The Project Gutenberg EBook of Keraban Le Tetu, Vol. I, by Jules Verne
#29 in our series by Jules Verne

Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
copyright laws for your country before downloading or redistributing
this or any other Project Gutenberg eBook.

This header should be the first thing seen when viewing this Project
Gutenberg file.  Please do not remove it.  Do not change or edit the
header without written permission.

Please read the "legal small print," and other information about the
eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file.  Included is
important information about your specific rights and restrictions in
how the file may be used.  You can also find out about how to make a
donation to Project Gutenberg, and how to get involved.


**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**

**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**

*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****


Title: Keraban Le Tetu, Vol. I

Author: Jules Verne

Release Date: May, 2005 [EBook #8174]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on June 25, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-Latin-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK KERABAN LE TETU, VOL. I ***




Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe
and the Online Distributed Proofreading Team





KRABAN-LE-TTU par JULES VERNE





PREMIERE PARTIE




I


DANS LEQUEL VAN MITTEN ET SON VALET BRUNO SE PROMNENT, REGARDENT,
CAUSENT, SANS RIEN COMPRENDRE A CE QUI SE PASSE.

Ce jour-l, 16 aot,  six heures du soir, la place de Top-Han,
 Constantinople, si anime d'ordinaire par le va-et-vient et le
brouhaha de la foule, tait silencieuse, morne, presque dserte. En le
regardant du haut de l'chelle qui descend au Bosphore, on et encore
trouv le tableau charmant, mais les personnages y manquaient. A peine
quelques trangers passaient-ils pour remonter d'un pas rapide les
ruelles troites, sordides, boueuses, embarrasses de chiens
jaunes, qui conduisent au faubourg de Pra. L est le quartier plus
spcialement rserv aux Europens, dont les maisons de pierre se
dtachent en blanc sur le rideau noir des cyprs de la colline.

C'est qu'elle est toujours pittoresque, cette place,--mme sans le
bariolage de costumes qui en relve les premiers plans,--pittoresque
et bien faite pour le plaisir des yeux, avec sa mosque de Mahmoud,
aux sveltes minarets, sa jolie fontaine de style arabe, maintenant
veuve de son petit toit d'architecture clestienne, ses boutiques o
se dbitent sorbets et confiseries de mille sortes, ses talages,
encombrs de courges, de melons de Smyrne, de raisins de Scutari,
qui contrastent avec les ventaires des marchands de parfums et des
vendeurs de chapelets, son chelle  laquelle accostent des centaines
de caques peinturlurs, dont la double rame, sous les mains croises
des cadjis, caressent plutt qu'elles ne frappent les eaux bleues de
la Corne-d'Or et du Bosphore.

Mais o taient donc,  cette heure, ces flneurs habitus de la place
de Top-Han; ces Persans, coquettement coiffs du bonnet d'astracan;
ces Grecs balanant, non sans lgance, leur fustanelle  mille plis;
ces Circassiens, presque toujours en tenue militaire; ces Gorgiens,
rests Russes par le costume, mme au del de leur frontire; ces
Arnautes, dont la peau, gratine au soleil, apparat sous les
chancrures de leurs vestes brodes, et ces Turcs, enfin, ces Turcs,
ces Osmanlis, ces fils de l'antique Byzance et du vieux Stamboul, oui!
o taient-ils?

A coup sr, il n'aurait pas fallu le demander  deux trangers, deux
Occidentaux, qui, l'oeil inquisiteur, le nez au vent, le pas indcis,
se promenaient,  cette heure, presque solitairement sur la place: ils
n'auraient su que rpondre.

Mais il y avait plus. Dans la ville proprement dite, au del du port,
un touriste et observ ce mme caractre de silence et d'abandon. De
l'autre ct de la Corne-d'Or,--profonde indentation ouverte entre le
vieux Srail et le dbarcadre de Top-Han,--sur la rive droite unie
 la rive gauche par trois ponts de bateaux, tout l'amphithtre de
Constantinople paraissait tre endormi. Est-ce que personne ne
veillait alors au palais de Sera-Bournou? N'y avait-il plus de
croyants, d'hadjis, de plerins, aux mosques d'Ahmed, de Bayezidih,
de Sainte-Sophie, de la Sulemanih? Faisait-il donc sa sieste, le
nonchalant gardien de la tour du Sraskierat,  l'exemple de son
collgue de la tour de Galata, tous deux chargs d'pier les dbuts
d'incendie si frquents dans la ville? En vrit, il n'tait pas
jusqu'au mouvement perptuel du port, qui ne part quelque peu enray,
malgr la flottille de steamers autrichiens, franais, anglais, de
mouches, de caques, de chaloupes  vapeur, qui se pressent aux abords
des ponts et au large des maisons, dont les eaux de la Corne d'Or
baignent la base.

tait-ce donc l cette Constantinople tant vante, ce rve de l'Orient
ralis par la volont des Constantin et des Mahomet II? Voil ce que
se demandaient les deux trangers qui erraient sur la place; et, s'ils
ne rpondaient pas  cette question, ce n'tait pas faute de connatre
la langue du pays. Ils savaient le turc trs suffisamment: l'un, parce
qu'il l'employait depuis vingt ans dans sa correspondance commerciale;
l'autre, pour avoir souvent servi de secrtaire  son matre, bien
qu'il ne ft prs de lui qu'en qualit de domestique.

C'taient deux Hollandais, originaires de Rotterdam, Jan Van Mitten
et son valet Bruno, qu'une singulire destine venait de pousser
jusqu'aux confins de l'extrme Europe.

Van Mitten,--tout le monde le connat,--un homme de quarante-cinq 
quarante-six ans, rest blond, oeil bleu cleste, favoris et barbiche
jaunes, sans moustaches, joues colores, nez un peu trop court par
rapport  l'chelle du visage, tte assez forte, paules larges,
taille au-dessus de la moyenne, ventre au dbut du bedonnement, pieds
mieux compris au point de vue de la solidit que de l'lgance,--en
ralit, l'air d'un brave homme, qui tait bien de son pays.

Peut-tre Van Mitten, au moral, semblait-il tre un peu mou de
temprament. Il appartenait, sans conteste,  cette catgorie de gens
d'humeur douce et sociable, fuyant la discussion, prts  cder
sur tous les points, moins faits pour commander que pour obir,
personnages tranquilles, flegmatiques, dont on dit communment qu'ils
n'ont pas de volont, mme lorsqu'ils s'imaginent en avoir. Ils n'en
sont pas plus mauvais pour cela. Une fois, mais une seule fois en sa
vie, Van Mitten, pouss  bout, s'tait engag dans une discussion
dont les consquences avaient t des plus graves. Ce jour-l, il
tait radicalement sorti de son caractre; mais depuis lors, il y
tait rentr, comme on rentre chez soi. En ralit, peut-tre et-il
mieux fait de cder, et il n'aurait pas hsit, sans doute, s'il avait
su ce que lui rservait l'avenir. Mais il ne convient pas d'anticiper
sur les vnements, qui seront l'enseignement de cette histoire.

Eh bien, mon matre? lui dit Bruno, quand tous deux arrivrent sur la
place de Top-Han.

--Eh bien, Bruno?

--Nous voil donc  Constantinople!

--Oui, Bruno,  Constantinople, c'est--dire  quelque mille lieues de
Rotterdam!

--Trouverez-vous enfin, demanda Bruno, que nous soyons assez loin de
la Hollande?

--Je ne saurais jamais en tre trop loin! rpondit Van Mitten, en
parlant  mi-voix, comme si la Hollande et t assez prs pour
l'entendre.

Van Mitten avait en Bruno un serviteur absolument dvou. Ce brave
homme, au physique, ressemblait quelque peu  son matre,--autant, du
moins, que son respect le lui permettait: habitude de vivre ensemble
depuis de longues annes. En vingt ans, ils ne s'taient peut-tre pas
spars un seul jour. Si Bruno tait moins qu'un ami, dans la maison,
il tait plus qu'un domestique. Il faisait son service intelligemment,
mthodiquement, et ne se gnait pas de donner des conseils, dont Van
Mitten aurait pu faire son profit, ou mme de faire entendre des
reproches, que son matre acceptait volontiers. Ce qui l'enrageait,
c'tait que celui-ci ft aux ordres de tout le monde, qu'il ne st
pas rsister aux volonts des autres, en un mot, qu'il manqut de
caractre.

Cela vous portera malheur! lui rptait-il souvent, et  moi, par la
mme occasion!

Il faut ajouter que Bruno, alors g de quarante ans, tait sdentaire
par nature, qu'il ne pouvait souffrir les dplacements. A se fatiguer
de la sorte, on compromet l'quilibre de son organisme, on s'reinte,
on maigrit, et Bruno, qui avait l'habitude de se peser toutes les
semaines, tenait  ne rien perdre de sa belle prestance. Quand il
tait entr au service de Van Mitten, son poids n'atteignait pas cent
livres. Il tait donc d'une maigreur humiliante pour un Hollandais.
Or, en moins d'un an, grce  l'excellent rgime de la maison, il
avait gagn trente livres et pouvait dj se prsenter partout. Il
devait donc  son matre, avec cette honorable bonne mine, les cent
soixante-sept livres qu'il pesait maintenant,--ce qui mettrait dans la
bonne moyenne de ses compatriotes. Il faut tre modeste, d'ailleurs,
et il se rservait, pour ses vieux jours, d'arriver  deux cents
livres.

En somme, attach  sa maison,  sa ville natale,  son pays,--ce pays
conquis sur la mer du Nord,--jamais, sans de graves circonstances,
Bruno ne se ft rsign  quitter l'habitation du canal de
Nieuwe-Haven, ni sa bonne ville de Rotterdam, qui,  ses yeux, tait
la premire cit de la Hollande, ni sa Hollande, qui pouvait bien tre
le plus beau royaume du monde.

Oui, sans doute, mais il n'en est pas moins vrai que, ce jour-l,
Bruno tait  Constantinople, l'ancienne Byzance, le Stamboul des
Turcs, la capitale de l'empire ottoman.

En fin de compte, qu'tait donc Van Mitten?--Rien moins qu'un riche
commerant de Rotterdam, un ngociant en tabacs, un consignataire
des meilleurs produits de la Havane, du Maryland, de la Virginie, de
Varinas, de Porto-Rico, et plus spcialement de la Macdoine, de la
Syrie, de l'Asie Mineure.

Depuis vingt ans dj, Van Mitten faisait des affaires considrables
en ce genre avec la maison Kraban de Constantinople, qui expdiait
ses tabacs renomms et garantis, dans les cinq parties du monde. D'un
si bon change de correspondances avec cet important comptoir, il
tait arriv que le ngociant hollandais connaissait  fond la langue
turque, c'est--dire l'osmanli, en usage dans tout l'empire; qu'il
le parlait comme un vritable sujet du Padichah ou un ministre de l'
mir-el-Moumenin, le Commandeur des Croyants. De l, par sympathie,
Bruno, ainsi qu'il a t dit plus haut, trs au courant des affaires
de son matre, ne le parlait pas moins bien que lui.

Il avait t mme convenu, entre ces deux originaux, qu'ils
n'emploieraient plus que la langue turque dans leur conversation
personnelle, tant qu'ils seraient en Turquie. Et, de fait, sauf leur
costume, on aurait pu les prendre pour deux Osmanlis de vieille race.
Cela, d'ailleurs, plaisait  Van Mitten, bien que cela dplt  Bruno.

Et cependant, cet obissant serviteur se rsignait  dire chaque matin
 son matre.

_Efendum, emriniz n dir?_

Ce qui signifie: Monsieur, que dsirez-vous? Et celui-ci de lui
rpondre en bon turc:

_Sitrimi, pantalounymi fourtcha._

Ce qui signifie: Brosse ma redingote et mon pantalon!

Par ce qui prcde, on comprendra donc que Van Mitten et Bruno ne
devaient point tre embarrasss d'aller et de venir dans cette vaste
mtropole de Constantinople: d'abord, parce qu'ils parlaient trs
suffisamment la langue du pays; ensuite, parce qu'ils ne pouvaient
manquer d'tre amicalement accueillis dans la maison Kraban, dont le
chef avait dj fait un voyage en Hollande et, en vertu de la loi des
contrastes, s'tait li d'amiti avec son correspondant de Rotterdam.
C'tait mme la principale raison pour laquelle Van Mitten, aprs
avoir quitt son pays, avait eu la pense de venir s'installer 
Constantinople, pourquoi Bruno, quoi qu'il en et, s'tait rsign
 l'y suivre, pourquoi enfin ils erraient tous deux sur la place de
Top-Han.

Cependant,  cette heure avance, quelques passants commenaient  se
montrer, mais plutt des trangers que des Turcs. Toutefois, deux ou
trois sujets du Sultan se promenaient en causant, et le matre d'un
caf, tabli au fond de la place, rangeait, sans trop se hter, ses
tables dsertes jusqu'alors.

Avant une heure, dit l'un de ces Turcs, le soleil se sera couch dans
les eaux du Bosphore, et alors....

--Et alors, rpondit l'autre, nous pourrons manger, boire et surtout
fumer  notre aise!

--C'est un peu long, ce jene du Ramadan!

--Comme tous les jenes!

D'autre part, deux trangers changeaient les propos suivants en se
promenant devant le caf:

Ils sont tonnants, ces Turcs! disait l'un. Vraiment, un voyageur
qui viendrait visiter Constantinople pendant cette sorte d'ennuyeux
carme, emporterait une triste ide de la capitale de Mahomet II!

--Bah! rpliquait l'autre, Londres n'est pas plus gai le dimanche! Si
les Turcs jenent pendant le jour, ils se ddommagent pendant la nuit,
et, au coup de canon qui annoncera le coucher du soleil, avec l'odeur
des viandes rties, le parfum des boissons, la fume des chibouks et
des cigarettes, les rues vont reprendre leur aspect habituel!

Il fallait que ces deux trangers eussent raison, car, au mme moment,
le cafetier appelait son garon et lui criait:

Que tout soit prt! Dans une heure, les jeneurs afflueront, et on ne
saura  qui entendre!

Puis les deux trangers reprenaient leur conversation, en disant:

Je ne sais, mais il me semble que Constantinople est plus curieuse 
observer pendant cette priode du Ramadan! Si la journe y est triste,
maussade, lamentable, comme un mercredi des Cendres, les nuits y sont
gaies, bruyantes, cheveles, comme un mardi de carnaval!

--En effet, c'est un contraste.

Et pendant que tous deux changeaient leurs observations, les Turcs
les regardaient, non sans envie.

Sont-ils heureux, ces trangers! disait l'un. Ils peuvent boire,
manger et fumer, s'il leur plat!

--Sans doute, rpondait l'autre, mais ils ne trouveraient, en ce
moment, ni un kbal de mouton, ni un pilaw de poulet au riz, ni
une galette de baklava, pas mme une tranche de pastque ou de
concombre....

--Parce qu'ils ignorent o sont les bons endroits! Avec quelques
piastres, on trouve toujours des vendeurs accommodants, qui ont reu
des dispenses de Mahomet!

--Par Allah, dit alors un de ces Turcs, mes cigarettes se desschent
dans ma poche, et il ne sera pas dit que je perdrai bnvolement
quelques paras de lataki!

Et, au risque de se faire mal venir, ce croyant, peu gn par ses
croyances, prit une cigarette, l'alluma et en tira deux ou trois
bouffes rapides.

Fais attention! lui dit son compagnon. S'il passe quelque ulma peu
endurant, tu....

--Bon! j'en serai quitte pour avaler ma fume, et il n'y verra rien!
rpondit l'autre.

Et tous deux continurent leur promenade, en flnant sur la place,
puis dans les rues avoisinantes, qui remontent jusqu'aux faubourgs de
Pra et de Galata.

Dcidment, mon matre, s'cria Bruno, en regardant  droite et 
gauche, c'est l une singulire ville! Depuis que nous avons quitt
notre htel, je n'ai vu que des ombres d'habitants, des fantmes de
Constantinopolitains! Tout dort dans les rues, sur les quais, sur les
places, jusqu' ces chiens jaunes et efflanqus, qui ne se relvent
mme pas pour vous mordre aux mollets! Allons! allons! en dpit de ce
que racontent les voyageurs, on ne gagne rien  voyager! J'aime encore
mieux notre bonne cit de Rotterdam et le ciel gris de notre vieille
Hollande!

--Patience, Bruno, patience! rpondit le calme Van Mitten. Nous ne
sommes encore arrivs que depuis quelques heures! Cependant, je
l'avoue, ce n'est point l cette Constantinople que j'avais rve! On
s'imagine qu'on va entrer en plein Orient, plonger dans un songe des
_Mille et une Nuits_, et on se trouve emprisonn au fond....

--D'un immense couvent, rpondit Bruno, au milieu de gens tristes
comme des moines clotrs!

--Mon ami Kraban nous expliquera ce que tout cela signifie! rpondit
Van Mitten.

--Mais o sommes-nous en ce moment? demanda Bruno. Quelle est cette
place? Quel est ce quai?

--Si je ne me trompe, rpondit Van Mitten, nous sommes sur la place de
Top-Han,  l'extrmit mme de la Corne-d'Or. Voici le Bosphore qui
baigne la cte d'Asie, et de l'autre ct du port, tu peux apercevoir
la pointe du Srail et la ville turque qui s'tage au-dessus.

--Le srail! s'cria Bruno. Quoi! c'est l le palais du Sultan, o il
demeure avec ses quatre-vingt mille odalisques!

--Quatre-vingt mille, c'est beaucoup, Bruno! Je pense que c'est
trop,--mme pour un Turc! En Hollande, o l'on n'a qu'une femme, il
est quelquefois bien difficile d'avoir raison dans son mnage!

--Bon! bon! mon matre! Ne parlons pas de cela!... Parlons-en le moins
possible!

Puis, Bruno, se retournant vers le caf toujours dsert:

Eh! mais il me semble que voil un caf, dit-il. Nous nous sommes
extnus  descendre ce faubourg de Pra! Le soleil du la Turquie
chauffe comme une gueule de four, et je ne serais pas tonn que mon
matre prouvt le besoin de se rafrachir!

--Une faon de dire que tu as soif! rpondit Van Mitten.--Eh bien,
entrons dans ce caf.

Et tous deux allrent s'asseoir  une petite table, devant la faade
de l'tablissement.

Cawadji? cria Bruno, en frappant  l'europenne.

Personne ne parut.

Bruno appela d'une voix forte.

Le propritaire du caf se montra au fond de sa boutique, mais ne mit
aucun empressement  venir.

Des trangers! murmura-t-il, ds qu'il aperut les deux clients
installs devant la table! Croient-ils donc vraiment que....

Enfin, il s'approcha.

--Cawadji, servez-nous un flacon d'eau de cerise, bien frache!
demanda Van Mitten.

--Au coup de canon! rpondit le cafetier.

--Comment, de l'eau de cerise au coup de canon? s'cria Bruno! Mais
non  la menthe, cawadji,  la menthe!

--Si vous n'avez pas d'eau de cerise, reprit Van Mitten, donnez-nous
un verre de rahtlokoum rose! Il parat que c'est excellent, si je m'en
rapporte  mon guide!

--Au coup de canon! rpondit une seconde fois le cafetier, en haussant
les paules.

--Mais  qui en a-t-il, avec son coup de canon? rpliqua Bruno en
interrogeant son matre.

--Voyons! reprit celui-ci, toujours accommodant, si vous n'avez pas de
rahtlokoum, donnez-nous une tasse de moka ... un sorbet ... ce qu'il
vous plaira, mon ami!

--Au coup de canon!

--Au coup de canon? rpta Van Mitten.

--Pas avant! dit le cafetier.

Et, sans plus de faons, il rentra dans son tablissement.

Allons, mon matre, dit Bruno, quittons cette boutique! Il n'y a rien
 faire ici! Voyez-vous, ce malotru de Turc, qui vous rpond par des
coups de canon!

--Viens, Bruno, rpondit Van Mitten. Nous trouverons, sans doute,
quelque autre cafetier de meilleure composition!

Et tous deux revinrent sur la place.

Dcidment, mon matre, dit Bruno, il n'est pas trop tt que nous
rencontrions votre ami le seigneur Kraban. Nous saurions maintenant 
quoi nous en tenir, s'il et t  son comptoir!

--Oui, Bruno, mais un peu de patience! On nous a dit que nous le
trouverions sur cette place....

--Pas avant sept heures, mon matre! C'est ici,  l'chelle de
Top-Han, que son caque doit venir le prendre pour le transporter, de
l'autre ct du Bosphore,  sa villa de Scutari.

--En effet, Bruno, et cet estimable ngociant saura bien nous mettre
au courant de ce qui se passe ici! Ah! celui-l, c'est un vritable
Osmanli, un fidle de ce parti des Vieux Turcs, qui ne veulent rien
admettre des choses actuelles, pas plus dans les ides que dans les
usages, qui protestent contre toutes les inventions de l'industrie
moderne, qui prennent une diligence de prfrence  un chemin de fer,
et une tartane de prfrence  un bateau  vapeur! Depuis vingt ans
que nous faisons des affaires ensemble, je ne me suis jamais aperu
que les ides de mon ami Kraban aient vari, si peu que ce soit.
Quand, voil trois ans, il est venu me voir  Rotterdam, il est arriv
en chaise de poste, et, au lieu de huit jours, il a mis un mois  s'y
rendre! Vois-tu, Bruno, j'ai vu bien des entts dans ma vie, mais
d'un enttement comparable au sien, jamais!

--Il sera singulirement surpris de vous rencontrer ici, 
Constantinople! dit Bruno.

--Je le crois, rpondit Van Mitten, et j'ai prfr lui faire cette
surprise! Mais, au moins, dans sa socit, nous serons en pleine
Turquie. Ah! ce n'est pas mon ami Kraban qui consentira jamais 
revtir le costume du Nizam, la redingote bleue et le fez rouge de ces
nouveaux Turcs!...

--Lorsqu'ils tent leur fez, dit en riant Bruno, ils ont l'air de
bouteilles qui se dbouchent.

--Ah! ce cher et immutable Kraban! reprit Van Mitten. Il sera vtu
comme il l'tait lorsqu'il est venu me voir l-bas,  l'autre bout de
l'Europe, turban vas, cafetan jonquille ou cannelle....

--Un marchand de dattes, quoi! s'cria Bruno.

--Oui, mais un marchand de dattes qui pourrait vendre des dattes d'or
... et mme en manger  tous ses repas! Voil! Il a fait le vrai
commerce qui convienne  ce pays! Ngociant en tabac! Et comment ne
pas faire fortune dans une ville o tout le monde fume du matin au
soir, et mme du soir au matin?

--Comment, on fume? s'cria Bruno. Mais o voyez-vous donc ces gens
qui fument, mon matre? Personne ne fume, au contraire, personne! Et
moi qui m'attendais  rencontrer devant leur porte des groupes de
Turcs, enrouls dans les serpentins de leurs narghils, ou le long
tuyau de cerisier  la main et le bouquin d'ambre  la bouche! Mais
non! Pas mme un cigare! pas mme une cigarette!

--C'est  n'y rien comprendre, Bruno, rpondit Van Mitten, et, en
vrit, les rues de Rotterdam sont plus enfumes de tabac que les rues
de Constantinople!

--Ah a! mon matre, dit Bruno, tes-vous sr que nous ne nous soyons
pas tromps de route? Est-ce bien ici la capitale de la Turquie?
Gageons que nous sommes alls  l'oppos, que ceci n'est point la
Corne-d'Or, mais la Tamise, avec ses mille bateaux  vapeur! Tenez,
cette mosque l-bas, ce n'est pas Sainte-Sophie, c'est Saint-Paul!
Constantinople, cette ville? Jamais! C'est Londres!

--Modre-toi, Bruno, rpondit Van Mitten. Je te trouve beaucoup
trop nerveux pour un enfant de la Hollande! Reste calme, patient,
flegmatique, comme ton matre, et ne t'tonne de rien. Nous avons
quitt Rotterdam  la suite ... de ce que tu sais....

--Oui!... oui!... fit Bruno, en hochant la tte.

--Nous sommes venus par Paris, le Saint-Gothard, l'Italie, Brindisi,
la Mditerrane, et tu aurais mauvaise grce  croire que le paquebot
des Messageries nous a dposs  London-Bridge, aprs huit jours de
traverse, et non au pont de Galata!

--Cependant... dit Bruno.

--Je t'engage mme, en prsence de mon ami Kraban,  ne point faire
de ces sortes de plaisanteries! Il pourrait bien les prendre fort mal,
discuter, s'entter....

--On y veillera, mon matre, rpondit Bruno. Mais, puisqu'on ne
peut se rafrachir ici, il est bien permis, je suppose, de fumer sa
pipe!--Vous n'y voyez aucun inconvnient?

--Aucun, Bruno. En ma qualit de marchand de tabac, rien ne m'est plus
agrable que de voir fumer les gens! Je regrette mme que la nature
ne nous ait donn qu'une bouche! Il est vrai que le nez est l pour
priser le tabac....

--Et les dents pour le mcher! rpondit Bruno.

Et tout en parlant, il bourrait son norme pipe de porcelaine
peinturlure; puis, il l'alluma avec son briquet et en tira quelques
bouffes, non sans une vidente satisfaction.

Mais, en ce moment, les deux Turcs, qui avaient si singulirement
protest contre les abstinences du Ramadan, reparurent sur la place.
Prcisment, celui qui ne se gnait point de fumer sa cigarette
aperut Bruno, flnant, la pipe  la bouche.

Par Allah! dit-il  son compagnon, voil encore un de ces maudits
trangers qui ose braver la dfense du Koran! Je ne le souffrirai
pas....

--teins au moins ta cigarette! lui rpondit l'autre.

--Oui!

Et, jetant sa cigarette, il alla droit au digne Hollandais, qui ne
s'attendait point  tre interpell de la sorte:

Au coup de canon, dit-il!

Et il lui arracha brusquement sa pipe.

Eh! ma pipe! s'cria Bruno, que son matre cherchait vainement 
contenir.

--Au coup de canon, chien de chrtien!

--Chien de Turc toi-mme!

--Du calme, Bruno, dit Van Mitten.

--Qu'il me rende ma pipe, au moins! rpliqua Bruno.

--Au coup de canon! rpta une dernire fois le Turc, en faisant
disparatre la pipe dans les plis de son cafetan.

--Viens, Bruno, dit alors Van Mitten! Il ne faut jamais blesser les
usages des pays que l'on visite!

--Des usages de voleurs!

--Viens, te dis-je. Mon ami Kraban ne doit pas se trouver sur cette
place avant sept heures. Continuons donc notre promenade, et nous le
rejoindrons quand il en sera temps!

Van Mitten entrana Bruno, tout dpit d'avoir t si violemment
spar d'une pipe,  laquelle il tenait en vritable fumeur.

Et, pendant qu'ils s'en allaient ainsi, les deux Turcs se disaient:

En vrit, ces trangers se croient tout permis!...

--Mme de fumer avant le coucher du soleil!

--Veux-tu du feu? ajouta l'un.

--Volontiers! rpondit l'autre, en allumant une autre cigarette.




II


OU L'INTENDANT SCARPANTE ET LE CAPITAINE YARHUD S'ENTRETIENNENT DE
PROJETS QU'IL EST BON DE CONNAITRE.

Au moment o Van Mitten et Bruno suivaient le quai de Top-Han, du
ct de ce premier pont de bateaux de la Validh-Sultane, qui
met Galata en communication avec l'antique Stamboul  travers la
Corne-d'Or, un Turc tournait rapidement le coin de la mosque de
Mahmoud et s'arrtait sur la place.

Il tait six heures alors. Pour la quatrime fois de la journe, les
muezzins venaient de monter au balcon de ces minarets, dont le nombre
n'est jamais infrieur  quatre pour les mosques de fondation
impriale. Leur voix avait lentement retenti au-dessus de la ville,
appelant les fidles  la prire, et lanant dans l'espace cette
formule consacre: _La Ilah il Allah v Mohammed reoul Allah!_
(Il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est le prophte de Dieu!)

Le Turc se retourna un instant, regarda les rares passants de la
place, s'avana dans l'axe des diverses rues qui y aboutissent,
cherchant  voir, non sans quelques symptmes d'impatience, s'il ne
venait pas une personne qu'il attendait.

Ce Yarhud n'arrivera donc pas! murmurat-il. Il sait pourtant qu'il
doit tre ici  l'heure convenue!

Le Turc fit encore quelques tours sur la place, il s'avana mme
jusqu' l'angle nord de la caserne de Top-Han, regarda dans la
direction de la fonderie de canons, frappa du pied en homme qui n'aime
pas  attendre et revint devant le caf, o Van Mitten et son valet
avaient demand vainement  se rafrachir.

Alors le Turc alla se placer  une des tables dsertes et s'assit,
sans rien rclamer du cawadji; scrupuleux observateur des jenes
du Ramadan, il savait que l'heure n'tait pas venue de dbiter les
boissons si varies des distilleries ottomanes.

Ce Turc n'tait rien moins que Scarpante, l'intendant du seigneur
Saffar, un riche Ottoman qui habitait Trbizonde, dans cette partie de
la Turquie d'Asie, dont se forme le littoral sud de la mer Noire.

En ce moment, le seigneur Saffar voyageait  travers les provinces
mridionales de la Russie; puis, aprs avoir visit les districts
du Caucase, il devait regagner Trbizonde, ne doutant pas que son
intendant n'et obtenu entier succs dans une entreprise dont il
l'avait spcialement charg. C'tait en son palais, o s'talait tout
le faste d'une fortune orientale, au milieu de cette ville o ses
quipages taient cits pour leur luxe, que Scarpante devait le
rejoindre, aprs avoir accompli sa mission. Le seigneur Saffar n'et
jamais admis qu'un homme  lui et chou, quand il lui avait ordonn
de russir. Il aimait  faire montre de la puissance que lui donnait
l'argent. En tout et partout, il agissait avec une ostentation qui est
assez dans les moeurs de ces nababs de l'Asie Mineure.

Cet intendant tait un homme audacieux, propre  tous les coups de
main, ne reculant devant aucun obstacle, dcid  satisfaire, _per fas
et nefas_, les moindres dsirs de son matre. C'est  ce propos qu'il
venait d'arriver ce jour mme  Constantinople, et qu'il attendait au
rendez-vous convenu un certain capitaine maltais, lequel ne valait pas
mieux que lui.

Ce capitaine, nomm Yarhud, commandait la tartane _Gudare_, et
faisait habituellement les voyages de la mer Noire. A son commerce
de contrebande il joignait un autre commerce encore moins avouable
d'esclaves noirs venus du Soudan, de l'thiopie ou de l'gypte, et de
Circassiennes ou de Gorgiennes, dont le march se tient prcisment
dans ce quartier de Top-Han,--march sur lequel le gouvernement ferme
trop volontiers les yeux.

Cependant, Scarpante attendait, et Yarhud n'arrivait pas. Bien que
l'intendant restt impassible, que rien au dehors ne traht ses
penses, une sorte de colre intrieure lui faisait bouillir le sang.

O est-il, ce chien? murmurait-il. Lui est-il survenu quelque
contre-temps? Il a d quitter Odessa avant-hier! Il devrait tre
ici, sur cette place,  ce caf,  cette heure, o je lui ai donn
rendez-vous!...

En ce moment, un marin maltais parut  l'angle du quai. C'tait
Yarhud. Il regarda  droite,  gauche, et aperut Scarpante. Celui-ci
se leva aussitt, quitta le caf, et vint rejoindre le capitaine de la
_Gudare_, tandis que quelques passants, plus nombreux mais toujours
silencieux, allaient et venaient au fond de la place.

Je n'ai pas l'habitude d'attendre, Yarhud! dit Scarpante d'un ton
auquel le Maltais ne pouvait se mprendre.

--Que Scarpante me pardonne, rpondit Yarhud, mais j'ai fait toute la
diligence possible pour tre exact  ce rendez-vous.

--Tu arrives  l'instant?

--A l'instant, par le chemin de fer de Ianboli  Andrinople, et, sans
un retard du train....

--Quand as-tu quitt Odessa?

--Avant-hier.

--Et ton navire?

--Il m'attend  Odessa, dans le port.

--Ton quipage, tu en es sr?

--Absolument sr! Des Maltais, comme moi, dvous  qui les paye
gnreusement.

--Ils t'obiront?...

--En cela, comme en tout.

--Bien! Quelles nouvelles m'apportes-tu, Yarhud?

--Des nouvelles  la fois bonnes et mauvaises, rpondit le capitaine,
en baissant un peu la voix.

--Quelles sont les mauvaises, d'abord? demanda Scarpante.

--Les mauvaises, c'est que la jeune Amasia, la fille du banquier
Slim, d'Odessa, doit bientt se marier! C'est que son enlvement
prsentera plus de difficults et demandera plus de hte que si son
mariage n'tait ni dcid ni prochain!

--Ce mariage ne se fera pas, Yarhud! s'cria Scarpante un peu plus
haut qu'il ne convenait. Non, par Mahomet, il ne se fera pas!

--Je n'ai pas dit qu'il se ferait, Scarpante, rpondit Yarhud, j'ai
dit qu'il devait se faire.

--Soit, rpliqua l'intendant, mais avant trois jours, le seigneur
Saffar entend que cette jeune fille soit embarque pour Trbizonde;
et, si tu le jugeais impossible....

--Je n'ai pas dit que c'tait impossible, Scarpante. Rien n'est
impossible avec de l'audace et de l'argent. J'ai simplement dit que ce
serait plus difficile, voil tout.

--Difficile! rpondit Scarpante. Ce ne sera pas la premire fois
qu'une jeune fille turque ou russe aura disparu d'Odessa et manquera
au logis paternel!

--Et ce ne sera pas la dernire, rpondit

Yarhud, ou le capitaine de la _Gudare_ ne saurait plus son mtier!

--Quel est l'homme que doit prochainement pouser la jeune Amasia?
demanda Scarpante.

--Un jeune Turc, de mme race qu'elle.

--Un Turc d'Odessa?

--Non, de Constantinople.

--Et il se nomme?...

--Ahmet.

--Qu'est-ce que cet Ahmet?

--Le neveu et l'unique hritier d'un riche ngociant de Galata, le
seigneur Kraban.

--Que fait ce Kraban?

--Le commerce des tabacs, dans lequel il a gagn une grande fortune.
Il a pour correspondant  Odessa le banquier Slim. Ils font ensemble
d'importantes affaires et se rendent souvent visite. C'est dans ces
circonstances qu'Ahmet a connu Amasia. C'est de cette faon que le
mariage a t dcid entre le pre de la jeune fille et l'oncle du
jeune homme.

--O le mariage doit-il se faire? demanda Scarpante. Est-ce ici, 
Constantinople?

--Non,  Odessa.

--A quelle poque?

--Je ne sais, mais il est  craindre que, sur les instances du jeune
Ahmet, il ne se fasse d'un jour  l'autre.

--Il n'y a donc pas un instant  perdre?

--Pas un!

--O est maintenant cet Ahmet?

--A Odessa.

--Et ce Kraban?

--A Constantinople.

--As-tu vu ce jeune homme, Yarhud, pendant le temps qui s'est coul
entre ton arrive  Odessa et ton dpart?

--J'avais intrt  le voir,  le connatre, Scarpante... Je l'ai vu
et je le connais.

--Comment est-il?

--C'est un jeune homme fait pour plaire, et qui plat  la fille du
banquier Slim.

--Est-il  redouter?

--On le dit trs brave, trs rsolu, et, dans cette affaire, il faudra
compter avec lui!

--Est-il indpendant par sa position, par sa fortune? demanda
Scarpante, en insistant sur les divers traits du caractre de ce jeune
Ahmet, qui ne laissait pas de l'inquiter.

--Non, Scarpante, rpondit Yarhud. Ahmet dpend de son oncle et
tuteur, le seigneur Kraban, qui l'aime comme un fils et qui, bientt
sans doute, doit se rendre  Odessa pour la conclusion de ce mariage.

--Ne pourrait-on retarder le dpart de ce Kraban?

--Ce serait ce qu'il y aurait de mieux  faire, et cela nous donnerait
plus de temps pour agir. Quant  la manire de s'y prendre?...

--C'est  toi de l'imaginer, Yarhud, rpondit Scarpante, mais il faut
que les volonts du seigneur Saffar s'accomplissent et que la jeune
Amasia soit transporte  Trbizonde. Ce ne sera pas la premire fois
que la tartane la _Gudare_ aura visit, pour son compte, le littoral
de la mer Noire, et tu sais comment il paye les services...

--Je le sais, Scarpante.

--Or, le seigneur Saffar a vu cette jeune fille, rien qu'un instant,
dans son habitation d'Odessa, sa beaut l'a sduit, et elle ne sera
pas  plaindre d'avoir chang la maison du banquier Slim pour son
palais de Trbizonde! Amasia sera donc enleve, et si ce n'est pas par
toi, Yarhud, ce sera par un autre!

--Ce sera par moi, vous pouvez y compter! rpondit simplement le
capitaine maltais. Je vous ai dit les nouvelles mauvaises, voici
maintenant quelles sont les bonnes.

--Parle, rpondit Scarpante, qui, aprs avoir fait quelques pas en
rflchissant, revint prs de Yarhud.

--Si le mariage projet, reprit le Maltais, rend plus difficile
d'enlever la jeune fille, puisque Ahmet ne la quitte pas, il me
fournit l'occasion de pntrer dans la maison du banquier Slim. En
effet, je suis non seulement un capitaine, mais un trafiquant. La
_Gudare_ a une riche cargaison, toffes de soie de Brousse, pelisses
de martre et de zibeline, brocarts diamants, passementeries
travailles par les plus habiles trayeurs d'or de l'Asie Mineure, et
cent objets qui peuvent exciter la convoitise d'une jeune fiance. Au
moment de son mariage, elle se laissera aisment tenter. Je pourrai
sans doute l'attirer  bord, profiter d'un vent favorable et prendre
la mer, avant qu'on ait eu connaissance de l'enlvement.

--Cela me parat bien imagin, Yarhud, rpondit Scarpante, et je ne
doute pas que tu ne russisses! Mais aie bien soin que tout ceci sa
fasse dans le plus grand secret!

--Soyez sans inquitude, Scarpante, rpondit Yarhud.

--L'argent ne te manque pas?

--Non, et il ne manquera jamais avec un seigneur aussi gnreux que
votre matre.

--Ne perds pas de temps! Le mariage fait, Amasia est la femme d'Ahmet,
rpondit Scarpante, et ce n'est pas la femme d'Ahmet que le seigneur
Saffar compte trouver  Trbizonde!

--Cela est compris.

--Ainsi donc, ds que la fille du banquier Slim sera  bord de la
_Gudare_, tu feras route?...

--Oui, car, avant d'agir, j'aurai eu soin d'attendre quelque brise
d'ouest bien tablie.

--Et combien de temps te faut-il, Yarhud, pour aller directement
d'Odessa  Trbizonde?

--En comptant avec les retards possibles, les calmes de l't ou les
vents qui changent frquemment sur la mer Noire, la traverse peut
durer trois semaines.

--Bien! rpondit Scarpante. Je serai de retour  Trbizonde vers cette
poque, et mon matre ne tardera pas  y arriver.

--J'espre y tre avant vous.

--Les ordres du seigneur Saffar sont formels et te prescrivent d'avoir
tous les gards possibles pour cette jeune fille. Ni brutalit, ni
violence, quand elle sera  ton bord!...

--Elle sera respecte comme le veut le seigneur Saffar, et comme il le
serait lui-mme!

--Je compte sur ton zle, Yarhud!

--Il vous est tout acquis, Scarpante.

--Et sur ton adresse!

--En vrit, dit Yarhud, je serais plus certain de russir si ce
mariage tait retard, et il pourrait l'tre au cas o quelque
obstacle empcherait le dpart immdiat du seigneur Kraban!...

--Le connais-tu, ce ngociant?

--Il faut toujours connatre ses ennemis, ou ceux qui doivent le
devenir, rpondit le Maltais. Aussi, mon premier soin, en arrivant
ici, a-t-il t de me prsenter  son comptoir de Galata sous prtexte
d'affaires.

--Tu l'as vu?...

--Un instant, mais cela a suffi, et....

En ce moment, Yarhud se rapprocha vivement de Scarpante, et lui
parlant  voix basse:

Eh! Scarpante, dit-il, voil au moins un hasard singulier, et
peut-tre une heureuse rencontre!

--Qu'est-ce donc?

--Ce gros homme qui descend la rue de Pra, en compagnie de son
serviteur...

--Ce serait lui?

--Lui-mme, Scarpante, rpondit le capitaine. Tenons-nous  l'cart,
et ne le perdons pas de vue! Je sais que, chaque soir, il retourne 
son habitation de Scutari, et, s'il le faut, pour tacher de savoir
s'il compte bientt partir, je le suivrai de l'autre ct du
Bosphore!

Scarpante et Yarhud, se mlant aux passants, dont le nombre
s'accroissait sur la place de Top-Han, se tinrent donc  porte de
voir et d'entendre, chose facile, car le seigneur Kraban,--ainsi
l'appelait-on le plus communment dans le quartier de Galata,--parlait
volontiers  haute voix et ne cherchait jamais  dissimuler son
importante personne.




III


DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KRABAN EST TOUT SURPRIS DE SE RENCONTRER AVEC
SON AMI VAN MITTEN.

Le seigneur Kraban, pour employer une expression moderne, tait un
homme de surface, au physique comme au moral,--quarante ans par
sa figure, cinquante au moins par sa corpulence, en ralit
quarante-cinq; mais sa figure tait intelligente, son corps
majestueux. Une barbe, dj grisonnante,  deux pointes, qu'il tenait
plutt courte que longue, des yeux noirs, fins, acrs, d'un regard
trs vif, aussi sensibles aux impressions les plus fugitives que le
plateau d'une balance de prcision  des diffrences d'un dixime
de carat, un menton carr, un nez en bec de perroquet, mais sans
exagration, qui allait bien avec l'acuit des yeux, une bouche aux
lvres serres, ne se desserrant que pour montrer des dents d'une
clatante blancheur, un front haut, bien encadr, avec un pli
vertical, un vrai pli d'enttement entre les deux sourcils d'un noir
de jais, tout cet ensemble lui faisait une physionomie particulire,
la physionomie d'un homme original, personnel, trs en dehors, qu'on
ne pouvait oublier, lorsqu'elle avait, ne ft-ce qu'une fois, attir
l'attention.

Quant au costume du seigneur Kraban, c'tait celui des Vieux Turcs,
rests fidles  l'ancien habillement du temps des Janissaires: le
large turban vas, la vaste culotte flottante, tombant sur les
paboudj en maroquin, le gilet sans manches, garni de gros boutons
coups  facettes et passement de soie, la ceinture de chle
contenant l'expansion d'un ventre bien port d'ailleurs, et enfin le
cafetan jonquille, dont les plis se drapaient majestueusement. Donc,
rien d'europanisant dans cette antique faon de s'habiller, qui
contrastait avec le vtement des Orientaux de la nouvelle poque.
C'tait une manire de repousser les invasions de l'industrialisme,
une protestation en faveur de la couleur locale qui tend 
disparatre, un dfi port aux arrts du sultan Mahmoud, dont la
toute-puissance a dcrt le moderne costume des Osmanlis.

Inutile d'ajouter que le serviteur du seigneur Kraban, un garon de
vingt-cinq ans, nomm Nizib, maigre  dsesprer le Hollandais Bruno,
avait aussi le vieux costume turc. Comme il ne contrariait en rien
son matre, le plus entt des hommes, il ne l'et point contrari en
cela. C'tait un valet dvou, mais absolument dpourvu d'ides
personnelles. Il disait toujours oui, d'avance, et, comme un cho,
rptait inconsciemment les fins de phrase du redoutable ngociant.
C'tait le plus sr moyen d'tre toujours de son avis, et de ne pas
s'attirer quelque rebuffade, dont le seigneur Kraban se montrait
volontiers prodigue.

Tous deux arrivaient sur la place de Top-Han par une des rues
troites et ravines qui descendent du faubourg de Pra. Suivant son
habitude, le seigneur Kraban parlait  haute voix, sans se soucier
aucunement d'tre ou de ne pas tre entendu.

Eh bien, non! disait-il. Qu'Allah nous protge, mais du temps des
Janissaires, chacun avait le droit d'agir  sa guise, lorsque le soir
tait venu! Non! je ne me soumettrai pas  leurs nouveaux rglements
de police, et j'irai par les rues, sans lanterne  la main, si cela me
plat, quand je devrais tomber dans une fondrire, ou me faire happer
aux mollets par quelque chien errant!

