The Project Gutenberg EBook of Monsieur Lecoq, Vol. I, L'enquete
by Emile Gaboriau

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Title: Monsieur Lecoq, Vol. I, L'enquete

Author: Emile Gaboriau

Release Date: August, 2005  [EBook #8650]
[This file was first posted on July 29, 2003]
[Date last updated: October 28, 2004]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, MONSIEUR LECOQ, VOL. I, L'ENQUETE ***




Tiffany Vergon, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and the Online Distributed
Proofreading Team 






MONSIEUR LECOQ PAR MILE GABORIAU




                    A

            M. ALPHONSE MILLAUD

         DIRECTEUR DU _PETIT JOURNAL_

_Ce n'est pas  vous, Monsieur le Directeur, que j'offre ce volume_...

_Je le ddie  l'ami de tous les jours,  vous, mon cher Alphonse,
comme un tmoignage de la vive et sincre affection_

               _De votre dvou_

                  MILE GABORIAU.




MONSIEUR LECOQ

PREMIRE PARTIE

L'ENQUTE




I


Le 20 fvrier 18.., un dimanche, qui se trouvait tre le dimanche
gras, sur les onze heures du soir, une ronde d'agents du service de la
sret sortait du poste de police de l'ancienne barrire d'Italie.

La mission de cette ronde tait d'explorer ce vaste quartier qui
s'tend de la route de Fontainebleau  la Seine, depuis les boulevards
extrieurs jusqu'aux fortifications.

Ces parages dserts avaient alors la fcheuse rputation qu'ont
aujourd'hui les carrires d'Amrique.

S'y aventurer de nuit tait rput si dangereux, que les soldats des
forts venus  Paris, avec la permission du spectacle, avaient ordre de
s'attendre  la barrire et de ne rentrer que par groupes de trois ou
quatre.

C'est que les terrains vagues, encore nombreux, devenaient, pass
minuit, le domaine de cette tourbe de misrables sans aveu et sans
asile, qui redoutent jusqu'aux formalits sommaires des plus infmes
garnis.

Les vagabonds et les repris de justice s'y donnaient rendez-vous.
Si la journe avait t bonne, ils faisaient ripaille avec les
comestibles vols aux talages. Quand le sommeil les gagnait, ils se
glissaient sous les hangards des fabriques ou parmi les dcombres de
maisons abandonnes.

Tout avait t mis en oeuvre pour dloger des htes si dangereux, mais
les plus nergiques mesures demeuraient vaines.

Surveills, traqus, harcels, toujours sous le coup d'une razzia, ils
revenaient quand mme, avec une obstination idiote, obissant, on ne
saurait dire  quelle mystrieuse attraction.

Si bien que la police avait l comme une immense souricire
incessamment tendue, o son gibier venait bnvolement se prendre.

Le rsultat d'une perquisition tait si bien prvu, si sr, que c'est
d'un ton de certitude absolue que le chef de poste cria  la ronde qui
s'loignait:

--Je vais toujours prparer les logements de nos pratiques. Bonne
chasse et bien du plaisir!

Ce dernier souhait, par exemple, tait pure ironie, car le temps tait
aussi mauvais que possible.

Il avait abondamment neig les jours prcdents, et le dgel
commenait. Partout o la circulation avait t un peu active, il y
avait un demi-pied de boue. Il faisait encore froid cependant,
un froid humide  transir jusqu' la moelle des os. Avec cela le
brouillard tait si intense que le bras tendu on ne distinguait pas
sa main.

--Quel chien de mtier! grommela un des agents.

--Oui, rpondit l'inspecteur qui commandait la ronde, je pense bien
que si tu avais seulement trente mille francs de rentes, tu ne serais
pas ici.

Le rire qui accueillit cette vulgaire plaisanterie tait moins une
flatterie qu'un hommage rendu  une supriorit reconnue et tablie.

L'inspecteur tait, en effet, un serviteur des plus apprcis  la
Prfecture, et qui avait fait ses preuves.

Sa perspicacit n'tait peut-tre pas fort grande, mais il savait 
fond son mtier et en connaissait les ressources, les ficelles et
les artifices. La pratique lui avait, en outre, donn un aplomb
imperturbable, une superbe confiance en soi et une sorte de grossire
diplomatie, jouant assez bien l'habilet.

A ces qualits et  ces dfauts, il joignait une incontestable
bravoure.

Il mettait la main au collet du plus redoutable malfaiteur aussi
tranquillement qu'une dvote trempe son doigt dans un bnitier.

C'tait un homme de quarante-six ans, taill en force, ayant les
traits durs, une terrible moustache, et de petits yeux gris sous des
sourcils en broussailles.

Son nom tait Gvrol, mais le plus habituellement on l'appelait:
Gnral.

Ce sobriquet caressait sa vanit, qui n'tait pas mdiocre, et ses
subordonns ne l'ignoraient pas.

Sans doute il pensait qu'il rejaillissait sur sa personne quelque
chose de la considration attache  ce grade.

--Si vous geignez dj, reprit-il de sa grosse voix, que sera-ce tout
 l'heure?

Dans le fait, il n'y avait pas encore trop  se plaindre.

La petite troupe remontait alors la route de Choisy: les trottoirs
taient relativement propres, et les boutiques des marchands de vins
suffisaient  clairer la marche.

Car tous les dbits taient ouverts. Il n'est brouillard ni dgel
capables de dcourager les amis de la gaiet. Le carnaval de barrire
se grisait dans les cabarets et se dmenait dans les bals publics.

Des fentres ouvertes, s'chappaient alternativement des vocifrations
ou des bouffes de musiques enrages. Puis, c'tait un ivrogne qui
passait festonnant sur la chausse, ou un masque crott qui se
glissait comme une ombre honteuse, le long des maisons.

Devant certains tablissements, Gvrol commandait: halte! Il sifflait
d'une faon particulire, et presque aussitt un homme sortait.
C'tait un agent arrivant  l'ordre. On coutait son rapport et on
passait.

Peu  peu, cependant, on approchait des fortifications. Les lumires
se faisaient rares et il y avait de grands emplacements vides entre
les maisons.

--Par file  gauche, garons! ordonna Gvrol; nous allons rejoindre la
route d'Ivry et nous couperons ensuite au plus court pour gagner la
rue du Chevaleret.

De ce point, l'expdition devenait rellement pnible.

La ronde venait de s'engager dans un chemin  peine trac, n'ayant pas
mme de nom, coup de fondrires, embarrass de dcombres, et que le
brouillard, la boue et la neige rendaient prilleux.

Dsormais plus de lumire, plus de cabarets; ni pas, ni voix, rien, la
solitude, les tnbres, le silence.

On se serait cru  mille lieues de Paris, sans ce bruit profond et
continu qui monte de la grande ville comme le mugissement d'un torrent
du fond d'un gouffre.

Tous les agents avaient retrouss leur pantalon au-dessus de la
cheville, et ils avanaient lentement, choisissant tant bien que mal
les places o poser le pied, un  un, comme des Indiens sur le sentier
de la guerre.

Ils venaient de dpasser la rue du Chteau-des-Rentiers, quand tout 
coup un cri dchirant traversa l'espace.

A cette heure, en cet endroit, ce cri tait si affreusement
significatif, que d'un commun mouvement tous les hommes s'arrtrent.

--Vous avez entendu, Gnral? demanda  demi-voix un des agents.

--Oui, on s'gorge certainement prs d'ici ... mais o? Silence et
coutons.

Tous restrent immobiles, l'oreille tendue, retenant leur souffle, et
bientt un second cri, un hurlement plutt, retentit.

--Eh! s'cria l'inspecteur de la sret, c'est  la _Poivrire_.

Cette dnomination bizarre disait  elle seule et la signification
du lieu qu'elle dsignait, et quelles pratiques le frquentaient
d'habitude.

Dans la langue image qui a cours du ct du Montparnasse, on dit
qu'un buveur est poivre quand il a laiss sa raison au fond des
pots. De l le sobriquet de voleurs au poivrier, donn aux coquins
dont la spcialit est de dvaliser les pauvres ivrognes inoffensifs.

Ce nom, cependant, n'veillant aucun souvenir dans l'esprit des
agents:

--Comment! ajouta Gvrol, vous ne connaissez pas le cabaret de chez
la mre Chupin, l-bas,  droite... Au galop, et gare aux billets de
parterre!

Donnant l'exemple, il s'lana dans la direction indique, ses hommes
le suivirent, et en moins d'une minute, ils arrivrent  une masure
sinistre d'aspect, btie au milieu de terrains vagues.

C'tait bien de ce repaire que partaient les cris, ils avaient
redoubl et avaient t suivis de deux coups de feu.

La maison tait hermtiquement close, mais par des ouvertures en forme
de coeur, pratiques aux volets, filtraient des lueurs rougetres
comme celles d'un incendie.

Un des agents se prcipita vers une des fentres, et s'enlevant  la
force des poignets, il essaya de voir par les dcoupures ce qui se
passait  l'intrieur.

Gvrol, lui, courut  la porte.

--Ouvrez!... commanda-t-il, en frappant rudement. Pas de rponse.

Mais on distinguait trs-bien les trpignements d'une lutte acharne,
des blasphmes, un rle sourd et par intervalles des sanglots de
femme.

--Horrible!... fit l'agent cramponn au volet, c'est horrible!

Cette exclamation dcida Gvrol.

--Au nom de la loi!... cria-t-il une troisime fois.

Et personne ne rpondant, il recula, prit du champ, et d'un coup
d'paule qui avait la violence d'un coup de blier, il jeta bas la
porte.

Alors fut expliqu l'accent d'pouvante de l'agent qui avait coll son
oeil aux dcoupures des volets.

La salle basse de la _Poivrire_ prsentait un tel spectacle, que tous
les employs de la sret et Gvrol lui-mme demeurrent un moment
clous sur place, glacs d'une indicible horreur.

Tout, dans le cabaret, trahissait une lutte acharne, une de ces
sauvages batteries qui trop souvent ensanglantent les bouges des
barrires.

Les chandelles avaient d tre teintes ds le commencement de la
bagarre, mais un grand feu clair de planches de sapin illuminait
jusqu'aux moindres recoins.

Tables, verres, bouteilles, ustensiles de mnage, tabourets dpaills,
tout tait renvers, jet ple-mle, bris, pitin, hach menu.

Prs de la chemine, en travers, deux hommes taient tendus  terre,
sur le dos, les bras en croix, immobiles. Un troisime gisait au
milieu de la pice.

A droite, dans le fond, sur les premires marches d'un escalier
conduisant  l'tage suprieur, une femme tait accroupie. Elle
avait relev son tablier sur sa tte, et poussait des gmissements
inarticuls.

En face, dans le cadre d'une porte de communication grande ouverte,
un homme se tenait debout, roide et blme, ayant devant lui, comme un
rempart, une lourde table de chne.

Il tait d'un certain ge, de taille moyenne, et portait toute sa
barbe.

Son costume, qui tait celui des dchargeurs de bateaux du quai de la
Gare, tait en lambeaux et tout souill de boue, de vin et de sang.

Celui-l certainement tait le meurtrier.

L'expression de son visage tait atroce. La folie furieuse flamboyait
dans ses yeux, et un ricanement convulsif contractait ses traits. Il
avait au cou et  la joue deux blessures qui saignaient abondamment.

De sa main droite, enveloppe d'un mouchoir  carreaux, il tenait un
revolver  cinq coups, dont il dirigeait le canon vers les agents.

--Rends-toi!... lui cria Gvrol.

Les lvres de l'homme remurent; mais, en dpit d'un visible effort,
il ne put articuler une syllabe.

--Ne fais pas le malin, continua l'inspecteur de la sret, nous
sommes en force, tu es pinc; ainsi, bas les armes!...

--Je suis innocent, pronona l'homme d'une voix rauque.

--Naturellement, mais cela ne nous regarde pas.

--J'ai t attaqu, demandez plutt  cette vieille; je me suis
dfendu, j'ai tu, j'tais dans mon droit!

Le geste dont il appuya ces paroles tait si menaant, qu'un des
agents, rest  demi dehors, attira violemment Gvrol  lui, en
disant:

--Gare, Gnral! mfiez-vous!... Le revolver du gredin a cinq coups et
nous n'en avons entendu que deux.

Mais l'inspecteur de la Sret, inaccessible  la crainte, repoussa
son surbordonn et s'avana de nouveau, en poursuivant du ton le plus
calme:

--Pas de btises, mon gars, crois-moi, si ton affaire est bonne, ce
qui est possible, aprs tout, ne la gte pas.

Une effrayante indcision se lut sur les traits de l'homme. Il tenait
au bout du doigt la vie de Gvrol; allait-il presser la dtente?

Non. Il lana violemment son arme  terre en disant:

--Venez donc me prendre!

Et se retournant, il se ramassa sur lui-mme, pour s'lancer dans la
pice voisine, pour fuir par quelque issue connue de lui.

Gvrol avait devin ce mouvement. Il bondit en avant, lui aussi, les
bras tendus, mais la table l'arrta.

--Ah!... cria-t-il, le misrable nous chappe.

Dj le sort du misrable tait fix.

Tandis que Gvrol parlementait, un des agents--celui de la
fentre--avait tourn la maison et y avait pntr par la porte de
derrire.

Quand le meurtrier prit son lan, il se prcipita sur lui, il
l'empoigna  la ceinture, et avec une vigueur et une adresse
surprenantes, le repoussa.

L'homme voulut se dbattre, rsister; en vain. Il avait perdu
l'quilibre, il chancela et bascula par-dessus la table qui l'avait
protg, en murmurant assez haut pour que tout le monde pt
l'entendre:

--Perdu! C'est les Prussiens qui arrivent.

Cette simple et dcisive manoeuvre, qui assurait la victoire, devait
enchanter l'inspecteur de la Sret.

--Bien, mon garon, dit-il  son agent, trs bien!... Ah! tu as la
vocation, toi, et tu iras loin, si jamais une occasion...

Il s'interrompit. Tous les siens partageaient si manifestement son
enthousiasme que la jalousie le saisit. Il vit son prestige diminu et
se hta d'ajouter:

--Ton ide m'tait venue, mais je ne pouvais la communiquer sans
donner l'veil au gredin.

Ce correctif tait superflu. Les agents ne s'occupaient plus que du
meurtrier. Ils l'avaient entour, et aprs lui avoir attach les pieds
et les mains, ils le liaient troitement sur une chaise.

Lui se laissait faire. A son exaltation furieuse se avait succd
cette morne prostration qui suit tous les efforts exorbitants. Ses
traits n'exprimaient plus qu'une farouche insensibilit, l'hbtude
de la bte fauve prise au pige. videmment, il se rsignait et
s'abandonnait.

Ds que Gvrol vit que ses hommes avaient termin leur besogne:

--Maintenant, commanda-t-il, inquitons-nous des autres, et
clairez-moi, car le feu ne flambe plus gure.

C'est par les deux individus tendus en travers de la porte que
l'inspecteur de la Sret commena son examen.

Il interrogea le battement de leur coeur; le coeur ne battait plus.

Il tint prs de leurs lvres le verre de sa montre; le verre resta
clair et brillant.

--Rien! murmura-t-il aprs plusieurs expriences, rien; ils sont
morts. Le mtin ne les a pas manqus. Laissons-les dans la position o
ils sont jusqu' l'arrive de la justice et voyons le troisime.

Le troisime respirait encore.

C'tait un tout jeune homme, portant l'uniforme de l'infanterie de
ligne. Il tait en petite tenue, sans armes, et sa grande capote grise
entr'ouverte laissait voir sa poitrine nue.

On le souleva avec mille prcautions, car il geignait pitoyablement 
chaque mouvement, et on le plaa sur son sant, le dos appuy contre
le mur.

Alors, il ouvrit les yeux, et d'une voix teinte demanda  boire.

On lui prsenta une tasse d'eau, il la vida avec dlices, puis il
respira longuement et parut reprendre quelques forces.

--O es-tu bless? demanda Gvrol.

--A la tte, tenez, l, rpondit-il en essayant de soulever un de ses
bras, oh! que je souffre!...

L'agent qui avait coup la retraite du meurtrier s'tait approch, et
avec une dextrit qui lui et envie un vieux chirurgien, il palpait
la plaie bante que le jeune homme avait un peu au-dessus de la nuque.

--Ce n'est pas grand'chose, pronona-t-il.

Mais il n'y avait pas  se mprendre au mouvement de sa lvre
infrieure. Il tait clair qu'il jugeait la blessure trs-dangereuse,
sinon mortelle.

--Ce ne sera mme rien, affirma Gvrol, les coups  la tte, quand ils
ne tuent pas roide, gurissent dans le mois.

Le bless sourit tristement.

--J'ai mon compte, murmura-t-il.

--Bast!...

--Oh!... Il n'y a pas  dire non, je le sens. Mais je ne me plains
pas. Je n'ai que ce que je mrite.

Tous les agents, sur ces mots, se retournrent vers le meurtrier. Ils
pensaient qu'il allait profiter de cette dclaration pour renouveler
ses protestations d'innocence.

Leur attente fut due: il ne bougea pas, bien qu'il et
trs-certainement entendu.

--Mais voil, poursuivit le bless, d'une voix qui allait s'teignant,
ce brigand de Lacheneur m'a entran.

--Lacheneur?...

--Oui, Jean Lacheneur, un ancien acteur, qui m'avait connu quand
j'tais riche..., car j'ai eu de la fortune, mais j'ai tout mang, je
voulais m'amuser... Lui, me sachant sans le sou, est venu  moi, et il
m'a promis assez d'argent pour recommencer ma vie d'autrefois... Et
c'est pour l'avoir cru, que je vais crever comme un chien, dans ce
bouge!... Oh! je veux me venger!

A cet espoir, ses poings se crisprent pour une dernire menace.

--Je veux me venger, dit-il encore. J'en sais long, plus qu'il ne
croit... je dirai tout!...

Il avait trop prsum de ses forces.

La colre lui avait donn un instant d'nergie, mais c'tait au prix
du reste de vie qui palpitait en lui.

Quand il voulut reprendre, il ne le put. A deux reprises, il ouvrit la
bouche; il ne sorit de sa gorge qu'un cri touff de rage impuissante.

Ce fut la dernire manifestation de son intelligence. Une cume
sanglante vint  ses lvres, ses yeux se renversrent, son corps se
roidit, et une convulsion suprme le rabattit la face contre terre.

--C'est fini, murmura Gvrol.

--Pas encore, rpondit le jeune agent dont l'intervention avait t si
utile; mais il n'en a pas pour dix minutes. Pauvre diable!... Il ne
dira rien.

L'inspecteur de la sret s'tait redress, aussi calme que s'il et
assist  la scne la plus ordinaire du monde, et soigneusement il
poussetait les genoux de son pantalon.

--Bast!... rpondit-il, nous saurons quand mme ce que nous avons
intrt  savoir. Ce garon est troupier, et il a sur les boutons de
sa capote le numro de son rgiment, ainsi!...

Un fin sourire plissa les lvres du jeune agent.

--Je crois que vous vous trompez, Gnral, dit-il.

--Cependant...

--Oui, je sais, en le voyant sous l'habit militaire, vous avez
suppos... Eh bien!... non. Ce malheureux n'tait pas soldat. En
voulez-vous une preuve immdiate, entre dix?... Regardez s'il est
tondu en brosse,  l'ordonnance? O avez-vous vu des troupiers avec
des cheveux tombant sur les paules?

L'objection interdit le gnral, mais il se remit vite.

--Penses-tu, fit-il brusquement, que j'ai mes yeux dans ma poche? Ta
remarque ne pas chapp; seulement, je me suis dit: Voil un gaillard
qui profite de ce qu'il est en cong pour se passer du perruquier.

--A moins que...

Mais Gvrol n'admet pas les interruptions.

--Assez caus!... pronona-t-il. Tout ce qui s'est pass, nous allons
l'apprendre. La mre Chupin n'est pas morte, elle, la coquine!

Tout en parlant, il marchait vers la vieille qui tait reste
obstinment accroupie sur son escalier. Depuis l'entre de la ronde,
elle n'avait ni parl, ni remu, ni hasard un regard. Seulement, ses
gmissements n'avaient pas discontinu.

D'un geste rapide, Gvrol arracha le tablier qu'elle avait ramen sur
sa tte, et alors elle apparut telle que l'avaient faite les
annes, l'inconduite, la misre, et des torrents d'eau-de-vie et de
mle-cassis: ride, ratatine, dente, raille, n'ayant plus sur les
os que la peau, plus jaune et plus sche qu'un vieux parchemin.

--Allons, debout!... dit l'inspecteur. Ah! tes jrmiades ne me
touchent gure. Tu devrais tre fouette, pour les drogues infmes que
tu mets dans tes boissons, et qui allument des folies furieuses dans
les cervelles des ivrognes.

La vieille promena autour de la salle ses petits yeux rougis, et d'un
ton larmoyant:

--Quel malheur!... gmit-elle, Q'est-ce que je vais devenir! Tout est
cass, bris! Me voil ruine.

Elle ne paraissait sensible qu' la perte de sa vaisselle.

--Voyons, interrogea Gvrol, comment la bataille est-elle venue?

--Hlas!... Je ne le sais seulement pas. J'tais l-haut  rapicer
des nippes  mon fils, quand j'ai entendu une dispute.

--Et aprs?

--Comme de juste, je suis descendue, et j'ai vu ces trois qui sont
tendus l, qui cherchaient des raisons  cet autre que vous avez
attach, le pauvre innocent. Car il est innocent, vrai comme je suis
une honnte femme. Si mon fils Polyte avait t l, il se serait mis
entre eux; mais moi, une veuve, qu'est-ce que je pouvais faire? J'ai
cri  la garde de toutes mes forces...

Elle se rassit, sur ce tmoignage, pensant en avoir dit assez. Mais
Gvrol la contraignit brutalement de se relever.

--Oh! nous n'avons pas fini, dit-il, je veux d'autres dtails.

--Lesquels, cher monsieur Gvrol, puisque je n'ai rien vu.

La colre commenait  rougir les matresses oreilles de l'inspecteur.

--Que dirais-tu, la vieille, fit-il, si je t'arrtais?

--Ce serait une grande injustice.

--C'est ce qui arrivera cependant si tu t'obstines  te taire. J'ai
ide qu'une quinzaine  Saint-Lazare te dlierait joliment la langue.

Ce nom produisit sur la veuve Chupin l'effet d'une pile lectrique.
Elle abandonna subitement ses hypocrites lamentations, se redressa,
campa firement ses poings sur ses hanches et se mit  accabler
d'invectives Gvrol et ses agents, les accusant d'en vouloir  sa
famille, car ils avaient dj arrt son fils, un excellent sujet,
jurant qu'au surplus elle ne craignait pas la prison, et que mme elle
serait bien aise d'y finir ses jours  l'abri du besoin.

Un moment, le gnral essaya d'imposer silence  l'affreuse mgre,
mais il reconnut qu'il n'tait pas de force, d'ailleurs tous ses
agents riaient. Il lui tourna donc le dos, et, s'avanant vers le
meurtrier:

--Toi, du moins, fit-il, tu ne nous refuseras pas des explications.

L'homme hsita un moment.

--Je vous ai dit, rpondit-il enfin, tout ce que j'avais  vous dire.
Je vous ai affirm que je suis innocent, et un homme prt  mourir,
frapp de ma main, et cette vieille femme ont confirm ma dclaration.
Que voulez-vous de plus? Quand le juge m'interrogera, je rpondrai
peut-tre; jusque-l, n'esprez pas un mot.

Il tait ais de voir que la dtermination de l'homme tait
irrvocable, et elle ne devait pas surprendre un vieil inspecteur de
la sret.

Trs-souvent des criminels, sur le premier moment, opposent 
toutes les questions le mutisme le plus absolu. Ceux-l sont les
expriments, les habiles, ceux qui prparent des nuits blanches aux
juges d'instruction.

Ils ont appris, ceux-l, qu'un systme de dfense ne s'improvise pas,
que c'est au contraire une oeuvre de patience et de mditation, o
tout doit se tenir et s'enchaner logiquement.

Et sachant quelle porte terrible peut avoir au cours de l'instruction
une rponse insignifiante en apparence, arrache au trouble du
flagrant dlit, il se taisait, il gagnait du temps.

Cependant, Gvrol allait peut-tre insister, quand on lui annona que
le soldat venait de rendre le dernier soupir.

--Puisque c'est ainsi, mes enfants, pronona-t-il, deux d'entre vous
vont rester ici, et je filerai avec les autres. J'irai rveiller
le commissaire de police, et je lui remettrai l'affaire; il
s'en arrangera, et selon ce qu'il dcidera, nous agirons. Ma
responsabilit, en tout cas, sera  couvert. Ainsi, dliez les jambes
de notre pratique et attachez un peu les mains de la mre Chupin, nous
les dposerons au poste en passant.

Tous les agents s'empressrent d'obir,  l'exception du plus jeune
d'entre eux, celui qui avait mrit les loges du Gnral.

Il s'approcha de son chef, et lui faisant signe qu'il avait  lui
parler, il l'entrana dehors.

Lorsqu'ils furent  quelques pas de la maison:

--Que me veux-tu? demanda Gvrol.

--Je voudrais savoir, Gnral, ce que vous pensez de cette affaire.

--Je pense, mon garon, que quatre coquins se sont rencontrs dans ce
coupe-gorge. Ils se sont pris de querelle, et des propos ils en sont
venus aux coups. L'un d'eux avait un revolver, il a tu les autres.
C'est simple comme bonjour. Selon ses antcdents et aussi selon les
antcdents des victimes, l'assassin sera jug. Peut-tre la socit
lui doit-elle des remercments...

--Et vous jugez inutiles les recherches, les investigations...

--Absolument inutiles.

Le jeune agent parut se recueillir.

--C'est qu'il me semble  moi, Gnral, reprit-il, que cette affaire
n'est pas parfaitement claire. Avez-vous tudi le meurtrier, examin
son maintien, observ son regard?... Avez-vous surpris comme moi...

--Et ensuite?

--Eh bien!... il me semble, je me trompe peut-tre; mais enfin je
crois que les apparences nous trompent. Oui, je sens quelque chose...

--Bah?... Et comment expliques-tu cela?

--Comment expliquez-vous le flair du chien de chasse?

Gvrol, champion de la police positiviste, haussait prodigieusement
les paules.

--En un mot, dit-il, tu devines ici un mlodrame ... un rendez-vous de
grands seigneurs dguiss,  la _Poivrire_, chez la Chupin ... comme
 l'Ambigu... Cherche, mon garon, cherche, je te le permets...

--Quoi!... vous permettez...

--C'est--dire que j'ordonne... Tu vas rester ici avec celui de tes
camarades que tu choisiras... Et si tu trouves quelque chose que je
n'aie pas vu, je te permets de me payer une paire de lunettes.




II


L'agent auquel Gvrol abandonnait une information qu'il jugeait
inutile, tait un dbutant dans la partie.

Il s'appelait Lecoq.

C'tait un garon de vingt-cinq  vingt-six ans, presque imberbe,
ple, avec la lvre rouge et d'abondants cheveux noirs onds. Il tait
un peu petit, mais bien pris, et ses moindres mouvements trahissaient
une vigueur peu commune.

En lui, d'ailleurs, rien de remarquable, sinon l'oeil, qui selon sa
volont, tincelait ou s'teignait comme le feu d'un phare  clipses,
et le nez, dont les ailes larges et charnues avaient une surprenante
mobilit.

Fils d'une riche et honorable famille de Normandie, Lecoq avait reu
une bonne et solide ducation.

Il commenait son droit  Paris, quand dans la mme semaine, coup sur
coup, il apprit que son pre, compltement ruin, venait de mourir, et
que sa mre ne lui avait survcu que quelques heures.

Dsormais il tait seul au monde, sans ressources..., et il fallait
vivre. Il put apprcier sa juste valeur; elle tait nulle.

L'Universit, avec le diplme de bachelier, ne donne pas de brevet
de rentes viagres. C'est une lacune. A quoi servait  l'orphelin sa
science du lyce?

Il envia le sort de ceux qui, ayant un tat au bout des bras, peuvent
entrer hardiment chez le premier patron venu et dire: Je voudrais de
l'ouvrage.

Ceux-l travaillent et mangent.

Lui, demanda du pain  tous les mtiers qui sont le lot des dclasss.
Mtiers ingrats!... Il y a cent mille dclasss  Paris.

N'importe!... Il fit preuve d'nergie. Il donna des leons et copia
des rles pour un avou. Un jour, il dbuta dans la nouveaut; le mois
suivant, il allait proposer  domicile des rossignols de librairie.
Il fut courtier d'annonces, matre d'tudes, dnicheur d'assurances,
placier  la commission....

En dernier lieu, il avait obtenu un emploi prs d'un astronome dont
le nom est une autorit, le baron Moser. Il passait ses journes 
remettre au net des calculs vertigineux,  raison de cent francs par
mois.

Mais le dcouragement arrivait. Aprs cinq ans, il se trouvait au
mme point. Il tait pris d'accs de rage quand il rcapitulait les
esprances avortes, les tentatives vaines, les affronts endurs.

Le pass avait t triste, le prsent tait presque intolrable,
l'avenir menaait d'tre affreux.

Condamn  de perptuelles privations, il essayait du moins d'chapper
aux dgots de la ralit en se rfugiant dans le rve.

Seul en son taudis, aprs un coeurant labeur, poign par les mille
convoitises de la jeunesse, il songeait aux moyens de s'enrichir d'un
coup, du soir au lendemain.

Sur cette pente, son imagination devait aller loin. Il n'avait pas
tard  admettre les pires expdients.

Mais  mesure qu'il s'abandonnait  ses chimres, il dcouvrait en lui
de singulires facults d'invention et comme l'instinct du mal. Les
vols les plus audacieux et rputs les plus habiles, n'taient,  son
jugement, que d'insignes maladresses.

Il se disait que s'il voulait, lui!... Et alors il cherchait, et
il trouvait des combinaisons tranges, qui assuraient le succs et
garantissaient mathmatiquement l'impunit. Bientt, ce fut chez lui
une manie, un dlire. Au point que ce garon, admirablement honnte,
passait sa vie  perptrer, par la pense, les plus abominables
mfaits. Tant, que lui-mme s'effraya de ce jeu. Il ne fallait qu'une
heure d'garement pour passer de l'ide au fait, de la thorie  la
pratique.

Puis, ainsi qu'il advient  tous les monomanes, l'heure sonna o les
bizarres conceptions qui emplissaient sa cervelle dbordrent.

Un jour, il ne put s'empcher d'exposer  son patron un petit plan
qu'il avait conu et mri, et qui et permis de rafler cinq ou six
cent mille francs sur les places de Londres et de Paris. Deux lettres
et une dpche tlgraphique, et le tour tait jou. Et impossible
d'chouer, et pas un soupon  craindre.

L'astronome, stupfait de la simplicit du moyen, admira. Mais,  la
rflexion, il jugea peu prudent de garder prs de soi un secrtaire si
ingnieux.

C'est pourquoi, le lendemain, il lui remit un mois d'appointements et
le congdia en lui disant:

--Quand on a vos dispositions et, qu'on est pauvre, on devient un
voleur fameux ou un illustre policier. Choisissez.

Lecoq se retira confus, mais la phrase de l'astronome devait germer
dans son esprit.

--Au fait, se disait-il, pourquoi ne pas suivre un bon conseil?

La police ne lui inspirait aucune rpugnance, loin de l. Souvent il
avait admir cette mystrieuse puissance dont la volont est rue
de Jrusalem et la main partout; qu'on ne voit ni n'entend, et qui
nanmoins entend et voit tout.

Il fut sduit par la perspective d'tre l'instrument de cette
Providence au petit pied. Il entrevit un utile et honorable emploi du
gnie particulier qui lui avait t dparti, une existence d'motions
et de luttes passionnes, des aventures inoues, et au bout la
clbrit.

Bref, la vocation l'emportait.

Si bien que la semaine suivante, grce  une lettre de recommandation
du baron Moser, il tait admis  la Prfecture, en qualit
d'auxiliaire du service de la sret.

Un dsenchantement assez cruel l'attendait  ses dbuts. Il avait vu
les rsultats, non les moyens. Sa surprise fut celle d'un naf amateur
de thtre pntrant pour la premire fois dans les coulisses, et
voyant de prs les dcors et les trucs qui,  distance, blouissent.

Mais il avait l'enthousiasme et le zle de l'homme qui se sent dans
sa voie. Il persvra, voilant d'une fausse modestie son envie de
parvenir, se fiant aux circonstances pour faire tt ou tard clater sa
supriorit.

Eh bien!... l'occasion qu'il souhaitait si ardemment, qu'il
piait depuis des mois, il venait, croyait-il, de la trouver  la
_Poivrire_.

Pendant qu'il tait suspendu  la fentre, il vit, aux clairs de son
ambition, le chemin du succs.

Ce n'tait d'abord qu'un pressentiment. Ce fut bientt une
prsomption, puis une conviction base sur des faits positifs qui
avaient chapp  tous, mais qu'il avait recueillis et nots.

La fortune se dcidait en sa faveur; il le reconnut en voyant Gvrol
ngliger jusqu'aux formalits les plus lmentaires, en l'entendant
dclarer d'un ton premptoire qu'il fallait attribuer ce triple
meurtre  une de ces querelles froces si frquentes entre rdeurs de
barrires.

--Va, pensait-il, marche, enferre-toi; crois-en les apparences,
puisque tu ne sais rien dcouvrir au-del. Je te dmontrerai que ma
jeune thorie vaut un peu mieux que ta vieille pratique.

Le laisser-aller de l'inspecteur autorisait Lecoq  reprendre
l'information en sous-oeuvre, secrtement, pour son compte. Il ne
voulut pas agir ainsi.

En prvenant son suprieur avant de rien tenter, il allait au-devant
d'une accusation d'ambition ou de mauvaise camaraderie. Ce sont
des accusations graves, dans une profession o les rivalits
d'amour-propre ont des violences inoues, o les vanits blesses
peuvent se venger par toutes sortes de mchants tours ou de petites
trahisons.

Il parla donc... assez pour pouvoir dire en cas de succs: Eh! je
vous avais averti!... assez peu pour ne pas clairer les tnbres de
Gvrol.

La permission qu'il obtint tait un premier triomphe, et du meilleur
augure; mais il sut dissimuler, et c'est du ton le plus dtach qu'il
pria un de ses collgues de rester avec lui.

Puis, tandis que les autres s'apprtaient  partir, il s'assit sur
le coin d'une table, tranger en apparence  tout ce qui se passait,
n'osant relever la tte tant il craignait de trahir sa joie, tant il
tremblait qu'on ne lt dans ses yeux ses projets et ses esprances.

Intrieurement, il tait dvor d'impatience. Si le meurtrier se
prtait de bonne grce aux prcautions  prendre pour qu'il ne pt
s'vader, il avait fallu se mettre  quatre pour lier les poignets de
la veuve Chupin, qui se dbattait en hurlant comme si on l'et brle
vive.

--Ils n'en termineront pas! se disait Lecoq.

Ils finirent cependant. Gvrol donna l'ordre du dpart, et sortit le
dernier aprs avoir adress  son subordonn un adieu railleur.

Lui ne rpondit pas. Il s'avana jusque sur le seuil de la porte pour
s'assurer que la ronde s'loignait rellement.

Il frissonnait  cette ide que Gvrol pouvait rflchir, se raviser
et revenir prendre l'affaire, comme c'tait son droit.

Ses anxits taient vaines. Peu  peu le pas des hommes s'teignit,
les cris de la veuve Chupin se perdirent dans la nuit. On n'entendit
plus rien.

Alors Lecoq rentra. Il n'avait plus  cacher sa joie, son oeil
tincelait. Comme un conqurant qui prend possession d'un empire, il
frappa du pied le sol en s'criant:

--Maintenant,  nous deux!...




III


Autoris par Gvrol  choisir l'agent qui resterait avec lui  la
_Poivrire_, Lecoq s'tait adress  celui qu'il estimait le moins
intelligent.

Ce n'tait pas, de sa part, crainte d'avoir  partager les bnfices
d'un succs, mais ncessit de garder sous la main un aide dont il
pt,  la rigueur, se faire obir.

C'tait un bonhomme de cinquante ans, qui, aprs un cong dans la
cavalerie, tait entr  la Prfecture.

Du modeste poste qu'il occupait, il avait vu se succder bien des
prfets, et on et peupl un bagne, rien qu'avec les malfaiteurs qu'il
avait arrts de sa main.

Il n'en tait ni plus fort ni plus zl. Quand on lui donnait un
ordre, il l'excutait militairement, tel qu'il l'avait compris.

S'il l'avait mal compris, tant pis!

Il faisait son mtier  l'aveugle, comme un vieux cheval tourne un
mange.

Quand il avait un instant de libert, et de l'argent, il buvait.

Il traversait la vie entre deux vins, sans toutefois dpasser jamais
un certain tat de demi lucidit.

On avait su autrefois, puis oubli son nom. On l'appelait le pre
Absinthe.

Comme de raison, il ne remarqua ni l'enthousiasme, ni l'accent de
triomphe de son jeune compagnon.

--Ma foi! lui dit-il, ds qu'ils furent seuls, tu as eu en me retenant
ici une fire ide, et je t'en remercie. Pendant que les camarades
vont passer la nuit  patauger dans la neige, je vais faire un bon
somme.

Il tait l, dans un bouge qui suait le sang, o palpitait le crime,
en face des cadavres chauds encore de trois hommes assassins, et il
parlait de dormir.

Au fait que lui importait!... Il avait tant vu en sa vie de scnes
pareilles! L'habitude n'amne-t-elle pas fatalement l'indiffrence
professionnelle, prodigieux phnomne qui donne au soldat le
sang-froid au milieu de la mle, au chirurgien l'impassibilit quand
le patient hurle et se tord sous son bistouri.

--Je suis all l-haut jeter un coup d'oeil, poursuivit le bonhomme,
j'ai vu un lit, chacun de nous montera la garde  son tour....

D'un geste imprieux, Lecoq l'interrompit.

--Rayez cela de vos papiers, pre Absinthe, dclara-t-il, nous ne
sommes pas ici pour flner, mais bien pour commencer l'information,
pour nous livrer aux plus minutieuses recherches et tcher de
recueillir des indices... Dans quelques heures arriveront le
commissaire de police, le mdecin, le juge d'instruction... je veux
avoir un rapport  leur prsenter.

Cette proposition parut rvolter le vieil agent.

--Eh!  quoi bon!... s'cria-t-il. Je connais le Gnral. Quand il va
chercher le commissaire, comme ce soir, c'est qu'il est sr qu'il n'y
a rien  faire. Penses-tu voir quelque chose o il n'a rien vu?...

--Je pense que Gvrol peut se tromper comme tout le monde. Je crois
qu'il s'est fi trop lgrement  ce qui lui a sembl l'vidence; je
jurerais que cette affaire n'est pas ce qu'elle parat tre; je suis
sr que, si vous le voulez, nous dcouvrirons ce que cachent les
apparences.

Si grande que fut la vhmence du jeune policier, elle toucha si peu
le vieux, qu'il billa  se dcrocher la mchoire en disant:

--Tu as peut-tre raison, mais moi je monte me jeter sur le lit. Que
cela ne t'empche pas de chercher; si tu trouves, tu m'veilleras.

Lecoq ne donna aucun signe d'impatience et mme, en ralit, il ne
s'impatientait pas. C'tait une preuve qu'il tentait.

--Vous m'accorderez bien un moment, reprit-il. En cinq minutes, montre
en main, je me charge de vous faire toucher du doigt le mystre que je
souponne.

--Va pour cinq minutes.

--Du reste, vous tes libre, papa. Seulement, il est clair que,
si j'agis seul, j'empocherai seul la gratification que vaudrait
infailliblement une dcouverte.

A ce mot gratification, le vieux policier dressa l'oreille. Il eut
l'blouissante vision d'un nombre infini de bouteilles de la liqueur
verte dont il portait le nom.

--Persuade-moi donc, dit-il, en s'asseyant sur un tabouret qu'il avait
relev.

Lecoq resta debout devant lui, bien en face.

--Pour commencer, interrogea-t-il, qu'est-ce,  votre avis, que cet
individu que nous avons arrt?

--Un dchargeur de bateaux, probablement, ou un ravageur.

--C'est--dire un homme appartenant aux plus humbles conditions de la
socit, n'ayant en consquence reu aucune ducation.

--Justement.

C'est les yeux sur les yeux de son compagnon, que Lecoq parlait. Il se
dfiait de soi comme tous les gens d'un mrite rel, et il s'tait dit
que s'il russissait  faire pntrer ses convictions dans l'esprit
obtus de ce vieil entt, il serait assur de leur justesse.

--Eh bien!... continua-t-il, que me rpondrez-vous si je vous prouve
que cet individu a reu une ducation distingue, raffine mme?...

--Je rpondrai que c'est bien extraordinaire, je rpondrai ... mais
bte que je suis, tu ne me prouveras jamais cela.

--Si, et trs-facilement. Vous souvenez-vous des paroles qu'il a
prononces en tombant, quand je l'ai pouss?

--Je les ai encore dans l'oreille. Il a dit: C'est les Prussiens qui
arrivent!

--Vous doutez-vous de ce qu'il voulait dire?

--Quelle question!... J'ai bien compris qu'il n'aime pas les Prussiens
et qu'il a cru nous adresser une grosse injure.

Lecoq attendait cette rponse.

--Eh bien!... pre Absinthe, dclara-t-il gravement, vous n'y tes
pas, oh! mais l, pas du tout. Et la preuve que cet homme a une
ducation bien suprieure  sa condition apparente, c'est que vous, un
vieux rou, vous n'avez saisi ni son intention, ni sa pense. C'est
cette phrase qui a t pour moi le trait de lumire.

La physionomie du pre Absinthe exprimait cette trange et comique
perplexit de l'homme qui, flairant une mystification, se demande s'il
doit rire ou se fcher. Rflexions faites, il se fcha.

--Tu es un peu jeune, commena-t-il, pour faire poser un vieux comme
moi. Je n'aime pas beaucoup les blagueurs....

--Un instant!... interrompit Lecoq, je m'explique. Vous n'tes pas
sans avoir entendu parler d'une terrible bataille qui a t un des
plus affreux dsastres de la France, la bataille de Waterloo?....

--Je ne vois pas quel rapport....

--Rpondez toujours.

--Alors ... oui!

--Bien! Vous devez, en ce cas, papa, savoir que la victoire pencha
d'abord du ct de la France. Les Anglais commenaient  faiblir, et
dj l'Empereur s'criait: Nous les tenons! quand, tout  coup,
sur la droite, un peu en arrire, on dcouvrit des troupes qui
s'avanaient. C'tait l'arme Prussienne. La bataille de Waterloo
tait perdue!

De sa vie, le digne Absinthe n'avait fait d'aussi grands efforts de
comprhension. Ils ne furent pas inutiles, car il se dressa  demi, et
du ton dont Archimde dut crier: J'ai trouv! il s'cria:

--J'y suis!... Les paroles de l'homme taient une allusion.

--C'est vous qui l'avez dit, approuva Lecoq. Mais je n'ai pas fini. Si
l'Empereur fut constern de l'apparition des Prussiens, c'est que, de
ce ct, prcisment, il attendait un de ses gnraux, Grouchy, avec
35,000 soldats. Donc, si l'allusion de l'homme est exacte et complte,
il comptait non sur un ennemi, qui venait de tourner sa position, mais
sur des amis... Concluez.

Fortement empoign, sinon convaincu, le bonhomme carquillait
extraordinairement ses yeux, l'instant d'avant appesantis par le
sommeil.

--Cristi!... murmura-t-il, tu nous contes cela d'un ton!... Mais, au
fait, je me souviens, tu auras vu quelque chose par le trou du volet.

Le jeune policier remua ngativement la tte.

