p. 362.

[9] Thucydide, I, 10; II, 10; III, 36; IV, 65. Comparez: Hrodote, I, 135;
III, 18; Eschyle, _Pers._, 204; _Agam._, 1202; Euripide, _Trach._, 238.

[10] Cicron, _De lege agr._, II, 34. Tite-Live, XXI, 63. Macrobe, III, 3.

[11] Tite-Live, XXVII, 40.

[12] Varron, _L. L_., VI, 54. Athne, XIV, 79.

[13] Platon, _Lois_, III, 690; VI, 759. Comp. Dmtrius de Phalore,
_Fragm._, 4. Il est surprenant que les historiens modernes reprsentent le
tirage au sort comme une invention de la dmocratie athnienne. Il tait,
au contraire, en pleine vigueur quand dominait l'aristocratie (Plutarque,
_Pricls_, 9), et il parat aussi ancien que l'archontat lui-mme. Ce
n'tait pas non plus un procd dmocratique; nous savons, en effet,
qu'encore au temps de Lysias et de Dmosthnes les noms de tous les
citoyens n'taient pas mis dans l'urne (Lysias, _or, de invalido_, c. 13;
_in Andocidem_, c. 4);  plus forte raison, quand les Eupatrides seuls ou
les Pentacosiomdimnes pouvaient tre archontes. Les textes de Platon
montrent clairement quelle ide les anciens se faisaient du tirage au
sort; la pense qui le fit instituer pour des magistrats-prtres comme les
archontes, ou pour des snateurs chargs de fonctions sacres comme les
prytanes, fut une pense religieuse et non pas une pense galitaire. Il
est digne de remarque que, lorsque la dmocratie prit le dessus, elle
garda le tirage au sort pour le choix des archontes auxquels elle ne
laissait aucun pouvoir effectif, et elle y renona pour le choix des
stratges qui eurent alors la vritable autorit. De sorte qu'il y avait
tirage au sort pour les magistratures qui dataient de l'ge
aristocratique, et lection pour celles qui dataient de l'ge
dmocratique.

[14] Valre-Maxime, I, 1, 3. Plutarque, _Marcellus_, 5.

[15] Tite-Live, XXXIX, 39. Vellius, II, 92. Valre-Maxime, III, 8, 3.

[16] Denys, IV, 84; V, 19; V, 72; V, 77; VI, 49.

[17] Tite-Live, II, 42; II, 43.

[18] Platon, _Lois_, VI. Xnophon, _Mm._, II. Pollux, VIII, 85, 86, 95.

[19] Denys, II, 78.




CHAPITRE XI.

LA LOI.


Chez les Grecs et chez les Romains, comme chez les Hindous, la loi fut
d'abord une partie de la religion. Les anciens codes des cits taient un
ensemble de rites, de prescriptions liturgiques, de prires, en mme temps
que de dispositions lgislatives. Les rgles du droit de proprit et du
droit de succession y taient parses au milieu des rgles des sacrifices,
de la spulture et du culte des morts.

Ce qui nous est rest des plus anciennes lois de Rome, qu'on appelait lois
royales, est aussi souvent relatif au culte qu'aux rapports de la vie
civile. L'une d'elles interdisait  la femme coupable d'approcher des
autels; une autre dfendait de servir certains mets dans les repas sacrs,
une troisime disait quelle crmonie religieuse un gnral vainqueur
devait faire en rentrant dans la ville. Le code des Douze Tables, quoique
plus rcent, contenait encore des prescriptions minutieuses sur les rites
religieux de la spulture. L'oeuvre de Solon tait  la fois un code, une
constitution et un rituel; l'ordre des sacrifices et le prix des victimes
y taient rgls, ainsi que les rites des noces et le culte des morts.

Cicron, dans son trait des Lois, trace le plan d'une lgislation qui
n'est pas tout  fait imaginaire. Pour le fond comme pour la forme de son
code, il imite les anciens lgislateurs. Or, voici les premires lois
qu'il crit:  Que l'on n'approche des dieux qu'avec les mains pures; --
que l'on entretienne les temples des pres et la demeure des Lares
domestiques; -- que les prtres n'emploient dans les repas sacrs que les
mets prescrits; -- que l'on rende aux dieux Mnes le culte qui leur est
d.  Assurment le philosophe romain se proccupait peu de cette vieille
religion des Lares et des Mnes; mais il traait un code  l'image des
codes anciens, et il se croyait tenu d'y insrer les rgles du culte.

A Rome, c'tait une vrit reconnue qu'on ne pouvait pas tre un bon
pontife si l'on ne connaissait pas le droit, et, rciproquement, que l'on
ne pouvait pas connatre le droit si l'on ne savait pas la religion. Les
pontifes furent longtemps les seuls jurisconsultes. Comme il n'y avait
presque aucun acte de la vie qui n'et quelque rapport avec la religion,
il en rsultait que presque tout tait soumis aux dcisions de ces
prtres, et qu'ils se trouvaient les seuls juges comptents dans un nombre
infini de procs. Toutes les contestations relatives au mariage, au
divorce, aux droits civils et religieux des enfants, taient portes 
leur tribunal. Ils taient juges de l'inceste comme du clibat. Comme
l'adoption touchait  la religion, elle ne pouvait se faire qu'avec
l'assentiment du pontife. Faire un testament, c'tait rompre l'ordre que
la religion avait tabli pour la succession des biens et la transmission
du culte; aussi le testament devait-il,  l'origine, tre autoris par le
pontife. Comme les limites de toute proprit taient marques par la
religion, ds que deux voisins taient en litige, ils devaient plaider
devant le pontife ou devant des prtres qu'on appelait frres arvales.
Voil pourquoi les mmes hommes taient pontifes et jurisconsultes; droit
et religion ne faisaient qu'un. [1]

A Athnes, l'archonte et le roi avaient a peu prs les mmes attributions
judiciaires que le pontife romain. [2]

Le mode de gnration des lois anciennes apparat clairement. Ce n'est pas
un homme qui les a inventes. Solon, Lycurgue, Minos, Numa ont pu mettre
en crit les lois de leurs cits; ils ne les ont pas faites. Si nous
entendons par lgislateur un homme qui cre un code par la puissance de
son gnie et qui l'impose aux autres hommes, ce lgislateur n'exista
jamais chez les anciens. La loi antique ne sortit pas non plus des votes
du peuple. La pense que le nombre des suffrages pouvait faire une loi,
n'apparut que fort tard dans les cits, et seulement aprs que deux
rvolutions les avaient transformes. Jusque-l les lois se prsentent
comme quelque chose d'antique, d'immuable, de vnrable. Aussi vieilles
que la cit, c'est le fondateur qui les a _poses_, en mme temps qu'il
_posait_ le foyer, _moresque viris et moenia ponit_. Il les a institues
en mme temps qu'il instituait la religion. Mais encore ne peut-on pas
dire qu'il les ait imagines lui-mme. Quel en est donc le vritable
auteur? Quand nous avons parl plus haut de l'organisation de la famille
et des lois grecques ou romaines qui rglaient la proprit, la
succession, le testament, l'adoption, nous avons observ combien ces lois
correspondaient exactement aux croyances des anciennes gnrations. Si
l'on met ces lois en prsence de l'quit naturelle, on les trouve souvent
en contradiction avec elle, et il parat assez vident que ce n'est pas
dans la notion du droit absolu et dans le sentiment du juste qu'on est
all les chercher. Mais que l'on mette ces mmes lois en regard du culte
des morts et du foyer, qu'on les compare aux diverses prescriptions de
cette religion primitive, et l'on reconnatra qu'elles sont avec tout cela
dans un accord parfait.

L'homme n'a pas eu  tudier sa conscience et  dire: Ceci est juste; ceci
ne l'est pas. Ce n'est pas ainsi qu'est n le droit antique. Mais l'homme
croyait que le foyer sacr, en vertu de la loi religieuse, passait du pre
au fils; il en est rsult que la maison a t un bien hrditaire.
L'homme qui avait enseveli son pre dans son champ, croyait que l'esprit
du mort prenait  jamais possession de ce champ et rclamait de sa
postrit un culte perptuel; il en est rsult que le champ, domaine du
mort et lieu des sacrifices, est devenu la proprit inalinable d'une
famille. La religion disait: Le fils continue le culte, non la fille; et
la loi a dit avec la religion: Le fils hrite, la fille n'hrite pas; le
neveu par les mles hrite, non pas le neveu par les femmes. Voil comment
la loi s'est faite; elle s'est prsente d'elle-mme et sans qu'on et 
la chercher. Elle tait la consquence directe et ncessaire de la
croyance; elle tait la religion mme s'appliquant aux relations des
hommes entre eux.

Les anciens disaient que leurs lois leur taient venues des dieux. Les
Crtois attribuaient les leurs, non  Minos, mais  Jupiter; les
Lacdmoniens croyaient que leur lgislateur n'tait pas Lycurgue, mais
Apollon. Les Romains disaient que Numa avait crit sous la dicte d'une
des divinits les plus puissantes de l'Italie ancienne, la desse grie.
Les trusques avaient reu leurs lois du dieu Tags. Il y a du vrai dans
toutes ces traditions. Le vritable lgislateur chez les anciens, ce ne
fut pas l'homme, ce fut la croyance religieuse que l'homme avait en soi.

Les lois restrent longtemps une chose sacre. Mme  l'poque o l'on
admit que la volont d'un homme ou les suffrages d'un peuple pouvaient
faire une loi, encore fallait-il que la religion ft consulte et qu'elle
ft an moins consentante. A Rome on ne croyait pas que l'unanimit des
suffrages ft suffisante pour qu'il y et une loi; il fallait encore que
la dcision du peuple ft approuve par les pontifes et que les augures
attestassent que les dieux taient favorables  la loi propose. [3] Un
jour que les tribuns plbiens voulaient faire adopter une loi par une
assemble des tribus, un patricien leur dit:  Quel droit avez-vous de
faire une loi nouvelle ou de toucher aux lois existantes? Vous qui n'avez
pas les auspices, vous qui dans vos assembles n'accomplissez pas d'actes
religieux, qu'avez-vous de commun avec la religion et toutes les choses
sacres, parmi lesquelles il faut compter la loi?  [4]

On conoit d'aprs cela le respect et l'attachement que les anciens ont
eus longtemps pour leurs lois. En elles ils ne voyaient pas une oeuvre
humaine. Elles avaient une origine sainte. Ce n'est pas un vain mot quand
Platon dit qu'obir aux lois c'est obir aux dieux. Il ne fait qu'exprimer
la pense grecque lorsque, dans le _Criton_, il montre Socrate donnant sa
vie parce que les lois la lui demandent. Avant Socrate, on avait crit sur
le rocher des Thermopyles:  Passant, va dire  Sparte que nous sommes
morts ici pour obir  ses lois.  La loi chez les anciens fut toujours
sainte; au temps de la royaut elle tait la reine des rois; au temps des
rpubliques elle fut la reine des peuples. Lui dsobir tait un
sacrilge.

En principe, la loi tait immuable, puisqu'elle tait divine. Il est 
remarquer que jamais on n'abrogeait les lois. On pouvait bien en faire de
nouvelles, mais les anciennes subsistaient toujours, quelque contradiction
qu'il y et entre elles. Le code de Dracon n'a pas t aboli par celui de
Solon, [5] ni les Lois Royales par les Douze Tables. La pierre o la loi
tait grave tait inviolable; tout au plus les moins scrupuleux se
croyaient-ils permis de la retourner. Ce principe a t la cause
principale de la grande confusion qui se remarque dans le droit ancien.
Des lois opposes et de diffrentes poques s'y trouvaient runies; et
toutes avaient droit au respect. On voit dans un plaidoyer d'Ise deux
hommes se disputer un hritage; chacun d'eux allgue une loi en sa faveur;
les deux lois sont absolument contraires et galement sacres. C'est ainsi
que le Code de Manou garde l'ancienne loi qui tablit le droit d'anesse,
et en crit une autre  ct qui prescrit le partage gal entre les
frres.

La loi antique n'a jamais de considrants. Pourquoi en aurait-elle? Elle
n'est pas tenue de donner ses raisons; elle est, parce que les dieux l'ont
faite. Elle ne se discute pas, elle s'impose; elle est une oeuvre
d'autorit; les hommes lui obissent parce qu'ils ont foi en elle.

Pendant de longues gnrations, les lois n'taient pas crites; elles se
transmettaient de pre en fils, avec la croyance et la formule de prire.
Elles taient une tradition sacre qui se perptuait autour du foyer de la
famille ou du foyer de la cit.

Le jour o l'on a commenc  les mettre en crit, c'est dans les livres
sacrs qu'on les a consignes, dans les rituels, au milieu des prires et
des crmonies. Varron cite une loi ancienne de la ville de Tusculum et il
ajoute qu'il l'a lue dans les livres sacrs de cette ville. [6] Denys
d'Halicarnasse, qui avait consult les documents originaux, dit qu'avant
l'poque des Dcemvirs tout ce qu'il y avait  Rome de lois crites se
trouvait dans les livres des prtres. [7] Plus tard la loi est sortie des
rituels; on l'a crite  part; mais l'usage a continu de la dposer dans
un temple, et les prtres en ont conserv la garde.

crites ou non, ces lois taient toujours formules en arrts trs-brefs,
que l'on peut comparer, pour la forme, aux versets du livre de Mose ou
aux slocas du livre de Manou. Il y a mme grande apparence que les paroles
de la loi taient rhythmes. [8] Aristote dit qu'avant le temps o les
lois furent crites, on les chantait. [9] Il en est rest des souvenirs
dans la langue; les Romains appelaient les lois _carmina_, des vers; les
Grecs disaient [Grec: nomoi], des chants. [10]

Ces vieux vers taient des textes invariables. Y changer une lettre, y
dplacer un mot, en altrer le rhythme, c'et t dtruire la loi elle-
mme, en dtruisant la forme sacre sous laquelle elle s'tait rvle aux
hommes. La loi tait comme la prire, qui n'tait agrable  la divinit
qu' la condition d'tre rcite exactement, et qui devenait impie si un
seul mot y tait chang. Dans le droit primitif, l'extrieur, la lettre
est tout; il n'y a pas  chercher le sens ou l'esprit de la loi. La loi ne
vaut pas par le principe moral qui est en elle, mais par les mots que sa
formule renferme. Sa force est dans les paroles sacres qui la composent.

Chez les anciens et surtout  Rome, l'ide du droit tait insparable de
l'emploi de certains mots sacramentels. S'agissait-il, par exemple, d'une
obligation  contracter; l'un devait dire: _Dari spondes?_ et l'autre
devait rpondre: _Spondeo_. Si ces mots-l n'taient pas prononcs, il n'y
avait pas de contrat. En vain le crancier venait-il rclamer le payement
de la dette, le dbiteur ne devait rien. Car ce qui obligeait l'homme dans
ce droit antique, ce n'tait pas la conscience ni le sentiment du juste,
c'tait la formule sacre. Cette formule prononce entre deux hommes
tablissait entre eux un lien de droit. O la formule n'tait pas, le
droit n'tait pas.

Les formes bizarres de l'ancienne procdure romaine ne nous surprendront
pas, si nous songeons que le droit antique tait une religion, la loi un
texte sacr, la justice un ensemble de rites. Le demandeur poursuit avec
la loi, _agit lege_. Par l'nonc de la loi il saisit l'adversaire. Mais
qu'il prenne garde; pour avoir la loi pour soi, il faut en connatre les
termes et les prononcer exactement. S'il dit un mot pour un autre, la loi
n'existe plus et ne peut pas le dfendre. Gaius raconte l'histoire d'un
homme dont un voisin avait coup les vignes; le fait tait constant; il
pronona la loi. Mais la loi disait arbres, il pronona vignes; il perdit
son procs.

L'nonc de la loi ne suffisait pas. Il fallait encore un accompagnement
de signes extrieurs, qui taient comme les rites de cette crmonie
religieuse qu'on appelait contrat ou qu'on appelait procdure en justice.
C'est par cette raison que pour toute vente il fallait employer le morceau
de cuivre et la balance; que pour acheter un objet il fallait le toucher
de la main, _mancipatio_; que, si l'on se disputait une proprit, il y
avait combat fictif, _manuum consertio_. De l les formes de
l'affranchissement, celles de l'mancipation, celles de l'action en
justice, et toute la pantomime de la procdure.

Comme la loi faisait partie de la religion, elle participait au caractre
mystrieux de toute cette religion des cits. Les formules de la loi
taient tenues secrtes comme celles du culte. Elle tait cache 
l'tranger, cache mme au plbien. Ce n'est pas parce que les patriciens
avaient calcul qu'ils puiseraient une grande force dans la possession
exclusive des lois; mais c'est que la loi, par son origine et sa nature,
parut longtemps un mystre auquel on ne pouvait tre initi qu'aprs
l'avoir t pralablement au culte national et au culte domestique.

L'origine religieuse du droit antique nous explique encore un des
principaux caractres de ce droit. La religion tait purement civile,
c'est--dire spciale  chaque cit; il n'en pouvait dcouler aussi qu'un
droit _civil_. Mais il importe de distinguer le sens que ce mot avait chez
les anciens. Quand ils disaient que le droit tait civil, _jus civile_,
[Grec: nomoi politichoi], ils n'entendaient pas seulement que chaque cit
avait son code, comme de nos jours chaque tat a le sien. Ils voulaient
dire que leurs lois n'avaient de valeur et d'action qu'entre membres d'une
mme cit. Il ne suffisait pas d'habiter une ville pour tre soumis  ses
lois et tre protg par elles; il fallait en tre citoyen. La loi
n'existait pas pour l'esclave; elle n'existait pas davantage pour
l'tranger. Nous verrons plus loin que l'tranger, domicili dans une
ville, ne pouvait ni y tre propritaire, ni y hriter, ni tester, ni
faire un contrat d'aucune sorte, ni paratre devant les tribunaux
ordinaires des citoyens. A Athnes, s'il se trouvait crancier d'un
citoyen, il ne pouvait pas le poursuivre en justice pour le payement de sa
dette, la loi ne reconnaissant pas de contrat valable pour lui.

Ces dispositions de l'ancien droit taient d'une logique parfaite. Le
droit n'tait pas n de l'ide de la justice, mais de la religion, et il
n'tait pas conu en dehors d'elle. Pour qu'il y et un rapport de droit
entre deux hommes, il fallait qu'il y et dj entre eux un rapport
religieux, c'est--dire qu'ils eussent le culte d'un mme foyer et les
mmes sacrifices. Lorsqu'entre deux hommes cette communaut religieuse
n'existait pas, il ne semblait pas qu'aucune relation de droit pt
exister. Or ni l'esclave ni l'tranger n'avaient part  la religion de la
cit. Un tranger et un citoyen pouvaient vivre cte  cte pendant de
longues annes, sans qu'on cont la possibilit d'tablir un lien de
droit entre eux. Le droit n'tait qu'une des faces de la religion. Pas de
religion commune, pas de loi commune.


NOTES

[1] De l est venue cette vieille dfinition que les jurisconsultes ont
conserve jusqu' Justinien: _Jurisprudentia est rerum divinarum atque
humanarum notitia._ Cf. Cicron, _De legib._, II, 9; II, 19; _De arusp.
resp._, 7. Denys, II, 73. Tacite, _Ann._, I, 10; _Hist._, I, 15. Dion
Cassius, XLVIII, 44. Pline, _Hist. nat._, XVIII, 2. Aulu-Gelle, V, 19; XV,
27.

[2] Pollux, VIII, 90.

[3] Denys, IX, 41; IX, 49.

[4] Denys, X, 4. Tite-Live, III, 31.

[5] Andocide, I, 82, 83. Dmosthnes, _in Everg._, 71.

[6] Varron, _L. L._, VI, 16.

[7] Denys, X, I.

[8] lien, _H. V._, II, 39.

[9] Aristote, _Probl._, XIX, 28.

[10] [Grec: Nemo], partager; [Grec: nomos], division, mesure, rhythme,
chant; voy. Plutarque, _De musica_, p. 1133; Pindare, _Pyth._, XII, 41;
_fragm._ 190 (dit. Heyne). Scholiaste d'Aristophane, _Chev._, 9: [Grec:
Nomoi chaloyntai oi eis Theoys ymnoi].




CHAPITRE XII.

LE CITOYEN ET L'TRANGER.


On reconnaissait le citoyen  ce qu'il avait part au culte de la cit, et
c'tait de cette participation que lui venaient tous ses droits civils et
politiques. Renonait-on au culte, on renonait aux droits. Nous avons
parl plus haut des repas publics, qui taient la principale crmonie du
culte national. Or  Sparte celui qui n'y assistait pas, mme sans que ce
ft par sa faute, cessait aussitt de compter parmi les citoyens. [1] A
Athnes, celui qui ne prenait pas part  la fte des dieux nationaux,
perdait le droit de cit. [2] A Rome, il fallait avoir t prsent  la
crmonie sainte de la lustration pour jouir des droits politiques. [3]
L'homme qui n'y avait pas assist, c'est--dire qui n'avait pas eu part 
la prire commune et au sacrifice, n'tait plus citoyen jusqu'au lustre
suivant.

Si l'on veut donner la dfinition exacte du citoyen, il faut dire que
c'est l'homme qui a la religion de la cit. [4] L'tranger, au contraire,
est celui qui n'a pas accs au culte, celui que les dieux de la cit ne
protgent pas et qui n'a pas mme le droit de les invoquer. Car ces dieux
nationaux ne veulent recevoir de prires et d'offrandes que du citoyen;
ils repoussent l'tranger; l'entre de leurs temples lui est interdite et
sa prsence pendant le sacrifice est un sacrilge. Un tmoignage de cet
antique sentiment de rpulsion nous est rest dans un des principaux rites
du culte romain; le pontife, lorsqu'il sacrifie en plein air, doit avoir
la tte voile,  parce qu'il ne faut pas que devant les feux sacrs, dans
l'acte religieux qui est offert aux dieux nationaux, le visage d'un
tranger se montre aux yeux du pontife; les auspices en seraient
troubls . [5] Un objet sacr, qui tombait momentanment aux mains d'un
tranger, devenait aussitt profane; il ne pouvait recouvrer son caractre
religieux que par une crmonie expiatoire. [6] Si l'ennemi s'tait empar
d'une ville et que les citoyens vinssent  la reprendre, il fallait avant
toute chose que les temples fussent purifis et tous les foyers teints et
renouvels; le regard de l'tranger les avait souills. [7]

C'est ainsi que la religion tablissait entre le citoyen et l'tranger une
distinction profonde et ineffaable. Cette mme religion, tant qu'elle fut
puissante sur les mes, dfendit de communiquer aux trangers le droit de
cit. Au temps d'Hrodote, Sparte ne l'avait encore accord  personne,
except  un devin; encore avait-il fallu pour cela l'ordre formel de
l'oracle. Athnes l'accordait quelquefois; mais avec quelles prcautions!
Il fallait d'abord que le peuple runi vott au scrutin secret l'admission
de l'tranger; ce n'tait rien encore; il fallait que, neuf jours aprs,
une seconde assemble vott dans le mme sens, et qu'il y et au moins six
mille suffrages favorables: chiffre qui paratra norme si l'on songe
qu'il tait fort rare qu'une assemble athnienne runt ce nombre de
citoyens. Il fallait ensuite un vote du Snat qui confirmt la dcision de
cette double assemble. Enfin le premier venu parmi les citoyens pouvait
opposer une sorte de veto et attaquer le dcret comme contraire aux
vieilles lois. Il n'y avait certes pas d'acte public que le lgislateur
et entour d'autant de difficults et de prcautions que celui qui allait
confrer  un tranger le titre de citoyen, et il s'en fallait de beaucoup
qu'il y et autant de formalits  remplir pour dclarer la guerre ou pour
faire une loi nouvelle. D'o vient qu'on opposait tant d'obstacles 
l'tranger qui voulait tre citoyen? Assurment on ne craignait pas que
dans les assembles politiques son vote ft pencher la balance.
Dmosthnes nous dit le vrai motif et la vraie pense des Athniens:
 C'est qu'il faut conserver aux sacrifices leur puret.  Exclure
l'tranger c'est  veiller sur les crmonies saintes . Admettre un
tranger parmi les citoyens c'est  lui donner part  la religion et aux
sacrifice . [8] Or pour un tel acte le peuple ne se sentait pas
entirement libre, et il tait saisi d'un scrupule religieux; car il
savait que les dieux nationaux taient ports  repousser l'tranger et
que les sacrifices seraient peut-tre altrs par la prsence du nouveau
venu. Le don du droit de cit  un tranger tait une vritable violation
des principes fondamentaux du culte national, et c'est pour cela que la
cit,  l'origine, en tait si avare. Encore faut-il noter que l'homme si
pniblement admis comme citoyen ne pouvait tre ni archonte ni prtre. La
cit lui permettait bien d'assister  son culte; mais quant  y prsider,
c'et t trop.

Nul ne pouvait devenir citoyen  Athnes, s'il tait citoyen dans une
autre ville. [9] Car il y avait une impossibilit religieuse  tre  la
fois membre de deux cits, comme nous avons vu qu'il y en avait une  tre
membre de deux familles. On ne pouvait pas tre de deux religions  la
fois.

La participation au culte entranait avec elle la possession des droits.
Comme le citoyen pouvait assister au sacrifice qui prcdait l'assemble,
il y pouvait aussi voter. Comme il pouvait faire les sacrifices au nom de
la cit, il pouvait tre prytane et archonte. Ayant la religion de la
cit, il pouvait en invoquer la loi et accomplir tous les rites de la
procdure.

L'tranger, au contraire, n'ayant aucune part  la religion n'avait aucun
droit. S'il entrait dans l'enceinte sacre que le prtre avait trace pour
l'assemble, il tait puni de mort. Les lois de la cit n'existaient pas
pour lui. S'il avait commis un dlit, il tait trait comme l'esclave et
puni sans forme de procs, la cit ne lui devant aucune justice. [10]
Lorsqu'on est arriv  sentir le besoin d'avoir une justice pour
l'tranger, il a fallu tablir un tribunal exceptionnel. A Rome, pour
juger l'tranger, le prteur a d se faire tranger lui-mme (_praetor
peregrinus_). A Athnes le juge des trangers a t le polmarque, c'est-
-dire le magistrat qui tait charg des soins de la guerre et de toutes
les relations avec l'ennemi. [11]

Ni  Rome ni  Athnes l'tranger ne pouvait tre propritaire. [12] Il ne
pouvait pas se marier; du moins son mariage n'tait pas reconnu, et ses
enfants taient rputs btards. [13] Il ne pouvait pas faire un contrat
avec un citoyen; du moins la loi ne reconnaissait  un tel contrat aucune
valeur. A l'origine il n'avait pas le droit de faire le commerce. [14] La
loi romaine lui dfendait d'hriter d'un citoyen, et mme  un citoyen
d'hriter de lui. [15] On poussait si loin la rigueur de ce principe que,
si un tranger obtenait le droit de cit romaine sans que son fils, n
avant cette poque, et la mme faveur, le fils devenait  l'gard du pre
un tranger et ne pouvait pas hriter de lui. [16] La distinction entre
citoyen et tranger tait plus forte que le lien de nature entre pre et
fils. Il semblerait  premire vue qu'on et pris  tche d'tablir un
systme de vexation contre l'tranger. Il n'en tait rien. Athnes et Rome
lui faisaient, au contraire, bon accueil et le protgeaient, par des
raisons de commerce ou de politique. Mais leur bienveillance et leur
intrt mme ne pouvaient pas abolir les anciennes lois que la religion
avait tablies. Cette religion ne permettait pas que l'tranger devnt
propritaire, parce qu'il ne pouvait pas avoir de part dans le sol
religieux de la cit. Elle ne permettait ni  l'tranger d'hriter du
citoyen ni au citoyen d'hriter de l'tranger, parce que toute
transmission de biens entranait la transmission d'un culte, et qu'il
tait aussi impossible au citoyen de remplir le culte de l'tranger qu'
l'tranger celui du citoyen.

On pouvait accueillir l'tranger, veiller sur lui, l'estimer mme, s'il
tait riche ou honorable; on ne pouvait pas lui donner part  la religion
et au droit. L'esclave,  certaine gards, tait mieux trait que lui; car
l'esclave, membre d'une famille dont il partageait le culte, tait
rattach  la cit par l'intermdiaire de son matre; les dieux le
protgeaient. Aussi la religion romaine disait-elle que le tombeau de
l'esclave tait sacr, mais que celui de l'tranger ne l'tait pas. [17]

Pour que l'tranger ft compt pour quelque chose aux yeux de la loi, pour
qu'il pt faire le commerce, contracter, jouir en sret de son bien, pour
que la justice de la cit pt le dfendre efficacement, il fallait qu'il
se ft le client d'un citoyen. Rome et Athnes voulaient que tout tranger
adoptt un patron. [18] En se mettant dans la clientle et sous la
dpendance d'un citoyen, l'tranger tait rattach par cet intermdiaire 
la cit. Il participait alors  quelques-uns des bnfices du droit civil
et la protection des lois lui tait acquise.


NOTES

[1] Aristote, _Politique_, II, 6, 21 (II, 7).

[2] Boeckh, _Corp. inscr._, 3641 b.

[3] Vellius, II, 15. On admit une exception pour les soldats en campagne;
encore fallut-il que le censeur envoyt prendre leurs noms, afin
qu'inscrits sur le registre de la crmonie, ils y fussent considrs
comme prsents.

[4] Dmosthnes, _in Neoeram, 113, 114. tre citoyen se disait en grec
[Grec: suntelein], c'est--dire faire le sacrifice ensemble, ou [Grec:
meteinai leron chai osion].

[5] Virgile, _En._, III, 406. Festus, v _Exesto: Lictor in quibusdam
sacris clamitabat, hostis exesto_. On sait que _hostis_ se disait de
l'tranger (Macrobe, I, 17); _hostilis facies_, dans Virgile, signifie le
visage d'un tranger.

[6] _Digeste_, liv. XI, tit. 6, 36.

[7] Plutarque, _Aristide_, 20. Tite-Live, V, 50.

[8] Dmosthnes, _in Neoeram_, 89, 91, 92, 113, 114.

[9] Plutarque, _Solon_, 24. Cicron, _Pro Coecina_, 34.

[10] Aristote, _Politique_, III, 4, 3. Platon, _Lois_, VI.

[11] Dmosthnes, _in Neaeram_, 49. Lysias, in _Pancleonem_.

[12] Gaius, _fr._ 234.

[13] Gaius, I, 67. Ulpien, V, 4-9. Paul, II, 9. Aristophane, _Ois._, 1652.

[14] Ulpien, XIX,4. Dmosthnes, _Pro Phorm.; in Eubul_.

[15] Cicron, _Pro Archia_, 5. Gaius, II, 110.

[16] Pausanias, VIII, 48.

[17] _Digeste_, liv. XI, tit. 7, 2; liv. XLVII, tit. 12, 4.

[18] Harpocration, [Grec: prostates].




CHAPITRE XIII.

LE PATRIOTISME. L'EXIL.


Le mot patrie chez les anciens signifiait la terre des pres, _terra
patria_. La patrie de chaque homme tait la part de sol que sa religion
domestique ou nationale avait sanctifie, la terre o taient dposs les
ossements de ses anctres et que leurs mes occupaient. La petite patrie
tait l'enclos de la famille, avec son tombeau et son foyer. La grande
patrie tait la cit, avec son prytane et ses hros, avec son enceinte
sacre et son territoire marqu par la religion.  Terre sacre de la
patrie , disaient les Grecs. Ce n'tait pas un vain mot. Ce sol tait
vritablement sacr pour l'homme, car il tait habit par ses dieux. tat,
Cit, Patrie, ces mots n'taient pas une abstraction, comme chez les
modernes; ils reprsentaient rellement tout un ensemble de divinits
locales avec un culte de chaque jour et des croyances puissantes sur
l'me.

On s'explique par l le patriotisme des anciens, sentiment nergique qui
tait pour eux la vertu suprme et auquel toutes les autres vertus
venaient aboutir. Tout ce que l'homme pouvait avoir de plue cher se
confondait avec la patrie. En elle il trouvait son bien, sa scurit, son
droit, sa foi, son dieu. En la perdant, il perdait tout. Il tait presque
impossible que l'intrt priv ft en dsaccord avec l'intrt public.
Platon dit: C'est la patrie qui nous enfante, qui nous nourrit, qui nous
lve. Et Sophocle: C'est la patrie qui nous conserve.

Une telle patrie n'est pas seulement pour l'homme un domicile. Qu'il
quitte ces saintes murailles, qu'il franchisse les limites sacres du
territoire, et il ne trouve plus pour lui ni religion ni lien social
d'aucune espce. Partout ailleurs que dans sa patrie il est en dehors de
la vie rgulire et du droit; partout ailleurs il est sans dieu et en
dehors de la vie morale. L seulement il a sa dignit d'homme et ses
devoirs. Il ne peut tre homme que l.

La patrie tient l'homme attach par un lien sacr. Il faut l'aimer comme
on aime une religion, lui obir comme on obit  Dieu.  Il faut se donner
 elle tout entier, mettre tout en elle, lui vouer tout.  Il faut l'aimer
glorieuse ou obscure, prospre ou malheureuse. Il faut l'aimer dans ses
bienfaits et l'aimer encore dans ses rigueurs. Socrate condamn par elle
sans raison ne doit pas moins l'aimer. Il faut l'aimer, comme Abraham
aimait son Dieu, jusqu' lui sacrifier son fils. Il faut surtout savoir
mourir pour elle. Le Grec ou le Romain ne meurt gure par dvouement  un
homme ou par point d'honneur; mais  la patrie il doit sa vie. Car si la
patrie est attaque, c'est sa religion qu'on attaque. Il combat
vritablement pour ses autels, pour ses foyers, _pro aris et focis_; car
si l'ennemi s'empare de sa ville, ses autels seront renverss, ses foyers
teints, ses tombeaux profans, ses dieux dtruits, son culte effac.
L'amour de la patrie, c'est la pit des anciens.

Il fallait que la possession de la patrie ft bien prcieuse; car les
anciens n'imaginaient gure de chtiment plus cruel que d'en priver
l'homme. La punition ordinaire des grands crimes tait l'exil.

L'exil tait proprement l'interdiction du culte. Exiler un homme, c'tait,
suivant la formule galement usite chez les Grecs et chez les Romains,
lui interdire le feu et l'eau. [1] Par ce feu, il faut entendre le feu
sacr du foyer; par cette eau, l'eau lustrale qui servait aux sacrifices.
L'exil mettait donc un homme hors de la religion.  Qu'il fuie, disait la
sentence, et qu'il n'approche jamais des temples. Que nul citoyen ne lui
parle ni ne le reoive; que nul n l'admette aux prires ni aux
sacrifices; que nul ne lui prsente l'eau lustrale.  [2] Toute maison
tait souille par sa prsence. L'homme qui l'accueillait devenait impur 
son contact.  Celui qui aura mang ou bu avec lui ou qui l'aura touch,
disait la loi, devra se purifier.  Sous le coup de cette excommunication,
l'exil ne pouvait prendre part  aucune crmonie religieuse; il n'avait
plus de culte, plus de repas sacrs, plus de prires; il tait dshrit
de sa part de religion.

Il faut bien songer que, pour les anciens, Dieu n'tait pas partout. S'ils
avaient quelque vague ide d'une divinit de l'univers, ce n'tait pas
celle-l qu'ils considraient comme leur Providence et qu'ils invoquaient.
Les dieux de chaque homme taient ceux qui habitaient sa maison, son
canton, sa ville. L'exil, en laissant sa patrie derrire lui, laissait
aussi ses dieux. Il ne voyait plus nulle part de religion qui pt le
consoler et le protger; il ne sentait plus de providence qui veillt sur
lui; le bonheur de prier lui tait t. Tout ce qui pouvait satisfaire les
besoins de son me tait loign de lui.

Or la religion tait la source d'o dcoulaient les droits civils et
politiques. L'exil perdait donc tout cela en perdant la religion de la
patrie. Exclu du culte de la cit, il se voyait enlever du mme coup son
culte domestique et il devait teindre son foyer. [3]

Il n'avait plus de droit de proprit; sa terre et tous ses biens, comme
s'il tait mort, passaient  ses enfants,  moins qu'ils ne fussent
confisqus, au profit des dieux ou de l'tat. [4] N'ayant plus de culte,
il n'avait plus de famille; il cessait d'tre poux et pre. Ses fils
n'taient plus en sa puissance; [5] sa femme n'tait plus sa femme, [6] et
elle pouvait immdiatement prendre un autre poux. Voyez Rgulus,
prisonnier de l'ennemi, la loi romaine l'assimile  un exil; si le Snat
lui demande son avis, il refuse de le donner, parce que l'exil n'est plus
snateur; si sa femme et ses enfants courent  lui, il repousse leurs
embrassements, car pour l'exil il n'y a plus d'enfants, plus d'pouse:

  Fertur pudicae conjugis osculum
  Parvosque natos, _ut capitis minor_,
  A se removisse. [7]

 L'exil, dit Xnophon, perd foyer, libert, patrie, femme, enfants. 
Mort, il n'a pas le droit d'tre enseveli dans le tombeau de sa famille;
car il est un tranger. [8]

Il n'est pas surprenant que les rpubliques anciennes aient presque
toujours permis au coupable d'chapper  la mort par la fuite. L'exil ne
semblait pas un supplice plus doux que la mort. Les jurisconsultes romains
l'appelaient une peine capitale.


NOTES

[1] Hrodote, VII, 231. Cratinus, dans Athne, XI, 3. Cicron, _Pro
domo_, 20. Tite-Live, XXV, 4. Ulpien, X, 3.

[2] Sophocle, _Oedipe roi_, 239. Platon, _Lois_, IX, 881.

[3] Ovide, _Tristes_, I, 3, 43.

[4] Pindare, _Pyth._, IV, 517. Platon, _Lois_, IX, 877. Diodore, XIII, 49.
Denys, XI, 46. Tite-Live, III, 58.

[5] _Institutes_ de Justinien, I, 12. Gaius, I, 128.

[6] Denys, VIII, 41.

[7] Horace, _Odes_, III.

[8] Thucydide, I, 138.




CHAPITRE XIV.

DE L'ESPRIT MUNICIPAL.


Ce que nous avons vu jusqu'ici des anciennes institutions
et surtout des anciennes croyances a pu
nous donner une ide de la distinction profonde qu'il
y avait toujours entre deux cits. Si voisines qu'elles
fussent, elles formaient toujours deux socits compltement
spares. Entre elles il y avait bien plus
que la distance qui spare aujourd'hui deux villes,
bien plus que la frontire qui divise deux tats; les
dieux n'taient pas les mmes, ni les crmonies,
ni les prires. Le culte d'une cit tait interdit 
l'homme de la cit voisine. On croyait que les dieux
d'une ville repoussaient les hommages et les prires
de quiconque n'tait pas leur concitoyen.

Il est vrai que ces vieilles croyances se sont  la
longue modifies et adoucies; mais elles avaient t
dans leur pleine vigueur  l'poque o les socits
s'taient formes, et ces socits en ont toujours
gard l'empreinte.

On conoit aisment deux choses: d'abord, que
cette religion propre  chaque ville a d constituer
la cit d'une manire trs-forte et presque inbranlable;
il est, en effet, merveilleux combien cette organisation
sociale, malgr ses dfauts et toutes ses
chances de ruine, a dur longtemps; ensuite, que
cette religion a d avoir pour effet, pendant de longs
sicles, de rendre impossible l'tablissement d'une
autre forme sociale que la cit.

Chaque cit, par l'exigence de sa religion mme,
devait tre absolument indpendante. Il fallait que
chacune et son code particulier, puisque chacune
avait sa religion et que c'tait de la religion que la
loi dcoulait. Chacune devait avoir sa justice souveraine,
et il ne pouvait y avoir aucune justice suprieure
 celle de la cit. Chacune avait ses ftes
religieuses et son calendrier; les mois et l'anne ne
pouvaient pas tre les mmes dans deux villes, puisque
la srie des actes religieux tait diffrente. Chacune
avait sa monnaie particulire, qui,  l'origine,
tait ordinairement marque de son emblme religieux.
Chacune avait ses poids et ses mesures. On
n'admettait pas qu'il pt y avoir rien de commun
entre deux cits. La ligne de dmarcation tait si
profonde qu'on imaginait  peine que le mariage ft
permis entre habitants de deux villes diffrentes.
Une telle union parut toujours trange et fut longtemps
rpute illgitime. La lgislation de Rome et
celle d'Athnes rpugnent visiblement  l'admettre.
Presque partout les enfants qui naissaient d'un tel mariage
taient confondus parmi les btards et privs
des droits de citoyen. Pour que le mariage ft lgitime
entre habitants de deux villes, il fallait qu'il y
et entre elles une convention particulire (_jus connubii_,
[Grec: epilamia]).

Chaque cit avait autour de son territoire une
ligne de bornes sacres. C'tait l'horizon de sa religion
nationale et de ses dieux. Au del de ces bornes
d'autres dieux rgnaient et l'on pratiquait un autre
culte.

Le caractre le plus saillant de l'histoire de la
Grce et de celle de l'Italie, avant la conqute romaine,
c'est le morcellement pouss  l'excs et
l'esprit d'isolement de chaque cit. La Grce n'a jamais
russi  former un seul tat; ni les villes latines,
ni les villes trusques, ni les tribus samnites
n'ont jamais pu former un corps compacte. On a attribu
l'incurable division des Grecs  la nature de
leur pays, et l'on a dit que les montagnes qui s'y
croisent, tablissent entre les hommes des lignes de
dmarcation naturelles. Mais il n'y avait pas de montagnes
entre Thbes et Plate, entre Argos et Sparte,
entre Sybaris et Crotone. Il n'y en avait pas entre
les villes du Latium ni entre les douze cits de
l'trurie. La nature physique a sans nul doute quelque
action sur l'histoire des peuples; mais les croyances
de l'homme en ont une bien plus puissante. Entre
deux cits voisines il y avait quelque chose de
plus infranchissable qu'une montagne; c'tait la srie
des bornes sacres, c'tait la diffrence des cultes
et la haine des dieux nationaux pour l'tranger.

Pour ce motif les anciens n'ont jamais pu tablir
ni mme concevoir aucune autre organisation sociale
que la cit. Ni les Grecs, ni les Italiens, ni les
Romains mme pendant fort longtemps n'ont eu la
pense que plusieurs villes pussent s'unir et vivre 
titre gal sous un mme gouvernement. Entre deux
cits il pouvait bien y avoir alliance, association momentane
en vue d'un profit  faire ou d'un danger
 repousser; mais il n'y avait jamais union complte.
Car la religion faisait de chaque ville un corps
qui ne pouvait s'agrger  aucun autre. L'isolement
tait la loi de la cit.

Avec les croyances et les usages religieux que
nous avons vus, comment plusieurs villes auraient-elles
pu se confondre dans un mme tat? On ne
comprenait l'association humaine et elle ne paraissait
rgulire qu'autant qu'elle tait fonde sur la religion. Le symbole de
cette association devait tre
un repas sacr fait en commun. Quelques milliers
de citoyens pouvaient bien,  la rigueur, se runir
autour d'un mme prytane, rciter la mme prire
et se partager les mets sacrs. Mais essayez donc,
avec ces usages, de faire un seul tat de la Grce
entire! Comment fera-t-on les repas publics et toutes
les crmonies saintes auxquelles tout citoyen
est tenu d'assister? O sera le prytane? Comment
fera-t-on la lustration annuelle des citoyens? Que deviendront
les limites inviolables qui ont marqu 
l'origine le territoire de la cit et qui l'ont spar
pour toujours du reste du sol? Que deviendront tous
les cultes locaux, les divinits poliades, les hros qui
habitent chaque canton? Athnes a sur ses terres le
hros Oedipe, ennemi de Thbes; comment runir
Athnes et Thbes dans un mme culte et dans un
mme gouvernement?

Quand ces superstitions s'affaiblirent (et elles ne
s'affaiblirent que trs-tard dans l'esprit du vulgaire),
il n'tait plus temps d'tablir une nouvelle forme d'tat.
La division tait consacre par l'habitude, par
l'intrt, par la haine invtre, par le souvenir des
vieilles luttes. Il n'y avait plus  revenir sur le
pass.

Chaque ville tenait fort  son autonomie; elle appelait
ainsi un ensemble qui comprenait son culte,
son droit, son gouvernement, toute son indpendance
religieuse et politique.

Il tait plus facile  une cit d'en assujettir une
autre que de se l'adjoindre. La victoire pouvait faire
de tous les habitants d'une ville prise autant d'esclaves;
elle ne pouvait pas en faire des concitoyens du
vainqueur. Confondre deux cits en un seul tat,
unir la population vaincue  la population victorieuse
et les associer sous un mme gouvernement,
c'est ce qui ne se voit jamais chez les anciens, 
une seule exception prs dont nous parlerons plus
tard. Si Sparte conquiert la Messnie, ce n'est pas
pour faire des Spartiates et des Messniens un seul
peuple; elle expulse toute la race des vaincus et
prend leurs terres. Athnes en use de mme  l'gard
de Salamine, d'gine, de Mlos.

Faire entrer les vaincus dans la cit des vainqueurs
tait une pense qui ne pouvait venir  l'esprit
de personne. La cit possdait des dieux, des
hymnes, des ftes, des lois, qui taient son patrimoine
prcieux; elle se gardait bien d'en donner
part  des vaincus. Elle n'en avait mme pas le
droit; Athnes pouvait-elle admettre que l'habitant
d'gine entrt dans le temple d'Athn poliade?
qu'il adresst un culte  Thse? qu'il prt part aux
repas sacrs? qu'il entretnt, comme prytane, le
foyer public? La religion le dfendait. Donc la population
vaincue de l'le d'gine ne pouvait pas former
un mme tat avec la population d'Athnes.
N'ayant pas les mmes dieux, les gintes et les
Athniens ne pouvaient pas avoir les mmes lois, ni
les mmes magistrats.

Mais Athnes ne pouvait-elle pas du moins, en
laissant debout la ville vaincue, envoyer dans ses
murs des magistrats pour la gouverner? Il tait absolument
contraire aux principes des anciens qu'une
cit ft gouverne par un homme qui n'en ft pas
citoyen. En effet le magistrat devait tre un chef religieux
et sa fonction principale tait d'accomplir le
sacrifice au nom de la cit. L'tranger, qui n'avait
pas le droit de faire le sacrifice, ne pouvait donc pas
tre magistrat. N'ayant aucune fonction religieuse,
il n'avait aux yeux des hommes aucune autorit rgulire.
Sparte essaya de mettre dans les villes ses
harmostes; mais ces hommes n'taient pas magistrats,
ne jugeaient pas, ne paraissaient pas dans les
assembles. N'ayant aucune relation rgulire avec
le peuple des villes, ils ne purent pas se maintenir
longtemps.

Il rsultait de l que tout vainqueur tait dans
l'alternative, ou de dtruire la cit vaincue et d'en
occuper le territoire, ou de lui laisser toute son indpendance.
Il n'y avait pas de moyen terme. Ou la
cit cessait d'tre, ou elle tait un tat souverain.
Ayant son culte, elle devait avoir son gouvernement;
elle ne perdait l'un qu'en perdant l'autre, et alors
elle n'existait plus.

Cette indpendance absolue de la cit ancienne
n'a pu cesser que quand les croyances sur lesquelles
elle tait fonde eurent compltement disparu.
Aprs que les ides eurent t transformes et que
plusieurs rvolutions eurent pass sur ces socits
antiques, alors on put arriver  concevoir et  tablir
un tat plus grand rgi par d'autres rgles. Mais il
fallut pour cela que les hommes dcouvrissent d'autres
principes et un autre lien social que ceux des
vieux ges.




CHAPITRE XV.

RELATIONS ENTRE LES CITS; LA GUERRE; LA PAIX; L'ALLIANCE DES DIEUX.


La religion qui exerait un si grand empire sur la vie intrieure de la
cit, intervenait avec la mme autorit dans toutes les relations que les
cits avaient entre elles. C'est ce qu'on peut voir en observant comment
les hommes de ces vieux ges se faisaient la guerre, comment ils
concluaient la paix, comment ils formaient des alliances.

Deux cits taient deux associations religieuses qui n'avaient pas les
mmes dieux. Quand elles taient en guerre, ce n'taient pas seulement les
hommes qui combattaient, les dieux aussi prenaient part  la lutte. Qu'on
ne croie pas que ce soit l une simple fiction potique. Il y a eu chez
les anciens une croyance trs-arrte et trs-vivace en vertu de laquelle
chaque arme emmenait avec elle ses dieux. On tait convaincu qu'ils
combattaient dans la mle; les soldats les dfendaient et ils dfendaient
les soldats. En combattant contre l'ennemi, chacun croyait combattre aussi
contre les dieux de l'autre cit; ces dieux trangers, il tait permis de
les dtester, de les injurier, de les frapper; on pouvait les faire
prisonniers.

La guerre avait ainsi un aspect trange. Il faut se reprsenter deux
petites armes en prsence; chacune a au milieu d'elle ses statues, son
autel, ses enseignes qui sont des emblmes sacrs; chacune a ses oracles
qui lui ont promis le succs, ses augures et ses devins qui lui assurent
la victoire. Avant la bataille, chaque soldat dans les deux armes pense
et dit comme ce Grec dans Euripide:  Les dieux qui combattent avec nous
sont plus forts que ceux qui sont avec nos ennemis.  Chaque arme
prononce contre l'arme ennemie une imprcation dans le genre de celle
dont Macrobe nous a conserv la formule:  O dieux, rpandez l'effroi, la
terreur, le mal parmi nos ennemis. Que ces hommes et quiconque habite
leurs champs et leur ville, soient par vous privs de la lumire du
soleil. Que cette ville et leurs champs, et leurs ttes et leurs personnes
y vous soient dvous.  Cela dit, on se bat des deux cts avec cet
acharnement sauvage que donne la pense qu'on a des dieux pour soi et
qu'on combat contre des dieux trangers. Pas de merci pour l'ennemi; la
guerre est implacable; la religion prside  la lutte et excite les
combattants. Il ne peut y avoir aucune rgle suprieure qui tempre le
dsir de tuer; il est permis d'gorger les prisonniers, d'achever les
blesss.

Mme en dehors du champ de bataille, on n'a pas l'ide d'un devoir, quel
qu'il soit, vis--vis de l'ennemi. Il n'y a jamais de droit pour
l'tranger;  plus forte raison n'y en a-t-il pas quand on lui fait la
guerre. On n'a pas  distinguer  son gard le juste et l'injuste. Mucius
Scaevola et tous les Romains ont cru qu'il tait beau d'assassiner un
ennemi. Le consul Marcius se vantait publiquement d'avoir tromp le roi de
Macdoine. Paul-mile vendit comme esclaves cent mille pirotes qui
s'taient remis volontairement dans ses mains.

Le Lacdmonien Phbidas, en pleine paix, s'tait empar de la citadelle
des Thbains. On interrogeait Agsilas sur la justice de cette action:
 Examinez seulement si elle est utile, dit le roi; car ds qu'une action
est utile  la patrie, il est beau de la faire.  Voil le droit des gens
des cits anciennes. Un autre roi de Sparte, Clomne, disait que tout le
mal qu'on pouvait faire aux ennemis tait toujours juste aux yeux des
dieux et des hommes.

Le vainqueur pouvait user de sa victoire comme il lui plaisait. Aucune loi
divine ni humaine n'arrtait sa vengeance ou sa cupidit. Le jour o
Athnes dcrta que tous les Mitylniens, sans distinction de sexe ni
d'ge, seraient extermins, elle ne croyait pas dpasser son droit; quand,
le lendemain, elle revint sur son dcret et se contenta de mettre  mort
mille citoyens et de confisquer toutes les terres, elle se crut humaine et
indulgente. Aprs la prise de Plate, les hommes furent gorgs, les
femmes vendues, et personne n'accusa les vainqueurs d'avoir viol le
droit.

On ne faisait pas seulement la guerre aux soldats; on la faisait  la
population tout entire, hommes, femmes, enfants, esclaves. On ne la
faisait pas seulement aux tres humains; on la faisait aux champs et aux
moissons. On brlait les maisons, on abattait les arbres; la rcolte de
l'ennemi tait presque toujours dvoue aux dieux infernaux et par
consquent brle. On exterminait les bestiaux; on dtruisait mme les
semis qui auraient pu produire l'anne suivante. Une guerre pouvait faire
disparatre d'un seul coup le nom et la race de tout un peuple et
transformer une contre fertile en un dsert. C'est en vertu de ce droit
de la guerre que Rome a tendu la solitude autour d'elle; du territoire o
les Volsques avaient vingt-trois cits, elle a fait les marais pontins;
les cinquante-trois villes du Latium ont disparu; dans le Samnium on put
longtemps reconnatre les lieux o les armes romaines avaient pass,
moins aux vestiges de leurs camps, qu' la solitude qui rgnait aux
environs.

Quand le vainqueur n'exterminait pas les vaincus, il avait le droit de
supprimer leur cit, c'est--dire de briser leur association religieuse et
politique. Alors les cultes cessaient et les dieux taient oublie. La
religion de la cit tant abattue, la religion de chaque famille
disparaissait en mme temps. Les foyers s'teignaient. Avec le culte
tombaient les lois, le droit civil, la famille, la proprit, tout ce qui
s'tayait sur la religion. [1] coutons le vaincu  qui l'on fait grce de
la vie; on lui fait prononcer la formule suivante:  Je donne ma personne,
ma ville, ma terre, l'eau qui y coule, mes dieux termes, mes temples, mes
objets mobiliers, toutes les choses qui appartiennent aux dieux, je les
donne au peuple romain.  [2] A partir de ce moment, les dieux, les
temples, les maisons, les terres, les personnes taient au vainqueur. Nous
dirons plus loin ce que tout cela devenait sous la domination de Rome.

Quand la guerre ne finissait pas par l'extermination ou l'assujettissement
de l'un des deux partis, un trait de paix pouvait la terminer. Mais pour
cela il ne suffisait pas d'une convention, d'une parole donne; il fallait
un acte religieux. Tout trait tait marqu par l'immolation d'une
victime. Signer un trait est une expression toute moderne; les Latins
disaient frapper un chevreau, _icere haedus ou foedus_; le nom de la
victime qui tait le plus ordinairement employe  cet effet est rest
dans la langue usuelle pour dsigner l'acte tout entier. [3] Les Grecs
s'exprimaient d'une manire analogue, ils disaient faire la libation,
[Grec: spendesthai]. C'taient toujours des prtres qui, se conformant au
rituel, [4] accomplissaient la crmonie du trait. On les appelait
fciaux en Italie, spendophores ou porte-libation chez les Grecs.

Cette crmonie religieuse donnait seule aux conventions internationales
un caractre sacr et inviolable. Tout le monde connat l'histoire des
fourches caudines. Une arme entire, par l'organe de ses consuls, de ses
questeurs, de ses tribuns et de ses centurions, avait fait une convention
avec les Samnites. Mais il n'y avait pas eu de victime immole. Aussi le
Snat se crut-il en droit de dire que la convention n'avait aucune valeur.
En l'annulant, il ne vint  l'esprit d'aucun pontife, d'aucun patricien,
que l'on commettait un acte de mauvaise foi.

C'tait une opinion constante chez les anciens que chaque homme n'avait
d'obligations qu'envers ses dieux particuliers. Il faut se rappeler ce mot
d'un certain Grec dont la cit adorait le hros Alabandos; il s'adressait
 un homme d'une autre ville qui adorait Hercule:  Alabandos, disait-il,
est un dieu et Hercule n'en est pas un.  [5] Avec de telles ides, il
tait ncessaire que dans un trait de paix chaque cit prt ses propres
dieux  tmoin de ses serments.  Nous avons fait un trait et vers les
libations, disent les Platens aux Spartiates, nous avons attest, vous
les dieux de vos pres, nous les dieux qui occupent notre pays. [6] On
cherchait bien,  invoquer, s'il tait possible, des divinits qui fussent
communes aux deux villes. On jurait par ces dieux qui sont visibles 
tous, le soleil qui claire tout, la terre nourricire. Mais les dieux de
chaque cit et ses hros protecteurs touchaient bien plus les hommes et il
fallait que les contractants les prissent  tmoin, si l'on voulait qu'ils
fussent vritablement lis par la religion.

De mme que pendant la guerre les dieux s'taient mls aux combattants,
ils devaient aussi tre compris dans le trait. On stipulait donc qu'il y
aurait alliance entre les dieux comme entre les hommes des deux villes.
Pour marquer cette alliance des dieux, il arrivait quelquefois que les
deux peuples s'autorisaient mutuellement  assister  leurs ftes sacres.
[7] Quelquefois ils s'ouvraient rciproquement leurs temples et faisaient
un change de rites religieux. Rome stipula un jour que le dieu de la
ville de Lanuvium protgerait dornavant les Romains, qui auraient le
droit de le prier et d'entrer dans son temple. [8] Souvent chacune des
deux parties contractantes s'engageait  offrir un culte aux divinits de
l'autre. Ainsi les lens, ayant conclu un trait avec les toliens,
offrirent dans la suite un sacrifice annuel aux hros de leurs allis. [9]
Il tait frquent qu' la suite d'une alliance on reprsentt par des
statues ou des mdailles les divinits des deux villes se donnant la main.
C'est ainsi qu'on a des mdailles o nous voyons unis l'Apollon de Milet
et le Gnie de Smyrne, la Pallas des Sidens et l'Artmis de Perge,
l'Apollon d'Hirapolis et l'Artmis d'phse. Virgile, parlant d'une
alliance entre la Thrace et les Troyens, montre les Pnates des deux
peuples unis et associs.

Ces coutumes bizarres rpondaient parfaitement  l'ide que les anciens se
faisaient des dieux. Comme chaque cit avait les siens, il semblait
naturel que ces dieux figurassent dans les combats et dans les traits. La
guerre ou la paix entre deux villes tait la guerre ou la paix entre deux
religions. Le droit des gens des anciens fut longtemps fond sur ce
principe. Quand les dieux taient ennemis, il y avait guerre sans merci et
sans rgle; ds qu'ils taient amis, les hommes taient lis entre eux et
avaient le sentiment de devoirs rciproques. Si l'on pouvait supposer que
les divinits poliades de deux cits eussent quelque motif pour tre
allies, c'tait assez pour que les deux cits le fussent. La premire
ville avec laquelle Borne contracta amiti fut Caer en trurie, et Tite-
Live en dit la raison: dans le dsastre de l'invasion gauloise, les dieux
romains avaient trouv un asile  Caer; ils avaient habit cette ville,
ils y avaient t adors; un lien sacr d'hospitalit s'tait ainsi form
entre les dieux romains et la cit trusque; [10] ds lors la religion ne
permettait pas que les deux villes fussent ennemies; elles taient allies
pour toujours. [11]


NOTES

[1] Cicron, _in Verr._, II, 3, 6. Siculus Flaccus, _passim_. Thucydide,
III, 50 et 68.

[2] Tite-Live, I, 38. Plaute, _Amphitr._, 100-105.

[3] Festus, vis _Foedum et Foedus_.

[4] En Grce, ils portaient une couronne. Xnophon, _Hell._, IV, 7, 3.

[5] Cicron, _De nat. deor._, III, 19.

[6] Thucydide, II.

[7] Thucydide, V, 23. Plutarque, Thse, 25, 33.

[8] Tite-Live, VIII, 14.

[9] Pausanias, V, 15.

[10] Tite-Live, V, 50. Aulu-Gelle, XVI, 13.

[11] Il n'entre pas dans notre sujet de parler des confdrations ou
amphictyonies qui taient nombreuses dans l'ancienne Grce et en Italie.
Qu'il nous suffise de faire remarquer ici qu'elles taient des
associations religieuses autant que politiques. On ne voit pas
d'amphictyonie qui n'et un culte commun et un sanctuaire. Celle des
Botiens offrait un culte  Athn Itonia, celle des Achens  Dmter
Panachaea, le dieu des Ioniens d'Asie tait Posidon Hliconien, comme
celui de la pentapole dorienne tait Apollon Triopique. La confdration
des Cyclades offrait un sacrifice commun dans l'le de Dlos, les villes
de l'Argolide  Calanrie. L'amphictyonie des Thermopyles tait une
association de mme nature. Toutes les runions avaient lieu dans des
temples et avaient pour objet principal un sacrifice; chacune des cits
confdres envoyait pour y prendre part quelques citoyens revtus
momentanment d'un caractre sacerdotal, et qu'on appelait thores. Une
victime tait immole en l'honneur du dieu de l'association, et les
chairs, cuites sur l'autel, taient partages entre les reprsentants des
cits. Le repas commun, avec les chants, les prires et les jeux sacrs
qui l'accompagnaient, formait le lien de la confdration. Les mmes
usages existaient en Italie. Les villes du Latium avaient les fries
latines o elles partageaient les chairs d'une victime. Il en tait de
mme des villes trusques. Du reste, dans toutes ces anciennes
amphictyonies, le lien politique fut toujours plus faible que le lien
religieux. Les cits confdres conservaient une indpendance entire.
Elles pouvaient mme se faire la guerre entre elles, pourvu qu'elles
observassent une trve pendant la dure de la fte fdrale.




CHAPITRE XVI.

LE ROMAIN; L'ATHNIEN.


Cette mme religion, qui avait fond les socits et qui les gouverna
longtemps, faonna aussi l'me humaine et fit  l'homme son caractre. Par
ses dogmes et par ses pratiques elle donna au Romain et au Grec une
certaine manire de penser et d'agir et de certaines habitudes dont ils ne
purent de longtemps se dfaire. Elle montrait  l'homme des dieux partout,
dieux petits, dieux facilement irritables et malveillants. Elle crasait
l'homme sous la crainte d'avoir toujours des dieux contre soi et ne lui
laissait aucune libert dans ses actes.

Il faut voir quelle place la religion occupe dans la vie d'un Romain. Sa
maison est pour lui ce qu'est pour nous un temple; il y trouve son culte
et ses dieux. C'est un dieu que son foyer; les murs, les portes, le seuil
sont des dieux; [1] les bornes qui entourent son champ sont encore des
dieux. Le tombeau est un autel, et ses anctres sont des tres divins.

Chacune de ses actions de chaque jour est un rite; toute sa journe
appartient  sa religion. Le matin et le soir il invoque son foyer, ses
pnates, ses anctres; en sortant de sa maison, en y rentrant, il leur
adresse une prire. Chaque repas est un acte religieux qu'il partage avec
ses divinits domestiques. La naissance, l'initiation, la prise de la
toge, le mariage et les anniversaires de tous ces vnements sont les
actes solennels de son culte.

Il sort de chez lui et ne peut presque faire un pas sans rencontrer un
objet sacr; ou c'est une chapelle, ou c'est un lieu jadis frapp de la
foudre, ou c'est un tombeau; tantt il faut qu'il se recueille et prononce
une prire, tantt il doit dtourner les yeux et se couvrir le visage pour
viter la vue d'un objet funeste.

Chaque jour il sacrifie dans sa maison, chaque mois dans sa curie,
plusieurs fois par an dans sa _gens_ ou dans sa tribu. Par-dessus tous ces
dieux, il doit encore un culte  ceux de la cit. Il y a dans Rome plus de
dieux que de citoyens.

Il fait des sacrifices pour remercier les dieux; il en fait d'autres, et
en plus grand nombre, pour apaiser leur colre. Un jour il figure dans une
procession en dansant suivant un rhythme ancien au son de la flte sacre.
Un autre jour il conduit des chars dans lesquels sont couches les statues
des divinits. Une autre fois c'est un _lectisternium_; une table est
dresse dans une rue et charge de mets; sur des lits sont couches les
statues des dieux, et chaque Romain passe en s'inclinant, une couronne sur
la tte et une branche de laurier  la main. [2]

Il a une fte pour les semailles; une pour la moisson, une pour la taille
de la vigne. Avant que le bl soit venu en pi, il a fait plus de dix
sacrifices et invoqu une dizaine de divinits particulires pour le
succs de sa rcolte. Il a surtout un grand nombre de ftes pour les
morts, parce qu'il a peur d'eux.

Il ne sort jamais de chez lui sans regarder s'il ne parat pas quelque
oiseau de mauvais augure. Il y a des mots qu'il n'ose prononcer de sa vie.
Forme-t-il quelque dsir, il inscrit son voeu sur une tablette qu'il
dpose aux pieds de la statue d'un dieu.

A tout moment il consulte les dieux et veut savoir leur volont. Il trouve
toutes ses rsolutions dans les entrailles des victimes, dans le vol des
oiseaux, dans les avis de la foudre. L'annonce d'une pluie de sang ou d'un
boeuf qui a parl, le trouble et le fait trembler; il ne sera tranquille
que lorsqu'une crmonie expiatoire l'aura mis en paix avec les dieux.

Il ne sort de sa maison que du pied droit. Il ne se fait couper les
cheveux que pendant la pleine lune. Il porte sur lui des amulettes. Il
couvre les murs de sa maison d'inscriptions magiques contre l'incendie. Il
sait des formules pour viter la maladie, et d'autres pour la gurir; mais
il faut les rpter vingt-sept fois et cracher  chaque fois d'une
certaine faon. [3]

Il ne dlibre pas au Snat si les victimes n'ont pas donn les signes
favorables. Il quitte l'assemble du peuple s'il a entendu le cri d'une
souris. Il renonce aux desseins les mieux arrts s'il a aperu un mauvais
prsage ou si une parole funeste a frapp son oreille. Il est brave au
combat, mais  condition que les auspices lui assurent la victoire.

Ce Romain que nous prsentons ici n'est pas l'homme du peuple, l'homme 
l'esprit faible que la misre et l'ignorance retiennent dans la
superstition. Nous parlons du patricien, de l'homme noble, puissant et
riche. Ce patricien est tour  tour guerrier, magistrat, consul,
agriculteur, commerant; mais partout et toujours il est prtre et sa
pense est fixe sur les dieux. Patriotisme, amour de la gloire, amour de
l'or, si puissants que soient ces sentiments sur son me, la crainte des
dieux domine tout. Horace a dit le mot le plus vrai sur le Romain:

  Dis te minorem quod geris, imperas.

On a dit que c'tait une religion de politique. Mais pouvons-nous supposer
qu'un snat de trois cents membres, un corps de trois mille patriciens se
soit entendu avec une telle unanimit pour tromper le peuple ignorant? et
cela pendant des sicles, sans que parmi tant de rivalits, de luttes, de
haines personnelles, une seule voix se soit jamais leve pour dire: Ceci
est un mensonge. Si un patricien et trahi les secrets de sa secte, si,
s'adressant aux plbiens qui supportaient impatiemment le joug de cette
religion, il les et tout  coup dbarrasss et affranchis de ces auspices
et de ces sacerdoces, cet homme et acquis immdiatement un tel crdit
qu'il ft devenu le matre de l'tat. Croit-on que, si les patriciens
n'eussent pas cru  la religion qu'ils pratiquaient, une telle tentation
n'aurait pas t assez forte pour dterminer au moins un d'entre eux 
rvler le secret? On se trompe gravement sur la nature humaine si l'on
suppose qu'une religion puisse s'tablir par convention et se soutenir par
imposture. Que l'on compte dans Tite-Live combien de fois cette religion
gnait les patriciens eux-mmes, combien de fois elle embarrassa le Snat
et entrava son action, et que l'on dise ensuite si cette religion avait
t invente pour la commodit des hommes d'tat. C'est bien tard, c'est
seulement au temps des Scipions que l'on a commenc de croire que la
religion tait utile au gouvernement; mais dj la religion tait morte
dans les mes.

