The Project Gutenberg EBook of Les mains pleines de rose, pleines d'or et pleines de sang
by Eugne Houssaye

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Title: Les mains pleines de rose, pleines d'or et pleines de sang

Author: Eugne Houssaye

Release Date: July, 2005  [EBook #8541]
[This file was first posted on July 21, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LES MAINS PLEINES DE ROSE, PLEINES D'OR ET PLEINES DE SANG ***




Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and the Online Distributed
Proofreading Team









LES MAINS PLEINES DE ROSES PLEINES D'OR ET PLEINES DE SANG


par ARSNE HOUSSAYE



  _A MADAME----

  Le roman que voici n'est pas pour vous, madame,
  Qui n'avez pas aim,--pas mme votre amant!
  Vous n'avez pas voulu des orages de l'me,
  Vous n'avez pas cueilli les fleurs du firmament;

  Vous craignez de marcher dans la neige ou la flamme,
  Vous fuyez le pch par pouvantement,
  Et vous n'entendez pas, quand le vent, d'hiver brame,
  Les fantmes d'amour vous pleurer leur tourment.

  Non, ce roman n'est pas pour les frles poupes
  Que n'ont point fait plir les ples passions,
  Qui craignent les dangers des belles quipes,

  Les larmes, les sanglots des dsolations,
  Et qui ne savent pas, trompeuses ou trompes,
  Que l'amour, c'est Daniel dans la fosse aux lions.

  AR--H--YE.
  Juin 1874._




LES NOUVEAUX ROMANS D'ARSNE HOUSSAYE.


[Note: Cette critique ou plutt ce profil littraire a paru le 1er
janvier dans _Paris-Journal_, avec cet avant-propos de Henri de Pne:

Un de nos amis, l'un des matres de tout journaliste qui tient une
plume franaise: Jules Janin, nous a donn, pour nos trennes, un
article sur ce brillant et fcond esprit, qui est  la fois de ses
amis et des ntres: Arsne Houssaye.

Cet article de Jules Janin, nous n'avons pas besoin de le recommander
 nos lecteurs. Le doyen du feuilleton parisien a fait ici oeuvre de
critique et d'ami en mme temps. A propos d'Arsne Houssaye, Thophile
Gautier et Grard de Nerval revivent aussi sous sa plume toujours
magique et toujours jeune.]


La plus grande intimit s'est tablie, il y a bien longtemps, entre
Jules Janin et Arsne Houssaye. Quoi d'tonnant? Houssaye et Janin
sont partis du mme point pour arriver au mme but; ils ont parcouru
les mmes sentiers; ils ont port tout le poids des mmes misres. A
cette heure encore,  l'heure du repos, l'un et l'autre ils sont 
l'oeuvre, avec cette diffrence pourtant: que le premier n'a pas
quitt son humble emploi de critique hebdomadaire, et que le
second, beaucoup plus jeune, dans un mouvement plus vaste, embrasse
aujourd'hui, avec la plus grande ferveur, des drames et des passions
si compliqus et si terribles, que nous ne comprenons pas qu'il vienne
 bout de tant et tant d'illustres entreprises.

Quand nous l'avons connu, Arsne Houssaye tait un jeune homme,
amoureux de la forme, enivr des esprances de l'artiste et du pote.
Il vivait gaiement et facilement, en belle et bonne compagnie, avec
Grard de Nerval, un talent de premier ordre, un bel esprit, qui-s'est
tu dans un dsespoir muet: ne pas atteindre  ces beaux rves qu'il
portait, tout flamboyants, dans le coin de son cerveau!

Ils avaient tous deux, pour leur dvou et fidle compagnon, cet
esprit rare et charmant, voisin du gnie, crivant ses doux pomes,
lger au pourchas et hardi _ la rencontre_, Thophile Gautier, d'une
verve inpuisable, un peintre, un pote, un narrateur,  qui nous
devons la _Comdie de la mort_, le _Voyage  Constantinople_, et tant
de pages heureuses qui lui servent d'oraison funbre aujourd'hui.
L'amiti d'Arsne Houssaye et de Thophile Gautier passera plus tard
 l'tat lgendaire, et les lecteurs qui viendront ne sauraient les
sparer, dans leur estime et dans leur souvenir.

A ces trois-l nous pourrions ajouter ce talent merveilleux, ce
faiseur de miracles, Eugne Delacroix, enseveli dans son triomphe.
Il aimait ces jeunes gens pleins de vie et qui parlaient si bien des
choses qu'il aimait le mieux. Donc, vous voyez que commencer ainsi,
c'tait bien commencer: une jeunesse enthousiaste, un esprit plein de
doute, un talent plein de croyance, et surtout cette aimable croyance
en soi-mme. On ne dpend de personne; on n'a rien  demander 
personne. On obit  l'inspiration, heureux de peu, content de
tout! C'tait un grand plaisir de les voir si bien vivre et marcher
doucement dans les sentiers qu'ils avaient dcouverts. Cela dura dix
ans. Grard de Nerval devint le voyageur favori de Charles Nodier, de
Mrime, d'Armand Carrel et des voyageurs dans un fauteuil.

Thophile Gautier s'emparait victorieux de l'histoire et du jugement
des beaux-arts. Il rgnait dans le feuilleton, par le talent, par la
volont, et, qui le croirait? par la bienveillance. Il tait l'ami de
Mme de Girardin, le prneur de Victor Hugo; toujours  son oeuvre,
et quand, parfois, il avait du temps  perdre, il nous contait une
lgie, il nous racontait l'ardente histoire de Mlle de Maupin.
Cependant, le troisime ami, le peintre, intrpide et ne doutant de
rien, se chargeait d'orner les plus beaux espaces, les places les plus
clbres dans nos glises, au conseil d'tat, au Panthon, partout,
dans tous les lieux de pompe et de fte o il tait dsign par son
gnie.

Eh bien, le plus insouciant de cette association du bien faire et
du bien dire tait justement ce jeune rveur, rvant toujours,
travaillant peu, Arsne Houssaye! Son esprit, n pour la jeunesse,
n'tait pas encore n pour le travail. Il semblait dire  ses amis:
Marchez devant, allez toujours, moi je fais l'cole buissonnire, et
j'irai, s'il vous plat, sans hte et sans ambition, au rendez-vous de
la Fantaisie.

Et pourtant ce fut alors qu'il crivait _la Pcheresse_, un livre
charmant qui peint le duel du corps et de l'me. Ce fut alors qu'il
commenait ses _Portraits du XVIIIe sicle_, ce sicle des magies de
Watteau, si ddaignes en notre jeunesse.

Il avait t pris dans son chemin par un travail inattendu, j'ai
presque dit inattendu. Il fut charg de sauvegarder cette antique
institution du grand sicle, appele la Comdie-Franaise. En ce lieu
superbe, les plus grands esprits de la France avaient trouv l'asile
et le respect pour lesquels ils taient ns. Ici, Molire, ami du
peuple, avait compos ses plus grands ouvrages: _le Misanthrope_ et
_Climne_, et _Tartufe_ et _les Femmes savantes_, enfants srieux du
Thtre-Franais. Corneille avait apport, du fond de la Normandie,
_Auguste, Cinna, milie_ et tant d'autres hros, la gloire et
l'orgueil du genre humain. Racine, en mme temps que Corneille, avait
glorifi le thtre, et laiss--souvenirs de son glorieux passage
ici-bas--tant d'hrones charmantes et de hros glorieux: _Junie,
Agrippine_ et _Mithridate_; avec ses charmants railleurs qui
faisaient un pendant  la comdie de Corneille: _les Plaideurs_;
puis _Iphignie, Esther_ et tout le reste. taient venus, plus tard,
Voltaire et _Tancrde_, la philosophie aprs la croyance, et la
sagesse du pote aprs l'antique enthousiasme. Il n'y avait point de
position plus belle  dfendre,  protger,  conserver, et les plus
habiles, quand ils virent ce jeune homme attach  ce pnible labeur,
furent en doute de savoir comment il va se tirer de peine et par quel
bonheur du temps prsent il soutiendra les miracles du temps pass.

Lui, cependant, sans un moment de doute ou d'hsitation, il prit
en main la dfense et la protection de ce thtre incomparable; il
assistait, plein de respect, aux derniers moments de Mlle Mars. Il
encourageait la naissante ardeur de Mlle Rachel, et quand elle voulut
aller plus loin que _Camille_ et chanter _la Marseillaise_ [Note: Au
temps o Mlle Rachel chantait _la Marseillaise_, M. Arsne Houssaye
n'tait pas encore directeur du Thtre-Franais.], il refusa de la
suivre en ces prils sans nom.

Ainsi lui fut compt, pour sa renomme, et disons le vrai mot, pour
sa gloire, ce passage heureux et rapide  travers le Thtre-Franais
(1849-1856). Il le quitta comme il l'avait pris, sans trouble et sans
regret, laissant aprs lui quelques oeuvres charmantes que lui seul il
avait protges: _Mademoiselle de la Seiglire; Charlotte Corday, les
Contes de la reine de Navarre, Gabrielle_, et les chefs-d'oeuvre de
Victor Hugo, et les coups de thtre d'Alexandre Dumas. J'allais
oublier l'inoubliable Alfred de Musset, avec son _Chandelier_. Et
Octave Feuillet, et Lon Gozlan, et Mme de Girardin!

Et dsormais voil Arsne Houssaye rendu  la vie littraire, au culte
des belles-lettres, ses fidles compagnes: un sourire dans le beau
temps, la consolation des heures mauvaises, fidles compagnes qu'on ne
saurait trop servir et qu'on ne peut trop aimer.

Ce fut la premire fois sans doute que l'on vit un directeur du
Thtre-Franais quitter la rgle et le compas, pour reprendre avec
joie une plume fidle et bien taille.

Ainsi, il mit au jour ces livres charmants _le Roi Voltaire_ et
_le Quarante et unime Fauteuil_, dont il crivait l'histoire avec
quarante plumes diffrentes. On voyait qu'avant d'crire ces beaux
livres, il avait travers la grande posie; il en avait gard le
souffle et le parfum.

Heureux chez nous l'esprit libre et en gaiet de coeur, qui se
transforme, et glorifions,  mes amis, l'imagination facile qui sait
prendre  propos toutes les formes, toutes les grces, j'ai presque
dit toutes les vertus. Qui veut crire et durer longtemps dans
l'esprit et dans l'imagination du lecteur, aura grand soin de varier
la peine et le plaisir des gens rests fidles  cette intime lecture.
Il a sous les yeux de grands exemples,  commencer par _le Roi
Voltaire_. Et quel homme, en ce bas monde, plus que Voltaire, fut
jamais plus changeant et plus divers? Il a tout tent, et toujours il
a triomph de l'obstacle. Et du thtre  la philosophie, et du conte
en vers au conte en prose, et mme,  malheur de tant russir! du
pome pique aux lgers pomes, o le sourire arrive avec toutes les
palpitations; et de l'histoire  la critique, et mme du lger billet
avec lequel on finit par composer de trs-gros tomes; et de la comdie
 la tragdie, et de la piti  l'enchantement, ce roi Voltaire a
russi en toutes choses. Il tait la grce et la censure, l'lgie
et la chanson, le charme enfin, le vrai charme, et le genre humain,
bloui de toutes ces merveilles, se demandait s'il n'tait pas le
jouet d'un rve. Heureux changement! ces rvolutions du bel esprit,
roulant  l'infini dans un cercle qu'il s'est trac  lui-mme, et
dont il sait par coeur tous les dtours.

L'auteur du _Quarante et unime Fauteuil_ comprit bien celui-l qui
et rempli,  lui seul, tous les fauteuils; cet homme qui fut  la
fois le juge et l'avocat de son sicle.

Aussi quand il eut pay son tribut  l'esprit vif et souriant qui
l'entourait, Arsne Houssaye, un beau jour, se mit  raconter, dans
un grand livre intitul _la Comdie parisienne_, une suite infinie,
imprvue, norme, des plus terribles accidents.

Il divisait ce livre en trois sries,  savoir: _les Grandes
Dames,--les Parisiennes,--les Courtisanes du monde_, c'est--dire
douze gros tomes in-octavo, que nous avons lus avec stupeur,
trs-tonn que le mme crivain qui tournait d'une faon si lgre
autour des plus graves questions, maintenant qu'il tait dlivr de
ces belles jeunes filles innocentes qui conservaient encore l'aspect
et le parfum de leur village, entreprt, dans une suite de drames
impitoyables, de dvoiler ces courtisanes caches sous le manteau des
duchesses, et ces duchesses qui portaient insolemment le voile obscne
des courtisanes: _Titulum mentitae Lysicae_, disait Juvnal; et
vritablement nous savons, grce  ces livres, les monstres hideux et
charmants qui se cachent sous ces noms-l: Mme _Vnus_, Mme _Phryn_,
la _Messaline blonde_, la _Chanoinesse rousse_, la _Marquise Dana_ et
l'adorable _Violette_, et cent et une autres. Il les connat toutes,
il sait leur vrai nom, et comment elles sont tombes, et par quel
miracle la femme dchue est devenue une grande dame, et qu'il ne faut
pas prendre au srieux les cheveux blonds de Messaline, pas plus que
les cheveux noirs de sa soeur.

Ah! mon Dieu, quelle suite incroyable de dguisements et d'aventures,
de mensonges et de perfidies, et comment toutes ces femmes adultres
ne sont plus que des femmes tares! C'est ainsi dans ce charmant livre
intitul _la Bohme_, crit par un bohmien, nous avons vu la petite
Mimi: qui, parfois,  la fin du trimestre, aux modes nouvelles, s'en
allait chercher les robes et les manteaux de ce matin. Elle partait
nue, ou peu s'en faut, et s'en revenait, huit jours aprs, vtue de
soie et de velours, pare de chanes et de dentelles, la soie
aux souliers, le diamant  la jarretire, et les bras chargs de
bracelets. C'est trs-vrai, la petite Mimi tait une marquise, et
ses grands dgingands sentaient redoubler, aux fanfioles de ses
toilettes, leur admiration pour Mimi.

Dans ces livres si curieux d'Arsne Houssaye, il y a de ce mlange
hont de la courtisane et discret de la duchesse. Le romancier en
connat beaucoup des unes et des autres, et quand il les runit dans
le mme salon,  l'ombre ardente, un demi-jour mystrieux, favorable
aux vierges folles, le plus sage et le plus sceptique lecteur se
surprend  tre attentif, souvent charm et toujours amoureux. Ces
ceintures, si facilement noues et dnoues, ont un si grand attrait!
Ces beaux rires contagieux ont un si grand charme! Enfin, nous allons
si facilement  ces doux visages,  ces lvres emperles, au beau sein
de ces pcheresses! Voil le charme et l'attrait de ces tudes: c'est
du pur Balzac, mais du Balzac sans voiles et sans embches, disant
toutes choses hardiment, et jamais lass dans ses rvlations.

Cette fois, par quel travail, quel mystre et quelle infatigable
interprtation des vices les plus cachs, le conteur infatigable est
parvenu  composer ces douze volumes incomparables? Nous ne saurions
le dire. Il a fallu rompre absolument et le mme jour avec ses petits
livres accoutums, les _Charmettes_, par exemple. Loin d'ici, mes
lgies! loin de moi mes frles chansons! J'ai ferm pour jamais ce
petit monde oisif, galant et dameret qui m'a suffi vingt annes. Il
me faut dsormais de grandes hrones, des passions illustres, et
quelqu'une de ces nudits fameuses que le monde entoure  plaisir de
ses haines et de ses adorations. Telle tait l'oeuvre ardue, et
voil par quel sacrifice il a forc la porte obstine et pourtant
hospitalire de ces grands boudoirs et de _l'Htel du Plaisir,
mesdames._

Une fois dans ces fameux romans de sa deuxime manire, soyez en
repos, vous trouverez toutes les palpitations imaginables. L'homme est
savant dans toutes les intrigues du hasard et dans toutes les choses
de l'amour. Autant que les plus grands artistes il excelle  parer et
 scalper ces dames prcieuses. Il sait qui donc les habille, et qui
donc dnoue ces beaux cheveux tordus sur ces nuques vaillantes. Il
vous dira le nom de tous les amants de ces magiciennes, pour qui
l'amour, la passion et la volupt n'ont plus de secrets. La femme
ainsi aime et parfume en vain ne veut pas qu'on la suive: on la
suit. Des mains invisibles vous poussent  cet abme. Il sait aussi
le nom de toutes les pierres prcieuses, et celles qui conviennent le
mieux  la beaut, pare  son plaisir. Mme, aprs avoir dcrit le
carrosse o la dame se promne, il vous dira le nom de la dame. Il
sait o la prendre et dans quel htel, entre cour et jardin, il
retrouvera cette pestifre, et notez bien qu'il n'est point amoureux
de ces miracles de beaut et de ces beauts d'occasion. Au contraire,
on dirait qu'il les raille et qu'il les hait, tant il les a bien vues.
Harpies! la honte et le chagrin de tant d'honntes gens. Ces douze
volumes sont remplis de leurs mensonges et de leurs trahisons vus par
un sceptique, mais un sceptique qui a ses quarts d'heure de pardon.

Pour comble d'ironie, il ne va pas enfermer dans un mchant tome, en
vil papier, ces trouvailles de son esprit et de sa souvenance; au
contraire, il veut les publier superbes, sur un papier fait pour les
grands potes, et que chaque dame, ici prsente, apparaisse dans sa
grce et dans sa beaut. Voyez plutt, dans ces deux tomes de _la
Femme fusille_, Blanche de Volnay et Mlle Angeline Duportail, l'une
arme d'un couteau  la faon de Charlotte Corday, l'autre  la
poitrine sans voile, aux bras nus, et d'une beaut irrsistible. Ce
sont l ses armes de combat. Et maintenant que, par un si long dtour,
j'arrive  cette publication dernire, accordez-moi la permission d'en
parler tout  mon aise et longuement.

Ce nouveau livre en deux volumes non moins splendides que les autres
tudes de moeurs parisiennes, est intitul: _Le Chien perdu et la
Femme fusille_, en souvenir d'un petit livre crit deux ans avant la
rvolution de Juillet: _L'Ane mort et la Femme guillotine..._ On a
plus tard effac le second titre, et ce n'est plus que _l'Ane mort..._
Je puis parler de ce livre, autrefois clbre, oubli de nos jours
[Note: Oubli! _L'Ane mort et la Femme guillotine_ est un des
chefs-d'oeuvre de l'cole romantique. Tout en voulant railler la
littrature de sang, Jules Janin a cr des figures vivantes: la
nature a vaincu le critique.]. C'tait l'oeuvre hsitante d'un nouveau
venu dans les lettres, qui ne se doutait pas que cette histoire le
jetterait, irrvocablement, dans la vie littraire.

L'ne et la fillette, hros de ces pages timores, sont ns dans le
mme village, et l'ne et la jeune fille accomplissent le mme voyage,
jusqu'au moment o celui-ci est tran  la barrire du Combat, o
celle-l est mene  l'chafaud. C'tait un rcit trs-simple et
trs-exact. On voyait que la fillette et la bte avaient vcu, mais
nulle parure, et rien pour arrter le lecteur. Cela tait presque naf
et faisait si peu de bruit!

Seulement l'crivain, trs-jeune encore, avait tent de montrer
comment, dans un style lgant et chti, l'on pouvait dcrire 
l'usage des honntes gens les lieux les plus corrompus de la grande
ville,  savoir la Bourbe et la Morgue, et le lupanar abominable, et
le bourreau, qui n'tait pas encore un personnage. Il y avait mme
un certain baiser  la guillotine que nous trouvions charmant en ce
temps-l. Le livre,  peine publi, fut proclam comme une chose bien
faite. Il trouva, pour ses premiers rpondants, M. de Salvandy, jeune
homme, et M. Victor Hugo, dans toute la jeunesse et l'indulgence d'un
grand crivain qui tait la fte et l'amour du public.

Je crois bien que M. Sainte-Beuve eut quelque souci du livre nouveau;
mais il s'en repentit, comme a fait plus tard George Sand, effaant de
ses pages le titre du livre et le nom de l'auteur. Cependant _l'Ane
mort_ a fait son chemin; on l'a mis en tableau, en gravure, en mauvais
drame, et l'illustration de ce petit conte fut le dernier travail de
Tony Johannot. D'autres livres sont venus plus tard qui ne devaient
pas le laisser vivre. On ne va pas  _l'Ane mort_ quand on peut
lire _Eugnie Grandet_ et _Notre-Dame de Paris_. Mais quoi! peu de
lecteurs suffisent  l'homme sens: _Contentus paucis lectoribus_,
disait Horace, et l'auteur de _l'Ane mort_, aprs quelques tentatives
pour arriver  son premier succs, finit par traduire Horace et
ne trouva pas de concurrents. Il a fait plus tard un livre assez
considrable: _la Fin d'un Monde et du Neveu de Rameau_, dont la
premire dition-- surprise!--est puise au bout de cinq ans, sans
que l'auteur ait pu se plaindre de la critique ni de la curiosit de
ses contemporains.

C'est donc en souvenir de _l'Ane mort et la Femme guillotine_ que M.
Arsne Houssaye lui ddia: _Le Chien perdu et la Femme fusille_. Or,
cette fois, vous pourrez juger  quel point de ralisme, et, disons
mieux, de vrit, l'illustre crivain a pouss les qualits par
lesquelles il est parvenu  composer _les Grandes Dames, les
Parisiennes_ et _les Courtisanes du monde_. Il a choisi pour son
texte: les _Epouvantements_ et les _Abmes_, c'est--dire les derniers
jours de l'infme Commune. Il la connat par coeur, il la connat
aussi bien qu'il connat le grand monde et le demi-monde; et quand
vous aurez lu ces deux tomes des abmes et des pouvantements, ne vous
tonnez pas que vous sachiez toute cette histoire. Ah! voil bien
cette autre fin d'un monde au milieu des flammes et des gorgements!

Il y avait, en ce temps-l, un franc-tireur qui sauvait un chien
d'une mort certaine; il s'appelait Ducharme; il tait amoureux d'une
certaine Virginie Duportail, qui lui rendait amour pour amour, mais
aussi trahison pour trahison. Elle riait quand elle avait bien
tromp un amoureux de sa beaut; elle tait mle  ces histoires de
Belleville et de l'Htel de ville. S'il y avait une barricade, elle
abordait la barricade avec du vin de Champagne. Enfin, s'il tait
terrible, elle tait violente. Elle vivait avec ce qu'il y avait de
pire  Paris, et l'auteur ne se gne pas pour les hommes, disant:
Celui-ci est un Spartiate et celui-l est un Athnien de barrire!
Entre tous ces jeunes gens il y avait ce beau chien nomm Thermidor,
trs-bien venu des bataillons de Montmartre, de Montrouge et de
Mnilmontant.

Thermidor est une bte plus intressante, et plus aimable que _l'Ane
mort_. Il gambade autour de ces terroristes, Raoul Rigault et Gustave
Flourens! Pauvre Flourens! je l'ai connu beaucoup, moi qui vous parle;
il tait simple et bon. Il serait rest tout un jour assis dans le
mme fauteuil et rvant, Dieu sait  quoi! Nous avons aussi,  cot du
chien Thermidor, le citoyen Carnaval, qui nous fait rire, et puis
Mlle de Volnay, qui se tue  la grande faon romaine,  la faon de
Lucrce, et qui n'en meurt pas! Bref, ds les premires pages, tout
se mle et se confond dans ce rcit, qui est dj le rcit d'un autre
monde.

Avant l'heure o les soldats de Versailles s'emparent de Paris et
viennent  bout de la Commune, le peintre excelle  nous montrer les
communards dans leur dsordre et dans leur dsastre. Ici Jules Valls
apostrophant Courbet; plus loin Dacosta tendant son verre  Thophile
Ferr. On ne boit plus dans tout Paris que du vin de Champagne, hormis
du vin bleu; on n'entend plus que les chos de _la Marseillaise_, et
nous avons vu le moment o l'on allait reprsenter l'oeuvre nouvelle
de M. Pyat. Mais sa prudence a pressenti l'orage; il avait peur d'tre
siffl--et fusill! Et tout ce monde en mme temps piaule et rugit, et
chante, et crie. Il y en a qui s'enivrent, d'autres qui se cachent,
plusieurs font l'amour, plusieurs s'en vont  Versailles  une partie
o les comdiennes dclament des vers de Thophile Gautier. Les
demoiselles perdent des discrtions, les dames perdent leur mouchoir,
les vivandires gagnent des fdrs, les honntes femmes se cachent et
font de la charpie. Le colonel Rossel, le gnral Dombrowski, M. de
Rochefort, rgnent et gouvernent. Le gamin de Paris s'en va de l'un
 l'autre, et la belle Angeline Duportail fait la garde  l'Htel de
ville.

Aventures monstrueuses! On s'empare  la fin d'Angeline Duportail, et,
dans un htel du parc Monceaux, on la fusille; elle tombe  la porte
de Violette, une hrone des _Grandes Dames_.

Quand elle est frappe, elle ressuscite et s'en va, chancelante,  la
recherche de son amant. Car ici nous appelons les choses par leur nom:
ma matresse, mon amant, gros comme le bras. Enfin la mal fusille, 
peine couverte des voiles d'une dame de la charit, est reconnue
par son chien et par un agent de police; alors commence une srie
interminable d'preuves et de maldictions. M. Arsne Houssaye est
habile en toute sorte de pripties. Angeline Duportail, sitt qu'elle
est rendue  la douce lumire, pleure des larmes de repentir; mais
quand son amant est condamn  la dportation, elle le suit avec
Thermidor jusqu'au port o le colonel Ducharme est embarqu pour
Nouma.

Alors Thermidor, voyant partir son matre, l'appelle en dsespr; il
finit par se jeter dans le flot retentissant. Il aboie sa douleur;
mais comment quitter celle-ci pour celui-l? Il va, il revient. Il
finit par se noyer, et la belle Angeline,  son tour, meurt d'amour et
de chagrin. Ah! que de peines avant d'arriver  la tombe, et que la
jeune Henriette, de _l'Ane mort_, a plus tt fait de courber sa belle
tte sous la main du bourreau!

De tous les romans de M. Arsne Houssaye, il semble que celui-l
est le plus rempli d'pouvante et de terreur. J'ai presque dit de
sympathie et de piti. Ainsi, ces cratures de l'autre monde auront
mrit l'honneur d'aller rejoindre, dans leurs chteaux, dans leurs
boudoirs, en leurs abmes, en leurs cercueils, toutes les matresses
de M. Don Juan de Parisis.

Mais que M. Arsne Houssaye, dans les entr'actes de ses livres plus
svres, retourne  ses grandes dames,  ses belles pcheresses,  ses
passions de la vie parisienne. Pourquoi n'crit-t-il pas ce livre,
depuis longtemps annonc: _Les mains pleines de roses, pleines d'or
et pleines de sang_? Il m'a cont cette histoire. Il y a l une ide
philosophique et un drame terrible.

JULES JANIN.




LIVRE PREMIER


LES MAINS PLEINES DE ROSES


    Celui qui nie l'Inconnu nie les destines de son me.
                 GOETHE.

    J'ai commenc par nier tout, j'ai fini par croire  tout.
                 LA HARPE.

    Cette femme qui sourit dans sa beaut te donnera l'amour
    et la mort. Mais qu'est-ce que la vie sans l'amour!
                 OCTAVE DE PARISIS.




I

LA VISION DU CHATEAU DE MARGIVAL


Cette histoire va vous paratre trange; c'est la Vrit elle-mme qui
parle.

Un jeune homme de vingt ans passait  cheval dans une petite valle du
Soissonnais, coupe de prairies, de bois et d'tangs, domine par une
montagne o s'agitaient et babillaient trois ou quatre moulins  vent.
Le soleil disait adieu aux flches aigus de l'glise; l'Anglus
ne sonnait pas comme dans les romans, parce que le matre d'cole
arrosait son jardinet bord de buis, o fleurissait sur la mme ligne
la ciboule et le dahlia. On entendait le cri argentin du crapaud, ce
doux pote des marais. Le coucou et le merle, qui avaient dj
fait leur lit sur la ramure, ne se rpondaient plus qu' de longs
intervalles.

Ce jeune homme allait je ne sais o, ni lui non plus. Le cheval, tout
enivr par la verte et savoureuse odeur de la luzerne fauche, tait
lger comme la jeunesse; il effleurait l'herbe et dvorait l'espace.
Le cavalier allait plus vite encore; il voyageait  bride abattue dans
le monde idal qui vous ouvre  vingt ans ses portes d'or et d'azur.
D'o venait-il? du collge. Il n'avait pas vcu de la vie jusque-l.
Il n'avait connu que les Grecs et les Romains. L'tude avait
chastement veill en sentinelle sur son coeur, comme la vestale
antique dans le temple de Junon.

Il allait vivre, enfin! La passion viendrait bientt  lui tout
chevele avec ses fureurs divines, ses treintes de flamme. Il avait
appris  lire, mais il avait  peine entr'ouvert ce livre sacr, ce
livre infernal o Dieu et Satan ont crit leurs pomes. Comme il ne
croyait qu' Dieu, il entr'ouvrait le livre avec confiance. Il entrait
dans la vie avec la pieuse ferveur d'un chrtien qui franchit le seuil
d'une glise en songeant que l du moins, sous les regards des anges,
des vierges et des saints qui sourient dans les vitraux ou dans les
cadres, il est  l'abri des mchants.

Georges du Quesnoy,--c'est son nom,--tait fils d'un magistrat, frapp
dans sa carrire par 1848, un galant homme qui avait eu le tort de
mettre un peu de politique dans la balance de la justice. Il avait
trois enfants, deux fils et une fille. Sa fortune tait des plus
mdiocres. Il vivait dans le Soissonnais, trs-retir du monde, du
produit d'une ferme qui ne devait gure donner que 100,000 francs 
chacun de ses enfants. La fille tait marie  un procureur imprial;
le fils an, depuis un an sorti du collge, ne voulait rien faire,
sous prtexte qu'il faisait des vers; le plus jeune se disait bon 
tout: au journalisme,  la diplomatie,  l'pe,  la robe. Aussi il
y avait tout  parier contre un que Georges du Quesnoy n'arriverait 
rien.

Il devait, aprs la saison, partir pour Paris, le grand dvoreur
d'hommes; Paris qui engloutit mille ambitieux pour faire un nain. En
attendant ce rude combat, il vivait d'insouciance, amoureux de l'aube
et du crpuscule, du rayon qui descend et du bruit qui s'lve,
confiant ses rves aux nuages,  la fort et aux fontaines.

Ce soir-l on respirait l'amre senteur des fves qui enivre
quelques-uns jusqu' la folie. Le moissonneur s'attardait dans les
bois, au parfum des fraises dj mres. L'colire s'amusait, au
retour de l'cole,  souffler, de ses lvres virginales, le plantain
en fleur qui semblait chevelu et poudr comme un marquis. L'colier
admirait la dlicatesse architecturale des chardons; il cueillait le
pissenlit hriss, il se hasardait  sucer le suc de l'ortie, l'ortie
dont il comparait la gueule blanche au rabat du prtre. Tout tait
joie et fte en ce beau soir. La terre chantait son hymne  Dieu par
la voix des hommes, des forts, des moissons et des oiseaux. Il n'est
pas jusqu'au champ de pommes de terre qui ne livrt au vent l'odeur
plbienne de ses vertes ramures, toiles  et l de ces humbles
fleurs ddaignes que nulle main blanche n'a cueillies et que
nulle muse n'a chantes.--Je vous salue,  pommes de terre, vertes
esprances des Spartiates futurs!

Georges, aprs avoir ctoy une haie de sureaux et d'aubpines o
le liseron suspendait ses clochettes blanches et roses, s'arrta
soudainement  la grille d'un parc touffu qui cachait  demi la faade
Louis XVI du chteau de Margival, dont le parc tait surnomm, on ne
sait pas bien pourquoi, le _Parc aux Grives_, peut-tre parce que la
vigne grimpait sur tous les arbres et que les grives y venaient en
belles compagnies au temps de la vendange.

Le chteau de Margival est un des plus jolis du Soissonnais; un peu
moins, ce serait une simple villa, mais, un peu plus, ce serait un
chteau princier, tant l'architecte a bien marqu le style dans cette
oeuvre en pierre de la fin du XVIIIe sicle.

Dans ce chteau souvent abandonn, M. de Margival amenait tous les
ans sa fille Valentine, qui tait encore au Sacr-Coeur. Mais comme
c'tait dj une vraie demoiselle, on quittait Paris avant les
vacances, pour passer trois  quatre mois dans cette belle solitude.

M. de Margival s'y trouvait bien, en souvenir de sa femme qu'il avait
adore et qui tait morte jeune.

Le pays o on a t malheureux de son bonheur est toujours un pays
d'lection.

Mlle de Margival ne s'y trouvait pas mal, quoiqu'elle ft peu prise
de la solitude.

Ce n'tait pas la premire fois que Georges du Quesnoy venait se
promener aux alentours de Margival. Son pre habitait  trois quarts
de lieue; au petit village de Landouzy-les-Vignes, dans une simple
maison de campagne, appele par la maison bourgeoise, petite cour avec
pavillons, un arpent de jardin par derrire, o l'on veut jouer au
parc tout en mnageant un potager.

Il aimait le chteau de Margival. Quoiqu'il ne ft pas pote comme son
frre, il avait dj un vague sentiment de l'art: aussi tait-il dans
l'enthousiasme devant cette faade.

Ah! s'cria-t-il tristement, si mon pre habitait un pareil chteau,
je voudrais y vivre et y mourir sans m'inquiter des pommes d'or des
Hesprides! Ne peut-on trouver ici mieux qu' Paris les joies du
coeur, les ftes du ciel et de la nature?

Il avait mis pied  terre pour appuyer son front brlant sur la
grille. Il et donn quelques beaux jours de sa vie pour pouvoir
fouler en toute libert l'herbe du parc. Ainsi doit tre la vie,
pensa le jeune philosophe: des tentations qui vous montrent leur sein
nu, mais qui vous dfendent d'approcher.

A cet instant il vit apparatre, comme dans un songe, une jeune fille
vtue d'une robe blanche, qui dbusquait d'une avenue de tilleuls et
venait vers la grille d'un air recueilli. Elle avait vingt ans. Elle
tait belle comme si elle ft sortie des mains du Corrge; elle tait
pure comme si elle ft sortie des mains de Dieu. Praxitle, qui n'a
jamais trouv son idal, se ft inclin devant elle.

Quoiqu'elle semblt mditer profondment, elle s'arrta tout  coup
devant un papillon enjou qui battait des ailes, comme pour applaudir
 cette vision. Elle voulut saisir ces ailes toutes d'or et de
pourpre; elle se mit  courir comme une colire  travers les massifs
et les branches. Sa chevelure,  peine noue, s'envola sur ses pauls
et lui voila les yeux. Sa robe, battue par le vent, s'accrochait
 tous les rosiers. Vingt fois elle fut sur le point de saisir le
papillon, qui semblait comprendre le jeu et qui voulait secouer un peu
de la poussire d'or de ses ailes sur cette main virginale.

Elle poussa un cri qui traversa comme une flche le coeur de Georges;
elle avait dchir sa main  un rosier; le sang coulait comme des
perles de vin. Elle se mit  rire pour oublier de pleurer; elle saisit
une rose blanche et la teignit de pourpre comme autrefois Vnus
chassant avec les Heures.

Elle avait oubli le papillon; elle cueillit des marguerites, elle les
parpilla dans ses cheveux et regarda dans l'tang pour voir si elle
tait plus belle avec des fleurs.

Je ne saurais raconter les mille et une foltreries dont elle gaya sa
mditation. Georges du Quesnoy tait toujours  la grille. Il y serait
encore si un hennissement de son cheval n'et effray la jeune fille.
Ds qu'elle se vit surprise en sa solitude, elle s'envola comme une
colombe  travers les rames. Georges du Quesnoy ne vit plus que les
branches mues qu'elle avait touches au passage.

Il remonta  cheval, bien dcid  venir tous les soirs se promener
dans ce parc enchant.

Comme il peronnait son cheval pour arriver chez son pre  l'heure du
dner:

Prenez donc garde, lui dit une paysanne ensevelie sous une moisson
d'herbe frachement coupe, vous allez me jeter dans le ruisseau.

--Je ne vous avais pas vue.

--O avez-vous donc les yeux? Ne dirait-on pas que je suis une fourmi
portant un brin de paille  sa fourmilire!

--A qui appartient ce chteau?

--A la Belle au bois dormant.

--Est-ce cette jeune fille que je voyais tout  l'heure vtue de blanc
comme une communiante?

La paysanne regarda Georges du Quesnoy d'un air moqueur.

tes-vous visionnaire?

--J'ai vu une jeune fille courant aprs des roses et des papillons.

--C'est un conte. M. de Margival et sa fille sont en plerinage 
Notre-Dame-de-Liesse. Il n'y a pas au chteau me qui vive  cette
heure.

Georges du Quesnoy n'en voulait rien croire. Il partit au galop,
bien dcid  revenir le lendemain pour revoir cette belle fille aux
cheveux flottants, ve idale de ce paradis terrestre.




II

TOUT ET RIEN


Quand Georges rentra  Landouzy-les-Vignes, il rencontra son frre qui
cueillait des rimes aux buissons.

C'est moi, lui dit-il, qui ai eu une vision potique.

Et il conta  Pierre comment une jeune fille, une rverie idale en
robe blanche lui tait apparue dans le parc du chteau de Margival.

C'est la prface de l'amour, lui dit Pierre. Mais moi qui suis pote,
je vais t'expliquer en prose l'nigme de cette apparition. Mlle de
Margival est arrive depuis quelques jours au chteau avec son pre;
elle a dix-huit ans et elle a les dix-huit beauts voulues par le
peintre et le sculpteur...

--Allons, tu vas commencer par divaguer.

--C'est toi qui divagues; parce que tu vois une jeune fille en robe
blanche, te voil rvant  une apparition magique.

--Tu as peut-tre raison, je ne suis qu'un visionnaire.

Et Georges du Quesnoy, qui n'y avait pas song, chercha  se prouver
que la jeune fille en blanc, c'tait Mlle de Margival.

Mais voil que tout  coup, et comme pour jeter le trouble dans son
esprit, une calche  deux chevaux passa devant les deux frres,
emportant vers le chteau M. de Margival et sa fille.

Tu vois bien que ce n'tait pas elle.

Les paysans, qui s'taient arrts pour voir passer ce qu'ils
appelaient le carrosse, apprirent  Georges que M. et Mlle de Margival
venaient du chteau de Marchais o ils avaient djeun chez le prince
de Monaco, tout en faisant un plerinage  Notre-Dame-de-Liesse.

Cette fois, dit Pierre  son frre, je n'y suis plus du tout,  moins
qu'il n'y ait au chteau quelque cousine inconnue, promenant sa robe
blanche.

Mais les mmes paysans qui taient les moissonneurs et les vendangeurs
de M. de Margival, affirmrent que, hormis le pre et la fille, il n'y
avait pas me qui vive, sinon une cuisinire grosse comme un tonneau
et une femme de chambre grande comme un moulin.

Les jeunes gens finirent par parler d'autre chose, ils allrent
retrouver leur pre, qui les attendait pour dner. Au dessert, aprs
avoir parl de ceci et de cela, aprs avoir mang beaucoup de ces
belles cerises du pays qui valent bien mieux que les cerises de
Montmorency, M. du Quesnoy leur dit:

Eh bien, messieurs mes fils, maintenant que vous voil tous les deux
bacheliers s lettres, il faut vous dcider  devenir des hommes; que
ferez-vous?

--Rien, dit Pierre.

--Tout, dit Georges.




III

IL TAIT UNE FOIS...


A quelque temps de l, Georges du Quesnoy alla passer la soire au
chteau de Sancy-Lpinay.

Ce n'tait pas sans une certaine motion qu'il se hasardait dans sa
vingtime anne vers un monde nouveau. Quoiqu'il ne ft pas timide
jusqu' la btise,--c'est souvent la timidit des gens les plus
spirituels--il avait peur de lui, il se demandait s'il trouverait
quatre mots  dire dans ce beau monde, familiaris avec toutes les
impertinences, car la comtesse de Sancy avait depuis huit jours, dans
son chteau, ces messieurs et ces dames, qui sont le tout Paris de
l'Opra et des courses.

Georges du Quesnoy avait longtemps hsit  affronter le feu. C'tait
son premier duel avec la vie; il rsolut d'tre brave et de sourire au
premier sang, car il ne doutait pas qu'il ne ft le point de mire de
beaucoup de railleries plus ou moins directes: les Parisiens sont des
francs-maons qui font toujours subir une rude entre aux provinciaux.

Aprs tout, disait Georges, ils ne me mangeront pas.

Il savait bien, d'ailleurs, qu'il n'tait pas plus bte qu'un autre.
Il avait eu le prix d'excellence au collge de Soissons,--ce qui
n'tait pas une raison, puisque le gnie n'a pas souvent de prsence
d'esprit,--mais en outre ses camarades lui accordaient une certaine
loquence humouristique. Ce n'tait certes ni l'humour de Sterne, ni
de Hogarth, ni de Heine, ni de Stendhal. On ne revient pas si jeune de
Corinthe. Mais il y avait toujours du charme dans sa causerie, parce
que la gaiet y jaillissait des questions plus graves.

Il tait moins content de son habillement que de son esprit, car aprs
tout on peut apprendre  lire Homre et Platon  Soissons comme 
Paris, mais les tailleurs de Soissons n'ont pas encore le coup de
ciseau des tailleurs de Paris. Il avait eu beau s'tudier devant son
miroir, en se donnant des airs de dsinvolture; il avait eu beau se
coiffer  la dernire mode; il avait eu beau se relever la moustache:
il y avait encore en lui je ne sais quoi de soissonnais qui marquait
trop le terroir. Heureusement il ne se jugeait pas; il tait trop
habitu  lui-mme pour se critiquer  propos; il trouvait mme que
son pre et sa mre n'avaient pas trop mal travaill, car j'oubliais
de dire qu'il avait une belle tte, peut-tre un peu fminine,  force
de jeunesse, mais qui promettait de prendre du caractre. Le profil
tait mme d'un dessin svre, mais l'oeil bleu de pervenche tait
trop doux. On et dit des yeux d'hiver ou tout au plus de printemps,
car ils ne jetaient pas de flammes vives; peut-tre le volcan
dormait-il sous la neige, peut-tre la passion devait-elle allumer ces
yeux-l.

Georges du Quesnoy n'tait pas trop mal chauss; aussi, ds son entre
dans le salon du chteau, la comtesse dit-elle  une des ses amies:
N'est-ce pas qu'il a de jolis pieds pour des pieds de province?

Quand un domestique dit son nom  la porte, il se sentit plir et
chanceler, il salua  droite et  gauche sans savoir son chemin. Il
alla trbucher contre un coussin et donna de la tte sur l'ventail de
la jolie Mme de Fromentel, qui dit tout haut  une de ses amies:
Ce jeune homme est terrible, un peu plus il m'arrivait en pleine
poitrine. Georges du Quesnoy tait revenu  lui  ce point qu'il
hasarda ces paroles: Je ne me serais pas cass la tte, madame. Mme
de Fromentel ne savait si elle devait rougir ou se fcher.

Voyez-vous, monsieur, lui dit-elle avec une pointe d'impertinence,
c'est parce que vous n'y voyez pas avec votre lorgnon dans l'oeil.

--C'est parce que j'avais peur d'tre bloui, madame.

On disait la bonne aventure au voisinage, non pas avec les cartes ni
avec le marc de caf, mais en lisant dans les mains:

Vous n'y entendez rien, dit tout  coup la matresse de la maison 
la sibylle. Monsieur du Quesnoy, savez-vous prdire l'avenir en lisant
dans les mains?