--Sur mon honneur, dclara-t-il, je n'ai rien vu que la lutte entre
le meurtrier et ce pauvre diable vtu en soldat. La phrase seule a
veill mon attention.

--Prodigieux!... rptait le vieil agent, incroyable, patant!....

--J'ajouterai que la rflexion a confirm mes soupons. Je me suis
demand, par exemple, pourquoi cet homme, au lieu de fuir, nous avait
attendus et restait l, sur cette porte,  parlementer....

D'un bond, le pre Absinthe fut debout.

--Pourquoi? interrompit-il. Parce qu'il a des complices et qu'il
voulait leur laisser le temps de se sauver. Ah!... je comprends tout.

Un sourire de triomphe errait sur les lvres de Lecoq.

--Voil ce que je me suis dit, reprit-il. Et maintenant, il est ais
de vrifier nos soupons. Il y a de la neige dehors, n'est-ce pas?...

Il n'en fallut pas davantage. Le vieil agent saisit une lumire, et
suivi de son compagnon, il courut  la porte de derrire de la maison
qui ouvrait sur un petit jardin.

En cet endroit abrit, le dgel tait en retard, et sur le blanc tapis
de neige, apparaissaient comme autant de taches noires, de nombreuses
traces de pas.

Sans hsiter, Lecoq s'tait jet  genoux pour examiner de prs; il se
releva presque aussitt.

--Ce ne sont pas des pieds d'hommes, dit-il, qui ont laiss ces
empreintes!... Il y avait des femmes!...




IV


Les entts de la trempe du pre Absinthe, toujours en garde contre
l'opinion d'autrui, sont prcisment ceux qui, par la suite, s'en
prennent follement.

Quand une ide a enfin pntr dans leur cervelle vide, elle s'y
installe magistralement, l'emplit et s'y dveloppe jusqu' la ravager.

Dsormais, bien plus que son jeune compagnon, le vtran de la rue de
Jrusalem tait persuad, tait certain que l'habile Gvrol s'tait
tromp, et il riait de la mprise.

Eu entendant Lecoq affirmer que des femmes avaient assist 
l'horrible scne de la _Poivrire_, sa joie n'eut plus de bornes.

--Bonne affaire!... s'cria-t-il, excellente affaire!...

Et se souvenant tout  propos d'une maxime use et banale dj au
temps de Cicron, il ajouta d'un ton sentencieux:

--Qui tient la femme, tient la cause!...

Lecoq ne daigna pas rpondre. Il restait sur le seuil de la porte, le
dos appuy contre l'huisserie, la main sur le front, immobile autant
qu'une statue.

La dcouverte qu'il venait de faire et qui ravissait le pre
Absinthe, le consternait. C'tait l'anantissement de ses esprances,
l'croulement de l'ingnieux chafaudage bti par son imagination sur
un seul mot.

Plus de mystre, partant plus d'enqute triomphante, plus de clbrit
gagne du soir au lendemain par un coup d'clat!

La prsence de deux femmes dans ce coupe-gorge expliquait tout de la
faon la plus naturelle et la plus vulgaire.

Elle expliquait la lutte, le tmoignage de la veuve Chupin, la
dclaration du faux soldat mourant.

L'attitude du meurtrier devenait toute simple. Il tait rest pour
couvrir la retraite de deux femmes; il s'tait livr pour ne les pas
laisser prendre, acte de chevaleresque galanterie, si bien dans le
caractre franais, que les plus tristes coquins des barrires en sont
coutumiers.

Restait cette allusion si inattendue  la bataille de Waterloo. Mais
que prouvait-elle maintenant? Rien.

Qui ne sait o une passion indigne peut faire descendre un homme bien
n!... Le carnaval justifiait tous les travestissements....

Mais pendant que Lecoq tournait et retournait dans son esprit toutes
ces probabilits, le pre Absinthe s'impatientait.

--Allons-nous rester plants ici pour reverdir? dit-il. Nous
arrtons-nous juste au moment o notre enqute donne des rsultats si
brillants?...

Des rsultats brillants!... Ce mot blessa le jeune policier autant que
la plus amre ironie.

--Ah! laissez-moi tranquille!... fit-il brutalement, et surtout
n'avancez pas dans le jardin, vous gteriez les empreintes.

Le bonhomme jura, puis se tut. Il subissait l'irrsistible ascendant
d'une intelligence suprieure, d'une nergique volont.

Lecoq avait repris le fil de ses dductions.

--Voici probablement, pensait-il, comment les choses se sont passes:

Le meurtrier, sortant du bal de _l'Arc-en-Ciel_, qui est l-bas, prs
des fortifications, arrive ici avec deux femmes... Il y trouve trois
buveurs qui le plaisantent ou qui se montrent trop galants... Il se
fche... Les autres le menacent, il est seul contre trois, il est
arm, il perd la tte et fait feu...

Il s'interrompit, et aprs un instant ajouta tout haut:

--Mais est-ce bien le meurtrier qui a amen les femmes? S'il est jug,
tout l'effort du dbat portera sur ce point... On peut essayer de
l'claircir.

Aussitt il traversa le cabaret, ayant toujours son vieux collgue sur
les talons, et se mit  examiner les alentours de la porte enfonce
par Gvrol.

Peine perdue! Il n'y restait que trs-peu de neige, et tant de
personnes avaient pass et pitin, qu'on ne discernait rien.

Quelle dception aprs un si long espoir!...

Lecoq pleurait presque de rage. Il voyait remise indfiniment cette
capricieuse occasion si fivreusement pie. Il lui semblait entendre
les grossiers sarcasmes de Gvrol.

--Allons!... murmura-t-il, assez bas pour n'tre pas entendu, il faut
savoir reconnatre sa dfaite. Le Gnral avait raison et je ne suis
qu'un sot.

Il tait si positivement persuad qu'on pouvait tout au plus relever
les circonstances d'un crime vulgaire, qu'il se demandait s'il ne
serait pas sage de renoncer  toute information et de rentrer faire un
somme, en attendant le commissaire de police.

Mais ce n'tait plus l'opinion du pre Absinthe.

Le bonhomme, qui tait  mille lieues des rflexions de son compagnon,
ne s'expliquait pas son inaction et ne tenait plus en place.

--Eh bien!... garon, fit-il, deviens-tu fou! Voici assez de temps
perdu, ce me semble. La justice va arriver dans quelques heures; quel
rapport prsenterons-nous?... Moi d'abord, si tu as envie de flner,
j'agis seul...

Si attrist qu'il ft, le jeune policier ne put s'empcher de sourire.
Il reconnaissait ses exhortations de l'instant d'avant. C'tait le
vieux qui devenait l'intrpide.

--A l'oeuvre donc! soupira-t-il, en homme qui, prvoyant un chec,
veut du moins ne rien avoir  se reprocher.

Seulement, il tait malais de suivre des traces de pas en plein air,
la nuit,  la lueur vacillante d'une chandelle que le plus lger
souffle devait teindre.

--Il est impossible, dit Lecoq, qu'il n'y ait pas une lanterne dans
cette masure. Le tout est de mettre la main dessus.

Ils furetrent, et, en effet, au premier tage, dans la propre chambre
de la veuve Chupin, ils dcouvrirent une lanterne toute garnie, si
petite et si nette, que certainement elle n'tait pas destine 
d'honntes usages.

--Un vritable outil de filou, fit le pre Absinthe avec un gros rire.

L'outil tait commode, en tout cas, les deux agents le reconnurent
lorsque, de retour au jardin, ils recommencrent mthodiquement leurs
investigations.

Ils s'avancrent un peu avec des prcautions infinies.

Le vieil agent, debout, dirigeait au bon endroit la lumire de la
lanterne, et Lecoq,  genoux, tudiait les empreintes avec l'attention
d'un chiromancien s'efforant de lire l'avenir dans la main d'un riche
client.

Un nouvel examen assura Lecoq qu'il avait bien vu. Il tait vident
que deux femmes avaient quitt la _Poivrire_ par cette issue. Elles
taient sorties en courant, cette certitude rsultait de la largeur
des enjambes, et aussi de la disposition des empreintes.

La diffrence des traces laisses par les deux fugitives tait
d'ailleurs si remarquable, qu'elle sauta aux yeux du pre Absinthe.

--Cristi!... murmura-t-il, une de ces gaillardes peut se vanter
d'avoir un joli pied au bout de la jambe.

Il avait raison. L'une des pistes trahissait un pied mignon, coquet,
troit, emprisonn dans d'lgantes bottines, hautes de talon, fines
de semelles, cambres outre mesure.

L'autre dnonait un gros pied, court, qui allait en s'largissant
vers le bout, chauss de solides souliers trs-plats.

Cette circonstance tait bien peu de chose. Elle suffit pour rendre
 Lecoq toutes ses esprances, tant l'homme accueille facilement les
prsomptions qui flattent ses dsirs.

Palpitant d'anxit, il se trana sur la neige l'espace d'un mtre,
pour analyser d'autres vestiges, il se baissa, et aussitt laissa
chapper la plus loquente exclamation.

--Qu'y a-t-il? interrogea vivement le vieux policier, qu'as-tu vu?

--Voyez vous-mme, papa; tenez, l...

Le bonhomme se pencha, et sa surprise fut si forte qu'il faillit
lcher sa lanterne.

--Oh!... dit-il d'une voix trangle, un pas d'homme!...

--Juste. Et le gaillard avait de matresses bottes. Quelle empreinte,
hein! Est-elle nette, est-elle pure!... On peut compter les clous.

Le digne pre Absinthe se grattait furieusement l'oreille, ce qui est
sa faon d'aiguillonner son intelligence paresseuse.

--Mais il me semble, hasarda-t-il enfin, que l'individu ne sortait pas
de ce cabaret de malheur.

--Parbleu!... la direction du pied le dit assez. Non, il n'en sortait
pas, il s'y rendait. Seulement, il n'a pas dpass cette place o nous
sommes. Il s'avanait sur la pointe du pied, le cou tendu, prtant
l'oreille, quand, arriv ici, il a entendu du bruit... la peur l'a
pris, il s'est enfui.

--Ou bien, garon, les femmes sortaient comme il arrivait, et alors...

--Non. Les femmes taient hors du jardin quand il y a pntr.

L'assertion, pour le coup, sembla au bonhomme par trop audacieuse.

--a, fit-il, on ne peut pas le savoir.

--Je le sais, cependant, et de la faon la plus positive. Vous doutez,
papa!... C'est que vos yeux vieillissent. Approchez un peu votre
lanterne, et vous constaterez que l... oui, vous y tes, notre homme
a pos sa grosse botte juste sur une des empreintes de la femme au
petit pied, et l'a aux trois quarts efface.

Cet irrcusable tmoignage matriel stupfia le vieux policier.

--Maintenant, continua Lecoq, ce pas est-il bien celui du complice que
le meurtrier esprait?... Ne serait-ce pas celui de quelque rdeur de
terrain vague attir par les coups de feu?... C'est ce qu'il nous faut
savoir ... et nous le saurons. Venez!...

Une clture de lattes entre-croises, d'un peu plus d'un mtre de
haut, assez semblable  celles qui dfendent l'accs des lignes de
chemins de fer, sparait des terrains vagues le jardinet de la veuve
Chupin.

Quand Lecoq avait tourn le cabaret pour cerner le meurtrier, il tait
venu se heurter contre cette barrire, et, tremblant d'arriver trop
tard, il l'avait franchie, au grand dtriment de son pantalon, sans se
demander seulement s'il existait une issue.

Il en existait une. Un lger portillon de lattes, comme le reste,
tournant dans des gonds de gros fil de fer, maintenu par un taquet de
bois, permettait d'entrer et de sortir de ce ct.

Eh bien! c'est droit  ce portillon que les pas marqus sur la neige
conduisirent les deux agents de la sret.

Cette particularit devait frapper le jeune policier. Il s'arrta
court.

--Oh!... murmura-t-il comme en apart, ces deux femmes ne venaient pas
ce soir  la _Poivrire_ pour la premire fois.

--Tu crois, garon? interrogea le pre Absinthe.

--Je l'affirmerais presque. Comment, sans l'habitude des tres de ce
bouge, souponner l'existence de cette issue? L'aperoit-on, par cette
nuit obscure, avec ce brouillard pais? Non, car moi qui, sans me
vanter, ai de bons yeux, je ne l'ai pas vue....

--a, c'est vrai!...

--Les deux femmes y sont venues, pourtant, sans hsitation, sans
ttonnements, en ligne directe; et notez qu'il leur a fallu traverser
diagonalement le jardin.

Le vtran et donn quelque chose pour avoir une petite objection 
prsenter, le malheur est qu'il n'en trouva pas.

--Par ma foi! fit-il, tu as une drle de manire de procder. Tu n'es
qu'un conscrit, je suis un vieux de la vieille, j'ai assist, en ma
vie,  plus d'enqutes que tu n'as d'annes, et jamais je n'ai vu....

--Bast!... interrompit Lecoq, vous en verrez bien d'autres. Par
exemple, je puis vous apprendre, pour commencer, que si les femmes
savaient la situation exacte du portillon, l'homme ne la connaissait
que par ou-dire....

--Oh! pour le coup!...

--Cela se dmontre, papa. Etudiez les empreintes du gaillard, et vous
qui tes malin, vous reconnatrez qu'en venant il a diablement dvi.
Il tait si peu sr de son affaire que, pour trouver l'ouverture il
a t oblig de la chercher, les mains en avant... et ses doigts
ont laiss des traces sur la mince couche de neige qui recouvre la
clture.

Le bonhomme n'et point t fch de se rendre compte par lui-mme,
ainsi qu'il le disait, mais Lecoq tait press.

--En route, en route! dit-il, vous vrifierez mes assertions une autre
fois....

Ils sortirent alors du jardinet, et s'attachrent aux empreintes qui
remontaient vers les boulevards extrieurs, en appuyant toutefois un
peu sur la droite dans la direction de la rue du Patay.

Point n'tait besoin d'une attention soutenue. Personne, hormis les
fugitifs, ne s'tait aventur dans ces parages dserts depuis la
dernire tombe de neige. Un enfant et suivi la voie, tant elle tait
claire et distincte.

Quatre empreintes, trs-diffrentes, formaient la piste: deux taient
celles des femmes; les deux, autres, l'une  l'aller, l'autre au
retour, avaient t laisses par l'homme.

A diverses reprises, ce dernier avait pos le pied juste sur les pas
des deux femmes, les effaant  demi, et ainsi il ne pouvait subsister
de doutes quant  l'instant prcis de la soire o il tait venu
pier.

A cent mtres environ de la _Poivrire_, Lecoq saisit brusquement le
bras de son vieux collgue.

--Halte!... commanda-t-il, nous approchons du bon endroit, j'entrevois
des indices positifs.

L'endroit tait un chantier abandonn, ou plutt la rserve d'un
entrepreneur de btisses. Il s'y trouvait dposs selon le caprice des
charretiers quantit d'normes blocs de pierre, les uns travaills,
les autres bruts, et bon nombre de grandes pices de bois
grossirement quarries.

Devant un de ces madriers, dont la surface avait t essuye, toutes
les empreintes se rejoignaient, se mlaient et se confondaient.

--Ici, pronona le jeune policier, nos fugitives ont rencontr
l'homme, et tenu conseil avec lui. L'une d'elles, celle qui a les
pieds si petits, s'est assise.

--C'est ce dont nous allons nous assurer plus amplement, fit d'un ton
entendu le pre Absinthe.

Mais son compagnon coupa court  ces vellits de vrification.

--Vous, l'ancien, dit-il, vous allez me faire l'amiti de vous tenir
tranquille; passez-moi la lanterne et ne bougez plus...

Le ton modeste de Lecoq tait devenu soudainement si imprieux que le
bonhomme n'osa lui rsister.

Comme le soldat au commandement de fixe, il resta plant sur ses
jambes, immobile, muet, penaud, suivant d'un oeil curieux et ahuri les
mouvements de son collgue.

Libre de ses allures, matre de manoeuvrer la lumire selon la
rapidit de ses ides, le jeune policier explorait les environs dans
un rayon assez tendu.

Moins inquiet, moins remuant, moins agile, est le limier qui qute.

Il allait, venait, tournait, s'cartait, revenait encore, courant
ou s'arrtant sans raison apparente; il palpait, il scrutait, il
interrogeait tout: le terrain, les bois, les pierres et jusqu'aux plus
menus objets; tantt debout, le plus souvent  genoux, quelquefois 
plat ventre, le visage si prs de terre que son haleine devait faire
fondre la neige.

Il avait tir un mtre de sa poche, et il s'en servait avec une
prestesse d'arpenteur, il mesurait, mesurait, mesurait....

Et tous ces mouvements, il les accompagnait de gestes bizarres
comme ceux d'un fou, les entrecoupant de jurons ou de petits rires,
d'exclamations de dpit ou de plaisir.

Enfin, aprs un quart d'heure de cet trange exercice, il revint prs
du pre Absinthe, posa sa lanterne sur le madrier, s'essuya les mains
 son mouchoir et dit:

--Maintenant, je sais tout.

--Oh!... c'est peut-tre beaucoup.

--Quand je dis tout, je veux dire tout ce qui se rattache  cet
pisode du drame qui l-bas, chez la veuve Chupin, s'est dnou dans
le sang. Ce terrain vague, couvert de neige, est comme une immense
page blanche o les gens que nous recherchons ont crit, non-seulement
leurs mouvements et leurs dmarches, mais encore leurs secrtes
penses, les esprances et les angoisses qui les agitaient. Que vous
disent-elles, papa, ces empreintes fugitives? Rien. Pour moi, elles
vivent comme ceux qui les ont laisses, elles palpitent, elles
parlent, elles accusent!...

A part soi, le vieil agent de la sret se disait:

--Certainement, ce garon est intelligent; il a des moyens, c'est
incontestable, seulement il est toqu.

--Voici donc, poursuivait Lecoq, la scne que j'ai lue. Pendant que
le meurtrier se rendait  la _Poivrire_, avec les deux femmes, son
compagnon, je l'appellerai son complice, venait l'attendre ici. C'est
un homme d'un certain ge, de haute taille,--il a au moins un mtre
quatre-vingts,--coiff d'une casquette molle, vtu d'un paletot marron
de drap moutonneux, mari trs-probablemeut, car il porte une alliance
au petit doigt de la main droite....

Les gestes dsesprs de son vieux collgue le contraignirent de
s'arrter.

Ce signalement d'un individu dont l'existence n'tait que bien juste
dmontre, ces dtails prcis donns d'un ton de certitude absolue,
renversaient toutes les ides du pre Absinthe et renouvelaient ses
perplexits.

--Ce n'est pas bien, grondait-il, non, ce n'est pas dlicat. Tu me
parles de gratification, je prends la chose au srieux, je t'coute,
je t'obis en tout ... et voil que tu te moques de moi. Nous trouvons
quelque chose, et au lieu d'aller de l'avant, tu t'arrtes  conter
des blagues....

--Non, rpondit le jeune policier, je ne raille pas et je ne vous ai
rien dit encore dont je ne sois matriellement sr, rien qui ne soit
la stricte et indiscutable vrit.

--Et tu voudrais que je croie....

--Ne craignez rien, papa, je ne violenterai pas vos convictions.
Quand je vous aurai dit mes moyens d'investigation, vous rirez de la
simplicit de ce qui, en ce moment, vous semble incomprhensible.

--Va donc, fit le bonhomme d'un ton rsign.

--Nous en tions, mon ancien, au moment o le complice montait ici
la garde, et le temps lui durait. Pour distraire son impatience, il
faisait, les cent pas le long de cette pice de bois, et par instants
il suspendait sa monotone promenade pour prter l'oreille. N'entendant
rien, il frappait du pied, en se disant sans doute: Que diable
devient donc l'autre, l-bas!... Il avait fait une trentaine de
tours, je les ai compts, quand un bruit sourd rompit le silence ...
les deux femmes arrivaient.

Au rcit de Lecoq, tous les sentiments divers dont se compose le
plaisir de l'enfant coutant un conte de fes, le doute, la foi,
l'anxit, l'esprance, se heurtaient et se brouillaient dans la
cervelle du pre Absinthe.

Que croire, que rejeter? Il ne savait. Comment discerner le faux du
vrai, parmi toutes ces assertions galement premptoires?

D'un autre ct, la gravit du jeune policier, qui certes n'tait pas
feinte, cartait toute ide de plaisanterie.

Puis la curiosit l'aiguillonnait.

--Nous voici donc aux femmes, dit-il.

--Mon Dieu, oui, rpondit Lecoq; seulement, ici la certitude cesse;
plus de preuves, mais seulement des prsomptions. J'ai tout lieu
de croire que nos fugitives ont quitt la salle du cabaret ds le
commencement de la bagarre, avant les cris qui nous ont fait accourir.
Qui sont-elles? Je ne puis que le conjecturer. Je souponne cependant
qu'elles ne sont pas de conditions gales. J'inclinerais volontiers 
penser que l'une est la matresse et l'autre la servante.

--Il est de fait, hasarda le vieil agent, que la diffrence de leurs
pieds et de leurs chaussures est considrable.

Cette observation ingnieuse eut le don d'arracher un sourire aux
proccupations du jeune policier.

--Cette diffrence, dit-il srieusement, est quelque chose, mais
ce n'est pas elle qui a fix mon opinion. Si le plus ou moins de
perfection des extrmits rglait les conditions sociales, beaucoup de
matresses seraient servantes. Ce qui me frappe, le voici:

Quand ces deux malheureuses sortent pouvantes de chez la Chupin, la
femme au petit pied s'lance d'un bond dans le jardin, elle court
en avant, elle entrane l'autre, elle la distance. L'horreur de la
situation, l'infamie du lieu, l'effroi du scandale, l'ide d'une
situation  sauver, lui communiquent une merveilleuse nergie.

Mais son effort, ainsi qu'il arrive toujours aux femmes dlicates et
nerveuses, ne dure que quelques secondes. Elle n'est pas  la moiti
du chemin qu'il y a d'ici  la _Poivrire_, que son lan se ralentit,
ses jambes flchissent. Dix pas plus loin, elle chancelle et trbuche.
Quelques pas encore, elle s'affaisse si bien que ses jupes appuient
sur la neige et y tracent un lger cercle.

Alors intervient la femme aux souliers plats. Elle saisit sa compagne
par la taille, elle l'aide,--et leurs empreintes se confondent--puis
la voyant dcidment prs de dfaillir, elle la soulve entre ses
robustes bras et la porte--et l'empreinte de la femme au petit pied
cesse....

Lecoq inventait-il  plaisir, cette scne n'tait-elle qu'un jeu de
son imagination?

Feignait-il cet accent absolu que donne la conviction profonde et
sincre, et qui fait, pour ainsi dire, revivre la ralit?

Le pre Absinthe conservait l'ombre d'un doute, mais il entrevoyait un
moyen infaillible d'en finir avec ses soupons.

Il s'empara lestement de la lanterne et courut tudier ces empreintes
qu'il avait regardes, qu'il n'avait pas su voir, qui avaient t
muettes pour lui, et qui avaient livr leur secret  un autre.

Il dut se rendre. Tout ce que Lecoq avait annonc, il le retrouva,
il reconnut les pas confondus, le cercle des jupons, la lacune des
lgantes empreintes.

A son retour, sa contenance seule trahissait une admiration
respectueusement bahie, et c'est avec une nuance trs-saisissable de
confusion qu'il dit:

--Il ne faut pas en vouloir  un vieux de la vieille, qui est un peu
comme saint Thomas... J'ai touch du doigt, et je voudrais bien savoir
la suite.

Certes, il s'en fallait que le jeune policier lui en voult de son
incrdulit.

--Ensuite, reprit-il, le complice qui avait entendu venir les
fugitives court au-devant d'elles, et il aide la femme au large pied
 porter sa compagne. Cette dernire se trouvait dcidment mal.
Aussitt le complice retire sa casquette, et s'en sert pour pousseter
la neige qui se trouvait sur le madrier. Puis, ne jugeant pas la place
assez sche, il l'essuie du pan de sa redingote.

Ces soins sont-ils pure galanterie ou prvenance habituelle d'un
subalterne? Je me le suis demand.

Ce qui est positif, c'est que pendant que la femme au petit pied
reprenait ses sens,  demi tendue sur ce madrier, l'autre entranait
le complice  cinq ou six pas,  gauche, jusqu' cet norme bloc.

L, elle lui parle, et tout en l'coutant, l'homme, machinalement,
pose sur le bloc couvert de neige, sa main qui y laisse une empreinte
d'une merveilleuse nettet ... puis l'entretien continuant, c'est son
coude qu'il appuie sur la neige....

Comme tous les gens d'une intelligence borne, le pre Absinthe devait
passer rapidement d'une dfiance idiote  une confiance absurde.

Il pouvait tout croire dsormais, par la mme raison que d'abord il
n'avait rien cru.

Sans notions sur les bornes des dductions et de la pntration
humaines, il n'apercevait pas de limites au gnie conjectural de son
compagnon.

C'est donc de la meilleure foi du monde qu'il lui demanda:

--Et que disaient le complice et la femme aux souliers plats?

Si Lecoq sourit de cette navet, l'autre ne s'en douta pas.

--Il m'est assez difficile de rpondre, fit-il; je crois pourtant que
la femme expliquait  l'homme l'immensit et l'imminence du danger de
sa compagne, et qu'ils cherchaient  eux deux le moyen de le conjurer.
Peut-tre rapportait-elle des ordres donns par le meurtrier. Le
positif, c'est qu'elle finit en priant le complice de courir jusqu'
la _Poivrire_ pour essayer de surprendre ce qui s'y passe. Et il y
court, puisque sa piste de l'aller part de ce bloc de pierre.

--Et dire, s'cria le vieil agent, que nous tions dans le cabaret
 ce moment!... Un mot de Gvrol et nous pincions la bande entire.
Quelle dveine et quel malheur!...

Le dsintressement de Lecoq n'allait pas jusqu' partager les regrets
de son collgue.

L'erreur de Gvrol, il la bnissait, au contraire. N'tait-ce pas 
elle qu'il devait l'information de cette affaire que de plus en plus
il jugeait mystrieuse, et que cependant il esprait pntrer?

--Pour finir, reprit-il, le complice ne tarde pas  reparatre, il a
vu la scne, il a eu peur, il s'est ht!... Il tremble que l'ide ne
vienne aux agents qu'il a vus de battre les terrains vagues. C'est
 la femme aux petits pieds qu'il s'adresse, il lui dmontre la
ncessit de la fuite, et que chaque minute perdue peut devenir
mortelle. A sa voix, elle rassemble toute son nergie, elle se lve et
s'loigne au bras de sa compagne.

L'homme leur a-t-il indiqu la route  suivre, la connaissaient-elles?
Nous le saurons plus tard. Ce qui est acquis, c'est qu'il les a
accompagnes  quelque distance pour veiller sur elles.

Mais au-dessus de ce devoir de protger ces deux femmes, il en a un
plus sacr, celui de secourir s'il le peut son complice. Il rebrousse
donc chemin, repasse par ici, et voici sa dernire piste qui s'loigne
dans la direction de la rue du Chteau-des-Rentiers. Il veut savoir ce
que deviendra le meurtrier, il va se placer sur son passage....

Pareil au dilettante qui sait attendre, pour applaudir, la fin du
morceau qui le transporte, le pre Absinthe avait su contenir son
admiration.

C'est seulement quand il vit que le jeune policier avait fini, qu'il
lcha la bride  son enthousiasme.

--Voil une enqute!... s'cria-t-il. Et on dit que Gvrol est fort.
Qu'il y vienne donc!... Tenez, voulez-vous que je vous dise? Eh bien!
compar  vous, le Gnral n'est que de la Saint-Jean.

Certes la flatterie tait grossire, mais sa sincrit n'tait pas
douteuse. Puis c'tait la premire fois que cette rose de la louange
tombait sur la vanit de Lecoq: elle l'panouit.

--Bast!... rpondit-il d'un ton modeste, vous tes trop indulgent,
papa. En somme, qu'ai-je fait de si fort? Je vous ai dit que l'homme
avait un certain ge ... ce n'tait pas difficile aprs avoir examin
son pas lourd et tranant. Je vous ai fix sa taille, la belle
malice!... Quand je me suis aperu qu'il s'tait accoud sur le bloc
de pierre qui est l,  gauche, j'ai mesur le susdit bloc. Il a un
mtre soixante-sept, donc l'homme qui a pu y appuyer son coude a au
moins un mtre quatre-vingts. L'empreinte de sa main m'a prouv que
je ne me trompais pas. En voyant qu'on avait enlev la neige qui
recouvrait le madrier, je me suis demand avec quoi; j'ai song que ce
pouvait tre avec une casquette, et une marque laisse par la visire
m'a prouv que je ne me trompais pas.

Enfin, si j'ai su de quelle couleur est son paletot, et de quelle
toffe, c'est que lorsqu'il a essuy le bois humide, des clats de
bois ont retenu ces petits flocons de laine marron que j'ai retrouvs
et qui figureront aux pices de conviction... Qu'est-ce que tout cela?
Rien. A peine avons-nous les premiers lments de l'affaire... Nous
tenons le fil, il s'agit d'aller jusqu'au bout... En avant donc!

Le vieux policier tait lectris, et comme un cho, il rpta:

--En avant!!!




V


Cette nuit-l les vagabonds rfugis aux environs de la _Poivrire_
dormirent peu, et encore d'un pnible sommeil, coup de sursauts,
trouble par l'affreux cauchemar d'une descente de police.

Rveills par les dtonations de l'arme du meurtrier, croyant 
quelque collision entre des agents de la sret et un de leurs
camarades, ils restrent sur pied pour la plupart, l'oeil et l'oreille
au guet, prts  dtaler comme une bande de chacals  la moindre
apparence de danger.

D'abord, ils ne dcouvrirent rien de suspect.

Mais plus tard, sur les deux heures du matin, lorsqu'ils se
rassuraient, le brouillard s'tant un peu dissip, ils furent tmoins
d'un phnomne bien fait pour raviver toutes leurs inquitudes.

Au milieu des terrains dserts, que les gens du quartier appelaient
la plaine, une lumire petite et fort brillante, dcrivait les plus
capricieuses volutions.

Elle se mouvait comme au hasard, sans direction apparente, traant
les plus inexplicables zigzags, rasant le sol parfois, d'autres fois
s'levant, immobile par instants et la seconde d'aprs filant comme
une balle.

En dpit du lieu et de la saison, les moins ignorants d'entre les
coquins crurent  un feu follet,  une de ces flammes lgres qui
s'allument spontanment au-dessus des marais et flottent dans
l'atmosphre au gr de la brise.

Ce feu follet... c'tait la lanterne des deux agents de la sret qui
continuaient leurs investigations....

Avant de quitter le chantier o il s'tait si soudainement rvl
 son premier disciple, Lecoq avait eu de longues et cruelles
perplexits.

Il n'avait pas encore le coup d'oeil magistral de la pratique. Il
n'avait pas surtout la hardiesse et la promptitude de dcision que
donne un pass de succs.

Or, il hsitait entre deux partis galement raisonnables, offrant
chacun en sa faveur des probabilits et des arguments de mme poids.

Il se trouvait entre deux pistes: celle des deux femmes, d'un ct,
celle du complice du meurtrier, de l'autre.

A laquelle s'attacher?... Car, de pouvoir les relever toutes deux, il
ne fallait pas l'esprer.

Assis sur le madrier qui lui semblait garder encore la chaleur
du corps de la femme au petit pied, le front dans sa main, il
rflchissait, il pesait ses chances.

--Suivre l'homme, murmurait-il, cela ne m'apprendra rien que je ne
devine. Il est all s'embusquer sur le passage de la ronde, il l'a
accompagne de loin, il a regard coffrer son complice, enfin il a
sans doute rd autour du poste. En me jetant rapidement sur ses
traces, puis-je esprer le rejoindre, me saisir de sa personne? Non,
trop de temps s'est coul....

Ce monologue, le pre Absinthe l'coutait avec une curiosit ardente
et convaincue, anxieux autant que le naf qui est all consulter une
somnambule pour un objet perdu, et qui attend l'oracle.

--Suivre les femmes, continuait le jeune policier,  quoi cela
mnera-t-il? Peut-tre  une dcouverte importante, peut-tre  rien!

De ce ct, c'est l'inconnu avec toutes ses dceptions, mais aussi
avec toutes ses chances heureuses.

Il se leva, son parti tait pris.

--Eh bien!... s'cria-t-il, je choisis l'inconnu! Nous allons, pre
Absinthe, nous attacher aux pas des deux femmes, et tant qu'ils nous
guideront, nous irons....

Enflamms d'une ardeur pareille, ils se mirent en marche. Au bout de
la voie o ils s'engageaient, ils apercevaient, ainsi qu'un phare
magique, l'un la gratification, l'autre la gloire du succs.

Ils allaient grand train. Au dbut ce n'tait qu'un jeu de suivre ces
traces si distinctes qui s'loignaient dans la direction de la Seine.

Mais ils ne tardrent pas  tre forcs de ralentir leur allure.

Le dsert finissait, ils arrivaient aux confins de la civilisation
pour ainsi dire, et  chaque instant des empreintes trangres se
mlaient aux empreintes des fugitives, se confondaient avec elles; et
parfois les effaaient.

Puis, en beaucoup d'endroits, selon l'exposition ou la nature du sol,
le dgel avait fait son oeuvre, et il se rencontrait de grands espaces
absolument dbarrasss de neige.

La piste se trouvait alors interrompue, et ce n'tait pas trop, pour
la ressaisir, de toute la sagacit de Lecoq et de toute la bonne
volont de son vieux compagnon.

En ces occasions, le pre Absinthe plantait sa canne en terre, prs de
la dernire empreinte releve, et Lecoq et lui qutaient et battaient
le terrain autour de ce point de repaire,  la faon des limiers en
dfaut.

C'est alors que la lanterne voluait si trangement.

Dix fois, malgr tout, ils eussent perdu la voie ou pris le change,
sans les lgantes bottines de la femme au petit pied.

Elles avaient, ces bottines, des talons si hauts, si troits, si
singulirement chancrs, qu'ils rendaient une mprise impossible. Ils
enfonaient  chaque pas de trois ou quatre centimtres dans la neige
ou dans la boue, et leur empreinte rvlatrice restait nette comme
celle du cachet sur la cire.

C'est grce  ces talons que les agents reconnurent que les deux
fugitives n'avaient pas remont la rue du Patay, comme on devait s'y
attendre. Sans doute elles l'avaient juge peu sre et trop claire.

Elles l'avaient traverse simplement, un peu au-dessous de la ruelle
de la Croix-Rouge, et avaient profit d'un vide entre deux maisons
pour se rejeter dans les terrains vagues.

--Dcidment, murmura Lecoq, les coquines connaissent le pays.

En effet, elles en savaient si bien la topographie, qu'en quittant la
rue du Patay, elles avaient brusquement tourn  droite, pour viter
de vastes tranches ouvertes par des chercheurs de terre  brique.

Mais leur piste tait redevenue on ne peut plus visible, et elle resta
telle jusqu' la rue du Chevaleret.

L, par exemple, les indices cessrent brusquement.

Lecoq releva bien huit ou dix empreintes de la fugitive aux souliers
plats, mais ce fut tout.

Le terrain, il est vrai, ne se prtait gure  une exploration de
cette nature. La circulation avait t assez active dans la rue du
Chevaleret, et s'il restait encore un peu de neige sur les trottoirs,
le milieu de la chausse tait transform en une rivire de boue.

--Les gaillardes ont-elles enfin song que la neige pouvait les
trahir, grommela le jeune policier, ont-elles pris la chausse?

 coup sr, elles n'avaient pu traverser comme l'instant d'avant; car
de l'autre ct de la rue s'tendait le mur d'une fabrique.

--N, i, ni, pronona le pre Absinthe, nous en sommes pour nos frais.

Mais Lecoq n'tait pas d'une trempe  jeter le manche aprs la cogne
pour un chec.

Anim de la rage froide de l'homme qui voit lui chapper l'objet qu'il
croyait saisir, il recommena ses recherches, et bien lui en prit.

--J'y suis!... cria-t-il tout  coup, je devine, je vois!...

Le pre Absinthe s'approcha. Il ne voyait ni ne devinait, lui, mais il
n'en tait plus  douter de son compagnon.

--Regardez l, lui dit Lecoq; qu'apercevez-vous?...

--Les traces laisses par les roues d'une voiture qui a tourn court.

--Eh bien!... papa, ces traces expliquent tout. Arrives  cette rue,
nos fugitives ont aperu dans le lointain les lanternes d'un fiacre
qui s'avanait, revenant de Paris. S'il tait vide, c'tait le salut.
Elles l'ont attendu, et, quand il a t  porte, elles ont appel le
cocher... Sans doute, elles lui ont promis un bon pourboire; ce qui
est clair, c'est qu'il a consenti  rebrousser chemin. Il a tourn
court, elles sont montes en voiture... et voil pourquoi les
empreintes finissent ici.

Cette explication ne drida pas le bonhomme.

--Sommes-nous plus avancs, maintenant que nous savons cela? dit-il.

Lecoq ne put s'empcher de hausser les paules.

--Espriez-vous donc, fit-il, que la piste des coquines nous
conduirait  travers tout Paris jusqu' la porte de leur maison?...

--Non, mais...

--Alors, que voulez-vous de mieux? Pensez-vous que je ne saurai pas,
demain, retrouver ce cocher? Il rentrait  vide, cet homme, sa journe
finie, donc sa remise est dans le quartier. Croyez-vous qu'il ne se
souviendra pas d'avoir pris deux personnes rue du Chevaleret? Il nous
dira o il les a dposes, ce qui ne signifie rien, car elles ne lui
auront certes pas donn leur adresse, mais il nous dira aussi leur
signalement, comment elles taient mises, leur air, leur ge, leurs
faons. Et avec cela, et ce que nous savons dj...

Un geste loquent complta sa pense, puis il ajouta:

--Il s'agit,  prsent, de regagner la _Poivrire_, et vite... Et
vous, l'ancien, vous pouvez teindre votre lanterne.




VI


Tout en jouant ferme des jambes pour se maintenir  la hauteur de son
compagnon qui courait presque, tant il avait hte d'tre de retour
 la _Poivrire_, le pre Absinthe songeait, et une lumire toute
nouvelle se faisait dans son cerveau.

Depuis vingt-cinq ans qu'il tait  la Prfecture, le bonhomme avait
vu, selon son expression, bien des collgues lui passer sur le corps,
et conqurir aprs une anne d'emploi une situation qu'on refusait 
ses longs services.

En ce cas-l, il ne manquait jamais d'accuser ses suprieurs
d'injustice, et ses rivaux heureux de basse flatterie.

Pour lui l'anciennet tait le seul titre  l'avancement, l'unique, le
plus beau, le plus respectable.

Quand il avait dit: Faire des passe-droits  un ancien,  un vieux de
la vieille, est une infamie, il avait rsum son opinion, ses griefs
et toutes ses amertumes.

Eh bien!... cette nuit-l, le pre Absinthe dcouvrit qu' ct de
l'anciennet il y avait quelque chose, et que le choix a sa raison
d'tre. Il s'avoua que ce conscrit qu'il avait trait si lgrement,
venait d'entamer une information comme jamais lui, vtran chevronn,
n'et su le faire.

Mais s'entretenir avec soi n'tait pas le fort du bonhomme, il ne
tarda pas  s'ennuyer de lui-mme, et comme on arrivait  un passage
assez difficile pour qu'il ft ncessaire de ralentir le train, il
jugea le moment favorable  un bout de conversation.

--Vous ne dites rien, camarade, commena-t-il, et on jurerait que vous
n'tes pas content.

Ce vous, surprenant rsultat des rflexions du vieil agent, aurait
frapp Lecoq, si son esprit n'et t  mille lieues de son compagnon.

--Je ne suis pas content, en effet, rpondit-il.

--Allons donc!... Vous tiez gai comme pinson, il n'y a pas dix
minutes.

--C'est qu'alors je ne prvoyais pas le malheur qui nous menace.

--Un malheur...

--Et trs-grand. Ne sentez-vous donc pas que le temps s'est
incroyablement radouci. Il est clair que le vent est au sud. Le
brouillard s'est dissip, mais le temps est couvert, il menace... Il
pleuvra peut-tre avant une heure.

--Il tombe des gouttes dj, je viens d'en sentir une...

Cette phrase fit sur Lecoq l'effet d'un coup de fouet donn  un
cheval vigoureux. Il bondit et prit une allure encore plus prcipite,
en rptant:

--Htons-nous!... htons-nous!...

Le bonhomme prit le pas de course, mais son esprit tait on ne peut
plus troubl de la rponse de son jeune compagnon.

Un grand malheur!... Le vent du sud!... La pluie!... Il ne voyait pas,
non il ne pouvait voir le rapport.

Intrigu outre mesure, vaguement inquiet, il questionna, bien qu'il
n'et gure que juste assez d'haleine pour suffire  la course force
qu'il fournissait.

--Parole d'honneur, dit-il, j'ai beau me creuser la tte...

Le jeune policier eut piti de son anxit.

--Quoi!... interrompit-il, toujours courant, vous ne comprenez pas que
de ces nuages noirs que le vent pousse, dpendent le sort de notre
enqute, mon succs, votre gratification!...

--Oh!...

--Il n'y a pas de oh! l'ancien, malheureusement. Vingt minutes d'une
petite pluie douce et nous aurions perdu notre temps et nos peines.
Qu'il pleuve, la neige fond et adieu nos preuves. Ah! c'est une
fatalit! Marchons, marchons plus vite!... En tes-vous  savoir
qu'une enqute doit apporter autre chose que des paroles!... Quand
nous affirmerons au juge d'instruction que nous avons vu des traces de
pas, il nous rpondra: o? Et que dire?... Quand nous jurerons sur nos
grands dieux que nous avons reconnu et relev le pied d'un homme et
de deux femmes, on nous dira: faites un peu voir?... Qui sera penaud
alors?... Le pre Absinthe et Lecoq. Sans compter que Gvrol ne se
fera pas faute de dclarer que nous mentons pour nous faire valoir et
pour l'humilier...

--Par exemple!...

--Plus vite, papa, plus vite, vous vous indignerez demain. Pourvu
qu'il ne pleuve pas!... Des empreintes si belles, si nettes,
reconnaissables, qui seraient la confusion des coupables... Comment
les conserver. Par quel procd les solidifier?... J'y coulerais de
mon sang, s'il devait s'y figer.

Le pre Absinthe se rendait cette justice que sa part de collaboration
jusqu'ici tait des plus minimes.

Il avait tenu la lanterne.

Mais voici que pour acqurir des droits rels et solides  la
gratification, une occasion, croyait-il, se prsentait.

Il la saisit...

--Je sais, dclara-t-il, comment on opre pour mouler et conserver des
pas marqus sur la neige.

A ces mots, le jeune policier s'arrta net.

--Vous savez cela, vous? interrompit-il.

--Oui, moi, rpondit le vieil agent, avec la nuance de fatuit d'un
homme qui prend sa revanche. On a invent le truc pour _l'affaire de
la Maison-Blanche_ qui a eu lieu l'hiver, au mois de dcembre...

--Je me la rappelle.

--Eh bien!... il y avait sur la neige, dans la cour, une grande
diablesse d'empreinte qui faisait le bonheur du juge d'instruction.
Il disait qu' elle seule elle tait toute la question, et qu'elle
vaudrait dix ans de travaux forcs de plus  l'accus. Naturellement
il tenait  la conserver. O fit venir un grand chimiste de Paris.

--Passez, passez!...

--Pour lors, je n'ai pas vu pratiquer la chose de mes yeux, mais
l'expert m'a tout racont en me montrant le bloc qu'on avait obtenu.
Mme il me disait qu'il m'expliquait cela  cause de ma profession, et
pour mon ducation...

Lecoq trpignait d'impatience.

--Enfin, dit-il brusquement, comment s'y prenait-il.