--Chien errant!... rpondit Nizib.

--Et tu n'as pas besoin de me fatiguer les oreilles avec tes sottes
remontrances, ou, par Mahomet, j'allongerai les tiennes  rendre
jaloux un ne et son nier!

--Et son nier!... rpondit Nizib, qui, d'ailleurs, n'avait fait
aucune remontrance, comme bien l'on pense.

--Et si le matre de police me met  l'amende, reprit le ttu
personnage, je payerai l'amende! Et s'il me met en prison, j'irai en
prison! Mais je ne cderai ni sur ce point ni sur aucun autre!

Nizib fit un signe d'assentiment. Il tait prt  suivre son matre en
prison si les choses en arrivaient la.

Ah! messieurs les nouveaux Turcs! s'cria le seigneur Kraban, en
voyant passer quelques Constantinopolitains, vtus de la redingote
droite et coiffs du fez rouge. Ah! vous voulez nous faire la loi,
rompre avec les anciens usages! Eh bien, quand je devrais tre le
dernier  protester!... Nizib, as-tu bien dit  mon cadji de se
trouver avec son caque  l'chelle de Top-Han ds sept heures?

--Ds sept heures!

--Pourquoi n'est-il pas l?

--Pourquoi n'est-il pas l? rpondit Nizib.

--En vrit, c'est qu'il n'est pas encore sept heures.

--Il n'est pas sept heures.

--Et qu'en sais-tu?

--Je le sais, parce que vous le dites, mon matre.

--Et si je disais qu'il est cinq heures?

--Il serait cinq heures, rpondit Nizib.

--On n'est pas plus stupide!

--Non, pas plus stupide.

--Ce garon-l, murmura Kraban,  force de ne pas me contredire,
finira par me contrarier!

En ce moment, Van Mitten et Bruno reparaissaient sur la place, et
Bruno rptait du ton d'un homme dsappoint:

Allons-nous-en, mon matre, allons-nous-en, et repartons par le
premier train! a, Constantinople! a, la capitale du Commandeur des
Croyants?... Jamais!

--Du calme, Bruno, du calme! rpondait Van Mitten.

Le soir commenait  se faire. Le soleil, cach derrire les hauteurs
de l'antique Stamboul, laissait dj la place de Top-Han dans une
sorte de pnombre. Van Mitten ne reconnut donc pas le seigneur
Kraban, qui se croisait avec lui, au moment o il se dirigeait
vers les quais de Galata. Il arriva mme que, suivant une direction
inverse, tous deux se heurtrent, cherchant en mme temps  passer
 droite, puis  passer  gauche. De cette contrarit de leurs
mouvements, il se produisit l une demi-minute de balancements quelque
peu ridicules.

Eh! monsieur, je passerai! dit Kraban, qui n'tait point homme 
cder le pas.

--Mais.... fit Van Mitten, en essayant, lui, de se ranger poliment,
sans y parvenir.

--Je passerai quand mme!.,.

--Mais.... rpta Van Mitten.

Puis, tout  coup, reconnaissant  qui il avait affaire:

Eh! mon ami Kraban! s'cria-t-il.

--Vous!... vous!... Van Mitten!... rpondit Kraban, au comble de la
surprise. Vous!... ici?...  Constantinople?

--Moi-mme!

--Depuis quand?

--Depuis ce matin!

--Et votre premire visite n'a pas t pour moi ... moi?

--Elle a t pour vous, au contraire, rpondit le Hollandais. Je me
suis rendu  votre comptoir, mais vous n'y tiez plus, et l'on m'a dit
qu' sept heures je vous trouverais sur cette place....

--Et on a eu raison, Van Mitten! s'cria Kraban, en serrant, avec une
vigueur qui touchait  la violence, la main de son correspondant de
Rotterdam. Ah! mon brave Van Mitten, jamais, non! jamais, je ne me
serais attendu  vous voir a Constantinople!... Pourquoi ne pas
m'avoir crit?

--J'ai quitt si prcipitamment la Hollande!

--Un voyage d'affaires?

--Non ... un voyage ... d'agrment! Je ne connaissais ni
Constantinople ni la Turquie, et j'ai voulu vous rendre ici la visite
que vous m'aviez faite  Rotterdam.

--C'est bien, cela!... Mais il me semble que je ne vois pas avec vous
madame Van Mitten?

--En effet ... je ne l'ai point amene! rpondit le Hollandais, non
sans une certaine hsitation. Madame Van Mitten ne se dplace pas
facilement!... Aussi suis-je venu seul avec mon valet Bruno.

--Ah! ce garon? dit le seigneur Kraban, en faisant un petit signe 
Bruno, qui crut devoir s'incliner  la turque, et ramener ses bras 
son chapeau, comme les deux anses d'une amphore.

--Oui, reprit Van Milieu, ce brave garon, qui voulait dj
m'abandonner et repartir pour....

--Repartir! s'cria Kraban. Repartir, sans que je lui en aie donn la
permission!

--Oui, ami Kraban. Il ne la trouve pas trop gaie ni trs vivante,
cette capitale de l'empire ottoman!

--Un mausole! rpondit Bruno! Personne dans les magasins!... Pas une
voiture sur les places!... Des ombres qui passent dans les rues, et
qui vous volent votre pipe!

--Mais c'est le Ramadan, Van Mitten! rpondit le seigneur Kraban.
Nous sommes en plein Ramadan!

--Ah! c'est le Ramadan? reprit Bruno. Alors tout s'explique!--Eh, s'il
vous plat, qu'est-ce que cela, le Ramadan?

--Un temps de jene et d'abstinence, rpondit Kraban. Pendant toute
sa dure, il est dfendu de boire, de fumer, de manger, entre le lever
et le coucher du soleil. Mais, dans une demi-heure, au coup de canon
qui annoncera la fin du jour....

--Ah! voil donc ce qu'ils veulent dire avec leur coup de canon!
s'cria Bruno.

--On se ddommagera gaiement pendant toute la nuit des abstinences de
la journe!

--Ainsi, demanda Bruno  Nizib, vous n'avez encore rien pris depuis ce
matin, parce que c'est le Ramadan?

--Parce que c'est le Ramadan, rpondit Nizib.

--Eh bien, voil qui me ferait maigrir! s'cria Bruno. Voil qui me
coterait une livre par jour ... au moins!

--Au moins! rpondit Nizib.

--Mais vous allez voir cela, au coucher du soleil, Van Mitten, reprit
Kraban, et vous serez merveill! Ce sera comme une transformation
magique, qui d'une ville morte fera une ville vivante! Ah! messieurs
les nouveaux Turcs, vous n'avez pas encore pu modifier ces vieux
usages avec toutes vos absurdes innovations! Le Koran tient bon contre
vos sottises! Que Mahomet vous trangle!

--Bon! ami Kraban, rpondit Van Mitten, je vois que vous tes
toujours fidle aux anciennes coutumes?

--C'est plus que de la fidlit, Van Mitten, c'est de
l'enttement!--Mais, dites-moi, mon digne ami, vous restez quelques
jours  Constantinople, n'est-ce pas?

--Oui... et mme...

--Eh bien, vous m'appartenez! Je m'empare de votre personne! Vous ne
me quitterez plus!

--Soit!... Je vous appartiens!

--Et toi, Nizib, tu t'occuperas de ce garon-l, ajouta Kraban, en
montrant Bruno. Je te charge spcialement de modifier ses ides sur
notre merveilleuse capitale!

Nizib fit un signe d'assentiment et entrana Bruno au milieu de la
foule, qui devenait plus compacte.

Mais, j'y pense! s'cria tout  coup le seigneur Kraban. Vous
arrivez  propos, ami Van Mitten! Six semaines plus tard, vous ne
m'eussiez plus trouv  Constantinople.

--Vous, Kraban?

--Moi! j'aurais t parti pour Odessa!

--Pour Odessa?

--Eh bien, si vous tes encore ici, nous partirons ensemble! Au fait,
pourquoi ne m'accompagneriez-vous pas?

--C'est que... rpondit Van Mitten.

--Vous m'accompagnerez, vous dis-je!

--Je comptais me reposer ici des fatigues d'un voyage, qui a t
quelque peu rapide!...

--Soit! Vous vous reposerez ici!... Puis, vous vous reposerez 
Odessa, pendant trois bonnes semaines!

--Ami Kraban....

--Je l'entends ainsi, Van Mitten! Vous n'allez pas, ds votre arrive,
me contrarier, je suppose? Vous le savez, quand j'ai raison, je ne
cde pas facilement!

--Oui ... je sais!... rpondit Van Mitten.

--D'ailleurs, reprit Kraban, vous ne connaissez pas mon neveu Ahmet,
el il faut que vous fassiez connaissance avec lui!

--Vous m'avez, en effet, parl de votre neveu....

--Autant dire mon fils, Van Mitten, puisque je n'ai pas d'enfant. Vous
savez, les affaires!... les affaires!... Je n'ai jamais trouv cinq
minutes pour me marier!

--Une minute suffit! rpondit gravement Van Mitten, et souvent mme
... une minute, c'est trop!

--Vous rencontrerez donc Ahmet  Odessa! reprit Kraban. Un charmant
garon!... Il dteste les affaires, par exemple, un peu artiste, un
peu pote, mais charmant ... charmant!... Il ne ressemble point  son
oncle et lui obit sans broncher.

--Ami Kraban....

--Oui!... oui!... je m'entends!... C'est pour son mariage que nous
irons  Odessa.

--Son mariage?...

--Sans doute! Ahmet pouse une jolie personne...la jeune Amasia... la
fille de mon banquier Slim, un vrai Turc, comme moi! Nous aurons des
ftes! Ce sera superbe! Vous en serez!

--Mais... j'aurais prfr... dit Van Mitten, qui voulut encore
soulever une dernire objection.

--C'est convenu! rpondit Kraban. Vous n'avez pas la prtention de me
rsister, n'est-ce pas?

--Je le voudrais... rpondit Van Mitten.

--Que vous ne le pourriez pas!

En ce moment, Scarpante et le capitaine maltais, qui se promenaient au
fond de la place, s'approchrent. Le seigneur Kraban disait alors 
son compagnon:

C'est entendu! Dans six semaines, au plus tard, nous partirons tous
les deux pour Odessa!

--Et le mariage se fera?... demanda Van Mitten.

--Aussitt notre arrive, rpondit Kraban.

Yarhud s'tait pench  l'oreille de Scarpante:

Six semaines! Nous aurons le temps d'agir!

--Oui, mais le plus tt sera le mieux! rpondit Scarpante. N'oublie
pas, Yarhud, qu'avant six semaines, le seigneur Saffar sera de retour
 Trbizonde!

Et tous deux continurent  aller et venir, l'oeil aux aguets,
l'oreille aux coutes.

Pendant ce temps, le seigneur Kraban continuait de causer avec Van
Mitten et disait:

Mon ami Slim, toujours press, et mon neveu Ahmet, plus impatient
encore, voulaient conclure le mariage immdiatement. Ils ont un motif
pour cela, je dois le dire. Il faut que la fille de Slim soit marie
avant d'avoir atteint ses dix-sept ans, ou elle perdra quelque chose
comme cent mille livres turques [note: Environ 2 225 000 francs]
qu'une vieille folle de tante lui a lgues  cette condition. Mais
ses dix-sept ans, elle ne les aura que dans six semaines! Aussi je
leur ai fait entendre raison, en disant: Que cela vous convienne ou
non, le mariage ne se fera pas avant la fin du mois prochain.

--Et votre ami Slim s'est rendu?... demanda Van Mitten.

--Naturellement!

--Et le jeune Ahmet?

--Moins facilement, rpondit Kraban. Il adore cette jolie Amasia, et
je l'approuve! Il a le temps, lui! Il n'est pas dans les affaires,
lui! Hein! vous devez comprendre cela, ami Van Mitten, vous qui avez
pous la belle madame Van....

--Oui, ami Kraban, dit le Hollandais.... Il y a si longtemps dj ...
que c'est  peine si je me souviens!

--Mais au fait, ami Van Mitten, si, en Turquie, il est malsant de
demander  un Turc des nouvelles des femmes de son harem, il n'est pas
dfendu vis--vis d'un tranger.... Madame Van Mitten se porte?...

--Oh! trs bien ... trs bien!... rpondit Van Mitten, que ces
politesses de son ami semblaient mettre mal  son aise. Oui ... trs
bien!... Toujours souffrante, par exemple!... Vous savez ... les
femmes....

--Mais non, je ne sais pas! s'cria le seigneur Kraban en riant d'un
bon rire. Les femmes! jamais! Les affaires tant qu'on voudra! Tabacs
de Macdoine pour nos fumeurs de cigarettes, tabacs de Perse pour nos
fumeurs de narghils! Et mes correspondants de Salonique, d'Erzeroum,
de Lataki, de Bafra, de Trbizonde, sans oublier mon ami Van Mitten,
de Rotterdam! Depuis trente ans, en ai-je expdi de ces ballots de
tabac aux quatre coins de l'Europe!

--Et fum! dit Van Mitten.

--Oui, fum... comme une chemine d'usine! Et je vous demande s'il est
quelque chose de meilleur au monde?

--Non, certes, ami Kraban.

--Voil quarante ans que je fume, ami Van Mitten, fidle  mon
chibouk, fidle  mon narghil! C'est l tout mon harem, et il n'y a
pas de femme qui vaille une pipe de tombki!

--Je suis bien de votre avis! rpondit le Hollandais.

--A propos, reprit Kraban, puisque je vous tiens, je ne vous
abandonne plus! Mon caque va venir me prendre pour traverser le
Bosphore. Je dine  ma villa de Scutari, et je vous emmne...

--C'est que...

--Je vous emmne, vous dis-je! Allez-vous faire des faons,
maintenant... avec moi?

--Non, j'accepte, ami Kraban! rpondit Van Mitten. Je vous appartiens
corps et me!

--Vous verrez, reprit le seigneur Kraban, vous verrez quelle
charmante habitation je me suis construite, sous les noirs cyprs, 
mi-colline de Scutari, avec la vue du Bosphore et tout le panorama
de Constantinople! Ah! la vraie Turquie est toujours sur cette cte
asiatique! Ici, c'est l'Europe, mais l-bas, c'est l'Asie, et nos
progressistes en redingote ne sont pas prs d'y faire passer leurs
ides! Elles se noieraient en traversant le Bosphore! Ainsi, nous
dnons ensemble!

--Vous faites de moi ce que vous voulez!

--Et il faut vous laisser faire! rpondit Kraban.

Puis, se retournant:

O donc est Nizib?--Nizib!... Nizib!...

Nizib, qui se promenait avec Bruno, entendit la voix de son matre, et
tous deux accoururent.

Eh bien, demanda Kraban, ce cadji, il n'arrivera donc pas avec son
caque?

--Avec son caque?... rpondit Nizib.

--Je le ferai bastonner, bien sr! s'cria Kraban! Oui, cent coups de
bton!

--Oh! fit Van Milieu.

--Cinq cents!

--Oh! fit Bruno.

--Mille!... si l'on me contrarie!

--Seigneur Kraban, rpondit Nizib, je l'aperois, votre cadji. Il
vient de quitter la pointe du Srail, et, avant dix minutes, il aura
accost l'chelle de Top-Han.

Et, pendant que le seigneur Kraban pitinait d'impatience au bras de
Van Mitten, Yarhud et Scarpante ne cessaient de l'observer.




IV


DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KRABAN, ENCORE PLUS ENTT QUE JAMAIS, TIENT
TTE AUX AUTORITS OTTOMANES.

Cependant, le cadji tait arriv et venait prvenir le seigneur
Kraban que son caque l'attendait  l'chelle.

Les cadjis se comptent par milliers sur les eaux du Bosphore et de
la Corne-d'Or. Leurs barques,  deux rames, pareillement effiles de
l'avant et de l'arrire, de manire  pouvoir se diriger dans les deux
sens, ont la forme de patins de quinze  vingt pieds de longueur,
faits de quelques planches de htre ou de cyprs, sculptes ou peintes
 l'intrieur. C'est merveilleux de voir avec quelle rapidit ces
sveltes embarcations se glissent, s'entrecroisent, se devancent dans
ce magnifique dtroit, qui spare le littoral des deux continents.
L'importante corporation des cadjis est charge de ce service depuis
la mer de Marmara jusqu'au del du chteau d'Europe et du chteau
d'Asie, qui se font face dans le nord du Bosphore.

Ce sont de beaux hommes, le plus gnralement vtus du burudjuk, sorte
de chemise de soie, d'un yelek  couleurs vives, soutach de broderies
d'or, d'un caleon de coton blanc, coiffs d'un fez, chausss de
ymnis, jambes nues, bras nus.

Si le cadji du seigneur Kraban,--c'tait celui qui le conduisait 
Scutari chaque soir et l'en ramenait chaque matin,--si ce cadji fut
mal reu pour avoir tard de quelques minutes, il est inutile d'y
insister. Le flegmatique marinier ne s'en mut pas autrement,
d'ailleurs, sachant bien qu'il fallait laisser crier une si excellente
pratique, et il ne rpondit qu'en montrant le caque amarr 
l'chelle.

Donc, le seigneur Kraban, accompagn de Van Mitten, suivi de Bruno et
de Nizib, se dirigeait vers l'embarcation, lorsqu'il se fit un certain
mouvement dans la foule sur la place de Top-Han.

Le seigneur Kraban s'arrta.

Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il.

Le chef de police du quartier de Galata, entour de gardes qui
faisaient ranger le populaire, arrivait en ce moment sur la place.
Un tambour et un trompette l'accompagnaient. L'un fit un roulement,
l'autre un appel, et le silence s'tablit peu  peu parmi cette foule,
compose d'lments assez htrognes, asiatiques et europens.

Encore quelque proclamation inique, sans doute! murmura le seigneur
Kraban, du ton d'un homme qui entend se maintenir dans son droit,
partout et toujours.

Le chef de police tira alors un papier, revtu des sceaux
rglementaires, et d'une voix haute, il lut l'arrt suivant:

Par ordre du Muchir, prsidant le Conseil de police, un impt de dix
paras,  partir de ce jour, est tabli sur toute personne qui voudra
traverser le Bosphore pour aller de Constantinople  Scutari ou de
Scutari  Constantinople, aussi bien par les caques que par toute
autre embarcation  voile ou  vapeur. Quiconque refusera d'acquitter
cet impt sera passible de prison et d'amende.

Fait au palais, ce 16 prsent mois

Sign: LE MUCHIR.

Des murmures de mcontentement accueillirent cette nouvelle taxe,
quivalant environ  cinq centimes de France par tte.

Bon! un nouvel impt! s'cria un Vieux Turc, qui, cependant, aurait
d tre bien habitu  ces caprices financiers du Padischah.

--Dix paras! Le prix d'une demi-tasse de caf! rpondit un autre.

Le chef de police, sachant bien qu'en Turquie, comme partout, on
payerait aprs avoir murmur, allait quitter la place, lorsque le
seigneur Kraban s'avana vers lui.

Ainsi, dit-il, voil une nouvelle taxe  l'adresse de tous ceux qui
voudront traverser le Bosphore?

--Par arrt du Muchir, rpondit le chef de police.

Puis, il ajouta:

Quoi! C'est le riche Kraban qui rclame?...

--Oui, le riche Kraban!

--Et vous allez bien, seigneur Kraban!

--Trs bien... aussi bien que les impts!--Ainsi, cet arrt est
excutoire?...

--Sans doute... depuis sa proclamation.

--Et si je veux me rendre ce soir ...  Scutari ... dans mon caque,
ainsi que j'ai l'habitude de le faire?...

--Vous payerez dix paras.

--Et comme je traverse le Bosphore, matin et soir?...

--Cela vous fera vingt paras par jour, rpondit le chef de police. Une
bagatelle pour le riche Kraban!

--Vraiment?

--Mon matre va se mettre une mauvaise affaire sur le dos! murmura
Nizib  Bruno.

--Il faudra bien qu'il cde!

--Lui! Vous ne le connaissez gure!

Le seigneur Kraban, qui venait de se croiser les bras, regarda bien
en face le chef de police, les yeux dans les yeux, et, d'une voix
sifflante, o l'irritation commenait  percer:

Eh bien, voici mon cadji qui vient m'avertir que son caque est  ma
disposition, dit-il, et comme j'emmne avec moi mon ami, monsieur Van
Mitten, son domestique et le mien....

--Cela fera quarante paras, rpondit le matre de police. Je rpte
que vous avez le moyen de payer!

--Que j'aie le moyen de payer quarante paras, reprit Kraban, et cent,
et mille, et cent mille, et cinq cent mille, c'est possible, mais je
ne payerai rien et je passerai tout de mme!

--Je suis fch de contrarier le seigneur Kraban, rpondit le chef de
police, mais il ne passera pas sans payer!

--Il passera sans payer!

--Non!

--Si!

--Ami Kraban.... dit Van Mitten, dans la louable intention de faire
entendre raison au plus intraitable des hommes.

--Laissez-moi tranquille, Van Mitten! rpondit Kraban avec l'accent
de la colre. L'impt est inique, il est vexatoire! On ne doit pas
s'y soumettre! Jamais, non, jamais le gouvernement des Vieux Turcs
n'aurait os frapper d'une taxe les caques du Bosphore!

--Eh bien, le gouvernement des nouveaux Turcs, qui a besoin d'argent,
n'a pas hsit  le faire! rpondit le chef de police.

--Nous allons voir! s'cria Kraban.

--Gardes, dit le chef de police en s'adressant aux soldats qui
l'accompagnaient, vous veillerez  l'excution du nouvel arrt.

--Venez, Van Mitten, rpliqua Kraban, en frappant le sol du pied,
venez, Bruno, et suis-nous, Nizib!

--Ce sera quarante paras.... dit le chef de police.

--Quarante coups de bton! s'cria le seigneur Kraban, dont
l'irritation tait au comble.

Mais, au moment o il se dirigeait vers l'chelle de Top-Han, les
gardes l'entourrent, et il dut revenir sur ses pas.

Laissez-moi! criait-il, en se dbattant. Que pas un de vous ne me
touche, mme du bout du doigt! Je passerai, par Allah! et je passerai
sans qu'un seul para sorte de ma poche!

--Oui, vous passerez, mais alors ce sera par la porte de la prison,
rpondit le chef de police, qui s'animait  son tour, et vous payerez
une belle amende pour en sortir!

--J'irai  Scutari!

--Jamais, en traversant le Bosphore, et, comme il n'est pas possible
de s'y rendre autrement... .

--Vous croyez? rpondit le seigneur Kraban, les poings serrs, le
visage port au rouge apoplectique. Vous croyez?... Eh bien, j'irai
 Scutari, et je ne traverserai pas le Bosphore, et je ne payerai
pas....

--Vraiment!

--Quand je devrais ... oui!... quand je devrais faire le tour de la
mer Noire.

--Sept cents lieues pour conomiser dix paras! s'cria le chef de
police, en haussant les paules.

--Sept cents lieues, mille, dix mille, cent mille lieues, rpondit
Kraban, quand il ne s'agirait que de cinq, que de deux, que d'un seul
para!

--Mais, mon ami.... dit Van Mitten.

--Encore une fois, laissez-moi tranquille!... rpondit Kraban, en
repoussant son intervention.

--Bon! Le voil emball! se dit Bruno.

--Et je remonterai la Turquie, je traverserai la Chersonse, je
franchirai le Caucase, j'enjamberai l'Anatolie, et j'arriverai 
Scutari, sans avoir pay un seul para de votre inique impt!

--Nous verrons bien! riposta le chef de police.

--C'est tout vu! s'cria le seigneur Kraban, au comble de la fureur,
et je partirai ds ce soir!

--Diable! fit le capitaine Yarhud, en s'adressant  Scarpante, qui
n'avait pas perdu un mot de cette discussion si inattendue, voil qui
pourrait dranger notre plan!

--En effet, rpondit Scarpante. Pour peu que cet entt persiste dans
son projet, il va passer par Odessa, et s'il se dcide  conclure le
mariage en passant!...

--Mais!... dit encore une fois Van Mitten, qui voulut empcher son ami
Kraban d faire une telle folie.

--Laissez-moi, vous dis-je!

--Et le mariage de votre neveu Ahmet?

--Il s'agit bien de mariage!

Scarpante, prenant alors Yarhud  part:

Il n'y a pas une heure  perdre!

--En effet, rpondit le capitaine maltais, et, ds demain matin, je
pars pour Odessa par le railway d'Andrinople.

Puis tous deux se retirrent.

En ce moment, le seigneur Kraban s'tait brusquement retourn vers
son serviteur.

Nizib? dit-il.

--Mon matre?

--Suis-moi au comptoir!

--Au comptoir! rpondit Nizib.

--Vous aussi, Van Mitten! ajouta Kraban.

--Moi?

--Et vous galement, Bruno.

--Que je....

--Nous partirons tous ensemble.

--Hein! fit Bruno, qui dressa l'oreille.

--Oui! Je vous ai invits  dner  Scutari, dit le seigneur Kraban 
Van Milieu, et, par Allah! vous dinerez  Scutari ...  notre retour!

--Mais ce ne sera pas avant?... rpondit le Hollandais, tout
interloqu de la proposition.

--Ce ne sera pas avant un mois, avant un an, avant dix ans! rpliqua
Kraban, d'une voix qui n'admettait pas la moindre contradiction, mais
vous avez accept mon dner, et vous mangerez mon dner!

--Il aura le temps de refroidir! murmura Bruno.

--Permettez, ami Kraban....

--Je ne permets rien, Van Mitten. Venez!

Et le seigneur Kraban fit quelques pas vers le fond de la place.

Il n'y a pas moyen de rsister  ce diable d'homme! dit Van Mitten 
Bruno.

--Comment, mon matre, vous allez cder  un pareil caprice?

--Que je sois ici ou ailleurs, Bruno, du moment que je ne suis plus 
Rotterdam!

--Mais....

--Et, puisque je suis mon ami Kraban, tu ne peux faire autrement que
de me suivre!

--Voil une complication!

--Partons, dit le seigneur Kraban.

Puis, s'adressant une dernire fois au chef de police, dont le sourire
narquois tait bien fait pour l'exasprer:

Je pars, dit-il, et, en dpit de tous vos arrts, j'irai  Scutari,
sans avoir travers le Bosphore!

--Je me ferai un plaisir d'assister  votre arrive, aprs un si
curieux voyage! rpondit le chef de police.

--Et ce sera pour moi une joie vritable de vous trouver  mon retour!
rpondit le seigneur Kraban.

--Mais je vous prviens, ajouta le chef de police, que si la taxe est
encore en vigueur....

--Eh bien?...

--Je ne vous laisserai pas repasser le Bosphore pour revenir 
Constantinople,  moins de dix paras par tte!

--Et si votre taxe inique est encore en vigueur, rpondit le seigneur
Kraban sur le mme ton, je saurai bien revenir  Constantinople, sans
qu'il vous tombe un para de ma poche!

L-dessus, le seigneur Kraban, prenant Van Mitten par le bras, fit
signe  Bruno et  Nizib de les suivre; puis, il disparut au milieu
de la foule, qui salua de ses acclamations ce partisan du vieux parti
turc, si tenace dans la dfense de ses droits.

A cet instant, un coup de canon retentit au loin. Le soleil venait de
se coucher sous l'horizon de la mer de Marmara, le jene du Ramadan
tait fini, et les fidles sujets du Padischah pouvaient se ddommager
des abstinences de cette longue journe.

Soudain, comme au coup de baguette de quelque gnie, Constantinople se
transforma. Au silence de la place de Top-Han succdrent des cris
de joie, des hurrahs de plaisir. Les cigarettes, les chibouks, les
narghils s'allumrent, et l'air s'emplit de leur vapeur odorante.
Les cafs regorgrent bientt de consommateurs, assoiffs et affams.
Rtisseries de toute espce, yaourth, de lait caill, kaimak, sorte de
crme bouillie, kebab, tranches de mouton coupes en petits morceaux,
galettes de baklava sortant du four, boulettes de riz enveloppes de
feuilles de vigne, rpes de mas bouilli, barils d'olives noires,
caques de caviar, pilaws de poulet, crpes au miel, sirops, sorbets,
glaces, caf, tout ce qui se mange, tout ce qui se boit en Orient,
apparut sur les tables des devantures, pendant que de petites lampes,
accroches  une spirale de cuivre, montaient et descendaient sous le
coup de pouce des cawadjis, qui les mettaient en branle.

Puis, la vieille ville et ses quartiers neufs s'illuminrent comme par
magie. Les mosques, Sainte-Sophie, la Sulemanih, Sultan-Ahmed,
tous les difices religieux ou civils, depuis Sera-Burnou jusqu'aux
collines d'Eyoub, se couronnrent de feux multicolores. Des versets
lumineux, tendus d'un minaret  l'autre, tracrent les prceptes du
Koran sur le fond sombre du ciel. Le Bosphore, sillonn de caques aux
lanternes capricieusement balances par les lames, scintilla comme si,
en vrit, les toiles du firmament fussent tombes dans son lit. Les
palais, dresss sur ses bords, les villas de la rive d'Asie et de la
rive d'Europe, Scutari, l'ancienne Chrysopolis et ses maisons tages
en amphithtre, ne prsentaient plus que des lignes de feux, doubles
par la rverbration des eaux.

Au loin, rsonnaient le tambour de basque, la louta ou guitare, le
tabourka, le rebel et la flte, mlangs aux chants des prires
psalmodies  la chute du jour. Et, du haut des minarets, les
muezzins, d'une voix qui se prolongeait sur trois notes, jetrent  la
ville en fte le dernier appel de la prire du soir, forme d'un mot
turc et de deux mots arabes: _Allah, hoekk kbir!_ (Dieu, Dieu
grand!)




V


OU LE SEIGNEUR KRABAN DISCUTE A SA FAON LA MANIRE DONT IL ENTEND
LES VOYAGES ET QUITTE CONSTANTINOPLE.

La Turquie d'Europe comprend actuellement trois divisions principales:
la Roumlie (Thrace et Macdoine), l'Albanie, la Thessalie, plus une
province tributaire, la Bulgarie. C'est depuis le trait de 1878
que le royaume de Roumanie (Moldavie, Valachie et Dobroutc
les principauts de Serbie et de Montenegro), ont t dclars
indpendants, et que l'Autriche occupe la Bosnie, moins le sandjak de
Novi-Bazar.

Du moment que le seigneur Kraban prtendait suivre le primtre de la
mer Noire, son itinraire allait d'abord se dvelopper sur le littoral
de la Roumlie, de la Bulgarie et de la Roumanie, pour atteindre la
frontire russe.

De l,  travers la Bessarabie, la Chersonse, la Tauride ou bien le
pays des Tcherkesses,  travers le Caucase et la Transcaucasie, cet
itinraire contournerait la cte septentrionale et orientale de
l'ancien Pont-Euxin jusqu' la limite qui spare la Russie de l'empire
ottoman.

Puis ensuite, par le littoral de l'Anatolie, au sud de la mer Noire,
le plus ttu des Osmanlis rejoindrait le Bosphore  Scutari, sans
avoir rien pay de la taxe nouvelle.

En ralit, c'tait un parcours de six cent cinquante agatchs turcs,
qui valent environ deux mille huit cents kilomtres, ou,--pour compter
par lieue ottomane, c'est--dire la distance qu'un cheval de charge
fait en une heure au pas ordinaire,--c'tait un parcours de sept cents
lieues de vingt-cinq au degr. Or, du 17 aot au 30 septembre, il y
a quarante-cinq jours. Donc, c'tait quinze lieues  faire par
vingt-quatre heures, si l'on voulait tre de retour le 30 septembre,
date extrme  laquelle avait t fix le mariage d'Amasia; sinon elle
ne serait plus dans les conditions dtermines pour toucher les cent
mille livres de sa tante. En somme, quoi qu'il arrivt, son invit
et lui ne s'asseoiraient pas  la table de la villa, o le dner les
attendait, avant quarante-cinq jours.

Cependant,  employer des moyens de transport rapides, tels que les
offrent divers tronons de railways, il et t facile de gagner du
temps et d'abrger la longueur de ce voyage. Ainsi, en partant
de Constantinople, un chemin de fer conduit  Andrinople et, par
embranchement,  Ianboli. Plus au nord, le railway de Varna 
Roustchouk se raccorde aux railways de la Roumanie, et ceux-ci, en
prolongeant l'itinraire  travers la Russie mridionale, par Iassi,
Kisscheneff Kharkow, Taganrog, Nachintschewan, viennent buter contre
la chane du Caucase. Enfin un tronon de Tinis  Poti se dessine
jusqu'au littoral de la mer Noire, presque  la frontire turco-russe.
Ensuite, il est vrai,  travers la Turquie d'Asie, il ne se trouve
plus aucune voie ferre avant Brousse; mais l, encore, un dernier
tronon vient aboutir  Scutari.

Or, de faire entendre raison l-dessus au seigneur Kraban, il n'y
fallait aucunement compter. S'introduire dans un wagon de chemin de
fer, sacrifier ainsi aux progrs de l'industrie moderne, lui un Vieux
Turc, qui, depuis quarante ans, rsistait de tout son pouvoir  cet
envahissement des inventions europennes? Jamais! Il et fait le
voyage  pied plutt que de cder sur ce point.

Aussi, le soir mme, lorsque Van Mitten et lui furent arrivs
au comptoir de Galata, y eut-il  ce propos un commencement de
discussion.

Aux premiers mots que le Hollandais dit des railways ottomans et
russes, le seigneur Kraban rpondit d'abord par un haussement
d'paules, puis par un refus catgorique.

Cependant!... reprit Van Mitten, qui crut devoir insister pour la
forme, mais sans espoir de convaincre son hte.

--Quand j'ai dit non, c'est non! rpliqua le seigneur Kraban. Vous
m'appartenez, d'ailleurs, vous tes mon invit, je me charge de vous,
et vous n'avez qu' vous laisser faire!

--Soit, reprit Van Mitten. Cependant,  dfaut de railways, peut-tre
y aurait-il un moyen trs simple de nous rendre  Scutari sans
franchir le Bosphore, mais aussi sans faire le tour de la mer Noire?

--Et lequel? demanda Kraban, en fronant le sourcil. Si ce moyen est
bon, je l'adopte; s'il est mauvais, je le repousse.

--Il est excellent, rpondit Van Mitten.

--Parlez vite! Nous avons  faire nos prparatifs de dpart! Il n'y a
pas une heure  perdre!

--Voici, ami Kraban: Gagnons un des ports les plus rapprochs de
Constantinople sur la mer Noire, frtons un bateau  vapeur....

--Un bateau  vapeur! s'cria le seigneur Kraban, que ce mot vapeur
avait le don de mettre hors de lui.

--Non ... un bateau ... un simple bateau  voile, s'empressa d'ajouter
Van Mitten, un chbec, une tartane, une caravelle, et faisons route
pour un des ports de l'Anatolie, Kirpih, par exemple! Une fois sur
ce point du littoral, en un jour, nous arriverons tranquillement par
terre  Scutari, o nous boirons ironiquement  la sant du Muchir!

Le seigneur Kraban avait laiss parler son ami sans l'interrompre.
Peut-tre celui-ci se figurait-il dj qu'on allait faire bon accueil
 sa proposition, trs acceptable d'ailleurs, et qui sauvegardait
toutes les questions d'amour-propre.

Mais,  l'nonc de cette proposition, l'oeil du seigneur Kraban
s'anima, ses doigts se replirent et se dplirent successivement, et,
de ses deux mains tout  l'heure ouvertes, il fit deux poings d'un
aspect que Nizib aurait trouv peu rassurant.

Ainsi, Van Mitten, dit-il, ce que vous me conseillez, en somme, c'est
de m'embarquer sur la mer Noire, pour ne point passer par le Bosphore?

--Ce serait bien jou,  mon avis, rpondit Van Mitten.

--Avez-vous entendu parler, quelquefois, reprit Kraban, d'un certain
genre de mal qu'on appelle le mal de mer?

--Sans doute, ami Kraban.

--Et vous ne l'avez jamais eu sans doute?

--Jamais! D'ailleurs, pour une traverse aussi courte....

--Aussi courte! reprit Kraban. Vous dites, je crois, une traverse
aussi courte!

--A peine soixante lieues!

--Mais n'y en et-il que cinquante, que vingt, que dix, que cinq!
s'cria le seigneur Kraban, que la contradiction commenait, comme
toujours,  surexciter, n'y en et-il que deux, n'y en et-il qu'une,
ce serait encore trop pour moi!

--Veuillez pourtant rflchir....

--Vous connaissez le Bosphore?

--Oui!

--Il a  peine une demi-lieue de large devant Scutari?...

--En effet.

--Eh bien, Van Mitten, pour peu qu'il fasse une lgre brise, j'ai le
mal de mer quand je le traverse dans mon caque!

--Le mal de mer?

--Je l'aurais sur un tang! Je l'aurais sur une baignoire! Osez donc,
maintenant, me parler de prendre cette route! Osez me proposer de
frter un chebec, une tartane, une caravelle, ou tout autre machine
coeurante de cette espce! Osez-le!

Il va sans dire que le digne Hollandais ne l'osa point, et que la
question d'une traverse par mer fut abandonne.

Alors, comment voyagerait-on? Les communications sont assez
difficiles,--au moins dans la Turquie proprement dite,--mais elles
ne sont point impossibles. Sur les routes ordinaires, on trouve des
relais de poste, et rien n'empche de voyager  cheval, avec ses
provisions, son campement, sa cantine, sous la conduite d'un guide, 
moins qu'on ne se mette  la suite du tatar, c'est--dire du courrier
charg du service postal; mais, comme ce courrier ne doit employer
qu'un temps limit pour aller d'un point  un autre, le suivre est
trs fatigant, pour ne pas dire impraticable,  qui n'a pas l'habitude
de ces longues traites.

Il va de soi que le seigneur Kraban ne comptait point faire de cette
faon le tour de la mer Noire. Il irait vite, soit! mais il irait
confortablement. Ce ne serait qu'une question d'argent, et cette
question n'tait pas pour arrter le riche ngociant du faubourg de
Galata.

Eh bien, dit Van Mitten, tout rsign, d'ailleurs, puisque nous ne
voyagerons ni en chemin de fer, ni en bateau, comment voyagerons-nous,
ami Kraban?

--En chaise de poste.

--Avec vos chevaux?

--Avec des chevaux de relais.

--Si vous en trouvez de disponibles tout le long du parcours!...

--On en trouvera.

--Cela vous cotera cher!

--Cela me cotera ce que cela me cotera! rpondit le seigneur
Kraban, qui recommenait  s'animer.

--Et bien, vous n'en serez pas quitte pour mille livres turques [note:
La livre turque est une monnaie d'or qui vaut 23 fr. 55, soit environ
100 piastres, dont chacune quivaut  22 centimes.], et peut-tre
quinze cents!

--Soit! Des milliers, des millions! s'cria Kraban, oui! des
millions, s'il le faut! Avez-vous fini vos objections?

--Oui! rpondit le Hollandais.

--Il tait temps!

Ces derniers mots furent dits d'un ton tel que Van Mitten prit le
parti de se taire.

Toutefois, il fit observer  son imprieux hte, qu'un tel voyage
ncessiterait des dpenses assez considrables; qu'il attendait de
Rotterdam une somme trs importante, dont il comptait faire le dpt
 la banque de Constantinople; que, momentanment, il n'avait plus
d'argent, et que....

A cela, le seigneur Kraban lui ferma la bouche, en lui disant que
toutes les dpenses de ce voyage le regardaient; que Van Mitten tait
son invit; que le riche ngociant du quartier de Galata n'avait pas
l'habitude de faire payer  ses htes, et que ... etc.

Sur cet _et caetera_, le Hollandais se tut et fit bien.

Si le seigneur Kraban n'et pas t possesseur d'une antique voiture
de fabrication anglaise, qu'il avait dj mise  l'preuve, il aurait
t rduit, pour ce long et difficile parcours,  l'araba turque,
attele le plus souvent avec des boeufs. Mais la vieille chaise de
poste, avec laquelle il avait fait le voyage de Rotterdam, tait
toujours l, sous la remise, et dans un parfait tat.

Cette chaise tait confortablement dispose pour trois voyageurs. En
avant, entre les ressorts en cols de cygne, l'avant-train supportait
un norme coffre  provisions et  bagages; derrire la caisse
principale tait galement tabli un second coffre, que surmontait un
cabriolet, dans lequel deux domestiques pouvaient tre fort  l'aise.
Cette voiture devant tre conduite en poste, il n'y avait point de
sige pour un cocher.

Tout cela et paru quelque peu vieux de forme et aurait prt  rire,
sans doute, aux connaisseurs en l'art de la carrosserie moderne; mais
le vhicule tait solide; port par de bons essieux, des roues 
larges jantes et  rayons pais, suspendu sur des ressorts d'acier
de premier choix, ni trop doux, ni trop durs, il pouvait dfier les
cahots de routes  peine traces  travers champs.

Donc, Van Mitten et son ami Kraban, occupant le fond du confortable
coup, muni de glaces et de mantelets, Bruno et Nizib, juchs clans le
cabriolet, devant lequel pouvait se rabattre un chssis vitr, tous
quatre dans cet appareil de locomotion, ils auraient pu aller en
Chine. Fort heureusement, la mer Noire ne s'tendait pas jusqu'au
littoral du Pacifique, sans quoi Van Mitten aurait bien pu faire
connaissance avec le Cleste-Empire.

Les prparatifs commencrent immdiatement. Si le seigneur Kraban ne
pouvait partir le soir mme, ainsi qu'il l'avait dit dans la chaleur
de la discussion, au moins voulait-il se mettre en route le lendemain
matin, ds l'aube naissante.

Or, ce n'tait pas trop d'une nuit pour toutes les mesures  prendre,
les affaires  rgler. Aussi les employs du comptoir furent-ils
rquisitionns, au moment o ils allaient se remettre en quelque
cabaret des abstinences de cette longue journe de jene. En outre,
Nizib tait l, trs expditif en ces occasions.

Quant  Bruno, il dut retourner  l'_Htel de Pesth_, Grande rue de
Pra, o son matre et lui taient descendus dans la matine, afin
de faire transporter immdiatement au comptoir tout le bagage de Van
Mitten et le sien. L'obissant Hollandais, que son ami ne perdait pas
de vue, n'aurait point os le quitter un seul instant.

Ainsi, c'est bien dcid, mon matre? dit Bruno, au moment o il
allait quitter le comptoir.

--Comment pourrait-il en tre autrement avec ce diable d'homme!
rpondit Van Mitten.

--Nous allons faire le tour de la mer Noire?

--A moins que mon ami Kraban ne change d'avis en route, ce qui n'est
gure probable!

--De toutes les ttes de Turc sur lesquelles on tape dans les foires,
rpondit Bruno, je ne crois pas qu'il puisse jamais s'en trouver une
aussi dure que celle-l!

--Ta comparaison, si elle n'est pas respectueuse, est trs juste,
Bruno, rpliqua Van Mitten. Aussi, comme je me briserais le poing sur
cette tte, je me dispenserai,  l'avenir, de frapper dessus!

--J'esprais pourtant me reposer  Constantinople, mon matre! reprit
Bruno! Les voyages et moi....

--Ce n'est point un voyage, Bruno, rpondit Van Mitten, c'est tout
simplement un autre chemin que prend mon ami Kraban pour rentrer
dner chez lui!

Cette faon d'envisager les choses ne rendit pas le calme  Bruno. Il
n'aimait pas les dplacements, et il allait se dplacer pendant des
semaines, des mois peut-tre,  travers quelques pays varis, ce qui
l'intressait assez peu, mais difficiles et mme dangereux, ce dont il
se proccupait davantage. De plus, avec les fatigues inhrentes  ces
longs parcours, il arriverait  maigrir et, par consquent,  perdre
de ce poids normal,--cent soixante-sept livres!--auquel il tenait
tant.

Et alors son ternel et lamentable refrain de revenir  l'oreille de
son matre:

Il vous arrivera malheur, monsieur, je vous le rpte, il vous
arrivera malheur!

--Nous le verrons bien, rpondit le Hollandais; mais va toujours
chercher mes bagages, pendant que j'achterai un guide pour tudier
ces divers pays, et un carnet pour noter mes impressions; puis, tu
reviendras ici, Bruno, et tu te reposeras....