Prenons un Romain des premiers sicles; choisissons un des plus grands
guerriers, Camille qui fut cinq fois dictateur et qui vainquit dans plus
de dix batailles. Pour tre dans le vrai, il faut se le reprsenter autant
comme un prtre que comme un guerrier. Il appartient  la _gens_ Furia;
son surnom est un mot qui dsigne une fonction sacerdotale. Enfant, on lui
a fait porter la robe prtexte qui indique sa caste, et la bulle qui
dtourne les mauvais sorts. Il a grandi en assistant chaque jour aux
crmonies du culte; il a pass sa jeunesse  s'instruire des rites de la
religion. Il est vrai qu'une guerre a clat et que le prtre s'est fait
soldat; on l'a vu, bless  la cuisse dans un combat de cavalerie,
arracher le fer de la blessure et continuer  combattre. Aprs plusieurs
campagnes, il a t lev aux magistratures; comme tribun consulaire, il a
fait les sacrifices publics, il a jug, il a command l'arme. Un jour
vient o l'on songe  lui pour la dictature. Ce jour-l, le magistrat en
charge, aprs s'tre recueilli pendant une nuit claire, a consult les
dieux; sa pense tait attache  Camille dont il prononait tout bas le
nom, et ses yeux taient fixs au ciel o ils cherchaient les prsages.
Les dieux n'en ont envoy que de bons; c'est que Camille leur est
agrable; il est nomm dictateur.

Le voil chef d'arme; il sort de la ville, non sans avoir consult les
auspices et immol force victimes. Il a sous ses ordres beaucoup
d'officiers, presque autant de prtres, un pontife, des augures, des
aruspices, des pullaires, des victimaires, un porte-foyer.

On le charge de terminer la guerre contre Veii que l'on assige sans
succs depuis neuf ans. Veii est une ville trusque, c'est--dire presque
une ville sainte; c'est de pit plus que de courage qu'il faut lutter. Si
depuis neuf ans les Romains ont le dessous, c'est que les trusques
connaissent mieux les rites qui sont agrables aux dieux et les formules
magiques qui gagnent leur faveur. Rome, de son ct, a ouvert ses livres
Sibyllins et y a cherch la volont des dieux. Elle s'est aperue que ses
fries latines avaient t souilles par quelque vice de forme et elle a
renouvel le sacrifice. Pourtant les trusques ont encore la supriorit;
il ne reste qu'une ressource, s'emparer d'un prtre trusque et savoir par
lui le secret des dieux. Un prtre vien est pris et men au Snat:  Pour
que Rome l'emporte, dit-il, il faut qu'elle abaisse le niveau du lac
albain, en se gardant bien d'en faire couler l'eau dans la mer.  Rome
obit, on creuse une infinit de canaux et de rigoles, et l'eau du lac se
perd dans la campagne.

C'est  ce moment que Camille est lu dictateur. Il se rend  l'arme prs
de Veii. Il est sr du succs; car tous les oracles ont t rvls, tous
les ordres des dieux accomplis; d'ailleurs, avant de quitter Rome, il a
promis aux dieux protecteurs des ftes et des sacrifices. Pour vaincre, il
ne nglige pas les moyens humains; il augmente l'arme, raffermit la
discipline, fait creuser une galerie souterraine pour pntrer dans la
citadelle. Le jour de l'attaque est arriv; Camille sort de sa tente; il
prend les auspices et immole des victimes. Les pontifes, les augures
l'entourent; revtu du _paludamentum_, il invoque les dieux:  Sous ta
conduite,  Apollon, et par ta volont qui m'inspire, je marche pour
prendre et dtruire la ville de Veii;  toi je promets et je voue la
dixime partie du butin.  Mais il ne suffit pas d'avoir des dieux pour
soi; l'ennemi a aussi une divinit puissante qui le protge. Camille
l'voque par cette formule:  Junon Reine, qui pour le prsent habites 
Veii, je te prie, viens avec nous vainqueurs; suis-nous dans notre ville;
que notre ville devienne la tienne.  Puis, les sacrifices accomplis, les
prires dites, les formules rcites, quand les Romains sont srs que les
dieux sont pour eux et qu'aucun dieu ne dfend plus l'ennemi, l'assaut est
donn et la ville est prise.

Tel est Camille. Un gnral romain est un homme qui sait admirablement
combattre, qui sait surtout l'art de se faire obir, mais qui croit
fermement aux augures, qui accomplit chaque jour des actes religieux et
qui est convaincu que ce qui importe le plus, ce n'est pas le courage, ce
n'est pas mme la discipline, c'est l'nonc de quelques formules
exactement dites suivant les rites. Ces formules adresses aux dieux les
dterminent et les contraignent presque toujours  lui donner la victoire.
Pour un tel gnral la rcompense suprme est que le Snat lui permette
d'accomplir le sacrifice triomphal. Alors il monte sur le char sacr qui
est attel de quatre chevaux blancs; il est vtu de la robe sacre dont on
revt les dieux aux jours de fte; sa tte est couronne, sa main droite
tient une branche de laurier, sa gauche le sceptre d'ivoire; ce sont
exactement les attributs et le costume que porte la statue de Jupiter. [4]
Sous cette majest presque divine il se montre  ses concitoyens, et il va
rendre hommage  la majest vraie du plus grand des dieux romains. Il
gravit la pente du Capitole, et arriv devant le temple de Jupiter, il
immole des victimes.

La peur des dieux n'tait pas un sentiment propre au Romain; elle rgnait
aussi bien dans le coeur d'un Grec. Ces peuples, constitus  l'origine
par la religion, nourris et levs par elle, conservrent trs-longtemps
la marque de leur ducation premire. On connat les scrupules du
Spartiate, qui ne commence jamais une expdition avant que la lune soit
dans son plein, qui immole sans cesse des victimes pour savoir s'il doit
combattre et qui renonce aux entreprises les mieux conues et les plus
ncessaires parce qu'un mauvais prsage l'effraye. L'Athnien n'est pas
moins scrupuleux. Une arme athnienne n'entre jamais en campagne avant le
septime jour du mois, et, quand une flotte va prendre la mer, on a grand
soin de redorer la statue de Pallas.

Xnophon assure que les Athniens ont plus de ftes religieuses qu'aucun
autre peuple grec. [5]  Que de victimes offertes aux dieux, dit
Aristophane, [6] que de temples! que de statues! que de processions
sacres! A tout moment de l'anne on voit des festins religieux et des
victimes couronnes.  La ville d'Athnes et son territoire sont couverts
de temples et de chapelles; il y en a pour le culte de la cit, pour le
culte des tribus et des dmes, pour le culte des familles. Chaque maison
est elle-mme un temple et dans chaque champ il y a un tombeau sacr.

L'Athnien qu'on se figure si inconstant, si capricieux, si libre penseur,
a, au contraire, un singulier respect pour les vieilles traditions et les
vieux rites. Sa principale religion, celle qui obtient de lui la dvotion
la plus fervente, c'est la religion des anctres et des hros. Il a le
culte des morts et il les craint. Une de ses lois l'oblige  leur offrir
chaque anne les prmices de sa rcolte; une autre lui dfend de prononcer
un seul mot qui puisse provoquer leur colre. Tout ce qui touche 
l'antiquit est sacr pour un Athnien. Il a de vieux recueils o sont
consigns ses rites et jamais il ne s'en carte; si un prtre introduisait
dans le culte la plus lgre innovation, il serait puni de mort. Les rites
les plus bizarres sont observs de sicle en sicle. Un jour de l'anne,
l'Athnien fait un sacrifice en l'honneur d'Ariane, et parce qu'on dit que
l'amante de Thse est morte en couches, il faut qu'on imite les cris et
les mouvements d'une femme en travail. Il clbre une autre fte annuelle
qu'on appelle Oschophories et qui est comme la pantomime du retour de
Thse dans l'Attique; on couronne le caduce d'un hraut, parce que le
hraut de Thse a couronn son caduce; on pousse un certain cri que l'on
suppose que le hraut a pouss, et il se fait une procession o chacun
porte le costume qui tait en usage au temps de Thse. Il y a un autre
jour o l'Athnien ne manque pas de faire bouillir des lgumes dans une
marmite d'une certaine espce; c'est un rite dont l'origine se perd dans
une antiquit lointaine, dont on ne connat plus le sens, mais qu'on
renouvelle pieusement chaque anne. [7]

L'Athnien, comme le Romain, a des jours nfastes; ces jours-l, on ne se
marie pas, on ne commence aucune entreprise, on ne tient pas d'assemble,
on ne rend pas la justice. Le dix-huitime et le dix-neuvime jour de
chaque mois sont employs  des purifications. Le jour des Plyntries,
jour nfaste entre tous, on voile la statue de la grande divinit poliade.
Au contraire, le jour des Panathnes, le voile de la desse est port en
grande procession, et tous les citoyens, sans distinction d'ge ni de
rang, doivent lui faire cortge. L'Athnien fait des sacrifices pour les
rcoltes; il en fait pour le retour de la pluie ou le retour du beau
temps; il en fait pour gurir les maladies et chasser la famine ou la
peste. [8]

Athnes a ses recueils d'antiques oracles, comme Rome a ses livres
Sibyllins, et elle nourrit au Prytane des hommes qui lui annoncent
l'avenir. Dans ses rues on rencontre  chaque pas des devins, des prtres,
des interprtes des songes. L'Athnien croit aux prsages; un ternument
ou un tintement des oreilles l'arrte dans une entreprise. Il ne
s'embarque jamais sans avoir interrog les auspices. Avant de se marier il
ne manque pas de consulter le vol des oiseaux. L'assemble du peuple se
spare ds que quelqu'un assure qu'il a paru dans le ciel un signe
funeste. Si un sacrifice a t troubl par l'annonce d'une mauvaise
nouvelle, il faut le recommencer. [9.]

L'Athnien ne commence gure une phrase sans invoquer d'abord la bonne
fortune. Il met ce mot invariablement  la tte de tous ses dcrets. A la
tribune, l'orateur dbute volontiers par une invocation aux dieux et aux
hros qui habitent le pays. On mne le peuple en lui dbitant des oracles.
Les orateurs, pour faire prvaloir leur avis, rptent  tout moment: La
Desse ainsi l'ordonne. [10]

Nicias appartient  une grande et riche famille. Tout jeune, il conduit au
sanctuaire de Dlos une _thorie_, c'est--dire des victimes et un choeur
pour chanter les louanges du dieu pendant le sacrifice. Revenu  Athnes,
il fait hommage aux dieux d'une partie de sa fortune, ddiant une statue 
Athn, une chapelle  Dionysos. Tour  tour il est _hestiateur_ et fait
les frais du repas sacr de sa tribu; il est chorge et entretient un
choeur pour les ftes religieuses. Il ne passe pas un jour sans offrir un
sacrifice  quelque dieu. Il a un devin attach  sa maison, qui ne le
quitte pas et qu'il consulte sur les affaires publiques aussi bien que sur
ses intrts particuliers. Nomm gnral, il dirige une expdition contre
Corinthe; tandis qu'il revient vainqueur  Athnes, il s'aperoit que deux
de ses soldats morts sont rests sans spulture sur le territoire ennemi;
il est saisi d'un scrupule religieux; il arrte sa flotte, et envoie un
hraut demander aux Corinthiens la permission d'ensevelir les deux
cadavres. Quelque temps aprs, le peuple athnien dlibre sur
l'expdition de Sicile. Nicias monte  la tribune et dclare que ses
prtres et son devin annoncent des prsages qui s'opposent  l'expdition.
Il est vrai qu'Alcibiade a d'autres devins qui dbitent des oracles en
sens contraire. Le peuple est indcis. Surviennent des hommes qui arrivent
d'gypte; ils ont consult le dieu d'Ammon, qui commence  tre dj fort
en vogue, et ils en rapportent cet oracle: Les Athniens prendront tous
les Syracusains. Le peuple se dcide aussitt pour la guerre. [11]

Nicias, bien malgr lui, commande l'expdition. Avant de partir, il
accomplit un sacrifice, suivant l'usage. Il emmne avec lui, comme fait
tout gnral, une troupe de devins, de sacrificateurs, d'aruspices et de
hrauts. La flotte emporte son foyer; chaque vaisseau a un emblme qui
reprsente quelque dieu.

Mais Nicias a peu d'espoir. Le malheur n'est-il pas annonc par assez de
prodiges? Des corbeaux ont endommag une statue de Pallas; un homme s'est
mutil sur un autel; et le dpart a lieu pendant les jours nfastes des
Plyntries! Nicias ne sait que trop que cette guerre sera fatale  lui et
 la patrie. Aussi pendant tout le cours de cette campagne le voit-on
toujours craintif et circonspect; il n'ose presque jamais donner le signal
d'un combat, lui que l'on connat pour tre si brave soldat et si habile
gnral.

On ne peut pas prendre Syracuse, et aprs des pertes cruelles il faut se
dcider  revenir  Athnes. Nicias prpare sa flotte pour le retour; la
mer est libre encore. Mais il survient une clipse de lune. Il consulte
son devin; le devin rpond que le prsage est contraire et qu'il faut
attendre trois fois neuf jours. Nicias obit; il passe tout ce temps dans
l'inaction, offrant force sacrifices pour apaiser la colre des dieux.
Pendant ce temps, les ennemis lui ferment le port et dtruisent sa flotte.
Il ne reste plus qu' faire retraite par terre, chose impossible; ni lui
ni aucun de ses soldats n'chappe aux Syracusains.

Que dirent les Athniens  la nouvelle du dsastre? Ils savaient le
courage personnel de Nicias et son admirable constance. Ils ne songrent
pas non plus  le blmer d'avoir suivi les arrts de la religion. Ils ne
trouvrent qu'une chose  lui reprocher, c'tait d'avoir emmen un devin
ignorant. Car le devin s'tait tromp sur le prsage de l'clipse de lune;
il aurait d savoir que, pour une arme qui veut faire retraite, la lune
qui cache sa lumire est un prsage favorable. [12]


NOTES

[1] Saint Augustin, _Cit de Dieu_, VI, T. Tertullien, _Ad nat._, II, 15.

[2] Tite-Live, XXXIV, 55; XL, 37.

[3] Caton, _De re rust._, 160. Varron, _De re rust._, I, 2; I, 37. Pline,
_H. N._, VIII, 82; XVII, 28; XXVII, 12; XXVIII, 2. Juvnal, X, 55. Aulu-
Gelle, IV, 5.

[4] Tite-Live, X, 7; XXX, 15. Denys, V, 8. Appien, _G. puniq._, 59.
Juvnal, X, 43. Pline, XXXIII, 7.

[5] Xnophon, _Gouv. d'Ath._, III, 2.

[6] Aristophane, _Nues_.

[7] Plutarque, _Thse_, 20, 22, 23.

[8] Platon, _Lois_, VII, p. 800. Philochore, _Fragm._ Euripide, _Suppl._,
80.

[9] Aristophane, _Paix_, 1084; _Oiseaux_, 596, 718. _Schol. ad Aves_, 721.
Thucydide, II, 8

[10] Lycurgue, I, 1. Aristophane, _Chevaliers_, 903, 999, 1171, 1179.

[11] Plutarque, _Nicias_. Thucydide, VI.

[12] Plutarque, _Nicias_, 23.




CHAPITRE XVII.

DE L'OMNIPOTENCE DE L'TAT; LES ANCIENS N'ONT PAS CONNU LA LIBERT
INDIVIDUELLE.


La cit avait t fonde sur une religion et constitue comme une glise.
De l sa force; de l aussi son omnipotence et l'empire absolu qu'elle
exerait sur ses membres. Dans une socit tablie sur de tels principes,
la libert individuelle ne pouvait pas exister. Le citoyen tait soumis en
toutes choses et sans nulle rserve  la cit; il lui appartenait tout
entier. La religion qui avait enfant l'tat, et l'tat qui entretenait la
religion, se soutenaient l'un l'autre et ne faisaient qu'un; ces deux
puissances associes et confondues formaient une puissance presque
surhumaine  laquelle l'me et le corps taient galement asservis.

Il n'y avait rien dans l'homme qui ft indpendant. Son corps appartenait
 l'tat et tait vou  sa dfense;  Rome, le service militaire tait d
jusqu' cinquante ans,  Athnes jusqu' soixante,  Sparte toujours. Sa
fortune tait toujours  la disposition de l'tat; si la cit avait besoin
d'argent, elle pouvait ordonner aux femmes de lui livrer leurs bijoux, aux
cranciers de lui abandonner leurs crances, aux possesseurs d'oliviers de
lui cder gratuitement l'huile qu'ils avaient fabrique. [1]

La vie prive n'chappait pas  cette omnipotence de l'tat. La loi
athnienne, au nom de la religion, dfendait  l'homme de rester
clibataire. [2] Sparte punissait non-seulement celui qui ne se mariait
pas, mais mme celui qui se mariait tard. L'tat pouvait prescrire 
Athnes le travail,  Sparte l'oisivet. Il exerait sa tyrannie jusque
dans les plus petites choses;  Locres, la loi dfendait aux hommes de
boire du vin pur;  Rome,  Milet,  Marseille, elle le dfendait aux
femmes. [3] Il tait ordinaire que le costume ft fix invariablement par
les lois de chaque cit; la lgislation de Sparte rglait la coiffure des
femmes, et celle d'Athnes leur interdisait d'emporter en voyage plus de
trois robes. [4] A Rhodes et  Byzance, la loi dfendait de se raser la
barbe. [5]

L'tat avait le droit de ne pas tolrer que ses citoyens fussent difformes
ou contrefaits. En consquence il ordonnait au pre  qui naissait un tel
enfant, de le faire mourir. Cette loi se trouvait dans les anciens codes
de Sparte et de Rome. Nous ne savons pas si elle existait  Athnes; nous
savons seulement qu'Aristote et Platon l'inscrivirent dans leurs
lgislations idales.

Il y a dans l'histoire de Sparte un trait que Plutarque et Rousseau
admiraient fort. Sparte venait d'prouver une dfaite  Leuctres et
beaucoup de ses citoyens avaient pri. A cette nouvelle, les parents des
morts durent se montrer en public avec un visage gai. La mre qui savait
que son fils avait chapp au dsastre et qu'elle allait le revoir,
montrait de l'affliction et pleurait. Celle qui savait qu'elle ne
reverrait plus son fils, tmoignait de la joie et parcourait les temples
en remerciant les dieux. Quelle tait donc la puissance de l'tat, qui
ordonnait le renversement des sentiments naturels et qui tait obi!

L'tat n'admettait pas qu'un homme ft indiffrent  ses intrts; le
philosophe, l'homme d'tude n'avait pas le droit de vivre  part. C'tait
une obligation qu'il vott dans l'assemble et qu'il ft magistrat  son
tour. Dans un temps o les discordes taient frquentes, la loi athnienne
ne permettait pas au citoyen de rester neutre; il devait combattre avec
l'un ou avec l'autre parti; contre celui qui voulait demeurer  l'cart
des factions et se montrer calme, la loi prononait la peine de l'exil
avec confiscation des biens.

Il s'en fallait de beaucoup que l'ducation ft libre chez les Grecs. Il
n'y avait rien, au contraire, o l'tat tnt davantage  tre matre. A
Sparte, le pre n'avait aucun droit sur l'ducation de son enfant. La loi
parat avoir t moins rigoureuse  Athnes; encore la cit faisait-elle
en sorte que l'ducation ft commune sous des matres choisis par elle.
Aristophane, dans un passage loquent, nous montre les enfants d'Athnes
se rendant  leur cole; en ordre, distribus par quartiers, ils marchent
en rangs serrs, par la pluie, par la neige ou au grand soleil; ces
enfants semblent dj comprendre que c'est un devoir civique qu'ils
remplissent. [6] L'tat voulait diriger seul l'ducation, et Platon dit le
motif de cette exigence: [7]  Les parents ne doivent pas tre libres
d'envoyer ou de ne pas envoyer leurs enfants chez les matres que la cit
a choisis; car les enfants sont moins  leurs parents qu' la cit. 
L'tat considrait le corps et l'me de chaque citoyen comme lui
appartenant; aussi voulait-il faonner ce corps et cette me de manire 
en tirer le meilleur parti. Il lui enseignait la gymnastique, parce que le
corps de l'homme tait une arme pour la cit, et qu'il fallait que cette
arme ft aussi forte et aussi maniable que possible. Il lui enseignait
aussi les chants religieux, les hymnes, les danses sacres, parce que
cette connaissance tait ncessaire  la bonne excution des sacrifices et
des ftes de la cit. [8]

On reconnaissait  l'tat le droit d'empcher qu'il y et un enseignement
libre  ct du sien. Athnes fit un jour une loi qui dfendait
d'instruire les jeunes gens sans une autorisation des magistrats, et une
autre qui interdisait spcialement d'enseigner la philosophie. [9]

L'homme n'avait pas le choix de ses croyances. Il devait croire et se
soumettre  la religion de la cit. On pouvait har ou mpriser les dieux
de la cit voisine; quant aux divinits d'un caractre gnral et
universel, comme Jupiter Cleste ou Cyble ou Junon, on tait libre d'y
croire ou de n'y pas croire. Mais il ne fallait pas qu'on s'avist de
douter d'Athn Poliade ou d'rechthe ou de Ccrops. Il y aurait eu l
une grande impit qui et port atteinte  la religion et  l'tat en
mme temps, et que l'tat et svrement punie. Socrate fut mis  mort
pour ce crime. La libert de penser  l'gard de la religion de la cit
tait absolument inconnue chez les anciens. Il fallait se conformer 
toutes les rgles du culte, figurer dans toutes les processions, prendre
part au repas sacr. La lgislation athnienne prononait une peine contre
ceux qui s'abstenaient de clbrer religieusement une fte nationale. [10]

Les anciens ne connaissaient donc ni la libert de la vie prive, ni la
libert d'ducation, ni la libert religieuse. La personne humaine
comptait pour bien peu de chose vis--vis de cette autorit sainte et
presque divine qu'on appelait la patrie ou l'tat. L'tat n'avait pas
seulement, comme dans nos socits modernes, un droit de justice  l'gard
des citoyens. Il pouvait frapper sans qu'on ft coupable et par cela seul
que son intrt tait en jeu. Aristide assurment n'avait commis aucun
crime et n'en tait mme pas souponn; mais la cit avait le droit de le
chasser de son territoire par ce seul motif qu'Aristide avait acquis par
ses vertus trop d'influence et qu'il pouvait devenir dangereux, s'il le
voulait. On appelait cela l'ostracisme; cette institution n'tait pas
particulire  Athnes; on la trouve  Argos,  Mgare,  Syracuse, et
nous pouvons croire qu'elle existait dans toutes les cits grecques. [11]
Or l'ostracisme n'tait pas un chtiment; c'tait une prcaution que la
cit prenait contre un citoyen qu'elle souponnait de pouvoir la gner un
jour. A Athnes on pouvait mettre un homme en accusation et le condamner
pour incivisme, c'est--dire pour dfaut d'affection envers l'tat. La vie
de l'homme n'tait garantie par rien ds qu'il s'agissait de l'intrt de
la cit. Rome fit une loi par laquelle il tait permis de tuer tout homme
qui aurait l'intention de devenir roi. [12] La funeste maxime que le salut
de l'tat est la loi suprme, a t formule par l'antiquit. [13] On
pensait que le droit, la justice, la morale, tout devait cder devant
l'intrt de la patrie.

C'est donc une erreur singulire entre toutes les erreurs humaines que
d'avoir cru que dans les cits anciennes l'homme jouissait de la libert.
Il n'en avait pas mme l'ide. Il ne croyait pas qu'il pt exister de
droit vis--vis de la cit et de ses dieux. Nous verrons bientt que le
gouvernement a plusieurs fois chang de forme; mais la nature de l'tat
est reste  peu prs la mme, et son omnipotence n'a gure t diminue.
Le gouvernement s'appela tour  tour monarchie, aristocratie, dmocratie;
mais aucune de ces rvolutions ne donna aux hommes la vraie libert, la
libert individuelle. Avoir des droits politiques, voter, nommer des
magistrats, pouvoir tre archonte, voil ce qu'on appelait la libert;
mais l'homme n'en tait pas moins asservi  l'tat. Les anciens, et
surtout les Grecs, s'exagrrent toujours l'importance et les droits de la
socit; cela tient sans doute au caractre sacr et religieux que la
socit avait revtu  l'origine.


NOTES

[1] Aristote, _conom._, II.

[2] Pollux, VIII, 40. Plutarque, _Lysandre_, 30.

[3] Athne, X, 33. lien, _H. V_., II, 37.

[4] _Fragments des hist. grecs_, coll. Didot, t. II, p. 129, 211.
Plutarque, _Solon_, 21.

[5] Athne, XIII. Plutarque, _Clomne_, 9.   _Les Romains ne croyaient
pas qu'on dt laisser  chacun la libert de se marier, d'avoir des
enfants, de choisir son genre de vie, de faire des festins, enfin de
suivre ses dsirs et ses gots, sans subir une inspection et un jugement
pralable._  Plutarque, _Caton l'Ancien_, 23.

[6] Aristophane, _Nues_, 960-965.

[7] Platon, _Lois_ VII.

[8] Aristophane, _Nues_, 966-968.

[9] Xenophon, _Mmor._, I, 2. Diogne Larce, _Thophr._ Ces deux lois ne
durrent pas longtemps; elles n'en prouvent pas moins quelle omnipotence
on reconnaissait  l'tat en matire d'instruction.

[10] Pollux, VIII, 46. Ulpien, _Schol. in Demosth., in Midiam_.

[11] Aristote, _Pol_, VIII, 2, 5. Scholiaste d'Aristophane, _Cheval._,
851.

[12] Plutarque, _Publicola_, 12.

[13] Cicron, _De legibus_, III, 3.




LIVRE IV.

LES RVOLUTIONS.




Assurment on ne pouvait rien imaginer de plus solidement constitu que
cette famille des anciens ges qui contenait en elle ses dieux, son culte,
son prtre, son magistrat. Rien de plus fort que cette cit qui avait
aussi en elle-mme sa religion, ses dieux protecteurs, son sacerdoce
indpendant, qui commandait  l'me autant qu'au corps de l'homme, et qui,
infiniment plus puissante que l'tat d'aujourd'hui, runissait en elle la
double autorit que nous voyons partage de nos jours entre l'tat et
l'glise. Si une socit a t constitue pour durer, c'tait bien celle-
l. Elle a eu pourtant, comme tout ce qui est humain, sa srie de
rvolutions.

Nous ne pouvons pas dire d'une manire gnrale  quelle poque ces
rvolutions ont commenc. On conoit, en effet, que cette poque n'ait pas
t la mme pour les diffrentes cits de la Grce et de l'Italie. Ce qui
est certain, c'est que, ds le septime sicle avant notre re, cette
organisation sociale tait discute et attaque presque partout. A partir
de ce temps-l, elle ne se soutint plus qu'avec peine et par un mlange
plus ou moins habile de rsistance et de concessions. Elle se dbattit
ainsi plusieurs sicles, au milieu de luttes perptuelles, et enfin elle
disparut.

Les causes qui l'ont fait prir peuvent se rduire  deux. L'une est le
changement qui s'est opr  la longue dans les ides par suite du
dveloppement naturel de l'esprit humain, et qui, en effaant les antiques
croyances, a fait crouler en mme temps l'difice social que ces croyances
avaient lev et pouvaient seules soutenir. L'autre est l'existence d'une
classe d'hommes qui se trouvait place en dehors de cette organisation de
la cit, qui en souffrait, qui avait intrt  la dtruire et qui lui fit
la guerre sans relche.

Lors donc que les croyances sur lesquelles ce rgime social tait fond se
sont affaiblies, et que les intrts de la majorit des hommes ont t en
dsaccord avec ce rgime, il a d tomber. Aucune cit n'a chapp  cette
loi de transformation, pas plus Sparte qu'Athnes, pas plus Rome que la
Grce. De mme que nous avons vu que les hommes de la Grce et ceux de
l'Italie avaient eu  l'origine les mmes croyances, et que la mme srie
d'institutions s'tait dploye chez eux, nous allons voir maintenant que
toutes ces cits ont pass par les mmes rvolutions.

Il faut tudier pourquoi et comment les hommes se sont loigns par degrs
de cette antique organisation, non pas pour dchoir, mais pour s'avancer,
au contraire, vers une forme sociale plus large et meilleure. Car sous une
apparence de dsordre et quelquefois de dcadence, chacun de leurs
changements les approchait d'un but qu'ils ne connaissaient pas.




CHAPITRE PREMIER.

PATRICIENS ET CLIENTS.


Jusqu'ici nous n'avons pas parl des classes infrieures et nous n'avions
pas  en parler. Car il s'agissait de dcrire l'organisme primitif de la
cit, et les classes infrieures ne comptaient absolument pour rien dans
cet organisme. La cit s'tait constitue comme si ces classes n'eussent
pas exist. Nous pouvions donc attendre pour les tudier que nous fussions
arriv  l'poque des rvolutions.

La cit antique, comme toute socit humaine, prsentait des rangs, des
distinctions, des ingalits. On connat  Athnes la distinction
originaire entre les Eupatrides et les Thtes;  Sparte on trouve la
classe des gaux et celle des Infrieurs, en Eube celle des chevaliers et
celle du peuple. L'histoire de Rome est pleine de la lutte entre les
patriciens et les plbiens, lutte que l'on retrouve dans toutes les cits
sabines, latines et trusques. On peut mme remarquer que plus haut on
remonte dans l'histoire de la Grce et de l'Italie, plus la distinction
apparat profonde et les rangs fortement marqus: preuve certaine que
l'ingalit ne s'est pas forme  la longue, mais qu'elle a exist ds
l'origine et qu'elle est contemporaine de la naissance des cits.

Il importe de rechercher sur quels principes reposait cette division des
classes. On pourra voir ainsi plus facilement en vertu de quelles ides ou
de quels besoins les luttes vont s'engager, ce que les classes infrieures
vont rclamer et au nom de quels principes les classes suprieures
dfendront leur empire.

On a vu plus haut que la cit tait ne de la confdration des familles
et des tribus. Or, avant le jour o la cit se forma, la famille contenait
dj en elle-mme cette distinction de classes. En effet la famille ne se
dmembrait pas; elle tait indivisible comme la religion primitive du
foyer. Le fils an, succdant seul au pre, prenait en main le sacerdoce,
la proprit, l'autorit, et ses frres taient  son gard ce qu'ils
avaient t  l'gard du pre. De gnration en gnration, d'an en
an, il n'y avait toujours qu'un chef de famille; il prsidait au
sacrifice, disait la prire, jugeait, gouvernait. A lui seul,  l'origine,
appartenait le titre de _pater_; car ce mot qui dsignait la puissance et
non pas la paternit, n'a pu s'appliquer alors qu'au chef de la famille.
Ses fils, ses frres, ses serviteurs, tous l'appelaient ainsi.

Voil donc dans la constitution intime de la famille un premier principe
d'ingalit. L'an est privilgi pour le culte, pour la succession, pour
le commandement. Aprs plusieurs gnrations il se forme naturellement,
dans chacune de ces grandes familles, des branches cadettes qui sont, par
la religion et par la coutume, dans un tat d'infriorit vis--vis de la
branche ane et qui, vivant sous sa protection, obissent  son autorit.

Puis cette famille a des serviteurs, qui ne la quittent pas, qui sont
attachs hrditairement  elle, et sur lesquels le _pater_ ou _patron_
exerce la triple autorit de matre, de magistrat et de prtre. On les
appelle de noms qui varient suivant les lieux; celui de clients et celui
de thtes sont les plus connus.

Voil encore une classe infrieure. Le client est au-dessous, non-
seulement du chef suprme de la famille, mais encore des branches
cadettes. Entre elles et lui il y a cette diffrence que le membre d'une
branche cadette, en remontant la srie de ses anctres, arrive toujours 
un _pater_, c'est--dire  un chef de famille,  un de ces aeux divins
que la famille invoque dans ses prires. Comme il descend d'un _pater_, on
l'appelle en latin _patricius_. Le fils d'un client, au contraire, si haut
qu'il remonte dans sa gnalogie, n'arrive jamais qu' un client ou  un
esclave. Il n'a pas de _pater_ parmi ses aeux. De l pour lui un tat
d'infriorit dont rien ne peut le faire sortir.

La distinction entre ces deux classes d'hommes est manifeste en ce qui
concerne les intrts matriels. La proprit de la famille appartient
tout entire au chef, qui d'ailleurs en partage la jouissance avec les
branches cadettes et mme avec les clients. Mais tandis que la branche
cadette a au moins un droit ventuel sur la proprit, dans le cas o la
branche ane viendrait  s'teindre, le client ne peut jamais devenir
propritaire. La terre qu'il cultive, il ne l'a qu'en dpt; s'il meurt,
elle fait retour au patron; le droit romain des poques postrieures a
conserv un vestige de cette ancienne rgle dans ce qu'on appelait _jus
applicationis_. L'argent mme du client n'est pas  lui; le patron en est
le vrai propritaire et peut s'en saisir pour ses propres besoins. C'est
en vertu de cette rgle antique que le droit romain dit que le client doit
doter la fille du patron, qu'il doit payer pour lui l'amende, qu'il doit
fournir sa ranon ou contribuer aux frais de ses magistratures.

La distinction est plus manifeste encore dans la religion. Le descendant
d'un _pater_ peut seul accomplir les crmonies du culte de la famille. Le
client y assiste; on fait pour lui le sacrifice, mais il ne le fait pas
lui-mme. Entre lui et la divinit domestique il y a toujours un
intermdiaire. Il ne peut pas mme remplacer la famille absente. Que cette
famille vienne  s'teindre, les clients ne continuent pas le culte; ils
se dispersent. Car la religion n'est pas leur patrimoine; elle n'est pas
de leur sang, elle ne leur vient pas de leurs propres anctres. C'est une
religion d'emprunt; ils en ont la jouissance, non la proprit.

Rappelons-nous que, d'aprs les ides des anciennes gnrations, le droit
d'avoir un dieu et de prier tait hrditaire. La tradition sainte, les
rites, les paroles sacramentelles, les formules puissantes qui
dterminaient les dieux  agir, tout cela ne se transmettait qu'avec le
sang. Il tait donc bien naturel que, dans chacune de ces antiques
familles, la partie libre et ingnue qui descendait rellement de
l'anctre premier, ft seule en possession du caractre sacerdotal. Les
patriciens ou eupatrides avaient le privilge d'tre prtres et d'avoir
une religion qui leur appartnt en propre.

Ainsi, avant mme qu'on ft sorti de l'tat de famille, il existait dj
une distinction de classes; la vieille religion domestique avait tabli
des rangs.

Lorsque ensuite la cit se forma, rien ne fut chang  la constitution
intrieure de la famille. Nous avons mme montr que la cit,  l'origine,
ne fut pas une association d'individus, mais une confdration de tribus,
de curies et de familles, et que, dans cette sorte d'alliance, chacun de
ces corps resta ce qu'il tait auparavant. Les chefs de ces petits groupes
s'unissaient entre eux, mais chacun d'eux restait matre absolu dans la
petite socit dont il tait dj le chef. C'est pour cela que le droit
romain laissa si longtemps au _pater_ l'autorit absolue sur la famille,
la toute-puissance et le droit de justice  l'gard des clients. La
distinction des classes, ne dans la famille, se continua donc dans la
cit.

La cit, dans son premier ge, ne fut que la runion des chefs de famille.
On a de nombreux tmoignages d'un temps o il n'y avait qu'eux qui pussent
tre citoyens. Cette rgle s'est conserve  Sparte, o les cadets
n'avaient pas de droits politiques. On en peut voir encore un vestige dans
une ancienne loi d'Athnes qui disait que pour tre citoyen il fallait
possder un dieu domestique. [1] Aristote remarque qu'anciennement, dans
beaucoup de villes, il tait de rgle que le fils ne ft pas citoyen du
vivant du pre, et que, le pre mort, le fils an seul jout des droits
politiques. [2] La loi ne comptait donc dans la cit ni les branches
cadettes ni,  plus forte raison, les clients. Aussi Aristote ajoute-t-il
que les vrais citoyens taient alors en fort petit nombre.

L'assemble qui dlibrait sur les intrts gnraux de la cit n'tait
aussi compose, dans ces temps anciens, que des chefs de famille, des
_patres_. Il est permis de ne pas croire Cicron quand il dit que Romulus
appela _pres_ les snateurs pour marquer l'affection paternelle qu'ils
avaient pour le peuple. Les membres du Snat portaient naturellement ce
titre parce qu'ils taient les chefs des _gentes_. En mme temps que ces
hommes runis reprsentaient la cit, chacun d'eux restait matre absolu
dans sa _gens_, qui tait comme son petit royaume. On voit aussi ds les
commencements de Rome une autre assemble plus nombreuse, celle des
curies; mais elle diffre assez peu de celle des _patres_. Ce sont encore
eux qui forment l'lment principal de cette assemble; seulement, chaque
_pater_ s'y montre entour de sa famille; ses parents, ses clients mme
lui font cortge et marquent sa puissance. Chaque famille n'a d'ailleurs
dans ces comices qu'un seul suffrage. [3] On peut bien admettre que le
chef consulte ses parents et mme ses clients, mais il est clair que c'est
lui qui vote. La loi dfend d'ailleurs au client d'tre d'un autre avis
que son patron. Si les clients sont rattachs  la cit, ce n'est que par
l'intermdiaire de leurs chefs patriciens. Ils participent au culte
public, ils paraissent devant le tribunal, ils entrent dans l'assemble,
mais c'est  la suite de leurs patrons.

Il ne faut pas se reprsenter la cit de ces anciens ges comme une
agglomration d'hommes vivant ple-mle dans l'enceinte des mmes
murailles. La ville n'est gure, dans les premiers temps, un lieu
d'habitation; elle est le sanctuaire o sont les dieux de la communaut;
elle est la forteresse qui les dfend et que leur prsence sanctifie; elle
est le centre de l'association, la rsidence du roi et des prtres, le
lieu o se rend la justice; mais les hommes n'y vivent pas. Pendant
plusieurs gnrations encore, les hommes continuent  vivre hors de la
ville, en familles isoles qui se partagent la campagne. Chacune de ces
familles occupe son canton, o elle a son sanctuaire domestique et o elle
forme, sous l'autorit de son _pater_, un groupe indivisible. Puis, 
certains jours, s'il s'agit des intrts de la cit ou des obligations du
culte commun, les chefs de ces familles se rendent  la ville et
s'assemblent autour du roi, soit pour dlibrer, soit pour assister au
sacrifice. S'agit-il d'une guerre, chacun de ces chefs arrive, suivi de sa
famille et de ses serviteurs (_sua manus_), ils se groupent par phratries
ou par curies et ils forment l'arme de la cit sous les ordres du roi.


NOTES

[1] Harpocration, [Grec: Zeus erkeios].

[2] Aristote, _Politique_, VIII, 5, 2-3.

[3] Aulu-Gelle, XV, 27. Nous verrons que la clientle s'est forme plus
tard; nous ne parlons ici que de celle des premiers sicles de Rome.




CHAPITRE II.

LES PLBIENS.


Il faut maintenant signaler un autre lment de population qui tait au-
dessous des clients eux-mmes, et qui, infime  l'origine, acquit
insensiblement assez de force pour briser l'ancienne organisation sociale.
Cette classe, qui devint plus nombreuse  Rome que dans aucune autre cit,
y tait appele la plbe. Il faut voir l'origine et le caractre de cette
classe pour comprendre le rle qu'elle a jou dans l'histoire de la cit
et de la famille chez les anciens.

Les plbiens n'taient pas les clients; les historiens de l'antiquit ne
confondent pas ces deux classes entre elles. Tite-Live dit quelque part:
 La plbe ne voulut pas prendre part  l'lection des consuls; les
consuls furent donc lus par les patriciens et leurs clients.  Et
ailleurs:  La plbe se plaignit que les patriciens eussent trop
d'influence dans les comices grce aux suffrages de leurs clients.  [1]
On lit dans Denys d'Halicarnasse:  La plbe sortit de Rome et se retira
sur le mont Sacr: les patriciens restrent seuls clans la ville avec
leurs clients.  Et plus loin:  La plbe mcontente refusa de s'enrler,
les patriciens prirent les armes avec leurs clients et firent la guerre. 
[2] Cette plbe, bien spare des clients, ne faisait pas partie, du moins
dans les premiers sicles, de ce qu'on appelait le peuple romain. Dans une
vieille formule de prire, qui se rptait encore au temps des guerres
puniques, on demandait aux dieux d'tre propices  au peuple et  la
plbe.  [3] La plbe n'tait donc pas comprise dans le peuple, du moins 
l'origine. Le peuple comprenait les patriciens et leurs clients; la plbe
tait en dehors.

Ce qui fait le caractre essentiel de la plbe, c'est qu'elle est
trangre  l'organisation religieuse de l cit, et mme  celle de la
famille. On reconnat  cela le plbien et on le distingue du client. Le
client partage au moins le culte de son patron et fait partie d'une
famille, d'une _gens_. Le plbien,  l'origine, n'a pas de culte et ne
connat pas la famille sainte.

Ce que nous avons vu plus haut de l'tat social et religieux des anciens
ges nous explique comment cette classe a pris naissance. La religion ne
se propageait pas; ne dans une famille, elle y restait comme enferme; il
fallait que chaque famille se ft sa croyance, ses dieux, son culte. Mais
nous devons admettre qu'il y eut, dans ces temps si loigns de nous, un
grand nombre de familles o l'esprit n'eut pas la puissance de crer des
dieux, d'arrter une doctrine, d'instituer un culte, d'inventer l'hymne et
le rhythme de la prire. Ces familles se trouvrent naturellement dans un
tat d'infriorit vis--vis de celles qui avaient une religion, et ne
purent pas s'unir en socit avec elles; elles n'entrrent ni dans les
curies ni dans la cit. Mme dans la suite il arriva que des familles qui
avaient un culte, le perdirent, soit par ngligence et oubli des rites,
soit aprs une de ces fautes qui interdisaient  l'homme d'approcher de
son foyer et de continuer son culte. Il a d arriver aussi que des
clients, coupables ou mal traits, aient quitt la famille et renonc  sa
religion; le fils qui tait n d'un mariage sans rites, tait rput
btard, comme celui qui naissait de l'adultre, et la religion de la
famille n'existait pas pour lui. Tous ces hommes, exclus des familles et
mis en dehors du culte, tombaient dans la classe des hommes sans foyer,
c'est--dire dans la plbe.

On trouve cette classe  ct de presque toutes les cits anciennes, mais
spare par une ligne de dmarcation. A l'origine, une ville grecque est
double: il y a la ville proprement dite, [Grec: polis], qui s'lve
ordinairement sur le sommet d'une colline; elle a t btie avec des rites
religieux et elle renferme le sanctuaire des dieux nationaux. Au pied de
la colline on trouve une agglomration de maisons, qui ont t bties sans
crmonies religieuses, sans enceinte sacre; c'est le domicile de la
plbe, qui ne peut pas habiter dans la ville sainte.

A Rome la diffrence entre les deux populations est frappante. La ville
des patriciens et de leurs clients est celle que Romulus a fonde suivant
les rites sur le plateau du Palatin. Le domicile de la plbe est l'asile,
espce d'enclos qui est situ sur la pente du mont Capitolin et o Romulus
a admis les gens sans feu ni lieu qu'il ne pouvait pas faire entrer dans
sa ville. Plus tard, quand de nouveaux plbiens vinrent  Rome, comme ils
taient trangers  la religion de la cit, on les tablit sur l'Aventin,
c'est--dire en dehors du pomoerium et de la ville religieuse.

Un mot caractrise ces plbiens: ils sont sans foyer; ils ne possdent
pas, du moins  l'origine, d'autel domestique. Leurs adversaires leur
reprochent toujours de ne pas avoir d'anctres, ce qui veut dire
assurment qu'ils n'ont pas le culte des anctres et ne possdent pas un
tombeau de famille o ils puissent porter le repas funbre. Ils n'ont pas
de pre, _pater_, c'est--dire qu'ils remonteraient en vain la srie de
leurs ascendants, ils n'y rencontreraient jamais un chef de famille
religieuse. Ils n'ont pas de famille, _gentem non habent_, c'est--dire
qu'ils n'ont que la famille naturelle; quant  celle que forme et
constitue la religion, ils ne l'ont pas.

Le mariage sacr n'existe pas pour eux; ils n'en connaissent pas les
rites. N'ayant pas le foyer, l'union que le foyer tablit leur est
interdite. Aussi le patricien qui ne connat pas d'autre union rgulire
que celle qui lie l'poux  l'pouse en prsence de la divinit
domestique, peut-il dire en parlant des plbiens: _Connubia promiscua
habent more ferarum._

Pas de famille pour eux, pas d'autorit paternelle. Ils peuvent avoir sur
leurs enfants le pouvoir que donne la force; mais cette autorit sainte
dont la religion revt le pre, ils ne l'ont pas.

Pour eux le droit de proprit n'existe pas. Car toute proprit doit tre
tablie et consacre par un foyer, par un tombeau, par des dieux termes,
c'est--dire par tous les lments du culte domestique. Si le plbien
possde une terre, cette terre n'a pas le caractre sacr; elle est
profane et ne connat pas le bornage. Mais peut-il mme possder une terre
dans les premiers temps? On sait qu' Rome nul ne peut exercer le droit de
proprit s'il n'est citoyen, or le plbien, dans le premier ge de Rome,
n'est pas citoyen. Le jurisconsulte dit qu'on ne peut tre propritaire
que parle droit des Quirites; or le plbien n'est pas compt d'abord
parmi les Quirites. A l'origine de Rome l'_ager romanus_ a t partag
entre les tribus, les curies et les _gentes_; or le plbien, qui
n'appartient  aucun de ces groupes, n'est certainement pas entr dans le
partage. Ces plbiens, qui n'ont pas la religion, n'ont pas ce qui fait
que l'homme peut mettre son empreinte sur une part de terre et la faire
sienne. On sait qu'ils habitrent longtemps l'Aventin et y btirent des
maisons; mais ce ne fut qu'aprs trois sicles et beaucoup de luttes
qu'ils obtinrent enfin la proprit de ce terrain.

Pour les plbiens il n'y a pas de loi, pas de justice; car la loi est
l'arrt de la religion, et la procdure est un ensemble de rites. Le
client a le bnfice du droit de la cit par l'intermdiaire du patron;
pour le plbien ce droit n'existe pas. Un historien ancien dit
formellement que le sixime roi de Rome fit le premier quelques lois pour
la plbe, tandis que les patriciens avaient les leurs depuis longtemps.
[4] Il parat mme que ces lois furent ensuite retires  la plbe, ou
que, n'tant pas fondes sur la religion, les patriciens refusrent d'en
tenir compte; car nous voyons dans l'historien que, lorsqu'on cra des
tribuns, il fallut faire une loi spciale pour protger leur vie et leur
libert, et que cette loi tait conue ainsi:  Que nul ne s'avise de
frapper ou de tuer un tribun comme il ferait  un homme de la plbe.  [5]
Il semble donc que l'on et le droit de frapper ou de tuer un plbien, ou
du moins ce mfait commis envers un homme qui tait hors la loi, n'tait
pas puni.

Pour les plbiens il n'y a pas de droits politiques. Ils ne sont pas
d'abord citoyens et nul parmi eux ne peut tre magistrat. Il n'y a d'autre
assemble  Rome, durant deux sicles, que celle des curies; or les curies
ne comprennent pas les plbiens. La plbe n'entre mme pas dans la
composition de l'arme, tant que celle-ci est distribue par curies.

Mais ce qui spare le plus manifestement le plbien du patricien, c'est
que le plbien n'a pas la religion de la cit. Il est impossible qu'il
soit revtu d'un sacerdoce. On peut mme croire que la prire, dans les
premiers sicles, lui est interdite et que les rites ne peuvent pas lui
tre rvls. C'est comme dans l'Inde o  le coudra doit ignorer toujours
les formules sacres . Il est tranger, et par consquent sa seule
prsence souille le sacrifice. Il est repouss des dieux. Il y a entre le
patricien et lui toute la distance que la religion peut mettre entre deux
hommes. La plbe est une population mprise et abjecte, hors de la
religion, hors de la loi, hors de la socit, hors de la famille. Le
patricien ne peut comparer cette existence qu' celle de la bte, _more
ferarum_. Le contact du plbien est impur. Les dcemvirs, dans leurs dix
premires tables, avaient oubli d'interdire le mariage entre les deux
ordres; c'est que ces premiers dcemvirs taient tous patriciens et qu'il
ne vint  l'esprit d'aucun d'eux qu'un tel mariage ft possible.

On voit combien de classes, dans l'ge primitif des cits, taient
superposes l'une  l'autre. En tte tait l'aristocratie des chefs de
famille, ceux que la langue officielle de Rome appelait _patres_, que les
clients appelaient _reges_, que l'Odysse nomme [Grec: basileis] ou [Grec:
anachtes]. Au-dessous taient les branches cadettes des familles; au-
dessous encore, les clients; puis plus bas, bien plus bas, la plbe.

C'est de la religion que cette distinction des classes tait venue. Car au
temps o les anctres des Grecs, des Italiens et des Hindous vivaient
encore ensemble dans l'Asie centrale, la religion avait dit:  L'an fera
la prire.  De l tait venue la prminence de l'an en toutes choses;
la branche ane dans chaque famille avait t la branche sacerdotale et
matresse. La religion comptait nanmoins pour beaucoup les branches
cadettes, qui taient comme une rserve pour remplacer un jour la branche
ane teinte et sauver le culte. Elle comptait encore pour quelque chose
le client, mme l'esclave, parce qu'ils assistaient aux actes religieux.
Mais le plbien, qui n'avait aucune part au culte, elle ne le comptait
absolument pour rien. Les rangs avaient t ainsi fixs.

Mais aucune des formes sociales que l'homme imagine et tablit, n'est
immuable. Celle-ci portait en elle un germe de maladie et de mort; c'tait
cette ingalit trop grande. Beaucoup d'hommes avaient intrt  dtruire
une organisation sociale qui n'avait pour eux aucun bienfait.


NOTES

[1] Tite-Live, II, 64; II, 56.

[2] Denys, VI, 46; VII, 19; X, 27.

[3] Tite-Live, XXIX, 27: _Ut ea mihi populo plebique romanae bene
verruncent._ -- Cicron, _pro Murena_, I: _Ut ea res mihi magistratuique
meo, populo plebique romanae bene atque feliciter eveniat_. -- Macrobe
(_Saturn._, I, 17) cite un vieil oracle du devin Marcius qui portait:
_Praetor qui jus populo plebique dabit_. -- Que les crivains anciens
n'aient pas toujours tenu compte de cette distinction essentielle entre le
_populus_ et la _plebs_, c'est ce dont on ne sera pas surpris, si l'on
songe que cette distinction n'existait plus au temps o ils crivaient. A
l'poque de Cicron, il y avait plusieurs sicles que la _plebs_ faisait
lgalement partie du _populus_. Mais les vieilles formules, que citent
Tite-Live, Cicron et Macrobe, restaient comme des souvenirs du temps o
les deux populations ne se confondaient pas encore.

[4] Denys, IV, 43.

[5] Denys, VI, 89.




CHAPITRE III.

PREMIRE RVOLUTION.


_1 L'autorit politique est enleve aux rois._

Nous avons dit qu' l'origine le roi avait t le chef religieux de la
cit, le grand prtre du foyer public, et qu' cette autorit sacerdotale
il avait joint l'autorit politique, parce qu'il avait paru naturel que
l'homme qui reprsentait la religion de la cit ft en mme temps le
prsident de l'assemble, le juge, le chef de l'arme. En vertu de ce
principe il tait arriv que tout ce qu'il y avait de puissance dans
l'tat avait t runi dans les mains du roi.

Mais les chefs des familles, les _patres_, et au-dessus d'eux les chefs
des phratries et des tribus formaient  ct de ce roi une aristocratie
trs-forte. Le roi n'tait pas seul roi; chaque _pater_ l'tait comme lui
dans sa _gens_; c'tait mme  Rome un antique usage d'appeler chacun de
ces puissants patrons du nom de roi;  Athnes, chaque phratrie et chaque
tribu avait son chef, et  ct du roi de la cit il y avait les rois des
tribus, [Grec: phylobasileis]. C'tait une hirarchie de chefs ayant tous,
dans un domaine plus ou moins tendu, les mmes attributions et la mme
inviolabilit. Le roi de la cit n'exerait pas son pouvoir sur la
population entire; l'intrieur des familles et toute la clientle
chappaient  son action. Comme le roi fodal, qui n'avait pour sujets que
quelques puissants vassaux, ce roi de la cit ancienne ne commandait
qu'aux chefs des tribus et des _gentes_, dont chacun individuellement
pouvait tre aussi puissant que lui, et qui runis l'taient beaucoup
plus. On peut bien croire qu'il ne lui tait pas facile de se faire obir.
Les hommes devaient avoir pour lui un grand respect, parce qu'il tait le
chef du culte et le gardien du foyer; mais ils avaient sans doute peu de
soumission, parce qu'il avait peu de force. Les gouvernants et les
gouverns ne furent pas longtemps sans s'apercevoir qu'ils n'taient pas
d'accord sur la mesure d'obissance qui tait due. Les rois voulaient tre
puissants et les _pres_ ne voulaient pas qu'ils le fussent. Une lutte
s'engagea donc, dans toutes les cits, entre l'aristocratie et les rois.

Partout l'issue de la lutte fut la mme; la royaut fut vaincue. Mais il
ne faut pas perdre de vue que cette royaut primitive tait sacre. Le roi
tait l'homme qui disait la prire, qui faisait le sacrifice, qui avait
enfin par droit hrditaire le pouvoir d'attirer sur la ville la
protection des dieux. On ne pouvait donc pas songer  se passer de roi; il
en fallait un pour la religion; il en fallait un pour le salut de la cit.
Aussi voyons-nous dans toutes les cits dont l'histoire nous est connue,
que l'on ne toucha pas d'abord  l'autorit sacerdotale du roi et que l'on
se contenta de lui ter l'autorit politique. Celle-ci n'tait qu'une
sorte d'appendice que les rois avaient ajout  leur sacerdoce; elle
n'tait pas sainte et inviolable comme lui. On pouvait l'enlever au roi
sans que la religion ft mise en pril.

La royaut fut donc conserve; mais, dpouille de sa puissance, elle ne
fut plus qu'un sacerdoce.  Dans les temps trs-anciens, dit Aristote, les
rois avaient un pouvoir absolu en paix et en guerre; mais dans la suite
les uns renoncrent d'eux-mmes  ce pouvoir, aux autres il fut enlev de
force, et on ne laissa plus  ces rois que le soin des sacrifices. 
Plutarque dit la mme chose:  Comme les rois se montraient orgueilleux et
durs dans le commandement, la plupart des Grecs leur enlevrent le pouvoir
et ne leur laissrent que le soin de la religion.  [1] Hrodote parle de
la ville de Cyrne et dit:  On laissa  Battos, descendant des rois, le
soin du culte et la possession des terres sacres et on lui retira toute
la puissance dont ses pres avaient joui. 

Cette royaut ainsi rduite aux fonctions sacerdotales continua, la
plupart du temps,  tre hrditaire dans la famille sacre qui avait
jadis pos le foyer et commenc le culte national. Au temps de l'empire
romain, c'est--dire sept ou huit sicles aprs cette rvolution, il y
avait encore  phse,  Marseille,  Thespies, des familles qui
conservaient le titre et les insignes de l'ancienne royaut et avaient
encore la prsidence des crmonies religieuses. [2]

Dans les autres villes les familles sacres s'taient teintes, et la
royaut tait devenue lective et ordinairement annuelle.


_2 Histoire de cette rvolution  Sparte._

Sparte a toujours eu des rois, et pourtant la rvolution dont nous parlons
ici, s'y est accomplie aussi bien que dans les autres cits.

Il parat que les premiers rois doriens rgnrent en matres absolus. Mais
ds la troisime gnration la querelle s'engagea entre les rois et
l'aristocratie. Il y eut pendant deux sicles une srie de luttes qui
firent de Sparte une des cits les plus agites de la Grce; on sait qu'un
de ces rois, le pre de Lycurgue, prit frapp dans une guerre civile. [3]

Rien n'est plus obscur que l'histoire de Lycurgue; son biographe ancien
commence par ces mots:  On ne peut rien dire de lui qui ne soit sujet 
controverse.  Il parat du moins certain que Lycurgue parut au milieu des
discordes,  dans un temps o le gouvernement flottait dans une agitation
perptuelle . Ce qui ressort le plus clairement de tous les
renseignements qui nous sont parvenus sur lui, c'est que sa rforme porta
 la royaut un coup dont elle ne se releva jamais.  Sous Charilaos, dit
Aristote, la monarchie fit place  une aristocratie.  [4] Or ce Charilaos
tait roi lorsque Lycurgue fit sa rforme. On sait d'ailleurs par
Plutarque que Lycurgue ne fut charg des fonctions de lgislateur qu'au
milieu d'une meute pendant laquelle le roi Charilaos dut chercher un
asile dans un temple. Lycurgue fut un moment le matre de supprimer la
royaut; il s'en garda bien, jugeant la royaut ncessaire et la famille
rgnante inviolable. Mais il fit en sorte que les rois fussent dsormais
soumis au Snat en ce qui concernait le gouvernement, et qu'ils ne fussent
plus que les prsidents de cette assemble et les excuteurs de ses
dcisions. Un sicle aprs, la royaut fut encore affaiblie et ce pouvoir
excutif lui fut t; on le confia  des magistrats annuels qui furent
appels phores.

Il est facile de juger par les attributions qu'on donna aux phores, de
celles qu'on laissa aux rois. Les phores rendaient la justice en matire
civile, tandis que le Snat jugeait les affaires criminelles. Les phores,
sur l'avis du Snat, dclaraient la guerre ou rglaient les clauses des
traits de paix. En temps de guerre, deux phores accompagnaient le roi,
le surveillaient; c'taient eux qui fixaient le plan de campagne et
commandaient toutes les oprations. [5] Que restait-il donc aux rois, si
on leur tait la justice, les relations extrieures, les oprations
militaires? Il leur restait le sacerdoce. Hrodote dcrit leurs
prrogatives:  Si la cit fait un sacrifice, ils ont la premire place au
repas sacr; on les sert les premiers et on leur donne double portion. Ils
font aussi les premiers la libation, et la peau des victimes leur
appartient. On leur donne  chacun, deux fois par mois, une victime qu'ils
immolent  Apollon.  [6]  Les rois, dit Xnophon, accomplissent les
sacrifices publics et ils ont la meilleure part des victimes.  S'ils ne
jugent ni en matire civile ni en matire criminelle, on leur rserve du
moins le jugement dans toutes les affaires qui concernent la religion. En
cas de guerre, un des deux rois marche toujours  la tte des troupes,
faisant chaque jour les sacrifices et consultant les prsages. En prsence
de l'ennemi, il immole des victimes, et quand les signes sont favorables,
il donne le signal de la bataille. Dans le combat il est entour de devins
qui lui indiquent la volont des dieux, et de joueurs de flte qui font
entendre les hymnes sacrs. Les Spartiates disent que c'est le roi qui
commande, parce qu'il tient dans ses mains la religion et les auspices;
mais ce sont les phores et les polmarques qui rglent tous les
mouvements de l'arme. [7]

Il est donc vrai de dire que la royaut de Sparte n'est qu'un sacerdoce
hrditaire. La mme rvolution qui a supprim la puissance politique du
roi dans toutes les cits, l'a supprime aussi  Sparte. La puissance
appartient rellement au Snat qui dirige et aux phores qui excutent.
Les rois, dans tout ce qui ne concerne pas la religion, obissent aux
phores. Aussi Hrodote peut-il dire que Sparte ne connat pas le rgime
monarchique, et Aristote que le gouvernement de Sparte est une
aristocratie. [8]


_3 Mme rvolution  Athnes._

On a vu plus haut quel avait t l'tat primitif de la population de
l'Attique. Un certain nombre de familles, indpendantes et sans lien entre
elles, se partageaient le pays; chacune d'elles formait une petite socit
que gouvernait un chef hrditaire. Puis ces familles se grouprent et de
leur association naquit la cit athnienne. On attribuait  Thse d'avoir
achev la grande oeuvre de l'unit de l'Attique. Mais les traditions
ajoutaient et nous croyons sans peine que Thse avait d briser beaucoup
de rsistances. La classe d'hommes qui lui fit opposition ne fut pas celle
des clients, des pauvres, qui taient rpartis dans les bourgades et les
[Grec: genae]. Ces hommes se rjouirent plutt d'un changement qui donnait
un chef  leurs chefs et assurait  eux-mmes un recours et une
protection. Ceux qui souffrirent du changement furent les chefs des
familles, les chefs des bourgades et des tribus, les [Grec: basileis], les
[Grec: phylobasileis], ces eupatrides qui avaient par droit hrditaire
l'autorit suprme dans leur [Grec: genos] ou dans leur tribu. Ils
dfendirent de leur mieux leur indpendance; perdue, ils la regrettrent.

Du moins retinrent-ils tout ce qu'ils purent de leur ancienne autorit.
Chacun d'eux resta le chef tout-puissant de sa tribu ou de son [Grec:
genos]. Thse ne put pas dtruire une autorit que la religion avait
tablie et qu'elle rendait inviolable. Il y a plus. Si l'on examine les
traditions qui sont relatives  cette poque, on voit que ces puissants
eupatrides ne consentirent  s'associer pour former une cit qu'en
stipulant que le gouvernement serait rellement fdratif et que chacun
d'eux y aurait part. Il y eut bien un roi suprme; mais ds que les
intrts communs taient en jeu, l'assemble des chefs devait tre
convoque et rien d'important ne pouvait tre fait qu'avec l'assentiment
de cette sorte de snat.

Ces traditions, dans le langage des gnrations suivantes, s'exprimaient 
peu prs ainsi: Thse a chang le gouvernement d'Athnes et de
monarchique il l'a rendu rpublicain. Ainsi parlent Aristote, Isocrate,
Dmosthnes, Plutarque. Sous cette forme un peu mensongre il y a un fonds
vrai. Thse a bien, comme dit la tradition,  remis l'autorit souveraine
entre les mains du peuple . Seulement, le mot peuple, [Grec: daemos], que
la tradition a conserv, n'avait pas au temps de Thse une application
aussi tendue que celle qu'il a eue au temps de Dmosthnes. Ce peuple ou
corps politique n'tait certainement alors que l'aristocratie, c'est--
dire l'ensemble des chefs des [Grec: genae].

Thse, en instituant cette assemble, n'tait pas volontairement
novateur. La formation de la grande unit athnienne changeait, malgr
lui, les conditions du gouvernement. Depuis que ces eupatrides, dont
l'autorit restait intacte dans les familles, taient runis en une mme
cit, ils constituaient un corps puissant qui avait ses droits et pouvait
avoir ses exigences. Le roi du petit rocher de Ccrops devint roi de toute
l'Attique; mais au lieu que dans sa petite bourgade il avait t roi
absolu, il ne fut plus que le chef d'un tat fdratif, c'est--dire le
premier entre des gaux.

Un conflit ne pouvait gure tarder  clater entre cette aristocratie et
la royaut.  Les eupatrides regrettaient la puissance vraiment royale que
chacun d'eux avait exerce jusque-l dans son bourg.  Il parat que ces
guerriers prtres mirent la religion en avant et prtendirent que
l'autorit des cultes locaux tait amoindrie. S'il est vrai, comme le dit
Thucydide, que Thse essaya de dtruire les prytanes des bourgs, il
n'est pas tonnant que le sentiment religieux se soit soulev contre lui.
On ne peut pas dire combien de luttes il eut  soutenir, combien de
soulvements il dut rprimer par l'adresse ou par la force; ce qui est
certain, c'est qu'il fut  la fin vaincu, qu'il fut chass d'Athnes et
qu'il mourut en exil.

Les eupatrides l'emportaient donc; ils ne supprimrent pas la royaut,
mais ils firent un roi de leur choix, Mnesthe. Aprs lui la famille de
Thse ressaisit le pouvoir et le garda pendant trois gnrations. Puis
elle fut remplace par une autre famille, celle des Mlanthides. Toute
cette poque a d tre trs trouble; mais le souvenir des guerres civiles
ne nous a pas t nettement conserv.

La mort de Codrus concide avec la victoire dfinitive des eupatrides. Ils
ne supprimrent pas encore la royaut; car leur religion le leur
dfendait; mais ils lui trent sa puissance politique. Le voyageur
Pausanias qui tait fort postrieur  ces vnements, mais qui consultait
avec soin les traditions, dit que la royaut perdit alors une grande
partie de ses attributions et  devint dpendante ; ce qui signifie sans
doute qu'elle fut ds lors subordonne au Snat des eupatrides. Les
historiens modernes appellent cette priode de l'histoire d'Athnes
l'archontat, et ils ne manquent gure de dire que la royaut fut alors
abolie. Cela n'est pas entirement vrai. Les descendants de Codrus se
succdrent de pre en fils pendant treize gnrations. Ils avaient le
titre d'archonte; mais il y a des documents anciens qui leur donnent aussi
celui de roi; [9] et nous avons dit plus haut que ces deux titres taient
exactement synonymes. Athnes, pendant cette longue priode, avait donc
encore des rois hrditaires; mais elle leur avait enlev leur puissance
et ne leur avait laiss que leurs fonctions religieuses. C'est ce qu'on
avait fait  Sparte.

Au bout de trois sicles, les eupatrides trouvrent cette royaut
religieuse plus forte encore qu'ils ne voulaient, et ils l'affaiblirent.
On dcida que le mme homme ne serait plus revtu de cette haute dignit
sacerdotale que pendant dix ans. Du reste on continua de croire que
l'ancienne famille royale tait seule apte  remplir les fonctions
d'archonte. [10]

Quarante ans environ se passrent ainsi. Mais un jour la famille royale se
souilla d'un crime. On allgua qu'elle ne pouvait plus remplir les
fonctions sacerdotales; [11] on dcida qu' l'avenir les archontes
seraient choisis en dehors d'elle et que cette dignit serait accessible 
tous les eupatrides. Quarante ans encore aprs, pour affaiblir cette
royaut ou pour la partager entre plus de mains, on la rendit annuelle et
en mme temps on la divisa en deux magistratures distinctes. Jusque-l
l'archonte tait en mme temps roi; dsormais ces deux titres furent
spars. Un magistrat nomm archonte et un autre magistrat nomm roi se
partagrent les attributions de l'ancienne royaut religieuse. La charge
de veiller  la perptuit des familles, d'autoriser ou d'interdire
l'adoption, de recevoir les testaments, de juger en matire de proprit
immobilire, toutes choses o la religion se trouvait intresse, fut
dvolue  l'archonte. La charge d'accomplir les sacrifices solennels et
celle de juger en matire d'impit furent rserves au roi. Ainsi le
titre de roi, titre sacr qui tait ncessaire  la religion, se perptua
dans la cit avec les sacrifices et le culte national. Le roi et
l'archonte joints au polmarque et aux six thesmothtes, qui existaient
peut-tre depuis longtemps, compltrent le nombre de neuf magistrats
annuels, qu'on prit l'habitude d'appeler les neuf archontes, du nom du
premier d'entre eux.