--Attendez... j'y suis. On prend des plaques de glatine de premire
qualit, bien transparentes, et on les met tremper dans de l'eau
froide. Quand elles sont bien ramollies, on les fait chauffer et
fondre au bain-marie, jusqu' ce qu'elles forment une bouillie ni trop
claire ni trop paisse. On laisse refroidir cette bouillie jusqu'au
point o elle ne coule plus que bien juste et on en verse une couche
bien mince sur l'empreinte.

Lecoq tait pris de cette irritation si naturelle aprs une fausse
joie, quand on reconnat qu'on a perdu son temps  couter un
imbcile.

--Assez!... interrompit-il durement; votre procd est celui
d'Hugoulin, et on le trouve dans tous les manuels. Il est excellent,
mais en quoi peut-il nous servir?... Avez-vous de la glatine sur
vous?...

--Pour cela, non...

--Ni moi non plus... Autant donc et valu me conseiller de couler du
plomb fondu dans les empreintes pour les fixer...

Ils reprirent leur course, et cinq minutes plus tard, sans un mot
chang, ils rentraient dans le cabaret de la veuve Chupin.

Le premier mouvement du bonhomme devait tre de s'asseoir, de se
reposer, de respirer... Lecoq ne lui en laissa pas le loisir.

--Haut de pied, papa! commanda-t-il; procurez-moi une terrine, un
plat, un vase quelconque; donnez-moi de l'eau; runissez tout ce qu'il
y a de planches, de caisses, de vieilles botes dans cette cambuse.

Lui-mme, pendant que son compagnon obissait, il s'arma d'un tesson
de bouteille et se mit  racler furieusement l'enduit de la cloison
qui sparait en deux les pices du rez-de-chausse de la _Poivrire_.

Son intelligence, dconcerte d'abord par l'imminence d'une
catastrophe imprvue, avait repris son quilibre. Il avait rflchi,
il s'tait ingni  chercher un moyen de conjurer l'accident... et il
esprait.

Quand il eut  ses pieds sept ou huit poignes de poussire de pltre,
il en dlaya la moiti dans de l'eau, de faon  former une pte
extrmement peu consistante, et il mit le reste de ct dans une
assiette.

--Maintenant, papa, dit-il, venez m'clairer.

--Une fois dans le jardin, le jeune policier chercha la plus nette et
la plus profonde des empreintes, s'agenouilla devant et commena son
exprience, palpitant d'anxit.

Il rpandit d'abord sur l'empreinte une fine couche de poussire de
pltre sec, et sur cette couche, avec des prcautions infinies, il
versa petit  petit son dlayage, qu'il saupoudrait  mesure de
poussire sche.

O bonheur!... La tentative russissait!... Le tout formait un bloc
homogne et se moulait. Et aprs une heure de travail, il possdait
une demi-douzaine de clichs, qui manquaient peut-tre de nettet,
mais fort suffisants encore comme pices de conviction.

Lecoq avait eu raison de craindre; la pluie commenait.

Il eut encore nanmoins le temps de couvrir avec les planches et les
caisses runies par le pre Absinthe un certain nombre de traces qu'il
mettait ainsi, pour quelques heures,  l'abri du dgel...

Enfin, il respira. Le juge d'instruction pouvait venir.




VII


Il y a loin, de la _Poivrire_  la rue du Chevaleret, mme en prenant
par la plaine qui vite les dtours.

Il n'avait pas fallu moins de quatre heures  Lecoq et  son vieux
collgue, pour recueillir au dehors leurs lments d'information.

Et pendant tout ce temps, le cabaret de la veuve Chupin tait rest
grand ouvert, accessible au premier venu.

Pourtant, lorsque le jeune policier avait,  son retour, remarqu cet
oubli des prcautions les plus lmentaires, il ne s'en tait pas
inquit.

Tout bien considr, il tait difficile de souponner de graves
inconvnients  cette tourderie.

Qui donc serait venu, pass minuit, jusqu' ce cabaret? Sa redoutable
renomme levait autour de lui comme des fortifications. Les pires
coquins n'y buvaient pas sans inquitude, craignant, s'ils venaient 
perdre conscience de leurs actes, d'tre dpouills par des voleurs au
poivrier.

Il se pouvait, tout au plus, qu'un intrpide, revenant de danser 
_l'Arc-en-Ciel_, o il y avait bal de nuit, se sentant quelques sous
en poche, et altr par consquent, et t attir par les lueurs qui
s'chappaient de la porte.

Mais il suffisait d'un regard  l'intrieur pour mettre en fuite les
plus braves.

En moins d'une seconde, le jeune policier avait envisag toutes ces
probabilits, mais il n'en avait souffl mot au pre Absinthe.

C'est que, peu  peu, l'ivresse de sa joie et de ses esprances
s'tait dissipe, il tait revenu  son calme habituel et, faisant un
retour sur soi, il n'tait pas enchant de sa conduite.

Qu'il exprimentt son systme d'investigations sur le pre Absinthe,
comme l'apprenti tribun essaie sur ses amis ses moyens oratoires, rien
de mieux.

Mme, il avait accabl de sa supriorit le vtran de la rue de
Jrusalem, il l'en avait cras.

Le beau mrite et la rare victoire!... Le bonhomme tait un bta; lui,
Lecoq, se croyait trs-fin... Etait-ce une raison pour se pavaner et
faire la roue?...

Si encore il et donn de sa force et de sa pntration une preuve
clatante!... Mais qu'avait-il fait?... Le mystre tait-il
clairci?... Le succs cessait-il d'tre problmatique?... Pour un fil
tir, l'cheveau n'est pas dbrouill.

Cette nuit-l, sans doute, alors que se dcidait son avenir de
policier, il se jura que, s'il ne parvenait pas  se gurir de sa
vanit, il s'efforcerait de la dissimuler.

C'est donc d'un ton fort modeste qu'il s'adressa  son compagnon:

--Nous en avons fini avec le dehors, dit-il; ne serait-il pas sage de
nous occuper de l'intrieur?...

Tout semblait bien tel que l'avaient vu les deux agents en
s'loignant. Une chandelle  mche fumeuse et charbonne clairait de
ses reflets rougetres le mme dsordre, et les cadavres roidis des
trois victimes.

Sans perdre une minute, Lecoq se mit  ramasser et  tudier un  un
tous les objets renverss. Quelques-uns taient encore intacts. Ceci
tenait  ce que la veuve Chupin avait recul devant la dpense d'un
carrelage, jugeant assez bon pour les pieds de ses pratiques le
terrain mme sur lequel tait bti le cabaret. Ce sol, qui avait d
tre uni autrefois, comme l'aire des fermes, s'tait dgrad  la
longue, et par les temps humides, par les jours de dgel, il n'tait
gure moins boueux que la plaine elle-mme.

Les premires recherches donnrent les dbris d'un saladier, et une
grande cuiller de fer, trop tordue pour n'avoir pas servi d'arme
pendant la bataille.

Il tait clair qu'aux premiers mots de la querelle, les victimes se
rgalaient de ce mlange d'eau, de vin et de sucre, classique aux
barrires, sous le nom de vin  la franaise.

Aprs le saladier, les deux agents runirent cinq de ces horribles
verres de cabaret, lourds,  fond trs-pais, qui semblent devoir
contenir une demi-bouteille, et qui, en ralit, ne tiennent presque
rien. Trois taient briss, deux entiers.

Il y avait eu du vin dans ces cinq verres ... du mme vin  la
franaise. On le voyait, mais pour plus de sret, Lecoq appliqua
sa langue sur l'espce de mlasse bleutre reste au fond de chacun
d'eux.

--Diable!... murmura-t-il d'un air inquiet.

Aussitt il examina successivement le dessus de toutes les tables
renverses. Sur l'une d'elles, celle qui se trouvait entre la chemine
et la fentre, on distinguait les traces encore humides de cinq
verres, du saladier et mme de la cuiller.

Cette circonstance avait pour le jeune policier une norme gravit.

Elle prouvait clairement que cinq personnes avaient vid le saladier
de compagnie. Mais quelles personnes?...

--Oh!... fit Lecoq sur deux tons diffrents. Oh!... Ne serait-ce donc
pas avec le meurtrier qu'taient les deux femmes!...

Un moyen simple se prsentait pour lever tous les doutes. C'tait de
voir si on ne dcouvrirait pas d'autres verres. On n'en dcouvrit
qu'un, de la mme forme que les autres, mais plus petit. On y avait bu
de l'eau-de-vie.

Donc les femmes n'taient pas avec le meurtrier, donc il ne s'tait
pas battu parce que les autres les avaient insultes, donc...

Du coup, toutes les suppositions de Lecoq s'en allaient  vau-l'eau.
C'tait un premier chec, il s'en dsolait en silence, quand le pre
Absinthe, qui n'avait pas cess de fureter, poussa un cri.

Le jeune policier se retourna, il vit que l'autre tait tout ple.

--Qu'y a-t-il? demanda-t-il.

--Il y a que quelqu'un est venu en notre absence.

--Impossible!...

Ce n'tait pas impossible, c'tait vrai.

Lorsque Gvrol avait arrach le tablier de la veuve Chupin, il l'avait
jet sur les marches de l'escalier, aucun des agents n'y avait
touch... Eh bien!... les poches de ce tablier taient retournes,
c'tait une preuve cela, c'tait l'vidence.

Le jeune policier tait constern, et la contraction de son visage
disait l'effort de sa pense.

--Qui peut tre venu?... murmurait-il. Des voleurs?... C'est
improbable...

Puis, aprs un long silence que le vieil agent se garda bien
d'interrompre:

--Celui qui est venu, s'cria-t-il, qui a os pntrer dans cette
salle garde par les cadavres d'hommes assassins... celui-l ne peut
tre que le complice... Mais ce n'est pas assez d'un soupon, il me
faut une certitude, il me la faut, je la veux!...

Ah!... ils la cherchrent longtemps, et ce n'est qu'aprs plus d'une
heure d'efforts, que, devant la porte enfonce par Gvrol, ils
dmlrent dans la boue, entre tous les pitinements, une empreinte
qui se rapportait exactement  celles de l'homme qui tait venu pier
dans le jardin. Ils comparrent, ils reconnurent les mmes dessins
forms par les clous, sous la semelle.

--C'est donc lui! dit le jeune policier. Il nous a guetts, il nous
a vus nous loigner et il est entr... Mais pourquoi?... Quelle
ncessit pressante, irrsistible, a pu le dcider  braver un danger
imminent?...

Il saisit la main de son compagnon, et la serrant  la briser:

--Pourquoi?... continua-t-il violemment. Ah!... je ne le devine
que trop. Il avait t laiss ici, oubli, perdu, quelque pice
de conviction qui devait clairer les tnbres de cette horrible
affaire... Et pour la ressaisir, pour la reprendre, il s'est dvou.
Et dire que c'est par ma faute, par ma seule faute  moi, que cette
preuve dcisive nous chappe... Et je me croyais fort!... Quelle
leon!... Il fallait fermer la porte, un imbcile y et song...

Il s'interrompit et demeura bouche bante, la pupille dilate,
tendant le doigt vers un des coins de la salle.

--Qu'avez-vous? demanda le bonhomme effray.

Il ne rpondit pas; mais lentement, avec les mouvements roides d'un
somnambule, il s'approcha de l'endroit qu'il avait dsign du doigt,
se baissa, ramassa un objet fort menu, et dit:

--Mon tourderie ne mritait pas ce bonheur.

L'objet qu'il avait ramass tait une boucle d'oreille, du genre de
celles que les joailliers appellent des boutons. Elle tait compose
d'un seul diamant, trs-gros. La monture tait d'une merveilleuse
dlicatesse...

--Ce diamant, dclara-t-il, aprs un moment d'examen, doit valoir pour
le moins cinq ou six mille francs.

--Vraiment?...

--Je crois pouvoir l'affirmer.

Il n'et pas dit: je crois, quelques heures plus tt, il et dit
carrment: j'affirme. Mais une premire erreur tait une leon qu'il
ne devait oublier de sa vie.

--Peut-tre, objecta le pre Absinthe, peut-tre est-ce cette boucle
d'oreille, que venait chercher le complice?

--Cette supposition n'est gure admissible. Il n'et point, en ce cas,
fouill le tablier de la Chupin. A quoi bon?... Non, il devait courir
aprs autre chose... aprs une lettre, par exemple...

Le vieux policier n'coutait plus, il avait pris la boucle d'oreille,
et l'examinait  son tour.

--Et dire, murmurait-il, merveill des feux du diamant, et dire qu'il
est venu  la _Poivrire_ une femme qui avait pour dix mille francs de
pierres aux oreilles!... qui le croirait!

Lecoq hocha la tte d'un air pensif.

--Oui, c'est invraisemblable, rpondit-il, incroyable, absurde ... Et
cependant, nous en verrons bien d'autres, si nous arrivons jamais--ce
dont je doute-- dchirer le voile de cette mystrieuse affaire.




VIII


Le jour se levait triste et morne, quand Lecoq et son vieux collgue
jugrent leur information complte.

Il n'y avait plus dans le cabaret un pouce carr qui n'et t
explor, scrupuleusement examin, tudi pour ainsi dire  la loupe.

Restait  rdiger le rapport.

Le jeune policier s'assit devant une table et commena par esquisser
le _plan du thtre du meurtre_, plan dont la lgende explicative
devait aider singulirement  l'intelligence de son rcit:

[Illustration]


  A.--Point d'o la ronde commande par l'inspecteur du service
      de la sret, Gvrol, entendit les cris des victimes.
      (La distance de ce point au cabaret dit la _Poivrire_
      n'est que de 123 mtres, ce qui donne  supposer que
      ces cris taient les premiers, que, par consquent, le
      combat commenait seulement.)

  B.--Fentre ferme par des volets pleins, dont les ouvertures
      permirent  l'un des agents d'apercevoir la scne de
      l'intrieur.

  C.--Porte enfonce par l'inspecteur de la sret, Gvrol.

  D.--Escalier sur lequel tait assise, pleurant, la veuve Chupin,
      arrte provisoirement.
      (C'est sur la troisime marche de cet escalier, que le
      tablier de la veuve Chupin fut plus tard retrouv, les
      poches retournes.)

  F.--Chemine.

  H.H.H.--Tables.
          (Les empreintes d'un saladier et de cinq verres ont
          t constates sur celle qui se trouve entre les points
          F. et B.)

  T.--Porte communiquant avec l'arrire-salle du cabaret, devant
      laquelle le meurtrier arm se tenait debout.

  K.--Seconde porte du cabaret, ouvrant sur le jardin, et par o
      pntra celui des agents qui eut l'ide de couper la retraite
      du meurtrier.

  L.--Portillon du jardinet, donnant sur les terrains vagues.

  M.M.M.--Empreintes de pas sur la neige, releves par les
          agents rests  la _Poivrire_, aprs le dpart de
          l'inspecteur Gvrol.

Ainsi, dans cette notice explicative, Lecoq n'crivait pas une seule
fois son nom.

En exposant les choses qu'il avait imagines ou faites, il mettait
simplement: un agent...

Ce n'tait pas modestie, mais calcul. A s'effacer  propos, on gagne un
relief plus considrable quand on sort de l'ombre.

C'tait par calcul aussi qu'il plaait Gvrol en avant.

Cette tactique, un peu bien subtile, mais de bonne guerre, en somme,
devait, pensait-il, appeler l'attention sur l'agent qui avait su agir
quand tout l'effort du chef s'tait born  enfoncer une porte.

Ce qu'il rdigeait n'tait pas un procs-verbal, acte authentique
rserv aux seuls officiers de la police judiciaire,--c'tait un
simple rapport admis tout au plus  titre de renseignement, et
cependant il le soignait comme un jeune gnral le bulletin de sa
premire victoire.

Tandis qu'il dessinait et crivait, le pre Absinthe se penchait
au-dessus de son paule pour voir.

Le plan, particulirement, merveillait le bonhomme. Il lui en tait
pass beaucoup sous les yeux, mais il s'tait toujours figur qu'il
fallait tre ingnieur, architecte, arpenteur tout au moins, pour
excuter un semblable travail. Point. Avec un mtre pour prendre
quelques mesures et un bout de planche en guise de rgle, ce conscrit,
son collgue, se tirait d'affaire.

Sa considration pour Lecoq s'en augmenta prodigieusement.

Il est vrai que le digne vtran de la rue de Jrusalem ne s'tait
aperu, ni de l'explosion de la vanit du jeune policier, ni de son
retour  une attitude modeste. Il n'avait vu ni ses inquitudes, ni
ses hsitations, ni les dfauts de sa pntration.

Aprs un bon moment, cependant, le pre Absinthe se lassa de regarder
courir la plume sur le papier. Il prouvait le malaise d'une nuit
passe, il se sentait la tte brlante et il grelottait.

Puis, les genoux, ainsi qu'il le disait, lui rentraient dans le corps.

Peut-tre aussi, sans en avoir conscience, prouvait-il quelque
impression de cette salle de cabaret, plus sinistre aux lueurs
blafardes de l'aube.

Toujours est-il qu'il se mit  fureter dans les armoires et finit par
dcouvrir,  bonheur!... une bouteille d'eau-de-vie aux trois quarts
pleine. Il eut une seconde d'hsitation, mais ma foi!... il s'en versa
un grand plein verre, qu'il lampa d'un trait.

--En voulez-vous? demanda-t-il aprs  son compagnon. Pour fameuse,
non, elle ne l'est pas ... Mais c'est gal, a dgourdit et a dissipe.

Lecoq refusa, il n'avait pas besoin d'tre dissip. Toutes les
facults de son intelligence taient en jeu. Il s'agissait qu' la
seule lecture du rapport, le juge d'instruction dit: Qu'on m'aille
qurir le gaillard qui a rdig cela. Tout son avenir de policier
tait dans cet ordre.

Et il s'attachait  tre net, bref et prcis,  bien indiquer comment
ses soupons au sujet du meurtrier taient venus, avaient grandi,
s'taient confirms. Il expliquait par quelle srie de dductions il
arrivait  tablir une vrit qui, si elle n'tait pas la vraie,
tait au moins une vrit assez probable pour servir de base  une
instruction.

Puis, il dtaillait les pices de conviction places en ce moment
devant lui.

C'taient les flocons de laine marron recueillis sur le madrier, la
prcieuse boucle d'oreille, les clichs des diffrentes empreintes du
jardin, le tablier aux poches retournes de la veuve Chupin.

C'tait le revolver du meurtrier, dont trois coups sur cinq taient
encore chargs.

L'arme, bien que sans ornements, tait remarquablement belle et
soigne, et sur la crosse elle portait le nom d'un des premiers
armuriers de Londres: Stephen, 14, Skinner-street.

Lecoq sentait bien qu'en fouillant les victimes il rassemblerait
d'autres indices, trs-prcieux peut-tre, mais cela il n'osa pas
le faire. Il tait encore trop petit garon pour hasarder une telle
dmarche. D'ailleurs, il comprenait que s'il se risquait, Gvrol,
furieux de s'tre fourvoy, ne manquerait pas de crier qu'en
drangeant l'attitude des corps il avait rendu les constatations des
mdecins impossibles.

Il se consola cependant, et il relisait son rapport, modifiant de ci
et de l quelques expressions, lorsque le pre Absinthe, qui tait
all fumer une pipe sur le seuil de la porte, l'appela.

--Quoi de nouveau?... rpondit Lecoq.

--Voici Gvrol et deux de nos collgues qui ramnent avec eux le
commissaire et deux messieurs bien mis.

C'tait, en effet, le commissaire de police qui arrivait, tout
soucieux de ce triple meurtre qui ensanglantait son arrondissement,
mais mdiocrement inquiet.

Pourquoi se serait-il mu?

Gvrol, dont l'opinion en pareille matire faisait autorit, avait
pris soin de le rassurer lorsqu'il tait all l'veiller.

--Il ne s'agit, lui avait-il dit, que d'une batterie entre des
pratiques  nous, des habitus de la _Poivrire_. Si tous ces mauvais
gars-l pouvaient s'entre-dtruire, nous serions plus tranquilles.

Il ajoutait que le meurtrier tait arrt, coffr, que par consquent
cette affaire ne prsentait aucun caractre d'urgence.

De plus, le crime n'avait pas, ne pouvait avoir le vol pour mobile.
C'tait norme. La police en est venue  s'inquiter des atteintes 
la proprit plus, peut-tre, que des attentats contre les personnes.
Et c'est logique,  une poque o les ruses de la convoitise se
substituent  l'nergie de la passion, o les sclrats audacieux
deviennent rares tandis que les lches filous pullulent.

Le commissaire ne vit donc pas d'inconvnient  attendre le jour pour
procder  une enqute sommaire.

Il avait vu le meurtrier, avis le parquet, et maintenant il venait,
sans trop de hte, accompagn de deux mdecins dlgus par le
procureur imprial pour les constatations mdico-lgales.

Il amenait aussi un sergent-major de voltigeurs du 53e de ligne,
requis par lui, pour reconnatre, s'il y avait lieu, celui des morts
qui portait l'uniforme, et qui,  en croire le chiffre des boutons de
sa capote, appartenait au 53e rgiment alors casern dans les forts.

Moins encore que le commissaire, l'inspecteur de la sret
s'inquitait.

Il allait sifflotant, dcrivant des moulinets avec sa canne qui ne
le quitte jamais, se faisant fte de la dconfiture de ce drle
prsomptueux qui avait voulu rester pour glaner l o il n'avait pas
aperu de moisson.

Aussi, ds qu'il fut  porte de voix, interpella-t-il le pre
Absinthe, lequel, aprs avoir prvenu Lecoq, tait rest sur le seuil
de la porte, adoss aux montants, tirant et renvoyant rgulirement
des bouffes de sa pipe, immobile comme un sphinx fumeur.

--Eh bien!... vieux, cria Gvrol, avez-vous  nous raconter un bon
gros mlodrame, bien noir et bien mystrieux?

--Je n'ai rien  raconter, moi, rpondit le bonhomme, sans retirer
la pipe soude  ses lvres, je suis trop bte, c'est connu... Mais
monsieur Lecoq pourrait bien vous apprendre quelque chose sur quoi
vous n'avez pas compt.

Ce titre: Monsieur, dont le vieil agent de la sret gratifiait son
camarade, dplut si fort  Gvrol qu'il ne voulut pas comprendre.

--Qui a... fit-il, de qui parles-tu?

--De mon collgue, parbleu!... qui est en train de finir son rapport,
de monsieur Lecoq, enfin.

Sans malice, assurment, le bonhomme venait d'tre le parrain du jeune
policier. De ce jour, pour ses ennemis aussi bien que pour ses amis,
il devint et resta Monsieur Lecoq. Monsieur, en toutes lettres.

--Ah! ah!... fit l'inspecteur, qui visiblement avait la puce 
l'oreille. Ah!... il a dcouvert....

--Le pot aux roses que les autres n'avaient pas flair ... oui,
Gnral, c'est cela mme.

Par cette seule phrase, le pre Absinthe se faisait un ennemi de son
chef. Mais Lecoq l'avait sduit. Il tait du parti de Lecoq, lui,
envers et contre tous, il tait rsolu  s'attacher  lui,  partager
sa fortune mauvaise ou bonne.

--On verra bien! murmura l'inspecteur, qui  part soi se promettait de
surveiller ce garon, qu'un succs pouvait poser en rival.

Il n'ajouta rien de plus. Le groupe qu'il prcdait arrivait, et il
s'effaa pour livrer passage au commissaire de police.

Ce n'tait pas un dbutant, ce commissaire. Il avait t officier de
paix au quartier du Faubourg du Temple aux beaux jours de l'_pi-Sci_
et des _Quatre-Billards_, et cependant il ne put matriser un
mouvement d'horreur en pntrant dans la salle de la _Poivrire_.

Le sergent-major du 53e, qui le suivait, un vieux brave mdaill et
chevronn, fut plus impressionn encore. Il devint aussi ple que les
cadavres qui taient l,  terre, et fut oblig de s'appuyer  la
muraille.

Seuls les deux mdecins furent stoques.

Lecoq s'tait lev, son rapport  la main; il avait salu, et, prenant
une attitude respectueuse, il attendait qu'on l'interroget.

--Vous avez d passer une nuit affreuse, dit le commissaire avec
bont, et sans utilit pour la justice, car toutes les investigations
taient superflues....

--Je crois pourtant, rpondit le jeune policier, tout cuirass de
diplomatie, que je n'ai pas perdu mon temps. Je tenais  me conformer
aux instructions de mon chef, j'ai cherch et j'ai trouv bien des
choses ... J'ai acquis, par exemple, la certitude que le meurtrier
avait un ami, sinon un complice, dont je pourrais presque donner le
signalement ... Il doit tre d'un certain ge, et porter, si je ne me
trompe, une casquette  coiffe molle et un paletot de drap marron
moutonneux; quant  ses bottes...

--Tonnerre!... exclama Gvrol, et moi qui....

Il s'arrta court, en homme dont l'instinct a devanc la rflexion, et
qui voudrait bien pouvoir reprendre ses paroles.

--Et vous qui?... interrogea le commissaire. Que voulez-vous dire?

Furieux, mais trop avanc pour reculer, l'inspecteur de la sret
s'excuta.

--Voici la chose, dit-il. Ce matin, il y a une heure, pendant que
je vous attendais, monsieur le commissaire, devant le poste de la
barrire d'Italie, o est consign le meurtrier, je vis venir de loin
un individu dont le signalement n'est pas sans analogie avec celui
que nous donne Lecoq. Cet homme me parut abominablement ivre, il
chancelait, il trbuchait, il battait les murailles ... Il essaya de
traverser la chausse, pourtant, mais parvenu au milieu, il se coucha
en travers, dans une position telle qu'il ne pouvait manquer d'tre
cras.

Lecoq dtourna la tte, il ne voulait pas qu'on lt dans ses yeux
qu'il comprenait.

--Voyant cela, poursuivit Gvrol, j'appelai deux sergents de ville, et
je les priai de venir m'aider  faire lever ce malheureux. Nous allons
 lui, dj il paraissait endormi, nous le secouons, il se dresse sur
son sant, nous lui disons qu'il ne peut rester l..., mais voil
qu'aussitt il parat pris d'une colre furieuse, il nous injurie,
il nous menace, il essaye de nous frapper ... Et ma foi!... nous le
conduisons au poste, pour qu'il cuve du moins son vin en sret.

--Et vous l'avez enferm avec le meurtrier? demanda Lecoq.

--Naturellement ... Tu sais bien qu'au poste de la barrire d'Italie il
n'y a que deux violons, un pour les hommes, l'autre pour les femmes;
par consquent...

Le commissaire rflchissait.

--Ah!... voil qui est fcheux, murmura-t-il ... et pas de remde.

--Pardon!... il en est un, objecta Gvrol. Je puis envoyer un de mes
hommes jusqu'au poste, avec ordre de retenir le faux ivrogne....

D'un geste, le jeune policier osa l'interrompre.

--Peine perdue, pronona-t-il froidement. Si cet individu est le
complice, il s'est dgris, soyez tranquille, et  cette heure il est
loin.

--Alors ... que faire? demanda l'inspecteur de son air le plus
ironique. Peut-on connatre l'avis de ... monsieur Lecoq?

--Je pense que le hasard nous offrait une occasion superbe, que nous
n'avons pas su la saisir et que le plus court est d'en faire notre
deuil et d'attendre qu'elle se reprsente.

Malgr tout, Gvrol s'entta  dpcher un de ses hommes, et ds qu'il
se fut loign, Lecoq dut commencer la lecture de son rapport.

Il le dbitait rapidement, vitant de mettre en relief les
circonstances dcisives, rservant pour l'instruction sa pense
intime, mais si forte tait la logique de ses dductions, qu' tout
moment il tait interrompu par les approbations du commissaire et les
trs-bien! des mdecins.

Seul, Gvrol qui reprsentait l'opposition, haussait les paules  se
dmancher le cou, tout en verdissant de jalousie.

Le rapport termin:

--Je crois, jeune homme, dit le commissaire  Lecoq, que seul en cette
affaire vous avez vu juste ... Je me suis tromp. Mais vos explications
me font voir d'un tout autre oeil l'attitude du meurtrier pendant que
je l'interrogeais, il n'y a qu'un moment. C'est qu'il a refus, oh!...
obstinment, de me rpondre ... Il n'a mme pas consenti  me dire son
nom...

Il se tut un moment, rassemblant dans sa mmoire toutes les
circonstances du pass, et d'un ton pensif il ajouta:

--Nous sommes, je le jurerais, en prsence d'un de ces crimes
mystrieux dont les mobiles chappent  la perspicacit humaine...
d'une de ces tnbreuses affaires dont la justice n'a jamais le fin
mot...

Lecoq dissimulait un fin sourire.

--Oh! pensait-il, nous verrons bien!...




IX


Jamais consultation au chevet d'un malade mourant de quelque mal
inconnu, ne mit en prsence deux mdecins aussi diffrents que ceux
qui, sur la rquisition du parquet, accompagnaient le commissaire de
police.

L'un, grand, vieux, tout chauve, portait un large chapeau, et sur son
vaste habit noir mal coup, un paletot de forme antique. Celui-l
tait un de ces savants modestes, comme il s'en rencontre dans les
quartiers excentriques de Paris, un de ces gurisseurs dvous  leur
art, qui, trop souvent, meurent ignors aprs d'immenses services
rendus.

Il avait ce calme dbonnaire de l'homme qui, ayant auscult toutes
les misres humaines, comprend tout. Mais une conscience trouble ne
soutenait pas son regard perspicace, plus aigu que ses lancettes.

L'autre, jeune, frais, blond, jovial, trop bien mis, cachait ses mains
blanches et frileuses sous des gants de daim fourrs. Son oeil ne
savait que caresser ou rire. Il devait s'prendre de toutes ces
panaces miraculeuses qui chaque mois sautent des laboratoires de la
pharmacie  la quatrime page des journaux. Il avait d crire plus
d'un article de mdecine  l'usage des gens du monde, dans les
feuilles de sport.

--Je vous demanderai, messieurs, leur dit le commissaire de police,
de vouloir bien commencer votre expertise par l'examen de celle des
victimes qui porte le costume militaire. Voici un sergent-major,
requis pour une simple question d'identit, que je voudrais renvoyer
le plus tt possible  sa caserne.

Les deux mdecins rpondirent par un geste d'assentiment, et aids
par le pre Absinthe et un autre agent, ils soulevrent le cadavre et
l'tendirent sur deux tables, pralablement mises bout  bout.

Il n'y avait pas eu  tudier l'attitude du corps, pour en tirer
quelque claircissement, puisque le malheureux qui rlait encore 
l'arrive de la ronde avait t dplac avant d'expirer.

--Approchez-vous, sergent, commanda le commissaire de police, et
regardez bien cet homme.

C'est avec une trs-visible rpugnance que le vieux troupier obit.

--Quel est l'uniforme qu'il porte? continua le commissaire.

--Celui du 53e de ligne, 2e bataillon, compagnie des voltigeurs.

--Le reconnaissez-vous?

--Aucunement.

--Vous tes sr qu'il n'appartient pas  votre rgiment?

--a, je ne puis l'affirmer; il y a au dpt des conscrits que je n'ai
jamais vus. Mais je suis prt  affirmer qu'il n'a jamais fait partie
du 2 bataillon, qui est le mien, de la compagnie des voltigeurs dont
je suis le sergent-major.

Lecoq, rest  l'cart jusque-l, s'avana.

--Peut-tre serait-il bon, dit-il, de voir le numro matricule des
effets de cet homme.

--L'ide est bonne, approuva le sergent.

--Voici toujours son kpi, ajouta le jeune policier, il porte au fond
le numro 3,129.

On suivit le conseil de Lecoq, et il fut reconnu que chacune des
pices de l'habillement de cet infortun, tait timbre d'un numro
diffrent.

--Parbleu!... murmura le sergent, il en a de toutes les paroisses...
C'est singulier tout de mme!...

Invit  vrifier scrupuleusement ses assertions, le brave troupier
redoubla d'application, rassemblant par un effort toutes ses facults
intellectuelles.

--Ma foi!... dit-il enfin, je parierais mes galons qu'il n'a jamais
t militaire. Ce particulier doit tre un pkin qui se sera dguis
comme cela par farce,  l'occasion du dimanche gras.

--A quoi reconnaissez-vous cela!...

--Dame!... je le sens mieux que je ne puis l'expliquer. Je le
reconnais  ses cheveux,  ses ongles,  sa tenue,  un certain je ne
sais quoi, enfin  tout et  rien ... Et tenez, le pauvre diable ne
savait seulement pas se chausser, il a lac ses gutres  l'envers.

Il n'y avait videmment plus  hsiter aprs ce tmoignage, qui venait
confirmer la premire observation de Lecoq.

--Cependant, insista le commissaire, si cet individu est un pkin,
comment s'est-il procur ces effets? Peut-il les avoir emprunts  des
hommes de votre compagnie?

--A la grande rigueur, oui ... mais il est difficile de l'imaginer.

--Est-il du moins possible de s'en assurer?

--Oh!... trs-bien. Je n'ai qu' courir  la caserne et  ordonner une
revue d'habillement.

--En effet, approuva le commissaire, le moyen est bon.

Mais Lecoq venait d'en imaginer un aussi concluant et plus prompt.

--Un mot, sergent, dit-il. Est-ce que les rgiments ne vendent pas de
temps  autre, aux enchres publiques, les effets hors de service?

--Si... tous les ans une fois au moins, aprs l'inspection.

--Et ne fait-on pas une remarque aux vtements ainsi vendus?

--Pardonnez-moi.

--Alors, voyez donc si l'uniforme de ce malheureux ne prsente pas des
traces de cette remarque.

Le sous-officier retourna le collet de la capote, visita la ceinture
du pantalon, et dit:

--Vous avez raison ... ce sont des effets rforms.

L'oeil du jeune policier brilla, mais ce ne fut qu'un clair.

--Il faut donc, observa-t-il, que ce pauvre diable ait achet ce
costume. O?... Au Temple ncessairement, chez un de ces richissimes
marchands qui font en gros le commerce des effets militaires. Ils ne
sont que cinq ou six, j'irai de l'un  l'autre, et celui qui a vendu
cet uniforme reconnatra certainement sa marchandise  quelque
signe....

--Et cela nous mnera loin, grommela Gvrol.

Loin ou non, l'incident tait vid. Le sergent-major  sa grande
satisfaction, reut l'autorisation de se retirer, non sans avoir t
prvenu, toutefois, que trs-probablement le juge d'instruction aurait
besoin de sa dposition.

Le moment tait venu de fouiller le faux soldat, et le commissaire de
police, qui se chargea en personne de cette opration, esprait bien
qu'elle donnerait pour rsultat une manifestation quelconque de
l'identit de cet inconnu.

Il oprait, et dictait en mme temps  un agent son procs-verbal,
c'est--dire la description minutieuse de tous les objets qu'il
rencontrait.

C'tait: Dans la poche droite du pantalon: du tabac  fumer, une pipe
de bruyre et des allumettes.

Dans la poche gauche: un porte-monnaie de cuir trs-crasseux, en forme
de portefeuille, renfermant sept francs soixante centimes, et un
mouchoir de poche en toile, assez propre, mais sans marque.

Et rien autre!...

Le commissaire se dsolait, lorsque, tournant et retournant le
porte-monnaie, il dcouvrit un compartiment qui lui avait chapp, par
cette raison qu'il tait dissimul sous un repli du cuir.

Dans ce compartiment tait un papier soigneusement pli. Il le dplia
et lut  haute voix ce billet:

Mon cher Gustave,

Demain, dimanche soir, ne manque pas de venir au bal de
l'_Arc-en-Ciel_, selon nos conventions. Si tu n'as plus d'argent,
passe chez moi, j'en laisse  mon concierge qui te le remettra.

Sois l-bas  huit heures. Si je n'y suis pas dj, je ne tarderai
pas  paratre.

Tout va bien,

LACHENEUR.

Hlas!... qu'apprenait-elle, cette lettre! Que le mort s'appelait
Gustave; qu'il tait eu relations avec Lacheneur, lequel lui avanait
de l'argent pour une certaine chose, et que de plus ils s'taient
rencontrs  l'_Arc-en-Ciel_ quelques heures avant le meurtre.

C'tait peu, bien peu!... C'tait quelque chose, cependant; c'tait
un indice, et dans ces tnbres absolues, il suffit parfois, pour se
guider, de la plus chtive lueur.

--Lacheneur!... grommela Gvrol, le pauvre diable prononait ce nom
dans son agonie...

--Prcisment, insista le pre Absinthe, et mme il voulait se venger
de lui ... Il l'accusait de l'avoir attir dans un pige ... Le malheur
est que le dernier hoquet lui a coup la parole...

Lecoq se taisait. Le commissaire de police lui avait tendu la lettre,
et il l'tudiait avec une incroyable intensit d'attention.

Le papier tait ordinaire, l'encre bleue. Dans un des angles tait un
timbre  demi-effac ne laissant distinguer que ce nom: Beaumarchais.

C'tait assez pour Lecoq.

--Cette lettre, pensa-t-il, a certainement t crite dans un caf du
boulevard Beaumarchais ... Lequel? je le saurai, car c'est ce Lacheneur
qu'il faut retrouver.

Pendant que, runis autour du commissaire, les hommes de la Prfecture
tenaient conseil et dlibraient, les mdecins abordaient la partie
dlicate et vritablement pnible de leur tche.

Avec le secours de l'obligeant pre Absinthe, ils avaient dpouill de
ses vtements le corps du faux soldat, et, penchs sur leur sujet,
comme les chirurgiens du cours d'anatomie, les manches retrousses,
ils l'examinaient, l'inspectaient, l'valuaient physiquement.

Volontiers le jeune docteur-artiste et enjamb des formalits
trs-ridicules selon lui, et tout  fait superflues; mais le vieux
avait de la mission du mdecin-lgiste une opinion trop haute pour
faire bon march du plus menu dtail.

Minutieusement, avec la plus scrupuleuse exactitude, il notait la
taille du mort, son ge prsum, la nature de son temprament,
la couleur et la longueur de ses cheveux, relatant l'tat de son
embonpoint et le degr de dveloppement de son systme musculaire.

Ensuite, ils passrent  l'examen de la blessure.

Lecoq avait bien vu. Les docteurs constatrent une fracture  la base
du crne. Elle ne pouvait, dclarait leur rapport, avoir t produite
que par l'action d'un instrument contondant  large surface, ou par
un choc violent de la tte contre un corps trs-dur, d'une certaine
tendue.

Or, nulle arme n'avait t retrouve, autre que le revolver, dont la
crosse n'tait pas assez forte pour produire une telle blessure.

Il fallait donc, de toute ncessit, qu'il y ait eu une lutte corps
 corps entre le faux soldat et le meurtrier, et que ce dernier,
saisissant son adversaire par le cou, lui et fracass la tte contre
le mur.

La prsence d'ecchymoses trs-petites et trs-nombreuses autour du cou
donnait  ces conclusions une vraisemblance absolue.

Ils ne relevrent d'ailleurs aucune autre lsion; pas une contusion,
pas une gratignure, rien.

Ne devenait-il pas ds-lors vident, que cette lutte si acharne,
mortelle, avait d tre excessivement courte.

Entre l'instant o la ronde avait entendu un cri et le moment o Lecoq
avait vu par la dcoupure du volet tomber la victime, tout avait t
consomm.

L'examen des deux autres individus homicids, pour parler la langue
de la mdecine lgale, exigeait des prcautions diffrentes sinon plus
grandes.

Leur position avait t respecte; ils gisaient en travers de la
chemine comme ils taient tombs, et leur attitude devait fournir des
indices prcieux.

Elle tait telle, cette attitude, qu'il ne pouvait mme tenir  l'ide
que leur mort n'et pas t instantane.

Tous deux taient tendus sur le dos, les jambes allonges, les mains
largement ouvertes.

Pas de crispations, de torsions de muscles, nulle trace de combat, ils
avaient t foudroys.

Leur physionomie,  l'un et  l'autre, exprima l'pouvante arrive 
son paroxysme. Ce qui devait faire prsumer, l'opinion de Devergie
admise, que le dernier sentiment de leur existence avait t non la
colre et la haine, mais la terreur...

--Ainsi, disait le vieux docteur, je suis autoris  imaginer qu'ils
ont d tre stupfis par quelque spectacle absolument imprvu,
trange, effrayant ... Cette expression terrifie que je leur vois, je
ne l'ai surprise qu'une fois, sur les traits d'une brave femme, morte
subitement du saisissement qu'elle prouva en voyant entrer chez elle
un de ses voisins qui s'tait dguis en fantme, pour lui faire une
bonne farce.

Ces explications du mdecin, Lecoq les buvait, pour ainsi dire, et il
cherchait  les ajuster aux vagues hypothses qui surgissaient du fond
de sa pense.

Mais qui pouvaient tre ces individus, accessibles  une telle peur?

Garderaient-ils comme l'autre le secret de leur identit?

Le premier que les docteurs examinrent avait dpass la cinquantaine.
Ses cheveux taient rares et blanchissaient; toute sa barbe tait
rase,  l'exception d'une grosse touffe rousse et rude qui
s'panouissait sous son menton trs-prominent.

Il tait misrablement vtu, d'un pantalon qui s'effiloquait sur des
bottes lugubrement cules, et d'une blouse de laine noire toute
macule.

Celui-l, le vieux docteur le dclara, avait t tu d'un coup de feu
tir  bout portant: la largeur de la plaie circulaire, l'absence de
sang sur les bords, la peau rtracte, les chairs dnudes, noircies,
brles, le dmontraient avec une prcision mathmatique.

L'norme diffrence des plaies d'armes  feu selon la distance, sauta
aux yeux quand les mdecins arrivrent  l'autopsie du dernier de ces
malheureux.

La balle qui lui avait donn la mort avait t tire  plus d'un mtre
de lui, et sa blessure n'avait rien de l'aspect hideux de l'autre.

Cet individu, plus jeune de quinze ans au moins que son compagnon,
tait petit, trapu et remarquablement laid.

Sa figure compltement imberbe tait toute couture par la petite
vrole.

Sa tenue tait celle des pires rdeurs de barrires. Il portait un
pantalon  carreaux gris sur gris, et une blouse ouverte  revers. Ses
bottines avaient t cires. La petite casquette cire, tombe prs de
lui, devait bien accompagner sa coiffure prtentieuse et sa cravate 
la Collin...

Mais voil tout ce que le rapport des mdecins dgag de ses termes
techniques, voil tout ce que les investigations les plus attentives
fournirent de renseignements.

Vainement les poches de ces deux hommes avaient t explores,
fouilles; elles ne contenaient rien qui put mettre sur la trace de
leur personnalit, de leur nom, de leur situation sociale, de leur
profession.

Non rien, pas une indication mme vague, pas une lettre, pas une
adresse, pas un chiffon de papier; rien, pas mme un de ces menus
objets d'un usage personnel, comme une blague, un couteau, une pipe,
qui peuvent devenir une occasion de reconnaissance, de constatation
d'identit.

Du tabac dans un sac de papier, des mouchoirs de poche sans marque,
des cahiers  cigarettes, voil tout ce qu'on avait runi.

Le plus g avait soixante-sept francs,  mme son gousset; le plus
jeune tait nanti de deux louis...

Ainsi, rarement la police s'tait trouve en prsence d'une aussi
grave affaire avec aussi peu de renseignements.

A l'exception du fait lui-mme, trop prouv par trois victimes, elle
ignorait tout, les circonstances et le mobile, et les probabilits
entrevues, loin de dissiper les tnbres, les paississaient.

Certes, il tait  esprer qu'avec du temps, de l'obstination, des
recherches et les puissants moyens d'investigation dont dispose la rue
de Jrusalem, on arriverait jusqu' la vrit...

Mais, en attendant, tout tait mystre,  ce point qu'on en tait  se
demander de quel ct rellement tait le crime.