--Quand?...

--Quand nous aurons fait le tour de la mer Noire, puisqu'il est dans
notre destine de le faire!

Sur cette rflexion fataliste, qu'un Musulman n'et pas dsavoue,
Bruno, hochant la tte, quitta le comptoir et se rendit  l'htel. En
vrit, ce voyage ne lui disait rien de bon!

Deux heures aprs, Bruno revenait avec plusieurs portefaix, munis de
leurs crochets sans montants, retenus au dos par de fortes bretelles.
C'taient de ces indignes, vtus d'une toffe feutre, de bas de
laine  ctes, coiffs d'un kalah brod de soies multicolores,
et chausss de chaussures doubles, en un mot de ces hammals, que
Thophile Gautier a si justement appels chameaux  deux pieds sans
bosses.

La gibbosit, cependant, ne manquait point  ceux-ci, grce aux
nombreux colis qu'ils portaient sur leur dos. Tout cela fut dpos
dans la cour du comptoir, et on commena  charger la chaise de poste,
qui avait t tire de sa remise.

Pendant ce temps, le seigneur Kraban, en ngociant soigneux, mettait
ordre  ses affaires. Il visitait l'tat de sa caisse, il vrifiait
son journal, il donnait ses instructions au chef des employs, il
crivait quelques lettres, et prenait une grosse somme en or, le
papier-monnaie, dmontis en 1862, n'ayant plus cours. Kraban ayant
besoin d'une certaine quantit de monnaie russe pour la partie du
parcours qui longeait le littoral de l'empire moscovite, son intention
tait de changer ses livres ottomans chez son ami, le banquier Slim,
puisque cet itinraire l'obligeait  passer par Odessa.

Les prparatifs furent rapidement achevs. Des provisions
s'entassrent dans les coffres de la chaise. Quelques armes furent
dposes  l'intrieur,--on ne savait pas ce qui pouvait arriver, et
il fallait tre prt  tout vnement. En outre, le seigneur Kraban
n'eut garde d'oublier deux narghils, l'un pour Van Mitten, l'autre
pour lui, ustensiles indispensables  un Turc, qui est en mme temps
un ngociant en tabacs.

Quant aux chevaux, ils avaient t commands le soir mme et devaient
tre amens ds l'aube. De minuit au lever du jour, il restait
quelques heures qui furent consacres d'abord au souper, puis au
repos. Le lendemain, lorsque le seigneur Kraban donna le signal du
rveil, tous, sautant hors du lit, endossrent leurs habits de
voyage. La chaise de poste attelle, charge, le postillon en selle,
n'attendait plus que les voyageurs.

Le seigneur Kraban renouvela ses dernires instructions aux employs
du comptoir. Il n'y avait plus qu' partir.

Van Mitten, Bruno, Nizib, attendaient silencieusement dans la vaste
cour du comptoir.

Ainsi, c'est bien dcid! dit une dernire fois Van Mitten  son ami
Kraban.

Pour toute rponse, celui-ci montra la voiture, dont la portire tait
ouverte.

Van Mitten s'inclina, gravit le marchepied et s'installa dans le fond
du coup  gauche. Le seigneur Kraban prit place auprs de lui. Nizib
et Bruno grimprent dans le cabriolet.

Ah! ma lettre! dit Kraban, au moment o le bruyant quipage allait
quitter le comptoir.

Et, baissant la vitre, il tendit  l'un des employs une lettre qu'il
lui ordonna de mettre, ce matin mme,  la poste.

Cette lettre tait adresse au cuisinier de la villa de Scutari et ne
contenait que ces mots;

Dner remis  mon retour. Modifiez le menu: soupe au lait caill,
paule de mouton aux pices. Surtout pas trop cuit.

Puis, la chaise s'branla, descendit les rues du faubourg, traversa la
Corne-d'Or sur le pont de la Validh-Sultane, et sortit de la ville
par Ieni-Kapoussi, la porte nouvelle.

Le seigneur Kraban est parti! Qu'Allah le protge!




VI


OU LES VOYAGEURS COMMENCENT A PROUVER QUELQUES DIFFICULTS,
PRINCIPALEMENT DANS LE DELTA DU DANUBE.

Au point de vue administratif, la Turquie d'Europe est divise en
vilayets, gouvernements ou dpartements, administrs par un vali,
gouverneur gnral, sorte de prfet nomm par le Sultan. Les
vilayets se subdivisent en sandjaks ou arrondissements, rgis par un
moustesarif; en kazas ou cantons, administrs par un camacan; en
nahis ou communes, avec un moudir ou maire lu. C'est donc,  peu
prs, le systme administratif tel qu'il est institu en France.

En somme, le seigneur Kraban ne devait avoir que peu ou point de
rapport avec les autorits des vilayets de la Roumlie, que traverse
la route de Constantinople  la frontire. Cette route tait celle
qui s'cartait moins du littoral de la mer Noire et elle abrgeait le
parcours autant que possible.

Il faisait un beau temps de voyage, une temprature rafrachie par la
brise de mer, qui courait sans obstacles  travers ce pays assez
plat. C'taient des champs de mas, d'orge et de seigle, et de ces
vignobles, qui prosprent dans les parties mridionales de l'empire
ottoman; puis, des forts de chnes, de sapins, de htres, de
bouleaux; puis, groups a et l, des platanes, des arbres de Jude,
des lauriers, des figuiers, des caroubiers, et plus particulirement,
dans les portions voisines de la mer, des grenadiers et des oliviers,
identiques  ceux des mmes latitudes de la basse Europe.

En sortant par la porte d'Ini, la chaise prit la route de
Constantinople  Choumla, d'o se dtache un embranchement sur
Andrinople par Kirk-Kiliss. Cette route suit latralement et croise
mme, en plusieurs points, le railway qui met Andrinople, cette
seconde capitale de la Turquie europenne, en communication avec la
mtropole de l'empire ottoman.

Prcisment, au moment o la chaise longeait le chemin de fer, le
train vint  passer. Un voyageur mit rapidement la tte  la portire
de son wagon, et put apercevoir l'quipage du seigneur Kraban,
rapidement enlev par son vigoureux attelage.

Ce voyageur n'tait autre que le capitaine maltais Yarhud, en route
pour Odessa, o, grce  la rapidit des trains, il allait arriver
beaucoup plus tt que l'oncle du jeune Ahmet.

Van Mitten ne put se retenir de montrer  son ami le convoi filant 
toute vapeur.

Celui-ci, suivant son habitude, haussa les paules.

Eh! ami Kraban, on arrive vite! dit Van Mitten.

--Quand on arrive! rpondit le seigneur Kraban.

Pendant cette premire journe de voyage, il faut dire que pas une
heure ne fut perdue. L'argent aidant, il n'y eut jamais aucune
difficult aux relais de poste. Les chevaux ne se firent pas plus
prier pour se laisser atteler que les postillons pour vhiculer un
seigneur qui payait si gnreusement.

On passa par Tchalaldj, par Bayuk-Khan, sur la limite des pentes
d'coulement pour les tributaires de la mer de Marmara, par la valle
de Tchorlou, par le village de Yni-Keui, puis par la valle de
Galata,  travers laquelle, si l'on en croit la lgende, sont fors
des canaux souterrains, qui amenaient autrefois l'eau  la capitale.

Le soir venu, la chaise s'arrtait une heure seulement  la bourgade
de Sera. Comme les provisions, emportes dans les coffres, taient
destines plus spcialement aux rgions dans lesquelles il serait
difficile de se procurer les lments d'un repas, mme mdiocre, il
convenait de les rserver. On dna donc  Sera, passablement mme, et
la route fut reprise.

Peut-tre Bruno trouva-t-il un peu dur de passer la nuit dans son
cabriolet; mais Nizib regarda cette ventualit comme toute naturelle,
et il dormit d'un sommeil contagieux, qui gagna son compagnon.

La nuit s'acheva sans incidents, grce  un long et sinueux lacet que
faisait la route aux approches de Viza, pour viter les rudes pentes
et les terrains marcageux de la valle. A son grand regret, Van
Mitten ne vit donc rien de cette petite ville de sept mille habitants,
presque entirement occupe par une population grecque, et qui est
la rsidence d'un vque orthodoxe. Il n'tait pas venu pour voir,
d'ailleurs, mais bien pour accompagner l'imprieux seigneur Kraban,
lequel se souciait mdiocrement de recueillir des impressions de
voyage.

Le soir, vers cinq heures, aprs avoir travers les villages de
Bounar-Hissan, d'Ina, d'Uskup, les voyageurs contournrent un petit
bois sem de tombes, o reposent les restes des victimes gorges par
une bande de brigands qui jadis opraient en cet endroit; puis elle
atteignit une ville assez importante, de seize mille habitants,
Kirk-Kiliss. Son nom Quarante glises est justifi par le grand
nombre de ses monuments religieux. C'est,  vrai dire, une sorte de
petite valle, dont les maisons occupent le fond et les flancs, que
Van Mitten, suivi du fidle Bruno, explora en quelques heures.

La chaise fut remise dans la cour d'un htel assez bien tenu, o le
seigneur Kraban et ses compagnons passrent la nuit, et d'o ils
repartirent au point du jour.

Pendant la journe du 19 aot, les postillons dpassrent le village
de Karabounar, et arrivrent le soir trs tard au village de Bourgaz,
bti sur le golfe de ce nom. Les voyageurs couchrent, cette nuit-l,
dans un khani, espce d'auberge fort rudimentaire, qui certainement
ne valait pas leur chaise de poste.

Le lendemain au matin, la route, qui s'carte du littoral de la
mer Noire, les ramena vers Ados, et, le soir,  Paravadi, une des
stations du petit railway de Choumla  Varna. Ils traversaient alors
la province de Bulgarie,  l'extrmit sud de la Dobroutcha, au pied
des derniers contreforts de la chane des Balkans.

L, les difficults furent grandes, pendant ce difficile passage,
tantt au milieu de valles marcageuses, tantt  travers des forts
de plantes aquatiques, d'un dveloppement extraordinaire, dans
lesquelles la chaise avait bien de la peine  se glisser, troublant
dans leurs retraites des milliers de pilets, de bcasses, de
bcassines, remiss sur le sol de cette rgion si accidente.

On sait que les Balkans forment une chane importante. En courant
entre la Roumlie et la Bulgarie vers la mer Noire, elle dtache de
son versant septentrional de nombreux contreforts, dont le mouvement
se fait sentir presque jusqu'au Danube.

Le seigneur Kraban eut l l'occasion de voir sa patience mise  une
rude preuve.

Lorsqu'il fallut franchir l'extrmit de la chane, afin de
redescendre sur la Dobroutcha, des pentes d'une raideur presque
inabordable, des tournants dont le coude brusque ne permettait pas
 l'attelage de tirer d'ensemble, des chemins troits, bords de
prcipices, plus faits pour le cheval que pour la voiture, tout cela
prit du temps et ne se fit pas sans une grande dpense de mauvaise
humeur et de rcriminations. Plusieurs fois, on dut dteler, et il
fallut caler les roues pour se tirer de quelque passe difficile,--et
les caler surtout avec un grand nombre de piastres, qui tombaient dans
la poche des postillons, menaant de revenir sur leurs pas.

Ah! le seigneur Kraban eut beau jeu pour pester contre le
gouvernement actuel, qui entretenait si mal les routes de l'empire,
et se souciait si peu d'assurer une bonne viabilit  travers les
provinces! Le Divan ne se gnait pas, pourtant, quand il s'agissait
d'impts, de taxes, de vexations de toutes sortes, et le seigneur
Kraban le savait de reste! Dix paras pour traverser le Bosphore! Il
en revenait toujours l, comme obsd par une ide fixe! Dix paras!
dix paras!

Van Mitten se gardait bien de rpondre quoi que ce soit  son
compagnon de route. L'apparence d'une contradiction et amen quelque
scne.

Aussi, pour l'apaiser, daubait-il  son tour le gouvernement turc en
particulier, et tous les gouvernements en gnral.

Mais il n'est pas possible, disait Kraban, qu'en Hollande, il y ait
de pareils abus!

--Il y en a, au contraire, ami Kraban, rpondait Van Mitten, qui
voulait, avant tout, calmer son compagnon.

--Je vous dis que non! reprenait celui-ci. Je vous dis qu'il n'y a que
Constantinople o de pareilles iniquits soient possibles! Est-ce qu'
Rotterdam on a jamais song  mettre un impt sur les caques?

--Nous n'avons pas de caques!

--Peu importe!

--Comment, peu importe?

--Eh! vous en auriez, que jamais votre roi n'et os les taxer!
Allez-vous maintenant me soutenir que le gouvernement de ces nouveaux
Turcs n'est pas le pire gouvernement qu'il y ait au monde?

--Le pire,  coup sr! rpondait Van Mitten, pour couper court  une
discussion qu'il sentait poindre.

Et, pour mieux clore ce qui n'tait encore qu'une simple conversation,
il tira sa longue pipe hollandaise. Cela donna au seigneur Kraban
l'envie de s'tourdir, lui aussi, dans les fumes du narghil. Le
coup ne tarda donc pas  s'emplir de vapeurs, et il fallut baisser
les glaces pour leur donner issue. Mais, dans cet assoupissement
narcotique qui finissait par s'emparer de lui, l'entt voyageur
redevenait muet et calme jusqu'au moment o quelque incident le
rappelait  la ralit.

Cependant, faute d'un lieu de halte dans ce pays demi sauvage, on
passa la nuit du 20 au 2l aot en chaise de poste. Ce fut vers
le matin seulement que, les dernires ramifications des Balkans
dpasses, on se retrouva, au del de la frontire roumaine, sur les
terrains plus carrossables de la Dobroutcha.

Cette rgion est comme une presqu'le, forme par un large coude du
Danube, qui, aprs s'tre lev au nord vers Galatz, revient  l'est
sur la mer Noire, dans laquelle il se jette par plusieurs bouches.
Au vrai, cette sorte d'isthme qui rattache cette presqu'le  la
pninsule des Balkans, se trouve circonscrite par la portion de la
province situe entre Tchernavoda et Kustendj, o court la ligne
d'un petit railway de quinze  seize lieues au plus, qui part de
Tchernavoda. Mais, dans le sud du railway, la contre tant
sensiblement la mme qu'au nord, au point de vue topographique, on
peut dire que les plaines de la Dobroutcha prennent naissance  la
base des derniers chanons des Balkans.

Le bon pays, c'est ainsi que les Turcs appellent cette tranche
fertile, dans laquelle la terre appartient au premier occupant. Elle
est, sinon habite, parcourue du moins par des Tatars pasteurs, et
peuple de Valaques, dans la partie qui avoisine le fleuve. L'empire
ottoman possde l une immense contre, dont les valles creusent 
peine le sol, presque sans relief. Elle prsente plutt une succession
de plateaux, qui s'tendent jusqu'aux forts semes aux embouchures du
Danube.

Sur ce sol, les routes, sans ctes abruptes ni pentes brusques,
permirent  la chaise de rouler plus rapidement. Les matres de poste
n'avaient plus le droit de maugrer en voyant atteler leurs chevaux,
ou, s'ils le faisaient, c'tait pour ne point en perdre l'habitude.

On alla donc vite et bien. Ce jour, 2l aot,  midi, la chaise
relayait  Koslidcha, et, le soir mme  Bazardjik.

L, le seigneur Kraban se dcida  passer la nuit, pour donner
quelque repos  tout son monde,--ce dont Bruno lui sut gr, sans en
rien dire, par prudence.

Le lendemain, ds la premire aube, la chaise, attele de chevaux
frais, courait dans la direction du lac Karasou, sorte de vaste
entonnoir, dont le contenu, aliment par des sources de fond, se
dverse dans le Danube,  l'poque des basses eaux. Vingt-quatre
lieues environ taient enleves en douze heures, et, vers huit heures
du soir, les voyageurs s'arrtaient devant le railway de Kustendj a
Tchernavoda, en face de la station de Medjidi, une ville toute neuve,
qui compte dj vingt mille mes et promet de devenir plus importante.

L,  son grand dplaisir, le seigneur Kraban ne put immdiatement
franchir la voie pour rejoindre le khan, o il devait passer la nuit.
La voie tait occupe par un train, et il fallut attendre pendant un
grand quart d'heure que le passage fut libre.

De l, des plaintes, des rcriminations contre ces administrations de
chemins de fer, qui se croient tout permis, non seulement d'craser
les voyageurs qui ont la sottise de monter dans leurs vhicules, mais
de retarder ceux qui se refusent  y prendre place.

En tout cas, dit-il  Van Mitten, ce n'est pas  moi qu'il arrivera
jamais un accident de chemin de fer!

--On ne sait! rpondit, peut-tre imprudemment, le digne Hollandais.

--Je le sais, moi! rpliqua le seigneur Kraban d'un ton qui coupa
court  toute discussion.

Enfin, le train quitta la station de Modjidi, les barrires
s'ouvrirent, la chaise passa, et les voyageurs se reposrent dans un
khan assez confortablement tabli en cette ville, dont le nom fut
choisi en l'honneur du sultan Abdul-Medjid.

Le lendemain, tous arrivaient, sans encombre,  travers une sorte de
plaine dserte,  Babadagh, mais tellement tard, qu'il parut plus
convenable de continuer le voyage pendant la nuit. Le soir, vers cinq
heures, on s'arrtait  Toultcha, l'une des plus importantes villes de
la Moldavie.

En cette cit de trente  quarante mille mes, o se confondent
Tcherkesses, Nogas, Persans, Kurdes, Bulgares, Roumains, Grecs,
Armniens,

Turcs et Juifs, le seigneur Kraban ne pouvait tre embarrass pour
trouver un htel  peu prs confortable. C'est ce qui fut fait. Van
Mitten eut, avec la permission de son compagnon, le temps de visiter
Toultcha, dont l'amphithtre, trs pittoresque, se dploie sur le
versant nord d'une petite chane, au fond d'un golfe form par un
largissement du fleuve, presque en face de la double ville d'Ismal.

Le lendemain, 24 aot, la chaise traversait le Danube, devant
Toultcha, et s'aventurait  travers le delta du fleuve, form par deux
grandes branches. La premire, celle que suivent les bateaux  vapeur
est dite la branche de Toultcha; la seconde, plus au nord, passe 
Ismal, puis  Kilia, et atteint au-dessous la mer Noire, aprs s'tre
ramifie en cinq chenaux. C'est ce qu'on appelle les bouches du
Danube.

Au del de Kilia et de la frontire, se dveloppe la Bessarabie,
qui, pendant une quinzaine de lieues, se jette vers le nord-est, et
emprunte un morceau du littoral de la mer Noire.

Il va sans dire que l'origine du nom du Danube, qui a donn lieu 
nombre de contestations scientifiques, amena une discussion purement
gographique entre le seigneur Kraban et Van Mitten.

Que les Grecs, au temps d'Hsiode, l'aient connu sous le nom d'Istor
ou Histor; que le nom de _Danuvius_ ait t import par les armes
romaines, et que Csar, le premier, l'ait fait connatre sous ce nom;
que dans la langue des Thraces, il signifie nuageux; qu'il vienne du
celtique, du sanscrit, du zend ou du grec; que le professeur Bupp ait
raison, ou que le professeur Windishmann n'ait pas tort, lorsqu'ils
disputent sur cette origine, ce fut le seigneur Kraban qui, comme
toujours, rduisit finalement son adversaire au silence, en faisant
venir le mot Danube, du mot zend asdanu, qui signifie: la rivire
rapide.

Mais, si rapide qu'elle soit, son cours ne suffit pas  entraner la
masse de ses eaux, en les contenant dans les divers lits qu'elle s'est
creuss, et il faut compter avec les inondations du grand fleuve.
Or, par enttement, le seigneur Kraban ne compta pas, en dpit des
observations qui lui furent faites, et il lana sa chaise  travers le
vaste delta.

Il n'tait pas seul, dans cette solitude, en ce sens que nombre de
canards, d'oies sauvages, d'ibis, de hrons, de cygnes, de plicans,
semblaient lui faire cortge. Mais, il oubliait que, si la nature a
fait de ces oiseaux aquatiques des chassiers ou des palmipdes, c'est
qu'il faut des palmes ou des chasses pour frquenter cette rgion
trop souvent submerge,  l'poque des grandes crues, aprs la saison
pluvieuse.

Or, les chevaux de la chaise taient insuffisamment conforms, on
en conviendra, pour fouler du pied ces terrains dtremps par les
dernires inondations. Au del de cette branche du Danube, qui va se
jeter dans la mer Noire  Sulina, ce n'tait plus qu'un vaste marcage
au travers duquel se dessinait une route  peu prs impraticable.
Malgr les conseils des postillons, auxquels se joignit Van Mitten,
le seigneur Kraban donna l'ordre de pousser plus avant, et il fallut
bien lui obir. Il arriva donc ceci: c'est que, vers le soir, la
chaise fut bien et dment embourbe, sans qu'il ft possible aux
chevaux de la tirer de l.

Les routes ne sont pas suffisamment entretenues dans cette contre!
crut devoir faire observer Van Mitten.

--Elles sont ce qu'elles sont! rpondit Kraban. Elles sont ce
qu'elles peuvent tre sous un pareil gouvernement!

--Nous ferions peut-tre mieux de revenir en arrire et de prendre un
autre chemin?

--Nous ferons mieux, au contraire, de continuer  marcher en avant et
de ne rien changer  notre itinraire!

--Mais le moyen?...

--Le moyen, rpondit le ttu personnage, consiste  envoyer chercher
des chevaux du renfort au village le plus voisin. Que nous couchions
dans notre voiture ou dans une auberge, peu importe!

Il n'y avait rien  rpliquer. Le postillon et Nizib furent dtachs
 la recherche du plus prochain village, qui ne laissait pas d'tre
assez loign. Trs probablement, ils ne pourraient tre de retour
qu'au lever du soleil. Le seigneur Kraban, Van Mitten et Bruno durent
donc se rsigner  passer la nuit au milieu de cette vaste steppe,
aussi abandonns qu'ils l'eussent t au plus profond des dserts de
l'Australie centrale. Trs heureusement, la chaise, enfonce dans
les vases jusqu'au moyeu des roues, ne menaait pas de s'enliser
davantage.

Cependant, la nuit tait fort obscure. De gros nuages, trs bas, en
voie de condensation, chasss par les vents de la mer Noire, couraient
 travers l'espace. S'il ne pleuvait pas, une forte humidit montait
du sol imprgn d'eau, qui mouillait comme un brouillard polaire.
A dix pas, on ne se voyait plus. Les deux lanternes de la voiture
projetaient seules une lueur douteuse sous l'paisse bue vapore du
marcage, et peut-tre eut-il mieux valu les teindre.

En effet, cette lueur pouvait attirer quelque importune visite. Mais
Van Mitten ayant mis cette observation, son intraitable ami crut
devoir la discuter, et de la discussion il rsulta qu'il ne fut point
donn suite  la proposition de Van Mitten.

Il avait pourtant raison, le sage Hollandais, et avec un peu plus de
finesse, il aurait propos  son compagnon de laisser les lanternes
allumes: trs vraisemblablement, le seigneur Kraban les et fait
teindre.




VII


DANS LEQUEL LES CHEVAUX DE LA CHAISE FONT PAR PEUR CE QU'ILS N'ONT PU
FAIRE SOUS LE FOUET DU POSTILLON.

Il tait dix heures du soir. Kraban, Van Mitten et Bruno, aprs
un souper prlev sur les provisions serres dans le coffre de la
voiture, se promenrent en fumant, pendant une demi-heure environ, le
long d'une troite sente, dont le sol ne cdait pas sous le pied.

Et maintenant, dit Van Mitten, je pense, ami Kraban, que vous ne
voyez aucune objection  ce que nous allions dormir jusqu'au moment o
arriveront les chevaux de renfort?

--Je n'en vois aucune, rpondit Kraban, aprs avoir rflchi, avant
de faire cette rponse un peu extraordinaire de la part d'un homme qui
n'tait jamais  court d'objections.

--Je veux croire que nous n'avons rien  craindre? ajouta le
Hollandais, au milieu de cette plaine absolument dserte?

--Je veux le croire aussi.

--Aucune attaque n'est  redouter?

--Aucune.

--Si ce n'est, toutefois, l'attaque des moustiques! rpondit Bruno,
qui venait de s'appliquer une claque formidable sur le front pour
craser une demi-douzaine de ces importuns diptres.

Et, en effet, des nues d'insectes trs voraces, qu'attirait peut-tre
la lueur des lanternes, commenaient  tourbillonner effrontment
autour de la chaise.

Hum! fit Van Mitten, il y a ici une fire quantit de ces moustiques,
et une moustiquaire n'et pas t de trop!

--Ce ne sont point des moustiques, rpondit le seigneur Kraban, en se
grattant le bas de la nuque, et ce n'est point une moustiquaire qui
nous manque!

--Qu'est-ce donc? demanda le Hollandais.

--Une cousiniaire, rpondit Kraban, car ces prtendus moustiques sont
des cousins!

--Du diable si j'en ferais la diffrence! pensa Van Mitten, qui
ne jugea pas  propos d'entamer une discussion sur cette question
purement entomologique.

--Ce qu'il y a de curieux, fit observer Kraban; c'est que ce sont
uniquement les femelles de ces insectes qui s'attaquent  l'homme.

--Je les reconnais bien l, ces reprsentants du beau sexe! rpondit
Bruno, en se frottant les mollets.

--Je crois que nous ferons sagement de rentrer dans la voilure, dit
alors Van Mitten, car nous allons tre dvors!

--En effet, rpondit Kraban, les contres que traverse le bas Danube
sont particulirement infestes par ces cousins, et on ne les combat
qu'en semant son lit pendant la nuit, su chemise et ses bas pendant le
jour, de poudre du pyrthre....

--Dont nous sommes absolument et malheureusement dpourvus! ajouta le
Hollandais.

--Absolument, rpondit Kraban. Mais qui pouvait prvoir que nous
resterions en dtresse dans les marcages de la Dobroutcha?

--Personne, ami Kraban.

--J'ai entendu parler, ami Van Mitten, d'une colonie de Tatars
crimens, auxquels le gouvernement turc avait accord une vaste
concession dans ce delta du fleuve, et que des lgions de ces cousins
forcrent  s'expatrier.

--D'aprs ce que nous voyons, ami Kraban, l'histoire n'est point
invraisemblable!

--Rentrons donc dans la chaise!

--Nous n'avons que trop tard! rpondit Van Mitten, qui s'agitait au
milieu d'un bourdonnement d'ailes, dont les frmissements se chiffrent
par millions  la seconde.

Au moment o le seigneur Kraban et son compagnon allaient remonter
dans la voiture, le premier s'arrta.

Bien qu'il n'y ait rien  craindre, dit-il, il serait bon que Bruno
veillt jusqu'au retour du postillon.

--Il ne s'y refusera pas, rpondit Van Mitten.

--Je ne m'y refuserai pas, dit Bruno, parce que mon devoir est de ne
pas m'y refuser, mais je vais tre dvor vivant!

--Non! rpliqua Kraban. Je me suis laiss dire que les cousins ne
piquaient pas deux fois  la mme place, de sorte que Bruno sera
bientt  l'abri de leurs attaques.

--Oui!... lorsque j'aurai t cribl de mille piqres!

--C'est ainsi que je l'entends, Bruno.

--Mais, au moins, pourrai-je veiller dans le cabriolet?

--Parfaitement,  la condition de ne point vous y endormir!

--Et comment dormirais-je, au milieu de cet effroyable essaim de
moustiques?

--De cousins, Bruno, rpondit Kraban, de simples cousins!... Ne
l'oubliez pas!

Sur cette observation, le seigneur Kraban et Van Mitten remontrent
dans le coup, laissant  Bruno le soin de veiller  la garde de son
matre, ou mieux de ses matres. Depuis la rencontre de Kraban et de
Van Mitten, ne pouvait-il se dire qu'il en avait deux?

Aprs s'tre assur que les portires de la chaise taient bien
fermes, Bruno visita l'attelage. Les chevaux, puiss de fatigue,
taient tendus sur le sol, respirant avec bruit, mlant leur chaude
haleine au brouillard de cette plaine marcageuse.

Le diable ne les tirerait pas de cette ornire! se dit Bruno. Il faut
convenir que le seigneur Kraban a eu l une fire ide de prendre
cette route! Aprs tout, cela le regarde!

Et Bruno remonta dans le cabriolet, dont il baissa le chssis vitr,
 travers lequel il pouvait voir dans le rayon du faisceau lumineux
projet par les lanternes.

Que pouvait faire de mieux le serviteur de Van Mitten, si ce n'est de
rver, les yeux ouverts, et de combattre le sommeil, en rflchissant
 la srie d'aventures, dans lesquelles l'entranait son matre,  la
suite du plus ttu des Osmanlis?

Ainsi, lui, un enfant de l'ancienne Batavie, un traneur du pav de
Rotterdam, un habitu des quais de la Meuse, un pcheur  la ligne
mrite, un musard des canaux qui sillonnent sa ville natale, il avait
t transport  l'autre extrmit de l'Europe! De la Hollande 
l'empire ottoman, il avait fait cette gigantesque enjambe! Et  peine
dbarqu  Constantinople, la fatalit venait de le jeter  travers
les steppes du bas Danube! Et il se voyait l, juch dans le cabriolet
d'une chaise de poste, au milieu des marais de la Dobroutcha, perdu
dans une nuit profonde, et plus enracin  ce sol que la tour gothique
de Zuidekerk! Et tout cela, parce qu'il tait tenu d'obir  son
matre, lequel, sans y tre forc, n'en obissait pas moins au
seigneur Kraban.

Oh! bizarrerie des complications humaines!

se rptait Bruno. Me voil, en train de faire le tour de la mer
Noire, si nous le faisons jamais, et cela pour pargner dix paras que
j'eusse volontiers pays de ma poche, si j'avais t assez avis pour
le faire en cachette du moins endurant des Turcs! Ah! Le ttu! le
ttu! Je suis sr que, depuis le dpart, j'ai dj maigri de
deux livres!... En quatre jours! .. Que sera-ce donc dans quatre
semaines!--Bon! encore ces maudits insectes!.

Et, si hermtiquement que Bruno et ferm le chssis du cabriolet,
quelques douzaines de cousins avaient pu y pntrer et s'acharnaient
contre le pauvre homme. Aussi, que de tapes, que de grattements, et
comme il s'en donnait de les traiter de moustiques, alors que le
seigneur Kraban ne pouvait l'entendre!

Une heure se passa ainsi, puis une autre heure encore. Peut-tre, sans
l'agaante attaque de ces insectes, Bruno, succombant  la fatigue,
se serait-il enfin laiss aller au sommeil? Mais dormir dans ces
conditions et t impossible.

Il devait tre un peu plus de minuit, lorsque Bruno eut une ide. Elle
et mme d lui venir plus tt,  lui, un de ces Hollandais pur sang,
qui, en venant au monde, cherchent plutt le tuyau d'une pipe que
le sein de leur nourrice. Ce fut de se mettre  fumer, de combattre
l'envahissement des cousins  coups de bouffes de tabac. Comment n'y
avait-il pas dj song? S'ils rsistaient  l'atmosphre nicotique
qu'il allait emprisonner dans son cabriolet, c'est que ces insectes
ont la vie dure au milieu des marcages du bas Danube!

Bruno tira donc de sa poche sa pipe de porcelaine  fleurs
mailles,--une soeur de celle qui lui avait t si impudemment vole
 Constantinople. Il la bourra comme il et fait d'une arme  feu
qu'il comptait dcharger sur les troupes ennemies; puis, il battit le
briquet, alluma le fourneau, aspira  pleins poumons la fume d'un
excellent tabac de Hollande, et la rejeta en normes volutes.

L'essaim bourdonna tout d'abord en redoublant ses assourdissants coups
d'ailes, et se dispersa peu  peu dans les angles les plus obscurs du
cabriolet.

Bruno ne put que se fliciter de sa manoeuvre. La batterie qu'il
venait de dmasquer faisait merveille, les assaillants se
repliaient en dsordre; mais, comme il ne cherchait pas  faire de
prisonniers,--bien au contraire,--il ouvrit rapidement le chssis,
afin de donner une issue aux insectes du dedans, sachant bien que ses
bordes de fume interdiraient tout accs aux insectes du dehors.

Ainsi fut-il fait. Bruno, dbarrass de cette importune lgion de
diptres, put mme se hasarder  regarder  droite et  gauche. La
nuit tait toujours aussi noire. Il passait de grands coups de brise,
qui branlaient parfois la voiture; mais elle adhrait fortement au
sol, trop fortement mme. Donc, nulle crainte qu'elle ft renverse.

Bruno chercha  voir en avant, vers l'horizon du nord, si quelque
lumire ne se montrait pas, qui et annonc le retour du postillon et
des chevaux de renfort. Obscurit complte, tnbres d'autant plus
profondes, au lointain, que le devant de la chaise de poste se
dcoupait dans le segment lumineux des lanternes. Cependant, en
portant ses regards sur les cts,  une distance de soixante pas
environ, Bruno crut apercevoir quelques points brillants, qui se
dplaaient dans l'ombre, rapidement, sans bruit, tantt au ras du
sol, tantt  deux ou trois pieds au-dessus.

Bruno se demanda tout d'abord si ce n'taient pas l quelques
phosphorescences de feux follets, dont le dgagement se produisait 
la surface d'un marais o ne manque pas l'hydrogne sulfur.

Mais si, en sa qualit d'tre raisonnant, sa raison risquait de
l'induire en erreur, il ne pouvait en tre ainsi des chevaux de
la chaise, que leur instinct n'et pas tromps sur la cause de ce
phnomne. En effet, ils commencrent  donner quelques signes
d'agitation, les naseaux vents, renclant d'une faon insolite.

Eh! qu'est-ce cela? se dit Bruno. Quelque nouvelle complication, sans
doute! Seraient-ce des loups?.

Que ce ft l une bande de loups, attire par l'odeur de l'attelage, 
cela rien d'impossible. Ces animaux, toujours affams, sont nombreux
dans le delta du Danube.

Diable! murmura Bruno, voil qui serait encore plus malfaisant que
les moustiques ou les cousins de notre entt! La fume de tabac n'y
ferait rien, cette fois!

Cependant, les chevaux ressentaient une vive inquitude,  laquelle on
ne pouvait se mprendre. Ils essayaient de ruer dans la boue paisse,
ils se cabraient, ils donnaient de violentes secousses  la voiture.
Les points lumineux semblaient s'tre rapprochs. Une sorte de
grognement sourd se mlait aux sifflements de la brise.

Je pense, se dit Bruno, qu'il est opportun de prvenir le seigneur
Kraban et mon matre!

Cela tait urgent, en effet. Bruno se laissa donc lentement glisser
sur le sol; il abaissa le marchepied de la chaise, ouvrit la portire,
puis la referma, aprs s'tre introduit dans le coup, o les deux
amis dormaient tranquillement l'un prs de l'autre.

Mon matre?... dit Bruno  voix basse, en appuyant sa main sur
l'paule de Van Mitten.

--Au diable l'importun qui me rveille! murmura le Hollandais en se
frottant les yeux.

--Il ne s'agit pas d'envoyer les gens au diable, surtout quand le
diable est peut-tre l! rpondit Bruno.

--Mais qui donc me parle?...

--Moi, votre serviteur.

--Ah! Bruno!... c'est toi?... Aprs tout, tu as bien fait de me
rveiller! Je rvais que madame Van Mitten....

--Vous cherchait querelle!... rpondit Bruno. Il est bien question de
cela maintenant!

--Qu'y a-t-il donc?


--Voudriez-vous, s'il vous plat, rveiller le seigneur Kraban?

--Que je rveille?...

--Oui! Il n'est que temps!

Sans en demander davantage, le Hollandais, dormant encore  moiti,
secoua son compagnon.

Rien de tel qu'un sommeil de Turc, quand ce Turc a un bon estomac et
une conscience nette. C'tait le cas du compagnon de Van Mitten. Il
fallut s'y prendre  plusieurs reprises.

Le seigneur Kraban, sans relever ses paupires, grommelait et
grognait, en homme qui n'est pas d'humeur  se rendre. Pour peu qu'il
ft aussi ttu dans l'tat de sommeil que dans l'tat de veille, bien
certainement il faudrait le laisser dormir.

Cependant, les insistances de Van Mitten et de Bruno furent telles que
le seigneur Kraban se rveilla, dtira ses bras, ouvrit les yeux, et
d'une voix encore brouille d'assoupissement:

Hum! fit-il, les chevaux de renfort sont donc arrivs avec le
postillon et Nizib?

--Pas encore, rpondit Van Mitten.

--Alors pourquoi me rveiller?

--Parce que, si les chevaux ne sont pas arrivs, rpondit Bruno,
d'autres animaux trs suspects sont l, qui entourent la voiture et se
prparent  l'attaquer!

--Quels sont ces animaux?

--Voyez!

La vitre de la portire fut abaisse, et Kraban se pencha au dehors.

Allah nous protge! s'cria-t-il. Voil toute une bande de sangliers
sauvages!

Il n'y avait pas  s'y tromper. C'taient bien des sangliers. Ces
animaux sont trs nombreux dans toute la contre qui confine 
l'estuaire danubien; leur attaque est fort  redouter, et ils peuvent
tre rangs dans la catgorie des btes froces.

Et qu'allons-nous faire? demanda le Hollandais.

--Rester tranquilles, s'ils n'attaquent pas, rpondit Kraban. Nous
dfendre, s'ils attaquent!

--Pourquoi ces sangliers nous attaqueraient-ils? reprit Van Mitten,
Ils ne sont point carnassiers, que je sache!

--Soit, rpondit Kraban, mais si nous ne courons pas la chance d'tre
dvors, nous courons la chance d'tre ventrs!

--Cela se vaut, fit tranquillement observer Bruno.

--Aussi, tenons-nous prts  tout vnement!

Cela dit, le seigneur Kraban fit mettre les armes en tat. Van Mitten
et Bruno avaient chacun un revolver  six coups et un certain nombre
de cartouches. Lui, Vieux Turc, ennemi dclar de toute invention
moderne, ne possdait que deux pistolets de fabrication ottomane,
au canon damasquin,  la crosse incruste d'caille et de pierres
prcieuses, mais plus faits pour orner la ceinture d'un agha que pour
dtonner dans une attaque srieuse. Van Mitten, Kraban et Bruno
devaient donc se contenter de ces seules armes, et ne les employer
qu' coup sr.

Cependant, les sangliers, au nombre d'une vingtaine, s'taient
rapprochs peu  peu et entouraient la voiture. A la lueur des
lanternes, qui les avait sans doute attirs, on pouvait les voir se
dmener violemment et fouiller le sol  coups de dfenses. C'taient
d'normes suiliens, de la taille d'un ne, d'une force prodigieuse,
capables de dcoudre chacun toute une meute. La situation des
voyageurs, emprisonns dans leur coup, ne laissait donc pas d'tre
trs inquitante, s'ils venaient  tre assaillis de part et d'autre,
avant le lever du jour.

Les chevaux de l'attelage le sentaient bien. Au milieu des grognements
de la bande, ils s'brouaient, ils se jetaient de ct,  faire
craindre qu'ils ne rompissent ou leurs traits ou les brancards de la
chaise.

Soudain, plusieurs dtonations clatrent. Van Mitten et Bruno
venaient de dcharger chacun deux coups de leur revolver sur ceux des
sangliers qui se lanaient  l'assaut. Ces animaux, plus ou moins
blesss, firent entendre des rugissements de rage, en se roulant sur
le sol. Mais les autres, rendus furieux, se prcipitrent sur la
voiture et l'attaqurent  coups de dfenses. Les panneaux furent
percs en maints endroits, et il devint vident qu'avant peu ils
seraient dfoncs.

Diable! diable! murmurait Bruno.

--Feu! feu! rptait le seigneur Kraban, en dchargeant ses
pistolets, qui rataient gnralement une fois sur quatre,--bien qu'il
n'en voult pas convenir.

Les revolvers de Bruno et de Van Mitten blessrent encore un certain
nombre de ces terribles assaillants, dont quelques-uns foncrent
directement sur l'attelage.

De l, pouvante bien naturelle des chevaux que menaaient les
dfenses des sangliers, et qui ne pouvaient rpondre qu' coups de
pied, sans avoir la libert de leurs mouvements. S'ils eussent t
libres, ils se seraient jets  travers la campagne, et ce n'aurait
plus t qu'une question de vitesse entre eux et la bande sauvage. Ils
essayrent donc, par d'effroyables efforts, de rompre leurs traits,
afin de s'chapper. Mais les traits, faits d'une corde  torons
serrs, rsistrent. Il fallait donc ou que l'avant-train de la chaise
se rompit brusquement, ou que la chaise s'arracht du sol sous ces
terribles coups de collier.

Le seigneur Kraban, Van Mitten et Bruno le comprirent bien. Ce qui
leur paraissait le plus  craindre, c'tait que leur voiture ne vnt 
chavirer. Les sangliers, que les coups de feu n'auraient plus tenus
en respect, se seraient jets dessus, et c'en et t fait de ceux
qu'elle renfermait. Mais que faire pour conjurer une pareille
ventualit? N'taient-ils pas  la merci de cette troupe furieuse?
Leur sang-froid ne les abandonna pas, pourtant, et ils n'pargnrent
point les coups de revolver.

Tout  coup, une secousse plus violente branla la chaise, comme si
l'avant-train s'en ft dtach.

Eh! tant mieux! s'cria Kraban. Que nos chevaux s'emportent 
travers la steppe! Les sangliers se mettront  leur poursuite, et ils
nous laisseront en repos!

Mais l'avant-train tenait bon et rsistait avec une solidit qui
faisait honneur  cet antique produit de la carrosserie anglaise.
Donc, il ne cda pas. Ce fut la chaise qui cda. Les secousses
devinrent telles, qu'elle fut arrache aux profondes ornires o elle
plongeait jusqu'aux essieux. Un dernier coup de collier de l'attelage,
fou de terreur, l'enleva sur un sol plus ferme, et la voil roulant au
galop de ses chevaux emports, que rien ne guidait au milieu de cette
nuit profonde.

Cependant, les sangliers n'avaient point abandonn la partie. Ils
couraient sur les cts, s'attaquant, les uns aux chevaux, les autres
 la voiture, qui ne parvenait pas  les distancer.

Le seigneur Kraban, Van Mitten et Bruno s'taient rejets dans le
fond du coup.

Ou nous verserons... dit Van Mitten.

--Ou nous ne verserons pas, rpondit Kraban.

--Il faudrait tcher de ressaisir les guides!, fit judicieusement
observer Bruno.

Et, baissant les vitres de devant, il chercha avec la main si les
guides taient  sa porte; mais les chevaux, en se dbattant, les
avaient rompues, sans doute, et il fallait maintenant s'abandonner au
hasard de cette course folle  travers une contre marcageuse. Pour
arrter l'attelage, il n'y aurait eu qu'un moyen: arrter, en mme
temps, la bande enrage qui le poursuivait. Or, les armes  feu, dont
les coups se perdaient sur cette masse en mouvement, n'y auraient pu
suffire. Les voyageurs, projets les uns sur les autres, ou lancs
d'un coin  l'autre du coup  chaque cahot de la route,--celui-ci
rsign  son sort comme tout bon musulman, ceux-l, flegmatiques
comme des Hollandais,--n'changrent plus une parole.

Une grande heure s'coula ainsi. La chaise roulait toujours. Les
sangliers ne l'abandonnaient pas.

Ami Van Mitten, dit enfin Kraban, je me suis laiss raconter qu'en
pareille occurrence, un voyageur, poursuivi par une bande de loups 
travers les steppes de la Russie, avait t sauv, grce au sublime
dvouement de son domestique.

--Et comment? demanda Van Mitten.

--Oh! rien de plus simple, reprit Kraban. Le domestique embrassa son
matre, recommanda son me  Dieu, se jeta hors de la voiture et,
pendant que les loups s'arrtaient  le dvorer, son matre parvint 
les distancer et il fut sauv.

--Il est bien regrettable que Nizib ne soit pas l! rpondit
tranquillement Bruno.

Puis, sur cette rflexion, tous trois retombrent dans le plus profond
silence.