--Puisque je sors du collge, je sais tout, dit Georges, en
s'efforant de sourire.

--Eh bien, vous allez commencer par moi.

Georges du Quesnoy commena bien: la dame avait trente ans passs; or,
en lui prenant la main, voil quelles furent ses premires paroles:
Madame la comtesse, quand vous aurez vingt-huit ans, vous traverserez
des prils sans nombre! Jusque-l tout le monde avait regard le
nouveau venu avec le froid ddain des gens qui sont au spectacle de
la btise humaine. On s'tait quelque peu mis  rire en le voyant se
jeter le lorgnon dans l'oeil sur l'ventail de Mme de Fromentel; on
l'avait compar  un cuyer du cirque qui va traverser un cerceau de
papier; mais quand on vit qu'il n'tait pas trop dpays, on rpta de
bouche en bouche que le collgien n'tait pas si bte qu'il en avait
l'air.

Un rayon presque sympathique tomba sur lui, on se demanda qui il tait
et d'o il venait. On ne fut pas fch d'apprendre que son pre tait
une des personnalits de la magistrature, demi-noblesse de robe qui
lui donnait ses petites entres dans ce chteau hraldique s'il en
fut. Puisque ce n'tait pas le dernier venu, on pouvait lui permettre
d'avoir de l'esprit, aussi toutes les femmes voulurent lui donner la
main.

Il s'tait hasard dans cette aventure sans savoir un mot de ce qu'il
allait dire. La fortune est aux audacieux; d'ailleurs il lui tait
impossible de rebrousser chemin: cote que cote, il fallait parler.

Il parla. Il ressemblait fort  ce bcheron ivre qui fait des fagots
 travers la fort, donnant des coups de hache de  de l, abattant
comme un aveugle et se dchirant la main aux pines. Quoiqu'il ft
toujours un peu troubl, il n'oubliait pas de regarder chaque patiente
face  face, pour lire quelque peu dans sa physionomie. C'est encore
plus sr que la main, surtout pour ceux qui n'ont pas appris  lire
dans ces hiroglyphes que dchiffrent si galamment les initis, comme
si c'tait vraiment une langue consacre.

Dj il avait content ou mcontent deux curieuses plus ou moins
naves, quand une troisime, qui s'y entendait, lui prit sa main 
lui-mme et lui dbita quelques malices cousues de fil blanc.

Il se laissa faire d'autant mieux que la dame tait jolie, trange et
provocante.

Monsieur, lui dit-elle, j'en sais plus que vous; tout ce que vous
avez dit l, ce ne sont pas des paroles d'vangile; vous avez sans
doute appris cela en faisant votre rhtorique ou votre philosophie. Je
vous ai ou parler du dmon de Socrate et des visions de Descartes....

--Des cartes! s'cria une femme, on va tirer les cartes. J'en suis.

La dame qui tenait la main de Georges du Quesnoy se tourna vers
l'interruptrice:

On voit bien, ma chre, que si vous avez fait votre rhtorique, vous
n'avez pas fait votre philosophie: Descartes, c'est le philosophe.

Cette chiromancienne, qui avait les secrets de Desbarolles, tait une
demoiselle de Lamarre, cousine de la matresse de sa maison. Elle
n'avait pas voulu se marier, parce qu'elle avait lu dans sa main que
le mariage lui serait fatal. Elle avait d'ailleurs une figure  rester
vieille fille, quoique avec de beaux yeux et de belles dents.

Cependant Mlle de Lamarre continuait  tudier la main de Georges:
Ah! mon Dieu! dit-elle tout  coup.

Elle pronona ces mots avec une pleur soudaine et avec une voix mue
qui frapprent tous ceux qui taient l en spectacle.

Georges du Quesnoy la regarda avec une curiosit inquite, quoiqu'il
s'effort de prendre un masque moqueur.

Elle avait laiss retomber la main.

C'est impossible, dit-elle en la reprenant.

--Mais qu'y a-t-il donc? lui demanda la comtesse de Sancy.

--Parlez! parlez! dit le jeune homme. Vous imaginez-vous que vous
allez me faire peur?

--C'est moi qui ai peur, murmura la devineresse.

--Vous avez donc vu le diable dans ma main?

--Si ce n'tait que cela.

--Qu'avez-vous vu?

--Je ne le dirai pas.

--Permettez, dit un des assistants, c'est un peu le jeu des enfants
que vous jouez l. Vous devez parler tout haut.

Aprs un silence de quelques secondes, la dame reprit gravement la
parole:

Si je croyais beaucoup  toutes ces sorcelleries, je ne dirais rien;
mais comme je n'y crois pas pour deux sous, je vais dire ce que j'ai
vu. La ligne de Saturne est brise par un X fatal, c'est un signe de
mort violente.

Un beau sourire s'panouit sur la figure de Georges du Quesnoy.

Madame, lui dit-il, vous ne pouviez pas m'annoncer une mort plus
agrable pour moi: mourir de mort violente, voil qui n'est pas 
la porte de tout le monde, c'est la mort des dieux et des rois. Si
j'tais un peu pdant, quelle belle occasion j'aurais l de faire une
page d'histoire!

--Soyez un peu pdant, dit la matresse de la maison, je ne suis
heureuse que si on me raconte des morts tragiques.

--_Vae victis!_ Tant pis pour moi! Tous les grands noms sont morts de
mort violente, sans parler de Jsus-Christ. Homre est mort de faim,
Socrate a bu la cigu, Csar fut poignard, Alcibiade fut perc de
flches, toute l'antiquit est pleine de ces choses-l. Sardanapale
se brla vif, Anacharsis fut touff, Znon mourut dans les tortures,
Polycrate fut crucifi, sope, comme Dana, fut prcipit du haut d'un
rocher, Sapho se prcipita elle-mme; Philippe; roi de Macdoine,
tomba sous les coups de Pausanias, qui tomba sous les coups
d'Alexandre; Phocion but la cigu, comme Socrate; Artaxercs fut
dvor par les btes, Pyrrhus tomba sous le coup d'une pierre,
Antiochus et Brnice furent empoisonns, comme Annibal, comme
Aristippe; Archimde fut tu au sige de Syracuse; Mithridate a eu
beau s'habituer au poison, il n'en mourut pas moins de mort violente;
Cloptre mit un aspic  son beau sein. Combien de morts terribles 
Jrusalem! Plus de trois millions sous Vespasien et sous Titus. Et les
Romains, croyez-vous qu'ils soient morts de leur belle mort? Tibre,
Caligula, Claude, Nron, Galba, Othon, Vitellius, Domitien, Commode,
Caracalla. Agrippine, femme de Tibre et fille d'Auguste, mourut de
faim; mais je passe par-dessus toutes les tragdies. Prote se brla
lui-mme sur un rocher, Mans fut corch vif, Bhram, roi des Perses,
fut tu d'une flche; l'empereur Maxime eut la tte tranche, Attila,
qui avait ruin cinq cents villes et tu un million d'hommes, mourut
de joie dans son lit: mort violente! L'empereur Xnon fut enterr
vivant par la belle Ariadne. Je passe sur tous les drames de la cour
de France avant Frdgonde, aprs Brunehaut. Et le conseil des Dix! et
les Sforza! et les Borgia! Mais quel que soit le pays, qu'on s'appelle
Jean Huss ou Marie Stuart, qu'on soit Cinq-Mars ou le duc de
Montmorency, Barneweldt ou Buckingham. Et la garde qui veille
aux barrires du Louvre n'en dfend pas les rois: Henri IV meurt
poignard, Louis XVI guillotin. 1793, c'est la grande poque; la
guillotine ne frappe pas assez vite quand les terroristes sont au
pouvoir. Et quand la guillotine se repose, tout est-il fini? Et Paul
Ier, assassin; et Mohamed, poignard; et le duc d'Enghien, et le
grand vizir Mustapha. Et le comte d'Entraygues et la Saint-Huberti
dans les bras l'un de l'autre; et Napolon Ier clou sur un rocher, et
Ney, qui inaugure la raction blanche; et Kotzebue, et Karl Sand, et
le duc de Berry, et le pacha de Janina, dont la belle tte, coupe,
fut envoye au srail; et les massacres de Chio, et l'empereur
Iturbide, et les janissaires massacrs  Constantinople; et le dernier
des Cond, pendu  l'espagnolette d'une croise; et Napolon II, et
Lopold Robert, et le baron Gros, et le marchal Mortier, et Armand
Carrel, et le comte Rossi, et les archevques de Paris, et Grard
de Nerval, et Maximilien! Hcatombe, hcatombe, hcatombe de morts
violentes! Il n'y a que les paresseux qui meurent dans leurs lits.
J'accepte donc la mort violente; si je meurs ainsi, c'est que je
jouerai un grand rle.

Les auditeurs furent merveills de la mmoire du lycen. Il avait
remu tous ces noms clbres avec la rapidit d'un prestidigitateur.

Georges du Quesnoy paya encore d'audace.

Et maintenant, madame, dit-il avec beaucoup de laisser-aller, je vais
vous raconter ma mort.

Il se fit un grand silence; le jeune homme avait dcidment conquis
tout le monde. On se groupa autour de lui, les femmes avec une
inquitude romanesque, les hommes avec une curiosit railleuse, mais
pourtant attentive.

Georges du Quesnoy avait pass sa main sur son front comme pour faire
jaillir la lumire dans sa pense.

Attendez donc, dit la matresse de la maison, on va servir le th,
vous nous direz cette belle histoire tout  l'heure, car je ne veux
pas que l'histoire soit coupe en deux.

La comtesse sonna, on apporta le th, elle le servit de sa blanche
main, mais en toute hte, comme pour dire: Dpchez-vous, la tragdie
va commencer.

Pendant qu'on prenait le th bruyamment, Georges, repli sur lui-mme
dans l'attitude d'un chercheur, eut une vision trange; soit que ce
mot: _mort violente_, lui et fait une profonde impression, soit que
la prescience lui montrt un des tableaux de l'avenir, il vit, sous le
rayon d'un soleil levant, cet abominable chafaud arm d'un couperet
qui s'intitule la guillotine.

Eh bien, vous ne commencez pas? lui dit Mme de Sancy.

Il leva la tte et sembla ne plus savoir o il tait.

Pardonnez-moi, madame, lui dit-il, mais j'tais dj si loin dans mon
histoire, que j'oubliais de vous la raconter.

Cinq minutes aprs, tout le monde s'tait remis en cercle autour du
conteur indit.

Georges du Quesnoy n'tait pas fch d'avoir vu s'ouvrir cette
parenthse entre le titre de son roman et son rcit. Il avait pu,
tout en causant, baucher dans son esprit toute une histoire pour
la galerie, mais il avait peur de tomber dans quelques vulgarits
rebattues. Les beaux romans sont connus de tout le monde, on ne peut
pas les refaire; les mauvais sont toujours nouveaux, mais est-ce la
peine de les faire? Il craignait, d'ailleurs, que les choses ne se
passassent comme  la lecture de _Paul et Virginie_: au beau milieu de
son conte tous les chtelains voisins demanderaient leur carrosse.

Vaille que vaille, dit-il tout  coup. Je commence.

Il huma dlicieusement sa seconde tasse de th, du vrai th chinois,
dans du vrai chine:

Il tait une fois....

--C'est un conte, dit une jeune fille; je n'y croirai pas.

--Chut! dit Mme de Sancy avec impatience, il n'y a rien de plus vrai
que la _Barbe-Bleue_. J'en connais plus d'un ici qui a eu sept femmes.

--A propos, dit Georges du Quesnoy en se tournant vers la devineresse,
vous m'avez dit que je mourrais de mort violente, mais de quelle mort
violente? Serai-je pendu? Serai-je fusill? Boirai-je la cigu? Me
prcipiterai-je du rocher de Leucade? Serai-je assassin? Serai-je
guillotin?

Aprs chaque question, le jeune homme mettait un point d'interrogation
et un silence, la dame rpondait: Non par un signe de tte; mais 
la dernire question: Serai-je guillotin? elle se tut et porta la
main  son coeur.

Et elle fit cela gravement, sans vouloir jouer la comdie, en femme
convaincue.

Tout  l'heure elle ne croyait qu' moiti, maintenant elle ne doutait
plus. Elle murmura en se parlant  elle-mme:

Oui, guillotin.

Mme de Sancy fit remarquer alors que tout le monde coutait, mme les
grillons du foyer.




IV

Mlle VALENTINE DE MARGIVAL


Il tait une fois, reprit Georges du Quesnoy, un bachelier s lettres
qui ne savait rien de la vie, si ce n'est ce qu'on devine ou qu'on
apprend dans les livres. Il n'avait pas t plus mauvais colier
qu'un autre, on avait mme dit de lui, comme de tous les enfants, que
c'tait un prodige, parce qu'il avait fait en cinq jours une tragdie
en cinq actes sur _l'Enlvement des Sabines_, laquelle tragdie fut
reprsente, Romains et Sabines par tous les lycens de Soissons aux
applaudissements de tous les Soissonnais. Ce jour-l on se rappela que
Soissons avait eu une Acadmie.

Or cet enfant prodige n'tait pourtant devenu qu'avec peine un
bachelier s lettres. Il tait destin  la magistrature, il allait
bientt partir pour Paris comme tudiant en droit, heureux d'entrer
dans cet enfer du pays Latin, comme d'autres seraient heureux d'entrer
dans le paradis de Mahomet, quand il alla passer la soire dans un
chteau hospitalier qui, au moment des chasses, recevait le dessus du
panier des mondains et des mondaines.

C'est ici que se dessina  grands traits la destine du lycen de
Soissons, car il rencontra en ce chteau une sibylle qui en et
remontr  la sibylle de Cumes. En effet, cette jolie sorcire des
salons lui prdit ce soir-l, en lisant dans sa main, qu'il serait
guil-lo-ti-n,--guillotin,--guillotin. Je dis trois fois la mme
chose, comme les Amricains, parce que cela en vaut bien la peine.

Le lycen aurait bien pu rpondre  la sibylle que la guillotine
n'tant pas invente quand on inventa la chiromancie, il tait donc
impossible que la guillotine ft marque dans l'alphabet de la main.
Mais le lycen n'tait pas pdant, il passa condamnation sur sa
condamnation....

Georges du Quesnoy en tait l de son rcit, ou plutt de sa prface,
quand on annona M. de Margival et Mlle de Margival, le pre et la
fille.

Je ne les attendais pas si tt! s'cria Mme de Sancy; dcidment
c'est comme a Paris: quand on va en soire on y va le lendemain,
c'est--dire aprs minuit.

Mlle de Margival tait une pensionnaire  peu prs comme Georges du
Quesnoy tait un lycen. On n'est plus naf, on n'est plus ingnue: on
garde bien encore en sortant du collge et du couvent une expression
de gaucherie et d'embarras qui rvle la candeur, mais cette
expression qui a bien son charme est trop tt corrige par la
dsinvolture voulue, que dis-je! par la dsinvolture apprise; car
aujourd'hui, c'est une des sciences de l'ducation.

Mlle de Margival fit une entre radieuse; elle avait gard sa pelisse,
mais arrive au milieu du salon, elle la laissa tomber avec un abandon
charmant. Une pensionnaire se fut retourne pour la ramasser, mais
Mlle de Margival continua  s'avancer vers la matresse de la maison,
sans s'inquiter de sa sortie de bal. Elle savait bien, d'ailleurs,
que trois ou quatre beaux messieurs du Bois-Dor se prcipiteraient
pour la recueillir.

Ma belle enfant, dit Mme de Sancy, vous arrivez tout  point, car M.
du Quesnoy nous conte un roman. Que dis-je, un roman! c'est son roman
 lui, non pas le roman qu'il a vcu jusqu'ici, car il a encore sur
ses lvres du lait de sa nourrice, mais le roman qu'il vivra dans sa
jeunesse.

Mlle de Margival prit un air discret et pudique.

Si c'est un roman, je n'couterai pas, car les jeunes filles ne
lisent pas de romans.

Elle regarda son pre avec un adorable sentiment d'ingnuit.

Le pre sourit comme s'il n'tait pas bien convaincu que ce ft
srieux.

Je crois, ma chre Valentine, que tu peux te risquer, car ce doit
tre ici un roman, pour les jeunes filles.

Georges du Quesnoy n'avait jamais vu Mlle de Margival. Il s'tait lev
 son approche, il s'inclina devant elle en lui disant:

Vous pouvez d'autant plus vous risquer, mademoiselle, que mon roman
est fini.

--Votre roman est fini? s'cria Mme de Sancy.

--Oui, madame, mon roman est fini parce qu'il n'est pas commenc.

En disant ces mots, Georges du Quesnoy attachait ses deux yeux bleus
sur les yeux noirs de Mlle de Margival.

Ceux qui regardent de prs le spectacle de la vie auraient pu voir 
cet instant sur le jeune homme et sur la jeune fille ce choc imprvu
que les psychologistes appellent l'avant-coureur de l'orage, ou
l'entranement du magntisme. Pour moi qui ne suis qu'un historien
des choses du coeur, j'appellerai cela le premier avertissement de
l'amour.

On eut beau faire, Georges du Quesnoy ne voulut pas continuer.
Vainement Mlle de Margival, qui semblait fort attriste d'avoir
interrompu un roman  son premier chapitre, pria le jeune homme de
poursuivre son rcit, il s'y refusa avec quelque impatience.

C'est ridicule, dit-il, de s'amuser aux jeux de l'imagination, quand
la vrit est bien plus romanesque. Tout ce que je puis faire, c'est
de vivre  pleine coupe et  quatre chevaux, si j'ai de quoi les
nourrir, pour avoir l'honneur, l'an prochain, de venir vous conter
cette anne scolaire, puisque je suis tudiant en droit,  moins que
d'ici l'an prochain je n'aie t guil-lo-ti-n.

Et il apprit  Mlle de Margival comment il avait t condamn  mort
par la chiromancienne.

Ce n'est pas un jugement sans appel? dit la jeune fille.

--Sans appel, mademoiselle.

--Vous aurez le recours en grce.

--Je veux bien, si c'est vous qui devez me faire grce.

--Je vous le promets, reprit Mlle de Margival, si je suis reine de
France.

--Oh! mon Dieu, mademoiselle, il ne faut pas toujours tre la reine
pour avoir droit de grce. Et puis pourquoi ne seriez-vous pas reine
de France?

--N'est-ce pas?

Et la jeune chtelaine s'loigna avec une attitude toute royale.

C'en tait fait de la soire, les voisins de campagne avaient demand
leurs breacks ou leurs calches; les invits de Paris aspiraient 
leur chambre  coucher. Plus d'un n'tait pas fch de n'avoir pas 
subir le roman du lycen. Mme de Sancy seule regrettait que la soire
ne se continut pas jusqu' l'aurore, tant elle avait peur de la nuit.

C'est que la nuit, de par un acte de l'tat civil et par une crmonie
religieuse, elle tait bien et dment la femme lgitime du comte de
Sancy-Lpinay, un provincial s'il en fut,--un mari s'il en sera,--car
pour lui le mariage n'tait pas une chambre  deux lits. Il y a des
hommes qui se marient pour avoir une dot, le comte de Sancy-Lpinay
s'tait mari pour avoir une femme.

Mais ce n'est pas l notre histoire!




V

LE MONDE DES ESPRITS


A quelques jours de l, il y avait encore une soire chez la comtesse.
Mais cette fois le salon tait presque dsert, les Parisiens s'taient
envols, il n'y avait plus que les voisins de campagne et la jolie
sorcire, qui passait l'automne au chteau. A cette autre soire,
Georges du Quesnoy amena son frre Pierre.

Pierre du Quesnoy tait l'an. Sorti du collge depuis Pques, il
ne voulait rien faire, si ce n'est des vers; selon lui, vivre en
communion avec Dieu et la nature, c'tait toute la vie.

Quoique son pre lui et souvent reprsent que le devoir de tout
homme digne de ce nom est de vivre avec les hommes; quoiqu'il lui et
rpt sans cesse qu'il n'avait pas de fortune pour vivre les bras
croiss, le jeune homme n'en dmordait pas, tant la posie est aveugle
en sa passion.

Il vivait trs-solitaire, tantt chez son pre, tantt rfugi dans un
petit pavillon de chasse attenant  une ferme de deux cents arpents,
qui tait toute la fortune de la famille. Il vivait de rien, rvant,
chassant, crivant, tout aux livres et aux bois. Quand son pre lui
reprochait son _far niente_, il lui rpondait: Faut-il donc tous les
biens du monde pour vivre?

Beaucoup d'esprits sont ainsi pris par la rverie en la premire anne
de la vraie jeunesse; les uns par paresse potique, les autres dans
la peur de l'action. Il est si difficile de bien faire et il est si
facile de ne rien faire!

Georges du Quesnoy prsenta son frre  la devineresse.

Madame, je vous prsente le plus beau paresseux des temps modernes.
Je serais bien curieux de savoir ce que celui-ci a dans la main. Je
crois qu'il n'a rien du tout. Et pourtant ce n'est pas faute de coeur
ni faute d'esprit.

La jeune dame prit la main de Pierre.

Voyons, dit-elle, j'aime les mains des jeunes, car je ne suis pas de
celles qui prdisent ce qui est dj arriv.

Elle tudia silencieusement la main.

C'est incroyable, dit-elle tout  coup. L'alphabet n'est pas bien
form, des lignes indcises comme dans la main d'un enfant, rien n'est
accentu, on voit bien que M. Pierre du Quesnoy n'a pas encore tenu
pendant toute une heure la main d'une amoureuse, car rien ne marque
les lignes comme cela.

--Enfin que voyez-vous? demanda Georges avec une vraie curiosit.

--Des prdictions vagues, comme pour le premier venu; ce n'est pas la
peine d'en parler. Attendons que la ligne de l'amour et de la fortune
ait mieux sillonn la main.

--Mais encore? dit  son tour Pierre du Quesnoy.

La jeune dame laissa retomber la main.

Rien, vous dis-je.

Mais en disant cela, une grande expression de tristesse s'empara de la
figure de la devineresse.

C'est ma main qui vous a fait plir? lui dit Pierre du Quesnoy.

--Non, monsieur, rpondit la dame en se levant, c'est un souvenir de
deuil qui a travers mon esprit.

La comtesse de Sancy alla vers son amie:

Ma chre belle, pourquoi ce visage, renvers?

La devineresse se pencha  l'oreille de Mme de Sancy.

C'est trange, dit-elle, cette famille est prdestine, car celui-l
prira de mort violente comme son frre.

--Allons donc!

--Vous verrez cela.

Georges du Quesnoy, qui coutait aux portes, avait entendu. La
prdiction faite  lui-mme ne l'avait pas mu beaucoup, mais cette
fois c'tait plus que srieux. Il devint pensif, tout en murmurant:

Cette femme est une folle ou une voyante.

La chiromancienne aussi avait entendu.

Voyante, et pas folle, dit-elle tout haut. Puisque vous venez de
faire votre philosophie et que vous croyez encore  la posie,
n'oubliez pas que les philosophes et les potes, Socrate comme
Aristophane, Descartes comme Byron, ont tous t superstitieux, parce
que tous les grands esprits ont entrevu le monde surnaturel. Ce sont
les puissances occultes qui mnent le monde. Les Orientaux nomment
Fagio les esprits qui donnent la mort aux hommes; car tous ne meurent
pas de maladie. Et encore, qui a donn la maladie?

Georges du Quesnoy voulut railler.

Ah! oui, la fivre maligne, cela vient des esprits malins.

--Je ne ris pas. Il n'y a qu'une seule maladie: la dcomposition du
sang. Or la dcomposition du sang vient toujours d'une cause morale.
C'est l'me qui tue le corps, par les passions ou par les chagrins.
Les Orientaux reconnaissent surtout l'esprit invisible--le Fagio--qui
frappe de mort soudaine. Voulez-vous un exemple? Le sultan
Moctadi-ben-Villa dit un jour  une de ses femmes: Pourquoi ces
gens sont-ils entrs ici? La femme regarda et dit qu'il n'y avait
personne. Mais au mme instant elle s'aperut que le sultan plissait.
Chassez ces gens, reprit-il. Disant ces mots, il expira.

--Tout cela, dit Georges du Quesnoy, ce sont des contes arabes des
_Mille et une Nuits_.

--Des histoires des _Mille et une Nuits_? Voulez-vous que j'ouvre
l'vangile pour vous convaincre; monsieur l'esprit fort?

--Oui, ouvrez donc l'vangile.

Il y avait l, sur la table, l'vangile illustr par Moreau le Jeune.

La chiromancienne se leva pour le feuilleter.

Tenez, dit-elle, voil tout justement le cinquime chapitre de
l'vangile selon saint Marc. Lisez vous-mme.

Georges lut qu'une lgion d'esprits impurs, possdant un pcheur,
s'accrochaient  sa vie _pour le fixer_ jour et nuit _dans les
spulcres et sur les_ montagnes_, o les lgionnaires infernaux
imposaient tous les spulcres  ce pauvre homme. Comment te
nommes-tu? lui demanda Jsus. Je me nomme lgion, parce que nous
sommes innombrables.

Ah! reprit Mlle de Lamarre, vous ne croyez pas aux esprits, mais
l'vangile, le livre des livres, les consacre  chaque page. Saint
Luc ne vous dit-il pas que tout homme est une maison pour les esprits
flottants? Lorsqu'un esprit impur est sorti d'un homme, il s'en va
par des lieux arides cherchant la solitude, mais comme il ne trouve
pas le repos, il dit: Je retournerai dans ma maison. Y revenant, il
la voit belle et pare; alors il s'en va prendre sept esprits plus
mchants que lui et il leur dit: Entrez dans ma maison, voil votre
demeure.

Georges relisait l'vangile avec surprise.

On sait tout, dit la chiromancienne, except l'vangile.

--Oui, reprit Georges, l'vangile ne parle que par parabole et par
symbole: les sept hommes plus mchants que le premier esprit, qui font
lection de domicile chez le pauvre pcheur, ce sont les sept pchs
capitaux!

--Qu'importe! qui vous dit que les sept pchs capitaux ne sont pas
des esprits? Saint Augustin, qui n'tait pas un esprit faible, non
plus qu'un esprit fort, connaissait bien ces ambassadeurs de Satan.
Dans la _Cit de Dieu_ qui est son vangile, ne vous dit-il pas:
Veillez, veillez sur vous-mme, car ces natures perfides, subtiles
et familires  toutes les mtamorphoses, se font tour  tour Dieu,
dmons ou mes de trpasss: heureux qui leur chappe! Avant saint
Augustin, saint Paul n'avait-il pas dit: Satan lui-mme se dguise en
ange de lumire pour nous mieux tromper?

--Pour trouver le diable, dit gaiement Georges du Quesnoy, Mlle de
Lamarre va appeler  son aide tous les saints du calendrier.

--Voulez-vous que je vous cite Socrate et Platon? Ceux-l ne croyaient
ni  l'Olympe ni au Paradis, mais ils ont reconnu l'existence des
anges. Qu'est-ce que la magie? Une fentre ouverte sur le monde mixte
plac en dehors de nous, compos d'mes en peine, celles-ci esclaves
du mal, celles-l dj libres, pour le bien.

Mlle de Margival, qui venait d'arriver, s'tait approche de Mlle de
Lamarre, sous prtexte de feuilleter l'vangile, mais au fond c'tait
pour voir de plus prs Georges du Quesnoy.

Tout cela, dit-elle, ce ne sont que des paroles; puisque vous parlez
magie, faites-nous voir le diable.

--Le diable, dit Mlle de Lamarre, je ne crois pas que je le trouverai
chez moi. Mais je pense qu'il ne faudrait pas se donner beaucoup de
peine pour le trouver un jour chez M. Georges du Quesnoy.

--Eh bien, mademoiselle, dit le jeune homme en s'inclinant vers la
jeune fille, ce jour-l je vous ferai voir le diable.

Ils causrent tout un quart d'heure-- l'amricaine--dans la premire
ivresse d'un amour imprvu.




VI

LES BUCOLIQUES


Le lendemain, Georges du Quesnoy alla encore se promener aux lisires
du parc du chteau de Margival, s'imaginant voir rapparatre dans les
lointains cette adorable vision qui l'avait enchant l'avant-veille.
Mlle de Margival la lui avait rappele; mais, en la regardant bien, il
n'avait pas reconnu cette belle fille svelte, qui semblait s'envoler
en marchant, cette figure de sraphin, cette blancheur rose, ces
attitudes idales qui appartenaient tout  la fois  l'ange et  la
femme.

Quoiqu'il ft moins rveur que son frre le pote, il aimait 
s'isoler dans ses songes. La mditation n'tait pas profonde, mais,
comme son me tait ardente, il s'abandonnait  tous les mandres de
la pense, sans souci des choses extrieures. Selon l'expression de
Swedenborg, il ne lui fallait qu'un instant pour sortir de chez lui
et monter au septime ciel.

Aussi, oubliant bien vite que le parc n'tait pas une grande route,
il franchit le petit saut-de-loup comme s'il passait dans ses terres.
C'tait le ct du parc le plus solitaire et le plus bois. En le
voyant faire, le garde champtre ne l'et pas apprhend au corps,
parce que M. de Margival permettait aux moissonneurs et aux vignerons
de venir puiser de l'eau  une petite source minrale qui jaillissait
sous les grands arbres.

Georges s'arrta devant la source et but dans sa main.

Quand il releva la tte, il murmura avec un sourire de joie: Ah! la
voil, la voil encore. Il venait de voir  une porte de fusil, 
travers les rames, sa chre vision, blanche, lgre, belle comme
l'avant-veille. Elle n'effeuillait plus de roses et elle semblait
pensive. Il vit bien que dcidment ce n'tait pas Mlle de Margival.
Il marcha rapidement, dcid  aborder cette belle inconnue, mais ce
fut toujours le mme jeu: plus il s'avanait, plus elle s'loignait.
Il ne dsesprait pourtant pas de l'atteindre, quand tout  coup
Mlle de Margival, dbusquant d'un massif, lui apparut  son tour,
effeuillant des marguerites.

En vrit, dit Georges du Quesnoy, il y a de la ferie dans ce
chteau.

Quoiqu'il n'et pas frapp  la porte pour entrer, il jugea qu'il ne
pouvait moins faire que de saluer Mlle de Margival.

La jeune fille le salua  son tour avec une grce de pensionnaire
mancipe.

Elle voulut rebrousser chemin, comme si elle ft fche d'tre
surprise ainsi consultant l'oracle; mais comme, aprs tout, elle
demandait  la marguerite si M. Georges du Quesnoy l'aimerait un peu
ou beaucoup, passionnment ou point du tout, elle trouva bien naturel
de lui accorder une audience sous la vote des cieux. Donc, aprs
ce que nous appellerons une fausse sortie, elle vint bravement  la
rencontre du jeune homme.

Ils s'abordrent avec quelque embarras, tout en voulant cacher tous
deux leur timidit ou leur motion:

Mademoiselle....

--Monsieur....

Et un silence glacial tomba devant eux.

Mademoiselle, reprit Georges, vous habitez un chteau enchant.

--Je ne trouve pas, monsieur. O voyez-vous qu'il soit enchant?

--Primo, mademoiselle, vous l'habitez; secundo, il y a une autre jeune
fille qui m'est dj apparue deux fois comme dans les contes de fes.

--Tertio, monsieur, vous tes un visionnaire.

Mlle de Margival, qui, au fond, n'tait pas timide, qui promettait
mme d'tre une femme sans peur, sinon sans reproche, avait repris
pied et matrisait son motion.

Je vous jure, mademoiselle, que tout  l'heure j'ai vu l-bas, plus
loin que les marronniers, une jeune fille passer en robe blanche,
lgre comme une ombre.

--Et d'abord, monsieur, vous conviendrez que la robe blanche n'est pas
de saison.

--Ma foi, mademoiselle, quand on est chez soi....

--Chez soi! dans un parc qui est ouvert  tout le monde.

--Je ne puis le nier, puisque j'y suis moi-mme.

--Oh! vous, vous n'tes pas tout le monde, vous tes de nos amis
depuis hier.

Georges s'inclina.

--Mademoiselle, avez-vous une soeur? une cousine? une filleule?

--Ah! oui, vous revenez  votre vision. Eh bien, la vrit, c'est
que je n'ai ni soeur, ni cousine, ni filleule; c'est qu'il n'y a au
chteau que mon pre et moi, avec un jardinier, un valet de chambre,
une cuisinire et une femme de chambre, qui ne sont pas du tout en
robes blanches.

--C'est que vous ne connaissez pas cette jeune fille, mademoiselle.
Puisquaprs tout ce parc est ouvert  tout venant, il n'est pas
impossible qu'une demoiselle du voisinage y soit venue cueillir des
fleurs.

La jeune fille s'inclina  son tour, comme si elle jugeait que
l'entrevue avait dur assez longtemps. Elle avait peur que son pre ne
survnt.

Adieu, mademoiselle, dit Georges du Quesnoy, qui s'tait enhardi;
me permettez-vous de continuer ma promenade dans le parc et de
recueillir, une  une, tous les ptales des marguerites que vous avez
effeuilles?

--Non, monsieur, dit Mlle de Margival en rougissant, je ne veux pas
que vous sachiez ce que m'a dit la marguerite.

--Mademoiselle, je le sais, la marguerite vous a dit: passionnment.

Mlle de Margival s'tait loigne de quelques pas.

Georges venait de cueillir, lui aussi, une marguerite.

Ce n'est pas la peine de la consulter, n'est-ce pas, mademoiselle,
car elle me rpondra: Point du tout.

Valentine se retourna. Jamais un pareil clair ne jaillit des yeux
d'un jeune homme et d'une jeune fille.




VII

POINT DU TOUT.


Le dimanche,  la messe, on se regarda encore; la messe parut trop
courte  ces fervents catholiques. Au sortir de l'glise, Georges du
Quesnoy salua M. de Margival, qui lui tendit cordialement la main;
mais Mlle de Margival semblait ne l'avoir jamais vu. La calche du
chteau attendait sous les arbres,  ct de l'glise. Comme le comte
y conduisait sa fille, le suisse, encore arm de sa hallebarde, vint
lui dire qu'il y aurait le lendemain conseil de fabrique, et que M. le
cur, qui retirait son surplis, voudrait bien en causer avec lui. Il
tait question d'une chaire  prcher. Le comte retourna  l'glise
pour causer avec le cur. Mlle de Margival se retrouva donc seule un
instant avec Georges. Pour cacher son motion elle lui demanda, d'un
air un peu railleur, s'il tait revenu de ses visions. Il lui rpondit
qu'il tait plus visionnaire que jamais; puisqu'elle-mme lui
apparaissait  toute heure.

On se regarda encore comme  la rencontre dans le parc.

Est-ce que vous me permettrez, mademoiselle, de franchir demain le
saut-de-loup, rien que pour cueillir une marguerite?

--Non, monsieur, pas demain, parce que je n'y serais pas; mais
aujourd'hui si vous voulez.

--A quelle heure?

Avant de rpondre, Mlle de Margival rflchit un peu.

Je ne sais pas si le diable qui perdit Marguerite  la porte de
l'glise vint troubler l'me de la jeune fille, mais elle rpondit: A
six heures, tout en se disant que son pre ne serait pas au chteau 
cette heure-l.

M. de Margival devait dner chez Mme de Sancy. Dner de libres paroles
d'o toutes les jeunes filles taient exclues.

M. de Margival reparut presque aussitt avec M. le cur.

Georges du Quesnoy le salua une seconde fois, tout en jetant ce mot 
Mlle de Margival:

Passionnment.

A quoi elle riposta par:

Point du tout.

Comme Georges du Quesnoy avait dj de la malice philosophique, il
jugea que ce _point du tout_ tait un aveu. Si Mlle de Margival avait
voulu briser sur ce point dlicat, elle se ft contente de ne pas
rpondre.

Georges retourna chez lui l'me pleine d'amour, l'esprit plein
d'esprance. Mlle de Margival, quel que ft le point de vue, tait une
bonne fortune: pour l'amoureux elle tait belle, pour l'ambitieux elle
tait riche, pour le glorieux elle tait noble.

La question serait de dcider le pre, non pas  dire _point du tout_,
mais  dire oui. Georges pensa que ce ne serait point chose aise, car
M. de Margival tait une des personnalits du pays; il devait rver
pour sa fille,  qui il donnerait trois ou quatre cent mille francs de
dot, un mariage politique, nobiliaire, diplomatique. Georges aurait
beau se hausser sur la pointe de ses pieds, il ne pourrait faire
grande figure devant M. de Margival. Son pre tait fort honorable,
lgrement drap dans sa noblesse de robe, mais il ne pouvait montrer
un blason sur fond d'or. A peine donnait-il  ses trois enfants chacun
cinquante mille francs pour le jour de leur mariage. Mais il y avait
un autre abme entre Georges et Valentine, c'est qu'ils taient
presque du mme ge. L'chapp de collge n'avait pas de temps devant
lui pour arriver  quelque chose de srieux qui pt plaider en sa
faveur. Il ne serait pas encore avocat, sans doute, que dj la jeune
fille aurait donn sa main.

Toutes ces rflexions n'empchaient pas Georges d'tre trs-heureux
de son amour et de l'amour de Valentine, car dcidment il prenait le
_point du tout_ pour l'argent comptant de l'amour.

Rentr  la maison, il dit  son frre:

Tu n'as jamais t amoureux, toi?

--Moi, je le suis tous les jours.

--De qui?

--De toutes les femmes, ici, l, partout, plus loin.

--Je connais cela; c'est le contraire de l'amour. C'est gal, puisque
tu es pote, fais-moi des vers  ma beaut.

--Ta beaut! qu'est-ce que cela?

--Cela, c'est Mlle Valentine de Margival.

--Tu es fou, une orgueilleuse qui te mettra  ses pieds.

--Eh bien, qu'elle me mette  ses pieds; je me charge de la faire
tomber dans mes bras.

--Comme tu y vas.

--Oh! moi, je ne suis pas pour les rveries platoniques.

--Tu es venu, tu as vu, tu as vaincu.

--Voyons, fais-moi des vers, je les enverrai demain matin dans un
bouquet.

--Et tu les signeras?

--Pas si bte; mais elle saura bien qu'ils sont de moi.

Pierre avait pris son crayon et bauchait dj des alexandrins.

C'est si difficile d'crire en prose! dit Georges.

--C'est si facile d'crire en vers! dit Pierre. Vois si j'ai traduit
ton coeur.

--Dj!

Et il lut:

    Vous tes  la fois la Grce et la Beaut:
    Votre sein chaste et fier dans la neige est sculpt,
    Vous avez le pied fin, vous avez la main blanche;
    Votre cou, c'est le lys que le vent d'avril penche;
    Vos yeux ont drob les feux du firmament,
    Et vos regards mouills versent l'enchantement.

    Valentine, croyez ma bouche o le mensonge
    Ne passera jamais: l'amour est un beau songe
    Qui nous prend  minuit et nous rveille au ciel,
    Pour nous nourrir de lait, d'ambroisie et de miel.

    C'est une chane d'or trane avec dlices,
    Un doux parfum venu des plus chastes calices,
    Une larme, une perle, un sourire, un rayon,
    Une gazelle, un loup, une biche, un lion,
    Une source o jamais l'on ne se dsaltre...
    Valentine, l'amour c'est le ciel et la terre!

Mais c'est admirable, s'cria Georges, je n'aurais jamais trouv
cela.

--C'est parce que tu n'es pas si bte que moi, comme tu dis toujours.

--Vous autres potes, vous tes comme des marchands de nouveauts.
Vous avez des rayons pour tous les sentiments: toffes de printemps,
toffes d'automne.

--Oh mon Dieu! oui, dit Pierre; quand tu voudras des imprcations
contre ta beaut, tu viendras encore frapper  ma porte, je te
donnerai cela  juste prix.

Georges embrassa bien familialement Pierre.

Ces deux frres taient des frres amis qui s'taient toujours
beaucoup aims. Ils taient ns  un an d'intervalle, si bien qu'ils
avaient travers, les mains dans les mains, l'enfance et la premire
jeunesse, ne se disputant jamais les jouets et se battant l'un pour
l'autre avec une bravoure touchante. Ils se rappelaient qu'au lit de
mort, leur mre leur avait dit: Embrassez-vous.

Et chaque fois qu'ils s'embrassaient, ils sentaient que leur mre
tait encore avec eux.

Ce soir-l, Georges eut des larmes dans les yeux en embrassant Pierre,
des larmes pour sa mre et des larmes pour Mlle de Margival.

Comme je voudrais que tu fusses heureux, dit Pierre en embrassant
Georges  son tour.

--Et moi aussi, dit Georges en reprenant sa gaiet, car je n'ai pas de
temps  perdre, puisque je dois mourir de mort violente.




VIII

LES TOILES


Le lendemain matin, Mlle de Margival, se promenant dans le parc, vit
venir  elle une paysanne qui lui prsenta un bouquet.

Oh! les belles fleurs! d'o cela vient-il?

--De partout, rpondit la paysanne avec un sourire malin. Je les ai
cueillies par-ci par-l pour vous les offrir.

--Oui, ce sont des fleurs des champs, n'est-ce pas? Elles sont si
jolies, si jolies, si jolies, qu'on dirait des fleurs artificielles.

Vrai mot de paysanne. Celle qui tait devant Mlle de Margival regarda
autour d'elle pour s'assurer de la solitude.

Voyez-vous, mademoiselle, dans les fleurs des champs il y a le
langage des fleurs.

--On vous a appris cela au catchisme?

--Non,  la veille. Quand vous serez dans votre chambre vous prendrez
chaque fleur, une  une et elles vous diront ce que vous voulez
savoir.

--Je ne connais pas le langage des fleurs.

--Mademoiselle veut rire. Quand on sait lire comme mademoiselle, on
lit dans les fleurs et dans les toiles.

Mlle de Margival ne rentra pas dans sa chambre pour questionner le
bouquet. Elle s'enfona dans une avenue tnbreuse de chtaigniers o
elle tait sre de ne pas rencontrer son pre. Elle ne doutait pas que
le bouquet ne vnt de Georges du Quesnoy. Elle avait trop l'esprit
fminin pour ne pas deviner que le langage des fleurs c'tait une
lettre du jeune homme.

C'tait mieux qu'une lettre, puisque c'taient les vers de Pierre.

Chut! a brle, dit-elle en mettant les vers dans son sein.

Mais elle les reprit bientt pour les relire encore.

C'est amusant, les amoureux, murmura-t-elle.

Elle ne disait pas encore: C'est amusant, l'amour.

A quelques jours de l, Mme de Sancy donna un bal o se retrouvrent
Georges et Valentine. Ce soir-l, Valentine eut tant de caprices et
de coquetteries que Georges souffrit mille morts. Il comprit qu'il ne
pourrait jamais retenir dans ses bras cette jeune fille, qui avait
soif de toutes les adorations. Mais comme elle le vit triste, elle
vint  lui, elle l'emporta dans la valse, elle l'enivra de toutes les
ivresses virginales.

Ce qui les charmait et les dtachait de la terre tous les deux,
c'tait ce divin amour qui ne sait encore rien de la passion,
qui s'ignore lui-mme, tant il s'tonne de ses ravissements, qui
n'effleure mme pas la volupt, tant il brise les liens terrestres.
Amour tout esprit, tout me, tout coeur. Mais pour tre amoureux,
il faut tre dou, car cela n'est pas  la porte de tout le monde.
Combien qui passent  ct et qui vont tout droit  la passion sans
avoir entrevu cet adorable vision! Mais Georges et Valentine taient
touchs du rayon divin. Ni l'un ni l'autre n'avait hte de sortir du
paradis pour trouver le paradis perdu.