La rvolution qui enleva  la royaut sa puissance politique, s'opra sous
des formes diverses, dans toutes les cits. A Argos, ds la seconde
gnration des rois doriens, la royaut fut affaiblie au point  qu'on ne
laissa aux descendants de Tmnos que le nom de roi sans aucune puissance
; d'ailleurs cette royaut resta hrditaire pendant plusieurs sicles.
[12] A Cyrne les descendants de Battos runirent d'abord dans leurs mains
le sacerdoce et la puissance; mais  partir de la quatrime gnration on
ne leur laissa plus que le sacerdoce. [13] A Corinthe la royaut s'tait
d'abord transmise hrditairement dans la famille des Bacchides; la
rvolution eut pour effet de la rendre annuelle, mais sans la faire sortir
de cette famille, dont les membres la possdrent  tour de rle pendant
un sicle.


_4 Mme rvolution  Rome._

La royaut fut d'abord  Rome ce qu'elle tait en Grce. Le roi tait le
grand prtre de la cit; il tait en mme temps le juge suprme; en temps
de guerre, il commandait les citoyens arms. A ct de lui taient les
chefs de famille, _patres_, qui formaient un Snat. Il n'y avait qu'un
roi, parce que la religion prescrivait l'unit dans le sacerdoce et
l'unit dans le gouvernement. Mais il tait entendu que ce roi devait sur
toute affaire importante consulter les chefs des familles confdres.
[14] Les historiens mentionnent, ds cette poque, une assemble du
peuple. Mais il faut se demander quel pouvait tre alors le sens du mot
peuple (_populus_), c'est--dire quel tait le corps politique au temps
des premiers rois. Tous les tmoignages s'accordent  montrer que ce
peuple s'assemblait toujours par curies; or les curies taient la runion
des _gentes_; chaque _gens_ s'y rendait en corps et n'avait qu'un
suffrage. Les clients taient l, rangs autour du _pater_, consults
peut-tre, donnant peut-tre leur avis, contribuant  composer le vote
unique que la _gens_ prononait, mais ne pouvant pas tre d'une autre
opinion que le _pater_. Cette assemble des curies n'tait donc pas autre
chose que la cit patricienne runie en face du roi.

On voit par l que Rome se trouvait dans les mmes conditions que les
autres cits. Le roi tait en prsence d'un corps aristocratique trs
fortement constitu et qui puisait sa force dans la religion. Les mmes
conflits que nous avons vus en Grce se retrouvent donc  Rome.

L'histoire des sept rois est l'histoire de cette longue querelle. Le
premier veut augmenter son pouvoir et s'affranchir de l'autorit du Snat.
Il se fait aimer des classes infrieures; mais les _Pres_ lui sont
hostiles. Il prit assassin dans une runion du Snat.

L'aristocratie songe aussitt  abolir la royaut, et les _Pres_ exercent
 tour de rle les fonctions de roi. Il est vrai que les classes
infrieures s'agitent; elles ne veulent pas tre gouvernes par les chefs
des _gentes_; elles exigent le rtablissement de la royaut. [15] Mais les
patriciens se consolent en dcidant qu'elle sera dsormais lective et ils
fixent avec une merveilleuse habilet les formes de l'lection: le Snat
devra choisir le candidat; l'assemble patricienne des curies confirmera
ce choix et enfin les augures patriciens diront si le nouvel lu plat aux
dieux.

Numa fut lu d'aprs ces rgles. Il se montra fort religieux, plus prtre
que guerrier, trs scrupuleux observateur de tous les rites du culte et,
par consquent, fort attach  la constitution religieuse des familles et
de la cit. Il fut un roi selon le coeur des patriciens et mourut
paisiblement dans son lit.

Il semble que sous Numa la royaut ait t rduite aux fonctions
sacerdotales, comme il tait arriv dans les cits grecques. Il est au
moins certain que l'autorit religieuse du roi tait tout  fait distincte
de son autorit politique et que l'une n'entranait pas ncessairement
l'autre. Ce qui le prouve, c'est qu'il y avait une double lection. En
vertu de la premire, le roi n'tait qu'un chef religieux; si  cette
dignit il voulait joindre la puissance politique, _imperium_, il avait
besoin que la cit la lui confrt par un dcret spcial. Ce point ressort
clairement de ce que Cicron nous dit de l'ancienne constitution. Ainsi le
sacerdoce et la puissance taient distincts; ils pouvaient tre placs
dans les mmes mains, mais il fallait pour cela doubles comices et double
lection.

Le troisime roi les runit certainement en sa personne. Il eut le
sacerdoce et le commandement; il fut mme plus guerrier que prtre; il
ddaigna et voulut amoindrir la religion qui faisait la force de
l'aristocratie. On le voit accueillir dans Rome une foule d'trangers, en
dpit du principe religieux qui les exclut; il ose mme habiter au milieu
d'eux, sur le Coelius. On le voit encore distribuer  des plbiens
quelques terres dont le revenu avait t affect jusque-l aux frais des
sacrifices. Les patriciens l'accusent d'avoir nglig les rites, et mme,
chose plus grave, de les avoir modifis et altrs. Aussi meurt-il comme
Romulus; les dieux des patriciens le frappent de la foudre et ses fils
avec lui.

Ce coup rend l'autorit au Snat, qui nomme un roi de son choix. Ancus
observe scrupuleusement la religion, fait la guerre le moins qu'il peut et
passe sa vie dans les temples. Cher aux patriciens, il meurt dans son lit.

Le cinquime roi est Tarquin, qui a obtenu la royaut malgr le Snat et
par l'appui des classes infrieures. Il est peu religieux, fort incrdule;
il ne faut pas moins qu'un miracle pour le convaincre de la science des
augures. Il est l'ennemi des anciennes familles; il cre des patriciens;
il altre autant qu'il peut la vieille constitution religieuse de la cit.
Tarquin est assassin.

Le sixime roi s'est empar de la royaut par surprise; il semble mme que
le Snat ne l'ait jamais reconnu comme roi lgitime. Il flatte les classes
infrieures, leur distribue des terres, mconnaissant le principe du droit
de proprit; il leur donne mme des droits politiques. Servius est gorg
sur les marches du Snat.

La querelle entre les rois et l'aristocratie prenait le caractre d'une
lutte sociale. Les rois s'attachaient le peuple; des clients et de la
plbe ils se faisaient un appui. Au patriciat si puissamment organis ils
opposaient les classes infrieures si nombreuses  Rome. L'aristocratie se
trouva alors dans un double danger, dont le pire n'tait pas d'avoir 
plier devant la royaut. Elle voyait se lever derrire elle les classes
qu'elle mprisait. Elle voyait se dresser la plbe, la classe sans
religion et sans foyer. Elle se voyait peut-tre attaque par ses clients,
dans l'intrieur mme de la famille, dont la constitution, le droit, la
religion se trouvaient discuts et mis en pril. Les rois taient donc
pour elle des ennemis odieux qui, pour augmenter leur pouvoir, visaient 
bouleverser l'organisation sainte de la famille et de la cit.

A Servius succde le second Tarquin; il trompe l'espoir des snateurs qui
l'ont lu; il veut tre matre, _de rege dominus exstitit_. Il fait autant
de mal qu'il peut au patriciat; il abat les hautes ttes; il rgne sans
consulter les Pres, fait la guerre et la paix sans leur demander leur
approbation. Le patriciat semble dcidment vaincu.

Enfin une occasion se prsente. Tarquin est loin de Rome; non-seulement
lui, mais l'arme, c'est--dire ce qui le soutient. La ville est
momentanment entre les mains du patriciat. Le prfet de la ville, c'est-
-dire celui qui a le pouvoir civil en l'absence du roi, est un patricien,
Lucrtius. Le chef de la cavalerie, c'est--dire celui qui a l'autorit
militaire aprs le roi, est un patricien, Junius. [16] Ces deux hommes
prparent l'insurrection. Ils ont pour associs d'autres patriciens, un
Valrius, un Tarquin Collatin. Le lieu de runion n'est pas Rome, c'est la
petite ville de Collatie, qui appartient en propre  l'un des conjurs.
L, ils montrent au peuple le cadavre d'une femme; ils disent que cette
femme s'est tue elle-mme, se punissant du crime d'un fils du roi. Le
peuple de Collatie se soulve; on se porte  Rome; on y renouvelle la mme
scne. Les esprits sont troubls, les partisans du roi dconcerts; et
d'ailleurs, dans ce moment mme, le pouvoir lgal dans Rome appartient 
Junius et  Lucrtius.

Les conjurs se gardent d'assembler le peuple; ils se rendent au Snat. Le
Snat prononce que Tarquin est dchu et la royaut abolie. Mais le dcret
du Snat doit tre confirm par la cit. Lucrtius,  titre de prfet de
la ville, a le droit de convoquer l'assemble. Les curies se runissent;
elles pensent comme les conjurs; elles prononcent la dposition de
Tarquin et la cration de deux consuls.

Ce point principal dcid, on laisse le soin de nommer les consuls 
l'assemble par centuries. Mais cette assemble o quelques plbiens
votent, ne va-t-elle pas protester contre ce que les patriciens ont fait
dans le Snat et dans les curies? Elle ne le peut pas. Car toute assemble
romaine est prside par un magistrat qui dsigne l'objet du vote, et nul
ne peut mettre en dlibration un autre objet. Il y a plus: nul autre que
le prsident,  cette poque, n'a le droit de parler. S'agit-il d'une loi?
les centuries ne peuvent voter que par oui ou par non. S'agit-il d'une
lection? le prsident prsente des candidats, et nul ne peut voter que
pour les candidats prsents. Dans le cas actuel, le prsident dsign par
le Snat est Lucrtius, l'un des conjurs. Il indique comme unique sujet
de vote l'lection de deux consuls. Il prsente deux noms aux suffrages
des centuries, ceux de Junius et de Tarquin Collatin. Ces deux hommes sont
ncessairement lus. Puis le Snat ratifie l'lection, et enfin les
augures la confirment au nom des dieux.

Cette rvolution ne plut pas  tout le monde dans Rome. Beaucoup de
plbiens rejoignirent le roi et s'attachrent  sa fortune. En revanche,
un riche patricien de la Sabine, le chef puissant d'une _gens_ nombreuse,
le fier Attus Clausus trouva le nouveau gouvernement si conforme  ses
vues qu'il vint s'tablir  Rome.

Du reste, la royaut politique fut seule supprime; la royaut religieuse
tait sainte et devait durer. Aussi se hta-t-on de nommer un roi, mais
qui ne fut roi que pour les sacrifices, _rex sacrorum_. On prit toutes les
prcautions imaginables pour que ce roi-prtre n'abust jamais du grand
prestige que ses fonctions lui donnaient pour s'emparer de l'autorit.


NOTES

[1] Aristote, _Politique_, III, 9, 8. Plutarque, _Quest. rom._, 63.

[2] Strabon, IV; IX. Diodore, IV, 29.

[3] Strabon, VIII, 5. Plutarque, _Lycurgue_, 2.

[4] Aristote, _Politique_, VIII, 10, 3 (V, 10). Hraclide de Pont, dans
les _Fragments des historiens grecs_, coll. Didot, t. II, p. 11.
Plutarque, _Lycurgue_, 4.

[5] Thucydide, V, 63. Hellanicus, II, 4. Xnophon, _Gouv. de Lacd._, 14
(13); _Hellniques_, VI, 4. Plutarque, _Agsilas_, 10, 17, 23, 28;
_Lysandre_, 23. Le roi avait si peu, de son droit, la direction des
oprations militaires qu'il fallu une dcision toute spciale du Snat
pour confier le commandement de l'arme  Agsilas, lequel runit ainsi,
par exception, les attributions de roi et celles de gnral: Plutarque,
_Agsilas_, 6; _Lysandre_, 23. Il en avait t de mme autrefois pour le
roi Pausanias: Thucydide, I, 128.

[6] Hrodote, VI, 56, 57.

[7] Xnophon, _Gouv. de Lacdmone_.

[8] Hrodote, V, 92. Aristote, _Politique_, VIII, 10 (V,10).

[9] Voy. Les _Marbres de Paros_ et rapprochez Pausanias, I, 3, 2; VII, 2,
1; Platon, _Mnxne_, p. 238c; lien, _H. V._, V, 13

[10] Pausanias, IV, 8.

[11] Hraclide de Pont, I, 5. Nicolas de Damas, _Fragm._, 51.

[12] Pausanias, II, 19.

[13] Hrodote, IV, 161. Diodore, VIII.

[14] Cicron, _De Republ._, II, 8.

[15] Tite-Live, I. Cicron, _De Republ._, II.

[16] La famille Junia tait patricienne. Denys, IV, 68.




CHAPITRE IV.

L'ARISTOCRATIE GOUVERNE LES CITS.


La mme rvolution, sous des formes lgrement varies, s'tait accomplie
 Athnes,  Sparte,  Rome, dans toutes les cits enfin dont l'histoire
nous est connue. Partout elle avait t l'oeuvre de l'aristocratie,
partout elle eut pour effet de supprimer la royaut politique en laissant
subsister la royaut religieuse. A partir de cette poque et pendant une
priode dont la dure fut fort ingale pour les diffrentes villes, le
gouvernement de la cit appartint  l'aristocratie.

Cette aristocratie tait fonde sur la naissance et sur la religion  la
fois. Elle avait son principe dans la constitution religieuse des
familles. La source d'o elle drivait, c'taient ces mmes rgles que
nous avons observes plus haut dans le culte domestique et dans le droit
priv, c'est--dire la loi d'hrdit du foyer, le privilge de l'an, le
droit de dire la prire attach  la naissance. La religion hrditaire
tait le titre de cette aristocratie  la domination absolue. Elle lui
donnait des droits qui paraissaient sacrs. D'aprs les vieilles
croyances, celui-l seul pouvait tre propritaire du sol, qui avait un
culte domestique; celui-l seul tait membre de la cit, qui avait en lui
le caractre religieux qui faisait le citoyen; celui-l seul pouvait tre
prtre, qui descendait d'une famille ayant un culte, celui-l seul pouvait
tre magistrat, qui avait le droit d'accomplir les sacrifices. L'homme qui
n'avait pas de culte hrditaire devait tre le client d'un autre homme,
ou s'il ne s'y rsignait pas, il devait rester en dehors de toute socit.
Pendant de longues gnrations, il ne vint pas  l'esprit des hommes que
cette ingalit ft injuste. On n'eut pas la pense de constituer la
socit humaine d'aprs d'autres rgles.

A Athnes, depuis la mort de Codrus jusqu' Solon, toute autorit fut aux
mains des eupatrides. Ils taient seuls prtres et seuls archontes. Seuls
ils rendaient la justice et connaissaient les lois, qui n'taient pas
crites et dont ils se transmettaient de pre en fils les formules
sacres.

Ces familles gardaient autant qu'il leur tait possible les anciennes
formes du rgime patriarcal. Elles ne vivaient pas runies dans la ville.
Elles continuaient  vivre dans les divers cantons de l'Attique, chacune
sur son vaste domaine, entoure de ses nombreux serviteurs, gouverne par
son chef eupatride et pratiquant dans une indpendance absolue son culte
hrditaire. [1] La cit athnienne ne fut pendant quatre sicles que la
confdration de ces puissants chefs de famille qui s'assemblaient 
certains jours pour la clbration du culte central ou pour la poursuite
des intrts communs.

On a souvent remarqu combien l'histoire est muette sur cette longue
priode de l'existence d'Athnes et en gnral de l'existence des cits
grecques. On s'est tonn qu'ayant gard le souvenir de beaucoup
d'vnements du temps des anciens rois, elle n'en ait enregistr presque
aucun du temps des gouvernements aristocratiques. C'est sans doute qu'il
se produisit alors trs-peu d'actes qui eussent un intrt gnral. Le
retour au rgime patriarcal avait suspendu presque partout la vie
nationale. Les hommes vivaient spars et avaient peu d'intrts communs.
L'horizon de chacun tait le petit groupe et la petite bourgade o il
vivait  titre d'eupatride ou  titre de serviteur.

A Rome aussi chacune des familles patriciennes vivait sur son domaine,
entoure de ses clients. On venait  la ville pour les ftes du culte
public ou pour les assembles. Pendant les annes qui suivirent
l'expulsion des rois, le pouvoir de l'aristocratie fut absolu. Nul autre
que le patricien ne pouvait remplir les fonctions sacerdotales dans la
cit; c'tait dans la caste sacre qu'il fallait choisir exclusivement les
vestales, les pontifes, les saliens, les flamines, les augures. Les seuls
patriciens pouvaient tre consuls; seuls ils composaient le Snat. Si l'on
ne supprima pas l'assemble par centuries, o les plbiens avaient accs,
on regarda du moins l'assemble par curies comme la seule qui ft lgitime
et sainte. Les centuries avaient en apparence l'lection des consuls; mais
nous avons vu qu'elles ne pouvaient voter que sur les noms que les
patriciens leur prsentaient, et d'ailleurs leurs dcisions taient
soumises  la triple ratification du Snat, des curies et des augures. Les
seuls patriciens rendaient la justice et connaissaient les formules de la
loi.

Ce rgime politique n'a dur  Rome qu'un petit nombre d'annes. En Grce,
au contraire, il y eut un long ge o l'aristocratie fut matresse.
L'Odysse nous prsente un tableau fidle de cet tat social, dans la
partie occidentale de la Grce. Nous y voyons, en effet, un rgime
patriarcal fort analogue  celui que nous avons remarqu dans l'Attique.
Quelques grandes et riches familles se partagent le pays; de nombreux
serviteurs cultivent le sol ou soignent les troupeaux; la vie est simple;
une mme table runit le chef et les serviteurs. Ces chefs sont appels
d'un nom qui devint dans d'autres socits un titre pompeux, [Grec:
anaktes, basileis]. C'est ainsi que les Athniens de l'poque primitive
appelaient [Grec: basileus] le chef du [Grec: genos] et que les clients de
Rome gardrent l'usage d'appeler _rex_ le chef de la _gens_. Ces chefs de
famille ont un caractre sacr; le pote les appelle les rois divins.
Ithaque est bien petite; elle renferme pourtant un grand nombre de ces
rois. Parmi eux il y a,  la vrit, un roi suprme; mais il n'a gure
d'importance et ne parat pas avoir d'autre prrogative que celle de
prsider le conseil des chefs. Il semble mme  certains signes qu'il soit
soumis  l'lection, et l'on voit bien que Tlmaque ne sera le chef
suprme de l'le qu'autant que les autres chefs, ses gaux, voudront bien
l'lire. Ulysse rentrant dans sa patrie ne parat pas avoir d'autres
sujets que les serviteurs qui lui appartiennent en propre; quand il a tu
quelques-uns des chefs, les serviteurs de ceux-ci prennent les armes et
soutiennent une lutte que le pote ne songe pas  trouver blmable. Chez
les Phaciens, Alcinoos a l'autorit suprme; mais nous le voyons se
rendre dans la runion des chefs, et l'on peut remarquer que ce n'est pas
lui qui a convoqu le conseil, mais que c'est le conseil qui a mand le
roi. Le pote dcrit une assemble de la cit phacienne; il s'en faut de
beaucoup que ce soit une runion de la multitude; les chefs seuls,
individuellement convoqus par un hraut, comme  Rome pour les _comitia
calata_, se sont runis; ils sont assis sur des siges de pierre; le roi
prend la parole et il qualifie ses auditeurs du nom de rois porteurs de
sceptres.

Dans la ville d'Hsiode, dans la pierreuse Ascra, nous trouvons une classe
d'hommes que le pote appelle les chefs ou les rois; ce sont eux qui
rendent la justice au peuple. Pindare nous montre aussi une classe de
chefs chez les Cadmens;  Thbes, il vante la race sacre des Spartes, 
laquelle paminondas rattacha plus tard sa naissance. On ne peut gure
lire Pindare sans tre frapp de l'esprit aristocratique qui rgne encore
dans la socit grecque au temps des guerres mdiques; et l'on devine par
l combien cette aristocratie fut puissante un sicle ou deux plus tt.
Car ce que le pote vante le plus dans ses hros, c'est leur famille, et
nous devons supposer que cette sorte d'loge avait alors un grand prix et
que la naissance semblait encore le bien suprme. Pindare nous montre les
grandes familles qui brillaient alors dans chaque cit; dans la seule cit
d'gine il nomme les Midylides, les Thandrides, les Euxnides, les
Blepsiades, les Chariades, les Balychides. A Syracuse il vante la famille
sacerdotale des Jamides,  Agrigente celle des Emmnides, et ainsi dans
toutes les villes dont il a occasion de parler.

A pidaure, le corps tout entier des citoyens, c'est--dire de ceux qui
avaient des droits politiques, ne se composa longtemps que de 180 membres;
tout le reste  tait en dehors de la cit . [2] Les vrais citoyens
taient moins nombreux encore  Hracle, o les cadets des grandes
familles n'avaient pas de droits politiques. [3] Il en fut longtemps de
mme  Cnide,  Istros,  Marseille. A Thra, tout le pouvoir tait aux
mains de quelques familles qui taient rputes sacres. Il en tait ainsi
 Apollonie. [4] A rythres il existait une classe aristocratique que l'on
nommait les Basilides. Dans les villes d'Eube la classe matresse
s'appelait les Chevaliers. [5] On peut remarquer  ce sujet que chez les
anciens, comme au moyen ge, c'tait un privilge de combattre  cheval.

La monarchie n'existait dj plus  Corinthe lorsqu'une colonie en partit
pour fonder Syracuse. Aussi la cit nouvelle ne connut-elle pas la royaut
et fut-elle gouverne tout d'abord par une aristocratie. On appelait cette
classe les Gomores, c'est--dire les propritaires. Elle se composait des
familles qui, le jour de la fondation, s'taient distribu avec tous les
rites ordinaires les parts sacres du territoire. Cette aristocratie resta
pendant plusieurs gnrations matresse absolue du gouvernement, et elle
conserva son titre de _propritaires_, ce qui semble indiquer que les
classes infrieures n'avaient pas le droit de proprit sur le sol. Une
aristocratie semblable fut longtemps matresse  Milet et  Samos. [6]


NOTES

[1] Thucydide, II, 15-16.

[2] Plutarque, _Quest. gr._, 1.

[3] Aristote, _Politique_, VIII, 5, 2.

[4] Aristote, _Politique_, III, 9, 8; VI, 3, 8.

[5] Aristote, _Politique_, VIII, 5, 10.

[6] Diodore, VIII, 5. Thucydide, VIII, 21. Hrodote, VII, 155.




CHAPITRE V.

DEUXIME RVOLUTION: CHANGEMENTS DANS LA CONSTITUTION DE LA FAMILLE; LE
DROIT D'ANESSE DISPARAT; LA GENS SE DMEMBRE.


La rvolution qui avait renvers la royaut, avait modifi la forme
extrieure du gouvernement plutt qu'elle n'avait chang la constitution
de la socit. Elle n'avait pas t l'oeuvre des classes infrieures, qui
avaient intrt  dtruire les vieilles institutions, mais de
l'aristocratie qui voulait les maintenir. Elle n'avait donc pas t faite
pour renverser la constitution antique de la famille, mais bien pour la
conserver. Les rois avaient eu souvent la tentation d'lever les basses
classes et d'affaiblir les _gentes_, et c'tait pour cela qu'on avait
renvers les rois. L'aristocratie n'avait opr une rvolution politique
que pour empcher une rvolution sociale. Elle avait pris en mains le
pouvoir, moins pour le plaisir de dominer que pour dfendre contre des
attaques ses vieilles institutions, ses antiques principes, son culte
domestique, son autorit paternelle, le rgime de la _gens_ et enfin le
droit priv que la religion primitive avait tabli.

Ce grand et gnral effort de l'aristocratie rpondait donc  un danger.
Or il parat qu'en dpit de ses efforts et de sa victoire mme, le danger
subsista. Les vieilles institutions commenaient  chanceler et de graves
changements allaient s'introduire dans la constitution intime des
familles.

Le vieux rgime de la _gens_, fond par la religion domestique, n'avait
pas t dtruit le jour o les hommes taient passs au rgime de la cit.
On n'avait pas voulu ou on n'avait pas pu y renoncer immdiatement, les
chefs tenant  conserver leur autorit, les infrieurs n'ayant pas tout de
suite la pense de s'affranchir. On avait donc concili le rgime de la
_gens_ avec celui de la cit. Mais c'taient, au fond, deux rgimes
opposs, que l'on ne devait pas esprer d'allier pour toujours et qui
devaient un jour ou l'autre se faire la guerre. La famille, indivisible et
nombreuse, tait trop forte et trop indpendante pour que le pouvoir
social n'prouvt pas la tentation et mme le besoin de l'affaiblir. Ou la
cit ne devait pas durer, ou elle devait  la longue briser la famille.

L'ancienne _gens_ avec son foyer unique, son chef souverain, son domaine
indivisible, se conoit bien tant que dure l'tat d'isolement et qu'il
n'existe pas d'autre socit qu'elle. Mais ds que les hommes sont runis
en cit, le pouvoir de l'ancien chef est forcment amoindri; car en mme
temps qu'il est souverain chez lui, il est membre d'une communaut; comme
tel, des intrts gnraux l'obligent  des sacrifices, et des lois
gnrales lui commandent l'obissance. A ses propres yeux et surtout aux
yeux de ses infrieurs, sa dignit est diminue. Puis, dans cette
communaut, si aristocratiquement qu'elle soit constitue, les infrieurs
comptent pourtant pour quelque chose, ne serait-ce qu' cause de leur
nombre. La famille qui comprend plusieurs branches et qui se rend aux
comices entoure d'une foule de clients, a naturellement plus d'autorit
dans les dlibrations communes que la famille peu nombreuse et qui compte
peu de bras et peu de soldats. Or ces infrieurs ne tardent gure  sentir
l'importance qu'ils ont et leur force; un certain sentiment de fiert et
le dsir d'un sort meilleur naissent en eux. Ajoutez  cela les rivalits
des chefs de famille luttant d'influence et cherchant mutuellement 
s'affaiblir. Ajoutez encore qu'ils deviennent avides des magistratures de
la cit, que pour les obtenir ils cherchent  se rendre populaires, et que
pour les grer ils ngligent ou oublient leur petite souverainet locale.
Ces causes produisirent peu  peu une sorte de relchement dans la
constitution de la _gens_; ceux qui avaient intrt  maintenir cette
constitution, y tenaient moins; ceux qui avaient intrt  la modifier
devenaient plus hardis et plus forts.

La force d'individualit qu'il y avait d'abord dans la famille s'affaiblit
insensiblement. Le droit d'anesse, qui tait la condition de son unit,
disparut. On ne doit sans doute pas s'attendre  ce qu'aucun crivain de
l'antiquit nous fournisse la date exacte de ce grand changement. Il est
probable qu'il n'a pas eu de date, parce qu'il ne s'est pas accompli en
une anne. Il s'est fait  la longue, d'abord dans une famille, puis dans
une autre, et peu  peu dans toutes. Il s'est achev sans qu'on s'en ft
pour ainsi dire aperu.

On peut bien croire aussi que les hommes ne passrent pas d'un seul bond
de l'indivisibilit du patrimoine au partage gal entre les frres. Il y
eut vraisemblablement entre ces deux rgimes une transition. Les choses se
passrent peut-tre en Grce et en Italie comme dans l'ancienne socit
hindoue, o la loi religieuse, aprs avoir prescrit l'indivisibilit du
patrimoine, laissa le pre libre d'en donner quelque portion  ses fils
cadets, puis, aprs avoir exig que l'an et au moins une part double,
permit que le partage ft fait galement, et finit mme par le
recommander.

Mais sur tout cela nous n'avons aucune indication prcise. Un seul point
est certain, c'est que le droit d'anesse a exist  une poque ancienne
et qu'ensuite il a disparu.

Ce changement ne s'est pas accompli en mme temps ni de la mme manire
dans toutes les cits. Dans quelques-unes, la lgislation le maintint
assez longtemps. A Thbes et  Corinthe il tait encore en vigueur au
huitime sicle. A Athnes la lgislation de Solon marquait encore une
certaine prfrence  l'gard de l'an. A Sparte le droit d'anesse a
subsist jusqu'au triomphe de la dmocratie. Il y a des villes o il n'a
disparu qu' la suite d'une insurrection. A Hracle,  Cnide,  Istros, 
Marseille, les branches cadettes prirent les armes pour dtruire  la fois
l'autorit paternelle et le privilge de l'an. [1] A partir de ce
moment, telle cit grecque qui n'avait compt jusque-l qu'une centaine
d'hommes jouissant des droits politiques, en put compter jusqu' cinq ou
six cents. Tous les membres des familles aristocratiques furent citoyens
et l'accs des magistratures et du Snat leur fut ouvert.

Il n'est pas possible de dire  quelle poque le privilge de l'an a
disparu  Rome. Il est probable que les rois, au milieu de leur lutte
contre l'aristocratie, firent ce qu'ils purent pour le supprimer et pour
dsorganiser ainsi les _gentes_. Au dbut de la rpublique, nous voyons
cent nouveaux membres entrer dans le Snat; Tite-Live croit qu'ils
sortaient de la plbe, [2] mais il n'est pas possible que la domination si
dure du patriciat ait commenc par une concession de cette nature. Ces
nouveaux snateurs durent tre tirs des familles patriciennes. Ils
n'eurent pas le mme titre que les anciens membres du Snat; on appelait
ceux-ci _patres_ (chefs de famille); ceux-l furent appels _conscripti_
(choisis [3]). Cette diffrence de dnomination ne permet-elle pas de
croire que les cent nouveaux snateurs, qui n'taient pas chefs de
famille, appartenaient  des branches cadettes des _gentes_ patriciennes?
On peut supposer que cette classe des branches cadettes, nombreuse et
nergique, n'apporta son concours  l'entreprise de Brutus et des pres
qu' la condition qu'on lui donnerait les droits civils et politiques.
Elle acquit ainsi,  la faveur du besoin qu'on avait d'elle, ce que la
mme classe conquit par les armes  Hracle,  Cnide et  Marseille.

Le droit d'anesse disparut donc partout: rvolution considrable qui
commena  transformer la socit. La _gens_ italienne et le _genos_
hellnique perdirent leur unit primitive. Les diffrentes branches se
sparrent; chacune d'elles eut dsormais sa part de proprit, son
domicile, ses intrts  part, son indpendance. _Singuli singulas
familias incipiunt habere_, dit le jurisconsulte. Il y a dans la langue
latine une vieille expression qui parat dater de cette poque: _familiam
ducere_, disait-on de celui qui se dtachait de la _gens_ et allait faire
souche  part, comme on disait _ducere coloniam_ de celui qui quittait la
mtropole et allait au loin fonder une colonie. Le frre qui s'tait ainsi
spar du frre an, avait dsormais son foyer propre, qu'il avait sans
doute allum au foyer commun de la _gens_, comme la colonie allumait le
sien au prytane de la mtropole. La _gens_ ne conserva plus qu'une sorte
d'autorit religieuse  l'gard des diffrentes familles qui s'taient
dtaches d'elle. Son culte eut la suprmatie sur leurs cultes. Il ne leur
fut pas permis d'oublier qu'elles taient issues de cette _gens_; elles
continurent  porter son nom;  des jours fixs, elles se runirent
autour du foyer commun, pour vnrer l'antique anctre ou la divinit
protectrice. Elles continurent mme  avoir un chef religieux et il est
probable que l'an conserva son privilge pour le sacerdoce, qui resta
longtemps hrditaire. A cela prs, elles furent indpendantes.

Ce dmembrement de la _gens_ eut de graves consquences. L'antique famille
sacerdotale, qui avait form un groupe si bien uni, si fortement
constitu, si puissant, fut pour toujours affaiblie. Cette rvolution
prpara et rendit plus faciles d'autres changements.


NOTES

[1] Aristote, _Politique_, VIII, 5, 2, dit. B. Saint-Hilaire.

[2] Il se contredit d'ailleurs:  _Ex primoribus ordinis equestris , dit-
il. Or les _primores_ de l'ordre questre, c'est--dire les chevaliers des
six premires centuries, taient des patriciens. Voy. Belot, _Hist. des
chevaliers romains_, liv. 1er, ch. 2.

[3] Festus. V _Conscripti, Allecti_. Plutarque, _Quest. rom._, 58. On
distingua pendant plusieurs sicles les _patres_ des _conscripti_.




CHAPITRE VI.

LES CLIENTS S'AFFRANCHISSENT.


_1 Ce que c'tait d'abord que la clientle et comment elle s'est
transforme._

Voici encore une rvolution dont on ne peut pas indiquer la date, mais qui
a trs certainement modifi la constitution de la famille et de la socit
elle-mme. La famille antique comprenait, sous l'autorit d'un chef
unique, deux classes de rang ingal: d'une part, les branches cadettes,
c'est--dire les individus naturellement libres; de l'autre, les
serviteurs ou clients, infrieurs par la naissance, mais rapprochs du
chef par leur participation au culte domestique. De ces deux classes, nous
venons de voir la premire sortir de son tat d'infriorit; la seconde
aspire aussi de bonne heure  s'affranchir. Elle y russit  la longue; la
clientle se transforme et finit par disparatre.

Immense changement que les crivains anciens ne nous racontent pas. C'est
ainsi que, dans le moyen ge, les chroniqueurs ne nous disent pas comment
la population des campagnes s'est peu  peu transforme. Il y a eu dans
l'existence des socits humaines un assez grand nombre de rvolutions
dont le souvenir ne nous est fourni par aucun document. Les crivains ne
les ont pas remarques, parce qu'elles s'accomplissaient lentement, d'une
manire insensible, sans luttes visibles; rvolutions profondes et caches
qui remuaient le fond de la socit humaine sans qu'il en part rien  la
surface, et qui restaient inaperues des gnrations mmes qui y
travaillaient. L'histoire ne peut les saisir que fort longtemps aprs
qu'elles sont acheves, lorsqu'en comparant deux poques de la vie d'un
peuple elle constate entre elles de si grandes diffrences qu'il devient
vident que, dans l'intervalle qui les spare, une grande rvolution s'est
accomplie.

Si l'on s'en rapportait au tableau, que les crivains nous tracent de la
clientle primitive  Rome, ce serait vraiment une institution de l'ge
d'or. Qu'y a-t-il de plus humain que ce patron qui dfend son client en
justice, qui le soutient de son argent s'il est pauvre, et qui pourvoit 
l'ducation de ses enfants? Qu'y a-t-il de plus touchant que ce client qui
soutient  son tour le patron tomb dans la misre, qui paye sas dettes,
qui donne tout ce qu'il a pour fournir sa ranon? Mais il n'y a pas tant
de sentiment dans les lois des anciens peuples. L'affection dsintresse
et le dvouement ne furent jamais des institutions. Il faut nous faire une
autre ide de la clientle et du patronage.

Ce que nous savons avec le plus de certitude sur le client, c'est qu'il ne
peut pas se sparer du patron ni en choisir un autre, et qu'il est attach
de pre en fils  une famille. Ne saurions-nous que cela, ce serait assez
pour croire que sa condition ne devait pas tre trs-douce. Ajoutons que
le client n'est pas propritaire du sol; la terre appartient au patron,
qui, comme chef d'un culte domestique et aussi comme membre d'une cit, a
seul qualit pour tre propritaire. Si le client cultive le sol, c'est au
nom et au profit du matre. Il n'a mme pas la proprit des objets
mobiliers, de son argent, de son pcule. La preuve en est que le patron
peut lui reprendre tout cela, pour payer ses propres dettes ou sa ranon.
Ainsi rien n'est  lui. Il est vrai que le patron lui doit la subsistance,
 lui et  ses enfants; mais en retour il doit son travail au patron. On
ne peut pas dire qu'il soit prcisment esclave; mais il a un matre
auquel il appartient et  la volont duquel il est soumis en toute chose.
Toute sa vie il est client, et ses fils le sont aprs lui.

Il y a quelque analogie entre le client des poques antiques et le serf du
moyen ge. A la vrit, le principe qui les condamne  l'obissance n'est
pas le mme. Pour le serf, ce principe est le droit de proprit qui
s'exerce sur la terre et sur l'homme  la fois; pour le client, ce
principe est la religion domestique  laquelle il est attach sous
l'autorit du patron qui en est le prtre. D'ailleurs pour le client et
pour le serf la subordination est la mme; l'un est li  son patron comme
l'autre l'est  son seigneur; le client ne peut pas plus quitter la _gens_
que le serf la glbe. Le client, comme le serf, reste soumis  un matre
de pre en fils. Un passage de Tite-Live fait supposer qu'il lui est
interdit de se marier hors de la _gens_, comme il l'est au serf de se
marier hors du village. Ce qui est sr, c'est qu'il ne peut pas contracter
mariage sans l'autorisation du patron. Le patron peut reprendre le sol que
le client cultive et l'argent qu'il possde, comme le seigneur peut le
faire pour le serf. Si le client meurt, tout ce dont il a eu l'usage
revient de droit au patron, de mme que la succession du serf appartient
au seigneur.

Le patron n'est pas seulement un matre; il est un juge; il peut condamner
 mort le client. Il est de plus un chef religieux. Le client plie sous
cette autorit  la fois matrielle et morale qui le prend par son corps
et par son me. Il est vrai que cette religion impose des devoirs au
patron, mais des devoirs dont il est le seul juge et pour lesquels il n'y
a pas de sanction. Le client ne voit rien qui le protge; il n'est pas
citoyen par lui-mme; s'il veut paratre devant le tribunal de la cit, il
faut que son patron le conduise et parle pour lui. Invoquera-t-il la loi?
Il n'en connat pas les formules sacres; les connatrait-il, la premire
loi pour lui est de ne jamais tmoigner ni parler contre son patron. Sans
le patron nulle justice; contre le patron nul recours.

Le client n'existe pas seulement  Rome; on le trouve chez les Sabins et
les trusques, faisant partie de la _manus_ de chaque chef. Il a exist
dans l'ancienne _gens_ hellnique aussi bien que dans la _gens_ italienne.
Il est vrai qu'il ne faut pas le chercher dans les cits doriennes, o le
rgime de la _gens_ a disparu de bonne heure et o les vaincus sont
attachs, non  la famille d'un matre, mais  un lot de terre. Nous le
trouvons  Athnes et dans les cits ioniennes et oliennes sous le nom de
_thte_ ou de _plate_. Tant que dure le rgime aristocratique, ce _thte_
ne fait pas partie de la cit; enferm dans une famille dont il ne peut
sortir, il est sous la main d'un eupatride qui a en lui le mme caractre
et la mme autorit que le patron romain.

On peut bien prsumer que de bonne heure il y eut de la haine entre le
patron et le client. On se figure sans peine ce qu'tait l'existence dans
cette famille o l'un avait tout pouvoir et l'autre n'avait aucun droit,
o l'obissance sans rserve et sans espoir tait tout  ct de
l'omnipotence sans frein, o le meilleur matre avait ses emportements et
ses caprices, o le serviteur le plus rsign avait ses rancunes, ses
gmissements et ses colres. Ulysse est un bon matre: voyez quelle
affection paternelle il porte  Eume et  Philaetios. Mais il fait mettre
 mort un serviteur qui l'a insult sans le reconnatre, et des servantes
qui sont tombes dans le mal auquel son absence mme les a exposes. De la
mort des prtendants il est responsable vis--vis de la cit; mais de la
mort des serviteurs personne ne lui demande compte.

Dans l'tat d'isolement o la famille avait longtemps vcu, la clientle
avait pu se former et se maintenir. La religion domestique tait alors
toute-puissante sur l'me. L'homme qui en tait le prtre par droit
hrditaire, apparaissait aux classes infrieures comme un tre sacr.
Plus qu'un homme, il tait l'intermdiaire entre les hommes et Dieu. De sa
bouche sortait la prire puissante, la formule irrsistible qui attirait
la faveur ou la colre de la divinit. Devant une telle force il fallait
s'incliner; l'obissance tait commande par la foi et la religion.
D'ailleurs comment le client aurait-il eu la tentation de s'affranchir? Il
ne voyait pas d'autre horizon que cette famille  laquelle tout
l'attachait. En elle seule il trouvait une vie calme, une subsistance
assure; en elle seule, s'il avait un matre, il avait aussi un
protecteur; en elle seule enfin il trouvait un autel dont il pt
approcher, et des dieux qu'il lui ft permis d'invoquer. Quitter cette
famille, c'tait se placer en dehors de toute organisation sociale et de
tout droit; c'tait perdre ses dieux et renoncer au droit de prier.

Mais la cit tant fonde, les clients des diffrentes familles pouvaient
se voir, se parler, se communiquer leurs dsirs ou leurs rancunes,
comparer les diffrents matres et entrevoir un sort meilleur. Puis leur
regard commenait  s'tendre au del de l'enceinte de la famille. Ils
voyaient qu'en dehors d'elle il existait une socit, des rgles, des
lois, des autels, des temples, des dieux. Sortir de la famille n'tait
donc plus pour eux un malheur sans remde. La tentation devenait chaque
jour plus forte; la clientle semblait un fardeau de plus en plus lourd,
et l'on cessait de croire que l'autorit du matre ft lgitime et sainte.
Il y eut alors dans le coeur de ces hommes un ardent dsir d'tre libres.
Sans doute on ne trouve dans l'histoire d'aucune cit le souvenir d'une
insurrection gnrale de cette classe. S'il y eut des luttes  main arme,
elles furent renfermes et caches dans l'enceinte de chaque famille.
C'est l qu'il y eut, pendant plus d'une gnration, d'un ct
d'nergiques efforts pour l'indpendance, de l'autre une rpression
implacable. Il se droula, dans chaque maison, une longue et dramatique
histoire qu'il est impossible aujourd'hui de retracer. Ce qu'on peut dire
seulement, c'est que les efforts de la classe infrieure ne furent pas
sans rsultats. Une ncessit invincible obligea peu  peu les matres 
cder quelque chose de leur omnipotence. Lorsque l'autorit cesse de
paratre juste aux sujets, il faut encore du temps pour qu'elle cesse de
le paratre aux matres; mais cela vient  la longue, et alors le matre,
qui ne croit plus son autorit lgitime, la dfend mal ou finit par y
renoncer. Ajoutez que cette classe infrieure tait utile, que ses bras,
en cultivant la terre, faisaient la richesse du matre, et en portant les
armes, faisaient sa force au milieu des rivalits des familles, qu'il
tait donc sage de la satisfaire et que l'intrt s'unissait  l'humanit
pour conseiller des concessions.

Il parat certain que la condition des clients s'amliora peu  peu. A
l'origine ils vivaient dans la maison du matre, cultivant ensemble le
domaine commun. Plus tard on assigna  chacun d'eux un lot de terre
particulier. Le client dut se trouver dj plus heureux. Sans doute il
travaillait encore au profit du matre; la terre n'tait pas  lui,
c'tait plutt lui qui tait  elle. N'importe; il la cultivait de longues
annes de suite et il l'aimait. Il s'tablissait entre elle et lui, non
pas ce lien que la religion de la proprit avait cr entre elle et le
matre, mais un autre lien, celui que le travail et la souffrance mme
peuvent former entre l'homme qui donne sa peine et la terre qui donne ses
fruits.

Vint ensuite un nouveau progrs. Il ne cultiva plus pour le matre, mais
pour lui-mme. Sous la condition d'une redevance, qui peut-tre fut
d'abord variable, mais qui ensuite devint fixe, il jouit de la rcolte.
Ses sueurs trouvrent ainsi quelque rcompense et sa vie fut  la fois
plus libre et plus fire.  Les chefs de famille, dit un ancien,
assignaient des portions de terre  leurs infrieurs, comme s'ils eussent
t leurs propres enfants.  [1] On lit de mme dans l'Odysse:  Un
matre bienveillant donne  son serviteur une maison et une terre ; et
Eume ajoute:  une pouse dsire , parce que le client ne peut pas
encore se marier sans la volont du matre, et que c'est le matre qui lui
choisit sa compagne.

Mais ce champ o s'coulait dsormais sa vie, o taient tout son labeur
et toute sa jouissance, n'tait pas encore sa proprit. Car ce client
n'avait pas en lui le caractre sacr qui faisait que le sol pouvait
devenir la proprit d'un homme. Le lot qu'il occupait, continuait 
porter la borne sainte, le dieu Terme que la famille du matre avait
autrefois pos. Cette borne inviolable attestait que le champ, uni  la
famille du matre par un lien sacr, ne pourrait jamais appartenir en
propre au client affranchi. En Italie, le champ et la maison qu'occupait
le _villicus_, client du patron, renfermaient un foyer, un _Lar
familiaris_; mais ce foyer n'tait pas au cultivateur; c'tait le foyer du
matre. [2] Cela tablissait  la fois le droit de proprit du patron et
la subordination religieuse du client, qui, si loin qu'il ft du patron,
suivait encore son culte.

Le client, devenu possesseur, souffrit de ne pas tre propritaire et
aspira  le devenir. Il mit son ambition  faire disparatre de ce champ,
qui semblait bien  lui par le droit du travail, la borne sacre qui en
faisait  jamais la proprit de l'ancien matre.

On voit clairement qu'en Grce les clients arrivrent  leur but; par
quels moyens, on l'ignore. Combien il leur fallut de temps et d'efforts
pour y parvenir, on ne peut que le deviner. Peut-tre s'est-il opr dans
l'antiquit la mme srie de changements sociaux que l'Europe a vus se
produire au moyen ge, quand les esclaves des campagnes devinrent serfs de
la glbe, que ceux-ci de serfs taillables  merci se changrent en serfs
abonns, et qu'enfin ils se transformrent  la longue en paysans
propritaires.


_2 La clientle disparat  Athnes; oeuvre de Solon._

Cette sorte de rvolution est marque nettement dans l'histoire d'Athnes.
Le renversement de la royaut avait eu pour effet de raviver le rgime du
[Grec: genos]; les familles avaient repris leur vie d'isolement et chacune
avait recommenc  former un petit tat qui avait pour chef un eupatride
et pour sujets la foule des clients. Ce rgime parat avoir pes
lourdement sur la population athnienne; car elle en conserva un mauvais
souvenir. Le peuple s'estima si malheureux que l'poque prcdente lui
parut avoir t une sorte d'ge d'or; il regretta les rois; il en vint 
s'imaginer que sous la monarchie il avait t heureux et libre, qu'il
avait joui alors de l'galit, et que c'tait seulement  partir de la
chute des rois que l'ingalit et la souffrance avaient commenc. Il y
avait l une illusion comme les peuples en ont souvent; la tradition
populaire plaait le commencement de l'ingalit l o le peuple avait
commenc  la trouver odieuse. Cette clientle, cette sorte de servage,
qui tait aussi vieille que la constitution de la famille, on la faisait
dater de l'poque o les hommes en avaient pour la premire fois senti le
poids et compris l'injustice. Il est pourtant bien certain que ce n'est
pas au septime sicle que les eupatrides tablirent les dures lois de la
clientle. Ils ne firent que les conserver. En cela seulement tait leur
tort; ils maintenaient ces lois au del du temps o les populations les
acceptaient sans gmir; ils les maintenaient contre le voeu des hommes.
Les eupatrides de cette poque taient peut-tre des matres moins durs
que n'avaient t leurs anctres; ils furent pourtant dtests davantage.

Il parat que, mme sous la domination de cette aristocratie, la condition
de la classe infrieure s'amliora. Car c'est alors que l'on voit
clairement cette classe obtenir la possession de lots de terre sous la
seule condition de payer une redevance qui tait fixe au sixime de la
rcolte. Ces hommes taient ainsi presque mancips; ayant un chez soi et
n'tant plus sous les yeux du matre, ils respiraient plus  l'aise et
travaillaient  leur profit.

Mais telle est la nature humaine que ces hommes,  mesure que leur sort
s'amliorait, sentaient plus amrement ce qu'il leur restait d'ingalit.
N'tre pas citoyens et n'avoir aucune part  l'administration de la cit
les touchait sans doute mdiocrement; mais ne pas pouvoir devenir
propritaires du sol sur lequel ils naissaient et mouraient, les touchait
bien davantage. Ajoutons que ce qu'il y avait de supportable dans leur
condition prsente, manquait de stabilit. Car s'ils taient vraiment
possesseurs du sol, pourtant aucune loi formelle ne leur assurait ni cette
possession ni l'indpendance qui en rsultait. On voit dans Plutarque que
l'ancien patron pouvait ressaisir son ancien serviteur; si la redevance
annuelle n'tait pas paye ou pour toute autre cause, ces hommes
retombaient dans une sorte d'esclavage.

De graves questions furent donc agites dans l'Attique pendant une suite
de quatre ou cinq gnrations. Il n'tait gure possible que les hommes de
la classe infrieure restassent dans cette position instable et
irrgulire vers laquelle un progrs insensible les avait conduits; et
alors de deux choses l'une, ou perdant cette position ils devaient
retomber dans les liens de la dure clientle, ou dcidment affranchis par
un progrs nouveau ils devaient monter au rang de propritaires du sol et
d'hommes libres.

On peut deviner tout ce qu'il y eut d'efforts de la part du laboureur,
ancien client, de rsistance de la part du propritaire, ancien patron. Ce
ne fut pas une guerre civile; aussi les annales athniennes n'ont-elles
conserv le souvenir d'aucun combat. Ce fut une guerre domestique dans
chaque bourgade, dans chaque maison, de pre en fils.

Ces luttes paraissent avoir eu une fortune diverse suivant la nature du
sol des divers cantons de l'Attique. Dans la plaine o l'eupatride avait
son principal domaine et o il tait toujours prsent, son autorit se
maintint  peu prs intacte sur le petit groupe de serviteurs qui taient
toujours sous ses yeux; aussi les _pdiens_ se montrrent-ils
gnralement fidles  l'ancien rgime. Mais ceux qui labouraient
pniblement le flanc de la montagne, les _diacriens_, plus loin du matre,
plus habitus  la vie indpendante, plus hardis et plus courageux,
renfermaient au fond du coeur une violente haine pour l'eupatride et une
ferme volont de s'affranchir. C'taient surtout ces hommes-l qui
s'indignaient de voir sur leur champ  la borne sacre  du matre, et de
sentir  leur terre esclave . [3] Quant aux habitants des cantons voisins
de la mer, aux _paraliens_, la proprit du sol les tentait moins; ils
avaient la mer devant eux, et le commerce et l'industrie. Plusieurs
taient devenus riches, et avec la richesse ils taient  peu prs libres.
Ils ne partageaient donc pas les ardentes convoitises des diacriens et
n'avaient pas une haine bien vigoureuse pour les eupatrides. Mais ils
n'avaient pas non plus la lche rsignation des pdiens; ils demandaient
plus de stabilit dans leur condition et des droits mieux assurs.

C'est Solon qui donna satisfaction  ces voeux dans la mesure du possible.
Il y a une partie de l'oeuvre de ce lgislateur que les anciens ne nous
font connatre que trs-imparfaitement, mais qui parat en avoir t la
partie principale. Avant lui, la plupart des habitants de l'Attique
taient encore rduits  la possession prcaire du sol et pouvaient mme
retomber dans la servitude personnelle. Aprs lui, cette nombreuse classe
d'hommes ne se retrouve plus: le droit de proprit est accessible  tous;
il n'y a plus de servitude pour l'Athnien; les familles de la classe
infrieure sont  jamais affranchies de l'autorit des familles
eupatrides. Il y a l un grand changement dont l'auteur ne peut tre que
Solon.

Il est vrai que, si l'on s'en tenait aux paroles de Plutarque, Solon
n'aurait fait qu'adoucir la lgislation sur les dettes en tant au
crancier le droit d'asservir le dbiteur. Mais il faut regarder de prs 
ce qu'un crivain qui est si postrieur  cette poque, nous dit de ces
dettes qui troublrent la cit athnienne comme toutes les cits de la
Grce et de l'Italie. Il est difficile de croire qu'il y et avant Solon
une telle circulation d'argent qu'il dt y avoir beaucoup de prteurs et
d'emprunteurs. Ne jugeons pas ces temps-l d'aprs ceux qui ont suivi. Il
y avait alors fort peu de commerce; l'change des crances tait inconnu
et les emprunts devaient tre assez rares. Sur quel gage l'homme qui
n'tait propritaire de rien, aurait-il emprunt? Ce n'est gure l'usage,
dans aucune socit, de prter aux pauvres. On dit  la vrit, sur la foi
des traducteurs de Plutarque plutt que de Plutarque lui-mme, que
l'emprunteur engageait sa terre. Mais en supposant que cette terre ft sa
proprit, il n'aurait pas pu l'engager; car le systme des hypothques
n'tait pas encore connu en ce temps-l et tait en contradiction avec la
nature du droit de proprit. Dans ces dbiteurs dont Plutarque nous
parle, il faut voir les anciens clients; dans leurs dettes, la redevance
annuelle qu'ils doivent payer aux anciens matres; dans la servitude o
ils tombent s'ils ne payent pas, l'ancienne clientle qui les ressaisit.

Solon supprima peut-tre la redevance, ou, plus probablement, en rduisit
le chiffre  un taux tel que le rachat en devnt facile; il ajouta qu'
l'avenir le manque de payement ne ferait pas retomber le laboureur en
servitude.

Il fit plus. Avant lui, ces anciens clients, devenus possesseurs du sol,
ne pouvaient pas en devenir propritaires: car sur leur champ se dressait
toujours la borne sacre et inviolable de l'ancien patron. Pour
l'affranchissement de la terre et du cultivateur, il fallait que cette
borne dispart. Solon la renversa: nous trouvons le tmoignage de cette
grande rforme dans quelques vers de Solon lui-mme:  C'tait une oeuvre
inespre, dit-il; je l'ai accomplie avec l'aide des dieux. J'en atteste
la desse Mre, la Terre noire, dont j'ai en maints endroits arrach les
bornes, la terre qui tait esclave et qui maintenant est libre.  En
faisant cela, Solon avait accompli une rvolution considrable. Il avait
mis de ct l'ancienne religion de la proprit qui, au nom du dieu Terme
immobile, retenait la terre en un petit nombre de mains. Il avait arrach
la terre  la religion pour la donner au travail. Il avait supprim, avec
l'autorit de l'eupatride sur le sol, son autorit sur l'homme, et il
pouvait dire dans ses vers:  Ceux qui sur cette terre subissaient la
cruelle servitude et tremblaient devant un matre, je les ai faits
libres. 

Il est probable que ce fut cet affranchissement que les contemporains de
Solon appelrent du nom de [Grec: seisachtheia] (secouer le fardeau). Les
gnrations suivantes qui, une fois habitues  la libert, ne voulaient
ou ne pouvaient pas croire que leurs pres eussent t serfs, expliqurent
ce mot comme s'il marquait seulement une abolition des dettes. Mais il a
une nergie qui nous rvle une plus grande rvolution. Ajoutons-y cette
phrase d'Aristote qui, sans entrer dans le rcit de l'oeuvre de Solon, dit
simplement:  Il fit cesser l'esclavage du peuple.  [4]


_3 Transformation de la clientle  Rome_.

Cette guerre entre les client et les patrons a rempli aussi une longue
priode de l'existence de Rome. Tite-Live,  la vrit, n'en dit rien,
parce qu'il n'a pas l'habitude d'observer de prs le changement des
institutions; d'ailleurs les annales des pontifes et les documents
analogues o avaient puis les anciens historiens que Tite-Live
compulsait, ne devaient pas donner le rcit de ces luttes domestiques.

Une chose, du moins, est certaine. Il y a eu,  l'origine de Rome, des
clients; il nous est mme rest des tmoignages trs prcis de la
dpendance o leurs patrons les tenaient. Si, plusieurs sicles aprs,
nous cherchons ces clients, nous ne les trouvons plus. Le nom existe
encore, non la clientle. Car il n'y a rien de plus diffrent des clients
de l'poque primitive que ces plbiens du temps de Cicron qui se
disaient clients d'un riche pour avoir droit  la sportule.

Il y a quelqu'un qui ressemble mieux  l'ancien client, c'est l'affranchi.
[5] Pas plus  la fin de la rpublique qu'aux premiers temps de Rome,
l'homme, en sortant de la servitude, ne devient immdiatement homme libre
et citoyen. Il reste soumis au matre. Autrefois on l'appelait client,
maintenant on l'appelle affranchi; le nom seul est chang. Quant au
matre, son nom mme ne change pas; autrefois on l'appelait patron, c'est
encore ainsi qu'on l'appelle. L'affranchi, comme autrefois le client,
reste attach  la famille; il en porte le nom, aussi bien que l'ancien
client. Il dpend de son patron; il lui doit non-seulement de la
reconnaissance, mais un vritable service, dont le matre seul fixe la
mesure. Le patron a droit de justice sur son affranchi, comme il l'avait
sur son client; il peut le remettre en esclavage pour dlit d'ingratitude.
[6] L'affranchi rappelle donc tout  fait l'ancien client. Entre eux il
n'y a qu'une diffrence: on tait client autrefois de pre en fils;
maintenant la condition d'affranchi cesse  la seconde ou au moins  la
troisime gnration. La clientle n'a donc pas disparu; elle saisit
encore l'homme au moment o la servitude le quitte; seulement, elle n'est
plus hrditaire. Cela seul est dj un changement considrable; il est
impossible de dire  quelle poque il s'est opr.

On peut bien discerner les adoucissements successifs qui furent apports
au sort du client, et par quels degrs il est arriv au droit de
proprit. A l'origine le chef de la _gens_ lui assigne un lot de terre 
cultiver. [7] Il ne tarde gure  devenir possesseur viager de ce lot,
moyennant qu'il contribue  toutes les dpenses qui incombent  son ancien
matre. Les dispositions si dures de la vieille loi qui l'obligent  payer
la ranon du patron, la dot de sa fille, ou ses amendes judiciaires,
prouvent du moins qu'au temps o cette loi fut crite il tait dj
possesseur viager du sol. Le client fait ensuite un progrs de plus: il
obtient le droit, en mourant, de transmettre le lot  son fils; il est
vrai qu' dfaut de fils la terre retourne encore au patron. Mais voici un
progrs nouveau: le client qui ne laisse pas de fils, obtient le droit de
faire un testament. Ici la coutume hsite et varie; tantt le patron
reprend la moiti des biens, tantt la volont du testateur est respecte
tout entire; en tout cas, son testament n'est jamais sans valeur. [8]
Ainsi le client, s'il ne peut pas encore se dire propritaire, a du moins
une jouissance aussi tendue qu'il est possible.

Sans doute ce n'est pas encore l l'affranchissement complet. Mais aucun
document ne nous permet de fixer l'poque o les clients se sont
dfinitivement dtachs des familles patriciennes. Il y a un texte de
Tite-Live (II, 16) qui, si on le prend  la lettre, montre que ds les
premires annes de la rpublique, les clients taient citoyens. Il y a
grande apparence qu'ils l'taient dj au temps du roi Servius; peut-tre
mme votaient-ils dans les comices curiates ds l'origine de Rome. Mais on
ne peut pas conclure de l qu'ils fussent ds lors tout  fait affranchis;
car il est possible que les patriciens aient trouv leur intrt  donner
 leurs clients des droits politiques, sans qu'ils aient pour cela
consenti  leur donner des droits civils.

Il ne parat pas que la rvolution qui affranchit les clients  Rome, se
soit acheve d'un seul coup comme  Athnes. Elle s'accomplit fort
lentement et d'une manire presque imperceptible, sans qu'aucune loi
formelle l'ait jamais consacre. Les liens de la clientle se relchrent
peu  peu et le client s'loigna insensiblement du patron.

Le roi Servius fit une grande rforme  l'avantage des clients: il changea
l'organisation de l'arme. Avant lui, l'arme marchait divise en tribus,
en curies, en _gentes_; c'tait la division patricienne: chaque chef de
_gens_ tait  la tte de ses clients. Servius partagea l'arme en
centuries, chacun eut son rang d'aprs sa richesse. Il en rsulta que le
client ne marcha plus  ct de son patron, qu'il ne le reconnut plus pour
chef dans le combat et qu'il prit l'habitude de l'indpendance.

Ce changement en amena un autre dans la constitution des comices.
Auparavant l'assemble se partageait en curies et en _gentes_, et le
client, s'il votait, votait sous l'oeil du matre. Mais la division par
centuries tant tablie pour les comices comme pour l'arme, le client ne
se trouva plus dans le mme cadre que son patron. Il est vrai que la
vieille loi lui commanda encore de voter comme lui, mais comment vrifier
son vote?

C'tait beaucoup que de sparer le client du patron dans les moments les
plus solennels de la vie, au moment du combat et au moment du vote.
L'autorit du patron se trouva fort amoindrie et ce qu'il lui en resta fut
de jour en jour plus contest. Ds que le client eut got 
l'indpendance, il la voulut tout entire. Il aspira  se dtacher de la
_gens_ et  entrer dans la plbe, o l'on tait libre. Que d'occasions se
prsentaient! Sous les rois, il tait sr d'tre aid par eux, car ils ne
demandaient pas mieux que d'affaiblir les _gentes_. Sous la rpublique, il
trouvait la protection de la plbe elle-mme et des tribuns. Beaucoup de
clients s'affranchirent ainsi et la _gens_ ne put pas les ressaisir. En
472 avant J.-C., le nombre des clients tait encore assez considrable,
puisque la plbe se plaignait que, par leurs suffrages dans les comices
centuriates, ils fissent pencher la balance du ct des patriciens. [9]
Vers la mme poque, la plbe ayant refus de s'enrler, les patriciens
purent former une arme avec leurs clients. [10] Il parat pourtant que
ces clients n'taient plus assez nombreux pour cultiver  eux seuls les
terres des patriciens, et que ceux-ci taient obligs d'emprunter des bras
 la plbe. [11] Il est vraisemblable que la cration du tribunat, en
assurant aux clients chapps des protecteurs contre leurs anciens
patrons, et en rendant la situation des plbiens plus enviable et plus
sre, hta ce mouvement graduel vers l'affranchissement. En 372 il n'y
avait plus de clients, et un Manlius pouvait dire  la plbe:  Autant
vous avez t de clients autour de chaque patron, autant vous serez
maintenant contre un seul ennemi.  [12] Ds lors nous ne voyons plus dans
l'histoire de Rome ces anciens clients, ces hommes hrditairement
attachs  la _gens_. La clientle primitive fait place  une clientle
d'un genre nouveau, lien volontaire et presque fictif qui n'entrane plus
les mmes obligations. On ne distingue plus dans Rome les trois classes
des patriciens, des clients, des plbiens. Il n'en reste plus que deux,
et les clients se sont fondus dans la plbe. Les Marcellus paraissent tre
une branche ainsi dtache de la _gens_ Claudia. Leur nom tait Claudius;
mais puisqu'ils n'taient pas patriciens, ils n'avaient d faire partie de
la _gens_ qu' titre de clients. Libres de bonne heure, enrichis par des
moyens qui nous sont inconnus, ils s'levrent d'abord aux dignits de la
plbe, plus tard  celles de la cit. Pendant plusieurs sicles, la _gens_
Claudia parut avoir oubli ses anciens droits sur eux. Un jour pourtant,
au temps de Cicron, [13] elle s'en souvint inopinment. Un affranchi ou
client des Marcellus tait mort et laissait un hritage qui, suivant la
loi, devait faire retour au patron. Les Claudius patriciens prtendirent
que les Marcellus, en clients qu'ils taient, ne pouvaient pas avoir eux-
mmes de clients, et que leurs affranchis devaient tomber, eux et leur
hritage, dans les mains du chef de la _gens_ patricienne, seul capable
d'exercer les droits de patronage. Ce procs tonna fort le public et
embarrassa les jurisconsultes; Cicron mme trouva la question fort
obscure. Elle ne l'aurait pas t quatre sicles plus tt, et les Claudius
auraient gagn leur cause. Mais au temps de Cicron, le droit sur lequel
ils fondaient leur rclamation tait si antique qu'on l'avait oubli et
que le tribunal put bien donner gain de cause aux Marcellus. L'ancienne
clientle n'existait plus.


NOTES

[1] Festus, v _Patres_.

[2] Caton, _De re rust._, 143. Columelle, XI, 1, 19.

[3] Solon, dition Bach, p. 104, 105.

[4] Aristote, _Gouv. d'Ath., Fragm._, coll. Didot, t. II, p. 107.

[5] L'affranchi devenait un client. L'identit entre ces deux termes est
marque par un passage de Denys, IV, 23.

[6] _Digeste_, liv. XXV, tit. 2, 5; liv. L, tit. 16, 195. Valre Maxime,
V, 1, 4. Sutone, _Claude_, 25. Dion Cassius, LV. La lgislation tait la
mme  Athnes; voy. Lysias et Hypride dans Harpocration, v [Grec:
Apostasion]. Dmosthnes, _in Aristogitonem_ et Suidas. V [Grec:
Anagchaion].

[7] Festus, v _Patres_.

[8] _Institutes_ de Justinien, III, 7.

[9] Tite-Live, II, 56.

[10] Denys, VII, 19; X, 27.

[11] _Inculti per secessionem plebis agri_, Tite-Live, II, 34.

[12] Tite-Live, VI, 18.

[13] Cicron, _De oratore_, I, 39.




CHAPITRE VII.

TROISIME RVOLUTION: LA PLBE ENTRE DANS LA CIT.


_1 Histoire gnrale de cette rvolution._

Les changements qui s'taient oprs  la longue dans la constitution de
la famille, en amenrent d'autres dans la constitution de la cit.
L'ancienne famille aristocratique et sacerdotale se trouvait affaiblie. Le
droit d'anesse ayant disparu, elle avait perdu son unit et sa vigueur;
les clients s'tant pour la plupart affranchis, elle avait perdu la plus
grande partie de ses sujets. Les hommes de la classe infrieure n'taient
plus rpartis dans les _gentes_; vivant en dehors d'elles, ils formrent
entre eux un corps. Par l, la cit changea d'aspect; au lieu qu'elle
avait t prcdemment un assemblage faiblement li d'autant de petits
tats qu'il y avait de familles, l'union se fit, d'une part entre les
membres patriciens des _gentes_, de l'autre entre les hommes de rang
infrieur. Il y eut ainsi deux grands corps en prsence, deux socits
ennemies. Ce ne fut plus, comme dans l'poque prcdente, une lutte
obscure dans chaque famille; ce fut dans chaque ville une guerre ouverte.
Des deux classes, l'une voulait que la constitution religieuse de la cit
ft maintenue, et que le gouvernement, comme le sacerdoce, restt dans les
mains des familles sacres. L'autre voulait briser les vieilles barrires
qui la plaaient en dehors du droit, de la religion et de la socit
politique.