Cependant la nuit s'avanait. L'attelage ne perdait rien de son
effrayante vitesse, et les sangliers ne gagnaient point assez pour
pouvoir se jeter sur lui. Si quelque accident ne se produisait point,
si une roue brise, un heurt trop violent, ne faisaient pas verser la
chaise, le seigneur Kraban et Van Mitten gardaient quelque chance
d'tre sauvs,--mme sans un dvouement dont Bruno se sentait
incapable.

Il faut dire, en outre, que les chevaux, guids par leur instinct,
s'taient maintenus sur cette portion de la steppe qu'ils avaient
l'habitude de parcourir. C'tait en droite ligne, vers le relais de
poste qu'ils s'taient imperturbablement dirigs.

Aussi, lorsque les premires lueurs du jour commencrent  dessiner
la ligne d'horizon dans l'est, ils n'en taient plus loigns que de
quelques verstes.

La bande de sangliers lutta encore pendant une demi-heure; puis, peu 
peu, elle resta en arrire; mais l'attelage ne ralentit pas sa course
un seul instant, et il ne s'arrta que pour tomber, absolument fourbu,
 quelque centaine de pas de la maison de poste.

Le seigneur Kraban et ses deux compagnons taient sauvs. Aussi
le Dieu des chrtiens ne fut-il pas moins remerci que le Dieu des
infidles, pour la protection dont ils avaient couvert les voyageurs
hollandais et turc pendant cette nuit prilleuse.

Au moment o la voiture arrivait au relais, Nizib et le postillon, qui
n'avaient pu s'aventurer  travers ces profondes tnbres, allaient
en partir avec les chevaux de renfort. Ceux-ci remplacrent donc
l'attelage que le seigneur Kraban dut payer un bon prix; puis, sans
se donner mme une heure de repos, la chaise, dont les traits et le
timon avaient t rpars, reprenait son train habituel et s'lanait
sur la route de Kilia.

Cette petite ville, dont les Russes ont dtruit les fortifications
avant de la rendre  la Roumanie, est aussi un port du Danube, situ
sur le bras qui porte son nom.

La chaise l'atteignit, sans nouveaux incidents, dans la soire du 25
aot. Les voyageurs, extnus, descendirent  l'un des principaux
htels de la ville, et se rattraprent, pendant douze heures d'un bon
sommeil, des fatigues de la nuit prcdente.

Le lendemain, ils repartirent ds l'aube, et ils arrivrent rapidement
 la frontire russe.

L, il y eut encore quelques difficults. Les formalits assez
vexatoires de la douane moscovite ne laissrent pas de mettre 
une rude preuve la patience du seigneur Kraban, qui, grce  ses
relations d'affaires,--par malheur ou par bonheur, comme on
voudra,--parlait assez la langue du pays pour se faire comprendre. Un
instant, on put croire que son enttement  contester les agissements
des douaniers l'empcherait de passer la frontire.

Cependant Van Mitten, non sans peine, parvint  le calmer. Kraban
consentit donc  se soumettre aux exigences de la visite,  laisser
fouiller ses malles, et il acquitta les droits de douane, non sans
avoir  plusieurs reprises mis cette rflexion absolument juste:

Dcidment, les gouvernements sont tous les mmes et ne valent pas
l'corce d'une pastque!

Enfin la frontire roumaine fut franchie d'un trait, et la chaise
se lanait  travers cette portion de la Bessarabie que dessine le
littoral de la mer Noire vers le nord-est.

Le seigneur Kraban et Van Mitten n'taient plus qu' une vingtaine de
lieues d'Odessa.




VIII


OU LE LECTEUR FERA VOLONTIERS CONNAISSANCE AVEC LA JEUNE AMASIA ET SON
FIANC AHMET.

La jeune Amasia, fille unique du banquier Slim, d'origine turque, et
sa suivante, Nedjeb, se promenaient en causant dans la galerie d'une
habitation charmante, dont les jardins s'tendaient en terrasses
jusqu'au bord de la mer Noire.

De la dernire terrasse, dont les marches se baignaient dans les
eaux, calmes ce jour-l, mais souvent battues par les vents d'est de
l'antique Pont-Euxin, Odessa se montrait,  une demi-lieue vers le
sud, dans toute sa splendeur.

Cette ville,--une oasis au milieu de l'immense steppe qui
l'entoure,--forme un magnifique panorama de palais, d'glises,
d'htels, de maisons, btis sur la falaise escarpe, dont la base
se plonge  pic dans la mer. De l'habitation du banquier Slim, on
pouvait mme apercevoir la grande place orne d'arbres, et l'escalier
monumental que domine la statue du duc de Richelieu. Ce grand homme
d'tat fut le fondateur de cette cit et en resta l'administrateur
jusqu' l'heure o il dut venir travailler  la libration du
territoire franais, envahi par l'Europe coalise.

Si le climat de la ville est desschant, sous l'influence des vents
du nord et de l'est, si les riches habitants de cette capitale de la
nouvelle Russie sont forcs, pendant la saison brlante, d'aller
chercher la fracheur  l'ombrage des khoutors, cela suffit 
expliquer pourquoi ces villas se sont multiplies sur le littoral,
pour l'agrment de ceux auxquels leurs affaires interdisent quelques
mois de villgiature sous le ciel de la Crime mridionale. Entre
ces diverses villas, on pouvait remarquer celle du banquier Slim, 
laquelle son orientation pargnait les inconvnients d'une scheresse
excessive.

Si l'on demande pourquoi ce nom d'Odessa, c'est--dire la ville
d'Ulysse a t donn  une bourgade qui, au temps de Potemkin,
s'appelait encore Hadji-Bey, comme sa forteresse, c'est que les
colons, attirs par les privilges octroys  la nouvelle cit,
demandrent un nom  l'impratrice Catherine II. L'impratrice
consulta l'Acadmie de Saint-Ptersbourg; les acadmiciens fouillrent
l'histoire de la guerre de Troie; ces fouilles mirent  nu l'existence
plus ou moins problmatique d'une ville d'Odyssos, qui aurait
jadis exist sur cette partie du littoral: d'o ce nom d'Odessa,
apparaissant dans le second tiers du dix-huitime sicle.

Odessa tait une ville commerante, elle l'est reste, on peut croire
qu'elle le sera toujours. Ses cent cinquante mille habitants
se composent non seulement de Russes, mais de Turcs, de
Grecs, d'Armniens,--enfin une agglomration cosmopolite de gens qui
ont le got des affaires. Or, si le commerce, et principalement le
commerce d'exportation, ne se fait pas sans commerants, il ne se fait
pas sans banquiers non plus. De l, la cration de maisons de banque,
ds l'origine de la ville nouvelle, et, parmi elles, modeste  ses
dbuts, maintenant classe  un rang estimable sur la place, celle du
banquier Slim.

On le connatra suffisamment, lorsqu'il aura t dit que Slim
appartenait  la catgorie, plus nombreuse qu'on ne croit, des Turcs
monogames; qu'il tait veuf de la seule femme qu'il et eue: qu'il
avait pour fille unique Amasia, la fiance du jeune Ahmet, neveu du
seigneur Kraban; enfin qu'il tait le correspondant et l'ami du plus
entt Osmanli dont la tte se soit jamais cache sous les plis du
turban traditionnel.

Le mariage d'Ahmet et d'Amasia, on le sait, allait tre clbr 
Odessa. La fille du banquier Slim n'tait point destine  devenir la
premire femme d'un harem, partageant avec de plus ou moins nombreuses
rivales le gynce d'un Turc goste et capricieux. Non! Elle devait,
seule avec Ahmet, revenir  Constantinople, dans la maison de son
oncle Kraban. Seule et sans partage, elle tait destine  vivre prs
de ce mari qu'elle aimait, qui l'aimait depuis son enfance. Dt cet
avenir paratre singulier pour une jeune femme turque dans le pays de
Mahomet, il en serait ainsi, cependant, et Ahmet n'tait point homme 
faire exception aux usages de sa famille.

On sait, en outre, qu'une tante d'Amasia, une soeur de son pre, lui
avait lgu en mourant l'norme somme de cent mille livres turques, 
la condition qu'elle ft marie avant seize ans rvolus,--un caprice
de vieille fille qui n'ayant jamais pu trouver un mari, s'tait dit
que sa nice n'en trouverait jamais assez tt,--et l'on sait aussi que
ce dlai expirait dans six semaines. Faute de quoi l'hritage, qui
constituait la plus grande partie de la fortune de la jeune fille,
s'en irait  des collatraux.

Au reste, Amasia et t charmante, mme pour les yeux d'un Europen.
Si son iachmak ou voile de mousseline blanche, si la coiffure en
toffe tisse d'or qui lui couvrait la tte, si le triple rang de
sequins de son front se fussent drangs, on aurait vu flotter les
tortils d'une magnifique chevelure noire. Amasia n'empruntait point
aux modes de son pays de quoi rehausser sa beaut. Ni le hanum ne
dessinait ses sourcils, ni le khol ne teignait ses cils, ni le henn
n'estompait ses paupires. Pas de blanc de bismuth ni de carmin pour
peindre son visage. Pas de kerms liquide pour rougir ses lvres. Une
femme d'Occident, arrange  la dplorable mode du jour, et t plus
peinte qu'elle. Mais son lgance naturelle, la flexibilit de sa
taille, la grce de sa dmarche, se devinaient sous le fredj, large
manteau en cachemire, qui la drapait du cou jusqu'aux pieds comme une
dalmatique.

Ce jour-l, dans la galerie ouverte sur les jardins de l'habitation,
Amasia portait une longue chemise de soie de Brousse, que recouvrait
l'ample chalwar, se rattachant  une petite veste brode, et une
entari  longue trane de soie, taillade aux manches et garnie d'une
passementerie d'oya, sorte de dentelle exclusivement fabrique en
Turquie. Une ceinture en cachemire lui retenait les pointes de la
trane, de manire  faciliter sa marche. Des boucles d'oreille et
une bague taient ses seuls bijoux. D'lgants padjoubs de velours
cachaient le bas de sa jambe, et ses petits pieds disparaissaient dans
une chaussure soutache d'or.

Sa suivante Nedjeb, jeune fille vive, enjoue, sa dvoue
compagne,--on pourrait dire presque son amie,--tait alors prs
d'elle, allant, venant, causant, riant, gayant cet intrieur par sa
belle humeur franche et communicative.

Nedjeb, d'origine zingare, n'tait point une esclave. Si l'on voit
encore des thiopiens ou des noirs du Soudan mis en vente sur quelques
marchs de l'empire, l'esclavage n'en est pas moins aboli, en
principe. Bien que le nombre des domestiques soit considrable
pour les besoins des grandes familles turques,--nombre qui, 
Constantinople, comprend le tiers de la population musulmane,--ces
domestiques ne sont point rduits  l'tat de servitude, et il faut
dire que, limits chacun dans sa spcialit, ils n'ont pas grand'chose
 faire.

C'tait un peu sur ce pied qu'tait monte la maison du banquier
Slim; mais Nedjeb, uniquement attache au service d'Amasia, aprs
avoir t recueillie tout enfant dans cette maison, occupait une
situation spciale, qui ne la soumettait  aucun des services de la
domesticit.

Amasia,  demi tendue sur un divan recouvert d'une riche toffe
persane, laissait son regard parcourir la baie du ct d'Odessa.

Chre matresse, dit Nedjeb, en venant s'asseoir sur un coussin aux
pieds de la jeune fille, le seigneur Ahmet n'est pas encore ici? Que
fait donc le seigneur Ahmet?

--Il est all  la ville, rpondit Amasia, et peut-tre nous
rapportera-t-il une lettre de son oncle Kraban?

--Une lettre! une lettre! s'cria la jeune suivante. Ce n'est pas une
lettre qu'il nous faut, c'est l'oncle lui-mme, et, en vrit, l'oncle
se fait bien attendre!

--Un peu de patience, Nedjeb!

--Vous en parlez  votre aise, ma chre matresse! Si vous tiez a ma
place, vous ne seriez pas si patiente!

--Folle! rpondit Amasia. Ne dirait-on pas qu'il s'agit de ton
mariage, non du mien!

--Et croyez-vous donc que ce ne soit pas une chose grave, de passer au
service d'une dame, aprs avoir t au service d'une jeune fille?

--Je ne t'en aimerai pas mieux, Nedjeb!

--Ni moi, ma chre matresse! Mais, en vrit, je vous verrai si
heureuse, si heureuse, lorsque vous serez la femme du seigneur Ahmet,
qu'il rejaillira sur moi un peu de votre bonheur!

--Cher Ahmet! murmura la jeune fille, dont les beaux yeux se voilrent
un instant, pendant qu'elle voquait le souvenir de son fianc.

--Allons! vous voil force de fermer les yeux pour le voir, ma
bien-aime matresse! s'cria malicieusement Nedjeb, tandis que, s'il
tait ici, il suffirait de les ouvrir!

--Je te rpte, Nedjeb, qu'il est all prendre connaissance du
courrier  la maison de banque, et que, sans doute, il nous rapportera
une lettre de son oncle.

--Oui!... une lettre du seigneur Kraban, o le seigneur Kraban
rptera, suivant son habitude, que ses affaires le retiennent 
Constantinople, qu'il ne peut encore quitter son comptoir, que les
tabacs sont en hausse,  moins qu'ils ne soient en baisse qu'il
arrivera dans huit jours, sans faute,  moins que ce ne soit dans
quinze!... Et cela presse! Nous n'avons plus que six semaines, et il
faut que vous soyez marie, sinon toute votre fortune...

--Ce n'est pas pour ma fortune que je suis aime d'Ahmet!

--Soit... mais il ne faut pas compromettre par un retard!... Oh! ce
seigneur Kraban... si c'tait mon oncle!

--Et que ferais-tu, si c'tait ton oncle?

--Je n'en ferais rien, chre matresse, puisqu'il parat qu'on n'en
peut rien faire!... Et cependant, s'il tait ici, s'il arrivait
aujourd'hui mme... demain, au plus tard, nous irions faire
enregistrer le contrat chez le juge, et, aprs-demain, une fois la
prire dite par l'imam, nous serions maris, et bien maris, et
les ftes se prolongeraient pendant quinze jours  la villa, et le
seigneur Kraban repartirait avant la fin, si cela lui faisait plaisir
de s'en retourner l-bas!

Il est certain que les choses pourraient se passer ainsi,  la
condition que l'oncle Kraban ne tarderait pas davantage  quitter
Constantinople. Le contrat enregistr chez le mollah, qui remplit la
fonction d'officier ministriel,--contrat par lequel, en principe, le
futur s'oblige  donner  sa femme l'ameublement, l'habillement et
la batterie de cuisine,--puis, la crmonie religieuse, toutes ces
formalits, rien n'empcherait de les accomplir en aussi peu de temps
que le disait Nedjeb. Mais encore fallait-il que le seigneur Kraban,
dont la prsence tait indispensable pour la validation du mariage,
en sa qualit de tuteur du fianc, pt prendre sur ses affai
les quelques jours que rclamait, au nom de sa jolie matresse,
l'impatiente Zingare.

En ce moment, la jeune suivante s'cria:

Ah! voyez!... voyez donc ce petit btiment qui vient de jeter l'ancre
au pied des jardins!

--En effet! rpondit Amasia.

Et les deux jeunes filles se dirigrent vers l'escalier qui descendait
 la mer, afin de mieux apercevoir le lger navire, gracieusement
mouill en cet endroit.

C'tait une tartane, dont la voile pendait maintenant sur ses cargues.
Une petite brise lui avait permis de traverser la baie d'Odessa. Sa
chane la maintenait  moins d'une encblure du rivage, et elle se
balanait doucement sur les dernires lames, qui venaient mourir au
pied de l'habitation. Le pavillon turc,--une tamine rouge avec un
croissant d'argent,--flottait  l'extrmit de son antenne.

Peux-tu lire son nom? demanda Amasia  Nedjeb.

--Oui, rpondit la jeune fille. Voyez! Elle se prsente par l'arrire.
Son nom est _Gudare_.

La _Gudare_, en effet, capitaine Yarhud, venait de mouiller en cette
partie de la baie. Mais il ne semblait pas qu'elle dt y sjourner
longtemps, car ses voiles ne furent point serres, et un marin aurait
reconnu qu'elle restait en appareillage.

Vraiment, dit Nedjeb, ce serait dlicieux de se promener sur cette
jolie tartane, par une mer bien bleue, avec un peu de vent, qui la
ferait incliner sous ses grandes ailes blanches!

Puis, grce  la mobilit de son imagination, la jeune Zingare,
apercevant un coffret, dpos sur une petite table en laque de Chine,
prs du divan, alla l'ouvrir et en tira quelques bijoux.

Et ces belles choses que le seigneur Ahmet a fait apporter pour vous,
s'cria-t-elle. Il me semble que voil bien une grande heure que nous
ne les avons regardes!

--Le penses-tu? murmura Amasia, en prenant un collier et des
bracelets, qui scintillrent sous ses doigts.

--Avec ces bijoux, le seigneur Ahmet espre vous rendre encore plus
belle, mais il n'y russira pas!

--Que dis-tu, Nedjeb? rpondit Amasia. Quelle femme ne gagnerait pas 
s'orner de ces magnifiques parures? Vois ces diamants de Visapour! Ce
sont des joyaux de feu, et ils semblent me regarder comme les beaux
yeux de mon fianc!

--Eh! chre matresse, lorsque les vtres le regardent, ne lui
faites-vous pas un cadeau qui vaut le sien?

--Folle! reprit Amasia. Et ce saphir d'Ormuz, et ces perles d'Ophir,
et ces turquoises de Macdoine!...

--Turquoise pour turquoise! rpondit Nedjeb, avec un joyeux rire, il
n'y perd pas, le seigneur Ahmet?

--Heureusement, Nedjeb, il n'est pas l pour t'entendre!

--Bon! s'il tait l, chre matresse, c'est lui-mme qui vous dirait
toutes ces vrits, et, de sa bouche, elles auraient un bien autre
prix que de la mienne!

Puis, prenant une paire de pantoufles, dposes prs du coffret,
Nedjeb se prit  dire:

Et ces jolies babouches, toutes pailletes et passementes, avec des
houppes de cygne, faites pour deux petits pieds que je connais!...
Voyons laissez-moi vous les essayer!

--Essaye-les toi-mme, Nedjeb.

--Moi?

--Ce ne serait pas la premire fois que, pour me faire plaisir...

--Sans doute! sans doute! rpondit Nedjeb. Oui! j'ai dj essay vos
belles toilettes... et j'allais me montrer sur les terrasses de la
villa... et l'on risquait de me prendre pour vous, chre matresse!
C'est que j'tais bien belle ainsi!... Mais non! cela ne doit pas
tre, et aujourd'hui moins que jamais.

--Voyons, essayez ces jolies pantoufles!

--Tu le veux?

Et Amasia se prta complaisamment au caprice de Nedjeb, qui la chaussa
de pantoufles dignes d'tre mises en vidence derrire quelque vitrine
de bibelots prcieux.

Ah! comment ose-t-on marcher avec cela! s'cria la jeune Zingare. Et
qui va tre jalouse, maintenant? Votre tte, chre matresse, jalouse
de vos petits pieds!

--Tu me fais rire, Nedjeb, rpondit Amasia, et pourtant....

--Et ces bras, ces jolis bras, que vous laissez tout nus! Que vous
ont-il donc fait? Le seigneur Ahmet ne les a pas oublis, lui! Je vois
l des bracelets qui leur iront  merveille! Pauvres petits bras,
comme on vous traite!... Heureusement, je suis la!

Et tout en riant, Nedjeb passait aux poignets de la jeune fille deux
magnifiques bracelets, plus resplendissants sur cette peau blanche et
chaude que sur le velours de leur crin.

Amasia se laissait faire. Tous ces bijoux lui parlaient d'Ahmet, et,
 travers l'incessant babil de Nedjeb, ses yeux, allant de l'un 
l'autre, lui rpondaient en silence.

Chre Amasia!

La jeune fille,  cette voix, se leva prcipitamment.

Un jeune homme, dont les vingt-deux ans allaient bien aux seize ans
de sa fiance, tait prs d'elle. Taille au-dessus de la moyenne,
tournure lgante,  la fois fire et gracieuse, yeux noirs d'une
grande douceur, que la passion pouvait emplir d'clairs, chevelure
brune, dont les boucles tremblaient sous le puckul de soie, qui
pendait  son fez, fines moustaches traces  la mode albanaise, dents
blanches,--enfin un air trs aristocratique, si cette pithte pouvait
avoir cours dans un pays o, le nom n'tant pas transmissible, il
n'existe aucune aristocratie hrditaire.

Ahmet tait consciencieusement vtu  la turque, et pouvait-il en
tre autrement du neveu d'un oncle qui se serait cru dshonor en
s'europanisant comme un simple fonctionnaire? Sa veste brode d'or,
son chalwar d'une coupe irrprochable, que ne surchargeait aucune
passementerie de mauvais got, sa ceinture qui l'enroulait d'un pli
gracieux, son fez entour d'un saryk en coton de Brousse, ses bottes
de maroquin, lui faisaient un costume tout  son avantage.

Ahmet s'tait avanc prs de la jeune fille, il lui avait pris les
mains, il l'avait doucement oblige  se rasseoir, tandis que Nedjeb
s'criait:

Eh bien, seigneur Ahmet, avons-nous ce matin une lettre de
Constantinople?

--Non, rpondit Ahmet, pas mme une lettre d'affaires de mon oncle
Kraban!

--Oh! le vilain homme! s'cria la jeune Zingare.

--Je trouve mme assez inexplicable, reprit Ahmet, que le courrier
n'ait apport aucune correspondance de son comptoir. C'est le jour o,
d'habitude, sans y manquer jamais, il rgle ses oprations avec son
banquier d'Odessa, et votre pre n'a point reu de lettre  ce sujet!

--En effet, mon cher Ahmet, de la part d'un ngociant aussi rgulier
dans ses affaires que votre oncle Kraban, cela a lieu d'tonner!
Peut-tre une dpche?...

--Lui? envoyer une dpche? Mais, chre Amasia, vous savez bien qu'il
ne correspond pas plus par le tlgraphe qu'il ne voyage par le chemin
de fer! Utiliser ces inventions modernes, mme pour ses relations
commerciales! Il aimerait mieux, je crois, recevoir une mauvaise
nouvelle par lettre, qu'une bonne par dpche! Ah! l'oncle Kraban!...

--Vous lui aviez crit pourtant, cher Ahmet? demanda la jeune fille,
dont les regards se levrent doucement sur son fianc.

--Je lui ai crit dix fois pour presser son arrive  Odessa, pour
le prier de fixer  une date plus rapproche la clbration de notre
mariage! Je lui ai rpt qu'il tait un oncle barbare....

--Bien! s'cria Nedjeb.

--Un oncle sans coeur, tout en tant le meilleur des hommes!...

--Oh! fit Nedjeb, en secouant la tte.

--Un oncle sans entrailles, tout en tant un pre pour son neveu!...
Mais il m'a rpondu que, pourvu qu'il arrivt avant six semaines, on
ne pouvait rien lui demander de plus!

--Il nous faudra donc attendre son bon vouloir Ahmet!

--Attendre, Amasia, attendre!... rpondit Ahmet! Ce sont autant de
jours de bonheur qu'il nous vole!

--Et on arrte des voleurs, oui! des voleurs, qui n'ont jamais fait
pis! s'cria Nedjeb, en frappant du pied.

--Que voulez-vous? reprit Ahmet. J'essayerai encore d'attendrir mon
oncle Kraban. Si demain il n'a pas rpondu  ma lettre, je pars pour
Constantinople, et....

--Non, cher Ahmet, rpondit Amasia, qui saisit la main du jeune homme,
comme si elle et voulu le retenir. Je souffrirais plus de votre
absence que je ne me rjouirais de quelques jours gagns pour notre
mariage! Non! restez! Qui sait si quelque circonstance ne changera pas
les ides de votre oncle?

--Changer les ides de l'oncle Kraban! rpondit Ahmet. Autant
vaudrait essayer de changer le cours des astres, faire lever la lune 
la place du soleil, modifier les lois du ciel!

--Ah! si j'tais sa nice! dit Nedjeb.

--Et que ferais-tu, si tu tais sa nice? demanda Ahmet.

--Moi!... J'irais si bien le saisir par son cafetan, rpondit la jeune
Zingare, que...

--Que tu dchirerais son cafetan, Nebjeb, et rien de plus!

--Eh bien, je le tirerais si vigoureusement par sa barbe....

--Que sa barbe te resterait dans la main!

--Et pourtant, dit Amasia, le seigneur Kraban est le meilleur des
hommes!

--Sans doute, sans doute, rpondit Ahmet, mais tellement entt, que
s'il luttait d'enttement avec un mulet, ce n'est pas pour le mulet
que je parierais!




IX


DANS LEQUEL IL S'EN FAUT BIEN PEU QUE LE PLAN DU CAPITAINE YARHUD NE
RUSSISSE.

En ce moment, un des serviteurs de l'habitation,--celui qui, d'aprs
les usages ottomans, tait uniquement destin  annoncer les
visiteurs,--parut  l'une des portes latrales de la galerie.

Seigneur Ahmet, dit-il en s'adressant au jeune homme, un tranger est
l, qui dsirerait vous parler.

--Quel est-il? demanda Ahmet.

--Un capitaine maltais. Il insiste vivement pour que vous vouliez bien
le recevoir.

--Soit! Je vais.... rpondit Ahmet.

--Mon cher Ahmet, dit Amasia, recevez ici ce capitaine, s'il n'a rien
de particulier  vous dire.

--C'est peut-tre celui qui commande cette charmante tartane? fit
observer Nedjeb, en montrant le petit btiment mouill dans les eaux
mmes de l'habitation.

--Peut-tre! rpondit Ahmet. Faites entrer.

Le serviteur se retira, et, un instant aprs, l'tranger se prsentait
 la porte de la galerie.

C'tait bien le capitaine Yarhud, commandant la tartane _Gudare_,
rapide navire d'une centaine de tonneaux, aussi propre au cabotage de
la mer Noire qu' la navigation des chelles du Levant.

A son grand dplaisir, Yarhud avait prouv quelque retard avant
d'avoir pu jeter l'ancre  porte de la villa du banquier Slim. Sans
perdre une heure, aprs sa conversation avec Scarpante, l'intendant du
seigneur Saffar, il s'tait transport de Constantinople  Odessa par
les railways de la Bulgarie et de la Roumanie. Yarhud devanait ainsi
de plusieurs jours l'arrive du seigneur Kraban, qui, dans sa lenteur
de Vieux Turc, ne se dplaait que de quinze  seize lieues par
vingt-quatre heures; mais,  Odessa, il trouva le temps si mauvais,
qu'il n'osa se hasarder  faire sortir la _Gudare_ du port, et dut
attendre que le vent de nord-est et hl un peu la terre d'Europe.
Ce matin, seulement, sa tartane avait pu mouiller en vue de la villa.
Donc, de ce chef, un retard qui ne lui donnait plus que peu d'avance
sur le seigneur Kraban et pouvait tre prjudiciable  ses intrts.

Yarhud devait maintenant agir sans perdre un jour. Son plan tait tout
indiqu: la ruse d'abord, la force ensuite, si la ruse chouait;
mais il fallait que, le soir mme, la _Gudare_ et quitt la rade
d'Odessa, ayant Amasia  son bord. Avant que l'veil ne ft donn et
qu'on pt la poursuivre, la tartane serait hors de porte avec ces
brises de nord-ouest.

Les enlvements de ce genre s'oprent encore, et plus frquemment
qu'on ne saurait le croire, sur les divers points du littoral. S'ils
sont assez frquents dans les eaux turques, aux environs des parages
de l'Anatolie, on doit galement les redouter mme sur les portions du
territoire, directement soumis  l'autorit moscovite. Il y a quelques
annes  peine, Odessa avait t prcisment prouve par une srie
de rapts, dont les auteurs sont demeurs inconnus. Plusieurs jeunes
filles, appartenant  la haute socit odessienne, disparurent, et
il n'tait que trop certain qu'elles avaient t enleves  bord de
btiments destins  cet odieux commerce d'esclaves pour les marchs
de l'Asie Mineure.

Or, ce que des misrables avaient fait dans cette capitale de la
Russie mridionale, Yarhud comptait le refaire au profit du seigneur
Saffar. La _Gudare_ n'en tait plus  son coup d'essai en pareille
matire, et son capitaine n'et pas cd  dix pour cent de perte les
profits qu'il esprait retirer de cette entreprise commerciale.

Voici quel tait le plan de Yarhud: attirer la jeune fille  bord de
la _Gudare_, sous prtexte de lui montrer et de lui vendre diverses
toffes prcieuses, achetes aux principales fabriques du littoral.
Trs probablement, Ahmet accompagnerait Amasia  sa premire visite;
mais peut-tre y reviendrait-elle seule avec Nedjeb? Ne serait-il pas
possible alors de prendre la mer, avant qu'on pt lui porter secours.
Si, au contraire, Amasia ne se laissait pas tenter par les offres
de Yarhud, si elle refusait de venir  bord, le capitaine maltais
essayerait de l'enlever de vive force. L'habitation du banquier Slim
tait isole dans une petite anse, au fond de la baie, et ses gens
n'taient point en tat de rsister  l'quipage de la tartane. Mais,
dans ce cas, il y aurait lutte. On ne tarderait pas  savoir en
quelles conditions se serait fait l'enlvement. Donc, dans l'intrt
des ravisseurs, mieux valait qu'il s'accomplit sans clat.

Le seigneur Ahmet? dit en se prsentant le capitaine Yarhud, qui
tait accompagn d'un de ses matelots, portant sous son bras quelques
coupons d'toffes.

--C'est moi, rpondit Ahmet. Vous tes?...

--Le capitaine Yarhud, commandant la tartane _Gudare_, qui est
mouille l, devant l'habitation du banquier Slim.

--Et que voulez-vous?

--Seigneur Ahmet, rpondit Yarhud, j'ai entendu parler de votre
prochain mariage....

--Vous avez entendu parler l, capitaine, de la chose qui me tient le
plus au coeur!

--Je le comprends, seigneur Ahmet, rpondit Yarhud en se retournant
vers Amasia. Aussi ai-je eu la pense de venir mettre  votre
disposition toutes les richesses que contient ma tartane.

--Eh! capitaine Yarhud, vous n'avez point eu l une mauvaise ide!
rpondit Ahmet.

--Mon cher Ahmet, en vrit, que me faut-il donc de plus? dit la jeune
fille.

--Que sait-on? rpondit Ahmet. Ces capitaines levantins ont souvent un
choix d'objets prcieux, et il faut voir....

--Oui! il faut voir et acheter, s'cria Nedjeb, quand nous devrions
ruiner le seigneur Kraban pour le punir de son retard!

--Et de quels objets se compose votre cargaison, capitaine? demanda
Ahmet.

--D'toffes de prix que j'ai t chercher dans les lieux de
production, rpondit Yarhud, et dont je fais habituellement le
commerce.

--Eh bien, il faudra montrer cela  ces jeunes femmes! Elles s'y
connaissent beaucoup mieux que moi, et je serai heureux, ma chre
Amasia, si le capitaine de la _Gudare_ a dans sa cargaison quelques
toffes qui puissent vous plaire!

--Je n'en doute pas, rpondit Yarhud, et, d'ailleurs, j'ai eu soin
d'apporter divers chantillons que je vous prie d'examiner, avant mme
de venir  bord.

--Voyons! voyons! s'cria Nedjed. Mais je vous prviens, capitaine,
que rien ne peut tre trop beau pour ma matresse!

---Rien, en effet! rpondit Ahmet.

Sur un signe de Yarhud, le matelot avait tal plusieurs chantillons,
que le capitaine de la tartane prsenta  la jeune fille.

Voici des soies de Brousse, brodes d'argent, dit-il, et qui viennent
de faire leur apparition dans les bazars de Constantinople.

--Cela est vraiment d'un beau travail, rpondit Amasia, en regardant
ces toffes, qui, sous les doigts agiles de Nedjeb, scintillaient
comme si elles eussent t tissues de rayons lumineux.

--Voyez! voyez! rptait la jeune Zingare. Nous n'aurions pas trouv
mieux chez les marchands d'Odessa!

--En vrit, cela semble avoir t fabriqu exprs pour vous, ma chre
Amasia! dit Ahmet.

--Je vous engage aussi, reprit Yarhud,  bien examiner ces mousselines
de Scutari et de Tournovo. Vous pourrez juger, sur cet chantillon, de
la perfection du travail; mais c'est  bord que vous serez merveills
par la varit des dessins et l'clat des couleurs de ces tissus.

--Eh bien, c'est entendu, capitaine, nous irons rendre visite a la
_Gudare_! s'cria Nedjeb.

--Et vous ne le regretterez pas, reprit Yarhud. Mais permettez-moi
de vous montrer encore quelques autres articles. Voici des brocarts
diamants, des chemises de soie crpe  rayures diaphanes, des tissus
pour fredjs, des mousselines pour iachmaks, des chles de Perse pour
ceinture, des taffetas pour pantalons...

Amasia ne se lassait pas d'admirer ces magnifiques toffes que le
capitaine maltais faisait chatoyer sous ses yeux avec un art infini.
Pour peu qu'il ft aussi bon marin qu'il tait habile marchand, la
_Gudare_ devait tre habitue aux navigations heureuses. Toute femme,
--et les jeunes dames turques ne font point exception,--se ft laiss
tenter  la vue de ces tissus emprunts aux meilleures fabriques de
l'Orient.

Ahmet vit aisment combien sa fiance les regardait avec admiration.
Certainement, ainsi que l'avait dit Nedjeb, ni les bazars d'Odessa, ni
ceux de Constantinople,--pas mme les magasins de Ludovic, le clbre
marchand armnien,--n'eussent offert un choix plus merveilleux.

Chre Amasia, dit Ahmet, vous ne voudriez pas que ce honnte
capitaine se ft drang pour rien? Puisqu'il vous montre de si belles
toffes, et puisque sa tartane en apporte de plus belles encore, nous
irons visiter sa tartane.

--Oui! oui! s'cria Nedjeb, qui ne tenait plus en place et courait
dj vers la mer.

--Et nous trouverons bien, ajouta Ahmet, quelque soierie qui plaise 
cette folle de Nedjeb!

--Eh! ne faut-il point qu'elle fasse honneur  sa matresse, rpondit
Nedjeb, le jour o l'on clbrera son mariage avec un seigneur aussi
gnreux que le seigneur Ahmet?

--Et, surtout, aussi bon! ajouta la jeune fille, en tendant la main 
son fianc.

--Voil qui est convenu, capitaine, dit Ahmet. Vous nous recevrez 
bord de votre tartane.

--A quelle heure? demanda Yarhud, car je veux tre l pour vous
montrer toutes mes richesses?

--Eh bien... dans l'aprs-midi.

--Pourquoi pas tout de suite? s'cria Nedjeb.

--Oh! l'impatiente! rpondit en riant Amasia. Elle est encore plus
presse que moi de visiter ce bazar flottant! On voit bien qu'Ahmet
lui a promis quelque cadeau, qui la rendra plus coquette encore!

--Coquette, s'cria Nedjeb, de sa voix caressante, coquette pour vous
seule, ma bien-aime matresse!

--Il ne tient qu' vous, seigneur Ahmet, dit alors le capitaine
Yarhud, de venir ds  prsent visiter la _Gudare_. Je puis hler
mon canot, il accostera au pied de la terrasse, et, en quelques coups
d'avirons, il vous aura dpos  bord.

--Faites donc, capitaine, rpondit Ahmet.

--Oui...  bord! s'cria Nedjeb.

--A bord, puisque Nedjeb le veut! ajouta la jeune fille.

Le capitaine Yarhud ordonna  son matelot de remballer tous les
chantillons qu'il avait apports.

Pendant ce temps, il se dirigea vers la balustrade,  l'extrmit de
la terrasse, et lana un long hlement.

On put aussitt voir quelque mouvement se faire sur le pont de la
tartane. Le grand canot, hiss sur les pistolets de bbord, fut
lestement descendu  la mer; puis, moins de cinq minutes aprs,
une embarcation, effile et lgre, sous l'impulsion de ses quatre
avirons, venait accoster les premiers degrs de la terrasse.

Le capitaine Yarhud fit alors signe au seigneur Ahmet que le canot
tait  sa disposition.

Yarhud, malgr tout l'empire qu'il possdait sur lui-mme, ne fut pas
sans prouver une vive motion. N'tait-ce pas l une occasion qui
se prsentait d'accomplir cet enlvement? Le temps pressait, car le
seigneur Kraban pouvait arriver d'une heure  l'autre. Rien ne
prouvait, d'ailleurs, qu'avant d'oprer ce voyage insens autour de
la mer Noire, il ne voudrait pas clbrer dans le plus bref dlai le
mariage d'Amasia et d'Ahmet. Or, Amasia, femme d'Ahmet, ne serait plus
la jeune fille qu'attendait le palais du seigneur Saffar!

Oui! le capitaine Yarhud se sentit tout soudainement pouss  quelque
coup de force. C'tait bien dans sa nature brutale, qui ne connaissait
aucun mnagement. Au surplus, les circonstances taient propices, le
vent favorable pour se dgager des passes. La tartane serait en
pleine mer, avant qu'on et pu songer  la poursuivre, au cas o la
disparition de la jeune fille se ft subitement bruite.
Certainement, Ahmet absent, si Amasia et Nedjeb seules eussent rendu
visite  la _Gudare_, Yarhud n'aurait pas hsit  se mettre en
appareillage et  prendre la mer, ds que les deux jeunes filles, sans
dfiance, auraient t occupes  faire un choix dans la cargaison.
Il et t facile de les retenir prisonnires dans l'entrepont,
d'touffer leurs cris, jusqu'au sortir de la baie. Ahmet prsent,
c'tait plus difficile, non impossible cependant. Quanta se
dbarrasser plus tard de ce jeune homme, si nergique qu'il ft, mme
au prix d'un meurtre, cela n'tait pas pour gner le capitaine de la
_Gudare_. Le meurtre serait port sur la note, et le rapt pay plus
cher par le seigneur Saffar, voil tout.

Yarhud attendait donc sur les marches de la terrasse, tout en
rflchissant  ce qu'il convenait de faire, que le seigneur Ahmet et
ses compagnes se fussent embarqus dans le canot de la _Gudare_.
Le lger btiment se balanait avec grce sur ces eaux lgrement
gonfles par la brise,  moins d'une encablure.

Ahmet, se tenant sur la dernire marche, avait dj aid Amasia 
prendre place sur le banc d'arrire de l'embarcation, lorsque la
porte de la galerie s'ouvrit. Puis, un homme, g d'une cinquantaine
d'annes au plus, dont l'habillement turc se rapprochait du vtement
europen, entra prcipitamment, en criant:

Amasia?... Ahmet?

C'tait le banquier Slim, le pre de la jeune fiance, le
correspondant et l'ami du seigneur Kraban.

Ma fille?... Ahmet? rpta Slim.

Amasia, reprenant la main que lui tendait Ahmet, dbarqua aussitt et
s'lana sur la terrasse.

Mon pre, qu'y a-t-il? demanda-t-elle. Quel motif vous ramne si vite
de la ville?

--Une grande nouvelle!

--Bonne?... demanda Ahmet.

--Excellente! rpondit Slim. Un exprs, envoy par mon ami Kraban,
vient de se prsenter  mon comptoir!

--Est-il possible? s'cria Nedjeb.

--Un exprs, qui m'annonce son arrive, rpondit Slim, et ne le
prcde mme que de peu d'instants!

--Mon oncle Kraban! rptait Ahmet... mon oncle Kraban n'est plus 
Constantinople?

--Non, et je l'attends ici!

Fort heureusement pour le capitaine de la _Gudare_, personne ne
vit le geste de colre qu'il ne put retenir. L'arrive immdiate de
l'oncle d'Ahmet tait la plus grave ventualit qu'il pt redouter
pour l'accomplissement de ses projets.

Ah! le bon seigneur Kraban! s'cria Nedjeb.

--Mais pourquoi vient-il? demanda la jeune fille.

--Pour votre mariage, chre matresse! rpondit Nedjeb. Sans cela, que
viendrait-il faire  Odessa?

--Cela doit tre, dit Slim.

-Je le pense! rpondit Ahmet, Pourquoi aurait-il quitt
Constantinople, sans ce motif? Il se sera ravis, mon digne oncle! Il
a abandonn son comptoir, ses affaires, brusquement, sans prvenir!...
C'est une surprise qu'il a voulu nous faire!

--Comme il va tre reu! s'cria Nedjeb, et quel bon accueil l'attend
ici!

--Et son exprs ne vous a rien dit de ce qui l'amne, mon pre?
demanda Amasia.

--Rien, rpondit Slim. Cet homme a pris un cheval  la maison de
poste de Majaki, o la voiture de mon ami Kraban s'tait arrte pour
relayer. Il est arriv au comptoir, afin de m'annoncer que mon ami
Kraban viendrait directement ici, sans s'arrter  Odessa, et par
consquent, d'un instant  l'autre, mon ami Kraban va apparatre!

Si l'ami Kraban pour le banquier Slim, l'oncle Kraban pour Amasia
et Ahmet, le seigneur Kraban pour Nedjeb, fut par contumace salu
en cet instant des qualifications les plus aimables, il est inutile
d'y insister. Cette arrive, c'tait la clbration du mariage  bref
dlai! C'tait le bonheur des fiancs  courte chance! L'union tant
souhaite n'attendrait mme plus le dlai fatal pour s'accomplir! Ah!
si le seigneur Kraban tait le plus entt, c'tait aussi le meilleur
des hommes!

Yarhud, impassible, assistait  toute cette scne de famille.
Cependant, il n'avait point renvoy son canot. Il lui importait de
savoir quels taient, au juste, les projets du seigneur Kraban. Ne
pouvait-il craindre, en effet, que celui-ci ne voult clbrer le
mariage d'Amasia et d'Ahmet, avant de continuer son voyage autour de
la mer Noire?

En ce moment, des voix que dominait une voix plus imprieuse se firent
entendre au dehors. La porte s'ouvrit, et, suivi de Van Mitten, de
Bruno, de Nizib, apparut le seigneur Kraban.




X


DANS LEQUEL AHMET PREND UNE NERGIQUE RSOLUTION, COMMANDE,
D'AILLEURS, PAR LES CIRCONSTANCES.

Bonjour, ami Slim! bonjour! Qu'Allah te protge, toi et toute ta
maison!

Et, cela dit, le seigneur Kraban serra solidement la main de son
correspondant d'Odessa.

Bonjour, neveu Ahmet!

Et le seigneur Kraban pressa sur sa poitrine, dans une vigoureuse
treinte, son neveu Ahmet.

Bonjour, ma petite Amasia!

Et le seigneur Kraban embrassa sur les deux joues la jeune fille qui
allait devenir sa nice.

Tout cela fut fait si rapidement, que personne n'avait encore eu le
temps de rpondre.

Et maintenant, au revoir et en route! ajouta le seigneur Kraban, en
se retournant vers Van Mitten.

Le flegmatique Hollandais, qui n'avait point t prsent, semblait
tre, avec son impassible figure, quelque trange personnage, voqu
dans la scne capitale d'un drame.

Tous,  voir le seigneur Kraban distribuer avec tant de prodigalit
ses baisers et ses poignes de main, ne doutaient plus qu'il ne ft
venu pour hter le mariage; mais, lorsqu'ils l'entendirent s'crier

En route!, ils tombrent dans le plus parfait ahurissement.

Ce fut Ahmet qui intervint le premier en disant:

Comment, en route!

--Oui! en route, mon neveu!

--Vous allez repartir, mon oncle?

--A l'instant! Nouvelle stupfaction gnrale, tandis que Van Mitten
disait  l'oreille de Bruno:

En vrit, ces faons d'agir sont bien dans le caractre de mon ami
Kraban!

--Trop bien! rpondit Bruno.

Cependant, Amasia regardait Ahmet, qui regardait Slim, tandis que
Nedjeb n'avait d'yeux que pour cet oncle invraisemblable,--un homme
capable de partir avant mme d'tre arriv!

Allons, Van Mitten, reprit le seigneur Kraban, en se dirigeant vers
la porte.

--Monsieur, me direz-vous?... dit Ahmet  Van Mitten.

--Que pourrais-je vous dire? rpliqua le Hollandais, qui marchait
dj sur les talons de son ami.

Mais le seigneur Kraban, au moment de sortir, venait de s'arrter,
et, s'adressant au banquier:

A propos, ami Slim, lui demanda-t-il, vous me changerez bien
quelques milliers de piastres pour leur valeur en roubles?