Un soir, en l'absence de M. de Margival, Georges du Quesnoy tait
rest plus tard que de coutume; il avait dit  Valentine qu'il ne
dnerait pas, esprant que Valentine reviendrait aprs dner.

Elle avait pour ainsi dire dn par coeur, tant elle avait hte de
renouer la causerie interrompue. Et de quoi causait-on? de rien; mais
c'tait tout. Mlle de Margival tait donc revenue bien vite. La nuit
tombait; les arbres de l'avenue du chteau masquaient les nuages
empourprs du couchant. Les oiseaux s'appelaient et se rpondaient.
Dj l'toile du soir annonait une belle nuit. Les deux amoureux ne
s'taient pas encore vus dans le demi-jour. Ils se sentirent plus
mus que de coutume. Au plus lger bruit, Valentine se rapprochait de
Georges, qui n'osait se rapprocher d'elle. Ils allrent s'asseoir
sur une petite meule de regain ramass le jour mme. Les rainettes
criaient dans l'tang, les feuilles devisaient sur les arbres, une
chanson lointaine retentissait dans le bois.

Quoique Georges et horreur des banalits, il ne trouva rien  dire,
sinon que c'tait une fort belle soire; ce  quoi Valentine rpondit
en soupirant, comme la premire paysanne venue: Ah! oui, on est
heureux d'tre au monde.

Il ne vint ni  l'un ni  l'autre la pense d'tre plus heureux que
cela.

Georges ne songea mme pas que dans cette solitude cache par le
bois, presque voile par la nuit, il lui serait bien doux d'treindre
Valentine et de s'enivrer sur ses lvres. Elle-mme, quoique plus
dcide par sa nature et son caractre, n'eut pas un instant peur
que Georges ne tentt l'aventure. Elle se sentait si heureuse ainsi,
qu'elle ne doutait pas que le bonheur de Georges ne se contentt de ce
qui faisait son bonheur  elle.

Peu  peu les toiles s'allumrent au ciel. Ils firent par l un
voyage au long cours abordant chez Saturne, dbarquant chez Vnus,
s'attardant chez Jupiter, prenant pied dans la grande Ourse. Et
partout ils s'y craient une existence enchante, un amour toil,
s'il en fut. Deux belles heures se passrent ainsi  dcrocher des
toiles dans le bleu profond des nues.

C'est un malheur, dit tout  coup Valentine, j'ai trop tudi
l'astronomie, la science gte l'imagination.

--Vous avez bien raison, dit Georges, mais ne croyez pas un mot de la
science. Le soleil n'a t cr que pour illuminer la terre, et les
toiles pour illuminer la nuit. Ce ne sont pas des mondes, ce sont des
mes gares qui sont dj venues sur la terre et qui y reviendront.

La cloche du chteau sonna dix heures.

Oh! mon Dieu, s'cria Valentine, dix heures  la campagne, c'est
minuit  Paris. On va me chercher avec des lanternes si je ne me sauve
tout de suite.

Elle s'tait leve. Elle tendit la main  Georges, qui y appuya ses
lvres. Elle trouva cela si naturel ce soir-l, qu'elle pencha en
toute candeur deux fois son front vers les lvres dj apprivoises.

Georges baisa et rebaisa les beaux cheveux avec dlices. Mais, comme
il s'y attendait un peu, elle lui dit:

Chut! les toiles nous regardent.

Leurs mes s'taient si bien fondues dans la mme ide et dans le
mme sentiment, que, tandis que Georges, s'en retournant 
Landouzy-les-Vignes, s'imaginait que les toiles lui faisaient une
aurole, Valentine,  peine arrive dans sa chambre, fit signe aux
mmes toiles de venir jusque sur son oreiller.




IX

DAPHNIS ET CHLO


Ces fraches promenades dans le parc de Margival furent la vraie
jeunesse de coeur de Georges et de Valentine. Ils taient ns 
l'amour; ils n'taient pas ns  la passion. C'tait l'aube vermeille
et rieuse, c'tait le soleil  ses premiers rayons, s'blouissant
lui-mme  tous les diamants et  toutes les perles de la rose. Plus
tard, ils dirent tous les deux: O mes fraches promenades dans le
parc de Margival, qui donc me les rendra!

C'est que les arbres, les arbustes, les buissons, les herbes et
les fleurs, le ciel dans l'tang, le parfum des roses, la senteur
pntrante des foins coups, le bourdonnement des abeilles, les
molles secousses de la brise, le gai sifflement du merle, la chanson
interrompue du rossignol, les mille bruits, les mille couleurs, les
mille armes, la nature, en un mot, tait sympathique  leur amour.
C'tait le fond du tableau, c'tait le cadre enchanteur.

Le soir, Valentine rentrait dans sa chambre, tout enivre, mais prise
par les mlancolies, et elle se disait: C'est donc triste d'aimer?

C'est triste, mais c'est doux.

Qu'est-ce que la tristesse, d'ailleurs, sinon la porte ouverte sur
l'infini? Quand le peintre flamand Kalft met une rose toute frache
sur ses ttes de mort, il exprime une ide et un sentiment. L'amour
touche la mort, parce que, dans ses gourmandises de temps et d'espace,
il juge que la vie ne dure qu'un jour et qu'il ira plus loin que la
vie. La tristesse, c'est l'aspiration au lendemain.

C'tait bien avec les mmes battements de coeur que Georges rentrait
dans sa chambre. Quand il avait vu Valentine, il ne voulait parler 
personne, tant il avait peur de perdre les trsors de son coeur.
Il lui semblait qu'il emportait dans ses bras toute une gerbe de
souvenirs. Il les savourait un  un avec une joie ineffable. Sa
fentre donnait du ct de Margival. Quel que ft le temps, il y
restait deux longues heures, l'oeil perdu dans les toiles, comme s'il
dt y rencontrer le regard de Valentine. Il se promettait dj les
contentements, les troubles, les ivresses du lendemain. Or, le
lendemain, si Valentine lui avait donn rendez-vous pour deux heures,
il partait aprs le djeuner de midi, pour arriver une heure trop tt,
tant il aimait le chemin. Il s'amusait  battre les buissons, grand
colier indisciplin, qui fait dj l'cole buissonnire dans la vie.
On sait dj que de Landouzy-les-Vignes  Margival il n'y a pas une
heure  pied. Le chemin tout sinueux est lui-mme indisciplin; c'est
le vieux chemin primitif qui va, qui vient, serpentant ici, de l,
se perdant sous les touffes ombreuses, se retrouvant dans la vigne,
sautant les ruisseaux et s'attardant  la montagne. Rien n'est plus
pittoresque: tantt  fleur de terre, tantt cach par les talus tout
gays, d'pines et de sureaux. Aussi ce chemin tait aim de Pierre
comme de Georges.

Tu ne t'imagines pas comme je cueille des rimes de ce ct-l!
disait Pierre.

Il accompagnait souvent son frre au dpart, mais ils se quittaient
en route, le pote entran par la solitude, comme l'amoureux par
l'amour.

Quoiqu'il ne voult pas tre indiscret et qu'il craignt de rencontrer
M. de Margival, Georges du Quesnoy arrivait toujours dans le parc
avant l'heure. Valentine elle-mme devanait l'aiguille, elle venait
chaque jour, avec une motion grandissante. Quand elle s'approchait du
saut-de-loup du ct des bois, c'tait avec de violents battements
de coeur. Elle plissait et n'osait regarder, peut-tre d'ailleurs
aimait-elle mieux tre surprise, quoiqu'elle et des yeux de lynx.
C'est ce qui arrivait souvent. Georges l'attendait sous une touffe
de chtaignier et dbusquait  son passage, elle tressaillait
et s'arrtait court. C'est vous!--Dj!--Si tard!--Il y a un
sicle!--Quelle joie! Les premires fois on se donnait la main, on en
tait arriv  s'embrasser, je me trompe, Valentine inclinait le front
et Georges lui baisait les cheveux.

C'tait tout. Que faut-il de plus aux vrais amoureux qui ne veulent
pas gorger l'oiseau qui chante,  ceux qui craignent de sauter des
pages dans le roman de l'amour,  ceux qui veulent our toute la gamme
qui rsonne dans le coeur?

Bienheureux les amoureux qui commencent leurs rves dans les _Idylles_
de Thocrite, dans les _Bucoliques_ de Virgile, dans les _glogues_ de
Longus. Les merveilleux bouquets que les Parisiens payent cinq louis
pour envoyer le matin  leurs matresses n'auront jamais le parfum
de la violette et de la primevre que les amants rustiques cueillent
ensemble sur la lisire du bois ou dans la prairie. Il y a aussi loin
d'un bonheur  l'autre que de la fort de l'Opra  la fort du bon
Dieu.

Cette aventure romanesque promettait des chapitres charmants; par
malheur elle n'alla pas plus loin, car, le lendemain, M. de Margival
dit  sa fille:

Que dirais-tu s'il te fallait habiter Vienne, Rome ou
Saint-Ptersbourg?

Valentine demeura d'abord silencieuse.

Par exemple, voil une trange question. Je dirais que j'aime mieux
habiter Paris.

--Tu fais semblant de ne pas me comprendre, mais tu sais bien ce que
je veux dire.

--Oui, mon pre, je sais bien ce que tu veux dire. Je sais que tu en
tiens pour la diplomatie. Je sais qu'il me serait fort dsagrable
d'avoir trop chaud  Rome, et trop froid  Saint-Ptersbourg. Ce n'est
pas une vie, celle-l. Tu veux donc m'exiler?

--Non, j'irai partout o tu iras.

Mlle de Margival tait devenue pensive.

Tu disposes de ma vie, mais si j'avais dispos de mon coeur?

--Ton coeur, tu ne connais pas cela. Le coeur, vois-tu, ma fille,
c'est la raison, c'est le devoir, c'est la vertu.

--Je crois que je le sais mieux que toi: le coeur, c'est le droit
d'aimer qui on veut.

--Tu dis des folies.

Et M. de Margival, qui permettait bien  sa fille d'tre,  et l,
fantasque et volontaire, reprit despotiquement son autorit par la
force du raisonnement.

M. de Xaintrailles, dj alli  sa famille, tait second secrtaire
d'ambassade  Saint-Ptersbourg. Il tait question de le nommer
premier secrtaire  Rome ou  Vienne.

Il n'tait pas jeune, mais il possdait un demi-million; il avait de
la figure et de l'esprit; on ne pouvait donc pas trouver un mari plus
 point pour une hritire qui n'avait qu'une demi-fortune.

Mlle de Margival voqua l'image de Georges du Quesnoy. Elle le
trouvait charmant, mais il tait si jeune qu'elle ne pouvait songer 
devenir sa femme avant quelques annes. Et puis il n'avait ni fortune
ni position. Or elle voulait faire bonne figure dans le monde. Et
pourtant je crois que je l'aime, murmura-t-elle.

Valentine n'tait pas prcisment de la nature des anges. Ne pour la
terre, elle avait un peu trop le souci des choses de la terre. Toute
jeune, elle avait vu son pre pris aux difficults de toutes sortes
parce qu'il se dfendait contre les batailles du luxe avec une
trs-mdiocre fortune. Quoiqu'il adort sa fille, il discutait
beaucoup avant de lui donner une robe nouvelle. Valentine aimait le
superflu, mais c'tait un amour des plus platoniques. Chaque jour elle
s'indignait contre l'argent. Mignon cherchait son pays; le pays de
Valentine, c'tait le luxe.

Et voici comment ces jolies bucoliques furent frappes d'un coup de
vent  leur premire aurore, sans quoi nous aurions peut-tre retrouv
dans le monde moderne les amours pastorales de Daphnis et Chlo.




X

L'AMOUR QUI RAISONNE


Valentine tait romanesque. Tout en pleurant elle-mme son rve
vanoui, elle songea avec une douce volupt  toutes les larmes que
rpandrait Georges du Quesnoy. Ne pas aimer dans le mariage, mais
savourer les larmes de l'amour, n'est-ce pas dj une consolation! Il
tait doux  Mlle de Margival de penser que l'adoration de Georges du
Quesnoy la suivrait partout; il lui tait mme doux de penser qu'il ne
pourrait tre heureux sans elle. Qui sait, dit-elle avec un sourire
amer, si l'amour n'est pas l'impossible? qui sait si l'amour n'est pas
un regret?

Depuis qu'elle lisait des romans, Valentine voyait que tout finissait
mal; depuis qu'elle allait dans le monde, elle s'apercevait que les
gens maris n'taient pas amoureux. Les romanciers lui avaient appris
que le roman de l'amour n'a qu'un beau commencement. N'avait-elle pas
eu ce beau commencement?

Non, dit-elle, ce n'tait que le commencement du commencement.

Un soir, en attendant M. de Xaintrailles, elle repassa les avenues du
parc o Georges du Quesnoy avait sem tant de souvenirs. Pourquoi ne
vint-il pas ce soir-l?

Elle se rappela le jour o, lui disant adieu, elle avait pench
ingnument son front, toute perdue dans ses rves.

Il l'avait prise dans ses bras avec un sentiment d'adoration sans
songer non plus qu'elle  mal faire. Elle s'tait envole comme un
oiseau qui a peur d'tre attrap. Mais elle ne s'tait pas envole
bien loin et il ne l'avait pas poursuivie. C'tait les amours de l'ge
d'or.

A ce charmant souvenir elle ne put s'empcher de lui en vouloir.
Pourquoi, dit-elle, ne m'a-t-il pas garde sur son coeur?

Elle avait peut-tre raison: ce sont les hommes qui font la
destine des femmes. Puisque Georges du Quesnoy l'aimait ardemment,
profondment, violemment, n'avait-il pas le droit, en vertu des lois
de la nature qui sont quelquefois les lois de Dieu de prendre son bien
o il le trouvait, car, puisque Valentine l'aimait, c'tait son bien.
Si le coeur de Valentine avait battu une minute de plus sur le coeur
de Georges, elle n'et pas si lgrement sacrifi son premier amour
qui fut son unique amour.

Certes, je ne veux pas faire le moraliste  rebours; nul plus que moi
n'a le souci des grands devoirs de la vie, mais nul plus que moi ne
hait les prjugs. Il est des jours o le grand chemin de la vie c'est
le chemin de traverse.

Le lendemain Mlle de Margival rsista encore  son pre avec toutes
les mutineries d'un enfant gt. Que veux-tu que j'aille faire avec
ce M. de Xaintrailles?

--Ma chre Valentine, quand on porte le nom de Margival, on ne peut
pas se msallier. Aimerais-tu mieux pouser un homme qui n'et ni
titre ni nom?

--Peut-tre, s'il tait jeune comme moi.

--Tu ne dis pas ce que tu penses. Tu es fire comme la princesse
Artaban. Si j'avais une dot srieuse  te donner, je pourrais bien te
marier  un comte ou  un baron sans le sou, mais tu sais que ta dot
est bien modeste, 200,000 francs  peine; que veux-tu faire avec cela
par le temps qui court?

--Eh bien, deux cent mille francs, il y a de quoi vivre deux ans.

--Comme tu y vas! Et au bout de deux ans?

--Qu'importe si ta fille est bien heureuse pendant deux ans?

--Tu es folle, je veux que tu sois heureuse toujours.

Valentine avait bien envie de dire  son pre qu'il lui serait
impossible d'tre heureuse sans Georges du Quesnoy. Elle n'osa
pourtant point, tant elle comprit la distance qui la sparait de ce
jeune homme--sans nom, sans titre et sans fortune.--M. de. Margival
et l'loquence des chiffres. Il dmontra  sa fille qu'il avait
toutes les peines du monde  vivre sans faire de dettes au chteau de
Margival, o certes on ne jetait pas l'argent par les fentres. Celles
qui ont t leves dans un chteau ne veulent pas tomber de leur
pidestal de chtelaine. Or M. de Margival prouva  sa fille que, si
elle ne voulait pas pouser le comte de Xaintrailles, il serait forc
de vendre son chteau et d'aller vivre avec elle  Soissons de la
vie mdiocre des fermiers et des commerants qui ont fait une petite
fortune.

Valentine aimait Georges, mais son orgueil dominait son coeur. Elle
frmit  l'ide de ne plus tre chtelaine de Margival, de ne plus
monter  cheval, de ne plus trner dans le grand salon, de ne plus
poser  la grille du parc pour les paysans merveills. Son pre lui
fit d'ailleurs un tableau attrayant de sa vie future d'ambassadrice,
car, selon lui, M. de Xaintrailles serait nomm ministre de France
avant cinq ans. Quelle splendeur alors pour elle d'avoir le pas dans
toutes les cours trangres, mme  la cour de France dans les jours
de cong! Elle avait dj lu des romans, elle avait jug que celles
qui sacrifient  leur coeur, font le plus souvent des sacrifices en
pure perte. Voil pourquoi elle se dcida  donner sa main, les yeux
ferms,  M. de Xaintrailles.

Ce fut un coup terrible pour Georges du Quesnoy. Jusque-l son amour
pour Valentine tait riant et lumineux comme un rayon dans la rose.
Il avait entr'ouvert la porte d'or des songes. Il avait retrouv les
clefs du Paradis perdu. tre aim de Valentine, tout tait l! Le
rveil fut le dsespoir. Il alla se jeter dans les bras de son frre
en lui disant qu'il voulait mourir.

Mourir, lui dit Pierre, tu souffriras, mille morts et tu ne mourras
pas. Tu l'aimes donc bien?

--Si je l'aime!

Georges  moiti fou se frappait le coeur avec dsespoir comme s'il
sentait l tous les dchirements d'une bte froce. L'amour a des
dents aigus et cruelles; s'il ne se nourrit pas de joie, il se
nourrit de douleur. La flche des anciens tait un symbole profond
comme tous les symboles de l'antiquit. On a eu beau en faire une
plaisanterie rococo de plus en plus dmode, la flche frappe
toujours, et il n'est pas un amoureux jaloux ou dsespr qui ne la
sente  tout instant. On a remplac l'image par un coeur bris, ce qui
n'est pas une image vraie, puisque le coeur n'est pas un vase de Chine
ni une coupe de Svres. Mais, par malheur, tout est de convention dans
l'art de parler et d'crire, mme dans les expressions de la passion,
de la douleur et du dsespoir.




XI

DESESPERANZA


Et comment Georges apprit-il son malheur? Pendant quelques jours il
chercha Mlle de Margival dans le Parc aux Grives sans la rencontrer.
Puisqu'elle tait au chteau, pourquoi ne se promenait-elle plus dans
le parc? Il envoya encore un bouquet, mais, cette fois, la paysanne
qui le portait, toute ruse qu'elle ft, ne put parvenir jusqu'
Valentine. Une grande tristesse s'empara du coeur de Georges. Avec la
jeune chtelaine il se sentait le courage d'arriver  tout, mais sans
elle toutes ses aspirations tombaient  ses pieds. D'o venait qu'elle
se cachait pour ne plus lui parler? Il n'avait pas perdu toute
esprance, parce qu'il s'imaginait entrevoir Mlle de Margival 
travers les rideaux des fentres; mais un jour, il comprit que tout
tait fini, parce qu'une femme de chambre du chteau, rpondant  une
de ses questions, lui dit  brle-pourpoint: Vous ne savez donc pas
que nous nous marions dans trois semaines?

Ce fut un coup de foudre. Mlle de Margival ne lui avait pas donn le
droit de lui demander des explications. Il s'loigna en toute hte et
il clata en fureur contre sa destine. Il interpella le ciel et la
terre, le soleil et les arbres, les nuages et les fleurs, nagure
tmoins de ses joies amoureuses. Il voulut mourir aux pieds de
Valentine; il voulut tuer son rival. Vous voyez d'ici toutes les
charmantes extravagances d'un amoureux de vingt ans.

Oui, disait-il, je tuerai cet homme qui me vole mon bonheur.

Mais tout  coup il vit se dresser devant lui la guillotine. Il se
demanda si dj la prdiction allait s'accomplir.

Eh bien, dit-il, qu'elle se marie! cela ne m'empchera pas de devenir
son amant.

Le soir mme il apprit que Valentine venait de partir pour Paris; on
devait se marier au chteau, mais il fallait bien aller commander la
robe d'pouse et la couronne de fleurs d'oranger.

Le mariage fit grand bruit dans tout le pays, parce que la marie
tait belle et qu'elle pousait un quasi-ambassadeur. Tout le monde
la trouvait bien heureuse, mais elle-mme, quoiqu'elle ft du pch
Orgueil une de ses vertus, tait-elle bien heureuse?

Georges du Quesnoy ne le croyait pas.

Il ne voulut pas tre tmoin de la crmonie. Trois jours avant les
noces il partit pour Paris, saris en demander la permission  son
pre, mais non sans avoir dit adieu  Valentine dans un sonnet, cette
fois rim par lui, o il annonait  la jeune fille que le mariage
n'tait que la prface de l'amour et que le mari n'tait que le
prcurseur de l'amant. Ce fut le trait du Parthe. Je regrette bien que
ce chef-d'oeuvre ne soit pas venu jusqu' moi pour vous l'offrir ici,
mais il parat que Valentine, qui avait dj vu la lune rousse avant
le mariage, le noya de ses larmes et le jeta au feu,--aprs l'avoir
lu,--pour voir une dernire fois briller la flamme de son premier
amour, car sans le savoir elle avait aim Georges du Quesnoy.

Avant d'crire ce sonnet, Georges avait vingt fois commenc et
recommenc une lettre tour  tour terrible et suppliante, o son amour
et son coeur clatait en sanglots, pendant que son esprit clatait en
sarcasmes. Mais, tout bien considr, quoique cette lettre et des
accents d'loquence, comme il avait l'esprit critique, il la trouva
ridicule.

Non, s'cria-t-il, il ne faut pas que Valentine garde de moi un
mauvais souvenir.

Voil pourquoi il avait rim un sonnet moqueur.

Ds que Georges fut  Paris, l'amour et la jalousie lui furent plus
terribles. La grande ville indiffrente ne pouvait apaiser ni son
coeur ni son esprit. Paris n'a de distractions que pour les initis.
Les arrivants n'y sont pas chez eux,  moins qu'ils ne soient de la
franc-maonnerie, de ceux qui s'amusent partout.

Georges eut hte de retourner  Landouzy-les-Vignes, o du moins son
frre tait sympathique  ses angoisses.

Et, d'ailleurs, il voulait tre spectateur  son propre drame.
Pourquoi n'irait-il pas  la messe de mariage, pour voir la figure que
ferait devant l'autel cette belle Valentine qui lui avait promis le
bonheur?

Et quelle figure ferait-elle en passant, devant lui? car, sans mme le
regarder, elle le verrait.

Et puis il irait dans la sacristie pour la fliciter,--comme tout le
monde. Peut-tre oserait-elle le prsenter  son mari?

Ah! mon cher Pierre, dit-il en embrassant son frre, figure-toi que
plus je m'loignais, et plus mon chagrin tait violent. Mon coeur
m'abandonnait en route; j'tais comme une me en peine. Je suis
revenu, tu me consoleras,--si je puis tre consol.

--C'est la douleur qui tue la douleur. A force de pleurer, on puise
la source des larmes. Aussi ce n'est pas moi qui te conseillerai de
jeter un voile l-dessus. Il faut oser aborder son malheur de front;
il faut s'y heurter comme dans une attaque  fond de train. Tiens,
pour commencer, je vais te jeter en pleine poitrine, comme une arme de
combat, la lettre de mariage.

Pierre passa  Georges une lettre imprime dans la plus belle anglaise
des temps modernes:

_M. le comte de Margival a l'honneur de vous faire part du mariage de
Mlle Madeleine-Valentine de Margival avec M. le comte Franois-Xavier
de Xaintrailles, secrtaire d'ambassade;_

_Et vous prie d'assister  la bndiction nuptiale, qui sera donne en
l'glise de Margival le 27 septembre 186.._

Dans le mme pli, naturellement, se trouvait la lettre de faire-part
du comte de Xaintrailles. Georges prit cette seconde lettre, la
dchira et la pitina.

Voil ce que je ferai de lui un jour, dit-il dans sa colre.

--Tu ferais peut-tre mieux de commencer par l, dit froidement
Pierre; c'est lui qui vient te voler ton bonheur, va lui en demander
raison. Si tu le tues, elle ne l'pousera pas.

Et comme Georges saisissait cette ide avec passion, Pierre jeta tout
de suite de l'eau sur le feu.

Non, ne fais pas cela, parce qu'on dirait que tu es fou, parce que tu
ne trouverais pas de tmoins dans ce pays-ci. Et puis, aprs tout, le
vrai coupable, c'est Valentine. Le comte de Xaintrailles ne te doit
rien, tandis qu'elle te doit tout, puisque tu l'aimes.




XII

QU'IL NE FAUT PAS TOUJOURS ALLER A LA MESSE


Georges entrana Pierre  la messe de mariage.

Ils arrivrent de bonne heure pour ne pas manquer le passage de la
marie.

Mais la marie, toute  sa beaut, ne voyait qu'elle-mme. Elle tait
rayonnante. C'taient les vingt ans couronns de fleurs d'oranger.
Rien dans ses yeux ni sur ses lvres ne rvlait que son coeur et des
remords; elle semblait obir  ce dicton: Que le mariage est le plus
beau jour de la vie.

La cruelle! dit Georges en la voyant passer.

Il tait si agit qu'il sortit de l'glise. Que fit-il? Il fuma une
cigarette. Aujourd'hui, dans tous les moments tragiques, on commence
par fumer une cigarette.

Que m'importe, reprit-il, qu'elle dise devant Dieu oui ou non  cet
homme, puisqu'elle ne m'aime pas? Et, d'ailleurs, puisqu'elle a pass
par la mairie, elle est  tout jamais Mme de Xaintrailles. C'est gal,
elle ne portera pas ce soir son sourire au lit nuptial, car elle ne
l'aime pas et elle ne l'aimera jamais.

Quoique Georges ft  moiti fou de douleur et de dsespoir, il
n'avait pourtant pas le dessein de poignarder l'pouse. Mais il
voulait, avant la fin de la journe, aller jusqu' elle, non pour
l'injurier, mais pour lui montrer sa pleur. Il lui dirait: Vous
m'avez tu, et vous riez!

Mais comment arriver jusqu' elle? Il ne voulait pas faire un
scandale; il avait le respect de son pre, comme il avait la peur du
ridicule.

Aprs la messe, quand la marie monta dans le coup du mari, avec la
mre de M. de Xaintrailles, il s'approcha d'abord; mais la haie des
curieux le tint  distance. Il s'en retourna dsespr avec son frre,
ruminant toujours son dessein de voir face  face Valentine.

Il ne fut pas plutt de retour  Landouzy-les-Vignes, qu'il revint
sur ses pas, dcid, cote que cote,  s'aventurer dans le
Parc-aux-Grives.

Aussi,  son retour  Margival, il franchit le saut-de-loup du parc,
comme si Valentine l'attendait.

Mais Valentine ne vint pas.

Il vit passer dans les avenues les rares invits parisiens en
promenade plus ou moins sentimentale.

Comme la marie n'tait pas avec eux, il se flatta de cette ide
qu'elle n'avait pas voulu profaner le souvenir de leur amour en
amenant le mari l o l'amoureux avait pass.

Valentine n'tait pas si potique, quoiqu'elle ft romanesque. Une
jeune marie a toujours un peu la fivre; Valentine avait pass par
tant d'motions de vanit, de coquetterie, d'amour perdu et retrouv,
qu'elle resta toute l'aprs-midi au salon,  faire la causerie avec
les provinciales merveilles et les Parisiennes revenues de tout.

Le dner dura trois heures comme un vrai dner de province, quoique la
marquise et donn des ordres pour que ce ft un dner napolonien.
Aprs le dner, un orchestre  peu prs improvis appela les danseuses
sous les armes.

M. de Xaintrailles, qui n'avait pu s'arracher  cette fte, quoiqu'il
et bien voulu emmener sa femme aprs la messe, ouvrit le bal avec la
marie. Mme de Sancy, qui faisait vis--vis avec un des tmoins, le
vicomte Arthur de la--, dit tourdiment:

Vous tes tmoin du mari; eh bien, vous serez tmoin qu'il sera
marri.

--Je n'en doute pas, dit l'ambassadeur  Constantinople, puisque vous
lui avez donn la plus belle fille du monde.

--Elle est arrire-petite-cousine de Mme de Montespan. Je crois
qu'elle est bien de la mme famille.

--Prenez-y garde. Lauzun disait de Mme de Montespan: Elle est de
celles-l  qui il faut deux hommes pour avoir raison d'elles, un le
matin et un le soir.

--Ah! si Valentine avait pous Georges du Quesnoy!

Et, tout en dansant, la comtesse de Sancy raconta l'histoire, qu'elle
savait fort mal, des bucoliques de Georges et de Valentine.

M. le vicomte de la--, un Lamartine en prose, reconduisit sa danseuse
en lui disant: Ne craignez rien, je mettrai les deux mondes entre
la marie et son amoureux. Je vais prier le ministre d'envoyer M. de
Xaintrailles  Rio ou  Thran, car je ne veux pas tre tmoin....

Le tmoin du comte s'arrta sur ce mot.




XIII

LE DERNIER COUP DE MINUIT


A minuit, M. de Xaintrailles trouva qu'il avait bien assez dans. Je
me trompe: que Valentine avait dj trop vals. Il tenta de lui faire
comprendre que l'heure tait venue.

L'heure de quoi? dit Valentine en se rembrunissant; allez-vous dj
faire le mari?

--Et vous, n'allez-vous pas faire l'enfant?

Valentine s'indigna, pleura, et ... continua  valser.

A une heure, nouvelle prire,--nouvelle rbellion.

A deux heures, le combat finissant faute de combattants, il fallut
enfin s'expatrier du salon pour monter  la chambre nuptiale.
Valentine pleurait de vraies larmes. Qu'est-ce que le lit nuptial,
sinon le tombeau de la jeune fille?

Comme Valentine n'avait plus sa mre, elle tait accompagne de Mme de
Sancy.

Vainement le mari avait dit  la comtesse: Ne vous inquitez pas, je
connais les femmes.

La comtesse avait rpliqu: Vous connaissez les femmes et les filles,
mais vous ne connaissez pas les jeunes filles.

Il s'tait rsign  subir cette suivante improvise, qui menaait de
mettre deux points sur les i.

Eh bien, Dieu merci! dit-elle quand elle fut seule avec Valentine;
vous n'avez pas perdu votre temps, ce soir: tudieu! vous valsiez comme
une comte.

--Oui, et vous vous figurez, peut-tre que je me suis beaucoup amuse.
Point du tout.

--Pourquoi?

--Parce que j'ai mes ides sur le mariage. Voyez-vous, le mariage est
une fte comme toutes les ftes, mais une fte sans lendemain.

--Vous tes une hrsiarque! je vous ferai brler en effigie.

--Je voudrais bien vous y voir.

--Mais, ma chre enfant, je m'y suis vue.

--Vous allez me raconter vos impressions de voyage dans ce pays que je
ne connais pas?

--Nous n'avons pas le temps.

--Comment! nous n'avons pas le temps! Nous avons jusqu' demain matin.
Vous allez vous coucher avec moi.

Mme de Sancy leva les bras au ciel.

Si je faisais cela, le comte me jetterait par la fentre. Vous me
faites poser, d'ailleurs; vous savez bien que vous tes marie le jour
et la nuit.

--La nuit? jamais!

--Taisez-vous, belle sournoise, on n'est pas revenue du Sacr-Coeur
sans savoir que le lit nuptial est le lit nuptial.

Et, pour temprer cette parole, Mme de Sancy ajouta bien vite: Tout
ce que l'glise ordonne est sacr.

Tout en parlant, la comtesse avait commenc  dshabiller Valentine;
les cheveux taient dnous, la robe jete sur un fauteuil, le corset
de satin ne tenait plus que par une agrafe.

N'est-ce pas que j'tais mal habille? dit Valentine en retenant
l'autre agrafe. Ce Worth n'a pas le sens commun; il dit que le jour
de ses noces une femme est encore une jeune fille; il m'a surcharge!
C'est ridicule, je lui avais demand deux doigts de satin sur les
paules, il m'en a mis trois doigts: pourquoi pas une robe montante?

Mme de Sancy se mit  rire.

Voyons, ma chre, il fallait bien laisser quelque chose pour votre
mari.

Valentine se laissa tomber de son haut sur un fauteuil.

Ah , dcidment le mari a donc des droits superbes, dit-elle avec
un effroi non jou.

--Oui, coutez plutt.

En ce moment on entendit frapper trois coups.

Valentine voulut cacher son motion  Mme de Sancy, qui lui avait
appris  rire de tout.

Frappez, on ne vous ouvrira pas, dit-elle, sans pouvoir toutefois
lever la voix.

--Tout  l'heure, ajouta Mme de Sancy.

--Jamais, reprit Valentine.

Mais le corset tait dgraf; Mme de Sancy avait dnou le dernier
jupon: elle entrana Valentine vers le lit.

Cette fois, la jeune marie prit son rle au tragique et se remit 
pleurer.

Ce n'est pas ma mre qui me trahirait ainsi, dit-elle.

Valentine tait plus belle encore dans les larmes, sous sa chemise
transparente,  demi voile par ses cheveux.

Ma foi, sauve qui peut, s'cria Mme de Sancy.

Et la comtesse s'envola par une porte drobe.

Elle reparut presque aussitt. Je suis bonne, reprit-elle. Et
elle tira le verrou, pour que le comte pt entrer, jugeant bien
que Valentine n'oserait pas lui ouvrir la porte. Aprs quoi, elle
redisparut comme une ombre.

Valentine n'eut pas le temps de faire un monologue. Le comte tait
entr. Il s'avana doucement, vers elle, mais elle se jeta sous le
rideau.

Il se passa une scne qui dcida de la destine de ce mariage. Si le
comte avait t dcidment un homme d'esprit, il n'et pas jou 
l'esprit cette nuit-l; il se ft montr amoureux de Valentine,
elle se ft brle au feu; mais quand il la vit en rbellion, se
barricadant dans sa vertu et dans sa pudeur, au lieu de la battre par
les vraies armes, par la passion et par la force, il escarmoucha 
traits d'esprit. Si bien que Valentine fut de plus en plus indigne.

A un moment de paroxysme, elle se prcipita du lit  la fentre, le
menaant de se jeter du haut de son balcon, s'il ne se htait pas de
rentrer dans sa chambre.

M. de Xaintrailles continua  rire.

On a jou cela au Gymnase, dit-il, la comdie s'appelle: _Une femme
qui se jette par la fentre._

Quoique Valentine n'et pas srieusement le dessein de se jeter par la
fentre, elle ouvrit la croise.

Georges! Il est l! s'cria-t-elle en se penchant sur le balcon.

Oui, Georges. Il tait l. Il avait toute la nuit err dans le parc,
un revolver  la main, de plus en plus jaloux, de plus en plus
furieux, en coutant les violons et la joie des convives. Il avait
assist, en spectateur invisible, au commencement et  la fin de la
fte. Tous les convives taient partis, mais il tait demeur, comme
s'il dt tre encore le spectateur de la dernire scne.

Il ne lui avait pas t trs-facile de s'approcher du chteau,
quelques convives tant sortis  et l pour fumer; sans parler des
domestiques qui allaient se conter sous les grands arbres les mystres
de la journe. Mais il connaissait bien le parc et il avait l'art de
s'y cacher, ds qu'il craignait d'tre surpris.

Cette fois il tait bien seul. Il avait suivi,  travers les rideaux
de mousseline brode, toutes les marches et contre-marches de la
chambre nuptiale; vraies ombres chinoises qui ne l'amusaient pas du
tout.

Au moment o Valentine ouvrit la fentre, il se demandait s'il
n'allait pas, pour que sa folie ft plus accentue et marqut mieux
dans les reportages des journaux, escalader le balcon de la chambre
nuptiale, pour se tirer un coup de revolver sous les yeux mmes de Mme
Valentine de Xaintrailles.

Il lui semblait dj entendre par del le tombeau le bruit
quasi-scandaleux de sa mort. Je dis le bruit quasi-scandaleux; car on
ne manquerait pas de dire que s'il s'tait tu pour Valentine, c'est
qu'elle lui avait donn le droit de se tuer. Il y avait donc un peu de
fatuit et un peu de mensonge dans cet acte de dsespoir. Il n'tait
pas fch qu'on souponnt, non pas la femme de Csar, mais la femme
du secrtaire d'ambassade. Disons-le pourtant  la gloire de sa
passion: c'tait l'amour lui-mme qui le poussait  cette folie.

Ne plus pouvoir aimer, c'est la mort: il voulait mourir.

Tout  coup Valentine poussa un cri, et se rejeta sur M. de
Xaintrailles, qui tait venu  elle.

Qu'y a-t-il? s'cria le secrtaire d'ambassade.

--Ce qu'il y a! dit-elle en le repoussant

En cet instant un coup de revolver retentit.

Georges du Quesnoy ne se tua pas du coup. Le cri d'effroi que jeta
Valentine le troubla profondment, sa main vacilla, le coup partit,
mais la balle qui devait frapper au coeur ne brisa qu'une cte.
Georges chancela, et tomba, ne sachant pas encore s'il tait tu.

Le sang jaillit abondamment; il se releva et chercha son revolver pour
s'achever; mais il avait fait quelques pas avant de tomber; il ne le
trouva pas. Enfin, dit-il, en voyant son sang, c'est peut-tre assez
pour mourir.

Il retomba sur l'herbe, tout en regardant la fentre de Valentine.

Il esprait qu'elle viendrait sur le balcon, par curiosit sinon par
amour.

Ce fut bien mieux. Cette marie toute dshabille, qui n'tait plus
qu' un pas du lit nuptial, passa en toute hte une robe ouverte, jeta
sur elle un manteau, et, quoi que ft son mari pour l'arrter, elle
courut au jardin, n'coutant que son coeur, se croyant une hrone
de roman, bravant tout, les devoirs de la jeune fille et de la jeune
femme.

M. de Xaintrailles avait couru aprs elle, tout affol de ce coup de
thtre imprvu; mais elle allait plus vite que lui, connaissant mieux
le chemin dans la nuit.

Quand elle fut devant Georges du Quesnoy, elle se pencha sur lui,
comme pour le secourir, ne trouvant que ce seul mot:

Georges! Georges!

--Ah! que je suis heureux de vous revoir avant de mourir! dit Georges;
je voulais frapper au coeur, votre voix a dtourn le revolver, mais
la blessure est mortelle.

--Non, Georges, vous ne mourrez pas.

--Je veux mourir! si je me suis manqu, je m'achverai, je retrouverai
mon revolver.

Et sa main cherchait toujours dans l'herbe.

Dieu soit lou! s'cria Valentine, je l'ai trouv votre revolver.

Le comte, qui poursuivait sa femme, la surprit un revolver  la main.

Valentine! cria-t-il avec effroi.




XIV

LA LUNE DE MIEL


Voici quelle fut la fin du premier acte de ce drame en trois actes,
qui avait commenc si gaiement, malgr les prdictions de Mme de
Lamarre.

Le mdecin de Margival fut appel. Il jugea que Georges ne pouvait
retourner chez son pre; il lui donna l'hospitalit.

M. de Xaintrailles avait arrach le revolver des mains de sa femme. La
femme du monde avait reparu dans la jeune fille romanesque. Sur les
prires de son pre, elle s'tait rsigne  ses devoirs de fille,
sinon d'pouse.

Mais ce fut en vain qu'on lui reprsenta que l'escapade de Georges
tait une action dmode, mme sur les thtres de mlodrame: elle
persista dans son for intrieur  trouver que c'tait l'hrosme de
l'amour.

Je ne dirai rien de la nuit nuptiale, qui ne commena pas mme au
chant du coq. Aussi Mme de Sancy disait-elle le soir que le coq
n'avait pas chant trois fois  cause de la catastrophe.

Le lendemain, M. de Xaintrailles brusqua le dpart  la fin du
djeuner. Il avait t nomm la veille premier secrtaire  Rome. Il
emmena Valentine  Paris, disant qu'il partirait pour Rome  quelques
jours de l.

A l'heure mme du dpart, la jardinire du chteau portait un
admirable bouquet  Georges du Quesnoy.

D'o viennent ces fleurs? demanda-t-il en cachant deux larmes.

--Vous le savez bien, rpondit la jardinire en s'esquivant.

Georges baisa le bouquet, en s'imaginant qu'il avait t cueilli par
Valentine elle-mme, dans les sentiers o ils s'taient tant de fois
promens ensemble.

Ainsi va le monde, dit le mdecin, qui savait un peu cette histoire;
c'est peut-tre vous qu'elle aime, et c'est un autre qui l'emporte.

Quand Georges apprit que les maris avaient quitt le chteau de
Margival, il voulut retourner chez son pre; mais le mdecin le garda
pendant les quelques jours de fivre. Son frre, venu le premier jour,
ne le quittait pas et lui parlait de Valentine.

Ne te dsole pas, le comte a beau l'emmener  Rome, elle te
reviendra, par un chemin ou par un autre.

Un mois aprs, Georges tait sur pied, se trouvant tout  la fois
hroque et ridicule.

C'tait au temps o l'cole de droit rouvre ses portes. M. du Quesnoy
n'avait pas eu le courage de brusquer son fils aprs le coup de
revolver, mais il lui fit comprendre que l'heure de la sagesse tait
venue.

Tu n'tais qu'un enfant, tu vas devenir un homme. Quand tu seras
avocat, la Cour d'assises te montrera tous les jours o vont ceux que
ne contient pas le devoir.

Georges ne voulut pas repartir pour Paris sans aller rver une
dernire fois dans le Parc-aux-Grives. Il ne voulut pas s'y hasarder
en plein jour. On savait dans tout le pays l'histoire du coup de
revolver, il craignait d'tre surpris en flagrant dlit de souvenirs
et regrets.

Il y passa une heure au clair de la lune, en se demandant si c'tait
la lune de miel pour Valentine.

Comme il cherchait les roses des mains plutt que des yeux, car la
nuit tait profonde, il vit passer, sous les arbres noirs, cette
adorable vision blanche qui avait enchant son coeur.

Il s'lana pour la saisir, mais elle disparut comme le fantme d'un
rve. Et pourtant, se disait-il, je ne suis pas un visionnaire.

Sans doute, dans son voyage  Rome, Valentine regretta plus d'une fois
d'avoir cout son orgueil plutt que son coeur. Ce fut en vain que le
secrtaire d'ambassade la bera dans toutes les vanits du titre et de
la fortune. Elle ne vit pas se lever la lune de miel. Ah! dit-elle un
jour, si Georges tait second secrtaire d'ambassade!

C'tait aprs le premier quartier de lune rousse.

Que devint Valentine  Rome? quelles furent les joies et les peines de
ce mariage sans amour? Valentine n'aimait que le titre de son mari, le
comte n'aimait que la beaut de sa femme: deux vanits. On ne btit
pas le bonheur avec ce point d'appui.

Ils commencrent par blouir les curieux du Corso par le faste de
leur quipage et les modes de Paris. Mais au bout de huit jours ils
s'ennuyrent de poser.

Valentine s'amusa huit jours encore des hommages des princes romains,
des marquis dsoeuvrs et des monsignors curieux, aprs quoi elle se
mit  lire des romans.

Un soir, en fermant un volume de George Sand, elle murmura: Le vrai
roman je l'ai commenc dans le Parc-aux-Grives.




LIVRE II


LES MAINS PLEINES D'OR

    Si tu ne tues pas ton amour, ton amour te tuera.
                GRARD DE NERVAL.

    Regarde ton me pour voir ta conscience.
                SAADI.




I

LE PORTRAIT FATAL


Six semaines aprs le mariage du comte de Xaintrailles, Georges reut,
non sans quelque surprise, une photographie reprsentant Valentine en
pied avec ces deux signatures: Carolus Duran et Bertall.