Dans la premire partie de la lutte, l'avantage tait  l'aristocratie de
naissance. A la vrit, elle n'avait plus ses anciens sujets, et sa force
matrielle tait tombe; mais il lui restait le prestige de sa religion,
son organisation rgulire, son habitude du commandement, ses traditions,
son orgueil hrditaire. Elle ne doutait pas de son droit; en se
dfendant, elle croyait dfendre la religion. Le peuple n'avait pour lui
que son grand nombre. Il tait gn par une habitude de respect dont il ne
lui tait pas facile de se dfaire. D'ailleurs il n'avait pas de chefs;
tout principe d'organisation lui manquait. Il tait,  l'origine, une
multitude sans lien plutt qu'un corps bien constitu et vigoureux. Si
nous nous rappelons que les hommes n'avaient pas trouv d'autre principe
d'association que la religion hrditaire des familles, et qu'ils
n'avaient pas l'ide d'une autorit qui ne drivt pas du culte, nous
comprendrons aisment que cette plbe, qui tait en dehors du culte et de
la religion, n'ait pas pu former d'abord une socit rgulire, et qu'il
lui ait fallu beaucoup de temps pour trouver en elle les lments d'une
discipline et les rgles d'un gouvernement.

Cette classe infrieure, dans sa faiblesse, ne vit pas d'abord d'autre
moyen de combattre l'aristocratie que de lui opposer la monarchie.

Dans les villes o la classe populaire tait dj forme au temps des
anciens rois, elle les soutint de toute la force dont elle disposait, et
les encouragea  augmenter leur pouvoir. A Rome, elle exigea le
rtablissement de la royaut aprs Romulus; elle fit nommer Hostilius;
elle fit roi Tarquin l'Ancien; elle aima Servius et elle regretta Tarquin
le Superbe.

Lorsque les rois eurent t partout vaincus et que l'aristocratie devint
matresse, le peuple ne se borna pas  regretter la monarchie; il aspira 
la restaurer sous une forme nouvelle. En Grce, pendant le sixime sicle,
il russit gnralement  se donner des chefs; ne pouvant pas les appeler
rois, parce que ce titre impliquait l'ide de fonctions religieuses et ne
pouvait tre port que par des familles sacerdotales, il les appela
tyrans. [1]

Quel que soit le sens originel de ce mot, il est certain qu'il n'tait pas
emprunt  la langue de la religion; on ne pouvait pas l'appliquer aux
dieux, comme on faisait du mot roi; on ne le prononait pas dans les
prires. Il dsignait, en effet, quelque chose de trs nouveau parmi les
hommes, une autorit qui ne drivait pas du culte, un pouvoir que la
religion n'avait pas tabli. L'apparition de ce mot dans la langue grecque
marque l'apparition d'un principe que les gnrations prcdentes
n'avaient pas connu, l'obissance de l'homme  l'homme. Jusque-l, il n'y
avait eu d'autres chefs d'tat que ceux qui taient les chefs de la
religion; ceux-l seuls commandaient  la cit, qui faisaient le sacrifice
et invoquaient les dieux pour elle; en leur obissant, on n'obissait qu'
la loi religieuse et on ne faisait acte de soumission qu' la divinit.
L'obissance  un homme, l'autorit donne  cet homme par d'autres
hommes, un pouvoir d'origine et de nature tout humaine, cela avait t
inconnu aux anciens eupatrides, et cela ne fut conu que le jour o les
classes infrieures rejetrent le joug de l'aristocratie et cherchrent un
gouvernement nouveau.

Citons quelques exemples.  Corinthe,  le peuple supportait avec peine la
domination des Bacchides; Cypslus, tmoin de la haine qu'on leur portait
et voyant que le peuple cherchait un chef pour le conduire 
l'affranchissement , s'offrit  tre ce chef; le peuple l'accepta, le fit
tyran, chassa les Bacchides et obit  Cypslus. Milet eut pour tyran un
certain Thrasybule; Mitylne obit  Pittacus, Samos  Polycrate. Nous
trouvons des tyrans  Argos,  Epidaure,  Mgare au sixime sicle;
Sicyone en a eu durant cent trente ans sans interruption. Parmi les Grecs
d'Italie, on voit des tyrans  Cumes,  Crotone,  Sybaris, partout. A
Syracuse, en 485, la classe infrieure se rendit matresse de la ville et
chassa la classe aristocratique; mais elle ne put ni se maintenir ni se
gouverner, et au bout d'une anne elle dut se donner un tyran. [2]

Partout ces tyrans, avec plus ou moins de violence, avaient la mme
politique. Un tyran de Corinthe demandait un jour  un tyran de Milet des
conseils sur le gouvernement. Celui-ci, pour toute rponse, coupa les pis
de bl qui dpassaient les autres. Ainsi leur rgle de conduite tait
d'abattre les hautes ttes et de frapper l'aristocratie en s'appuyant sur
le peuple.

La plbe romaine forma d'abord des complots pour rtablir Tarquin. Elle
essaya ensuite de faire des tyrans et jeta les yeux tour  tour sur
Publicola, sur Spurius Cassius, sur Manlius. L'accusation que le patriciat
adresse si souvent  ceux des siens qui se rendent populaires, ne doit pas
tre une pure calomnie. La crainte des grands atteste les dsirs de la
plbe.

Mais il faut bien noter que, si le peuple en Grce et  Rome cherchait 
relever la monarchie, ce n'tait pas par un vritable attachement  ce
rgime. Il aimait moins les tyrans qu'il ne dtestait l'aristocratie. La
monarchie tait pour lui un moyen de vaincre et de se venger; mais jamais
ce gouvernement, qui n'tait issu que du droit de la force et ne reposait
sur aucune tradition sacre, n'eut de racines dans le coeur des
populations. On se donnait un tyran pour le besoin de la lutte; on lui
laissait ensuite le pouvoir par reconnaissance ou par ncessit; mais
lorsque quelques annes s'taient coules et que le souvenir de la dure
oligarchie s'tait effac, on laissait tomber le tyran. Ce gouvernement
n'eut jamais l'affection des Grecs; ils ne l'acceptrent que comme une
ressource momentane, et en attendant que le parti populaire trouvt un
rgime meilleur et se sentt la force de se gouverner lui-mme.

La classe infrieure grandit peu  peu. Il y a des progrs qui
s'accomplissent obscurment et qui pourtant dcident de l'avenir d'une
classe et transforment une socit. Vers le sixime sicle avant notre
re, la Grce et l'Italie virent jaillir une nouvelle source de richesse.
La terre ne suffisait plus  tous les besoins de l'homme; les gots se
portaient vers le beau et vers le luxe: mme les arts naissaient; alors
l'industrie et le commerce devinrent ncessaires. Il se forma peu  peu
une richesse mobilire; on frappa des monnaies; l'argent parut. Or
l'apparition de l'argent tait une grande rvolution. L'argent n'tait pas
soumis aux mmes conditions de proprit que la terre; il tait, suivant
l'expression du jurisconsulte, _res nec mancipi_; il pouvait passer de
main en main sans aucune formalit religieuse et arriver sans obstacle au
plbien. La religion, qui avait marqu le sol de son empreinte, ne
pouvait rien sur l'argent.

Les hommes des classes infrieures connurent alors une autre occupation
que celle de cultiver la terre: il y eut des artisans, des navigateurs,
des chefs d'industrie, des commerants; bientt il y eut des riches parmi
eux. Singulire nouveaut! Auparavant les chefs des _gentes_ pouvaient
seuls tre propritaires, et voici d'anciens clients ou des plbiens qui
sont riches et qui talent leur opulence. Puis, le luxe, qui enrichissait
l'homme du peuple, appauvrissait l'eupatride; dans beaucoup de cits,
notamment  Athnes, on vit une partie des membres du corps aristocratique
tomber dans la misre. Or dans une socit o la richesse se dplace, les
rangs sont bien prs d'tre renverss.

Une autre consquence de ce changement fut que dans le peuple mme des
distinctions et des rangs s'tablirent, comme il en faut dans toute
socit humaine. Quelques familles furent en vue; quelques noms grandirent
peu  peu. Il se forma dans le peuple une sorte d'aristocratie; ce n'tait
pas un mal; le peuple cessa d'tre une masse confuse et commena 
ressembler  un corps constitu. Ayant des rangs en lui, il put se donner
des chefs, sans plus avoir besoin de prendre parmi les patriciens le
premier ambitieux venu qui voulait rgner. Cette aristocratie plbienne
eut bientt les qualits qui accompagnent ordinairement la richesse
acquise par le travail, c'est--dire le sentiment de la valeur
personnelle, l'amour d'une libert calme, et cet esprit de sagesse qui, en
souhaitant les amliorations, redoute les aventures. La plbe se laissa
guider par cette lite qu'elle fut fire d'avoir en elle. Elle renona 
avoir des tyrans ds qu'elle sentit qu'elle possdait dans son sein les
lments d'un gouvernement meilleur. Enfin la richesse devint pour quelque
temps, comme nous le verrons tout  l'heure, un principe d'organisation
sociale.

Il y a encore un changement dont il faut parler, car il aida fortement la
classe infrieure  grandir; c'est celui qui s'opra dans l'art militaire.
Dans les premiers sicles de l'histoire des cits, la force des armes
tait dans la cavalerie. Le vritable guerrier tait celui qui combattait
sur un char ou  cheval; le fantassin, peu utile au combat, tait peu
estim. Aussi l'ancienne aristocratie s'tait-elle rserv partout le
droit de combattre  cheval; [3] mme dans quelques villes les nobles se
donnaient le titre de chevaliers. Les _celeres_ de Romulus, les chevaliers
romains des premiers sicles taient tous des patriciens. Chez les anciens
la cavalerie fut toujours l'arme noble. Mais peu  peu l'infanterie prit
quelque importance. Le progrs dans la fabrication des armes et la
naissance de la discipline lui permirent de rsister  la cavalerie. Ce
point obtenu, elle prit aussitt le premier rang dans les batailles, car
elle tait plus maniable et ses manoeuvres plus faciles; les lgionnaires,
les hoplites firent dornavant la force des armes. Or les lgionnaires et
les hoplites taient des plbiens. Ajoutez que la marine prit de
l'extension, surtout en Grce, qu'il y eut des batailles sur mer et que le
destin d'une cit fut souvent entre les mains de ses rameurs, c'est--dire
des plbiens. Or la classe qui est assez forte pour dfendre une socit
l'est assez pour y conqurir des droits et y exercer une lgitime
influence. L'tat social et politique d'une nation est toujours en rapport
avec la nature et la composition de ses armes.

Enfin la classe infrieure russit  avoir, elle aussi, sa religion. Ces
hommes avaient dans le coeur, on peut le supposer, ce sentiment religieux
qui est insparable de notre nature et qui nous fait un besoin de
l'adoration et de la prire. Ils souffraient donc de se voir carter de la
religion par l'antique principe qui prescrivait que chaque dieu appartnt
 une famille et que le droit de prier ne se transmt qu'avec le sang. Ils
travaillrent  avoir aussi un culte.

Il est impossible d'entrer ici dans le dtail des efforts qu'ils firent,
des moyens qu'ils imaginrent, des difficults ou des ressources qui se
prsentrent  eux. Ce travail, longtemps individuel, fut longtemps le
secret de chaque intelligence; nous n'en pouvons apercevoir que les
rsultats. Tantt une famille plbienne se fit un foyer, soit qu'elle et
os l'allumer elle-mme, soit qu'elle se ft procur ailleurs le feu
sacr; alors elle eut son culte, son sanctuaire, sa divinit protectrice,
son sacerdoce,  l'image de la famille patricienne. Tantt le plbien,
sans avoir de culte domestique, eut accs aux temples de la cit;  Rome,
ceux qui n'avaient pas de foyer, par consquent pas de fte domestique,
offraient leur sacrifice annuel au dieu Quirinus. [4] Quand la classe
suprieure persistait  carter de ses temples la classe infrieure,
celle-ci se faisait des temples pour elle;  Rome elle en avait un sur
l'Aventin, qui tait consacr  Diana; elle avait le temple de la pudeur
plbienne. Les cultes orientaux qui,  partir du sixime sicle,
envahirent la Grce et l'Italie, furent accueillis avec empressement par
la plbe; c'taient des cultes qui, comme le bouddhisme, ne faisaient
acception ni de castes ni de peuples. Souvent enfin on vit la plbe se
faire des objets sacrs analogues aux dieux des curies et des tribus
patriciennes. Ainsi le roi Servius leva un autel dans chaque quartier,
pour que la multitude et l'occasion de faire des sacrifices; de mme les
Pisistratides dressrent des _herms_ dans les rues et sur les places
d'Athnes. [5] Ce furent l les dieux de la dmocratie. La plbe,
autrefois foule sans culte, eut dornavant ses crmonies religieuses et
ses ftes. Elle put prier; c'tait beaucoup dans une socit o la
religion faisait la dignit de l'homme.

Une fois que la classe infrieure eut achev ces diffrents progrs, quand
il y eut en elle des riches, des soldats, des prtres, quand elle eut tout
ce qui donne  l'homme le sentiment de sa valeur et de sa force, quand
enfin elle eut oblig la classe suprieure  la compter pour quelque
chose, il fut alors impossible de la retenir en dehors de la vie sociale
et politique, et la cit ne put pas lui rester ferme plus longtemps.

L'entre de cette classe infrieure dans la cit est une rvolution qui,
du septime au cinquime sicle, a rempli l'histoire de la Grce et de
l'Italie. Les efforts du peuple ont eu partout la victoire, mais non pas
partout de la mme manire ni par les mmes moyens.

Ici, le peuple, ds qu'il s'est senti fort, s'est insurg; les armes  la
main, il a force les portes de la ville o il lui tait interdit
d'habiter. Une fois devenu le matre, ou il a chass les grands et a
occup leurs maisons, ou il s'est content de dcrter l'galit des
droits. C'est ce qu'on vit  Syracuse,  rythres,  Milet.

L, au contraire, le peuple a us de moyens moins violents. Sans luttes 
main arme, par la seule force morale que lui avaient donne ses derniers
progrs, il a contraint les grands  faire des concessions. On a nomm
alors un lgislateur et la constitution a t change. C'est ce qu'on vit
 Athnes.

Ailleurs, la classe infrieure, sans secousse et sans bouleversement,
arriva par degrs  son but. Ainsi  Cumes le nombre des membres de la
cit, d'abord trs restreint, s'accrut une premire fois par l'admission
de ceux du peuple qui taient assez riches pour nourrir un cheval. Plus
tard, on leva jusqu' mille le nombre des citoyens, et l'on arriva enfin
peu  peu  la dmocratie. [6]

Dans quelques villes, l'admission de la plbe parmi les citoyens fut
l'oeuvre des rois; il en fut ainsi  Rome. Dans d'autres, elle fut
l'oeuvre des tyrans populaires; c'est ce qui eut lieu  Corinthe, 
Sicyone,  Argos. Quand l'aristocratie reprit le dessus, elle eut
ordinairement la sagesse de laisser  la classe infrieure ce titre de
citoyen que les rois ou les tyrans lui avaient donn. A Samos,
l'aristocratie ne vint  bout de sa lutte contre les tyrans qu'en
affranchissant les plus basses classes. Il serait trop long d'numrer
toutes les formes diverses sous lesquelles cette grande rvolution s'est
accomplie. Le rsultat a t partout le mme: la classe infrieure a
pntr dans la cit et a fait partie du corps politique.

Le pote Thognis nous donne une ide assez nette de cette rvolution et
de ses consquences. Il nous dit que dans Mgare, sa patrie, il y a deux
sortes d'hommes. Il appelle l'une la classe des _bons_, [Grec: agathoi];
c'est, en effet, le nom qu'elle se donnait dans la plupart des villes
grecques. Il appelle l'autre la classe des _mauvais_, [Grec: kakoi]; c'est
encore de ce nom qu'il tait d'usage de dsigner la classe infrieure.
Cette classe, le pote nous dcrit sa condition ancienne:  elle ne
connaissait autrefois ni les tribunaux ni les lois ; c'est assez dire
qu'elle n'avait pas le droit de cit. Il n'tait mme pas permis  ces
hommes d'approcher de la ville;  ils vivaient en dehors comme des btes
sauvages . Ils n'assistaient pas aux repas religieux; ils n'avaient pas
le droit de se marier dans les familles des _bons_.

Mais que tout cela est chang! les rangs ont t bouleverss,  les
mauvais ont t mis au-dessus des bons . La justice est trouble; les
antiques lois ne sont plus, et des lois d'une nouveaut trange les ont
remplaces. La richesse est devenue l'unique objet des dsirs des hommes,
parce qu'elle donne la puissance. L'homme de race noble pouse la fille du
riche plbien et  le mariage confond les races .

Thognis, qui sort d'une famille aristocratique, a vainement essay de
rsister au cours des choses. Condamn  l'exil, dpouill de ses biens,
il n'a plus que ses vers pour protester et pour combattre. Mais s'il
n'espre pas le succs, du moins il ne doute pas de la justice de sa
cause; il accepte la dfaite, mais il garde le sentiment de son droit. 
ses yeux, la rvolution qui s'est faite est un mal moral, un crime. Fils
de l'aristocratie, il lui semble que cette rvolution n'a pour elle ni la
justice ni les dieux et qu'elle porte atteinte  la religion.  Les dieux,
dit-il, ont quitt la terre; nul ne les craint. La race des hommes pieux a
disparu; on n'a plus souci des Immortels. 

Mais ces regrets sont inutiles, il le sait bien. S'il gmit ainsi, c'est
par une sorte de devoir pieux, c'est parce qu'il a reu des anciens  la
tradition sainte , et qu'il doit la perptuer. Mais en vain: la tradition
mme va se fltrir, les fils des nobles vont oublier leur noblesse;
bientt on les verra tous s'unir par le mariage aux familles plbiennes,
 ils boiront  leurs ftes et mangeront  leur table ; ils adopteront
bientt leurs sentiments. Au temps de Thognis, le regret est tout ce qui
reste  l'aristocratie grecque, et ce regret mme va disparatre.

En effet, aprs Thognis, la noblesse ne fut plus qu'un souvenir. Les
grandes familles continurent  garder pieusement le culte domestique et
la mmoire des anctres; mais ce fut tout. Il y eut encore des hommes qui
s'amusrent  compter leurs aeux; mais on riait de ces hommes. On garda
l'usage d'inscrire sur quelques tombes que le mort tait de noble race;
mais nulle tentative ne fut faite pour relever un rgime  jamais tomb.
Isocrate dit avec vrit que de son temps les grandes familles d'Athnes
n'existaient plus que dans leurs tombeaux.

Ainsi la cit ancienne s'tait transforme par degrs. A l'origine, elle
tait l'association d'une centaine de chefs de famille. Plus tard le
nombre des citoyens s'accrut, parce que les branches cadettes obtinrent
l'galit. Plus tard encore, les clients affranchis, la plbe, toute cette
foule qui pendant des sicles tait reste en dehors de l'association
religieuse et politique, quelquefois mme en dehors de l'enceinte sacre
de la ville, renversa les barrires qu'on lui opposait et pntra dans la
cit, o aussitt elle fut matresse.


_2 Histoire de cette rvolution  Athnes._

Les eupatrides, aprs le renversement de la royaut, gouvernrent Athnes
pendant quatre sicles. Sur cette longue domination l'histoire est muette;
on n'en sait qu'une chose, c'est qu'elle fut odieuse aux classes
infrieures et que le peuple fit effort pour sortir de ce rgime.

L'an 598, le mcontentement que l'on voyait gnral, et les signes
certains qui annonaient une rvolution prochaine, veillrent l'ambition
d'un eupatride, Cylon, qui songea  renverser le gouvernement de sa caste
et  se faire tyran populaire. L'nergie des archontes fit avorter
l'entreprise; mais l'agitation continua aprs lui. En vain les eupatrides
mirent en usage toutes les ressources de leur religion. En vain ils dirent
que les dieux taient irrits et que des spectres apparaissaient. En vain
ils purifirent la ville de tous les crimes du peuple et levrent deux
autels  la Violence et  l'Insolence, pour apaiser ces deux, divinits
dont l'influence maligne avait troubl les esprits. [7] Tout cela ne
servit de rien. Les sentiments de haine ne furent pas adoucis. On fit
venir de Crte le pieux pimnide, personnage mystrieux qu'on disait fils
d'une desse; on lui fit accomplir une srie de crmonies expiatoires; on
esprait, en frappant ainsi l'imagination du peuple, raviver la religion
et fortifier, par consquent, l'aristocratie. Mais le peuple ne s'mut
pas; la religion des eupatrides n'avait plus de prestige sur son me; il
persista  rclamer des rformes.

Pendant seize annes encore, l'opposition farouche des pauvres de la
montagne et l'opposition patiente des riches du rivage firent une rude
guerre aux eupatrides. A la fin, tout ce qu'il y avait de sage dans les
trois partis s'entendit pour confier  Solon le soin de terminer ces
querelles et de prvenir des malheurs plus grands. Solon avait la rare
fortune d'appartenir  la fois aux eupatrides par sa naissance et aux
commerants par les occupations de sa jeunesse. Ses posies nous le
montrent comme un homme tout  fait dgag des prjugs de sa caste; par
son esprit conciliant, par son got pour la richesse et pour le luxe, par
son amour du plaisir, il est fort loign des anciens eupatrides et il
appartient  la nouvelle Athnes.

Nous avons dit plus haut que Solon commena par affranchir la terre de la
vieille domination que la religion des familles eupatrides avait exerce
sur elle. Il brisa les chanes de la clientle. Un tel changement dans
l'tat social en entranait un autre dans l'ordre politique. Il fallait
que les classes infrieures eussent dsormais, suivant l'expression de
Solon lui-mme, un bouclier pour dfendre leur libert rcente. Ce
bouclier, c'taient des droits politiques.

Il s'en faut beaucoup que la constitution de Solon nous soit clairement
connue; il parat du moins que tous les Athniens firent dsormais partie
de l'assemble du peuple et que le Snat ne fut plus compos des seuls
eupatrides; il parat mme que les archontes purent tre lus en dehors de
l'ancienne caste sacerdotale. Ces graves innovations renversaient toutes
les anciennes rgles de la cit. Suffrages, magistratures, sacerdoces,
direction de la socit, il fallait que l'eupatride partaget tout cela
avec l'homme de la caste infrieure. Dans la constitution nouvelle il
n'tait tenu aucun compte des droits de la naissance; il y avait encore
des classes, mais elles n'taient plus distingues que par la richesse.
Ds lors la domination des eupatrides disparut. L'eupatride ne fut plus
rien,  moins qu'il ne ft riche; il valut par sa richesse et non pas par
sa naissance. Dsormais le pote put dire:  Dans la pauvret l'homme
noble n'est plus rien ; et le peuple applaudit au thtre cette boutade
du comique:  De quelle naissance est cet homme? -- Riche, ce sont l
aujourd'hui les nobles.  [8]

Le rgime qui s'tait ainsi fond, avait deux sortes d'ennemis: les
eupatrides qui regrettaient leurs privilges perdus, et les pauvres qui
souffraient encore de l'ingalit.

A peine Solon avait-il achev son oeuvre, que l'agitation recommena.
 Les pauvres se montrrent, dit Plutarque, les pres ennemis des riches.
 Le gouvernement nouveau leur dplaisait peut-tre autant que celui des
eupatrides. D'ailleurs, en voyant que les eupatrides pouvaient encore tre
archontes et snateurs, beaucoup s'imaginaient que la rvolution n'avait
pas t complte. Solon avait maintenu les formes rpublicaines; or le
peuple avait encore une haine irrflchie contre ces formes de
gouvernement sous lesquelles il n'avait vu pendant quatre sicles que le
rgne de l'aristocratie. Suivant l'exemple de beaucoup de cits grecques,
il voulut un tyran.

Pisistrate, issu des eupatrides, mais poursuivant un but d'ambition
personnelle, promit aux pauvres un partage des terres et se les attacha.
Un jour il parut dans l'assemble, et prtendant qu'on l'avait bless, il
demanda qu'on lui donnt une garde. Les hommes des premires classes
allaient lui rpondre et dvoiler le mensonge, mais  la populace tait
prte  en venir aux mains pour soutenir Pisistrate; ce que voyant, les
riches s'enfuirent en dsordre . Ainsi l'un des premiers actes de
l'assemble populaire rcemment institue fut d'aider un homme  se rendre
matre de la patrie.

Il ne parat pas d'ailleurs que le rgne de Pisistrate ait apport aucune
entrave au dveloppement des destines d'Athnes. Il eut, au contraire,
pour principal effet d'assurer et de garantir contre une raction la
grande rforme sociale et politique qui venait de s'oprer. Les eupatrides
ne s'en relevrent jamais.

Le peuple ne se montra gure dsireux de reprendre sa libert; deux fois
la coalition des grands et des riches renversa Pisistrate, deux fois il
reprit le pouvoir, et ses fils gouvernrent Athnes aprs lui. Il fallut
l'intervention d'une arme Spartiate dans l'Attique pour faire cesser la
domination de cette famille.

L'ancienne aristocratie eut un moment l'espoir de profiter de la chute des
Pisistratides pour ressaisir ses privilges. Non-seulement elle n'y
russit pas, mais elle reut mme le plus rude coup qui lui et encore t
port. Clisthnes, qui tait issu de cette classe, mais d'une famille que
cette classe couvrait d'opprobre et semblait renier depuis trois
gnrations, trouva le plus sr moyen de lui ter  jamais ce qu'il lui
restait encore de force. Solon, en changeant la constitution politique,
avait laiss subsister toute la vieille organisation religieuse de la
socit athnienne. La population restait partage en deux ou trois cents
_gentes_, en douze phratries, en quatre tribus. Dans chacun de ces groupes
il y avait encore, comme dans l'poque prcdente, un culte hrditaire,
un prtre qui tait un eupatride, un chef qui tait le mme que le prtre.
Tout cela tait le reste d'un pass qui avait peine  disparatre; par l,
les traditions, les usages, les rgles, les distinctions qu'il y avait eu
dans l'ancien tat social, se perptuaient. Ces cadres avaient t tablis
par la religion, et ils maintenaient  leur tour la religion, c'est--dire
la puissance des grandes familles. Il y avait dans chacun de ces cadres
deux classes d'hommes, d'une part les eupatrides qui possdaient
hrditairement le sacerdoce et l'autorit, de l'autre les hommes d'une
condition infrieure, qui n'taient plus serviteurs ni clients, mais qui
taient encore retenus sous l'autorit de l'eupatride par la religion. En
vain la loi de Solon disait que tous les Athniens taient libres. La
vieille religion saisissait l'homme au sortir de l'Assemble o il avait
librement vot, et lui disait: Tu es li  un eupatride par le culte; tu
lui dois respect, dfrence, soumission; comme membre d'une cit, Solon
t'a fait libre; mais comme membre d'une tribu, tu obis  un eupatride;
comme membre d'une phratrie, tu as encore un eupatride pour chef; dans la
famille mme, dans la _gens_ o tes anctres sont ns et dont tu ne peux
pas sortir, tu retrouves encore l'autorit d'un eupatride. A quoi servait-
il que la loi politique et fait de cet homme un citoyen, si la religion
et les moeurs persistaient  en faire un client? Il est vrai que depuis
plusieurs gnrations beaucoup d'hommes se trouvaient en dehors de ces
cadres, soit qu'ils fussent venus de pays trangers, soit qu'ils se
fussent chapps de la _gens_ et de la tribu pour tre libres. Mais ces
hommes souffraient d'une autre manire, ils se trouvaient dans un tat
d'infriorit morale vis--vis des autres hommes, et une sorte d'ignominie
s'attachait  leur indpendance.

Il y avait donc, aprs la rforme politique de Solon, une autre rforme 
oprer dans le domaine de la religion. Clisthnes l'accomplit en
supprimant les quatre anciennes tribus religieuses, et en les remplaant
par dix tribus qui taient partages en un certain nombre de dmes.

Ces tribus et ces dmes ressemblrent en apparence aux anciennes tribus et
aux _gentes_. Dans chacune de ces circonscriptions il y eut un culte, un
prtre, un juge, des runions pour les crmonies religieuses, des
assembles pour dlibrer sur les intrts communs. [9] Mais les groupes
nouveaux diffrrent des anciens en deux points essentiels. D'abord, tous
les hommes libres d'Athnes, mme ceux qui n'avaient pas fait partie des
anciennes tribus et des _gentes_, furent rpartis dans les cadres forms
par Clisthnes: [10] grande rforme qui donnait un culte  ceux qui en
manquaient encore, et qui faisait entrer dans une association religieuse
ceux qui auparavant taient exclus de toute association. En second lieu,
les hommes furent distribus dans les tribus et dans les dmes, non plus
d'aprs leur naissance, comme autrefois, mais d'aprs leur domicile. La
naissance n'y compta pour rien: les hommes y furent gaux et l'on n'y
connut plus de privilges. Le culte, pour la clbration duquel la
nouvelle tribu ou le dme se runissait, n'tait plus le culte hrditaire
d'une ancienne famille; on ne s'assemblait plus autour du foyer d'un
eupatride. Ce n'tait plus un ancien eupatride que la tribu ou le dme
vnrait comme anctre divin; les tribus eurent de nouveaux hros ponymes
choisis parmi les personnages antiques dont le peuple avait conserv bon
souvenir, et quant aux dmes, ils adoptrent uniformment pour dieux
protecteurs _Zeus gardien de l'enceinte_ et _Apollon paternel_. Ds lors
il n'y avait plus de raison pour que le sacerdoce ft hrditaire dans le
dme comme il l'avait t dans la _gens_; il n'y en avait non plus aucune
pour que le prtre ft toujours un eupatride. Dans les nouveaux groupes,
la dignit de prtre et de chef fut annuelle, et chaque membre put
l'exercer  son tour. Cette rforme fut ce qui acheva de renverser
l'aristocratie des eupatrides. A dater de ce moment, il n'y eut plus de
caste religieuse; plus de privilges de naissance, ni en religion ni en
politique. La socit athnienne tait entirement transforme. [11]

 Or la suppression des vieilles tribus, remplaces par des tribus
nouvelles, o tous les hommes avaient accs et taient gaux, n'est pas un
fait particulier  l'histoire d'Athnes. Le mme changement a t opr 
Cyrne,  Sicyone,  lis,  Sparte, et probablement dans beaucoup
d'autres cits grecques. [12] De tous les moyens propres  affaiblir
l'ancienne aristocratie, Aristote n'en voyait pas de plus efficace que
celui-l.  Si l'on veut fonder la dmocratie, dit-il, on fera ce que fit
Clisthnes chez les Athniens: on tablira de nouvelles tribus et de
nouvelles phratries; aux sacrifices hrditaires des familles on
substituera des sacrifices o tous les hommes seront admis; on confondra
autant que possible les relations des hommes entre eux, en ayant soin de
briser toutes les associations antrieures.  [13]

Lorsque cette rforme est accomplie dans toutes les cits, on peut dire
que l'ancien moule de la socit est bris et qu'il se forme un nouveau
corps social. Ce changement dans les cadres que l'ancienne religion
hrditaire avait tablis et qu'elle dclarait immuables, marque la fin du
rgime religieux de la cit.


_3 Histoire de cette rvolution  Rome._

La plbe eut de bonne heure  Rome une grande importance. La situation de
la ville entre les Latins, les Sabins et les trusques la condamnait  une
guerre perptuelle, et la guerre exigeait qu'elle et une population
nombreuse. Aussi les rois avaient-ils accueilli et appel tous les
trangers, sans avoir gard  leur origine. Les guerres se succdaient
sans cesse, et comme on avait besoin d'hommes, le rsultat le plus
ordinaire de chaque victoire tait qu'on enlevait  la ville vaincue sa
population pour la transfrer  Rome. Que devenaient ces hommes ainsi
amens avec le butin? S'il se trouvait parmi eux des familles sacerdotales
et patriciennes, le patriciat s'empressait de se les adjoindre. Quant  la
foule, une partie entrait dans la clientle des grands ou du roi, une
partie tait relgue dans la plbe.

D'autres lments encore entraient dans la composition de cette classe.
Beaucoup d'trangers affluaient  Rome, comme en un lieu que sa situation
rendait propre au commerce. Les mcontents de la Sabine, de l'trurie, du
Latium y trouvaient un refuge. Tout cela entrait dans la plbe. Le client
qui russissait  s'chapper de la _gens_, devenait un plbien. Le
patricien qui se msalliait ou qui commettait une de ces fautes qui
entranaient la dchance, tombait dans la classe infrieure. Tout btard
tait repouss par la religion des familles pures, et relgu dans la
plbe.

Pour toutes ces raisons, la plbe augmentait en nombre. La lutte qui tait
engage entre les patriciens et les rois, accrut son importance. La
royaut et la plbe sentirent de bonne heure qu'elles avaient les mmes
ennemis. L'ambition des rois tait de se dgager des vieux principes de
gouvernement qui entravaient l'exercice de leur pouvoir. L'ambition de la
plbe tait de briser les vieilles barrires qui l'excluaient de
l'association religieuse et politique. Une alliance tacite s'tablit; les
rois protgrent la plbe, et la plbe soutint les rois.

Les traditions et les tmoignages de l'antiquit placent sous le rgne de
Servius les grands progrs des plbiens. La haine que les patriciens
conservrent pour ce roi, montre suffisamment quelle tait sa politique.
Sa premire rforme fut de donner des terres  la plbe, non pas, il est
vrai, sur l'_ager romanus_, mais sur les territoires pris  l'ennemi; ce n
tait pas moins une innovation grave que de confrer ainsi le droit de
proprit sur le sol  des familles qui jusqu'alors n'avaient pu cultiver
que le sol d'autrui. [14]

Ce qui fut plus grave encore, c'est qu'il publia des lois pour la plbe,
qui n'en avait jamais eu auparavant. Ces lois taient relatives pour la
plupart aux obligations que le plbien pouvait contracter avec le
patricien. C'tait un commencement de droit commun entre les deux ordres,
et pour la plbe, un commencement d'galit. [15]

Puis ce mme roi tablit une division nouvelle dans la cit. Sans dtruire
les trois anciennes tribus, o les familles patriciennes et les clients
taient rpartis d'aprs la naissance, il forma quatre tribus nouvelles o
la population tout entire tait distribue d'aprs le domicile. Nous
avons vu cette rforme  Athnes et nous en avons dit les effets; ils
furent les mmes  Rome. La plbe, qui n'entrait pas dans les anciennes
tribus, fut admise dans les tribus nouvelles. [16] Cette multitude jusque-
l flottante, espce de population nomade qui n'avait aucun lien avec la
cit, eut dsormais ses divisions fixes et son organisation rgulire. La
formation de ces tribus, o les deux ordres taient mls, marque
vritablement l'entre de la plbe dans la cit. Chaque tribu eut un foyer
et des sacrifices; Servius tablit des dieux Lares dans chaque carrefour
de la ville, dans chaque circonscription de la campagne. Ils servirent de
divinits  ceux qui n'en avaient pas de naissance. Le plbien clbra
les ftes religieuses de son quartier et de son bourg (_compitalia,
paganalia_), comme le patricien clbrait les sacrifices de sa _gens_ et
de sa curie. Le plbien eut une religion.

En mme temps un grand changement fut opr dans la crmonie sacre de la
lustration. Le peuple ne fut plus rang par curies,  l'exclusion de ceux
que les curies n'admettaient pas. Tous les habitants libres de Rome, tous
ceux qui faisaient partie des tribus nouvelles, figurrent dans l'acte
sacr. Pour la premire fois, tous les hommes, sans distinction de
patriciens, de clients, de plbiens, furent runis. Le roi fit le tour de
cette assemble mle, en poussant devant lui les victimes et en chantant
l'hymne solennel. La crmonie acheve, tous se trouvrent galement
citoyens.

Avant Servius, on ne distinguait  Rome que deux sortes d'hommes, la caste
sacerdotale des patriciens avec leurs clients, et la classe plbienne. On
ne connaissait nulle autre distinction que celle que la religion
hrditaire avait tablie. Servius marqua une division nouvelle, celle qui
avait pour principe la richesse. Il partagea les habitants de Rome en deux
grandes catgories: dans l'une taient ceux qui possdaient quelque chose,
dans l'autre ceux qui n'avaient rien. La premire se divisa elle-mme en
cinq classes, dans lesquelles les hommes furent rpartis suivant le
chiffre de leur fortune. [17] Servius introduisait par l un principe tout
nouveau dans la socit romaine: la richesse marqua dsormais des rangs,
comme avait fait la religion.

Servius appliqua cette division de la population romaine au service
militaire. Avant lui, si les plbiens combattaient, ce n'tait pas dans
les rangs de la lgion. Mais comme Servius avait fait d'eux des
propritaires et des citoyens, il pouvait aussi en faire des lgionnaires.
Dornavant l'arme ne fut plus compose uniquement des hommes des curies;
tous les hommes libres, tous ceux du moins qui possdaient quelque chose,
en firent partie, et les proltaires seuls continurent  en tre exclus.
Ce ne fut plus le rang de patricien ou de client qui dtermina l'armure de
chaque soldat et son poste de bataille; l'arme tait divise par classes,
exactement comme la population, d'aprs la richesse. La premire classe,
qui avait l'armure complte, et les deux suivantes, qui avaient au moins
le bouclier, le casque et l'pe, formrent les trois premires lignes de
la lgion. La quatrime et la cinquime, lgrement armes, composrent
les corps de vlites et de frondeurs. Chaque classe se partageait en
compagnies, que l'on appelait centuries. La premire en comprenait, dit-
on, quatre-vingts; les quatre autres vingt ou trente chacune. La cavalerie
tait  part, et en ce point encore Servius fit une grande innovation;
tandis que jusque-l les jeunes patriciens composaient seuls les centuries
de cavaliers, Servius admit un certain nombre de plbiens, choisis parmi
les plus riches,  combattre  cheval, et il en forma douze centuries
nouvelles.

Or on ne pouvait gure toucher  l'arme sans toucher en mme temps  la
constitution politique. Les plbiens sentirent que leur valeur dans
l'Etat s'tait accrue; ils avaient des armes, une discipline, des chefs;
chaque centurie avait son centurion et une enseigne sacre. Cette
organisation militaire tait permanente; la paix ne la dissolvait pas. Il
est vrai qu'au retour d'une campagne les soldats quittaient leurs rangs,
la loi leur dfendant d'entrer dans la ville en corps de troupe. Mais
ensuite, au premier signal, les citoyens se rendaient en armes au champ de
Mars, o chacun retrouvait sa centurie, son centurion et son drapeau. Or
il arriva, 25 ans aprs Servius Tullius, qu'on eut la pense de convoquer
l'arme, sans que ce ft pour une expdition militaire. L'arme s'tant
runie et ayant pris ses rangs, chaque centurie ayant son centurion  sa
tte et son drapeau au milieu d'elle, le magistrat parla, consulta, fit
voter. Les six centuries patriciennes et les douze de cavaliers plbiens
votrent d'abord, aprs elles les centuries d'infanterie de premire
classe, et les autres  la suite. Ainsi se trouva tablie au bout de peu
de temps l'assemble centuriate, o quiconque tait soldat avait droit de
suffrage, et o l'on ne distinguait presque plus le plbien du patricien.
[18]

Toutes ces rformes changeaient singulirement la face de la cit romaine.
Le patriciat restait debout avec ses cultes hrditaires, ses curies, son
snat. Mais les plbiens acquraient l'habitude de l'indpendance, la
richesse, les armes, la religion. La plbe ne se confondait pas avec le
patriciat, mais elle grandissait  ct de lui.

Il est vrai que le patriciat prit sa revanche. Il commena par gorger
Servius; plus tard il chassa Tarquin. Avec la royaut la plbe fut
vaincue.

Les patriciens s'efforcrent de lui reprendre toutes les conqutes qu'elle
avait faites sous les rois. Un de leurs premiers actes fut d'enlever aux
plbiens les terres que Servius leur avait donnes; et l'on peut
remarquer que le seul motif allgu pour les dpouiller ainsi fut qu'ils
taient plbiens. [19] Le patriciat remettait donc en vigueur le vieux
principe qui voulait que la religion hrditaire fondt seule le droit de
proprit, et qui ne permettait pas que l'homme sans religion et sans
anctres pt exercer aucun droit sur le sol.

Les lois que Servius avait faites pour la plbe lui furent aussi retires.
Si le systme des classes et l'assemble centuriate ne furent pas abolis,
c'est d'abord parce que l'tat de guerre ne permettait pas de dsorganiser
l'arme, c'est ensuite parce que l'on sut entourer ces comices de
formalits telles que le patriciat ft toujours le matre des lections.
On n'osa pas enlever aux plbiens le titre de citoyens; on les laissa
figurer dans le cens. Mais il est clair que le patriciat, en permettant 
la plbe de faire partie de la cit, ne partagea avec elle ni les droits
politiques, ni la religion, ni les lois. De nom, la plbe resta dans la
cit; de fait, elle en fut exclue.

N'accusons pas plus que de raison les patriciens, et ne supposons pas
qu'ils aient froidement conu le dessein d'opprimer et d'craser la plbe.
Le patricien qui descendait d'une famille sacre et se sentait l'hritier
d'un culte, ne comprenait pas d'autre rgime social que celui dont
l'antique religion avait trac les rgles. A ses yeux, l'lment
constitutif de toute socit tait la _gens_, avec son culte, son chef
hrditaire, sa clientle. Pour lui, la cit ne pouvait pas tre autre
chose que la runion des chefs des _gentes_. Il n'entrait pas dans son
esprit qu'il pt y avoir un autre systme politique que celui qui reposait
sur le culte, d'autres magistrats que ceux qui accomplissaient les
sacrifices publics, d'autres lois que celles dont la religion avait dict
les saintes formules. Il ne fallait mme pas lui objecter que les
plbiens avaient aussi, depuis peu, une religion, et qu'ils faisaient des
sacrifices aux Lares des carrefours. Car il et rpondu que ce culte
n'avait pas le caractre essentiel de la vritable religion, qu'il n'tait
pas hrditaire, que ces foyers n'taient pas des feux antiques, et que
ces dieux Lares n'taient pas de vrais anctres. Il et ajout que les
plbiens, en se donnant un culte, avaient fait ce qu'ils n'avaient pas le
droit de faire; que pour s'en donner un, ils avaient viol tous les
principes, qu'ils n'avaient pris que les dehors du culte et en avaient
retranch le principe essentiel qui tait l'hrdit, qu'enfin leur
simulacre de religion tait absolument l'oppos de la religion.

Ds que le patricien s'obstinait  penser que la religion hrditaire
devait seule gouverner les hommes, il en rsultait qu'il ne voyait pas de
gouvernement possible pour la plbe. Il ne concevait pas que le pouvoir
social pt s'exercer rgulirement sur cette classe d'hommes. La loi
sainte ne pouvait pas leur tre applique; la justice tait un terrain
sacr qui leur tait interdit. Tant qu'il y avait eu des rois, ils avaient
pris sur eux de rgir la plbe, et ils l'avaient fait d'aprs certaines
rgles qui n'avaient rien de commun avec l'ancienne religion, et que le
besoin ou l'intrt public avait fait trouver. Mais par la rvolution, qui
avait chass les rois, la religion avait repris l'empire, et il tait
arriv forcment que toute la classe plbienne avait t rejete en
dehors des lois sociales.

Le patriciat s'tait fait alors un gouvernement conforme  ses propres
principes; mais il ne songeait pas  en tablir un pour la plbe. Il
n'avait pas la hardiesse de la chasser de Rome, mais il ne trouvait pas
non plus le moyen de la constituer en socit rgulire. On voyait ainsi
au milieu de Rome des milliers de familles pour lesquelles il n'existait
pas de lois fixes, pas d'ordre social, pas de magistratures. La cit, le
_populus_, c'est--dire la socit patricienne avec les clients qui lui
taient rests, s'levait puissante, organise, majestueuse. Autour d'elle
vivait la multitude plbienne qui n'tait pas un peuple et ne formait pas
un corps. Les consuls, chefs de la cit patricienne, maintenaient l'ordre
matriel dans cette population confuse; les plbiens obissaient;
faibles, gnralement pauvres, ils pliaient sous la force du corps
patricien.

Le problme dont la solution devait dcider de l'avenir de Rome tait
celui-ci: comment la plbe deviendrait-elle une socit rgulire?

Or le patriciat, domin par les principes rigoureux de sa religion, ne
voyait qu'un moyen de rsoudre ce problme, et c'tait de faire entrer la
plbe, par la clientle, dans les cadres sacrs des _gentes_. Il parat
qu'une tentative fut faite en ce sens. La question des dettes, qui agita
Rome  cette poque, ne peut s'expliquer que si l'on voit en elle la
question plus grave de la clientle et du servage. La plbe romaine,
dpouille de ses terres, ne pouvait plus vivre. Les patriciens
calculrent que par le sacrifice de quelque argent ils la feraient tomber
dans leurs liens. L'homme de la plbe emprunta. En empruntant il se
donnait au crancier, se vendait  lui. C'tait si bien une vente que cela
se faisait _per aes et libram_, c'est--dire avec la formalit solennelle
que l'on employait d'ordinaire pour confrer  un homme le droit de
proprit sur un objet. [20] Il est vrai que le plbien prenait ses
srets contre la servitude; par une sorte de contrat fiduciaire, il
stipulait qu'il garderait son rang d'homme libre jusqu'au jour de
l'chance et que ce jour-l il reprendrait pleine possession de lui-mme
en remboursant la dette. Mais ce jour venu, si la dette n'tait pas
teinte, le plbien perdait le bnfice de son contrat. Il tombait  la
discrtion du crancier qui l'emmenait dans sa maison et en faisait son
client et son serviteur. En tout cela le patricien ne croyait pas faire
acte d'inhumanit; l'idal de la socit tant  ses yeux le rgime de la
_gens_, il ne voyait rien de plus lgitime et de plus beau que d'y ramener
les hommes par quelque moyen que ce ft. Si son plan avait russi, la
plbe et en peu de temps disparu et la cit romaine n'et t que
l'association des _gentes_ patriciennes se partageant la foule des
clients.

Mais cette clientle tait une chane dont le plbien avait horreur. Il
se dbattait contre le patricien qui, arm de sa crance, voulait l'y
faire tomber. La clientle tait pour lui l'quivalent de l'esclavage; la
maison du patricien tait  ses yeux une prison (_ergastulum_). Maintes
fois le plbien, saisi par la main patricienne, implora l'appui de ses
semblables et ameuta la plbe, s'criant qu'il tait homme libre et
montrant en tmoignage les blessures qu'il avait reues dans les combats
pour la dfense de Rome. Le calcul des patriciens ne servit qu' irriter
la plbe. Elle vit le danger; elle aspira de toute son nergie  sortir de
cet tat prcaire o la chute du gouvernement royal l'avait place. Elle
voulut avoir des lois et des droits.

Mais il ne parat pas que ces hommes aient d'abord souhait d'entrer en
partage des lois et des droits des patriciens. Peut-tre croyaient-ils,
comme les patriciens eux-mmes, qu'il ne pouvait y avoir rien de commun
entre les deux ordres. Nul ne songeait  l'galit civile et politique.
Que la plbe pt s'lever au niveau du patriciat, cela n'entrait pas plus
dans l'esprit du plbien des premiers sicles que du patricien. Loin donc
de rclamer l'galit des droits et des lois, ces hommes semblent avoir
prfr d'abord une sparation complte. Dans Rome ils ne trouvaient pas
de remde  leurs souffrances; ils ne virent qu'un moyen de sortir de leur
infriorit, c'tait de s'loigner de Rome.

L'historien ancien rend bien leur pense quand il leur attribue ce
langage;  Puisque les patriciens veulent possder seuls la cit, qu'ils
en jouissent  leur aise. Pour nous Rome n'est rien. Nous n'avons l ni
foyers, ni sacrifices, ni patrie. Nous ne quittons qu'une ville trangre;
aucune religion hrditaire ne nous attache  ce lieu. Toute terre nous
est bonne; l o nous trouverons la libert, l sera notre patrie.  [21]
Et ils allrent s'tablir sur le mont Sacr, en dehors des limites de
l'_ager romanus_.

En prsence d'un tel acte, le Snat fut partag de sentiments. Les plus
ardents des patriciens laissrent voir que le dpart de la plbe tait
loin de les affliger. Dsormais les patriciens demeureraient seuls  Rome
avec les clients qui leur taient encore fidles. Rome renoncerait  sa
grandeur future, mais le patriciat y serait le matre. On n'aurait plus 
s'occuper de cette plbe,  laquelle les rgles ordinaires du gouvernement
ne pouvaient pas s'appliquer, et qui tait un embarras dans la cit. On
aurait d peut-tre la chasser en mme temps que les rois; puisqu'elle
prenait d'elle-mme le parti de s'loigner, on devait la laisser faire et
se rjouir.

Mais d'autres, moins fidles aux vieux principes ou plus soucieux de la
grandeur romaine, s'affligeaient du dpart de la plbe, Rome perdait la
moiti de ses soldats. Qu'allait-elle devenir au milieu des Latins, des
Sabins, des trusques, tous ennemis? La plbe avait du bon; que ne savait-
on la faire servir aux intrts de la cit? Ces snateurs souhaitaient
donc qu'au prix de quelques sacrifices, dont ils ne prvoyaient peut-tre
pas toutes les consquences, on rament dans la ville ces milliers de bras
qui faisaient la force des lgions.

D'autre part, la plbe s'aperut, au bout de peu de mois, qu'elle ne
pouvait pas vivre sur le mont Sacr. Elle se procurait bien ce qui tait
matriellement ncessaire  l'existence. Mais tout ce qui fait une socit
organise lui manquait. Elle ne pouvait pas fonder l une ville, car elle
n'avait pas de prtre qui st accomplir la crmonie religieuse de la
fondation. Elle ne pouvait pas se donner de magistrats, car elle n'avait
pas de prytane rgulirement allum o un magistrat et l'occasion de
sacrifier. Elle ne pouvait pas trouver le fondement des lois sociales,
puisque les seules lois dont l'homme et alors l'ide drivaient de la
religion patricienne. En un mot, elle n'avait pas en elle les lments
d'une cit. La plbe vit bien que, pour tre plus indpendante, elle
n'tait pas plus heureuse, qu'elle ne formait pas une socit plus
rgulire qu' Rome, et qu'ainsi le problme dont la solution lui
importait si fort n'tait pas rsolu. Il ne lui avait servi de rien de
s'loigner de Rome; ce n'tait pas dans l'isolement du mont Sacr qu'elle
pouvait trouver les lois et les droits auxquels elle aspirait.

Il se trouvait donc que la plbe et le patriciat, n'ayant presque rien de
commun, ne pouvaient pourtant pas vivre l'un sans l'autre. Ils se
rapprochrent et conclurent un trait d'alliance. Ce trait parat avoir
t fait dans les mmes formes que ceux qui terminaient une guerre entre
deux peuples diffrents; plbe et patriciat n'taient, en effet, ni un
mme peuple ni une mme cit. Par ce trait, le patriciat n'accorda pas
que la plbe ft partie de la cit religieuse et politique, il ne semble
mme pas que la plbe l'ait demand. On convint seulement qu' l'avenir la
plbe, constitue en une socit  peu prs rgulire, aurait des chefs
tirs de son sein. C'est ici l'origine du tribunat de la plbe,
institution toute nouvelle et qui ne ressemble  rien de ce que les cits
avaient connu auparavant.

Le pouvoir des tribuns n'tait pas de mme nature que l'autorit du
magistrat; il ne drivait pas du culte de la cit. Le tribun
n'accomplissait aucune crmonie religieuse; il tait lu sans auspices,
et l'assentiment des dieux n'tait pas ncessaire pour le crer. [22] Il
n'avait ni sige curule, ni robe de pourpre, ni couronne de feuillage, ni
aucun de ces insignes qui dans toutes les cits anciennes dsignaient  la
vnration des hommes les magistrats-prtres. Jamais on ne le compta parmi
les magistrats romains.

Quelle tait donc la nature et quel tait le principe de son pouvoir? Il
est ncessaire ici d'carter de notre esprit toutes les ides et toutes
les habitudes modernes, et de nous transporter, autant qu'il est possible,
au milieu des croyances des anciens. Jusque-l les hommes n'avaient
compris l'autorit que comme un appendice du sacerdoce. Lors donc qu'ils
voulurent tablir un pouvoir qui ne ft pas li au culte, et des chefs qui
ne fussent pas des prtres, il leur fallut imaginer un singulier dtour.
Pour cela, le jour o l'on cra les premiers tribuns, on accomplit une
crmonie religieuse d'un caractre particulier. [23] Les historiens n'en
dcrivent pas les rites; ils disent seulement qu'elle eut pour effet de
rendre ces premiers tribuns _sacrosaints_. Or ce mot signifiait que le
corps du tribun serait compt dornavant parmi les objets auxquels la
religion interdisait de toucher, et dont le seul contact faisait tomber
l'homme en tat de souillure. [24] De l venait que, si quelque dvot de
Rome, quelque patricien rencontrait un tribun sur la voie publique, il se
faisait un devoir de se purifier en rentrant dans sa maison,  comme si
son corps et t souill par cette seule rencontre.  [25] Ce caractre,
sacrosaint restait attach au tribun pendant toute la dure de ses
fonctions; puis en crant son successeur, il lui transmettait ce
caractre, exactement comme le consul, en crant d'autres consuls, leur
passait les auspices et le droit d'accomplir les rites sacrs. Plus tard,
le tribunal ayant t interrompu pendant deux ans, il fallut, pour tablir
de nouveaux tribuns, renouveler la crmonie religieuse qui avait t
accomplie sur le mont Sacr.

On ne connat pas assez compltement les ides des anciens pour dire si ce
caractre sacrosaint rendait la personne du tribun honorable aux yeux des
patriciens, ou la posait, au contraire, comme un objet de maldiction et
d'horreur. Cette seconde conjecture est plus conforme  la vraisemblance.
Ce qui est certain, c'est que, de toute manire, le tribun se trouvait
tout  fait inviolable, la main du patricien ne pouvant le toucher sans
une impit grave.

Une loi confirma et garantit cette inviolabilit; elle pronona que  nul
ne pourrait violenter un tribun, ni le frapper, ni le tuer . Elle ajouta
que  celui qui se permettrait un de ces actes vis--vis du tribun, serait
impur, que ses biens seraient confisqus au profit du temple de Crs et
qu'on pourrait le tuer impunment . Elle se terminait par cette formule,
dont le vague aida puissamment aux progrs futurs du tribunal:  Ni
magistrat ni particulier n'aura le droit de rien faire  rencontre d'un
tribun.  Tous les citoyens prononcrent un serment par lequel ils
s'engageaient  observer toujours cette loi trange, appelant sur eux la
colre des dieux, s'ils la violaient, et ajoutant que quiconque se
rendrait coupable d'attentat sur un tribun  serait entach de la plus
grande souillure . [26]

Ce privilge d'inviolabilit s'tendait aussi loin, que le corps du tribun
pouvait tendre son action directe. Un plbien, tait-il maltrait par un
consul qui le condamnait  la prison, ou par un crancier qui mettait la
main sur lui, le tribun se montrait, se plaait entre eux (_intercessio_)
et arrtait la main patricienne. Qui et os  faire quelque chose 
l'encontre d'un tribun , ou s'exposer  tre touch par lui?

Mais le tribun n'exerait cette singulire puissance que l o il tait
prsent. Loin de lui, on pouvait maltraiter les plbiens. Il n'avait
aucune action sur ce qui se passait hors de la porte de sa main, de son
regard, de sa parole. [27]

Les patriciens n'avaient pas donn  la plbe des droits; ils avaient
seulement accord que quelques-uns des plbiens fussent inviolables.
Toutefois c'tait assez pour qu'il y et quelque scurit pour tous. Le
tribun tait une sorte d'autel vivant auquel s'attachait un droit d'asile.

Les tribuns devinrent naturellement les chefs de la plbe; et s'emparrent
du droit de juger. A la vrit ils n'avaient pas le droit de citer devant
eux, mme un plbien; mais ils pouvaient apprhender au corps. [28] Une
fois sous leur main, l'homme obissait. Il suffisait mme de se trouver
dans le rayon o leur parole se faisait entendre; cette parole tait
irrsistible, et il fallait se soumettre, ft-on patricien ou consul.

Le tribun n'avait d'ailleurs aucune autorit politique. N'tant pas
magistrat, il ne pouvait convoquer ni les curies ni les centuries. Il
n'avait aucune proposition  faire dans le Snat; on ne pensait mme pas,
 l'origine, qu'il y pt paratre. Il n'avait rien de commun avec la
vritable cit, c'est--dire avec la cit patricienne, o on ne lui
reconnaissait aucune autorit. Il n'tait pas tribun du peuple, il tait
tribun de la plbe.

Il y avait donc, comme par le pass, deux socits dans Rome, la cit et
la plbe: l'une fortement organise, ayant des lois, des magistrats, un
snat; l'autre qui restait une multitude sans droit ni loi, mais qui dans
ses tribuns inviolables trouvait des protecteurs et des juges.

Dans les annes qui suivent, on peut voir comme les tribuns sont hardis,
et quelles licences imprvues ils se permettent. Rien ne les autorisait 
convoquer le peuple; ils le convoquent. Rien ne les appelait au Snat; ils
s'asseyent d'abord  la porte de la salle, plus tard dans l'intrieur.
Rien ne leur donnait le droit de juger des patriciens; ils les jugent et
les condamnent. C'tait la suite de cette inviolabilit qui s'attachait 
leur personne sacrosainte. Toute force tombait devant eux. Le patriciat
s'tait dsarm le jour o il avait prononc avec les rites solennels que
quiconque toucherait un tribun serait impur. La loi disait: On ne fera
rien  l'encontre d'un tribun. Donc si ce tribun convoquait la plbe, la
plbe se runissait, et nul ne pouvait dissoudre cette assemble, que la
prsence du tribun mettait hors de l'atteinte du patriciat et des lois. Si
le tribun entrait au Snat, nul ne pouvait l'en faire sortir. S'il
saisissait un consul, nul ne pouvait le dgager de ses mains. Rien ne
rsistait aux hardiesses d'un tribun. Contre un tribun nul n'avait de
force, si ce n'tait un autre tribun.

Ds que la plbe eut ainsi ses chefs, elle ne tarda gure  avoir ses
assembles dlibrantes. Celles-ci ne ressemblrent en aucune faon 
celles de la cit patricienne. La plbe, dans ses comices, tait
distribue en tribus; c'tait le domicile qui rglait la place de chacun,
ce n'tait ni la religion, ni la richesse. L'assemble ne commenait pas
par un sacrifice; la religion n'y paraissait pas. On n'y connaissait pas
les prsages, et la voix d'un augure ou d'un pontife ne pouvait pas forcer
les hommes  se sparer. C'taient vraiment les comices de la plbe, et
ils n'avaient rien des vieilles rgles ni de la religion du patriciat.

Il est vrai que ces assembles ne s'occupaient pas d'abord des intrts
gnraux de la cit: elles ne nommaient pas de magistrats et ne portaient
pas de lois. Elles ne dlibraient que sur les intrts de la plbe, ne
nommaient que les chefs plbiens et ne faisaient que des plbiscites. Il
y eut longtemps  Rome une double srie de dcrets, snatus-consultes pour
les patriciens, plbiscites pour la plbe. Ni la plbe n'obissait aux
snatus-consultes, ni les patriciens aux plbiscites. Il y avait deux
peuples dans Rome.

Ces deux peuples, toujours en prsence et habitant les mmes murs,
n'avaient pourtant presque rien de commun. Un plbien ne pouvait pas tre
consul de la cit, ni un patricien tribun de la plbe. Le plbien
n'entrait pas dans l'assemble par curies, ni le patricien dans
l'assemble par tribus. [29]

C'taient deux peuples qui ne se comprenaient mme pas, n'ayant pas pour
ainsi dire d'ides communes. Si le patricien parlait au nom de la religion
et des lois, le plbien rpondait qu'il ne connaissait pas cette religion
hrditaire ni les lois qui en dcoulaient. Si le patricien allguait la
sainte coutume, le plbien rpondait au nom du droit de la nature. Ils se
renvoyaient l'un  l'autre le reproche d'injustice; chacun d'eux tait
juste d'aprs ses propres principes, injuste d'aprs les principes et les
croyances de l'autre. L'assemble des curies et la runion des _patres_
semblaient au plbien des privilges odieux. Dans l'assemble des tribus
le patricien voyait un conciliabule rprouv de la religion. Le consulat
tait pour le plbien une autorit arbitraire et tyrannique; le tribunal
tait aux yeux du patricien quelque chose d'impie, d'anormal, de contraire
 tous les principes; il ne pouvait comprendre cette sorte de chef qui
n'tait pas un prtre et qui tait lu sans auspices. Le tribunat
drangeait l'ordre sacr de la cit; il tait ce qu'est une hrsie dans
une religion; le culte public en tait fltri.  Les dieux nous seront
contraires, disait un patricien, tant que nous aurons chez nous cet ulcre
qui nous ronge et qui tend la corruption  tout le corps social. 
L'histoire de Rome, pendant un sicle, fut remplie de pareils malentendus
entre ces deux peuples qui ne semblaient pas parler la mme langue. Le
patriciat persistait  retenir la plbe en dehors du corps politique; la
plbe se donnait des institutions propres. La dualit de la population
romaine devenait de jour en jour plus manifeste.

Il y avait pourtant quelque chose qui formait un lien entre ces deux
peuples, c'tait la guerre. Le patriciat n'avait eu garde de se priver de
soldats. Il avait laiss aux plbiens le titre de citoyens, ne ft-ce que
pour pouvoir les incorporer dans les lgions. On avait d'ailleurs veill 
ce que l'inviolabilit des tribuns ne s'tendt pas hors de Rome, et pour
cela on avait dcid qu'un tribun ne sortirait jamais de la ville. A
l'arme, la plbe tait donc sujette, et il n'y avait plus double pouvoir;
en prsence de l'ennemi, Rome redevenait une.

Puis, grce  l'habitude prise aprs l'expulsion des rois de runir
l'arme pour la consulter sur les intrts publics ou sur le choix des
magistrats, il y avait des assembles mixtes o la plbe figurait  cot
des patriciens. Or nous voyons clairement dans l'histoire que ces comices
par centuries prirent de plus en plus d'importance et devinrent
insensiblement ce qu'on appela les grands comices. En effet dans le
conflit qui tait engag entre l'assemble par curies et l'assemble par
tribus, il paraissait naturel que l'assemble centuriate devnt une sorte
de terrain neutre o les intrts gnraux fussent dbattus de prfrence.

Le plbien n'tait pas toujours un pauvre. Souvent il appartenait  une
famille qui tait originaire d'une autre ville, qui y avait t riche et
considre, et que le sort de la guerre avait transporte  Rome sans lui
enlever la richesse ni ce sentiment de dignit qui d'ordinaire
l'accompagne. Quelquefois aussi le plbien avait pu s'enrichir par son
travail, surtout au temps des rois. Lorsque Servius avait partag la
population en classes d'aprs la fortune, quelques plbiens taient
entrs dans la premire. Le patriciat n'avait pas os ou n'avait pas pu
abolir cette division en classes. Il ne manquait donc pas de plbiens qui
combattaient  ct des patriciens dans les premiers rangs de la lgion et
qui votaient avec eux dans les premires centuries.

Cette classe riche, fire, prudente aussi, qui ne pouvait pas se plaire
aux troubles et devait les redouter, qui avait beaucoup  perdre si Rome
tombait, et beaucoup  gagner si elle s'levait, fut un intermdiaire
naturel entre les deux ordres ennemis.

Il ne parat pas que la plbe ait prouv aucune rpugnance  voir
s'tablir en elle les distinctions de la richesse. Trente-six ans aprs la
cration du tribunal, le nombre des tribuns fut port  dix, afin qu'il y
en et deux de chacune des cinq classes. La plbe acceptait donc et tenait
 conserver la division que Servius avait tablie. Et mme la partie
pauvre, qui n'tait pas comprise dans les classes, ne faisait entendre
aucune rclamation; elle laissait aux plus aiss leur privilge, et
n'exigeait pas qu'on choist aussi chez elle des tribuns.

Quant aux patriciens, ils s'effrayaient peu de cette importance que
prenait la richesse. Car ils taient riches aussi. Plus sages ou plus
heureux que les eupatrides d'Athnes, qui tombrent dans le nant le jour
o la direction de la socit appartint  la richesse, les patriciens ne
ngligrent jamais ni l'agriculture, ni le commerce, ni mme l'industrie.
Augmenter leur fortune fut toujours leur grande proccupation. Le travail,
la frugalit, la bonne spculation furent toujours leurs vertus.
D'ailleurs chaque victoire sur l'ennemi, chaque conqute agrandissait
leurs possessions. Aussi ne voyaient-ils pas un trs-grand mal  ce que la
puissance s'attacht  la richesse.

Les habitudes et le caractre des patriciens taient tels qu'ils ne
pouvaient pas avoir de mpris pour un riche, ft-il de la plbe. Le riche
plbien approchait d'eux, vivait avec eux; maintes relations d'intrt ou
d'amiti s'tablissaient. Ce perptuel contact amenait un change d'ides.
Le plbien faisait peu  peu comprendre au patricien les voeux et les
droits de la plbe. Le patricien finissait par se laisser convaincre; il
arrivait insensiblement  avoir une opinion moins ferme et moins hautaine
de sa supriorit; il n'tait plus aussi sr de son droit. Or quand une
aristocratie en vient  douter que son empire soit lgitime, ou elle n'a
plus le courage de le dfendre ou elle le dfend mal. Ds que les
prrogatives du patricien n'taient plus un article de foi pour lui-mme,
on peut dire que le patriciat tait  moiti vaincu.

La classe riche parat avoir exerc une action d'un autre genre sur la
plbe, dont elle tait issue et dont elle ne se sparait pas encore. Comme
elle avait intrt  la grandeur de Rome, elle souhaitait l'union des deux
ordres. Elle tait d'ailleurs ambitieuse; elle calculait que la sparation
absolue des deux ordres bornait  jamais sa carrire, en l'enchanant pour
toujours  la classe infrieure, tandis que leur union lui ouvrait une
voie dont on ne pouvait pas voir le terme. Elle s'effora donc d'imprimer
aux ides et aux voeux de la plbe une autre direction. Au lieu de
persister  former un ordre spar, au lieu de se donner pniblement des
lois particulires, que l'autre ordre ne reconnatrait jamais, au lieu de
travailler lentement par ses plbiscites  faire des espces de lois  son
usage et  laborer un code qui n'aurait jamais de valeur officielle, elle
lui inspira l'ambition de pntrer dans la cit patricienne et d'entrer en
partage des lois, des institutions, des dignits du patricien. Les dsirs
de la plbe tendirent alors  l'union des deux ordres, sous la condition
de l'galit.

La plbe, une fois entre dans cette voie, commena par rclamer un code.
Il y avait des lois  Rome, comme dans toutes les villes, lois invariables
et saintes, qui taient crites et dont le texte tait gard par les
prtres. [30] Mais ces lois qui faisaient partie de la religion ne
s'appliquaient qu'aux membres de la cit religieuse. Le plbien n'avait
pas le droit de les connatre, et l'on peut croire qu'il n'avait pas non
plus le droit de les invoquer. Ces lois existaient pour les curies, pour
les _gentes_, pour les patriciens et leurs clients, mais non pour
d'autres. Elles ne reconnaissaient pas le droit de proprit  celui qui
n'avait pas de _sacra_; elles n'accordaient pas l'action en justice 
celui qui n'avait pas de patron. C'est ce caractre exclusivement
religieux de la loi que la plbe voulut faire disparatre. Elle demanda,
non pas seulement que les lois fussent mises en crit et rendues
publiques, mais qu'il y et des lois qui fussent galement applicables aux
patriciens et  elle.