--Quelques milliers de piastres?... rpondit Slim, qui n'essayait
mme plus de comprendre.

--Oui ... Slim ... de l'argent russe, dont j'ai besoin pour mon
passage sur le territoire moscovite.

--Mais, mon oncle, nous direz-vous enfin?... s'cria Ahmet, auquel se
joignit la jeune fille.

--A quel taux le change aujourd'hui? demanda le seigneur Kraban.

--Trois et demi pour cent, rpondit Slim, chez qui le banquier
reparut un instant.

--Quoi! trois et demi?

--Les roubles sont en hausse! rpondit Slim. On les demande sur le
march....

--Allons, pour moi, ami Slim, ce sera trois un quart seulement! Vous
entendez!... Trois un quart!

--Pour vous, oui!... pour vous ... ami Kraban, et mme sans aucune
commission!

Le banquier Slim ne savait videmment plus ni ce qu'il disait ni ce
qu'il faisait.

Il va sans dire que, du fond de la galerie o il se tenait  l'cart,
Yarhud observait toute cette scne avec une extrme attention.
Qu'allait-il se produire de favorable ou de nuisible  ses projets?

En ce moment, Ahmet vint saisir son oncle par le bras; il l'arrta sur
le seuil de la porte qu'il allait franchir, et il le fora, non sans
peine, tant donn le caractre de l'entt,  revenir sur ses pas.

Mon oncle, lui dit-il, vous nous avez tous embrasss au moment o
vous arriviez....

--Mais non! mais non! mon neveu, rpondit Kraban, au moment o
j'allais repartir!

--Soit, mon oncle!... je ne veux pas vous contrarier.... Mais, au
moins, dites-nous pourquoi vous tes venu  Odessa!

--Je ne suis venu  Odessa, rpondit Kraban, que parce qu'Odessa
tait sur ma route. Si Odessa n'avait point t sur ma route, je ne
serais pas venu  Odessa!--N'est-il pas vrai, Van Mitten?

Le Hollandais se contenta de faire un signe affirmatif, en abaissant
lentement la tte.

Ah! au fait, vous n'avez pas t prsent, et il faut que je vous
prsente! dit le seigneur Kraban.

Et, s'adressant  Slim:

Mon ami Van Mitten, lui dit-il, mon correspondant de Rotterdam, que
j'emmne dner  Scutari!

--A Scutari? s'cria le banquier.

--Il parat!... dit Van Mitten.

--Et son valet Bruno, ajouta Kraban, un brave serviteur, qui n'a pas
voulu se sparer de son matre!

--Il parat!... rpondit Bruno, comme un cho fidle.

--Et maintenant, en route!

Ahmet intervint de nouveau:

Soit, mon oncle, dit-il, et croyez bien que personne ici n'a l'envie
de vous rsister.... Mais si vous n'tes venu  Odessa que parce
qu'Odessa est sur votre route, quelle route voulez-vous donc suivre
pour aller de Constantinople  Scutari?

--La route qui fait le tour de la mer Noire!

--Le tour de la mer Noire! s'cria Ahmet.

Et il y eut un instant de silence.

Ah a! reprit Kraban, qu'y a-t-il d'tonnant, d'extraordinaire,
s'il vous plat,  ce que je me rende de Constantinople  Scutari en
faisant le tour de la mer Noire?

Le banquier Slim et Ahmet se regardrent. Est-ce que le riche
ngociant de Galata tait devenu fou?

Ami Kraban, dit alors Slim, nous ne songeons point  vous
contrarier....

C'tait la phrase habituelle par laquelle on commenait prudemment
toute conversation avec le ttu personnage.

... Nous ne voulons pas vous contrarier, mais il nous semble que,
pour aller directement de Constantinople  Scutari, il n'y a qu'
traverser le Bosphore!

--Il n'y a plus de Bosphore!

--Plus de Bosphore?... rpta Ahmet.

--Pour moi, du moins! Il n'y en a que pour ceux qui veulent se
soumettre  payer un impt inique, un impt de dix paras par personne,
un impt dont le gouvernement des nouveaux Turcs vient de frapper ces
eaux libres de tout droit jusqu' ce jour!

--Quoi!... un nouvel impt! s'cria Ahmet, qui comprit en un instant
dans quelle aventure un enttement indracinable venait de lancer son
oncle.

--Oui, reprit le seigneur Kraban en s'animant de plus belle. Au
moment o j'allais m'embarquer dans mon caque ... pour aller dner
 Scutari ... avec mon ami Van Mitten, cet impt de dix paras venait
d'tre tabli!... Naturellement, j'ai refus de payer!... On a refus
de me laisser passer!... J'ai dit que je saurais bien aller  Scutari
sans traverser le Bosphore!... On m'a rpondu que cela ne serait
pas!... J'ai rpondu que cela serait!... Et cela sera! Par Allah! je
me serais plutt coup la main que de la porter  ma poche pour en
tirer ces dix paras! Non! par Mahomet! par Mahomet! ils ne connaissent
pas Kraban!

videmment, ils ne connaissaient pas Kraban! Mais son ami Slim, son
neveu Ahmet, Van Mitten, Amasia, le connaissaient, et ils virent
bien, aprs ce qui s'tait pass, qu'il serait impossible de le faire
revenir sur sa rsolution. Il n'y avait donc pas  discuter,--ce qui
aurait compliqu les choses,--mais  accepter la situation.

C'tait tellement indiqu que cela se fit d'un commun accord, sans
mme entente pralable.

Aprs tout, mon oncle, vous avez raison! dit Ahmet.

--Absolument raison! ajouta Slim.

--Toujours raison! rpondit Kraban.

--Il faut rsister aux prtentions iniques, reprit Ahmet, rsister,
quand il devrait vous en coter la fortune....

--Et la vie! ajouta Kraban.

--Vous avez donc bien fait de vous refuser au payement de cet impt,
et de montrer que vous saurez aller de Constantinople  Scutari, sans
franchir le Bosphore....

--Et sans dbourser dix paras, ajouta Kraban, dt-il m'en coter cinq
cent mille!

--Mais vous n'tes pas absolument press de partir, je suppose?...
demanda Ahmet.

--Absolument press, mon neveu, rpondit Kraban. Il faut, tu sais
pourquoi, que je sois de retour avant six semaines!

--Bon! mon cher oncle, vous pourriez bien nous donner quelque huit
jours  Odessa?...

--Pas cinq jours, pas quatre, pas un, rpondit Kraban, pas mme une
heure!

Ahmet, voyant que le naturel allait reprendre le dessus, fit signe 
Amasia d'intervenir.

Et notre mariage, monsieur Kraban? dit la jeune fille, en lui
prenant la main.

--Ton mariage, Amasia? rpondit Kraban, il ne sera en aucune faon
recul. Il faut qu'il soit fait avant la fin du mois prochain!... Eh
bien, il le sera!... Mon voyage ne le retardera pas d'un jour ...  la
condition que je parte, sans perdre un instant!

Ainsi tombait cet chafaudage d'esprances que tous avaient difi sur
l'arrive inattendue du seigneur Kraban. Le mariage ne serait pas
ht, mais il ne serait pas recul non plus! disait-il. Eh! qui
pouvait en rpondre? Comment prvoir les ventualits d'un si long et
si pnible voyage, fait dans ces conditions?

Ahmet ne put retenir un mouvement de dpit, que son oncle ne vit pas,
heureusement,--pas plus qu'il n'aperut le nuage qui obscurcit le
front d'Amasia,--pas plus qu'il n'entendit Nedjeb murmurer:

Ah! le vilain oncle!

--D'ailleurs, ajouta celui-ci du ton d'un homme qui fait une
proposition  laquelle il n'est pas d'objection possible, d'ailleurs,
je compte bien qu'Ahmet m'accompagnera!

--Diable! voil un coup droit, difficile  parer! dit  mi-voix Van
Mitten.

--On ne le parera pas! rpondit Bruno.

Ahmet, en effet, avait reu ce coup en plein coeur. De son ct,
Amasia, vivement atteinte par l'annonce du dpart de son fianc,
demeurait immobile, prs de Nedjeb, qui aurait arrach les yeux au
seigneur Kraban.

Au fond de la galerie, le capitaine de la _Gudare_ ne perdait pas
un mot de cette conversation. Cela prenait videmment une tournure
favorable  ses projets.

Slim, bien qu'il et peu d'espoir de modifier la rsolution de son
ami, crut devoir intervenir, pourtant, et dit:

Est-il donc ncessaire, Kraban, que votre neveu fasse avec vous le
tour de la mer Noire?

--Ncessaire, non! rpondit Kraban, mais je ne pense pas qu'Ahmet
hsite  m'accompagner!

--Cependant!... reprit Slim.

--Cependant?... rpondit l'oncle, dont les dents se serrrent, ainsi
qu'il lui arrivait au dbut de toute discussion.

Une minute de silence, qui parut interminable, suivit le dernier mot
prononc par le seigneur Kraban. Mais Ahmet avait nergiquement pris
son parti. Il parlait bas  la jeune fille. Il lui faisait comprendre
que, quelque chagrin qu'ils dussent ressentir tous deux de ce dpart,
mieux valait ne pas rsister; que, sans lui, ce voyage pourrait
prouver des retards de toutes sortes; qu'avec lui, au contraire,
ce voyage s'accomplirait plus rapidement; qu'avec sa parfaite
connaissance de la langue russe, il ne laisserait perdre ni un jour
ni une heure; qu'il saurait bien obliger son oncle  faire les pas
doubles, comme on dit, cela dt-il lui coter le triple; qu'enfin,
avant la fin du prochain mois, c'est--dire avant la date  laquelle
Amasia devait tre marie pour sauvegarder un intrt de fortune
considrable, il aurait ramen Kraban sur la rive gauche du Bosphore.

Amasia n'avait pas eu la force de dire oui, mais elle comprenait que
c'tait le meilleur parti  prendre.

Eh bien, c'est convenu, mon oncle! dit Ahmet. Je vous accompagnerai,
et je suis prt  partir, mais....

--Oh! pas de conditions, mon neveu!

--Soit, sans conditions! rpondit Ahmet.

Et, mentalement, il ajouta:

Je saurai bien te faire courir, quand tu devrais t'y poumonner, oh!
le plus ttu des oncles!

--En route donc, dit Kraban.

Et se retournant vers Slim:

Ces roubles en change de mes piastres?...

--Je vous les donnerai  Odessa, o je vais vous accompagner, rpondit
Slim.

--Vous tes prt, Van Mitten? demanda Kraban.

--Toujours prt.

--Eh bien, Ahmet, reprit Kraban, embrasse ta fiance, embrasse-la
bien, et partons!

Ahmet serrait dj la jeune fille dans ses bras. Amasia ne pouvait
retenir ses larmes.

Ahmet, mon cher Ahmet!... rptait-elle.

--Ne pleurez pas, chre Amasia! disait Ahmet. Si notre mariage n'est
pas avanc, il ne sera pas retard non plus, je vous le promets!...
Ce ne sont que quelques semaines d'absence!...

--Ah! chre matresse, dit Nedjeb, si le seigneur Kraban pouvait
seulement se casser une jambe ou deux avant de sortir d'ici!
Voulez-vous que je m'occupe de cela?

Mais Ahmet ordonna  la jeune Zingare de se tenir tranquille, et il
fit bien. Certainement, Nedjeb tait femme  tout tenter pour arrter
cet oncle intraitable.

Les adieux taient faits, les derniers baisers taient changs. Tous
se sentaient mus. Le Hollandais lui-mme prouvait comme un serrement
de coeur. Seul, le seigneur Kraban ne voyait rien ou ne voulait rien
voir de l'attendrissement gnral.

La chaise est-elle prte? demanda-t-il  Nizib, qui entrait  ce
moment dans la galerie.

--La chaise est prte, rpondit Nizib.

--En route! dit Kraban. Ah! messieurs les modernes Ottomans, qui vous
habillez  l'europenne! Ah! messieurs les nouveaux Turcs, qui ne
savez plus mme tre gras!...

C'tait videmment l une impardonnable dcadence aux yeux du seigneur
Kraban.

... Ah! messieurs les rengats, qui vous soumettez aux prescriptions
de Mahmoud, je vous montrerai qu'il y a encore de Vieux Croyants, dont
vous n'aurez jamais raison!

Personne ne le contredisait alors, le seigneur Kraban, et pourtant il
s'animait de plus belle.

Ah! vous prtendez monopoliser le Bosphore  votre profit! Eh
bien, je m'en passerai, de votre Bosphore! Je m'en moque, de votre
Bosphore!--Vous dites, Van Mitten?...

--Je ne dis rien, rpondit Van Mitten, qui, de fait, n'avait pas mme
ouvert la bouche et s'en ft bien gard!

--Votre Bosphore! Leur Bosphore! reprit la seigneur Kraban, en
tendant son poing vers le sud. Heureusement, la mer Noire est l! Elle
a un littoral, la mer Noire, et il n'est pas uniquement fait pour les
conducteurs de caravanes! Je le suivrai, je le contournerai! Hein!
mes amis, voyez-vous d'ici la figure que feront ces employs du
gouvernement, quand ils me verront apparatre sur les hauteurs de
Scutari, sans avoir jet mme un demi-para dans leur sbille de
mendiants administratifs!

Il faut bien en convenir, le seigneur Kraban, tout dbordant de
menaces en cette suprme imprcation, tait magnifique.

Allons, Ahmet! allons, Van Mitten! s'cria-t-il. En route! en route!
en route!

Il tait dj sur la porte, lorsque Slim l'arrta d'un mot:

Ami Kraban, dit-il, une simple observation.

--Pas d'observations!

--Eh bien, une simple remarque que je dsirerais vous faire, reprit le
banquier.

--Eh! avons-nous le temps?...

--coutez-moi, ami Kraban. Une fois arriv  Scutari, aprs avoir
achev ce tour de la mer Noire, que ferez-vous?

--Moi?... Eh bien, je ... je....

--Vous n'allez pas, je suppose, vous fixer  Scutari, sans jamais
revenir  Constantinople, o est le sige de votre maison de commerce?

--Non.... rpondit Kraban, en hsitant un peu.

--Au fait, mon oncle, fit observer Ahmet, pour peu que vous vous
obstiniez  ne plus passer le Bosphore, notre mariage....

--Ami Slim, rien n'est plus simple! rpondit Kraban, en ludant la
premire question, qui ne laissait pas de l'embarrasser. Qui vous
empche de venir avec Amasia  Scutari? Cela vous cotera dix paras
par tte, il est vrai, pour franchir leur Bosphore, mais votre honneur
n'est pas engag comme le mien dans l'affaire!

--Oui! oui! Venez  Scutari, dans un mois! s'cria Ahmet. Vous nous
attendrez l, ma chre Amasia, et nous ferons en sorte de ne pas trop
vous faire attendre!

--Soit! Rendez-vous  Scutari! rpondit Slim. C'est l que nous
clbrerons le mariage!--Mais enfin, ami Kraban, le mariage fait, ne
reviendrez vous pas  Constantinople?

--J'y reviendrai, s'cria Kraban, certes, j'y reviendrai!

--Et comment?

--Eh bien, ou cet impt vexatoire sera aboli, et je passerai le
Bosphore ... sans payer....

--Et s'il ne l'est pas?

--S'il ne l'est pas?... rpondit le seigneur Kraban avec un geste
superbe. Par Allah! je reprendrai le mme chemin, et je referai le
tour de la mer Noire!




XI


DANS LEQUEL IL SE MLE UN PEU DE DRAME A CETTE FANTAISISTE HISTOIRE DE
VOYAGE.

Ils taient tous partis! Ils avaient quitt la villa, le seigneur
Kraban pour accomplir ce voyage, Van Mitten pour accompagner son ami,
Ahmet pour suivre son oncle, Nizib et Bruno, parce qu'ils ne pouvaient
faire autrement! L'habitation tait maintenant dserte,  ne point
compter cinq ou six serviteurs, qui s'occupaient de leur besogne
dans les communs. Le banquier Slim, lui-mme, venait de se rendre 
Odessa, afin de remettre aux voyageurs les roubles changs contre
leurs piastres ottomanes.

La villa ne comptait plus parmi ses htes que les deux jeunes filles,
Amasia et Nedjeb.

Le capitaine maltais le savait bien. Toutes les pripties de cette
scne d'adieux, il les avait suivies avec un intrt facile 
comprendre. Le seigneur Kraban remettrait-il  son retour le mariage
d'Amasia et d'Ahmet? Il l'avait remis: premire bonne carte dans son
jeu. Ahmet consentirait-il  accompagner son oncle?... Il y avait
consenti: seconde bonne carte dans le jeu d'Yarhud.

Eh bien, le Maltais en avait une troisime: Amasia et Nedjeb taient
maintenant seules dans la villa, ou, tout au moins, dans la
galerie qui s'ouvrait sur la mer. Sa tartane se trouvait l,  une
demi-encblure.... Son canot l'attendait au bas des degrs.... Ses
matelots taient gens  lui obir sur un signe.... Il n'avait qu'
vouloir!

Le capitaine fut vivement tent d'employer la violence pour s'emparer
d'Amasia. Mais, au fond, comme c'tait un homme prudent, ne
voulant rien donner au hasard, dcid  ne laisser aucune trace de
l'enlvement, il se mit  rflchir.

Or, il faisait grand jour alors. S'il tentait d'agir par force, Amasia
appellerait  son aide. Nedjeb joindrait ses cris aux siens. Peut-tre
seraient-elles entendues de quelque serviteur! Peut-tre verrait-on la
_Gudare_ appareillant en toute hte pour sortir de la baie d'Odessa!
Ce serait l un indice, un commencement de preuve.... Non! mieux
valait oprer avec plus de circonspection et attendre la nuit pour
agir. L'important tait qu'Ahmet ne ft plus l..., et il n'y tait
plus.

Le Maltais resta donc  l'cart, assis  l'arrire de son canot que
dissimulait en partie la balustrade, et il observait les deux jeunes
filles. Elles ne songeaient gure  la prsence de ce dangereux
personnage.

Toutefois, si, par suite de la visite convenue, Amasia et Nedjeb
consentaient  venir  bord de la tartane, soit pour examiner les
articles dont elles devaient faire emplette, soit pour tout autre
motif,--et Yarhud avait une ide  cet gard,--il verrait s'il serait
opportun de se dcider, sans attendre la nuit.

Aprs le dpart d'Ahmet, Amasia, frappe de ce coup subit, tait
reste silencieuse, pensive, regardant le lointain horizon qui
se droulait vers le nord. L se dessinait ce littoral, dont les
voyageurs allaient obstinment suivre le contour; l, cette route o
les retards, les dangers peut-tre, mettraient  l'preuve le soigneur
Kraban et tous ceux qu'il entranait malgr eux! Si son mariage
et t fait, elle n'aurait pas hsit  accompagner Ahmet! Comment
l'oncle s'y serait-il oppos? Il ne l'et pas voulu. Non! Devenue sa
nice, il lui semblait qu'elle aurait eu quelque influence sur lui,
qu'elle l'aurait arrt sur cette pente dangereuse, o son obstination
pouvait le pousser encore! Et maintenant, elle tait seule, et il lui
fallait attendre bien des semaines avant de se retrouver avec Ahmet
dans cette villa de Scutari, o leur union devait s'accomplir!

Mais si Amasia tait triste, Nedjeb tait furieuse, elle, furieuse
contre l'entt, cause de toutes ces dceptions! Ah! s'il se ft agi
de son propre mariage, la jeune Zingare ne se ft point laiss enlever
ainsi son fianc! Elle aurait tenu tte au ttu! Non! cela ne se
serait pas pass de la sorte!

Nedjeb s'approcha de la jeune fille. Elle la prit par la main; elle
la ramena vers le divan; elle la fora de s'y reposer, et, prenant un
coussin, s'assit  ses pieds.

Chre matresse, dit-elle,  votre place, au lieu de penser au
seigneur Ahmet pour le plaindre, je penserais au seigneur Kraban pour
le maudire  mon aise!

--A quoi bon? rpondit Amasia.

--Il me semble que ce serait moins triste! reprit Nedjeb. Si vous le
voulez, nous allons accabler cet oncle de toutes nos maldictions! Il
les mrite, et je vous assure que je lui ferai bonne mesure!

--Non, Nedjeb, rpondit Amasia. Parlons plutt d'Ahmet! C'est  lui
seul que je dois penser! c'est  lui seul que je pense!

--Parlons-en donc, chre matresse, dit Nedjeb. En vrit, c'est bien
le plus charmant fianc que puisse rver une jeune fille, mais quel
oncle il a! Ce despote, cet goste, ce vilain homme, qui n'avait
qu'un mot  dire et qui ne l'a pas dit, qui n'avait qu' nous donner
quelques jours et qui les a refuss! Vraiment! il mriterait....

--Parlons d'Ahmet! reprit Amasia.

--Oui, chre matresse! Comme il vous aime! Combien vous serez
heureuse avec lui! Ah! il serait parfait s'il n'avait pas un pareil
oncle! Mais en quoi est-il bti, cet homme-l? Savez-vous qu'il a
bien fait de ne point prendre de femme, ni une ni plusieurs! Avec ses
enttements, il aurait fait rvolter jusqu'aux esclaves de son harem!

--Voil que tu parles encore de lui, Nedjeb! dit Amasia, dont les
penses suivaient un tout autre cours.

--Non!... non!... je parle du seigneur Ahmet! Comme vous, je ne songe
qu'au seigneur Ahmet!

Eh, tenez!  sa place, je ne me serais pas rendue! J'aurais
insist!... Je lui croyais plus d'nergie!

--Qui te dit, Nedjeb, qu'il n'a pas montr plus d'nergie  cder aux
ordres de son oncle qu' lui rsister? Ne vois-tu pas, quelque douleur
que cela me cause, que mieux valait qu'il ft de ce voyage, pour le
hter par tous les moyens possibles, pour prvenir peut-tre des
dangers dans lesquels le seigneur Kraban risque de se jeter avec son
enttement habituel. Non! Nedjeb, non! En partant, Ahmet a fait preuve
de courage! En partant, il m'a donn une nouvelle preuve de son amour!

--Il faut que vous ayez raison, ma chre matresse! rpondit Nedjeb,
qui, emporte par la vivacit de son sang de Zingare, ne pouvait se
rendre! Oui! le seigneur Ahmet s'est montr nergique en partant! Mais
n'et-il pas t plus nergique encore s'il et empch son oncle de
partir!

--tait-ce possible, Nedjeb? reprit Amasia. Je te le demande, tait-ce
possible?

--Oui ... non!... peut-tre! rpondit Nedjeb. Il n'y a pas de barre
de fer qu'on ne puisse faire plier ... ou briser, au besoin! Ah! cet
oncle Kraban! C'est bien  lui seul qu'il faut s'en prendre! Et s'il
arrive quelque accident, c'est lui seul qui en sera responsable! Et
quand je pense que c'est pour ne pas payer dix paras qu'il fait le
malheur du seigneur Ahmet, le vtre ... et, par consquent, le mien.
Je voudrais, oui!... je voudrais que la mer Noire dbordt jusqu'aux
dernires limites du monde, pour voir s'il s'obstinerait encore  en
faire le tour!

--Il le ferait! rpondit Amasia d'un ton de conviction profonde. Mais
parlons d'Ahmet, Nedjeb, et ne parlons que de lui!

En ce moment, Yarhud venait de quitter son canot, et, sans tre vu, il
s'avanait vers les deux jeunes filles. Au bruit de ses pas, toutes
deux se retournrent. Leur surprise, mle d'un peu de crainte, fut
grande en l'apercevant prs d'elles.

Nedjeb s'tait releve la premire.

Vous, capitaine? dit-elle. Que venez-vous faire ici? Que voulez-vous
donc?...

--Je ne veux rien, rpondit Yarhud, en feignant quelque tonnement de
se voir accueilli de la sorte, je ne veux rien, si ce n'est me mettre
 votre disposition pour....

--Pour?... rpta Nedjeb.

--Pour vous conduire  bord de la tartane, rpondit le capitaine.
N'avez-vous pas dcid de venir visiter sa cargaison et de faire un
choix de ce qui pourrait vous convenir?

--C'est vrai, chre matresse, s'cria Nedjeb. Nous avions promis au
capitaine....

--Nous avions promis, quand Ahmet tait encore l, rpondit la jeune
fille, mais Ahmet est parti, et il n'y a plus lieu de nous rendre 
bord de la _Gudare_!

Les sourcils du capitaine se froncrent un instant; puis, du ton le
plus calme:

La _Gudare_, dit-il, ne peut faire un long sjour dans la baie
d'Odessa, et il est possible que j'appareille demain ou aprs-demain
au plus tard. Si donc la fiance du seigneur Ahmet veut faire
acquisition de quelques-unes de ces toffes dont les chantillons ont
paru lui plaire, il faudrait profiter de cette occasion. Mon canot est
l, et, en quelques instants, nous pourrons tre  bord.

--Nous vous remercions, capitaine, rpondit froidement Amasia, mais
j'aurais peu de got  m'occuper de pareilles fantaisies en l'absence
du seigneur Ahmet! Il devait nous accompagner dans cette visite  la
_Gudare_, il devait nous aider de ses conseils... Il n'est plus l,
et, sans lui, je ne peux et ne veux rien faire!

--Je le regrette, rpondit Yarhud, d'autant plus que le seigneur
Ahmet, je n'en doute pas, serait agrablement surpris,  son retour,
si vous aviez fait ces acquisitions! C'est une occasion qui ne se
retrouvera plus, et que vous regretterez!

--Cela est possible, capitaine, rpondit Nedjeb, mais, en ce moment,
vous ferez mieux, je pense, de ne point insister  ce sujet!

--Soit, reprit Yarhud, en s'inclinant. Toutefois, laissez-moi
esprer que si, dans quelques semaines, les hasards de ma navigation
ramenaient la _Gudare_  Odessa, vous voudriez bien ne point oublier
que vous aviez promis de lui rendre visite.

--Nous ne l'oublierons pas, capitaine, rpondit Amasia, en faisant
comprendre au Maltais qu'il pouvait se retirer.

Yarhud salua donc les deux jeunes filles; il fit quelques pas vers
la terrasse; puis, s'arrtant, comme si quelque ide lui ft venue
soudain, il revint vers Amasia, au moment o la jeune fille allait
quitter la galerie.

Un mot encore, dit-il, ou plutt une proposition, qui ne peut qu'tre
agrable  la fiance du seigneur Ahmet.

--De quoi s'agit-il? demanda Amasia, un peu impatiente de cette
obstination du capitaine maltais  lui imposer sa prsence et cette
conversation dans la villa.

--Le hasard m'a fait assister  toute cette scne, qui a prcd le
dpart du seigneur Ahmet.

--Le hasard? rpondit Amasia, devenue mfiante, comme par un
pressentiment.

--Le hasard seul! rpondit Yarhud. J'tais la, dans mon canot, qui
tait rest  votre disposition....

--Quelle proposition avez-vous  nous faire, capitaine? demanda la
jeune fille.

--Une proposition trs naturelle, rpondit Yarhud. J'ai vu combien la
fille du banquier Slim avait t affecte de ce brusque dpart, et,
s'il lui plaisait de revoir encore une fois le seigneur Ahmet?...

--Revoir encore une fois!... Que voulez-vous dire? rpondit Amasia,
dont le coeur battit  cette pense.

--Je veux dire, reprit Yarhud, que, dans une heure, l'quipage du
seigneur Kraban passera ncessairement  la pointe de ce petit cap
que vous apercevez l-bas!

Amasia s'tait avance et regardait, la lgre courbure de la cte 
l'endroit indiqu par le capitaine.

L?... l?... fit-elle.

--Oui.

--Chre matresse, s'cria Nedjeb, si nous pouvions nous rendre 
cette pointe?

--Rien n'est plus facile, rpondit Yarhud. En une demi-heure, avec
le vent portant, la _Gudare_ peut avoir atteint ce cap, et, si vous
voulez vous embarquer, nous appareillerons immdiatement.

--Oui!... oui!... s'cria Nedjeb, qui ne voyait, dans cette promenade
en mer, qu'une occasion pour Amasia de revoir encore une fois son
fianc.

Mais Amasia avait rflchi. Devant cette hsitation, le capitaine
n'avait pu retenir un mouvement, qui ne lui avait point chapp. Il
lui sembla alors que la physionomie de Yarhud ne prvenait gure en sa
faveur. Elle redevint dfiante.

Quittant la balustrade, sur laquelle elle s'tait accoude pour mieux
apercevoir la prolongation du littoral, Amasia rentra dans la galerie
avec Nedjeb, dont elle avait saisi la main.

J'attends vos ordres? dit le capitaine.

--Non, capitaine, rpondit Amasia. En revoyant mon fianc dans ces
conditions, je crois que je lui ferais moins de plaisir que de peine!

Yarhud, comprenant que rien ne ferait revenir la jeune fille sur son
refus, se retira froidement.

Un instant aprs, l'embarcation dbordait, emmenant le capitaine
maltais et ses hommes; puis, elle accostait la tartane, et restait
longe sur son flanc de bbord, tourn au large.

Les deux jeunes filles demeurrent seules dans la galerie, pendant
une heure encore. Amasia revint s'accouder sur la balustrade. Elle
regardait obstinment ce point du littoral, indiqu par Yarhud, que
devait franchir la chaise du seigneur Kraban.

Nedjeb observait, comme elle, ce retour de la cte, qui se dveloppait
 prs d'une lieue dans l'est.

Au bout d'une heure, en effet, la jeune Zingare de s'crier:

Ah! chre matresse, voyez! voyez! N'apercevez-vous pas une voiture
qui suit la route, l-bas, au sommet de la falaise?

--Oui! oui! rpondit Amasia! Ce sont eux! C'est lui, lui!

--Il ne peut vous voir!...

--Qu'importe! Je sens qu'il me regarde!

--N'en doutez pas, chre matresse! rpondit Nedjeb. Ses yeux auront
bien su dcouvrir la villa au milieu des arbres, au fond de la baie,
et peut-tre nous.

--Au revoir, mon Ahmet! au revoir! dit une dernire fois la jeune
fille, comme si cet adieu et pu parvenir jusqu' son fianc.

Amasia et Nedjeb, lorsque la chaise de poste eut disparu au tournant
de la route, sur l'extrme pente de la falaise, quittrent la galerie
et regagnrent l'intrieur de l'habitation.

Du pont de la tartane, Yarhud les vit se retirer, et il donna l'ordre
aux hommes de quart de guetter leur retour, si elles revenaient,
lorsque la nuit commencerait  tomber. Alors, il agirait par la force,
puisque la ruse n'avait pu lui russir.

Sans doute, depuis le dpart d'Ahmet, avec cette heureuse circonstance
que le mariage ne se ferait pas avant six semaines, l'enlvement de la
jeune fille ne demandait plus  tre accompli aussi htivement. Mais
il fallait compter avec les impatiences du seigneur Saffar, dont la
rentre  Trbizonde tait peut-tre prochaine. Or, tant donnes les
incertitudes d'une navigation sur la mer Noire, un btiment  voile
peut prouver des retards de quinze  vingt jours. Il importait donc
de partir le plus tt possible, si Yarhud voulait arriver  l'poque
fixe dans son entretien avec l'intendant Scarpante. Sans doute,
Yarhud tait un coquin, mais c'tait un coquin qui tenait  faire
honneur  ses engagements. De l, son projet d'oprer sans perdre un
seul instant.

Les circonstances ne devaient que trop le servir. En effet, vers le
soir, avant mme que son pre ft revenu de la maison de banque,
Amasia rentra dans la galerie. Elle tait seule, cette fois. Sans
attendre que la nuit ft complte, la jeune fille voulait revoir
encore une fois ce lointain panorama de falaises qui fermait l'horizon
dans le nord. C'tait par l que s'en allait tout son coeur. Elle
reprit donc cette place,  laquelle elle reviendrait souvent, sans
doute, elle s'accouda sur la balustrade, et demeura pensive, ayant
dans les yeux un de ces regards qui vont au del du possible, et
qu'aucune distance ne peut arrter.

Mais aussi, perdue dans ses rflexions, Amasia n'aperut pas une
embarcation qui se dtachait de la _Gudare_, dj  peine visible
dans l'ombre. Elle ne la vit pas s'approcher sans bruit, longer en
les contournant les degrs de la terrasse, et s'arrter aux premires
marches que baignaient les eaux de la baie.

Cependant, Yarhud, suivi de trois matelots, s'tait gliss en rampant
sur les gradins.

La jeune fille, absorbe dans sa rveuse pense, ne l'avait pas
aperu.

Soudain, Yarhud, bondissant sur elle, la saisit avec tant de force et
d'-propos qu'elle fut dans l'impossibilit de lui rsister.

A moi!  moi! put cependant crier la malheureuse enfant.

Ses cris furent aussitt touffs; mais ils avaient t entendus de
Nedjeb, qui venait chercher sa matresse.

A peine la jeune Zingare eut-elle franchi la porte de la galerie,
que deux des matelots, se jetant sur elle, comprimaient aussitt ses
mouvements et ses cris.

A bord! dit Yarhud.

Les deux jeunes filles, irrsistiblement emportes, furent dposes
dans l'embarcation, qui dborda pour rallier la tartane.

La _Gudare_, son ancre  pic, ses voiles hautes, n'avait plus qu'
draper pour appareiller.

C'est ce qui fut fait, ds qu'Amasia et Nedjeb eurent t enfermes
 bord, dans une cabine de l'arrire, ne pouvant plus rien voir, ne
pouvant plus se faire entendre.

Cependant, la tartane, ayant pris le vent, s'inclinait sous ses
grandes antennes, de manire  sortir de la petite anse qui bordait
les murs de la villa. Mais, si rapidement qu'eut t fait ce coup de
force, il avait veill l'attention de quelques serviteurs, occups
dans les jardins.

L'un d'eux avait entendu le cri pouss par Amasia: il donna aussitt
l'alarme.

A ce moment, le banquier Slim rentrait  son habitation. Il fut mis
au courant de ce qui venait de se passer. Dans une angoisse dont il
ne pouvait sa rendre compte, il chercha sa fille ... Sa fille avait
disparu.

Mais, en voyant la tartane voluer pour doubler l'extrmit sud de la
petite anse, Slim comprit tout. Il courut,  travers les jardins,
vers une pointe que devait raser d'assez prs la _Gudare_, afin
d'viter les dernires roches du littoral.

Misrables! criait-il. On enlve ma fille! ma fille! Amasia!
Arrtez-les!... arrtez!...

Un coup de feu, parti du pont de la _Gudare_, fut l'unique rponse 
son appel.

Slim tomba frapp d'une balle  l'paule. Un instant aprs, la
tartane, toutes voiles dessus, enleve par la frache brise du soir,
avait disparu au large de l'habitation.




XII


DANS LEQUEL VAN MITTEN RACONTE UNE HISTOIRE DE TULIPES, QUI
INTRESSERA PEUT-TRE LE LECTEUR.

La chaise de poste, attele de chevaux frais, avait quitt Odessa vers
une heure de l'aprs-midi. Le seigneur Kraban occupait le coin de
gauche du coup, Van Mitten, le coin de droite, Ahmet, la place du
milieu. Bruno et Nizib taient remonts dans le cabriolet, o le temps
se passait pour eux moins  causer qu' dormir.

Un soleil assez vif gayait la campagne, et les eaux de la mer se
dtachaient en bleu sombre sur les falaises gristres du littoral.

Dans le coup, on commena par tre tout aussi silencieux que dans
le cabriolet,  cela prs que, si l'on sommeillait en haut, on
rflchissait en bas.

Le seigneur Kraban s'enfonait avec dlices dans ses rves
d'enttement, et ne songeait qu'au bon tour qu'il prtendait jouer
aux autorits ottomanes.

Van Mitten pensait  ce voyage imprvu, et ne cessait de se demander
pourquoi lui, citoyen des provinces bataves, il tait lanc sur les
routes littorales de la mer Noire, lorsqu'il pouvait tranquillement
rester dans le faubourg de Pra,  Constantinople.

Ahmet, lui, avait franchement pris son parti de ce dpart. Mais il
tait bien dcid  ne point pargner la bourse de son oncle, dans
tous les cas o un retard devrait tre vit ou un obstacle franchi
 prix d'argent. On irait par le plus court, mais aussi par le plus
vite.

Le jeune homme ruminait tout cela dans sa tte, quand, au tournant du
petit cap, il aperut au fond de la baie la villa du banquier Slim.
Ses yeux se fixrent sur ce point,--sans doute au moment o les yeux
d'Amasia se portaient vers lui,--et il est probable que leurs regards
se croisrent sans avoir pu s'atteindre.

Puis, s'adressant  son oncle, Ahmet, rsolu  toucher une question
des plus dlicates, lui demanda s'il avait arrt minutieusement tous
les dtails de l'itinraire.

Oui, mon neveu, rpondit Kraban. Nous suivrons, sans jamais
l'abandonner, la route qui contourne le littoral.

--Et nous nous dirigeons, en ce moment?...

--Sur Koblewo,  une douzaine de lieues d'Odessa, et je compte bien y
arriver ce soir.

--Et une fois  Koblewo? demanda Ahmet....

--Nous voyagerons toute la nuit, mon neveu, afin d'arriver  Nikolaief
demain, vers midi, aprs avoir franchi les dix-huit lieues qui
sparent cette ville de la bourgade.

--Trs bien, oncle Kraban, il s'agit d'aller vite, en effet!... Mais,
arriv  Nikolaief, ne songerez-vous pas  atteindre, en quelques
jours seulement, les districts du Caucase?

--Et comment?

--En usant des chemins de fer de la Russie mridionale, qui, par
Alexandroff et Rostow, nous permettront d'accomplir ainsi un bon tiers
de notre voyage.

--Les chemins de fer? s'cria Kraban.

En ce moment, Van Mitten poussa lgrement le coude de son jeune
compagnon:

Inutile! lui dit-il  mi-voix.... Discussion inutile!... Horreur des
chemins de fer!

Ahmet n'tait pas sans savoir quelles taient les ides de son oncle
sur ces moyens de locomotion trop modernes pour un fidle du vieux
parti turc; mais enfin, en ces conjonctures, il lui semblait que le
seigneur Kraban pourrait bien, pour une fois, se dpartir de ses
dplorables prventions.

Cder, mme un instant, sur un point quelconque!... Kraban n'et plus
t Kraban.

Tu parles de chemin de fer, je crois?... dit-il.

--Sans doute, mon oncle.

--Tu veux que moi, Kraban, je consente  faire ce que je n'ai jamais
fait encore?

--Il me semble que....

--Tu veux que moi, Kraban, je me fasse stupidement traner par une
machine  vapeur?

--Quand vous aurez essay....

--Ahmet, il est vident que tu ne rflchis pas  ce que tu as
l'audace de me proposer!

--Mais, mon oncle!...

--Je dis que tu ne rflchis pas, puisque tu te permets de formuler
cette proposition!

--Je vous assure, mon oncle, que dans ces wagons....

--Wagons?... dit Kraban, en rptant ce mot d'importation trangre
avec un intonation difficile  rendre.

--Oui ... ces wagons, qui glissent sur des rails....

--Rails?... fit Kraban. Quels sont ces horribles mots, et quelle
langue parlons-nous, s'il te plait?

--Mais la langue des voyageurs modernes!

--Dis donc, mon neveu, rpondit l'entt personnage, en s'animant,
est-ce que j'ai l'air d'un voyageur moderne, qui consente jamais 
monter en wagon et  se faire tirer par une mcanique? Est-ce que j'ai
besoin de glisser sur des rails, quand je puis rouler sur une route?

--Lorsqu'on est press, mon oncle....

--Ahmet, regarde-moi bien en face et retiens ceci: il n'y aurait plus
de voitures, que j'irais en charrette; plus de charrettes, que j'irais
 cheval; plus de cheval, que j'irais  ne; plus d'ne, que j'irais
 pied; plus de pieds, que j'irais  genoux; plus de genoux, que
j'irais....

--Ami Kraban, arrtez-vous, de grce! s'cria Van Mitten.

--...Que j'irais sur le ventre! rpliqua le seigneur Kraban. Oui!...
sur le ventre!

Et saisissant le bras d'Ahmet:

Est-ce que tu as jamais entendu dire que Mahomet ait pris le chemin
de fer pour aller  la Mecque?

A ce dernier argument, il n'y avait videmment rien  rpondre. Aussi,
Ahmet, qui aurait pu rpliquer que, s'il y avait eu des chemins de fer
de son temps, Mahomet les et pris, sans doute, se tut-il, pendant
que le seigneur Kraban continuait  grommeler dans son coin, en
dnaturant  plaisir tous les mots de l'argot railwayen.

Cependant, si la chaise ne pouvait prtendre  lutter de rapidit avec
un express, elle marchait bien. Son attelage, sur une route assez
bonne, l'enlevait au petit galop, et il n'y avait pas  se plaindre.
Les chevaux ne manquaient point aux relais. Ahmet, qui s'tait charg
du rglement de toutes les dpenses,--son oncle y avait volontiers
consenti,--payait des surtaxes et soldait les bakhchichs ou pourboires
des postillons avec une gnrosit impriale. Les billets s'envolaient
de sa poche. On et dit d'un cavalier semant des roubles sur les
chemins d'un rallie-paper!

Tant et si bien que, le jour mme, la chaise, en longeant le littoral,
passa par les bourgades de Schumirka, d'Alexandrowka, et, le soir,
arriva  la bourgade de Koblewo.

De l, pendant la nuit, remontant dans l'intrieur de la province, de
manire  franchir le Bug,  la hauteur de Nikolaief,  travers le
gouvernement de Kherson, les voyageurs atteignirent facilement cette
ville, vers le midi du 28 aot.

Trois heures de halte retinrent la chaise devant un htel passable,
qui fournit un djener de mme qualit, dont Bruno prit sa bonne
part. Ahmet profita de ce rpit pour crire au banquier Slim que le
voyage se faisait dans des conditions acceptables, en ajoutant de
bien douces choses pour Amasia. Le seigneur Kraban, lui, ne crut pas
pouvoir mieux passer ces heures d'attente qu'en prolongeant le dessert
entre les suaves absorptions du moka et les odorantes aspirations de
son narghil.

Quant  Van Mitten, d'accord avec Bruno sur ce point qu'il valait
autant que ce singulier voyage servit  leur instruction, il alla
visiter cette ville de Nikolaief, dont la prosprit s'accrot
visiblement aux dpens de sa rivale Kherson et menace mme de
substituer son nom au sien dans l'appellation gographique du
gouvernement.

Ahmet fut le premier  donner le signal du dpart. Le Hollandais n'eut
garde de le faire attendre.

Le seigneur Kraban lana la dernire bouffe de son narghil, au
moment o le postillon se mettait en selle, et la chaise prit la route
qui descend vers Kherson.

Il y avait dix-sept lieues  faire  travers un pays peu fertile.
a et l, des mriers, des peupliers, des saules. Aux approches du
Dnieper, dont le cours de prs de quatre cents lieues se termine 
Kherson, s'tendent de longues plaines de roseaux, qui semblaient
tachetes de bleuets; mais ces bleuets s'envolaient  tire d'ailes au
bruit de la chaise: c'taient des geais azurs, et leurs piaulements
causaient plus de dplaisir aux oreilles que leurs chatoyantes
couleurs ne causaient de plaisir aux yeux.

Le 29 aot, ds l'aube, le seigneur Kraban et ses compagnons,
aprs une nuit sans incidents, arrivaient  Kherson, chef-lieu du
gouvernement, dont la fondation est due  Potemkin. Les voyageurs ne
purent que se fliciter de cette cration de l'imprieux favori de
Catherine II. L, en effet, se trouvaient un bon htel, dans lequel
ils firent halte pendant quelques heures, et des magasins suffisamment
approvisionns pour refaire les rserves comestibles de la
chaise,--tche dont Bruno, infiniment plus dbrouillard que Nizib,
s'acquitta  merveille.

Quelques heures plus tard, ils relayaient  l'importante bourgade
d'Aleschki et se dirigeaient en redescendant vers l'isthme de Prkop,
qui rattache la Crime au littoral de la Russie mridionale.

Ahmet n'avait point nglig d'adresser  Odessa une lettre date de
la bourgade d'Aleschki. Quand ils eurent repris place dans la chaise,
lorsque l'attelage fut lanc  fond de train sur la route de Prkop,
le seigneur Kraban demanda  son neveu s'il avait eu l'attention
d'envoyer ses meilleurs allahs, en mme temps que les siens,  son
ami Slim.