C'tait donc une photographie d'aprs un portrait.

Qui lui avait envoy cette figure? Il tudia l'criture de
l'enveloppe; c'tait une criture libre et emporte. Valentine ne lui
avait jamais crit; mais, plus d'une fois dans leurs promenades,
elle avait bauch des phrases sur le sable; il ne douta pas que le
portrait ne lui ft envoy par la jeune femme.

Pourquoi? se demanda-t-il.

Un peu plus, il partait pour Rome.

Quelques initis ont vu ce portrait  l'emporte-pice, de Valentine de
Margival par Carolus Duran. C'tait quelques jours aprs son mariage.
Le comte de Xaintrailles avait voulu que M. de Margival ne perdt pas
tout  fait sa fille; Carolus Duran, qui est un Espagnol des Flandres
franaises, russit comme par merveille  reprsenter la femme
extrieure et la femme intrieure, la sculpturale beaut, l'ardente
curiosit, la despotique coquetterie. Il peignit la future comtesse de
Xaintrailles en pied sur un fond rouge, comme il a peint depuis une
princesse Bonaparte. S'il n'a pas exprim toutes les nuances de ce
caractre mobile, il a imprim sur la toile tout l'clat de la beaut,
tout le charme du sourire, toute la fiert du regard, tempre par les
grands cils voluptueusement retrousss. On n'a jamais vu de si beaux
yeux nageant dans le bleu.

Comme toutes les beauts, celle de la comtesse de Xaintrailles
tait discutable, selon qu'elle ft dans le repos ou dans l'action.
Quoiqu'elle ft souverainement intelligente, on peut dire qu'elle
sommeillait souvent les yeux ouverts. La rflexion teignait ses yeux
et masquait le charme de sa bouche. Pour qu'elle ft belle, il fallait
donc que sa figure ft claire par le rayonnement. Alors, il
n'y avait qu' mettre un point d'admiration. Mais si la figure
s'endormait, les yeux voils, la bouche close, on avait le temps de
remarquer que sa peau n'avait ni le duvet de la pche ni l'clat des
roses et des lys. La chair tait trop brune. On pouvait remarquer
aussi que la figure tait un peu courte quand le sourire n'entrouvrait
pas la bouche.

Valentine savait bien cela, aussi avait-elle l'habitude, quand elle
tait seule, de lire, de dessiner, de faire de la tapisserie, devant
sa psych ou devant un miroir, car ds qu'elle s'apercevait que sa
figure tombait, elle la relevait soudainement. C'tait le coup
d'peron donn  son cheval attard.

Ce portrait fut fatal  Georges. Il le regardait matin et soir avec
adoration et avec colre. C'tait l'ternelle tentation qui devait le
dcourager  jamais. C'tait le souvenir sans l'esprance, c'tait
l'amour sans la volupt, c'tait le battement de coeur sans
l'treinte.




II

COMMENT GEORGES DU QUESNOY TUDIA LE DROIT


Quand Georges du Quesnoy ft son entre dans le pays latin, c'tait en
l'une des annes les plus prospres du second Empire. Tout le monde
avait cent mille livres de rente. Il tait impossible d'aller aux
Champs-lyses o au Bois de Boulogne sans tre mordu au coeur du
pch d'envie, en voyant s'panouir aussi follement la haute vie
parisienne. Naturellement Georges se dit: Pourquoi n'aurais-je pas ma
part du festin?

Il excusa presque Valentine d'avoir donn sa main au comte de
Xaintrailles. Il comprit que la socit dans ses exigences condamne
les belles femmes  aller o est la fortune. On n'enchsse pas les
diamants dans du cuivre.

Chaque fois que Georges tait venu au spectacle du Paris mondain, il
rentrait chez lui avec la rage dans l'me. Il habitait une petite
chambre de vingt francs par mois, qui pouvait faire aimer le travail,
mais qui ne pouvait faire aimer la vie. C'tait  l'htel du Prigord,
rue des Mathurins; mais on n'y mangeait jamais de truffes. Quoique
Georges ne ft pas habitu aux lits capitonns, il n'tait pas content
du tout dans ce lit de noyer traditionnel o cinq cents tudiants
s'taient endormis avant lui, sans autre ambition que de passer
leurs examens. Aussi, Georges ne fit pas un long sjour  l'htel du
Prigord, se risquant dj  sauter par-dessus les limites de son
budget. Son pre, en ne lui donnant que deux mille francs par an,
lui rservait pour des temps meilleurs le revenu de sa part dans la
fortune de sa mre: environ cinquante mille francs. Donc, s'il avait
beaucoup de jeunesse  dpenser, il n'avait pas beaucoup d'argent.
Avec deux mille francs on peut encore vivre studieusement dans le pays
latin, mais  la condition de ne pas passer l'eau, tandis qu'avec deux
mille francs sur les boulevards on ne fait que deux bouches.

Par malheur Georges du Quesnoy passait l'eau; il tait de ceux qui
s'chappent du devoir comme les enfants qui s'chappent de leur
lisire, sauf  faire la culbute. Il ne se croyait pas n pour vivre
dans les infiniment petits. Il avait horreur de l'horizon bourgeois,
disant qu'il y mourrait d'ennui.

Ds son arrive  Paris, il s'tait rsign  vivre mal six jours
de la semaine, sauf  vivre bien le dimanche. Peu  peu, comme les
ivrognes, il avait fait le lundi, puis le mardi, puis le mercredi,
puis le jeudi, puis le vendredi, puis le samedi. Non pas qu'il se ft
mis  boire au cabaret du coin, mais au fond c'tait la mme chose:
le jeu de dominos au caf, la Closerie des lilas, Mabille, l'lyse,
Valentino, enfin les coulisses des petits thtres o il avait
pntr grce  sa bonne mine et  son esprit. En un mot, la vie des
dsoeuvrs. Il fut bientt  bout de ressources, mais il connaissait
dj l'art de faire des dettes: la dette ouverte et la dette
insidieuse.

Georges commena par se dire qu'il pouvait bien s'emprunter  lui-mme
un billet de mille francs par an. Une fois sur cette pente, il marcha
vite; il prit une chambre de soixante-quinze francs par mois  l'htel
Voltaire, et commena  passer l'eau pour aller dner avec quelques
amis de collge qui vivaient de l'autre ct.

L'tudiant qui ne reste pas fidle au pays latin est un tudiant
perdu. Si le Paris du plaisir entrane le Paris de l'tude, les
meilleures rsolutions s'vanouissent; le dsoeuvrement frappe
l'esprit; les droits de la vie s'imposent avant les droits du travail.
Georges continua  tudier une heure par jour, mais le reste du temps,
il s'amusa.

Ah! si j'avais connu Paris! disait-il souvent, Valentine ne m'et
pas chapp. Au lieu de lui faire des phrases sentimentales dans le
Parc-aux-Grives, je lui eusse peint le tableau d'une vie  quatre
chevaux  travers les folies parisiennes. Elle n'et pas rsist.
Mais, comme un imbcile, je lui faisais pressentir que, si elle
m'pousait, nous repasserions par les moeurs de l'ge d'or. C'tait
enfantin!

Dj Georges ne songeait plus qu'aux chemins de traverse; il prenait
en piti ses camarades d'cole, qui se promettaient  leur tour de
devenir avocats de province et d'pouser quelque fille de notaire de
campagne, pour mener une existence  six, huit ou dix mille francs par
an.

J'aimerais mieux me faire enterrer tout de suite! disait Georges
d'un air hautain.

Mais comment faire pour avoir les cent mille livres de rente d'un
Parisien  la mode? Georges n'avait pourtant pas de got pour la
banque.

Qui sait? disait-il, ne voulant pas dsesprer; il y a des hasards
heureux. Je suis beau, ne puis-je pas faire un beau mariage?

Mais il aimait toujours trop Valentine pour penser srieusement  une
autre femme. Il se consolait bien  et l avec quelque consolatrice
du pays latin; mais ce n'tait que des quarts d'heure d'amour.

Il se levait  midi sous prtexte qu'il se couchait aprs minuit. Il
allait tudier au caf en compagnie de sa voisine, qui lui rpondait
politique quand il lui parlait amour. Il admirait beaucoup Lycurgue
en fumant  la Closerie des lilas. Il vantait, aprs dner, le brouet
lacdmonien et dclamait contre l'argent en pensant qu'il avait des
dettes.

 et l il tait all  l'cole de droit; une fois on lui avait parl
_mur mitoyen_: il tait rentr en toute hte pour redire sa leon  sa
voisine.

Une autre fois il avait rencontr sur le seuil de l'cole de droit une
fille d've qui cherchait son chemin.

O allez-vous?

--Je ne sais pas.

--C'est mon chemin, nous ferons route ensemble.

Et ils taient alls.

Aussi Georges du Quesnoy passa son premier examen comme Louis XIV
passa le Rhin. Ses ennemis, les professeurs de droit, ne russirent
pas  le battre avec leur grosse artillerie. Il leur fit un discours
sur la peine de mort en matire politique, en homme qui avait
profondment tudi la question. Un des trois oracles s'endormit,
le second clata de rire, le dernier essuya une larme: total, trois
boules rouges.

Dans le tohu-bohu amoureux du quartier latin, Georges du Quesnoy avait
oubli son pays--le pays de sa mre.--Les roses qu'il avait cueillies
sur la tombe trop tt ouverte, les baisait-il encore d'une lvre
respectueuse? La vie tait devenue pour lui un bal masqu, un carnaval
sans fin, presque une descente de Courtille; il allait sans dtourner
la tte, enivr par toutes les ardentes folies de la premire
jeunesse, jetant son coeur comme son argent--par la fentre- tous
les hasards de l'amour.

On se demanda bientt comment ses matresses avaient de si belles
robes; on finit par se demander pourquoi il tait si bien chauss et
pourquoi il n'allait jamais  pied. O scandale inou, une coquine 
la mode l'amena un jour  l'cole de droit dans une Victoria  deux
chevaux! Qui payait la coquine? ce n'tait pas lui; qui payait les
chevaux? ce n'tait pas la coquine. Donc Georges du Quesnoy promenait
sans vergogne,  deux chevaux, son dshonneur. Le matin, entre onze
heures et midi, on reconnaissait encore l'tudiant au caf Voltaire,
ou au caf de Cluny; djeunant d'une simple tasse de chocolat, mais le
soir entre onze heures et minuit, il changeait ses batteries: on
le rencontrait sur le boulevard au sortir des thtres mditant un
souper,  la _Maison d'or_ ou au _Caf du Helder_.

Vous me saurez gr de ne pas vous conter, le mot  mot de cette
existence  la drive qui est aujourd'hui fort commune  Paris pour
les tudiants qui ont de l'argent, qui passent leurs examens chez
quelque _demoiselle trente-six vertus_ et qui font leur stage dans
toutes les folies parisiennes. Beaucoup finissent par rentrer dans le
giron de la sagesse, mais plus d'un finit mal pour avoir mal commenc.
Sera-ce l'histoire de Georges du Quesnoy? Ce fut en vain que son pre
vint  diverses reprises pour le ramener  la raison.

Comme ce n'tait pas un mauvais coeur, il jurait de bonne foi qu'il
briserait avec ses fatales habitudes. Il embrassait son pre avec
l'effusion la plus filiale; mais ds que M. du Quesnoy tait parti, il
retombait sous le charme des magiciennes. Et quelles magiciennes! Des
femmes qui n'ont de prix que parce qu'on les paie. On n'en voudrait
pas pour rien, disait Georges d'un air dgag. Mais il en voulut
encore quand il ne les paya plus.

Son frre vint lui-mme. Mais que vouliez-vous que conseillt un
rveur  un dsoeuvr? Ils furent heureux de causer ensemble: ce fut
tout.

Et toi, demanda Georges  Pierre, que fais tu?

--Je suis amoureux.

--De qui? de quoi?

--Un amour dsespr.

--Parle.

--J'aime Mme de Fromentel.

--Ah! mon pauvre Pierre, je te plains, car on m'a dit qu'elle aimait
son mari et son amant!

--Je tuerai l'amant.

--Et le mari?

Pierre ne rpondit pas.

Te voil plus fou que moi-mme, reprit Georges. Crois-moi, viens
habiter Paris. La Seine c'est le Lth. Il n'est que Paris pour
oublier.

--Allons, donc! Tu n'as pas oubli Valentine.

--C'est vrai. Mais Valentine, c'est Valentine. C'est la jeunesse,
c'est la beaut, c'est la posie. Et encore je finirai par l'oublier.

Le lendemain Pierre partit.

Pourquoi si vite?

--J'ai promis d'aller ce soir jouer aux checs avec M. de Fromentel.




III

LE COEUR MAITRE DE L'ESPRIT


Georges croyait que l'esprit gouverne le coeur comme un navire qui
fuit le rivage. Il avait compt sans la tempte. Maintenant qu'il
avait dj la prescience du naufrage, il s'avouait qu'il subissait la
domination de son coeur. Il ne pouvait dominer son amour.

Et comme beaucoup de jeunes gens qui portent un coeur bless, il
cachait la blessure par un sourire railleur.

Mais il ne trompait pas ceux qui ont aim et qui ont souffert.

Ce fut cette passion trahie qui le jeta  la recherche de l'Inconnu,
plutt encore que les prdictions de Mme de Lamarre. Son coeur
entrana son esprit.

Il tenta tout, dcid  rire de Dieu et du diable.

Je me trompe, il ne croyait ni  Dieu ni au diable.

O logique de la raison! Tout sceptique qu'il tait il se mit  croire
aux esprits, cet esprit fort!

Un philosophe a dit que chaque heure du jour et de la nuit impose son
despotisme ou tout au moins son influence. Les anciens, nos matres
ternels, n'avaient pas pour rien cr des thories pour symboliser la
force occulte des actions de la nature sur l'homme. On a beau jouer au
scepticisme, l'esprit fort le plus rsolu n'est le plus souvent qu'un
esprit faible, quand sonnent, dans la solitude et le silence, les
heures nocturnes. Socrate et Platon, dans l'antiquit, Descartes et
Byron dans le monde moderne, pour ne citer que les plus sages et les
plus rebelles aux menes invisibles des puissances suprieures, ont
reconnu que minuit est une heure fatale o l'esprit humain n'a pas ses
coudes franches. Certes, quand on est en belle et bonne compagnie,
quand on soupe gaiement ou amoureusement, l'heure passe sans vous
donner le frmissement de ses ailes, mais si la douzime heure vous
surprend dans la rverie ou la mditation, quand vous tes seul avec
vous-mme dans le cortge des souvenirs, vous subissez le contre-coup
de cette heure du sabbat qui rpand autour de vous, comme une pluie de
fleurs mortes, les mes en peine qui ont t les mes de votre vie et
qui viennent tenter leur rsurrection dans votre coeur.

Ce n'est pas seulement le moyen ge qui a imprim un caractre
mystrieux  la douzime heure; dans l'antiquit, quelles que soient
les religions, on retrouve partout ce sentiment de terreur religieuse
qui s'empare des hommes, qui fait crier les btes. C'est la nature
elle-mme qui a commenc le sabbat; l'homme n'a rien invent; il a
dchiffr peu  peu les vrits ternelles dans le livre grandiose que
Dieu tenait ouvert sous ses yeux.

Les esprits forts disent que la nature n'a pas de mystres. Ils ne
croient  rien et ils parlent de tout avec la dsinvolture des gens
qui ne savent rien. Un peu de science loigne de Dieu, beaucoup y
ramne. On peut appliquer ceci aux mes en peine, aux esprits errants,
au monde invisible, qui nous obsdent. Il faudrait tre un docteur de
l'omniscience pour rsoudre si lestement le premier de ces terribles
problmes. Mais l'esprit humain est comme la mer qui perd d'un ct
ce qu'elle gagne de l'autre. Nous ne pouvons aborder qu'un coin de la
vrit. Et encore, parmi les plus hardis navigateurs, combien qui vont
se briser dans les rcifs aprs avoir entrevu le rivage! Celui qui
dit: Je sais que je ne sais rien, est dj un sage. Le Rgent
Philippe d'Orlans, qui fut un homme de beaucoup d'esprit et
d'impit, disait gaiement: Je ne crois pas  Dieu, mais je crois
au diable. C'est l'histoire de tous les athes, c'est l'histoire de
beaucoup de chrtiens qui ne croient  Dieu que parce qu'ils ont peur
du diable.

Eh bien, le Rgent avait la bonne foi d'avouer qu'il avait peur des
ombres, voil pourquoi il soupait bruyamment pour lutter contre la
nuit. Il avait abord le grand oeuvre; avant d'inventer Law, il avait
voulu faire de l'or par la vertu de l'alchimie. Il riait tout haut en
plein midi des apparitions nocturnes, mais il ne les niait pas: il
reconnaissait qu'il ne faut pas trop s'approcher de l'inconnu.
Certes il ne tombait pas dans le pige grossier des magiciens et il
se moquait des commrages de la sorcellerie. Ce n'tait pas l qu'il
avait tudi les sciences occultes, il tait parti de plus haut et de
plus loin.

Je parle ici du Rgent, parce que c'tait un sceptique, il me serait
trop facile de mettre en scne les esprits enthousiastes pour prouver
l'existence de l'invisible. Bon gr mal gr, il faut reconnatre sa
force sans vouloir s'y heurter. Les sciences humaines sont toutes des
abmes: si on s'y penche trop on s'y prcipite. Rien n'est plus prs
de l'extrme sagesse que l'extrme folie.

Georges du Quesnoy s'tait aventur dans ce pays de l'inconnu; son
imagination ardente voulait dpasser tous les horizons visibles.
Il doutait de tout, mais il se laissait pourtant envahir par l'me
mystrieuse des choses. Comme il se croyait appel  de hautes
destines, il posait  toute heure son point d'interrogation devant
l'avenir, sans jamais oublier, d'ailleurs, les prdictions de la
chiromancienne.

L'ide fixe est la premire station de la folie. Les amis de Georges
du Quesnoy commenaient  chuchoter autour de lui. Nagure il clatait
en saillies, il tait l'homme de toutes les discussions et de tous
les plaisirs; mais peu  peu ce ne fut plus la gaiet que par
intermittence; on le surprenait mditatif, inquiet, assombri. Il eut
toutes les peines du monde  passer son dernier examen, quoiqu'il ft
certes un des plus subtils esprits parmi ses camarades.

Il s'aperut lui-mme de ses chimriques proccupations. Il voulut
s'arracher  cette fascination de l'abme. Il reconnut qu'il marchait
dans le vide, la raison fuyait sous ses pieds, il rsolut de ne plus
hanter l'Inconnu.

Mais quand l'esprit a pris des habitudes, il ne peut pas dcoucher,
comme dit Montaigne. Georges du Quesnoy s'tait tourn vers la folie;
aprs avoir divorc avec la raison, il ne pouvait rebrousser chemin.
Tout le rejetait dans sa voie nouvelle, soit qu'il ft chez lui, soit
qu'il ft dans le monde. Chez lui il n'aimait que les livres
des visionnaires, dans le monde il n'aimait que la causerie des
spiritistes ou des femmes qui croient aux vocations ou aux revenants.
Partout o il allait, on faisait cercle autour de lui, comme on et
fait cercle autour d'un sphinx. On le questionnait comme un voyageur
qui revient d'un pays inconnu. Tout le monde esprait qu'il ferait un
peu de lumire dans les tnbres, mais il jetait un peu plus de
nues sur les nues, tout en imprimant autour de lui un sentiment
de terreur. Il avait d'ailleurs tout ce qu'il faut pour inspirer
confiance. Il parlait fort bien; il tait physionomiste jusqu'
pntrer les mes; il lisait dans les mains comme Desbarolles; il
tirait mieux les cartes que tous les charlatans  la mode. Mais,
disait-il  ses amis, ce ne sont l que des jeux d'enfant; je voudrais
bien n'avoir pas t plus loin que ces amusements de salon; par
malheur, moi aussi, j'ai franchi le Rubicon, et j'ai vu de trop prs
l'autre monde pour vivre en paix dans celui-ci. Et quand on voulait
rire, il mettait au dfi le premier venu de braver la solitude
nocturne en bravant le sommeil, parce que le sommeil endort plus
encore l'esprit que la bte, parce que le sommeil nous fait retourner
sur nos pas toutes les nuits, parce que le sommeil baisse la toile
devant notre imagination  l'heure mme o elle s'envolerait avec ses
coudes franches loin de toutes proccupations humaines.




IV

VISION A LA CLOSERIE DES LILAS


Un soir Georges du Quesnoy errait  la Closerie des lilas attendant
l'heure de l'arrive de quelques grandes cocottes qui l'avaient averti
d'une entre triomphale.

Il fut attir sur le champ de bataille de la danse par les dehors
engageants de Mlle Pochardinette,--une Taglioni bien connue  l'Opra
en plein vent.

Plus que jamais, Georges tait un rveur qui brouillait le monde rel
et le monde idal. Telle femme qui passait lui rappelait telle femme
oublie, qui rapparaissait comme par vocation. Ce va-et-vient de la
vie gare toutes les imaginations ardentes. Goethe et Byron disaient
qu'ils ne distinguaient plus bien les figures vivantes des figures
rves, crations de la nature ou crations de la posie.

Or, tout  coup, tandis que cent yeux suivaient gaiement les
gargouillades spirituelles de cette danseuse illustre, Georges plit
et chancela.

Il venait de voir passer dans un tourbillon de nouveaux venus une
figure qui lui tait bien connue.

C'tait une jeune fille d'une beaut insolente, en plein
panouissement. Elle se jeta follement au milieu du quadrille et
dansa avec passion. Jamais Fanny Elsler n'avait montr avec plus de
coquetterie impertinente sa jambe  la Diane chasseresse; jamais gorge
plus franche n'avait fatigu corsage plus orgueilleux. Elle tait
belle par la vie, par la jeunesse, par la volupt. Sa chevelure
lgrement dore et ses yeux qui avaient drob un rayon au soleil,
rappelaient Flora, la belle Violante, cette immortelle matresse du
Titien. C'tait la mme _floraison_, la mme _violence_, la mme
luxuriance de beaut humaine. Mais de beaut divine point. Elle avait
oubli le ciel pour la terre. Cependant quand elle fut au bout de sa
cachucha enrage, elle pencha sa tte avec un nuage de mlancolie
comme si un souvenir et touch son coeur.

Mais au mme instant, un sourire dsordonn passa sur sa bouche; elle
jeta ses mains jointes sur l'paule de son danseur et lui ordonna de
l'emporter dans toutes les joies furieuses de la valse.

Georges du Quesnoy avait reconnu la jeune fille du Parc-aux-Grives.
C'tait la mme figure charge de trois printemps de plus; trois
printemps savoureux, couronns de bleuets, d'pis et de cerises. Elle
tait frache encore; mais dj atteinte par les premiers ravages des
passions. Sa bouche, autrefois pure comme un sourire de pche, n'avait
plus cette adorable navet d'une bouche ignorante qui n'a encore ri
qu' elle-mme: la science d'aimer avait trop pass par l.

C'est elle pourtant, dit Georges en s'avanant du ct de la
danseuse. J'ai reconnu ce beau cou nonchalant que je n'ai retrouv que
dans la _Psych_ de Praxitle. Et ces yeux si fiers et si doux! Et ce
profil taill en plein marbre! A n'en pas douter, c'est elle. Enfin!
elle va m'expliquer ce mystre trange.

--A qui en as-tu dans ton monologue?

Georges fut ainsi interrompu par un ami intime qu'il connaissait
depuis la veille.

coute: il y a trois ans, dans un parc de mon pays, j'ai vu
passer--comme une vision--une belle fille dont je suis encore amoureux
et que je n'ai jamais pu approcher.

--Ce n'tait qu'une vision.

--Peut-tre. Mais aujourd'hui, cette vision dtache du bleu des nues,
voil que je la retrouve dansant ici. Vois plutt cette robe bariole,
ce chapeau insolent, cette charpe dont elle fait un serpent, cette
ceinture de pourpre qui vaut une bonne renomme.

--Tu te moques de moi! je ne vois ni la robe, ni le chapeau, ni
l'charpe, ni la ceinture. Est-ce que tu es visionnaire?

--Comment! s'cria Georges avec impatience, tu ne vois pas cette
danseuse perdue, qui jette des roses par poignes et qui rpand
autour d'elle une odeur savoureuse de jeunesse. Regarde-moi bien, je
cours  elle et je l'enlve avec toute la force de ma passion.

Georges s'lana pour saisir la danseuse; mais comme il croyait la
toucher dj, elle disparut dans un flot envahissant de beauts
surannes que M. Brididi amenait sur ses pas.

Durant plus d'une heure, Georges du Quesnoy courut tout le jardin pour
la retrouver. Il tomba puis dans les bras de son ami, qui lui offrit
une glace et lui jeta au-dessus la tte un verre d'eau frappe, tout
en lui promettant de le recommander au docteur Blanche.

Je ne suis pas fou, dit Georges avec fureur.

Survinrent les cocottes en rupture de ban. Il essaya de rire et de
blaguer avec elles, mais il tait trop mu encore par cette vision
qui agitait son coeur. Il riait des lvres, mais il rpondait de
travers.

Voyons, dit une comdienne sans emploi, qui croyait faire des mots,
tu n'es ni  la Closerie ni  la causerie. Est-ce que tu es sorti
comme ton argent?

--Ni argent ni esprit comptant, dit une autre demoiselle de la mme
paroisse.

--Vous m'avez tout emprunt!

--On n'emprunte qu'aux riches, mon cher!

--Eh bien, prtez-moi cent sous pour vous offrir des cigares.

Ce jour-l, Georges du Quesnoy avait  peine les cinq sous du Juif
errant pour fumer le cigare de minuit.

Oui, je veux bien te prter cent sous, dit la grande cocotte en
prenant pour rire un air de protection, mais c'est  la condition que
tu vas me dicter une lettre d'injures  mon amant.

Georges se rcria.

crivain public!  cent sous la sance! Pour qui me prends-tu?

--Ah! voil que tu fais ta tte, mais, mon cher, tu ne vaux pas
mieux que nous autres. Si tu ne te donnais pas pour cent sous, tu te
donnerais pour cent francs.

--Peut-tre! Tu as raison. Donne-moi cinq louis et je te dicte une
lettre qui sera un chef-d'oeuvre.

On s'tait assis  une petite table; la demoiselle demanda des bocks
et des glaces, une plume et de l'encre--ce qui ne s'tait jamais vu
l.

Et quand elle eut la plume en main:

Eh bien, j'y suis, dit-elle.

--Et les cinq louis?

--C'est comme au thtre, on paye en entrant?

--Eh bien, tu paieras aprs la lettre. Mais pourquoi cette lettre?

--C'est bien simple, mon amant ne revient  moi que quand je lui dis
des injures.

--cris. Cela se trouve bien, car je voudrais ce soir injurier le
ciel, la terre, la lune et les toiles.

Georges du Quesnoy dicta  cette fille un vrai chef-d'oeuvre
d'impertinences passionnes. On sentait que c'tait l'indignation de
l'amour. Chaque mot frappait juste. Jamais femme jalouse n'avait si
bien marqu les battements de son coeur par des mouvements de colre.
Aussi,  la dernire phrase, la demoiselle se jeta au cou de Georges
du Quesnoy.

Un chef-d'oeuvre! s'cria-t-elle, Lon est capable de me rpondre par
un billet de mille francs.

Georges ne rougissait pas de son rle, tant il avait dj perdu
ce sixime sens qui s'appelle le sens moral. Il croyait faire une
blague  la don Juan.

Eh bien, dit-il, prte-moi cinq louis sur les mille francs.

--C'est srieux?

--Trs srieux. Je te dirai pourquoi.

La demoiselle prit gravement son porte-monnaie et le passa  Georges,
qui ne fit aucune faon pour y prendre un billet de cent francs.

Demain j'irai te voir pour te demander des nouvelles de la lettre.

--coute, s'il m'envoie mille francs, je te donnerai encore cent
francs.

--Tu me prteras encore cent francs.

Georges du Quesnoy rectifiait le mot de la demoiselle, mais ce n'tait
pas la peine, car dj  cette poque de sa vie, quiconque lui prtait
risquait de lui donner.

Une des amies de la comdienne vint s'asseoir  leur table.

Tu sais que ton amant me plat, dit-elle  cette demoiselle, en
prenant la cigarette allume de Georges du Quesnoy. S'il veut, je lui
ferai bien le sacrifice de toute une soire.

--Eh bien, dit l'autre en raillant, tu auras de la chance si tu ne
fais que de te donner, car avec lui, a cote plus cher que a.

Georges du Quesnoy s'indigna d'abord et voulut dchignonner un peu
l'impertinente par une chiquenaude sur ses faux cheveux; mais il tait
devenu si philosophe qu'il se croyait au-dessus ou au-dessous de tout
ce qu'on pouvait dire.

On se leva de table et on alla voir valser Mlle Pochardinette.

J'en ferais bien autant, dit la comdienne. Et elle entrana Georges
du Quesnoy.

Il commena  valser avec elle. Mais tout d'un coup il l'abandonna
pour se jeter  la rencontre de la vision qui l'avait frapp une heure
auparavant.

Tu es donc fou? lui dit la comdienne en le ressaisissant.

Il tait ple comme la mort.

Figure-toi, lui dit-il, que je viens de voir passer une jeune fille
de mon pays, que j'ai aime,  qui je n'ai jamais parl, que je
n'esprais pas revoir... Elle m'a jet une poigne d'or et une poigne
de roses  la figure....

Georges se baissa et ramassa des roses.

Tiens, vois plutt.

--Des roses fanes, souilles, pitines!

Georges du Quesnoy promenait partout son regard anxieux.

Voil que je l'ai reperdue, tout en la retrouvant.

Quoi que ft la comdienne, Georges du Quesnoy ne voulut pas aller
souper avec elle. Il rentra chez lui, voulant s'isoler pour vivre une
heure dans son souvenir. La vision l'avait arrach  la vie parisienne
pour le rejeter en cette adorable saison o il croyait  tout: au
travail, au devoir,  l'amour. Il lui sembla qu'il prenait un bain de
jeunesse et qu'il revoyait flotter sur son front ces beaux fils de la
Vierge qui portent bonheur aux voyageurs. Il pensa  son pre, qu'il
n'avait pas vu depuis trois mois;  son frre, qui n'tait pas revenu
 Paris pour le rappeler une fois de plus  la vie de famille.

Mon frre a raison, dit-il tristement. Je le prenais pour un fou, 
cause de ses rimes; mais lui aussi est un voyant et j'ai peur de ses
prdictions.

Il rsolut d'aller le lendemain chez son pre et de se retremper aux
sources vives.

Il se coucha et dormit mal. Toute la nuit la vision passa au-dessus de
son lit. Ce fut une obsession.

Le matin on lui apporta une dpche de son pre qui ne contenait que
ces mots:

  _Ton frre est mort. Je t'attends_.




V

COMMENT PIERRE DU QUESNOY MOURUT DE MORT VIOLENTE

La mort de Pierre Du Quesnoy fut une aventure tragique, qui a clat
dans les journaux aux quatre coins de la France.

Il tait devenu l'amant platonique d'une Mme de Fromentel, qui avait,
 ce qu'il parat, un amant plus rel, nomm M. de Vermand. Je ne fais
que copier la _Gazette des Tribunaux_. Le mari, un vrai mari de la
vieille comdie, ne voulant pas se donner les motions d'un duel avec
M. de Vermand, trouva fort malicieux de prparer un duel entre l'amant
et l'amoureux, se disant que c'tait le moyen le plus pratique de se
dbarrasser de l'un et de l'autre. Il joua si bien son jeu qu'il mit
bientt en effet les armes  la main  M. de Vermand et  Pierre du
Quesnoy. Seulement, ce fut un duel entre un homme qui savait se battre
et un enfant qui ne savait pas se dfendre. Circonstances aggravantes,
le duel eut lieu le soir, dans un bois, aux derniers feux du jour, aux
premires clarts de la nuit. Pierre du Quesnoy ne se dfendit pas
longtemps. Quoique M. de Vermand ne voult que lui donner une leon,
il le frappa d'un coup au coeur, parce que Pierre se prcipita
au-devant de son pe. Ce fut une dsolation dans tout le pays. M. de
Vermand tait parti la nuit mme pour l'Angleterre, disant que c'tait
pour viter la prison prventive, mais il ne se prsenta pas devant le
jury quand il fut appel. On le condamna, par dfaut,  cinq ans de
prison. Les jurs furent trs-svres, parce qu'ils connaissaient
tous Pierre du Quesnoy. M. de Fromentel en fit une maladie. Mme de
Fromentel ne se consolera jamais.

Georges du Quesnoy arriva  temps pour voir son frre. Ce fut une
scne dchirante, car on sait combien ils s'aimaient tous les deux.
J'ai tout perdu, disait Georges, pensant  Valentine comme  Pierre.
C'tait la vie de mon coeur et de mon esprit; il ne me reste plus qu'
mourir. Il fallut que son pre, non moins dsespr, lui redonnt du
courage. Il fallut que sa soeur, qui tait arrive par l'express du
matin, l'arracht dix fois dans la journe du lit funraire.

Le lendemain, pendant la messe mortuaire, Georges du Quesnoy aperut
Mlle de Lamarre, qui tait venue prier avec Mme de Sancy.

Elle l'avait dit, murmura Georges, _lui aussi mourra de mort
violente_. Dcidment, il me faudra donc monter sur la guillotine,
puisque les prdictions de cette voyante se ralisent!

Georges ne manqua pas de faire encore un plerinage au chteau de
Margival. Mais ce n'tait plus qu'une solitude abandonne.

Le comte, qui aimait les voyages, tait parti quelques jours aprs le
mariage de sa fille pour Rome, Naples, Athnes, Constantinople. Il
n'tait pas encore revenu.

Georges lut sur une pancarte attache  la grille:

  CHATEAU A VENDRE.

Ce chteau est comme moi, pensa-t-il. Ce chteau n'a plus de matre
et il est  vendre.

Il pensait en philosophe. Tout homme qui ne se possde plus est 
vendre.

La mort partout, dit tristement Georges.

Et il s'loigna du chteau comme du cimetire de sa jeunesse.




VI

LA VOYANTE


M. du Quesnoy ne voulut pas rester  Landouzy-les-Vignes aprs la mort
de son premier fils. Il alla vivre  Rouen avec sa fille.

Georges ne le consola pas, car il mit bientt la main sur sa part dans
la petite fortune que Pierre avait recueillie de sa mre. Georges
faisait dj argent de tout.

Cet argent, venu de son frre bien-aim, ne lui porta pas bonheur.
Il le joua et le perdit. Il n'en fut que plus avanc vers toutes les
tristesses et tous les dcouragements.

Son pre, indign de cette conduite, ne rpondit plus  ses lettres.
Sa soeur elle-mme lui ferma son coeur, parce qu'elle ne lui
pardonnait pas, elle qui avait des enfants, d'avoir dissip si vite de
quoi nourrir une famille.

L'homme qui n'est plus sous la main ou sous les yeux de sa famille a
dj perdu son meilleur point d'appui sur la terre. Georges ne savait
plus o se tourner. S'il devenait avocat sans le sou, resterait-il
avocat sans causes? Il continua pourtant son droit; mais dans son
amour de l'Inconnu, il tudia la chimie; bientt il passa dans
l'alchimie, voulant  son tour tenter l'Impossible, jouant le superbe
devant Dieu et devant le diable.

Quand on pntre dans le monde des Esprits, on se demande tout d'abord
si on a franchi le seuil de Charenton. Comme Pascal on voit l'abme
sous ses pieds, et comme Newton on est pris de vertige. C'est que Dieu
n'a pas permis  l'homme de franchir le monde visible, il lui a dit
comme  la mer: Tu n'iras pas plus loin.

Ce qui est d'autant plus inquitant pour cette parcelle de sagesse
humaine que nous appelons orgueilleusement la raison, c'est que les
plus grands philosophes sont des visionnaires. Descartes n'a-t-il pas
vu apparatre la vierge Marie; Voltaire ne se sentait-il pas possd
d'un esprit surhumain, dont il disait: Je ne suis pas le matre;
Kant, qui certes n'tait pas le Jupiter assemble-nuages de la
philosophie, ne disait-il pas: On en viendra un jour  dmontrer
que l'me humaine vit dans une communaut troite avec les natures
immatrielles du monde des Esprits; _que ce monde agit sur le ntre_
et lui communique des impressions profondes, dont l'homme n'a pas
conscience aussi longtemps que tout va bien chez lui?

Georges du Quesnoy finit par s'apercevoir que plus il interrogeait
tous les docteurs de la science occulte, plus la nuit se faisait dans
son me. Que lui importait d'ailleurs qu'il y et des dmons s'il ne
pouvait s'en servir?

Un jour il jeta tous ses livres au feu et se tourna vers le soleil en
lui disant: Je te salue, lumire du monde, les meilleurs esprits ne
feraient pas le plus mince de tes rayons.

Il rouvrit Lucrce, Newton et Voltaire, ces fils du soleil; mais il
eut beau se baigner dans les vives clarts de l'esprit humain, il
sentit que ce n'tait pas tout. Il ne put effacer de son me l'image
de Dieu, il ne put rayer de son souvenir cette prdiction de Mlle de
Lamarre qui avait vu la guillotine se dresser pour lui.

Vainement il jouait  l'esprit fort: il sentait une me dans le monde
invisible.

Il avait dit souvent que pour les imbciles la terre tournait dans le
vide, tandis que pour les hommes d'esprit elle tournait dans le ciel.
Il ne pouvait s'habituer  l'ide du nant, le nant avant lui, le
nant aprs lui. Comment nier le pressentiment quand il y a quelque
chose l, sous le front, et quelque chose l, dans le coeur? Du
pressentiment  la divination, il n'y a pas loin. Si Dieu n'existait
pas, on n'aurait pas l'ide de Dieu; si les devins n'avaient pas lu
dans les astres, dans les physionomies, jusque dans les mains, le jeu
des destines humaines, qui donc aurait cru  tous les oracles de
l'antiquit,  toutes les sorcelleries du moyen ge, aux esprits
frappeurs d'aujourd'hui? pourquoi les mes du purgatoire
n'auraient-elles pas la mission de nous conduire par la vie  travers
le bien et le mal? Et alors qui les empcherait de se manifester
par des signes visibles pour les voyants, car il y a des voyants?
Swedenborg n'tait ni dupe pour lui-mme ni charlatan pour les autres.
A force d'ouvrir les yeux de son me, il avait vu. Quand Dieu a dit:
Malheur  l'homme seul, c'est que Dieu n'a pas voulu que l'homme se
tournt avant l'heure vers l'infini. Dans le tourbillon du monde,
l'homme ne voit passer que les figures du monde, tandis que dans les
studieuses mditations de la solitude, il ose franchir les abmes qui
sparent la vie de la mort. Les grands solitaires ont tous t des
voyants.

Voil ce que disait Georges du Quesnoy, non pas qu'il tombt dans les
illusions des spiritistes qui voient partout graviter des mes. Il
n'avait, jamais voulu faire tourner les tables possdes; il se
moquait de quelques-uns de ses amis qui parlaient des esprits
frappeurs, mais il ne pouvait aller jusqu'au scepticisme absolu.

C'est pourtant trop bte, disait-il quelquefois en se rappelant les
prdictions du chteau de Sancy; parce qu'une femme distraite aura
dit, pour tonner son monde, que je serai guillotin, il faudra que je
sois toute ma vie proccup de la guillotine. C'est l une mauvaise
plaisanterie dont je veux faire justice.

Mais plus il voulait n'y plus penser, et plus il y pensait.

Un jour qu'il se retournait vers le pass, appuy  sa fentre, il vit
un tudiant et une tudiante qui revenaient de Vanves, bras dessus
bras dessous, avec des branches de lilas dans la main, s'ventant l'un
l'autre, avec la grce du Misanthrope, s'il se ft arm de l'ventail
de Climne.

Ah! s'crie-t-il, que les lilas doivent sentir bon dans le
Parc-aux-Grives!

Une heure aprs, il tait au chemin de fer du Nord, ligne des
Ardennes. Le soir il dnait  Soissons et s'en allait  pied jusqu'
Landouzy-les-Vignes.

La maison natale abandonne lui sembla un cimetire, que dis-je! un
tombeau, car le lendemain matin quand il alla saluer la tombe de sa
mre et celle de son frre, le cimetire lui parut un pays souriant
par ses arbres, ses fleurs et ses gazons.

Ce lui fut aussi un pays souriant que le Parc-aux-Grives, tout panoui
sous les pousses printanires. Il y passa des heures regardant
 chaque minute les fentres de Valentine--un cadre sans
portrait.--Hlas! murmura-t-il, la fentre ne s'ouvrira pas!

Il eut l'ide d'aller faire une visite au chteau de Sancy; il ne
s'avouait pas que c'tait pour revoir la chiromancienne, mais au fond
il n'y allait que pour cela.

Il retrouva au chteau la mme socit provinciale; Paris se
mtamorphose sans cesse, mais la province est sempiternelle dans ses
volutions. Non-seulement c'tait la mme socit, mais c'taient les
mmes causeries. Georges du Quesnoy se crut un instant rajeuni de
trois ans.

Mais il pensa  son frre et cacha une larme; on n'avait jamais pleur
une plus belle me.

A propos, dit Mme de Sancy, plus tourdie chaque anne, vous n'tes
pas encore guillotin?

Georges du Quesnoy s'inclina en essayant un sourire.

Je vous remercie de votre impatience, madame; que voulez-vous, j'ai
manqu l'occasion.

Disant ces mots, il regardait  la drobe la sibylle en cheveux
blonds qui, tout en piquant sa tapisserie, murmura d'un air convaincu:

Oh! oh! nous n'y sommes pas, M. Georges du Quesnoy a encore bien du
temps devant lui.

Le jeune homme se leva et trana son fauteuil devant la dame.

Puisque aussi bien, lui dit-il, me voil avec vous face  face,
je vous demande srieusement de me dire pourquoi vous avez mis une
guillotine sur mon chemin?

--Avez-vous lu Cazotte? lui demanda Mlle de Lamarre.

--Oui, j'ai lu ses prdictions dans La Harpe.

--Eh bien, c'tait un voyant, comme je suis une voyante. Aprs l'avoir
cout, puisque c'tait un homme de bonne foi, il fallait se mettre en
garde contre les malheurs qu'il voyait de si loin et de si prs. Louis
XVI, tout le premier, a ri de ses prdictions, comme les enfants qui
jouent au bord l'abme. S'il y et ajout foi, il pouvait prvenir la
Rvolution en se mettant en travers. On peut rire des voyants, mais il
faut tenir compte de ce qu'ils ont vu.

--Alors, madame, vous tes une spectatrice qui voyez dj le drame 
travers le rideau quand les acteurs sont encore dans la coulisse.

--Oui, le rideau se fait diaphane pour moi et j'entrevois les acteurs
qui rptent leurs rles.

--Et vous m'avez vu dans la coulisse, au dnoment de ma vie, rptant
mon rle avec le prtre et avec le bourreau?

--Je vous en ai trop dit, vous tes un noble coeur, car je vous ai vu
pleurer sur la tombe de votre frre; vous tes un esprit hors ligne,
car je vous ai entendu discuter sur les destines de l'me avec le
cur de Sancy. Vous n'tes pas n pour une existence vulgaire. Si vous
escaladez les cimes, prenez garde au vertige; si votre esprit hante
les nues, prenez garde au tourbillon.

Et, parlant plus bas, la chiromancienne dit  Georges:

Il n'est pas douteux pour moi que vous aimez toujours Valentine.
Voil un tourbillon dont il faut vous dfier. Prenez garde! si vous la
rencontrez, ce sera votre malheur  tous les deux.