Il parat que les tribuns voulurent d'abord que ces lois fussent rdiges
par des plbiens. Les patriciens rpondirent qu'apparemment les tribuns
ignoraient ce que c'tait qu'une loi, car autrement ils n'auraient pas
exprim cette prtention.  Il est de toute impossibilit, disaient-ils,
que les plbiens fassent des lois. Vous qui n'avez pas les auspices, vous
qui n'accomplissez pas d'actes religieux, qu'avez-vous de commun avec
toutes les choses sacres, parmi lesquelles il faut compter la loi?  [31]
Cette pense de la plbe paraissait monstrueuse aux patriciens. Aussi les
vieilles annales, que Tite-Live et Denys consultaient en cet endroit de
leur histoire, mentionnaient-elles d'affreux prodiges, le ciel en feu, des
spectres voltigeant dans l'air, des pluies de sang. [32] Le vrai prodige
tait que des plbiens eussent la pense de faire des lois. Entre les
deux ordres, dont chacun s'tonnait de l'insistance de l'autre, la
rpublique resta huit annes en suspens. Puis les tribuns trouvrent un
compromis:  Puisque vous ne voulez pas que la loi soit crite par les
plbiens, dirent-ils, choisissons les lgislateurs dans les deux ordres.
 Par l ils croyaient concder beaucoup; c'tait peu  l'gard des
principes si rigoureux de la religion patricienne. Le Snat rpliqua qu'il
ne s'opposait nullement  la rdaction d'un code, mais que ce code ne
pouvait tre rdig que par des patriciens. On finit par trouver un moyen
de concilier les intrts de la plbe avec la ncessit religieuse que le
patriciat invoquait: on dcida que les lgislateurs seraient tous
patriciens, mais que leur code, avant d'tre promulgu et mis en vigueur,
serait expos aux yeux du public et soumis  l'approbation pralable de
toutes les classes.

Ce n'est pas ici le moment d'analyser le code des dcemvirs. Il importe
seulement de remarquer ds  prsent que l'oeuvre des lgislateurs,
pralablement expose au forum, discute librement par tous les citoyens,
fut ensuite accepte par les comices centuriates, c'est--dire par
l'assemble o les deux ordres taient confondus. Il y avait en cela une
innovation grave. Adopte par toutes les classes, la mme loi s'appliqua
dsormais  toutes. On ne trouve pas, dans ce qui nous reste de ce code,
un seul mot qui implique une ingalit entre le plbien et le patricien
soit pour le droit de proprit, soit pour les contrats et les
obligations, soit pour la procdure. A partir de ce moment, le plbien
comparut devant le mme tribunal que le patricien, agit comme lui, fut
jug d'aprs la mme loi que lui. Or il ne pouvait pas se faire de
rvolution plus radicale, les habitudes de chaque jour, les moeurs, les
sentiments de l'homme envers l'homme, l'ide de la dignit personnelle, le
principe du droit, tout fut chang dans Rome.

Comme il restait quelques lois  faire, on nomma de nouveaux dcemvirs, et
parmi eux, il y eut trois plbiens. Ainsi aprs qu'on eut proclam avec
tant d'nergie que le droit d'crire les lois n'appartenait qu' la classe
patricienne, le progrs des ides tait si rapide qu'au bout d'une anne
on admettait des plbiens parmi les lgislateurs.

Les moeurs tendaient  l'galit. On tait sur une pente o l'on ne
pouvait plus se retenir. Il tait devenu ncessaire de faire une loi pour
dfendre le mariage entre les deux ordres: preuve certaine que la religion
et les moeurs ne suffisaient plus  l'interdire. Mais  peine avait-on eu
le temps de faire cette loi, qu'elle tomba devant une rprobation
universelle. Quelques patriciens persistrent bien  allguer la religion:
 Notre sang va tre souill, et le culte hrditaire de chaque famille en
sera fltri; nul ne saura plus de quel sang il est n,  quels sacrifices
il appartient; ce sera le renversement de toutes les institutions divines
et humaines.  Les plbiens n'entendaient rien  ces arguments, qui ne
leur paraissaient que des subtilits sans valeur. Discuter des articles de
foi devant des hommes qui n'ont pas la religion, c'est peine perdue. Les
tribuns rpliquaient d'ailleurs avec beaucoup de justesse:  S'il est vrai
que votre religion parle si haut, qu'avez-vous besoin de cette loi? Elle
ne vous sert de rien; retirez-la, vous resterez aussi libres qu'auparavant
de ne pas vous allier aux familles plbiennes.  La loi fut retire.
Aussitt les mariages devinrent frquents entre les deux ordres. Les
riches plbiens furent  tel point recherchs que, pour ne parler que des
Licinius, on les vit s'allier  trois _gentes_ patriciennes, aux Fabius,
aux Cornlius, aux Manlius. [33] On put reconnatre alors que la loi avait
t un moment la seule barrire qui spart les deux ordres. Dsormais, le
sang patricien et le sang plbien se mlrent.

Ds que l'galit tait conquise dans la vie prive, le plus difficile
tait fait, et il semblait naturel que l'galit existt de mme en
politique. La plbe se demanda donc pourquoi le consulat lui tait
interdit, et elle ne vit pas de raison pour en tre carte toujours.

Il y avait pourtant une raison trs-forte. Le consulat n'tait pas
seulement un commandement; c'tait un sacerdoce. Pour tre consul, il ne
suffisait pas d'offrir des garanties d'intelligence, de courage, de
probit; il fallait surtout tre capable d'accomplir les crmonies du
culte public. Il tait ncessaire que les rites fussent bien observs et
que les dieux fussent contents. Or les patriciens seuls avaient en eux le
caractre sacr qui permettait de prononcer les prires et d'appeler la
protection divine sur la cit. Le plbien n'avait rien de commun avec le
culte; la religion s'opposait donc  ce qu'il ft consul, _nefas plebeium
consulem fieri._

On peut se figurer la surprise et l'indignation du patriciat, quand des
plbiens exprimrent pour la premire fois la prtention d'tre consuls.
Il sembla que la religion ft menace. On se donna beaucoup de peine pour
faire comprendre cela  la plbe; on lui dit quelle importance la religion
avait dans la cit, que c'tait elle qui avait fond la ville, elle qui
prsidait  tous les actes publics, elle qui dirigeait les assembles
dlibrantes, elle qui donnait  la rpublique ses magistrats. On ajouta
que cette religion tait, suivant la rgle antique (_more majorum_), le
patrimoine des patriciens, que ses rites ne pouvaient tre connus et
pratiqus que par eux, et qu'enfin les dieux n'acceptaient pas le
sacrifice du plbien. Proposer de crer des consuls plbiens, c'tait
vouloir supprimer la religion de la cit; dsormais le culte serait
souill et la cit ne serait plus en paix avec ses dieux. [34]

Le patriciat usa de toute sa force et de toute son adresse pour carter
les plbiens de ses magistratures. Il dfendait  la fois sa religion et
sa puissance. Ds qu'il vit que le consulat tait en danger d'tre obtenu
par la plbe, il en dtacha la fonction religieuse qui avait entre toutes
le plus d'importance celle qui consistait  faire la lustration des
citoyens: ainsi furent tablis les censeurs. Dans un moment o il lui
semblait trop difficile de rsister aux voeux des plbiens, il remplaa
le consulat par le tribunat militaire. La plbe montra d'ailleurs une
grande patience; elle attendit soixante-quinze ans que son dsir ft
ralis. Il est visible qu'elle mettait moins d'ardeur  obtenir ces
hautes magistratures qu'elle n'en avait mis  conqurir le tribunat et un
code.

Mais si la plbe tait assez indiffrente, il y avait une aristocratie
plbienne qui avait de l'ambition. Voici une lgende de cette poque:
 Fabius Ambustus, un des patriciens les plus distingus, avait mari ses
deux filles, l'une  un patricien qui devint tribun militaire, l'autre 
Licinius Stolon, homme fort en vue, mais plbien. Celle-ci se trouvait un
jour chez sa soeur, lorsque les licteurs, ramenant le tribun militaire 
sa maison, frapprent la porte de leurs faisceaux. Comme elle ignorait cet
usage, elle eut peur. Les rires et les questions ironiques de sa soeur lui
apprirent combien un mariage plbien l'avait fait dchoir, en la plaant
dans une maison o les dignits et les honneurs ne devaient jamais entrer.
Son pre devina son chagrin, la consola et lui promit qu'elle verrait un
jour chez elle ce qu'elle venait de voir dans la maison de sa soeur. Il
s'entendit avec son gendre, et tous les deux travaillrent au mme
dessein.  Cette lgende nous apprend deux choses: l'une, que
l'aristocratie plbienne,  force de vivre avec les patriciens, prenait
leur ambition et aspirait  leurs dignits; l'autre, qu'il se trouvait des
patriciens pour encourager et exciter l'ambition de cette nouvelle
aristocratie, qui s'tait unie  eux par les liens les plus troits.

Il parat que Licinius et Sextius, qui s'tait joint  lui, ne comptaient
pas que la plbe ft de grands efforts pour leur donner le droit d'tre
consuls. Car ils crurent devoir proposer trois lois en mme temps. Celle
qui avait pour objet d'tablir qu'un des consuls serait forcment choisi
dans la plbe, tait prcde de deux autres, dont l'une diminuait les
dettes et l'autre accordait des terres au peuple. Il est vident que les
deux premires devaient servir  chauffer le zle de la plbe en faveur
de la troisime. Il y eut un moment o la plbe fut trop clairvoyante:
elle prit dans les propositions de Licinius ce qui tait pour elle, c'est-
-dire la rduction des dettes et la distribution de terres, et laissa de
ct le consulat. Mais Licinius rpliqua que les trois lois taient
insparables, et qu'il fallait les accepter ou les rejeter ensemble. La
constitution romaine autorisait ce procd. On pense bien que la plbe
aima, mieux tout accepter que tout perdre. Mais il ne suffisait pas que la
plbe voult faire des lois; il fallait encore  cette poque que le Snat
convoqut les grands comices et qu'ensuite il confirmt le dcret. [35] Il
s'y refusa pendant dix ans. A la fin se place un vnement que Tite-Live
laisse trop dans l'ombre; [36] il parat que la plbe prit les armes et
que la guerre civile ensanglanta les rues de Rome. Le patriciat vaincu
donna un snatus-consulte par lequel il approuvait et confirmait 
l'avance tous les dcrets que le peuple porterait cette anne-l. Rien
n'empcha plus les tribuns de faire voter leurs trois lois. A partir de ce
moment, la plbe eut chaque anne un consul sur deux, et elle ne tarda
gure  parvenir aux autres magistratures. Le plbien porta la robe de
pourpre et fut prcd des faisceaux; il rendit la justice, il fut
snateur, il gouverna la cit et commanda les lgions.

Restaient les sacerdoces, et il ne semblait pas qu'on pt les enlever aux
patriciens. Car c'tait dans la vieille religion un dogme inbranlable que
le droit de rciter la prire et de toucher aux objets sacrs ne se
transmettait qu'avec le sang. La science des rites, comme la possession
des dieux, tait hrditaire. De mme qu'un culte domestique tait un
patrimoine auquel nul tranger ne pouvait avoir part, le culte de la cit
appartenait aussi exclusivement aux familles qui avaient form la cit
primitive. Assurment dans les premiers sicles de Rome il ne serait venu
 l'esprit de personne qu'un plbien pt tre pontife.

Mais les ides avaient chang. La plbe, en retranchant de la religion la
rgle d'hrdit, s'tait fait une religion  son usage. Elle s'tait
donn des lares domestiques, des autels de carrefour, des foyers de tribu.
Le patricien n'avait eu d'abord que du mpris pour cette parodie de sa
religion. Mais cela tait devenu avec le temps une chose srieuse, et le
plbien tait arriv  croire qu'il tait, mme au point de vue du culte
et  l'gard des dieux, l'gal du patricien.

Il y avait deux principes en prsence. Le patriciat persistait  soutenir
que le caractre sacerdotal et le droit d'adorer la divinit taient
hrditaires. La plbe affranchissait la religion et le sacerdoce de cette
vieille rgle de l'hrdit; elle prtendait que tout homme tait apte 
prononcer la prire, et que, pourvu qu'on ft citoyen, on avait le droit
d'accomplir les crmonies du culte de la cit; elle arrivait  cette
consquence qu'un plbien pouvait tre pontife.

Si les sacerdoces avaient t distincts des commandements et de la
politique, il est possible que les plbiens ne les eussent pas aussi
ardemment convoits. Mais toutes ces choses taient confondues: le prtre
tait un magistrat; le pontife tait un juge, l'augure pouvait dissoudre
les assembles publiques. La plbe ne manqua pas de s'apercevoir que sans
les sacerdoces elle n'avait rellement ni l'galit civile ni l'galit
politique. Elle rclama donc le partage du pontificat entre les deux
ordres, comme elle avait rclam le partage du consulat.

Il devenait difficile de lui objecter son incapacit religieuse; car
depuis soixante ans on voyait le plbien, comme consul, accomplir les
sacrifices; comme censeur, il faisait la lustration; vainqueur de
l'ennemi, il remplissait les saintes formalits du triomphe. Par les
magistratures, la plbe s'tait dj empare d'une partie des sacerdoces;
il n'tait pas facile de sauver le reste. La foi au principe de l'hrdit
religieuse tait branle chez les patriciens eux-mmes. Quelques-uns
d'entre eux invoqurent en vain les vieilles rgles et dirent:  Le culte
va tre altr, souill par des mains indignes; vous vous attaquez aux
dieux mmes; prenez garde que leur colre ne se fasse sentir  notre
ville.  Il ne semble pas que ces arguments aient eu beaucoup de force sur
la plbe, ni mme que la majorit du patriciat s'en soit mue. Les moeurs
nouvelles donnaient gain de cause au principe plbien. Il fut donc dcid
que la moiti des pontifes et des augures seraient dsormais choisis parmi
la plbe. [37]

Ce fut l la dernire conqute de l'ordre infrieur; il n'avait plus rien
 dsirer. Le patriciat perdait jusqu' sa supriorit religieuse. Rien ne
le distinguait plus de la plbe; le patriciat n'tait plus qu'un nom ou un
souvenir. Les vieux principes sur lesquels la cit romaine, comme toutes
les cits anciennes, tait fonde, avaient disparu. De cette antique
religion hrditaire, qui avait longtemps gouvern les hommes et tabli
des rangs entre eux, il ne restait plus que les formes extrieures. Le
plbien avait lutt contre elle pendant quatre sicles, sous la
rpublique et sous les rois, et il l'avait vaincue.


NOTES

[1] Le nom de roi fut quelquefois laiss  ces chefs populaires,
lorsqu'ils descendaient de familles religieuses. Hrodote, V, 92.

[2] Nicolas de Damas, _Fragm._. Aristote, _Politique_, V, 9. Thucydide, I,
126. Diodore, IV, 5.

[3] Aristote, _Politique_, VI, 3, 2.

[4] Varron, _L. L._, VI, 13.

[5] Denys, IV, 5. Platon, _Hipparque_.

[6] Hraclide de Pont, dans les _Fragments des hist. grecs_, coll. Didot,
t. II, p. 217.

[7] Diogne Larce, I, 110. Cicron, _De leg._ II, 11. Athne, p. 602.

[8] Euripide, _Phniciennes_. Alexis, dans Athne, IV, 49.

[9] Eschine, _in Ctesiph._, 30. Dmosthnes, _in Eubul_. Pollux, VIII, 19,
95, 107.

[10] Aristote, _Politique_, III, 1, 10; VII, 2. Scholiaste d'Eschine,
dit. Didot, p. 511.

[11] Les phratries anciennes et les [Grec: genae] ne furent pas supprims;
ils subsistrent, au contraire, jusqu' la fin de l'histoire grecque; mais
ils ne firent plus que des cadres religieux sans aucune valeur en
politique.

[12] Hrodote, V, 67, 68. Aristote, Politique, VII, 2, 11. Pausanias, V,
9.

[13] Aristote, Politique, VII, 3, 11 (VI, 3).

[14] Tite-Live, I, 47. Denys, IV, 13. Dj les rois prcdents avaient
partag les terres prises  l'ennemi; mais il n'est pas sr qu'ils aient
admis la plbe au partage.

[15] Denys, IV, 13; IV, 43.

[16] Denys, IV, 26.

[17] Les historiens modernes comptent ordinairement six classes. Il n'y en
a en ralit que cinq: Cicron, _De republ._, II, 22; Aulu-Gelle, X, 28.
Les chevaliers d'une part, de l'autre les proltaires, taient en dehors
des classes. -- Notons d'ailleurs que le mot _classis_ n'avait pas, dans
l'ancienne langue, un sens analogue  celui de ntre mot classe; il
signifiait corps de troupe. Cela marque que la division tablie par
Servius fut plutt militaire que politique.

[18] Il nous parat incontestable que les commices par centuries n'taient
pas autre chose que la runion de l'arme romaine. Ce qui le prouve, c'est
1 que cette assemble est souvent appele _l'arme_ par les crivains
latins; _urbanus exercitus_, Varron, VI, 93; _quum comitiorum causa
exercitus eductus esset_, Tite-Live, XXXIX, 15, _miles ad suffragia
vocatur et comitia centuriata dicuntur_, Amplius, 48; 2 que ces comices
taient convoqus exactement comme l'arme, quand elle entrait en
campagne, c'est--dire au son de la trompette (Varron, V, 91), deux
tendards flottant sur la citadelle, l'un rouge pour appeler l'infanterie,
l'autre vert fonc pour la cavalerie; 3 que ces comices se tenaient
toujours au champ de Mars, parce que l'arme ne pouvait pas se runir dans
l'intrieur de la ville. (Aulu-Gelle, XV, 27); 4 que chacun s'y rendait
en armes (Dion Cassius, XXXVII); 5 que l'on y tait distribu par
centuries, l'infanterie d'un ct, la cavalerie de l'autre; 6 que chaque
centurie avait  sa tte son centurion et son enseigne, [Grec: osper en
polmo], Denys, VII, 59; 7 que les sexagnaires, ne faisant pas partie de
l'arme, n'avaient pas non plus le droit de voter dans ces comices;
Macrobe, I, 5; Festus, v _Depontani_. Ajoutons que dans l'ancienne langue
le mot _classis_ signifiait corps de troupe et que le mot _centuria_
dsignait une compagnie militaire. -- Les proltaires ne paraissaient pas
d'abord dans cette assemble; pourtant comme il tait d'usage qu'ils
formassent dans l'arme une centurie employe aux travaux, ils purent
aussi former une centurie dans ces comices.

[19] Cassius Hmina, dans Nonius, liv. II, v _Plevitas_.

[20] Varron, _L. L._, VII, 105. Tite-Live, VIII, 28. Aulu-Gelle, XX, l,
Festus, v _Nexum_.

[21] Denys, VI, 45; VI, 79.

[22] Denys, X. Plutarque, _Quest. rom._, 84.

[23] Tite-Live, III, 55.

[24] C'est le sens propre du mot _sacer_: Plaute, _Bacch._, IV, 6, 13;
Catulle, XIV, 12; Festus, _v Sacer_; Macrobe, III, 7. Suivant Tite-Live,
l'pithte de _sacrosanctus_ ne serait pas d'abord applique au tribun,
mais  l'homme qui portait atteinte  la personne du tribun.

[25] Plutarque, _Quest. Rom._, 81.

[26] Denys, VI, 89; X, 32; X, 42.

[27] _Tribuni antiquitus creati, non juri dicundo nec causis querelisque
de absentibus noscendis, sed intercessionibus faciendis quibus praesentes
fuissent, ut injuria quae coram fieret arceretur._ Aulu-Gelle, XIII, 12.

[28] Aulu-Gelle, XV, 27. Denys, VIII, 87; VI, 90.

[29] Tite-Live, II, 60. Denys, VII, 16. Festus, v _Scita plebis_. Il est
bien entendu que nous parlons des premiers temps. Les patriciens taient
inscrits dans les tribus, mais ils ne figuraient sans doute pas dans des
assembles qui se runissaient sans auspices et sans crmonie religieuse,
et auxquelles ils ne reconnurent longtemps aucune valeur lgale.

[30] Denys, X, I.

[31] Tite-Live, III, 31. Denys, X, 4.

[32] Julius Obsequens, 16.

[33] Tite-Live, V, 12; VI, 34; VI, 39.

[34] Tite-Live, VI, 41.

[35] Tite-Live, IV, 49.

[36] Tite-Live, 48.

[37] Les dignits de roi des sacrifices, de flamines, de saliens, de
vestales, auxquelles ne s'attachait aucune importance politique, furent
laisses sans danger aux mains du patriciat, qui resta toujours une caste
sacre, mais qui ne fut plus une caste dominante.




CHAPITRE VIII.

CHANGEMENTS DANS LE DROIT PRIV; LE CODE DES DOUZE TABLES; LE CODE DE
SOLON.


Il n'est pas dans la nature du droit d'tre absolu et immuable; il se
modifie et se transforme, comme toute oeuvre humaine. Chaque socit a son
droit, qui se forme et se dveloppe avec elle, qui change comme elle, et
qui enfin suit toujours le mouvement de ses institutions, de ses moeurs et
de ses croyances.

Les hommes des anciens ges avaient t assujettis  une religion d'autant
plus puissante sur leur me qu'elle tait plus grossire; cette religion
leur avait fait leur droit, comme elle leur avait donn leurs institutions
politiques. Mais voici que la socit s'est transforme. Le rgime
patriarcal que cette religion hrditaire avait engendr, s'est dissous 
la longue dans le rgime de la cit. Insensiblement la _gens_ s'est
dmembre, le cadet s'est dtach de l'an, le serviteur du chef; la
classe infrieure a grandi; elle s'est arme; elle a fini par vaincre
l'aristocratie et conqurir l'galit. Ce changement dans l'tat social
devait en amener un autre dans le droit. Car autant les eupatrides et les
patriciens taient attachs  la vieille religion des familles et par
consquent au vieux droit, autant la classe infrieure avait de haine pour
cette religion hrditaire qui avait fait longtemps son infriorit, et
pour ce droit antique qui l'avait opprime. Non-seulement elle le
dtestait, elle ne le comprenait mme pas. Comme elle n'avait pas les
croyances sur lesquelles il tait fond, ce droit lui paraissait n'avoir
pas de fondement. Elle le trouvait injuste, et ds lors il devenait
impossible qu'il restt debout.

Si l'on se place  l'poque o la plbe a grandi et est entre dans le
corps politique, et que l'on compare le droit de cette poque au droit
primitif, de graves changements apparaissent tout d'abord. Le premier et
le plus saillant est que le droit a t rendu public et est connu de tous.
Ce n'est plus ce chant sacr et mystrieux que l'on se disait d'ge en ge
avec un pieux respect, que les prtres seuls crivaient et que les hommes
des familles religieuses pouvaient seuls connatre. Le droit est sorti des
rituels et des livres des prtres; il a perdu son religieux mystre; c'est
une langue que chacun peut lire et peut parler.

Quelque chose de plus grave encore se manifeste dans ces codes. La nature
de la loi et son principe ne sont plus les mmes que dans la priode
prcdente. Auparavant la loi tait un arrt de la religion; elle passait
pour une rvlation faite par les dieux aux anctres, au divin fondateur,
aux rois sacrs, aux magistrats-prtres. Dans les codes nouveaux, au
contraire, ce n'est plus au nom des dieux que le lgislateur parle; les
dcemvirs de Rome ont reu leur pouvoir du peuple; c'est aussi le peuple
qui a investi Solon du droit de faire des lois. Le lgislateur ne
reprsente donc plus la tradition religieuse, mais la volont populaire.
La loi a dornavant pour principe l'intrt des hommes, et pour fondement
l'assentiment du plus grand nombre.

De l deux consquences. D'abord, la loi ne se prsente plus comme une
formule immuable et indiscutable. En devenant oeuvre humaine, elle se
reconnat sujette au changement. Les Douze Tables le disent:  Ce que les
suffrages du peuple ont ordonn en dernier lieu, c'est la loi.  [1] De
tous les textes qui nous restent de ce code, il n'en est pas un qui ait
plus d'importance que celui-l, ni qui marque mieux le caractre de la
rvolution qui s'opra alors dans le droit. La loi n'est plus une
tradition sainte, _mos_; elle est un simple texte, _lex_, et comme c'est
la volont des hommes qui l'a faite, cette mme volont peut la changer.

L'autre consquence est celle-ci. La loi, qui auparavant tait une partie
de la religion et tait, par consquent, le patrimoine des familles
sacres, fut dornavant la proprit commune de tous les citoyens. Le
plbien put l'invoquer et agir en justice. Tout au plus le patricien de
Rome, plus tenace ou plus rus que l'eupatride d'Athnes, essaya-t-il de
cacher  la foule les formes de la procdure; ces formes mmes ne
tardrent pas  tre divulgues.

Ainsi le droit changea de nature. Ds lors il ne pouvait plus contenir les
mmes prescriptions que dans l'poque prcdente. Tant que la religion
avait eu l'empire sur lui, il avait rgl les relations des hommes entre
eux d'aprs les principes de cette religion. Mais la classe infrieure,
qui apportait dans la cit d'autres principes, ne comprenait rien ni aux
vieilles rgles du droit de proprit, ni  l'ancien droit de succession,
ni  l'autorit absolue du pre, ni  la parent d'agnation. Elle voulait
que tout cela dispart.

A la vrit, cette transformation du droit ne put pas s'accomplir d'un
seul coup. S'il est quelquefois possible  l'homme de changer brusquement
ses institutions politiques, il ne peut changer ses lois et son droit
priv qu'avec lenteur et par degrs. C'est ce que prouve l'histoire du
droit romain comme celle du droit athnien.

Les Douze Tables, comme nous l'avons vu plus haut, ont t crites au
milieu d'une transformation sociale; ce sont des patriciens qui les ont
faites, mais ils les ont faites sur la demande de la plbe et pour son
usage. Cette lgislation n'est donc plus le droit primitif de Rome; elle
n'est pas encore le droit prtorien; elle est une transition entre les
deux.

Voici d'abord les points sur lesquels elle ne s'loigne pas encore du
droit antique:

Elle maintient la puissance du pre; elle le laisse juger son fils, le
condamner  mort, le vendre. Du vivant du pre, le fils n'est jamais
majeur.

Pour ce qui est des successions, elle garde aussi les rgles anciennes;
l'hritage passe aux agnats, et  dfaut d'agnats aux _gentiles_. Quant
aux cognats, c'est--dire aux parents par les femmes, la loi ne les
connat pas encore; ils n'hritent pas entre eux; la mre ne succde pas
au fils, ni le fils  la mre. [2]

Elle conserve  l'mancipation et  l'adoption le caractre et les effets
que ces deux actes avaient dans le droit antique. Le fils mancip n'a
plus part au culte de la famille, et il suit de l qu'il n'a plus droit 
la succession.

Voici maintenant les points sur lesquels cette lgislation s'carte du
droit primitif:

Elle admet formellement que le patrimoine peut tre partag entre les
frres, puisqu'elle accorde l'_actio familiae erciscundae_. [3]

Elle prononce que le pre ne pourra pas disposer plus de trois fois de la
personne de son fils, et qu'aprs trois ventes le fils sera libre. [4]
C'est ici la premire atteinte que le droit romain ait porte  l'autorit
paternelle.

Un autre changement plus grave fut celui qui donna  l'homme le pouvoir de
tester. Auparavant, le fils tait hritier _sien et ncessaire_;  dfaut
de fils, le plus proche agnat hritait;  dfaut d'agnats, les biens
retournaient  la _gens_, en souvenir du temps o la _gens_ encore
indivise tait l'unique propritaire du domaine qu'on avait partag
depuis. Les Douze Tables laissent de ct ces principes vieillis; elles
considrent la proprit comme appartenant non plus  la _gens_, mais 
l'individu; elles reconnaissent donc  l'homme le droit de disposer de ses
biens par testament.

Ce n'est pas que dans le droit primitif le testament ft tout  fait
inconnu. L'homme pouvait dj se choisir un lgataire en dehors de la
_gens_, mais  la condition de faire agrer son choix par l'assemble des
curies; en sorte qu'il n'y avait que la volont de la cit entire qui pt
faire droger  l'ordre que la religion avait jadis tabli. Le droit
nouveau dbarrasse le testament de cette rgle gnante, et lui donne une
forme plus facile, celle d'une vente simule. L'homme feindra de vendre sa
fortune  celui qu'il aura choisi pour lgataire; en ralit il aura fait
un testament, et il n'aura pas eu besoin de comparatre devant l'assemble
du peuple.

Cette forme de testament avait le grand avantage d'tre permise au
plbien. Lui qui n'avait rien de commun avec les curies, il n'avait eu
jusqu'alors aucun moyen de tester. [5] Dsormais il put user du procd de
la vente active et disposer de ses biens. Ce qu'il y a de plus remarquable
dans cette priode de l'histoire de la lgislation romaine, c'est que par
l'introduction de certaines formes nouvelles le droit put tendre son
action et ses bienfaits aux classes infrieures. Les anciennes rgles et
les anciennes formalits n'avaient pu et ne pouvaient encore
convenablement s'appliquer qu'aux familles religieuses; mais on imaginait
de nouvelles rgles et de nouveaux procds qui fussent applicables aux
plbiens.

C'est pour la mme raison et en consquence du mme besoin que des
innovations se sont introduites dans la partie du droit qui se rapportait
au mariage. Il est clair que les familles plbiennes ne pratiquaient pas
le mariage sacr, et l'on peut croire que pour elles l'union conjugale
reposait uniquement sur la convention mutuelle des parties (_mutuus
consensus_) et sur l'affection qu'elles s'taient promise (_affectio
maritalis_). Nulle formalit civile ni religieuse n'tait accomplie. Ce
mariage plbien finit par prvaloir,  la longue, dans les moeurs et dans
le droit; mais  l'origine, les lois de la cit patricienne ne lui
reconnaissaient aucune valeur. Or cela avait de graves consquences; comme
la puissance maritale et paternelle ne dcoulait, aux yeux du patricien,
que de la crmonie religieuse qui avait initi la femme au culte de
l'poux, il rsultait que le plbien n'avait pas cette puissance. La loi
ne lui reconnaissait pas de famille, et le droit priv n'existait pas pour
lui. C'tait une situation qui ne pouvait plus durer. On imagina donc une
formalit qui ft  l'usage du plbien et qui, pour les relations
civiles, produist les mmes effets que le mariage sacr. On eut recours,
comme pour le testament,  une vente fictive. La femme fut achete par le
mari (_coemptio_); ds lors elle fut reconnue en droit comme faisant
partie de sa proprit (_familia_) elle fut _dans sa main_; et eut rang de
fille  son gard, absolument comme si la formalit religieuse avait t
accomplie. [6]

Nous ne saurions affirmer que ce procd ne ft pas plus ancien que les
Douze Tables. Il est du moins certain, que la lgislation nouvelle le
reconnut comme lgitime. Elle donnait ainsi au plbien un droit priv,
qui tait analogue pour les effets au droit du patricien, quoiqu'il en
diffrt beaucoup pour les principes.

A la _coemptio_ correspond l'_usus_; ce sont deux formes d'un mme acte.
Tout objet peut tre acquis indiffremment de deux manires, par achat ou
par _usage_; il en est de mme de la proprit fictive de la femme.
L'_usage_ ici, c'est la cohabitation d'une anne; elle tablit entre les
poux les mmes liens de droit que l'achat et que la crmonie religieuse.
Il n'est sans doute pas besoin d'ajouter qu'il fallait que la cohabitation
et t prcde du mariage, au moins du mariage plbien, qui
s'effectuait par consentement et affection des parties. Ni la _coemptio_
ni l'_usus_ ne craient l'union morale entre les poux; ils ne venaient
qu'aprs le mariage et n'tablissaient qu'un lien de droit. Ce n'taient
pas, comme on l'a trop souvent rpt, des modes de mariage; c'taient
seulement des moyens d'acqurir la puissance maritale et paternelle. [7]

Mais la puissance maritale des temps antiques avait des consquences qui,
 l'poque de l'histoire o nous sommes arrivs, commenaient  paratre
excessives. Nous avons vu que la femme tait soumise sans rserve au mari,
et que le droit de celui-ci allait jusqu' pouvoir l'aliner et la vendre.
[8] A un autre point de vue, la puissance maritale produisait encore des
effets que le bon sens du plbien avait peine  comprendre; ainsi la
femme place _dans la main_ de son mari tait spare d'une manire
absolue de sa famille paternelle, n'en hritait pas, et ne conservait avec
elle aucun lien ni aucune parent aux yeux de la loi. Cela tait bon dans
le droit primitif, quand la religion dfendait que la mme personne ft
partie de deux _gentes_, sacrifit  deux foyers, et ft hritire dans
deux maisons. Mais la puissance maritale n'tait plus conue avec cette
rigueur et l'on pouvait avoir plusieurs motifs excellents pour vouloir
chapper  ces dures consquences. Aussi la loi des Douze Tables, tout en
tablissant que la cohabitation d'une anne mettrait la femme en
puissance, fut-elle force de laisser aux poux la libert de ne pas
contracter un lien si rigoureux. Que la femme interrompe chaque anne la
cohabitation, ne ft-ce que par une absence de trois nuits, c'est assez
pour que la puissance maritale ne s'tablisse pas. Ds lors la femme
conserve avec sa propre famille un lien de droit, et elle peut en hriter.

Sans qu'il soit ncessaire d'entrer dans de plus longs dtails, on voit
que le code des Douze Tables s'carte dj beaucoup du droit primitif. La
lgislation romaine se transforme comme le gouvernement et l'tat social.
Peu  peu et presque  chaque gnration il se produira quelque changement
nouveau. A mesure que les classes infrieures feront un progrs dans
l'ordre politique, une modification nouvelle sera introduite dans les
rgles du droit. C'est d'abord le mariage qui va tre permis entre
patriciens et plbiens. C'est ensuite la loi Papiria qui dfendra au
dbiteur d'engager sa personne au crancier. C'est la procdure qui va se
simplifier, au grand profit des plbiens, par l'abolition des _actions de
la loi_. Enfin le prteur, continuant  marcher dans la voie que les Douze
Tables ont ouverte, tracera  ct du droit ancien un droit absolument
nouveau, que la religion n'aura pas dict et qui se rapprochera de plus en
plus du droit de la nature.

Une rvolution analogue apparat dans le droit athnien. On sait que deux
codes de lois ont t rdigs  Athnes,  la distance de trente annes,
le premier par Dracon, le second par Solon. Celui de Dracon a t crit au
plus fort de la lutte entre les deux classes, et lorsque les eupatrides
n'taient pas encore vaincus. Solon a rdig le sien au moment mme o la
classe infrieure l'emportait. Aussi les diffrences sont-elles grandes
entre les deux codes.

Dracon tait un eupatride; il avait tous les sentiments de sa caste et
 tait instruit dans le droit religieux . Il ne parat pas avoir fait
autre chose que de mettre en crit les vieilles coutumes, sans y rien
changer. Sa premire loi est celle-ci:  On devra honorer les dieux et les
hros du pays et leur offrir des sacrifices annuels, sans s'carter des
rites suivis par les anctres.  On a conserv le souvenir de ses lois sur
le meurtre; elles prescrivent que le coupable soit cart du temple, et
lui dfendent de toucher  l'eau lustrale et aux vases des crmonies. [9]

Ses lois parurent cruelles aux gnrations suivantes. Elles taient, en
effet, dictes par une religion implacable, qui voyait dans toute faute
une offense  la divinit, et dans toute offense  la divinit un crime
irrmissible. Le vol tait puni de mort, parce que le vol tait un
attentat  la religion de la proprit.

Un curieux article qui nous a t conserv de cette lgislation [10]
montre dans quel esprit elle fut faite. Elle n'accordait le droit de
poursuivre un crime en justice qu'aux parents du mort et aux membres de sa
_gens_. Nous voyons l combien la _gens_ tait encore puissante  cette
poque, puisqu'elle ne permettait pas  la cit d'intervenir d'office dans
ses affaires, ft-ce pour la venger. L'homme appartenait encore  la
famille plus qu' la cit.

Dans tout ce qui nous est parvenu de cette lgislation, nous voyons quelle
ne faisait que reproduire le droit ancien. Elle avait la duret et la
raideur de la vieille loi non crite. On peut croire qu'elle tablissait
une dmarcation bien profonde entre les classes; car la classe infrieure
l'a toujours dteste, et au bout de trente ans elle rclamait une
lgislation nouvelle.

Le code de Solon est tout diffrent; on voit qu'il correspond  une grande
rvolution sociale. La premire chose qu'on y remarque, c'est que les lois
sont les mmes pour tous. Elles n'tablissent pas de distinction entre
l'eupatride, le simple homme libre, et le thte. Ces mots ne se trouvent
mme dans aucun des articles qui nous ont t conservs. Solon se vante
dans ses vers d'avoir crit les mmes lois pour les grands et pour les
petits.

Comme les Douze Tables, le code de Solon s'carte en beaucoup de points du
droit antique; sur d'autres points il lui reste fidle. Ce n'est pas 
dire que les dcemvirs romains aient copi les lois d'Athnes; mais les
deux lgislations, oeuvres de la mme poque, consquences de la mme
rvolution sociale, n'ont pas pu ne pas se ressembler. Encore cette
ressemblance n'est-elle gure que dans l'esprit des deux lgislations; la
comparaison de leurs articles prsente des diffrences nombreuses. Il y a
des points sur lesquels le code de Solon reste plus prs du droit primitif
que les Douze Tables, comme il y en a sur lesquels il s'en loigne
davantage.

Le droit trs-antique avait prescrit que le fils an ft seul hritier.
La loi de Solon s'en carte et dt en termes formels:  Les frres se
partageront le patrimoine.  Mais le lgislateur ne s'loigne pas encore
du droit primitif jusqu' donner  la soeur une part dans la succession:
 Le partage, dit-il, se fera entre les fils.  [11]

Il y a plus: si un pre ne laisse qu'une fille, cette fille unique ne peut
pas tre hritire; c'est toujours le plus proche agnat qui a la
succession. En cela Solon se conforme  l'ancien droit; du moins il
russit  donner  la fille la jouissance du patrimoine, en forant
l'hritier  l'pouser. [12]

La parent par les femmes tait inconnue dans le vieux droit; Solon
l'admet dans le droit nouveau, mais en la plaant au-dessous de la parent
par les mles. Voici sa loi: [13]  Si un pre ne laisse qu'une fille, le
plus proche agnat hrite en pousant la fille. S'il ne laisse pas
d'enfant, son frre hrite, non pas sa soeur; son frre germain ou
consanguin, non pas son frre utrin. A dfaut de frres ou de fils de
frres, la succession passe  la soeur. S'il n'y a ni frres, ni soeurs,
ni neveux, les cousins et petits-cousins de la branche paternelle
hritent. Si l'on ne trouve pas de cousins dans la branche paternelle
(c'est--dire parmi les agnats), la succession est dfre aux collatraux
de la branche maternelle (c'est--dire aux cognats).  Ainsi les femmes
commencent  avoir des droits  la succession, mais infrieurs  ceux des
hommes; la loi nonce formellement ce principe:  Les mles et les
descendants par les mles excluent les femmes et les descendante des
femmes.  Du moins cette sorte de parent est reconnue et se fait sa place
dans les lois, preuve certaine que le droit naturel commence  parler
presque aussi haut que la vieille religion.

Solon introduisit encore dans la lgislation athnienne quelque chose de
trs-nouveau, le testament. Avant lui les biens passaient ncessairement
au plus proche agnat, ou  dfaut d'agnats aux _genntes_ (_gentiles_);
cela venait de ce que les biens n'taient pas considrs comme appartenant
 l'individu, mais  la famille. Mais au temps de Solon on commenait 
concevoir autrement le droit de proprit; la dissolution de l'ancien
[Grec: genos] avait fait de chaque domaine le bien propre d'un individu.
Le lgislateur permit donc  l'homme de disposer de sa fortune et de
choisir son lgataire. Toutefois en supprimant le droit que le [Grec:
genos] avait eu sur les biens de chacun de ses membres, il ne supprima pas
le droit de la famille naturelle; le fils resta hritier ncessaire; si le
mourant ne laissait qu'une fille, il ne pouvait choisir son hritier qu'
la condition que cet hritier pouserait la fille; sans enfants, l'homme
tait libre de tester  sa fantaisie. [14] Cette dernire rgle tait
absolument nouvelle dans le droit athnien, et nous pouvons voir par elle
combien on se faisait alors de nouvelles ides sur la famille.

La religion primitive avait donn au pre une autorit souveraine dans la
maison. Le droit antique d'Athnes allait jusqu' lui permettre de vendre
ou de mettre  mort son fils. [15] Solon, se conformant aux moeurs
nouvelles, posa des limites  cette puissance; [16] on sait avec certitude
qu'il dfendit au pre de vendre sa fille, et il est vraisemblable que la
mme dfense protgeait le fils. L'autorit paternelle allait
s'affaiblissant,  mesure que l'antique religion perdait son empire: ce
qui avait lieu plus tt  Athnes qu' Rome. Aussi le droit athnien ne se
contenta-t-il pas de dire comme les Douze Tables:  Aprs triple vente le
fils sera libre.  Il permit au fils arriv  un certain ge d'chapper au
pouvoir paternel. Les moeurs, sinon les lois, arrivrent insensiblement 
tablir la majorit du fils, du vivant mme du pre. Nous connaissons une
loi d'Athnes qui enjoint au fils de nourrir son pre devenu vieux ou
infirme; une telle loi indique ncessairement que le fils peut possder,
et par consquent qu'il est affranchi de la puissance paternelle. Cette
loi n'existait pas  Rome, parce que le fils ne possdait jamais rien et
restait toujours en puissance.

Pour la femme, la loi de Solon se conformait encore au droit antique,
quand elle lui dfendait de faire un testament, parce que la femme n'tait
jamais rellement propritaire et ne pouvait avoir qu'un usufruit. Mais
elle s'cartait de ce droit antique quand elle permettait  la femme de
reprendre sa dot. [17]

Il y avait encore d'autres nouveauts dans ce code. A l'oppos de Dracon,
qui n'avait accord le droit de poursuivre un crime en justice qu' la
famille de la victime, Solon l'accorda  tout citoyen. [18] Encore une
rgle du vieux droit patriarcal qui disparaissait.

Ainsi  Athnes, comme  Rome, le droit commenait  se transformer. Pour
un nouvel tat social il naissait un droit nouveau. Les croyances, les
moeurs, les institutions s'tant modifies, les lois qui auparavant
avaient paru justes et bonnes, cessaient de le paratre, et peu  peu
elles taient effaces.


NOTES

[1] Tite-Live, VII, 17; IX, 33, 34.

[2] Gaius, III, 17; III, 24. Ulpien, XVI, 4. Cicron, _De invent._, II,
50.

[3] Gaius, III, 19.

[4] _Digeste_, liv. X, tit. 2, 1.

[5] Il y avait bien le testament _in procinctu_; mais nous ne sommes pas
bien renseigns sur cette sorte de testament; peut-tre tait-il au
testament _calatis comitiis_ ce que l'assemble par centuries tait 
l'assemble par curies.

[6] Gaius, I, 114.

[7] Gaius, I, 111: _quae anno continuo_ NUPTA _perseverabat_. La
_coemptio_ tait si peu un mode de mariage que la femme pouvait la
contracter avec un autre que son mari, par exemple, avec un tuteur.

[8] Gaius, I, 117, 118. Que cette mancipation ne fut que fictive au temps
de Gaius, c'est ce qui est hors de doute; mais elle put tre relle 
l'origine. Il n'en tait pas d'ailleurs du mariage par simple _consensus_
comme du mariage sacr, qui tablissait entre les poux un lien
indissoluble.

[9] Aulu-Gelle, XI, 18. Dmosthnes, _in Lept._, 158. Porphyre, _De
abstinentia_, IX.

[10] Dmosthnes, _in Everg._, 71; _in Macart._, 57.

[11] Ise, VI, 25.

[12] Ise, III, 42.

[13] Ise, VII, 19; XI, 1, 11.

[14] Ise, III, 41, 68, 73; VI, 9; X, 9, 13. Plutarque, _Solon_, 21.

[15] Plutarque, _Solon_, 13.

[16] Plutarque, _Solon_, 23.

[17] Ise, VII, 24, 25. Dion Chrysostome, [Grec: peri apistias].
Harpocration, [Grec: pera medimnon]. Dmosthnes, _in Evergum; in Boeotum
de dote; in Neoeram_, 51, 52.

[18] Plutarque, _Solon_, 18.




CHAPITRE IX.

NOUVEAU PRINCIPE DE GOUVERNEMENT; L'INTRT PUBLIC ET LE SUFFRAGE.


La rvolution qui renversa la domination de la classe sacerdotale et leva
la classe infrieure au niveau des anciens chefs des _gentes_, marqua le
commencement d'une priode nouvelle dans l'histoire des cits. Une sorte
de renouvellement social s'accomplit. Ce n'tait pas seulement une classe
d'hommes qui remplaait une autre classe au pouvoir. C'taient les vieux
principes qui taient mis de ct, et des rgles nouvelles qui allaient
gouverner les socits humaines.

Il est vrai que la cit conserva les formes extrieures qu'elle avait eues
dans l'poque prcdente. Le rgime rpublicain subsista; les magistrats
gardrent presque partout leurs anciens noms; Athnes eut encore ses
archontes et Rome ses consuls. Rien ne fut chang non plus aux crmonies
de la religion publique; les repas du prytane, les sacrifices au
commencement de l'assemble, les auspices et les prires, tout cela fut
conserv. Il est assez ordinaire  l'homme, lorsqu'il rejette de vieilles
institutions, de vouloir en garder au moins les dehors.

Au fond, tout tait chang. Ni les institutions, ni le droit, ni les
croyances, ni les moeurs ne furent dans cette nouvelle priode ce qu'ils
avaient t dans la prcdente. L'ancien rgime disparut, entranant avec
lui les rgles rigoureuses qu'il avait tablies en toutes choses; un
rgime nouveau fut fond, et la vie humaine changea de face.

La religion avait t pendant de longs sicles l'unique principe de
gouvernement. Il fallait trouver un autre principe qui ft capable de la
remplacer et qui pt, comme elle, rgir les socits en les mettant autant
que possible  l'abri des fluctuations et des conflits. Le principe sur
lequel le gouvernement des cits se fonda dsormais, fut l'intrt public.

Il faut observer ce dogme nouveau qui fit alors son apparition dans
l'esprit des hommes et dans l'histoire. Auparavant, la rgle suprieure
d'o drivait l'ordre social, n'tait pas l'intrt, c'tait la religion.
Le devoir d'accomplir les rites du culte avait t le lien social. De
cette ncessit religieuse avait dcoul, pour les uns le droit de
commander, pour les autres l'obligation d'obir; de l taient venues les
rgles de la justice et de la procdure, celles des dlibrations
publiques, celles de la guerre. Les cits ne s'taient pas demand si les
institutions qu'elles se donnaient, taient utiles; ces institutions
s'taient fondes, parce que la religion l'avait ainsi voulu. L'intrt ni
la convenance n'avaient contribu  les tablir; et si la classe
sacerdotale avait combattu pour les dfendre, ce n'tait pas au nom de
l'intrt public, mais au nom de la tradition religieuse.

Mais dans la priode o nous entrons maintenant, la tradition n'a plus
d'empire et la religion ne gouverne plus. Le principe rgulateur duquel
toutes les institutions doivent tirer dsormais leur force, le seul qui
soit au-dessus des volonts individuelles et qui puisse les obliger  se
soumettre, c'est l'intrt public. Ce que les Latins appellent _res
publica_, les Grecs [Grec: to choinon], voil ce qui remplace la vieille
religion. C'est l ce qui dcide dsormais des institutions et des lois,
et c'est  cela que se rapportent tous les actes importants des cits.
Dans les dlibrations des snats ou des assembles populaires, que l'on
discute sur une loi ou sur une forme de gouvernement, sur un point de
droit priv ou sur une institution politique, on ne se demande plus ce que
la religion prescrit, mais ce que rclame l'intrt gnral.

On attribue  Solon une parole qui caractrise assez bien le rgime
nouveau. Quelqu'un lui demandait s'il croyait avoir donn  sa patrie la
constitution la meilleure:  Non pas, rpondit-il; mais celle qui lui
convient le mieux.  Or, c'tait quelque chose de trs-nouveau que de ne
plus demander aux formes de gouvernement et aux lois qu'un mrite relatif.
Les anciennes constitutions, fondes sur les rgles du culte, s'taient
proclames infaillibles et immuables; elles avaient eu la rigueur et
l'inflexibilit de la religion. Solon indiquait par cette parole qu'
l'avenir les constitutions politiques devraient se conformer aux besoins,
aux moeurs, aux intrts des hommes de chaque poque. Il ne s'agissait
plus de vrit absolue; les rgles du gouvernement devaient tre dsormais
flexibles et variables. On dit que Solon souhaitait, et tout au plus, que
ses lois fussent observes pendant cent ans.

Les prescriptions de l'intrt public ne sont pas aussi absolues, aussi
claires, aussi manifestes que le sont celles d'une religion. On peut
toujours les discuter; elles ne s'aperoivent pas tout d'abord. Le mode
qui parut le plus simple et le plus sr pour savoir ce que l'intrt
public rclamait, ce fut d'assembler les hommes et de les consulter. Ce
procd fut jug ncessaire et fut presque journellement employ. Dans
l'poque prcdente, les auspices avaient fait  peu prs tous les frais
des dlibrations; l'opinion du prtre, du roi, du magistrat sacr tait
toute-puissante; on votait peu, et plutt pour accomplir une formalit que
pour faire connatre l'opinion de chacun. Dsormais on vota sur toutes
choses; il fallut avoir l'avis de tous, pour tre sr de connatre
l'intrt de tous. Le suffrage devint le grand moyen de gouvernement. Il
fut la source des institutions, la rgle du droit; il dcida de l'utile et
mme du juste. Il fut au-dessus des magistrats, au-dessus mme des lois;
il fut le souverain dans la cit.

Le gouvernement changea aussi de nature. Sa fonction essentielle ne fut
plus l'accomplissement rgulier des crmonies religieuses; il fut surtout
constitu pour maintenir l'ordre et la paix au dedans, la dignit et la
puissance au dehors. Ce qui avait t autrefois au second plan, passa au
premier. La politique prit le pas sur la religion, et le gouvernement des
hommes devint chose humaine. En consquence il arriva, ou bien que des
magistratures nouvelles furent cres, ou tout au moins que les anciennes
prirent un caractre nouveau. C'est ce qu'on peut voir par l'exemple
d'Athnes et par celui de Rome.

A Athnes, pendant la domination de l'aristocratie, les archontes avaient
t surtout des prtres; le soin de juger, d'administrer, de faire la
guerre, se rduisait  peu de chose, et pouvait sans inconvnient tre
joint au sacerdoce. Lorsque la cit athnienne repoussa les vieux procds
religieux du gouvernement, elle ne supprima pas l'archontat; car on avait
une rpugnance extrme  supprimer ce qui tait antique. Mais  ct des
archontes elle tablit d'autres magistrats, qui par la nature de leurs
fonctions rpondaient mieux aux besoins de l'poque. Ce furent les
_stratges_. Le mot signifie chef de l'arme; mais leur autorit n'tait
pas purement militaire; ils avaient le soin des relations avec les autres
cits, l'administration des finances, et tout ce qui concernait la police
de la ville. On peut dire que les archontes avaient dans leurs mains la
religion et tout ce qui s'y rapportait, et que les stratges avaient le
pouvoir politique. Les archontes conservaient l'autorit, telle que les
vieux ges l'avaient conue; les stratges avaient celle que les nouveaux
besoins avaient fait tablir. Peu  peu on arriva  ce point que les
archontes n'eurent plus que l'apparence du pouvoir et que les stratges en
eurent toute la ralit. Ces nouveaux magistrats n'taient plus des
prtres;  peine faisaient-ils les crmonies tout  fait indispensables
en temps de guerre. Le gouvernement tendait de plus en plus  se sparer
de la religion. Ces stratges purent tre choisis en dehors de la classe
des eupatrides. Dans l'preuve qu'on leur faisait subir avant de les
nommer ([Grec: dochimasia]), on ne leur demanda pas, comme on demandait 
l'archonte, s'ils avaient un culte domestique et s'ils taient d'une
famille pure; il suffit qu'ils eussent rempli toujours leurs devoirs de
citoyens et qu'ils eussent une proprit dans l'Attique. [1] Les archontes
taient dsigns par le sort, c'est--dire par la voix des dieux; il en
fut autrement des stratges. Comme le gouvernement devenait plus difficile
et plus compliqu, que la pit n'tait plus la qualit principale, et
qu'il fallait l'habilet, la prudence, le courage, l'art de commander, on
ne croyait plus que la voix du sort ft suffisante pour faire un bon
magistrat. La cit ne voulait plus tre lie par la prtendue volont des
dieux, et elle tenait  avoir le libre choix de ses chefs. Que l'archonte,
qui tait un prtre, ft dsign par les dieux, cela tait naturel; mais
le stratge, qui avait dans ses mains les intrts matriels de la cit,
devait tre lu par les hommes.

Si l'on observe de prs les institutions de Rome, on reconnat que des
changements du mme genre s'y oprrent. D'une part, les tribuns de la
plbe augmentrent  tel point leur importance que la direction de la
rpublique, au moins en ce qui concernait les affaires intrieures, finit
par leur appartenir. Or, ces tribuns, qui n'avaient pas le caractre
sacerdotal, ressemblent assez aux stratges. D'autre part, le consulat
lui-mme ne put subsister qu'en changeant de nature. Ce qu'il y avait de
sacerdotal en lui s'effaa peu  peu. Il est bien vrai que le respect des
Romains pour les traditions et les formes du pass exigea que le consul
continut  accomplir les crmonies religieuses institues par les
anctres. Mais on comprend bien que le jour o les plbiens furent
consuls, ces crmonies n'taient plus que de vaines formalits. Le
consulat fut de moins en moins un sacerdoce et de plus en plus un
commandement. Cette transformation fut lente, insensible, inaperue; elle
n'en fut pas moins complte. Le consulat n'tait certainement plus au
temps des Scipion ce qu'il avait t au temps de Publicola. Le tribunat
militaire, que le Snat institua en 443, et sur lequel les anciens nous
donnent trop peu de renseignements, fut peut-tre la transition entre le
consulat de la premire poque et celui de la seconde.

On peut remarquer aussi qu'il se fit un changement dans la manire de
nommer les consuls. En effet dans les premiers sicles, le vote des
centuries dans l'lection du magistrat n'tait, nous l'avons vu, qu'une
pure formalit. Dans le vrai, le consul de chaque anne tait _cr_ par
le consul de l'anne prcdente, qui lui transmettait les auspices, aprs
avoir pris l'assentiment des dieux. Les centuries ne votaient que sur les
deux ou trois candidats que prsentait le consul en charge; il n'y avait
pas de dbat. Le peuple pouvait dtester un candidat; il n'en tait pas
moins forc de voter pour lui. A l'poque o nous sommes maintenant,
l'lection est tout autre, quoique les formes en soient encore les mmes.
Il y a bien encore, comme par le pass, une crmonie religieuse et un
vote; mais c'est la crmonie religieuse qui est pour la forme, et c'est
le vote qui est la ralit. Le candidat doit encore se faire prsenter par
le consul qui prside; mais le consul est contraint, sinon par la loi, du
moins par l'usage, d'accepter tous les candidats et de dclarer que les
auspices leur sont galement favorables  tous. Ainsi les centuries
nomment qui elles veulent. L'lection n'appartient plus aux dieux, elle
est dans les mains du peuple. Les dieux et les auspices ne sont plus
consults qu' la condition d'tre impartiaux entre tous les candidats. Ce
sont les hommes qui choisissent.


NOTES

[1] Dinarque, I, 171 (coll. Didot).




CHAPITRE X.

UNE ARISTOCRATIE DE RICHESSE ESSAYE DE SE CONSTITUER; TABLISSEMENT
DE LA DMOCRATIE; QUATRIME RVOLUTION.


Le rgime qui succda  la domination de l'aristocratie religieuse ne fut
pas tout d'abord la dmocratie. Nous avons vu, par l'exemple d'Athnes et
de Rome, que la rvolution qui s'tait accomplie, n'avait pas t l'oeuvre
des plus basses classes. Il y eut,  la vrit, quelques villes o ces
classes s'insurgrent d'abord; mais elles ne purent fonder rien de
durable; les longs dsordres o tombrent Syracuse, Milet, Samos, en sont
la preuve. Le rgime nouveau ne s'tablit avec quelque solidit que l o
il se trouva tout de suite une classe suprieure pour prendre en mains,
pour quelque temps, le pouvoir et l'autorit morale qui chappaient aux
eupatrides ou aux patriciens.

Quelle pouvait tre cette aristocratie nouvelle? La religion hrditaire
tant carte, il n'y avait plus d'autre lment de distinction sociale
que la richesse. On demanda donc  la richesse de fixer des rangs, les
esprits n'admettant pas tout de suite que l'galit dt tre absolue.

Ainsi, Solon ne crut pouvoir faire oublier l'ancienne distinction fonde
sur la religion hrditaire, qu'en tablissant une division nouvelle qui
fut fonde sur la richesse. Il partagea les hommes en quatre classes, et
leur donna des droits ingaux; il fallut tre riche pour parvenir aux
hautes magistratures; il fallut tre au moins d'une des deux classes
moyennes pour avoir accs au Snat et aux tribunaux. [1]

Il en fut de mme  Rome. Nous avons dj vu que Servius ne dtruisit la
puissance du patriciat qu'en fondant une aristocratie rivale. Il cra
douze centuries de chevaliers choisis parmi les plus riches plbiens; ce
fut l'origine de l'ordre questre, qui fut dornavant l'ordre riche de
Rome. Les plbiens qui n'avaient pas le cens fix pour tre chevalier,
furent rpartis en cinq classes, suivant le chiffre de leur fortune. Les
proltaires furent en dehors de toute classe. Ils n'avaient pas de droits
politiques; s'ils figuraient dans les comices par centuries, il est sr du
moins qu'ils n'y votaient pas. [2] La constitution rpublicaine conserva
ces distinctions tablies par un roi, et la plbe ne se montra pas d'abord
trs-dsireuse de mettre l'galit entre ses membres.

Ce qui se voit si clairement  Athnes et  Rome, se retrouve dans presque
toutes les autres cits. A Cumes, par exemple, les droits politiques ne
furent donns d'abord qu' ceux qui, possdant des chevaux, formaient une
sorte d'ordre questre; plus tard, ceux qui venaient aprs eux par le
chiffre de la fortune, obtinrent les mmes droits, et cette dernire
mesure n'leva qu' mille le nombre des citoyens. A Rhgium, le
gouvernement fut longtemps aux mains des mille plus riches de la cit. A
Thurii, il fallait un cens trs-lve pour faire partie du corps
politique. Nous voyons clairement dans les posies de Thognis qu'
Mgare, aprs la chute des nobles, ce fut la richesse qui rgna. A Thbes,
pour jouir des droits de citoyen, il ne fallait tre ni artisan ni
marchand. [3]

Ainsi les droits politiques qui, dans l'poque prcdente, taient
inhrents  la naissance, furent, pendant quelque temps, inhrents  la
fortune. Cette aristocratie de richesse se forma dans toutes les cits,
non pas par l'effet d'un calcul, mais par la nature mme de l'esprit
humain, qui, en sortant d'un rgime de profonde ingalit, n'arrivait pas
tout de suite  l'galit complte.

Il est  remarquer que cette aristocratie ne fondait pas sa supriorit
uniquement sur sa richesse. Partout elle eut  coeur d'tre la classe
militaire. Elle se chargea de dfendre les cits en mme temps que de les
gouverner. Elle se rserva les meilleures armes et la plus forte part de
prils dans les combats, voulant imiter en cela la classe noble qu'elle
remplaait. Dans toutes les cits, les plus riches formrent la cavalerie,
la classe aise composa le corps des hoplites ou des lgionnaires. Les
pauvres furent exclus de l'arme; tout au plus les employa-t-on comme
vlites et comme peltastes, ou parmi les rameurs de la flotte. [4]
L'organisation de l'arme rpondait ainsi avec une exactitude parfaite 
l'organisation politique de la cit. Les dangers taient proportionns aux
privilges, et la force matrielle se trouvait dans les mmes mains que la
richesse. [5]

Il y eut ainsi dans presque toutes les cits dont l'histoire nous est
connue, une priode pendant laquelle la classe riche ou tout au moins la
classe aise fut en possession du gouvernement. Ce rgime politique eut
ses mrites, comme tout rgime peut avoir les siens, quand il est conforme
aux moeurs de l'poque et que les croyances ne lui sont pas contraires. La
noblesse sacerdotale de l'poque prcdente avait assurment rendu de
grands services; car c'tait elle qui, pour la premire fois, avait tabli
des lois et fond des gouvernements rguliers. Elle avait fait vivre avec
calme et dignit, pendant plusieurs sicles, les socits humaines.
L'aristocratie de richesse eut un autre mrite: elle imprima  la socit
et  l'intelligence une impulsion nouvelle. Issue du travail sous toutes
ses formes, elle l'honora et le stimula. Ce nouveau rgime donnait le plus
de valeur politique  l'homme le plus laborieux, le plus actif ou le plus
habile; il tait donc favorable au dveloppement de l'industrie et du
commerce; il l'tait aussi au progrs intellectuel; car l'acquisition de
cette richesse, qui se gagnait ou se perdait, d'ordinaire, suivant le
mrite de chacun, faisait de l'instruction le premier besoin et de
l'intelligence le plus puissant ressort des affaires humaines. Il n'y a
donc pas  tre surpris que sous ce rgime la Grce et Rome aient largi
les limites de leur culture intellectuelle et pouss plus avant leur
civilisation.

La classe riche ne garda pas l'empire aussi longtemps que l'ancienne
noblesse hrditaire l'avait gard. Ses titres  la domination n'taient
pas de mme valeur. Elle n'avait pas ce caractre sacr dont l'ancien
eupatride tait revtu; elle ne rgnait pas en vertu des croyances et par
la volont des dieux. Elle n'avait rien en elle qui et prise sur la
conscience et qui fort l'homme  se soumettre. L'homme ne s'incline
gure que devant ce qu'il croit tre le droit ou ce que ses opinions lui
montrent comme fort au-dessus de lui. Il avait pu se courber longtemps
devant la supriorit religieuse de l'eupatride qui disait la prire et
possdait les dieux. Mais la richesse ne lui imposait pas. Devant la
richesse, le sentiment le plus ordinaire n'est pas le respect, c'est
l'envie. L'ingalit politique qui rsultait de la diffrence des
fortunes, parut bientt une iniquit, et les hommes travaillrent  la
faire disparatre.

D'ailleurs, la srie des rvolutions, une fois commence, ne devait pas
s'arrter. Les vieux principes taient renverss, et l'on n'avait plus de
traditions ni de rgles fixes. Il y avait un sentiment gnral de
l'instabilit des choses, qui faisait qu'aucune constitution n'tait plus
capable de durer bien longtemps. La nouvelle aristocratie fut donc
attaque comme l'avait t l'ancienne; les pauvres voulurent tre citoyens
et firent effort pour entrer  leur tour dans le corps politique.

Il est impossible d'entrer dans le dtail de cette nouvelle lutte.
L'histoire des cits,  mesure qu'elle s'loigne de l'origine, se
diversifie de plus en plus. Elles poursuivent la mme srie de
rvolutions; mais ces rvolutions s'y prsentent sous des formes trs-
varies. On peut du moins faire cette remarque que, dans les villes o le
principal lment de la richesse tait la possession du sol, la classe
riche fut plus longtemps respecte et plus longtemps matresse; et qu'au
contraire dans les cits, comme Athnes, o il y avait peu de fortunes
territoriales et o l'on s'enrichissait surtout par l'industrie et le
commerce, l'instabilit des fortunes veilla plus tt les convoitises ou
les esprances des classes infrieures, et l'aristocratie fut plus tt
attaque.

Les riches de Rome rsistrent beaucoup mieux que ceux de la Grce; cela
tient  des causes que nous dirons plus loin. Mais quand on lit l'histoire
grecque, on remarque avec quelque surprise combien l'aristocratie nouvelle
se dfendit faiblement. Il est vrai qu'elle ne pouvait pas, comme les
eupatrides, opposer  ses adversaires le grand et puissant argument de la
tradition et de la pit. Elle ne pouvait pas appeler  son secours les
anctres et les dieux. Elle n'avait pas de point d'appui dans ses propres
croyances; elle n'avait pas foi dans la lgitimit de ses privilges.

Elle avait bien la force des armes; mais cette supriorit mme finit par
lui manquer. Les constitutions que les tats se donnent, dureraient sans
doute plus longtemps si chaque tat pouvait demeurer dans l'isolement, ou
si du moins il pouvait vivre toujours en paix. Mais la guerre drange les
rouages des constitutions et hte les changements. Or, entre ces cits de
la Grce et de l'Italie l'tat de guerre tait presque perptuel. C'tait
sur la classe riche que le service militaire pesait le plus lourdement,
puisque c'tait elle qui occupait le premier rang dans les batailles.
Souvent, au retour d'une campagne, elle rentrait dans la ville, dcime et
affaiblie, hors d'tat par consquent de tenir tte au parti populaire. A
Tarente, par exemple, la haute classe ayant perdu la plus grande partie de
ses membres dans une guerre contre les Japyges, la dmocratie s'tablit
aussitt dans la cit. Le mme fait s'tait produit  Argos, une trentaine
d'annes auparavant:  la suite d'une guerre malheureuse contre les
Spartiates, le nombre des vrais citoyens tait devenu si faible, qu'il
avait fallu donner le droit de cit  une foule de _priques_. [6] C'est
pour n'avoir pas  tomber dans cette extrmit que Sparte tait si
mnagre du sang des vrais Spartiates. Quant  Rome, ses guerres
continuelles expliquent en grande partie ses rvolutions. La guerre a
dtruit d'abord son patriciat; des trois cents familles que cette caste
comptait sous les rois, il en restait  peine un tiers aprs la conqute
du Samnium. La guerre a moissonn ensuite la plbe primitive, cette plbe
riche et courageuse qui remplissait les cinq classes et qui formait les
lgions.

Un des effets de la guerre tait que les cits taient presque toujours
rduites  donner des armes aux classes infrieures. C'est pour cela qu'
Athnes et dans toutes les villes maritimes, le besoin d'une marine et les
combats sur mer ont donn  la classe pauvre l'importance que les
constitutions lui refusaient. Les thtes, levs au rang de rameurs, de
matelots et mme de soldats, et ayant en mains le salut de la patrie, se
sont sentis ncessaires et sont devenus hardis. Telle fut l'origine de la
dmocratie athnienne. Sparte avait peur de la guerre. On peut voir dans
Thucydide sa lenteur et sa rpugnance  entrer en campagne. Elle s'est
laisse entraner malgr elle dans la guerre du Ploponse; mais combien
elle a fait d'efforts pour s'en retirer! C'est que Sparte tait force
d'armer ses [Grec: upomeiodes], ses nodamodes, ses mothaces, ses
laconiens et mme ses hilotes; elle savait bien que toute guerre, en
donnant des armes  ces classes qu'elle opprimait, la mettait en danger de
rvolution et qu'il lui faudrait, au retour de l'arme, ou subir la loi de
ses hilotes, ou trouver moyen de les faire massacrer sans bruit. Les
plbiens calomniaient le Snat de Rome, quand ils lui reprochaient de
chercher toujours de nouvelles guerres. Le Snat tait bien trop habile.
Il savait ce que ces guerres lui cotaient de concessions et d'checs au
forum. Mais il ne pouvait pas les viter.