Oui, sans doute, je ne l'ai point oubli, mon oncle, rpondit Ahmet,
et j'ai mme ajout que nous faisions toute diligence pour atteindre
Scutari le plus tt possible.

--Tu as bien fait, mon neveu, et il ne faudra pas ngliger de donner
de nos nouvelles, toutes les fois que nous aurons un bureau de poste 
notre disposition.

--Malheureusement, comme nous ne savons jamais d'avance o nous nous
arrterons, fit observer Ahmet, nos lettres resteront toujours sans
rponse!

--En effet, ajouta Van Mitten.

--Mais,  ce propos, dit Kraban, en s'adressant  son ami de
Rotterdam, il me semble que vous n'tes pas trs empress de
correspondre avec madame Van Mitten? Que pensera cette excellente
femme de votre ngligence  son gard?

--Madame Van Mitten?... rpondit le Hollandais.

--Oui!

--Madame Van Mitten est,  coup sr, une fort honnte dame! Comme
femme, je n'ai jamais eu un seul reproche  lui adresser, mais, comme
compagne de ma vie.... Au fait, ami Kraban, pourquoi parlons-nous de
madame Van Mitten?

--Eh! parce que, autant qu'il m'en souvient, c'tait une trs aimable
personne!

--Ah?... fit Van Mitten, comme si on lui et appris une chose toute
nouvelle pour lui.

--Ne t'en ai-je pas parl dans les meilleurs termes, neveu Ahmet,
lorsque je suis revenu de Rotterdam?

--En effet, mon oncle.

--Et pendant mon voyage, n'ai-je pas t particulirement charm de
l'accueil qu'elle me fit?

--Ah?... rpta Van Mitten.

--Cependant, reprit Kraban, elle avait bien parfois, j'en conviens,
quelques ides singulires, des caprices ... des vapeurs!... Mais cela
est inhrent au caractre des femmes, et, si l'on ne peut leur passer
cela, mieux vaut n'en jamais prendre! C'est prcisment ce que j'ai
fait.

--Et vous avez fait sagement, rpondit Van Mitten.

--Elle aime toujours passionnment les tulipes, en vraie Hollandaise
qu'elle est? demanda Kraban.

--Passionnment.

--Voyons, Van Mitten, parlons avec franchise! Je vous trouve froid
pour votre femme!

--Froid serait une expression encore trop chaude pour ce que j'prouve
 son gard!

--Vous dites?... s'cria Kraban.

--Je dis, rpondit le Hollandais, que je ne vous aurais peut-tre
jamais parl de madame Van Mitten; mais, puisque vous m'en parlez, et
puisque l'occasion s'en prsente, je vais vous faire un aveu.

--Un aveu?

--Oui, ami Kraban! Madame Van Mitten et moi, nous sommes prsentement
spars!

--Spars, s'cria Kraban ... d'un commun accord?...

--D'un commun accord!

--Et pour toujours?...

--Pour toujours!

--Contez-moi donc cela,  moins que l'motion....

--L'motion? rpondit le Hollandais. Et pourquoi voulez-vous que je
ressente de l'motion?

--Alors, parlez, parlez, Van Mitten! reprit Kraban. En ma qualit de
Turc, j'aime les histoires, et en ma qualit de clibataire, j'adore
surtout les histoires de mnage!

--Eh bien, ami Kraban, reprit le Hollandais, du ton dont il et cont
les aventures d'un autre, depuis quelques annes, la vie tait devenue
intolrable entre madame Van Mitten et moi. Discussions incessantes
sur toutes choses, sur l'heure de se lever, sur l'heure de se coucher,
sur l'heure des repas, sur ce qu'on mangerait, sur ce qu'on ne
mangerait pas, sur ce qu'on boirait, sur ce qu'on ne boirait pas, sur
le temps qu'il faisait, sur le temps qu'il allait faire, sur le temps
qu'il avait fait, sur les meubles que l'on placerait ici ou que l'on
placerait l, sur le feu qu'il fallait allumer dans une chambre plutt
que dans l'autre, sur la fentre qu'il convenait d'ouvrir, sur la
porte qu'il convenait de fermer, sur les plantes que l'on planterait
dans le jardin, sur celles qu'on arracherait, enfin....

--Enfin, a allait bien! dit Kraban.

--Comme vous voyez, mais a allait surtout en empirant, parce qu'au
fond, je suis d'un caractre doux, d'un temprament docile, et que je
cdais sur tout pour n'avoir de querelle sur rien!

--C'tait peut-tre le plus sage! dit Ahmet.

--C'tait, au contraire, le moins sage! rpondit Kraban, prt 
soutenir une discussion sur ce sujet.

--Je n'en sais rien, reprit Van Mitten; mais, quoi qu'il en soit, dans
notre dernire dispute, j'ai voulu rsister.... J'ai rsist, oui,
comme un vritable Kraban!

--Par Allah! cela n'est pas possible! s'cria l'oncle d'Ahmet, qui se
connaissait bien.

--Plus qu'un Kraban, ajouta Van Mitten!

--Mahomet me protge! rpondit Kraban. Mais prtendre que vous tes
plus entt que moi!...

--C'est videmment improbable! rpondit Ahmet, avec un accent de
conviction qui alla jusqu'au coeur de son oncle.

--Vous allez voir, reprit tranquillement Van Mitten, et....

--Nous ne verrons rien! s'cria Kraban.

--Veuillez m'entendre jusqu'au bout. C'tait  propos de tulipes,
cette discussion qui s'leva entre madame Van Mitten et moi, de ces
belles tulipes d'amateurs, de ces _Genners_, qui montent droit sur
leur tige, et dont il y a plus de cent varits. Je n'en avais pas qui
me cotassent moins de mille florins l'oignon!

--Huit mille piastres, dit Kraban, habitu  tout chiffrer en monnaie
turque.

--Oui, huit mille piastres environ! rpondit le Hollandais. Or, ne
voil-t-il pas que madame Van Mitten s'avise, un jour, de faire
arracher une _Valentia_ pour la remplacer par un _Oeil de Soleil_!
Cela passait les bornes! Je m'y oppose.... Elle s'entte!... Je
veux la saisir.... Elle m'chappe!... Elle se prcipite sur la
_Valentia_... Elle l'arrache...

--Cot: huit mille piastres! dit Kraban.

--Alors, reprit Van Mitten, je me jette  mon tour sur son _Oeil de
Soleil_, que j'crase!

--Cot: seize mille piastres! dit Kraban.

--Elle tombe sur une seconde _Valentia_.... dit Van Mitten.

--Cot: vingt-quatre mille piastres! rpondit Kraban, comme s'il et
pass les critures de son livre de caisse.

--Je lui rponds par un second _Oeil de Soleil_!...

--Cot: trente-deux mille piastres.

--Et alors la bataille s'engage, reprit Van Mitten. Madame Van Mitten
ne se possdait plus. Je reois deux magnifiques caeux du plus
grand prix par la tte....

--Cot: quarante-huit mille piastres!

--Elle en reoit trois autres en pleine poitrine!...

--Cot: soixante-douze mille piastres!

--C'tait une vritable pluie d'oignons de tulipes, comme on n'en a
peut-tre jamais vu! Cela a dur une demi-heure! Tout le jardin y a
pass, puis la serre aprs le jardin!... Il ne restait plus rien de ma
collection!

--Et, finalement, a vous a cot?... demanda Kraban.

--Plus cher que si nous ne nous tions jets que des injures  la
tte, comme les conomes hros d'Homre, soit environ vingt-cinq mille
florins.

--Deux cent mille piastres [note: Environ 50,000 francs.]! dit
Kraban.

--Mais je m'tais montr!

--a valait bien cela!

--Et l-dessus, reprit Van Mitten, je suis parti, aprs avoir donn
des ordres pour raliser ma part de fortune et la verser  la banque
de Constantinople. Puis, j'ai fui Rotterdam avec mon fidle Bruno,
bien dcid  ne rentrer dans ma maison que lorsque madame Van Mitten
l'aura quitte ... pour un monde meilleur....

--O il ne pousse pas de tulipes! dit Ahmet.

--Eh bien, ami Kraban, reprit Van Mitten, avez-vous eu beaucoup
d'enttements qui vous aient cot deux cent mille piastres?

--Moi? rpondit Kraban, lgrement piqu par cette observation de son
ami.

--Mais certainement, dit Ahmet, mon oncle en a eu, et, pour ma part,
j'en connais au moins un!

--Et lequel, s'il vous plat? demanda le Hollandais.

--Mais cet enttement qui le pousse, pour ne pas payer dix paras, 
faire le tour de la mer Noire! a lui cotera plus cher que votre
averse de tulipes!

--a cotera ce que a cotera! riposta le seigneur Kraban, d'un ton
sec. Mais je trouve que l'ami Van Mitten n'a pas pay sa libert d'un
trop haut prix! Voil ce que c'est de n'avoir affaire qu' une
seule femme! Mahomet connaissait bien ce sexe enchanteur, quand il
permettait  ses adeptes d'en prendre autant qu'ils le pouvaient!

--Certes! rpondit Van Mitten. Je pense que dix femmes sont moins
difficiles  gouverner qu'une seule!

--Et ce qui est moins difficile encore, ajouta Kraban en manire de
moralit, c'est pas de femme du tout!

Sur cette observation, la conversation fut close.

La chaise arrivait alors  une maison de poste. On relaya, on courut
toute la nuit. Le lendemain,  midi, les voyageurs, assez fatigus,
mais sur les instances d'Ahmet, dcids  ne pas perdre une heure,
aprs avoir pass par Bolschoi-Kopani et Kalantschak, arrivaient  la
bourgade de Prkop, au fond du golfe de ce nom,  l'amorce mme de
l'isthme qui rattache la Crime  la Russie mridonale.




XIII


DANS LEQUEL ON TRAVERSE OBLIQUEMENT L'ANCIENNE TAURIDE, ET AVEC QUEL
ATTELAGE ON EN SORT.

La Crime! cette Chersonse taurique des anciens, un quadrilatre,
ou plutt un losange irrgulier, qui semble avoir t enlev au plus
enchanteur des rivages de l'Italie, une presqu'le dont M. Ferdinand
de Lesseps ferait une le en deux coups de canif, un coin de terre
qui fut l'objectif de tous les peuples jaloux de se disputer l'empire
d'Orient, un ancien royaume du Bosphore, que soumirent successivement
les Hraclens, six cents ans avant l're chrtienne, puis,
Mithridate, les Alains, les Goths, les Huns, les Hongrois, les
Tartares, les Gnois, une province enfin dont Mahomet II fit une riche
dpendance de son empire, et que Catherine II rattacha dfinitivement
 la Russie en 1791!

Comment cette contre, bnie des dieux et dispute des mortels,
et-elle pu chapper  l'enlacement des lgendes mythologiques?
N'a-t-on pas voulu retrouver dans les marcages du Sivach des traces
des gigantesques travaux de ce problmatique peuple des Atlantes? Les
potes de l'antiquit n'ont-ils pas plac une entre des Enfers prs
du cap Kerberian, dont les trois mles formaient le Cerbre aux trois
ttes? Iphignie, la fille d'Agamemnon et de Clytemnestre, devenue
prtresse de Diane, en Tauride, ne fut-elle pas sur le point d'immoler
 la chaste desse son frre Oreste, jet par les vents aux rivages du
cap Parthenium?

Et maintenant, la Crime, dans sa partie mridionale, qui vaut plus
 elle seule que toutes les arides les de l'archipel, avec ce
Tchadir-Dagh, qui montre  quinze cents mtres d'altitude sa table o
l'on pourrait dresser un festin pour tous les dieux de l'Olympe, ses
amphithtres de forts, dont le manteau de verdure s'tend jusqu'
la mer, ses bouquets de marronniers sauvages, de cyprs, d'oliviers,
d'arbres de Jude, d'amandiers, de cythises, ses cascades chantes par
Pouschkine, n'est-elle point le plus beau joyau de cette couronne de
provinces, qui s'tendent de la mer Noire  la mer Arctique? N'est-ce
pas sous ce climat vivifiant et tempr, que les Russes du nord, aussi
bien que les Russes du sud, viennent chercher, les uns un refuge
contre les prets de l'hiver hyperboren, les autres un abri contre
les desschantes brises de l't? N'est-ce pas l, autour de ce cap
Aa, ce front de blier, qui fait tte aux flots du Pont-Euxin, 
l'extrme pointe sud de la Tauride, que se sont fondes ces colonies
de chteaux, de villas, de cottages, Yalta, Aloupka, qui appartient au
prince Woronsow, manoir fodal  l'extrieur, rve d'une imagination
orientale  l'intrieur, Kisil-Tasch, au comte Poniatowski, Arteck,
au prince Andr Galitzine, Marsanda, Orcanda, Eriklik, proprits
impriales, Livadia, palais admirable, avec ses sources vives, ses
torrents capricieux, ses jardins d'hiver, retraite favorite de
l'impratrice de toutes les Russies?

Il semble, en outre, que l'esprit le plus curieux, le plus
sentimental, le plus artiste, le plus romantique, trouverait 
satisfaire ses aspirations dans ce coin de terre,--un vrai microcosme,
dans lequel l'Europe et l'Asie se donnent rendez-vous. L, sont runis
des villages tartares, des bourgades grecques, des villes orientales
avec mosques et minarets, muezzins et derviches, des monastres
du rite russe, des seras de khans, des thbades o sont venues
s'ensevelir quelques romanesques aventures, des lieux saints vers les
quels rayonnent les plerinages, une montagne juive qui appartient 
la tribu des Karates, et une valle de Josaphat, creuse comme
une succursale de la clbre valle du Cdron, o des milliards de
justiciables doivent se runir au son des trompettes du jugement
dernier.

Que de merveilles aurait eu  visiter Van Mitten! Que d'impressions 
noter en ce pays o l'entranait son trange destine! Mais son
ami Kraban ne voyageait pas pour voir, et Ahmet, qui, d'ailleurs,
connaissait toutes ces splendeurs de la Crime, ne lui et pas accord
une heure pour en prendre un aperu sommaire.

Peut-tre, aprs tout, peut-tre, se disait Van Mitten, me sera-t-il
possible, en passant, de saisir une lgre impression de cette antique
Chersonse, si justement vante?

Il ne devait point en tre ainsi. La chaise allait se lancer par le
plus court, suivant une ligne oblique du nord au sud-ouest, sans
atteindre ni le centre ni la cte mridionale de l'ancienne Tauride.

En effet, l'itinraire tel qu'il suit avait t arrt en un conseil,
o le Hollandais n'avait pas eu mme voix consultative. Si, en
traversant la Crime, on conomisait le tour de la mer d'Azof,--qui
et allong de cent cinquante lieues, au moins, ce voyage
circulaire,--on gagnait encore une partie du parcours, en coupant
droit de Prkop sur la presqu'le de Kertsch. Puis, de l'autre ct
du dtroit d'Inikal, la presqu'le de Taman offrirait un passage
rgulier jusqu'au littoral caucasien.

La chaise roula donc sur l'troit isthme, auquel la Crime pend comme
une magnifique orange  la branche d'un oranger. D'un ct, c'tait la
baie de Prkop, de l'autre les marais de Sivach, plus connus sous le
nom de mer Putride, vaste tang de deux milliards de mtres carrs,
aliment par les eaux de la Tauride et par les eaux de la mer d'Azof,
auxquelles la coupure de Ghnitch sert de canal.

En passant, les voyageurs purent observer ce Sivach, qui n'a gure
qu'un mtre de profondeur en moyenne, et dont le degr de salure est
presque au point de saturation, en de certains endroits. Or, comme
c'est dans ces conditions que le sel cristallis commence  se dposer
naturellement, on pourrait faire de cette mer Putride l'une des plus
productives salines du globe.

Mais il faut le dire,  longer ce Sivach, il n'y a rien de bien
agrable pour l'odorat. L'atmosphre s'y mlange d'une certaine
quantit d'acide sulfhydrique, et les poissons, qui pntrent dans ce
lac, y trouvent presque aussitt la mort. Ce serait donc l comme un
quivalent du lac Asphaltite de la Palestine.

C'est au milieu de ces marais que se dessine le railway, qui descend
d'Alexandroff  Sbastopol. Aussi, le seigneur Kraban put-il entendre
avec horreur les sifflets assourdissants que lanaient, dans la nuit,
les locomotives hennissantes, en courant sur ces rails auxquels
viennent se heurter parfois les lourdes eaux de la mer Putride.

Le lendemain, 31 aot, pendant la journe, le chemin se droula au
milieu d'une campagne verdoyante. C'taient des bouquets d'oliviers,
dont les feuilles, en se retournant sous la brise, semblaient
frtiller comme une pluie de vif-argent, des cyprs d'un vert qui
touchait au noir, des chnes magnifiques, des arbousiers de haute
taille. Partout, sur les coteaux, s'tageaient des lignes de ceps, qui
produisent, sans trop d'infriorit, quelques crus des vignobles de
France.

Cependant, sous l'instigation d'Ahmet, grce  ces poignes de roubles
qu'il prodiguait, les chevaux taient toujours prts  s'atteler  la
chaise, et les postillons, stimuls, coupaient par le plus court. Le
soir, on avait dpass la bourgade de Dorte, et quelques lieues plus
loin, on retrouvait les bords de la mer Putride.

En cet endroit, la curieuse lagune n'est spare de la mer d'Azof que
par une langue de sable peu leve, faite d'un bourrelet de coquilles,
dont la largeur moyenne peut tre value  un quart de lieue.

Cette langue s'appelle flche d'Arabat. Elle s'tend depuis le
village de ce nom, au sud, jusqu' Ghnitch, au nord,--en terre
ferme,--coupe seulement en cet endroit par une saigne de trois cents
pieds, par laquelle entrent les eaux de la mer d'Azof, ainsi qu'il a
t dit plus haut.

Avec le lever du jour, le seigneur Kraban et ses compagnons furent
entours de vapeurs humides, paisses, malsaines, qui se dissiprent
peu  peu sous l'action des rayons solaires.

La campagne tait moins boise, plus dserte aussi. On y voyait patre
en libert des dromadaires de grande taille,--ce qui faisait de cette
contre comme une annexe du dsert arabique. Les charrettes qui
passaient, construites en bois, sans un seul morceau de fer,
assourdissaient l'air en grinant sur leurs essieux frotts de bitume.
Tout cet aspect est assez primitif; mais, dans les maisons des
villages, dans les fermes isoles, se retrouve encore la gnrosit de
l'hospitalit tartare. Chacun peut y entrer, s'asseoir  la table du
matre, puiser aux plats qui y sont incessamment servis, manger  sa
faim, boire  sa soif, et s'en aller avec un simple merci pour toute
rtribution.

Il va sans dire que les voyageurs n'abusrent jamais de la simplicit
de ces vieilles coutumes, qui ne tarderont pas  disparatre. Ils
laissrent toujours et partout, sous forme de roubles, des marques
suffisantes de leur passage. Le soir, l'attelage, puis par une
longue course, s'arrtait  la bourgade d'Arabat,  l'extrmit sud de
la flche.

L, sur le sable, s'lve une forteresse, au pied de laquelle les
maisons sont bties ple-mle. Partout des massifs de fenouil,
qui sont de vritables rceptacles  couleuvres, et des champs de
pastques, dont la rcolte est extrmement abondante.

Il tait neuf heures du soir, lorsque la chaise fit halte devant une
auberge d'assez mince apparence. Mais, il faut en convenir, c'tait
encore la meilleure de l'endroit. En ces rgions perdues de la
Chersonse, il ne convenait pas de se montrer trop difficile.

Neveu Ahmet, dit le seigneur Kraban, voil plusieurs nuits et
plusieurs jours que nous courons sans stationner ailleurs qu'aux
relais de poste. Or, je ne serais pas fch de m'tendre quelques
heures dans un lit, fut-ce mme dans un lit d'auberge.

--Et moi, j'en serais enchant, ajouta Van Mitten, en se redressant
sur les reins.

--Quoi! perdre douze heures! s'cria Ahmet. Douze heures sur un voyage
de six semaines!

--Veux-tu que nous entamions une discussion  ce sujet? demanda
Kraban, de ce ton quelque peu agressif qui lui allait si bien.

--Non, mon oncle, non! rpondit Ahmet. Du moment que vous avez besoin
de repos....

--Oui! j'en ai besoin, Van Mitten aussi, et Bruno, je suppose, et mme
Nizib, qui ne demandera pas mieux!

--Seigneur Kraban, rpondit Bruno, directement interpell, je regarde
cette ide comme une des meilleures que vous ayez jamais eues, surtout
si un bon souper nous prpare  bien dormir!

L'observation de Bruno venait trs  propos. Les provisions de la
chaise taient presque puises. Ce qui en restait, dans les coffres,
il importait de n'y point toucher, avant d'tre arriv  Kertsch,
ville importante de la presqu'le de ce nom, o elles pourraient tre
abondamment renouveles.

Malheureusement, si les lits de l'auberge d'Arabat taient  peu prs
convenables, mme pour des voyageurs de cette importance, l'office
laissait  dsirer. Ils ne sont pas nombreux, les touristes qui,
n'importe  quelle poque de l'anne, s'aventurent vers les extrmes
confins de la Tauride. Quelques marchands ou ngociants sauniers,
dont les chevaux ou les charrettes frquentent la route de Kertsch 
Prkop, tels sont les principaux chalands de l'auberge d'Arabat,
gens peu difficiles, sachant coucher  la dure et manger ce qui se
rencontre.

Le seigneur Kraban et ses compagnons durent donc se contenter d'un
assez maigre menu, c'est  dire un plat de pilaw, qui est toujours le
mets national, mais avec plus de riz que de poulet et plus d'os de
carcasse que de blancs d'ailes. En outre, ce volatile tait si vieux,
et, par suite, si dur, qu'il faillit rsister  Kraban lui-mme;
mais les solides molaires de l'entt personnage eurent raison de sa
coriacit, et, en cette circonstance, il ne cda pas plus que
d'habitude.

A ce plat rglementaire succda une vritable terrine de yaourtz ou
lait caill, qui arriva fort  propos pour faciliter la dglutition du
pilaw; puis, apparurent des galettes assez apptissantes, connues sous
le nom de katlamas dans le pays.

Bruno et Nizib furent un peu moins bien, ou un peu plus mal partags,
comme on voudra, que leurs matres. Certes, leurs mchoires auraient
eu raison du plus rcalcitrant des poulets; mais ils n'eurent pas
l'occasion de les exercer. Le pilaw fut remplac sur leur table par
une sorte de substance noirtre, fume comme une plaque de chemine,
aprs un long sjour au fond de l'tre.

Qu'est-ce que cela? demanda Bruno.

--Je ne saurais le dire, rpliqua Nizib.

--Comment, vous qui tes du pays?...

--Je ne suis pas du pays.

--A peu prs, puisque vous tes turc! rpondit Bruno. Eh bien, mon
camarade, gotez un peu  cette semelle dessche, et vous me direz ce
qu'il faut en penser!

Et Nizib, toujours docile, mordit  belles dents dans le morceau de
ladite semelle.

Eh bien?... demanda Bruno.

--Eh bien, a n'est pas bon, certes! mais a se laisse manger tout de
mme!

--Oui, Nizib, quand on meurt de faim et qu'on n'a pas autre chose  se
mettre sous la dent!

Et Bruno y gota  son tour, en homme dcid, pour ne pas maigrir, 
risquer le tout pour le tout.

En somme, cela pouvait passer, en l'aidant de quelques verres d'une
sorte de bire alcoolise,--ce que firent les deux convives.

Mais, soudain, Nizib de s'crier:

Eh! Allah me vienne en aide!

--Qu'est-ce qui vous prend, Nizib?

--Si ce que j'ai mang l tait du porc?...

--Du porc! rpliqua Bruno. Ah! c'est juste, Nizib! Un bon musulman
comme vous ne peut se nourrir de cet excellent mais immonde animal! Eh
bien! il me semble que, si ce mets inconnue est du porc, vous n'avez
plus qu'une chose  faire!

--Et laquelle?

--C'est de le digrer tout tranquillement, maintenant qu'il est
mang!

Cela ne laissait pas d'inquiter Nizib, trs observateur des lois du
Prophte, et, comme il se sentait la conscience profondment trouble,
Bruno dut aller aux informations prs du matre de l'auberge.

Nizib fut alors rassur et put laisser sa digestion s'accomplir sans
aucun remords. Ce n'tait mme pas de la viande, c'tait du poisson,
du shebac, une sorte de Saint-Pierre, que l'on fend en deux comme
une morue, que l'on sche au soleil, que l'on fume, en le suspendant
au-dessus de l'tre, que l'on mange cru ou  peu prs, et dont il se
fait une exportation considrable pour tout le littoral du port de
Rostow, situ au fond de la pointe nord-est de la mer d'Azof.

Matres et serviteurs durent donc se contenter de ce maigre souper de
l'auberge d'Arabat. Les lits leur parurent plus durs que les coussins
de la voiture; mais, enfin, ils n'taient point soumis aux cahoteuses
secousses d'une route, ils ne remuaient pas, et le sommeil qu'ils
trouvrent dans ces chambres peu confortables, fut suffisant pour les
remettre de leurs prcdentes fatigues.

Le lendemain, 2 septembre, ds le soleil levant, Ahmet tait sur pied,
et s'occupait de chercher la maison de poste, pour y prendre des
chevaux de relais. L'attelage de la veille, surmen par une tape,
longue et dure, n'aurait pu se remettre en route, sans avoir pris au
moins vingt-quatre heures de repos.

Ahmet comptait amener la chaise toute attele  l'auberge, de manire
que son oncle et Van Mitten n'eussent plus qu' y monter pour suivre
le chemin de la presqu'le de Kertsch.

La maison de poste tait bien l,  l'extrmit du village, avec son
toit agrment de ces crosses de bois qui ressemblent  des manches
de contrebasse; mais, de chevaux frais, il n'y avait point apparence.
L'curie tait vide et, mme  prix d'or, le matre n'aurait pu en
fournir.

Ahmet, trs dsappoint de ce contre-temps, revint donc  l'auberge.
Le seigneur Kraban, Van Mitten, Bruno et Nizib, prts  partir,
attendaient que la chaise arrivt. Dj mme, l'un d'eux,--il est
inutile de le nommer,--commenait  donner de visibles signes
d'impatience.

Eh bien, Ahmet, s'cria-t-il, tu reviens seul? Faut-il donc que nous
allions chercher la chaise au relais?

--Ce serait malheureusement inutile, mon oncle! rpondit Ahmet. Il n'y
a plus un seul cheval!

--Pas de chevaux?... dit Kraban.

--Et nous ne pourrons en avoir que demain!

--Que demain?...

--Oui! C'est vingt-quatre heures  perdre!

--Vingt-quatre heures  perdre! s'cria Kraban, mais j'entends ne pas
en perdre dix, pas mme cinq, pas mme une!

--Cependant, fit observer le Hollandais  son ami, qui se montait
dj, s'il n'y a pas de chevaux?...

--Il y en aura! rpondit le seigneur Kraban. Et sur un signe, tous
le suivirent.

Un quart d'heure plus tard, ils atteignaient le relais et s'arrtaient
devant la porte.

Le matre de poste se tenait sur le seuil, dans la nonchalante
attitude d'un homme qui sait parfaitement qu'on ne pourra l'obliger 
donner ce qu'il n'a pas.

Vous n'avez plus de chevaux? demanda Kraban, d'un ton peu
accommodant dj.

--Je n'ai que ceux qui vous ont amens hier soir, rpondit le matre
de poste, et ils ne peuvent marcher.

--Eh pourquoi, s'il vous plat, n'avez-vous pas de chevaux frais dans
vos curies?

--Parce qu'ils ont t pris par un seigneur turc, qui se rend 
Kertsch, d'o il doit gagner Poti, aprs avoir travers le Caucase.

--Un seigneur turc, s'cria Kraban! Un de ces Ottomans  la mode
europenne, sans doute! Vraiment! ils ne se contentent pas de vous
embarrasser dans les rues de Constantinople, il faut encore qu'on les
rencontre sur les routes de la Crime!

--Et quel est-il?

--Je sais qu'il se nomme le seigneur Saffar, voil tout, rpondit
tranquillement le matre de poste.

--Eh bien, pourquoi vous tes-vous permis de donner ce qui vous
restait de chevaux  ce seigneur Saffar? demanda Kraban, avec
l'accent du plus parfait mpris.

--Parce que ce voyageur est arriv au relais, hier matin, douze heures
avant vous, et que les chevaux tant disponibles, je n'avais aucune
raison pour les lui refuser.

--Il y en avait, au contraire!...

--Il y en avait?... rpta le matre de poste.

--Sans doute, puisque je devais arriver!

Que peut-on rpondre  des arguments de cette valeur? Van Mitten
voulut intervenir: il en fut pour une bourrade de son ami. Quant au
matre de poste, aprs avoir regard le seigneur Kraban d'un air
goguenard, il allait rentrer dans sa maison, lorsque celui-ci
l'arrta, en disant:

Peu importe, aprs tout! Que vous ayez des chevaux ou non, il faut
que nous partions  l'instant!

--A l'instant?... rpondit le matre de poste. Je vous rpte que je
n'ai pas de chevaux.

--Trouvez-en!

--Il n'y en a pas  Arabat.

--Trouvez-en deux, trouvez-en un, rpondit Kraban, qui commenait 
ne plus se possder, trouvez-en la moiti d'un ... mais trouvez-en!

--Cependant, s'il n'y en a pas?... crut devoir rpter doucement le
conciliant Van Mitten.

--Il faut qu'il y en ait!

--Peut-tre pourriez-vous nous procurer un attelage de mules ou
mulets? demanda Ahmet au matre de poste.

--Soit! des mules ou des mulets! ajouta le seigneur Kraban. Nous
nous en contenterons!--Je n'ai jamais vu ni mules ni mulets dans la
province! rpondit le matre de poste.

--Eh bien, il en voit un aujourd'hui, murmura Bruno  l'oreille de son
matre, en dsignant Kraban, et un fameux!

--Des nes alors?... dit Ahmet.

--Pas plus d'nes que de mulets!

--Pas plus d'nes!... s'cria le seigneur Kraban. Ah a! vous
moquez-vous de moi, monsieur le matre de poste! Comment, pas d'nes
dans le pays! Pas de quoi faire un attelage, quel qu'il soit? Pas de
quoi relayer une voiture?

Et l'obstin personnage, en parlant ainsi, jetait des regards
courroucs,  droite et  gauche, sur une douzaine d'indignes, qui
s'taient assembls  la porte du relais.

Il serait capable de les faire atteler  sa chaise! dit Bruno.

Oui!... eux ou nous! rpondit Nizib, en homme qui connaissait bien
son matre.

Cependant, puisqu'il n'y avait ni chevaux, ni mulets, ni nes, il
devenait vident qu'on ne pourrait partir. Donc, ncessit de
se rsigner  un retard de vingt-quatre heures. Ahmet, que cela
contrariait autant que son oncle, allait pourtant essayer de lui faire
entendre raison en prsence de cette impossibilit absolue, lorsque le
seigneur Kraban de s'crier:

Cent roubles  qui me procurera un attelage!

Un certain frmissement courut parmi les indignes d'Arabat. L'un
d'eux s'avana rsolument.

Seigneur Turc, dit-il, j'ai deux dromadaires  vendre!

--Je les achte! rpondit Kraban.

Atteler des dromadaires  une chaise de poste, cela ne s'tait jamais
vu. Cela se vit cette fois.

En moins d'une heure le march fut conclu, et pour un bon prix. Peu
importait! Le seigneur Kraban en et pay le double. Les deux btes
furent donc harnaches tant bien que mal, atteles aux brancards, et,
sous la promesse d'un pourboire exceptionnel, leur ex-propritaire,
transform en postillon, se campa en avant de la bosse de l'un de ces
ruminants; puis, la chaise, au grand bahissement de la population
d'Arabat, mais  l'extrme satisfaction des voyageurs, descendit la
route de Kertsch au trot allong de son trange attelage.

Le soir, on arrivait sans encombre au village d'Argin,  douze lieues
d'Arabat.

Pas de chevaux au relais, et toujours, par suite du passage du
seigneur Saffar. Il fallut se rsoudre  coucher  Argin, afin de
donner quelque repos aux dromadaires.

Le lendemain matin, 3 septembre, la chaise repartait dans les mmes
conditions, franchissant dans la journe la distance qui spare Argin
du village de Marienthal, soit dix-sept lieues, y passait la nuit,
le quittait ds l'aube, et, dans la soire, aprs une tape de douze
lieues, arrivait  Kertsch, sans accidents, mais non sans rudes
secousses, dues aux coups de colliers de ces robustes btes, mal
dresses  ce genre de service.

En somme, le seigneur Kraban et ses compagnons, partis depuis le
17 aot, aprs dix-neuf jours de marche, avaient accompli les trois
septimes de leur voyage,--trois cents lieues environ sur sept cents.
Ils taient donc dans une bonne moyenne, et, s'ils s'y maintenaient
pendant vingt-six jours encore, jusqu'au 30 septembre courant, ils
devaient avoir achev le tour de la mer Noire dans les dlais voulus.

Et pourtant, rptait souvent Bruno  son matre, j'ai la
pressentiment que cela finira mal!

--Pour mon ami Kraban?

--Pour votre ami Kraban ... ou pour ceux qui l'accompagnent!




XIV


DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KRABAN SE MONTRE PLUS FORT EN GOGRAPHIE QUE
NE LE CROYAIT SON NEVEU AHMET.

La ville de Kertsch est situe sur la presqu'le qui porte son nom, 
l'extrmit orientale de la Tauride. Elle est assise en croissant sur
la cte nord de cette langue de terre. Un mont, sur lequel s'levait
autrefois l'acropole, la domine majestueusement. C'est le mont
Mithridate. Le nom de ce terrible et implacable ennemi des Romains,
qui faillit les chasser de l'Asie, ce gnral audacieux, ce polyglotte
mrite, ce toxicologue lgendaire, a justement sa place au front
d'une cit qui fut la capitale du royaume du Bosphore. C'est l que ce
roi de Pont, ce terrible Eupator, se fit percer de l'pe d'un soldat
gaulois, aprs avoir vainement tent d'empoisonner ce corps de fer,
qu'il avait habitu aux poisons.

Tel fut le petit cours d'histoire que Van Mitten, pendant une
demi-heure de halte, crut devoir faire  ses compagnons. Ce qui lui
attira cette rponse de son ami Kraban:

Mithridate n'tait qu'un maladroit!

--Et pourquoi? demanda Van Mitten.

--S'il voulait s'empoisonner srieusement, il n'avait qu'a aller dner
 notre auberge d'Arabat!

L-dessus, le Hollandais ne crut pas devoir continuer l'loge de
l'poux de la belle Monime; mais il se promit bien de visiter sa
capitale, pendant les quelques heures qui lui seraient laisses.

La chaise traversa la ville, avec son singulier quipage, pour la plus
grande surprise d'une population hybride, compose de juifs en trs
grand nombre, de Tatars, de Grecs et mme de Russes,--en tout une
douzaine de mille habitants.

Le premier soin d'Ahmet, en arrivant  l'_Htel Constantin_, fut de
s'enqurir s'il pourrait se procurer des chevaux pour le lendemain
matin. A son extrme satisfaction, ils ne manquaient point, cette
fois, aux curies de la maison de poste.

Il est heureux, fit observer Kraban, que le seigneur Saffar n'ait
pas tout pris  ce relais!

Mais le peu endurant oncle d'Ahmet n'en garda pas moins une vive
rancune  l'gard de cet importun, qui se permettait de le devancer
sur les routes et de lui prendre ses chevaux.

En tout cas, comme il n'avait plus l'emploi des dromadaires, il
les revendit  un chef de caravane, qui partait pour le dtroit
d'Inikal; mais il ne les vendit vivants que pour la prix qu'on les
et achets morts. De l, une perte assez sensible que le rancunier
Kraban porta, _in petto_, au passif du seigneur Saffar.

Il va sans dire que ce Saffar n'tait point  Kertsch,--ce qui
lui vita sans doute une discussion des plus srieuses avec son
concurrent. Depuis deux jours, il avait quitt la ville, pour prendre
le chemin du Caucase. Circonstance heureuse, puisqu'il ne prcderait
plus des voyageurs dcids  suivre la route du littoral.

Un bon souper  l'_Htel Constantin_, une bonne nuit dans des chambres
assez confortables, firent oublier les ennuis passs aux matres
aussi bien qu'aux serviteurs. Aussi, une lettre, adresse par Ahmet 
Odessa, put-elle dire que le voyage s'accomplissait rgulirement.

Comme le dpart n'avait t dcid pour le lendemain, 5 septembre,
qu' dix heures du matin, le consciencieux Van Mitten se leva en mme
temps que le soleil, afin de visiter la ville. Il trouva, cette fois,
Ahmet prt  l'accompagner.

Tous deux s'en allrent donc  travers les larges rues de Kertsch,
bordes de trottoirs dalls, o fourmillaient des chiens vagabonds,
qu'un bohmien, excuteur patent de ces basses oeuvres, est charg
d'assommer  coups de bton. Mais, sans doute, le bourreau avait pass
une partie de la nuit  boire, car Ahmet et le Hollandais eurent
quelque peine  chapper aux crocs de ces dangereuses btes.

Le quai de pierre, construit sur la mer, au fond de la baie forme par
un retour de la cte, qui se prolonge jusqu'aux rives du dtroit,
leur permit de se promener plus aisment. L s'lvent le palais du
gouverneur et la maison de la douane. Un peu au large, par suite du
manque d'eau, sont mouills les navires, auxquels le port de Kertsch
offre un bon ancrage, non loin du lazaret. Ce port est devenu assez
commerant, depuis la cession de la ville  la Russie en 1774, et on
y trouve un vaste entrept de ce sel que fournissent les salines de
Prkop.

Avons-nous le temps de monter l? dit Van Mitten, en dsignant le
mont Mithridate, sur lequel se dresse actuellement un temple grec,
enrichi des dpouilles de ces tumuli, si nombreux dans la province de
Kertsch,--temple qui a remplac l'antique acropole.

--Hum! fit Ahmet, il ne faudrait pas risquer de faire attendre l'oncle
Kraban!

--Ni son neveu! rpondit en souriant Van Mitten.

--Il est bien vrai, reprit Ahmet, que pendant tout ce voyage, je ne
songe gure qu' notre prochain retour  Scutari!--Vous me comprenez,
monsieur Van Mitten?

--Oui..., je comprends, mon jeune ami, rpondit le Hollandais, et
pourtant le mari de madame Van Mitten aurait bien le droit de ne pas
vous comprendre!

Sur cette rflexion, trop justifie par les preuves du mnage de
Rotterdam, tous deux commencrent  gravir le mont Mithridate, ayant
encore deux heures devant eux avant le dpart.

De ce point lev, une vue magnifique s'tend sur la baie de Kertsch.
Dans le sud se dessine l'angle extrme de la presqu'le. Vers l'est
s'arrondissent les deux langues de terre qui entourent la baie de
Taman, au del du dtroit d'Inikal. Le ciel, assez pur, permettait
d'apercevoir alors les divers accidents de la contre, et ces
khourghans, ou tombeaux anciens, dont la campagne est couverte
jusqu'en ses moindres collines de corallites.

Lorsque Ahmet jugea que le moment tait venu de regagner l'htel, il
montra  Van Mitten un escalier monumental, orn de balustres, qui
descend du mont Mithridate  la ville et aboutit  la place du march.
Un quart d'heure plus tard, tous deux rejoignaient le seigneur
Kraban, lequel essayait vainement de discuter avec son hte, un Tatar
des plus placides. Il tait temps d'arriver, car il et fini par se
fcher en ne trouvant point l'occasion de se mettre en colre.

La chaise tait l, attele de bons chevaux d'origine persane, dont il
se fait un important commerce  Kertsch. Chacun reprit sa place, et
on partit au galop d'un attelage qui ne fit point regretter le trot
fatigant des dromadaires.

Ahmet n'tait pas sans prouver une certaine inquitude en approchant
du dtroit. On se rappelle, en effet, ce qui s'tait pass, lorsque
l'itinraire fut modifi  Kherson. Sur les instances de son neveu,
le seigneur Kraban avait consenti  ne point faire le tour de la mer
d'Azof, afin de couper au plus court par la Crime. Mais, ce faisant,
il devait penser que la terre ferme ne lui manquerait en aucun point
du parcours. Il se trompait, et Ahmet n'avait rien fait pour dissiper
son erreur.

On peut tre un trs bon Turc, un excellent ngociant en tabacs, et
ne pas connatre  fond la gographie. L'oncle d'Ahmet devait
probablement ignorer que l'coulement de la mer d'Azof dans la mer
Noire se fait par un large sund, cet antique Bosphore cimmrien, qui
porte le nom de dtroit d'Inikal, et que, par consquent, il lui
faudrait forcment traverser ce dtroit, entre la presqu'le de
Kertsch et la presqu'le de Taman.

Or, le seigneur Kraban avait pour la mer une rpugnance que son
neveu connaissait de longue date. Que dirait-il donc, lorsqu'il se
trouverait en face de cette passe, si,  cause des courants ou du peu
de profondeur des eaux, il fallait la franchir dans sa plus grande
largeur, qui peut tre estime  vingt milles? Et s'il refusait
obstinment de s'y aventurer? Et s'il prtendait remonter toute la
cte orientale de la Crime pour suivre le littoral de la mer d'Azof
jusqu'aux premiers contreforts du Caucase? Quelle prolongation
de voyage! Que de temps perdu! Que d'intrts compromis! Comment
serait-on  Scutari pour la date du 30 septembre?

Voil quelles rflexions se faisait Ahmet, pendant que la chaise
roulait  travers la presqu'le. Avant deux heures, elle aurait
atteint le dtroit, et l'oncle saurait  quoi s'en tenir.
Convenait-il, ds  prsent, de le prparer  cette grave ventualit?
Mais, alors, que d'adresse  dployer pour que la conversation ne
dgnrt pas en discussion, et de discussion en dispute! Si le
seigneur Kraban s'enttait, rien ne le ferait dmordre de son ide,
et, bon gr, mal gr, il obligerait la chaise de poste  reprendre le
chemin de Kertsch.

Ahmet ne savait donc  quel parti s'arrter. S'il avouait sa ruse, il
risquait de mettre son oncle hors de lui! Ne vaudrait-il pas mieux,
dt-il passer lui-mme pour un ignorant, feindre la plus parfaite
surprise, en trouvant un dtroit l o l'on croyait trouver la terre
ferme?

Qu'Allah me vienne en aide! se dit Ahmet.

Et il attendit avec rsignation que le Dieu des musulmans voult bien
le tirer d'affaire.

La presqu'le de Kertsch est divise par une longue tranche, faite
aux temps antiques, qu'on appelle le rempart d'Akos. La route, qui
la suit en partie, est assez bonne depuis la ville jusqu'au lazaret;
puis, elle devient difficile et glissante, en descendant les pentes
vers le littoral.

L'attelage ne put donc marcher trs rapidement pendant la matine,--ce
qui permit  Van Mitten de prendre un aperu plus complet de cette
portion de la Chersonse.

En somme, c'tait la steppe russe, dans toute sa nudit. Quelques
caravanes la traversaient et venaient chercher abri le long du rempart
d'Akos, campant avec tout le pittoresque d'une halte orientale.
D'innombrables khourghans couvraient la campagne et lui donnaient
l'aspect peu rcratif d'un immense cimetire. C'taient autant de
tombeaux que les antiquaires avaient fouills jusque dans leurs
profondeurs, et dont les richesses, vases trusques, pierres de
cnotaphes, bijoux anciens, ornent maintenant les murs du temple et
les salles du muse de Kertsch.

Vers midi, apparut  l'horizon une grosse tour carre, flanque de
quatre tourelles: c'tait le fort qui s'lve au nord de la bourgade
d'Inikal.

Dans le sud,  l'extrmit de la baie de Kertsch, se dessinait le cap
Au-Bouroum, dominant le littoral de la mer Noire. Puis, le dtroit
s'ouvrait avec les deux pointes, qui forment le liman ou baie de
Taman. Au lointain, les premiers profils du Caucase, sur la cte
asiatique, faisaient comme un cadre gigantesque au Bosphore cimmrien.