--Vous ne savez donc pas, madame, qu'il y a des heures de malheur
qu'on voudrait acheter par des ternits de joie!

Georges du Quesnoy rentra  Paris un peu plus troubl qu' son dpart.

Je dfie l'homme le plus sceptique de se moquer du lendemain.




VII

LES DCHANCES


Georges du Quesnoy passa son dernier examen, mais plus proccup de
poser des points d'interrogation devant toutes les philosophies, plus
proccup surtout de vivre  plein coeur et  pleine coupe que de
prendre la robe svre de l'avocat.

Vivre  plein coeur! Mais depuis qu'il avait bauch la plus adorable
des passions avec Valentine de Margival, il ne croyait pas qu'il lui
ft possible d'aimer une autre femme.

Qui donc aurait pour lui ce charme pntrant? qui donc le ravirait par
cette beaut opulente, beaut divine et beaut du diable? yeux qui
rappelaient le ciel, mais qui promettaient toutes les volupts?
Georges se contentait de distraire son coeur par des aventures d'un
jour.

On sait dj que, ds son arrive dans le pays latin, il avait t
 la mode parmi les tudiantes, ces demoiselles tant encore assez
primitives pour tenir plus compte de la beaut et de l'esprit que de
la fortune. Ceci peut paratre une illusion, c'est pourtant la vrit.
On sait aussi que Georges avait tendu ses conqutes de l'autre ct
de l'eau, si bien qu'il ne fut jamais en peine de femmes, quand il
voulait perdre une heure ou mme un jour.

Il avait trop pris au pied de la lettre la pense du philosophe qui
dit: L'homme sans passions est un vaisseau qui attend le vent, voiles
tendues, sans faire un pas. Il avait appel  lui tous les vents:
ceux qui viennent par la tempte comme ceux qui viennent par la fleur
des bls. Il s'tait bris aux cueils, il avait fait eau de toutes
parts; encore quelques ouragans, il chouait sans une planche de
salut.

L'orgie--l'orgie de l'esprit--l'avait envahi de la tte au coeur. Il
tait entr dans le labyrinthe de la passion--la passion sans me.

Il vcut plus que jamais des hasards du jeu et de l'amour.

Un soir qu'il dsesprait de tout, il reut ce mot mystrieux,
griffonn par une main qui voulait masquer son criture:

  _Souvenez-vous de l'oublie_.

Il ne douta pas que ce mot ne lui vnt de Valentine.

Ah Valentine! s'cria-t-il tristement, c'tait l'me et la force de
ma vie!

Or cette femme, qui et t l'me et la force de sa vie, qu'tait-elle
devenue? Sa chute avait t non moins rapide.

La jeune chtelaine de Margival avait jet son bonnet par-dessus le
Capitole et il tait tomb sur la roche Tarpienne. C'tait au temps
o quelques grandes dames merveillaient Paris de leurs aventures.
La comtesse de Xaintrailles avait voulu que la France ft bien
reprsente  Rome. Pendant que son mari allait  confesse pour la
convaincre que Dieu seul vaut la peine d'tre aim, elle courait
gaiement les villas voisines avec de nobles trangres qui n'taient
pas venues  Rome seulement pour voir le pape. Parmi les princesses du
nord et les duchesses du midi qui voyagent par curiosit, il en est
plus d'une qui ne rentrent pas le front haut dans leurs maisons.

Un soir, la comtesse de Xaintrailles ne rentra pas du tout.
Grand scandale  Rome jusque chez le pape qui lui avait donn sa
bndiction. Il est vrai que, ce jour-l, un jeune monsignor lui
avait offert  Saint-Pierre la clef du paradis de Mahomet. Elle avait
refus, mais l'impit avait fleuri dans son coeur. Rome est le pays
des grands repentirs; mais aussi des grandes perversits.

Il ne fallait pas tre d'ailleurs un profond physionomiste,
physiologiste et psychologiste, pour prdire au comte de Xaintrailles
qu'il ne serait bientt qu'un mari de Molire, en voyant l'imptueuse
nature de sa jeune femme. On ne marie pas impunment le couchant 
l'aurore, le couchant est rejet dans la nuit, quand l'aurore s'allume
dans le soleil. C'est la loi des forces et des dfaillances. Toute
femme qui ne se jette pas dans les bras de Dieu se jettera dans les
bras de son prochain.

Valentine tait adore de son pre, elle savait que, quoi qu'elle ft,
elle aurait son pardon. L'opinion publique c'tait sa conscience, sa
conscience c'tait son coeur, son coeur c'tait sa passion. L'exemple
en a perdu plus d'une. Valentine voyait tous les jours  Nice et 
Bade,  Rome et  Tivoli,  Paris o elle venait souvent en cong
avec ou sans son mari, de trs-nobles dames qui se pavanaient dans
l'adultre avec une gaiet impertinente. Elle trouvait cela de bon
air. Il fut un temps o c'tait presque  la mode. Valentine voulut
tre une femme  la mode.

Ce jour-l, le mari put s'crier: Tu l'as voulu, Georges Dandin.

Il songea  se venger. Il parla de faire enfermer sa femme. Il jura
qu'il tuerait son rival.

Mais il en avait deux.

Il voulut tre le troisime larron: il se jeta aux pieds de sa femme.
Il la conjura de lui pardonner ses crimes  elle--combien de maris
tombent dans cette lchet?--Mais M. de Xaintrailles avait bien
quelques pchs sur la conscience. Il continuait de vagues relations
avec une ci-devant danseuse qui avait t sa matresse pendant dix
ans. Valentine renvoya son mari  sa matresse en lui disant:

Si vous voulez que je vous aime, faites-vous une autre tte. Je vous
ai sacrifi quatre annes de ma jeunesse, de ma fortune, de ma beaut,
si vous n'tes pas content vous tes difficile  vivre.

Et elle s'enfuit  Bade avec le marquis Panino, son second amant.




VIII

LE MISERERE DU PIANO

C'tait au temps des prodiges de M. Home. Il tait bien naturel que
Georges du Quesnoy, dj visionnaire, voult voir de prs le clbre
mdium, esprant avoir le premier et le dernier mot de toutes ces
aventures occultes.

Il voulait aller tout exprs  Bade pour le rencontrer, lorsqu'il
lut un matin dans un journal la liste des trangers en villgiature
l-bas. Le nom de:

  _Madame la comtesse de Xaintrailles_

le frappa comme un coup de soleil.

Dcidment, dit-il, ma destine m'appelle  Bade.

Mais, arriv  Bade, il lui fut impossible de dcouvrir Valentine. Il
alla chez M. Home. On sait que M. Home ne se laissait pas aborder par
le premier venu; mais Georges du Quesnoy, arrire-petit-cousin de M.
de Ravignan, arriva jusqu' lui, grce  ce nom trs-rvr par cet
esprit troubl. Georges du Quesnoy, quoiqu'un peu hautain, tait,
quand il le voulait, l'homme du monde le plus sympathique. M. Home se
laissa conqurir  moiti, quoiqu'il ft toujours sur la rserve. Cet
homme, qui avait commenc par les malices des dessous de cartes, avait
fini par se prendre au jeu. Il avait vu devant lui l'abme de Pascal,
et pour les autres il tait devenu un abme. Georges eut peur d'y
tomber; mais au del de cet abme on voyait la lumire comme on voit
la vie future au del du tombeau. Le mdium avoua qu'il n'tait pas
matre de lui depuis qu'il tait obsd par un esprit dominateur qui
le rappelait toujours  l'ordre quand il voulait se rvolter. C'est
ainsi qu'il expliquait ce mouvement des choses matrielles, tables,
fauteuils, pianos, quand il voulait nier les esprits.

Car je ne les appelle jamais, disait-il, surtout depuis ma confession
 l'abb de Ravignan. Ils me font peur, et je passe ma vie  les
exorciser moi-mme. C'est dans la lutte qu'ils reviennent ainsi faire
le sabbat.

--Eh bien, faites-moi voir ce sabbat, je vous en supplie, dit
Georges.

Il avait dj racont au mdium ses visions du parc de Margival et
de la Closerie des lilas; mais il ne voulait pas croire aux tables
tournantes non plus qu' la sarabande des fauteuils.

Depuis quelques jours, M. Home refusait aux plus belles trangres en
villgiature  Bade, de se remettre en communication avec les esprits
frappeurs ou tourbillonnants. On parlait beaucoup alors de sa clbre
sance chez l'impratrice des Franais, o il avait convaincu les plus
incrdules de ses obsessions dmoniaques. C'en tait assez pour sa
gloire phmre. Pour lui, les grands de la terre taient ceux qui,
comme le pre Ravignan, travaillaient  la rdemption des mes. Il
jouait le ddain du monde prissable.

Georges du Quesnoy fut donc bien mal venu  demander des miracles.

Mais un soir qu'ils se promenaient tous les deux dans l'avenue de
Lichenthal, M. Home lui dit:

Voyez comme je suis malheureux! ce que j'aimerais c'est la solitude,
pour rver  toutes les merveilles du monde, mais je ne connais pas
la solitude; ds que je suis seul, les esprits reviennent  moi plus
furieux que jamais.

Quoique ce ft avant le coucher du soleil, Georges regarda de
trs-prs M. Home. Il tait ple et effar.

Ne me quittez pas ce soir, ne me quittez pas ce soir, disait-il avec
une inquitude, qui ne semblait pas joue.

Georges jugea que c'tait une bonne fortune pour lui que cette
soudaine reprise des esprits. Il allait enfin savoir! M. Home lui dit
qu'il ne voulait pas rentrer  l'htel de Russie, o il avait pris
pied depuis quelques jours. Il dcida qu'il irait  l'htel Victoria,
o tait descendu Georges.

C'est un htel plus vivant et plus gai; les esprits ne franchiront
peut-tre pas le seuil, surtout si vous leur tenez tte.

Ce n'tait pas l'affaire de Georges. Aussi il n'eut garde de faire le
sceptique. Bien au contraire, il appela lui-mme les esprits avec la
douceur des oiseleurs qui appellent les oiseaux.

Les voil entrs. M. Home demanda une simple chambre; il n'y en avait
pas une seule qui ft libre. On lui proposa l'appartement d'une des
grandes-duchesses de Russie, qu'on attendait toujours et qui ne venait
jamais.

Il faut bien l'accepter, dit Home, qui ne regardait pas  l'argent.

En passant dans le salon, il fut fch de voir un piano.

Pourvu qu'ils ne me fassent pas de musique, dit-il avec
tressaillement.

Georges se disait: Il y a l un charlatan, un fou ou un voyant;
peut-tre y a-t-il de tout cela.

Ils allrent jusqu' la chambre  coucher.

Je suis bris, dit M. Home.

Il se jeta sur son lit et fit signe  Georges de s'asseoir en face de
lui sur le canap.

Ne vous en allez qu'aprs minuit, c'est une grce que je vous
demande, lui dit le mdium. Attendez que je sois endormi, car, si vous
n'tiez l, je n'aurais pas de toute cette nuit une heure de sommeil.

Georges voulut parler des esprits, mais M. Home le supplia de changer
de causerie.

Et il parla  voix haute de toutes les belles dames qu'ils avaient
rencontres dans leur promenade, femmes srieuses et femmes lgres,
princesses trangres et princesses de la rampe. M. Home ne parlait
si haut et n'voquait de si belles figures que pour faire peur aux
esprits.

A un certain moment, il se jeta hors du lit pour arrter la pendule.

Pourquoi faites-vous cela?

--Pourquoi? C'est que cette pendule pourrait sonner les douze coups de
minuit, et me frapper douze fois le coeur presque mortellement.

Cinq minutes aprs:

Voyez, reprit-il, la pendule marche malgr moi; je l'ai pourtant
bien arrte. Parlez-moi bien vite de la princesse *** et de Mme Anna
Delion. Voil deux beauts, souveraines, une pour Dieu, l'autre pour
le diable.

Une seconde fois il alla arrter la pendule.

Pourquoi avez-vous allum cette troisime bougie? dit-il  son
compagnon.

--C'est singulier, dit le jeune homme, car, en effet, il n'y avait
tout  l'heure que deux bougies d'allumes.

M. Home en teignit une; mais  peine fut-il couch que Georges vit
encore trois bougies allumes.

Il commena  croire aux esprits.

Il teignit lui-mme la troisime bougie.

Pendant toute une heure, ils causrent de la vie parisienne  Bade, de
toutes les aventures amoureuses, de la folie des joueurs.

Vous savez, dit Georges; que ce grand Italien, qui avait l'air d'un
Meyerbeer brun, s'est pendu au vieux chteau?

--Chut! dit M. Home, ne me parlez pas du vieux chteau; c'est l que
je n'irais pas  minuit.

Un silence.

Voyez, reprit le mdium en montrant la pendule, cette fois elle
est bien arrte, mais les aiguilles vont toujours, il est minuit;
accourez vite, je vais mourir.

Georges se jeta vers M. Home. La pendule sonna minuit. M. Home prit la
main de Georges et la porta  son coeur.

N'est-ce pas que c'est pouvantable? lui dit-il.

Chaque tintement de la pendule se rptait dans le coeur de M. Home
par un battement de toute violence; c'tait  le briser.

Voyez comme elle tinte lentement; c'est pour prolonger mon agonie.

Georges courut  la pendule et la secoua pour arrter la sonnerie,
mais elle persista  sonner. Cette fois, sa raison l'avait abandonn,
mille nuages passaient sur son front. Sans bien savoir pourquoi, il
agita le cordon de la sonnette.

C'est inutile, lui dit M. Home, la sonnette ne sonnera pas, les
esprits sont les matres ici; il faut nous en aller.

Mais il se passa plus d'une heure sans que M. Home reprt la force de
se tenir debout. Georges avait voulu appeler.

Non, lui dit le mdium, je ne veux pas donner ce spectacle.

Enfin M. Home, tout dfaillant, se mit debout, prit son chapeau et
marcha vers la porte du salon. Georges allait le suivre, quand il
s'arrta court.

N'entendez-vous pas? lui dit M. Home en tombant sur un fauteuil.

Georges coutait.

Il entendit rsonner le piano comme une harpe olienne; c'tait une
vague musique d'glise coute dans le lointain. Le _De profundis_ et
le _Miserere_ n'ont pas de clameurs plus doucement funbres.

Qui touche du piano? demanda Georges, plus mu encore.

--Pouvez-vous le demander? ce sont mes ennemis. Ne les entendez-vous
pas qui chantent la mort de mon me? c'est horrible.

M. Home avait des larmes dans les yeux. Il se trana  la fentre et
l'ouvrit; mais dj Bade dormait.

On n'entend plus, dit le mdium, que le sabbat qu'ils font l-haut au
vieux chteau.

--Voil ce que vous entendez, dit Georges, mais moi, j'entends un
autre sabbat; on danse l tout  ct, chez Mlle Soubise. J'y suis
invit et je vous y emmne. Vous serez sauv, car vous ne serez plus
dans le monde des Esprits. Mry est l avec Scholl et quelques autres
esprits bien pensants.

--Jamais, dit M. Home, jamais je n'irai dans ce monde-l.

--Ce n'est pas la peine de quitter l'esprit des tnbres pour
retrouver l'esprit de l'enfer.

--Ne rions pas, dit M. Home avec un accent svre. Vous ne sentez donc
pas que vous tes au milieu du sabbat? Tout est sens dessus dessous
ici. Regardez plutt dans la glace, vous ne vous verrez pas.

Comme M. Home disait ces mots, les bougies s'teignirent.

Permettez, ce n'est pas de jeu, dit Georges en voulant rire encore.

M. Home frappa du pied.

Croyez-vous donc que je suis matre de faire le jour et la nuit?

Et aprs un silence:

Avez-vous aim?

--Si j'ai aim! j'ai aim  en mourir. 'a t le malheur de ma vie.

--Et quelle tait la femme?

--Une adorable crature. Je ne suis venu ici que pour la voir.

--Et vous l'avez vue?

--Non. Elle n'a fait que passer, je crois qu'elle est alle  Ems, o
j'irai demain.

--Contez-moi cette histoire. J'aime beaucoup les contes amoureux.

Georges ne se fit pas prier. Il conta en quelques mots rapides, avec
tout l'accent de la passion, les premiers chapitres de son roman. Il
peignit, en s'y attardant un peu, cette belle figure de Valentine dont
le seul souvenir lui masquait toutes les femmes.

Et vous ne l'avez pas revue une seule fois? lui demanda M. Home.

--Non, pas une seule fois; je voulais aller jusqu' Rome, mais j'avais
peur de la trouver heureuse l-bas. Si je suis venu  Bade, si je me
dcide  aller  Ems pour la poursuivre, c'est que j'ai appris qu'elle
avait plant l le comte de Xaintrailles....

--Attendez donc, je la connais. C'est un miracle de beaut, surtout
quand elle rit. Je l'ai beaucoup vue  Rome. Je sais mieux son
histoire que vous ne la savez vous-mme. Elle a enlev le marquis
Panino qui n'osait pas tenter l'aventure. 'a t le bruit de la Ville
ternelle au dernier carnaval. Comment a-t-elle pass ici sans venir
me voir? J'ai caus vingt fois avec elle  Rome: et causeries les plus
intimes. Elle m'a souvent donn sa main, en me priant de lui dire
sa destine. Eh bien, mon cher ami, vous voyez qu'il ne faut jamais
dsesprer; maintenant qu'elle est en rupture de mariage, vous aurez
votre tour.

--Mon tour! s'cria Georges bless au coeur. Je la veux toute pour
l'emporter  tout jamais dans ma passion. Ce n'est pas une bonne
fortune que je cherche. Dieu merci, j'ai us ma curiosit  ces
folies-l. Ce que je veux retrouver en elle, c'est ma jeunesse.
Mais retrouverai-je son amour? Voyez-vous, si elle voulait m'aimer,
j'oublierais les mauvaises annes de ma vie. Je renouerais la chane
d'or et je redeviendrais un homme.

--Tout beau! vous voil dj un enfant. Enfin je vois que vous
l'aimiez bien.

--Oh! oui, je l'aimais bien! je l'aimais  ce point, que, depuis que
je l'ai perdue, je n'ai aim les autres femmes que par contre-coup,
que parce qu'elles me la rappelaient. Celle-ci avait sa voix, celle-l
la couleur de ses yeux; mais aucune n'avait ce charme terrible qui me
poursuit encore, qui me poursuivra jusque dans la mort. Je suis
devenu le plus grand sceptique de l'amour. Eh bien, si je retrouvais
Valentine, je tomberais  ses pieds aussi mu et aussi croyant
qu'autrefois.

--Voulez-vous la voir?

--Puisque je vous ai dj dit que je voulais partir demain pour Ems o
elle doit tre.

--Je vous demande si vous voulez la voir tout de suite.

--Vous le savez bien. Mais elle n'est pas ici.

M. Home se leva et s'approcha de la glace en saisissant avec force la
main de Georges.

Regardez dans cette glace.

--Mais il faudrait au moins rallumer les bougies.

--Regardez dans cette glace.

Georges voulut regarder, mais  cet instant M. Home lui passa la main
sur les yeux.

Regardez bien.

Georges croyait qu'il allait se voir lui-mme, mais il vit la comtesse
de Xaintrailles. Ce ne fut qu'une vision, car elle disparut au mme
instant.

J'ai vu, dit-il, mais je ne crois pas.

--Eh bien moi, dit M. Home, je n'ai pas vu, mais je crois.

Les bougies venaient de se rallumer. Georges, dj fort mu, ft
frapp de la pleur de M. Home.

Puisque vous croyez; expliquez-moi ce miracle.

--C'est bien simple; ne savez-vous pas que les mes ont l'image plus
ou moins invisible des corps? Quoi de plus naturel que l'me de Mme de
Xaintrailles, si elle vous aime, ne soit venue  vous sur ma prire,
quand vous l'attendez?

--Ce que vous me dites n'est pas si simple que cela. Et d'abord
comment voulez-vous que l'me de Mme de Xaintrailles se soit si
galamment dtache de son corps?

--C'est lmentaire: l'me, qu'est-ce autre chose que la pense? Mille
fois par jour, votre me quitte son corps pour faire le tour de
tous les mondes connus, mme des mondes qu'elle ne connat que par
ou-dire. Ne voyage-t-elle pas dans le pass qu'elle n'a jamais vu?
dans l'avenir qui n'a jamais exist?

--Je veux bien, mais pourquoi voulez-vous que l'me de Valentine?--si
j'admets l'image de l'me--vienne s'garer ici  l'htel Victoria, o
elle ne sait pas que je suis?

--Par les attractions de l'amour, par la volont de mon me, car j'ai
voulu qu'elle vnt. Ne vous est-il pas arriv souvent, quand vous
tiez au thtre ou  votre fentre, de forcer une femme  vous
regarder par le magntisme de votre regard? Si l'homme corporel a une
telle force, pouvez-vous douter de la force cent mille fois plus forte
de l'homme incorporel? Puisque l'me est une parcelle de la Divinit,
elle peut soulever un monde.

Georges du Quesnoy ne fut pas convaincu, et pourtant la vision le
frappait encore.

M. Home s'tant approch de la fentre:

Mon cher ami, dit-il  Georges, je ddaigne de vous mettre les points
sur les i. Rappelez-vous cette lettre de Marie-Antoinette o elle
raconte que Cagliostro lui a fait voir la guillotine dans une carafe.

--La guillotine! s'cria Georges avec un sentiment de terreur.

--Eh bien, oui, la guillotine. Quand la malheureuse reine fut au
Temple, elle se rappela la carafe de Cagliostro; aussi elle demanda
toujours qu'on lui servt de l'eau dans une cruche.

--La guillotine! dit encore Georges.

--C'est un mot qui vous pouvante?

--Non, je n'ai peur de rien, mais je dois vous dire qu'une
chiromancienne m'a prdit que je mourrais guillotin.

--Si je n'avais pas ouvert la fentre, dit M. Home, j'interrogerais
votre destine. Peut-tre la glace nous dirait-elle s'il y aura ou
s'il n'y aura pas de guillotine. Mais c'est fini, je suis dlivr des
esprits. Si vous voulez  toute force savoir comment vous mourrez,
interrogez un miroir quand vous serez seul la nuit avec la foi au
monde invisible. Mais il ne faut pas un seul tre vivant autour de
vous.

M. Home respirait avec bonheur l'air vif de la nuit.

Je suis sauv encore une fois, reprit-il en s'animant.

Un silence.

Les esprits ont livr bataille, mais les voil vaincus, grce  votre
prsence. Adieu. Je vais me coucher; je n'ai plus peur.

Ils sortirent tous les deux.

Georges serra la main de M. Home. C'tait une main de marbre. Comme il
avait oubli sa canne, il retourna dans la chambre  coucher.

Quand il passa devant le piano, ce ne fut pas sans frissonner un peu.
A peine fut-il  la porte, que le piano eut encore quelques notes de
son chant lugubre.

La porte se ferma violemment derrire lui; aussi il eut beau vouloir
reprendre son air de scepticisme pour entrer chez Mlle Soubise, Mlle
Anna Delion lui dit:

Vous avez l'air d'un mort qui a la permission de minuit.

--Ma foi, dit Georges, je suis plus mort que vif. J'ai pass la soire
avec M. Home, qui m'a livr aux esprits.

--Eh bien, dit Aurlien Scholl avec son sourire diabolique, ici vous
serez livr aux btes.




IX

VOYAGE SENTIMENTAL


Le lendemain Georges du Quesnoy partit pour Ems. A peine tait-il dans
le wagon qu'il vit passer la comtesse de Xaintrailles, au bras du
marquis Panino. Ils taient en retard et ils semblaient s'entraner
l'un l'autre. En reconnaissant la comtesse, en la voyant si belle et
si gaie, Georges ressentit un coup au coeur, un vrai coup de poignard;
car s'il avait pu admettre jusqu' un certain point que Valentine le
quittt pour se marier, comment pouvait-elle, trahissant tout  la
fois le mariage et l'amour, s'abandonner avec la joie dans l'me 
ce Napolitain, qui d'ailleurs n'tait ni jeune ni beau? C'est l
le mystre des passions. Si elles marchaient  pas compts avec la
logique, elles ne seraient plus des passions. C'est peut-tre la
volont occulte de la nature, qui veut toujours marier le beau et le
laid, le chaud et le froid, le bien et le mal, l'esprit et la btise
pour les lois de l'harmonie universelle.

Georges pensa  se jeter hors du wagon pour courir  la comtesse et
lui reprocher sa double flonie. Mais ce fut le premier mouvement. Il
avait trop vcu dj pour ne pas comprendre le ridicule d'une telle
action. Sa seconde pense fut de rentrer tout simplement  Bade et d'y
risquer ses derniers louis, au lieu de les dpenser dans ce voyage
inutile.

Mais il tait trop tard, le coup de sifflet retentit: il fallait
partir! Il se promit de descendre  la prochaine station et de monter
vaillamment dans le compartiment du marquis et de la comtesse. Ainsi
il savourerait douloureusement ce spectacle de la trahison. Comme il
n'avait peur de rien, il parlerait haut et ferme, il braverait l'amant
et tenterait de reconqurir la matresse.

Et en effet, ds que le train s'arrta, il sauta  terre et il alla
droit au wagon des amoureux.

Il lut sur la portire: _compartiment rserv_. Mais il n'tait
pas homme  s'arrter pour si peu. Il tourna la poigne et monta
lestement.

Chut! lui dit le marquis, en se prcipitant vers lui, nous sommes
chez nous.

--Chut! riposta Georges du Quesnoy en mettant un pied sur le tapis, je
suis ici chez moi et je prends mon bien o je le trouve.

--Qu'est-ce que c'est que cela? dit le marquis en lui fermant le
passage.

Georges et certes pass outre si un des hommes du train ne l'et
saisi par le pan de sa redingote, en lui disant qu'il se trompait de
compartiment. Georges tait vaincu. Vainement il persista  vouloir
entrer, l'homme du train le fit tomber du marchepied au moment mme
o le train repartait. Il envoya cet homme d'un coup de pied rouler
jusqu' la porte de la gare, mais il n'en tait pas plus avanc.
Pourtant il se rejeta tout perdu sur le compartiment, qui ne courait
pas encore  grande vitesse. Cette fois il y pntra comme le
tonnerre; il saisit le marquis Panino et le voulut prcipiter sur la
voie. Par malheur le marquis tenait bon et il l'entrana lui-mme dans
sa chute.

Si bien que la comtesse de Xaintrailles fit le voyage toute seule
jusqu' la prochaine station.

Enfin monsieur! que me voulez-vous? dit le marquis  Georges.

--Rien. Je veux seulement vous empcher de voyager avec la comtesse de
Xaintrailles.

--De quel droit, monsieur?

--La force prime le droit. D'ailleurs vous n'tes pas son mari.

--Ni vous non plus, monsieur.

--La question n'est pas l. Si vous n'tes pas content....

--Non, certes, monsieur, je ne suis pas content.

--Eh bien, voici ma carte. Vous me trouverez partout:  Bade, 
Paris ou  Rome, si vous vous permettez de retourner par l avec la
comtesse.

Le marquis Panino donna lui-mme sa carte; aprs quoi il alla
questionner le chef de gare sur le moyen le plus rapide de rejoindre
le train qui partait pour Ems.

Georges du Quesnoy se promettait d'empcher son rival d'aller plus
loin, voulant lui-mme rejoindre Valentine sur la route d'Ems, quand
un de ses amis du boulevard des Italiens, qui attendait  la gare le
train retournant sur Bade, frappa sur les vitres de la salle d'attente
et l'appela non-seulement par sa voix, mais par la voix de deux
demoiselles  la mode dans les coulisses des Bouffes-Parisiens: Mlles
Rose Blanche et Adle Cherche-Aprs, la Gaiet et l'Insouciance en
voyage.

Je suis furieux! dit Georges  son ami; si tu veux partir pour Ems
avec moi, tu seras mon tmoin dans un duel  mort, avec ce marquis
napolitain qui vient de m'enlever la plus adorable des femmes.

--Allons donc! dit Mlle Cherche-Aprs, une de perdue, deux de
retrouves!

--D'autant plus, ajouta Mlle Rose Blanche, que nous avons peur de
ne pas trouver d'appartement  Bade et que nous avons compt sur ta
chambre  coucher.

--Ma chambre  coucher! dit Georges qui se rappela alors le sabbat de
la veille, il y revient des esprits.

--Des esprits! Ils ne reviendront pas si nous sommes l. Conte-nous
donc cette btise?

Georges leur dit mot  mot ce qui s'tait pass  la gare et  l'htel
Victoria.

Et tu es assez candide pour t'imaginer que tu as vu ta bien-aime
dans le miroir, par la volont de M. Home?

--Oui, je suis assez candide pour cela.

--Qui te dit qu'elle n'tait pas l avec M. Home?

--Aprs tout, murmura Georges, ceci n'est pas impossible, d'autant
plus qu'elle habitait l'htel Victoria.

Il se dcida  ne pas poursuivre plus longtemps la comtesse de
Xaintrailles, jugeant que c'tait maintenant  elle  lui donner de
ses nouvelles. Il retourna donc  Bade, en compagnie de son amie et
des comdiennes.

Quand il revit M. Home, il l'interrogea sur la vision dans la glace.

Mais le mdium lui prouva sans beaucoup de peine qu'il lui et t
bien plus difficile de prparer cette comdie impossible que d'appeler
l'me de Valentine. Il lui jura que d'ailleurs il la croyait partie
pour Ems.

Croyez-vous, lui dit-il, que je me suis confess  l'abb de Ravignan
pour trahir la religion? 'a t pour moi une bndiction. L'abb de
Ravignan m'a exorcis, mais, par malheur, les esprits reprennent peu 
peu leur empire.

Georges avait cont  M. Home sa msaventure sur le marchepied du
wagon.

Quand vous verrez la comtesse, lui dit le mdium, vous l'interrogerez
 son tour.

--Mais la reverrai-je?

--N'en doutez pas. Vous vous tes trop aims pour ne pas vous revoir.
Dieu et la nature le veulent.

--Comment a-t-elle pu m'oublier jusqu' prendre un amant?

--Qui vous dit que ce n'est pas le chemin fatal pour revenir  vous?
Du reste, elle doit repasser par Bade. Cette fois, ne manquez pas
l'occasion.

Georges attendit la comtesse de Xaintrailles sans trop d'impatience,
parce qu'il oubliait son coeur et son esprit dans les folies du jeu
et des filles galantes. Comme il passait pour avoir de la veine, sans
doute parce qu'il tait ruin, ces demoiselles lui faisaient tous
les matins une bourse de jeu. Il tait toujours sur le point de se
rvolter contre lui-mme, mais comment se relever de ses dchances
sans avoir de l'argent pour point d'appui?

Il esprait toujours faire sauter la banque. Cette bonne fortune lui
arriva un jour; mais comme il tait en spectacle et comme il jouait
l'argent des autres, il ne voulut pas s'arrter en si beau chemin.
Il joua encore, il joua toujours, jusqu'au moment o ce fut lui qui
sauta. Dsespoirs et rcriminations de ces demoiselles; un instant il
avait eu toutes les caresses, il en fut bientt aux gratignures. On
l'accusa d'avoir mis de l'argent de ct.

La vrit, c'est qu'il revint  Paris sans un sou, n'osant pas
attendre  Bade la comtesse de Xaintrailles au retour d'Ems, parce
qu'il ne voulait reparatre devant elle qu'en vainqueur et non en
vaincu.

Soyez mon ambassadeur, dit-il  M. Home. Si vous revoyez Mme de
Xaintrailles, dites-lui que jamais hrone de roman ne fut aime comme
elle.




X

LA CHIMIE ET L'ALCHIMIE


La fortune est aux audacieux: ne doutant pas de son audace, Georges ne
douta pas de sa fortune.

Ce fut alors qu'il se mla  la tourbe des coquins en gants de Sude
qui s'abattent sur Paris comme sur un grand chemin, sans souci de
l'honneur non plus que du devoir, jetant leur conscience par-dessus
le dernier moulin de Montmartre, dcids  tout pour arriver  tout,
brassant des affaires qui n'ont que des commencements, sautant tous
les jours  pieds joints par-dessus la police correctionnelle, vrais
saute-ruisseaux des hauts financiers, tentant les hasards de la
Bourse, jets par la fentre du parquet, tombs dans la coulisse,
aujourd'hui courtiers, demain remisiers, aprs-demain directeurs de
la Banque des Familles avec des succursales sans nombre. Vous les
connaissez tous: celui-l cre un journal qui n'aura qu'un numro,
celui-ci ouvre un dpt de _prts sur titres_, l'un vous vendra 
juste prix la honte de votre ennemi, l'autre vous vendra  plus juste
prix les bonnes grces d'une femme en renom.

Je dirai pourtant que Georges du Quesnoy fut longtemps dans ce monde
perdu, homme de pense, mais point homme d'action. Il partait de ce
beau principe: l'homme est n voleur, depuis le berceau jusqu' la
tombe, avec le souci de prendre ici, l, plus loin, toujours. Le grand
art, c'est de voler avec la protection du gouvernement. Par exemple,
le marchand de vin et le marchand d'eau ne volent-ils pas sur la
qualit et la quantit avec une patente du gouvernement? Le banquier
qui fait un emprunt d'tat vole d'abord le roi qui emprunte et ensuite
les peuples qui prtent. Il est vol  son tour par la fille d'Opra,
qui vole tout aussi bien, puisqu'elle se vend sans se donner.

Georges, comme s'il riait de tout, dbitait ainsi mille paradoxes
subversifs, arm de Baboeuf et de Proudhon, mais ne croyant pas un mot
de ce qu'il disait.

Ses vrais amis lui conseillaient de se hasarder au Palais, puisqu'il
avait l'loquence naturelle et l'loquence tudie; mais comme c'tait
un chercheur et un inquiet, comme il appartenait  la secte de ces
esprits turbulents et dsordonns qui n'aiment pas les chemins
officiels de la vie, il se jeta dcidment dans les hasards de la
chimie.

La curiosit le dominait toujours. Tout en reconnaissant que la
science n'aimait pas les mystres, l encore il voulait trouver des
mystres. Mais ce qu'il voulait trouver surtout, c'tait le miracle
d'une fortune rapide.

Il avait d'ailleurs vu quelques-uns de ses amis de rencontre et
d'occasion, faire leur fortune dans des dcouvertes imprvues. La
chimie est une loterie. Il en est qui ne tirent jamais le bon numro,
mais il en est qui gagnent du premier coup.

Il ne tenta pas de faire de l'or, comme les alchimistes du sabbat,
mais il tenta d'orifier le cuivre. Ce fut le sabbat des mtaux.
Le cuivre fut rebelle  toute mtamorphose. On ne refait pas une
virginit  la fille perdue.

Aprs cette tentative il s'aventura dans les eaux des fes voulant
retrouver les teintures vnitiennes. C'tait encore chercher l'or.
Il retrouva le blond de Diane de Poitiers, le blond du Nord; mais il
comprit que le soleil seul donnait aux filles de Venise le chaud rayon
qui les aurole.

De l il passa dans les poisons. C'est lui qui inventa ou rinventa
le poison des Mdicis, ou le poison des bagues et des perles. On se
souvient que, vers les dernires annes de Napolon III, beaucoup de
crevs, de journalistes, de chercheurs, de femmes dchues, de hautes
courtisanes, ne voulaient mourir que par ce poison doux et violent.

J'ai rencontr hier  la table d'une comdienne un prince et un homme
politique qui portent encore le poison de Georges du Quesnoy pour
tre matres de leur mort  travers les rvolutions. Ils oublient
trop que le poison se dissout et perd sa vertu par la chaleur.

Par malheur pour Georges du Quesnoy, ce poison ne fit pas sa fortune,
n'tant pas  la porte de ceux et de celles qui n'ont ni bagues ni
perles. Il chercha d'autres inventions, mais il n'eut pas la main
heureuse, quoiqu'il et le coup d'oeil subtil.

Il commenait pourtant  se faire un nom dans la science. Il faut lui
rendre cette justice qu'il aimait la science pour la science.

Jusqu' Lavoisier, la chimie avait encore des airs de famille avec
l'alchimie; mais Lavoisier prit des balances pour peser l'or vrai et
l'or faux. Il marqua d'une vive lumire les agents invisibles, comme
les oxydes; il prouva les corps simples et ruina la thorie des
transmutations: c'tait ruiner la pierre philosophale. Il dcomposa
tout, pour tout recomposer. Il fonda la thorie atomique, prouvant que
la combinaison des diffrents corps provient de la juxtaposition des
atomes. Autour de la thorie atomique se grouprent la thorie des
radicaux et celle des substitutions. On comprit enfin que les composs
chimiques taient les pierres d'un monument, qu'on pouvait substituer
les unes aux autres sans changer la forme ni l'quilibre. Il y
eut encore la thorie des types, qui donne la clef de la mthode
universelle. Georges du Quesnoy admirait beaucoup les Dumas et les
Wurtz; il poursuivit la science moderne jusqu' ses confins; mais il
tait trop pris du merveilleux pour ne pas s'obstiner  voir autre
chose que la vrit. Il rencontra Claude Bernard et le contredit par
les paradoxes les plus inattendus. Il voulut lui prouver que toutes
les thories modernes taient dj dans La Bruyre, dans Fontenelle et
dans tous les malins du XVIIIe sicle. Il lui dveloppa sa thorie 
lui, la thorie des affinits, qui ne voulait pas sacrifier l'alchimie
 la chimie, parce que tout est dans tout, et que c'est l'inconnu,
bien plus que le connu, qui fait marcher le monde.

Que Georges ft dans le vrai ou dans le faux, il n'en devint pas moins
un des sous-oracles de la science moderne; on citait son nom dans les
journaux scientifiques; on lut un mmoire de lui sur l'lectricit
 l'Acadmie des sciences: c'tait crit  l'emporte-pice, dans un
style imag, qui garait l'esprit bien plus qu'il ne l'clairait. Et
la conclusion? demanda un membre de l'Acadmie aprs la lecture.

Georges tait peut-tre trop raisonnable pour conclure. Qui donc a dit
le dernier mot sur toutes choses, hormis le philosophe qui a crit:
Je sais que je ne sais rien?

Je ne raconterai pas toutes les chutes de Georges du Quesnoy. Un seul
sentiment le relevait au-dessus de lui-mme: c'tait l'amour de la
patrie. L'orgie n'avait pu l'entamer par ce ct-l. La patrie a cela
de bon--comme la mre--qu'elle peut prserver un homme des dernires
chutes et le relever mme sur les hauteurs d'o il tait tomb.

Georges ne fut pourtant pas prserv, il tomba jusqu'au fond de
l'abme--l'abme sans fond. Comme Figaro, ne sachant plus que faire,
il avait pris une plume--entre deux femmes--pour fustiger cette
socit btie sur l'argent, vivant pour l'argent, adorant l'argent.
On avait du premier coup d'oeil reconnu en lui un vhment satirique,
potiquement inspir dans ses patriotiques et sauvages colres.

Quelques journaux lui donnrent de quoi fumer.

Un de ses amis tait devenu secrtaire du ministre de l'intrieur. Ils
se rencontrrent, ils se comprirent; Georges fut inscrit parmi les
honntes gens qui sont marqus au coeur de ces deux mots odieux:
_fonds secrets_. La veille il avait bafou la royaut, le lendemain il
souffleta la France.

Ce ne fut pas son premier crime, ce crime de lse-nation.

Quelles que fussent les dchances de cet esprit malade, il gardait
avec religion le souvenir radieux de Valentine de Margival. C'tait
une source pure o il retrempait son me; c'tait le rivage aprs
toutes les temptes; c'tait le coin du ciel  travers les nues les
plus sombres. Saint Augustin a dit: Il n'est pas de pcheur si gar
qui ne voie encore Dieu sur son chemin. Georges ne voyait pas Dieu,
mais il voyait Valentine. Il se rappelait avec dlices ces beaux jours
perdus o il vivait des joies les plus pures et les plus idales de
l'amour. Il ouvrait encore les lvres comme pour boire les fraches
senteurs du Parc-aux-grives.

Ah! Valentine! s'cria-t-il avec dsespoir, vous avez tu en moi ce
qu'il y avait de beau et de bon. Vous avez tu ma force  ce point que
je n'ai mme pas le courage de vous har.

Il ne pouvait pas la har, parce qu'il l'aimait toujours.

Et pourquoi? se demandait-il. C'est qu'aucune femme n'aura eu pour
moi, mme celles qui m'ont aim, la saveur de cette Valentine, que je
n'ai appuye qu'une seule fois sur mon coeur.

Un soir qu'il lisait la vie de Marie-Magdeleine, il fit cette
rflexion qu'aux femmes seules il est beaucoup pardonn si elles ont
beaucoup aim; ce qui est une vertu chez la femme est considr comme
une faiblesse chez l'homme. Et pourtant, disait-il, combien qui ne
sont plus des hommes, parce qu'ils ont rencontr une femme sur leur
chemin!




XI

LE MIRACLE DU JEU


Tout le monde a connu  Paris la misre  la mode: une femme du monde
dchue, toute ravage, toute fltrie, toute dpenaille, qu'on trouve
le soir et le matin accroupie  la porte, les mains dans les cheveux,
les yeux fixes, les joues ples. Elle ne prie pas, elle ne pleure
pas. La fortune l'a trahie, mais n'a pas vaincu sa fiert. Si elle se
confesse ce n'est pas pour mendier, c'est parce qu'elle a trouv une
me sympathique.  et l elle se hasarde pourtant  tendre la main
discrtement, mais, presque toujours, elle aime mieux mourir de faim,
s'enveloppant dans le linceul de sa dignit.

Georges du Quesnoy connut bien cette misre-l. Vainement il la
chassait de son seuil par toutes les roueries d'un viveur qui trouve
de l'argent dans sa famille et chez ses amis, voire mme chez ses
matresses. Mais ce jeu-l n'a qu'un temps. Comme a dit un vieux
jurisconsulte, l'argent mal recueilli ne germe point. Aussi Georges
du Quesnoy, aprs toutes ses escapades, se retrouvait-il plus pauvre
qu'auparavant. Trois fois dj il avait chang de quartier pour
dpister ses cranciers, mais il avait beau se rouvrir de nouveaux
crdits sur la navet publique, il pressentait que Paris tout
grand qu'il soit lui serait bientt impossible  habiter: on le
reconnaissait  sa tte hautaine et railleuse, partout o on lui avait
fait crdit.

En quelques annes, il tait parvenu  dvorer cent quatre-vingt mille
francs, dont moiti pris  son pre. Il avait cent cranciers pour
l'autre moiti. Comment avait-il mang tant d'argent? On pourrait se
demander pourquoi il n'en avait pas dpens le triple, car il avait
jou, il avait soup, il avait lou des avant-scne et des carrosses;
en un mot, sans mener  front dcouvert la grande vie des fils de
famille, il avait vcu  peu prs comme eux.

Georges du Quesnoy avait des amitis demi-clbres; car il y a la
demi-clbrit comme le demi-monde, ou plutt il y a la petite
clbrit et la grande clbrit, comme il y a la petite acadmie et
la grande acadmie. Dans la confusion des personnalits la plupart des
gens ne font pas de distinction entre les unes et les autres, mais il
y a toujours une lite qui met tout le monde  sa place.