Il est donc hors de doute que la guerre a peu  peu combl la distance que
l'aristocratie de richesse avait mise entre elle et les classes
infrieures. Par l il est arriv bientt que les constitutions se sont
trouves en dsaccord avec l'tat social et qu'il a fallu les modifier.
D'ailleurs on doit reconnatre que tout privilge tait ncessairement en
contradiction avec le principe qui gouvernait alors les hommes. L'intrt
public n'tait pas un principe qui ft de nature  autoriser et 
maintenir longtemps l'ingalit. Il conduisait invitablement les socits
 la dmocratie.

Cela est si vrai qu'il fallut partout, un peu plus tt ou un peu plus
tard, donner  tous les hommes libres des droits politiques. Ds que la
plbe romaine voulut avoir des comices qui lui fussent propres, elle dut y
admettre les proltaires, et ne put pas y faire passer la division en
classes. La plupart des cits virent ainsi se former des assembles
vraiment populaires, et le suffrage universel fut tabli.

Or le droit de suffrage avait alors une valeur incomparablement plus
grande que celle qu'il peut avoir dans les tats modernes. Par lui le
dernier des citoyens mettait la main  toutes les affaires, nommait les
magistrats, faisait les lois, rendait la justice, dcidait de la guerre ou
de la paix et rdigeait les traits d'alliance. Il suffisait donc de cette
extension du droit de suffrage pour que le gouvernement ft vraiment
dmocratique.

Il faut faire une dernire remarque. On aurait peut-tre vit l'avnement
de la dmocratie, si l'on avait pu fonder ce que Thucydide appelle [Grec:
oligarchia isonomos], c'est--dire le gouvernement pour quelques-uns et la
libert pour tous. Mais les Grecs n'avaient pas une ide nette de la
libert; les droits individuels manqurent toujours chez eux de garanties.
Nous savons par Thucydide, qui n'est certes pas suspect de trop de zle
pour le gouvernement dmocratique, que sous la domination de l'oligarchie
le peuple tait en butte  beaucoup de vexations, de condamnations
arbitraires, d'excutions violentes. Nous lisons dans cet historien
 qu'il fallait le rgime dmocratique pour que les pauvres eussent un
refuge et les riches un frein . Les Grecs n'ont jamais su concilier
l'galit civile avec l'ingalit politique. Pour que le pauvre ne ft pas
ls dans ses intrts personnels, il leur a paru ncessaire qu'il et un
droit de suffrage, qu'il ft juge dans les tribunaux, et qu'il pt tre
magistrat. Si nous nous rappelons d'ailleurs que, chez les Grecs, l'tat
tait une puissance absolue, et qu'aucun droit individuel ne tenait contre
lui, nous comprendrons quel immense intrt il y avait pour chaque homme,
mme pour le plus humble,  avoir des droits politiques, c'est--dire 
faire partie du gouvernement. Le souverain collectif tant si omnipotent,
l'homme ne pouvait tre quelque chose qu'en tant un membre de ce
souverain. Sa scurit et sa dignit tenaient  cela. On voulait possder
les droits politiques, non pour avoir la vraie libert, mais pour avoir au
moins ce qui pouvait en tenir lieu.


NOTES

[1] Plutarque, Solon, 18; Aristide, 13. Aristote cit par Harpocration,
aux mots [Grec: ippeis, thaetes]. Pollux, VIII, 129.

[2] Tite-Live, I, 43.

[3] Aristote, Politique, III, 3, 4; VI, 4, 5 (dit. Didot).

[4] Lysias, in _Alcib._, I, 8; II, 7. Ise, VII, 89, Xnophon, _Hellen._,
VII, 4. Harpocration, [Grec: thaetes].

[5] La relation entre le service militaire et les droits politiques est
manifeste:  Rome, l'assemble centuriate n'tait pas autre chose que
l'arme; cela est si vrai que les hommes qui avaient dpass l'ge du
service militaire n'avaient plus droit de suffrage dans ces comices. Les
historiens ne nous disent pas qu'il y et une loi semblable  Athnes;
mais il y a des chiffres qui sont significatifs; Thucydide nous apprend
(II, 31; II, 13) qu'au dbut de la guerre, Athnes avait 13,000 hoplites;
si l'on y ajoute les chevaliers qu'Aristophane (dans les _Gupes_) porte 
un millier environ, on arrive au chiffre de 14,000 soldats. Or Plutarque
nous dit qu' la mme poque le nombre des citoyens tait de 14,000. C'est
donc que les proltaires, qui n'avaient pas le droit de servir parmi les
hoplites, n'taient pas non plus compts parmi les citoyens. La
constitution d'Athnes, en 430, n'tait donc pas encore tout  fait
dmocratique.

[6] Aristote, _Politique_, VIII, 2, 8 (V, 2).




CHAPITRE XI.

RGLES DU GOUVERNEMENT DMOCRATIQUE; EXEMPLE DE LA DMOCRATIE ATHNIENNE.


A mesure que les rvolutions suivaient leur cours et que l'on s'loignait
de l'ancien rgime, le gouvernement des hommes devenait plus difficile. Il
y fallait des rgles plus minutieuses, des rouages plus nombreux et plus
dlicats. C'est ce qu'on peut voir par l'exemple du gouvernement
d'Athnes.

Athnes comptait un fort grand nombre de magistrats. En premier lieu, elle
avait conserv tous ceux de l'poque prcdente, l'archonte qui donnait
son nom  l'anne et veillait  la perptuit des cultes domestiques, le
roi qui accomplissait les sacrifices, le polmarque qui figurait comme
chef de l'arme et qui jugeait les trangers, les six thesmothtes qui
paraissaient rendre la justice et qui en ralit ne faisaient que prsider
des jurys; elle avait encore les dix [Grec: ieropoioi] qui consultaient
les oracles et faisaient quelques sacrifices, les [Grec: parasitoi] qui
accompagnaient l'archonte et le roi dans les crmonies, les dix
athlothtes qui restaient quatre ans en exercice pour prparer la fte de
Bacchus, enfin les prytanes, qui au nombre de cinquante, taient runis en
permanence pour veiller  l'entretien du foyer public et  la continuation
des repas sacrs. On voit, par cette liste, qu'Athnes restait fidle aux
traditions de l'ancien temps; tant de rvolutions n'avaient pas encore
achev de dtruire ce respect superstitieux. Nul n'osait rompre avec les
vieilles formes de la religion nationale; la dmocratie continuait le
culte institu par les eupatrides.

Venaient ensuite les magistrats spcialement crs pour la dmocratie, qui
n'taient pas des prtres, et qui veillaient aux intrts matriels de la
cit. C'taient d'abord les dix stratges qui s'occupaient des affaires de
la guerre et de celles de la politique; puis, les dix astynomes qui
avaient le soin de la police; les dix agoranomes qui veillaient sur les
marchs de la ville et du Pire; les quinze sitophylaques qui avaient les
yeux sur la vente du bl; les quinze mtronomes qui contrlaient les poids
et les mesures; les dix gardes du trsor; les dix receveurs des compts;
les onze qui taient chargs de l'excution des sentences. Ajoutez que la
plupart de ces magistratures taient rptes dans chacune des tribus et
dans chacun des dmes. Le moindre groupe de population, dans l'Attique,
avait son archonte, son prtre, son secrtaire, son receveur, son chef
militaire. On ne pouvait presque pas faire un pas dans la ville ou dans la
campagne sans rencontrer un magistrat.

Ces fonctions taient annuelles; il en rsultait qu'il n'tait presque pas
un homme qui ne pt esprer d'en exercer quelqu'une  son tour. Les
magistrats-prtres taient choisis par le sort. Les magistrats qui
n'exeraient que des fonctions d'ordre public, taient lus par le peuple.
Toutefois il y avait une prcaution contre les caprices du sort ou ceux du
suffrage universel: chaque nouvel lu subissait un examen, soit devant le
Snat, soit devant les magistrats sortant de charge, soit enfin devant
l'Aropage, non que l'on demandt des preuves de capacit ou de talent;
mais on faisait une enqute sur la probit de l'homme et sur sa famille;
on exigeait aussi que tout magistrat et un patrimoine en fonds de terre.

Il semblerait que ces magistrats, lue par les suffrages de leurs gaux,
nomms seulement pour une anne, responsables et mme rvocables, dussent
avoir peu de prestige et d'autorit. Il suffit pourtant de lire Thucydide
et Xnophon pour s'assurer qu'ils taient respects et obis. Il y a
toujours eu dans le caractre des anciens, mme des Athniens, une grande
facilit  se plier  une discipline. C'tait peut-tre la consquence des
habitudes d'obissance que le gouvernement sacerdotal leur avait donnes.
Ils taient accoutums  respecter l'tat et tous ceux qui,  des degrs
divers, le reprsentaient. Il ne leur venait pas  l'esprit de mpriser un
magistrat parce qu'il tait leur lu; le suffrage tait rput une des
sources les plus saintes de l'autorit.

Au-dessus des magistrats qui n'avaient d'autre charge que celle de faire
excuter les lois, il y avait le Snat. Ce n'tait qu'un corps dlibrant,
une sorte de Conseil d'tat; il n'agissait pas, ne faisait pas les lois,
n'exerait aucune souverainet. On ne voyait aucun inconvnient  ce qu'il
ft renouvel chaque anne; car il n'exigeait de ses membres ni une
intelligence suprieure ni une grande exprience. Il tait compos des
cinquante prytanes de chaque tribu, qui exeraient  tour de rle les
fonctions sacres et dlibraient toute l'anne sur les intrts religieux
ou politiques de la ville. C'est probablement parce que le Snat n'tait
que la runion des prytanes, c'est--dire des prtres annuels du foyer,
qu'il tait nomm par la voie du sort. Il est juste de dire qu'aprs que
le sort avait prononc, chaque nom subissait une preuve et tait cart
s'il ne paraissait pas suffisamment honorable. [1]

Au-dessus mme du Snat il y avait l'assemble du peuple. C'tait le vrai
souverain. Mais de mme que dans les monarchies bien constitues le
monarque s'entoure de prcautions contre ses propres caprices et ses
erreurs, la dmocratie avait aussi des rgles invariables auxquelles elle
se soumettait.

L'assemble tait convoque par les prytanes ou les stratges. Elle se
tenait dans une enceinte consacre par la religion; ds le matin, les
prtres avaient fait le tour du Pnyx en immolant des victimes et en
appelant la protection des dieux. Le peuple tait assis sur des bancs de
pierre. Sur une sorte d'estrade leve se tenaient les prytanes et, en
avant, les prodres qui prsidaient l'assemble. Un autel se trouvait prs
de la tribune, et la tribune elle-mme tait rpute une sorte d'autel.
Quand tout le monde tait assis, un prtre ([Grec: chaerux]) levait la
voix:  Gardez le silence, disait-il, le silence religieux ([Grec:
euphaemia]); priez les dieux et les desses (et ici il nommait les
principales divinits du pays) afin que tout se passe au mieux dans cette
assemble pour le plus grand avantage d'Athnes et la flicit des
citoyens.  Puis le peuple, ou quelqu'un en son nom rpondait:  Nous
invoquons les dieux pour qu'ils protgent la cit. Puisse l'avis du plus
sage prvaloir! Soit maudit celui qui nous donnerait de mauvais conseils,
qui prtendrait changer les dcrets et les lois, ou qui rvlerait nos
secrets  l'ennemi!  [2]

Ensuite le hraut, sur l'ordre des prsidents, disait de quel sujet
l'assemble devait s'occuper. Ce qui tait prsent au peuple devait avoir
t dj discut et tudi par le Snat. Le peuple n'avait pas ce qu'on
appelle en langage moderne l'initiative. Le Snat lui apportait un projet
de dcret; il pouvait le rejeter ou l'admettre, mais il n'avait pas 
dlibrer sur autre chose.

Quand le hraut avait donn lecture du projet de dcret, la discussion
tait ouverte. Le hraut disait:  Qui veut prendre la parole?  Les
orateurs montaient  la tribune, par rang d'ge. Tout homme pouvait
parler, sans distinction de fortune ni de profession, mais  la condition
qu'il et prouv qu'il jouissait des droits politiques, qu'il n'tait pas
dbiteur de l'tat, que ses moeurs taient pures, qu'il tait mari en
lgitime mariage, qu'il possdait un fonds de terre dans l'Attique, qu'il
avait rempli tous ses devoirs envers ses parents, qu'il avait fait toutes
les expditions militaires pour lesquelles il avait t command, et qu'il
n'avait jet son bouclier dans aucun combat. [3]

Ces prcautions une fois prises contre l'loquence, le peuple
s'abandonnait ensuite  elle tout entier. Les Athniens, comme dit
Thucydide, ne croyaient pas que la parole nuist  l'action. Ils
sentaient, au contraire, le besoin d'tre clairs. La politique n'tait
plus, comme dans le rgime prcdent, une affaire de tradition et de foi.
Il fallait rflchir et peser les raisons. La discussion tait ncessaire;
car toute question tait plus ou moins obscure, et la parole seule pouvait
mettre la vrit en lumire. Le peuple athnien voulait que chaque affaire
lui ft prsente sous toutes ses faces diffrentes et qu'on lui montrt
clairement le pour et le contre. Il tenait fort  ses orateurs; on dit
qu'il les rtribuait en argent pour chaque discours prononc  la tribune.
[4] Il faisait mieux encore: il les coutait. Car il ne faut pas se
figurer une foule turbulente et tapageuse. L'attitude du peuple tait
plutt le contraire; le pote comique le reprsente coutant bouche
bante, immobile sur ses bancs de pierre. [5] Les historiens et les
orateurs nous dcrivent frquemment ces runions populaires; nous ne
voyons presque jamais qu'un orateur soit interrompu; que ce soit Pricls
ou Clon, Eschine ou Dmosthnes, le peuple est attentif; qu'on le flatte
ou qu'on le gourmande, il coute. Il laisse exprimer les opinions les plus
opposes, avec une patience qui est quelquefois admirable. Jamais de cris
ni de hues. L'orateur, quoi qu'il dise, peut toujours arriver au bout de
son discours.

A Sparte l'loquence n'est gure connue. C'est que les principes du
gouvernement ne sont pas les mmes. L'aristocratie gouverne encore, et
elle a des traditions fixes qui la dispensent de dbattre longuement le
pour et le contre de chaque sujet. A Athnes le peuple veut tre instruit;
il ne se dcide qu'aprs un dbat contradictoire; il n'agit qu'autant
qu'il est convaincu ou qu'il croit l'tre. Pour mettre en branle le
suffrage universel, il faut la parole; l'loquence est le ressort du
gouvernement dmocratique. Aussi les orateurs prennent-ils de bonne heure
le titre de _dmagogues_, c'est--dire de conducteurs de la cit; ce sont
eux, en effet, qui la font agir et qui dterminent toutes ses rsolutions.

On avait prvu le cas o un orateur ferait une proposition contraire aux
lois existantes. Athnes avait des magistrats spciaux, qu'elle appelait
les gardiens des lois. Au nombre de sept ils surveillaient l'assemble,
assis sur des siges levs, et semblaient reprsenter la loi, qui est au-
dessus du peuple mme. S'ils voyaient qu'une loi tait attaque, ils
arrtaient l'orateur au milieu de son discours et ordonnaient la
dissolution immdiate de l'assemble. Le peuple se sparait, sans avoir le
droit d'aller aux suffrage. [6]

Il y avait une loi, peu applicable  la vrit, qui punissait tout orateur
convaincu d'avoir donn un mauvais conseil au peuple. Il y en avait une
autre qui interdisait l'accs de la tribune  tout orateur qui avait
conseill trois fois des rsolutions contraires aux lois existantes. [7]

Athnes savait trs-bien que la dmocratie ne peut se soutenir que par le
respect des lois. Le soin de rechercher les changements qu'il pouvait tre
utile d'apporter dans la lgislation, appartenait spcialement aux
thesmothtes. Leurs propositions taient prsentes au Snat, qui avait le
droit de les rejeter, mais non pas de les convertir en lois. En cas
d'approbation, le Snat convoquait l'assemble et lui faisait part du
projet des thesmothtes. Mais le peuple ne devait rien rsoudre
immdiatement; il renvoyait la discussion  un autre jour, et en attendant
il dsignait cinq orateurs qui devaient avoir pour mission spciale de
dfendre l'ancienne loi et de faire ressortir les inconvnients de
l'innovation propose. Au jour fix, le peuple se runissait de nouveau,
et coutait d'abord les orateurs chargs de la dfense des lois anciennes,
puis ceux qui appuyaient les nouvelles. Les discours entendus, le peuple
ne se prononait pas encore. Il se contentait de nommer une commission,
fort nombreuse, mais compose exclusivement d'hommes qui eussent exerc
les fonctions de juge. Cette commission reprenait l'examen de l'affaire,
entendait de nouveau les orateurs, discutait et dlibrait. Si elle
rejetait la loi propose, son jugement tait sans appel. Si elle
l'approuvait, elle runissait encore le peuple, qui, pour cette troisime
fois, devait enfin voter, et dont les suffrages faisaient de la
proposition une loi. [8]

Malgr tant de prudence, il se pouvait encore qu'une proposition injuste
ou funeste ft adopte. Mais la loi nouvelle portait  jamais le nom de
son auteur, qui pouvait plus tard tre poursuivi en justice et puni. Le
peuple, en vrai souverain, tait rput impeccable; mais chaque orateur
restait toujours responsable du conseil qu'il avait donn. [9]

Telles taient les rgles auxquelles la dmocratie obissait. Il ne
faudrait pas conclure de l qu'elle ne commt jamais de fautes. Quelle que
soit la forme de gouvernement, monarchie, aristocratie, dmocratie, il y a
des jours o c'est la raison qui gouverne, et d'autres o c'est la
passion. Aucune constitution ne supprima jamais les faiblesses et les
vices de la nature humaine. Plus les rgles sont minutieuses, plus elles
accusent que la direction de la socit est difficile et pleine de prils.
La dmocratie ne pouvait durer qu' force de prudence.

On est tonn aussi de tout le travail que cette dmocratie exigeait des
hommes. C'tait un gouvernement fort laborieux. Voyez  quoi se passe la
vie d'un Athnien. Un jour il est appel  l'assemble de son dme et il a
 dlibrer sur les intrts religieux ou politiques de cette petite
association. Un autre jour il est convoqu  l'assemble de sa tribu; il
s'agit de rgler une fte religieuse, ou d'examiner des dpenses, ou de
faire des dcrets, ou de nommer des chefs et des juges. Trois fois par
mois rgulirement il faut qu'il assiste  l'assemble gnrale du peuple;
il n'a pas le droit d'y manquer. Or, la sance est longue; il n'y va pas
seulement pour voter; venu ds le matin, il faut qu'il reste jusqu' une
heure avance du jour  couter des orateurs. Il ne peut voter qu'autant
qu'il a t prsent ds l'ouverture de la sance et qu'il a entendu tous
les discours. Ce vote est pour lui une affaire des plus srieuses; tantt
il s'agit de nommer ses chefs politiques et militaires, c'est--dire ceux
 qui son intrt et sa vie vont tre confis pour un an; tantt c'est un
impt  tablir ou une loi  changer; tantt c'est sur la guerre qu'il a 
voter, sachant bien qu'il aura  donner son sang ou celui d'un fils. Les
intrts individuels sont unis insparablement  l'intrt de l'tat.
L'homme ne peut tre ni indiffrent ni lger. S'il se trompe, il sait
qu'il en portera bientt la peine, et que dans chaque vote il engage sa
fortune et sa vie. Le jour o la malheureuse expdition de Sicile fut
dcide, il n'tait pas un citoyen qui ne st qu'un des siens en ferait
partie et qui ne dt appliquer toute l'attention de son esprit  mettre en
balance ce qu'une telle guerre offrait d'avantages et ce qu'elle
prsentait de dangers. Il importait grandement de rflchir et de
s'clairer. Car un chec de la patrie tait pour chaque citoyen une
diminution de sa dignit personnelle, de sa scurit et de sa richesse.

Le devoir du citoyen ne se bornait pas  voter. Quand son tour venait, il
devait tre magistrat dans son dme ou dans sa tribu. Une anne sur deux
en moyenne, [10] il tait hliaste, et il passait toute cette anne-l
dans les tribunaux, occup  couter les plaideurs et  appliquer les
lois. Il n'y avait gure de citoyen qui ne ft appel deux fois dans sa
vie  faire partie du Snat; alors, pendant une anne, il sigeait chaque
jour du matin au soir, recevant les dpositions des magistrats, leur
faisant rendre leurs comptes, rpondant aux ambassadeurs trangers,
rdigeant les instructions des ambassadeurs athniens, examinant toutes
les affaires qui devaient tre soumises au peuple et prparant tous les
dcrets. Enfin il pouvait tre magistrat de la cit, archonte, stratge,
astynome, si le sort ou le suffrage le dsignait. On voit que c'tait une
lourde charge que d'tre citoyen d'un tat dmocratique, qu'il y avait l
de quoi occuper presque toute l'existence, et qu'il restait bien peu de
temps pour les travaux personnels et la vie domestique. Aussi Aristote
disait-il trs-justement que l'homme qui avait besoin de travailler pour
vivre, ne pouvait pas tre citoyen. Telles taient les exigences de la
dmocratie. Le citoyen, comme le fonctionnaire public de nos jours, se
devait tout entier  l'tat. Il lui donnait son sang dans la guerre, son
temps pendant la paix. Il n'tait pas libre de laisser de ct les
affaires publiques pour s'occuper avec plus de soin des siennes. C'taient
plutt les siennes qu'il devait ngliger pour travailler au profit de la
cit. Les hommes passaient leur vie  se gouverner. La dmocratie ne
pouvait durer que sous la condition du travail incessant de tous ses
citoyens. Pour peu que le zle se ralentt, elle devait prir ou se
corrompre.


NOTES

[1] Eschine, III, 2; Andocide, II, 19; I, 45-55.

[2] Eschine, 1, 23; III, 4. Dinarque, II, 14. Dmosthnes, _in Aristocr._,
97. Aristophane, _Acharn._, 43, 44 et Scholiaste, _Thesmoph._, 295-310.

[3] Eschine, I, 27-33. Dinarque, I, 71.

[4] C'est du moins ce que fait entendre Aristophane, _Gupes_, 711 (639);
voy. le Scholiaste.

[5] Aristophane, _Chevaliers_, 1119.

[6] Pollux, VIII, 94. Philochore, _Fragm._, coll. Didot, p. 407.

[7] Athne, X, 73. Pollux, VIII, 52. Voy. G. Perrot, _Hist. du droit
public d'Athnes_, chap. II.

[8] Eschine, _in Ctesiph._, 38. Dmosthnes, _in Timocr.; in Leptin_.
Andocide, I, 83.

[9] Thucydide, III, 43. Dmosthnes, _in. Timocratem._

[10] Il y avait 5,000 hliastes sur 14,000 citoyens; encore peut-on
retrancher de ce dernier chiffre 3 ou 4,000 qui devaient tre carts par
la [Grec: dokimasia].




CHAPITRE XII.

RICHES ET PAUVRES; LA DMOCRATIE PRIT; LES TYRANS POPULAIRES.


Lorsque la srie des rvolutions eut amen l'galit entre les hommes et
qu'il n'y eut plus lieu de se combattre pour des principes et des droits,
les hommes se firent la guerre pour des intrts. Cette priode nouvelle
de l'histoire des cits ne commena pas pour toutes en mme temps. Dans
les unes elle suivit de trs prs l'tablissement de la dmocratie; dans
les autres elle ne parut qu'aprs plusieurs gnrations qui avaient su se
gouverner avec calme. Mais toutes les cits, tt ou tard, sont tombes
dans ces dplorables luttes.

A mesure que l'on s'tait loign de l'ancien rgime, il s'tait form une
classe pauvre. Auparavant, lorsque chaque homme faisait partie d'une
_gens_ et avait son matre, la misre tait presque inconnue. L'homme
tait nourri par son chef; celui  qui il donnait son obissance, lui
devait en retour de subvenir  tous ses besoins. Mais les rvolutions, qui
avaient dissous le [Grec: genos], avaient aussi chang les conditions de
la vie humaine. Le jour o l'homme s'tait affranchi des liens de la
clientle, il avait vu se dresser devant lui les ncessits et les
difficults de l'existence. La vie tait devenue plus indpendante, mais
aussi plus laborieuse et sujette  plus d'accidents. Chacun avait eu
dsormais le soin de son bien-tre, chacun sa jouissance et sa tche. L'un
s'tait enrichi par son activit ou sa bonne fortune, l'autre tait rest
pauvre. L'ingalit de richesse est invitable dans toute socit qui ne
veut pas rester dans l'tat patriarcal ou dans l'tat de tribu.

La dmocratie ne supprima pas la misre: elle la rendit, au contraire,
plus sensible. L'galit des droits politiques fit ressortir encore
davantage l'ingalit des conditions.

Comme il n'y avait aucune autorit qui s'levt au-dessus des riches et
des pauvres  la fois, et qui pt les contraindre  rester en paix, il et
t  souhaiter que les principes conomiques et les conditions du travail
fussent tels que les deux classes fussent forces de vivre en bonne
intelligence. Il et fallu, par exemple, qu'elles eussent besoin l'une de
l'autre, que le riche ne pt s'enrichir qu'en demandant au pauvre son
travail, et que le pauvre trouvt les moyens de vivre en donnant son
travail au riche. Alors l'ingalit des fortunes et stimul l'activit et
l'intelligence de l'homme; elle n'et pas enfant la corruption et la
guerre civile.

Mais beaucoup de cits manquaient absolument d'industrie et de commerce;
elles n'avaient donc pas la ressource d'augmenter la somme de la richesse
publique, afin d'en donner quelque part au pauvre sans dpouiller
personne. L o il y avait du commerce, presque tous les bnfices en
taient pour les riches, par suite du prix exagr de l'argent. S'il y
avait de l'industrie, les travailleurs taient des esclaves. On sait quel
le riche d'Athnes ou de Rome avait dans sa maison des ateliers de
tisserands, de ciseleurs, d'armuriers, tous esclaves. Mme les professions
librales taient  peu prs fermes au citoyen. Le mdecin tait souvent
un esclave qui gurissait les malades au profit de son matre. Les commis
de banque, beaucoup d'architectes, les constructeurs de navires, les bas
fonctionnaires de l'tat, taient des esclaves. L'esclavage tait un flau
dont la socit libre souffrait elle-mme. Le citoyen trouvait peu
d'emplois, peu de travail. Le manque d'occupation le rendait bientt
paresseux. Comme il ne voyait travailler que les esclaves, il mprisait le
travail. Ainsi les habitudes conomiques, les dispositions morales, les
prjugs, tout se runissait pour empcher le pauvre de sortir de sa
misre et de vivre honntement. La richesse et la pauvret n'taient pas
constitues de manire  pouvoir vivre en paix.

Le pauvre avait l'galit des droits. Mais assurment ses souffrances
journalires lui faisaient penser que l'galit des fortunes et t bien
prfrable. Or il ne fut pas longtemps sans s'apercevoir que l'galit
qu'il avait, pouvait lui servir  acqurir celle qu'il n'avait pas, et
que, matre des suffrages, il pouvait devenir matre de la richesse.

Il commena par vouloir vivre de son droit de suffrage. Il se fit payer
pour assister  l'assemble, ou pour juger dans les tribunaux. Si la cit
n'tait pas assez riche pour subvenir  de telles dpenses, le pauvre
avait d'autres ressources. Il vendait son vote, et comme les occasions de
voter taient frquentes, il pouvait vivre. A Rome, ce trafic se faisait
rgulirement et au grand jour;  Athnes, on se cachait mieux. A Rome, o
le pauvre n'entrait pas dans les tribunaux, il se vendait comme tmoin; 
Athnes, comme juge. Tout cela ne tirait pas le pauvre de sa misre et le
jetait dans la dgradation.

Ces expdients ne suffisant pas, le pauvre usa de moyens plus nergiques.
Il organisa une guerre en rgle contre la richesse. Cette guerre fut
d'abord dguise sous des formes lgales; on chargea les riches de toutes
les dpenses publiques, on les accabla d'impts, on leur fit construire
des trirmes, on voulut qu'ils donnassent des ftes au peuple. Puis on
multiplia les amendes dans les jugements; on pronona la confiscation des
biens pour les fautes les plus lgres. Peut-on dire combien d'hommes
furent condamns  l'exil par la seule raison qu'ils taient riches? La
fortune de l'exil allait au trsor public, d'o elle s'coulait ensuite,
sous forme de triobole, pour tre partage entre les pauvres. Mais tout
cela ne suffisait pas encore: car le nombre des pauvres augmentait
toujours. Les pauvres en vinrent alors  user de leur droit de suffrage
pour dcrter soit une abolition de dettes, soit une confiscation en masse
et un bouleversement gnral.

Dans les poques prcdentes on avait respect le droit de proprit,
parce qu'il avait pour fondement une croyance religieuse. Tant que chaque
patrimoine avait t attach  un culte et avait t rput insparable
des dieux domestiques d'une famille, nul n'avait pens qu'on et le droit
de dpouiller un homme de son champ. Mais  l'poque o les rvolutions
nous ont conduits, ces vieilles croyances sont abandonnes et la religion
de la proprit a disparu. La richesse n'est plus un terrain sacr et
inviolable. Elle ne parat plus un don des dieux, mais un don du hasard.
On a le dsir de s'en emparer, en dpouillant celui qui la possde; et ce
dsir, qui autrefois et paru une impit, commence  paratre lgitime.
On ne voit plus le principe suprieur qui consacre le droit de proprit;
chacun ne sent que son propre besoin et mesure sur lui son droit.

Nous avons dj dit que la cit, surtout chez les Grecs, avait un pouvoir
sans limites, que la libert tait inconnue, et que le droit individuel
n'tait rien vis--vis de la volont de l'tat. Il rsultait de l que la
majorit des suffrages pouvait dcrter la confiscation des biens des
riches, et que les Grecs ne voyaient en cela ni illgalit ni injustice.
Ce que l'tat avait prononc, tait le droit. Cette absence de libert
individuelle a t une cause de malheurs et de dsordres pour la Grce.
Rome, qui respectait un peu plus le droit de l'homme, a aussi moins
souffert.

Plutarque raconte qu' Mgare, aprs une insurrection, on dcrta que les
dettes seraient abolies, et que les cranciers, outre la perte du capital,
seraient tenus de rembourser les intrts dj pays. [1]

 A Mgare, comme dans d'autres villes, dit Aristote, [2] le parti
populaire, s'tant empar du pouvoir, commena par prononcer la
confiscation des biens contre quelques familles riches. Mais une fois dans
cette voie, il ne lui fut pas possible de s'arrter. Il fallut faire
chaque jour quelque nouvelle victime; et  la fin le nombre de riches
qu'on dpouilla et qu'on exila devint si grand, qu'ils formrent une
arme. 

En 412,  le peuple de Samos fit prir deux cents de ses adversaires, en
exila quatre cents autres, et se partagea leurs terres et leurs maisons .
[3]

A Syracuse, le peuple fut  peine dlivr du tyran Denys que ds la
premire assemble il dcrta le partage des terres. [4]

Dans cette priode de l'histoire grecque, toutes les fois que nous voyons
une guerre civile, les riches sont dans un parti et les pauvres dans
l'autre. Les pauvres veulent s'emparer de la richesse, les riches veulent
la conserver ou la reprendre.  Dans toute guerre civile, dit un historien
grec, il s'agit de dplacer les fortunes.  [5] Tout dmagogue faisait
comme ce Molpagoras de Cios, [6] qui livrait  la multitude ceux qui
possdaient de l'argent, massacrait les uns, exilait les autres, et
distribuait leurs biens entre les pauvres. A Messne, ds que le parti
populaire prit le dessus, il exila les riches et partagea leurs terres.

Les classes leves n'ont jamais eu chez les anciens assez d'intelligence
ni assez d'habilet pour tourner les pauvres vers le travail et les aider
 sortir honorablement de la misre et de la corruption. Quelques hommes
de coeur l'ont essay; ils n'y ont pas russi. Il rsultait de l que les
cits flottaient toujours entre deux rvolutions, l'une qui dpouillait
les riches, l'autre qui les remettait en possession de leur fortune. Cela
dura depuis la guerre du Ploponse jusqu' la conqute de la Grce par
les Romains.

Dans chaque cit, le riche et le pauvre taient deux ennemis qui vivaient
 ct l'un de l'autre, l'un convoitant la richesse, l'autre voyant sa
richesse convoite. Entre eux nulle relation, nul service, nul travail qui
les unt. Le pauvre ne pouvait acqurir la richesse qu'en dpouillant le
riche. Le riche ne pouvait dfendre son bien que par une extrme habilet
ou par la force. Ils se regardaient d'un oeil haineux. C'tait dans chaque
ville une double conspiration: les pauvres conspiraient par cupidit, les
riches par peur. Aristote dit que les riches prononaient entre eux ce
serment:  Je jure d'tre toujours l'ennemi du peuple, et de lui faire
tout le mal que je pourrai.  [7]

Il n'est pas possible de dire lequel des deux partis commit le plus de
cruauts et de crimes. Les haines effaaient dans le coeur tout sentiment
d'humanit.  Il y eut  Milet une guerre entre les riches et les pauvres.
Ceux-ci eurent d'abord le dessus et forcrent les riches  s'enfuir de la
ville. Mais ensuite, regrettant de n'avoir pu les gorger, ils prirent
leurs enfants, les rassemblrent dans des granges et les firent broyer
sous les pieds des boeufs. Les riches rentrrent ensuite dans la ville et
redevinrent les matres. Ils prirent,  leur tour, les enfants des
pauvres, les enduisirent de poix et les brlrent tout vifs.  [8]

Que devenait alors la dmocratie? Elle n'tait pas prcisment responsable
de ces excs et de ces crimes; mais elle en tait atteinte la premire. Il
n'y avait plus de rgles; or, la dmocratie ne peut vivre qu'au milieu des
rgles les plus strictes et les mieux observes. On ne voyait plus de
vrais gouvernements, mais des factions au pouvoir. Le magistrat n'exerait
plus l'autorit au profit de la paix et de la loi, mais au profit des
intrts et des convoitises d'un parti. Le commandement n'avait plus ni
titres lgitimes ni caractre sacr; l'obissance n'avait plus rien de
volontaire; toujours contrainte, elle se promettait toujours une revanche.
La cit n'tait plus, comme dit Platon, qu'un assemblage d'hommes dont une
partie tait matresse et l'autre esclave. On disait du gouvernement qu'il
tait aristocratique quand les riches taient au pouvoir, dmocratique
quand c'taient les pauvres. En ralit, la vraie dmocratie n'existait
plus.

 partir du jour o les besoins et les intrts matriels avaient fait
irruption en elle, elle s'tait altre et corrompue. La dmocratie, avec
les riches au pouvoir, tait devenue une oligarchie violente; la
dmocratie des pauvres tait devenue la tyrannie. Du cinquime au deuxime
sicle avant notre re, nous voyons dans toutes les cits de la Grce et
de l'Italie, Rome encore excepte, que les formes rpublicaines sont mises
en pril et qu'elles sont devenues odieuses  un parti. Or, on peut
distinguer clairement qui sont ceux qui veulent les dtruire, et qui sont
ceux qui les voudraient conserver. Les riches, plus clairs et plus
fiers, restent fidles au rgime rpublicain, pendant que les pauvres,
pour qui les droits politiques ont moins de prix, se donnent volontiers
pour chef un tyran. Quand cette classe pauvre, aprs plusieurs guerres
civiles, reconnut que ses victoires ne servaient de rien, que le parti
contraire revenait toujours au pouvoir, et qu'aprs de longues
alternatives de confiscations et de restitutions, la lutte tait toujours
 recommencer, elle imagina d'tablir un rgime monarchique qui ft
conforme  ses intrts, et qui, en comprimant  jamais le parti
contraire, lui assurt pour l'avenir les bnfices de sa victoire. Elle
cra ainsi des tyrans. A partir de ce moment, les partis changrent de
nom: on ne fut plus aristocrate ou dmocrate; on combattit pour la
libert, ou on combattit pour la tyrannie. Sous ces deux mots, c'taient
encore la richesse et la pauvret qui se faisaient la guerre. Libert
signifiait le gouvernement o les riches avaient le dessus et dfendaient
leur fortune; tyrannie indiquait exactement le contraire.

C'est un fait gnral et presque sans exception dans l'histoire de la
Grce et de l'Italie, que les tyrans sortent du parti populaire et ont
pour ennemi le parti aristocratique.  Le tyran, dit Aristote, n'a pour
mission que de protger le peuple contre les riches; il a toujours
commenc par tre un dmagogue, et il est de l'essence de la tyrannie de
combattre l'aristocratie.  --  Le moyen d'arriver  la tyrannie, dit-il
encore, c'est de gagner la confiance de la foule; or, on gagne sa
confiance en se dclarant l'ennemi des riches. Ainsi firent Pisistrate 
Athnes, Thagne  Mgare, Denys  Syracuse.  [9]

Le tyran fait toujours la guerre aux riches. A Mgare, Thagne surprend
dans la campagne les troupeaux des riches et les gorge. A Cumes,
Aristodme abolit les dettes, et enlve les terres aux riches pour les
donner aux pauvres. Ainsi font Nicocls  Sicyone, Aristomaque  Argos.
Tous ces tyrans nous sont reprsents par les crivains comme trs-cruels;
il n'est pas probable qu'ils le fussent tous par nature; mais ils
l'taient par la ncessit pressante o ils se trouvaient de donner des
terres ou de l'argent aux pauvres. Ils ne pouvaient se maintenir au
pouvoir qu'autant qu'ils satisfaisaient les convoitises de la foule et
qu'ils entretenaient ses passions.

Le tyran de ces cits grecques est un personnage dont rien aujourd'hui ne
peut nous donner une ide. C'est un homme qui vit au milieu de ses sujets,
sans intermdiaire et sans ministres, et qui les frappe directement. Il
n'est pas dans cette position leve et indpendante o est le souverain
d'un grand tat. Il a toutes les petites passions de l'homme priv: il
n'est pas insensible aux profits d'une confiscation; il est accessible 
la colre et au dsir de la vengeance personnelle; il a peur; il sait
qu'il a des ennemis tout prs de lui et que l'opinion publique approuve
l'assassinat, quand c'est un tyran qui est frapp. On devine ce que peut
tre le gouvernement d'un tel homme. Sauf deux ou trois honorables
exceptions, les tyrans qui se sont levs dans toutes les villes grecques
au quatrime et au troisime sicle, n'ont rgn qu'en flattant ce qu'il y
avait de plus mauvais dans la foule et en abattant violemment tout ce qui
tait suprieur par la naissance, la richesse ou le mrite. Leur pouvoir
tait illimit; les Grecs purent reconnatre combien le gouvernement
rpublicain, lorsqu'il ne professe pas un grand respect pour les droits
individuels, se change facilement en despotisme. Les anciens avaient donn
un tel pouvoir  l'tat, que le jour o un tyran prenait en mains cette
omnipotence, les hommes n'avaient plus aucune garantie contre lui, et
qu'il tait lgalement le matre de leur vie et de leur fortune.


NOTES

[1] Plutarque, _Quest. grecq._, 18.

[2] Aristote, _Politique_, VIII, 4 (V, 4).

[3] Thucydide, VIII, 21.

[4] Plutarque, _Dion_, 37, 48.

[5] Polybe, XV, 21.

[6] Polybe, VII, 10.

[7] Aristote, _Politique_, VIII, 7, 10 (V, 7). Plutarque, _Lysandre_, 19.

[8] Hraclide de Pont, dans Athne, XII, 26. -- Il est assez d'usage
d'accuser la dmocratie athnienne d'avoir donn  la Grce l'exemple de
ces excs et de ces bouleversements. Athnes est, au contraire, la seule
cit grecque  nous connue qui n'ait pas vu dans ses murs cette guerre
atroce entre les riches et les pauvres. Ce peuple intelligent et sage
avait compris, ds le jour o la srie des rvolutions avait commenc, que
l'on marchait vers un terme o il n'y aurait que le travail qui put sauver
la socit. Elle l'avait donc encourag et rendu honorable. Solon avait
prescrit que tout homme qui n'aurait pas un travail ft priv des droits
politiques. Pricls avait voulu qu'aucun esclave ne mt la main  la
construction des grands monuments qu'il levait, et il avait rserv tout
ce travail aux hommes libres. La proprit tait d'ailleurs tellement
divise qu'un recensement, qui fut fait  la fin du cinquime sicle,
montra qu'il y avait dans la petite Attique plus de 10,000 propritaires.
Aussi Athnes, vivant sous un rgime conomique un peu meilleur que celui
des autres cits, fut-elle moins violemment agite que le reste de la
Grce; les querelles des riches et des pauvres y furent plus calmes et
n'aboutirent pas aux mmes dsordres.

[9] Aristote, _Politique_, V, 8; VIII, 4, 5; V, 4.




CHAPITRE XIII.

RVOLUTIONS DE SPARTE.


Il ne faut pas croire que Sparte ait vcu dix sicles sans voir de
rvolutions. Thucydide nous dit, au contraire,  qu'elle fut travaille
par les dissensions plus qu'aucune autre cit grecque . [1] L'histoire de
ces querelles intrieures nous est,  la vrit, peu connue; mais cela
vient de ce que le gouvernement de Sparte avait pour rgle et pour
habitude de s'entourer du plus profond mystre. [2] La plupart des luttes
qui l'agitrent, ont t caches et mises en oubli; nous en savons du
moins assez pour pouvoir dire que, si l'histoire de Sparte diffre
sensiblement de celle des autres villes, elle n'en a pas moins travers la
mme srie de rvolutions.

Les Doriens taient dj forms en corps, de peuple lorsqu'ils envahirent
le Ploponse. Quelle cause les avait fait sortir de leur pays? tait-ce
l'invasion d'un peuple tranger, tait-ce une rvolution intrieure? on
l'ignore. Ce qui parat certain, c'est qu' ce moment de l'existence du
peuple dorien, l'ancien rgime de la _gens_ avait dj disparu. On ne
distingue plus chez lui cette antique organisation de la famille; on ne
trouve plus de traces du rgime patriarcal, plus de vestiges de noblesse
religieuse ni de clientle hrditaire; on ne voit que des guerriers gaux
sous un roi. Il est donc probable qu'une premire rvolution sociale
s'tait dj accomplie, soit dans la Doride, soit sur la route qui
conduisit ce peuple jusqu' Sparte. Si l'on compare la socit dorienne du
neuvime sicle avec la socit ionienne de la mme poque, on s'aperoit
que la premire tait beaucoup plus avance que l'autre dans la srie des
changements. La race ionienne est entre plus tard dans la route des
rvolutions; il est vrai qu'elle l'a parcourue plus vite.

Si les Doriens,  leur arrive  Sparte, n'avaient plus le rgime de la
_gens_, ils n'avaient pas pu s'en dtacher encore si compltement qu'ils
n'en eussent gard quelques institutions, par exemple le droit d'anesse
et l'inalinabilit du patrimoine. Ces institutions ne tardrent pas 
rtablir dans la socit Spartiate une aristocratie.

Toutes les traditions nous montrent qu' l'poque o parut Lycurgue, il y
avait deux classes parmi les Spartiates, et qu'elles taient en lutte. La
royaut avait une tendance naturelle  prendre parti pour la classe
infrieure. Lycurgue, qui n'tait pas roi, se fit le chef de
l'aristocratie, et du mme coup il affaiblit la royaut et mit le peuple
sous le joug. [3]

Les dclamations de quelques anciens et de beaucoup de modernes sur la
sagesse des institutions de Sparte, sur le bonheur inaltrable dont on y
jouissait, sur l'galit, sur la vie en commun, ne doivent pas nous faire
illusion. De toutes les villes qu'il y a eu sur la terre, Sparte est peut-
tre celle o l'aristocratie a rgn le plus durement et o l'on a le
moins connu l'galit. Il ne faut pas parler du partage des terres; si ce
partage a jamais eu lieu, du moins il est bien sr qu'il n'a pas t
maintenu. Car au temps d'Aristote,  les uns possdaient des domaines
immenses, les autres n'avaient rien ou presque rien; on comptait  peine
dans toute la Laconie un millier de propritaires . [4]

Laissons de ct les Hilotes et les Laconiens, et n'examinons que la
socit Spartiate: nous y trouvons une hirarchie de classes superposes
l'une  l'autre. Ce sont d'abord les Nodamodes, qui paraissent tre
d'anciens esclaves affranchis; [5] puis les peunactes, qui avaient t
admis  combler les vides faits par la guerre parmi les Spartiates; [6] 
un rang un peu suprieur figuraient les Mothaces, qui, assez semblables 
des clients domestiques, vivaient avec le matre, lui faisaient cortge,
partageaient ses occupations, ses travaux, ses ftes, et combattaient 
ct de lui. [7] Venait ensuite la classe des btards, qui descendaient
des vrais Spartiates, mais que la religion et la loi loignaient d'eux;
[8] puis, encore une classe, qu'on appelait les infrieurs, [Grec:
hypomeiones], [9] et qui taient probablement les cadets dshrits des
familles. Enfin au-dessus de tout cela s'levait la classe aristocratique,
compose des hommes qu'on appelait les _gaux_, [Grec: homoioi]. Ces
hommes taient, en effet, gaux entre eux, mais fort suprieurs  tout le
reste. Le nombre des membres de cette classe ne nous est pas connu; nous
savons seulement qu'il tait trs-restreint. Un jour, un de leurs ennemis
les compta sur la place publique, et il n'en trouva qu'une soixantaine au
milieu d'une foule de 4,000 individus. [10] Ces gaux avaient seuls part
au gouvernement de la cit.  tre hors de cette classe, dit Xnophon,
c'est tre hors du corps politique.  [11] Dmosthnes dit que l'homme qui
entre dans la classe des gaux, devient par cela seul  un des matres du
gouvernement . [12]  On les appelle _gaux_, dit-il encore, parce que
l'galit doit rgner entre les membres d'une oligarchie. 

Sur la composition de ce corps nous n'avons aucun renseignement prcis. Il
parat qu'il se recrutait par voie d'lection; mais le droit d'lire
appartenait au corps lui-mme, et non pas au peuple. Y tre admis tait ce
qu'on appelait dans la langue officielle de Sparte _le prix de la vertu_.
Nous ne savons pas ce qu'il fallait de richesse, de naissance, de mrite,
d'ge, pour composer cette _vertu_. On voit bien que la naissance ne
suffisait pas, puisqu'il y avait une lection; on peut croire que c'tait
plutt la richesse qui dterminait les choix, dans une ville  qui avait
au plus haut degr l'amour de l'argent, et o tout tait permis aux
riches.  [13]

Quoi qu'il en soit, ces gaux avaient seuls les droits du citoyen; seuls
ils composaient l'assemble; ils formaient seuls ce qu'on appelait 
Sparte _le peuple_. De cette classe sortaient par voie d'lection les
snateurs,  qui la constitution donnait une bien grande autorit, puisque
Dmosthnes dit que le jour o un homme entre au Snat, il devient un
despote pour la foule. [14] Ce Snat, dont les rois taient de simples
membres, gouvernait l'tat suivant le procd habituel des corps
aristocratiques; des magistrats annuels dont l'lection lui appartenait
indirectement exeraient en son nom une autorit absolue. Sparte avait
ainsi un rgime rpublicain; elle avait mme tous les dehors de la
dmocratie, des rois-prtres, des magistrats annuels, un Snat dlibrant,
une assemble du peuple. Mais ce peuple n'tait que la runion de deux ou
trois centaines d'hommes.

Tel fut depuis Lycurgue, et surtout depuis l'tablissement des phores, le
gouvernement de Sparte. Une aristocratie, compose de quelques riches,
faisait peser un joug de fer sur les Hilotes, sur les Laconiens, et mme
sur le plus grand nombre des Spartiates. Par son nergie, par son
habilet, par son peu de scrupule et son peu de souci des lois morales,
elle sut garder le pouvoir pendant cinq sicles. Mais elle suscita de
cruelles haines et eut  rprimer, un grand nombre d'insurrections.

Nous n'avons pas  parler des complots des Hilotes. Tous ceux des
Spartiates ne nous sont pas connus; le gouvernement tait trop habile pour
ne pas chercher  en touffer jusqu'au souvenir. Il en est pourtant
quelques-uns que l'histoire n'a pas pu oublier. On sait que les colons qui
fondrent Tarente taient des Spartiates qui avaient voulu renverser le
gouvernement. Une indiscrtion du pote Tyrte fit connatre  la Grce
que pendant les guerres de Messnie un parti avait conspir pour obtenir
le partage des terres.

Ce qui sauvait Sparte, c'tait la division extrme qu'elle savait mettre
entre les classes infrieures. Les Hilotes ne s'accordaient pas avec les
Laconiens; les Mothaces mprisaient les Nodamodes. Nulle coalition
n'tait possible, et l'aristocratie, grce  son ducation militaire et 
l'troite union de ses membres, tait toujours assez forte pour tenir tte
 chacune des classes ennemies.

Les rois essayrent ce qu'aucune classe ne pouvait raliser. Tous ceux
d'entre eux qui aspirrent  sortir de l'tat d'infriorit o
l'aristocratie les tenait, cherchrent un appui chez les hommes de
condition infrieure. Pendant la guerre mdique, Pausanias forma le projet
de relever  la fois la royaut et les basses classes, en renversant
l'oligarchie. Les Spartiates le firent prir, l'accusant d'avoir nou des
relations avec le roi de Perse; son vrai crime tait plutt d'avoir eu la
pense d'affranchir les Hilotes. [15] On peut compter dans l'histoire
combien sont nombreux les rois qui furent exils par les phores; la cause
de ces condamnations se devine bien, et Aristote la dit:  Les rois de
Sparte, pour tenir tte aux phores et au Snat, se faisaient
dmagogues.  [16]

En 397, une conspiration faillit renverser ce gouvernement oligarchique.
Un certain Cinadon, qui n'appartenait pas  la classe des gaux, tait le
chef des conjurs. Quand il voulait affilier un homme au complot, il le
menait sur la place publique, et lui faisait compter les citoyens; en y
comprenant les rois, les phores, les snateurs, on arrivait au chiffre
d'environ soixante-dix. Cinadon lui disait alors:  Ces gens-l sont nos
ennemis; tous les autres, au contraire, qui remplissent la place au nombre
de plus de quatre mille, sont nos allis.  Il ajoutait:  Quand tu
rencontres dans la campagne un Spartiate, vois en lui un ennemi et un
matre; tous les autres hommes sont des amis.  Hilotes, Laconiens,
Nodamodes, [Grec: hypomeiones], tous taient associs, cette fois, et
taient les complices de Cinadon;  car tous, dit l'historien, avaient une
telle haine pour leurs matres qu'il n'y en avait pas un seul parmi eux
qui n'avout qu'il lui serait agrable de les dvorer tout crus.  Mais le
gouvernement de Sparte tait admirablement servi: il n'y avait pas pour
lui de secret. Les phores prtendirent que les entrailles des victimes
leur avaient rvl le complot. On ne laissa pas aux conjurs le temps
d'agir: on mit la main sur eux, et on les fit prir secrtement.
L'oligarchie fut encore une fois sauve. [17]

A la faveur de ce gouvernement, l'ingalit alla grandissant toujours. La
guerre du Ploponse et les expditions en Asie avaient fait affluer
l'argent  Sparte; mais il s'y tait rpandu d'une manire fort ingale,
et n'avait enrichi que ceux qui taient dj riches. En mme temps, la
petite proprit disparut. Le nombre des propritaires, qui tait encore
de mille au temps d'Aristote, tait rduit  cent, un sicle aprs lui.
[18] Le sol tait tout entier dans quelques mains, alors qu'il n'y avait
ni industrie ni commerce pour donner au pauvre quelque travail, et que les
riches faisaient cultiver leurs immenses domaines par des esclaves. D'une
part taient quelques hommes qui avaient tout, de l'autre le trs-grand
nombre qui n'avait absolument rien. Plutarque nous prsente, dans la vie
d'Agis et dans celle de Clomne, un tableau de la socit Spartiate; on y
voit un amour effrn de la richesse, tout mis au-dessous d'elle; chez
quelques-uns le luxe, la mollesse, le dsir d'augmenter sans fin leur
fortune; hors de l, rien qu'une tourbe misrable, indigente, sans droits
politiques, sans aucune valeur dans la cit, envieuse, haineuse, et qu'un
tel tat social condamnait  dsirer une rvolution.

Quand l'oligarchie eut ainsi pouss les choses aux dernires limites du
possible, il fallut bien que la rvolution s'accomplt, et que la
dmocratie, arrte et contenue si longtemps, brist  la fin ses digues.
On devine bien aussi qu'aprs une si longue compression la dmocratie ne
devait pas s'arrter  des rformes politiques, mais qu'elle devait
arriver du premier coup aux rformes sociales.

Le petit nombre des Spartiates de naissance (ils n'taient plus, en y
comprenant toutes les classes diverses, que sept cents), et l'affaissement
des caractres, suite d'une longue oppression, furent cause que le signal
des changements ne vint pas des classes infrieures. Il vint d'un roi.
Agis essaya d'accomplir cette invitable rvolution par des moyens lgaux:
ce qui augmenta pour lui les difficults de l'entreprise. Il prsenta au
Snat, c'est--dire aux riches eux-mmes, deux projets de loi pour
l'abolition des dettes et le partage des terres. Il n'y a pas lieu d'tre
trop surpris que le Snat n'ait pas rejet ces propositions; Agis avait
peut-tre pris ses mesures pour qu'elles fussent acceptes. Mais, les lois
une fois votes, restait  les mettre  excution; or ces rformes sont
toujours tellement difficiles  accomplir que les plus hardis y chouent.
Agis, arrt court par la rsistance des phores, fut contraint de sortir
de la lgalit: il dposa ces magistrats et en nomma d'autres de sa propre
autorit; puis il arma ses partisans et tablit, durant une anne, un
rgime de terreur. Pendant ce temps-l il put appliquer la loi sur les
dettes et faire brler tous les titres de crance sur la place publique.
Mais il n'eut pas le temps de partager les terres. On ne sait si Agis
hsita sur ce point et s'il fut effray de son oeuvre, ou si l'oligarchie
rpandit contre lui d'habiles accusations; toujours est-il que le peuple
se dtacha de lui et le laissa tomber. Les phores l'gorgrent, et le
gouvernement aristocratique fut rtabli.

Clomne reprit les projets d'Agis, mais avec plus d'adresse et moins de
scrupules. Il commena par massacrer les phores, supprima hardiment cette
magistrature, qui tait odieuse aux rois et au parti populaire, et
proscrivit les riches. Aprs ce coup d'tat, il opra la rvolution,
dcrta le partage des terres, et donna le droit de cit  quatre mille
Laconiens. Il est digne de remarque que ni Agis ni Clomne n'avouaient
qu'ils faisaient une rvolution, et que tous les deux, s'autorisant du nom
du vieux lgislateur Lycurgue, prtendaient ramener Sparte aux antiques
coutumes. Assurment la constitution de Clomne en tait fort loigne.
Le roi tait vritablement un matre absolu; aucune autorit ne lui
faisait contre-poids; il rgnait  la faon des tyrans qu'il y avait alors
dans la plupart des villes grecques, et le peuple de Sparte, satisfait
d'avoir obtenu des terres, paraissait se soucier fort peu des liberts
politiques. Cette situation ne dura pas longtemps. Clomne voulut tendre
le rgime dmocratique  tout le Ploponse, o Aratus, prcisment 
cette poque, travaillait  tablir un rgime de libert et de sage
aristocratie. Dans toutes les villes, le parti populaire s'agita au nom de
Clomne, esprant obtenir, comme  Sparte, une abolition des dettes et un
partage des terres. C'est cette insurrection imprvue des basses classes
qui obligea Aratus  changer tous ses plans; il crut pouvoir compter sur
la Macdoine, dont le roi Antigone Doson avait alors pour politique de
combattre partout les tyrans et le parti populaire, et il l'introduisit
dans le Ploponse. Antigone et les Achens vainquirent Clomne 
Sellasie. La dmocratie spartiate fut encore une fois abattue, et les
Macdoniens rtablirent l'ancien gouvernement (222 ans avant Jsus-
Christ).

Mais l'oligarchie ne pouvait plus se soutenir. Il y eut de longs troubles;
une anne, trois phores qui taient favorables au parti populaire,
massacrrent leurs deux collgues: l'anne suivante, les cinq phores
appartenaient au parti oligarchique; le peuple prit les armes et les
gorgea tous. L'oligarchie ne voulait pas de rois; le peuple voulut en
avoir; on en nomma un, et on le choisit en dehors de la famille royale, ce
qui ne s'tait jamais vu  Sparte. Ce roi nomm Lycurgue fut deux fois
renvers du trne, une premire fois par le peuple, parce qu'il refusait
de partager les terres, une seconde fois par l'aristocratie, parce qu'on
le souponnait de vouloir les partager. On ne sait pas comment il finit;
mais aprs lui on voit  Sparte un tyran, Machanidas; preuve certaine que
le parti populaire avait pris le dessus.

Philopmen qui,  la tte de la ligue achenne, faisait partout la guerre
aux tyrans dmocrates, vainquit et tua Machanidas. La dmocratie Spartiate
adopta aussitt un autre tyran, Nabis. Celui-ci donna le droit de cit 
tous les hommes libres, levant les Laconiens eux-mmes au rang des
Spartiates; il alla jusqu' affranchir les Hilotes. Suivant la coutume des
tyrans des villes grecques, il se fit le chef des pauvres contre les
riches;  il proscrivit ou fit prir ceux que leur richesse levait au-
dessus des autres .

Cette nouvelle Sparte dmocratique ne manqua pas de grandeur; Nabis mit
dans la Laconie un ordre qu'on n'y avait pas vu depuis longtemps; il
assujettit  Sparte la Messnie, une partie de l'Arcadie, l'lide. Il
s'empara d'Argos. Il forma une marine, ce qui tait bien loign des
anciennes traditions de l'aristocratie spartiate; avec sa flotte il domina
sur toutes les les qui entourent le Ploponse, et tendit son influence
jusque sur la Crte. Partout il soulevait la dmocratie; matre d'Argos,
son premier soin fut de confisquer les biens des riches, d'abolir les
dettes, et de partager les terres. On peut voir dans Polybe combien la
ligue achenne avait de haine pour ce tyran dmocrate. Elle dtermina
Flamininus  lui faire la guerre au nom de Rome. Dix mille Laconiens, sans
compter les mercenaires, prirent les armes pour dfendre Nabis. Aprs un
chec, il voulait faire la paix; le peuple s'y refusa; tant la cause du
tyran tait celle de la dmocratie! Flamininus vainqueur lui enleva une
partie de ses forces, mais le laissa rgner en Laconie, soit que
l'impossibilit de rtablir l'ancien gouvernement ft trop vidente, soit
qu'il ft conforme  l'intrt de Rome que quelques tyrans fissent contre-
poids  la ligue achenne. Nabis fut assassin plus tard par un olien;
mais sa mort ne rtablit pas l'oligarchie; les changements qu'il avait
accomplis dans l'tat social, furent maintenus aprs lui, et Rome elle-
mme se refusa  remettre Sparte dans son ancienne situation.


NOTES

[1] Thucydide, I, 18.

[2] Thucydide, V, 68.

[3] Voy. plus haut, p. 284.

[4] Aristote, _Politique_, II, 6, 10 et 11.

[5] Myron de Prine, dans Athne, VI.

[6] Thopompe, dans Athne, VI.

[7] Athne, VI, 102. Plutarque, _Clomne_, 8. lien, XII, 43.

[8] Aristote, _Politique_, VIII, 6 (V, 6). Xnophon, _Hellniques_, V, 3,
9.

[9] Xnophon, _Hellniques_, III, 3, 6.

[10] Xnophon, _Hellniques_, III, 3, 5.

[11] Xnophon, _Gouv. de Lacd._, 10.

[12] Dmosthnes, _in Leptin._, 107.

[13] [Grec: Ha philochraematia Spartan eloi]: c'tait dj un proverbe en
Grce au temps d'Aristote. Znobius. II, 24. Aristote, _Politique_, VIII,
6, 7 (V, 6).

[14] Dmosthnes, _in Leptin._, 107. Xnophon, _Gouv. de Lacd._, 10.

[15] Aristote, _Politique_, VIII, 1 (V, 1). Thucydide I, 13, 2.

[16] Aristote, _Politique_, II, 6, 14.

[17] Xnophon, _Hellniques_, III, 3.

[18] Plutarque, _Agis_, 5.




LIVRE V.

LE RGIME MUNICIPAL DISPARAT.




CHAPITRE PREMIER

NOUVELLES CROYANCES; LA PHILOSOPHIE CHANGE LES RGLES DE LA POLITIQUE.


On a vu dans ce qui prcde comment le rgime municipal s'tait constitu
chez les anciens. Une religion trs-antique avait fond d'abord la
famille, puis la cit; elle avait tabli d'abord le droit domestique et le
gouvernement de la _gens_, ensuite les lois civiles et le gouvernement
municipal. L'tat tait troitement li  la religion; il venait d'elle et
se confondait avec elle. C'est pour cela que, dans la cit primitive,
toutes les institutions politiques avaient t des institutions
religieuses, les ftes des crmonies du culte, les lois des formules
sacres, les rois et les magistrats des prtres. C'est pour cela encore
que la libert individuelle avait t inconnue, et que l'homme n'avait pas
pu soustraire sa conscience elle-mme  l'omnipotence de la cit. C'est
pour cela enfin que l'tat tait rest born aux limites d'une ville, et
n'avait jamais pu franchir l'enceinte que ses dieux nationaux lui avaient
trace  l'origine. Chaque cit avait non-seulement son indpendance
politique, mais aussi son culte et son code. La religion, le droit, le
gouvernement, tout tait municipal. La cit tait la seule force vive;
rien au-dessus, rien au-dessous; ni unit nationale ni libert
individuelle.

Il nous reste  dire comment ce rgime a disparu, c'est--dire comment, le
principe de l'association humaine tant chang, le gouvernement, la
religion, le droit ont dpouill ce caractre municipal qu'ils avaient eu
dans l'antiquit.

La ruine du rgime politique que la Grce et l'Italie avaient cr, peut
se rapporter  deux causes principales. L'une appartient  l'ordre des
faits moraux et intellectuels, l'autre  l'ordre des faits matriels; la
premire est la transformation des croyances, la seconde est la conqute
romaine. Ces deux grands faits sont du mme temps; ils se sont dvelopps
et accomplis ensemble pendant la srie de six sicles qui prcde notre
re.

La religion primitive, dont les symboles taient la pierre immobile du
foyer et le tombeau des anctres, religion qui avait constitu la famille
antique et organis ensuite la cit, s'altra avec le temps et vieillit.
L'esprit humain grandit en force et se fit de nouvelles croyances. On
commena a avoir l'ide de la nature immatrielle; la notion de l'me
humaine se prcisa, et presque en mme temps celle d'une intelligence
divine surgit dans les esprits.

Que dut-on penser alors des divinits du premier ge, de ces morts qui
vivaient dans le tombeau, de ces dieux Lares qui avaient t des hommes,
de ces anctres sacrs qu'il fallait continuer  nourrir d'aliments? Une
telle foi devint impossible. De pareilles croyances n'taient plus au
niveau de l'esprit humain. Il est bien vrai que ces prjugs, si grossiers
qu'ils fussent, ne furent pas aisment arrachs de l'esprit du vulgaire:
ils y rgnrent longtemps encore; mais ds le cinquime sicle avant notre
re, les hommes qui rflchissaient s'taient affranchis de ces erreurs.
Ils comprenaient autrement la mort. Les uns croyaient  l'anantissement,
les autres  une seconde existence toute spirituelle dans un monde des
mes; dans tous les cas ils n'admettaient plus que le mort vct dans la
tombe, se nourrissant d'offrandes. On commenait aussi  se faire une ide
trop haute du divin pour qu'on pt persister  croire que les morts
fussent des dieux. On se figurait, au contraire, l'me humaine allant
chercher dans les champs lyses sa rcompense ou allant payer la peine de
ses fautes; et par un notable progrs, on ne divinisait plus parmi les
hommes que ceux que la reconnaissance ou la flatterie faisait mettre au-
dessus de l'humanit.

L'ide de la divinit se transformait peu  peu, par l'effet naturel de la
puissance plus grande de l'esprit. Cette ide, que l'homme avait d'abord
applique  la force invisible qu'il sentait en lui-mme, il la transporta
aux puissances incomparablement plus grandes qu'il voyait dans la nature,
en attendant qu'il s'levt jusqu' la conception d'un tre qui ft en
dehors et au-dessus de la nature. Alors les dieux Lares et les Hros
perdirent l'adoration de tout ce qui pensait.

Quant au foyer, qui ne parat avoir eu de sens qu'autant qu'il se
rattachait au culte des morts, il perdit aussi son prestige. On continua 
avoir dans la maison un foyer domestique,  le saluer,  l'adorer,  lui
offrir la libation; mais ce n'tait plus qu'un culte d'habitude, qu'aucune
foi ne vivifiait plus.

Le foyer des villes ou prytane fut entran insensiblement dans le
discrdit o tombait le foyer domestique. On ne savait plus ce qu'il
signifiait; on avait oubli que le feu toujours vivant du prytane
reprsentait la vie invisible des anctres, des fondateurs, des Hros
nationaux. On continuait  entretenir ce feu,  faire les repas publics, 
chanter les vieux hymnes: vaines crmonies, dont on n'osait pas se
dbarrasser, mais dont nul ne comprenait plus le sens.

Mme les divinits de la nature, qu'on avait associes aux foyers,
changrent de caractre. Aprs avoir commenc par tre des divinits
domestiques, aprs tre devenues des divinits de cit, elles se
transformrent encore. Les hommes finirent par s'apercevoir que les tres
diffrents qu'ils appelaient du nom de Jupiter, pouvaient bien n'tre
qu'un seul et mme tre; et ainsi des autres dieux. L'esprit fut
embarrass de la multitude des divinits, et il sentit le besoin d'en
rduire le nombre. On comprit que les dieux n'appartenaient plus chacun 
une famille ou  une ville, mais qu'ils appartenaient tous au genre humain
et veillaient sur l'univers. Les potes allaient de ville en ville et
enseignaient aux hommes, au lieu des vieux hymnes de la cit, des chants
nouveaux o il n'tait parl ni des dieux Lares ni des divinits poliades,
et o se disaient les lgendes des grands dieux de la terre et du ciel; et
le peuple grec oubliait ses vieux hymnes domestiques ou nationaux pour
cette posie nouvelle, qui n'tait pas fille de la religion, mais de l'art
et de l'imagination libre. En mme temps, quelques grands sanctuaires,
comme ceux de Delphes et de Dlos, attiraient les hommes et leur faisaient
oublier les cultes locaux. Les Mystres et la doctrine qu'ils contenaient,
les habituaient  ddaigner la religion vide et insignifiante de la cit.