Le meurtrier tait arrt, mais s'il persistait dans son mutisme,
comment lui jeter son nom  la face? Il protestait de son innocence,
comment l'accabler des preuves de sa culpabilit?

Des victimes, on ignorait tout ... Et l'une d'elles s'accusait.

Une inexplicable influence liait la langue de la veuve Chupin.

Deux femmes, dont l'une pouvait perdre  la _Poivrire_ une boucle
d'oreille de 5,000 francs, avaient assist  la lutte ... puis disparu.

Un complice, aprs deux traits d'une audace inoue, s'tait chapp....

Et tous ces gens, le meurtrier, les femmes, la cabaretire, le
complice et les victimes, taient galement suspects, inquitants,
tranges, galement souponns de n'tre pas ce qu'ils semblaient
tre.

Aussi le commissaire, d'une voix attriste, rsumait ses impressions.
Peut-tre songeait-il qu'il aurait, au sujet de tout cela, un quart
d'heure difficile  la Prfecture.

--Allons, dit-il enfin, il faudra transporter ces trois individus  la
Morgue. L, on les reconnatra sans doute.

Il se recueillit et ajouta:

--Et dire que l'un de ces morts est peut-tre Lacheneur...

--C'est peu probable, dit Lecoq. Le faux soldat, demeur le dernier
vivant, avait vu tomber ses deux compagnons. S'il et suppos
Lacheneur tu, il n'et pas parl de vengeance.

Gvrol qui depuis deux heures affectait de rester  l'cart, s'tait
rapproch. Il n'tait pas homme  se rendre mme  l'vidence.

--Si monsieur le commissaire, dit-il, veut m'en croire, il s'en
tiendra  mon opinion, un peu plus positive que les rveries de M.
Lecoq.

Un roulement de voiture devant la porte du cabaret l'interrompit, et
l'instant d'aprs le juge d'instruction entrait.




X


Il n'tait personne  la _Poivrire_ qui ne connt, au moins de vue,
le juge d'instruction qui arrivait, et Gvrol, vieil habitu du Palais
de Justice, murmura son nom.

M. Maurice d'Escorval.

Il tait fils de ce fameux baron d'Escorval qui, en 1815, faillit
payer de sa vie son dvouement  l'Empire, et dont Napolon, 
Sainte-Hlne, faisait ce magnifique loge:

Il existe, je le crois, des hommes aussi honntes; mais plus
honntes, non, ce n'est pas possible.

Entr jeune dans la magistrature, dou de remarquables aptitudes, M.
d'Escorval semblait promis aux plus hautes destines. Il trompa les
pronostics en refusant obstinment toutes les situations qui lui
furent offertes, pour conserver prs du tribunal de la Seine ses
modestes et utiles fonctions.

Il disait, pour expliquer ses refus, qu'il tenait au sjour de Paris
plus qu' l'avancement le plus envi, et on ne comprenait pas trop
cette passion de sa part. Malgr ses brillantes relations, en effet,
et en dpit de sa fortune trs-considrable, depuis la mort d'un frre
an, il menait l'existence la plus retire, cachant sa vie, ne se
rvlant que par son travail obstin et par le bien qu'il rpandait
autour de lui.

C'tait alors un homme de quarante-deux ans, qui paraissait plus jeune
que son ge, encore que son front comment  se dgarnir.

On et admir sa physionomie sans l'inquitante immobilit qui la
dparait, sans le plis sarcastique de ses lvres trop minces, sans
l'expression morne de ses yeux d'un bleu ple.

Dire qu'il tait froid et grave, et t mal dire, et trop peu. Il
tait la gravit et la froideur mmes avec une nuance de hauteur...

Saisi ds le seuil du cabaret par l'horreur du spectacle, c'est 
peine si M. d'Escorval accorda aux mdecins et au commissaire un salut
distrait. Les autres ne comptaient pas, pour lui.

Dj, toutes ses facults taient en jeu. Il tudiait le terrain,
arrtant son regard aux moindres objets, avec cette sagacit attentive
du juge qui sait le poids d'un dtail et qui comprend l'loquence des
circonstances extrieures.

--C'est grave!... dit-il enfin, bien grave!...

Le commissaire de police, pour toute rponse, leva les bras au ciel,
geste qui traduisait bien sa pense:

--A qui le dites-vous!...

Le fait est que, depuis deux heures, le digne commissaire trouvait
cruellement lourde sa responsabilit, et qu'il bnissait le magistrat
qui l'en dchargeait.

--Monsieur le procureur imprial n'a pu m'accompagner, reprit M.
d'Escorval, il n'a pas le don d'ubiquit, et je doute qu'il lui soit
possible de venir me rejoindre. Commenons donc nos oprations...

Jusqu'ici la curiosit des assistants tait due, aussi le
commissaire fut-il l'interprte du sentiment gnral, lorsqu'il dit:

--Monsieur le juge d'instruction a sans doute interrog le coupable,
et il doit savoir....

--Je ne sais rien, interrompit M. d'Escorval, qui parut fort surpris
de l'interpellation.

Il s'assit sur cette rponse, et pendant que son greffier rdigeait
les prliminaires de tout procs-verbal de constat, il se mit, lui, 
lire le rapport crit par Lecoq.

Blotti dans l'ombre, ple, mu, fivreux, le jeune policier
s'efforait de surprendre sur l'impassible visage du magistrat un
indice de ses impressions.

C'tait son avenir qui se dcidait, qui allait dpendre d'un oui ou
d'un non.

Et ce n'tait plus  une intelligence obtuse comme celle du pre
Absinthe qu'il s'adressait, mais  une perspicacit suprieure.

--Si encore, pensait-il, je pouvais plaider ma cause!... Mais qu'est
la phrase crite, compare  la phrase parle, mime, vivante,
palpitante de l'motion et des convictions de qui la prononce....

Bientt il se sentit rassur.

La figure du juge d'instruction gardait son immobilit, mais il
hochait la tte, en signe d'approbation, et mme, par instants, un
dtail plus ingnieux que les autres lui arrachait une exclamation:
Pas mal!... trs-bien!...

Lorsqu'il eut achev:

--Tout ceci, dit-il enfin au commissaire, ne ressemble gure  votre
rapport de ce matin, qui prsentait cette tnbreuse affaire comme une
bataille entre quelques misrables vagabonds.

L'observation n'tait que trop juste, et le commissaire n'en tait pas
 regretter d'tre rest chaudement au lit, s'en remettant absolument
 Gvrol.

--Ce matin, rpondit-il vasivement, j'avais rsum les impressions
premires... elles ont t modifies par les recherches ultrieures,
de sorte que...

--Oh! interrompit le juge, je ne vous fais aucun reproche, je n'ai que
des flicitations  vous adresser, au contraire... On n'agit pas mieux
ni plus vite. Toute cette information rvle une grande pntration,
et les rsultats en sont surtout exposs avec une clart et une
prcision rares.

Lecoq eut comme un blouissement.

Le commissaire, lui, hsita une seconde.

La tentation lui venait de confisquer l'loge  son profit.

S'il la repoussa, c'est qu'il tait honnte et que de plus il ne lui
dplaisait pas de faire pice  Gvrol, pour le punir de sa lgret
prsomptueuse.

--Je dois avouer, dit-il enfin, que l'honneur de cette enqute ne me
revient pas.

--Ds lors,  qui l'attribuer, sinon  l'inspecteur du service de la
sret?

Ainsi pensa M. d'Escorval, non sans surprise, car ayant dj employ
Gvrol, il tait loin de lui souponner l'ingniosit, le style
surtout, du rapport.

--C'est donc vous, lui demanda-t-il, qui avez si rondement conduit
cette affaire?

--Ma foi, non!... rpondit l'homme de la Prfecture, je n'ai pas tant
d'esprit que a, moi!... Je me contente de relever ce que je dcouvre,
et je dis: Voil. Je veux bien tre pendu si toutes les imaginations
de ce rapport existent ailleurs que dans la cervelle de celui qui l'a
fait... Des blagues, quoi!

Peut-tre tait-il de bonne foi, tant de ces gens que l'amour-propre
aveugle  ce point que, les yeux crevs par l'vidence, ils la nient.

--Cependant, insista le juge, les femmes dont voici les empreintes
ont exist!... Le complice qui a laiss sur un madrier ces flocons de
laine est un tre rel... Cette boucle d'oreille est un indice rel,
palpable...

Gvrol se tenait  quatre pour ne pas hausser les paules.

--Tout cela, dit-il, s'explique sans qu'il soit besoin de chercher
midi  quatorze heures. Que le meurtrier ait un complice... c'est
possible. La prsence des femmes est naturelle, partout o il y a
des filous, on rencontre des voleuses. Quant au diamant, que
prouve-t-il?... Que les coquins avaient fait un bon coup, qu'ils
taient venus ici partager le butin, et que du partage est venue la
querelle...

C'tait une explication, et si plausible, que M. d'Escorval garda le
silence, se recueillant avant de prendre une dtermination.

--Dcidment, dclara-t-il enfin, j'adopte l'hypothse du rapport...
Quel en est l'auteur?

La colre rendait Gvrol plus rouge qu'un homard.

--L'auteur, rpondit-il, est un de mes agents que voici, un fort et
adroit, monsieur Lecoq!... Allons, malin, approche qu'on te voie...

Le jeune policier s'avana, les lvres contractes par ce sourire de
satisfaction qu'on appelle familirement la bouche en coeur.

--Mon rapport n'est qu'un sommaire, monsieur, commena-t-il, mais j'ai
certaines ides...

--Vous me les direz si je vous interroge, interrompit le juge.

Et sans se soucier du dsappointement de Lecoq, il prit dans le
portefeuille de son greffier deux imprims qu'il remplit et qu'il
tendit  Gvrol, en disant:

--Voici deux mandats de dpt... faites prendre, au poste o ils sont
consigns, l'inculp et la matresse de ce cabaret, et qu'on les
conduise  la Prfecture, o on les tiendra au secret.

Cet ordre donn, M. d'Escorval se retournait dj vers les mdecins,
quand le jeune policier, au risque d'une rebuffade nouvelle,
intervint.

--Oserais-je, demanda-t-il, prier monsieur le juge de me confier cette
mission?

--Impossible, je puis avoir besoin de vous ici.

--C'est que, monsieur, j'aurais aim pour recueillir certains indices,
une occasion qui ne se reprsentera pas...

Le juge d'instruction comprit peut-tre les intentions du jeune agent.

--Soit donc, rpondit-il, mais en ce cas vous m'attendrez  la
Prfecture o je me transporterai ds que j'aurai termin ici...
Allez!...

Lecoq ne se fit pas rpter la permission; il s'empara des mandats et
s'lana dehors.

Il ne courait pas, il volait  travers les terrains vagues. Des
fatigues de la nuit, il ne ressentait plus rien. Jamais il ne s'tait
senti le corps si dispos et si alerte, l'esprit si net et si lucide.

Il esprait, il avait confiance, et il et t parfaitement heureux,
s'il et eu affaire  un tout autre juge d'instruction.

M. d'Escorval le gnait et le glaait au point de paralyser ses
moyens. Puis, de quel air de ddain il l'avait tois, de quel ton
impratif il lui avait impos silence, et cela, lorsqu'il venait de
louer son travail...

--Mais bast!... se disait-il, est-ce qu'on a jamais ici-bas une joie
sans mlange!...

Et il courait...




XI


Quand, aprs vingt minutes de course, Lecoq arriva  l'entre de la
route de Choisy, le chef de poste de la place d'Italie faisait les
cent pas, la pipe aux dents, devant son corps de garde.

A son air soucieux, au coup d'oeil inquiet qu'il jetait  chaque
instant sur une petite fentre munie d'un abat-jour, les passants
devaient reconnatre qu'il avait en cage, en ce moment, quelque oiseau
d'importance.

Ds qu'il reconnut le jeune policier, son front se drida, et il
suspendit sa promenade.

--Eh bien!... demanda-t-il, quelles nouvelles?

--J'apporte l'ordre de conduire les prisonniers  la Prfecture.

Le chef de poste, aussitt, se frotta les mains  s'enlever
l'piderme.

--Grand bien leur fasse!... s'cria-t-il, la voiture cellulaire
passera d'ici  une heure, nous les y emballerons bien gentiment, et
fouette cocher!...

Force fut  Lecoq d'interrompre l'expansion de sa satisfaction.

Les prisonniers sont-ils seuls? interrogea-t-il.

--Absolument seuls, la femme d'un ct, l'homme de l'autre ... la nuit
n'a pas donn ... une nuit de Dimanche gras!... c'est surprenant. Il
est vrai que votre chasse a t interrompue.

--Vous avez eu un ivrogne, cependant.

--Tiens! oui ... dans le fait ... ce matin, au jour... Un pauvre
diable qui doit une fameuse chandelle  Gvrol.

Ce mot, ironie involontaire, devait aviver les regrets de Lecoq.

--Une fameuse chandelle, en effet!... approuva-t-il.

--C'est sr, quoique vous ayez l'air de rire: sans Gvrol, il se
faisait craser.

--Et qu'est-il devenu, cet ivrogne?...

Le chef de poste haussa les paules.

--Ah!... dame!... rpondit-il, vous m'en demandez trop!... C'tait un
brave homme, qui avait pass la nuit chez des amis, et que l'air a
tourdi quand il est sorti. Il nous a expliqu cela, quand il a t
dgris, au bout d'une demi-heure. Non, je n'ai jamais vu un homme si
vex. Il en pleurait. Il rptait comme cela: Un pre de famille, 
mon ge!... c'est honteux!... Qu'est-ce que va dire ma femme!... que
penseront les enfants!...

--Il parlait beaucoup de sa femme?...

--Rien que d'elle... Il doit mme nous avoir dit son nom... Eudoxie,
Locadie... un nom dans ce genre-l, toujours. Il croyait, le pauvre
bonhomme, qu'il tait fautif, et qu'on allait le garder en prison. Il
demandait  envoyer un commissionnaire chez lui. Quand on lui a dit
qu'il tait libre, j'ai cru qu'il allait devenir fou de plaisir, il
nous embrassait les mains... Et il a fil!... Ah! il ne demandait pas
son reste!

La raillerie du hasard continuait.

--Et vous l'avez mis avec le meurtrier? interrogea Lecoq.

--Comme de juste.

--Ils se sont parl.

--Parl!... plus souvent! Le bonhomme tait sol, je vous le rpte,
si sol qu'il n'aurait pas seulement pu dire: pain. Quand on l'a
dpos dans le violon, pouf!... il est tomb comme une souche. Ds
qu'il s'est veill on lui a ouvert... Non, ils ne se sont pas parl.

Le jeune policier tait devenu pensif.

--C'est bien cela, murmura-t-il.

--Vous dites?...

--Rien.

Lecoq n'avait que faire de communiquer ses rflexions au chef de
poste. Elles n'taient pas prcisment gaies...

--Je l'avais compris, pensait-il, cet ivrogne, qui n'est autre que le
complice, a autant d'habilet que d'audace et de sang-froid. Pendant
que nous suivions ses traces, il nous piait. Nous nous loignons, il
ose pntrer dans le cabaret. Puis il vient se faire prendre ici, et
grce  un truc d'une simplicit enfantine, comme tous les trucs qui
russissent, il parvient  parler au meurtrier. Avec quelle perfection
il a jou son rle!... Tous les sergents de ville y ont t pris, eux
qui cependant se connaissent en ivrognes!... Mais je sais qu'il jouait
un rle, c'est dj quelque chose... Je sais qu'il faut prendre le
contre-pied de tout ce qu'il a dit... Il a parl de sa famille, de
sa femme, de ses enfants... donc il n'a ni enfants, ni femme, ni
famille...

Il s'interrompit, il s'oubliait, ce n'tait pas le moment de se perdre
en conjectures.

--Au fait, reprit-il  haute voix, comment tait-il, cet ivrogne?

--C'tait un grand et gros papa, rougeaud, avec des favoris blancs,
large figure, petits yeux, nez pat, l'air bte et jovial..., une
manire de Jocrisse.

--Quel ge lui avez-vous donn?

--De quarante  cinquante ans.

--Avez-vous quelque ide de sa profession?

--Ma foi!... ce bonhomme avec sa casquette et son grand mac-farlane
marron doit tre quelque petit boutiquier ou un employ.

Ce signalement assez prcis obtenu, c'tait toujours autant de pris;
Lecoq allait pntrer dans le corps de garde quand une rflexion
l'arrta.

--J'espre du moins, dit-il, que cet ivrogne n'a pas communiqu avec
la Chupin!...

Le chef de poste clata de rire.

--Eh!... comment l'et-il pu!... rpondit-il. Est-ce que la vieille
n'est pas dans sa prison  elle!... Ah! la coquine! Tenez, il n'y a
pas une heure qu'elle a cess de hurler et de vocifrer. Non!... de
ma vie, je n'ai entendu des horreurs et des abominations comme celles
qu'elle nous criait. C'tait  faire rougir les pavs du poste; mme
l'ivrogne en tait tellement interloqu qu'il est all lui parler au
judas pour l'engager  se taire....

Le jeune policier eut un si terrible geste que le chef du poste
s'arrta court.

--Qu'y a-t-il donc? balbutia-t-il. Vous vous fchez ... pourquoi?

--Parce que, rpondit Lecoq furieux, parce que...

Et ne voulant pas avouer la cause vraie de sa colre, il entra au
poste en disant qu'il allait voir le prisonnier.

Rest seul, le chef de poste se mit  jurer  son tour.

--Ces cocos de la sret sont toujours les mmes, grondait-il, tous.
Ils vous questionnent, on leur dit tout ce qu'ils veulent savoir, et
aprs, si on leur demande quelque chose, ils vous rpondent: rien ou
parce que!... Farceurs!... Ils ont trop de chance, et a les rend
fiers. Pas de garde, pas d'uniforme, la libert... Mais o donc est
pass celui-ci?

L'oeil coll au judas qui sert aux hommes de garde  surveiller les
prisonniers du violon, Lecoq examinait avidement le meurtrier.

C'tait  se demander si c'tait bien l le mme homme qu'il avait vu
quelques heures plus tt  la _Poivrire_, debout sur le seuil de
la porte de communication, tenant la ronde en respect, enflamm par
toutes les furies de la haine, le front haut, l'oeil tincelant, la
lvre frmissante....

Maintenant, toute sa personne trahissait le plus effroyable
affaissement, l'abandon de soi, l'anantissement de la pense,
l'hbtude, le dsespoir...

Il tait assis en face du judas, sur un banc grossier, les coudes sur
les genoux, le menton dans la main, l'oeil fixe, la lvre pendante...

--Non, murmura Lecoq, non cet homme n'est pas ce qu'il parat tre.

Il l'avait examin, il voulut lui parler. Il entra, l'homme leva la
tte, arrta sur lui un regard sans expression, mais ne dit mot.

--Eh bien!... demanda le jeune policier, comment cela va-t-il?

--Je suis innocent! rpondit l'homme d'une voix rauque.

--Je l'espre bien ... mais c'est l'affaire du juge. Moi je viens
savoir si vous n'auriez pas besoin de prendre quelque chose...

--Non!

Sur la seconde mme, le meurtrier se ravisa.

--Tout de mme, ajouta-t-il, je casserais bien une crote, histoire de
boire un verre de vin.

--On vous sert, rpondit Lecoq.

Il sortit aussitt, et tout en courant dans le voisinage pour acheter
quelques comestibles, il se pntrait de cette ide, qu'en demandant 
boire aprs un refus, l'homme n'avait song qu' la vraisemblance du
personnage qu'il prtendait jouer...

Quoi qu'il en ft, le meurtrier mangea du meilleur apptit. Il se
versa ensuite un grand verre de vin, le vida lentement et dit:

--C'est bon!... a fait du bien o a passe.

Cette satisfaction dsappointa fort le jeune policier. Il avait
choisi, en manire d'preuve, un de ces horribles liquides bleutres,
troubles, pais, nausabonds, qui se fabriquent  la barrire, et il
s'attendait  un haut-le-coeur, pour le moins, du meurtrier...

Et pas du tout!... Mais il n'eut pas le loisir de chercher les
conclusions de ce fait. Un roulement au dehors annonait l'arrive de
la voiture de la Prfecture, lugubre vhicule, qui a reu entre autres
noms celui de panier  salade  compartiments.

Il fallut y porter la veuve Chupin, qui se dbattait et criait 
l'assassin, puis le meurtrier fut invit  y prendre place.

L, du moins, le jeune policier comptait sur quelque manifestation
de rpugnance, et il guettait... Rien. L'homme monta dans l'affreuse
voiture le plus naturellement du monde, et mme il prit possession
de son compartiment en habitu, qui connat les tres et sait quelle
position est la meilleure dans un si troit espace.

--Ah! le mtin est fort!... murmura Lecoq dpit, mais je l'attends 
la Prfecture.




XII


Les portes de la voiture cellulaire taient exactement refermes, le
conducteur fit claquer son fouet et la gele roulante partit au grand
trot de ses deux vigoureux chevaux.

Lecoq avait pris place dans le cabriolet mnag sur le devant, entre
le conducteur et le garde de Paris de service, et sa proccupation
tait si forte, que certes, il n'entendit rien de leur conversation.
Elle tait des plus joviales, bien que trouble par l'atroce voix de
la veuve Chupin qui, enrageant dans son compartiment, chantait o
vomissait des injures, alternativement.

Le jeune policier venait d'entrevoir le moyen de surprendre quelque
chose du secret que cachait ce meurtrier, qui, dans sa conviction,--il
en et pari sa tte  couper,--devait avoir vcu dans les sphres
leves de la socit.

Que ce prvenu et russi  feindre de l'apptit, qu'il et surmont
le dgot d'une boisson nausabonde, qu'il ft mont sans broncher
dans le panier  salade  compartiments, il n'y avait rien, l, de
positivement extraordinaire de la part d'un homme dou d'une forte
volont, et dont l'imminence du pril et l'espoir du salut devaient
dcupler l'nergie.

Mais saurait-il se contraindre de mme, lorsqu'il serait soumis aux
humiliantes formalits de l'crou de la Permanence, formalits qui,
en certains cas, peuvent et doivent tre pousses jusqu'aux derniers
outrages?...

Non, Lecoq ne le pouvait supposer.

Sa persuasion tait que trs-certainement l'horreur de la fltrissure,
l'exaspration de toutes les dlicatesses violentes, les rvoltes de
la chair et de la pense, jetteraient le meurtrier hors de soi et
lui arracheraient un de ces mots caractristiques dont s'empare
l'instruction.

C'est seulement quand la voiture cellulaire quitta le Pont-Neuf pour
prendre le quai de l'Horloge que le jeune policier parut revenir 
lui. Bientt la lourde machine tourna sous un porche et s'arrta au
milieu d'une cour troite et humide.

Dj Lecoq tait  terre. Il ouvrit la porte du compartiment o tait
enferm le meurtrier, en lui disant:

--Nous sommes arrivs, descendez.

Il n'y avait pas de danger qu'il s'chappt. Une grille s'tait
referme, et d'ailleurs une douzaine, au moins, de surveillants et
d'agents s'taient approchs, curieux de voir la moisson de coquins de
la nuit.

Dlivr, le meurtrier tait descendu lestement.

Encore une fois, sa physionomie avait chang. Elle n'exprimait plus
que la parfaite indiffrence d'un homme prouv par bien d'autres
hasards.

L'anatomiste, tudiant le jeu d'un muscle, n'a pas l'attention
passionne de Lecoq observant l'attitude, le visage, le regard du
meurtrier.

Quand son pied toucha le pav verdtre de la cour, il parut prouver
une sensation de bien-tre; il aspira l'air  pleins poumons, puis
il se dtira et se secoua violemment pour rendre l'lasticit  ses
membres engourdis par l'exigut du compartiment du panier  salade.

Cela fait, il regarda autour de lui, et un sourire  peine saisissable
monta  ses lvres.

On et jur que ce lieu ne lui tait pas tranger, qu'il avait vu
dj ces hautes murailles noircies, ces fentres grilles, ces portes
paisses, ces verroux, tout cet appareil sinistre de la gele.

--Mon Dieu!... pensa Lecoq mu, est-ce qu'il se reconnat!...

L'inquitude du jeune policier redoubla, quand il vit l'homme, sans
une indication, sans un mot, sans un signe, se diriger vers une des
cinq ou six portes qui ouvraient sur la cour.

Il allait droit  celle qu'il fallait prendre en effet, tout droit,
sans une hsitation. Etait-ce un hasard?

Alors il devenait prodigieux, car le meurtrier ayant pntr dans
un couloir assez obscur, marcha droit devant lui, tourna  gauche,
dpassa la salle des gardiens, laissa  droite le parloir des singes
et entra dans le greffe.

Un vieux repris de justice, un cheval de retour, comme on dit rue de
Jrusalem, n'et pas fait mieux.

Lecoq sentait comme une sueur froide perler le long de son chine.

--Cet homme, pensait-il, est dj venu ici; il sait les tres!

Le greffe tait une salle assez grande, mal claire par des fentres
trop petites  carreaux poussireux, chauffe outre mesure par un
pole de fonte.

L tait le greffier, lisant un journal pos sur le registre
d'crou, registre lugubre, o sont inscrits et dcrits tous ceux
que l'inconduite, la misre, le crime, un coup de tte, une erreur
quelquefois, ont amen devant cette porte basse du Dpt.

Trois ou quatre surveillants, attendant l'heure de leur service,
taient  demi assoupis sur des bancs de bois.

Ces bancs, deux tables, quelques mauvaises chaises constituaient
l'ameublement.

Dans un coin, on apercevait la toise sous laquelle doivent passer tous
les inculps. Car on les mesure, pour que le signalement soit complet.

A l'entre du prvenu et de Lecoq, le greffier leva la tte.

--Ah!... fit-il, la voiture est arrive?

--Oui, rpondit le jeune policier.

Et tendant un des mandats signs par M. d'Escorval, il ajouta:

--Voici les papiers de ce gaillard-l.

Le greffier prit le mandat, lut et tressauta.

--Oh!... exclama-t-il, un triple assassinat, oh! oh!...

Positivement il regarda le prvenu avec plus de considration. Ce
n'tait pas un prisonnier ordinaire, un mchant vagabond, un vulgaire
filou.

--Le juge d'instruction ordonne sa mise au secret, reprit-il, et
il faut lui donner des vtements, les siens tant des pices de
conviction... Vite que quelqu'un aille prvenir monsieur le directeur,
qu'on fasse attendre les autres voyageurs de la voiture... Je vais,
moi, crouer ce gaillard-l dans les rgles.

Le directeur n'tait pas loin, il parut. Le greffier avait prpar son
registre.

--Votre nom?... demanda-t-il au prvenu.

--Mai.

--Vos prnoms?

--Je n'en ai pas.

--Comment, vous n'avez pas de prnoms!

Le meurtrier sembla rflchir, puis d'un air bourru:

--Au fait, dit-il, autant vous dire de ne pas vous puiser 
m'interroger; je ne rpondrai qu'au juge. Vous voudriez me faire
couper, n'est-ce pas?... La belle malice!... mais je la connais...

--Remarquez, observa le directeur, que vous aggravez votre
situation...

--Rien du tout!... Je suis innocent, vous voulez m'enfoncer, je
me dfends. Tirez-moi maintenant des paroles du ventre, si vous
pouvez!... Mais vous feriez mieux de me rendre mon argent qu'on m'a
pris au poste. Cent trente-six francs huit sous!... J'en aurai besoin
quand je sortirai d'ici. Je veux qu'on les inscrive sur le registre...
O sont-ils?...

Cet argent avait t remis  Lecoq par le chef du poste; avec tout ce
qui avait t trouv sur le meurtrier quand on l'avait fouill une
premire fois. Il dposa le tout sur une table.

--Voici vos cent trente-six francs huit sous, dit-il, et de plus votre
couteau, votre mouchoir de poche et quatre cigares...

Le plus vif contentement se peignit sur les traits du prvenu.

--Maintenant, reprit le greffier, voulez-vous rpondre?

Mais le directeur avait compris l'inutilit de l'insistance, il fit
signe au greffier de se taire, et s'adressant  l'homme:

--Retirez vos chaussures, commanda-t-il.

A cet ordre, Lecoq crut voir vaciller le regard du meurtrier. Etait-ce
une illusion?

--Pourquoi faire? demanda-t-il.

--Pour passer sous la toise, rpondit le greffier; il faut que
j'inscrive votre taille.

Le prvenu ne rpondit pas, il s'assit et retira ses bottes de gros
cuir, dont l'une, celle de droite, avait le talon compltement tourn
en dedans. Il avait les pieds nus dans ses bottes grossires.

--Vous ne mettez donc des chaussures que le dimanche?... lui demanda
Lecoq.

--A quoi voyez-vous cela?

--Parbleu!...  la boue dont vos pieds sont couverts jusqu' la
cheville.

--Et aprs!... fit l'homme du ton le plus insolent. Est-ce un crime de
n'avoir pas les pieds comme une marquise?...

--Ce ne serait pas votre crime, en tout cas, dit lentement le jeune
policier. Pensez-vous que je ne vois pas, en dpit de la boue, combien
vos pieds sont blancs et nets?... Les ongles sont soigns et passs 
la lime...

Il s'interrompit. Un clair de son gnie investigateur traversait son
esprit.

Il avana vivement une chaise, tendit dessus un journal et dit au
meurtrier:

--Veuillez poser vos pieds l!...

L'homme essaya de faire des faons.

--Ah!... ne rsistez pas, insista le directeur, nous sommes en force.

Le prvenu se rsigna. Il se plaa comme on le lui avait ordonn, et
Lecoq s'armant d'un canif se mit  dtacher adroitement les fragments
de boue qui adhraient  la peau.

Partout ailleurs qu'au greffe du Dpt, on et sans doute ri de
la besogne entreprise par Lecoq; besogne mystrieuse, trange et
grotesque tout  la fois.

Mais dans cette antichambre de la Cour d'assises, les actes les plus
futiles revtent une teinte lugubre, le rire se glace aisment sur les
lvres, et on ne s'tonne de rien.

Tous les assistants, d'ailleurs, depuis le directeur jusqu'au dernier
des gardiens, en avaient bien vu d'autres. Mme il ne vint  personne
l'ide de demander au jeune policier  quelle inspiration il
obissait.

Ce qui tait clair, ce qui tait acquis, c'est que le prvenu allait
disputer  la justice son identit, qu'il fallait  tout prix
la constater, et que probablement Lecoq avait imagin un moyen
d'atteindre ce but.

Il eut, du reste, promptement termin, et recueilli sur le journal
plein le creux de la main d'une poussire noirtre.

Cette poussire, il la divisa en deux parts. Il en enveloppa une dans
un morceau de papier qu'il glissa dans sa poche, et prsenta l'autre
au directeur en lui disant:

--Je vous prie, monsieur, de recevoir en dpt et de sceller ceci sous
les yeux du prvenu. Il ne faut pas qu'il puisse, plus tard, prtendre
que,  cette poussire, on en a substitu d'autre.

Le directeur fit ce qu'on lui demandait, et pendant qu'il ficelait et
cachetait dans un petit sac cette pice de conviction, le meurtrier
haussait les paules et ricanait.

Il est vrai que sous cette gaiet cynique, Lecoq croyait deviner une
poignante anxit.

Le hasard lui devait bien la compensation de ce petit triomphe, car
les vnements ultrieurs allaient tromper toutes ses prvisions.

Ainsi, le meurtrier n'leva aucune objection quand il reut l'ordre de
se dshabiller, pour changer ses vtements souills de sang, contre
le costume fourni par l'administration.

Pas un des muscles de son visage ne trahit le secret de son me,
pendant qu'on soumettait sa personne  ces perquisitions ignominieuses
qui font monter le rouge au front des plus abjects sclrats.

C'est avec une farouche insensibilit qu'il laissa les surveillants
peigner ses cheveux et sa barbe, et inspecter l'intrieur de sa
bouche, pour s'assurer qu'il ne cachait ni un de ces ressorts de
montre qui coupent les plus solides barreaux, ni un de ces fragments
microscopiques de mine de plomb, dont se servent les prisonniers pour
tracer ces billets qu'ils changent, rouls dans une boulette de mie
de pain, et qu'ils appellent des postillons.

Les formalits de l'crou taient accomplies, le directeur sonna un
gardien.

--Conduisez cet homme, lui dit-il, au numro 3 des secrets.

Point ne fut besoin d'entraner le prvenu. Il sortit comme il tait
entr, prcdant le gardien, en habitu qui sait o il va.

--Quel bandit!... exclama le greffier.

--Vous croyez!... hasarda Lecoq, drout mais non branl.

--Ah!... il n'y a pas  en douter, dclara le directeur. Ce gaillard
est assurment un dangereux malfaiteur, un rcidiviste... Mme il me
semble l'avoir eu dj pour locataire... j'en jurerais presque.

Ainsi, ces gens d'une exprience consomme partageaient l'opinion de
Gvrol, Lecoq tait seul de son avis.

Il ne discuta pas, cependant ...  quoi bon? D'ailleurs on venait
d'introduire la veuve Chupin.

Le voyage avait calm ses nerfs, car elle tait devenue plus douce
qu'un mouton. C'est d'une voix pateline et l'oeil en pleurs qu'elle
prit ces bons messieurs  tmoin de l'injustice criante qui lui
tait faite,  elle, une honnte femme, bien connue  la Prfecture.
Sans doute on en voulait  sa famille, puisque dj, en ce moment, son
fils Polyte, un si bon sujet, tait dtenu sous l'inculpation d'un
vol au bonjour. Qu'allaient devenir sa bru et son petit-fils Toto,
qui n'avaient qu'elle pour soutien!...

Mais quand on l'emmena, aprs qu'elle et donn ses nom et prnoms,
une fois dans le corridor, le naturel reprit le dessus, et on
l'entendit se quereller avec le gardien.

--Tu as tort de n'tre pas poli, lui disait-elle, c'est une bonne
pice que tu perds, sans compter qu'une fois libre je t'aurais invit
 venir boire un bon coup sans payer dans mon tablissement.

C'tait fini, Lecoq tait libre jusqu' l'arrive du juge
d'instruction. Il erra d'abord le long des corridors et de salle en
salle; mais comme partout il tait questionn, drang, il sortit et
alla s'tablir sur le quai, devant le porche.

Ses convictions n'taient pas entames, mais son point de dpart
venait d'tre dplac.

Plus que jamais il tait sr que le meurtrier dissimulait son tat
social, mais d'un autre ct il lui tait prouv que cet homme
connaissait bien la prison et ses usages.

Ce prvenu, en outre, se rvlait  lui plus fort, mille fois, qu'il
le souponnait.

Quelle puissance sur soi!... Quelle perfection de jeu!... Il n'avait
pas sourcill pendant les plus atroces preuves, et il avait tromp
les meilleurs yeux de Paris...

Le jeune policier tait l depuis tantt trois heures, immobile autant
que la borne sur laquelle il tait assis, ne s'apercevant ni du froid
ni du vol du temps, quand un coup s'arrta devant le porche, et M.
d'Escorval en descendit suivi de son greffier.

Il se dressa et courut au devant d'eux, haletant, interrogeant.

--Mes recherches sur le terrain, lui dit le juge, me confirment dans
l'ide que vous avez vu juste. Y a-t-il du nouveau?

--Oui, monsieur, un fait futile en apparence, mais d'une importance
qui...

--C'est bien!... interrompit le juge, vous m'expliquerez cela dans un
moment. Je veux avant interroger sommairement les prvenus ... simple
affaire de forme pour aujourd'hui. Attendez-moi donc ici...

Quoique le juge et promis de se hter, Lecoq comptait sur une heure
au moins de faction, et il en prenait son parti. Il avait tort. Vingt
minutes ne s'taient pas coules, quand M. d'Escorval reparut ...
sans son greffier.

Il marchait trs-vite, et adressa d'assez loin la parole au jeune
policier.

--Il faut, lui dit-il, que je rentre chez moi...  l'instant. Je ne
puis vous couter...

--Cependant, monsieur...

--Assez!... on a port  la Morgue les cadavres des victimes... Ayez
l'oeil de ce ct. Puis, pour ce soir, faites... Ah! faites ce que
vous jugerez utile.

--Mais, monsieur, il me faudrait...

--Demain!... demain!...  neuf heures, dans mon cabinet... au Palais.

Lecoq voulait insister, mais dj M. d'Escorval tait mont, s'tait
jet plutt, dans son coup, et le cocher fouettait le cheval.

--En voil un juge!... murmura le jeune policier demeur tout pantois
sur le quai. Devient-il fou!...

Et une mauvaise pense traversant son esprit:

--Ou plutt, ajouta-t-il, ne tiendrait-il pas la clef de l'nigme?...
Ne voudrait-il pas se priver de mes services?...

Ce soupon lui fut si cruel, qu'il rentra prcipitamment, esprant
tirer quelque lumire de l'attitude du prvenu, et qu'il courut coller
son oeil au guichet mnag dans la porte paisse des secrets.

Le meurtrier tait couch sur le grabat plac vis--vis la porte,
la figure tourne du ct du mur, envelopp jusqu'aux yeux dans la
couverture.

Dormait-il?... Non, car le jeune policier surprit un mouvement
singulier. Ce mouvement qu'il ne put s'expliquer l'intrigua; il
appliqua l'oreille au lieu de l'oeil,  l'ouverture, et il distingua
comme une plainte touffe!... Plus de doute!... le meurtrier rlait.

--A moi!... cria Lecoq pouvant,  l'aide!...

Dix gardiens accoururent.

--Qu'y a-t-il?

--Le prvenu!... l... il se suicide.

On ouvrit, il tait temps.

Le misrable avait dchir une bande de ses vtements, il l'avait
noue autour de son cou, et se servant en guise de tourniquet d'une
cuiller de plomb apporte avec sa pitance, il s'tranglait...

Le mdecin de la prison, qu'on envoya chercher, et qui le saigna,
dclara que dix minutes encore et c'en tait fait, la suffocation
tant dj presque complte.

Quand le meurtrier revint  lui, il promena autour de son cabanon un
regard de fou. On et dit qu'il s'tonnait de se sentir vivant. Puis,
une grosse larme jaillit de ses paupires bouffies, roula le long de
sa joue et se perdit dans sa barbe.

On le pressa de questions... Pas un mot.

--Puisque c'est ainsi, fit le mdecin, qu'il est au secret et qu'on ne
peut lui donner un compagnon, il faut lui mettre la camisole de force.

Aprs avoir aid  emmailloter le prvenu, Lecoq se retira tout pensif
et pniblement mu. Il sentait, sous le voile mystrieux de cette
affaire, s'agiter quelque drame terrible.

--Mais que s'est-il pass? murmurait-il. Ce malheureux s'est-il t,
a-t-il tout avou au juge?... Pourquoi cet acte de dsespoir?...




XIII


Lecoq ne dormit pas, cette nuit-l!

Et cependant il y avait plus de quarante heures qu'il tait sur pied,
et qu'il n'avait pour ainsi dire ni bu ni mang.

Mais la fatigue mme, les motions, l'anxit, l'espoir,
communiquaient  son corps l'nergie factice de la fivre, et  son
esprit la lucidit maladive qui rsulte d'efforts exorbitants de la
pense.

C'est qu'il ne s'agissait plus, comme au temps o il travaillait chez
son protecteur l'astronome, de poursuivre des dductions en l'air.
Ici, les faits n'avaient plus rien de chimrique. Ils n'taient que
trop rels, les cadavres des trois victimes qui gisaient sur les
dalles de la Morgue.

Mais si la catastrophe tait matriellement prouve, tout le reste
n'tait que prsomptions, doutes, conjectures. Pas un tmoin ne se
levait pour dire quelles circonstances avaient entour, prcd,
prpar l'affreux dnoment.

Une seule dcouverte, il est vrai, devait suffire  clairer ces
tnbres o se dbattait l'instruction, l'identit du meurtrier.

Quel tait-il?... Qui avait tort ou raison, de Gvrol soutenu par tous
les gens du Dpt, ou de Lecoq, seul de son bord.

L'opinion de Gvrol s'appuyait sur une preuve formidable, l'vidence
qui pntre dans l'esprit par les yeux.

L'hypothse du jeune policier ne reposait que sur une srie
d'observations subtiles et de dductions dont le point de dpart tait
une phrase prononce par le meurtrier.

Et cependant Lecoq n'avait plus l'ombre d'un doute, depuis une courte
conversation avec le greffier de M. d'Escorval, qu'il avait rencontr
en sortant du Dpt.

Ce brave garon, adroitement interrog par Lecoq, n'avait point vu
d'inconvnient  lui apprendre ce qui s'tait pass dans la cellule
des secrets, entre le prvenu et le juge d'instruction.

C'tait, autant dire, rien.

Non-seulement le meurtrier n'avait rien avou  M. d'Escorval, mais il
avait, assurait le greffier, rpondu de la faon la plus vasive aux
questions qui lui taient poses, et mme,  certaines, il n'avait pas
rpondu.

Et si le juge n'avait pas insist, c'est que pour lui ce premier
interrogatoire n'tait qu'une formalit destine  justifier la
dlivrance un peu prmature du mandat de dpt.

Ds lors, que penser de l'acte de dsespoir du prvenu?...

La statistique des prisons est l, pour dmontrer que les malfaiteurs
d'habitude--c'est l'expression--ne se suicident pas.

Arrts chauds du crime, les uns sont pris d'une exaltation folle
et ont des attaques de nerfs, les autres tombent dans une torpeur
stupide, pareille  celle de la bte repue qui s'endort, les babines
pleines de sang.

Mais aucun n'a l'ide d'attenter  ses jours. Ils tiennent 
leur peau, si compromise qu'elle soit, ils sont lches, ils sont
douillets. L'abject Poulman, pendant sa dtention, ne put jamais se
rsoudre  se laisser arracher une dent dont il souffrait tant qu'il
en pleurait.

D'un autre ct, le malheureux qui dans un moment d'garement commet
un crime, cherche presque toujours  chapper par une mort volontaire
aux consquences de son acte.

Donc, la tentative avorte du prvenu tait une forte prsomption en
faveur du systme de Lecoq.

--Il faut, se disait-il, que le secret de cet infortun soit terrible,
puisqu'il y tient plus qu' la vie, puisqu'il a essay de s'trangler
pour l'emporter intact dans la tombe.

Il s'interrompit, quatre heures sonnaient.

Lestement il sauta  bas de son lit, o il s'tait jet tout habill,
et cinq minutes plus tard, il descendait la rue Montmartre, o il
logeait dj  cette poque, mais dans un htel garni.

Le temps tait toujours dtestable; il brouillassait. Mais
qu'importait au jeune policier!... Il marchait d'un bon pas, quand
arriv  la pointe Saint-Eustache, il fut interpell par une grosse
voix railleuse.

--H!... joli garon!...

Il regarda et aperut Gvrol qui, suivi de trois de ses agents, venait
jeter ses filets aux environs des Halles. C'est un bon endroit. Il
est rare qu'il ne se glisse pas quelques filous altrs dans les
tablissements qui restent ouverts toute la nuit pour les marachers.

--Te voil lev bien matin, monsieur Lecoq, continua l'inspecteur de
la sret, tu cours toujours aprs l'identit de notre homme.

--Toujours.

--Est-ce un prince dguis, dcidment, ou un simple marquis?

--L'un ou l'autre,  coup sr...

--Bon!... En ce cas tu vas nous payer une tourne  prendre sur ta
future gratification.

Lecoq consentit, et la petite troupe entra en face, dans un dbit.

Les verres remplis:

--Ma foi!... Gnral, reprit le jeune policier, notre rencontre
m'vite une course. Je comptais passer  la Prfecture pour vous
prier, de la part du juge d'instruction, d'envoyer ce matin mme un
de nos collgues  la Morgue. L'affaire de la _Poivrire_ a fait du
bruit, il y aura du monde, et il s'agirait de dvisager et d'couter
les curieux....