Cette lite, Georges du Quesnoy en tait par l'intelligence, mais sa
vie dsordonne, sans fortune et sans talent, ne lui avait pas permis
d'tre du vrai monde de toutes les aristocraties: aristocratie de la
naissance, des lettres et des arts. Il y touchait, mais c'tait tout.
Il fallait qu'il se contentt d'tre en camaraderie avec une foule de
gens d'esprit qui sont toujours un peu sur le pav, parce qu'il leur
manque deux choses: la dignit et le gnie; fils de famille tombs,
gens de lettres et artistes qui n'ont pas sign une oeuvre pour
demain, journalistes, famliques, admirant ou critiquant selon le
journal, s'imaginant qu'ils font l'opinion publique, parce qu'ils la
font fille publique. Comme Georges parlait haut et parlait bien dans
les brasseries politiques, littraires, artistiques, qui sont des
acadmies comme les clubs sont des tribunes, on lui disait souvent de
se faire journaliste. Mais il tait n pour parler et non pour crire.
Toutefois il prit la plume et fit quelque bruit dans un journal
bruyant. Naturellement, il n'exprima pas une seule de ses opinions.
Il lui fallut prendre l'air connu de la maison. On lui donna, en
politique et en littrature, le nom des hommes  exalter et le nom
des hommes  fusiller  traits d'esprit. Il fit cela haut la main.
Quelques niais du journalisme s'imaginent volontiers que ce qu'ils
disent est toujours parole d'vangile. Ils s'embusquent derrire un
pseudonyme et dbitent leurs injures avec la conviction que les hommes
qu'ils attaquent ne s'en relveront pas. C'est de la poudre aux
moineaux: la fume retombe sur eux. Ce sont eux qui ne s'en relvent
pas. Georges n'tait pas si bte: il savait trs-bien que, dans la
bataille de la vie, les blessures qui ne tuent pas sont des titres
de plus. Il avait trop le vritable orgueil pour tomber dans cette
purile vanit du critique qui raisonne comme sa pantoufle: Tout le
monde admire celui que j'attaque, je prouve que j'ai plus d'esprit que
lui, donc c'est moi qu'il faut admirer. Georges n'avait pas l'esprit
si dprav. Il admirait dans le journalisme cinq ou six hommes hors
ligne qui parlent haut parce qu'ils parlent bien; il aurait voulu
marcher  leur suite, mais ii s'tait embourb dans le mauvais chemin.
Aussi s'arrta-t-il bientt en route, disant que le vritable esprit
vit de considration, comme l'estomac vit de pain.

De l il tomba dans la passion du jeu. Il joua partout: au caf, au
tripot, au cercle, jouant ce qu'il avait et ce qu'il n'avait pas.

Au cercle, son compte ne fut pas long  rgler, car, au cercle, on ne
joue pas longtemps sur parole.

Mais il tomba du cercle dans le tripot. L on trouve toujours de quoi
jouer. L tout n'est jamais perdu, hormis l'honneur.

La fortune avait trahi Georges du Quesnoy au cercle, elle lui fut
bonne fille au tripot.

--C'est tonnant, se disait-il  lui-mme, il y a l un voleur sur
deux joueurs; il me faut une fire veine pour avoir raison de tout le
monde.

Non-seulement il avait de la veine, mais il avait des yeux. Il
empchait les mridionaux en rupture de soleil de forcer la carte. Les
plus beaux escamoteurs le savaient dcid  tout, ils n'osaient trop
le braver.

Aprs avoir perdu vingt-cinq mille francs au cercle, les dernires
paves de sa fortune patrimoniale, il gagna prs de cinquante mille
francs dans les tripots,  petites journes. Il retourna au cercle,
arm de toutes pices, voulant se venger.

A sa premire rentre de jeu, il gagna un peu plus de cinquante mille
francs. Il est vrai que cette nuit-l, celui qui perdait le plus lui
jeta les cartes  la figure en l'accusant d'avoir apport des cartes.
Qu'y avait-il de vrai? Je ne veux pas me faire l'avocat d'office de
Georges du Quesnoy, je me contente de dire qu'il sauta  la figure de
celui qui l'outrageait en lui jetant ces mots qui ne prouvent rien:

--Et toi, quand tu m'as gagn il y a trois mois, avec quelles cartes
jouais-tu?

Les deux adversaires se battaient le lendemain au bois de Vincennes,
mais ils ne parurent plus au cercle ni l'un ni l'autre.

Or la moralit de ceci, c'est que Georges du Quesnoy soupa le soir
avec une comdienne  la mode qu'il afficha le lendemain pour
s'afficher avec elle.

Depuis le commencement de l'hiver, il tait courb sur les tables
vertes, il n'avait jamais pris une heure pour relever la tte et
respirer la vie. Maintenant qu'il avait cent mille francs, il se
sentait le coeur lger. Une porte d'or s'ouvrait pour lui sur le
monde. Il allait dpouiller la misre et vivre de loisirs, en
attendant qu'il trouvt sa voie, car il se croyait toujours appel 
de hautes destines.

En plein mois de janvier, il retrouvait un printemps en lui. La neige
qui tombait sur le boulevard lui semblait douce, comme autrefois la
neige des pommiers du Soissonnais.

O Valentine! s'criait-il avec un renouveau d'enthousiasme; 
Valentine! quel printemps virginal je retrouverais cette anne si tu
venais me dire: Me voil!




XII

LA BACCHANTE


Ce coup de ds fut le commencement d'une vraie veine. Georges joua
partout: dans le cercle, dans les tripots,  la Bourse, le tripot des
tripots. Il gagna partout; mais partout il fut quelque peu accus de
faire sauter la carte, car  la Bourse il avait un partner qui jouait
le contre-coup et qui ne payait pas.

Il vivait  fond de train de l'argent du jeu, le prodiguant  toute
occasion, achetant des tableaux peints et des tableaux vivants, des
objets d'art et des vertus.

Un soir, vers minuit et demi, il rencontra un de ses amis qui
descendait en habit de bal d'une voiture de matre.

D'o viens-tu?

--D'un bal de banquiers. Mais dcidment l'or est trop triste, je vais
m'gayer un peu au bal de l'Opra.

Georges prit le bras  son ami.

L'or n'est pas si triste que cela. Moi aussi; je vais au bal de
l'Opra. Et si tu me promets d'tre gai, je te payerai  souper avec
des drlesses.

--Si tu me promets qu'elles seront drles, je veux bien.

On entra au bal. On fureta toutes les loges pour y trouver des amis,
on finit par s'tablir dans une avant-scne loue par un prince
moldave que Georges avait rencontr chez ces demoiselles. Il y en
avait quelques-unes qui venaient faire galerie dans la loge.

Le prince trpignait de joie en voyant bondir les almes parisiennes.

Quel peuple! disait-il, comme il a de l'esprit, quoi qu'il fasse!
Il n'y a que les femmes de Paris pour avoir de l'esprit au bout des
pieds.

Sans doute il osait hasarder cette opinion parce qu'une chicarde de la
danse levait,  chaque mesure, le pied vers l'avant-scne, en criant
au prince qu'elle lui faisait des pieds de nez. En effet, plus d'une
fois elle avait failli le toucher au nez.

Georges du Quesnoy tonna d'abord toute l'avant-scne par ses menus
propos blouissants. Mais ce ne fut qu'une fuse. Malgr les agaceries
des femmes, il se tourna vers le spectacle de la danse avec toute la
curiosit d'un habitu des premires reprsentations. Il tait de ceux
qui s'coutent parler, mais qui n'coutent jamais les autres, si bien
que, presque toujours aprs avoir jet son feu, il se recueillait dans
la rverie ou la mditation, ne voulant causer qu'avec lui-mme, tant
il tait personnel.

Que mditait-il, ou  quoi rvait-il? Il pensait toujours  ses
cent mille francs. C'tait le point d'appui d'Archimde. Rien
ne l'arrterait plus dans son ambition. Cent mille francs! du
savoir-vivre et du savoir-faire, de l'esprit, de la figure et de la
blague, il faudrait ne pas vouloir faire un pas en avant pour ne pas
arriver  tout.

Mais Georges du Quesnoy n'avait pas seulement l'ambition de marcher
vers les grandeurs de ce monde. Il avait l'ambition d'arriver 
Valentine, aux joies inespres de son amour,  cet idal du coeur,
plus rayonnant que tous les mirages de l'esprit.

Le roman de sa premire jeunesse se rouvrait  toute heure dans son
souvenir et rpandait dans son me toute la fracheur de l'aube et de
la rose. Quels que fussent les orages de sa vie, il n'oubliait jamais
ce point de dpart rayonnant, ce rve irralis, cette promesse
mirage du bonheur.

Pendant que le prince voyait par les yeux du corps toutes les comiques
pripties du champ de bataille de la danse, Georges se crait un
autre thtre et voyait passer sur la scne de l'Opra les bucoliques
de ses vingt ans. Il n'y a pas d'me parmi les plus troubles qui ne
retourne aux sources vives.

Toutefois la ralit s'accusait trop bruyamment pour que Georges
effat le spectacle des danses emportes qui tourbillonnaient sous
ses yeux. Si bien qu'il mlait le prsent au pass, la vrit 
l'imagination, comme lorsqu'un rve nous prend dans le demi-sommeil.

Voyez-vous? dit-il tout  coup au prince.

--Je vois tout et je ne vois rien.

--Comment, vous ne voyez pas, dominant toutes les danseuses, cette
bacchante toute couronne de pampres qui jette des louis  pleines
mains?

--Je crois que vous devenez fou.

--Regardez bien! c'est une pluie d'or.

--Si c'est une pluie d'or, je n'en suis pas bloui du tout. Vous savez
bien, d'ailleurs, que toutes ces filles qui sont l ne trouveraient
pas dans leur porte-monnaie de quoi faire une poigne d'or. Il n'y a
que Jupiter qui fasse ces miraclespour Dana....

Mais le prince parlait seul; Georges du Quesnoy s'tait lanc hors de
la loge pour se prcipiter vers la bacchante.

Comme  la Closerie des lilas, il avait reconnu la jeune fille qui lui
tait apparue toute blanche dans le Parc-aux-Grives.

Mais quelle mtamorphose! La virginale figure, couronne de
marguerites, tait ce soir-l tout allume et toute couperose par les
orgies nocturnes. Au lieu de ce regard timide qui se drobait, c'tait
un coup d'oeil insolent qui jetait l'ivresse et la luxure. Au lieu
de cette bouche candide, qui souriait sous la rverie et qui n'avait
bais que des roses, c'tait une bouche gourmande et inassouvie qui
avait dvor les sept pchs capitaux, lvres  jamais fltries et
toutes barbouilles de rouge.

Pourquoi cette fille jette-t-elle de l'or  pleines mains? demanda
Georges en s'approchant d'elle.

Celui  qui il s'adressait tait un pierrot, qui se contenta de
l'appeler polichinelle en habit noir.

Georges fit un pas de plus, mais on avait commenc la quatrime figure
du quadrille _d'Orphe aux Enfers_. Ce fut une vraie bourrasque. Il
fut jet de ct et ne retrouva pas la bacchante.




XIII

LA DESTINE


Cependant le jeu le trahit. Il reperdit en quelques nuits de baccarat
et en une seule liquidation de Bourse ce qui lui restait de son gain
et bien au del. Il se retrouva donc plus pauvre que jamais.

Il avait tent plus d'une fois de s'arracher au dsoeuvrement qui
rongeait son me comme la rouille ronge le fer. Tout en se prenant aux
volupts nervantes des dbauches parisiennes, il aspirait  l'air vif
des sommets. Il se disait sans cesse qu'il n'tait pas n pour vivre
sous cette atmosphre. Un jour il eut le courage--il croyait qu'il
fallait du courage pour cela--de s'arracher aux mille toiles
d'araigne qui l'emprisonnaient. Il courut chez sa soeur,  Rouen; il
se jeta dans ses bras, il la pria de le sauver de lui-mme.

Quoi! lui dit-elle, tu es un homme, et c'est  une femme que tu
demandes de te sauver?

Il resta quelques jours avec sa soeur. Il s'attendrit au tableau de
famille, tout panoui d'enfants.

Hors de l, dit-il, point de salut.

--Eh bien, mon cher Georges, lui dit sa soeur, qui t'empche de
prendre une femme et d'avoir des enfants?

--Une femme! murmura-t-il amrement, je n'en connais qu'une au monde.
Dieu me l'a montre comme une raillerie: c'est Valentine de Margival.

--Pourquoi s'obstiner  celle-l, puisqu'elle est marie?

--Elle est marie, mais elle a pris mon coeur, elle a pris mon me. Je
la sens toujours qui tue ma vie. Vous me condamnez tous, mais vous ne
savez pas comme je suis esclave de cette femme, mme loin d'elle.
Elle m'a rendu tout impossible. Je ne me sauverai d'elle que si j'en
triomphe un jour. Jusque-l je l'aimerai, je la harai, je ne serai
bon  rien.

Il en tait arriv  dsesprer de tout, sinon de lui-mme.

Il songeait  se retremper dans une vie nouvelle en partant pour
l'Amrique, la patrie hospitalire des esprits aventureux, quand il
reut un petit billet tout parfum, crit sur papier whatman par une
main qui n'tait pas anglaise du tout:

_Vous avez peut-tre oubli Valentine de Marginal; si oui,
_requiescat in pace; _si non, venez continuer une conversation
interrompue dans le Parc-aux-Grives_.

VALENTINE.

On ne saurait dire avec quelle joie Georges lut ces quelques lignes!
Sa jeunesse dj mourante se releva, en lui avec toute sa force et
toute sa sve. Ce fut une renaissance soudaine.

Valentine, murmura-t-il, mon rve, ma vie, mon me!

tait-ce l'amour ou la destine qui avait dict cette lettre? l est
le mystre de i'inconnu.

Georges du Quesnoy ne se fit pas attendre longtemps  l'htel du
Louvre. Il lut la lettre deux fois, il baisa la signature, il prit un
coup et se prsenta un quart d'heure aprs au numro 17.

Une femme de chambre vint ouvrir qui lui dit que Mme la comtesse
prenait un bain, dans sa chambre  coucher.

Georges ne doutait pas que Valentine elle-mme n'et grande hte de le
revoir.

Donnez-lui ma carte et dites-lui que je n'ai que cinq minutes.

Il voulait brusquer les choses, il esprait que la comtesse le
recevrait devant la baignoire.

En effet, elle fit d'abord quelques faons, mais elle finit par lui
faire dire d'entrer dans sa chambre  coucher, quoique tout y ft sens
dessus dessous.

Il se prcipita.

Elle lui tendit sa main toute mouille, en lui disant de l'air du
monde le plus simple:

Vous voyez que je vous reois toute nue.

--Pas si nue que a, dit Georges qui voulait cacher sa surprise d'un
tel accueil: vous me recevez comme Vnus avant de sortir des ondes.

--Quel langage! vous tes dmod, mon cher. Vnus s'habille chez
Worth.

--Je le sais trop, hlas!

--Est-ce que vous payez beaucoup de factures par l?

--Pas prcisment: je n'ai pay chez Worth qu'une robe d'indienne
qui m'a cot dix-huit cents francs. Les femmes que j'ai l'honneur
d'habiller ne vont pas encore l.

--Et les femmes que vous n'habillez pas?

--Ah! c'est autre chose, celles-l vont toutes chez Worth.

--Eh bien, dit la comtesse en se soulevant un peu, nous avons l une
jolie conversation pour commencer. Mais aujourd'hui il n'y a plus que
les femmes honntes qui parlent mal et qui ne soient pas des grues.

Georges avait admir les paules de Valentine. Il l'avait aime jeune
fille svelte et lgre comme un cygne; il la retrouvait dans toute la
luxuriance de la femme, nourrie de chair, comme on disait des figures
de Rubens.




XIV

LA BAIGNEUSE


Georges du Quesnoy, qui s'tait assis  une distance respectueuse
de la baignoire, s'approcha tout contre, en disant avec passion, au
risque d'tre entendu de la femme de chambre qui venait de passer dans
le cabinet de toilette:

O Valentine, comme je vous aime!

Ils taient loin tous les deux de ces fraches promenades dans le parc
de Margival o ils ne s'aimaient que par le coeur et par l'me; o
l'amour ne songeait pas encore  la passion; o ils jetaient sur leurs
rveries les chastes charpes de la candeur.

Quel chemin ils avaient fait tous les deux en descendant!

Georges dvorait des yeux Valentine:

En vrit, vous tes plus belle que jamais.

--Si je n'tais pas plus belle que jamais, je ne vous eusse pas dit de
venir me voir.

--Vous tes donc bien heureuse, comtesse, pour vous porter si bien?

--Ah! oui, parlons-en: je suis si heureuse, si heureuse, si heureuse
que je voudrais mourir.

--Vous tes encore en pleine lune de miel.

La comtesse prit une expression de sauvage tristesse.

C'tait une question insidieuse. Georges ne voulait pas accuser
Valentine, mais il ne pouvait vaincre sa jalousie, non pas sa jalousie
contre le mari, mais contre les amants. Il faillit mme clater en
reproches, mais il se contint.

Voyez-vous, Georges, je suis la femme la plus malheureuse du monde.

--Pourquoi?

--Vous ne le devinez pas? dit Valentine en veloutant ses yeux.

Les femmes veulent toujours qu'on leur parle d'elles,  moins qu'elles
n'en parlent elles-mmes. La comtesse de Xaintrailles ne se fit pas
prier pour conter ses aventures  Georges, tout en ne disant que
ce qu'elle voulait dire, jouant  l'hrone de roman, et voulant
convaincre son amoureux que toutes ces folies, elle ne les avait
faites que dans l'enivrement de sa passion pour lui. Ce qui tait bien
un peu vrai.

Je n'en crois pas un mot, dit Georges.

--C'est toute la vrit. Pourquoi n'tes-vous pas venu  Rome?

--Pourquoi ne m'avez-vous pas appel?

--Je vous ai envoy mon portrait et je vous ai crit: _Souvenez-vous
de l'oublie_.

--Comment ne m'avez-vous pas fait signe  Bade?

--Vous tiez en trop mauvaise compagnie; mais d'ailleurs je ne vous ai
pas vu, sinon sur la route d'Ems.

Valentine dit  Georges que, le voyant  Bade, elle s'tait cache.

Voil pourquoi j'ai voulu aller  Ems. Vous m'avez entrevue et vous
m'avez violemment spare du marquis Panino. J'tais ravie de votre
belle action, mais je suis devenue furieuse en voyant que vous ne me
poursuiviez pas  Calsruhe. Le marquis m'a retrouve plus folle que
jamais, mais je ne l'aimais plus du tout.

--Vous l'avez donc aim?

--J'aimais l'amour, toujours  cause de vous.

Georges expliqua  la comtesse qu'il n'avait pas poursuivi l'aventure
dans la peur du ridicule.

C'est que vous ne m'aimiez plus.

--Peut-tre. Et qu'avez-vous fait de votre marquis?

--J'ai failli le prcipiter dans le Vsuve.

--Pour un autre?

--Non. Je revins  mon mari un jour de repentir en lisant une lettre
de mon pre. Mais c'en tait fait des joies conjugales. Un matin,
aprs une nuit orageuse, je courus  Civita-Vecchia, et je me jetai
dans le premier navire en partance pour Marseille, dcide  revoir
Paris,--je veux dire  vous revoir;--je suis arrive
aujourd'hui mme, et mon premier travail a t de vous crire.

Georges baisa la main droite de Valentine.

Mais savez-vous mon malheur? C'est que monsieur mon mari est arriv 
Paris avant moi. Voil ce que vient de m'apprendre ma femme de chambre
en allant  son petit pied--terre, rue de Penthivre. Le chemin de
fer va plus vite que le navire. Heureusement que je suis descendue
sous un nom de guerre: _Mme Duflot, rentire  Dijon_. Et puis je suis
 peine connue  Paris et je ne veux sortir que sous un triple voile.

Toute cette histoire, Valentine la conta  Georges du Quesnoy avec une
dsinvolture charmante, comme si elle et parl d'une autre.

Oui,  travers toutes ces folies, je n'ai aim que vous, dit-elle en
penchant son front vers Georges. Mais vous n'tiez pas l.

--J'y serai toujours maintenant.

On voit que la comtesse de Xaintrailles en tait arrive  ne plus
vouloir que du masque de la vertu. Elle avait une fureur de gaiet,
de passion, de curiosit qui la jetait toute en dehors. Elle avait
endormi, sinon touff les plus adorables vertus de la femme. En six
mois de folies, elle s'tait mtamorphose en demi-mondaine. C'est la
faute de son sang, disait Cabarrus, son mdecin, il ne faut pas lui en
vouloir.

Et pendant que la comtesse Valentine de Xaintrailles dvoilait ainsi
les annes de sa vie  son premier amoureux, Georges, pench au-dessus
d'elle, baisait avec passion ses cheveux rebelles et parfums pars
au dehors de la baignoire. Il baisait aussi le cou, il baisait aussi
l'paule. Mais Valentine, toute rieuse, lui jetait des poignes d'eau
 la figure. Il ne se tenait pas pour battu, il ripostait par des
baisers. C'tait un jeu charmant.

Maintenant, dit-elle tout  coup, vous allez me faire le plaisir de
passer dans le salon, parce que je vais sortir du bain.

--Puisque je suis un mythologue, lui dit-il, figurez-vous que vous
tes une Diane ou une Vnus qui sort de la fontaine ou de la mer, sans
s'inquiter des simples mortels.

--Je vous comprends, mais je ne suis pas de marbre.

--Je vous jure que je vous regarderai comme une statue, avec le
sentiment de l'art.

--C'est gal, allez vous-en par l.

--Eh bien, savez-vous le fond de ma pense? c'est que si vous tiez
belle comme une desse, vous ne vous cacheriez pas.

--J'y ai pens, dit-elle, mais, tout bien considr, j'ai encore de la
pudeur, mme pour ceux que j'aime.

--La pudeur! simple question d'atmosphre.




XV

PROMENADE AU BOIS


Je ne sais pas bien ce qui se passa ce jour-l entre l'amoureux et
l'amoureuse. Ce que je sais bien c'est que le lendemain, dans leur
joie d'tre ensemble, ils taient alls djeuner  Versailles.

En dbarquant  l'htel des Rservoirs, Georges avait sign au livre
des voyageurs: _Baron de Villafranca_. C'tait son nom quand il
voyageait. Il avait encore un autre pseudonyme pour se cacher dans les
petites occasions: _Edmond Duclos_.

C'tait au temps o Versailles n'avait pas encore reconquis la
dictature. On n'allait l que pour voir l'olympe de Louis XIV. Les
amoureux trouvaient leur compte dans cette solitude des solitudes,
hante autrefois par toutes les passions et toutes les volupts. Il
en reste bien encore quelque chose. Les Lavallire, les Fontange, les
Montespan rpandent toujours dans les bosquets les douces senteurs de
leurs chevelures dnoues. Qui n'est pas amoureux  Versailles n'a
jamais t pris par les magies de l'amour.

Georges et Valentine amoureux  Paris furent amoureux  Versailles.
Avant le djeuner, pour aiguiser la faim, ils s'garrent dans le
parc, elle, suspendue  son bras, lui, toujours pench pour lui baiser
le front. C'tait un gracieux spectacle de les voir tous les deux,
ivres de jeunesse, sans souci du monde, oublieux du temps et cueillant
l'heure. Georges publiait mme qu'il avait  peine de quoi payer
l'addition  l'htel des Rservoirs.

Il parat que ce ne fut pas un gracieux spectacle pour tout le monde,
car un autre promeneur plus matinal encore faillit les heurter dans
l'Ile d'amour.

C'tait le comte de Xaintrailles.

Comment tait-il l? C'tait bien simple: Mlle milie, la femme de
chambre de la comtesse, le trahissait et la trahissait pour se venger
de tous les deux.

Mlle milie tait une de ces cratures qui fleurissent dans la fange
parisienne. Fille de couturire, elle avait eu des aspirations; mais
elle avait manqu de figure et de tenue pour prendre les premiers
rles. Elle compta sur l'amour, mais elle eut d'abord  faire  un
drle qui la roua de coups et la dpouilla, quoiqu'elle n'et encore
rien. Elle se rsigna  se faire femme de chambre, mais femme de
chambre de grande maison, en attendant qu'elle pt se faire servir
elle-mme. C'tait un caractre par la volont; elle n'aimait rien que
l'argent. Elle tait fort caressante avec Mme de Xaintrailles; mais
c'tait les caresses du chat qui cache ses griffes. A l'poque o la
comtesse commenait  tourbillonner dans les galanteries romaines, le
comte, qui aimait les femmes pourvu que ce fussent des femmes, avait
fait deux doigts de cour  Mlle milie, en lui disant que c'tait
en faveur des parisiennes. La femme de chambre ft charme d'tre
dsagrable  sa matresse. Si bien qu'un jour Valentine trouva cette
fille en tte--tte avec le comte, qui voulut se sauver de l en
disant que c'tait un quiproquo.

La comtesse, qui n'tait pas srieusement jalouse, avait pardonn 
Emilie, croyant se faire une crature. Mais la femme de chambre aimait
trop les trahisons et les catastrophes pour ne pas garder son libre
arbitre et pour ne pas tromper le mari et la femme. Elle y trouvait
d'ailleurs son compte et elle aimait beaucoup l'argent.

Voil pourquoi M. de Xaintrailles avait t renseign sur le voyage 
Versailles.

Que fit-il en les voyant dans l'Ile d'amour? Un contre deux: on
pouvait le jeter  l'eau. Il se dtourna pour mieux jouir du tableau
de son malheur.

Jusque-l, quoique spar de sa femme, non pas officiellement, mais
par les fugues perptuelles de Valentine, il croyait encore  la vertu
de cette belle aventureuse. Il n'y avait plus  douter.

C'est bien, dit-il, je me vengerai.

Les jeunes gens taient si perdus dans leur bonheur, si aveugls par
ce nuage de volupt dont Homre a couvert Mars et Vnus, qu'ils ne
virent pas le mari. Une heure aprs ils djeunaient gaiement  l'htel
des Rservoirs, pendant que le mari djeunait tristement  l'htel de
la Chasse. Pauvre mari! pourquoi ne pas dire: pauvres amants!

Le soir mme, au caf Anglais, Georges vit venir  lui deux hommes
qu'il ne connaissait pas. Le plus grave prit la parole:

Vous tes bien M. le baron de Villafranca?

--Oui, dit Georges, qui se rappelait avoir pris ce nom-l le matin 
l'htel des Rservoirs.

--Monsieur, le comte de Xaintrailles se trouve offens par vous, il
veut avoir demain matin raison de cette offense, voulez-vous nous dire
les noms de vos tmoins?

Georges dnait avec trois amis; il les regarda tous les trois:

Messieurs, leur dit-il, rpondez.

Deux des amis se levrent et accompagnrent tout de suite les
ambassadeurs de M. de Xaintrailles jusque sur le boulevard. Ils
revinrent bientt et demandrent  Georges s'il reconnaissait avoir
offens le comte de Xaintrailles.

Non-seulement je l'ai offens, mais je veux l'offenser encore.
Puisque ce n'est plus un secret, je vous dirai que j'adore sa femme,
que ni lui ni ses tmoins ne m'empcheront de l'adorer aujourd'hui,
demain, toujours.

On dcida que le duel aurait lieu le lendemain  huit heures dans
les bois de Meudon. On se battrait au pistolet parce que M. de
Xaintrailles avait perdu l'habitude de faire des armes.

On dna rapidement, aprs quoi Georges courut  l'htel du Louvre, o
Valentine l'attendait en lisant un journal du soir.

Demain, lui dit-il, vous apprendrez quelque chose en lisant le
journal.

Elle eut beau le questionner, il ne voulut pas dire un mot de plus.
Mais il avait beau vouloir refouler son inquitude, une lgre
expression de mlancolie passait sur sa figure. Il tait brave, mais
il ne pouvait s'empcher de penser  tout le bonheur qu'il perdrait
s'il tait tu le lendemain.

Dans la soire, Valentine parla de son mari; elle raconta  Georges
comment il la laissait sans le sou, sous prtexte de sauvegarder sa
dot, dont il ne voulait pas se dsemparer. Par malheur, M. de Margival
avait gnreusement donn  sa fille plus qu'il ne devait lui donner.
Elle ne pouvait donc plus compter sur lui.

Comment faire, dit-elle, pour ressaisir ma dot dans les mains
crochues de cet avare?

--Ah! pardieu! s'cria Georges, qu'il ne se trouve jamais sur mon
chemin, car je le provoque et je le tue en duel.

--Je ne lui veux pas de mal, dit Valentine, mais vous me feriez l une
belle grce.

Il y eut un silence expressif. Elle continua:

Mais c'est surtout  lui que vous feriez une belle grce. Il a la
goutte, il a la pierre, il a dj la mort dans le coeur. Quand je
pense que je suis alle m'enchaner  ce tombeau, quand je pouvais me
jeter dans vos bras et faire un mariage d'amour.

Valentine se jeta dans les bras de Georges toute plore et toute
perdue.

Ah! Georges, je vous aimais et je vous aime, tandis que cet homme je
ne l'aimais pas et je le hais. Pourquoi Dieu a-t-il permis ce mariage
sacrilge, quand il m'avait promise  vous?

Valentine eut tout un quart d'heure d'loquence. Georges eut tout un
quart d'heure de passion.

Ah! si je pouvais tuer demain M. de Xaintrailles! se disait-il 
lui-mme.

Ils ne se turent ni l'un ni l'autre.

M. de Xaintrailles tira le premier  vingt pas. Georges du Quesnoy se
croyait sr de son coup, mais il ne fit que dfriser son adversaire.
M. de Xaintrailles voulut recommencer. Les tmoins de Georges
obtinrent que les deux adversaires partiraient de vingt-cinq pas et
tireraient quand ils voudraient.

Georges impatient tira le premier, toujours sr de lui. Quand M. de
Xaintrailles fut  dix pas, les tmoins de Georges lui crirent:

Tirez donc!

Il tirai mais n'atteignit pas non plus son rival. Tous les deux
demandrent  recommencer, mais les tmoins se rcusrent, en disant
que c'tait dj trop.

Georges n'en revenait pas d'avoir cass tant de poupes et de n'avoir
pu toucher un homme, car c'tait la premire fois qu'il se battait au
pistolet.

Quand il raconta son duel  Valentine, il lui dit:

J'esprais vous apporter un extrait mortuaire, mais c'est  peine si
j'ai coup une mche de cheveux  votre mari.




XVI

QUE LE BONHEUR EST UN RVE QUAND ON N'A PAS D'ARGENT


Enfin, se disait Georges du Quesnoy, je tiens donc le bonheur sous la
main. Mon idal c'tait Valentine: j'ai fini par atteindre mon idal.

Ce n'tait pas encore le bonheur, Valentine n'aimait pas comme lui.
C'tait la curieuse et l'affame. Elle se jetait  travers la vie
pour toucher  tout et pour mordre  tout. Mais elle avait trop
d'aspirations pour se contenter des joies de l'amour cach.

Tu es trop belle pour m'aimer bien, disait Georges. Il faut que tu
montres ta beaut  tout le monde. Tu aimes encore mieux l'admiration
que l'amour.

--Peut-tre, disait-elle. Je suis comme la vigne: j'clate dans ma
sve, je brise mon corset. Mon coeur m'emporte au triple galop 
toutes les sensations. J'aime tout ce qui est beau: les robes et
les chevaux, la fleur dans l'hiver, la neige dans l't, le soleil
partout. Mon esprit a toujours soif et toujours faim.

Georges lui disait souvent:

Vois-tu, ton amour est charmant, mais il a des entr'actes. Tu
m'embrasses bien, mais tes lvres sont distraites. Quand tu me
regardes, c'est divin, mais tu vois plus loin que moi. Ah! Valentine,
ce n'est pas l le vritable amour. Si tu m'aimais comme je t'aime, tu
viendrais vers moi sans dtourner la tte et sans regarder au-del.

--O mon Dieu, oui! rpondait gaiement Valentine. Tu voudrais me
comparer  la louve affame, qui court chercher la pture de ses
louveteaux, sans rien voir sur son chemin. Tu veux que je te serve mon
coeur sans quune seule pense trangre l'agite et le fasse battre.
Tu veux l'amour dans toute sa fureur et dans tout son aveuglement. Il
y a peut-tre des femmes qui donnent cet amour-l; va les chercher.

Et, se reprenant:

Non, prends-moi comme je suis. Vois-tu, mon cher Georges, tu ne seras
jamais heureux, parce que tu cherches l'absolu.

--Ah! tu sais bien qu'il n'y a point d'absolu.

Si Georges n'tait pas heureux, mme dans son bonheur, c'est qu'il
pressentait dj que Valentine lui chapperait comme un beau rve.

Ce qui l'empchait aussi d'tre heureux, c'est qu'il n'avait pas
d'argent et qu'il n'y a point d'amour sans argent--dans le beau monde.

C'tait aussi le malheur de Valentine dans son bonheur. Quand le
marquis Panino l'avait enleve, il ne lui avait pas donn d'argent,
mais il lui avait donn une vie fastueuse,  Bade,  Ems et ailleurs.
Elle n'avait eu qu' parler pour tre obie dans tous ses caprices de
grande dame et de grande prodigue. Le marquis Panino n'avait, pas jet
moins de cent mille francs dans ce voyage d'agrment s'il en fut.

C'tait mme pour cela qu'il l'avait plante l, comme on dit clans
le beau monde. Il avait sans doute compris qu'avec de si belles dents
elle lui croquerait sa fortune en quelques saisons. Rien n'est plus
difficile, en amour, que de compter avec les femmes, ou plutt de leur
apprendre  compter, surtout quand on a commenc par prendre des airs
de prince. Elles ne s'inquitent pas de la question d'argent, ou
plutt elles ne veulent pas s'en inquiter. Est-ce qu'on marchande
l'eau aux fleurs et le millet aux oiseaux? Une femme est une fleur et
un oiseau.

La comtesse de Xaintrailles tait venue chouer sans un sou  l'htel
du Louvre, poursuivie par son mari qui l'adorait, mais se cachant
de lui. Si elle avait choisi cet htel de provinciaux de
l'arrire-province, c'est qu'elle savait bien que le comte n'irait pas
la chercher l.

Mais cela ne lui donnait pas d'argent. Une femme ne se fait jamais
enlever sans ses diamants; mais la comtesse n'avait pas emport sa
parure des grands jours. A son arrive  Paris, elle ne put mettre en
gage qu'une broche et deux bagues. Les pendants d'oreilles taient
pour elle deux lumires pour sa beaut: elle ne voulait pas les
teindre. Aussi ne fut-elle pas longtemps sans crier misre  sa femme
de chambre.

On sait que Mlle milie n'tait pas la premire venue. Ancienne femme
de chambre d'une actrice, c'tait une fille de ressources, pareille
 ces anciens valets de comdie qui se mettaient en campagne pour
trouver de l'argent  leur matre.

La comtesse s'tait attache  sa femme de chambre, et n'avait pu s'en
sparer depuis son mariage, quoiqu'elle la trouvt trop familire avec
le comte. Mais, dans sa fiert, Valentine avait dit devant les plus
belles Romaines qu'elle mettrait sur son blason: Jalouse ne daigne.
Ce n'tait pas pour s'inquiter des yeux noirs de sa femme de chambre,
d'autant plus qu'elle se gardait bien de mettre le comte sous clef.
Moins il tait avec elle, plus il s'en trouvait bien.

Les femmes ne sont pas prvoyantes quand elles ont une fortune sous
la main. Mais quand elles sont sans argent, elles se tournent vers le
lendemain avec inquitude.

Valentine se disait vaguement qu'elle avait encore sa dot, s'imaginant
que deux cent mille francs sont un capital aujourd'hui. Mais comment
reprendre sa dot? La femme de chambre lui amena un matin une marchande
 la toilette de ses connaissances, qui lui prta sur cette dot cinq
mille francs, comme si c'tait par amiti; d'autant plus que, ce
jour-l, elle ne lui offrit rien de sa boutique.




XVII

LE MARI ET L'AMANT


Georges du Quesnoy s'imaginait qu'il tait dbarrass du mari, mais
il comptait sans le mari. M. de Xaintrailles avait commenc par le
commencement, c'est--dire par le duel, voulant se donner les airs
d'un galant homme, mais il voulait finir par les tribunaux.

Voil pourquoi un beau matin, le commissaire de police vint sonner 
la porte de la comtesse, au n 17 de l'htel du Louvre.

La femme de chambre, qui trahissait toujours le mari et la femme,
poussa un cri et tomba en syncope; comme si elle n'et pas t
prvenue de cette visite inopportune.

Mme de Xaintrailles, qui entendit ce cri, pressentit un malheur: elle
se jeta hors du lit pour aller fermer le verrou de sa chambre; mais il
tait dj trop tard.

Le commissaire de police parut sur le seuil. Il n'tait pas seul: M.
de Xaintrailles se montra presque aussitt. Le flagrant dlit fut
constat, car la comtesse non plus n'tait pas seule. La comtesse se
jeta au-devant de son mari:

Quoi! lui dit-elle, furieuse, chevele, menaante, vous n'avez pas
honte de venir ainsi chez moi!

--Chez vous! madame, dit M. de Xaintrailles, je suis chez moi.

--Vous tes chez moi! lui cria Georges du Quesnoy, qui venait
d'arracher le rideau du lit pour se draper dedans.

Ce fut une vraie tragi-comdie.

Georges du Quesnoy voulut avoir raison du commissaire et du mari, mais
il n'tait pas assez habill pour cela. Pourtant il les secoua si
rudement tous les deux que le commissaire de police appela deux agents
qui attendaient dans le salon. La force reprsentait la loi, la loi
reprsentait la force.

Valentine finit par demander grce  son mari.

Monsieur, je vous abandonne ma dot, mais laissez-moi libre.

Le mari n'avait plus d'oreilles pour sa femme.

Le soir, elle couchait au couvent des Dames-Sainte-Marie. Georges du
Quesnoy couchait  la Conciergerie, non pour le flagrant dlit, mais
pour coups et blessures.

Il avait pu parler un instant  la femme de chambre en quittant le
Grand-Htel.

Je ferai votre fortune, lui dit-il, mais rpondez toujours que vous
ne savez pas qui je suis.

En arrivant au greffe de la Conciergerie, il avait pu s'entendre avec
Mme de Xaintrailles.

Comme quelques aventureux qui sont un peu aventuriers, Georges avait
dans sa poche des cartes toutes faites pour les deux pseudonymes qui
lui servaient souvent:

    EDMOND LEBRUN
      CHIMISTE.

    Regent street, 93.

Et celle-l:

    BARON DE VILLAFRANCA

      Htel du Louvre.

Lorsque le commissaire de police l'interrogea, il s'empressa de
rpondre qu'il se nommait Edmond Lebrun, chimiste, n  Turin,
domicili  Londres, habitant l'htel du Louvre pendant son passage 
Paris.

Quand le juge d'instruction l'interrogea le lendemain, il le serra de
prs par ses questions. Mais il tait homme  tenir tte  tous les
juges d'instruction. Il lui fagota une histoire si vraisemblable, que
celui-ci n'y vit que la vrit.

Mais pourtant, monsieur, on ne vous connat pas au Grand-Htel
d'autre appartement que celui de Mme de Xaintrailles.

--Je suis venu de Londres tout exprs pour la voir.

--Vous la connaissiez donc?

--Je l'ai connue  Rome,  Nice,  Bade.

--Pourquoi ce nom de Villafranca quand vous vous tes battu avec le
comte?

--Quand je voyage, je prends un titr qui appartient  ma famille, je
suis baron de Villafranca, mais le nom de mon pre comme le mien est
tout simplement Lebrun. Je me nomme Edmond Lebrun.

Malgr les coups et blessures, Georges, grce  son pre, finit par
obtenir sa libert jusqu'au jour o il devrait rpondre  l'accusation
d'adultre.

La prvention fut longue, comme toujours; mais le matin mme o l
procs fut appel, aucun accus ne rpondit  l'appel.

Les curieux en furent pour leur curiosit, car l'affaire ne vint pas.
M. de Xaintrailles, pour l'honneur de son nom, avait enfin compris
qu'il tait indigne de lui de faire ce procs. On rendit une
ordonnance de non-lieu.

Il esprait que Georges du Quesnoy,  cause des coups et blessures, ne
reparatrait pas de sitt. Aussi chercha-t-il  se rapprocher de sa
femme par toute une comdie sentimentale. Mais Valentine avait mis sur
son blason: JE N'OUBLIE PAS. Non-seulement elle n'oubliait pas, mais
elle voulait se venger.

Elle refusa de recevoir M. de Xaintrailles, quelles que fussent les
prires de ses billets doux. Elle demanda une sparation de corps,
voulant enfin disposer de sa fortune. Mais M. de Xaintrailles lui fit
croire que la justice n'avait que suspendu son action; si Valentine
refusait de se remettre avec lui, il finirait par la faire condamner
comme adultre. Il la menaa d'ailleurs de lui envoyer les gendarmes
pour la rintgrer au domicile conjugal.

La comtesse tait dsespre; elle se penchait  toute heure  sa
fentre de l'htel du Louvre, o elle tait retourne, comme si elle
dt voir revenir Georges du Quesnoy.

Elle avait repris sa femme de chambre, qui s'tait jur  elle-mme
de ne plus trahir sa matresse, parce que le comte ne l'avait pas
rcompense.

Huit jours se passrent sans que la comtesse vt venir son amant.
Enfin, un soir, vers minuit, on sonna  sa porte. Elle savait bien que
ce n'tait pas son mari. Elle ouvrit elle-mme, la femme de chambre
tant dj endormie.

C'est toi!

--Enfin!.

Et des treintes  perdre l'me.

J'ai devin que tu reviendrais ici, voil pourquoi j'y suis revenue.
Que m'importe l'opinion des gens de cet htel! L'opinion, c'est toi:
si tu es content, je suis contente.

On se conta les ennuis et les anxits de la prison et du couvent; on
avait pu s'crire, mais on n'avait pas tout dit; la haine contre M. de
Xaintrailles s'tait accrue de toutes les douleurs subies depuis trois
mois.

Je me vengerai, dit Valentine.

--Je te vengerai, dit Georges.

--Songe qu'il tient ma fortune et qu'il me laisse sans argent.

Georges tait dsespr de ne pouvoir mettre une fortune aux pieds de
Valentine.

Combien a-t-il  toi?.

--200,000 francs! toute ma dot. Il n'a pas pu la manger, puisque je
suis marie sous le rgime dotal.

--Que dit ton pre?

--Mon pre lui donne tort, mais il me donne tort aussi. Il est
d'ailleurs malade  Margival. Il ne veut pas encore revenir  Paris.
Mes deux avocats, Me Allou et Me Carraby, me disent que je ne puis
demander la sparation de corps si je ne suis d'accord avec mon mari.
Et, d'ailleurs, mme si on me donne raison contre lui, ce sera bien
long. Le comte veut que je revienne chez lui. Que vais-je faire? que
vais-je devenir?

--Comptez sur moi, dit Georges.

Mais il ne pouvait pas mme compter sur lui.

Vers une heure du matin, comme Georges allait sortir de l'htel du
Louvre, il fut rappel par une voix de femme. C'tait la femme de
chambre de la comtesse.

Monsieur, lui dit-elle, il ne faut pas que madame sache que je vous
parle, mais je vous avertis que nous sommes tout  fait sans argent.
On fait crdit  madame sur sa bonne mine et sur son titre de
comtesse, mais les cranciers se fcheront bientt. Par exemple,
avant-hier, nous avons achet des dentelles aux magasins du Louvre, je
les ai portes au Mont-de-Pit et je n'ai eu que 1,000 francs qui on
t parpills dans la journe, car madame devait ici avant d'aller au
couvent. Ce qui ne l'a pas empche de donner cinq louis  une pauvre
femme qui portait deux enfants dans ses bras. Or, aujourd'hui, on est
dj venu deux fois des magasins du Louvre. Jugez donc si on savait
que nous avons mis les dentelles au Mont-de-Pit!