Ainsi une rvolution intellectuelle s'opra lentement et obscurment. Les
prtres mmes ne lui opposaient pas de rsistance; car ds que les
sacrifices continuaient  tre accomplis aux jours marqus, il leur
semblait que l'ancienne religion tait sauve; les ides pouvaient changer
et la foi prir, pourvu que les rites ne reussent aucune atteinte. Il
arriva donc que, sans que les pratiques fussent modifies, les croyances
se transformrent, et que la religion domestique et municipale perdit tout
empire sur les mes.

Puis la philosophie parut, et elle renversa toutes les rgles de la
vieille politique. Il tait impossible de toucher aux opinions des hommes
sans toucher aussi aux principes fondamentaux de leur gouvernement.
Pythagore, ayant la conception vague de l'tre suprme, ddaigna les
cultes locaux, et c'en fut assez pour qu'il rejett les vieux modes de
gouvernement et essayt de fonder une socit nouvelle.

Anaxagore comprit le Dieu-Intelligence qui rgne sur tous les hommes et
sur tous les tres. En s'cartant des croyances anciennes, il s'loigna
aussi de l'ancienne politique. Comme il ne croyait pas aux dieux du
prytane, il ne remplissait pas non plus tous ses devoirs de citoyen; il
fuyait les assembles et ne voulait pas tre magistrat. Sa doctrine
portait atteinte  la cit; les Athniens le frapprent d'une sentence de
mort.

Les Sophiates vinrent ensuite et ils exercrent plus d'action que ces deux
grands esprits. C'taient des hommes ardents  combattre les vieilles
erreurs. Dans la lutte qu'ils engagrent contre tout ce qui tenait au
pass, ils ne mnagrent pas plus les institutions de la cit que les
prjugs de la religion. Ils examinrent et discutrent hardiment les lois
qui rgissaient encore l'tat et la famille. Ils allaient de ville en
ville, prchant des principes nouveaux, enseignant non pas prcisment
l'indiffrence au juste et  l'injuste, mais une nouvelle justice, moins
troite et moins exclusive que l'ancienne, plus humaine, plus rationnelle,
et dgage des formules des ges antrieurs. Ce fut une entreprise hardie,
qui souleva une tempte de haines et de rancunes. On les accusa de n'avoir
ni religion, ni morale, ni patriotisme. La vrit est que sur toutes ces
choses ils n'avaient pas une doctrine bien arrte, et qu'ils croyaient
avoir assez fait quand ils avaient combattu des prjugs. Ils remuaient,
comme dit Platon, ce qui jusqu'alors avait t immobile. Ils plaaient la
rgle du sentiment religieux et celle de la politique dans la conscience
humaine, et non pas dans les coutumes des anctres, dans l'immuable
tradition. Ils enseignaient aux Grecs que, pour gouverner un tat, il ne
suffisait plus d'invoquer les vieux usages et les lois sacres, mais qu'il
fallait persuader les hommes et agir sur des volonts libres. A la
connaissance des antiques coutumes ils substituaient l'art de raisonner et
de parler, la dialectique et la rhtorique. Leurs adversaires avaient pour
eux la tradition; eux, ils eurent l'loquence et l'esprit.

Une fois que la rflexion eut t ainsi veille, l'homme ne voulut plus
croire sans se rendre compte de ses croyances, ni se laisser gouverner
sans discuter ses institutions. Il douta de la justice de ses vieilles
lois sociales, et d'autres principes lui apparurent. Platon met dans la
bouche d'un sophiste ces belles paroles:  Vous tous qui tes ici, je vous
regarde comme parents entre vous. La nature,  dfaut de la loi, vous a
faits concitoyens. Mais la loi, ce tyran de l'homme, fait violence  la
nature en bien des occasions.  Opposer ainsi la nature  la loi et  la
coutume, c'tait s'attaquer au fondement mme de la politique ancienne. En
vain les Athniens chassrent Protagonas et brlrent ses crits; le coup
tait port le rsultat de l'enseignement des Sophistes avait t immense.
L'autorit des institutions disparaissait avec l'autorit des dieux
nationaux, et l'habitude du libre examen s'tablissait dans les maisons et
sur la place publique.

Socrate, tout an rprouvant l'abus que les Sophistes faisaient du droit de
douter, tait pourtant de leur cole. Comme eux, il repoussait l'empire de
la tradition, et croyait que les rgles de la conduite taient graves
dans la conscience humaine. Il ne diffrait d'eux qu'en ce qu'il tudiait
cette conscience religieusement et avec le ferme dsir d'y trouver
l'obligation d'tre juste et de faire le bien. Il mettait la vrit au-
dessus de la coutume, la justice au dessus de la loi. Il dgageait la
morale de la religion; avant lui, on ne concevait le devoir que comme un
arrt des anciens dieux; il montra que le principe du devoir est dans
l'me de l'homme. En tout cela, qu'il le voult ou non, il faisait la
guerre aux cultes de la cit. En vain prenait-il soin d'assister  toutes
les ftes et de prendre part aux sacrifices; ses croyances et ses paroles
dmentaient sa conduite. Il fondait une religion nouvelle, qui tait le
contraire de la religion de la cit. On l'accusa avec vrit  de ne pas
adorer les dieux que l'tat adorait . On le fit prir pour avoir attaqu
les coutumes et les croyances des anctres, ou, comme on disait, pour
avoir corrompu la gnration prsente. L'impopularit de Socrate et les
violentes colres de ses concitoyens s'expliquent, si l'on songe aux
habitudes religieuses de cette socit athnienne, o il y avait tant de
prtres, et o ils taient si puissants. Mais la rvolution que les
Sophistes avaient commence, et que Socrate avait reprise avec plus de
mesure, ne fut pas arrte par la mort d'un vieillard. La socit grecque
s'affranchit de jour en jour davantage de l'empire des vieilles croyances
et des vieilles institutions.

Aprs lui, les philosophes discutrent en toute libert les principes et
les rgles de l'association humaine. Platon, Criton, Antisthnes,
Speusippe, Aristote, Thophraste et beaucoup d'autres, crivirent des
traits sur la politique. On chercha, on examina; les grands problmes de
l'organisation de l'tat, de l'autorit et de l'obissance, des
obligations et des droits, se posrent  tous les esprits.

Sans doute la pense ne peut pas se dgager aisment des liens que lui a
faits l'habitude. Platon subit encore, en certains points, l'empire des
vieilles ides. L'tat qu'il imagine, c'est encore la cit antique; il est
troit; il ne doit contenir que 5,000 membres. Le gouvernement y est
encore rgl par les anciens principes; la libert y est inconnue; le but
que le lgislateur se propose est moins le perfectionnement de l'homme que
la sret et la grandeur de l'association. La famille mme est presque
touffe, pour qu'elle ne fasse pas concurrence  la cit; l'tat seul est
propritaire; seul il est libre; seul il a une volont; seul il a une
religion et des croyances, et quiconque ne pense pas comme lui doit prir.
Pourtant au milieu de tout cela, les ides nouvelles se font jour. Platon
proclame, comme Socrate et comme les Sophistes, que la rgle de la morale
et de la politique est en nous-mmes, que la tradition n'est rien, que
c'est la raison qu'il faut consulter, et que les lois ne sont justes
qu'autant qu'elles sont conformes  la nature humaine.

Ces ides sont encore plus prcises chez Aristote.  La loi, dit-il, c'est
la raison.  Il enseigne qu'il faut chercher, non pas ce qui est conforme
 la coutume des pres, mais ce qui est bon en soi. Il ajoute qu' mesure
que le temps marche, il faut modifier les institutions. Il met de ct le
respect des anctres:  Nos premiers pres, dit-il, qu'ils soient ns du
sein de la terre ou qu'ils aient survcu  quelque dluge, ressemblaient,
suivant toute apparence,  ce qu'il y a aujourd'hui de plus vulgaire et de
plus ignorant parmi les hommes. Il y aurait une vidente absurdit  s'en
tenir  l'opinion de ces gens-l.  Aristote, comme tous les philosophes,
mconnaissait absolument l'origine religieuse de la socit humaine; il ne
parle pas des prytanes; il ignore que ces cultes locaux aient t le
fondement de l'tat.  L'tat, dit-il, n'est pas autre chose qu'une
association d'tres gaux recherchant en commun une existence heureuse et
facile.  Ainsi la philosophie rejette les vieux principes des socits,
et cherche un fondement nouveau sur lequel elle puisse appuyer les lois
sociales et l'ide de patrie. [1]

L'cole cynique va plus loin. Elle nie la patrie elle-mme. Diogne se
vantait de n'avoir droit de cit nulle part, et Crats disait que sa
patrie  lui c'tait le mpris de l'opinion des autres. Les cyniques
ajoutaient cette vrit alors bien nouvelle, que l'homme est citoyen de
l'univers et que la patrie n'est pas l'troite enceinte d'une ville. Ils
considraient le patriotisme municipal comme un prjug, et supprimaient
du nombre des sentiments l'amour de la cit.

Par dgot ou par ddain, les philosophes s'loignaient de plus en plus
des affaires publiques. Socrate avait encore rempli les devoirs du
citoyen; Platon avait essay de travailler pour l'tat en le rformant.
Aristote, dj plus indiffrent, se borna au rle d'observateur et fit de
l'tat un objet d'tudes scientifiques. Les picuriens laissrent de ct
les affaires publiques.  N'y mettez pas la main, disait picure,  moins
que quelque puissance suprieure ne vous y contraigne.  Les cyniques ne
voulaient mme pas tre citoyens.

Les stociens revinrent  la politique. Znon, Clanthe, Chrysippe
crivirent de nombreux traits sur le gouvernement des tats. Mais leurs
principes taient fort loigns de la vieille politique municipale. Voici
en quels termes un ancien nous renseigne sur les doctrines que contenaient
leurs crits.  Znon, dans son trait sur le gouvernement, s'est propos
de nous montrer que nous ne sommes pas les habitants de tel dme ou de
telle ville, spars les uns des autres par un droit particulier et des
lois exclusives, mais que nous devons voir dans tous les hommes des
concitoyens, comme si nous appartenions tous au mme dme et  la mme
cit.  [2] On voit par l quel chemin les ides avaient parcouru de
Socrate  Znon. Socrate se croyait encore tenu d'adorer, autant qu'il
pouvait, les dieux de l'tat. Platon ne concevait pas encore d'autre
gouvernement que celui d'une cit. Znon passe par-dessus ces troites
limites de l'association humaine. Il ddaigne les divisions que la
religion des vieux ges a tablies. Comme il conoit le Dieu de l'univers,
il a aussi l'ide d'un tat o entrerait le genre humain tout entier. [3]

Mais voici un principe encore plus nouveau. Le stocisme, en largissant
l'association humaine, mancipe l'individu. Comme il repousse la religion
de la cit, il repousse aussi la servitude du citoyen. Il ne veut plus que
la personne humaine soit sacrifie  l'tat. Il distingue et spare
nettement ce qui doit rester libre dans l'homme, et il affranchit au moins
la conscience. Il dit  l'homme qu'il doit se renfermer en lui-mme,
trouver en lui le devoir, la vertu, la rcompense. Il ne lui dfend pas de
s'occuper des affaires publiques; il l'y invite mme, mais en
l'avertissant que son principal travail doit avoir pour objet son
amlioration individuelle, et que, quel que soit le gouvernement, sa
conscience doit rester indpendante. Grand principe, que la cit antique
avait toujours mconnu, mais qui devait un jour devenir l'une des rgles
les plus saintes de la politique.

On commence alors  comprendre qu'il y a d'autres devoirs que les devoirs
envers l'tat, d'autres vertus que les vertus civiques. L'me s'attache 
d'autres objets qu' la patrie. La cit ancienne avait t si puissante et
si tyrannique, que l'homme en avait fait le but de tout son travail et de
toutes ses vertus; elle avait t la rgle du beau et du bien, et il n'y
avait eu d'hrosme que pour elle. Mais voici que Znon enseigne  l'homme
qu'il a une dignit, non de citoyen, mais d'homme; qu'outre ses devoirs
envers la loi, il en a envers lui-mme, et que le suprme mrite n'est pas
de vivre ou de mourir pour l'tat, mais d'tre vertueux et de plaire  la
divinit. Vertus un peu gostes et qui laissrent tomber l'indpendance
nationale et la libert, mais par lesquelles l'individu grandit. Les
vertus publiques allrent dprissant, mais les vertus personnelles se
dgagrent et apparurent dans le monde. Elles eurent d'abord  lutter,
soit contre la corruption gnrale, soit contre le despotisme. Mais elles
s'enracinrent peu  peu dans l'humanit;  la longue elles devinrent une
puissance avec laquelle tout gouvernement dut compter, et il fallut bien
que les rgles de la politique fussent modifies pour qu'une place libre
leur ft faite.

Ainsi se transformrent peu  peu les croyances; la religion municipale,
fondement de la cit, s'teignit; le rgime municipal, tel que les anciens
l'avaient conu, dut tomber avec elle. On se dtachait insensiblement de
ces rgles rigoureuses et de ces formes troites du gouvernement. Des
ides plus hautes sollicitaient les hommes  former des socits plus
grandes. On tait entran vers l'unit; ce fut l'aspiration gnrale des
deux sicles qui prcdrent notre re. Il est vrai que les fruits que
portent ces rvolutions de l'intelligence, sont trs-lents  mrir. Mais
nous allons voir, en tudiant la conqute romaine, que les vnements
marchaient dans le mme sens que les ides, qu'ils tendaient comme elles 
la ruine du vieux rgime municipal, et qu'ils prparaient de nouveaux
modes de gouvernement.


NOTES

[1] Aristote, _Politique_, II, 5, 12; IV, 5; IV, 7, 2; VII, 4 (VI, 4).

[2] Pseudo-Plutarque, _Fortune d'Alexandre_, 1.

[3] L'ide de la cit universelle est exprime par Snque, _ad Mareiam_,
4; _De tranquillitate_, 14; par Plutarque, _De exsilio_; par Marc-Aurle:
 Comme Antonin, j'ai Rome pour patrie; comme homme, le monde. 




CHAPITRE II.

LA CONQUTE ROMAINE.


Il parat, au premier abord, bien surprenant que parmi les mille cits de
la Grce et de l'Italie il s'en soit trouv une qui ait t capable
d'assujettir toutes les autres. Ce grand vnement est pourtant explicable
par les causes ordinaires qui dterminent la marche des affaires humaines.
La sagesse de Rome a consist, comme toute sagesse,  profiter des
circonstances favorables qu'elle rencontrait.

On peut distinguer dans l'oeuvre de la conqute romaine deux priodes.
L'une concorde avec le temps o le vieil esprit municipal avait encore
beaucoup de force; c'est alors que Rome eut  surmonter le plus
d'obstacles. La seconde appartient au temps o l'esprit municipal tait
fort affaibli; la conqute devint alors facile et s'accomplit rapidement.

 _1 Quelques mots sur les origines et la population de Rome_.

Les origines de Rome et la composition de son peuple sont dignes de
remarque. Elles expliquent le caractre particulier de sa politique et le
rle exceptionnel qui lui fut dvolu, ds le commencement, au milieu des
autres cits.

La race romaine tait trangement mle. Le fond principal tait latin et
originaire d'Albe; mais ces Albains eux-mmes, suivant des traditions
qu'aucune critique ne nous autorise  rejeter, se composaient de deux
populations associes et non confondues: l'une tait la race aborigne,
vritables Latins; l'autre tait d'origine trangre, et on la disait
venue de Troie, avec ne, le prtre-fondateur; elle tait peu nombreuse,
suivant toute apparence, mais elle tait considrable par le culte et les
institutions qu'elle avait apports avec elle. [1]

Ces Albains, mlange de deux races, fondrent Rome en un endroit o
s'levait dj une autre ville, Pallantium, fonde par des Grecs. Or, la
population de Pallantium subsista dans la ville nouvelle, et les rites du
culte grec s'y conservrent. [2] Il y avait aussi,  l'endroit o fut plus
tard le Capitole, une ville qu'on disait avoir t fonde par Hercule, et
dont les familles se perpturent distinctes du reste de la population
romaine, pendant toute la dure de la rpublique. [3]

Ainsi,  Rome toutes les races s'associent et se mlent: il y a des
Latins, des Troyens, des Grecs; il y aura bientt des Sabins et des
trusques. Voyez les diverses collines: le Palatin est la ville latine,
aprs avoir t la ville d'vandre; le Capitolin, aprs avoir t la
demeure des compagnons d'Hercule, devient la demeure des Sabins de Tatius.
Le Quirinal reoit son nom des Quirites sabins ou du dieu sabin Quirinus.
Le Coelius parat avoir t habit ds l'origine par des trusques. [4]
Rome ne semblait pas une seule ville; elle semblait une confdration de
plusieurs villes, dont chacune se rattachait par son origine  une autre
confdration. Elle tait le centre o Latins, trusques, Sabelliens et
Grecs se rencontraient.

Son premier roi fut un Latin; le second un Sabin; le cinquime tait, dit-
on, fils d'un Grec; le sixime fut un trusque.

Sa langue tait un compos des lments les plus divers; le latin y
dominait; mais les racines sabelliennes y taient nombreuses, et on y
trouvait plus de radicaux grecs que dans aucun autre des dialectes de
l'Italie centrale. Quant  son nom mme, on ne savait pas  quelle langue
il appartenait. Suivant les uns, Rome tait un mot troyen; suivant
d'autres, un mot grec; il y a des raisons de le croire latin, mais
quelques anciens le croyaient trusque.

Les noms des familles romaines attestent aussi une grande diversit
d'origine. Au temps d'Auguste, il y avait encore une cinquantaine de
familles qui, en remontant la srie de leurs anctres, arrivaient  des
compagnons d'ne. [5] D'autres se disaient issues des Arcadiens
d'vandre, et depuis un temps immmorial, les hommes de ces familles
portaient sur leur chaussure, comme signe distinctif, un petit croissant
d'argent. [6] Les familles Potitia et Pinaria descendaient de ceux qu'on
appelait les compagnons d'Hercule, et leur descendance tait prouve par
le culte hrditaire de ce dieu. Les Tullius, les Quinctius, les Servilius
taient venus d'Albe aprs la conqute de cette ville. Beaucoup de
familles joignaient  leur nom un surnom qui rappelait leur origine
trangre; il y avait ainsi les Sulpicius Camerinus, les Cominius
Auruncus, les Sicinius Sabinus, les Claudius Regillensis, les Aquillius
Tuscus. La famille Nautia tait troyenne; les Aurlius taient Sabins; les
Caecilius venaient de Prneste; les Octaviens taient originaires de
Vlitres.

L'effet de ce mlange des populations les plus diverses tait que Rome
avait des liens d'origine avec tous les peuples qu'elle connaissait. Elle
pouvait se dire latine avec les Latins, sabine avec les Sabins, trusque
avec les trusques, et grecque avec les Grecs.

Son culte national tait aussi un assemblage de plusieurs cultes,
infiniment divers, dont chacun la rattachait  l'un de ces peuples. Elle
avait les cultes grecs d'vandre et d'Hercule, elle se vantait de possder
le palladium troyen. Ses pnates taient dans la ville latine de Lavinium:
elle adopta ds l'origine le culte sabin du dieu Consus. Un autre dieu
sabin, Quirinus, s'implanta si fortement chez elle qu'elle l'associa 
Romulus, son fondateur. Elle avait aussi les dieux des trusques, et leurs
ftes, et leur augurat, et jusqu' leurs insignes sacerdotaux.

Dans un temps o nul n'avait le droit d'assister aux ftes religieuses
d'une nation, s'il n'appartenait  cette nation par la naissance, le
Romain avait cet avantage incomparable de pouvoir prendre part aux fries
latines, aux ftes sabines, aux ftes trusques et aux jeux olympiques.
[7] Or, la religion tait un lien puissant. Quand deux villes avaient un
culte commun, elles se disaient parentes; elles devaient se regarder comme
allies, et s'entr'aider; on ne connaissait pas, dans cette antiquit,
d'autre union que celle que la religion tablissait. Aussi Rome
conservait-elle avec grand soin tout ce qui pouvait servir de tmoignage
de cette prcieuse parent avec les autres nations. Aux Latins, elle
prsentait ses traditions sur Romulus; aux Sabins, sa lgende de Tarpeia
et de Tatius; elle allguait aux Grecs les vieux hymnes qu'elle possdait
en l'honneur de la mre d'vandre, hymnes qu'elle ne comprenait plus, mais
qu'elle persistait  chanter. Elle gardait aussi avec la plus grande
attention le souvenir d'ne; car, si par vandre elle pouvait se dire
parente des Ploponsiens, [8] par ne elle l'tait de plus de trente
villes [9] rpandues en Italie, en Sicile, en Grce, en Thrace et en Asie
Mineure, toutes ayant eu ne pour fondateur ou tant colonies de villes
fondes par lui, toutes ayant, par consquent, un culte commun avec Rome.
On peut voir dans les guerres qu'elle fit en Sicile contre Carthage, et en
Grce contre Philippe, quel parti elle tira de cette antique parent.

La population romaine tait donc un mlange de plusieurs races, son culte
un assemblage de plusieurs cultes, son foyer national une association de
plusieurs foyers. Elle tait presque la seule cit que sa religion
municipale n'isolt pas de toutes les autres. Elle touchait  toute
l'Italie,  toute la Grce. Il n'y avait presque aucun peuple qu'elle ne
pt admettre  son foyer.


_2 Premiers agrandissements de Rome (753-350 avant Jsus-Christ)._

Pendant les sicles o la religion municipale tait partout en vigueur,
Rome rgla sa politique sur elle.

On dit que le premier acte de la nouvelle cit fut d'enlever quelques
femmes sabines: lgende qui parat bien invraisemblable, si l'on songe 
la saintet du mariage chez les anciens. Mais nous avons vu plus haut que
la religion municipale interdisait le mariage entre personnes de cits
diffrentes,  moins que ces deux cits n'eussent un lien d'origine ou un
culte commun. Ces premiers Romains avaient le droit de mariage avec Albe,
d'o ils taient originaires, mais ils ne l'avaient pas avec leurs autres
voisins, les Sabins. Ce que Romulus voulut conqurir tout d'abord, ce
n'taient pas quelques femmes, c'tait le droit de mariage, c'est--dire
le droit de contracter des relations rgulires avec la population sabine.
Pour cela, il lui fallait tablir entre elle et lui un lien religieux; il
adopta donc le culte du dieu sabin Consus et en clbra la fte. [10] La
tradition ajoute que pendant cette fte il enleva les femmes; s'il avait
fait ainsi, les mariages n'auraient pas pu tre clbrs suivant les
rites, puisque le premier acte et le plus ncessaire du mariage tait la
_traditio in manum_, c'est--dire le don de la fille par le pre; Romulus
aurait manqu son but. Mais la prsence des Sabins et de leurs familles 
la crmonie religieuse et leur participation au sacrifice tablissaient
entre les deux peuples un lien tel que le _connubium_ ne pouvait plus tre
refus. Il n'tait pas besoin d'enlvement; la fte avait pour consquence
naturelle le droit de mariage. Aussi l'historien Denys, qui consultait les
textes et les hymnes anciens, assure-t-il que les Sabines furent maries
suivant les rites les plus solennels, ce que confirment Plutarque et
Cicron. Il est digne de remarquer que le premier effort des Romains ait
eu pour rsultat de faire tomber les barrires que la religion municipale
mettait entre eux et un peuple voisin. Il ne nous est pas parvenu de
lgende analogue relativement  l'trurie; mais il parat bien certain que
Rome avait avec ce pays les mmes relations qu'avec le Latium et la
Sabine. Elle avait donc l'adresse de s'unir par le culte et par le sang 
tout ce qui tait autour d'elle. Elle tenait  avoir le _connubium_ avec
toutes les cits, et ce qui prouve qu'elle connaissait bien l'importance
de ce lien, c'est qu'elle ne voulait pas que les autres cits, ses
sujettes, l'eussent entre elles. [11]

Rome entra ensuite dans la longue srie de ses guerres. La premire fut
contre les Sabins de Tatius; elle se termina par une alliance religieuse
et politique entre les deux petits peuples. Elle fit ensuite la guerre 
Albe; les historiens disent que Rome osa attaquer cette ville, quoiqu'elle
en ft une colonie. C'est prcisment parce qu'elle en tait une colonie,
qu'elle jugea ncessaire de la dtruire. Toute mtropole, en effet,
exerait sur ses colonies une suprmatie religieuse; or, la religion avait
alors tant d'empire que, tant qu'Albe restait debout, Rome ne pouvait tre
qu'une cit dpendante, et que ses destines taient  jamais arrtes.

Albe dtruite, Rome ne se contenta pas de n'tre plus une colonie; elle
prtendit s'lever au rang de mtropole, en hritant des droits et de la
suprmatie religieuse qu'Albe avait exercs jusque-l sur ses trente
colonies du Latium. Rome soutint de longues guerres pour obtenir la
prsidence du sacrifice des fries latines. C'tait le moyen d'acqurir le
seul genre de supriorit et de domination que l'on cont en ce temps-l.

Elle leva chez elle un temple  Diana; elle obligea les Latins  venir y
faire des sacrifices; elle y attira mme les Sabins. [12] Par l elle
habitua les deux peuples  partager avec elle, sous sa prsidence, les
ftes, les prires, les chairs sacres des victimes. Elle les runit sous
sa suprmatie religieuse.

Rome est la seule cit qui ait su par la guerre augmenter sa population.
Elle eut une politique inconnue  tout le reste du monde grco-italien;
elle s'adjoignit tout ce qu'elle vainquit. Elle amena chez elle les
habitants des villes prises, et des vaincus fit peu  peu des Romains. En
mme temps elle envoyait des colons dans les pays conquis, et de cette
manire elle semait Rome partout; car ses colons, tout en formant des
cits distinctes au point de vue politique, conservaient avec la mtropole
la communaut religieuse; or, c'tait assez pour qu'ils fussent contraints
de subordonner leur politique  la sienne, de lui obir, et de l'aider
dans toutes ses guerres.

Un des traits remarquables de la politique de Rome, c'est qu'elle attirait
 elle tous les cultes des cits voisines. Elle s'attachait autant 
conqurir les dieux que les villes. Elle s'empara d'une Junon de Veii,
d'un Jupiter de Prneste, d'une Minerve de Falisques, d'une Junon de
Lanuvium, d'une Vnus des Samnites et de beaucoup d'autres que nous ne
connaissons pas. [13]  Car c'tait l'usage  Rome, dit un ancien, [14] de
faire entrer chez elle les religions des villes vaincues; tantt elle les
rpartissait parmi ses _gentes_, et tantt elle leur donnait place dans sa
religion nationale. 

Montesquieu loue les Romains, comme d'un raffinement d'habile politique,
de n'avoir pas impos leurs dieux aux peuples vaincus. Mais cela et t
absolument contraire  leurs ides et  celles de tous les anciens. Rome
conqurait les dieux des vaincus, et ne leur donnait pas les siens. Elle
gardait pour soi ses protecteurs, et travaillait mme  en augmenter le
nombre. Elle tenait  possder plus de cultes et plus de dieux tutlaires
qu'aucune autre cit.

Comme d'ailleurs ces cultes et ces dieux taient, pour la plupart, pris
aux vaincus, Rome tait par eux en communion religieuse avec tous les
peuples. Les liens d'origine, la conqute du _connubium_, celle de la
prsidence des fries latines, celle des dieux vaincus, le droit qu'elle
prtendait avoir de sacrifier  Olympie et  Delphes, taient autant de
moyens par lesquels Rome prparait sa domination. Comme toutes les villes,
elle avait sa religion municipale, source de son patriotisme; mais elle
tait la seule ville qui ft servir cette religion  son agrandissement.
Tandis que, par la religion, les autres villes taient isoles, Rome avait
l'adresse ou la bonne fortune de l'employer  tout attirer  elle et 
tout dominer.


_3 Comment Rome a acquis l'empire (350-140 avant Jsus-Christ)._

Pendant que Rome s'agrandissait ainsi lentement, par les moyens que la
religion et les ides d'alors mettaient  sa disposition, une srie de
changements sociaux et politiques se droulait dans toutes les cits et
dans Rome mme, transformant  la fois le gouvernement des hommes et leur
manire de penser. Nous avons retrac plus haut cette rvolution; ce qu'il
importe de remarquer ici, c'est qu'elle concide avec le grand
dveloppement de la puissance romaine. Ces deux faits qui se sont produits
en mme temps, n'ont pas t sans avoir quelque action l'un sur l'autre.
Les conqutes de Rome n'auraient pas t si faciles, si le vieil esprit
municipal ne s'tait pas alors teint partout; et l'on peut croire aussi
que le rgime municipal ne serait pas tomb si tt, si la conqute romaine
ne lui avait pas port le dernier coup.

Au milieu des changements qui s'taient produits, dans les institutions,
dans les moeurs, dans les croyances, dans le droit, le patriotisme lui-
mme avait chang de nature, et c'est une des choses qui contriburent le
plus aux grands progrs de Rome. Nous avons dit plus haut quel tait ce
sentiment dans le premier ge des cits. Il faisait partie de la religion;
on aimait la patrie parce qu'on en aimait les dieux protecteurs, parce que
chez elle on trouvait un prytane, un feu divin, des ftes, des prires,
des hymnes, et parce que hors d'elle on n'avait plus de dieux ni de culte.
Ce patriotisme tait de la foi et de la pit. Mais quand la domination
eut t retire  la caste sacerdotale, cette sorte de patriotisme
disparut avec toutes les vieilles croyances. L'amour de la cit ne prit
pas encore, mais il prit une forme nouvelle.

On n'aima plus la patrie pour sa religion et ses dieux; on l'aima
seulement pour ses lois, pour ses institutions, pour les droits et la
scurit qu'elle accordait  ses membres. Voyez dans l'oraison funbre que
Thucydide met dans la bouche de Pricls, quelles sont les raisons qui
font aimer Athnes: c'est que cette ville  veut que tous soient gaux
devant la loi ; c'est  qu'elle donne aux hommes la libert et ouvre 
tous la voie, des honneurs; c'est qu'elle maintient l'ordre public, assure
aux magistrats l'autorit, protge les faibles, donne  tous des
spectacles et des ftes qui sont l'ducation de l'me . Et l'orateur
termine en disant:  Voil pourquoi nos guerriers sont morts hroquement
plutt que de se laisser ravir cette patrie; voil pourquoi ceux qui
survivent sont tout prts  souffrir et  se dvouer pour elle.  L'homme
a donc encore des devoirs envers la cit; mais ces devoirs ne dcoulent
plus du mme principe qu'autrefois. Il donne encore son sang et sa vie,
mais ce n'est plus pour dfendre sa divinit nationale et le foyer de ses
pres; c'est pour dfendre les institutions dont il jouit et les avantages
que la cit lui procure.

Or, ce patriotisme nouveau n'eut pas exactement les mmes effets que celui
des vieux ges. Comme le coeur ne s'attachait plus au prytane, aux dieux
protecteurs, au sol sacr, mais seulement aux institutions et aux lois, et
que d'ailleurs celles-ci, dans l'tat d'instabilit o toutes les cits se
trouvrent alors, changeaient frquemment, le patriotisme devint un
sentiment variable et inconsistant qui dpendit des circonstances et qui
fut sujet aux mmes fluctuations que le gouvernement lui-mme. On n'aima
sa patrie qu'autant qu'on aimait le rgime politique qui y prvalait
momentanment; celui qui en trouvait les lois mauvaises n'avait plus rien
qui l'attacht  elle.

Le patriotisme municipal s'affaiblit ainsi et prit dans les mes.
L'opinion de chaque homme lui fut plus sacre que sa patrie, et le
triomphe de sa faction lui devint beaucoup plus cher que la grandeur ou la
gloire de sa cit. Chacun en vint  prfrer  sa ville natale, s'il n'y
trouvait pas les institutions qu'il aimait, telle autre ville o il voyait
ces institutions en vigueur. On commena alors  migrer plus volontiers;
on redouta moins l'exil. Qu'importait-il d'tre exclu du prytane et
d'tre priv de l'eau lustrale? On ne pensait plus gure aux dieux
protecteurs, et l'on s'accoutumait facilement  se passer de la patrie.

De l  s'armer contre elle, il n'y avait pas trs-loin. On s'allia  une
ville ennemie pour faire triompher son parti dans la sienne. De deux
Argiens, l'un souhaitait un gouvernement aristocratique, il aimait donc
mieux Sparte qu'Argos; l'autre prfrait la dmocratie, et il aimait
Athnes. Ni l'un ni l'autre ne tenait trs-fort  l'indpendance de sa
cit, et ne rpugnait beaucoup  se dire le sujet d'une autre ville,
pourvu que cette ville soutnt sa faction dans Argos. On voit clairement
dans Thucydide et dans Xnophon que c'est cette disposition des esprits
qui engendra et fit durer la guerre du Ploponse. A Plate, les riches
taient du parti de Thbes et de Lacdmone, les dmocrates taient du
parti d'Athnes. A Corcyre, la faction populaire tait pour Athnes,
l'aristocratie pour Sparte. [15] Athnes avait des allis dans toutes les
villes du Ploponse, et Sparte en avait dans toutes les villes ioniennes.
Thucydide et Xnophon s'accordent  dire qu'il n'y avait pas une seule
cit o le peuple ne ft favorable aux Athniens et l'aristocratie aux
Spartiates. [16] Cette guerre reprsente un effort gnral que font les
Grecs pour tablir partout une mme constitution, avec l'hgmonie d'une
ville; mais les uns veulent l'aristocratie sous la protection de Sparte,
les autres la dmocratie avec l'appui d'Athnes. Il en fut de mme au
temps de Philippe: le parti aristocratique, dans toutes les villes, appela
de ses voeux la domination de la Macdoine. Au temps de Philopmen, les
rles taient intervertis, mais les sentiments restaient les mmes: le
parti populaire acceptait l'empire de la Macdoine, et tout ce qui tait
pour l'aristocratie s'attachait  la ligue achenne. Ainsi les voeux et
les affections des hommes n'avaient plus pour objet la cit. Il y avait
peu de Grecs qui ne fussent prts  sacrifier l'indpendance municipale,
pour avoir la constitution qu'ils prfraient.

Quant aux hommes honntes et scrupuleux, les dissensions perptuelles dont
ils taient tmoins, leur donnaient le dgot du rgime municipal. Ils ne
pouvaient pas aimer une forme de socit o il fallait se combattre tous
les jours, o le pauvre et le riche taient toujours en guerre, o ils
voyaient alterner sans fin les violences populaires et les vengeances
aristocratiques. Ils voulaient chapper  un rgime qui, aprs avoir
produit une vritable grandeur, n'enfantait plus que des souffrances et
des haines. On commenait  sentir la ncessit de sortir du systme
municipal et d'arriver  une autre forme de gouvernement que la cit.
Beaucoup d'hommes songeaient au moins  tablir au-dessus des cits une
sorte de pouvoir souverain qui veillt au maintien de l'ordre et qui
fort ces petites socits turbulentes  vivre en paix. C'est ainsi que
Phocion, un bon citoyen, conseillait  ses compatriotes d'accepter
l'autorit de Philippe, et leur promettait  ce prix la concorde et la
scurit.

En Italie, les choses ne se passaient pas autrement qu'en Grce. Les
villes du Latium, de la Sabine, de l'trurie taient troubles par les
mmes rvolutions et les mmes luttes, et l'amour de la cit
disparaissait. Comme en Grce, chacun s'attachait volontiers  une ville
trangre, pour faire prvaloir ses opinions ou ses intrts dans la
sienne.

Ces dispositions des esprits firent la fortune de Rome. Elle appuya
partout l'aristocratie, et partout aussi l'aristocratie fut son allie.
Citons quelques exemples. La _gens_ Claudia quitta la Sabine parce que les
institutions romaines lui plaisaient mieux que celles de son pays. A la
mme poque, beaucoup de familles latines migrrent  Rome, parce
qu'elles n'aimaient pas le rgime dmocratique du Latium et que Rome
venait de rtablir le rgne du patriciat. [17] A Arde, l'aristocratie et
la plbe tant en lutte, la plbe appela les Volsques  son aide, et
l'aristocratie livra la ville aux Romains. [18] L'trurie tait pleine de
dissensions; Veii avait renvers son gouvernement aristocratique; les
Romains l'attaqurent, et les autres villes trusques, o dominait encore
l'aristocratie sacerdotale, refusrent de secourir les Viens. La lgende
ajoute que dans cette guerre les Romains enlevrent un aruspice vien et
se firent livrer des oracles qui leur assuraient la victoire; cette
lgende ne signifie-t-elle pas que les prtres trusques ouvrirent la
ville aux Romains?

Plus tard, lorsque Capoue se rvolta contre Rome, on remarqua que les
chevaliers, c'est--dire le corps aristocratique, ne prirent pas part 
cette insurrection. [19] En 313, les villes d'Ausona, de Sora, de
Minturne, de Vescia furent livres aux Romains par le parti
aristocratique. [20] Lorsqu'on vit les trusques se coaliser contre Rome,
c'est que le gouvernement populaire s'tait tabli chez eux; une seule
ville, celle d'Arrtium, refusa d'entrer dans cette coalition; c'est que
l'aristocratie prvalait encore dans Arrtium. Quand Annibal tait en
Italie, toutes les villes taient agites; mais il ne s'agissait pas de
l'indpendance; dans chaque ville l'aristocratie tait pour Rome, et la
plbe pour les Carthaginois. [21]

La manire dont Rome tait gouverne peut rendre compte de cette
prfrence constante que l'aristocratie avait pour elle. La srie des
rvolutions s'y droulait comme dans toutes les villes, mais plus
lentement. En 509, quand les cits latines avaient dj des tyrans, une
raction patricienne avait russi dans Rome. La dmocratie s'leva
ensuite, mais  la longue, avec beaucoup de mesure et de temprament. Le
gouvernement romain fut donc plus longtemps aristocratique qu'aucun autre,
et put tre longtemps l'espoir du parti aristocratique.

Il est vrai que la dmocratie finit par l'emporter dans Rome, mais, alors
mme, les procds et ce qu'on pourrait appeler les artifices du
gouvernement restrent aristocratiques. Dans les comices par centuries les
voix taient rparties d'aprs la richesse. Il n'en tait pas tout  fait
autrement des comices par tribus; en droit, nulle distinction de richesse
n'y tait admise; en fait, la classe pauvre, tant enferme dans les
quatre tribus urbaines, n'avait que quatre suffrages  opposer aux trente
et un de la classe des propritaires. D'ailleurs, rien n'tait plus calme,
 l'ordinaire, que ces runions; nul n'y parlait que le prsident ou celui
 qui il donnait la parole; on n'y coutait gure d'orateurs; on y
discutait peu; tout se rduisait, le plus souvent,  voter par oui ou par
non, et  compter les votes; cette dernire opration, tant fort
complique, demandait beaucoup de temps et beaucoup de calme. Il faut
ajouter  cela que le Snat n'tait pas renouvel tous les ans, comme dans
les cits dmocratiques de la Grce; il tait  vie, et se recrutait  peu
prs lui-mme; il tait vritablement un corps oligarchique.

Les moeurs taient encore plus aristocratiques que les institutions. Les
snateurs avaient des places rserves au thtre. Les riches seuls
servaient dans la cavalerie. Les grades de l'arme taient en grande
partie rservs aux jeunes gens des grandes familles; Scipion n'avait pas
seize ans qu'il commandait dj un escadron.

La domination de la classe riche se soutint  Rome plus longtemps que dans
aucune autre ville. Cela tient  deux causes. L'une est que l'on fit de
grandes conqutes, et que les profits en furent pour la classe qui tait
dj riche; toutes les terres enleves aux vaincus furent possdes par
elle; elle s'empara du commerce des pays conquis, et y joignit les normes
bnfices de la perception des impts et de l'administration des
provinces. Ces familles, s'enrichissant ainsi  chaque gnration,
devinrent dmesurment opulentes, et chacune d'elles fut une puissance
vis--vis du peuple. L'autre cause tait que le Romain, mme le plus
pauvre, avait un respect inn pour la richesse. Alors que la vraie
clientle avait depuis longtemps disparu, elle fut comme ressuscite sous
la forme d'un hommage rendu aux grandes fortunes; et l'usage s'tablit que
les proltaires allassent chaque matin saluer les riches.

Ce n'est pas que la lutte des riches et des pauvres ne se soit vue  Rome
comme dans toutes les cits. Mais elle ne commena qu'au temps des
Gracques, c'est--dire aprs que la conqute tait presque acheve.
D'ailleurs, cette lutte n'eut jamais  Rome le caractre de violence
qu'elle avait partout ailleurs. Le bas peuple de Rome ne convoita pas trs
ardemment la richesse; il aida mollement les Gracques; il se refusa 
croire que ces rformateurs travaillassent pour lui, et il les abandonna
au moment dcisif. Les lois agraires, si souvent prsentes aux riches
comme une menace, laissrent toujours le peuple assez indiffrent et ne
l'agitrent qu' la surface. On voit bien qu'il ne souhaitait pas trs-
vivement de possder des terres; d'ailleurs, si on lui offrait le partage
des terres publiques, c'est--dire du domaine de l'tat, du moins il
n'avait pas la pense de dpouiller les riches de leurs proprits. Moiti
par un respect invtr, et moiti par habitude de ne rien faire, il
aimait  vivre  ct et comme  l'ombre des riches.

Cette classe eut la sagesse d'admettre en elle les familles les plus
considrables des villes sujettes ou des allis. Tout ce qui tait riche
en Italie, arriva peu  peu  former la classe riche de Rome. Ce corps
grandit toujours en importance et fut matre de l'tat. Il exera seul les
magistratures, parce qu'elles cotaient beaucoup  acheter; et il composa
seul le Snat, parce qu'il fallait un cens trs-lev pour tre snateur.
Ainsi l'on vit se produire ce fait trange, qu'en dpit des lois qui
taient dmocratiques, il se forma une noblesse, et que le peuple, qui
tait tout-puissant, souffrit qu'elle s'levt au-dessus de lui et ne lui
fit jamais une vritable opposition.

Rome tait donc, au troisime et au second sicle avant notre re, la
ville la plus aristocratiquement gouverne qu'il y et en Italie et en
Grce. Remarquons enfin que, si dans les affaires intrieures le Snat
tait oblig de mnager la foule, pour ce qui concernait la politique
extrieure il tait matre absolu. C'tait lui qui recevait les
ambassadeurs, qui concluait les alliances, qui distribuait les provinces
et les lgions, qui ratifiait les actes des gnraux, qui dterminait les
conditions faites aux vaincus: toutes choses qui, partout ailleurs,
taient dans les attributions de l'assemble populaire. Les trangers,
dans leurs relations avec Rome, n'avaient donc jamais affaire an peuple;
ils n'entendaient parler que du Snat, et on les entretenait dans cette
ide que le peuple n'avait aucun pouvoir. C'est l l'opinion qu'un Grec
exprimait  Flamininus:  Dans votre pays, disait-il, la richesse
gouverne, et tout le reste lui est soumis.  [22]

Il rsulta de l que, dans toutes les cits, l'aristocratie tourna les
yeux vers Rome, compta sur elle, l'adopta pour protectrice, et s'enchana
 sa fortune. Cela semblait d'autant plus permis que Rome n'tait pour
personne une ville trangre: Sabins, Latins, trusques voyaient en elle
une ville sabine, une ville latine ou une ville trusque, et les Grecs
reconnaissaient en elle des Grecs.

Ds que Rome se montra  la Grce (199 avant Jsus-Christ), l'aristocratie
se livra  elle. Presque personne alors ne pensait qu'il y et  choisir
entre l'indpendance et la sujtion; pour la plupart des hommes, la
question n'tait qu'entre l'aristocratie et le parti populaire. Dans
toutes les villes, celui-ci tait pour Philippe, pour Antiochus ou pour
Perse, celle-l pour Rome. On peut voir dans Polybe et dans Tite-Live que
si, en 198, Argos ouvre ses portes aux Macdoniens, c'est que le peuple y
domine; que, l'anne suivante, c'est le parti des riches qui livre Opunte
aux Romains; que, chez les Acarnaniens, l'aristocratie fait un trait
d'alliance avec Rome, mais que, l'anne d'aprs, ce trait est rompu,
parce que, dans l'intervalle, le peuple a repris l'avantage; que Thbes
est dans l'alliance de Philippe tant que le parti populaire y est le plus
fort, et se rapproche de Rome aussitt que l'aristocratie y devient
matresse; qu' Athnes,  Dmtriade,  Phoce, la populace est hostile
aux Romains; que Nabis, le tyran dmocrate, leur fait la guerre; que la
ligue achenne, tant qu'elle est gouverne par l'aristocratie, leur est
favorable; que les hommes comme Philopmen et Polybe souhaitent
l'indpendance nationale, mais aiment encore mieux la domination romaine
que la dmocratie; que dans la ligue achenne elle-mme il vient un moment
o le parti populaire surgit  son tour; qu' partir de ce moment la ligue
est l'ennemie de Rome; que Diaeos et Critolaos sont  la fois les chefs de
la faction populaire et les gnraux de la ligue contre les Romains; et
qu'ils combattent bravement  Scarphe et  Leucopetra, moins peut-tre
pour l'indpendance de la Grce que pour le triomphe de la dmocratie.

De tels faits disent assez comment Rome, sans faire de trs-grands
efforts, obtint l'empire. L'esprit municipal disparaissait peu  peu.
L'amour de l'indpendance devenait un sentiment trs-rare, et les coeurs
taient tout entiers aux intrts et aux passions des partis.
Insensiblement on oubliait la cit. Les barrires qui avaient autrefois
spar les villes et en avaient fait autant de petits mondes distincts,
dont l'horizon bornait les voeux et les penses de chacun, tombaient l'une
aprs l'autre. On ne distinguait plus, pour toute l'Italie et pour toute
la Grce, que deux groupes d'hommes: d'une part, une classe
aristocratique; de l'autre, un parti populaire; l'une appelait la
domination de Rome, l'autre la repoussait. Ce fut l'aristocratie qui
l'emporta, et Rome acquit l'empire.


_4 Rome dtruit partout le rgime municipal._

Les institutions de la cit antique avaient t affaiblies et comme
puises par une srie de rvolutions. La domination romaine eut pour
premier rsultat d'achever de les dtruire, et d'effacer ce qui en
subsistait encore. C'est ce qu'on peut voir en observant dans quelle
condition les peuples tombrent  mesure qu'ils furent soumis par Rome.

Il faut d'abord carter de notre esprit toutes les habitudes de la
politique moderne, et ne pas nous reprsenter les peuples entrant l'un
aprs l'autre dans l'tat romain, comme, de nos jours, des provinces
conquises sont annexes  un royaume qui, en accueillant ces nouveaux
membres, recule ses limites. L'tat romain, _civitas romana_, ne
s'agrandissait pas par la conqute; il ne comprenait toujours que les
familles qui figuraient dans la crmonie religieuse du cens. Le
territoire romain, _ager romanus_, ne s'tendait pas davantage; il restait
enferm dans les limites immuables que les rois lui avaient traces et que
la crmonie des Ambarvales sanctifiait chaque anne. Une seule chose
s'agrandissait  chaque conqute: c'tait la domination de Rome, _imperium
romanum_.

Tant que dura la rpublique, il ne vint  l'esprit de personne que les
Romains et les autres peuples pussent former une mme nation. Rome pouvait
bien accueillir chez elle individuellement quelques vaincus, leur faire
habiter ses murs, et les transformer  la longue en Romains; mais elle ne
pouvait pas assimiler toute une population trangre  sa population, tout
un territoire  son territoire. Cela ne tenait pas  la politique
particulire de Rome, mais  un principe qui tait constant dans
l'antiquit, principe dont Rome se serait plus volontiers carte
qu'aucune autre ville, mais dont elle ne pouvait pas s'affranchir
entirement. Lors donc qu'un peuple tait assujetti, il n'entrait pas dans
l'tat romain, mais seulement dans la domination romaine. Il ne s'unissait
pas  Rome, comme aujourd'hui des provinces sont unies  une capitale;
entre les peuples et elle, Rome ne connaissait que deux sortes de lien, la
sujtion ou l'alliance.

Il semblerait d'aprs cela que les institutions municipales dussent
subsister chez les vaincus, et que le monde dt tre un vaste ensemble de
cits distinctes entre elles, et ayant  leur tte une cit matresse. Il
n'en tait rien. La conqute romaine avait pour effet d'oprer dans
l'intrieur de chaque ville une vritable transformation.

D'une part taient les sujets, _dedititii_; c'taient ceux qui, ayant
prononc la formule de _deditio_, avaient livr au peuple romain  leurs
personnes, leurs murailles, leurs terres, leurs eaux, leurs maisons, leurs
temples, leurs dieux . Ils avaient donc renonc, non-seulement  leur
gouvernement municipal, mais encore  tout ce qui y tenait chez les
anciens, c'est--dire  leur religion et  leur droit priv. A partir de
ce moment, ces hommes ne formaient plus entre eux un corps politique; ils
n'avaient plus rien d'une socit rgulire. Leur ville pouvait rester
debout, mais leur cit avait pri. S'ils continuaient  vivre ensemble,
c'tait sans avoir ni institutions, ni lois, ni magistrats. L'autorit
arbitraire d'un praefectus envoy par Rome maintenait parmi eux l'ordre
matriel. [23]

D'autre part taient les allis, _faederati_ ou _socii_. Ils taient moins
mal traits. Le jour o ils taient entrs dans la domination romaine, il
avait t stipul qu'ils conserveraient leur rgime municipal et
resteraient organiss en cits. Ils continuaient donc  avoir, dans chaque
ville, une constitution propre, des magistratures, un snat, un prytane,
des lois, des juges. La ville tait rpute indpendante et semblait
n'avoir d'autres relations avec Rome que celles d'une allie avec son
allie. Toutefois, dans les termes du trait qui avait t rdig au
moment de la conqute, Rome avait insr cette formule: _majestatem populi
romani comiter conservato_. [24] Ces mots tablissaient la dpendance de
la cit allie  l'gard de la cit matresse, et comme ils taient trs-
vagues, il en rsultait que la mesure de cette dpendance tait toujours
au gr du plus fort. Ces villes qu'on appelait libres, recevaient des
ordres de Rome, obissaient aux proconsuls, et payaient des impts aux
publicains; leurs magistrats rendaient leurs comptes au gouverneur de la
province, qui recevait aussi les appels de leurs juges. [25] Or, telle
tait la nature du rgime municipal chez les anciens qu'il lui fallait une
indpendance complte ou qu'il cessait d'tre. Entre le maintien des
institutions de la cit et la subordination  un pouvoir tranger, il y
avait une contradiction, qui n'apparat peut-tre pas clairement aux yeux
des modernes, mais qui devait frapper tous les hommes de cette poque. La
libert municipale et l'empire de Rome taient inconciliables; la premire
ne pouvait tre qu'une apparence, qu'un mensonge, qu'un amusement bon 
occuper les hommes. Chacune de ces villes envoyait, presque chaque anne,
une dputation  Rome, et ses affaires les plus intimes et les plus
minutieuses taient rgles dans le Snat. Elles avaient encore leurs
magistrats municipaux, archontes et stratges, librement lus par elles;
mais l'archonte n'avait plus d'autre attribution que d'inscrire son nom
sur les registres publics pour marquer l'anne, et le stratge, autrefois
chef de l'arme et de l'tat, n'avait plus que le soin de la voirie et
l'inspection des marchs. [26]

Les institutions municipales prissaient donc aussi bien chez les peuples
qu'on appelait allis que chez ceux qu'on appelait sujets; il y avait
seulement cette diffrence que les premiers en gardaient encore les formes
extrieures. A vrai dire, la cit, telle que l'antiquit l'avait conue,
ne se voyait plus nulle part, si ce n'tait dans les murs de Rome.

D'ailleurs Rome, en dtruisant partout le rgime de la cit, ne mettait
rien  la place. Aux peuples  qui elle enlevait leurs institutions, elle
ne donnait pas les siennes en change. Elle ne songeait mme pas  crer
des institutions nouvelles qui fussent  leur usage. Elle ne fit jamais
une constitution pour les peuples de son empire, et ne sut pas tablir des
rgles fixes pour les gouverner. L'autorit mme qu'elle exerait sur eux
n'avait rien de rgulier. Comme ils ne faisaient pas partie de son tat,
de sa cit, elle n'avait sur eux aucune action lgale. Ses sujets taient
pour elle des trangers; aussi avait-elle vis--vis d'eux ce pouvoir
irrgulier et illimit que l'ancien droit municipal laissait au citoyen 
l'gard de l'tranger ou de l'ennemi. C'est sur ce principe que se rgla
longtemps l'administration romaine, et voici comment elle procdait.

Rome envoyait un de ses citoyens dans un pays; elle faisait de ce pays la
_province_ de cet homme, c'est--dire sa charge, son soin propre, son
affaire personnelle; c'tait le sens du mot _provincia_. En mme temps,
elle confrait  ce citoyen l'_imperium_; cela signifiait qu'elle se
dessaisissait en sa faveur, pour un temps dtermin, de la souverainet
qu'elle possdait sur le pays. Ds lors, ce citoyen reprsentait en sa
personne tous les droits de la rpublique, et,  ce titre, il tait un
matre absolu. Il fixait le chiffre de l'impt; il exerait le pouvoir
militaire; il rendait la justice. Ses rapports avec les sujets ou les
allis n'taient rgls par aucune constitution. Quand il sigeait sur son
tribunal, il jugeait suivant sa seule volont; aucune loi ne pouvait
s'imposer  lui, ni la loi des provinciaux, puisqu'il tait Romain, ni la
loi romaine, puisqu'il jugeait des provinciaux. Pour qu'il y et des lois
entre lui et ses administrs, il fallait qu'il les et faites lui-mme;
car lui seul pouvait se lier. Aussi l'_imperium_ dont il tait revtu,
comprenait-il la puissance lgislative. De l vient que les gouverneurs
eurent le droit et contractrent l'habitude de publier,  leur entre dans
la province, un code de lois qu'ils appelaient leur dit, et auquel ils
s'engageaient moralement  se conformer. Mais comme les gouverneurs
changeaient tous les ans, ces codes changrent aussi chaque anne, par la
raison que la loi n'avait sa source que dans la volont de l'homme
momentanment revtu de l'imperium. Ce principe tait si rigoureusement
appliqu que, lorsqu'un jugement avait t prononc par le gouverneur,
mais n'avait pas t entirement excut au moment de son dpart de la
province, l'arrive du successeur annulait de plein droit ce jugement, et
la procdure tait  recommencer. [27]

Telle tait l'omnipotence du gouverneur. Il tait la loi vivante. Quant 
invoquer la justice romaine contre ses violences ou ses crimes, les
provinciaux ne le pouvaient que s'ils trouvaient un citoyen romain qui
voult leur servir de patron. [28] Car d'eux-mmes ils n'avaient pas le
droit d'allguer la loi de la cit ni de s'adresser  ses tribunaux. Ils
taient des trangers; la langue juridique et officielle les appelait
_peregrini_; tout ce que la loi disait du _hostis_ continuait 
s'appliquer  eux.

La situation lgale des habitants de l'empire apparat clairement dans les
crits des jurisconsultes romains. On y voit que les peuples sont
considrs comme n'ayant plus leurs lois propres et n'ayant pas encore les
lois romaines. Pour eux le droit n'existe donc en aucune faon. Aux yeux
du jurisconsulte romain, le provincial n'est ni mari, ni pre, c'est--
dire que la loi ne lui reconnat ni la puissance maritale ni l'autorit
paternelle. La proprit n'existe pas pour lui; il y a mme une double
impossibilit  ce qu'il soit propritaire: impossibilit  cause de sa
condition personnelle, parce qu'il n'est pas citoyen romain; impossibilit
 cause de la condition de sa terre, parce qu'elle n'est pas terre
romaine, et que la loi n'admet le droit de proprit complte que dans les
limites de l'_ager romanus_. Aussi les jurisconsultes enseignent-ils que
le sol provincial n'est jamais proprit prive, et que les hommes ne
peuvent en avoir que la possession et l'usufruit. [29] Or ce qu'ils
disent, au second sicle de notre re, du sol provincial, avait t
galement vrai du sol italien avant le jour o l'Italie avait obtenu le
droit de cit romaine, comme nous le verrons tout  l'heure.

Il est donc avr que les peuples,  mesure qu'ils entraient dans l'empire
romain, perdaient leur religion municipale, leur gouvernement, leur droit
priv. On peut bien croire que Rome adoucissait dans la pratique ce que la
sujtion avait de destructif. Aussi voit-on bien que, si la loi romaine ne
reconnaissait pas au sujet l'autorit paternelle, encore laissait-on cette
autorit subsister dans les moeurs. Si on ne permettait pas  un tel homme
de se dire propritaire du sol, encore lui en laissait-on la possession;
il cultivait sa terre, la vendait, la lguait. On ne disait jamais que
cette terre ft sienne, mais on disait qu'elle tait comme sienne, _pro
suo_. Elle n'tait pas sa proprit, _dominium_, mais elle tait dans ses
biens, _in bonis_. [30] Rome imaginait ainsi au profit du sujet une foule
de dtours et d'artifices de langage. Assurment le gnie romain, si ses
traditions municipales l'empchaient de faire des lois pour les vaincus,
ne pouvait pourtant pas souffrir que la socit tombt en dissolution. En
principe on les mettait en dehors du droit; en fait ils vivaient comme
s'ils en avaient un. Mais  cela prs, et sauf la tolrance du vainqueur,
on laissait toutes les institutions des vaincus s'effacer et toutes leurs
lois disparatre. L'empire romain prsenta, pendant plusieurs gnrations,
ce singulier spectacle: une seule cit restait debout et conservait des
institutions et un droit; tout le reste, c'est--dire plus de cent
millions d'mes, ou n'avait plus aucune espce de lois ou du moins n'en
avait pas qui fussent reconnues par la cit matresse. Le monde alors
n'tait pas prcisment un chaos; mais la force, l'arbitraire, la
convention,  dfaut de lois et de principes, soutenaient seuls la
socit.

Tel fut l'effet de la conqute romaine sur les peuples qui en devinrent
successivement la proie. De la cit, tout tomba: la religion d'abord, puis
le gouvernement, et enfin le droit priv; toutes les institutions
municipales, dj branles depuis longtemps, furent enfin dracines et
ananties. Mais aucune socit rgulire, aucun systme de gouvernement ne
remplaa tout de suite ce qui disparaissait. Il y eut un temps d'arrt
entre le moment o les hommes virent le rgime municipal se dissoudre, et
celui o ils virent natre un autre mode de socit. La nation ne succda
pas d'abord  la cit, car l'empire romain ne ressemblait en aucune
manire  une nation. C'tait une multitude confuse, o il n'y avait
d'ordre vrai qu'en un point central, et o tout le reste n'avait qu'un
ordre factice et transitoire, et ne l'avait mme qu'au prix de
l'obissance. Les peuples soumis ne parvinrent  se constituer en un corps
organis qu'en conqurant,  leur tour, les droits et les institutions que
Rome voulait garder pour elle; il leur fallut pour cela entrer dans la
cit romaine, s'y faire une place, s'y presser, la transformer elle aussi,
afin de faire d'eux et de Rome un mme corps. Ce fut une oeuvre longue et
difficile.


_5 Les peuples soumis entrent successivement dans la cit romaine._

On vient de voir combien la condition de sujet de Rome tait dplorable,
et combien le sort du citoyen devait tre envi. La vanit n'avait pas
seule  souffrir; il y allait des intrts les plus rels et les plus
chers. Qui n'tait pas citoyen romain n'tait rput ni mari ni pre; il
ne pouvait tre lgalement ni propritaire ni hritier. Telle tait la
valeur du titre de citoyen romain que sans lui on tait en dehors du
droit, et que par lui on entrait dans la socit rgulire. Il arriva donc
que ce titre devint l'objet des plus vifs dsirs des hommes. Le Latin,
l'Italien, le Grec, plus tard l'Espagnol et le Gaulois aspirrent  tre
citoyens romains, seul moyen d'avoir des droits et de compter pour quelque
chose. Tous, l'un aprs l'autre,  peu prs dans l'ordre o ils taient
entrs dans l'empire de Rome, travaillrent  entrer dans la cite romaine,
et, aprs de longs efforts, y russirent.

Cette lente introduction des peuples dans l'tat romain est le dernier
acte de la longue histoire de la transformation sociale des anciens. Pour
observer ce grand vnement dans toutes ses phases successives, il faut le
voir commencer au quatrime sicle avant notre re.

Le Latium avait t soumis; des quarante petits peuples qui l'habitaient,
Rome en avait extermin la moiti, en avait dpouill quelques-uns de
leurs terres, et avait laiss aux autres le titre d'allis. En 340, ceux-
ci s'aperurent que l'alliance tait toute  leur dtriment, qu'il leur
fallait obir en tout, et qu'ils taient condamns  prodiguer, chaque
anne, leur sang et leur argent pour le seul profit de Rome. Ils se
coalisrent; leur chef Annius formula ainsi leurs rclamations dans le
Snat de Rome:  Qu'on nous donne l'galit; ayons mmes lois; ne formons
avec vous qu'un seul tat, _una civitas_; n'ayons qu'un seul nom, et qu'on
nous appelle tous galement Romains.  Annius nonait ainsi ds l'anne
340 le voeu que tous les peuples de l'empire conurent l'un aprs l'autre,
et qui ne devait tre compltement ralis qu'aprs cinq sicles et demi.
Alors une telle pense tait bien nouvelle, bien inattendue; les Romains
la dclarrent monstrueuse et criminelle; elle tait, en effet, contraire
 la vieille religion et au vieux droit des cits. Le consul Manlius
rpondit que, s'il arrivait qu'une telle proposition ft accepte, lui,
consul, tuerait de sa main le premier Latin qui viendrait siger dans le
Snat; puis, se tournant vers l'autel, il prit le dieu  tmoin, disant:
 Tu as entendu,  Jupiter, les paroles impies qui sont sorties de la
bouche de cet homme! Pourras-tu tolrer,  dieu, qu'un tranger vienne
s'asseoir dans ton temple sacr, comme snateur, comme consul?  Manlius
exprimait ainsi le vieux sentiment de rpulsion qui sparait le citoyen de
l'tranger. Il tait l'organe de l'antique loi religieuse, qui prescrivait
que l'tranger ft dtest des hommes, parce qu'il tait maudit des dieux
de la cit. Il lui paraissait impossible qu'un Latin ft snateur, parce
que le lieu de runion du Snat tait un temple et que les dieux romains
ne pouvaient pas souffrir dans leur sanctuaire la prsence d'un tranger.

La guerre s'ensuivit; les Latins vaincus firent _ddition_, c'est--dire
livrrent aux Romains leurs villes, leurs cultes, leurs lois, leurs
terres. Leur position tait cruelle. Un consul dit dans le Snat que, si
l'on ne voulait pas que Rome ft entoure d'un vaste dsert, il fallait
rgler le sort des Latins avec quelque clmence. Tite-Live n'explique pas
clairement ce qui fut fait; s'il faut l'en croire, on donna aux Latins le
droit de cit romaine, mais sans y comprendre, dans l'ordre politique le
droit de suffrage, ni dans l'ordre civil le droit de mariage; on peut
noter en outre que ces nouveaux citoyens n'taient pas compts dans le
cens. On voit bien que le Snat trompait les Latins, en leur appliquant le
nom de citoyens romains; ce titre dguisait une vritable sujtion,
puisque les hommes qui le portaient avaient les obligations du citoyen
sans en avoir les droits. Cela est si vrai que plusieurs villes latines se
rvoltrent pour qu'on leur retirt ce prtendu droit de cit.

Une centaine d'annes se passent, et, sans que Tite-Live nous en
avertisse, on reconnat bien que Rome a chang de politique. La condition
de Latins ayant droit de cit sans suffrage et sans _connubium_, n'existe
plus. Rome leur a repris ce titre de citoyen, ou plutt elle a fait
disparatre ce mensonge, et elle s'est dcide  rendre aux diffrentes
villes leur gouvernement municipal, leurs lois, leurs magistratures.

Mais, par un trait de grande habilet, Rome ouvrait une port qui, si
troite qu'elle ft, permettait aux sujets d'entrer dans la cit romaine.
Elle accordait que tout Latin qui aurait exerc une magistrature dans sa
ville natale, ft citoyen romain  l'expiration de sa charge. [31] Cette
fois, le don du droit de cit tait complet et sans rserve: suffrages,
magistratures, cens, mariage, droit priv, tout s'y trouvait. Rome se
rsignait  partager avec l'tranger sa religion, son gouvernement, ses
lois; seulement, ses faveurs taient individuelles et s'adressaient, non 
des villes entires, mais  quelques hommes dans chacune d'elles. Rome
n'admettait dans son sein que ce qu'il y avait de meilleur, de plus riche,
de plus considr dans le Latium.

Ce droit de cit devint alors prcieux, d'abord parce qu'il tait complet,
ensuite parce qu'il tait un privilge. Par lui, on figurait dans les
comices de la ville la plus puissante de l'Italie; on pouvait tre consul
et commander des lgions. Il avait aussi de quoi satisfaire les ambitions
plus modestes; grce  lui on pouvait s'allier par mariage  une famille
romaine; on pouvait s'tablir  Rome et y tre propritaire; on pouvait
faire le ngoce dans Rome, qui devenait dj l'une des premires places de
commerce du monde. On pouvait entrer dans les compagnies de publicains,
c'est--dire prendre part aux normes bnfices que procurait la
perception des impts ou la spculation sur les terres de l'_ager
publicus_. En quelque lieu qu'on habitt, on tait protg trs-
efficacement; on chappait  l'autorit des magistrats municipaux, et on
tait  l'abri des caprices des magistrats romains eux-mmes. A tre
citoyen de Rome on gagnait honneurs, richesse, scurit.

Les Latins se montrrent donc empresss  rechercher ce titre et usrent
de toutes sortes de moyens pour l'acqurir. Un jour que Rome voulut se
montrer un peu svre, elle dcouvrit que 12,000 d'entre eux l'avaient
obtenu par fraude.

Ordinairement Rome fermait les yeux, songeant que par l sa population
s'augmentait et que les pertes de la guerre taient rpares. Mais les
villes latines souffraient; leurs plus riches habitants devenaient
citoyens romains, et le Latium s'appauvrissait. L'impt, dont les plus
riches taient exempts  titre de citoyens romains, devenait de plus en
plus lourd, et le contingent de soldats qu'il fallait fournir  Rome tait
chaque, anne plus difficile  complter. Plus tait grand le nombre de
ceux qui obtenaient le droit de cit, plus tait dure la condition de ceux
qui ne l'avaient pas. Il vint un temps o les villes latines demandrent
que ce droit de cit cesst d'tre un privilge. Les villes italiennes
qui, soumises depuis deux sicles, taient  peu prs dans la mme
condition que les villes latines, et voyaient aussi leurs plus riches
habitants les abandonner pour devenir Romains, rclamrent pour elles ce
droit de cit. Le sort des sujets ou des allis tait devenu d'autant
moins supportable  cette poque, que la dmocratie romaine agitait alors
la grande question des lois agraires. Or, le principe de toutes ces lois
tait que ni le sujet ni l'alli ne pouvait tre propritaire du sol, sauf
un acte formel de la cit, et que la plus grande partie des terres
italiennes appartenait  la rpublique; un parti demandait donc que ces
terres, qui taient occupes presque toutes par des Italiens, fussent
reprises par l'tat et partages entre les pauvres de Rome. Les Italiens
taient donc menacs d'une ruine gnrale; ils sentaient vivement le
besoin d'avoir des droits civils, et ils ne pouvaient en avoir qu'en
devenant citoyens romains.