Il est bien certain que ce dtroit ressemblait  un bras de mer, 
ce point que Van Mitten, qui connaissait les antipathies de son ami
Kraban, regarda Ahmet d'un air trs tonn.

Ahmet lui fit signe de se taire. Trs heureusement, l'oncle
sommeillait alors, et ne voyait rien des eaux de la mer Noire et de
la mer d'Azof, qui se confondent dans ce sund, dont la partie la plus
troite mesure de cinq  six milles de large.

Diable! se dit Van Mitten.

Il tait vraiment fcheux que le seigneur Kraban ne ft pas n
quelque cent ans plus tard! Si son voyage s'tait fait  cette poque,
Ahmet n'aurait pas eu sujet d'tre inquiet, comme il l'tait en ce
moment.

En effet, ce dtroit tend  s'ensabler, et finira, avec
l'agglomration des sables coquilliers, par ne plus tre qu'un troit
chenal  courant rapide. Si, il y a cent cinquante ans, les vaisseaux
de Pierre le Grand avaient pu le franchir pour aller assiger Azof,
maintenant, les btiments de commerce sont forcs d'attendre que les
eaux, refoules par les vents du sud, leur donnent une profondeur de
dix  douze pieds.

Mais on tait en l'an 1882 et non en l'un 2000, et il fallait accepter
les conditions hydrographiques telles qu'elles se prsentaient.

Cependant, la chaise avait descendu les pentes, qui aboutissent 
Inikal, faisant partir d'assourdissantes voles d'outardes, remises
dans les grandes herbes. Elle s'arrta  la principale auberge de la
bourgade, et le seigneur Kraban se rveilla.

Nous sommes au relais? demanda-t-il.

--Oui! au relais d'Inikal, rpondit simplement Ahmet.

Tous mirent pied  terre et entrrent dans l'auberge, pendant que la
voiture regagnait la maison de poste. De l, elle devait se rendre au
quai d'embarquement, o se trouve le bac, destin au transport des
voyageurs  pied,  cheval, en charrette, et mme au passage des
caravanes qui vont d'Europe en Asie ou d'Asie en Europe.

Inikal est une bourgade o se fait un lucratif commerce de sel, de
caviar, de suif, de laine. Les pcheries d'esturgeons et de turbots
occupent une partie de sa population, qui est presque entirement
grecque. Les marins s'adonnent au petit cabotage du dtroit et du
littoral voisin sur de lgres embarcations, gres de deux
voiles latines. Inikal se trouve dans une importante situation
stratgique,--ce qui explique pourquoi les Russes l'ont fortifie,
aprs l'avoir enleve aux Turcs en 4771. C'est une des portes de
la mer Noire, qui, sur ce point, a deux clefs de sret: la clef
d'Inikal, d'un ct, la clef de Taman, de l'autre.

Aprs une demi-heure de halte, le seigneur Kraban donna  ses
compagnons le signal du dpart, et ils se dirigrent vers le quai o
les attendait le bac.

Tout d'abord, les regards de Kraban se portrent  droite,  gauche,
et une exclamation lui chappa.

Qu'avez-vous, mon oncle? demanda Ahmet, qui ne se sentait point 
l'aise.

--C'est une rivire, cela? dit Kraban, en montrant le dtroit.

--Une rivire, en effet! rpondit Ahmet, qui crut devoir laisser son
oncle dans l'erreur.

--Une rivire!... s'cria Bruno.

Un signe de son matre lui fit comprendre qu'il devait ne pas insister
sur ce point.

Mais non! C'est un.... dit Nizib.

Il ne put achever. Un violent coup de coude de son camarade Bruno
lui coupa la parole, au moment o il allait qualifier, comme elle le
mritait, cette disposition hydrographique.

Cependant, le seigneur Kraban regardait toujours cette rivire, qui
lui barrait la route.

Elle est large! dit-il.

--En effet ... assez large ... par suite de quelque crue,
probablement! rpondit Ahmet.

--Crue ... due  la fonte des neiges!, ajouta Van Mitten, pour appuyer
son jeune ami.

--La fonte des neiges ... au mois de septembre? dit Kraban, en se
retournant vers le Hollandais.

--Sans doute ... la fonte des neiges ... des vieilles neiges ... les
neiges du Caucase! rpondit Van Mitten, qui ne savait plus trop ce
qu'il disait.

--Mais je ne vois pas de pont qui permette de franchir cette rivire?
reprit Kraban.

--En effet, mon oncle, il n'y en a plus! rpondit Ahmet, en se faisant
une longue-vue de ses deux mains  demi fermes, comme pour mieux
apercevoir le prtendu pont de la prtendue rivire.

--Cependant, il devrait y avoir un pont ... dit Van Mitten. Mon guide
mentionne l'existence d'un pont....

--Ah! votre guide mentionne l'existence d'un pont?... rpliqua
Kraban, qui, fronant les sourcils, regardait en face son ami Van
Mitten.

--Oui ... ce fameux pont ... dit en balbutiant le Hollandais.... Vous
savez bien ... le Pont-Euxin ... _Pontus Axenos_ des anciens....

--Tellement ancien, rpliqua Kraban, dont les paroles sifflaient
entre ses lvres  demi serres, qu'il n'aura pu rsister  la crue
produite par la fonte des neiges ... des vieilles neiges....

--Du Caucase! put ajouter Van Mitten, mais il tait  bout
d'imagination.

Ahmet se tenait un peu  l'cart. Il ne savait plus que rpondre  son
oncle, ne voulant pas provoquer une discussion qui aurait videmment
mal tourn.

Eh bien, mon neveu, dit Kraban d'un ton sec, comment ferons-nous
pour passer cette rivire, puisqu'il n'y a pas ou puisqu'il n'y a plus
de pont?--Oh! nous trouverons bien un gu! dit ngligemment Ahmet. Il
y a si peu d'eau!...

--A peine de quoi se mouiller les talons!... ajouta le Hollandais, qui
certainement aurait mieux fait de se taire.

--Eh bien, Van Mitten, s'cria Kraban, retroussez votre pantalon,
entrez dans cette rivire, et nous vous suivons!

--Mais ... je....

--Allons!... retroussez!... retroussez!

Le fidle Bruno crut devoir intervenir pour tirer son matre de cette
mauvaise passe.

C'est inutile, seigneur Kraban, dit-il. Nous passerons sans nous
mouiller les pieds. Il y a un bac.

--Ah! il y a un bac? rpondit Kraban. Il est vraiment heureux qu'on
ait song  installer un bac sur cette rivire ... pour remplacer le
pont emport ... ce fameux Pont-Euxin!... Pourquoi ne pas avoir dit
plus tt qu'il y avait un bac?--Et o est-il, ce bac?

--Le voici, mon oncle, rpondit Ahmet, en montrant le bac amarr au
quai. Notre voiture est dj dedans!

--Vraiment! Notre voiture est dj...?

--Oui! tout attele!

--Tout attele?--Et qui a donn l'ordre?

--Personne, mon oncle! rpondit Ahmet. Le matre de poste l'y a
conduite lui-mme ... comme il fait toujours....

--Depuis qu'il n'y a plus de pont, n'est-ce pas?

--D'ailleurs, mon oncle, il n'y avait pas d'autre moyen de continuer
notre voyage!

--Il y en avait un autre, neveu Ahmet! Il y avait  revenir sur ses
pas et  faire le tour de la mer d'Azof par le nord!

--Deux cents lieues de plus, mon oncle! Et mon mariage? Et la date du
trente? Avez-vous donc oubli le trente?...

--Point! mon neveu, et avant cette date, je saurai bien tre de
retour! Partons!

Ahmet eut un instant d'motion bien vive. Son oncle allait-il mettre
 excution ce projet insens de revenir sur ses pas  travers la
presqu'le? Allait-il, au contraire, prendre place dans le bac et
traverser le dtroit d'Inikal?

Le seigneur Kraban s'tait dirig vers le bac. Van Mitten, Ahmet,
Nizib et Bruno le suivaient, ne voulant donner aucun prtexte  la
violente discussion qui menaait d'clater.

Kraban, pendant une longue minute, s'arrta sur le quai a regarder
autour de lui.

Ses compagnons s'arrtrent.

Kraban entra dans le bac.

Ses compagnons y entrrent  sa suite.

Kraban monta dans la chaise de poste.

Les autres y montrent  sa suite.

Puis le bac fut dmarr, il dborda, et le courant le porta vers la
cte oppose.

Kraban ne parlait pas, et chacun imitait son silence.

Les eaux taient heureusement fort calmes, et les bateliers n'eurent
aucune peine  diriger leur bac, tantt au moyen de longues gaffes,
tantt avec de larges pelles, suivant les exigences du fond.

Cependant, il y eut un moment o l'on put craindre que quelque
accident se produisit.

En effet, un lger courant, dtourn par la flche sud de la baie de
Taman, avait saisi obliquement le bac. Au lieu d'atterrir  cette
pointe, il fut menac d'tre entran jusqu'au fond de la baie. C'et
t cinq lieues  franchir au lieu d'une, et le seigneur Kraban,
dont l'impatience se manifestait visiblement, allait peut-tre donner
l'ordre de revenir en arrire.

Mais les bateliers, auxquels Ahmet, avant l'embarquement, avait dit
quelques mots,--le mot rouble plusieurs fois rpt,--manoeuvrrent si
adroitement, qu'ils se rendirent matres du bac.

Aussi, une heure aprs avoir quitt le quai d'Inikal, voyageurs,
chevaux et voiture accostaient-ils l'extrmit de cette flche
mridionale, qui prend en russe le nom de Ioujnaa-Kossa.

La chaise dbarqua sans difficult, et les mariniers reurent un
nombre respectable de roubles.

Autrefois, la flche formait deux les et une presqu'le, c'est--dire
qu'elle tait coupe en deux endroits par un chenal, et il et t
impossible de la traverser en voiture. Mais ces coupures sont combles
maintenant. Aussi, l'attelage put-il enlever d'un trait les quatres
verstes qui sparent la pointe de la bourgade de Taman.

Une heure aprs, il faisait son entre dans cette bourgade, et le
seigneur Kraban se contentait de dire, en regardant son neveu:

Dcidment, les eaux de la mer d'Azof et les eaux de la mer Noire ne
font pas trop mauvais mnage dans le dtroit d'Inikal!

Et ce fut tout, et plus jamais il ne fut question ni de la rivire du
neveu Ahmet, ni du Pont-Euxin de l'ami Van Mitten.




XV


DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KRABAN, AHMET, VAN MITTEN ET LEURS SERVITEURS
JOUENT LE RLE DE SALAMANDRES.

Taman n'est qu'une bourgade d'un aspect assez triste avec ses maisons
peu confortables, ses chaumes dcolors par l'action du temps, son
glise de bois, dont le clocher est incessamment envelopp dans un
pais tournoiement de faucons.

La chaise ne fit que traverser Taman. Van Mitten ne put donc visiter
ni le poste militaire, qui est important, ni la forteresse de
Phanagorie, ni les ruines de Tmoutarakan.

Si Kertsch est grecque par sa population et ses coutumes, Taman, elle,
est cosaque. De l, un contraste que le Hollandais ne put observer
qu'au passage.

La chaise, prenant invariablement par les routes les plus courtes,
suivit, pendant une heure, le littoral sud de la baie de Taman. Ce fut
assez pour que les voyageurs pussent reconnatre que c'tait l un
extraordinaire pays de chasse,--tel qu'il ne s'en rencontre peut-tre
pas de pareil en aucun autre point du globe.

En effet, plicans, cormorans, grbes, sans compter des bandes
d'outardes, se remisaient dans ces marcages en quantits vraiment
incroyables.

Je n'ai jamais tant vu de gibier d'eau! fit justement observer Van
Mitten. On pourrait tirer un coup de fusil au hasard sur ces marais!
Pas un grain de plomb ne serait perdu!

Cette observation du Hollandais n'amena aucune discussion. Le seigneur
Kraban n'tait point chasseur, et, en vrit, Ahmet songeait  tout
autre chose.

Il n'y eut un commencement de contestation qu' propos d'une vole
de canards que l'attelage fit partir, au moment o il laissait le
littoral sur la gauche pour obliquer vers le sud-est.

En voil une compagnie! s'cria Van Mitten. Il y a mme, l tout un
rgiment!

--Un rgiment? Vous voulez dire une arme! rpliqua Kraban, qui
haussa les paules.

--Ma foi, vous avez raison! reprit Van Mitten. Il y a bien l cent
mille canards!

--Cent mille canards! s'cria Kraban. Si vous disiez deux cent mille?

--Oh! deux cent mille!

--Je dirais mme trois cent mille, Van Mitten, que je serais encore
au-dessous de la vrit!

--Vous avez raison, ami Kraban, rpondit prudemment le Hollandais,
qui ne voulut pas exciter son compagnon  lui jeter un million de
canards  la tte.

Mais, en somme, c'tait lui qui disait vrai. Cent mille canards,
c'est dj une belle passe, mais il n'y en avait pas moins dans ce
prodigieux nuage de volatiles qui promena une immense ombre sur la
baie en se dveloppant devant le soleil.

Le temps tait assez beau, la route suffisamment carrossable.
L'attelage marcha rapidement, et les chevaux des divers relais ne se
firent point attendre. Il n'y avait plus de seigneur Saffar, devanant
les voyageurs sur le chemin de la presqu'le.

Il va sans dire que la nuit qui venait, on la passerait tout entire
 courir vers les premiers contreforts du Caucase, dont la masse
apparaissait confusment  l'horizon. Puisque la nuite avait t
complte  l'htel de Kertsch, c'tait bien le moins que personne ne
songet  quitter la chaise avant trente-six heures.

Cependant, vers le soir,  l'heure du souper, les voyageurs
s'arrtrent devant un des relais, qui tait en mme temps une
auberge. Ils ne savaient trop ce que seraient les ressources du
littoral caucasien, et si l'on trouverait aisment a s'y nourrir.
Donc, c'tait prudence que d'conomiser les provisions faites 
Kertsch.

L'auberge tait mdiocre, mais les vivres n'y manquaient pas. A ce
sujet, il n'y eut point  se plaindre.

Seulement, dtail caractristique, l'htelier, soit dfiance
naturelle, soit habitude du pays, voulut faire tout payer au fur et 
mesure de la consommation.

Ainsi, lorsqu'il apporta du pain:

C'est dix kopeks dit-il. [note: Le kopek est une monnaie de cuivre
qui vaut quatre centimes.]

Et Ahmet dut donner dix kopeks.

Et, lorsque les oeufs furent servis:

C'est quatre-vingts kopeks!

Et Ahmet dut payer les quatre-vingts kopeks demands.

Pour le kwass, tant! pour les canards, tant! pour le sel, oui! pour le
sel, tant!

Et Ahmet de s'excuter.

Il n'y eut pas jusqu' la nappe, jusqu'aux serviettes, jusqu'aux bancs
qu'il fallut rgler sparment et d'avance, mme les couteaux, les
verres, les cuillers, les fourchettes, les assiettes.

On le comprend, cela ne pouvait tarder  agacer le seigneur Kraban,
si bien qu'il finit par acheter en bloc les divers ustensiles
ncessaires  son souper, mais non sans de vives objurgations, que
l'htelier reut, d'ailleurs, avec une impassibilit qui et fait
honneur  Van Mitten.

Puis, le repas achet, Kraban retrocda ces objets, qui lui furent
repris avec cinquante pour cent de perte.

Il est encore heureux qu'il ne vous fasse pas payer la digestion!
dit-il. Quel homme! Il serait digne d'tre ministre des finances de
l'empire ottoman! En voil un qui saurait taxer chaque coup de rames
des caques du Bosphore!

Mais, on avait assez convenablement soupe, c'tait l'important, ainsi
que le fit observer Bruno, et l'on partit, lorsque la nuit tait dj
faite,--une nuit sombre et sans lune.

C'est une impression toute particulire, mais qui n'est pas sans
charme, que de se sentir emport au trot soutenu d'un attelage, au
milieu d'une obscurit profonde,  travers un pays inconnu, o les
villages sont trs loigns les uns des autres, les rares fermes
dissmines dans la steppe  de grandes distances. Le grelot des
chevaux, le cadencement irrgulier de leurs sabots sur le sol, le
grincement des roues  la surface des terrains sablonneux, leur choc
aux ornires de chemins frquemment ravins par les pluies, les
claquements de fouet du postillon, les lueurs des lanternes, qui se
perdent dans l'ombre, lorsque la route est plane, ou s'accrochent
vivement aux arbres, aux blocs de pierre, aux poteaux indicateurs,
dresss sur les remblais de la chausse, tout cela constitue un
ensemble de bruits divers et de visions rapides, auxquels peu de
voyageurs sont insensibles. On les entend, ces bruits, on les voit,
ces visions,  travers une demi-somnolence, qui leur prte un clat
quelque peu fantastique.

Le seigneur Kraban et ses compagnons ne pouvaient chapper  ce
sentiment, dont l'intensit est par instant trs grande. A travers les
vitres antrieures du coup, les yeux  demi ferms, ils regardaient
les grandes ombres de l'attelage, ombres capricieuses, dmesures,
mouvantes, qui se dveloppaient en avant sur la route vaguement
claire.

Il devait tre environ onze heures du soir, quand un bruit singulier
les tira de leur rverie. C'tait une sorte de sifflement, comparable
 celui que produit l'eau de Seltz en s'chappant de la bouteille,
mais dcupl. On et dit plutt que quelque chaudire laissait
chapper sa vapeur comprime par son tuyau de vidange.

L'attelage s'tait arrt. Le postillon prouvait de la peine 
matriser ses chevaux. Ahmet, voulant savoir  quoi s'en tenir, baissa
rapidement les vitres et se pencha au dehors.

Qu'y a-t-il donc? Pourquoi ne marchons-nous plus? demanda-t-il. D'o
vient ce bruit?

--Ce sont les volcans de boue, rpondit le postillon.

--Des volcans de boue? s'cria Kraban. Qui a jamais entendu parler de
volcans de boue? En vrit, c'est une plaisante route que tu nous as
fait prendre l, neveu Ahmet!

Seigneur Kraban, vous et vos compagnons, vous feriez bien de
descendre, dit alors le postillon.

--Descendre! descendre!

--Oui!... Je vous engage  suivre la chaise  pied, pendant que nous
traverserons cette rgion, car je ne suis pas matre de mes chevaux,
et ils pourraient s'emporter.

--Allons, dit Ahmet, cet homme a raison. Il faut descendre.

--Ce sont cinq ou six verstes  faire, ajouta le postillon, peut tre
huit, mais pas plus!

--Vous dcidez-vous, mon oncle? reprit Ahmet.

--Descendons, ami Kraban, dit Van Mitten. Des volcans de boue?... Il
faut voir ce que cela peut tre!

Le seigneur Kraban se dcida, non sans protester. Tous mirent pied 
terre; puis, marchant derrire la chaise qui n'avanait qu'au pas, ils
la suivirent  la lueur des lanternes.

La nuit tait extrmement sombre. Si le Hollandais esprait voir, si
peu que ce ft, des phnomnes naturels signals par le postillon, il
se trompait; mais, quant  ces sifflements singuliers qui emplissaient
parfois l'air d'une rumeur assourdissante, il et t difficile de ne
pas les entendre,  moins d'tre sourd.

En somme, s'il avait fait jour, voici ce qu'on aurait vu: une steppe
boursoufle, sur une grande tendue, de petits cnes d'ruption,
semblables  ces fourmilires normes qui se rencontrent en certaines
parties de l'Afrique quatoriale. De ces cnes s'chappent des sources
gazeuses et bitumineuses, effectivement dsignes sous le nom de
volcans de boue, bien que l'action volcanique n'intervienne en
aucune faon dans la production du phnomne. C'est uniquement un
mlange de vase, de gypse, de calcaire, de pyrite, de ptrole mme,
qui, sous la pousse du gaz hydrogne carbon, parfois phosphor,
s'chappe avec une certaine violence. Ces tumescences qui s'lvent
peu  peu, se dcouronnent pour laisser fuir la matire ruptive, et
s'affaissent ensuite, quand ces terrains tertiaires de la presqu'le
se sont vids dans un espace de temps plus ou moins long.

Le gaz hydrogne, qui se produit dans ces conditions, est d  la
dcomposition lente mais permanente du ptrole, mlang  ces diverses
substances. Les parois rocheuses, dans lesquelles il est renferm,
finissent par se briser sous l'action des eaux, eaux de pluie ou
eaux de sources, dont les infiltrations sont continues. Alors,
l'panchement se fait, ainsi qu'on l'a trs bien dit,  la manire
d'une bouteille emplie d'un liquide mousseux, que l'lasticit du gaz
vide compltement.

Ces cnes de djections s'ouvrent en grand nombre  la surface de
la presqu'le de Taman. On les rencontre aussi sur les terrains
semblables de la presqu'le de Kertsch, mais non dans le voisinage de
la route suivie par la chaise de poste,--ce qui explique pourquoi les
voyageurs n'en avaient rien aperu.

Cependant, ils passaient entre ces grosses loupes, empanaches de
vapeurs, au milieu de ces jaillissements de boue liquide, dont le
postillon leur avait tant bien que mal expliqu la nature. Ils en
taient si rapprochs parfois, qu'ils recevaient en plein visage ces
souffles de gaz, d'une odeur caractristique, comme s'ils se fussent
chapps du gazomtre d'une usine.

Eh, dit Van Mitten, en reconnaissant la prsence du gaz d'clairage,
voil un chemin qui n'est pas sans danger! Pourvu qu'il ne se produise
pas quelque explosion.

--Mais vous avez raison, rpondit Ahmet. Il faudrait, par prcaution,
teindre...

L'observation que faisait Ahmet, le postillon, habitu  traverser
cette rgion, se l'tait faite aussi, sans doute, car les lanternes de
la chaise s'teignirent soudain.

Attention  ne pas fumer, vous autres! dit Ahmet, en s'adressant 
Bruno et  Nizib.

--Soyez tranquille, seigneur Ahmet! rpondit Bruno. Nous ne tenons
point  sauter!

--Comment, s'cria Kraban, voil maintenant qu'il n'est pas permis de
fumer ici?

--Non, mon oncle, rpondit vivement Ahmet, non..., pendant quelques
verstes du moins!

--Pas mme une cigarette? ajouta l'entt, qui roulait dj entre ses
doigts une bonne pince de tombki avec l'adresse d'un vieux fumeur.

--Plus tard, ami Kraban, plus tard ... dans notre intrt  tous! dit
Van Mitten. Il serait aussi dangereux de fumer sur cette steppe qu'au
milieu d'une poudrire.

--Joli pays! murmura Kraban. Je serais bien tonn si les marchands
de tabac y faisaient fortune! Allons, neveu Ahmet, quitte  se
retarder de quelques jours, mieux et valu contourner la mer d'Azof!

Ahmet ne rpondit rien. Il ne voulait point recommencer une discussion
 ce sujet. Son oncle, tout grommelant, remit la pince de tombki
dans sa poche, et ils continurent  suivre la chaise, dont la masse
informe se dessinait  peine au milieu de cette profonde obscurit.

Il importait donc de ne marcher qu'avec une extrme prcaution, afin
d'viter les chutes. La route, ravine par places, n'tait pas sre au
pied. Elle montait lgrement en gagnant vers l'est. Heureusement,
 travers cette atmosphre embrume, il n'y avait pas un souffle de
vent. Aussi, les vapeurs s'levaient-elles droit dans l'air, au lieu
de se rabattre sur les voyageurs,--ce qui les et fort incommods.

On alla ainsi pendant une demi-heure environ,  trs petits pas. En
avant, les chevaux hennissaient et se cabraient toujours. Le postillon
avait peine  les tenir. Les essieux de la chaise criaient, lorsque
les roues glissaient dans quelque ornire; mais elle tait solide,
on le sait, et avait dj fait ses preuves dans les marcages du bas
Danube.

Un quart d'heure encore, et la rgion des cnes d'ruption serait
certainement franchie.

Tout  coup, une vive lueur se produisit sur le ct gauche de la
route. Un des cnes venait de s'allumer et projetait une flamme
intense. La steppe en fut claire dans le rayon d'une verste.

On fume donc! s'cria Ahmet, qui marchait un peu en avant de ses
compagnons et recula prcipitamment.

Personne ne fumait.

Soudain, les cris du postillon se firent entendre en avant. Les
claquements de son fouet s'y joignirent. Il ne pouvait plus matriser
son attelage. Les chevaux pouvants s'emportrent, la chaise fut
entrane avec une extrme vitesse.

Tous s'taient arrts. La steppe prsentait, au milieu de cette nuit
sombre, un aspect terrifiant.

En effet, les flammes, dveloppes par le cne, venaient de se
communiquer aux cnes voisins. Ils faisaient explosion les uns aprs
les autres, clatant avec violence, comme les batteries d'un feu
d'artifice, dont les jets de feu s'entre-croisent.

Maintenant, une immense illumination emplissait la plaine. Sous cet
clat apparaissaient des centaines de grosses verrues ignivomes, dont
le gaz brlait au milieu des djections de matires liquides, les uns
avec la lueur sinistre du ptrole, les autres diversement colors par
la prsence du soufre blanc, des pyrites ou du carbonate de fer.

En mme temps, des grondements sourds couraient  travers les marnes
du sol. La terre allait-elle donc s'entr'ouvrir et se changer en un
cratre sous la pousse d'un trop-plein de matires ruptives?

Il y avait l un danger imminent. Instinctivement, le seigneur Kraban
et ses compagnons s'taient carts les uns des autres, afin de
diminuer les chances d'un engloutissement commun. Mais il ne fallait
pas s'arrter. Il fallait marcher rapidement. Il importait de
traverser au plus vite cette zone dangereuse. La route, bien claire,
semblait tre praticable. Tout en sinuant au milieu des cnes, elle
traversait cette steppe en feu.

En avant! en avant! criait Ahmet.

On ne lui rpondait pas, mais on lui obissait. Chacun s'lanait dans
la direction de la chaise de poste, qu'on ne pouvait plus apercevoir.
Au del de l'horizon, il semblait que l'obscurit de la nuit se
refaisait sur cette partie de la steppe.... L tait donc la limite de
cette rgion des cnes qu'il fallait dpasser.

Tout  coup, une plus vive explosion clata sur la route mme. Un jet
de feu avait jailli d'une norme loupe, qui venait de boursoufler le
sol en un instant.

Kraban fut renvers, et on put l'apercevoir se dbattant  travers la
flamme. C'en tait fait de lui, s'il ne parvenait pas  se relever...

D'un bond, Ahmet se prcipita au secours de son oncle. Il le saisit,
avant que les gaz enflamms n'eussent pu l'atteindre. Il l'entrana 
demi suffoqu par les manations de l'hydrogne.

Mon oncle!... mon oncle! s'criait-il.

Et tous, Van Mitten, Bruno, Nizib, aprs l'avoir port sur le bord
d'un talus, essayrent de rendre un peu d'air  ses poumons.

Enfin, un brum! brum! vigoureux et de bon augure se fit entendre. La
poitrine du solide Kraban commena  s'abaisser et  se soulever
par intervalles prcipits, en chassant les gaz dltres qui
l'emplissaient. Puis il respira longuement, il revint au sentiment, 
la vie, et ses premires paroles furent celles-ci:

Oseras-tu encore me soutenir, Ahmet, qu'il ne valait pas mieux faire
le tour de la mer d'Azof?

--Vous avez raison, mon oncle!

--Comme toujours, mon neveu, comme toujours!

Le seigneur Kraban avait  peine achev sa phrase, qu'une profonde
obscurit remplaait l'intense lueur dont s'tait illumine toute la
steppe. Les cnes s'taient teints subitement et simultanment. On
et dit que la main d'un machiniste venait de fermer le compteur
d'un thtre. Tout redevint noir, et d'autant plus noir que les yeux
conservaient encore sur leur rtine l'impression de cette violente
lumire, dont la source s'tait instantanment tarie.

Que s'tait-il donc pass? Pourquoi ces cnes avaient-ils pris feu,
puisque aucune lumire n'avait t approche de leur cratre?

En voici l'explication probable: sous l'influence d'un gaz qui brle
de lui-mme au contact de l'air, il s'tait produit un phnomne
identique  celui qui incendia les environs de Taman en 1840. Ce gaz,
c'est l'hydrogne phosphor, d  la prsence de produits phosphats,
provenant des cadavres d'animaux marins enfouis dans ces couches
marneuses. Il s'enflamme et communique le feu  l'hydrogne carbon,
qui n'est autre chose que le gaz d'clairage. Donc,  tout instant,
sous l'influence peut-tre de certaines conditions climatriques, ces
phnomnes d'ignition spontane peuvent se produire, sans que rien les
puisse faire prvoir.

A ce point de vue, les routes des presqu'les de Kertsch et de Taman
prsentent donc des dangers srieux, auxquels il est difficile de
parer, puisqu'ils peuvent tre subits.

Le seigneur Kraban n'avait donc pas tort, quand il disait que
n'importe quelle autre route et t prfrable  celle que les
impatiences d'Ahmet lui avaient fait suivre.

Mais enfin, tous avaient chapp au pril,--l'oncle et le neveu, un
peu roussis sans doute, leurs compagnons, sans mme avoir eu la plus
lgre brlure.

A trois verstes de l, le postillon, matre de ses chevaux, s'tait
arrt. Aussitt les flammes teintes, il levait rallum les lanternes
de la chaise, et, guids par cette lueur, les voyageurs purent la
rejoindre sans danger, sinon sans fatigue.

Chacun reprit sa place. On repartit, et la nuit s'acheva
tranquillement. Mais Van Mitten devait conserver un mouvant souvenir
de ce spectacle. Il n'et pas t plus merveill, si les hasards de
sa vie l'eussent conduit dans ces rgions de la Nouvelle-Zlande, au
moment o s'enflamment les sources tages sur l'amphithtre de ses
collines ruptives.

Le lendemain, 6 septembre,  dix-huit lieues de Taman, la chaise,
aprs avoir contourn la baie de Kisiltasch, traversait la bourgade
d'Anapa, et le soir, vers huit heures, elle s'arrtait  la bourgade
de Rajewskaja, sur la limite de la rgion caucasienne.




XVI


OU IL EST QUESTION DE L'EXCELLENCE DES TABACS DE LA PERSE ET DE L'ASIE
MINEURE.

Le Caucase est cette partie de la Russie mridionale, faite de hautes
montagnes et de plateaux immenses, dont le systme orographique se
dessine  peu prs de l'ouest  l'est, sur une longueur de trois cent
cinquante kilomtres. Au nord s'tendent le pays des Cosaques du Don,
le gouvernement de Stavropol, avec les steppes des Kalmouks et des
Nogas nomades; au sud, les gouvernements de Tiflis, capitale de la
Gorgie, de Koutas, de Bakou, d'lisabethpol, d'rivan, plus les
provinces de la Mingrlie, de l'Imrthie, de l'Abkasie, du Gouriel.
A l'ouest du Caucase, c'est la mer Noire;  l'est, c'est la mer
Caspienne.

Toute la contre, situe au sud de la principale chane du Caucase, se
nomme aussi la Transcaucasie, et n'a d'autres frontires que celles de
la Turquie et de la Perse, au point de contact de ce mont Ararat o,
suivant la Bible, l'arche de No vint atterrir aprs le dluge.

Les tribus diverses sont nombreuses, qui habitent ou parcourent cette
importante rgion. Elles appartiennent aux races kaztevel, armnienne,
tscherkesse, tschetschne, lesghienne. Au nord, il y a des Kalmouks,
des Nogas, des Tatars de race mongole; au sud, il y a des Tatars de
race turque, des Kurdes et des Cosaques.

S'il faut en croire les savants les plus comptents en pareille
matire, c'est de cette contre demi-europenne, demi-asiatique,
que serait sortie la race blanche, qui peuple aujourd'hui l'Asie et
l'Europe. Aussi lui ont-ils donn le nom de race caucasienne.

Trois grandes routes russes traversent cette norme barrire, que
dominent les cimes du Chat-Elbrouz  quatre mille mtres, du Kazbek
 quatre mille huit cents,--altitude du mont Blanc,--de l'Elbrouz 
cinq mille six cents mtres.

La premire de ces routes, d'une double importance stratgique et
commerciale, va de Taman  Poti, le long du littoral de la mer Noire;
la deuxime, de Mosdok A Tiflis, en passant par le col du Darial; la
troisime, de Kizliar  Bakou, par Derbend.

Il va sans dire que, de ces trois routes, le seigneur Kraban,
d'accord avec son neveu Ahmet, devait prendre la premire. A quoi
bon s'engager dans le ddale du groupe caucasien, s'exposer  des
difficults, et par suite  des retards? Un chemin s'ouvre jusqu'au
port de Poti, et ni bourgades ni villages ne manquent sur le littoral
est de la mer Noire.

Il y avait bien le railway de Rostow  Vladi-Caucase, puis celui de
Tiflis  Poti, qu'il et t possible d'utiliser successivement,
puisque une distance de cent verstes  peine spare leurs deux lignes;
mais Ahmet vita sagement de proposer ce mode de locomotion, auquel
son oncle avait fait un trop mauvais accueil, lorsqu'il fut question
des chemins de fer de la Tauride et de la Chersonse.

Tout tant bien convenu, la chaise de poste, l'indestructible chaise,
 laquelle on fit seulement quelques rparations peu importantes,
quitta la bourgade de Rajewskaja, ds le matin du 7 septembre, et se
lana sur la route du littoral.

Ahmet tait rsolu  marcher avec la plus grande rapidit.
Vingt-quatre jours lui restaient encore pour achever son itinraire,
pour atteindre Scutari  la date fixe. Sur ce point, son oncle tait
d'accord avec lui. Sans doute, Van Mitten et prfr voyager  son
aise, recueillir des impressions plus durables, n'tre point tenu
d'arriver  un jour prs; mais on ne consultait pas Van Mitten.
C'tait un convive, pas autre chose, qui avait accept de dner chez
son ami Kraban. Eh bien, on le conduisait  Scutari. Qu'aurait-il pu
vouloir de plus?

Cependant, Bruno, par acquit de conscience, au moment de s'aventurer
dans la Russie caucasienne, avait cru devoir lui faire quelques
observations. Le Hollandais, aprs l'avoir cout, lui demanda de
conclure.

Eh bien, mon matre, dit Bruno, pourquoi ne pas laisser le seigneur
Kraban et le seigneur Ahmet courir tous les deux, sans repos ni
trve, le long de cette mer Noire?

--Les quitter, Bruno? avait rpondu Van Mitten.

--Les quitter, oui, mon matre, les quitter, aprs leur avoir souhait
bon voyage!

--Et rester ici?...

--Oui, rester ici, afin de visiter tranquillement le Caucase, puisque
notre mauvaise toile nous y a conduits! Aprs tout, nous serons,
aussi bien l qu' Constantinople,  l'abri des revendications de
madame Van....

--Ne prononce pas ce nom, Bruno!

--Je ne le prononcerai pas, mon matre, pour ne point vous tre
dsagrable! Mais, c'est  elle, en somme, que nous devons d'tre
embarqus dans une pareille aventure! Courir jour et nuit en chaise de
poste, risquer de s'embourber dans les marcages ou de se rtir dans
des provinces en combustion, franchement, c'est trop, c'est beaucoup
trop! Je vous propose donc, non point de discuter cela avec le
seigneur Kraban,--vous n'aurez pas le dessus!--mais de le laisser
partir en le prvenant, par un petit mot bien aimable, que vous le
retrouverez  Constantinople, quand il vous plaira d'y retourner!

--Ce ne serait pas convenable, rpondit Van Mitten.

--Ce serait prudent, rpliqua Bruno.

--Tu te trouves donc bien  plaindre?

--Trs  plaindre, et d'ailleurs, je ne sais si vous vous en
apercevez, mais je commence  maigrir!

--Pas trop, Bruno, pas trop!

--Si! je le sens bien, et,  continuer un pareil rgime, j'arriverai
bientt  l'tat de squelette!

--T'es-tu pes, Bruno?

--J'ai voulu me peser  Kertsch, rpondit Bruno, mais je n'ai trouv
qu'un pse-lettre....

--Et cela n'a pu suffire?... rpondit en riant Van Mitten.

--Non, mon matre, rpondit gravement Bruno, mais avant peu, cela
suffira pour peser votre serviteur!--Voyons! laissons-nous le seigneur
Kraban continuer sa route?

Certes, cette manire de voyager ne pouvait plaire  Van Mitten, brave
homme d'un temprament rassis, jamais press en rien. Mais la pense
de dsobliger son ami Kraban, en l'abandonnant, lui et t si
dsagrable qu'il refusa de se rendre.

Non, Bruno, non, dit-il, je suis son invit....

--Un invit, s'cria Bruno, un invit qu'on oblige  faire sept cents
lieues au lieu d'une!

--N'importe!

--Permettez-moi de vous dire que vous avez tort, mon matre! rpliqua
Bruno. Je vous le rpte pour la dixime fois! Nous ne sommes pas au
bout de nos misres, et j'ai comme un pressentiment que vous, plus que
nous peut-tre, vous en aurez votre bonne part!

Les pressentiments de Bruno se raliseraient-ils? L'avenir devait
l'apprendre. Quoi qu'il en soit,  prvenir son matre, il avait
rempli son devoir de serviteur dvou, et, puisque Van Mitten tait
rsolu  continuer ce voyage, aussi absurde que fatigant, il n'avait
plus qu' le suivre.

Cette route littorale longe presque invariablement les contours de la
mer Noire. Si elle s'en loigne quelquefois, pour viter un obstacle
du terrain ou desservir quelque bourgade en arrire, ce n'est jamais
que de quelques verstes au plus. Les dernires ramifications de la
chane du Caucase, qui court alors presque paralllement  la cte,
viennent mourir  la lisire de ces rivages peu frquents. A
l'horizon, dans l'est, se dessine, comme une arte  dents ingales
qui mordent le ciel, cette cime ternellement neigeuse.

A une heure de l'aprs-midi, on commena  contourner la petite baie
de Zmes,  sept lieues de Rajewskaja, de manire  gagner, huit
lieues plus loin, le village de Glendschik.

Ces bourgades, on le voit, sont peu loignes les unes des autres.

Sur le littoral des districts de la mer Noire, on en compte  peu prs
une  cette moyenne distance; mais, en dehors de ces ensembles de
maisons, pas plus importants quelquefois qu'un village ou un hameau,
le pays est  peu prs dsert, et le commerce se fait plutt par les
caboteurs de la cte.

Cette bande de terre, entre le pied de la chane et la mer, est d'un
aspect plaisant. Le sol y est bois. Ce sont des groupes de chnes, de
tilleuls, de noyers, de chtaigniers, de platanes, que les capricieux
sarments de la vigne sauvage enguirlandent comme les lianes d'une
fort tropicale. Partout, rossignols et fauvettes s'chappent en
gazouillant de champs d'azlias, que la seule nature a sems sur ces
terrains fertiles.

Vers midi, les voyageurs rencontrrent tout un clan de Kalmouks
nomades, de ceux qui sont diviss en oulousses, comprenant plusieurs
khotonnes. Ces khotonnes sont de vritables villages ambulants,
composs d'un certain nombre de kibitkas ou tentes, qui vont se
planter a et l, tantt dans la steppe, tantt dans les valles
verdoyantes, tantt sur le bord des cours d'eau, au gr des chefs.
On sait que ces Kalmouks sont d'origine mongole. Ils taient fort
nombreux autrefois dans la rgion caucasienne; mais les exigences de
l'administration russe, pour ne pas dire ses vexations, ont provoqu
une forte migration vers l'Asie.

Les Kalmouks ont gard des moeurs  part et un costume spcial. Van
Mitten put noter, sur ses tablettes, que les hommes portaient un large
pantalon, des bottes de maroquin, une khalate, sorte de douillette
trs ample, et un bonnet carr qu'entoure une bande d'toffe, fourre
de peau de mouton. Pour les femmes, c'est  peu de chose prs le mme
habillement, moins la ceinture, plus un bonnet, d'o sortent des
tresses de cheveux agrmentes de rubans de couleur. Quant aux
enfants, ils vont presque nus, et, l'hiver, pour se rchauffer, ils
se blottissent dans l'tre de la kibitka et dorment sous la cendre
chaude.

Petits de taille, mais robustes, excellents cavaliers, vifs, adroits,
alertes, vivant d'un peu de bouillie de farine cuite  l'eau avec
des morceaux de viande de cheval, mais ivrognes endurcis, voleurs
mrites, ignorants au point de ne savoir lire, superstitieux a
l'excs, joueurs incorrigibles, tels sont ces nomades qui courent
incessamment les steppes du Caucase. La chaise de poste traversa un
de leurs khotonnes, sans presque attirer leur attention. A peine se
drangrent-ils pour regarder ces voyageurs, dont l'un, tout au moins,
les observait avec intrt. Peut-tre jetrent-ils des regards d'envie
 ce rapide attelage qui galopait sur la route. Mais, heureusement
pour le seigneur Kraban, ils s'en tinrent l. Les chevaux purent donc
arriver au prochain relais, sans avoir chang le box de leur curie
pour le piquet d'un campement kalmouk.

La chaise, aprs avoir contourn la baie de Zmes, trouva une route
troitement resserre entre les premiers contreforts de la chane et
le littoral; mais, au del, cette route s'largissait sensiblement et
devenait plus aisment praticable.

A huit heures du soir, la bourgade de Glendschik tait atteinte. On y
relayait, on y soupait sommairement, on en repartait  neuf heures, on
courait toute la nuit sous un ciel parfois nuageux, parfois toile, au
bruit du ressac d'une cte battue par les mauvais temps d'quinoxe,
on atteignait le lendemain,  sept heures du matin, la bourgade de
Beregowaja,  midi, la bourgade de Dschuba,  six heures du soir, la
bourgade de Tenginsk,  minuit la bourgade de Nebugsk, le lendemain,
 huit heures, la bourgade de Golowinsk,  onze heures la bourgade de
Lachowsk, et, deux heures aprs, la bourgade de Ducha.

Ahmet aurait eu mauvaise grce  se plaindre. Le voyage
s'accomplissait sans accidents,--ce qui lui agrait fort, mais sans
incidents,--ce qui ne laissait pas de contrarier Van Mitten. Ses
tablettes ne se surchargeaient, en effet, que de fastidieux noms
gographiques. Pas un aperu nouveau, pas une impression digne de
fixer le souvenir!

A Ducha, la chaise dut stationner deux heures, pendant que le matre
de poste allait qurir ses chevaux, envoys au pturage.

Eh bien, dit Kraban, dnons aussi confortablement et aussi
longuement que le comportentles circonstances.

--Oui, dnons, rpondit Van Mitten.

--Et dnons bien, si c'est possible! murmura Bruno, en regardant son
ventre amaigri.

--Peut-tre cette halle, reprit le Hollandais, nous donnera-t-elle un
peu de l'imprvu qui manque  notre voyage! Je pense que mon jeune ami
Ahmet nous permettra de respirer?...

--Jusqu' l'arrive des chevaux, rpondit Ahmet.

Nous sommes dj an neuvime jour du mois!

--Voil une rponse comme je les aime! rpliqua Kraban. Voyons ce
qu'il y a  l'office!

C'tait une assez mdiocre auberge, que l'auberge de Ducha, btie sur
le bords de la petite rivire de Mdsymta, qui coule torrentiellement
des contreforts du voisinage.

Cette bourgade ressemblait beaucoup  ces villages cosaques, qui
portent le nom de stamisti, avec palissade et portes que surmonte
une tourelle carre, o veille nuit et jour quelque sentinelle. Les
maisons,  hauts toits de chaume, aux murs de bois empltres
de glaise, abrites sous l'ombrage de beaux arbres, logent une
population, sinon aise, du moins au-dessus de l'indigence.

Du reste, les Cosaques ont presque entirement perdu leur originalit
native  ce contact incessant avec les ruraux de la Russie orientale.
Mais ils sont rests braves, alertes, vigilants, gardiens excellents
des lignes militaires confies  leur surveillance, et passent avec
raison pour les premiers cavaliers du monde, aussi bien dans les
chasses qu'ils donnent aux montagnards dont la rbellion est  l'tat
chronique, que dans les joutes ou tournois o ils se montrent cuyers
mrites.