--Que vous ont-elles cot?

--Je crois bien que c'est 2,400 francs.

Georges du Quesnoy fouillait dans sa poche.

Tenez, ma chre, voil cinq louis, ne dites pas  la comtesse que
je vous les ai donns; si on revient des magasins du Louvre, vous
enverrez chez moi; mais ne prenez pas la fivre, ni vous ni votre
matresse: je veille sur vous.

--Voyez-vous, monsieur, il n'y a qu'une chose  faire, c'est de se
dbarrasser du mari.

--Vous en parlez bien  votre aise.

--Ayez encore un duel avec lui, cette fois vous ne le manquerez pas.

Georges alluma un cigare sous les arcades de la rue de Rivoli.

Cette fille a raison, dit-il, il faut se dbarrasser du mari.

Comme il disait ces mots, l'heure tintait  Saint-Germain-l'Auxerrois,
ce qui le ramena  ses impressions du monde invisible.




XVII

LA PRFACE DU CRIME


C'tait un vendredi; M. de Nieuwerkerke recevait. La plupart des
invits taient dj partis, il ne restait plus chez lui que les
intimes, qui assistaient, tout en fumant, aux spirituelles caricatures
d'Eugne Giraud. Un peintre sortit, un ami de Georges du Quesnoy. Il
le reconnut dans la nuit.

Bonsoir, Georges, que diable fais-tu l  cette heure occulte? Est-ce
que tu songes  aller coucher avec la Vnus de Milo?

--Non, je n'aime pas les femmes de marbre.

--Ni les antiques!

--Ah! que vous tes heureux, vous autres artistes, vous vivez de rien
quand vous n'avez rien; vous ne vous parpillez pas aux quatre coins
du monde. Vous tes consols de tout par la passion de l'art.

--Je te croyais l'homme du monde le plus heureux. Je t'ai rencontr
avec la plus belle femme que j'aie vue, et on m'a dit que tu faisais
de l'or.

--Allons donc! je fais de la chimie et point de l'alchimie. Cela
coterait d'ailleurs plus cher  faire de l'or qu' en acheter.

--Je ne suis pas en peine, tu es de ceux qui ne restent pas en chemin.
Quand on te voit, on juge que tu monteras haut. Adieu, je vais me
coucher.

Rest seul, Georges murmura:

Je monterai haut. Si j'tais superstitieux, je dirais que tout me
conduit  la guillotine.

Il vit alors dans les parterres du Louvre une guillotine avec le
bourreau, le prtre et le condamn.

Dans l'aprs-midi du lendemain, milie lui apporta cette lettre de sa
matresse:

_Mon ami,

Je suis dsespre; M. Dufaure, avocat de mon mari, est venu me voir
tout  l'heure. Il m'a dit les choses les plus loquentes en me
parlant du devoir. Si tu ne viens pas tout de suite me voir, je
serai peut-tre assez bte pour retourner avec le comte. Tu sais,
d'ailleurs, que je n'ai pas d'argent et que je ne veux pas que tu m'en
donnes.

Je t'attends.

VALENTINE._

Oh monsieur! dit la femme de chambre, c'est moi qui suis au
dsespoir. Nous voyez-vous rentrer avec monsieur? Il parat qu'il nous
emmnera  Rio de Janeiro. C'est  se jeter  l'eau. Vous n'tes pas
un homme a ne pas trouver un truc pour nous tirer de l. Du reste, moi
je m'en moque, parce que moi je ne partirai pas. Chacun a ses affaires
 Paris.

--Je comprends, vous ne voulez pas emmener votre amant au del des
mers? Vous figurez-vous que je vais laisser partir Valentine? Jamais!

--Comment ferez-vous?

--Ah! si vous vouliez tre de moiti dans l'aventure, ce serait
bientt fait.

--Voyons, parlez.

Georges ne parla pas si vite.

Non, dit-il. C'est tenter le diable:

  Souvent femme varie,
  Bien fol qui s'y fie.

--Vous ne me connaissez pas! je ne suis pas une grue, ni une vente.

--Qu'est-ce que votre amant?

--Mon amant? J'en avais deux, un surnumraire  la Banque et....

--Et?....

--Le comte de Xaintrailles!

--Quoi! vous trahissiez la comtesse?

--Non, je trahissais le comte: il n'avait pas de secret pour moi et je
n'avais pas de secret pour madame.

--O temps!  moeurs! s'cria Georges, qui ne pouvait s'empcher de
blaguer, mme dans les moments les plus critiques.

--Oui, mais maintenant, n-i ni, c'est fini.

--Vous ne pourriez pas le racpincer, cet Othello?

--Oh! il ne faudrait pas me mettre en quatre pour cela.

--Eh bien, allez-y gaiement, je vous dirai pourquoi.

--Non, dites-le-moi d'abord.

--C'est que quand vous serez redevenue sa matresse, nous serons
matres de lui.

--J'y vais de ce pas.

--Allons donc!

--Comme je vous le dis! Voici une lettre que madame vient de me donner
pour le comte; au lieu de la mettre  la poste, je cours la lui
porter.

Et milie partit du pied gauche pour aller trouver le comte qu'elle
ne voyait plus, tandis que Georges du Quesnoy partait pour l'htel du
Louvre.

Il la rappela dans l'escalier:

Pas un mot au surnumraire.

--tes-vous bte!

--Je connais du monde  la Banque, je vous rponds qu'il fera son
chemin.

--J'en accepte l'augure.

Quand Georges du Quesnoy fut avec Mme de Xaintrailles, il s'aperut
que l'avocat du comte avait boulevers ce jeune esprit ardent  tout,
mme au bien. Elle avait dj tempr sa passion. Elle comprenait
qu'une femme bien ne doit tre prte  tous les sacrifices. On lui
pardonnerait ses folies, qui n'taient que des folies d'une heure, si
elle redevenait loyalement la comtesse de Xaintrailles. Au contraire,
que ferait-elle en se maintenant dans sa rvolte? Le comte, justement
bless, la punirait en s'opposant  une sparation de corps. Il
continuerait  retenir ses biens. Son pre menaait de ne plus la
recevoir. Elle n'avait pas  Paris une seule amie qui lui tendt la
main.

Tant pis, mon cher, dit-elle  Georges. C'est l'heure de la
rsignation.

--Ah! si j'avais tu votre mari en duel!

--Oui, vous avez manqu l'occasion ce jour-l de faire notre bonheur 
tous les trois.

Et quoiqu'elle et bien envie de pleurer, Valentine se mit  rire.

Georges du Quesnoy tait au paroxysme de la passion. En la voyant si
belle, en la voyant si prs de lui chapper, il jura qu'elle ne serait
plus au comte.

Le soir, il eut une seconde confrence avec la femme de chambre.
milie lui conta qu'elle avait t fort mal reue par M. de
Xaintrailles. Il tait malade. Elle avait pntr jusqu' son lit,
mais il s'tait cri qu'il ne la voulait plus voir tout en lui
montrant la porte.

Alors, vous ne le verrez plus?

--Je ne suis pas fille  obir quand on me dit de m'en aller. J'ai si
bien fait mon compte, qu'une demi-heure aprs j'tais encore au chevet
de M. Xaintrailles, lui rappelant les beaux jours de Rome et de
Tivoli, quand il me disait que plus je l'aimais, plus il aimait
sa femme. En un mot, j'ai triomph  ce point qu'il m'a prie de
retourner demain. Il a fini par me dire: Tu as bien fait de venir
me demander ton pardon, sans quoi je ne t'aurais pas garde quand la
comtesse va revenir chez moi.

--Quoi! s'cria Georges, il en est si sr que cela?

--Oui, son avocat n'en doute pas.

--Eh bien, il tait temps de se mettre en travers.

Georges du Quesnoy demanda  Emilie quelle tait la maladie du comte.

Elle lui rpondit que c'tait une nvralgie qui lui faisait souffrir
mille morts. Il souffrait en outre de la goutte et de la pierre, mais
son mdecin, qui tait venu ce jour-l, lui promettait que dans huit
jours il serait debout.

--Eh bien, je vous rponds que dans huit jours il ne sera pas debout,
dit Georges en se mordant les lvres.

Vers minuit il alla se jeter encore aux pieds de la comtesse de
Xaintrailles, pour lui dire tout son dsespoir,  la seule ide de la
voir retourner avec son mari.

Elle parut bien peu touche; elle semblait n'couter que son devoir,
ou plutt elle tait toute soumise encore aux conseils de M. Dufaure.
Le clbre jurisconsulte lui avait montr le nant de toutes ces
passions bties, sur un volcan, qui n'enfantent que la douleur et le
remords.

Non, se disait-elle, quand on porte mon nom, on n'a pas le droit de
trahir la socit. Je veux reconqurir la considration; le bonheur
que vous me donnez m'pouvante. Je vous aime encore, mais je sens que
je vous harais bientt. Je vais quitter cet htel de malheur....

--Pouvez-vous dire cela? Valentine.

--Cet htel de bonheur, si vous voulez. J'ai dj envoy ma femme de
chambre au comte pour le soigner. Moi, je vais retourner au couvent
pour faire quarantaine.

Georges eut toutes les loquences, toutes les caresses, toutes les
colres.

Quoi! lui dit-il, je vous avais presque oublie; c'est vous qui
m'avez appel, et c'est vous qui me rejetez. Que voulez-vous que je
fasse dans ce dsespoir? Ce sera le coup mortel.

--Vous vivrez de souvenirs, comme moi. Ou plutt, comme vous tes un
homme, vous oublierez et vous aimerez une autre femme. Pour moi, je
vous jure que je n'aurai aim que vous. Votre souvenir sera ma seule
joie.

--J'tais dj perdu  moiti, reprit Georges en marchant  grands
pas, vous me prcipitez au fond de l'abme, au lieu de me sauver.

--Mon ami, ne dites pas cela. Vous savez que si je le puis, je vous
tendrai les bras. Jusqu'ici vous avez perdu votre temps, mais vous
tes si jeune que vous vous relverez de toutes vos folies. Je connais
trois ministres, voulez-vous que j'aille les trouver pour vous? Je
n'ai pas encore perdu mon crdit, voulez-vous tre magistrat, consul,
sous-prfet?

--C'est cela; vous voulez m'exiler.

--Vous tes fou! je veux vous emprisonner dans un devoir rigoureux,
comme je veux m'emprisonner moi-mme dans la maison de mon mari.

Georges prit la main de Valentine. Eh bien, non, c'est au del de mes
forces. J'aime mieux mourir que de vous perdre.

Et, se penchant pour l'embrasser: Tu ne sais donc pas comme je
t'aime?

La comtesse leva ses beaux yeux sur son amant. Tu ne sais donc pas
comme je t'aime aussi? dit-elle.

Il retomba  ses pieds et il pleura.

Elle pleura aussi.

Il croyait l'avoir reconquise, mais elle se releva de cette rechute.

Non, mon ami, lui dit-elle, je ne serai plus votre matresse. Vous
tes cruel de me dcourager. Redevenez un homme et non un enfant.

--Si je vous dcourage, c'est parce que je sais bien que vous voulez
jouer un rle qui n'est pas le vtre. Les femmes ne se repentent
jamais si jeunes.

--Je m'appelle Valentine, mais je m'appelle aussi Madeleine.

--Madeleine ne s'est repentie que parce qu'elle a aim Dieu lui-mme.
Mais ce n'est jamais avec M. de Xaintrailles que vous vous repentirez.
Vous aller tenter l'impossible; aussi, dans six mois, vous aurez
plant l votre mari pour la troisime fois; car ne m'avez-vous
pas dit vous-mme que vous aviez voulu vous repentir avec M. de
Xaintrailles de votre aventure avec le marquis Panino?

--Eh bien, si je n'ai pas la force du devoir, j'aurai la force de
l'amour: je viendrai me jeter encore dans vos bras. Mais, pour
aujourd'hui, ne perdez pas votre temps; je vous jure que vous ne
gagnerez rien.

--Vous me donnerez un quart d'heure de grce?

--Je vous offrirai  dner, si vous voulez,  la condition que vous me
donnerez de l'apptit.

Ils dnrent ensemble dans le petit salon, comme ils avaient souvent
dn aux meilleurs jours de leur passion. Georges voulait encore se
faire illusion, tout en s'avouant que c'tait lui qui avait toujours
t domin. Elle avait eu beau s'abandonner avec les voluptueuses
lchets de l'esclave, il n'tait jamais parvenu  se rendre matre
de cet esprit rebelle. La raison, ce n'est pas seulement sa timidit
presque enfantine dans le Parc-aux-Grives; c'tait qu'il l'aimait
trop. Pour Valentine, quand elle tait devant lui, il y avait toujours
une socit, une famille, un Dieu. Pour lui, il n'y avait plus rien
que Valentine.

Aprs le dner, il aurait bien voulu rester encore--rester
toujours,--mais Valentine lui dit qu'elle avait promis  M. de
Xaintrailles d'aller passer une heure avec lui, et que, pour rien
au monde, elle ne manquerait  cette promesse. Songez donc, lui
dit-elle, il est si malade que ce serait un homicide.

Il fallut bien que Georges se rsignt. A demain, dit-il  Valentine.

--Qui sait! rpondit-elle.

Mais elle le vit si triste, qu'elle se hta d'ajouter un de ces _oui_
charmants que les femmes savent si bien dire.

Georges et peut-tre, d'ailleurs, insist davantage, s'il n'et t
attendu  une table de jeu, car le bonheur ne lui avait pas fait
perdre ses bonnes habitudes des jours malheureux.

Le lendemain, quand il vint pour voir la comtesse, elle n'y tait pas.
Il vint jusqu' trois fois sans la trouver. Il revint le surlendemain.
Cette fois, on lui donna ce mot:

Adieu! nous ne nous verrons plus. Si vous m'aimez encore, ne cherchez
pas  me rencontrer.

Georges devint ple. Il eut froid au coeur; il lui sembla qu'il allait
mourir.

Il questionna, et on lui apprit que la comtesse avait quitt l'htel
pour n'y pas revenir. Elle tait retourne au couvent de Sainte-Marie.

Il courut au couvent, mais ne fut pas reu. On lui apprit que la
comtesse tait toute seule, mme sans sa femme de chambre. Il crivit,
mais on ne lui rpondit pas.

Il tait si dsespr qu'il en devint presque fou. Cette fois c'en
tait fait. Valentine marie n'tait pas si loin que ne le devenait
Valentine repentie. Il ne la verrait donc plus! Il ne rallumerait pas
cette belle passion qui le tuait dans les dlires et les dlices! Il
fallait donc tenter l'impossible pour arracher cette pcheresse  son
repentir! Pour la ramener dans ses bras, plus gare que jamais, pour
lui prouver que la vie c'tait l'amour!

Mais il aurait beau faire, c'tait tenter l'impossible,  moins que le
comte ne mourt.

C'est moi qui suis mort! s'criait Georges.

Il s'tait si bien habitu au savoureux parfum de Valentine, qu'il
voulut habiter la chambre mme quelle occupait  l'htel du Louvre.
Aucun voyageur n'y tait encore entr; il s'y prcipita et s'y enferma
avec une sombre volupt. Il se jeta sur le lit, il baisa l'oreiller,
il s'enroula dans les couvertures. Il aurait voulu rattraper de chez
la blanchisseuse les draps de la comtesse.

Ici, se disait-il, au moins je ne suis pas aussi loin d'elle! je la
sens partout! Cette pendule-l parlait de moi.

Et il portait ses lvres partout et sur toutes choses, ne comprenant
pas lui-mme que la folie humaine puisse garer ainsi un homme.

Oh! Valentine, Valentine! comme je vous aime! dit-il en tombant
agenouill devant le lit.

Quoiqu'il n'et pas beaucoup d'argent, il paya huit jours d'avance
pour tre bien sr qu'on ne lui enlverait pas la chambre de
Valentine.

Dans l'aveuglement de sa passion, il se hasarda rue de Penthivre,
jusqu' l'appartement du comte. Ce fut milie qui vint lui ouvrir.

Pourquoi avez-vous quitt la comtesse?

--Je ne l'ai pas quitte pour longtemps, puisqu'elle doit venir ici la
semaine prochaine. D'ailleurs, vous savez bien que je suis devenue la
garde malade du comte.

--Comment va-t-il?

--Vous tes bien bon! ni bien ni mal. Mais il a trop de maladies  la
fois pour en avoir une bonne.

--Il faut que je voie la comtesse.

--Ah! si madame a dit non, c'est non! Je la connais encore mieux que
vous; quand vous verrez madame, c'est que madame voudra vous voir.

--Elle vient ici?

--Oui! elle est venue hier, elle reviendra demain. Mais je suppose que
vous ne songez pas  lui donner ici un rendez-vous. D'ailleurs, elle
ne vient pas seule; elle est accompagne de Mme de Fromentel, une
autre femme romanesque, qui, depuis la mort tragique de votre frre,
passe la moiti de sa vie  pleurer au couvent de Sainte-Marie.

--Il faut pourtant que je voie Valentine. Je lui ai crit, elle ne
me rpond pas. Si vous la voyez demain, dites-lui bien que tout ceci
finira mal.

Cette petite conversation se passait, moiti dans l'antichambre,
moiti sur le palier; car ni Georges ni Emilie n'avaient franchi le
seuil.

La femme de chambre baissa la voix pour murmurer: Tout a finirait
bien, si le comte aimait assez sa femme pour en mourir.




XIX

LE CRIME


Cependant Georges n'tait plus matre de sa passion ni de son
dsespoir. Il souffrait les mille morts de l'amour. Il ne dormait pas,
il ne mangeait pas, il ne vivait pas. Il subissait tous les tourments
et toutes les angoisses. Cette femme attendue si longtemps! Cette
femme retrouve et reperdue, Dieu la lui rendrait-il?

Mais il n'y a pas de Dieu, dit-il avec colre. Il n'y a pas de Dieu,
puisque le bonheur est impossible, puisque la vie est trahie  chaque
pas, puisque les rves ne sont pas des rves, puisque notre pain
quotidien est la douleur, puisqu'une heure de joie se paye par une
ternit de larmes!

Et quand Georges eut bien dclam ces imprcations, il s'cria: Si
Dieu n'existe pas, c'est aux hommes forts  faire la justice. Pourquoi
ne tuerais-je pas le comte de Xaintrailles, puisque c'est lui qui m'a
vol mon bonheur?

Il s'enhardit dans cette belle ide, en appelant  lui tous les
docteurs de l'athisme. Qu'est-ce qu'un homme inutile de plus ou de
moins? Csar, Napolon, ne passent pas pour des homicides, quoiqu'ils
aient tu des millions d'hommes.

Ce fut en vain que son imagination--ou sa conscience--lui montrait 
l'horizon la guillotine, que la chiromancienne lui avait prdite; il
tait dcid  tout braver, touffant en lui toute prescience et
toute divination; niant les mystres de l'inconnu, aprs les avoir
expliqus.

Mais comment me dbarrasser de cet homme? se demandait Georges.

On s'habitue au crime comme au poison.

A la premire ide, on se rvolte; la conscience ferme la porte, c'est
 peine si on ose regarder le crime par la fentre.

C'est aussi l'histoire de la femme qui s'effraye d'abord de prendre un
amant. Quand elle s'abandonne  cette pense, elle croit encore que
c'est un rve irralisable. Quand elle savoure par avance les volupts
de l'amour, elle ne peut pas s'imaginer qu'elle franchira jamais le
Rubicon.

La minute qui prcde le crime ou la chute semble l'ternit: on n'y
arrivera jamais.

Georges tait bien n; il appartenait  ce monde chrtien qui se
rsigne et qui ne se rvolte pas. Il avait vcu sa premire jeunesse
dans toutes les soumissions aux lois de l'vangile, ce code des codes.
Le paradoxe avait hant ses lvres sans descendre dans son coeur; il
sentait Dieu en lui. L'amour de la famille le sauvegardait, comme
l'amour des lettres, car il avait trouv dans l'histoire une seconde
famille. Tous ceux que le gnie a dous taient des siens, depuis
Hsiode jusqu' Lamartine, depuis Achille jusqu' Napolon, depuis
Apelle jusqu' Delacroix.

Si, au temps de ses tudes; quand il prenait la plume pour expliquer
les matres de toutes les langues, on lui et dit: Cette main-l
frappera du poignard, ou versera le poison, il se ft noblement
indign, en s'criant: Je me nomme Georges du Quesnoy, du nom de mon
pre. Et il et pris  tmoin toutes les figures qui lui taient
sympathiques, tous ses amis d'lection dans le monde ancien et dans le
monde moderne.

Ce qui l'et indign alors l'indigna encore, mme aprs ses dchances
morales, quand le dsoeuvrement eut couvert cette intelligence d'lite
dont on pouvait tout esprer; mais l'homme avait trop abdiqu pour
que la passion ne ft pas plus forte que son coeur. Il n'tait plus
capable que de faire un sacrifice  lui-mme, l'homme prissable, au
lieu de le faire  sa conscience, l'me immortelle.

En quelques jours, Georges s'habitua donc au crime. Mais comment
pratiquer le crime? S'il et obi  son temprament, il et pris le
poignard, car il gardait une haine violente  cet homme qui l'avait
jet en prison, pour ce qu'il appelait un dlit de droit commun; mais
il choisit le poison, pour pouvoir cacher son crime  tout le monde,
surtout  Valentine.

Il pensa d'abord au poison des Indiens. Il irait trouver le comte de
Xaintrailles; il lui demanderait raison de ses nuits blanches  la
Conciergerie, de sa fivre de prisonnier; dans sa colre, il lui
saisirait le bras et ferait pntrer le poison dans la chair, par les
angles d'une bague imbibe. Tout le monde sait que ce poison est le
plus violent et le plus rapide.

Ou bien encore, il verserait dans un des breuvages du malade son
fameux poison des Mdicis, soit celui qui tue  l'instant mme, soit
celui qui tue lentement. Grce  la femme de chambre, consciente ou
inconsciente, cela n'tait pas bien difficile.

Ou bien encore, il porterait  milie, pour tenir compagnie au comte,
le cerf-volant du charnier qui donne le charbon.

Et l'aconit, ce capuchon de Vnus, avec ses jolies fleurs blanches et
violettes qui vous endorment dans l'ternit!

Mais, comme depuis quelque temps il avait tudi les effets inouis
de l'eau de laurier-cerise, il se dcida  se servir de ce poison,
peut-tre parce que c'tait le plus nouveau.

Il tait, d'ailleurs, arm de toutes pices. A partir du jour o il
conut le crime, quoiqu'il ne ft pas bien dcid  le commettre, il
portait toujours sur lui trois ou quatre poisons, sans parler d'un
revolver amricain, un bijou s'il en fut.

Georges avait travers plus d'une aventure prilleuse. Il disait que
rien ne prserve de la mort comme la mort elle-mme. Il ne sortait
donc jamais sans elle.

Il ne hta pas les choses, esprant encore que M. de Xaintrailles
mourrait de sa belle mort. Le lendemain, il retourna rue de
Penthivre, esprant toujours voir Mme de Xaintrailles; mais ce
jour-l elle ne vint pas. Il retourna le surlendemain. A le voir errer
par la rue, avec l'inquitude peinte sur sa figure de plus en plus
plissante, les sergents de ville commenaient  se confier qu'il
mditait sans doute un mauvais coup,  moins qu'il ne mditt tout
simplement d'enlever une des dames du quartier.

A force d'aller et de venir ce jour-l sans voir arriver Valentine,
Georges se dcida pour la seconde fois  monter chez M. de
Xaintrailles. Ce fut la cuisinire qui lui ouvrit. Il ne voulut pas
entrer, disant qu'il ne voulait parler qu' la femme de chambre. La
cuisinire alla avertir milie, qui vint sur le palier,  moiti
endormie, parce qu'elle ne s'tait pas couche la dernire nuit.

Ce n'est pas moi que vous voulez voir, dit la femme de chambre 
Georges, mais je vous avertis que vous ne verrez plus madame; elle
est venue ce matin avec son pre; la rconciliation a t des plus
touchantes. Je ne dis pas que cela amuse beaucoup madame, mais elle
s'y rsigne. Dans quelques jours, elle partira pour le Brsil ou pour
la Perse, car on ne sait pas encore o monsieur sera nomm ministre.

--Le comte va donc mieux?

--Hlas! oui. Pourtant, selon moi, il a encore une patte dans la
tombe; les nuits sont trs-mauvaises; la fivre le fait divaguer comme
un fou; pour moi, je suis au bout de mes forces.

--Jetez-lui donc sur le nez un mouchoir imbib de chloroforme, pour le
calmer un peu.

--Oui, mais je n'ai pas de chloroforme. Justement je voulais en
demander au mdecin parce que j'ai mal aux dents.

Georges donna  milie une petite fiole, ferme  l'meri, pleine
d'extrait de laurier-cerise.

Qu' cela ne tienne, dit-il, voil qui vaut mieux que du chloroforme.
Si vous buviez tout cela, vous n'auriez plus jamais mal aux dents.
Mais vous avez trop d'esprit pour faire une btise, surtout quand je
pense  votre fortune. Bonsoir.

Georges n'ajouta pas un mot. Ds qu'il fut sorti, il alla droit au
caf de la Paix pour crire  Mme de Xaintrailles; mais il eut beau
donner cent sous  l'Auvergnat qui porta la lettre, cet homme ne
rapporta pas de rponse.

Oui, dit-il, c'est bien fini,  moins que le comte ne s'en relve
pas.

Et aprs avoir pens  sa fiole d'extrait de laurier-cerise:

--Si milie me comprenait! murmura-t-il. Mais je ne me suis pas assez
bien expliqu pour me faire comprendre.

Le soir, quoiqu'il n'et pas trop l'esprance de rencontrer Valentine
rue de Penthivre, il y retourna aussitt son dner; un dner sommaire
s'il en fut, car depuis quelques jours il n'avait pas faim.

Aprs avoir dpch une fruitire  la femme de chambre, comme cette
fille refusait de descendre, il monta pour lui parler.

Cette fois ce fut le valet de chambre, qui lui ouvrit. La femme de
chambre vint bientt et lui dit qu'il tait fou de se montrer dans la
maison.

Heureusement, ajouta-t-elle, que j'ai dit que vous tiez mdecin;
mais, je vous en prie, ne venez plus, si vous voulez que tout aille
bien.

--L'eau de laurier-cerise a-t-elle calm votre mal de dents?

--Je crois bien!  la premire goutte, je dormais debout.

--C'est souverain! Vous pouvez en donner au comte, avec l'approbation
de son mdecin. Il vous signera une ordonnance. Il le faut, car s'il
arrivait un malheur, on ne manquerait pas de dire que vous avez voulu
empoisonner ce moribond.

--Est-ce que c'est du poison?

--Oui, si on prenait toute la fiole dans une tisane.

--A bon entendeur, salut! Mais allez-vous-en bien vite.

On montait dans l'escalier. C'tait une femme. Georges ne fut pas
peu surpris de reconnatre Valentine. Elle tait proccupe et ne
regardait pas; si bien qu'elle ne vit pas que c'tait lui quand il lui
saisit la main.

Vous! s'cria-t-elle.

Elle faillit se trouver mal.

Oui, je vous poursuivrai jusque chez votre mari. Je veux vous voir et
vous parler, ne ft-ce que pour la dernire fois.

--Georges! vous allez me perdre. Que dirait-on si on vous voyait ici?

--On dira ce qu'on voudra. J'ai le coeur bris; j'ai la tte perdue.

--De grce! laissez-moi, dit la comtesse en dgageant sa main. Vous
savez bien que tout est fini.

--Je sais que je veux vous voir encore, ne ft-ce qu'une heure, ne
ft-ce qu'un instant.

Georges avait ressaisi la main de Mme de Xaintrailles.

--Eh bien, dit-elle, subissant cette volont plus forte que la sienne,
demain matin,  dix heures, j'irai vous voir  l'Htel du Louvre.

--Vous me le jurez?

--Je vous le jure!

On se spara. Je ne sais si le comte remarqua que sa femme tait
trs-mue en venant lui dire bonsoir. Il se plaignit d'tre plus
malade que le matin. Son mdecin avait eu peur d'un rysiple; sa
nvralgie tait plus insupportable que jamais: Quelle nuit je vais
passer! dit-il.

La comtesse lui promit de venir le veiller le lendemain. Elle lui
proposa mme de rester ce jour-l; mais M. de Xaintrailles lui dit
qu'elle tait trop bien habille pour cela. Le bruit de sa robe de
soie l'agaait, tant il tait nerv. Ils se dirent adieu, sans se
douter que ce ft le dernier adieu.

Le mdecin revint vers onze heures; le comte dormait. La femme de
chambre dit qu'il fallait une potion pour que la nuit ft bonne, car
elle ne doutait pas que le comte ne se rveillt bientt. Elle parla
d'eau de laurier-cerises, disant qu'un ami de M. de Xaintrailles lui
avait conseill d'en prendre quelques gouttes dans du lait.

Le mdecin ne fit aucune difficult de signer une ordonnance d'eau de
laurier-cerise. Il tait venu entre deux entr'actes des Italiens, en
se disant sans doute que cette visite payerait sa stalle. Il raffolait
de la Patti, qui chantait pour la dernire fois.




LIVRE III


LES MAINS PLEINES DE SANG


    La mort n'est pas une porte qui se ferme, c'est une porte
    qui s'ouvre. Mais la porte de l'Enfer s'ouvre sur le Paradis.
                  OCTAVE DE PARISIS.

    Dieu a cr une peine pour chaque joie. La porte
    du Paradis s'ouvre sur l'Enfer. Mais la porte de
    l'Enfer s'ouvre sur le Paradis.
                  Mlle CLOPATRE.

    L'amour qui perd son bien est comme Promthe
    sur son rocher. Il ne voit rien autour de lui, rien
    que la mer, qui vient pleurer ses larmes trois fois
    amres jusqu' ses pieds meurtris. Il attend, mais
    le vautour vient seul, qui, sous son bec affam, lui
    boit le coeur jusqu' la dernire goutte de sang.
                 GEORGES DU QUESNOY.

    Pleure pour te consoler. Meurs pour revivre.
                 MAHOMET.




I

LA TROISIME VISION


Georges du Quesnoy savait-il dj la destine de M. de Xaintrailles,
vers onze heures du soir, quand il se promenait sur le boulevard des
Italiens?

Sans doute sa conscience tait inquite, car il murmurait entre ses
dents:

Je ne veux pas vivre sans cette femme. Ceinture dore vaut mieux que
bonne renomme. Il y a des crimes qui sont de belles actions. Si cet
homme meurt; il dlivre sa femme. C'est le bonheur de sa femme, par
contre-coup c'est mon bonheur. Et puis, qu'est-ce que tuer un homme
dj pench sur le tombeau? C'est lui donner une chiquenaude. M. de
Xaintrailles est dj mort  toutes les joies de la terre. Si je brise
ses chanes corporelles, si je renverse les murs de sa prison, je lui
ouvre le ciel  deux battants, car un homme assassin meurt en tat de
grce. Que ferait sur la terre cet homme qui n'a plus la force d'avoir
des passions? C'est le fourreau sans la lame, c'est la tige sans les
fleurs, c'est l'autel sans le dieu. M. de Xaintrailles, l-haut, aux
votes thres, me bnira des deux mains pour l'avoir frapp. Dans
onze mois, quand j'pouserai sa femme, il nous bnira tous les deux.
Onze mois! c'est la loi qui a marqu ce chiffre. Onze mois, quelle
ironie! puisqu'il y a onze mois que j'ai pous Mme de Xaintrailles.

Georges cherchait dans les fumes du vin de Champagne  jouer au grand
criminel et  tuer sa conscience, mais sa conscience tait encore
debout.

Au moment o il se disait toutes ces belles choses, il coudoya sur le
boulevard une fille de joie qui lui jeta au nez un rire insolent. Il
faillit tomber  la renverse.

Il venait de reconnatre la jeune fille du Parc-aux-Grives, la
danseuse enrage de la Closerie des lilas, la bacchante saole du bal
de l'Opra.

C'est elle; c'est vous! C'est toi! O mon Dieu! Tant de beaut
radieuse! Je t'aurais paye de ma vie, et tu ne vaux pas une pice de
cent sous!

Elle restait devant lui, immobile et silencieuse comme une statue de
marbre, les yeux allums, la bouche fltrie, les joues ravages, sans
un battement de coeur.

Non, ce n'est plus toi, je ne te reconnais plus, dit Georges
effray.

Elle lui tourna le dos et s'en alla  un autre. Il suivit des yeux sa
robe soutache, dont les couleurs criardes attiraient tous les yeux.

Et pourtant, si j'allais  elle, si je l'entranais chez moi, si
je l'interrogeais? Il faut que je sache toute l'histoire de cette
douloureuse dcadence; mon coeur saigne devant une chute si profonde;
cette jeune fille n'avait donc pas de mre! Mais il reste toujours un
peu de place dans le coeur pour le repentir: Madeleine avait encore
des larmes pour laver les pieds de Jsus-Christ.

Il rejoignit la fille de joie, qui, une seconde fois, s'arrta
silencieuse devant lui. Elle lui montra un magnifique collier de
perles fines, un came antique du plus haut prix, des bagues allumes
de diamants.

O pauvre folle! dit Georges avec abattement, tu crois donc que la
beaut s'achte avec de l'or? Je t'ai connue plus belle il y a huit
ans dans le Parc-aux-Grives, quand tu n'avais que des marguerites pour
diamants.

Elle sourit et pencha sa tte.

Autres temps, autres moeurs, reprit-il. Du reste, ta beaut est
encore vivante et glorieuse. Quelle opulence de corsage!

Georges avana la main sans faon. Le corsage se dgrafa, et un
poignard ensanglant tomba  terre. La fille de joie le ramassa et
s'enfuit en toute hte.

La coquine, dit une de ses pareilles en passant, elle cache son
crime, mais elle sera guillotine.

Georges crut sentir passer sur son cou le froid du couteau.

De quoi est-elle coupable? demanda-t-il  celle qui passait.

--Qui! quoi! que dites-vous? je ne comprends pas.

Georges ne comprenait pas lui-mme. Il parla du poignard ensanglant,
mais on lui rit au nez.

Dans son pouvante, il marcha d'un pas rapide vers l'htel du Louvre.
Il se coucha, mais il eut toutes les peines du monde  s'endormir.

Que se passera-t-il donc demain? se demandait-il. Est-ce que ma
destine veille et travaille cette nuit? Aprs tout, si le comte est
empoisonn, c'est la fatalit qui aura vers le poison.




II

LE LENDEMAIN


Quand Georges se rveilla, huit heures sonnaient 
Saint-Germain-l'Auxerrois.

Un beau jour, dit-il, en voyant jouer gaiement un rayon de soleil.

Il pensa au comte et  la comtesse de Xaintrailles,-- l'eau de
laurier-cerise et au rendez-vous.

Un beau jour, en effet, car  la mme heure il y avait du nouveau rue
de la Ppinire, chez le comte de Xaintrailles. Le docteur Tardieu
avait t appel au point du jour. Je ne puis mieux faire que de
donner mot  mot son procs-verbal, que je trouve dans la _Gazette
mdicale_:

J'arrivai  cinq heures du matin chez le comte de Xaintrailles qui
venait d'tre empoisonn.

Le comte avait bu  peu prs soixante grammes d'eau de
laurier-cerise, si j'ai bien jug par la fiole qui tait sur la table
de nuit.

Il tomba tout de suite saisi de vertige, selon le rapport de la femme
de chambre.

Dj le mdecin du malade avait voulu agir par les contre-poisons.
Mais il venait de s'loigner pour une visite force. Je prodiguai au
comte les soins les plus rapides. Il bgaya et me regarda d'un air
trange, quoiqu'il me connt bien. Je le fis porter sur son canap, en
pleine lumire. Il ne pouvait plus se tenir assis. Sa tte pendait en
avant; il me fallait me baisser pour lui regarder la figure, qui avait
dj la pleur mortelle. Dj aussi, il tait froid. J'essayai de
combattre la paralysie gnrale du mouvement; mais quand je vis les
pupilles dilates, quand je sentis le pouls lent, mou et rgulier, je
compris qu'il tait trop tard.

Survinrent alors deux docteurs amis de la maison. Il semblait nous
reconnatre, mais dj les mots taient brouills dans son cerveau. On
ne pouvait savoir, d'ailleurs, si la raison l'avait ou non abandonn,
puisque le malade ne pouvait parler, ni montrer sa langue, ni donner
la main, ni faire aucun geste. De cinq minutes en cinq minutes, il
subissait des convulsions internes qui altraient encore sa figure,
dj frappe de l'effroi de la mort. Les dents taient serres avec
une telle force qu'il nous fut impossible de lui faire rien prendre.
Nous ne pmes agir que par les mdicaments externes.

L'agonie dura cinq heures, mais quand il mourut, il y avait dj cinq
heures qu'il n'existait plus.

Vingt-quatre heures aprs, nous fmes la dissection, par ordre du
parquet; il s'exhala, au premier coup de scalpel, une odeur d'amandes
amres qui se rpandit jusque dans le salon voisin. Le sang tait
fonc et liquide; le coeur droit tait hyprmique; le diaphragme
tait color en noir; la langue tait blanche et l'pithlium se
dtachait facilement; le pharynx et l'oesophage taient gris, mais
encore fermes.

C'en est assez, ne suivons pas la science jusqu'au bout.

Voici l'interrogatoire de la femme de chambre, par M. Mac, le futur
commissaire aux dlgations judiciaires des drames parisiens:

D'o vient que cette eau de laurier-cerise a t donne au malade?

--Le comte avait demand une potion pour dormir, car il avait de
cruelles insomnies; il passait la nuit  se retourner par-ci par-l,
sans jamais se trouver bien; il avait mme demand un masque
chloroform; mais le docteur s'tait rcri, parce qu'on en a vu plus
d'un s'endormir pour tout de bon.

--Mais qui a eu l'ide du laurier-cerise?

Ici, nous avons remarqu qu'avant de rpondre, la femme de chambre
avait regard le comte comme si elle craignait d'tre dmentie.
Toutefois ce fut d'une voix ferme qu'elle rpondit:

--C'est monsieur!

--Comment le comte a-t-il pu avoir l'ide de boire de l'eau de
laurier-cerise?

--C'est parce que l'eau de pavot ne russissait plus. Le mdecin avait
parl d'opium, mais monsieur disait que l'opium le rveillait au lieu
de l'endormir. Demandez plutt au valet de chambre.

Le valet de chambre appel a rpondu qu'il n'tait pas l, mais que le
comte avait horreur de l'opium.

--Et dans quelle boisson avez-vous vers l'eau de laurier-cerise?

--Dans du lait; monsieur ne buvait que du lait.

Le docteur vous avait dit combien vous en pouviez mettre de gouttes?

--Oui, quelques gouttes.

--D'o vient que la fiole est vide?

--C'est monsieur lui-mme qui,  la seconde fois, voulant  toute
force dormir, a vers le reste de la fiole dans une tasse de lait;
mais il ne buvait qu'une gorge de temps en temps. Aussi a-t-il bu 
peine la moiti de la seconde tasse. Voyez plutt: il a renvers le
reste sur le lit.

--Il ne vous a rien dit?

--Non! il s'est endormi, mais en s'agitant beaucoup comme s'il avait
le dlire. Il a appel la comtesse  voix haute; j'ai pris peur et
j'ai cri au valet de chambre de venir.

Le valet de chambre interrog a dit que le comte semblait dormir,
quoiqu'il et les yeux entr'ouverts et quoiqu'il parlt tout haut. La
femme de chambre ajouta que c'tait le cauchemar.

Cette fille en tait l de sa dposition quand arriva le docteur ***,
mdecin ordinaire de M. de Xaintrailles.

Le docteur dit qu'il avait ordonn de l'eau de laurier-cerise, mais
demanda l'ordonnance et la fiole.

La fille milie donna la fiole qui tait sur la table de nuit et
sembla chercher l'ordonnance. Puis, indiquant la chemine:

--J'ai peut-tre jet cela au feu.

On trouva du verre cass dans les cendres.

--Pourquoi avez-vous fait cela?

--C'est que monsieur lui-mme jetait tout cela au feu.

La femme de chambre s'est trouble, en disant que cette ordonnance
tait sans doute reste chez le pharmacien.

--Mais qui a port l'ordonnance?

--Je ne sais pas. C'est la cuisinire ou le valet de chambre.

On appela la cuisinire. Cette femme venait de sortir.

Le valet de chambre dclara que ce n'tait pas lui.

--Peut-tre bien, a dit cet homme, en regardant du coin de l'oeil la
femme de chambre, que l'eau de laurier-cerise aura t ordonne par un
monsieur qui a fait une visite  Mlle milie, car j'ai entendu qu'ils
parlaient entre eux de l'eau de laurier-cerise.

--Quel est ce monsieur?

Aprs un silence la femme de chambre s'est dcide  dire que c'tait
un ami du comte, un de ses anciens mdecins, lequel avait en effet
conseill de l'eau de laurier-cerise pour la nuit si le malade ne
pouvait pas dormir.

--Mais le nom de ce mdecin?

--Ah! ni moi non plus. Je ne connais pas par leur nom tous les amis
de monsieur, surtout depuis le sjour  Rome. Mais qu'est-ce que cela
fait, puisque c'est le mdecin du comte qui a sign l'ordonnance?

--Mais encore une fois, s'il a sign cette ordonnance, elle doit se
retrouver.

Je l'ai remise  la cuisinire.

--Qui a ouvert la porte  l'autre mdecin?

Le valet de chambre a rpondu que c'tait lui.

--Aviez-vous dj vu ce mdecin?

--Oui, mais je ne lui ai pas parl. Il a demand Mlle milie.

--C'est donc son mdecin?

Ici la femme de chambre prit la parole.

--Dieu merci! je n'ai pas besoin de mdecin pour mon mal de dents.

--Enfin, celui-l venait-il pour vous ou pour le comte?

--Cette question! il venait pour le comte. Seulement le comte ne
voulait pas que son mdecin ordinaire apprt que celui-l ft venu.
Vous savez, tous les malades ont leurs lubies.

--Mademoiselle, puisque vous ne retrouvez pas l'ordonnance, on va vous
tenir en tat d'arrestation.

La femme de chambre perdit un peu de son aplomb. Elle s'cria d'un air
indign:

--Me prenez-vous pour une empoisonneuse?

--Si vous n'tes pour rien dans tout ceci, soyez sans inquitude: la
lumire se fera.

--On n'a toujours pas le droit de m'arrter!

--O demeure le mdecin en question?

--Ah! ma foi, il ne m'a pas donn son numro.

La cuisinire rentra  cet instant. Elle dclara avoir remis
l'ordonnance et la fiole dans les mains de Mlle milie.

--Vous voyez bien, mademoiselle, que vous aviez l'ordonnance.

--J'en ai eu bien d'autres dans les mains. Je ne pouvais pourtant pas
les garder comme des billets de banque.

--C'est bien! tout  l'heure quand viendra le mdecin, on saura  quoi
s'en tenir.

--Et si le mdecin ne vient pas, est-ce qu'on a la prtention de me
retenir prisonnire bien longtemps?

--Oui! bien longtemps, si le mdecin ne vient pas.

--C'est une rude injustice! S'il fallait rechercher tous les amis de
monsieur, on n'y parviendrait pas.

--Oui, mais cet ami de monsieur parat tre de vos amis, puisque c'est
vous qu'il a demand.

--Il a demand la garde-malade, pour ne pas dranger monsieur, si
monsieur dormait.

--Vous vous dfendez trop bien.

--Faut-il donc que je me laisse faire sans rien dire?