La guerre qui s'ensuivit fut appele la guerre _sociale_; c'taient les
allis de Rome qui prenaient les armes pour ne plus tre allis et devenir
Romains. Rome victorieuse fut pourtant contrainte d'accorder ce qu'on lui
demandait, et les Italiens reurent le droit de cit. Assimils ds lors
aux Romains, ils purent voter au forum; dans la vie prive, ils furent
rgis par les lois romaines; leur droit sur le sol fut reconnu, et la
terre italienne,  l'gal de la terre romaine, put tre possde en
propre. Alors s'tablit le _jus italicum_, qui tait le droit, non de la
personne italienne, puisque l'Italien tait devenu Romain, mais du sol
italique, qui fut susceptible de proprit, comme s'il tait _ager
romanus_. [32]

 partir de ce temps-l, l'Italie entire forma un seul tat. Il restait
encore  faire entrer dans l'unit romaine les provinces.

Il faut faire une distinction entre les provinces d'Occident et la Grce.
A l'Occident taient la Gaule et l'Espagne qui, avant la conqute,
n'avaient pas connu le vritable rgime municipal. Rome s'attacha  crer
ce rgime chez ces peuples, soit qu'elle ne crt pas possible de les
gouverner autrement, soit que, pour les assimiler peu  peu aux
populations italiennes, il fallt les faire passer par la mme route que
ces populations avaient suivie. De l vient que les empereurs, qui
supprimaient toute vie politique  Rome, entretenaient avec soin les
formes de la libert municipale dans les provinces. Il se forma ainsi des
cits en Gaule; chacune d'elles eut son Snat, son corps aristocratique,
ses magistratures lectives; chacune eut mme son culte local, son
_Genius_, sa divinit poliade,  l'image de ce qu'il y avait dans
l'ancienne Grce et l'ancienne Italie. Or ce rgime municipal qu'on
tablissait ainsi, n'empchait pas les hommes d'arriver  la cit romaine;
il les y prparait au contraire. Une hirarchie habilement combine entre
ces villes marquait les degrs par lesquels elles devaient s'approcher
insensiblement de Rome pour s'assimiler enfin  elle. On distinguait: 1
les allis, qui avaient un gouvernement et des lois propres, et nul lien
de droit avec les citoyens romains; 2 les colonies, qui jouissaient du
droit civil des Romains, sans en avoir les droits politiques; 3 les
villes de droit italique, c'est--dire celles  qui la faveur de Rome
avait accord le droit de proprit complte sur leurs terres, comme si
ces terres eussent t en Italie; 4 les villes de droit latin, c'est--
dire celles dont les habitants pouvaient, suivant l'usage autrefois tabli
dans le Latium, devenir citoyens romains, aprs avoir exerc une
magistrature municipale. Ces distinctions taient si profondes qu'entre
personnes de deux catgories diffrentes il n'y avait ni mariage possible
ni aucune relation lgale. Mais les empereurs eurent soin que les villes
pussent s'lever,  la longue et d'chelon en chelon, de la condition de
sujet ou d'alli au droit italique, du droit italique au droit latin.
Quand une ville en tait arrive l, ses principales familles devenaient
romaines l'une aprs l'autre.

La Grce entra aussi peu  peu dans l'tat romain. Chaque ville conserva
d'abord les formes et les rouages du rgime municipal. Au moment de la
conqute, la Grce s'tait montre dsireuse de garder son autonomie; on
la lui laissa, et plus longtemps peut-tre qu'elle ne l'et voulu. Au bout
de peu de gnrations, elle aspira  se faire romaine; la vanit,
l'ambition, l'intrt y travaillrent.

Les Grecs n'avaient pas pour Rome cette haine que l'on porte ordinairement
 un matre tranger; ils l'admiraient, ils avaient pour elle de la
vnration; d'eux-mmes ils lui vouaient un culte et lui levaient des
temples comme  un dieu. Chaque ville oubliait sa divinit poliade et
adorait  sa place la desse Rome et le dieu Csar; les plus belles ftes
taient pour eux, et les premiers magistrats n'avaient pas de fonction
plus haute que celle de clbrer en grande pompe les jeux Augustaux. Les
hommes s'habituaient ainsi  lever les yeux au-dessus de leurs cits; ils
voyaient dans Rome la cit par excellence, la vraie patrie, le prytane de
tous les peuples. La ville o l'on tait n paraissait petite; ses
intrts n'occupaient plus la pense; les honneurs qu'elle donnait ne
satisfaisaient plus l'ambition. On ne s'estimait rien, si l'on n'tait pas
citoyen romain. Il est vrai que, sous les empereurs, ce titre ne confrait
plus de droits politiques; mais il offrait de plus solides avantages,
puisque l'homme qui en tait revtu acqurait en mme temps le plein droit
de proprit, le droit d'hritage, le droit de mariage, l'autorit
paternelle et tout le droit priv de Rome. Les lois que chacun trouvait
dans sa ville, taient des lois variables et sans fondement, qui n'avaient
qu'une valeur de tolrance; le Romain les mprisait et le Grec lui-mme
les estimait peu. Pour avoir des lois fixes, reconnues de tous et vraiment
saintes, il fallait avoir les lois romaines.

On ne voit pas que ni la Grce entire ni mme une ville grecque ait
formellement demand ce droit de cit si dsir; mais les hommes
travaillrent individuellement  l'acqurir, et Rome s'y prta d'assez
bonne grce. Les uns l'obtinrent de la faveur de l'empereur; d'autres
l'achetrent; on l'accorda  ceux qui donnaient trois enfants  la
socit, ou qui servaient dans certains corps de l'arme; quelquefois il
suffit pour l'obtenir d'avoir construit un navire de commerce d'un tonnage
dtermin, ou d'avoir port du bl  Rome. Un moyen facile et prompt de
l'acqurir tait de se vendre comme esclave  un citoyen romain; car
l'affranchissement dans les formes lgales conduisait au droit de cit.
[33]

L'homme qui possdait le titre de citoyen romain ne faisait plus partie
civilement ni politiquement de sa ville natale. Il pouvait continuer 
l'habiter, mais il y tait rput tranger; il n'tait plus soumis aux
lois de la ville, n'obissait plus  ses magistrats, n'en supportait plus
les charges pcuniaires. [34] C'tait la consquence du vieux principe qui
ne permettait pas qu'un mme homme appartnt  deux cits  la fois. [35]
Il arriva naturellement qu'aprs quelques gnrations il y eut dans chaque
ville grecque un assez grand nombre d'hommes, et c'taient ordinairement
les plus riches, qui ne reconnaissaient ni le gouvernement ni le droit de
cette ville. Le rgime municipal prit ainsi lentement et comme de mort
naturelle. Il vint un jour o la cit fut un cadre qui ne renferma plus
rien, o les lois locales ne s'appliqurent presque plus  personne, o
les juges municipaux n'eurent plus de justiciables.

Enfin, quand huit ou dix gnrations eurent soupir aprs le droit de cit
romaine, et que tout ce qui avait quelque valeur l'eut obtenu, alors parut
un dcret imprial qui l'accorda  tous les hommes libres sans
distinction.

Ce qui est trange ici, c'est qu'on ne peut dire avec certitude ni la date
de ce dcret ni le nom du prince qui l'a port. On en fait honneur avec
quelque vraisemblance  Caracalla, c'est--dire  un prince qui n'eut
jamais de vues bien leves; aussi ne le lui attribue-t-on que comme une
simple mesure fiscale. On ne rencontre gure dans l'histoire de dcrets
plus importants que celui-l: il supprimait la distinction qui existait
depuis la conqute romaine entre le peuple dominateur et les peuples
sujets; il faisait mme disparatre la distinction beaucoup plus vieille
que la religion et le droit avaient marque entre les cits. Cependant les
historiens de ce temps-l n'en ont pas pris note, et nous ne le
connaissons que par deux textes vagues des jurisconsultes et une courte
indication de Dion Cassius. [36] Si ce dcret n'a pas frapp les
contemporains et n'a pas t remarqu de ceux qui crivaient alors
l'histoire, c'est que le changement dont il tait l'expression lgale
tait achev depuis longtemps. L'ingalit entre les citoyens et les
sujets s'tait affaiblie  chaque gnration et s'tait peu  peu efface.
Le dcret put passer inaperu, sous le voile d'une mesure fiscale; il
proclamait et faisait passer dans le domaine du droit ce qui tait dj un
fait accompli.

Le titre de citoyen commena alors  tomber en dsutude, ou, s'il fut
encore employ, ce fut pour dsigner la condition d'homme libre oppose 
celle d'esclave. A partir de ce temps-l, tout ce qui faisait partie de
l'empire romain, depuis l'Espagne jusqu' l'Euphrate, forma vritablement
un seul peuple et un seul tat. La distinction des cits avait disparu;
celle des nations n'apparaissait encore que faiblement. Tous les habitants
de cet immense empire taient galement Romains. Le Gaulois abandonna son
nom de Gaulois et prit avec empressement celui de Romain; ainsi fit
l'Espagnol; ainsi fit l'habitant de la Thrace ou de la Syrie. Il n'y eut
plus qu'un seul nom, qu'une seule patrie, qu'un seul gouvernement, qu'un
seul droit.

On voit combien la cit romaine s'tait dveloppe d'ge en ge. A
l'origine elle n'avait contenu que des patriciens et des clients; ensuite
la classe plbienne y avait pntr, puis les Latins, puis les Italiens;
enfin vinrent les provinciaux. La conqute n'avait pas suffi  oprer ce
grand changement. Il avait fallu la lente transformation des ides, les
concessions prudentes mais non interrompues des empereurs, et
l'empressement des intrts individuels. Alors toutes les cits
disparurent peu  peu; et la cit romaine, la dernire debout, se
transforma elle-mme si bien qu'elle devint la runion d'une douzaine de
grands peuples sous un matre unique. Ainsi tomba le rgime municipal.

Il n'entre pas dans notre sujet de dire par quel systme de gouvernement
ce rgime fut remplac, ni de chercher si ce changement fut d'abord plus
avantageux que funeste aux populations. Nous devons nous arrter au moment
o les vieilles formes sociales que l'antiquit avait tablies furent
effaces pour jamais.


NOTES

[1] L'origine troyenne de Rome tait une opinion reue avant mme que Rome
ft en rapports suivis avec l'Orient. Un vieux devin, dans une prdiction
qui se rapportait  la seconde guerre punique, donnait au Romain
l'pithte de _trojugena_. Tite-Live, XXV, 12.

[2] Tite-Live, I, 5. Virgile, VIII. Ovide, _Fast._, I, 579. Plutarque,
_Quest. rom._, 56. Strabon, V, p. 230.

[3] Denys, I, 85. Varron, _L. L._, V, 42. Virgile, VIII, 358.

[4] Des trois noms des tribus primitives, les anciens ont toujours cru que
l'un tait un nom latin, l'autre un nom sabin, le troisime un nom
trusque.

[5] Denys, I, 85.

[6] Plutarque, _Quest. rom._, 76.

[7] Pausanias, V, 23, 24. Comparez Tite-Live, XXIX, 12; XXXVII, 37.

[8] Pausanias, VIII, 43. Strabon, V, p. 232.

[9] Servius, _ad Aen._, III, 12.

[10] Denys, II, 30.

[11] Tite-Live, IX, 43; XXIII, 4.

[12] Tite-Live, I, 45. Denys, IV, 48, 49.

[13] Tite-Live, V, 21, 22; VI, 29. Ovide, _Fast._, III, 837, 843.
Plutarque, _Parallle des hist. gr. et rom._, 75.

[14] Cincius, cit par Arnobe, _Adv. gentes_, III, 38.

[15] Thucydide, II, 2; III, 65, 70; V, 29, 76.

[16] Thucydide, III, 47. Xnophon, _Hellniques_, VI, 3.

[17] Denys, VI, 2.

[18] Tite-Live, IV, 9, 10.

[19] Tite-Live, VIII, 11.

[20] Tite-Live, IX, 24, 25; X, 1.

[21] Tite-Live, XXIII, 13, 14, 39; XXIV, 2, 3.

[22] Tite-Live, XXXIV, 31.

[23] Tite-Live, I, 38; VII, 31; IX, 20; XXVI, 16; XXVIII, 34. Cicron, _De
lege agr._, I, 6; II, 32. Festus, v _Praefecturae_.

[24] Cicron, _pro Balbo_, 16.

[25] Tite-Live, XLV, 18. Cicron, _ad Att_., VI, 1; VI, 2. Appien,
_Guerres civiles_, I, 102. Tacite, XV, 45.

[26] Philostrate, _Vie des sophistes_, I, 23. Boeckh, _Corp. inscr._,
passim.

[27] Gaius, IV, 103, 105.

[28] Cicron, _De orat._, I, 9.

[29] Gaius, II, 7. Cicron, _pro Flacco_, 32.

[30] Gaius, I, 54; II, 5, 6, 7.

[31] Appien, _Guerres civiles_, II, 26.

[32] Aussi est-il appel ds lors, en droit, _res mancipi_. Voy. Ulpien.

[33] Sutone, _Nron_. 24. Ptrone, 57. Ulpien, III. Gaius, I, 16, 17.

[34] Il devenait un tranger  l'gard de sa famille mme, si elle n'avait
pas comme lui le droit de cit. Il n'hritait pas d'elle. Pline,
_Pangyrique_, 37.

[35] Cicron, _pro Balbo_, 28; _pro Archia_, 5; _pro Coecina_, 36.
Cornlius Nepos, _Atticus_, 9. La Grce avait depuis longtemps abandonn
ce principe; mais Rome s'y tenait fidlement.

[36]  _Antoninus Pius jus romanae civitatis omnibus subjectis donavit_. 
Justinien, _Novelles_, 78, ch. 5.  _In orbe romano qui sunt, ex
constitutione imperatoris Antonini, cives romani effecti sunt_.  Ulpien,
au _Digeste_, liv. I, tit. 5, 17. On sait d'ailleurs par Spartien que
Caracalla se faisait appeler Antonin dans les actes officiels. Dion
Cassius dit que Caracalla donna  tous les habitants de l'empire le droit
de cit pour gnraliser l'impt du dixime sur les affranchissements et
sur les successions. -- La distinction entre prgrins, Latins et citoyens
n'a pas entirement disparu; on la trouve encore dans Ulpien et dans le
Code; il parut, en effet, naturel que les esclaves affranchis ne
devinssent pas aussitt citoyens romains, mais passassent par tous les
anciens chelons qui sparaient la servitude du droit de cit. On voit
aussi  certains indices que la distinction entre les terres italiques et
les terres provinciales subsista encore assez longtemps (_Code_, VII, 25;
VII, 31; X, 39; _Digeste_, liv. L, tit. 1). Ainsi la ville de Tyr en
Phnicie, encore aprs Caracalla, jouissait par privilge du droit
italique (_Digeste_, IV, 15); le maintien de cette distinction s'explique
par l'intrt des empereurs, qui ne voulaient pas se priver des tributs
que le sol provincial payait au fisc.




CHAPITRE III.

LE CHRISTIANISME CHANGE LES CONDITIONS DU GOUVERNEMENT.


La victoire du christianisme marque la fin de la socit antique. Avec la
religion nouvelle s'achve cette transformation sociale que nous avons vue
commencer six ou sept sicles avant elle.

Pour savoir combien les principes et les rgles essentielles de la
politique furent alors changs, il suffit de se rappeler que l'ancienne
socit avait t constitue par une vieille religion dont le principal
dogme tait que chaque dieu protgeait exclusivement une famille ou une
cit, et n'existait que pour elle. C'tait le temps des dieux domestiques
et des divinits poliades. Cette religion avait enfant le droit; les
relations entre les hommes, la proprit, l'hritage, la procdure, tout
s'tait trouv rgl, non par les principes de l'quit naturelle, mais
par les dogmes de cette religion et en vue des besoins de son culte.
C'tait elle aussi qui avait tabli un gouvernement parmi les hommes:
celui du pre dans la famille, celui du roi ou du magistrat dans la cit.
Tout tait venu de la religion, c'est--dire de l'opinion que l'homme
s'tait faite de la divinit. Religion, droit, gouvernement s'taient
confondus et n'avaient t qu'une mme chose sous trois aspects divers.

Nous avons cherch  mettre en lumire ce rgime social des anciens, o la
religion tait matresse absolue dans la vie prive et dans la vie
publique; o l'tat tait une communaut religieuse, le roi un pontife, le
magistrat un prtre, la loi une formule sainte; o le patriotisme tait de
la pit, l'exil une excommunication; o la libert individuelle tait
inconnue, o l'homme tait asservi  l'tat par son me, par son corps,
par ses biens; o la haine tait obligatoire contre l'tranger, o la
notion du droit et du devoir, de la justice et de l'affection s'arrtait
aux limites de la cit; o l'association humaine tait ncessairement
borne dans une certaine circonfrence, autour d'un prytane, et o l'on
ne voyait pas la possibilit de fonder des socits plus grandes. Tels
furent les traits caractristiques des cits grecques et italiennes
pendant la premire priode de leur histoire.

Mais peu  peu, nous l'avons vu, la socit se modifia. Des changements
s'accomplirent dans le gouvernement et dans le droit, en mme temps que
dans les croyances. Dj, dans les cinq sicles qui prcdent le
christianisme, l'alliance n'tait plus aussi intime entre la religion
d'une part, le droit et la politique de l'autre. Les efforts des classes
opprimes, le renversement de la caste sacerdotale, le travail des
philosophes, le progrs de la pense, avaient branl les vieux principes
de l'association humaine. On avait fait d'incessants efforts pour
s'affranchir de l'empire de cette vieille religion,  laquelle l'homme ne
pouvait plus croire; le droit et la politique, comme la morale, s'taient
peu  peu dgags de ses liens.

Seulement, cette espce de divorce venait de l'effacement de l'ancienne
religion; si le droit et la politique commenaient  tre quelque peu
indpendants, c'est que les hommes cessaient d'avoir des croyances; si la
socit n'tait plus gouverne par la religion, cela tenait surtout  ce
que la religion n'avait plus de force. Or, il vint un jour o le sentiment
religieux reprit vie et vigueur, et o, sous la forme chrtienne, la
croyance ressaisit l'empire de l'me. N'allait-on pas voir alors
reparatre l'antique confusion du gouvernement et du sacerdoce, de la foi
et de la loi?

Avec le christianisme, non-seulement le sentiment religieux fut raviv, il
prit encore une expression plus haute et moins matrielle. Tandis
qu'autrefois on s'tait fait des dieux de l'me humaine ou des grandes
forces physiques, on commena  concevoir Dieu comme vritablement
tranger, par son essence,  la nature humaine d'une part, au monde de
l'autre. Le Divin fut dcidment plac en dehors de la nature visible et
au-dessus d'elle. Tandis qu'autrefois chaque homme s'tait fait son dieu,
et qu'il y en avait eu autant que de familles et de cits, Dieu apparut
alors comme un tre unique, immense, universel, seul animant les mondes,
et seul devant remplir le besoin d'adoration qui est en l'homme. Au lieu
qu'autrefois la religion, chez les peuples de la Grce et de l'Italie,
n'tait gure autre chose qu'un ensemble de pratiques, une srie de rites
que l'on rptait sans y voir aucun sens, une suite de formules que
souvent on ne comprenait plus, parce que la langue en avait vieilli, une
tradition qui se transmettait d'ge en ge et ne tenait son caractre
sacr que de son antiquit, au lieu de cela, la religion fut un ensemble
de dogmes et un grand objet propos  la foi. Elle ne fut plus extrieure;
elle sigea surtout dans la pense de l'homme. Elle ne fut plus matire;
elle devint esprit. Le christianisme changea la nature et la forme de
l'adoration: l'homme ne donna plus  Dieu l'aliment et le breuvage; la
prire ne fut plus une formule d'incantation; elle fut un acte de foi et
une humble demande. L'me fut dans une autre relation avec la divinit: la
crainte des dieux fut remplace par l'amour de Dieu.

Le christianisme apportait encore d'autres nouveauts. Il n'tait la
religion domestique d'aucune famille, la religion nationale d'aucune cit
ni d'aucune race. Il n'appartenait ni  une caste ni  une corporation.
Ds son dbut, il appelait  lui l'humanit entire. Jsus-Christ disait 
ses disciples:  Allez et instruisez _tous les peuples_. 

Ce principe tait si extraordinaire et si inattendu que les premiers
disciples eurent un moment d'hsitation; on peut voir dans les Actes des
aptres que plusieurs se refusrent d'abord  propager la nouvelle
doctrine en dehors du peuple chez qui elle avait pris naissance. Ces
disciples pensaient, comme les anciens Juifs, que le Dieu des Juifs ne
voulait pas tre ador par des trangers; comme les Romains et les Grecs
des temps anciens, ils croyaient que chaque race avait son dieu, que
propager le nom et le culte de ce dieu c'tait se dessaisir d'un bien
propre et d'un protecteur spcial, et qu'une telle propagande tait  la
fois contraire au devoir et  l'intrt. Mais Pierre rpliqua  ces
disciples:  Dieu ne fait pas de diffrence entre les gentils et nous. 
Saint Paul se plut  rpter ce grand principe en toute occasion et sous
toute espce de forme:  Dieu, dit-il, ouvre aux gentils les portes de la
foi. Dieu n'est-il Dieu que des Juifs? non, certes, il l'est aussi des
gentils... Les gentils sont appels au mme hritage que les Juifs. 

Il y avait en tout cela quelque chose de trs-nouveau. Car partout, dans
le premier ge de l'humanit, on avait conu la divinit comme s'attachant
spcialement  une race. Les Juifs avaient cru au Dieu des Juifs, les
Athniens  la Pallas athnienne, les Romains au Jupiter capitolin. Le
droit de pratiquer un culte avait t un privilge. L'tranger avait t
repouss des temples; le non-Juif n'avait pas pu entrer dans le temple des
Juifs; le Lacdmonien n'avait pas eu le droit d'invoquer Pallas
athnienne. Il est juste de dire que, dans les cinq sicles qui
prcdrent le christianisme, tout ce qui pensait s'insurgeait dj contre
ces rgles troites. La philosophie avait enseign maintes fois, depuis
Anaxagore, que le Dieu de l'univers recevait indistinctement les hommages
de tous les hommes. La religion d'leusis avait admis des initis de
toutes les villes. Les cultes de Cyble, de Srapis et quelques autres
avaient accept indiffremment des adorateurs de toutes nations. Les Juifs
avaient commenc  admettre l'tranger dans leur religion, les Grecs et
les Romains l'avaient admis dans leurs cits. Le christianisme, venant
aprs tous ces progrs de la pense et des institutions, prsenta 
l'adoration de tous les hommes un Dieu unique, un Dieu universel, un Dieu
qui tait  tous, qui n'avait pas de peuple choisi, et qui ne distinguait
ni les races, ni les familles, ni les tats.

Pour ce Dieu il n'y avait plus d'trangers. L'tranger ne profanait plus
le temple, ne souillait plus le sacrifice par sa seule prsence. Le temple
fut ouvert  quiconque crut en Dieu. Le sacerdoce cessa d'tre
hrditaire, parce que la religion n'tait plus un patrimoine. Le culte ne
fut plus tenu secret; les rites, les prires, les dogmes ne furent plus
cachs; au contraire, il y eut dsormais un enseignement religieux, qui ne
se donna pas seulement, mais qui s'offrit, qui se porta au-devant des plus
loigns, qui alla chercher les plus indiffrents. L'esprit de propagande
remplaa la loi d'exclusion.

Cela eut de grandes consquences, tant pour les relations entre les
peuples que pour le gouvernement des tats.

Entre les peuples, la religion ne commanda plus la haine; elle ne fit plus
un devoir au citoyen de dtester l'tranger; il fut de son essence, au
contraire, de lui enseigner qu'il avait envers l'tranger, envers
l'ennemi, des devoirs de justice et mme de bienveillance. Les barrires
entre les peuples et les races furent ainsi abaisses; le _pomoerium_
disparut;  Jsus-Christ, dit l'aptre, a rompu la muraille de sparation
et d'inimiti.  --  Il y a plusieurs membres, dit-il encore; mais tous
ne font qu'un seul corps. Il n'y a ni gentil, ni Juif; ni circoncis, ni
incirconcis; ni barbare, ni Scythe. Tout le genre humain est ordonn dans
l'unit.  On enseigna mme aux peuples qu'ils descendaient tous d'un mme
pre commun. Avec l'unit de Dieu, l'unit de la face humaine apparut aux
esprits; et ce fut ds lors une ncessit de la religion de dfendre 
l'homme de har les autres hommes.

Pour ce qui est du gouvernement de l'tat, on peut dire que le
christianisme l'a transform dans son essence, prcisment parce qu'il ne
s'en est pas occup. Dans les vieux ges, la religion et l'tat ne
faisaient qu'un; chaque peuple adorait son dieu, et chaque dieu gouvernait
son peuple; le mme code rglait les relations entre les hommes et les
devoirs envers les dieux de la cit. La religion commandait alors 
l'tat, et lui dsignait ses chefs par la voix du sort ou par celle des
auspices; l'tat,  son tour, intervenait dans le domaine de la conscience
et punissait toute infraction aux rites et au culte de la cit. Au lieu de
cela, Jsus-Christ enseigne que son empire n'est pas de ce monde. Il
spare la religion du gouvernement. La religion, n'tant plus terrestre,
ne se mle plus que le moins qu'elle peut aux choses de la terre. Jsus-
Christ ajoute:  Rendez  Csar ce qui est  Csar, et  Dieu ce qui est 
Dieu.  C'est la premire fois que l'on distingue si nettement Dieu de
l'tat. Car Csar,  cette poque, tait encore le grand pontife, le chef
et le principal organe de la religion romaine; il tait le gardien et
l'interprte des croyances; il tenait dans ses mains le culte et le dogme.
Sa personne mme tait sacre et divine; car c'tait prcisment un des
traits de la politique des empereurs, que, voulant reprendre les attributs
de la royaut antique, ils n'avaient garde d'oublier ce caractre divin
que l'antiquit avait attach aux rois-pontifes et aux prtres-fondateurs.
Mais voici que Jsus-Christ brise cette alliance que le paganisme et
l'empire voulaient renouer; il proclame que la religion n'est plus l'tat,
et qu'obir  Csar n'est plus la mme chose qu'obir  Dieu.

Le christianisme achve de renverser les cultes locaux; il teint les
prytanes, brise dfinitivement les divinits poliades. Il fait plus: il
ne prend pas pour lui l'empire que ces cultes avaient exerc sur la
socit civile. Il professe qu'entre l'tat et la religion il n'y a rien
de commun; il spare ce que toute l'antiquit avait confondu. On peut
d'ailleurs remarquer que, pendant trois sicles, la religion nouvelle
vcut tout  fait en dehors de l'action de l'tat; elle sut se passer de
sa protection et lutter mme contre lui. Ces trois sicles tablirent un
abme entre le domaine du gouvernement et le domaine de la religion. Et
comme le souvenir de cette glorieuse poque n'a pas pu s'effacer, il s'en
est suivi que cette distinction est devenue une vrit vulgaire et
incontestable que les efforts mmes d'une partie du clerg n'ont pas pu
draciner.

Ce principe fut fcond en grands rsultats. D'une part, la politique fut
dfinitivement affranchie des rgles strictes que l'ancienne religion lui
avait traces. On put gouverner les hommes sans avoir  se plier  des
usages sacrs, sans prendre avis des auspices ou des oracles, sans
conformer tous les actes aux croyances et aux besoins du culte. La
politique fut plus libre dans ses allures; aucune autre autorit que celle
de la loi morale ne la gna plus. D'autre part, si l'tat fut plus matre
en certaines choses, son action fut aussi plus limite. Toute une moiti
de l'homme lui chappa. Le christianisme enseignait que l'homme
n'appartenait plus  la socit que par une partie de lui-mme, qu'il
tait engag  elle par son corps et par ses intrts matriels, que,
sujet d'un tyran, il devait se soumettre, que, citoyen d'une rpublique,
il devait donner sa vie pour elle, mais que, pour son me, il tait libre
et n'tait engag qu' Dieu.

Le stocisme avait marqu dj cette sparation; il avait rendu l'homme 
lui-mme, et avait fond la libert intrieure. Mais de ce qui n'tait que
l'effort d'nergie d'une secte courageuse, le christianisme fit la rgle
universelle et inbranlable des gnrations suivantes; de ce qui n'tait
que la consolation de quelques-uns, il fit le bien commun de l'humanit.

Si maintenant on se rappelle ce qui a t dit plus haut sur l'omnipotence
de l'tat chez les anciens, si l'on songe  quel point la cit, au nom de
son caractre sacr et de la religion qui tait inhrente  elle, exerait
un empire absolu, on verra que ce principe nouveau a t la source d'o a
pu venir la libert de l'individu. Une fois que l'me s'est trouve
affranchie, le plus difficile tait fait, et la libert est devenue
possible dans l'ordre social.

Les sentiments et les moeurs se sont alors transforms aussi bien que la
politique. L'ide qu'on se faisait des devoirs du citoyen s'est affaiblie.
Le devoir par excellence n'a plus consist  donner son temps, ses forces
et sa vie  l'tat. La politique et la guerre n'ont plus t le tout de
l'homme; toutes les vertus n'ont plus t comprises dans le patriotisme;
car l'me n'avait plus de patrie. L'homme a senti qu'il avait d'autres
obligations que celle de vivre et de mourir pour la cit. Le christianisme
a distingu les vertus prives des vertus publiques. En abaissant celles-
ci, il a relev celles-l; il a mis Dieu, la famille, la personne humaine
au-dessus de la patrie, le prochain au-dessus du concitoyen.

Le droit a aussi chang de nature. Chez toutes les nations anciennes, le
droit avait t assujetti  la religion et avait reu d'elle toutes ses
rgles. Chez les Perses et les Hindous, chez les Juifs, chez les Grecs,
les Italiens et les Gaulois, la loi avait t contenue dans les livres
sacrs ou dans la tradition religieuse. Aussi chaque religion avait-elle
fait le droit  son image. Le christianisme est la premire religion qui
n'ait pas prtendu que le droit dpendt d'elle. Il s'occupa des devoirs
des hommes, non de leurs relations d'intrts. On ne le vit rgler ni le
droit de proprit, ni l'ordre des successions, ni les obligations, ni la
procdure. Il se plaa en dehors du droit, comme en dehors de toute chose
purement terrestre. Le droit fut donc indpendant; il put prendre ses
rgles dans la nature, dans la conscience humaine, dans la puissante ide
du juste qui est en nous. Il put se dvelopper en toute libert, se
rformer et s'amliorer sans nul obstacle, suivre les progrs de la
morale, se plier aux intrts et aux besoins sociaux de chaque gnration.

L'heureuse influence de l'ide nouvelle se reconnat bien dans l'histoire
du droit romain. Durant les quelques sicles qui prcdrent le triomphe
du christianisme, le droit romain travaillait dj  se dgager de la
religion et  se rapprocher de l'quit et de la nature; mais il ne
procdait que par des dtours et par des subtilits, qui l'nervaient et
affaiblissaient son autorit morale. L'oeuvre de rgnration du droit,
annonce par la philosophie stocienne, poursuivie par les nobles efforts
des jurisconsultes romains, bauche par les artifices et les ruses du
prteur, ne put russir compltement qu' la faveur de l'indpendance que
la nouvelle religion laissait au droit. On put voir,  mesure que le
christianisme conqurait la socit, les codes romains admettre les rgles
nouvelles, non plus par des subterfuges, mais ouvertement et sans
hsitation. Les pnates domestiques ayant t renverss et les foyers
teints, l'antique constitution de la famille disparut pour toujours, et
avec elle les rgles qui en avaient dcoul. Le pre perdit l'autorit
absolue que son sacerdoce lui avait autrefois donne, et ne conserva que
celle que la nature mme lui confre pour les besoins de l'enfant. La
femme, que le vieux culte plaait dans une position infrieure au mari,
devint moralement son gale. Le droit de proprit fut transform dans son
essence; les bornes sacres des champs disparurent; la proprit ne
dcoula plus de la religion, mais du travail; l'acquisition en fut rendue
plus facile, et les formalits du vieux droit furent dfinitivement
cartes.

Ainsi par cela seul que la famille n'avait plus sa religion domestique, sa
constitution et son droit furent transforms; de mme que, par cela seul
que l'tat n'avait plus sa religion officielle, les rgles du gouvernement
des hommes furent changes pour toujours.

Notre tude doit s'arrter  cette limite qui spare la politique ancienne
de la politique moderne. Nous avons fait l'histoire d'une croyance. Elle
s'tablit: la socit humaine se constitue. Elle se modifie: la socit
traverse une srie de rvolutions. Elle disparat: la socit change de
face. Telle a t la loi des temps antiques.




TABLE ANALYTIQUE.


ADOPTION.
  L'adoption a eu pour principe le devoir de perptuer le culte
    domestique;
    -- n'tait permise qu' ceux qui n'avaient pas d'enfants;
    ses effets religieux et civils.

AFFRANCHIS.
  Droit que les patrons conservaient sur eux;
    leur analogie avec les anciens clients.

AGNATION.
  Quelle sorte de parent c'tait, chez les Romains et chez les Grecs.

AGNI,
  divinit des vieux ges dans toute la race indo-europenne.

ANESSE (Droit d'),
  tabli  l'origine des socits anciennes;
  disparat peu  peu.

AMBARVALES.

AMPHICTYONIES,
  assembles religieuses plus que politiques.

ANCTRES (Culte des).

ANNALES.
  Usage gnral des annales chez les anciens;
    elles taient rdiges par les prtres et faisaient partie de la
      religion.

ARCHIVES des villes.

ARCHONTES des [Grec: genae].
  Archontes des villes;
    le titre d'archonte tait d'abord synonyme de celui de roi;
    fonctions religieuses des archontes;
    leur pouvoir judiciaire;
    comment ils taient lus;
    leur autorit est peu  peu rduite;
    ce qu'ils deviennent sous l'empire romain.

ARISTOCRATIE.
  Aristocratie hrditaire des patriciens, des Eupatrides, des [Grec:
    basileis], des Gomores, etc.
  La distinction des classes est d'abord fonde sur la religion;
    l'aristocratie de naissance s'appuie sur le sacerdoce hrditaire.
  Cette aristocratie disparat plus tard;
    il se forme une aristocratie de richesse.
  Aristocratie spartiate.

ARME.
  Actes religieux qui s'accomplissaient dans les armes grecques et
    romaines.
  L'arme tait organise primitivement, comme la cit, en _gentes_
    et en curies, en [Grec: genae] et en phratries.
  Changements oprs par Servius Tullius dans la constitution de l'arme;
    sens du mot _classis_;
    en Grce, comme  Rome, la cavalerie tait un corps aristocratique.
  La nature de l'arme change avec la constitution de la cit.
  L'arme romaine forme une assemble politique.
  Pendant le rgne de la ploutocratie, en Grce comme  Rome, les rangs
    dans l'arme furent fixs d'aprs la richesse.

ASILE.
  Ce que c'tait.

ASSEMBLES du peuple.
  Elles commenaient par une prire et un acte sacr.
  Assembles par curies.
  Assembles par centuries, comment on y votait;
    l'assemble centuriate n'tait pas autre chose que l'arme.
  Assembles par tribus.
  Assembles athniennes.
  Assembles Spartiates.

ATHNES.
  Formation de la cit athnienne;
    oeuvre de Thse;
    royaut primitive;
    aristocratie des Eupatrides;
    abolition de la royaut politique;
    domination de l'aristocratie;
    archontat viager et archontat annuel;
    l'archonte-roi.
  Caractre athnien;
    superstitions athniennes.
  Tentative de Cylon;
    oeuvre lgislative de Dracon;
    oeuvre de Solon;
    Pisistrate;
    oeuvre de Clisthnes.
  Domination de l'aristocratie de richesse;
    progrs des classes infrieures.
  Les magistratures athniennes;
    l'assemble du peuple;
    les orateurs;
    l'arme athnienne;
    caractre de la dmocratie athnienne.

AUSPICES.
  Mode d'lection des magistrats par les auspices.

CALENDRIER chez les anciens.

CLIBAT,
  interdit par la religion;
  interdit par les lois.

CENS,
  recensement, lustration, crmonie religieuse dans les cits anciennes.
  Transformation du cens.

CENSEURS.
  Origine et nature de leur pouvoir;
    leurs fonctions religieuses.

CHEVALIERS ROMAINS.

CHRISTIANISME,
  son action sur les ides politiques et sur le gouvernement des socits.

CIT.
  La cit se forme par l'association des tribus, des curies, des
    _gentes_.
  Exemple de la cit athnienne.
  Religion propre  chaque cit.
  Ce que l'on entendait par l'autonomie de la cit.
  Pourquoi les anciens n'ont pas pu fonder de socit plus large que la
    cit.
  Puissance absolue de la cit sur le citoyen.
  Affaiblissement du rgime de la cit.
  La conqute romaine dtruit le rgime municipal.

CITOYEN.
  Ce qui distinguait le citoyen du non-citoyen.

CLIENTS.
  Ce que c'tait  l'origine;
    -- taient distincts des plbiens;
    leur condition;
    ils figuraient dans les comices par curies;
    leur analogie avec les serfs du moyen ge;
    leur affranchissement progressif;
    ils deviennent peu  peu propritaires du sol;
    comment ils le sont devenus  Athnes;
    comment ils le sont devenus  Rome;
    disparition de la clientle primitive;
    le patriciat essaye en vain de la rtablir.
  Clientle des ges postrieurs.

COGNATIO,
  parent par les femmes, en Grce et en Rome;
  elle pntre peu  peu dans le droit.

CONDITIONS conomiques des socits anciennes.

CONFARREATIO,
  crmonie religieuse usite dans le mariage romain et dans le mariage
    grec.

CONFDRATIONS.

CONQUTE de la Grce par les Romains.

CONSULAT.
  Fonctions religieuses des consuls.
  Quelle ide l'on se faisait primitivement du consul;
    quelle ide on s'en fit plus tard.
  Avec quelles formalits religieuses les consuls taient lus;
    changements dans le mode d'lection.
  Consuls plbiens.

COURONNE,
  son usage dans les crmonies religieuses;
  dans le mariage;
  dans quel cas les magistrats portaient la couronne.

CROYANCES.
  Croyances primitives des anciens;
    leurs rapports avec le droit priv;
    leurs rapports avec la morale primitive.
  Intolrance des anciens au sujet des croyances.
  Changements dans les croyances.

CULTE DES MORTS,
    chez tous les peuples anciens;
    relation de ce culte avec le culte du foyer.
  -- Culte des hros indigtes.
  Culte du fondateur.

CURIES et phratries.

DMAGOGUES.
  Sens de ce mot.

DMOCRATIE.
  Comment elle s'tablit;
    rgles du gouvernement dmocratique.

DMONS,
  mes des morts.

DETESTATIO SACRORUM.

DETTES.
  Pourquoi le corps de l'homme et non sa terre rpondait de sa dette.

DEVINS  Athnes.

DIEUX.
  Dieux domestiques.
  Divinits poliades.
  Les dieux de l'Olympe ont t d'abord des dieux domestiques et des
    divinits poliades.
  Ide que les anciens se faisaient des dieux.
  Alliance des divinits poliades;
    vocation des dieux;
    prires et formules qui les contraignaient  agir;
    peur des dieux.
  Nouvelles ides sur la divinit.
  Le christianisme.

DIFFARREATIO.

DIVORCE;
  tait obligatoire dans le cas de strilit de la femme.

[Grec: DOCHIMASIA],
  examen que subissaient les magistrats et les snateurs.

DROIT.
  Le droit ancien est n dans la famille;
    il a t en rapport avec les croyances et avec le culte.
  -- Droit de proprit.
  Droit de succession.
  Ide que les anciens se faisaient du droit.
  Droit civil, _jus civile_.
  Changements dans le droit priv.
  Droit des Douze Tables.
  Lois de Solon.
  Droit prtorien.

DROIT DE CIT.
  En quoi il consistait;
    comment il tait confr.
  Importance du droit de cit.
  Le droit de cit romaine est peu  peu tendu aux Latins;
    aux Italiens;
    aux provinciaux.

DROIT DES GENS.

[Grec: ENGUAESIS],
  acte du mariage grec correspondant  la _traditio in manum_.

DUCATION.
  L'tat la dirigeait en Grce.

LECTION.
  Mode d'lection des rois;
    -- des consuls;
    -- des archontes.

MANCIPATION du fils;
  ses effets en droit civil.

EMPIRE de Rome,
  _imperium romanum_;
  condition des peuples qui y taient sujets.

NE (Lgende d').
  Sens de l'nide.

PHORES  Sparte.

[Grec: EPIGAMIA],
  _jus connubii_.

[Grec: EPICHLAEROS].

[Grec: EPISTION].

[Grec: ERCHEIOS ZEUS],
  divinit domestique.

[Grec: ERCHOS],
  _herctum_, enceinte sacre du domicile.

ESCLAVES,
  comment ils taient introduits dans la famille et initis  son culte.

[Grec: HESTIA],
  _Vesta_, foyer.

TRANGER.
  L'tranger ne pouvait tre ni propritaire ni hritier;
    n'tait pas protg par le droit civil;
    tait jug par le prteur prgrin ou par l'archonte polmarque.
  Sentiment de haine pour l'tranger.

EUPATRIDES,
  analogues aux patriciens;
    luttent contre les rois;
    gouvernent la cit;
    sont attaqus par les classes infrieures.

EXIL,
  interdiction du culte national et du culte domestique, analogue 
    l'excommunication.

FAMILIA.
  Sens de ce mot.

FAMILLE.
  Sa religion;
    son indpendance religieuse;
    ce qui en faisait le lien;
    avait l'obligation de se perptuer.
  -- Noms de famille chez les Romains et les Grecs.
  -- Changements dans la constitution de la famille.
  -- Division de la _gens_ en familles.

FCIAUX.
  dans les villes italiennes, [Grec: chaeruches];
  et spendophores dans les villes grecques.

FEMME.
  Son rle dans la religion domestique.
  Son rle dans la famille.
  Le rgime dotal fut longtemps inconnu.
  La femme toujours en tutelle.
  Elle ne pouvait paratre en justice;
    n'tait pas justiciable de la cit;
    tait juge, d'abord par son mari, plus tard par un tribunal
      domestique.
  Son titre de _mater familias_.
  La femme obtient peu  peu des droits  l'hritage, et la possession de
    sa dot.
  Parent par les femmes.

FILLE.
  La fille, d'aprs les anciennes croyances, tait rpute infrieure au
    fils.
  Elle n'hritait pas de son pre.
  La fille [Grec: hepichlaeros].

FONDATION des villes,
  crmonie religieuse.

FONDATEUR (Culte du).

FOYER.
  Le foyer tait un autel, un objet divin;
    rites prescrits pour l'entretien du feu sacr;
    le foyer ne pouvait pas tre chang de place;
    prires qu'on lui adressait;
    antiquit de ce culte;
    sa relation avec le culte des morts.
  Influence que ce culte a exerce sur la morale.
  -- Foyer public ou prytane.
  Foyer transport dans les armes, et sur les flottes.
  -- Le culte du foyer perd son crdit.

[Grec: GENOS]
  grec analogue  la _gens_ romaine;
    le [Grec: genos]  Athnes;
    [Grec: genos] des Brytides.
  Culte intrieur du [Grec: genos];
    son tombeau commun;
    son chef.
  Le [Grec: genos] perd son importance politique.

GENS.
  Sens de ce mot.
  La _gens_ tait la vraie famille.
  Culte intrieur de la _gens_;
    son tombeau commun;
    solidarit de ses membres.
  Le chef de la _gens_.
  Comment la _gens_ s'est dmembre.
  Les _gentes_ plbiennes.
  Transformations successives et disparition du rgime de la _gens_.

GENTILES.
  Lien de culte entre eux;
    lien de droit;
    le _gentilis_ tait plus proche que le cognat.
  -- _Dii gentiles_.

GENTILIT.

HLIASTES  Athnes.

HERES _suus et necessarius_.
  Sens de ces mots en droit romain.

HROS,
  mes des morts;
  taient les mmes que les Lares et les Gnies;
  hros ponymes;
  hros nationaux.

HOSPITALIT.

HOSTIS.
  Sens de ce mot.
  Pourquoi les ides d'tranger et d'ennemi se sont confondues 
    l'origine.

HYMNE,
  chant sacr.

HYPOTHQUE,
  inconnue dans le droit primitif.

JOURS NFASTES chez les Romains et chez les Grecs.

LECTISTERNIUM.

LGENDES.
  Leur importance en histoire;
    lgende d'ne;
    lgende de l'enlvement des Sabines.

LGISLATEURS.
  Les anciens lgislateurs.

LIBERT.
  Comment les anciens la comprenaient, absence de toute garantie pour la
    libert individuelle.

LIVRES liturgiques des anciens.
  Livres sibyllins  Athnes et  Rome.

LOI.
  La loi faisait partie de la religion;
    respect des anciens pour la loi;
    la loi tait rpute sainte;
    elle venait des dieux.
  Les lois primitives n'taient pas crites;
    elles taient rdiges sous forme de vers et chantes.
  Importance du texte de la loi.
  La plbe rclame la rdaction d'un Code de lois;
    lois des Douze Tables.
  Changement dans la nature et le principe de la loi.
  Comment on faisait les lois  Athnes.

LUSTRATIO, crmonie religieuse.

LYCURGUE.
  Oeuvre de Lycurgue  Sparte.

MAGISTRATS.
  Ce qu'taient les magistrats dans la premire poque de l'existence des
    cits;
    ce qu'ils furent dans la seconde.

MANCIPATIO.

MANES,
  taient les mes des morts;
  correspondent aux [Grec: theoi chthonioi] des Grecs.

MANUS,
  sens de ce mot dans le droit romain.
  Relation entre la puissance maritale et le culte domestique.

MARIAGE.
  Le mariage sacr;
    ses effets religieux;
    tait interdit entre habitants de deux villes.
  Lgende de l'enlvement des Sabines.
  Interdit, puis autoris entre patriciens et plbiens.
  Mariage par _mutuus consensus_;
    _usus_, _coemptio_.
  Effets de la puissance maritale;
    manire d'chapper  la puissance maritale.

MORALE primitive.

MUNDUS.
  Sens spcial de ce mot.

NATAL (Jour) des villes.

[Grec: NOTHOI]
  Ce que les anciens comprenaient dans la catgorie des [Grec: nothoi].

NOMS de famille en Grce et  Rome.

ODYSSE.
  La socit qui y est dpeinte est une socit aristocratique.

ORATEURS.
  Leur rle dans la dmocratie athnienne.

[Grec: OROI, Theoi orioi], dieux termes.

OSTRACISME dans toutes les villes grecques.

PARASITES.
  Sens ancien de ce mot.

PARENT.
  Comment les anciens la comprenaient;
    se marquait par le culte.
  Il n'y avait pas de parent par les femmes.

[Grec: PATRIAZEIN], _parentare_.

PATRICIENS.
  Origine de la classe des patriciens;
    leur privilge sacerdotal;
    leurs privilges politiques.
  Leur lutte contre les rois;
    leur rsistance aux efforts de la plbe.

PATRIE.
  Sens de ce mot.
  Ce qu'tait primitivement l'amour de la patrie;
    ce que ce sentiment devint plus tard.

PATRONS.

PATRUUS et _avunculus_.
  Diffrence radicale entre la parent que ces deux mots exprimaient.

PRE.
  Sens originel du mot _pater_.
  Autorit religieuse du pre.
  Sa puissance drivait de la religion domestique.
  Son autorit sur ses enfants.
  Ce qu'il faut entendre par le droit qu'il avait de vendre son fils;
    de tuer son fils ou sa femme.
  Son droit de justice.
  Il tait responsable de tous les dlits commis par les siens.
  La puissance paternelle d'aprs la loi des Douze Tables;
    d'aprs la loi de Solon.

PHRATRIES,
  analogues aux curies.
  Culte spcial de la phratrie.
  Comment le jeune homme tait admis dans la phratrie.
  Les phratries perdent leur importance politique.

PHILOSOPHIE.
  Son influence sur les transformations de la politique.
  Pythagore;
    Anaxagore;
    les Sophistes;
    Socrate;
    Platon;
    Aristote;
    politique des picuriens et des Stociens.
  Ide de la cit universelle.

PIETAS.
  Sens complexe de ce mot.

PINDARE,
  pote de l'aristocratie.

PLBIENS.
  Cette classe d'hommes existait dans toutes les cits.
  Ils taient distincts des clients.
  A l'origine, ils n'taient pas compris dans le populus.
  Comment la plbe s'tait forme.
  Les plbiens n'avaient  l'origine ni religion, ni droits civils, ni
    droits politiques.
  Leur lutte contre la classe suprieure.
  Ils soutiennent les rois.
  Ils crent des tyrans.
  Efforts et progrs de la plbe romaine;
    sa scession au mont Sacr;
    le tribunal de la plbe.
  La plbe entre dans la cit.

PLBISCITES.

PONTIFES.
  Surveillaient les cultes domestiques.
  Pontifes patriciens;
    pontifes plbiens.

PRTEURS.
  Leurs fonctions religieuses.

PROCDURE antique.

PROPRIT.
  Droit de proprit chez les anciens;
    relation entre le droit de proprit et la religion.
  La proprit tait inalinable;
    -- indivisible.
  Ce que devint le droit de proprit aux poques postrieures.

PROVINCIA.
  Sens de ce mot.
  Comment Rome administrait les provinces.
  Les provinciaux n'avaient aucun droit.

PRYTANE,
  analogue au temple de Vesta.

PRYTANES.
  Les prytanes taient  la fois des prtres et des magistrats.

REPAS.
  Le repas tait un acte religieux.
  Repas funbres offerts aux morts.
  Les repas publics taient des crmonies religieuses;
    repas publics  Sparte;
     Athnes;
    en Italie;
     Rome.

RELIGION.
  La religion domestique.
  Comment les anciens comprenaient la religion.
  Religion de la cit.
  La religion romaine n'a pas t tablie par calcul.
  Influence de la religion dans l'lection des magistrats.

RESPUBLICA, [Grec: to choinon].

RVOLUTIONS.
  Caractres essentiels et causes gnrales des rvolutions dans les cits
    anciennes.
  Premire rvolution qui enlve  la royaut sa puissance politique.
  Rvolution dans la constitution de la famille.
  Rvolution dans la cit par les progrs de la plbe.
  Rvolutions de Rome.
  Rvolutions d'Athnes.
  Rvolutions de Sparte.
  Disparition de l'ancien rgime, et nouveau systme de gouvernement.
  L'aristocratie de richesse.
  La dmocratie.
  Luttes entre les riches et les pauvres.

RITUELS,
  dans toutes les cits anciennes.

ROME.
  Formation de la cit romaine.
  Crmonie de la fondation.
  Nature de l'asile ouvert par Romulus.
  Le caractre romain;
    superstitions romaines.
  Le patriciat.
  La plbe.
  Le snat.
  L'assemble par curies.
  La royaut.
  Lutte des rois contre l'aristocratie.
  Rvolution qui supprime la royaut.
  Domination du patriciat.
  Efforts et progrs de la plbe.
  Le tribunal.
  Les assembles par tribus et les plbiscites.
  La plbe acquiert l'galit civile, politique, religieuse.
  Pourtant, les procds de gouvernement et les moeurs restent
    aristocratiques.
  Formation d'une nouvelle noblesse.
  Conqutes des Romains.
  Relations d'origine et de culte entre Rome et les cits de l'Italie et
    de la Grce.
  Premiers agrandissements.
  Sa suprmatie religieuse sur les cits latines.
  Rome se fait partout la protectrice de l'aristocratie.
  _Imperium romanum_.
  Comment elle traite ses sujets.
  Elle accorde le droit de cit romaine.

ROYAUT.
  Ce qu'tait la royaut primitive.
  Les rois prtres.
  Avec quelles formes liturgiques ils taient lus.
  Leurs attributions judiciaires et militaires.
  La royaut hrditaire comme le sacerdoce.
  [Grec: Basileis hieroi].
  _Sanctitas regum_.
  Rvolution qui supprime partout la royaut.
  Magistrats annuels appels rois.
  _Rex sacrorum_.
  Le mot roi appliqu, durant l'ge aristocratique, aux chefs des
    _gentes_.

SACERDOCES.
  Dans les anciennes cits, les sacerdoces furent longtemps hrditaires.
  Sacerdoces rservs au patriciat.
  La plbe acquiert les sacerdoces.

SACROSANCTUS.
  Sens de ce mot.

SECONDE VIE.
  On a cru d'abord qu'elle se passait dans le tombeau.

SNAT.
  Le snat se runissait dans un lieu sacr.
  Il tait compos des chefs des _gentes_.
  Introduction des snateurs _conscripti_.
  Le snat d'Athnes.

SPULTURE,
    ses rites et les croyances qui s'y rattachaient.
  Pourquoi la privation de spulture tait redoute des anciens.

SERVIUS TULLIUS.
  Ses rformes.

SHRADDA,
  chez les Hindous, analogue au repas funbre des Grecs et des Romains.

SOEUR (la) subordonne au frre, pour le culte;
  pour l'hritage.

SOLON.
  Son oeuvre.

SPARTE.
  Ce qu'taient les repas publics.
  La royaut  Sparte.
  Le caractre Spartiate.
  L'aristocratie gouverne  Sparte.
  Srie des rvolutions de Sparte.
  Les rois dmagogues et les tyrans populaires.

STRATGES  Athnes;
  ce qu'ils deviennent sous la domination de Rome.

SUCCESSION.
  La rgle pour le droit de succession tait la mme que pour la
    transmission du culte domestique.
  Pourquoi le fils, seul hritait, non la fille.
  Succession collatrale.
  L'hritier collatral devait pouser la fille du dfunt.
  Droit d'anesse, privilge de l'an.
  Le droit de succession d'aprs les Douze Tables;
    d'aprs la lgislation de Solon.

SUJTION.
  La sujtion entranait la destruction des cultes nationaux.

TERMES,
  limites inviolables des proprits.
  Lgende du dieu Terme.
  Avec quelles crmonies le terme tait pos.

TESTAMENT.
  Le testament tait contraire aux vieilles prescriptions religieuses et
    fut longtemps inconnu.
  Il ne fut permis par Solon qu' ceux qui n'avaient pas d'enfants.
  Formalits difficiles dont il tait entour dans l'ancien droit romain.
  Il est autoris par les Douze Tables.

THTES (les)  Athnes.

TIRAGE au sort pour l'lection des magistrats.

TOMBEAUX.
  Les tombeaux de famille.
  L'tranger n'avait pas le droit d'en approcher;
    ni d'y tre enterr.
  Le tombeau tait plac,  l'origine, dans le champ de chaque famille.
  Le tombeau tait inalinable.

TRADITIONS.
  Quelle valeur on peut accorder aux traditions et aux lgendes des
    anciens.

TRAITS.
  Les traits de paix taient des actes religieux.

TRIBUNAT de la plbe.
  Nature particulire de cette sorte de magistrature.

TRIBUNAT militaire.

TRIBUNE.
  La tribune tait un lieu sacr.

TRIBUS.
  Les tribus de naissance.
  Ces tribus sont supprimes par Clisthnes et par d'autres dans toutes
    les cits grecques.
  Les tribus de domicile  Athnes;
     Rome.

TRIOMPHE,
  crmonie religieuse chez les Romains et chez les Grecs.

TYRANS.
  En quoi ils diffraient des rois.
  Ils taient les chefs du parti dmocratique.
  Politique habituelle des tyrans.

VESTA n'tait autre que le feu du foyer;
    se confondait avec les Lares.
  Lgende de Vesta.
  Le temple de Vesta tait analogue au prytane des Grecs.
  Croyances qui s'y rattachaient.

VILLE.
  La ville tait distincte de la cit.
  Ce que c'tait que la ville dans les ides des anciens.
  Comment on choisissait l'emplacement de la ville.
  Rites de la fondation des villes.
  Les villes taient rputes saintes.




TABLE DES MATIRES.


INTRODUCTION. -- De la ncessit d'tudier les plus vieilles croyances des
anciens pour connatre leurs institutions.


LIVRE PREMIER.

ANTIQUES CROYANCES.

CHAP. I.    Croyances sur l'me et sur la mort
CHAP. II.   Le culte des morts
CHAP. III.  Le feu sacr
CHAP. IV.   La religion domestique


LIVRE II.

LA FAMILLE.

CHAP. I.    La religion a t le principe constitutif de la famille
              ancienne
CHAP. II.   Le mariage chez les Grecs et chez les Romains.
CHAP. III.  De la continuit de la famille; clibat interdit; divorce en
              cas de strilit, ingalit entre le fils et la fille
CHAP. IV.   De l'adoption et de l'mancipation
CHAP. V.    De la parent; de ce que les Romains appelaient agnation
CHAP. VI.   Le droit de proprit
CHAP. VII.  Le droit de succession
            1 Nature et principe du droit de succession chez les anciens
            2 Le fils hrite, non la fille
            3 De la succession collatrale
            4 Effets de l'adoption et de l'mancipation
            5 Le testament n'tait pas connu  l'origine
            6 Le droit d'anesse
CHAP. VIII. L'autorit dans la famille
            1 Principe et nature de la puissance paternelle chez les
               anciens
            2 numration des droits qui composaient la puissance
               paternelle
CHAP. IX.   La morale de la famille
CHAP. X.    La gens  Rome et en Grce
            1 Ce que les documents anciens nous font connatre de la
               _gens_
            2 Examen des opinions qui ont t mises pour expliquer la
               _gens_ romaine
            3 La _gens_ n'tait autre chose que la famille ayant
               encore son organisation primitive et son unit
            4 La famille (_gens_) a t d'abord la seule forme de
               socit


LIVRE III.

LA CIT.

CHAP. I.    La phratrie et la curie; la tribu
CHAP. II.   Nouvelles croyances religieuses
            1 Les dieux de la nature physique
            2 Rapport de cette religion avec le dveloppement de la
               socit humaine
CHAP. III.  La cit se forme
CHAP. IV.   La ville
CHAP. V.    Le culte du fondateur; la lgende d'ne
CHAP. VI.   Les dieux de la cit
CHAP. VII.  La religion de la cit
            1 Les repas publics
            2 Les ftes et le calendrier
            3 Le cens
            4 La religion dans l'assemble, au Snat, au tribunal, 
               l'arme; le triomphe
CHAP. VIII. Les rituels et les annales
CHAP. IX.   Le gouvernement de la cit. Le roi
            1 Autorit religieuse du roi
            2 Autorit politique du roi
CHAP. X.    Le magistrat
CHAP. XI.   La loi
CHAP. XII.  Le citoyen et l'tranger
CHAP. XIII. Le patriotisme; l'exil
CHAP. XIV.  L'esprit municipal
CHAP. XV.   Relations entre les cits; la guerre; la paix; l'alliance des
              dieux
CHAP. XVI.  Le Romain; l'Athnien
CHAP. XVII. De l'omnipotence de l'tat; les anciens n'ont pas connu la
              libert individuelle


LIVRE IV.

LES RVOLUTIONS.

CHAP I.      Patriciens et clients
CHAP. II.    Les plbiens
CHAP. III.   Premire rvolution
             1 L'autorit politique est enleve aux rois qui conservent
                l'autorit religieuse
             2 Histoire de cette rvolution  Sparte
             3 Histoire de cette rvolution  Athnes
             4 Histoire de cette rvolution  Rome
CHAP. IV.    L'aristocratie gouverne les cits
CHAP. V.     Deuxime rvolution. Changements dans la constitution de la
               famille, le droit d'anesse disparat; la _gens_ se
               dmembre
CHAP. VI.   Les clients s'affranchissent
            1 Ce que c'tait que la clientle,  l'origine, et comment
               elle s'est transforme
            2 La clientle disparat  Athnes; oeuvre de Solon
            3 Transformation de la clientle  Rome
CHAP. VII.  Troisime rvolution. La plbe entre dans la  cit
            1 Histoire gnrale de cette rvolution
            2 Histoire de cette rvolution  Athnes
            3 Histoire de cette rvolution  Rome
CHAP. VIII. Changements dans le droit priv; le code des Douze Tables; le
              code de Solon
CHAP. IX.   Nouveau principe de gouvernement; l'intrt public et le
              suffrage
CHAP. X.    Une aristocratie de richesse essaye de se constituer;
              tablissement de la dmocratie; quatrime rvolution
CHAP. XI    Rgles du gouvernement dmocratique; exemple de la dmocratie
              athnienne
CHAP. XII.  Riches et pauvres; la dmocratie prit; les tyrans populaires
CHAP. XIII. Rvolutions de Sparte


LIVRE V.

LE RGIME MUNICIPAL DISPARAT.

CHAP. I.    Nouvelles croyances; la philosophie change les principes et
              les rgles de la politique
CHAP. II.   La conqute romaine
            1 Quelques mots sur les origines et la population de Rome
            2 Premiers agrandissements de Rome (753-350 avant Jsus-
                Christ)
            3 Comment Rome a acquis l'empire (350-140 avant Jsus-Christ)
            4 Rome dtruit partout le rgime municipal
            5 Les peuples soumis entrent successivement dans la cit
               romaine
CHAP. III.  Le christianisme change les conditions du gouvernement


TABLE ANALYTIQUE





End of the Project Gutenberg EBook of La Cite Antique, by Fustel de Coulanges

*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CITE ANTIQUE ***

This file should be named 8cite10.txt or 8cite10.zip
Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8cite11.txt
VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8cite10a.txt

Produced by Anne Soulard, Tiffany Vergon
and the Online Distributed Proofreading Team.

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
unless a copyright notice is included.  Thus, we usually do not
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

We are now trying to release all our eBooks one year in advance
of the official release dates, leaving time for better editing.
Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
even years after the official publication date.

Please note neither this listing nor its contents are final til
midnight of the last day of the month of any such announcement.
The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
Midnight, Central Time, of the last day of the stated month.  A
preliminary version may often be posted for suggestion, comment
and editing by those who wish to do so.

Most people start at our Web sites at:
http://gutenberg.net or
http://promo.net/pg

These Web sites include award-winning information about Project
Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).


Those of you who want to download any eBook before announcement
can get to them as follows, and just download by date.  This is
also a good way to get them instantly upon announcement, as the
indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.

http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03

Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90

Just search by the first five letters of the filename you want,
as it appears in our Newsletters.


Information about Project Gutenberg (one page)

We produce about two million dollars for each hour we work.  The
time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
searched and analyzed, the copyright letters written, etc.   Our
projected audience is one hundred million readers.  If the value
per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
files per month:  1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
If they reach just 1-2% of the world's population then the total
will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.

The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
which is only about 4% of the present number of computer users.

Here is the briefest record of our progress (* means estimated):

eBooks Year Month

    1  1971 July
   10  1991 January
  100  1994 January
 1000  1997 August
 1500  1998 October
 2000  1999 December
 2500  2000 December
 3000  2001 November
 4000  2001 October/November
 6000  2002 December*
 9000  2003 November*
10000  2004 January*


The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.

We need your donations more than ever!

As of February, 2002, contributions are being solicited from people
and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

Project Gutenberg Literary Archive Foundation
PMB 113
1739 University Ave.
Oxford, MS 38655-4109

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

We need your donations more than ever!

You can get up to date donation information online at:

http://www.gutenberg.net/donation.html


***

If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

Michael S. Hart <hart@pobox.com>

Prof. Hart will answer or forward your message.

We would prefer to send you information by email.


**The Legal Small Print**


(Three Pages)

***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
They tell us you might sue us if there is something wrong with
your copy of this eBook, even if you got it for free from
someone other than us, and even if what's wrong is not our
fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
disclaims most of our liability to you. It also tells you how
you may distribute copies of this eBook if you want to.

*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
sending a request within 30 days of receiving it to the person
you got it from. If you received this eBook on a physical
medium (such as a disk), you must return it with your request.

ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
through the Project Gutenberg Association (the "Project").
Among other things, this means that no one owns a United States copyright
on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
distribute it in the United States without permission and
without paying copyright royalties. Special rules, set forth
below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.

Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
any commercial products without permission.

To create these eBooks, the Project expends considerable
efforts to identify, transcribe and proofread public domain
works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
medium they may be on may contain "Defects". Among other
things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged
disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
codes that damage or cannot be read by your equipment.

LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
all liability to you for damages, costs and expenses, including
legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.

If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
you paid for it by sending an explanatory note within that
time to the person you received it from. If you received it
on a physical medium, you must return it with your note, and
such person may choose to alternatively give you a replacement
copy. If you received it electronically, such person may
choose to alternatively give you a second opportunity to
receive it electronically.

THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
PARTICULAR PURPOSE.

Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
the exclusion or limitation of consequential damages, so the
above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
may have other legal rights.

INDEMNITY
You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
and its trustees and agents, and any volunteers associated
with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
texts harmless, from all liability, cost and expense, including
legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
following that you do or cause:  [1] distribution of this eBook,
[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
or [3] any Defect.

DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
You may distribute copies of this eBook electronically, or by
disk, book or any other medium if you either delete this
"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
or:

[1]  Only give exact copies of it.  Among other things, this
     requires that you do not remove, alter or modify the
     eBook or this "small print!" statement.  You may however,
     if you wish, distribute this eBook in machine readable
     binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
     including any form resulting from conversion by word
     processing or hypertext software, but only so long as
     *EITHER*:

     [*]  The eBook, when displayed, is clearly readable, and
          does *not* contain characters other than those
          intended by the author of the work, although tilde
          (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
          be used to convey punctuation intended by the
          author, and additional characters may be used to
          indicate hypertext links; OR

     [*]  The eBook may be readily converted by the reader at
          no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
          form by the program that displays the eBook (as is
          the case, for instance, with most word processors);
          OR

     [*]  You provide, or agree to also provide on request at
          no additional cost, fee or expense, a copy of the
          eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
          or other equivalent proprietary form).

[2]  Honor the eBook refund and replacement provisions of this
     "Small Print!" statement.

[3]  Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
     gross profits you derive calculated using the method you
     already use to calculate your applicable taxes.  If you
     don't derive profits, no royalty is due.  Royalties are
     payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
     the 60 days following each date you prepare (or were
     legally required to prepare) your annual (or equivalent
     periodic) tax return.  Please contact us beforehand to
     let us know your plans and to work out the details.

WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
public domain and licensed works that can be freely distributed
in machine readable form.

The Project gratefully accepts contributions of money, time,
public domain materials, or royalty free copyright licenses.
Money should be paid to the:
"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

If you are interested in contributing scanning equipment or
software or other items, please contact Michael Hart at:
hart@pobox.com

[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
when distributed free of all fees.  Copyright (C) 2001, 2002 by
Michael S. Hart.  Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
they hardware or software or any other related product without
express permission.]

*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*