--C'est bon!... le pre Absinthe y sera ds l'ouverture.

Envoyer le pre Absinthe l o il fallait un agent subtil, tait une
moquerie. Cependant Lecoq ne protesta pas. Mieux valait encore tre
mal servi que trahi, et il tait sr du bonhomme.

--N'importe!... continua Gvrol, tu aurais d me prvenir hier soir.
Mais quand je suis arriv, tu tais dj parti.

--J'avais affaire.

--O?

--A la place d'Italie. Je voulais savoir si le violon du poste est
pav ou carrel.

Sur cette rponse, il paya, salua, et sortit.

--Tonnerre!... s'cria alors Gvrol, en reposant violemment son verre
sur le comptoir, sacr tonnerre!... Que ce cadet-l me dplat!
Mchant galopin!... a ne sait pas le b, a, ba du mtier, et a fait
le malin. Quand a ne trouve rien, a invente des histoires, et a
entortille les juges d'instruction avec des phrases, pour avoir de
l'avancement. Je t'en donnerai, moi, de l'avancement ...  rebours...
Ah! je t'apprendrai  te ficher de moi.

Lecoq ne s'tait pas moqu. La veille, en effet, il s'tait rendu au
poste o avait t renferm le prvenu, il avait compar au sol
du violon la poussire qu'il avait en poche, et il rapportait,
croyait-il, de cette expdition une de ces charges accablantes qui,
souvent, suffisent  un juge d'instruction pour obtenir des aveux
complets du plus obstin prvenu.

S'il s'tait ht de fausser compagnie  Gvrol, c'est qu'il avait
une rude besogne  mener  bonne fin avant de se prsenter  M.
d'Escorval.

Il prtendait retrouver le cocher qui avait t arrt par les deux
femmes rue du Chevaleret, et, dans ce but, il s'tait procur dans les
bureaux de la Prfecture le nom et l'adresse de tous les loueurs de
voitures tablis entre la route de Fontainebleau et la Seine.

Les dbuts de ses recherches ne furent pas heureux.

Dans le premier tablissement o il se prsenta, les garons d'curie,
qui n'taient pas levs, l'injurirent. Les palefreniers taient
debout dans le second, mais pas un cocher n'tait arriv. Ailleurs,
le patron refusait de lui communiquer les feuilles o est--o devrait
tre du moins--inscrit l'itinraire quotidien de chaque cocher.

Il commenait  dsesprer, quand enfin, sur les sept heures et demie,
au jour, chez un nomm Trigault, dont l'tablissement tait situ au
del des fortifications, il apprit que, dans la nuit du dimanche au
lundi, un des cochers avait d rebrousser chemin comme il rentrait.

Mme, ce cocher, on le lui montra dans la cour, o il aidait  atteler
sa voiture.

C'tait un gros petit vieux, au teint enflamm, au petit oeil
ptillant de ruse, qui avait d user sur le sige plus d'un fagot de
manches de fouet. Lecoq marcha droit  lui.

--C'est vous, lui demanda-t-il, qui, dans la nuit de dimanche 
lundi, entre une heure et deux du matin, avez pris deux femmes rue du
Chevaleret?

Le cocher se redressa, enveloppa Lecoq d'un regard sagace, et
prudemment rpondit:

--Peut-tre.

--C'est une rponse positive qu'il me faut.

--Ah! Ah!... fit le vieux d'un ton narquois, monsieur connat sans
doute deux dames qui ont perdu quelque chose dans une voiture, et
alors...

Le jeune policier tressaillit de joie. Cet homme, videmment, tait
celui qu'il cherchait, il l'interrompit:

--Avez-vous entendu parler d'un crime dans les environs?...

--Oui, dans un cabaret borgne, on a assassin...

--Eh bien!... ces deux femmes s'y trouvaient; elles fuyaient quand
elles vous ont rencontr. Je les cherche; je suis agent du service
de la sret, voici ma carte; voulez-vous me donner des
renseignements?...

Le gros cocher tait devenu blme.

--Ah!... les sclrates, s'cria-t-il. Je ne m'tonne plus du
pourboire qu'elles m'ont donn. Un louis, et deux pices de cent sous
pour la course, en tout trente francs... Gueux d'argent!... si je ne
l'avais pas dpens, je le jetterais...

--Et o les avez-vous conduites?

--Rue de Bourgogne. J'ai oubli le numro, mais je reconnatrai la
maison.

--Malheureusement, elles ne se seront pas fait descendre chez elles.

--Qui sait?... Je les ai vues sonner; on a tir le cordon, et elles
entraient comme je filais. Voulez-vous que je vous y mne?

Pour toute rponse, Lecoq s'lana sur le sige en disant:

--Partons!...




XIV


Devait-on supposer compltement dnues d'intelligence les femmes
qui s'taient chappes du cabaret de la veuve Chupin au moment du
meurtre?

Non!

Etait-il admissible que ces deux fugitives, avec la conscience de leur
situation prilleuse se fussent fait conduire jusqu' leur domicile
par une voiture prise sur la voie publique?

Non encore.

Donc l'espoir de les rejoindre que manifestait le cocher tait
chimrique.

Lecoq se dit tout cela, et cependant il n'hsita pas  grimper sur le
sige et  donner le signal: En route.

C'est qu'il obissait  un axiome qu'il s'tait forg  ses heures
de mditation, qui devait plus tard assurer sa rputation et qu'il
formulait ainsi:

En matire d'information, se dfier surtout de la vraisemblance.
Commencer toujours par croire ce qui parat incroyable.

D'autre part, en se dcidant ainsi, le jeune policier se mnageait
les bonnes grces du cocher, et, par suite des renseignements plus
abondants.

Enfin, c'tait une faon d'tre rapidement ramen au coeur de Paris.

Ce dernier calcul ne fut pas du.

Le cheval dressa l'oreille et allongea le trot, quand son matre
cria: Hue, Cocotte! La bte avait pratiqu l'homme et reconnaissait
l'intonation avec laquelle il n'y avait pas  badiner.

En moins de rien, la voiture atteignit la route de Choisy, et alors
Lecoq reprit ses questions.

--Voyons, mon brave, commena-t-il, vous m'avez cont les choses en
gros, j'aurais besoin de dtails maintenant. Comment ces deux femmes
vous ont-elles accost?

--C'est bien simple. J'avais fait, le dimanche gras, une fichue
journe. Six heures de file sur les boulevards, et la pluie tout le
temps. Quelle misre!... A minuit, j'avais trente sous de pourboire,
pour tout potage. Cependant j'tais tellement chin, mon cheval tait
si las, que je me dcide  rentrer. Je marronnais, il faut voir!...
Quand, rue du Chevaleret, pass la rue Picard, j'aperus de loin deux
femmes debout sous un rverbre. Naturellement, je ne m'en occupe pas,
parce que les femmes, quand on a mon ge...

--Passons! interrompit le jeune policier.

--Je passe en effet devant elles, et quand elles se mettent 
m'appeler: Cocher!... cocher!... Je fais celui qui n'entend rien.
Mais alors en voil une qui court aprs moi, en criant: Un louis!...
un louis de pourboire! Je rflchissais, quand, pour comble, la femme
ajoute: Et dix francs pour la course! Du coup, j'arrte net.

Lecoq bouillait d'impatience; mais il sentait que des questions
directes et rapides ne le mneraient  rien. Le plus sage tait de
tout entendre.

--Vous comprenez, poursuivit le cocher, qu'on ne se fie pas  deux
gaillardes pareilles,  cette heure, dans le quartier l-bas. Donc,
quand elles s'approchent pour monter, je dis: Halte-l!... les
petites mres, on a promis des sous  papa; o sont-ils? Aussitt il
y en a une qui m'allonge recta 30 francs, en disant: Surtout, bon
train!

--Impossible d'tre plus prcis, approuva le jeune policier. A
prsent, comme taient ces deux femmes?

--Vous dites?

--Je vous demande de qui elles avaient l'air, pour qui vous les avez
prises?...

Un large rire panouit la bonne face rouge du cocher.

--Dame!... rpondit-il, elles m'ont fait l'effet de deux... de deux
pas grand'chose de bon.

--Ah!... Et comment taient-elles habilles?

--Comme les demoiselles qui vont danser  l'_Arc-en-Ciel_, vous
m'entendez. Seulement, l'une avait l'air cossue, tandis que l'autre...
Oh! l l!... quel dchet!

--Laquelle a couru aprs vous?

--Celle qui avait l'air minable, celle qui...

Il s'interrompit: si vif tait le souvenir qui traversait son esprit,
qu'il tira sur les rnes  faire cabrer son cheval.

--Tonnerre!... s'cria-t-il, attendez, j'ai fait une remarque,  ce
moment-l, il y avait une des deux coquines qui appelait l'autre
Madame, gros comme le bras, tandis que l'autre la tutoyait et la
rudoyait.

--Oh!... fit le jeune policier, sur trois tons diffrents, oh! oh!...
Et laquelle, s'il vous plat, disait: tu?

--La mal mise. Elle n'avait pas les deux pieds dans le mme soulier,
celle-l. Elle secouait l'autre, la cossue, comme un prunier.
Malheureuse, lui disait-elle, veux-tu nous perdre... tu t'vanouiras
quand nous serons  la maison, marche!... Et l'autre rpondait
en pleurnichant: Vrai, madame, bien vrai, je ne peux pas! Elle
paraissait si bien ne pas pouvoir, en effet, que je me disais  part
moi: En voil une qui a bu plus que sa suffisance!...

C'taient l des circonstances, et d'une importance extrme, qui
confirmaient, en les rectifiant, les premires suppositions de Lecoq.

Ainsi qu'il l'avait souponn, la condition sociale des deux femmes
n'tait pas la mme.

Seulement, il s'tait tromp en attribuant la prminence  la femme
aux fines bottines  talons hauts, dont les empreintes ingales lui
avaient rvl les dfaillances.

Cette prminence appartenait  celle qui avait laiss les traces de
ses souliers plats, et suprieure par sa condition, elle l'avait t
par son nergie.

Lecoq tait dsormais persuad que des deux fugitives, l'une tait la
servante et l'autre la matresse.

--Est-ce bien tout, mon brave? demanda-t-il  son compagnon.

--Tout, rpondit le cocher, sauf que j'ai observ que celle qui m'a
donn l'argent, la mal vtue, avait une main... oh! mais une main
d'enfant, et que malgr sa colre, sa voix tait douce comme une
musique.

--Avez-vous vu sa figure?...

--Oh!... si peu...

--Enfin, pouvez-vous me dire si elle est jolie, si elle est brune ou
blonde?...

Tant de questions  la fois tourdissaient le digne cocher.

--Minute!... rpondit-il. Dans mon ide, elle n'est pas jolie, je ne
la crois pas jeune, mais pour sr elle est blonde, avec beaucoup de
cheveux.

--Est-elle petite ou grande, grasse ou maigre?

--Entre les deux.

C'tait vague.

--Et l'autre, demanda Lecoq, la cossue?...

--Diable!... pour celle-l, ni vu ni connu, elle m'a paru petite,
voil tout.

--Reconnatriez-vous celle qui vous a pay, si on vous la
reprsentait?

--Dame!... non.

La voiture arrivait au milieu de la rue de Bourgogne; le cocher arrta
son cheval en disant:

--Attention!... Voici la maison o sont entres les deux coquines...
l.

Retirer le foulard qui lui servait de cache-nez, le plier, le glisser
dans sa poche, sauter  terre et entrer dans la maison indique, fut
pour le jeune policier l'affaire d'un instant.

Dans la loge du concierge une vieille femme cousait.

--Madame, lui dit poliment Lecoq en lui prsentant son foulard, je
rapporte ceci  une de vos locataires.

--A laquelle?...

--Par exemple, voil ce que je ne sais pas.

La digne concierge crut comprendre que ce jeune homme si poli tait un
mauvais plaisant qui prtendait se moquer d'elle.

--Vilain malhonnte, commena-t-elle.

--Pardon, interrompit Lecoq, laissez-moi finir; voici la chose.
Avant-hier soir, avant-hier matin plutt, sur les trois heures, je
rentrais me coucher, tranquillement, quand, ici prs, deux dames qui
avaient l'air trs-presses me devancent. L'une d'elles laisse tomber
ceci... Je le ramasse, et comme de juste, je hte le pas pour le lui
remettre... Peine perdue, elles taient dj entres ici. A l'heure
qu'il tait, je n'ai pas os sonner dans la crainte de vous dranger;
hier j'ai t occup, mais aujourd'hui j'arrive: voici l'objet.

Il posa le foulard sur la table et fit mine de se retirer, la
concierge le retint.

--Grand merci de la complaisance, dit-elle, mais vous pouvez garder
a. Nous n'avons pas, dans la maison, des femmes qui rentrent seules
aprs minuit.

--Cependant, insista le jeune policier, j'ai des yeux, j'ai vu...

--Ah!... j'oubliais, s'cria la vieille femme. La nuit que vous
dites, en effet, on sonne ici... quelle scie! Je tire le cordon et
j'coute... rien. N'entendant ni refermer la porte ni monter dans
l'escalier, je me dis: Bon! encore un polisson qui me fait une
niche. La maison, vous m'entendez, ne pouvait pas rester ouverte au
premier venu. Lors, je ne fais ni une ni deux, je passe un jupon et
je sors de la loge. Qu'est-ce que je vois?... deux ombres qui filent,
bssst... et qui me plantent la porte sur le nez. Vite je reviens
me tirer le cordon  moi-mme, et je cours regarder dans la rue...
Qu'est-ce que j'aperois?... Deux femmes qui couraient!...

--Dans quelle direction?...

--Elles allaient vers la rue de Varennes...

Lecoq tait fix; il salua civilement la concierge, dont il pouvait
avoir besoin encore, et regagna la voiture.

--Je l'avais prvu, dit-il au cocher, elles ne demeurent pas l.

Le cocher eut un geste de dpit. Sa colre allait s'pancher en
un flux de paroles, mais Lecoq, qui avait consult sa montre,
l'interrompit:

--Neuf heures!... dit-il, je serai en retard de plus d'une heure, mais
j'apporterai des nouvelles... Conduisez-moi  la morgue, et vite!




XV


Les lendemains de crimes mystrieux et de catastrophes dont les
victimes n'ont pas t reconnues, sont les grands jours de la Morgue.

Ds le matin, les employs se htent, tout en changeant des
plaisanteries  faire frissonner. Presque tous sont trs-gais, par
suite d'un imprieux besoin de ragir contre l'horrible tristesse de
ce qui les entoure.

--Nous aurons du monde, aujourd'hui, disent-ils.

Et de fait, quand Lecoq et son cocher atteignirent le quai, ils purent
de loin distinguer des groupes nombreux et anims qui stationnaient
autour du lugubre monument.

Les journaux avaient rapport l'affaire du cabaret de la veuve Chupin,
et dame! on voulait voir...

Sur le pont, Lecoq se fit arrter, et sauta sur le trottoir.

--Je ne veux pas descendre de voiture devant la morgue, dit-il.

Puis, tirant alternativement sa montre et son porte-monnaie, il
poursuivit:

--Nous avons, mon brave, une heure quarante minutes; par consquent,
je vous dois...

--Ah!... rien du tout!... rpondit imprieusement le cocher.

--Cependant...

--Non!... pas un sou. Je suis trop vex d'avoir dpens l'argent de
ces satanes coquines... Je voudrais, tenez, que ce que j'en ai bu
m'et donn la colique. Ainsi, ne vous gnez pas... s'il vous faut une
voiture, prenez la mienne, pour rien, jusqu' ce que vous ayez pinc
les sclrates.

Lecoq n'tait pas riche,  cette poque, il n'insista pas.

--Vous avez bien pris mon nom au moins, poursuivit le cocher, et mon
adresse?...

--Assurment!... Il faudra que le juge d'instruction entende votre
dposition. Vous recevrez une assignation...

--Eh bien! c'est a... Papillon (Eugne), cocher, chez M. Trigault...
Je loge chez lui, parce que, voyez-vous, je suis un peu son associ.

Dj le jeune policier s'loignait, Papillon le rappela.

--En sortant de la Morgue, lui dit-il, vous irez bien quelque part...
vous m'avez dclar que vous aviez un rendez-vous, et que mme vous
tiez en retard.

--Sans doute, on m'attend au Palais de Justice, mais c'est  deux
pas...

--N'importe... je vais vous esprer au coin du quai. Ah!... ce n'est
pas la peine de rpondre non, je l'ai mis dans ma tte et je suis
Breton. C'est un service que je vous demande: gardez-moi au moins pour
les trente francs des coquines.

Il y et eu cruaut  repousser cette requte. Lecoq fit donc un geste
d'assentiment et se dirigea rapidement vers la Morgue.

S'il y avait tant de monde aux alentours, c'est que le sinistre
tablissement tait plein, et on faisait queue, littralement.

Lecoq, pour pntrer, dut jouer nergiquement des coudes.

Au dedans, c'tait hideux. Oui, hideux  se demander quelles
dgotantes motions venaient chercher l ces froces curieux.

Il y avait des femmes en grand nombre, des jeunes filles aussi.

Les petites ouvrires qui, en se rendant  leur ouvrage, sont obliges
de passer aux environs, font un dtour pour venir contempler la
moisson de cadavres inconnus que donnent quotidiennement le crime, les
accidents de voitures, la Seine et le canal Saint-Martin. Les plus
sensibles restent  la porte, les intrpides entrent, et en ressortant
racontent leurs impressions. Quand il n'y a personne, que les dalles
chment, elles ne sont pas contentes... C'est  n'y pas croire.

Mais il y avait, ce matin-l, chambre complte. Toutes les dalles,
hormis deux, taient occupes.

L'atmosphre tait infme. Un froid malsain tombait sur les paules,
et au-dessus de la foule planait comme un brouillard infect, tout
imprgn des cres odeurs du chlore, destin  combattre les miasmes.

Et aux chuchotements des causeries, entrecoupes d'acclamations et de
soupirs, se mlaient, ainsi qu'un accompagnement continu, le murmure
des robinets, placs au chevet de chaque dalle, et le sourd clapotis
de l'eau qui coulait et tombait en s'claboussant.

Par les petites fentres cintres, la lumire glissait blafarde sur
les corps exposs, faisait saillir nergiquement les muscles, accusait
les marbrures des chairs verdtres, et clairait sinistrement les
haillons pendus autour de l'amphithtre, dfroques horribles qui
doivent aider aux reconnaissances, et qui, au bout d'un certain temps,
sont vendues... car rien ne se perd.

Mais le jeune policier tait trop  ses penses pour remarquer les
hideurs du spectacle.

A peine donna-t-il un coup d'oeil aux trois victimes de
l'avant-veille. Il cherchait le pre Absinthe et ne le dcouvrait pas.

Gvrol, volontairement ou non, avait-il manqu  ses promesses, ou
bien le vieil homme de la rue de Jrusalem, s'tait-il oubli  sa
goutte matinale et avait-il bu la consigne?

En dsespoir de cause, Lecoq s'adressa au chef des gardiens.

--Il parat, demanda-t-il, que personne encore n'a reconnu un seul des
malheureux de l'affaire de l'autre nuit.

--Personne!... Et cependant, depuis l'ouverture, nous avons un
monde fou. Moi, voyez-vous, si j'tais le matre, des jours comme
aujourd'hui, je demanderais deux sous par personne,  la porte,
demi-place pour les enfants, et on ferait de fameuses recettes... on
couvrirait les frais...

Cette ide ainsi mise, tait un appt prsent  la conversation.
Lecoq ne le saisit pas.

--Excusez, interrompit-il. Ne vous a-t-on pas, ds ce matin, envoy un
agent du service de la sret?

--En effet.

--Alors, o est-il pass?... Je ne l'aperois pas.

Le gardien, avant de rpondre, toisa d'un oeil souponneux ce
questionneur acharn, et enfin, d'un ton hsitant, il dit:

--En tes-vous?...

Cette phrase fut lance dans la circulation,  l'poque o
prospraient d'immondes agents provocateurs, sous la Restauration,
elle s'appliquait uniquement  la police. On en tait o on n'en
tait pas. La phrase a survcu aux circonstances.

--J'en suis, rpondit le jeune policier, exhibant sa carte  l'appui
de son affirmation.

--Et vous vous nommez?...

--Lecoq.

La physionomie du gardien-chef se fit soudainement souriante:

--En ce cas, dit-il, j'ai une lettre pour vous, qui vient de m'tre
remise par votre camarade, lequel tait forc de s'absenter... La
voici:

Le jeune agent rompit immdiatement le cachet, et lut:

Monsieur Lecoq...

Monsieur!... Cette simple formule de politesse amena sur ses lvres
un lger sourire. N'tait-elle pas, de la part du pre Absinthe, la
reconnaissance explicite de la supriorit de son collgue? Le jeune
policier devina l un dvouement canin qu'il devait payer par cette
protection affectueuse du matre pour son premier disciple.

Cependant, il poursuivait sa lecture:

Monsieur Lecoq, j'tais de faction depuis l'ouverture, quand vers
neuf heures trois jeunes gens sont entrs bras dessus bras dessous.
Ils avaient la tournure et le genre d'employs de magasin. Tout 
coup, j'en vois un qui devient plus blanc que sa chemise, et qui
montre aux autres un de nos inconnus de chez la Chupin, en disant:
Gustave!...

Aussitt ses camarades lui mettent la main sur la bouche, en
rptant: Vas-tu te taire, fichue bte, de quoi te mles-tu, veux-tu
donc nous faire arriver de la peine?

L-dessus ils sortent, et moi je sors derrire eux.

Mais celui qui avait parl tait si mu qu'il ne pouvait plus se
traner, de sorte que les autres l'ont conduit dans un petit caboulot.

J'y suis entr, moi aussi, et c'est l que je vous fais cette lettre,
tout en les guignant du coin de l'oeil. Le gardien-chef vous remettra
ce papier qui vous expliquera mon absence. Vous comprenez que je vais
_filer_ ces gaillards-l.

ABS.

Cette lettre tait d'une criture presque indchiffrable, les fautes
d'orthographe s'entrelaaient de ligne en ligne, mais elle tait
claire et prcise, et devait veiller les plus flatteuses esprances.

Le visage de Lecoq rayonnait donc, quand il remonta en voiture, et
tout en poussant son cheval, le vieux cocher ne put se tenir de
questionner.

--Cela va comme vous voulez, dit-il.

Un chut! amical fut la seule rponse du jeune policier. Il n'avait
pas trop de toute son attention pour coordonner dans son esprit ses
renseignements nouveaux.

Descendu devant la grille du palais, il eut bien de la peine 
congdier le vieux cocher, qui voulait absolument rester  ses ordres.
Il y russit cependant, mais il tait dj sous le porche de gauche,
que le bonhomme, debout sur son sige, lui criait encore:

--Chez M. Trigault!... n'oubliez pas!... le pre Papillon ... numro
998,--1,000 moins 2....

Parvenu au troisime tage de l'aile gauche du Palais,  l'entre de
cette longue, troite et sombre galerie qu'on appelle la galerie de
l'instruction, Lecoq s'adressa  un huissier install derrire un
bureau de chne.

--M. d'Escorval est sans doute dans son cabinet, demanda-t-il.

L'huissier hocha tristement la tte.

--M. d'Escorval, rpondit-il, n'est pas venu ce matin et il ne viendra
pas d'ici des mois....

--Comment cela?... Que voulez-vous dire?

--Hier soir en descendant de son coup,  sa porte, il est tomb si
malheureusement qu'il s'est cass la jambe.




XVI


On est riche, on a voiture, chevaux, cocher..., et quand on passe
tal sur les coussins, on recueille plus d'un regard d'envie.

Mais voil que le cocher qui a bu un coup de trop verse l'quipage,
ou bien les chevaux s'emportent et brisent tout, ou encore l'heureux
matre, en un moment de proccupation, manque le marche-pied et se
fracasse la jambe  l'angle du trottoir.

Tous les jours de pareils accidents arrivent, et mme, leur longue
liste doit tre, pour les humbles pitons, une raison de bnir leur
modeste fortune, qui les met  l'abri de telles aventures.

Nanmoins, en apprenant le malheur de M. d'Escorval, Lecoq eut l'air
si parfaitement dconfit que l'huissier ne put s'empcher d'clater de
rire.

--Que voyez-vous donc l de si extraordinaire? demanda-t-il.

--Moi?... rien.

Le jeune policier mentait. Il venait d'tre frapp de la bizarre
concidence de ces deux vnements: la tentative de suicide du
meurtrier et la chute du juge d'instruction.

Mais il ne laissa pas au vague pressentiment qui tressaillit dans son
esprit le temps de prendre consistance. Quel rapport entre ces deux
faits?...

D'ailleurs, il n'entrevoyait pour lui aucun prjudice, bien au
contraire, et il n'avait pas encore enrichi son formulaire d'un axiome
qu'il professa plus tard:

Se dfier extraordinairement de toutes les circonstances qui
paraissent favoriser nos secrets dsirs.

Il est sr que Lecoq tait bien loin de se rjouir de l'accident de
M. d'Escorval, il et donn bonne chose de grand coeur pour que la
blessure n'et pas de suites... Seulement, il ne pouvait s'empcher de
se dire qu'il se trouvait, de par le hasard de ce malheur, quitte de
relations qui lui semblaient affreusement pnibles, avec un homme dont
les hauteurs ddaigneuses l'avaient comme cras.

Tous ces motifs divers runis furent cause d'une lgret dont il
devait porter la peine.

--De la sorte, dit-il  l'huissier, je n'ai que faire ici, ce matin.

--Plaisantez-vous?... Depuis quand le couvent chme-t-il faute d'un
moine!... Il y a plus d'une heure dj, que toutes les affaires
urgentes dont tait charg monsieur d'Escorval ont t rparties entre
messieurs les juges d'instruction.

--Moi je viens pour cette grosse affaire d'avant-hier...

--Eh!... que ne le disiez-vous! On vous attend, et mme on a dj
envoy un garon vous demander  la Prfecture. C'est M. Segmuller qui
instruit...

Le front du jeune policier se plissa. Il cherchait  se rappeler celui
des juges qui portait ce nom, et s'il ne s'tait pas dj trouv en
rapport avec lui.

--Oui, reprit l'huissier, qui tait d'humeur causeuse, M. Segmuller...
Ne le connaissez-vous donc pas?... Voil un brave homme, et qui n'a
pas la mine toujours renfrogne comme presque tous nos messieurs.
C'est de lui qu'un prvenu disait en sortant d'tre interrog: Ce
diable-l m'a si bien tir les vers du nez que j'aurai certainement le
cou coup; mais c'est gal, c'est un bon enfant!

C'est le coeur ragaillardi par ces dtails de bon augure, que le jeune
policier alla frapper  la porte qui lui avait t indique, et qui
portait le n 22.

--Ouvrez!... cria une voix bien timbre.

Il entra, et se trouva en face d'un homme d'une quarantaine d'annes,
assez grand, un peu replet, et qui lui dit tout d'abord:

--Vous tes l'agent Lecoq?... Parfait!... Asseyez-vous, je m'occupe de
l'affaire, je serai  vous dans cinq minutes.

Lecoq obit, et sournoisement, avec la perspicacit de l'intrt
en veil, il se mit  tudier le juge dont il allait devenir le
collaborateur...  peu prs comme le limier est le collaborateur du
chasseur.

Son extrieur s'accordait parfaitement avec les dires de l'huissier.
La franchise et la bienveillance clataient sur sa large face, bien
claire par des yeux bleus trs-doux.

Cependant le jeune policier s'imagina qu'il serait imprudent de se
fier absolument  ces apparences bnignes.

Il n'avait pas tort.

N aux environs de Strasbourg, M. Segmuller utilisait dans l'exercice
de ses dlicates fonctions cette physionomie candide dpartie 
presque tous les enfants de la blonde Alsace, masque trompeur qui
frquemment dissimule une finesse gasconne double de la redoutable
prudence cauchoise.

L'esprit de M. Segmuller tait des plus pntrants et des plus
alertes, mais son systme--chaque juge a le sien--tait la bonhomie.
Pendant que certains de ses confrres demeuraient roides et tranchants
autant que le glaive qu'on place dans la main de la statue de la
Justice, il affectait la simplicit et la rondeur, sans que pourtant,
jamais l'austrit de son caractre de magistrat en ft altre.

Mais sa voix avait de si paternelles intonations, il voilait si bien
de navet la subtilit des questions et la porte des rponses, que
celui qu'il interrogeait oubliait de se tenir sur ses gardes et se
laissait aller. Et quand au-dedans de lui-mme il s'applaudissait du
peu de malice du juge, le prvenu tait dj retourn comme un gant.

Prs d'un tel homme, un greffier maigre et grave et entretenu la
dfiance; aussi s'en tait-il tri un, qui tait comme sa caricature.
Il s'appelait Goguet. Il tait court, obse, imberbe et souriant. Sa
large face exprimait, non plus la bonhomie mais la niaiserie, et il
tait niais raisonnablement.

Ainsi qu'il l'avait dit, M. Segmuller tudiait la cause qui lui
arrivait l inopinment.

Sur son bureau taient tales toutes les pices de conviction runies
par Lecoq, depuis le flocon de laine, jusqu' la boucle d'oreille de
diamant.

Il lisait et relisait le rapport crit par Lecoq, et, suivant les
phrases diverses, il examinait les objets placs devant lui ou
consultait le plan du terrain.

Aprs non pas cinq minutes, mais une bonne demi-heure, il repoussa son
fauteuil.

--Monsieur l'agent, pronona-t-il, monsieur d'Escorval m'avait prvenu
par une note en marge du dossier, que vous tes un homme intelligent
et qu'on peut se fier  vous.

--J'ai du moins la bonne volont.

--Oh! vous avez mieux que cela; c'est la premire fois qu'on m'apporte
un travail aussi complet que votre rapport. Vous tes jeune; si vous
persvrez, je vous crois appel  rendre de grands services.

Le jeune policier s'inclina, balbutiant, ple de plaisir.

--Votre conviction, poursuivit M. Segmuller, devient ds ce moment la
mienne. C'tait, m'a dit monsieur le procureur imprial, celle de
M. d'Escorval. Nous sommes en face d'une nigme, il s'agit de la
dchiffrer.

--Oh!... nous y arriverons, monsieur? s'cria Lecoq.

Il se sentait capable de choses extraordinaires, il tait prt
 passer dans le feu, pour ce juge qui l'accueillait si bien.
L'enthousiasme qui brillait dans ses yeux tait tel que M. Segmuller
ne put s'empcher de sourire.

--J'ai bon espoir, dit-il, moi aussi, mais nous ne sommes pas au
bout... Maintenant, vous, depuis hier, avez-vous agi? Monsieur
d'Escorval vous avait-il donn des ordres?... Avez-vous recueilli
quelque nouvel indice?...

--Je crois, monsieur, n'avoir pas perdu mon temps.

Et aussitt, avec une prcision rare, avec un bonheur d'expression qui
ne fait jamais dfaut  qui possde bien son sujet, Lecoq raconta tout
ce qu'il avait surpris depuis son dpart de la _Poivrire_.

Il dit les dmarches hardies de l'homme qu'il croyait le complice, ses
observations  lui sur le meurtrier, ses esprances avortes et ses
tentatives. Il dit les dpositions du cocher et de la concierge, il
lut la lettre du pre Absinthe.

Pour finir, il dposa sur le bureau les quelques pinces de terre
qu'il s'tait si singulirement procures, et  ct une quantit 
peu prs gale de poussire qu'il tait all ramasser au violon de la
place d'Italie.

Puis, quand il eut expliqu quelles raisons l'avaient fait agir, et le
parti qu'on pouvait tirer de ses prcautions:

--Ah! vous avez raison! s'cria M. Segmuller, il se peut que nous
ayons l un moyen de dconcerter toutes les dngations du prvenu...
C'est, certes, de votre part, un trait de surprenante sagacit.

Il fallait que ce ft ainsi, car Goguet, le greffier, approuva.

--Saperlote!... murmura-t-il, je n'aurais pas trouv celle-l, moi!...

Tout en causant, M. Segmuller avait fait disparatre dans un vaste
tiroir toutes les pices de conviction, qui ne devaient apparatre
qu'en temps et lieu.

--Maintenant, dit-il, je possde assez d'lments pour interroger la
veuve Chupin. Peut-tre en tirerons-nous quelque chose.

Il allongeait la main vers un cordon de sonnette, Lecoq fit un geste
presque suppliant.

--J'aurais, monsieur, dit-il, une grce  vous demander.

--Laquelle?... parlez.

--Je m'estimerais bien heureux s'il m'tait permis d'assister 
l'interrogatoire... Il faut si peu, quelquefois, pour veiller une
heureuse inspiration.

La loi dit que l'accus sera interrog secrtement par le juge
assist de son greffier, mais elle admet cependant la prsence des
agents de la force publique.

--Soit, rpondit M. Segmuller, demeurez.

Il sonna, un huissier parut.

--A-t-on, selon mes ordres, amen la veuve Chupin? demanda-t-il.

--Elle est l, dans la galerie, oui, monsieur.

--Qu'elle entre.

L'instant d'aprs, la cabaretire faisait son entre, s'inclinant de
droite et de gauche, avec force rvrences et salutations.

Elle n'en tait plus  ses dbuts devant un juge d'instruction, la
veuve Chupin, et elle n'ignorait pas quel grand respect on doit  la
justice.

Aussi s'tait-elle pare pour l'interrogatoire.

Elle avait liss en bandeaux plats ses cheveux gris rebelles et avait
tir tout le parti possible des vtements qu'elle portait. Mme, elle
avait obtenu du directeur du Dpt qu'on lui achett, avec l'argent
trouv sur elle lors de son arrestation, un bonnet de crpe noir et
deux mouchoirs blancs, o elle se proposait de pleurer toutes les
larmes de son corps aux moments pathtiques.

Pour seconder ces artifices de toilette, elle avait tir de son
rpertoire de grimaces, un petit air innocent, malheureux et rsign,
tout  fait propre, selon elle,  se concilier les bonnes grces et
l'indulgence du magistrat dont son sort allait dpendre.

Ainsi travestie, les yeux baisss, la voix mielleuse, le geste
patelin, elle ressemblait si peu  la terrible patronne de la
_Poivrire_ que ses pratiques eussent hsit  la reconnatre.

En revanche, rien que sur la mine, un vieux et honnte clibataire lui
et propos vingt francs par mois pour se charger de son mnage.

Mais M. Segmuller avait dmasqu bien d'autres hypocrisies, et l'ide
qui lui vint fut celle qui brilla dans les yeux de Lecoq.

--Quelle vieille comdienne!...

Sa perspicacit, il est vrai, devait tre singulirement aide par
quelques notes qu'il venait de parcourir. Ces notes taient simplement
le dossier de la veuve Chupin adress  titre de renseignement au
parquet par la Prfecture de police.

Son examen achev, le juge d'instruction fit signe  Goguet, son
souriant greffier, de se prparer  crire.

--Votre nom?... demanda-t-il brusquement  la prvenue.

--Aspasie Clapard, mon bon monsieur, rpondit la vieille femme, veuve
Chupin, pour vous servir.

Elle esquissa une belle rvrence, et ajouta:

--Veuve lgitime, s'entend, j'ai mes papiers de mariage dans ma
commode, et si on veut envoyer quelqu'un....

--Votre ge?... interrompit le juge.

--Cinquante-quatre ans.

--Votre profession?...

--Dbitante de boissons,  Paris, tout prs de la rue du
Chteau-des-Rentiers,  deux pas des fortifications.

Ces questions d'individualit sont le dbut oblig de tout
interrogatoire.

Elles laissent au prvenu et au juge le temps de s'tudier
rciproquement, de se tter pour ainsi dire, avant d'engager la lutte
srieuse, comme deux adversaires qui, sur le point de se battre 
l'pe, essaieraient quelques passes avec des fleurets mouchets.

--Maintenant, poursuivit le juge, occupons-nous de vos antcdents.
Vous avez dj subi plusieurs condamnations?...

La vieille rcidiviste tait assez au fait de la procdure criminelle
pour n'ignorer pas le mcanisme de ce fameux casier judiciaire, une
des merveilles de la justice franaise, qui rend si difficiles les
ngations d'identit.

--J'ai eu des malheurs, mon bon juge, pleurnicha-t-elle.

--Oui, et en assez grand nombre. Tout d'abord, vous avez t
poursuivie pour recel d'objets vols.

--Mais j'ai t renvoye plus blanche que neige. Mon pauvre dfunt
avait t tromp par des camarades.

--Soit. Mais c'est bien vous qui, pendant que votre mari subissait sa
peine, avez t condamne pour vol  un mois de prison une premire
fois, et  trois mois ensuite.

--J'avais des ennemis qui m'en voulaient, des voisins qui ont fait des
cancans...

--En dernier lieu, vous avez t condamne pour avoir entran au
dsordre des jeunes filles mineures....

--Des coquines, mon bon cher monsieur, des petites sans coeur...
Je leur avais rendu service, et aprs elles sont alles conter des
menteries pour me faire du tort ... j'ai toujours t trop bonne.

La liste des malheurs de l'honnte veuve n'tait pas puise, mais M.
Segmuller crut inutile de poursuivre.

--Voil le pass, reprit-il. Pour le prsent, votre cabaret est un
repaire de malfaiteurs. Votre fils en est  sa quatrime condamnation,
et il est prouv que vous avez encourag et favoris ses dtestables
penchants. Votre belle-fille, par miracle, est reste honnte et
laborieuse, aussi l'avez-vous accable de tant de mauvais traitements
que le commissaire du quartier a d intervenir. Quand elle a quitt
votre maison, vous vouliez garder son enfant... pour l'lever comme
son pre, sans doute.

C'tait, pensa la vieille, le moment de s'attendrir. Elle sortit de
sa poche son mouchoir neuf, roide encore de l'apprt, et essaya en se
frottant nergiquement les yeux de s'arracher une larme ... On en et
aussi aisment tir d'un morceau de parchemin.

--Misre!... gmissait-elle, me souponner, moi, de songer  conduire
 mal mon petit-fils, mon pauvre petit Toto!... Je serais donc pire
que les btes sauvages, je voudrais donc la perdition de mon propre
sang!...

Mais ces lamentations paraissaient ne toucher que trs-mdiocrement
le juge; elle s'en aperut, et changeant brusquement de systme et de
ton, elle entama sa justification.

Elle ne niait rien positivement, mais elle rejetait tout sur le sort,
qui n'est pas juste, qui favorise les uns, non les meilleurs souvent,
et accable les autres.

Hlas! elle tait de ceux qui n'ont pas de chance, ayant toujours t
innocente et perscute. En cette dernire affaire, par exemple, o
tait sa faute? Un triple meurtre avait ensanglant son cabaret,
mais les tablissements les plus honntes ne sont pas  l'abri d'une
catastrophe pareille.

Elle avait eu le temps de rflchir, dans le silence des secrets,
elle avait fouill jusqu'aux derniers replis de sa conscience, et
cependant elle en tait encore  se demander quels reproches on
pouvait raisonnablement lui adresser....

--Je puis vous le dire, interrompit le juge: on vous reproche
d'entraver autant qu'il est en vous l'action de la loi....

--Est-il, Dieu!... possible!...

--Et de chercher  garer la justice. C'est de la complicit, cela,
veuve Chupin, prenez-y garde. Quand la police s'est prsente, au
moment mme du crime, vous avez refus de rpondre.

--J'ai dit tout ce que je savais.

--Eh bien!... il faut me le rpter.

M. Segmuller devait tre content. Il avait conduit l'interrogatoire de
telle sorte, que la veuve Chupin se trouvait naturellement amene 
entreprendre d'elle-mme le rcit des faits.

C'tait un point capital. Des questions directes eussent peut-tre
clair cette vieille, si fine, qui gardait tout son sang-froid, et
il importait qu'elle ne souponnt rien de ce que savait ou de ce
qu'ignorait l'instruction.

En l'abandonnant  sa seule inspiration, on devait obtenir dans son
intgrit la version qu'elle se proposait de substituer  la vrit.

Cette version, ni le juge, ni Lecoq n'en doutaient, devait avoir t
concerte au poste de la place d'Italie, entre le meurtrier et le faux
ivrogne, et transmise ensuite  la Chupin par ce hardi complice.

--Oh!... la chose est bien simple, mon bon monsieur, commena
l'honnte cabaretire. Dimanche soir, j'tais seule au coin de mon
feu, dans la salle basse de mon tablissement, quand tout  coup la
porte s'ouvre, et je vois entrer trois hommes et deux dames.

M. Segmuller et le jeune policier changrent un rapide regard. Le
complice avait vu relever les empreintes, donc on n'essayait pas de
contester la prsence des deux femmes.

--Quelle heure tait-il? demanda le juge.

--Onze heures  peu prs.

--Continuez.

--Sitt assis, poursuivit la veuve, ces gens me commandent un saladier
de vin  la franaise. Sans me vanter, je n'ai pas ma pareille pour
prparer cette boisson. Naturellement, je les sers, et aussitt aprs,
comme j'avais des blouses  repriser pour mon garon, je monte  ma
chambre qui est au premier.

--Laissant ces individus seuls?

--Oui, mon juge.

--C'tait, de votre part, beaucoup de confiance.

La veuve Chupin secoua mlancoliquement la tte.

--Quand on n'a rien, pronona-t-elle, on ne craint pas les voleurs.

--Poursuivez, poursuivez...

-Alors, donc, j'tais en haut depuis une demi-heure, quand on se met 
m'appeler d'en bas: Eh! la vieille! Je descends, et je me trouve
nez  nez avec un grand individu trs-barbu, qui venait d'entrer. Il
voulait un petit verre de fil-en-quatre ... Je le sers, seul  une
table.

--Et vous remontez? interrompit le juge.

L'ironie fut-elle comprise de la Chupin? sa physionomie ne le laissa
pas deviner.

--Prcisment, mon bon monsieur, rpondit-elle. Seulement, cette fois,
j'avais  peine repris mon d et mon aiguille, que j'entends un tapage
terrible dans ma salle. Dare dare je dgringole mon escalier, pour
mettre le hol...Ah! bien, oui!... Les trois premiers arrivs taient
tombs sur le dernier venu, et ils l'assommaient de coups, mon
bon monsieur, ils le massacraient... Je crie... c'est comme si je
chantais. Mais voil que l'individu qui tait seul contre trois sort
un pistolet de sa poche; il tire et tue un des autres, qui roule 
terre... Moi, de peur, je tombe assise sur mon escalier, et pour ne
pas voir, car le sang coulait, je relve mon tablier sur ma tte...
L'instant d'aprs, monsieur Gvrol arrivait avec ses agents, on
enfonait ma porte, et voil...

Ces odieuses vieilles, qui ont trafiqu de tous les vices et bu toutes
les hontes, atteignent parfois une perfection d'hypocrisie  mettre en
dfaut la plus subtile pntration.

Un homme non prvenu, par exemple, et pu se laisser prendre  la
candeur de la veuve Chupin, tant elle y mettait de naturel, tant
elle rencontrait  propos la juste intonation de la franchise, de la
surprise ou de l'effroi.

Malheureusement elle avait contre elle ses yeux, ses petits yeux gris,
mobiles comme ceux de la bte inquite, o l'astuce heureuse allumait
des tincelles.

C'est qu'elle se rjouissait, au-dedans d'elle-mme, de son bonheur
et de son adresse, n'tant pas fort loigne de croire que le juge
ajoutait foi  ses dclarations.

Dans le fait, pas un des muscles du visage de M. Segmuller n'avait
trahi ses impressions pendant le rcit de la vieille, rcit dbit
avec une prestigieuse volubilit.

Quand elle s'arrta,  bout d'haleine, il se leva sans mot dire
et s'approcha de son greffier pour surveiller la rdaction du
procs-verbal de cette premire partie de l'interrogatoire.

Du coin o il se tenait modestement assis, Lecoq ne cessait d'observer
la prvenue.