Pendant tout cet interrogatoire, M. de Xaintrailles ne fit que les
mouvements d'un convulsionnaire. Quoiqu'on parlt haut et qu'on ft
tourn de son ct, il ne dormait pas, signe d'intelligence. Le
cerveau avait t atteint avant tout le reste.

Il expira  dix heures.

On se mit en campagne pour trouver le docteur introuvable. La femme de
chambre, garde  vue dans l'appartement, faisait bonne contenance.
Mais, quand on l'avertit qu'elle allait partir pour la Conciergerie,
elle clata comme une tempte, et jura qu'elle attendait celui qui
avait conseill l'eau de laurier-cerise.

Le commissaire de police voulut qu'elle le conduist  l'instant mme
chez cet homme. Elle refusa en disant qu'elle ne savait pas o il
demeurait; mais elle tait bien sre qu'il viendrait le jour mme,
parce qu'il l'avait promis au comte.

Ds que la femme de chambre se crut libre de ses mouvements, elle
crivit  Georges du Quesnoy, qui, on le sait, n'tait connu  l'Htel
du Louvre que sous le nom d'Edmond Lebrun.

Voici la lettre:

_Je dirai  M. Edmond Lebrun que monsieur le comte s'est fort mal
trouv de l'eau de laurier-cerise. On m'a mise en tat d'arrestation,
venez bien vite prouver que ce n'est pas ma faute, ni la vtre non
plus._ _MILIE._

On ne pouvait pas crire une lettre plus habile, car, tout en disant 
Georges de venir, elle le mettait sur ses gardes.

Mais cette lettre fut saisie au moment mme o milie la voulait
mettre  la poste.




III

LE DJEUNER AUX FRAISES


On se souvient que Valentine avait promis de venir ce jour-l dire
adieu une dernire fois  son amant,  l'htel du Louvre, dans cette
chambre o ils s'taient tant aims.

On avait servi  Georges un djeuner frugal: une aile de poulet, des
fraises et du th. Il n'avait pu se rsigner  se mettre  table dans
l'anxit de l'attente.

Quand deux heures sonnrent, il dsesprait de la voir venir, mais
elle entra bientt, tout de noir habille, comme si elle portait dj
le deuil de son mari.

Tu vois, dit-elle  son amant qui s'tait jet dans ses bras et qui
soulevait son double voile, tu vois que je porte le deuil de mon
bonheur.

--De mon bonheur! dit Georges. C'est moi seul qui serai malheureux.

--Pourquoi dire cela? Je souffrirai plus que toi, mais j'ai dj
appris la rsignation.

Ils s'embrassrent avec des sanglots touffs.

--Je n'aurai pas le courage de vivre une heure si tu me quittes, dit
Georges.

--Est-ce que tu aurais le courage de mourir?

Georges montra son revolver.

Mon ami, dit Valentine, je n'aime pas ces raisons-l.

Elle saisit le revolver et le mit dans sa poche.

Et toi, aurais-tu le courage de mourir?

--Non. Je t'aime, mais j'ai horreur de la nuit.

--Tu es trop belle pour mourir.

--Peut-tre. Et puis, j'ai soif de vivre.

--Si tu m'aimais encore, tu ne dirais pas cela; moi, je n'ai que la
soif de ton amour.

--Ne me parlez pas ainsi, Georges, dit tristement Valentine. Je
ne veux plus de cette vie impossible o il faut se cacher. Je n'y
retomberai pas.

Georges l'attaqua par l'esprit comme par le coeur. Il lui dit qu'il
n'tait pas un hros de roman, mais que jamais ces amoureux transis
qui s'appellent Saint-Preux et Werther, ces amoureux affols qui
s'appellent des Grieux et Ravensvood n'aimaient pas comme lui d'un
amour profond, mystrieux, invincible et fatal.

Des rveries, dit Valentine voulant cacher son coeur.

Elle prit une fraise, et la mangea.

Oh! les admirables dents de crocodile, murmura son amant.

--Tu veux dire que je me nourris de tes larmes. Je te jure que j'aime
mieux tes fraises.

La comtesse prit une seconde fraise, puis une autre encore.

--Tu vois qu'il y a de bonnes choses sur la terre.

--O sublime gourmande!

Et Georges prsenta lui-mme une fraise aux lvres de Valentine.

Ta bouche n'est pas assez grande.

Madame de Xaintrailles coupa sa fraise en deux.

Pour toi, dit-elle.

Georges le comprenait ainsi.

Et tu aurais le coeur, dit-il, de manger dsormais des fraises sans
moi?

--Oh! mon Dieu, oui. Je vais devenir plus gourmande que jamais pour me
consoler. Mais tu sais que je n'ai qu'une heure  te donner: l'heure
du diable. Nous avons dj perdu une demi-heure.

Les deux amants taient redevenus presque gais.

Ni l'un ni l'autre ne pouvait croire que c'tait l leur rendez-vous
d'adieu. Georges esprait vaguement que le comte n'en reviendrait pas,
et Valentine, toujours lgre, ne s'imaginait pas que la sparation
serait ternelle, quoiqu'elle ft de bonne foi dans son repentir.

Georges, dit-elle tout  coup, vous n'tes pas srieux; vous voulez
me perdre encore; mais j'ai un ami qui me sauvera.

--Un ami?

--Oui, Dieu.

Georges tressaillit. Il ne croyait plus  Dieu; mais  ce seul mot, un
grand trouble se fit en lui.

Dieu, c'est mon ennemi! dit-il.

On sonna sur ce mot.

N'ouvre pas! dit la comtesse.

Un pressentiment l'empcha de mordre la fraise qu'elle avait aux
lvres.

On sonna encore.

Cache-toi, dit Georges  Valentine en lui montrant le balcon.

On sonna une troisime fois.

Est-ce que mon mari recommencerait dj sa comdie?

--Passe sur le balcon, je vais ouvrir.

Au nom de la loi, ouvrez la porte, dit une voix ferme.

Georges alla ouvrir la porte sans bien savoir ce qu'il faisait.

Un commissaire de police entra, suivi de deux agents. C'tait celui
qui avait arrt la femme de chambre.

Vous tes monsieur Edmond Lebrun?

--Oui, monsieur.

--Monsieur, reprit le commissaire  brle-pourpoint, vous avez
empoisonn M. le comte de Xaintrailles.

Georges du Quesnoy subit le choc avec fermet.

Monsieur, je ne vous donne pas le droit de venir m'accuser ici.

--Monsieur, je vous accuse au nom de la justice.

--Monsieur, pas un mot de plus.

Jusque-l, Georges n'avait pas vu les agents de police, il se sentait
de taille a lutter avec le commissaire.

Mais ds qu'il vit ces deux hommes s'approcher, il plit et perdit sa
force de rsistance.

Le commissaire avait vu flotter sur le balcon la robe de Valentine.
Pendant que Georges s'tait retourn vers la chemine croyant trouver
son revolver, car il oubliait dj que la comtesse le lui avait pris,
le commissaire courut au balcon et ramena la comtesse au salon.

Mme de Xaintrailles, tout pouvante, tomba anantie sur un fauteuil.

Ne craignez rien, dit Georges en lui prenant la main, il y a l un
fatal malentendu,  moins que ce ne soit une mauvaise plaisanterie.

--Monsieur, reprit le commissaire de police, si vous n'tes pas
coupable, la vrit se fera bien vite dans votre confrontation avec la
femme de chambre de Mme la comtesse de Xaintrailles, car cette fille a
t arrte aussitt la mort du comte.

--M. de Xaintrailles est mort! s'cria la comtesse.

Un cri de surprise et d'pouvante!

Il tait trop tard pour jeter un cri de dlivrance.

Elle fut abme dans son dsespoir.

La chose a t mal faite, murmura Georges.

Il fit semblant de suivre le commissaire sans plus opposer la moindre
rsistance, mais bien dcid  s'chapper en route s'il le pouvait. Il
se rappela tout  coup que Valentine avait mis son revolver dans sa
poche.

Monsieur, dit-il avec douceur au commissaire, permettez-moi de dire
adieu  madame pour le cas, peu probable d'ailleurs, o je serais
retenu en prvention.

--Faites, monsieur, rpondit le commissaire, mais je ne puis vous
laisser seul avec madame.

Georges vit bien qu'il ne gagnerait rien par ses prires.

Il se contenta de s'approcher de Mme de Xaintrailles, tout en lui
cachant la figure par la sienne.

Je n'y comprends pas un mot, lui dit-il. De grce, donnez-moi mon
petit revolver.

La comtesse pria le commissaire de police de permettre  Georges
d'crire un mot.

Un mot que vous lirez, se hta de dire le jeune homme.

Ceci permit  la comtesse de passer son mouchoir  son amant.

Le commissaire tendit la main pour le saisir, mais dj Georges avait
pris le revolver avec la dextrit d'un prestidigitateur, quoiqu'il
ft trs-agit.

Pour mieux cacher cette action, il se mit  crire sans bien savoir 
qui il crirait et ce qu'il crirait.

Aprs tout, dit-il tout  coup, il est impossible que je sois arrt,
ce n'est pas la peine d'crire.

Et se rapprochant une dernire fois de la comtesse:

Adieu, Valentine, lui dit-il en l'embrassant, aimez-moi jusqu' la
fin.

Mme de Xaintrailles se croyait dans un rve. Elle ne voulait pas voir
la ralit.

Enfin Georges du Quesnoy sortit, suivi de prs par le commissaire.

Aprs avoir descendu un tage, comme il passait devant le grand
corridor, il s'y prcipita avec la rapidit du vertige. Les deux
hommes de la police couraient bien, mais il parvint  se jeter dans
une chambre entr'ouverte dont il eut le temps de refermer la porte
avant qu'on ne le vit entrer.

C'tait beaucoup pour se sauver, mais c'tait trop peu. En un clin
d'oeil, la police avertit la police: on cerna l'htel du Louvre. On
dcida qu'aucune chambre n'chapperait  la visite domiciliaire.

Georges du Quesnoy s'imagina pourtant qu'il ne serait pas repris. La
chambre o il tait entr tait occupe par une dame trangre sortie
pour la messe  Saint-Roch. Il se nicha dans une montagne de robes qui
avaient t essayes le matin.

En effet,  premire vue, on jugea qu'il n'y avait personne, car un
des agents de police aprs tre entr, ressortit en disant: Ce n'est
pas l.

Ce fut la dame elle-mme qui le perdit.

Elle revint de la messe cinq minutes aprs, pendant qu'on cherchait 
l'tage suprieur.

Un grand bruit s'tait fait dans tout l'htel, elle s'imagina qu'on
poursuivait un voleur. Elle entra chez elle avec quelque inquitude.
A ce moment, Georges, se croyant  demi sauv, tait sorti du lot de
chiffons pour tenter de gagner la rue. L'impatience est imprudente. La
dame poussa un cri en voyant Georges.

Madame, de grce, sauvez-moi; je ne suis pas un voleur, je suis un
amoureux.

La dame tait une provinciale pour qui un amoureux tait bien plus
dangereux qu'un voleur. Elle s'imagina que l'amoureux tait l pour
elle, et elle cria de plus belle.

Le jeune homme furieux faillit lui tirer un coup de revolver.

Elle finit par se calmer  moiti, mais il tait trop tard: ses cris
avaient ramen un autre agent de police.

Celui-l passa, comme on dit, un mauvais quart d'heure, car Georges le
tint  distance par le revolver.

Si tu dis un mot et si tu t'approches, je te tue comme un chien.

L'agent de police se tint en respect, mais sans vouloir s'en aller.

Va-t'en, lui dit Georges.

--A moi, dit l'agent de police, en criant trs-haut.

Ce cri fut couvert par une dtonation. La petite balle du revolver qui
devait le frapper au coeur le frappa  l'paule, parce qu'il fit un
mouvement rapide.

Georges renversa la provinciale, repoussa l'agent qui n'tait pas
tomb et s'enfuit  tout hasard. Mais les cris de l'agent jetrent
au-devant de Georges un autre agent et deux domestiques de l'htel.

Il tira un coup en l'air pour jeter l'pouvante, mais cet autre agent
se prcipita dans ses jambes pour le jeter  terre.

Il passa outre, se croyant encore sauv, mais cette fois il se jeta
 la tte du commissaire lui-mme, qui avait avec lui toute une
escouade.

Puisqu'il avait engag la lutte, il ne voulut pas se rendre; il fit
feu une troisime fois.

Il n'atteignit pas le commissaire, mais la balle blessa une curieuse
par ricochet.

Il et fait feu une quatrime fois si on ne l'et frapp d'un coup de
canne sur le bras.

Il comprit qu'il tait perdu; le revolver venait de tomber; il se
jeta  terre, le ressaisit de sa main gauche et se tira  lui-mme le
quatrime coup en pleine poitrine.

Un peu plus tt, un peu plus tard, c'est un homme mort, dit le
commissaire.




IV

LA COUR D'ASSISES


On n'a pas encore oubli le bruit que fit cette arrestation; mais
comme les journaux ne donnrent que les initiales ou les noms de
guerre des deux amants, M. Lebrun et Mme Duflot, on ne s'intressa pas
beaucoup  leur cause. C'tait un monsieur quelconque et une
femme adultre de plus. Bien plus, comme on disait que c'tait
un empoisonneur, le roman de ces amours mal connues n'mut que
mdiocrement.

Quoique la balle et fait une lsion  la poitrine, Georges du Quesnoy
ne mourut point de sa blessure. A trois mois de l il comparaissait
devant le juge d'instruction.

Ds son premier interrogatoire, il dclara que s'il y avait un
coupable c'tait lui seul, sans toutefois avouer qu'il ft coupable.
Il jura que la femme de chambre tait inconsciente. Il lui avait en
effet conseill l'eau de laurier-cerise pour calmer un malade qu'il ne
connaissait pas; mais si elle avait donn contre ses prescriptions le
remde  trop forte dose, c'est qu'elle ne savait pas sans doute que
ce remde et quelque danger.

Comme cette dclaration s'accordait avec les dires de la femme de
chambre, on avait donn la libert  cette fille, tout en la gardant 
vue jusqu'aux assises.

Aux assises, Georges du Quesnoy ne fut connu que sous le nom d'Edmond
Lebrun, chimiste  Londres. Le hasard le servit: un agent franais 
Londres dclara qu'en effet un sieur Lebrun, fabricant de produits
chimiques, avait pass le dtroit vers l'poque du crime. Les amis de
Georges ne devaient pas le reconnatre, non plus que les tmoins du
comte dans son duel avec M. le comte de Xaintrailles. Il avait coup
sa barbe et ses cheveux. Il s'tait marqu le front et les joues par
cinq points de pierre infernale. Il avait achev de se dfigurer par
un clignement d'yeux et une grimace perptuelle.

Il n'avait pas mme dit son nom  son avocat, par respect pour son
pre, quoique son pre l'et depuis longtemps abandonn.

Sa grande proccupation aux assises ne fut ni l'loquence de son
avocat,--c'tait Me Lachaud,--ni l'ide de la condamnation, ni la
curiosit publique, c'tait le vague espoir de voir apparatre dans la
foule, ne ft-ce qu'un instant, cette femme qu'il avait adore et pour
laquelle il allait mourir.

Elle ne vint pas.

Pendant les trois jours que dura l'affaire, ce fut en vain qu'il la
chercha dans toutes les curieuses; Mme de Xaintrailles ne voulut point
se hasarder jusque-l, quoiqu'elle et tout donn pour le revoir. Elle
esprait d'ailleurs qu'il ne serait pas condamn.


Condamn, il le fut, et sans circonstances attnuantes.

On le dclara coupable d'avoir empoisonn le comte de Xaintrailles,
et, par aggravation, d'avoir, pour chapper  la justice, bless un
homme et une femme de deux coups de revolver.

Pendant tout le procs, il avait fait bonne contenance, ddaignant
de rpondre aux questions trop prcises, jouant quelquefois trop au
dsillusionn qui se moque de la vie; s'coutant avec complaisance
dans quelque priode loquente; jetant  et l un mot de raillerie 
travers la gravit des dbats.

Il remercia Me Lachaud d'avoir si bien plaid une si mauvaise cause.

Je vous donne tout ce que j'ai, lui dit-il en lui passant au doigt
un petit came antique, reprsentant plus ou moins Dmosthne.

Pour les condamns  mort, le moment le plus terrible n'est pas la
condamnation, c'est l'entre  la Roquette. La Roquette! un tombeau o
l'on vit, d'o l'on ne sortira que pour monter sur l'chafaud. Le jour
o on entre  la Roquette est plus triste que le jour o l'on en sort.

Et pourtant, dit Georges du Quesnoy en franchissant le seuil, Dante
n'crirait pas ici ses mortelles paroles: Moi je n'y attends pas la
vie, mais j'y attends encore un rayon d'amour.

Il ne doutait pas que Valentine ne lui crivt. Qui sait? Peut-tre
mme viendrait-elle; l'amour a des inspirations sublimes: pourquoi ne
se dirait-elle pas sa soeur pour avoir le droit de venir le voir?




V

LA ROQUETTE


Ds qu'il fut dans sa cellule, Georges appela un prtre. Un prtre,
c'est le dernier ami srieux de ceux qui vont mourir, condamns ou
non.

Le prtre--c'tait l'abb----, le prtre des condamns  mort--vint le
jour mme.

Vous voulez que je vous parle de Dieu, mon enfant.

---Non, mon pre, je veux que vous me parliez _d'elle_.

Et ds ce jour-l Georges fit toute sa confession. Ce fut avec un
allgement de coeur qui le rassrna. Un ami tait entr dans la
cellule, ce fut un frre qui en sortit. Le prtre comprit que ce
condamn  mort n'tait pas le premier venu. Il allait mourir de sa
passion, dans le crime et le repentir de sa passion, mais non pas dans
les terreurs d'un criminel vulgaire.

Le premier coupable, n'tait-ce pas cette femme trop aime qui avait
sacrifi son coeur  son orgueil? Si Valentine et obi rsolument 
sa premire inspiration, elle et dcid son pre  la donner pour
femme  Georges du Quesnoy; c'et t un mariage d'amour qui ft
devenu un mariage de raison, car chez lui comme chez elle il y avait
un coeur et une me.

Combien de fois le mariage n'est-il pas la prface du crime! combien
de fois, l'enfer du mariage a-t-il conduit dans l'autre!

Le prtre de la Roquette prit Georges en grande sympathie, parce que
le condamn se confessa en toute abondance de coeur, comme un chrtien
qui dpouille l'orgueil du _Moi_, qui foule aux pieds les vanits
humaines et ne reconnat plus que Dieu sur la terre. Aussi Georges
pria l'abb---- de lui accorder tous les jours une demi-heure de
son temps; ce que fit l'abb avec une bonne grce vanglique.
Naturellement le sujet de la conversation tait l'immortalit de
l'me. La grce n'avait pas encore touch Georges. C'tait donc par la
raison et non par la foi qu'il voulait voir Dieu. Il ne doutait pas
d'ailleurs du rveil de son me dans la mort, mais il ne croyait pas
au pardon. Selon lui, tout crime devait s'expier, non pas seulement
par les larmes du repentir, mais par la punition du lendemain. Chaque
pas que faisait vers lui le cur de la Roquette le rapprochait
d'ailleurs du catholicisme.

Voyons, lui disait l'abb----, puisque vous avez cru nagure aux
esprits, puisque vous avez cru au diable, pourquoi refuser de croire
 ce miracle suprme qui a fait de Jsus le fils de Dieu? Et si vous
croyez  l'vangile, pourquoi ne pas entrer dans l'glise, qui est la
porte du ciel?

--Pourquoi? l est le grand mot. Il m'est impossible de croire que
parce que je me serai humili  vos pieds en m'accusant de mon crime,
je serai pardonn par Dieu. A quoi servirait la Vertu, si le dernier
des coquins peut aller s'asseoir  ct d'elle au paradis, aprs avoir
t absous sur la terre? Dieu ne vous a pas donn le droit de faire
grce.

Le prtre lui rpliquait:

Vous soulevez des questions rsolues depuis longtemps. Si vous tiez
plus savant en thologie, vous verriez que les plus grands esprits de
l'glise ont tous fini par soumettre la raison  la foi, parce que la
foi c'est la lumire. Abandonnez-moi votre me rebelle pendant toute
une semaine, et le dimanche,  la messe, vous sentirez que Dieu est
l. Vous comprendrez que ce n'est pas le prtre qui pardonne, que
c'est Dieu lui-mme; car il est le trs-humble serviteur de Dieu, et
c'est Dieu qui parle par sa bouche. Mais ne croyez pas pourtant que
quand je vous aurai pardonn au nom de Dieu, vous entrerez au paradis
avec la quitude des blanches mes qui n'ont connu sur la terre que le
devoir, le sacrifice, la vertu! Non; vous ne passerez pas par l'enfer,
puisque vous aurez cru  la misricorde de Dieu, et que Dieu ne trahit
pas ceux qui esprent en lui; mais vous emporterez vous-mme votre
enfer en paradis. Vous serez admis parmi les lus, mais vous
souffrirez longtemps encore de votre indignit. Votre me ne s'purera
peu  peu qu'aux flammes de l'amour divin.

Georges du Quesnoy n'tait toujours pas convaincu.

Vous ne croyez pas ma parole, reprenait le prtre, parce que vous ne
m'coutez qu' demi.

--C'est vrai, mon pre, vous voulez m'entraner au ciel, mais mon
coeur bat toujours pour la terre. Cette femme que j'ai adore, je
l'aime toujours. Ah! que ne donnerais-je pas pour la revoir avant de
mourir!

Un jour, l'abb---- dit  Georges du Quesnoy:

Mon enfant, ce que je n'ai pu faire pour votre salut, puisque votre
esprit est toujours rebelle  votre foi, la femme que vous avez tant
aime le fera mieux que moi. J'ai appris hier qu'elle allait entrer en
religion; j'ai couru  elle, je l'ai dcide  un adieu suprme.

--Elle viendra! s'cria Georges transport.

--Oui, mon enfant, elle viendra.

Le condamn embrassa le prtre avec une effusion filiale et
religieuse.

O mon pre! O mon ami! elle viendra!




VI

LA CONFESSION


Dans les conversations de la dernire heure, Georges du Quesnoy
demanda  l'abb---- s'il tait dcidment indispensable que le mal
ft impos  la terre pour la plus grande gloire de Dieu?

Il lui parla de son frre. Dans ses plus mauvais jours, il n'avait
pas oubli cet enfant tu en duel, qu'il aimait de toute l'amiti des
vingt ans. Il rptait souvent que, si Pierre avait vcu, il se ft
mieux contenu dans le devoir, car Pierre tait un esprit mieux tremp
que le sien, qui ne devait pas bifurquer pour aboutir  toutes les
dchances.

Georges avait dj racont au cur de la Roquette les tranges
prdictions de Mlle de Lamarre.

Je ne puis nier, avait dit l'abb----, que c'taient l des
avertissements du ciel. Puisque cette dame vous prdisait la mort
violente  tous les deux, il fallait ragir, lutter et vaincre le
dmon. Mlle de Lamarre fut une voyante qui se mit en sentinelle pour
vous dfendre vous et votre frre. Il fallait couter le cri de la
sentinelle et ne pas vous laisser surprendre.

--Pourquoi Dieu jette-t-il au coeur de chacun de ses enfants la
semence du mal? Le mal, comme les mauvaises herbes, envahit le bon
grain et l'touffe le plus souvent. Le sage et le juste sont toujours
vaincus sur la terre.

--C'est une valle de larmes, parce que les hommes sont mchants.

--Pourquoi ce jeu cruel du Crateur?

--C'est que pour aimer le bien, il faut connatre le mal. Il y a des
berceaux dors et couverts de guipure; il y a des berceaux d'osier et
couverts d'toupe. Des deux cts c'est la mme me. Celui-l qui vit
dans le travail comme, celui-l qui vit dans l'oisivet auront un jour
le mme juge. Mais dj, sur la terre, ils ont le mme ange gardien
qui s'appelle la Conscience.

Une vague ide traversa l'esprit de Georges, mais dans la pnombre
elle ne put se faire lumineuse. Il parla des inquitudes de sa
conscience, tout en voulant la nier.

C'est peut-tre une image, dit-il, mais c'est peut-tre un mot.

Et, sans se rendre bien compte de la logique des sentiments, des
rflexions et des rveries, il en vint  parler de cette jeune fille
qui lui tait apparue trois fois dans les trois priodes de sa vie.

Figurez-vous, mon pre, qu'il y a cinq ou six ans, comme je sortais
 peine du collge, je vis dans le parc de Margival, dont je vous
ai souvent parl, apparatre une jeune fille mystrieuse, avec des
marguerites dans les cheveux, robe blanche toute flottante, yeux
couleur du temps, effeuillant des roses avec un sourire anglique.
C'tait une bndiction de la voir si belle, si frache, si pure: un
ange descendu et non un ange tomb. Quand j'ai voulu m'approcher de
cette jeune fille, elle s'est vanouie comme une vision. Je ne l'ai
jamais retrouve ni dans le parc ni dans le voisinage; on m'a trait
de visionnaire, mais pourtant je l'ai bien vue.

Le prtre coutait sans mot dire.

Ce n'est pas tout, reprit le condamn, trois ans aprs, j'avais jet
ma jeunesse  tous les vents, j'avais trahi tous mes devoirs: devoirs
de fils, devoirs de citoyen; l'orgueil du corps avait tu l'orgueil de
l'me; je courais les filles, j'tais ruin par l'argent qui tait
 moi et par l'argent qui tait aux autres. Ne vous l'ai-je pas dit
dj, j'tais un fanfaron de vices et je n'avais pas de honte de vivre
dans le monde des filles galantes sans payer ma part du festin! Je ne
saurais trop confesser ces hontes douloureuses aujourd'hui, mais dont
je riais en ces mauvais jours. Eh bien, un soir, cette jeune fille du
parc de Margival m'apparut dans un mauvais lieu, o toutes les
filles plus ou moins  la mode, vont perdre une heure dans leur
dsoeuvrement. On appelle cela la _Closerie des lilas_ ou le champ
de bataille de la danse. Eh bien, l, je l'ai revue; mais la figure
anglique s'tait change en tte de bacchante. C'tait la mme
crature, mais avec tous les signes des mauvaises passions. Elle
valsait perdument, les yeux gars par la dbauche. Elle jetait des
roses fanes et des poignes d'argent. Je courus  elle pour lui
demander raison de cette chute profonde; mais, comme la premire fois,
elle s'vanouit ds que je voulus lui saisir la main. Une autre fois
encore je l'ai revue au bal de l'Opra, plus folle que jamais, et
jetant l'or  pleines mains. Ce fut la mme vision plus accentue et
plus relle encore.

Le prtre gardait toujours le silence.

Et la troisime vision? demanda-t-il  Georges.

--Oh! la troisime vision, c'est horrible  dire. C'tait la nuit du
crime; j'errais sur le boulevard. J'avais dn gaiement; les fumes
du vin de Champagne me couronnaient la tte. Je me croyais matre du
monde, parce que je dfiais la socit. Je pressentais mon crime du
lendemain, et je le regardais en face sans broncher. Je me voyais dj
pousant la femme et la fortune du comte de Xaintrailles. Voil
que tout  coup une fille de joie, une courtisane  sa dernire
incarnation, passe devant moi dans toute l'insolence de la femme qui
brave la femme elle-mme. Or, dans cette dernire des filles, je
reconnus trs-distinctement la figure du parc de Margival et de la
Closerie des lilas. C'tait la mme femme, mais elle n'avait plus rien
de la femme, sinon le masque, avec tous les stigmates des passions qui
se cachent. Elle les montrait sans honte au grand jour, car il ne fait
jamais nuit sur le boulevard des Italiens. Que lui importait  elle,
qui ne rougissait plus? J'allai  elle, frapp au coeur, effray de
cette dchance. Comment! lui dis-je, c'est toi, encore toi, toujours
toi! Elle leva la tte avec arrogance, elle clata de rire et
frappa de sa main sur son coeur. Sa robe se dgrafa, et un poignard
ensanglant tomba  ses pieds. Je n'tais plus matre de moi; la peur
me prit, je m'enfuis  l'htel du Louvre.

Le prtre avait cout ces trois histoires avec un vif intrt.

Vous n'avez pas compris? dit-il  Georges.

--Vous comprenez donc vous-mme?

Le prtre s'tait lev.

Peut-tre, dit-il en serrant la main du condamn.

Et souriant avec mlancolie:

La suite  demain, ajouta-t-il de sa voix douce.

Quand Georges fut seul, il pensa qu'il ne pourrait plus dire
longtemps: _la suite  demain_.




VII

L'ADIEU


Valentine vint le surlendemain. Le prtre avait vaincu tous les
obstacles. La comtesse de Xaintrailles n'tait pas encore vtue en
religieuse, mais elle tait accompagne d'une soeur de charit.

Georges du Quesnoy avait t averti la veille. Aussi ce jour-l fut un
jour de fte.

L'horrible cellule fut remplie de fleurs.

Le matin, le condamn salua le soleil comme il ne l'avait jamais fait.
Il demanda un miroir, comme s'il et eu peur d'tre devenu trop laid
pour paratre devant Valentine.

Il se trouva plus beau que jamais, parce que sa figure avait pris
plus de caractre dans la gravit. Il y avait maintenant en lui
du religieux, du cnobite, de l'ascte. Toute la tte s'tait
spiritualise. Il pouvait sourire encore  sa matresse, puisqu'il
avait la blancheur des dents et la flamme humide des yeux.

Valentine arriva  midi.

Que de choses ils se dirent avant de se parler dans ces premires
larmes et ces premiers soupirs qui arrtrent les mots de leurs
lvres!

Et, d'ailleurs, que pouvaient-ils se dire qu'ils ne sussent dj?

Mme de Xaintrailles n'avait-elle pas compris toutes les douleurs de
celui qui n'avait accompli un crime qu' force d'amour? Georges du
Quesnoy n'avait-il pas compris que puisque Mme de Xaintrailles allait
prendre le voile, c'est que son coeur mourait pour lui pour ne revivre
qu'en Dieu?

La premire parole de Georges fut celle-ci:

Madame, donnez-moi une heure; puisque vous devenez soeur de charit,
regardez-moi comme un malade qui va mourir. Vos mains pieuses me
feront l'oreiller plus doux.

Il saisit les deux mains de Valentine.

Le prtre, la soeur de charit et le gelier se mirent  chuchoter
ensemble comme pour ne pas entendre et pour ne pas voir.

Georges, en regardant Valentine, tout dtach qu'il ft des biens
prissables, ne put s'empcher de penser  cette beaut souveraine,
tout panouie hier, s'effaant dj aujourd'hui dans la prire et le
repentir. Quoi! ces beaux cheveux odorants, il ne les baiserait plus!
ces paules somptueuses, il n'y cacherait plus son front tout enivr
des altires volupts! ces beaux bras aux treintes passionnes ne se
fermeraient plus sur lui! Mais quelle joie dj pour son amour jaloux,
de penser que ces beauts corporelles seraient perdues pour le
monde! Nul ne viendrait s'abreuver  cette source de dlices, nul
n'imprimerait ses lvres sur cette chair de pche, de lis et de roses.
Cette voix timbre  l'or ne rsonnerait plus pour les confidences
amoureuses. Valentine ne partait pas avec lui, mais elle faisait un
pas sur le mme chemin. Elle ne mourait pas, mais elle fuyait le
monde.

Que se dirent-ils?

Elle pleurait et il pleurait.

Ils voqurent le pass; ils rappelrent les jours coupables, mais
charmants, les ivresses, les perduments, les abmes roses o ils
s'taient prcipits sans voir le fond dans le vertige des vertiges.
Dieu les sparait violemment, mais n'avaient-ils pas pendant toute une
anne escalad vingt fois le septime ciel?

Georges parla  Valentine de leur premire rencontre au chteau
de Sancy, de la marguerite effeuille devant l'glise, de leurs
promenades dans le parc de Margival. Ce n'taient que les aubes
dj lumineuses de leur amour. La passion tait venue dans toute sa
luxuriance quand Georges s'tait jet dans les bras de Valentine
 l'htel du Louvre. Quels divins battements de coeur! C'tait le
paradis retrouv. Ils avaient bu  pleine coupe toutes les dlices?

Georges du Quesnoy se rejetait aveuglment dans le pass, mais
Valentine le rappela malgr lui aux douleurs du prsent.

Je vous ai promis une heure, lui dit-elle, nous avons dvor trois
quarts d'heure. Ne parlons plus de nous, parlons de Dieu. Ne parlons
plus d'hier ni d'aujourd'hui, parlons de demain.

--Demain, dit Georges, je mourrai en vous, parce que je mourrai en
Dieu.

--Et moi, dit Valentine, je ne veux vivre que pour prier pour vous;
mais jurez-moi de passer vos derniers jours humili dans les grandeurs
de la religion. Si vous saviez comme c'est bon de se tourner vers
Dieu! Le jour o vous m'avez quitte j'ai voulu mourir. Un rayon du
ciel a travers mon me. C'tait la grce. Je me suis agenouille,
j'ai pleur, j'ai pri. Quand je me suis releve, mon dsespoir
s'tait fait hrosme. Je me suis vue dans la psych et j'ai condamn
ma beaut  disparatre. Ds ce jour-l, j'ai jur que je mourrais
soeur de charit. Certes, je suis fire de mon sacrifice, puisque
toute ma fortune, sinon celle de M. de Xaintrailles, me revenait
par sa mort. Eh bien, je donnerai ma fortune aux pauvres, comme je
donnerai ma beaut  la cellule. Si j'ai attendu pour entrer en
religion, c'est que je voulais vous revoir. L'abb---- est un saint
homme; il a compris que je vous apporterais l'amour de Dieu, voil
pourquoi je suis venue.

--C'est irrvocable? dit Georges en mesurant toute la grandeur du
sacrifice.

--Oui, maintenant que je vous ai vu, je n'attends plus que le jour
terrible....

--Je comprends, dit Georges.

--Oui, vous avez compris, mon ami. Ce jour-l,  l'heure o Dieu vous
recevra, je me jetterai au pied de l'autel, et je ne retournerai plus
la tte.

Georges et Valentine s'embrassrent dans les sanglots.

La soeur prit Valentine et l'entrana, le prtre prit le condamn et
lui montra le crucifix.

Mais la passion tait encore la plus forte: Georges ne baisa pas le
crucifix, il se prcipita comme un lion vers Valentine.

Elle-mme s'tait retourne.

Ils se jetrent perdument dans les bras l'un de l'autre, comme s'ils
cherchaient la mort dans cette dernire et solennelle treinte.




VIII

LA GUILLOTINE.


Je ne sais si le pressentiment avait frapp, l'esprit de Georges:
trois jours aprs cette visite, quand on alla le prendre pour la mort,
on le trouva tout veill qui crayonnait quelques pages. On s'imagina
que c'tait une lettre: c'tait les feuillets volants d'un manuscrit
sur le _Libre Arbitre_.

Tenez, mon pre, dit-il, en embrassant le prtre des condamns; vous
lirez ceci en souvenir de moi. Ce n'est pas trs-orthodoxe, mais,
rassurez-vous, je vais mourir en Dieu.

Et aprs un silence:

Quand vous reverrez Mme de Xaintrailles, remettez-lui ces fleurs
fanes; cueillies avec elle dans le Parc-aux-Grives. Je les ai brles
sur mon coeur, je les ai sanctifies par mes larmes et par mes
prires.

Georges se confessa et communia.

Dans sa confession il dit au prtre:

Vous n'imaginez pas comme j'ai pass une bonne nuit! J'tais libre
et je courais comme un enfant les sentiers de mon pays. Mais je ne
pouvais franchir le saut-de-loup du Parc-aux-Grives.

Pendant la toilette des condamns, l'abb---- lut la premire page
volante crayonne par Georges:

Les mes en peine, ces mes voyageuses qui ne sont ni du paradis ni
de l'enfer, parce qu'elles ne sont dtaches ni du bien ni du mal, ont
t condamnes  reprsenter l'esprit de Dieu et l'esprit de Satan
devant les mes de la terre.

Nous sommes tous les jouets de ces mes en peine. Nous avons chacun
la ntre.

On s'imagine qu'on vit en libert et qu'on fait ce qu'on veut; mais
on obit sans le savoir--et sans le vouloir-- cette me en peine qui
a veill sur notre berceau et qui nous conduira jusqu' la tombe.

Le prtre dit  Georges:

Ce que vous avez crit, c'est la lgende du Mal dominant le Bien.
Mais il n'y a sur la terre qu'une volont: c'est celle de Dieu. Tout
homme qui marche dans l'esprit de Dieu est matre de ses passions.

Ce jour-l, quoiqu'on n'et pas annonc la veille le spectacle, il y
avait foule pour la tragdie devant la place de la Roquette, quand
cinq heures sonnrent  Sainte-Marguerite. C'tait l'heure. Les
premires reprsentations sont presque toujours en retard. Le thtre
tait dispos avec ses dcors funbres, mais les acteurs n'arrivaient
pas. Les gamins grimps sur les murs, sur les arbres, jusque sur les
toits, commenaient  siffler.

La toile! ou mes six sous! dit un gavroche.

--Patience, cria un de ses camarades, voil le gaz allum.

Le soleil venait de jeter sur la guillotine son premier baiser du
matin.

Une grande rumeur s'leva: la porte de la Roquette venait de s'ouvrir.

On vit s'avancer, ple, mais fier, mais ferme, un jeune homme qui
regarda sans motion visible l'horrible machine de mort.

Dieu est au del, lui dit un prtre plus ple encore.

--Je le crois, mon pre, dit le condamn; quand j'aurai mont ces
degrs, je n'aurai plus qu'un pas  faire.

Georges du Quesnoy embrassa l'abb---- et sourit au bourreau.

M. de Paris s'inclina devant lui pour passer le premier.

Faites, monsieur, vous tes chez vous, dit le condamn.

Le prtre mit un pied sur la premire marche comme pour montrer le
chemin au condamn, qui devana l'abb---- et monta deux marches sans
chanceler.

Adieu, mon pre. Voyez souvent Mme de Xaintrailles. Dites-lui bien
que c'est elle qui m'a fait croire  Dieu.

Avant de monter sur le dernier thtre de sa vie, il pencha la tte
vers le crucifix que lui prsentait l'abb----. Il y appuya ses lvres
avec onction. Deux larmes de foi et de repentir tombrent de ses yeux.

Quand Georges fut sur la seconde marche, il jeta un regard autour de
lui, comme pour dire adieu au ciel et aux hommes.

Il vit passer dans la foule,--dans l'horrible foule en haillons,--qui
la veille s'tait enivre de vin et qui allait s'enivrer de sang, une
figure qu'il connaissait bien.

Valentine! cria-t-il.

Mais, en regardant mieux, il vit bien que ce n'tait pas la comtesse
de Xaintrailles.

C'tait une jeune fille vtue de blanc, les pieds nus, les bras levs,
les mains jointes, la chevelure flottante, ceinte d'un cercle d'or,
dans l'attitude de la prire.

Georges du Quesnoy se retourna vers le prtre:

Voyez-vous? lui dit-il d'une voix touffe.

--Que voulez-vous dire, mon enfant? dit le prtre en montant sur la
premire marche.

--Ne voyez-vous pas l-bas celle dont je vous ai si souvent parl,
l-bas, dans ce groupe noir, toute blanche?....

A cet instant le bourreau fit un signe d'impatience.

Le bourreau a failli attendre! dit le condamn. Une seconde encore,
monsieur de Paris, et je suis  vous.

Et penchant la tte vers le groupe qu'il avait indiqu  l'abb.

Voyez, c'est elle, toujours elle. Mais quelle trange mtamorphose!
Il semble qu'elle ait perdu jusqu'au souvenir de ses mauvaises
passions. Elle a repris comme par miracle sa robe d'innocence et sa
candeur de seize ans. Voyez! elle vient de me sourire avec la bouche
d'un ange!

Cette fois le condamn se sentit chanceler.

Finissons-en, dit le bourreau, avec une grce onctueuse.

Mais le condamn voulait voir encore.

Regardez bien! dit-il  l'abb----, la voil qui monte ... qui monte
... qui monte encore ... Elle s'est envole au ciel.

--Mon enfant, dans un instant vous la retrouverez. Vous avez compris,
n'est-ce pas, que celle que vous avez vue aux quatre poques de votre
vie,

Celle qui a t belle, pure, suave, divine,

Celle qui a t folle de son corps,

Celle qui a vendu son me et qui a tremp ses mains dans le sang,

Celle qui s'est repentie et s'est envole toute blanche au ciel:

C'est votre _me_ qui vous est apparue!




IX

LE DERNIER RENDEZ-VOUS


Ce fut un horrible frisson dans la foule, quand on vit cette belle
tte couronne d'un rayon de suprme intelligence, couche sous le
couteau et tombant dans le panier.

Les spectateurs se souviennent encore que l'horrible coupe-tte mal
machine ce jour-l rsista cinq secondes au bourreau, ce qui donna le
temps au condamn de tourner  demi la tte par curiosit. Cette fois
il aurait pu dire  monsieur de Paris: J'ai failli attendre!

A la mme heure, puisque cinq heures sonnaient  la chapelle des
Missions-trangres, la comtesse de Xaintrailles se jeta le front sur
les marches de l'autel, pour s'abmer dans la prire, en attendant
l'heure d'entrer en religion.

Mon Dieu! mon Dieu! dit Valentine tout en larmes, c'est moi qui l'ai
tu.




FIN




TABLE


A Madame----

Les nouveaux romans d'Arsne Houssaye, par Jules Janin


LIVRE PREMIER

LES MAINS PLEINES DE ROSES


I. La Vision du chteau de Margival

II. Tout et rien

III. Il tait une fois

IV. Mlle Valentine de Margival

V. Le Monde des esprits

VI. Les Bucoliques

VII. Point du tout

VIII. Les toiles

IX. Daphnis et Chlo

X. L'Amour qui raisonne

XI. Desesperanza

XII. Qu'il ne faut pas toujours aller  la messe

XIII. Le dernier Coup de minuit

XIV. La Lune de miel


LIVRE II

LES MAINS PLEINES D'OR


I. Le Portrait fatal

II. Comment Georges du Quesnoy tudia le droit

III. Le Coeur matre de l'Esprit

IV. Vision  la Closerie des lilas

V. Comment Pierre du Quesnoy mourut de mort violente

VI. La Voyante

VII. Les Dchances

VIII. Le _Miserere_ du piano

IX. Voyage sentimental

X. La Chimie et l'Alchimie

XI. Le Miracle du jeu

XII. La Bacchante

XIII. La Destine

XIV. La Baigneuse

XV. Promenade au bois

XVI. Que le bonheur est un rve quand on n'a pas d'argent

XVII. Le Mari et l'Amant

XVIII. La Prface du crime

XIX. Le Crime


LIVRE III

LES MAINS PLEINES DE SANG


I. La troisime Vision

II. Le Lendemain

III. Le Djeuner aux fraises

IV. La Cour d'assises

V. La Roquette

VI. La Confession

VII. L'Adieu

VIII. La Guillotine

IX. Le dernier Rendez-vous






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We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

 PROJECT GUTENBERG LITERARY ARCHIVE FOUNDATION
 809 North 1500 West
 Salt Lake City, UT 84116

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

We need your donations more than ever!

You can get up to date donation information online at:

https://www.gutenberg.org/donation.html


***

If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

Michael S. Hart <hart@pobox.com>

Prof. Hart will answer or forward your message.

We would prefer to send you information by email.


**The Legal Small Print**


(Three Pages)

***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
They tell us you might sue us if there is something wrong with
your copy of this eBook, even if you got it for free from
someone other than us, and even if what's wrong is not our
fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
disclaims most of our liability to you. It also tells you how
you may distribute copies of this eBook if you want to.

*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
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