Ces indignes sont d'une belle race, reconnaissable  son lgance, 
la beaut de ses formes, mais non  son costume, qui se confond avec
celui du montagnard caucasien. Cependant, sous le haut bonnet fourr,
il est encore facile de retrouver ces faces nergiques qu'une paisse
barbe recouvre jusqu'aux pommettes.

Lorsque le seigneur Kraban, Ahmet et Van Mitten s'assirent a la table
de l'auberge, on leur servit un repas dont les lments avaient t
pris au doukhan voisin, sorte d'choppe o le charcutier, le
boucher, l'picier, se confondent le plus souvent en un seul et mmo
industriel. Il y avait un dindon rti, un de ces gteaux de farine de
mas piqus de languettes d'un fromage de buffle, qui portent le nom
de gatschapouri, l'invitable plat national, le blini, sorte de crpe
au lait acide; puis, pour boisson, quelques bouteilles d'une bire
paisse, et des flacons de vadka, eau-de-vie trs forte, dont les
Russes font une incroyable consommation.

Franchement, on ne pouvait exiger mieux dans l'auberge d'une petite
bourgade perdue sur les extrmes confins de la mer Noire, et,
l'apptit aidant, les convives firent honneur  ce repas qui variait
l'ordinaire de leurs provisions de voyage.

Le dner achev, Ahmet quitta la table, pendant que Bruno et Nizib
prenaient largement leur part du dindon rti et des crpes nationales.
Suivant son habitude, il allait lui-mme au relais de poste, afin
de presser l'arrive de l'attelage, bien dcid  dcupler, s'il le
fallait, les cinq kopeks par verste et par cheval que les rglements
accordent aux matres de poste, sans parler du pourboire des
postillons.

En l'attendant, le seigneur Kraban et son ami Van Mitten vinrent
s'tablir dans une sorte de gloriette verdoyante, dont la rivire
baignait en grondant les pilotis moussus.

C'tait ou jamais l'occasion de s'abandonner aux douceurs de ce
farniente, de cette rverie dlicieuse,  laquelle les Orientaux
donnent le nom de kief.

En outre, le fonctionnement des narghils s'imposait de lui-mme,
comme complment d'un repas si digne d'tre convenablement digr.
Aussi, les deux ustensiles furent-ils retirs de la chaise et apports
aux fumeurs, qui s'accordaient si bien sur les douceurs de ce
passe-temps, auquel ils devaient leur fortune.

Le fourneau des narghils fut aussitt empli de tabac; mais il va
sans dire que, si le seigneur Kraban fit bourrer le sien de tombki
d'origine persane, suivant son invariable coutume, Van Mitten s'en
tint  son ordinaire, qui tait du lataki de l'Asie Mineure.

Puis, les fourneaux furent allums; les fumeurs s'tendirent sur un
banc, l'un prs de l'autre; le long serpenteau, entour de fil d'or et
termin par un bouquin d'ambre de la Baltique, trouva place entre les
lvres des deux amis.

Bientt l'atmosphre fut sature de cette fume odorante, qui
n'arrivait  la bouche qu'aprs avoir t dlicatement rafrachie par
l'eau limpide du narghil.

Pendant quelques instants, le seigneur Kraban et Van Mitten, tout 
cette infinie jouissance que procure le narghil, bien prfrable au
chibouk, au cigare ou  la cigarette, demeurrent silencieux, les yeux
 demi ferms, et comme appuys sur les volutes de vapeurs qui leur
faisaient un dredon arien.

Ah! voil qui est de la volupt pure! dit enfin le seigneur Kraban,
et je ne sais rien de mieux, pour passer une heure, que cette causerie
intime avec son narghil!

--Causerie sans discussion! rpondit Van Mitten, et qui n'en est que
plus agrable!

--Aussi, reprit Kraban, le gouvernement turc a-t-il t fort mal
avis, comme toujours, en frappant le tabac d'un impt qui en a
dcupl le prix! C'est grce  cette sotte ide que l'usage du
narghil tend peu  peu  disparatre et disparatra un jour!

--Ce serait regrettable, en effet, ami Kraban!

--Quant  moi, ami Van Mitten, j'ai pour le tabac une telle
prdilection, que j'aimerais mieux mourir que d'y renoncer. Oui!
mourir! Et si j'avais vcu au temps d'Amurat IV, ce despote qui voulut
en proscrire l'usage sous peine de mort, on aurait vu tomber ma tte
de mes paules avant ma pipe de mes lvres!

--Je pense comme vous, ami Kraban, rpondit le Hollandais, en humant
deux ou trois bonnes bouffes coup sur coup.

--Pas si vite, Van Mitten, de grce, n'aspirez pas si vite! Vous
n'avez pas le temps de goter  cette fume savoureuse, et vous me
faites l'effet d'un glouton qui avale les morceaux sans les mcher!

--Vous avez toujours raison, ami Kraban, rpondit Van Mitten, qui,
pour rien au monde, n'aurait pas voulu troubler si douce quitude par
les clats d'une discussion.

--Toujours raison, ami Van Mitten!

--Mais ce qui m'tonne, en vrit, ami Kraban, c'est que nous, des
ngociants en tabac, nous prouvions tant de plaisir  utiliser notre
propre marchandise!

--Et pourquoi donc? demanda Kraban, qui ne cessait de se tenir un peu
sur l'oeil.

--Mais parce que, s'il est vrai que les ptissiers sont gnralement
dgots de la ptisserie, et les confiseurs des sucreries qu'ils
confisent, il me semble qu'un marchand de tabac devrait avoir horreur
de....

--Une seule observation, Van Mitten, rpondit Kraban, une seule, je
vous prie!

--Laquelle?

--Avez-vous jamais entendu dire qu'un marchand de vin ait fait fi des
boissons qu'il dbite?

--Non, certes!

--Eh bien, marchands de vin ou marchands de tabac, c'est exactement la
mme chose.

--Soit! rpondit le Hollandais. L'explication que vous donnez l me
parat excellente!

--Mais, reprit Kraban, puisque vous semblez me chercher noise  ce
sujet....

--Je ne vous cherche pas noise, ami Kraban! rpondit vivement Van
Mitten.

--Si!

--Non, je vous assure!

--Enfin, puisque vous me faites une observation quelque peu aggressive
sur mon got pour le tabac....

--Croyez-bien....

--Mais si ... mais si! rpondit Kraban, en s'animant.... Je sais
comprendre les insinuations....

--Il n'y a pas eu la moindre insinuation de ma part, rpondit Van
Mitten, qui, sans trop savoir pourquoi,--peut-tre sous l'influence du
bon dner qu'il venait de faire,--commenait  s'impatienter de cette
insistance.

--Il y en a eu, rpliqua Kraban, et,  mon tour de vous faire une
observation!

--Faites donc!

--Je ne comprends pas, non! je ne comprends pas que vous vous
permettiez de fumer du lataki dans un narghil! C'est un manque de
got indigne d'un fumeur qui se respecte!

--Mais il me semble que j'en ai bien le droit, rpondit Van Mitten,
puisque je prfre le tabac de l'Asie Mineure....

--L'Asie Mineure! Vraiment! L'Asie Mineure est loin de valoir la
Perse, quand il s'agit de tabac  fumer!

--Cela dpend!

--Le tombki, mme lorsqu'il a subi un double lavage, possde encore
des proprits actives, infiniment suprieures  celles du lataki!

--Je le crois bien! s'cria le Hollandais. Des proprits trop
actives, qui sont dues  la prsence de la belladone!

--La belladone, en proportions convenables, ne peut qu'accrotre les
qualits du tabac!...

--Pour les gens qui veulent tout doucement s'empoisonner! rpartit Van
Mitten.

--Ce n'est point un poison!

--C'en est un, et des plus nergiques!

--Est-ce que j'en suis mort! s'cria Kraban, qui, dans l'intrt de
sa cause, avala sa bouffe tout entire!

--Non, mais vous en mourrez!

--Eh bien, mme  l'heure de ma mort, rpta Kraban, dont la voix
prit une intensit inquitante, je soutiendrais encore que le tombki
est prfrable  ce foin dessch qu'on appelle du lataki!

--Il est impossible de laisser passer, sans protestation, une telle
erreur! dit Van Mitten, qui s'emballait  son tour.

--Elle passera, cependant!

--Et vous osez dire cela  un homme, qui, pendant vingt ans, a achet
des tabacs!

--Et vous osez soutenir le contraire  un homme qui, pendant trente
ans, en a vendu!

--Vingt ans!

--Trente ans!

Sur cette nouvelle phase de la discussion, les deux contradicteurs
s'taient redresss au mme instant. Mais, pendant qu'ils
gesticulaient avec vivacit, les bouquins s'chapprent de leurs
lvres, les tuyaux tombrent sur le sol. Aussitt, tous deux de les
ramasser, en continuant de se disputer, au point d'en arriver aux
personnalits les plus dsagrables.

Dcidment, Van Mitten, dit Kraban, vous tes bien le plus fieff
ttu que je connaisse!

--Aprs vous, Kraban, aprs vous!

--Moi?

--Vous! s'cria le Hollandais, qui ne se matrisait plus. Mais
regardez donc la fume du lataki, qui s'chappe de mes lvres!

--Et vous, riposta Kraban, la fume du tombki, que je rejette comme
un nuage odorant!

Et tous deux tiraient sur leurs bouts d'ambre  en perdre haleine! Et
tous deux s'envoyaient cette fume au visage!

Mais sentez donc, disait l'un, l'odeur de mon tabac!

--Sentez donc, rptait l'autre, l'odeur du mien!--Je vous forcerai
bien d'avouer, dit enfin Van Mitten, qu'en fait de tabac, vous n'y
connaissez rien!

--Et vous, rpliqua Kraban, que vous tes au-dessous du dernier des
fumeurs!

Tous deux parlrent si haut alors, sous l'impression de la colre,
qu'on les entendait du dehors Trs certainement, ils en taient
arrivs  ce point que de grosses injures allaient clater entre eux,
comme des obus sur un champ de bataille....

Mais,  ce moment, Ahmet parut. Bruno et Nizib, attirs par le bruit,
le suivaient. Tous trois s'arrtrent sur le seuil de la gloriette.

Tiens! s'cria Ahmet, en clatant de rire, mon oncle Kraban qui fume
le narghil de monsieur Van Mitten, et monsieur Van Mitten qui fume le
narghil de mon oncle Kraban!

Et Nizib et Bruno de faire chorus.

En effet, en ramassant leurs bouquins, les deux disputeurs s'taient
tromps et avaient pris le tuyau l'un de l'autre, ce qui faisait que,
sans s'en apercevoir, et tout en continuant  proclamer les qualits
suprieures de leurs tabacs de prdilection, Kraban fumait du
lataki, pendant que Van Mitten fumait du tombki!

En vrit, ils ne purent s'empcher de rire, et, finalement, ils
se donnrent la main de bon coeur, comme deux amis, dont aucune
discussion, mme sur un sujet aussi grave, ne pouvait altrer
l'amiti.

Les chevaux sont  la chaise, dit alors Ahmet. Nous n'avons plus qu'
partir!

--Partons donc! rpondit Kraban.

Van Mitten et lui remirent  Bruno et  Nizib les deux narghils, qui
avaient failli se transformer en engins de guerre, et tous eurent
bientt repris place dans leur voiture de voyage.

Mais en y montant, Kraban ne put s'empcher de dire tout bas  son
ami:

Puisque vous y avez got, Van Mitten, avouez maintenant que le
tombki est bien suprieur au lataki!

--J'aime mieux l'avouer! rpondit le Hollandais, qui s'en voulait
d'avoir os tenir tte  son ami.

--Merci, ami Van Mitten, rpondit Kraban, mu par tant de
condescendance, voila un aveu que je n'oublierai jamais!

Et tous deux cimentrent par une vigoureuse poigne de main un nouveau
pacte d'amiti qui ne devait jamais se rompre.

Cependant, la chaise, emporte au galop de son attelage, roulait avec
rapidit sur la route du littoral.

A huit heures du soir, la frontire de l'Abkasie tait atteinte, et
les voyageurs y faisaient halte au relais de poste, o ils dormirent
jusqu'au lendemain matin.




XVII


DANS LEQUEL IL ARRIVE UNE AVENTURE DES PLUS GRAVES, QUI TERMINE LA
PREMIRE PARTIE DE CETTE HISTOIRE.

L'Abkasie est une province  part, au milieu de la rgion caucasienne,
dans laquelle le rgime civil n'a pas encore t introduit et qui ne
relve que du rgime militaire. Elle a pour limite au sud le fleuve
Ingour, dont les eaux forment la lisire de la Mingrlie, l'une des
principales divisions du gouvernement de Koutas.

C'est une belle province, une des plus riches du Caucase, mais le
systme qui la rgit n'est pas fait pour mettre ses richesses
en valeur. C'est  peine si ses habitants commencent  devenir
propritaires d'un sol qui appartenait tout entier aux princes
rgnants, descendant d'une dynastie persane. Aussi l'indigne y est-il
encore  demi sauvage, ayant  peine la notion du temps, sans langue
crite, parlant une sorte de patois que ses voisins ne peuvent
comprendre,--un patois si pauvre mme, qu'il manque de mots pour
exprimer les ides les plus lmentaires.

Van Mitten ne fut point sans remarquer, au passage, le vif contraste
de cette contre avec les districts plus avancs en civilisation qu'il
venait de traverser.

A la gauche de la route, dveloppement de champs de mas, rarement de
champs de bl, des chvres et des moutons, trs surveills et gards,
des buffles, des chevaux et des vaches, vaguant en libert dans les
pturages, de beaux arbres, des peupliers blancs, des figuiers, des
noyers, des chnes, des tilleuls, des platanes, de longs buissons de
buis et de houx, tel est l'aspect de cette province de l'Abkasie.
Ainsi que l'a justement fait observer une intrpide voyageuse, madame
Caria Serena, si l'on compare entre elles ces trois provinces
limitrophes l'une de l'autre, la Mingrlie, le Samourzakan, l'Abkasie,
on peut dire que leur civilisation respective est au mme degr
d'avancement que la culture des monts qui les environnent: la
Mingrlie, qui, socialement, marche en tte, a des hauteurs boises et
mises en valeur; le Samourzakan, dj plus arrir, prsente un
relief  moiti sauvage; l'Abkasie, enfin, demeure presque  l'tat
primitif, n'a qu'un cheveau de montagnes incultes, que n'a pas encore
touch la main de l'homme. C'est donc l'Abkasie qui, de tous les
districts caucasiens, sera le plus tard entr en jouissance des
bienfaits de la libert individuelle.

La premire halte que firent les voyageurs aprs avoir franchi
la frontire, fut  la bourgade de Gagri, joli village, avec une
charmante glise de Sainte-Hypata, dont la sacristie sert maintenant
de cellier, un fort, qui est en mme temps un hpital militaire, un
torrent, sec alors, le Gagrinska, la mer d'un ct, de l'autre, toute
une campagne fruitire, plante de grands accacias, seme de bosquets
de roses odorantes. Au loin, mais  moins de cinquante verstes, se
dveloppe la chane limitrophe entre l'Abkasie et la Circassie, dont
les habitants, dfaits par les Russes, aprs la sanglante campagne de
1859, ont abandonn ce beau littoral.

La chaise, arrive l,  neuf heures du soir, y passa la nuit. Le
seigneur Kraban et ses compagnons reposrent dans un des doukhans de
la bourgade, et en repartirent le lendemain matin.

A midi, six lieues plus loin, Pizunda leur offrait des chevaux de
rechange. L, Van Mitten eut une demi-heure pour admirer l'glise o
rsidrent les anciens patriarches du Caucase occidental; cet difice,
avec sa coupole de briques, autrefois coiffe de cuivre, l'agencement
de ses nefs suivant le plan de la croix grecque, les fresques de ses
murailles, sa faade ombrage par des ormes sculaires, mrite d'tre
compt parmi les plus curieux monuments de la priode byzantine au
sixime sicle.

Puis, dans la mme journe, ce furent les petites bourgades de
Goudouati et de Gounista, et,  minuit, aprs une rapide tape de
dix-huit lieues, les voyageurs venaient prendre quelques heures de
repos  la bourgade Soukhoum-Kal, btie sur une large baie foraine,
qui s'tend dans le sud jusqu'au cap Kodor.

Soukhoum-Kal est le principal port de l'Abkasie; mais la dernire
guerre du Caucase a en partie dtruit la ville, o se pressait une
population hybride de Grecs, d'Armniens, de Turcs, de Russes, encore
plus que d'Abkases. Maintenant, l'lment militaire y domine, et
les steamers d'Odessa ou de Poti envoient de nombreux visiteurs aux
casernes, construites prs de l'ancienne forteresse, qui fut leve
au seizime sicle, sous le rgne d'Amurah, poque de la domination
ottomane.

Un repas, d'un menu trs gorgien, compos d'une soupe aigre au
bouillon de poule, d'un ragot de viande farcie, assaisonn de lait
acide au safran,--repas qui ne pouvait tre que mdiocrement apprci
par deux Turcs et un Hollandais,--prcda le dpart,  neuf heures du
matin.

Aprs avoir laiss en arrire la jolie bourgade de Klasouri, btie
dans l'ombreuse valle de Klassur, les voyageurs franchirent le
Kodor  vingt-sept verstes de Soukhoum-Kal. La chaise longea ensuite
d'normes futaies, que l'on pouvait comparer  de vritables forts
vierges, avec lianes inextricables, broussailles touffues, dont on
n'a raison que par le fer ou le feu, et auxquelles ne manquent ni les
serpents, ni les loups, ni les ours, ni les chacals,--un coin de
l'Amrique tropicale, jet sur le littoral de la mer Noire. Mais dj
la hache des exploitants se promne  travers ces forts que tant de
sicles ont respectes, et ces beaux arbres disparatront avant peu
pour les besoins de l'industrie, charpentes de maisons ou charpentes
de navires.

Otchemchiri, chef-lieu du district qui comprend le Kodor et le
Samourzakan, importante bourgade maritime, assise sur deux cours
d'eau, Hori, dont le sanctuaire byzantin mrite d'tre visit, mais,
faute de temps, ne put l'tre en cette circonstance, Gajida et
Anaklifa, furent dpasss dans cette journe,--une des plus longues
par les heures employes  courir, une des plus rapides par l'espace
qui fut dvor au galop de l'attelage. Mais aussi, le soir, vers onze
heures, les voyageurs arrivaient  la frontire de l'Abkasie, ils
franchissaient  gu le fleuve Ingour, et, vingt-cinq verstes plus
loin, ils s'arrtaient a Redout-Kal, chef-lieu de la Mingrlie, l'une
des provinces du gouvernement de Koutas.

Les quelques heures de nuit qui restaient furent consacres au
sommeil. Cependant, si fatigu qu'il fut, Van Mitten se leva de grand
matin, afin de faire au moins une excursion profitable avant son
dpart. Mais il trouva Ahmet lev aussi tt que lui, tandis que le
seigneur Kraban dormait encore dans une assez bonne chambre de la
principale auberge.

Dj hors du lit? dit Van Mitten, en apercevant Ahmet, qui allait
sortir! Est-ce que mon jeune ami a l'intention de m'accompagner dans
ma promenade matinale?

--En ai-je le temps, monsieur Van Mitten? rpondit Ahmet. Ne faut-il
pas que je m'occupe de renouveler nos provisions de voyage? Nous ne
tarderons pas  franchir la frontire russo-turque, et il ne sera pas
ais de se ravitailler dans les dserts du Lazistan et de l'Anatolie!
Vous voyez donc bien que je n'ai pas un instant  perdre!

--Mais, cela fait, rpondit le Hollandais, ne pourrez-vous disposer de
quelques heures?...

--Cela fait, monsieur Van Mitten, j'aurai  visiter notre chaise de
poste,  m'entendre avec un charron pour qu'il en resserre les crous,
qu'il graisse les essieux, qu'il voie si le frein n'a pas jou,
et qu'il change la chane du sabot. Il ne faut pas, au del de la
frontire, que nous ayons besoin de nous rparer! J'entends donc
remettre la chaise en parfait tat, et je compte bien qu'elle finira
avec nous cet tonnant voyage!

--Bien! Mais cela fait?... rpta Van Mitten.

--Cela fait, j'aurai  m'occuper du relais, et j'irai  la maison de
poste pour rgler tout cela!

--Trs bien! Mais cela fait?... dit encore Van Mitten, qui ne
dmordait pas de son ide.

--Cela fait, rpondit Ahmet, il sera temps de partir, et nous
partirons! Donc, je vous laisse.

--Un instant, mon jeune ami, reprit le Hollandais, et permettez-moi de
vous adresser une question.

--Parlez, mais vite, monsieur Van Mitten.

--Vous savez, sans doute, ce que c'est que cette curieuse province de
Mingrlie?

--A peu prs.

--C'est la contre, arrose par le potique Phase, dont les paillettes
d'or venaient jadis s'accrocher aux degrs de marbre des palais levs
sur ses bords?

--En effet.

--Ici s'tend cette lgendaire Colchide, o Jason et ses Argonautes,
aids de la magicienne Mde, vinrent conqurir la prcieuse toison,
que gardait un formidable dragon, sans parler de terribles taureaux
qui vomissaient des flammes fantastiques!

--Je ne dis pas non.

--Enfin, c'est ici, dans ces montagnes, qui se pressent  l'horizon,
sur ce rocher de Khomli, dominant la cit moderne de Koutas, que
Promthe, fils de Japet et de Clymne, aprs avoir audacieusement
ravi le feu du ciel, fut enchan par ordre de Jupiter, et c'est l
qu'un vautour lui ronge ternellement le coeur!

--Rien de plus vrai, monsieur Van Mitten; mais, je vous le rpte, je
suis press! O voulez-vous en venir?

--A ceci, mon jeune ami, repondit le Hollandais, en prenant son air le
plus aimable: c'est que quelques jours passs dans cette partie de la
Mingrlie et jusque dans le Koutas pourraient tre bien employs au
profit de ce voyage, et que....

--Ainsi, rpondit Ahmet, vous nous proposez de demeurer quelque temps
 Redout-Kal?

--Oh! quatre ou cinq jours suffiraient....

--Proposeriez-vous cela  mon oncle Kraban? demanda Ahmet non sans
quelque malice.

--Moi!... jamais, mon jeune ami! rpondit le Hollandais. Ce serait
matire  discussion, et depuis la regrettable scne des narghils,
il ne m'arrivera plus, je vous l'assure, d'entamer une discussion
quelconque avec cet excellent homme!

--Et vous ferez sagement!

--Mais, en ce moment, ce n'est point au terrible Kraban que je
m'adresse, c'est  mon jeune ami Ahmet.

--C'est ce qui vous trompe, monsieur Van Mitten, rpondit Ahmet, en
lui prenant la main. Ce n'est point  votre jeune ami que vous parlez
en ce moment!

--Et  qui donc?...

--Au fianc d'Amasia, monsieur Van Mitten, et vous savez bien que le
fianc d'Amasia n'a pas une heure  perdre!

L-dessus, Ahmet se sauva pour s'occuper des prparatifs du dpart.
Van Mitten, tout dpit, n'eut que la ressource de faire une promenade
peu instructive dans la bourgade du Redout-Kal en compagnie du fidle
mais dcourageant Bruno.

A midi, tous les voyageurs taient prts  partir. La chaise, examine
avec soin, revue en quelques parties, promettait de fournir encore de
longues tapes dans d'excellentes conditions. La caisse aux provisions
remplie, plus rien  craindre sous ce rapport, pendant un nombre
considrable de verstes ou plutt d'agatchs, puisque les provinces de
la Turquie asiatique allaient tre traverses pendant cette seconde
partie de l'itinraire; mais Ahmet, en homme avis, ne pouvait que
s'applaudir d'avoir pourvu  toutes les ventualits de l'alimentation
et de la locomotion.

Le seigneur Kraban ne voyait pas, sans une satisfaction extrme, le
parcours s'accomplir sans incidents ni accidents. Combien il serait
satisfait dans son amour-propre de Vieux Turc, au moment o il
apparatrait sur la rive gauche du Bosphore, narguant les autorits
ottomanes et les dcrteurs de taxes injustes, il serait oiseux d'y
insister.

Enfin, Redout-Kal n'tant plus qu' quatre-vingt-dix verstes environ
de la frontire turque, avant vingt-quatre heures, le plus entt des
Osmanlis comptait bien avoir remis le pied sur la terre ottomane. L,
enfin, il serait chez lui.

En route, mon neveu, et qu'Allah continue  nous protger!
s'cria-t-il d'un ton de bonne humeur.

--En route, mon oncle! rpondit Ahmet. Et tous deux prirent place
dans le coup, suivis de Van Mitten, qui essayait, mais en vain,
d'apercevoir cette mythologique cime du Caucase, sur laquelle
Promthe expiait sa tentative sacrilge!

On partit au claquement du fouet du iemschik et aux hennissements d'un
vigoureux attelage.

Une heure aprs, la chaise passait cette frontire du Gouriel, qui
est annex  la Mingrlie depuis 1801. Il a pour chef-lieu Poti, port
assez important de la mer Noire, qu'une voie ferre rattache  Tiflis,
la capitale de la Gorgie.

La route remontait un peu  l'intrieur d'une campagne fertile.  et
l, des villages, o les maisons ne sont point groupes, mais parses
au milieu des champs de mas. Rien de singulier comme l'aspect de ces
constructions, qui ne sont plus en bois, mais en paille tresse, comme
un ouvrage de vannier. Van Mitten n'oublia pas de mentionner cette
particularit sur son carnet de voyage. Et pourtant ce n'taient
point ces insignifiants dtails qu'il s'attendait  noter pendant son
passage  travers l'ancienne Colchide! Enfin, peut-tre serait-il plus
heureux, quand il arriverait sur les rives du Rion, ce fleuve de Poti,
qui n'est autre que le clbre Phase de l'antiquit, et, s'il faut en
croire quelques savants gographes, l'un des quatre cours d'eau de
l'den!

Une heure plus tard, les voyageurs s'arrtaient devant la ligne du
railway de Poti-Tiflis,  un point o le chemin coupe la voie ferre,
une verste au-dessous de la station de Sakario. L s'ouvrait un
passage  niveau qu'il fallait ncessairement franchir, si l'on
voulait, en abrgeant la route, rejoindre Poti par la rive gauche du
fleuve.

Les chevaux vinrent donc s'arrter devant la barrire du railway, qui
tait ferme.

Les glaces du coup avaient t baisses, de telle sorte que le
seigneur Kraban et ses deux compagnons taient  mme de voir ce qui
se passait devant eux.

Le postillon commena par hler le garde-barrire, qui ne parut point
tout d'abord.

Kraban mit la tte  la portire.

Est-ce que cette maudite compagnie de chemin de fer, s'cria-t-il, va
encore nous faire perdre notre temps? Pourquoi cette barrire est-elle
ferme aux voitures?

--Sans doute parce qu'un train va bientt passer! fit simplement
observer Van Mitten.

--Pourquoi viendrait-il un train? rpliqua Kraban.

Le postillon continuait d'appeler, sans rsultat. Personne ne
paraissait  la porte de la maisonnette du gardien.

Qu'Allah lui torde le cou! s'cria Kraban. S'il ne vient pas, je
saurai bien ouvrir moi-mme!...

--Un peu de calme, mon oncle! dit Ahmet, en retenant Kraban, qui se
prparait  descendre.

--Du calme?...

--Oui! voici ce gardien!

En effet, le garde-barrire, sortant de sa maisonnette, se dirigeait
tranquillement vers l'attelage.

Pouvons-nous passer, oui ou non? demanda Kraban d'un ton sec.

--Vous le pouvez, rpondit le gardien. Le train de Poti n'arrivera pas
avant dix minutes.

--Ouvrez votre barrire, alors, et ne nous retardez pas inutilement!
Nous sommes presss!

--Je vais vous ouvrir, rpondit le garde.

Et, ce disant, il alla d'abord repousser la barrire place de l'autre
ct de la voie, puis, il revint manoeuvrer celle devant laquelle
l'attelage s'tait arrt, mais tout cela posment, en homme qui n'a
pour les exigences des voyageurs qu'une indiffrence parfaite.

Le seigneur Kraban bouillait dj d'impatience.

Enfin, le passage fut libre des quatre cts, et la chaise s'engagea 
travers la voie.

 ce moment,  l'oppos, parut un groupe de voyageurs. Un seigneur
turc, mont sur un magnifique cheval, suivi de quatre cavaliers qui
lui faisaient escorte, se disposait  franchir le passage  niveau.

C'tait videmment un personnage considrable. Ag de trente-cinq
ans environ, sa taille leve se dgageait avec cette noblesse
particulire aux races asiatiques. Figure assez belle, avec des yeux
qui ne s'animaient qu'au feu de la passion, front d'un ton mat, barbe
noire, dont les volutes s'tageaient jusqu' mi-poitrine, bouche orne
de dents trs blanches, lvres qui ne savaient pas sourire: en somme,
la physionomie d'un homme imprieux, puissant par sa situation et
sa fortune, habitu  la ralisation de tous ses dsirs, 
l'accomplissement de toutes ses volonts, et que la rsistance et
pouss aux plus grands excs. Il y avait encore du sauvage dans cette
nature, o le type turc confinait au type arabe.

Ce seigneur portait un simple costume de voyage, taill  la mode des
riches Osmanlis, qui sont plus Asiatiques qu'Europens. Sans doute,
sous son cafetan de couleur sombre, il tenait  dissimuler le riche
personnage qu'il tait.

Au moment o l'attelage atteignait le milieu de la voie, le groupe
des cavaliers l'atteignait aussi. Comme l'troitesse des barrires ne
permettait pas  la chaise et au groupe de passer en mme temps, il
fallait bien que l'un ou l'autre recult.

L'attelage s'tait donc arrt, tandis que les cavaliers en faisaient
autant; mais il ne semblait pas que le seigneur tranger ft d'humeur
 cder passage au seigneur Kraban. Turc contre Turc, cela pouvait
amener quelque complication.

Rangez-vous! cria Kraban aux cavaliers, dont les chevaux faisaient
tte  ceux de l'attelage.

--Rangez-vous vous-mmes! rpondit le nouveau venu, qui semblait
dcid  ne pas faire un pas en arrire.

--Je suis arriv le premier!

--Eh bien, vous passerez le second!

--Je ne cderai pas!

--Ni moi!

Monte sur ce ton, la discussion menaait de prendre une assez
mauvaise tournure.

Mon oncle!... dit Ahmet, que nous importe....

--Mon neveu, il importe beaucoup!

--Mon ami!... dit Van Mitten.

--Laissez-moi tranquille! rpondit Kraban d'un ton qui cloua le
Hollandais dans son coin.

Cependant, le garde-barrire, intervenant, s'criait:

Htez-vous! btez-vous!... Le train de Poti ne peut tarder 
arriver!... Htez-vous!

Mais le seigneur Kraban ne l'coutait gure! Aprs avoir ouvert la
portire de la chaise, il tait descendu sur la voie, suivi d'Ahmet
et de Van Mitten, tandis que Bruno et Nizib se prcipitaient hors du
cabriolet.

Le seigneur Kraban alla droit au cavalier, et saisissant son cheval
par la bride:

Voulez-vous me livrer passage? s'cria-t-il, avec une violence qu'il
ne pouvait plus contenir.

--Jamais!

--Nous allons bien voir!

--Voir?...

--Vous ne connaissez pas le seigneur Kraban!

--Ni vous le seigneur Saffar?

En effet, c'tait le seigueur Saffar, qui se dirigeait vers Poti,
aprs une rapide excursion dans les provinces du Caucase mridional.

Mais ce nom de Saffar, ce nom du personnage qui avait accapar les
chevaux du relais de Kertsch, voil qui ne pouvait que surexciter la
colre de Kraban! Cder  cet homme contre lequel il avait tant pest
dj! Jamais! Il se ft plutt fait craser sous les pieds de son cheval.

Ah! c'est vous le seigneur Saffar? s'cria-t-il. Eh bien, arrire, le
seigneur Saffar!

--En avant, dit Saffar, en faisant signe aux cavaliers de son escorte
de forcer le passage.

Ahmet et Van Mitten, comprenant que rien ne ferait cder Kraban se
prparaient  lui venir en aide.

Mais passez! passez donc! rptait le gardien. Passez donc!... Voici
le train!

Et, en effet, on entendait le sifflet de la locomotive, que cachait
encore un coude du railway.

Arrire! cria Kraban.

--Arrire! cria Saffar.

En ce moment, les hennissements de la locomotive s'accenturent. Le
gardien, perdu, agitait son drapeau, afin d'arrter le train.... Il
tait trop tard.... Le train dbouchait de la courbe....

Le seigneur Saffar, voyant qu'il n'avait plus le temps de franchir la
voie, recula prcipitamment. Bruno et Nizib s'taient jets de ct.
Ahmet et Van Mitten, saisissant Kraban, venaient de l'entraner
prcipitamment, pendant que le postillon, enlevant son attelage, le
poussait tout entier hors de la barrire.

A ce moment mme, le train passait avec la rapidit d'un express. Mais
en passant, il heurta l'arrire-train de la chaise, qui n'avait pu
tre entirement dgage, il le mit en pices, et disparut, sans que
ses voyageurs eussent seulement ressenti le choc de ce lger obstacle.

Le seigneur Kraban, hors de lui, voulut se jeter sur son adversaire;
mais celui-ci, poussant son cheval, traversa la voie, ddaigneusement,
sans mme l'honorer d'un regard, et, suivi de ses quatre cavaliers, il
disparut au galop sur cette autre route, qui suit la rive droite du
fleuve.

Le lche! le misrable!... s'criait Kraban, que retenait son ami
Van Mitten, si jamais je le rencontre!

--Oui, mais en attendant, nous n'avons plus de chaise de poste!
rpondit Ahmet, en regardant les restes informes de la voiture rejets
hors de la voie.

--Soit! mon neveu, soit! mais je n'en ai pas moins pass, et pass le
premier!

Cela, c'tait du Kraban tout pur.

En ce moment, quelques Cosaques, de ceux qui sont chargs en Russie
de surveiller les routes, s'approchrent. Ils avaient vu tout ce qui
tait arriv  la barrire du railway.

Leur premier mouvement fut de rejoindre le seigneur Kraban et de
lui mettre la main au collet. De l, protestation dudit Kraban,
intervention inutile de son neveu et de son ami, rsistance plus
violente du plus ttu des hommes, qui, aprs une contravention aux
rglements de police des chemins de fer, menaait d'empirer sa
situation par une rbellion aux ordres de l'autorit.

On ne raisonne pas plus avec des Cosaques qu'avec des gendarmes. On
ne leur rsiste pas davantage. Quoiqu'il fit, le seigneur Kraban, au
comble de la fureur, fut emmen  la station de Sakario, pendant
qu'Ahmet, Van Mitten, Bruno et Nizib restaient abasourdis devant leur
chaise brise.

Nous voil dans un joli embarras! dit le Hollandais.

--Et mon oncle donc! rpondit Ahmet. Nous ne pouvons pourtant par
l'abandonner!

Vingt minutes aprs, le train de Tiflis, descendant sur Poti, passait
devant eux. Ils regardrent....

A la fentre d'un compartiment, apparaissait la tte bouriffe du
seigneur Kraban, rouge de fureur, les yeux injects, hors de lui, non
moins parce qu'il avait t arrt que parce que, pour la premire
fois de sa vie, ces froces Cosaques l'obligeaient  voyager en chemin
de fer!

Mais il importait de ne pas le laisser seul dans cette situation.
Il fallait au plus vite le tirer de ce mauvais pas, o son seul
enttement l'avait conduit, et ne pas compromettre le retour  Scutari
par un retard qui pouvait peut-tre se prolonger.

Laissant donc les dbris de la chaise dont on ne pouvait plus faire
usage, Ahmet et ses compagnons lourent une charrette, le postillon y
attela ses chevaux, et, aussi rapidement que cela tait possible, ils
s'lancrent sur la route de Poti.

C'taient six lieues  faire. Elles furent franchies en deux heures.

Ahmet et Van Mitten, ds qu'ils eurent atteint la bourgade, se
dirigrent vers la maison de police, afin d'y rclamer l'infortun
Kraban et lui faire rendre la libert.

L, ils apprirent une chose, qui ne laissa pas de les rassurer dans
une certaine mesure, aussi bien sur le sort rserv au dlinquant que
sur l'ventualit de nouveaux retards.

Le seigneur Kraban, aprs avoir pay une forte amende pour la
contravention d'abord, pour la rsistance aux agents ensuite, avait
t remis entre les mains des Cosaques, puis dirig sur la frontire.

Il s'agissait donc de l'y rejoindre au plus tt, et, dans ce but, de
se procurer un moyen de transport.

Quant au seigneur Saffar, Ahmet voulut s'informer de ce qu'il tait
devenu.

Le seigneur Saffar avait dj quitt Poti. Il venait de s'embarquer
sur le steamer qui fait escale aux diverses chelles de l'Asie
Mineure. Mais Ahmet ne put apprendre o allait ce hautain personnage,
et il ne vit plus  l'horizon que la dernire trane de vapeur du
btiment qui l'emportait vers Trbizonde.


FIN DE LA PREMIRE PARTIE.




TABLE DE MATIRES


I. Dans lequel Van Mitten et son valet Bruno se  promnent, regardent,
causent, sans rien comprendre  ce qui se passe.

II. O l'intendant Scarpante et le capitaine Yarhud s'entretiennent de
projets qu'il est bon de connatre.

III. Dans lequel le seigneur Kraban est tout surpris de se rencontrer
avec son ami Van Mitten.

IV. Dans lequel le seigneur Kraban, encore plus entt que jamais, tient
tte aux autorit Ottomanes.

V. O le seigneur Kraban discute  sa faon la manire dont il entend
les voyages et quitte Constantinople.

VI. O les voyageurs commencent  prouver quelques difficults,
principalement dans le delta du Danube.

VII. Dans lequel les chevaux de la chaise font par peur ce qu'il n'ont
pu faire sous le fouet du postillion.

VIII. O le lecteur fera volontiers connaissance avec la jeune Amasia
et son fianc Ahmet.

IX. Dans lequel il s'en faut bien peu que le plan du capitaine Yarhud
ne russisse.

X. Dans lequel Ahmet prend une nergique rsolution, commande,
d'ailleurs, par les circonstances.

XI. Dans lequel il se mle un peu de drme  cette fantaisiste histoire
de voyage.

XII. Dans lequel Van Mitten raconte une histoire de tulipes, qui
intressera peut-tre le lecteur.

XIII. Dans lequel on traverse obliquement l'ancienne Tauride, et avec
quel attelage on en sort.

XIV. Dans lequel le seigneur Kraban se montre plus fort en gographie
que ne le croyait son neveu Ahmet.

XV. Dans lequel le seigneur Kraban, Ahmet, Van Mitten et leurs serviteurs
jouent le rle de salamandres.

XVI. O il est question de l'excellence des tabacs de la Perse et de
l'Asie mineure.

XVII. Dans lequel il arrive une aventure des plus graves, qui termine
la premire partie de cette histoire.






End of the Project Gutenberg EBook of Keraban Le Tetu, Vol. I, by Jules Verne

*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK KERABAN LE TETU, VOL. I ***

This file should be named 8tet110.txt or 8tet110.zip
Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8tet111.txt
VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8tet110a.txt

Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe
and the Online Distributed Proofreading Team

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
unless a copyright notice is included.  Thus, we usually do not
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

We are now trying to release all our eBooks one year in advance
of the official release dates, leaving time for better editing.
Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
even years after the official publication date.

Please note neither this listing nor its contents are final til
midnight of the last day of the month of any such announcement.
The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
Midnight, Central Time, of the last day of the stated month.  A
preliminary version may often be posted for suggestion, comment
and editing by those who wish to do so.

Most people start at our Web sites at:
http://gutenberg.net or
http://promo.net/pg

These Web sites include award-winning information about Project
Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).


Those of you who want to download any eBook before announcement
can get to them as follows, and just download by date.  This is
also a good way to get them instantly upon announcement, as the
indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.

http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03

Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90

Just search by the first five letters of the filename you want,
as it appears in our Newsletters.


Information about Project Gutenberg (one page)

We produce about two million dollars for each hour we work.  The
time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
searched and analyzed, the copyright letters written, etc.   Our
projected audience is one hundred million readers.  If the value
per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
files per month:  1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
If they reach just 1-2% of the world's population then the total
will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.

The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
which is only about 4% of the present number of computer users.

Here is the briefest record of our progress (* means estimated):

eBooks Year Month

    1  1971 July
   10  1991 January
  100  1994 January
 1000  1997 August
 1500  1998 October
 2000  1999 December
 2500  2000 December
 3000  2001 November
 4000  2001 October/November
 6000  2002 December*
 9000  2003 November*
10000  2004 January*


The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.

We need your donations more than ever!

As of February, 2002, contributions are being solicited from people
and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

Project Gutenberg Literary Archive Foundation
PMB 113
1739 University Ave.
Oxford, MS 38655-4109

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

We need your donations more than ever!

You can get up to date donation information online at:

http://www.gutenberg.net/donation.html


***

If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

Michael S. Hart <hart@pobox.com>

Prof. Hart will answer or forward your message.

We would prefer to send you information by email.


**The Legal Small Print**


(Three Pages)

***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
They tell us you might sue us if there is something wrong with
your copy of this eBook, even if you got it for free from
someone other than us, and even if what's wrong is not our
fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
disclaims most of our liability to you. It also tells you how
you may distribute copies of this eBook if you want to.

*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
sending a request within 30 days of receiving it to the person
you got it from. If you received this eBook on a physical
medium (such as a disk), you must return it with your request.

ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
through the Project Gutenberg Association (the "Project").
Among other things, this means that no one owns a United States copyright
on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
distribute it in the United States without permission and
without paying copyright royalties. Special rules, set forth
below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.

Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
any commercial products without permission.

To create these eBooks, the Project expends considerable
efforts to identify, transcribe and proofread public domain
works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
medium they may be on may contain "Defects". Among other
things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged
disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
codes that damage or cannot be read by your equipment.

LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
all liability to you for damages, costs and expenses, including
legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.

If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
you paid for it by sending an explanatory note within that
time to the person you received it from. If you received it
on a physical medium, you must return it with your note, and
such person may choose to alternatively give you a replacement
copy. If you received it electronically, such person may
choose to alternatively give you a second opportunity to
receive it electronically.

THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
PARTICULAR PURPOSE.

Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
the exclusion or limitation of consequential damages, so the
above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
may have other legal rights.

INDEMNITY
You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
and its trustees and agents, and any volunteers associated
with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
texts harmless, from all liability, cost and expense, including
legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
following that you do or cause:  [1] distribution of this eBook,
[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
or [3] any Defect.

DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
You may distribute copies of this eBook electronically, or by
disk, book or any other medium if you either delete this
"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
or:

[1]  Only give exact copies of it.  Among other things, this
     requires that you do not remove, alter or modify the
     eBook or this "small print!" statement.  You may however,
     if you wish, distribute this eBook in machine readable
     binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
     including any form resulting from conversion by word
     processing or hypertext software, but only so long as
     *EITHER*:

     [*]  The eBook, when displayed, is clearly readable, and
          does *not* contain characters other than those
          intended by the author of the work, although tilde
          (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
          be used to convey punctuation intended by the
          author, and additional characters may be used to
          indicate hypertext links; OR

     [*]  The eBook may be readily converted by the reader at
          no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
          form by the program that displays the eBook (as is
          the case, for instance, with most word processors);
          OR

     [*]  You provide, or agree to also provide on request at
          no additional cost, fee or expense, a copy of the
          eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
          or other equivalent proprietary form).

[2]  Honor the eBook refund and replacement provisions of this
     "Small Print!" statement.

[3]  Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
     gross profits you derive calculated using the method you
     already use to calculate your applicable taxes.  If you
     don't derive profits, no royalty is due.  Royalties are
     payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
     the 60 days following each date you prepare (or were
     legally required to prepare) your annual (or equivalent
     periodic) tax return.  Please contact us beforehand to
     let us know your plans and to work out the details.

WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
public domain and licensed works that can be freely distributed
in machine readable form.

The Project gratefully accepts contributions of money, time,
public domain materials, or royalty free copyright licenses.
Money should be paid to the:
"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

If you are interested in contributing scanning equipment or
software or other items, please contact Michael Hart at:
hart@pobox.com

[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
when distributed free of all fees.  Copyright (C) 2001, 2002 by
Michael S. Hart.  Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
they hardware or software or any other related product without
express permission.]

*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*