--Elle pense pourtant, se disait-il, que c'est fini, et que sa
dposition va passer comme une lettre  la poste.

Si telle tait, en effet, l'esprance de la veuve Chupin, elle ne
tarda pas  tre due.

M. Segmuller, aprs quelques lgres observations au souriant Goguet,
vint s'asseoir prs de la chemine, estimant le moment arriv de
pousser vivement l'interrogatoire.

--Ainsi, veuve Chupin, commena-t-il, vous affirmez n'tre pas reste
un seul instant prs des gens qui taient entrs boire chez vous?

--Pas une minute.

--Ils entraient et commandaient, vous les serviez et vous vous htiez
de sortir.

--Oui, mon bon monsieur.

--Il me parat impossible, cependant, que vous n'ayez pas surpris
quelques mots de leur conversation. De quoi causaient-ils?

--Ce n'est pas mon habitude d'espionner mes pratiques.

--Enfin, avez-vous entendu quelque chose?

--Rien.

Le juge d'instruction haussa les paules d'un air de commisration.

--En d'autres termes, reprit-il, vous refusez d'clairer la justice.

--Oh!... si on peut dire...

--Laissez-moi finir. Toutes ces histoires invraisemblables de sorties,
de blouses pour votre fils  raccommoder dans votre chambre, vous ne
les avez inventes que pour avoir le droit de me rpondre: Je n'ai
rien vu, rien entendu, je ne sais rien. Si tel est le systme que
vous adoptez, je dclare qu'il n'est pas soutenable et ne serait admis
par aucun tribunal.

--Ce n'est pas un systme, c'est la vrit.

M. Segmuller parut se recueillir, puis tout  coup:

--Dcidment, vous n'avez rien  me dire sur ce misrable assassin?

--Mais ce n'est pas un assassin, mon bon monsieur...

--Que prtendez-vous?...

--Dame!... il a tu les autres en se dfendant. On lui cherchait
querelle, il tait seul contre trois hommes, il voyait bien qu'il
n'avait pas de grce  attendre de brigands qui....

Elle s'arrta court, toute interdite, se reprochant sans doute de
s'tre laisse entraner, d'avoir eu la langue trop longue.

Elle put esprer, il est vrai, que le juge n'avait rien remarqu.

Un tison venait de rouler du foyer, il avait pris les pincettes et ne
semblait proccup que du soin de reconstruire artistement l'difice
croul de son feu.

--Qui me dira, murmurait-il, entre haut et bas, qui me garantira
que ce n'est pas cet homme, au contraire, qui a attaqu les trois
autres....

--Moi, dclara carrment la veuve Chupin, moi, qui le jure!...

M. Segmuller se redressa, aussi tonn en apparence que possible.

--Comment pouvez-vous savoir, pronona-t-il, comment pouvez-vous
jurer? Vous tiez dans votre chambre quand la querelle a commenc.

Grave et immobile sur sa chaise, Lecoq jubilait intrieurement. Il
trouvait que c'tait un joli rsultat, et qui promettait, d'avoir, en
huit questions, amen cette vieille roue  se dmentir. Il se disait
aussi que la preuve de la connivence clatait. Sans un intrt secret,
la vieille cabaretire n'et pas pris si imprudemment la dfense du
prvenu.

--Aprs cela, reprit le juge, vous parlez peut-tre d'aprs ce
que vous savez du caractre du meurtrier, vous le connaissez
vraisemblablement.

--Je ne l'avais jamais vu avant cette soire-l.

--Mais il tait cependant dj venu dans votre tablissement?

--Jamais de sa vie.

--Oh! Oh!... comment expliquez-vous alors que, entrant dans la salle
du bas, pendant que vous tiez dans votre chambre, cet inconnu, cet
tranger se soit mis  crier: H!... la vieille! Il devinait donc
que l'tablissement tait tenu par une femme, et que cette femme
n'tait plus jeune?

--Il n'a pas cri cela.

--Rappelez vos souvenirs; c'est vous-mme qui venez de me le dire.

--Je n'ai pas dit cela, mon bon monsieur.

--Si ... et on va vous le prouver, en vous relisant votre
interrogatoire ... Goguet, lisez, s'il vous plat.

Le souriant greffier eut promptement trouv le passage, et de sa
meilleure voix il lut la phrase textuelle de la Chupin:

... J'tais en haut depuis une demi-heure, quand d'en bas on se met 
m'appeler: H!... la vieille! Je descends, etc., etc.

--Vous voyez bien! insista M. Segmuller.

L'assurance de la vieille rcidiviste fut sensiblement diminue par
cet chec. Mais loin d'insister, le juge glissa sur cet incident,
comme s'il n'y et pas attach grande importance.

--Et les autres buveurs, reprit-il, ceux qui ont t tus, les
connaissiez-vous?...

--Non, monsieur, ni d've ni d'Adam.

--Et vous n'avez pas t surprise de voir ainsi arriver chez vous
trois inconnus, accompagns de deux femmes?

--Quelquefois le hasard....

--Allons!... vous ne pensez pas ce que vous dites. Ce n'est pas le
hasard qui peut amener des clients la nuit, par un temps pouvantable,
dans un cabaret mal fam comme le vtre, et situ surtout assez loin
de toute voie frquente, au milieu des terrains vagues....

--Je ne suis pas sorcire; ce que je pense, je le dis.

--Donc, vous ne connaissez mme pas le plus jeune de ces malheureux,
celui qui tait vtu eu soldat, Gustave, enfin?

--Aucunement.

M. Segmuller nota l'intonation de cette rponse, et plus lentement il
ajouta:

--Du moins, vous avez bien ou parler d'un ami de ce Gustave, un
certain Lacheneur?

A ce nom, le trouble de l'htesse de la _Poivrire_ fut visible, et
c'est d'une voix profondment altre, qu'elle balbutia:

--Lacheneur?... Lacheneur?... Jamais je n'ai entendu prononcer ce nom.

Elle niait, mais l'effet produit restait, et  part soi, Lecoq jurait
qu'il retrouverait ce Lacheneur, ou qu'il prirait  la tche. N'y
avait-il pas, parmi les pices de conviction, une lettre de lui,
crite, on le savait, dans un caf du boulevard Beaumarchais?

Avec un pareil indice et de la patience...

--Maintenant, continua M. Segmuller, nous arrivons aux femmes qui
accompagnaient ces malheureux. Quel genre de femmes tait-ce?...

--Oh!... des filles de rien du tout.

--Etaient-elles richement habilles?...

--Trs-misrablement, au contraire.

--Bien!... donnez-moi leur signalement.

--C'est que... mon bon juge, je les ai  peine vues ... Enfin,
c'taient deux grandes et puissantes gaillardes, si mal bties que,
sur le premier moment, comme c'tait le dimanche gras, je les ai
prises pour des hommes dguiss en femmes. Elles avaient des
mains comme des paules de mouton, la voix casse, et des cheveux
trs-noirs. Elles taient brunes comme des multresses, voil surtout
ce qui m'a frapp....

--Assez!... interrompit le juge; j'ai dsormais la preuve de votre
insigne mauvaise foi. Ces femmes taient petites, et l'une d'elles
tait remarquablement blonde.

--Je vous jure, mon bon monsieur....

--Ne jurez pas, je serais forc de vous confronter avec un honnte
homme qui vous dirait que vous mentez.

Elle ne rpliqua pas, et il y eut un moment de silence; M. Segmuller
se dcidait  frapper le grand coup.

--Soutiendrez-vous aussi, demanda-t-il, que vous n'aviez rien de
compromettant dans la poche de votre tablier?

--Rien ... On peut le chercher et fouiller; il est rest chez moi.

Cette assurance, sur ce point, ne trahissait-elle pas l'influence du
faux ivrogne?...

--Ainsi, reprit M. Segmuller, vous persistez ... Vous avez tort,
croyez-moi. Rflchissez ... Selon que vous agirez, vous irez aux
assises comme tmoin ... ou comme complice.

Bien que la veuve part crase sous ce coup inattendu, le juge
n'insista pas. On lui relut son interrogatoire, elle le signa et
sortit.

M. Segmuller aussitt, s'assit  son bureau, remplit un imprim et le
remit  son greffier, en disant:

--Voici, Goguet, une ordonnance d'extraction pour le directeur du
Dpt. Allez dire qu'on m'amne le meurtrier.




XVII


Arracher des aveux  un homme intress  se taire, et persuad qu'il
n'existe pas de preuves contre lui, c'est certes difficile.

Mais demander, dans de telles conditions, la vrit  une femme, c'est
vouloir, dit-on au Palais, c'est prtendre confesser le diable.

Aussi, ds que M. Segmuller et Lecoq se trouvrent seuls, ils se
regardrent d'un air qui disait leur inquitude, et combien peu ils
conservaient d'espoir.

En somme, qu'avait-il produit de positif, cet interrogatoire conduit
avec cette dextrit du juge qui sait disposer et manier ses
questions, comme un gnral sait manoeuvrer ses troupes et les faire
donner  propos?

Il en ressortait la preuve irrcusable de la connivence de la veuve
Chupin, et rien de plus.

--Cette coquine sait tout!... murmura Lecoq.

--Oui, rpondit le juge, il m'est presque dmontr qu'elle connat
les gens qui se trouvaient chez elle, les femmes, les victimes,
le meurtrier, tous enfin. Mais il est certain qu'elle connat ce
Gustave... Je l'ai lu dans son oeil. Il m'est prouv qu'elle sait
qui est ce Lacheneur, cet inconnu dont le soldat mourant voulait se
venger, ce personnage mystrieux qui a, trs-videmment, la clef de
cette nigme. C'est cet homme qu'il faudrait retrouver....

--Ah! je le retrouverai, s'cria Lecoq, quand je devrais questionner
les onze cent mille hommes qui se promnent dans Paris!

C'tait beaucoup promettre,  ce point que le juge, en dpit de ses
proccupations, se laissa aller  rire.

--Si seulement, poursuivit Lecoq, si seulement cette vieille sorcire
se dcidait  parler  son prochain interrogatoire!...

--Oui! mais elle ne parlera pas.

Le jeune policier hocha la tte. Tel tait bien son avis. Il ne se
faisait pas illusion; il avait reconnu entre les sourcils de la veuve
Chupin ces plis qui trahissent l'idiote obstination de la brute.

--Les femmes ne parlent jamais, reprit le juge, et quand elles
semblent se rsigner  des rvlations, c'est qu'elles esprent avoir
trouv un artifice qui garera les investigations. L'vidence, du
moins, crase l'homme le plus entt; elle lui casse bras et jambes,
il cesse de lutter, il avoue. La femme, elle, se moque de l'vidence.
Lui montre-t-on la lumire, elle ferme les yeux et rpond: Il fait
nuit. Qu'on lui tourne la tte vers le soleil qui l'blouit de ses
rayons et l'aveugle, elle persiste et rpte: Il fait nuit. Les
hommes, selon la sphre sociale o ils sont ns, imaginent et
combinent des systmes de dfense diffrents. Les femmes n'ont qu'un
systme, quelle que soit leur condition. Elles nient quand mme,
toujours, et elles pleurent. Quand, au prochain interrogatoire, je
pousserai la Chupin, soyez sr qu'elle trouvera des larmes...

Dans son impatience, il frappa du pied. Il avait beau fouiller
l'arsenal de ses moyens d'action, il n'y trouvait pas une arme pour
briser cette rsistance opinitre.

--Si seulement j'avais ide du mobile qui guide cette vieille femme,
reprit-il. Mais pas un indice! Qui me dira quel puissant intrt lui
commande le silence!... Serait-ce sa cause qu'elle dfend?... Est-elle
complice? Qui nous prouve qu'elle n'a pas aid le meurtrier  combiner
un guet-apens?

--Oui, rpondit lentement Lecoq, oui, cette supposition se prsente
naturellement  l'esprit. Mais l'accueillir, n'est-ce pas rejeter les
prmices admises par monsieur le juge?... Si la Chupin est complice,
le meurtrier n'est pas le personnage que nous souponnons, il est
simplement l'homme qu'il parat tre.

L'objection sembla convaincre M. Segmuller.

--Quoi, alors, s'cria-t-il, quoi!...

L'opinion du jeune policier tait faite. Mais pouvait-il dcider, lui,
l'humble agent de la sret, quand un magistrat hsitait?

Il comprit combien sa position lui imposait de rserve, et c'est du
ton le plus modeste qu'il dit:

--Pourquoi le faux ivrogne n'aurait-il pas bloui la Chupin en faisant
briller  ses yeux les plus magnifiques esprances? Pourquoi ne lui
aurait-il pas promis de l'argent, une grosse somme?...

Il s'interrompit, le greffier rentrait. Derrire lui s'avanait un
garde de Paris qui demeura respectueusement sur le seuil, les talons
sur la mme ligne, la main droite  la visire du shako, la paume en
dehors, le coude  la hauteur de l'oeil ... selon l'ordonnance.

--Monsieur, dit au juge ce militaire, monsieur le directeur de la
prison m'envoie vous demander s'il doit maintenir la veuve Chupin au
secret; elle se dsespre de cette mesure.

M. Segmuller se recueillit un moment.

--Certes, murmurait-il, rpondant  quelque rvolte de sa conscience,
certes, c'est une terrible aggravation de peine, mais si je laisse
cette femme communiquer avec les autres dtenues, une vieille
rcidiviste comme elle trouvera srement un expdient pour faire
parvenir des avis au dehors ... Cela ne se peut, l'intrt de la
justice et de la vrit doit passer avant tout.

Cette dernire considration l'emporta.

--Il importe, commanda-t-il, que la prvenue reste au secret jusqu'
nouvel ordre.

Le garde de Paris laissa retomber la main du salut, porta le pied
droit  trois pouces en arrire du talon gauche, fit demi-tour et
s'loigna au pas ordinaire.

La porte referme, le souriant greffier tira de sa poche une large
enveloppe.

--Voici, dit-il, une communication de monsieur le directeur.

Le juge rompit le cachet et lut  haute voix:

Je ne saurais trop conseiller  monsieur le juge d'instruction de
s'entourer de srieuses prcautions quand il interrogera le prvenu
Mai.

Depuis sa tentative avorte de suicide, ce prvenu est dans un tel
tat d'exaltation qu'on a d lui laisser la camisole de force. Il
n'a pas ferme l'oeil de la nuit, et les gardiens qui l'ont veill
s'attendaient  tout moment  voir la folie se dclarer. Cependant il
n'a pas prononc une parole.

Quand on lui a prsent des aliments ce matin, il les a repousss
avec horreur, et je ne serais pas loign de lui croire l'intention de
se laisser mourir de faim.

J'ai rarement vu un malfaiteur plus dangereux. Je le crois capable de
se porter aux plus affreuses extrmits....

--Bigre!... exclama le greffier dont le sourire plit;  la place de
monsieur le juge, je ferais entrer les soldats qui vont amener ce
gaillard-l.

--Quoi!... c'est vous, Goguet, fit doucement M. Segmuller, vous, un
vieux greffier, qui parlez ainsi. Auriez-vous peur?...

--Peur, moi?... Certainement non, mais....

--Bast!... interrompit Lecoq, d'un ton qui trahissait sa confiance en
sa prodigieuse vigueur, ne suis-je pas l!

Rien qu'en s'asseyant  son bureau, M. Segmuller et eu comme un
rempart entre le prvenu et lui. Il s'y tenait d'habitude; mais aprs
le mouvement d'effroi de son greffier, il et rougi de paratre
craindre.

Il se plaa donc prs du feu, comme l'instant d'avant, quand il
interrogeait la Chupin, et sonna pour donner l'ordre d'introduire
l'homme, seul. Il insista sur ce mot: seul.

La seconde d'aprs, la porte s'ouvrait avec une violence terrible, et
le meurtrier entrait, se prcipitait, plutt, dans le cabinet.

Le taureau qui s'chappe de l'abattoir, aprs avoir t manqu par la
masse du boucher, a ces allures affoles, ces mouvements dsordonns
et sauvages.

Goguet en blmit derrire sa table, et Lecoq fit un pas, prt 
s'lancer.

Mais, arriv au milieu de la pice, l'homme s'arrta, promenant autour
de lui un regard perant.

--O est le juge?... demanda-t-il d'une voix rauque.

--Le juge, c'est moi, rpondit M. Segmuller.

--Non ... l'autre.

--Quel autre?

--Celui qui est venu me questionner hier soir.

--Il lui est arriv un accident. En vous quittant il s'est cass la
jambe.

--Oh!...

--Et c'est moi qui le remplace....

Mais le prvenu semblait hors d'tat d'entendre. A son exaltation
frntique succdait subitement un anantissement mortel. Ses traits
contracts par la rage se dtendaient. Il tait devenu livide, il
chancelait...

--Remettez-vous, lui dit le juge d'un ton bienveillant, et si vous
vous sentez trop faible pour rester debout, prenez un sige....

Dj, par un prodige d'nergie, l'homme s'tait redress. Mme une
flamme, aussitt teinte, avait brill dans ses yeux....

--Bien des merci de votre bont, monsieur, rpondit-il, mais a ne
sera rien... j'ai eu comme un blouissement, il est pass.

--Il y a longtemps peut-tre que vous n'avez mang?...

--Je n'ai rien mang depuis que celui-ci,--il montrait Lecoq,--m'a
apport du pain et du jambon, au violon, l-bas.

--Sentez-vous le besoin de prendre quelque chose?

--Non!... Quoique cependant ... si c'tait un effet de votre bont...
je boirais bien un verre d'eau.

--Voulez-vous du vin avec?...

--J'aime mieux de l'eau pure.

On lui apporta ce qu'il demandait.

Aussitt il se versa un premier verre qu'il avala d'un trait, puis un
second qu'il vida lentement.

On et dit qu'il buvait la vie. Il semblait renatre.




XVIII


Sur vingt prvenus qui arrivent  l'instruction, dix-huit au moins se
prsentent arms d'un systme complet de dfense, conu et discut
dans le silence des secrets.

Coupables ou innocents, ils ont adopt un rle qui commence 
l'instant o, le coeur battant et la gorge sche, ils franchissent le
seuil du cabinet redoutable o les attend le magistrat instructeur.

Ce moment de l'entre du prvenu est donc un de ceux o le juge met en
jeu toute la puissance de sa pntration.

L'attitude de l'homme doit trahir le systme, comme une table rsume
les matires d'un volume.

Mais ici, M. Segmuller n'avait pas, croyait-il,  se dfier de
trompeuses apparences. Il tait vident pour lui que le prvenu
n'avait pu songer  feindre, que le dsordre de son arrive tait
aussi rel que son anantissement prsent.

Du moins, tous les dangers dont avait parl le directeur du Dpt
taient carts. Le juge alla donc s'tablir  son bureau. Il s'y
sentait plus  l'aise, et pour ainsi dire plus fort. L, il tournait
le dos au jour, sa tte s'effaait dans l'ombre, et au besoin il
pouvait, rien qu'en se baissant, dissimuler une surprise, une
impression trop vive.

Le prvenu, au contraire, restait en pleine lumire, et pas un des
tressaillements de sa face, pas un des battements de sa paupire ne
devait chapper  une attention srieuse.

Il paraissait alors compltement remis, et ses traits avaient repris
l'insoucieuse immobilit de la rsignation.

--Vous sentez-vous tout  fait mieux?... lui demanda M. Segmuller.

--Je vais trs-bien.

--J'espre, poursuivit paternellement le juge, que vous saurez vous
modrer, maintenant. Hier, vous avez essay de vous donner la mort.
C'et t un grand crime ajout aux autres, un crime qui...

D'un geste brusque, le prvenu l'interrompit.

--Je n'ai pas commis de crime, dit-il, d'une voix rude encore, mais
non plus menaante. Attaqu, j'ai dfendu ma peau, ce qui est le droit
de chacun. Ils taient trois sur moi, des enrags ... j'ai tu pour ne
pas tre tu. C'est un grand malheur, et je donnerais ma main pour le
rparer, mais ma conscience ne me reproche pas a.

a ... c'tait le claquement de l'ongle de son pouce sous ses dents.

--Cependant, continua-t-il, on m'a arrt et trait comme un assassin.
Quand je me suis vu tout seul dans ce cercueil de pierre que vous
appelez le secret, j'ai eu peur, j'ai perdu la tte. Je me suis dit:
Mais, mon garon, on t'a enterr vivant, il s'agit de mourir,
et vite, si tu ne veux pas souffrir. L-dessus, j'ai cherch 
m'trangler. Ma mort ne faisait de tort  personne, je n'ai ni femme
ni petits qui comptent sur le travail de mes bras, je m'appartiens. Ce
qui n'empche qu'aprs la saigne, on m'a li dans un sac de toile,
comme un fou ... Fou! j'ai cru que je le deviendrais. Toute la nuit les
geliers ont t aprs moi, comme des enfants qui tourmentent une
bte enchane. Ils me ttaient, ils me regardaient, ils passaient la
chandelle devant mes yeux...

Tout cela tait dbit avec un sentiment d'amertume profonde, mais
sans colre, violemment, mais sans dclamation, comme toutes les
choses que l'on sent trs-vivement.

Et la mme rflexion venait en mme temps au juge et au jeune
policier.

--Celui-l, pensaient-ils, est trs-fort, on n'en aura pas raison
aisment.

Aprs une minute de mditation, M. Segmuller reprit:

--On s'explique, jusqu' un certain point, un premier mouvement de
dsespoir dans la prison. Mais plus tard, ce matin mme, vous avez
refus la nourriture qu'on vous offrait....

La sombre figure de l'homme s'claira soudain  cette question, ses
yeux eurent un clignotement comique, et enfin il clata de rire, d'un
bon rire bien gai, bien franc, bien sonore.

--a, dit-il, c'est une autre affaire. Certainement, j'ai tout refus,
mais vous allez voir pourquoi ... J'avais les mains prises dans le sac,
et les gardiens prtendaient me faire manger comme un poupon  qui sa
nourrice donne la bouillie ... Ah! mais non ... j'ai serr les lvres
de toutes mes forces. Alors il y en a un qui a essay de m'ouvrir la
bouche de force pour y fourrer la cuillre, comme on ouvre la gueule
d'un chien malade pour l'obliger  gober une mdecine ... Dame!...
celui-l j'ai essay de le mordre, c'est vrai, et si son doigt s'tait
trouv entre mes dents, il y restait. Et c'est pour cette raison
qu'ils se sont tous mis  lever les bras au ciel, et  dire en me
montrant: Voil un redoutable malfaiteur, un fier sclrat!!!

Ce souvenir lui semblait bien rjouissant, car il se reprit  rire de
plus belle,  la grande stupfaction de Lecoq, au grand scandale du
bon Goguet, le greffier.

De son ct, M. Segmuller avait grand peine  dissimuler compltement
sa surprise.

--Vous tes trop raisonnable, je l'espre, dit-il enfin, pour garder
rancune  des hommes, qui, en vous attachant, obissaient  leurs
suprieurs, et qui, du reste, ne cherchaient qu' vous sauver de vos
propres fureurs.

--Hum!... fit le prvenu, redevenant srieux, je leur en veux encore
un petit peu, et si j'en tenais un dans un coin ... Mais a passera, je
me connais, je n'ai pas plus de fiel qu'un poulet.

--Il dpend d'ailleurs de vous d'tre bien trait; soyez calme, et on
ne vous remettra pas la camisole de force. Mais il faut tre calme...

Le meurtrier branla tristement la tte.

--Je serai donc sage, dit-il, quoique ce soit terriblement dur d'tre
en prison quand on n'a rien fait de mal. Si encore j'tais avec des
camarades, on causerait, et le temps passerait ... Mais rester
seul, tout seul, dans ce trou froid, o on n'entend rien ... c'est
pouvantable. C'est si humide que l'eau coule le long du mur, et on
jurerait que c'est des vraies larmes, des larmes d'homme qui sortent
de la pierre....

Le juge d'instruction s'tait pench sur son bureau pour prendre une
note. Ce mot: des camarades, l'avait frapp, et il se proposait de
le faire expliquer plus tard.

--Si vous tes innocent, continua-t-il, vous serez bientt relch,
mais il faut tablir votre innocence.

--Que dois-je faire pour cela?

--Dire la vrit, toute la vrit, rpondre en toute sincrit, sans
restrictions, sans arrire-pense aux questions que je vous poserai.

--Pour a, on peut compter sur moi.

Il levait dj la main comme pour prendre Dieu et les hommes  tmoin
de sa bonne foi, M. Segmuller lui ordonna de l'abaisser, en ajoutant:

--Les prvenus ne prtent pas serment.

--Tiens!... fit l'homme d'un air tonn, c'est drle!

Tout en semblant laisser s'garer le prvenu, le juge ne le perdait
pas de vue. Il avait surtout voulu, par ces prliminaires, le
rassurer, le mettre  l'aise, carter autant que possible ses
dfiances, et il estimait le but qu'il se proposait atteint.

--Encore une fois, reprit-il, prtez-moi toute votre attention, et
n'oubliez pas que votre libert dpend de votre franchise. Comment
vous nommez-vous?

--Mai.

--Quels sont vos prnoms?

--Je n'en ai pas.

--C'est impossible.

Un mouvement du prvenu trahit une impatience aussitt matrise.

--Voici, rpondit-il, la troisime fois qu'on me dit cela depuis hier.
C'est ainsi, cependant. Si j'tais menteur, rien ne serait si simple
que de vous dire que je m'appelle Pierre, Jean ou Jacques ... Mais
mentir n'est pas mon genre. Vrai, je n'ai pas de prnoms. S'il
s'agissait de surnoms, ce serait autre chose, j'en ai eu beaucoup.

--Lesquels?...

--Voyons ... pour commencer, quand j'tais chez le pre Fougasse, on
m'appelait l'Affiloir, parce que, voyez-vous...

--Qui tait ce pre Fougasse?

--Le roi des hommes pour les btes sauvages, monsieur le juge. Ah!...
il pouvait se vanter de possder une mnagerie, celui-l. Tigres,
lions, perroquets de toutes les couleurs, serpents gros comme la
cuisse, il avait tout. Malheureusement il avait aussi une connaissance
qui a tout mang.

Se moquait-il, parlait-il srieusement? Il tait si malais de le
discerner, que M. Segmuller et Lecoq taient galement indcis.
Goguet, lui, tout en minutant l'interrogatoire, riait.

--Assez!... interrompit le juge, quel ge avez-vous?

--Quarante-quatre ou cinq ans.

--O tes-vous n?...

--En Bretagne, probablement.

Pour le coup, M. Segmuller crut dcouvrir une intention ironique qu'il
importait de rprimer.

--Je vous prviens, dit-il durement, que si vous continuez ainsi,
votre libert est fort compromise. Chacune de vos rponses est une
inconvenance.

La plus sincre dsolation, mle d'inquitude, se peignit sur les
traits du meurtrier.

--Ah!... il n'y a pas d'offense, monsieur le juge, gmit-il. Vous me
questionnez, je rponds... Vous verriez bien que je dis vrai, si vous
me laissiez vous conter ma petite affaire.




XIX


Prvenu bavard, cause bien instruite, dit un vieux proverbe du
Palais.

C'est qu'il semble impossible, en effet, qu'un coupable, pi par le
juge, puisse parler beaucoup sans que sa langue trahisse son intention
ou sa pense, sans qu'il s'vapore quelque chose du secret qu'il
prtend garder.

Les plus simples, parmi les prvenus, ont compris cela. Aussi, obligs
 une prodigieuse contention d'esprit, sont-ils gnralement plus que
rservs.

Enferms dans leur systme de dfense, comme une tortue dans sa
carapace, ils n'en sortent que le moins possible et avec la plus
ombrageuse circonspection.

A l'interrogatoire, ils rpondent, il le faut bien, mais c'est comme 
regret, brivement, ils sont avares de dtails.

Ici, l'accus tait prodigue de paroles. Ah!... il n'avait pas l'air
de craindre de se couper. Il n'hsitait pas,  l'exemple de ceux
qui tremblent de disloquer d'un mot le roman qu'ils s'efforcent de
substituer  la vrit.

En d'autres circonstances, c'et t une prsomption en sa faveur.

--Expliquez-vous donc!... rpondit M. Segmuller  la requte indirecte
de son prvenu.

Le meurtrier ne dissimula pas adroitement la joie que lui causait la
libert qui lui tait accorde.

L'clat de ses yeux, le gonflement de ses narines, rvlrent une
satisfaction pareille  celle du chanteur de romances qu'on trane au
piano.

Il se campa, la tte en arrire, en beau parleur sr de ses moyens et
de ses effets, promena sa langue sur ses lvres pour les humecter, et
dit:

--Comme cela, c'est mon histoire que vous me demandez?

--Oui.

--Pour lors, monsieur le juge, vous saurez qu'un beau jour, il y a de
cela quarante-cinq ans, le pre Tringlot, directeur d'une troupe pour
la souplesse, la force et la dislocation, s'en allait de Guingamp 
Saint-Brieuc par la grande route. Naturellement, il voyageait dans ses
deux grandes voitures, avec son pouse, son matriel et ses artistes.
Trs-bien. Mais voil que peu aprs avoir dpass un gros bourg nomm
Chatelaudren, regardant de droite et de gauche, il aperoit sur le
revers d'un foss quelque chose de blanc qui grouillait. Faut que je
voie ce que c'est, dit-il  son pouse. Il arrte, descend, va
au foss, prend la chose et pousse un cri. Vous me demanderez:
Qu'avait-il donc trouv, cet homme? Oh! mon Dieu! c'est bien simple.
Il venait de trouver votre serviteur, alors g d'environ dix mois.

Il salua  la ronde sur ces derniers mots.

--Naturellement, reprit-il, le pre Tringlot me porte  son pouse,
une bien brave femme, tout de mme. Elle me prend, m'examine, me tte,
et dit: Il est fort, ce mme, et bien venant; il faut le garder,
puisque sa mre a eu l'abomination de l'abandonner. Je lui donnerai
des leons, et dans cinq ou six ans il nous fera honneur. L dessus,
on commence  me chercher un nom. On tait aux premiers jours du mois
de mai; il fut dcid que je m'appellerais Mai, et Mai je suis depuis
ce jour-l, sans prnom.

Il s'interrompit, et son regard s'arrta successivement sur ses trois
auditeurs, comme s'il et qut une approbation.

L'approbation ne venant pas, il poursuivit:

--C'tait un homme simple, le pre Tringlot, et ignorant les lois. Il
ne dclara pas sa trouvaille  l'autorit. De la sorte, je vivais,
mais je n'existais pas, puisqu'il faut tre inscrit sur un registre de
mairie pour exister.

Tant que j'ai t moutard, je ne me suis pas inquit de cela.

Plus tard, quand j'ai t sur mes seize ans, quand je venais 
penser  la ngligence du bonhomme, je m'en rjouissais au dedans de
moi-mme.

Je me disais: Mai, mon gars, tu n'es couch sur aucun registre du
gouvernement, donc tu ne tireras pas au sort, par consquent tu ne
partiras pas soldat.

Ce n'tait pas du tout dans mon ide d'tre soldat, je ne me serais
pas fait inscrire pour un boulet de canon.

Bien plus tard encore, l'ge de la conscription pass, un homme de loi
m'a dit que si je rclamais pour avoir un tat civil on me ferait de
la peine. Alors, je me suis dcid  exister en contrebande.

De n'tre personne, a a ses bons et ses mauvais cts. Je n'ai pas
servi, c'est vrai, mais je n'ai jamais eu de papiers.

Ah!... a m'a fait manger de la prison plus souvent qu' mon tour.
Mais comme, en dfinitive, je n'ai jamais t fautif, je m'en suis
toujours tir... Et voil pourquoi je n'ai pas de prnom, et comment
je ne sais pas au juste o je suis n...

Si la vrit a un accent particulier, ainsi que l'ont crit des
moralistes, le meurtrier avait trouv cet accent-l.

Voix, geste, regard, expression, tout tait d'accord: pas un mot de sa
longue narration n'avait dtonn.

--Maintenant, dit froidement M. Segmuller, quels sont vos moyens
d'existence?

A la mine dconfite du meurtrier, on et jur qu'il avait compt que
son loquence allait lui ouvrir les portes de la prison.

--J'ai un tat, rpondit-il piteusement, celui que m'a montr la
mre Tringlot. J'en vis, et j'en ai vcu en France et dans d'autres
contres.

Le juge pensa trouver l un dfaut de cuirasse.

--Vous avez habit l'tranger? demanda-t-il.

--Un peu!... Voil seize ans que je travaille, tantt en Allemagne,
tantt en Angleterre, avec la troupe de M. Simpson.

--Ainsi vous tes saltimbanque. Comment avec un tel mtier vos mains
sont-elles si blanches et si soignes?

Loin de paratre embarrass, le prvenu tala ses mains et les examina
avec une visible complaisance.

--C'est vrai, au moins, fit-il, qu'elles sont jolies ... c'est que je
les soigne.

--On vous entretient donc  ne rien faire?

--Ah!... mais non!... Seulement, monsieur le juge, je suis, moi,
pour parler au public, pour tourner le compliment, pour faire le
boniment, comme on dit ... et, sans me flatter, j'ai une certaine
capacit.

M. Segmuller se caressait le menton, ce qui est son tic lorsqu'il
suppose qu'un prvenu s'enferre.

--En ce cas, dit-il, veuillez me donner un chantillon de votre
talent.

--Oh!... fit l'homme, semblant croire  une plaisanterie, oh!...

--Obissez, je vous prie, insista le juge.

Le meurtrier ne se dfendit plus. A la seconde mme, sa mobile
physionomie prit une expression toute nouvelle, mlange singulier de
btise, d'impudence et d'ironie.

En guise de baguette, il prit une rgle sur le bureau du juge, et
d'une voix fausse et stridente, avec des intonations bouffonnes, il
commena:

    _Silence, la musique!... Et toi, la grosse caisse, la
    paix!... Voici, messieurs et dames, l'heure, l'instant et le
    moment de la grrrande et unique reprsentation du thtre
    des prestiges, sans pareil au monde pour le trapze et
    la danse de corde, les lvations et les dislocations, et
    autres exercices de grce, de souplesse et de force, avec
    le concours d'artistes de la capitale ayant eu l'honneur....

--Il suffit!... interrompit le juge, vous dbitiez cela en France,
mais en Allemagne?...

--Naturellement, je parle la langue du pays.

--Voyons!... commanda M. Segmuller, dont l'allemand tait la langue
maternelle.

Le prvenu quitta son air niais, se grima d'une importance comique, et
sans l'ombre d'une hsitation il reprit du ton le plus emphatique:

    _Mit Bewilligung der hochloeblichen Obrigkeit wird
    heute vor hiesiger ehrenwerthen Brgerschaft zum erstenmal
    aufgefhrt... _Genovefa, _oder_ die....

[Note: Avec la permission de l'autorit locale, sera reprsente devant
l'honorable bourgeoisie, pour la premire fois ... _Genevive_ ou la...]

--Assez!... dit durement le juge.

Il se leva, peut-tre pour cacher sa dception, et ajouta:

--On va aller chercher un interprte, qui nous dira si vous vous
exprimez aussi facilement en anglais.

Lecoq, sur ces mots, s'avana modestement:

--Je parle l'anglais, dit-il.

--Alors, trs-bien. Vous m'avez entendu, prvenu...

Dj l'homme s'tait une fois encore transform. Le flegme et la
gravit britanniques se peignaient sur son visage, ses gestes taient
devenus roides et compasss. C'est du ton le plus srieux qu'il dit:

    _Ladies, and Gentlemen,
    Long life to our queen, and to the honourable mayor
    of that town. No country England excepted,--our glorious
    England!--should produce such a strange thing,
    such a parangon of curiosity... [Note: Mesdames et messieurs.
    Longue vie  notre reine et  l'honorable maire de cette
    ville. Aucune contre, l'Angleterre excepte,--notre glorieuse
    Angleterre!--ne saurait produire une chose aussi trange, un
    pareil exemple de curiosit!...]

Pendant une minute encore, il parla sans interruption.

M. Segmuller s'tait accoud  son bureau le front entre ses mains,
Lecoq dissimulait mal sa stupeur.

Seul, Goguet, le souriant greffier s'amusait...




XX


Le directeur du Dpt, ce fonctionnaire  qui vingt ans de pratique
des prisons et des dtenus donnaient une autorit d'oracle,
cet observateur si difficile  surprendre, avait crit au juge
d'instruction:

Entourez-vous de prcautions, avant d'interroger le prvenu Mai.

Pas du tout! au lieu du dangereux malfaiteur dont l'annonce seule
avait fait plir le greffier, on trouvait une manire de philosophe
pratique, inoffensif et jovial, vaniteux et beau parleur, un homme 
boniments, un pitre, enfin!

La dconvenue tait trange.

Cependant, loin de souffler  M. Segmuller la tentation de renoncer
au point de dpart de Lecoq, elle enfona plus profondment dans son
esprit le systme du jeune policier.

S'il restait silencieux, les coudes sur la tablette de son bureau,
les mains croises sur les yeux, c'est que, dans cette position, rien
qu'en cartant les doigts, il pouvait,  loisir, tudier son homme.

L'attitude de ce meurtrier tait inconcevable.

Son compliment anglais termin, il restait au milieu du cabinet,
la physionomie tonne, moiti content, moiti inquiet, mais aussi 
l'aise que s'il et t sur les trteaux o il disait avoir pass la
moiti de sa vie.

Et, runissant tout ce qu'il avait d'intelligence et de pntration,
le juge s'efforait de saisir quelque chose, un indice, un
tressaillement d'espoir, une contraction d'angoisse, sur ce masque
plus nigmatique en sa mobilit que la face de bronze des sphynx.

Jusqu'alors, M. Segmuller avait le dessous.

Il est vrai qu'il n'avait point encore attaqu srieusement. Il
n'avait utilis aucune des armes que lui avait forges Lecoq.

Mais le dpit le gagnait, il fut ais de le voir,  la faon brusque
dont il releva la tte au bout d'un moment.

--Je le reconnais, dit-il au prvenu, vous parlez couramment les trois
grandes langues de l'Europe. C'est un rare talent.

Le meurtrier s'inclina, un sourire orgueilleux aux lvres.

--Mais cela n'tablit pas votre identit, continua le juge. Avez-vous
des rpondants  Paris?... Pouvez-vous indiquer une personne honorable
qui garantisse votre individualit?

--Eh!... monsieur, il y a seize ans que j'ai quitt la France et que
je vis sur les grands chemins et dans les foires...

--N'insistez pas, la prvention ne saurait se contenter de ces
raisons. Il serait trop ais d'chapper aux consquences de ses
antcdents. Parlez-moi de votre dernier patron, M. Simpson ... Quel
est ce personnage?

--M. Simpson est un homme riche, rpondit le prvenu d'un ton froiss,
riche  plus de deux cent mille francs, et honnte. En Allemagne, il
travaille avec un thtre de marionnettes; en Angleterre, il fait voir
des phnomnes, selon le got des pays...

--Eh bien!... ce millionnaire peut tmoigner en votre faveur; il doit
tre facile de le retrouver.

En ce moment, Lecoq n'avait plus un brin de fil sec sur lui; il l'a
avou depuis. En dix paroles, le prvenu allait confirmer ou rduire
en poudre les affirmations de l'enqute...

--Certes, rpondit-il avec emphase, M. Simpson ne peut dire que du
bien de moi. Il est assez connu pour qu'on le retrouve, seulement cela
demandera du temps.

--Pourquoi?...

--Parce que,  l'heure qu'il est, il doit tre en route pour
l'Amrique. C'est mme ce voyage qui m'a fait le quitter... je crains
la mer.

Les angoisses dont les griffes aigus dchiraient le coeur de Lecoq
s'envolrent. Il respira.

--Ah!...fit le juge sur trois tons diffrents, ah!... ah!....

--Quand je dis qu'il est en route, reprit vivement le prvenu, il se
peut que je me trompe, et qu'il ne soit pas encore parti. Ce qui est
sr, c'est qu'il avait arrang toutes ses affaires pour s'embarquer
quand nous nous sommes spars.

--Sur quel navire devait-il prendre passage?

--Il ne me l'a pas dit.

--O vous tes vous quitts?

--A Leipzig, en Saxe...

--Quand?

--Vendredi dernier.

M. Segmuller haussa ddaigneusement les paules...

--Vous tiez  Leipzig vendredi, vous?... fit-il. Depuis quand donc
tes-vous  Paris?

--Depuis dimanche,  quatre heures du soir.

--Voil ce qu'il faudrait prouver.

A la contraction du visage du meurtrier, on dut supposer un puissant
effort de mmoire. Pendant prs d'une minute, il parut chercher,
interrogeant de l'oeil le plafond et le sol alternativement, se
grattant la tte, frappant du pied.

--Comment prouver, murmurait-il, comment?...

Le juge se lassa d'attendre.

--Je vais vous aider, dit-il. Les gens de l'auberge o vous tiez
logs  Leipzig ont d vous remarquer?...

--Nous ne sommes pas descendus  l'auberge.

--O donc avez-vous mang, couch?...

--Dans la grande voiture de M. Simpson, elle tait vendue, mais il ne
devait la livrer qu'au port o il s'embarquait.

--Quel est ce port?...

--Je l'ignore.

Moins habitu que le juge  garder le secret de ses impressions, Lecoq
ne put s'empcher de se frotter les mains. Il voyait son prvenu
convaincu de mensonge, coll au mur, selon son expression.

--Ainsi, reprit M. Segmuller, vous n'avez  offrir  la justice que
votre seule affirmation?

--Attendez donc, dit le prvenu en tendant les bras en avant comme
s'il et pu saisir entre ses mains une inspiration encore vague,
attendez donc... Lorsque je suis arriv  Paris, j'avais une malle.

--Ensuite?...

--Elle est toute remplie de linge marqu de la premire lettre de mon
nom. J'ai dedans des paletots, des pantalons, deux costumes pour mon
tat...

--Passez.

--Alors donc, en descendant du chemin de fer, j'ai port cette malle
dans un htel tout prs de la gare...

Il s'arrta court, visiblement dcontenanc.

--Le nom de cet htel? demanda le juge.

--Hlas!... monsieur, c'est prcisment ce que je cherche, je l'ai
oubli. Mais je n'ai pas oubli la maison, il me semble la voir
encore, et si on me conduisait aux environs, je la reconnatrais
certainement. Les gens de l'htel me remettraient, et d'ailleurs ma
malle serait l pour faire preuve.

A part soi, Lecoq se promettait une petite enqute prparatoire dans
les htels qui entourent la gare du Nord.

--Soit, pronona le juge, on fera peut-tre ce que vous demandez.
Maintenant deux questions: Comment, arriv  Paris  quatre heures,
vous trouviez-vous  minuit  la _Poivrire_, un repaire de
malfaiteurs, situ au milieu des terrains vagues, impossible  trouver
la nuit quand on ne le connat pas?... En second lieu, comment,
possdant tous les effets que vous dites, tiez-vous si misrablement
vtu?...

L'homme sourit  ces questions.

--Vous allez comprendre, monsieur le juge, rpondit-il. Quand on
voyage en troisime, on reinte ses vtements, voil pourquoi, au
dpart, j'ai mis ce que j'avais de plus mauvais. En arrivant, quand
j'ai senti sous mes pieds le pav de Paris, je suis devenu comme fou;
j'avais de l'argent, c'tait le dimanche gras, je n'ai pens qu'
faire la noce, et pas du tout  me changer. M'tant amus autrefois 
la barrire d'Italie, j'y ai couru et je suis entr chez un marchand
de vins. Pendant que je mangeais un morceau, deux individus prs de
moi parlaient de passer la nuit au bal de l'_Arc-en-ciel_. Je leur
demande de m'y conduire, ils acceptent, je paye une tourne et nous
partons. Mais voil qu' ce bal, les jeunes gens m'ayant quitt pour
danser, je commence  m'ennuyer  cent sous par tte. Vex, je sors,
et ne voulant pas demander mon chemin, une btise, quoi! je me perds
dans une grande plaine sans maisons. J'allais revenir sur mes pas,
quand j'aperois pas loin une lumire; je marche droit dessus... et
j'arrive  ce cabaret maudit.

--Comment les choses se sont-elles passes?

--Oh!... bien simplement. J'entre, j'appelle, on vient, je demande un
verre de dur, on me sert, je m'asseois et j'allume un cigare. Alors,
je regarde. L'endroit tait affreux  donner la chair de poule. A une
table, trois hommes avec deux femmes buvaient en causant tout bas. Il
parat que ma figure ne leur revient pas. L'un d'eux se lve, vient
 moi et me dit: Toi, tu es de la police, tu es venu ici pour nous
moucharder, ton affaire est claire. Moi, je rponds que je n'en suis
pas, il me dit que si, je soutiens que non..., si... non... Bref, il
jure qu'il en est sr et que mme j'ai une fausse barbe. L-dessus,
il m'empoigne la barbe et la tire. Il me fait mal, je me dresse, et
v'lan, d'un coup de tampon je l'envoie  terre. Malheur!... Voil les
autres sur moi... J'avais mon revolver... vous savez le reste.

--Et les deux femmes, pendant ce temps, que faisaient-elles?...

--Ah!... j'avais trop d'ouvrage pour m'en occuper!... Elles ont fil.

--Mais vous les avez vues en arrivant ... Comment taient-elles?...

--C'taient, ma foi!... deux laides mtines, tailles comme des
carabiniers et noires comme des taupes!...

Entre le mensonge plausible et la vrit improbable, la justice,
institution humaine, c'est--dire sujette  l'erreur, doit opter pour
la vraisemblance.

Depuis une heure, cependant, M. Segmuller faisait prcisment le
contraire. Aussi n'tait-il pas sans inquitudes.

Mais ses derniers doutes se dissiprent comme un brouillard au soleil,
quand le prvenu dclara que les deux femmes taient grandes et
noires.

Selon lui, cette audacieuse assertion dmontrait la cordiale entente
du meurtrier et de la Chupin. Elle trahissait un roman imagin pour
garer l'enqute.

Il en concluait que, sous ces apparences si habilement accumules,
existaient des faits d'autant plus graves qu'on prenait plus de peine
pour les drober  toute apprciation.

Si l'homme et dit: Les femmes taient blondes, M. Segmuller n'et
plus su que croire.

Certes, sa satisfaction fut immense, mais son visage demeura
impntrable. Il importait de laisser le prvenu dans cette ide qu'il
jouait la prvention.

--Vous comprenez, lui dit le juge d'un ton de bonhomie parfaite,
combien il serait important de retrouver ces deux femmes. Si leur
tmoignage s'accordait avec vos allgations, votre position serait
singulirement amliore.

--Oui, je comprends cela, mais comment mettre la main dessus?...

--La police est l ... ses agents sont au service des prvenus ds
qu'il s'agit de les mettre  mme d'tablir leur innocence. Avez-vous
fait quelques observations qui puissent prciser le signalement et
faciliter les recherches?

Lecoq, dont l'oeil ne quittait pas le prvenu, crut surprendre un
sourire montant  ses lvres.

--Je n'ai rien remarqu, dit-il froidement.

Depuis un moment, M. Segmuller avait ouvert le tiroir de son bureau.
Il en sortit la boucle d'oreille ramasse sur le thtre du crime, et
la prsenta brusquement  l'homme, en disant:

--Ainsi, vous n'avez pas aperu ceci aux oreilles d'une des femmes?...

L'imperturbable insouciance du prvenu ne fut pas altre.

Il prit la boucle d'oreille, l'examina attentivement, la fit miroiter
au jour, admira ses feux, et dit:

--C'est une belle pierre, mais je ne l'avais pas remarque.

--Cette pierre, insista le juge, est un diamant.

--Ah!...

--Oui, et qui vaut plusieurs milliers de francs.

--Tant que a!...

Cette exclamation tait bien dans l'esprit du rle, mais le meurtrier
n'y sut pas mettre la navet convenable, ou plutt il l'exagra.

Un nomade comme lui, qui avait couru toutes les capitales de l'Europe,
ne devait pas s'bahir tant que cela de la valeur d'un diamant.

Cependant M. Segmuller n'abusa pas de l'avantage remport.

--Autre chose, dit-il. Quand vous avez jet votre arme, en criant:
Venez me prendre, quelles taient vos intentions?...

--Je comptais fuir....

--Par o?...

--Dame!... monsieur, par la porte, par...

--Oui, par la porte de derrire, fit le juge avec une ironie glaciale.
Reste  expliquer comment vous, qui entriez dans ce cabaret pour la
premire fois, vous aviez connaissance de cette issue.

Pour la premire fois, l'oeil du prvenu se troubla, son assurance
disparut, mais ce ne fut qu'un clair, et il clata de rire, mais d'un
rire faux, voilant mal son angoisse.

--Quelle farce!... rpondit-il, je venais de voir les deux femmes
filer par l...

--Pardon!... vous venez de dclarer que vous ne vous tes pas aperu
du dpart des femmes, que vous aviez trop d'ouvrage pour surveiller
leurs mouvements.

--Ai-je dit cela?...

--Mot pour mot; on va vous donner lecture du passage. Goguet ... lisez.

Le greffier lut, mais alors l'homme entreprit de contester la
signification de ses expressions... Il n'avait pas dit, prtendait-il,
certainement il n'avait pas voulu dire... on l'avait mal compris....

Lecoq tait aux anges.

--Toi, mon bonhomme, pensait-il, tu discutes, tu patauges, tu es
perdu...

La rflexion tait d'autant plus juste, que la situation d'un prvenu
devant le magistrat instructeur peut tre compare  celle d'un homme
qui, ne sachant pas nager, s'est avanc dans la mer jusqu' avoir de
l'eau au ras de la bouche. Tant qu'il garde son quilibre tout va
bien. Chancle-t-il?... Aussitt il perd plante. S'il se dbat et
barbotte, c'en est fait; il avale une gorge, la vague prochaine le
roule; il veut crier, il boit..., il est noy.

--Assez, dit le juge, dont les questions allaient se multiplier et
porter sur tous les points, assez. Comment, sortant avec l'intention
de vous amuser, aviez-vous dans une de vos poches le revolver que
voici.

--Je l'avais sur moi pour la route, je n'ai pas plus song  le
dposer  l'htel qu' changer de vtements.

--O l'avez-vous achet?

--Il m'a t donn par M. Simpson, c'est un souvenir.

--Convenez, remarqua froidement le juge, que ce M. Simpson est un
personnage commode. Enfin, continuons: Deux coups seulement de cette
arme redoutable ont t dchargs et trois hommes sont morts. Vous ne
m'avez pas dit la fin de la scne.

--Hlas!... fit l'homme d'un ton mu,  quoi bon!... Deux de mes
ennemis renverss, la partie devenait gale. J'ai donc saisi le
dernier, le soldat,  bras le corps, et je l'ai pouss ... Il est tomb
sur le coin d'une table et ne s'est plus relev.

M. Segmuller avait dpli sur son bureau le plan du cabaret dessin
par Lecoq.

--Approchez, dit-il au prvenu, et prcisez sur ce papier votre
position et celle de vos adversaires.

L'homme obit, et avec une sret un peu bien surprenante chez un
homme de sa condition apparente, il expliqua le drame.

--Je suis entr, disait-il, par cette porte marque C, je me suis
assis  la table H, qui est  gauche en entrant; les autres occupaient
cette table qui est entre la chemine F et la fentre B.

Lorsqu'il eut achev:

--Je dois, dit le juge, rendre  la vrit cet hommage que vos
dclarations s'accordent parfaitement avec les constatations des
mdecins, lesquels ont reconnu qu'un des coups avait t tir  bout
portant et l'autre de la distance de deux mtres environ.

Un prvenu vulgaire et triomph. L'homme, au contraire, eut un
imperceptible haussement d'paules.

--Cela prouve, murmura-t-il, que ces mdecins savent leur mtier.

Lecoq tait content.

Juge, il n'et pas men autrement l'interrogatoire.

Il bnissait le ciel, qui lui avait donn M. Segmuller au lieu et
place de M. d'Escorval.

--Ceci rgl, reprit le juge, il vous reste, prvenu,  m'apprendre le
sens d'une phrase prononce par vous, quand l'agent que voici vous a
renvers.

--Une phrase?...

--Oui!... vous avez dit: C'est les Prussiens qui arrivent, je suis
perdu! Qu'est-ce que cela signifiait?

Une fugitive rougeur colora les pommettes du meurtrier. Il devint
clair qu'il avait prvu toutes les autres questions et que celle-ci le
prenait au dpourvu.

--C'est bien tonnant, fit-il avec un embarras mal dguis, que j'aie
dit cela!...

Evidemment il gagnait du temps, il cherchait une explication.

--Cinq personnes vous ont entendu, insista le juge.

--Aprs tout, reprit l'homme, la chose est possible. C'est une phrase
qu'avait coutume de rpter un vieux de la garde de Napolon, qui,
aprs la bataille de Waterloo, tait entr au service de M. Simpson...

L'explication, pour tre tardive, n'en tait pas moins ingnieuse.
Aussi M. Segmuller parut-il s'en contenter.

--Cela peut tre, dit-il; mais il est une circonstance qui passe ma
comprhension. Etiez-vous dbarrass de vos adversaires avant l'entre
de la ronde de police?... Rpondez oui ou non.

--Oui.

--Alors, comment, au lieu de vous chapper par l'issue dont vous
deviniez l'existence, tes-vous rest debout sur le seuil de la porte
de communication, avec une table devant vous en guise de barricade,
votre arme dirige vers les agents, pour les tenir en chec?

L'homme baissa la tte, et sa rponse se fit attendre.

--J'tais comme fou, balbutia-t-il, je ne savais si c'taient des
agents de police qui arrivaient ou des amis de ceux que j'avais tus.

--Votre intrt vous commandait de fuir les uns comme les autres.

Le meurtrier se tut.

--Eh bien!... reprit M. Segmuller, la prvention suppose que vous vous
tes sciemment et volontairement expos  tre arrt, pour protger
la retraite des deux femmes qui se trouvaient dans ce cabaret.

--Je me serais donc risqu pour deux coquines que je ne connaissais
pas?...

--Pardon!... La prvention a de fortes raisons de croire que vous les
connaissez au contraire trs-bien, ces deux femmes.

--a, par exemple!... si on me le prouve!...

Il ricanait, mais le rire fut glac sur ses lvres par le ton
d'assurance avec lequel le juge dit, en scandant les syllabes:

--Je-vous-le-prou-ve-rai!...




XXI


Ces dlicates et pineuses questions d'identit qui,  tout moment, se
reprsentent, sont le dsespoir de la justice.

Les chemins de fer, la photographie et le tlgraphe lectrique ont
multipli les moyens d'investigation; en vain. Tous les jours encore
il arrive que des malfaiteurs habiles russissent  drober aux juges
leur vritable personnalit, et chappent ainsi aux consquences de
leurs antcdents.

C'est  ce point qu'un spirituel procureur-gnral disait une fois en
riant,--et peut-tre ne plaisantait-il qu' demi:

Les confusions de personnes ne cesseront que le jour o la loi
prescrira d'imprimer, au fer rouge, un numro d'ordre sur l'paule de
tout enfant dclar  la mairie.

Certes, M. Segmuller et souhait ce numro d'ordre  l'nigmatique
prvenu qui tait l devant lui.

Et cependant, il ne dsesprait pas, et sa confidence, si elle tait
exagre, n'tait pas feinte.

Il pensait que cette circonstance des deux femmes tait le ct faible
du systme du meurtrier, le point o il devait concentrer ses efforts.

Il l'abandonna, nanmoins, pntr de cette juste thorie qu' un
premier interrogatoire, on ne doit traiter  fond aucune question.

Lorsqu'il estima que sa menace avait produit son effet, il reprit:

--Ainsi, prvenu, vous affirmez ne connatre aucune des personnes qui
se trouvaient dans le cabaret?

--Je le jure.

--Vous n'avez jamais eu occasion de voir un individu dont le nom se
trouve ml  cette dplorable affaire, un certain Lacheneur?

--J'entendais ce nom pour la premire fois, quand le soldat mourant
l'a prononc, en ajoutant que ce Lacheneur tait un ancien comdien...

Il eut en gros soupir, et ajouta:

--Pauvre troupier!...Je venais de lui donner le coup de mort, et ses
dernires paroles ont t le tmoignage de mon innocence.

Ce petit mouvement sentimental laissa le juge trs-froid.

--Par consquent, demanda-t-il, vous acceptez la dposition de ce
militaire?

L'homme hsita, comme s'il et flair un pige et calcul la rponse.

--J'accepte!... dit-il enfin; bast!...

--Trs-bien. Ce soldat, vous devez vous le rappeler, voulait se venger
de Lacheneur, lequel, en lui promettant de l'argent, l'avait entran
dans un complot. Contre qui ce complot?... Contre vous, videmment.
D'un autre ct, vous prtendez n'tre arriv  Paris que ce soir-l
mme, et n'avoir t conduit  la _Poivrire_ que par le plus grand
des hasards ... Conciliez donc cela.

Le prvenu osa hausser les paules.

--Moi, dit-il, je vois les choses autrement. Ces gens tramaient un
mauvais coup contre je ne sais qui, et c'est parce que je les gnais
qu'ils m'ont cherch querelle  propos de rien.

Le coup du juge tait bon, mais la parade tait meilleure; si bien que
le souriant greffier ne put dissimuler une grimace approbative. Lui,
d'abord, il tait toujours du parti du prvenu... platoniquement, bien
entendu.

--Passons aux faits qui ont suivi votre arrestation, reprit M.
Segmuller. Pourquoi avez-vous refus de rpondre  toutes les
questions?...

Un clair de rancune relle ou de commande brilla dans l'oeil du
meurtrier.

--C'est bien assez d'un interrogatoire, grommela-t-il, pour faire un
coupable d'un innocent!...

L'homme grossier reparaissait sous le pitre goguenard et bon enfant.

--Je vous engage, dans votre intrt, dit svrement le juge,  rester
convenable. Les agents qui vous ont arrt ont observ que vous tiez
au fait de toutes les formalits et que vous connaissiez les tres de
la prison.

--Eh! monsieur, ne vous ai-je pas dit que j'avais t pris et mis en
prison plusieurs fois, toujours faute de papiers... Je dis la vrit,
par consquent vous ne me ferez pas me couper, allez!...

Il avait dpos son masque d'insouciance gouailleuse, et affectait
maintenant un ton bourru et mcontent.

Cependant il n'tait pas  bout de peines, l'attaque srieuse allait
seulement commencer. M. Segmuller dposa sur son bureau un petit sac
de toile:

--Reconnaissez-vous ceci? demanda-t-il.

--Parfaitement!... c'est le paquet qui a t cachet au greffe par le
directeur.

Le juge ouvrit le sac et vida sur une feuille de papier la poussire
qu'il contenait.

--Vous n'ignorez pas, prvenu, dit-il, que cette poussire provient
de la boue qui recouvrait vos pieds jusqu' la cheville. L'agent de
police qui l'a recueillie s'est transport au poste o vous avez pass
la nuit, et il a constat, entre cette poussire et celle qui recouvre
le sol du violon, une parfaite conformit.

L'homme coutait, bouche bante.

--Donc, continua le juge, c'est au poste certainement, et  dessein
que vous vous tes sali. Quel tait votre projet?

--Je voulais...

--Laissez-moi achever. Rsolu, pour garder le secret de votre
identit,  endosser l'individualit d'un homme des dernires
classes de la socit, d'un saltimbanque, vous avez rflchi que les
recherches de votre personne vous trahiraient. Vous avez prvu ce
qu'on penserait quand on vous ferait dshabiller au greffe, et qu'on
verrait sortir de bottes malpropres, grossires, cules, telles que
celles que vous portiez, des pieds soigns comme les vtres... car ils
sont soigns  l'gal de vos mains, et les vtres sont passs  la
lime. Qu'avez-vous fait alors? Vous avez jet sur le sol le contenu de
la cruche du violon, et vous avez pitin dans la boue...

Pendant ce rquisitoire, le visage de l'homme avait exprim tour 
tour l'inquitude, l'tonnement le plus comique, l'ironie, et en
dernier lieu une franche gat.

A la fin, il parut contraint de cder  un de ces accs de fou rire
qui coupent la parole.

--Voil ce que c'est, dit-il s'adressant non au juge, mais  Lecoq,
voil ce qu'il arrive, quand on cherche midi  quatorze heures. Ah!...
monsieur l'agent, il faut tre fin, mais pas tant que a... La vrit
est que lorsqu'on m'a mis au poste, il y avait quarante-huit heures,
dont trente-six passes en chemin de fer, que je ne m'tais dchauss.
Mes pieds taient rouges, enfls, et ils me cuisaient comme le feu.
Qu'ai-je fait? J'ai vers de l'eau dessus ... Pour le reste, si j'ai
la peau douce et blanche, c'est que j'ai soin de moi ... De plus, 
l'exemple de tous les gens de ma profession, je ne porte jamais que
des pantoufles ... C'est si vrai que je n'avais pas seulement de bottes
 moi quand j'ai quitt Leipzig, et que M. Simpson n'a donn cette
vieille paire qu'il ne mettait plus...

Lecoq se frappait la poitrine.

--Niais que je suis, pensait-il, imbcile, tourdi, idiot ... Il
fallait attendre l'interrogatoire pour parler de cette circonstance.
Quand cet homme qui est trs-fort m'a vu recueillir cette poussire,
il a devin mes intentions, il a cherch une explication, et il l'a
trouve ... et elle est plausible, un jury l'admettrait.

C'est l prcisment ce que se disait M. Segmuller. Mais il n'tait ni
surpris ni branl par tant de prsence d'esprit.

--Rsumons-nous, dit-il. Persistez-vous, prvenu, dans vos
affirmations?

--Oui, monsieur.

--Eh bien!... je suis forc de vous le dire, vous mentez.

Les lvres de l'homme tremblrent trs-visiblement, et il balbutia:

--Que ma premire bouche de pain m'trangle si j'ai dit un seul
mensonge.

--Un seul!... attendez.

Le juge sortit de son tiroir les clichs couls par Lecoq et les
prsenta au meurtrier.

--Vous m'avez dclar, poursuivit-il, que les deux femmes avaient la
taille d'un cuirassier ... Or, voici les empreintes laisses par
ces femmes si grandes. Elles taient noires comme des taupes,
prtendez-vous; un tmoin vous dira que l'une d'elles, petite et
mignonne, a la voix douce et est merveilleusement blonde.

Il chercha les yeux de l'homme, les trouva et lentement ajouta:

--Et ce tmoin est le cocher dont les deux fugitives ont pris la
voiture rue du Chevaleret...

Cette phrase fut pour le prvenu comme un coup d'assommoir; il plit,
chancela et fut contraint, pour ne pas tomber, de s'appuyer au mur.

--Ah!... vous m'avez dit la vrit!... poursuivit le juge impitoyable,
qu'est-ce alors que cet homme qui vous attendait pendant que vous
tiez  la _Poivrire_? Qu'est-ce que ce complice qui, aprs votre
arrestation, a os pntrer dans le cabaret pour y reprendre quelque
pice compromettante, une lettre, sans doute, qu'il savait tre dans
la poche du tablier de la veuve Chupin? Qu'est-ce que cet ami si
dvou et si hardi, qui a su feindre l'ivresse,  ce point que les
sergents de ville tromps l'ont enferm avec vous? Soutiendrez-vous
que vous n'avez pas concert avec lui votre systme de dfense?
Affirmez-vous qu'il ne s'est pas assur ensuite le concours de la
Chupin?...

Mais dj, grce  un effort surhumain, l'homme tait redevenu matre
de soi.

--Tout a, fit-il d'une voix rauque, est une invention de la
police!...

Si fidle qu'on suppose le procs-verbal d'un interrogatoire, il n'en
rend pas plus l'exacte physionomie que des cendres froides ne donnent
la sensation d'un feu clair.

On peut noter les moindres paroles; on ne saurait traduire le
mouvement de la passion, l'expression du visage, les rticences
calcules, le geste, l'intonation, les regards qui se croisent,
chargs de soupons ou de haine, enfin l'angoisse mouvante et
terrible d'une lutte mortelle.

Pendant que le prvenu se dbattait sous sa parole vibrante, le juge
d'instruction tressaillait de joie.

--Il faiblit, pensait-il, je le sens, il s'abandonne, il est  moi!...

Mais tout espoir de succs immdiat s'vanouit, ds qu'il vit ce
surprenant adversaire dompter sa dfaillance d'une minute, se roidir
et se redresser avec une nergie nouvelle et plus vigoureuse.

Il comprit qu'il lui faudrait plus d'un assaut avant d'avoir raison
d'un caractre si solidement tremp.

Aussi, est-ce d'une voix rendue plus rude par l'attente trompe, qu'il
reprit:

--Dcidment, vous niez l'vidence mme.

Le meurtrier tait redevenu de bronze. Il devait regretter amrement
sa faiblesse, car une audace infernale tincelait dans ses yeux.

--Quelle vidence?... dit-il en fronant les sourcils. Le roman
invent par la police est vraisemblable, je ne dis pas le contraire;
mais il me semble que la vrit est au moins aussi probable. Vous
me parlez d'un cocher qui a charg, rue du Chevaleret, deux femmes
petites et blondes... qui prouve que ce sont bien celles qui se
trouvaient dans ce cabaret de malheur?...

--La police a suivi leurs traces sur la neige.

--La nuit,  travers des terrains coups de fondrires, le long d'une
rue, quand il tombait une pluie fine et que le dgel commenait!...
c'est bien fort.

Il tendit le bras vers Lecoq et d'un ton crasant de mpris, il
ajouta:

--Il faut  un agent de police une fire confiance en soi ou une rude
envie d'avancement, pour demander qu'on coupe la tte d'un homme sur
une preuve pareille!

Tout en faisant voler sa plume, le souriant greffier observait.

--Pan!... dans le noir!... se dit-il.

Terrible, en effet, tait le reproche, et il remua le jeune policier
jusqu'au plus profond des entrailles. Il tait touch, et si juste,
qu'il oublia en quel lieu il se trouvait, et se dressa furieux.

--Cette circonstance ne serait rien, dit-il vivement, si elle n'tait
l'anneau d'une longue chane....

--Silence, monsieur l'agent, interrompit le juge.

Et se retournant vers le prvenu:

--La justice, poursuivit-il, n'utilise les charges recueillies par la
police qu'aprs les avoir contrles et values.

--N'importe!... murmura l'homme, je voudrais bien voir ce cocher.

--Soyez sans crainte, il rptera sa dposition en votre prsence.

--Eh bien!... je serai content alors. Je lui demanderai comment il s'y
prend pour dvisager les gens, quand il fait noir comme dans un four.
Sans doute, ce beau donneur de signalements est de la race des chats,
qui y voient mieux la nuit que le jour.

Il s'interrompit et se frappa le front, clair en apparence, par une
inspiration soudaine.

--Suis-je assez bte!... s'cria-t-il, je me fais de la bile au sujet
de ces femmes pendant que vous savez qui elles sont. Car vous le
savez, n'est-ce pas, monsieur, puisque le cocher les a ramenes  leur
domicile?

M. Segmuller se sentit devin. Il vit que le prvenu s'efforait
d'paissir les tnbres prcisment sur le point que la prvention
avait tant d'intrt  clairer?

Comdien incomparable, l'homme avait prononc cette phrase avec
l'accent de la plus sincre candeur. Mais l'ironie tait sensible, et
s'il raillait, c'est qu'il savait n'avoir rien  redouter de ce ct.

--Si vous tes consquent, reprit le juge, vous niez aussi
l'assistance d'un complice, d'un ... camarade.

--A quoi bon nier, monsieur, puisque vous ne croyez rien de ce que
j'affirme? Vous traitiez tout  l'heure mon patron, M. Simpson, de
personnage imaginaire, que dirai-je donc de ce prtendu complice?
Ah!... les agents qui l'ont invent en font un bon garon. Mcontent
sans doute de leur avoir chapp une premire fois, il vient se
remettre entre leurs griffes. Ces messieurs prtendent qu'il s'est
concert avec moi et ensuite avec la cabaretire. Comment s'y est-il
pris?... Aprs cela, en le tirant du cabanon o j'tais, on l'a
peut-tre renferm avec la vieille....

Goguet le greffier crivait et admirait.

--Voil, pensait-il, un gaillard qui a le fil, et qui n'aura pas
besoin de la langue d'un avocat devant le jury.

--Enfin, continua l'homme, qu'y a-t-il contre moi?... Un nom,
Lacheneur, balbuti par un mourant, des empreintes sur la neige
fondante, la dclaration d'un cocher, un soupon vague au sujet d'un
ivrogne. C'est tout?... ce n'est gure.

--Assez! interrompit M. Segmuller. Votre assurance est grande,
maintenant, mais votre trouble tout  l'heure, tait plus grand
encore. Quelle en tait la cause?...

--La cause!... s'cria le meurtrier avec une sorte de rage, la cause?
Vous ne voyez donc pas, monsieur, que vous me torturez effroyablement,
sans piti, moi, innocent, qui vous dispute ma vie. Depuis tant
d'heures que vous me tournez et me retournez, je suis comme sur la
bascule de la guillotine, et  chaque mot que je prononce, je me
demande si c'est celui-l qui va faire partir le ressort. Mon trouble
vous surprend, quand j'ai senti vingt fois le froid du couteau sur mon
cou! Tenez ... je n'oserais pas souhaiter un tel supplice  mon plus
cruel ennemi.

Il devait en effet souffrir atrocement, et on le voyait parce qu'il
est de ces phnomnes physiques qui chappent  la plus robuste
volont. Ainsi, ses cheveux taient tremps de sueur, et de grosses
gouttes qu'il essuyait avec sa manche, roulaient par moments le long
de son visage pli.

--Je ne suis pas votre ennemi, dit doucement M. Segmuller, qui avait
pris le mot pour lui. Un juge d'instruction n'est ni l'ami ni l'ennemi
d'un prvenu, il n'est que l'ami de la vrit et des lois. Je ne
cherche ni un innocent ni un coupable, je veux trouver ce qui est. Il
faut que je sache qui vous tes ... et je le saurai.

--Eh!... je me tue  le dire: je suis Mai!

--Non.

--Qui donc serais-je alors?... Un grand personnage dguis?... Ah! je
le voudrais bien. J'aurais de bons papiers, en ce cas, je vous les
montrerais et vous me lcheriez ... car vous le savez bien, mon bon
monsieur, je suis innocent comme vous....

Le juge avait quitt son bureau, et tait venu s'adosser  la
chemine,  deux pas du prvenu.

--N'insistez pas, dit-il.

Et aussitt, changeant de ton et de manires, il ajouta, avec
l'urbanit parfaite d'un homme du monde s'adressant  un de ses pairs:

--Faites-moi l'honneur, monsieur, de me croire assez de perspicacit
pour avoir su dmler, sous le rle difficile que vous jouez avec une
dsolante perfection, un homme suprieur, un homme dou des plus rares
facults...

Lecoq vit bien que ce brusque changement droutait le meurtrier.

Il essaya de rire: le rire expira dans sa gorge, lugubre comme un
sanglot, et deux larmes jaillirent de ses yeux.

--Je ne vous torturerai pas davantage, monsieur, continua le juge.
Avec vous, d'ailleurs, sur le terrain des questions subtiles, je
serais battu, je l'avoue en toute modestie. Quand je reviendrai 
la charge, c'est que j'aurai en mains assez de preuves pour vous en
craser....

Il se recueillit; puis, lentement et en appuyant sur chaque mot, il
ajouta:

--Seulement, n'attendez plus alors de moi les gards que je vous
accorderais si volontiers en ce moment. La justice est humaine,
monsieur, c'est--dire indulgente pour certains crimes. Elle a mesur
la profondeur des abmes o peut rouler l'honnte homme que la passion
gare. Tous les mnagements qui ne seraient pas contre mes devoirs, je
vous les promets ... Parlez, monsieur ... Dois-je faire sortir l'agent
de police que voici? Voulez-vous que je charge mon greffier de quelque
commission?...

Il se tut.

Il attendait l'effet de ce dernier, de ce suprme effort.

Le meurtrier dardait sur lui un de ces regards qui s'efforcent de
pntrer jusqu'au fond de l'me. Ses lvres remurent; on put croire
qu'il allait parler ... Mais non. Il croisa ses bras sur sa poitrine et
murmura:

--Vous tes bien honnte, monsieur; malheureusement, je ne suis que le
pauvre diable que je vous ait dit: Mai, artiste, pour parler au public
et tourner le compliment....

--Qu'il soit donc fait selon votre volont, pronona tristement le
juge. M. le greffier va vous donner lecture de votre interrogatoire...
coutez.

Goguet aussitt se mit  lire. Le prvenu couta sans observations,
mais  la fin, il refusa de signer, redoutant, dclara-t-il, quelque
tratrise du grimoire.

L'instant d'aprs, les gardes de Paris qui l'avaient amen,
l'entranaient....




XXII


Le prvenu sorti, M. Segmuller se laissa tomber sur son fauteuil,
puis, cras, ananti, comme il arrive aprs d'exorbitants efforts
dpenss en pure perte.

A l'rthisme immodr de toutes les facults de son esprit et de son
me, une invincible prostration succdait.

C'est  peine s'il lui restait la force de tamponner avec son mouchoir
tremp dans de l'eau frache, son front brlant et ses yeux qui lui
cuisaient.

Cette effroyable sance d'instruction n'avait pas dur moins de sept
heures.

Le riant greffier qui, lui, pendant tout ce temps, tait rest assis 
sa table, crivant, se leva, trs heureux de se dgourdir les jambes
et de faire claquer ses doigts, las de tenir la plume.

Il ne s'tait pourtant pas ennuy. Les drames, que depuis tant
d'annes il voyait se drouler, n'avaient jamais cess de lui offrir
un intrt quasi thtral, moustill par l'incertitude du dnoment
et la conscience d'une petite part de collaboration.

--Quel gredin!... s'cria-t-il, aprs avoir attendu vainement un mot
du juge ou de l'agent de la sret; quel sclrat!...

D'ordinaire, M. Segmuller accordait une certaine confiance  la
vieille exprience de Goguet. Il lui tait mme arriv de le
consulter, un peu sans doute comme Molire consultait sa servante.

Mais cette fois, il ne pouvait accepter son opinion.

--Non, dit-il, d'un ton pensif, non, cet homme n'est pas un coquin.
Quand je lui ai parl si doucement, il a t rellement mu, il a
pleur. Il a hsit, je le jurerais,  me tout confier...

--Ah!... il est fort, approuva Lecoq, prodigieusement fort!...

L'loge du jeune policier tait sincre. Loin d'en vouloir  ce
prvenu qui avait tromp ses calculs et qui mme l'avait injuri, il
l'admirait pour son habilet et son audace.

Il s'apprtait  le combattre  outrance, il esprait le vaincre...
N'importe! il prouvait pour lui cette secrte sympathie qu'inspire
l'adversaire qu'on sent digne de soi.

--Quelle organisation, poursuivait Lecoq, quel sang-froid, quelle
hardiesse!... Ah!... il n'y a pas  dire non, son systme de
dngation absolue est un chef-d'oeuvre; il est complet, tout s'y
tient. Et comme il a soutenu ce personnage impossible de pitre!...
Oui, il y a eu des instants o je me suis tenu  quatre pour ne pas
applaudir. Que seraient prs de lui les comdiens vants?... Les plus
grands acteurs, pour donner l'illusion, ont besoin de l'optique de la
scne ... Lui,  deux pas de moi, surprenait ma raison.

Peu  peu, le juge d'instruction se remettait.

--Savez-vous, monsieur l'agent, dit-il, ce que prouvent vos justes
rflexions?

--J'coute, monsieur.

--Eh bien, voici ma conclusion: Ou cet homme est vritablement Mai,
pour tourner le compliment, comme il dit, o il appartient aux plus
hautes sphres sociales. Pas de milieu. Ce n'est qu'aux derniers
chelons, ou aux premiers de la socit, qu'on rencontre la sombre
nergie dont il a fait preuve, ce mpris de la vie, tant de prsence
d'esprit et de rsolution. Un vulgaire bourgeois attir  la
_Poivrire_ par quelque passion inavouable, et tout avou il y a
longtemps, et rclam la faveur de la pistole...

--Mais, monsieur, ce prvenu n'est pas le pitre Mai, dit le jeune
policier.

--Non certes, rpondit M. Segmuller; c'est donc  vous  voir en quel
sens doivent tre diriges les investigations.

Il sourit amicalement, et de sa meilleure voix ajouta:

--Etait-il bien besoin de vous dire cela, monsieur Lecoq?... Non, car
 vous revient l'honneur d'avoir pntr la fraude. Pour moi, je le
confesse, si je n'eusse t averti, je serais en ce moment la dupe de
ce grand artiste.

Le jeune policier s'inclina, le vermillon de la modestie sur les
joues; mais la vanit heureuse clatait dans ses yeux plus brillants
que des escarboucles.

Quelle diffrence entre ce juge expansif et bienveillant et l'autre,
si taciturne et si hautain!

Celui-ci, au moins, le comprenait, l'apprciait, l'encourageait,
et c'est avec des prsomptions communes et une gale ardeur qu'ils
allaient s'lancer  la dcouverte de la vrit.

S'il n'et fallu que remuer le petit doigt, ce doigt qui tue les
mandarins, pour gurir subitement la jambe casse de M. d'Escorval,
Lecoq et peut-tre hsit.

Ainsi pensait le jeune agent...

Mais il songea aussi que sa satisfaction tait un peu bien prmature,
et que le succs tait encore des plus problmatiques.

Le souvenir de la peau de l'ours vendue trop tt lui rendit tout son
sang-froid.

--Monsieur, reprit-il d'un ton calme, il m'est venu une ide.

--Voyons?...

--La veuve Chupin, vous vous le rappelez sans doute, nous a parl de
son fils, un certain Polyte....

--Oui, en effet.

--Ce garon, un dtestable garnement, a obtenu de rester au Dpt
jusqu' son jugement. Pourquoi ne l'interrogerait-on pas? Il doit
connatre tous les habitus de la _Poivrire_, et nous donnerait
peut-tre sur Gustave, sur Lacheneur et sur le meurtrier lui-mme
des renseignements prcieux. Comme il n'est pas au secret, il a
probablement appris l'arrestation de sa mre, mais il me parat
impossible qu'il se doute des perplexits de la justice.

--Ah!... vous avez cent fois raison!... s'cria le juge. Comment
n'ai-je pas song  cela! Demain, ds le matin, j'interrogerai cet
individu, que sa situation d'inculp rendra plus maniable qu'un autre.
Je veux aussi questionner sa femme...

Il se retourna vers son greffier et ajouta:

--Vite, Goguet, prparez une citation au nom de la femme Hippolyte
Chupin, et remplissez une ordonnance d'extraction.

Mais la nuit tait venue, on n'y voyait plus assez pour crire; le
greffier sonna et demanda de la lumire.

L'huissier qui avait apport les lampes se retirait, quand on frappa
 la porte. Il ouvrit et le directeur du Dpt fit son entre, son
chapeau  la main.

Depuis vingt-quatre heures, ce digne fonctionnaire tait fort
proccup de ce locataire mystrieux qu'il avait log au numro 3 des
secrets, et il venait aux informations.

--Je viens vous demander, monsieur, dit-il au juge, si je dois
continuer  maintenir squestr le prvenu Mai?

--Oui, monsieur.

--C'est que je redoute sa fureur, et que d'un autre ct, il me
rpugne de lui remettre la camisole de force.

--Laissez-le libre dans sa cellule, dit M. Segmuller, recommandez
qu'on le traite doucement, et contentez-vous de faire exercer sur lui
une incessante surveillance.

Aux termes de l'article 613, quoique la police des prisons soit
confie  l'autorit administrative, le juge y peut faire excuter
tout ce qu'il croit utile  l'instruction.

Le directeur s'inclina donc, puis il ajouta:

--Vous avez sans doute, monsieur, russi  constater l'identit du
prvenu?

--Non, malheureusement.

Le directeur secoua la tte d'un air sagace.

--En ce cas, fit-il, mes conjectures taient justes. Il me parat
surabondamment dmontr que cet homme est un malfaiteur de la pire
catgorie, un rcidiviste, trs certainement, qui a le plus puissant
intrt  dissimuler son individualit. Vous verrez, monsieur, que
nous avons affaire  quelque forat  vie, revenu de Cayenne sans
cong.

--Peut-tre vous trompez-vous...

--Hum!... j'en serais surpris. Je dois avouer que mon sentiment
est celui de M. Gvrol, le plus expriment et le plus habile des
inspecteurs de sret. Aprs cela, il arrive parfois que des agents
jeunes et trop zls se montent la tte, et courent aprs les chimres
de leur imagination.

Lecoq, tout rouge de colre, allait sans doute rpliquer vertement
lorsque M. Segmuller, d'un geste, lui imposa silence.

Ce fut le juge qui rpondit en souriant:

--Ma foi!... cher monsieur, plus j'tudie cette affaire, plus je tiens
pour le systme de l'agent trop zl. Aprs cela, je ne suis pas
infaillible, et je compte bien sur vos services...

--Oh!... j'ai mes moyens de vrification, interrompit l'entt
directeur, et j'espre bien qu'avant vingt-quatre heures notre homme
aura t positivement reconnu, soit par les agents du service de la
sret, soit par les dtenus  qui on le montrera.

Il se retira sur cette promesse, et Lecoq se dressa furieux.

--Voyez-vous, ce Gvrol, monsieur le juge, s'cria-t-il, dj il dit
du mal de moi, il est jaloux....

--Eh bien!... que vous importe! Si vous russissez, vous tes veng....
Si vous chouez, je suis l.

Et aussitt, comme l'heure avanait, M. Segmuller remit au jeune
policier les pices de conviction qu'il avait recueillies et qui
devaient aider les investigations: la boucle d'oreille d'abord, dont
il tait indispensable de rechercher l'origine, puis la lettre signe
Lacheneur, trouve dans la poche de Gustave, le faux soldat.

Il lui donna divers ordres encore, et aprs lui avoir recommand
l'exactitude pour le lendemain, il le congdia par ces mots:

--Allez ... et bonne chance.




XXIII


Longue, troite, basse de plafond, perce de quantit de petites
portes numrotes, comme le corridor d'un htel garni, meuble d'un
bout  l'autre d'un grossier banc de chne noirci par l'usage, telle
est la galerie des juges d'instruction.

Dans le jour, peuple de ses htes habituels, prvenus, tmoins et
gardes de Paris, elle est d'une tristesse navrante.

Elle est sinistre, quand elle est dserte, la nuit venue,  peine
claire par la lampe fumeuse de l'huissier de semaine attendant
quelque juge attard.

Si peu impressionnable que fut Lecoq, il eut le coeur serr en suivant
cet interminable couloir, et il se hta de gagner l'escalier pour
chapper  l'cho de ses pas, lugubres dans ce silence.

A l'tage infrieur, une fentre tait reste ouverte, il s'y pencha
pour reconnatre l'tat du temps au dehors.

La temprature s'tait singulirement adoucie. Plus de neige, les
pavs taient presque secs. C'est  peine si un lger brouillard,
illumin des lueurs rouges du gaz, se balanait comme un velum de
pourpre au-dessus de Paris.

En bas, la rue tait  l'apoge de son animation: les voitures
circulaient plus rapides, les trottoirs devenaient trop troits pour
la foule bruyante qui, la journe finie, courait  ses plaisirs.

Ce spectacle arracha un soupir au jeune policier.

--Et c'est dans cette ville immense, murmura-t-il, au milieu de tout
ce monde, que je prtends retrouver les traces d'un inconnu!... Est-ce
possible?...

Mais cette dfaillance ne dura pas.

--Oui, c'est possible, lui criait une voix au-dedans de lui-mme;
d'ailleurs, il le faut, c'est l'avenir! Ce qu'on veut, on le peut.

Dix secondes aprs, il tait dans la rue, plus que jamais enflamm de
courage et d'espoir.

L'homme, malheureusement, n'a pour servir des dsirs sans limites, que
des organes fort borns. Le jeune policier n'eut pas fait vingt pas
qu'il reconnut que ses forces physiques trahissaient sa volont: ses
jambes flchissaient, la tte lui tournait. La nature reprenait ses
droits: depuis deux jours et deux nuits, il n'avait pas repos une
minute, et il n'avait rien pris de la journe.

--Vais-je donc me trouver mal? pensa-t-il, rduit  s'asseoir sur un
banc.

Et il se dsolait, en rcapitulant tout ce qu'il avait  faire dans la
soire.

Ne devait-il pas, pour ne parler que du plus press, s'informer des
rsultats de la chasse du pre Absinthe,

rechercher si l'une des victimes avait t reconnue  la Morgue,
vrifier dans les htels qui entourent la gare du Nord les assertions
du prvenu, enfin se procurer l'adresse de la femme de Polyte Chupin
pour lui remettre l'assignation?...

Sous le fouet de l'imprieuse ncessit, il russit  triompher de sa
faiblesse, et il se dressa en murmurant:

--Je vais toujours passer rue de Jrusalem et  la Morgue, aprs je
verrai.

Mais  la Prfecture il ne trouva pas le pre Absinthe, et personne ne
put lui en donner des nouvelles. Le bonhomme ne s'tait pas montr.

Personne, non plus, ne put lui indiquer, mme vaguement, la demeure de
la bru de la veuve Chupin.

En revanche, il rencontra bon nombre de ses collgues, qui se
moqurent de lui outrageusement.

--Ah! tu es un lapin!... lui disaient tous ceux qu'il abordait, il
parat que tu viens de faire une fameuse dcouverte!... on parle de
toi pour la croix!...

L'influence de Gvrol se trahissait. L'ombrageux inspecteur, en
effet, racontait  tout venant que ce pauvre Lecoq, fou d'ambition,
s'obstinait  prendre pour un gros personnage dguis un vulgaire
repris de justice.

Bast!... ces quolibets ne touchaient gure le jeune policier. Rira
bien qui rira le dernier, marmottait-il.

Si sa mine tait inquite pendant qu'il remontait le quai des Orfvres,
c'est qu'il ne s'expliquait pas l'absence prolonge du vieux Absinthe.
Il se demandait encore si Gvrol, dans le dlire de sa jalousie, ne
serait pas bien capable d'essayer d'embrouiller sous main tous les
fils de l'affaire.

A la Morgue, il n'eut pas meilleure aventure. Aprs qu'il eut sonn
trois ou quatre fois, le gardien qui vint lui ouvrir lui dclara que
les cadavres restaient toujours inconnus et qu'on n'avait pas revu le
vieil agent envoy le matin.

--Dcidment, pensa le jeune policier, je dbute mal ... Allons dner,
cela rompra la chance, et j'ai bien gagn la bouteille de bon vin que
je veux m'offrir.

Ce fut une heureuse inspiration. Ce que c'est que de nous!... Un
potage et deux verres de vin de bordeaux versrent dans son sang une
audace et une nergie nouvelles. S'il sentait encore sa lassitude,
elle tait tolrable, quand il sortit du restaurant, un cigare aux
lvres.

C'est  ce moment qu'il regretta la voiture et le bon cheval du pre
Papillon!... Un fiacre passait, par fortune, il le prit, et huit
heures sonnaient quand il mit pied  terre sur la place de la gare du
chemin de fer du Nord. Il s'arrta d'abord, puis les investigations
commencrent.

Bien entendu, il ne se prsentait pas dans les maisons sous son titre
d'agent de la sret. C'et t le moyen de ne rien savoir.

Rien qu'en se coiffant en arrire et en haussant son faux-col, il
s'tait donn un certain air exotique, et c'est avec un accent anglais
assez prononc qu'il demandait des nouvelles d'un ouvrier tranger.

Mais vainement il employait toute son adresse  questionner, partout
on lui rpondait la mme chose:

--Nous ne connaissons pas, nous n'avons pas vu!...

Le contraire et tonn Lecoq, persuad que le meurtrier n'avait
imagin cette histoire de malle dpose dans un htel, que pour donner
 son rcit un cachet plus net de vraisemblance.

S'il s'obstinait, s'il notait sur son calepin les htels visits,
c'est qu'il voulait tre bien sr de la dconvenue du prvenu quand on
l'amnerait sur le terrain pour le convaincre de mensonge.

Rue de Saint-Quentin, c'est par l'htel de Mariembourg qu'il dbuta.

La maison tait d'apparence modeste, mais propre et bien tenue. Le
jeune policier poussa le portillon  claire-voie muni d'une sonnette
qui dfendait l'accs du vestibule, et pntra dans le bureau de
l'htel, une jolie pice claire par un bec de gaz  globe de verre
dpoli.

Il y avait une femme dans ce bureau.

Elle tait hisse sur une chaise, le visage  hauteur d'une cage
couverte d'un grand morceau de lustrine noire, et elle rptait avec
acharnement trois ou quatre mots allemands.

Elle s'appliquait si fort  cet exercice, que Lecoq fut oblig de
tousser et de faire du bruit pour attirer son attention.

Enfin, elle se retourna.

--Ah!... bien le bonsoir, madame, dit le jeune policier, Vous tes en
train,  ce que je vois, d'apprendre  parler  votre perroquet.

--Ce n'est pas un perroquet que j'ai l, monsieur, rpondit la femme
du haut de sa chaise, c'est un sansonnet. Je voudrais qu'il st dire
en allemand: As-tu djeun.

--Tiens!... les sansonnets parlent donc?

--Comme des personnes, oui, monsieur, dit la femme en sautant  terre.

Et en effet, l'oiseau, comme s'il et compris qu'il tait question de
lui, se mit  crier trs-distinctement:

--Camille!... O est Camille?...

Mais Lecoq tait bien trop tourment pour s'occuper de cet oiseau et
du nom qu'il prononait.

--Madame, commena-t-il, je dsirerais parler  la propritaire de
l'htel....

--C'est moi, monsieur.

--Oh!... trs bien; alors voici: J'ai donn rendez-vous  Paris  un
ouvrier de Leipzig, je suis surpris qu'il ne soit pas arriv encore,
et je viens savoir s'il ne serait pas descendu chez vous. Il se nomme
Mai.

--Mai, rpta l'htelire qui eut l'air de chercher, Mai!...

--Il aurait d arriver dimanche soir... C'est un pauvre diable!...

La physionomie de la femme s'claira.

--Attendez-donc! fit-elle. Votre ouvrier serait-il par hasard un homme
d'un certain ge, de taille moyenne, trs-brun, portant toute sa
barbe, ayant des yeux trs-brillants?

Lecoq tressaillit. C'tait le signalement du meurtrier.

--Voil bien, balbutia-t-il, le portrait de mon homme!

--Eh bien!... monsieur, il est descendu chez moi dans l'aprs-midi du
dimanche gras. Il a demand un cabinet trs-bon march, et je lui en
ai montr un au cinquime. Le garon tant absent en ce moment, il
a voulu  toute force porter sa malle lui-mme. Je lui ai offert
de prendre quelque chose, il a refus sous prtexte qu'il tait
trs-press, et il est parti aprs m'avoir remis dix francs d'arrhes.

--Et o est-il? demanda vivement le jeune policier.

--Mon Dieu!... monsieur, rpondit la femme, vous m'y faites penser!...
Cet homme n'a pas reparu, et je ne suis pas sans inquitudes. Paris
est si dangereux pour les trangers! Il est vrai que lui il parle le
franais comme vous et moi. N'importe!... j'ai ds hier soir donn
l'ordre d'aller prvenir le commissaire de police.

--Hier!... le commissaire!...

--Oui ... Seulement je ne sais pas si on a fait la commission...
J'avais oubli! Permettez que je sonne le garon pour lui demander...

Un seau d'eau glace, tombant de dix mtres sur la tte du jeune
policier, l'et moins tourdi que la dclaration de la propritaire de
l'htel de Mariembourg.

Le meurtrier avait-il donc dit vrai?... tait-ce possible!... Gvrol
et le directeur du Dpt auraient raison alors!... En ce cas, M.
Segmuller et lui, Lecoq, ne seraient que des insenss, des coureurs de
chimres!

La trame ingnieuse des savantes dductions tait rompue!... Le bel
chafaudage de la prvention s'croulait dans le ridicule de la plate
ralit!...

Tout cela traversa comme un clair le cerveau du jeune agent.

Mais il n'eut pas le temps de rflchir.

Le garon appel parut, un bon gros garon candide et joufflu.

--Fritz, lui demanda sa patronne, tes-vous all chez le commissaire?

--Oui, madame.

--Que vous a-t-il dit?

--Je ne l'ai pas trouv, mais j'ai parl  son secrtaire, M. Casimir,
qui m'a dit de ne pas vous tourmenter, qu'il viendrait.

--Il n'est pas venu.

Le garon leva les deux bras avec ce mouvement d'paules qui est la
plus loquente traduction de cette rponse: Que voulez-vous que j'y
fasse!...

--Vous voyez, monsieur ... fit l'htelire, semblant croire que
l'importun questionneur allait se retirer.

Telle n'tait pas l'intention de Lecoq, et il ne bougea, encore qu'il
et besoin de tout son sang-froid pour garder, en dpit de l'motion,
son accent anglais.

--C'est bien dsagrable, pronona-t-il, oh!... beaucoup! Me voil
moins avanc que tout  l'heure et plus indcis, puisque je crois bien
que cet homme est celui que je cherche, et que cependant je n'en suis
pas assur du tout.

--Dame!... monsieur, que voulez-vous que je vous dise!...

Lecoq se recueillit, fronant les sourcils et pinant les lvres,
comme s'il et poursuivi quelque inspiration pour le sortir
d'incertitude.

La vrit est qu'il cherchait par quel dtour adroit se faire proposer
par cette femme le livre de police o les hteliers sont tenus de
consigner les prnoms, noms, profession et domicile de tous les gens
qui viennent loger chez eux. Il tremblait d'veiller ses soupons.

--Comme cela, madame, insista-t-il, vous ne vous souvenez aucunement
du nom que vous a donn cet homme?... Voyons, est-ce Mai?... Faites un
effort, rappelez-vous... Mai, Mai!....

--Ah!... j'ai tant de choses dans la tte....

--On pourrait bien, murmura le jeune policier, qui sembla se disposer
 sortir, on devrait bien inscrire le nom des voyageurs, comme en
Angleterre.

--Mais on les inscrit, monsieur, riposta la femme se rebiffant, et au
jour le jour, sur un registre exprs, imprim, avec des colonnes pour
chaque mention ... Et au fait, j'y songe, je puis, pour vous obliger,
vous montrer mon livre, il est l, dans le tiroir de mon secrtaire...
Allons, bon! voici que je ne trouve plus ma clef....

Pendant que cette htelire, d'aussi peu de cervelle, videmment, que
ses oiseaux parleurs, bouleversait tout dans le bureau de son htel,
Lecoq l'observait en dessous.

C'tait une femme de quarante ans environ, trs-blonde, conserve
comme les blondes qui se conservent, c'est--dire frache, blanche,
dodue, ayant de la sant  plein corset, apptissante  la manire de
ces beaux fruits murs dont l'eau savoureuse coule le long des lvres
quand on mort dedans.

Son regard tait d'ailleurs droit et franc, elle avait la voix bien
timbre, ses faons taient simples et parfaitement naturelles.

--Ah! s'cria-t-elle, triomphante, j'ai cette maudite clef.

Elle ouvrit aussitt son secrtaire, en sortit le livre de police
qu'elle posa sur la tablette, et commena  feuilleter.

Elle s'y prenait assez maladroitement, de telle sorte que le jeune
policier avec ses yeux de lynx put constater que le registre tait
bien tenu.

Enfin, elle arriva au feuillet important.

--Dimanche, 20 fvrier, dit-elle, regardez, monsieur, ici,  la
septime ligne: MAI,--_sans prnom_,--_artiste forain_,--_venant de
Leipzig_,--_sans papiers_....

Pendant que Lecoq examinait cette mention d'un air absolument hbt,
la femme eut encore un souvenir.

--Je m'explique, s'cria-t-elle, comment je n'avais dans la mmoire ni
ce nom de Mai, ni cette drle de profession: artiste forain. Ce n'est
pas moi qui ai crit cela...

--Qui donc est-ce?...

--L'individu lui-mme, monsieur, pendant que je cherchais dix francs
pour les lui rendre sur un louis qu'il venait de me remettre. Vous
devez bien voir que l'criture n'est plus du tout celle des autres
inscriptions qui sont au-dessus et au-dessous....

Oui, Lecoq voyait cela, et c'tait un argument irrfutable, prcis et
terrible comme un coup de bton.

--tes-vous bien sre, au moins, insista-t-il vivement, que cette
mention est de la main de l'homme?... Le jureriez-vous?...

Il tait si fort troubl, qu'il oublia sa prononciation exotique.
La femme s'en aperut, car elle recula, enveloppant d'un regard
souponneux ce faux tranger.

Puis,  la dfiance, la colre d'avoir t prise pour dupe, parut
succder.

--Je sais ce que je dis! dclara-t-elle un peu plus que schement. Et
ensuite, en voil assez, n'est-ce pas?

Reconnaissant qu'il s'tait trahi, et honteux de son peu de
sang-froid, Lecoq renona  son accent d'outre-Manche.

--Pardon, dit-il, une question encore. Avez-vous toujours la malle de
cet individu?

--Naturellement.

--Ah!... vous me rendriez un immense service en me la montrant.

--Vous la montrer! s'cria la blonde htesse indigne. Ah a, pour qui
me prenez-vous?... Que voulez-vous, qui tes-vous?...

--Dans une demi-heure vous le saurez, rpondit le jeune policier qui
comprit l'inutilit de toute espce d'insistance.

Il sortit brusquement, courut jusqu' la place de Roubaix, sauta dans
une voiture, et donna l'adresse du commissaire du quartier, promettant
cent sous, outre la course, au cocher, s'il menait bon train. A ce
prix, les maigres rosses volrent sous le fouet.

Lecoq eut encore du bonheur, le commissaire tait chez lui. Lecoq
dclina sa qualit, et fut aussitt conduit devant le magistrat du
quartier.

--Ah!... monsieur, s'cria-t-il, venez  mon secours.

Et tout d'une haleine, il se mit  conter juste ce qu'il fallait de
l'histoire pour tre tir d'embarras.

Ds qu'il eut fini:

--C'est pourtant vrai! exclama le commissaire, on est venu me chercher
pour cet homme disparu, Casimir me l'a dit ce matin...

--On est venu ... vous ... pr-ve-nir ... balbutia Lecoq.

--Hier ... oui... mais j'ai eu tant d'occupations!... Enfin, mon
garon, que puis-je pour vous tre utile?

--Venir avec moi, monsieur, exiger qu'on nous reprsente la malle,
requrir un serrurier pour l'ouvrir. Voici des pouvoirs, un mandat
de perquisition que le juge d'instruction m'a remis en tout cas. Ne
perdons pas une minute, j'ai une voiture  votre porte.

--Partons! dit simplement le commissaire.

Quand ils furent dans le fiacre qui repartit au galop:

--Maintenant, monsieur, demanda le jeune policier, permettez-moi
de vous demander si vous connaissez la femme qui tient l'htel de
Mariembourg?...

--Trs-bien!... Lorsque j'ai t nomm  cet arrondissement, il y a
six ans, je n'tais pas mari, et j'ai pris mes repas assez longtemps
 la table d'hte de cette dame ... Casimir, mon secrtaire, y mange
encore.

--Et quelle espce de femme est-ce?...

--Mais, ma foi!... mon jeune camarade, Mme Milner,--tel est son
nom,--est une trs-respectable veuve, aime et estime dans le
quartier, dont les affaires prosprent, et qui reste veuve uniquement
parce que cela lui plat, car elle est fort agrable encore et
excessivement  l'aise...

--Alors, vous ne la croiriez pas capable, moyennant une bonne somme,
de ... comment dirai-je?... de servir quelque prvenu trs-riche...

--Devenez-vous fou!... interrompit le commissaire. Madame Milner
consentir  un faux tmoignage pour de l'argent!... Ne viens-je donc
pas de vous dire qu'elle est honnte, et qu'elle a de la fortune?...
D'ailleurs elle m'avait fait prvenir, ds hier, ainsi....

Lecoq se tut, on arrivait.

En voyant apparatre derrire son commissaire le questionneur
obstin, Mme Millier parut tout comprendre.

--Jsus!... s'cria-t-elle, un agent! J'aurais d m'en douter. Il y a
un crime. Voil mon htel perdu de rputation.

Il fallut du temps pour la rassurer et la consoler; tout le temps
employ  chercher un serrurier aux environs.

Enfin, on monta  la chambre de l'homme disparu, et Lecoq se prcipita
sur la malle.

Ah!... il n'y avait pas  dire non, elle venait de Leipzig, les petits
carrs de papier colls par les diverses administrations de chemins de
fer le prouvaient.

On l'ouvrit: tout ce que l'homme avait annonc s'y trouvait.

Lecoq tait ptrifi. Il regarda, d'un air stupide, le commissaire
serrer le tout dans une armoire dont il prit la clef, puis il sortit.

Il sortit, se tenant aux murs, la tte perdue, et on l'entendit
trbucher comme un ivrogne dans les escaliers.




XXIV


Le mardi gras, cette anne-l, fut trs-gai, ce qui veut dire que le
Mont-de-Pit et les bals publics firent des affaires.

Quand, vers minuit, Lecoq quitta l'htel de Mariembourg, les rues
taient bruyantes et peuples comme en plein midi, et les cafs
regorgeaient de consommateurs.

Mais le jeune policier n'avait pas le coeur  la joie. Il se mlait
 la foule sans la voir et fendait les groupes sans entendre les
imprcations que soulevait sa brusquerie.

O il allait?... il l'ignorait. Il marchait droit devant lui, sans
but, au hasard, plus perdu que le joueur dont le dernier louis perdu
a emport la dernire esprance.

--Il faut se rendre, murmurait-il, l'vidence clate, mes prsomptions
n'taient que chimres, mes dductions, jeux de hasard! Il ne me reste
plus qu' me tirer avec le moins de dommage et de ridicule possibles
de ce mauvais pas.

Il venait d'atteindre le boulevard, quand une ide jaillit de sa
cervelle, si blouissante, qu'il ne put retenir un cri.

--Je ne suis qu'un sot!

Et il se frappait le front  le briser.

--Est-il possible, poursuivait-il, que moi, si fort en thorie, je
devienne d'une si pitoyable faiblesse ds que je passe  la pratique!
Ah! je ne suis qu'un enfant encore, un conscrit, qu'un rien surprend
et jette hors du bon chemin. Je me trouble, la tte me tourne et je
perds jusqu' la facult de raisonner.

Or, rflchissons froidement:

Comment avais-je tout d'abord jug ce prvenu, dont le systme nous
tient en chec?

Je m'tais dit: celui-l est un homme d'un gnie suprieur, d'une
exprience et d'une pntration consommes, audacieux, d'un sang-froid
 toute preuve et qui tentera l'impossible pour assurer le succs de
sa comdie.

Oui, voil ce que je disais, et  la premire circonstance que je ne
m'explique pas, l, sur-le-champ, je jette le manche aprs la cogne.

Il tombe sous le sens, pourtant, qu'un homme d'une prodigieuse
habilet ne saurait avoir recours  des manoeuvres vulgaires.
Devais-je esprer qu'il coudrait ses malices de fil blanc?

Allons donc!... plus les apparences sont contre mes prsomptions et en
faveur de la version du dtenu, plus il est sr que j'ai raison!... ou
la logique n'est plus la logique.

Le jeune policier clata de rire et ajouta:

--Seulement, exposer cette thorie  la Prfecture devant mons
Gvrol serait peut-tre prmatur, et me vaudrait un certificat pour
Charenton.

Il s'interrompit, il tait devant sa maison. Il sonna, on lui ouvrit.

Il avait lestement grimp ses quatre tages, et il arrivait  son
palier, quand une voix dans l'obscurit appela:

--Est-ce vous, monsieur Lecoq?

--Moi-mme, rpondit le jeune agent un peu surpris, mais vous?...

--Je suis le pre Absinthe.

--Ma foi!... soyez le bienvenu, je ne reconnaissais pas votre voix...
donnez-vous la peine d'entrer chez moi.

Ils entrrent et Lecoq alluma une bougie.

Alors le jeune policier put voir son vieux collgue, et en quel tat,
bon Dieu!...

Plus sale il tait et plus crott qu'un barbet qui a t perdu pendant
trois jours de pluie, sa redingote portait les traces de vingt
murailles essuyes, son chapeau n'avait plus aucune forme.

Ses yeux taient troubles et sa moustache pendait pitoyablement. Il
mchonnait  vide, comme s'il et eu du sable plein la bouche. Par
moments, il essayait de cracher; il faisait le geste, l'effort ... mais
rien ne sortait.

--Vous m'apportez de mauvaises nouvelles?... demanda Lecoq, aprs un
court examen.

--Mauvaises.

--Les gens que vous filiez vous ont gliss entre les doigts.

Le vieux eut un mouvement de tte affirmatif de haut en bas.

--C'est un malheur, pronona le jeune policier, flairant quelque
msaventure, c'est un trs-grand malheur! Cependant, il ne faut pas
vous dsoler outre mesure. Voyons, papa, relevez la tte, morbleu! A
nous deux, demain, nous rparerons cela.

Cet amical encouragement redoubla le trs-visible embarras du
bonhomme. Il rougit, ce vieil homme de la police, comme une
pensionnaire, et montrant le poing au plafond, il s'cria:

--Ah!... gredin, je te l'avais bien dit!

--Hein!... fit Lecoq,  qui en avez-vous?

Le pre Absinthe ne rpondit pas, il se plaa bien en face de la glace
et se mit  accabler son reflet des plus cruelles injures.

--Vieux propre  rien!... disait-il, vilain soldat! n'as-tu pas honte!
Tu avais une consigne, n'est-ce pas? Qu'en as-tu fait? Tu l'as bue,
malpropre, comme un vieil ivrogne que tu es. Va, cela ne se passera
pas ainsi, et quand mme M. Lecoq te pardonnerait, tu seras priv de
goutte huit jours. Tu bisqueras, ce sera bien fait.

Voil, justement, ce qu'avait pressenti le jeune policier.

--Allons, dit-il au bonhomme, vous vous sermonnerez plus tard.
Contez-moi vite votre histoire.

--Ah!... je n'en suis pas fier, je vous prie de le croire, mais
n'importe. Donc on vous a sans doute remis une lettre o je vous
disais que j'allais filer les jeunes gens qui avaient reconnu
Gustave?...

--Oui, oui, passez!

--Pour lors, une fois dans le caf, o je les avais suivis, voil mes
garons qui se mettent  boire du vermouth  pleins verres, sans doute
afin de chasser l'motion. Aprs avoir bu, la faim les prend, et ils
demandent  djeuner. Moi, dans mon coin, je fais comme eux. Le repas,
le caf, le pousse-caf, la bire, tout cela exige du temps. A deux
heures, cependant, ils se dcident  payer et  sortir. Bon!... je
pensais qu'ils rentraient chez eux. Pas du tout. Ils gagnent la rue
Dauphine, et je les vois ouvrir la porte d'un estaminet. Je m'y glisse
cinq minutes aprs eux; ils taient dj en train de jouer au billard.

Il toussait; c'est que le difficile  dire arrivait.

--Je me mets  une petite table, poursuivit-il, et je demande un
journal. Je ne le lisais que d'un oeil, quand tout  coup entre un
bon bourgeois qui se place prs de moi. Sitt assis, il me demande le
journal quand j'aurai fini, je le lui passe, et nous voil  parler
de la pluie et du beau temps. Bref, de fil en aiguille, ce bourgeois
finit par me proposer une partie de bezigue en quinze cents. Je refuse
le bezigue, mais j'accepte un cent de piquet. Les jeunes gens, vous
m'entendez, choquaient toujours l'ivoire. On nous apporte un tapis et
nous voil  jouer des petits verres de fine. Je gagne. Le bourgeois
me demande sa revanche et nous jouons deux bocs. Je regagne. Il
s'entte, nous nous mettons  jouer des petits verres ... Et toujours
je gagnais, et toujours je buvais, et plus je buvais....

--Allez, allez!... et ensuite?...

--Eh!... voil le _hic_! Ensuite je ne me souviens plus de rien, ni du
bourgeois, ni des jeunes gens. Il me semble cependant me rappeler
que je m'tais endormi dans le caf, et que le garon est venu me
rveiller et me prier de me retirer ... Alors, j'ai d vaguer sur les
quais, jusqu'au moment o, les ides m'tant revenues, je me suis
dcid  venir vous attendre dans votre escalier.

 la grande surprise du pre Absinthe, Lecoq semblait encore plus
proccup que mcontent.

--Que pensez-vous de ce bourgeois, papa? interrogea-t-il.

--Je pense qu'il me suivait, pendant que je filais les autres; et
qu'il n'est entr au caf que pour me griser.

--Donnez-moi son signalement?

--C'est un grand bonhomme assez gros, avec une large figure rouge et
un nez trs-camard, l'air bonasse....

--C'est lui!... s'cria Lecoq.

--Lui!... Qui?

--Le complice, l'homme dont nous avons relev les empreintes, le
faux ivrogne, un diable incarn qui nous mettra tous dedans, si nous
n'ouvrons pas l'oeil ... Ne l'oubliez pas, papa, et si jamais vous le
rencontrez!...

Mais la confession du pre Absinthe n'tait pas finie, et comme les
dvotes il avait gard le plus gros pch pour la fin.

--C'est que ce n'est pas tout, reprit-il, et je veux ne vous rien
cacher. Il me semble bien que ce tratre m'a parl du meurtre de la
_Poivrire_, et que je lui ai racont tout ce que nous avons dcouvert
et tout ce que vous comptez faire....

Lecoq eut un si terrible geste que le vieux recula pouvant.

--Malheureux!... s'cria-t-il, livrer notre plan  l'ennemi!...

Mais il reprit vite son calme. D'abord le mal tait sans remde, puis
il avait encore un bon ct: il levait tous les doutes qu'et pu
laisser l'affaire de l'htel de Mariembourg.

--Mais ce n'est pas le moment de rflchir, reprit le jeune policier,
je suis cras de fatigue; prenez un matelas au lit, pour vous,
l'ancien, et couchons-nous...




XXV


Lecoq tait un garon prvoyant.

Il avait eu soin, avant de se mettre au lit, de monter un rveil,
qu'il possdait, et d'en placer les aiguilles sur six heures.

--Comme cela, dit-il au pre Absinthe, en soufflant la bougie, nous ne
manquerons pas le coche.

Mais il comptait sans son extrme lassitude,  lui; sans les fumes de
l'alcool qui emplissaient encore la cervelle de son vieux collgue.

Quand six heures sonnrent  Saint-Eustache, le rveil fonctionna
fidlement, mais le bruit strident de l'ingnieuse mcanique ne suffit
pas pour interrompre le lourd sommeil des deux policiers.

Ils auraient vraisemblablement dormi longtemps encore, si vers les
sept heures et demie deux vigoureux coups de poing n'eussent branl
la porte de la chambre.

D'un bond Lecoq fut debout, stupfait de voir le jour lev, furieux de
l'inanit de ses prcautions.

--Entrez!... cria-t-il au visiteur matinal.

Le jeune policier n'avait pas encore d'ennemis,  cette poque, il
pouvait sans imprudence dormir la cl sur sa serrure.

La porte aussitt s'entre-billa, et la figure fute du pre Papillon
se montra.

--Eh!... c'est mon brave cocher!... s'cria Lecoq. Il y a donc du
nouveau?

--Faites excuse, bourgeois, c'est au contraire toujours la mme cause
qui m'amne, vous savez, les trente francs des coquines ... Je ne
dormirai pas tranquille, tant que je ne vous aurai pas conduit, gratis
pour pareille somme. Vous vous tes servi hier de ma voiture pour cent
sous, c'est vingt-cinq francs que je vous redois.

--Mais c'est de la folie, mon ami!

--Possible!... c'est la mienne. Je me suis jur, si vous ne me prenez
pas, de stationner onze heures d'horloge devant votre porte. A deux
francs vingt-cinq centimes l'heure, nous serons quitte. Dcidez-vous.

Son oeil suppliait; il tait clair qu'un refus l'et srieusement
dsoblig.

--Soit, dit Lecoq, je vous prends pour la matine; seulement, je dois
vous prvenir que nous allons dbuter par un vritable voyage.

--Cocotte a de bonnes jambes.

--Nous avons affaire, mon collgue et moi, dans votre quartier. Il
faut absolument que nous dnichions la bru de la veuve Chupin, et
j'ai tout lieu d'esprer que nous trouverons son adresse chez le
commissaire de l'arrondissement.

--Ah! nous irons o vous voudrez; je suis  vos ordres.

Ils partirent quelques instants plus tard.

Papillon, fier sur son sige, faisait claquer son fouet, et la voiture
filait comme s'il y et en cent sous de pour-boire.

Seul le pre Absinthe tait triste. Lecoq l'avait pardonn et mme lui
avait jur le secret, mais il ne se pardonnait pas, lui! Il ne pouvait
se consoler d'avoir t, lui, un vieux policier, jou comme
un provincial naf. Si encore il n'et pas livr le secret de
l'instruction! Mais, il ne le comprenait que trop, il avait, par cela
seul, doubl les difficults de la tche.

Du moins, la longue course ne fut pas inutile. Le secrtaire du
commissaire de police du treizime arrondissement apprit  Lecoq que
la femme Polyte Chupin demeurait avec son enfant aux environs, dans la
ruelle de la Butte-aux-Cailles.

Il ne put indiquer le numro prcis, mais il donna des dtails.

La bru de la mre Chupin tait Auvergnate, et elle tait cruellement
punie d'avoir prfr un Parisien  un compatriote.

Arrive  Paris  douze ans, elle tait entre comme servante dans une
grosse fabrique de Montrouge et y tait toujours reste. Aprs dix ans
de privations et d'un travail acharn, elle avait amass, sou  sou,
trois mille francs, quand son mauvais gnie jeta Polyte Chupin sur sa
route.

Elle s'prit de ce ple et cynique gredin, et lui l'pousa pour ses
conomies.

Tant que dura l'argent, c'est--dire pendant trois ou quatre mois, le
mnage alla cahin-caha. Mais avec le dernier cu, Polyte s'envola et
reprit avec dlices sa vie de paresse, de maraude et de dbauche.

Ds lors il ne reparut plus chez sa femme que pour la voler, quand il
lui souponnait quelques petites pargnes. Et priodiquement elle se
laissait dpouiller de tout.

Il et voulu la pousser plus bas, allch par l'espoir d'ignobles
profits; elle rsista.

De cette rsistance mme tait venue la haine de la vieille Chupin
contre sa belle-fille, haine qui se traduisait par tant de mauvais
traitements, que la pauvre femme dut fuir un soir avec les seules
guenilles qui la couvraient.

La mre et le fils comptaient peut-tre que la faim ferait ce que
n'avaient pu faire leurs menaces et leurs conseils.

Leurs honteux calculs devaient tre tromps.

Le secrtaire ajoutait que ces faits taient de notorit publique, et
que tout le monde rendait justice  la vaillante Auvergnate.

--Mme, disait-il, un sobriquet qu'on lui avait donn:
Toinon-la-Vertu, tait un grossier mais sincre hommage.

C'est muni de ces renseignements que Lecoq remonta en voiture.

La ruelle de la Butte-aux-Cailles, o le conduisit rapidement
Papillon, ressemble peu au boulevard Malesherbes. Y demeure-t-il des
millionnaires? on ne le devine pas. Ce qui est sr, c'est que tous les
habitants s'y connaissent comme dans un village. La premire personne
 qui le jeune policier demanda madame Polyte Chupin le tira
d'embarras.

--Toinon-la-Vertu demeure dans cette maison,  droite, lui fut-il
rpondu; tout en haut de l'escalier, la porte en face.

L'indication tait si prcise, que du premier coup Lecoq et le pre
Absinthe arrivrent au logis qu'ils cherchaient.

C'tait une triste et froide mansarde carrele, assez spacieuse,
claire par une fentre  tabatire.

Un lit de noyer disloqu, une table boiteuse, deux chaises et de
misrables ustensiles de mnage constituaient le mobilier.

Mais la propret, en dpit de la pauvret, tincelait, et on et mang
par terre, selon l'nergique expression du pre Absinthe.

Quand les deux policiers se prsentrent, ils trouvrent une femme qui
cousait des sacs de grosse toile, assise au milieu de la pice, sous
la fentre, pour que le jour tombt bien d'aplomb sur son ouvrage.

 la vue de deux trangers, elle se leva  demi, surprise, un peu
effraye mme; et quand ils lui eurent expliqu qu'ils avaient  lui
parler assez longuement, elle quitta sa chaise pour l'offrir.

Mais le vieil homme de police la contraignit de demeurer assise, et il
resta debout pendant que Lecoq s'tablissait sur l'autre chaise.

D'un coup d'oeil, le jeune policier avait inventori le logis et
valu la femme.

Elle tait petite, courte, grosse, affreusement commune. Une fort de
rudes cheveux noirs plants trs-bas sur le front et de gros yeux 
fleur de tte donnaient  sa physionomie quelque chose de la navrante
rsignation de la bte maltraite.

Peut-tre avait-elle eu autrefois ce qu'on est convenu d'appeler la
beaut du diable, maintenant elle semblait presque aussi vieille que
sa belle-mre.

Le chagrin et les privations, les travaux excessifs, les nuits passes
sous la lampe, les larmes dvores et les coups reus avaient plomb
son teint, rougi ses yeux et creus  ses tempes des rides profondes.

Mais de toute sa personne s'exhalait un parfum d'honntet native que
n'avait pu corrompre le milieu o elle avait vcu.

Son enfant ne lui ressemblait en rien. Il tait ple et chtif, avec
des yeux qui brillaient d'un clat phosphorescent et des cheveux de ce
jaune sale qu'on appelle le blond de Paris.

Un dtail mut les deux agents.

La mre n'avait sur elle qu'une mchante robe d'indienne, mais le
petit tait chaudement vtu de gros drap.

--Madame, commena doucement Lecoq, vous avez sans doute entendu
parler du grand crime commis dans l'tablissement de votre belle-mre.

--Hlas!... oui, monsieur.

Et vivement elle ajouta:

--Mais mon homme ne peut y tre ml, puisqu'il est en prison.

Cette objection, qui courait au devant du soupon, ne trahissait-elle
pas des apprhensions horribles?

--Oui, je le sais, dit le jeune policier, Polyte a t arrt il y a
une quinzaine....

--Oh!... bien injustement, monsieur, je vous le jure. Il a t, comme
toujours, entran par ses amis, des mauvais sujets. Il est si faible;
quand il a un verre de vin en tte, on en fait alors tout ce qu'on
veut. De lui-mme, il ne ferait pas de mal  un enfant, il n'y a qu'
le regarder....

Tout en parlant, elle attachait des regards enflamms  une mauvaise
photographie suspendue au mur et qui reprsentait un affreux garnement
 l'oeil louche,  la bouche grimaante  peine ombrage d'une lgre
moustache, portant des mches de cheveux bien colles aux tempes.
C'tait l Polyte.

Et il n'y avait pas  s'y mprendre, cette malheureuse l'aimait
toujours; c'tait son mari, d'ailleurs.

Une minute de silence suivit cette scne muette o clatait la
passion, et c'est pendant ce silence que la porte de la mansarde
s'entr'ouvrit doucement.

Un homme avana la tte et la retira aussitt avec une sourde
exclamation. Puis, la porte se referma, la cl grina dans la serrure,
et on entendit des pas rapides dans l'escalier.

Assis dans la mansarde, le dos tourn  la porte, Lecoq n'avait pu
apercevoir le visage de l'trange visiteur.

Et, si promptement qu'il se ft retourn au bruit, il avait devin le
mouvement bien plutt qu'il ne l'avait surpris.

Pourtant il n'eut pas l'ombre d'un doute.

--C'est lui, s'cria-t-il, le complice!

Grce  sa position, le pre Absinthe avait vu.

--Oui, dit-il, oui, j'ai reconnu l'homme qui m'a gris hier.

D'un bond, les deux agents s'taient jets sur la porte, et ils
s'puisaient pour l'ouvrir en striles efforts. Elle rsistait, elle
tenait bon, car elle tait de chne plein, ayant t achete aux
dmolitions par le propritaire, et ajuste l, par hasard, avec sa
vieille et solide serrure.

--Mais aidez-nous donc, disait le pre Absinthe  la femme de Polyte,
ptrifie de surprise, donnez-nous donc une barre, un morceau de fer,
un clou, n'importe quoi!...

Le jeune policier, lui, s'ensanglantait les mains  essayer de
renfoncer le pne ou d'arracher la garde. Il trpignait de rage...

Enfin, la porte fut force, et les deux agents, anims d'une ardeur
pareille, s'lancrent  la poursuite de leur mystrieux adversaire.

Arrivs dans la ruelle, ils s'informrent. Ils pouvaient donner
le signalement de l'homme; c'tait quelque chose. Deux personnes
l'avaient vu entrer dans la maison de Toinon-la-Vertu, une troisime
l'avait remarqu lorsqu'il en tait sorti prcipitamment. Des enfants
qui jouaient sur la chausse assurrent que cet individu s'tait enfui
 toutes jambes dans la direction de la rue du Moulin-des-Prs.

C'tait dans cette rue, prs de l'endroit o s'y amorce la ruelle de
la Butte-aux-Cailles, que Lecoq avait fait arrter sa voiture.

--Courons-y! proposa le pre Absinthe, le cocher
pourra peut-tre nous donner quelque renseignement.

Mais l'autre hocha la tte d'un air dcourag et ne bougea point.

--A quoi bon!... pronona-t-il. La prsence d'esprit qu'a eue cet
homme de donner un tour de cl l'a sauv. Il a maintenant dix minutes
d'avance sur nous, il est loin, nous ne le rattraperons pas.

Le vieil agent tait blme de colre.

Il considrait maintenant comme son ennemi personnel ce rus complice
qui l'avait si cruellement mystifi; il et donn un mois de sa paye
pour lui mettre la main au collet.

--Ah! ce n'est pas le toupet qui lui manque,  ce brigand, dit-il,
ni la chance!... Penser qu'il se moque de nous, comme une souris qui
jouerait avec les griffes du chat, et que voici trois fois qu'il nous
chappe ... Trois fois!...

Le jeune policier tait aussi irrit au moins que son collgue, et
bien autrement bless dans sa vanit. Mais il sentait la ncessit du
sang-froid.

--Oui, rpondit-il, d'un ton pensif, le mtin est hardi et
intelligent, et il ne reste pas les jambes croises. Si nous
travaillons, il se remue ferme. Ce dmon-l est partout. De quelque
ct que je pousse l'attaque, je l'y trouve sur la dfensive. C'est
lui, l'ancien, qui vous a fait perdre la piste de Gustave, c'est lui
qui a organis cette belle comdie de l'htel de Mariembourg...

--Et maintenant, objecta le bonhomme, d'un air capable, que le Gnral
vienne donc nous chanter que c'est des fantmes que vous prtendez
conduire au poste!...

Si dlicate que ft la flatterie, elle ne put tirer Lecoq de ses
rflexions.

--Jusqu' prsent, reprit-il au bout d'un moment, cet habile metteur
en scne m'a devanc, partout; de l mes checs. Ici, du moins, nous
arrivons avant lui. Or, s'il y venait, c'est qu'il flaire un danger...
Donc nous pouvons esprer. Remontons prs de la femme de ce garnement
de Polyte.

Hlas! la pauvre Toinon-la-Vertu ne comprenait rien  cette aventure,
Elle tait reste sur son palier, tenant son enfant par la main,
penche sur la rampe de l'escalier, palpitante, l'oeil et l'oreille au
guet.

Ds qu'elle aperut les deux agents qui remontaient aussi lentement
qu'ils taient descendus vite, elle s'avana:

--Au nom du ciel, demandait-elle, que se passe-t-il, qu'est-ce que
cela signifie?...

Mais Lecoq n'tait pas homme  conter ses affaires dans un corridor
tapiss d'oreilles, et c'est seulement quand il eut repouss la jeune
femme dans sa mansarde, la porte referme, qu'il lui rpondit.

--Il y a que nous venons de donner la chasse  un complice des
meurtres de la _Poivrire_. Il arrivait esprant vous trouver seule,
notre prsence l'a effarouch.

--Un assassin!... balbutia Toinon, en joignant les mains. Que
pouvait-il me vouloir?

--Qui sait? Il est a supposer qu'il est des amis de votre mari.

--Oh!... monsieur....

--Quoi!... Ne venez-vous pas de nous dire que Polyte a les plus
dtestables connaissances! Rassurez-vous, cela ne le compromet en
rien. Vous avez d'ailleurs un moyen simple d'carter de lui les
soupons.

--Un moyen! Lequel? Oh! dites vite....

--C'est de me rpondre franchement, et de me mettre  mme, vous qui
tes une honnte femme, d'arrter le coupable. Parmi tous les amis
de votre mari, n'en connaissez-vous pas de capables d'avoir fait le
coup?... Nommez-les moi.

L'hsitation de la malheureuse fut visible. Souvent, sans doute, elle
avait assist  d'ignobles conciliabules, et on avait d la menacer de
vengeances terribles si elle parlait.

--Vous n'avez rien  craindre, insista le jeune policier, et jamais,
je vous le promets, on ne saura que vous m'avez dit un mot. Puis, quoi
que vous disiez, vous ne m'apprendrez peut-tre rien. On nous a cont
dj bien des choses de votre vie, sans parler des brutalits dont
vous ont rendue victime Polyte et sa mre.

--Mon mari, monsieur, ne m'a jamais brutalise, dit firement la jeune
femme.... Cela, d'ailleurs, ne regarde que moi.

--Et votre belle-mre?

--Elle est peut-tre un peu vive; au fond, elle a bon coeur.

--Alors, pourquoi diable vous tes-vous enfuie du cabaret de la veuve
Chupin, puisque vous y tiez si heureuse?

Toinon-la-Vertu tait devenue cramoisie jusqu' la racine des cheveux.

--Je me suis sauve, rpondit-elle, pour d'autres raisons. Il venait
beaucoup d'hommes ivres l-bas, et des fois, quand j'tais seule,
d'aucuns voulaient pousser la plaisanterie un peu loin... Vous me
direz que j'ai le poignet solide, et c'est vrai; aussi j'aurais
peut-tre patient... Mais quand je m'absentait il y en avait qui
taient assez btes pour faire boire de l'eau-de-vie au petit, au
point qu'une fois en rentrant je l'ai trouv comme mort, raide dj et
tout froid, et il a fallu courir chercher le mdecin.

Elle s'arrta court, la pupille dilate. De rouge elle tait devenue
livide, et c'est d'une voix trangle qu'elle cria  son fils:

--Toto!... Malheureux!...

Lecoq regarda autour de lui, et frissonna; il avait compris. Cet
enfant, qui n'avait pas cinq ans, s'tait gliss  quatre pattes prs
de lui, et lui fouillait dans les poches de son paletot, il le volait,
il le dvalisait ... et adroitement.

-Eh bien!... oui, s'cria l'infortune en fondant en larmes, oui, il
y avait encore cela! Ds que je perdais le petit de vue, des gens
l'attiraient dehors. Ils l'emmenaient dans des endroits o il y a du
monde, et ils lui apprenaient  chercher dans les poches et  leur
apporter ce qu'il y trouvait. Si on s'apercevait de quelque chose, ils
se fchaient trs-haut contre l'enfant et le battaient... Si personne
ne voyait rien, ils lui donnaient un sou pour du sucre d'orge et
gardaient ce qu'il avait pris.

Elle cacha son visage entre ses mains, et, d'une voix inintelligible,
ajouta:

--Et moi, je ne veux pas que mon petit soit un voleur.

Ce qu'elle ne disait pas, la pauvre crature, c'est que celui qui
emmenait ainsi l'enfant et le dressait au vol, c'tait le pre, son
mari  elle, Polyte Chupin. Mais les deux agents le comprenaient
bien, et si abominable tait le crime de l'homme, et si dchirante la
douleur de la femme, qu'ils se sentirent remus jusqu'au plus profond
d'eux-mmes. De ce moment, Lecoq ne songea plus qu' abrger une scne
affreusement pnible. D'ailleurs, l'motion de cette pauvre mre lui
garantissait sa sincrit.

--Tenez, lui dit-il avec une brusquerie affecte, deux questions
seulement, et je vous tiens quitte. Parmi les habitants de votre
cabaret, ne s'en trouvait-il pas un du nom de Gustave?...

--Non, monsieur, bien sr.

--Soit!... Mais Lacheneur, vous devez connatre Lacheneur?

--Celui-l, oui.

Le jeune policier ne put retenir une exclamation de joie. Enfin
il tenait, pensait-il, le bout du fil qui allait le conduire  la
lumire,  la vrit.

--Quel homme est-ce? demanda-t-il vivement.

--Oh! il ne ressemble pas aux gens qui boivent chez ma belle-mre.
Je ne l'ai vu qu'une fois, mais sa figure m'est reste dans la tte.
C'tait un dimanche. Il tait dans une voiture arrte prs des
terrains vagues et parlait  Polyte. Quand il a t parti, mon mari
m'a dit: Tu vois ce vieux-l, il fera notre fortune. Je lui ai
trouv l'air d'un monsieur bien respectable....

--C'est assez, interrompit Lecoq; maintenant il s'agit, ma bonne, de
venir dposer devant le juge. J'ai une voiture en bas. Prenez votre
enfant si vous voulez, mais htez-vous, venez vite, venez....




XXVI


M. Segmuller tait de ces magistrats qui chrissent leur profession
d'un amour sans partage, qui s'y donnent corps et me et mettent 
l'exercer tout ce qu'ils ont d'nergie, d'intelligence et de sagacit.

Juge d'instruction, il apportait  la recherche de la vrit la
passion tenace du mdecin luttant contre une maladie inconnue,
l'enthousiasme de l'artiste s'puisant  la poursuite du beau.

C'est dire combien imprieusement s'tait empare de son esprit cette
affaire tnbreuse du cabaret de la Chupin qui lui tait confie.

Il y dcouvrait tout ce qui doit irriter l'intrt: grandeur du crime,
obscurit des circonstances, mystre impntrable enveloppant les
victimes et le meurtrier, attitude trange d'un prvenu nigmatique.

L'lment romanesque ne manquait pas, reprsent par ces deux femmes
dont on avait perdu les traces, et par cet insaisissable complice.

Enfin l'anxit du rsultat tait une attraction de plus.
L'amour-propre ne perd jamais ses droits; et M. Segmuller songeait que
le succs serait d'autant plus honorable que les difficults auraient
t plus grandes. Et il esprait vaincre, surtout ayant un auxiliaire
comme Lecoq, ce dbutant en qui il avait reconnu des facults
extraordinaires et le gnie de son tat.

Aussi, l'ide ne lui vint-elle pas, aprs une journe crasante, de
se soustraire  la tyrannie de ses proccupations ni de remettre les
soucis au lendemain.

Il se hta de dner, avalant la bouche double, et, son caf pris, il
se remit  la besogne avec une nouvelle ardeur.

Il avait emport l'interrogatoire du soi-disant artiste forain, et il
l'tudiait  la faon de l'ingnieur qui rde autour de la place qu'il
assige, pour en reconnatre les endroits faibles o doivent converger
les efforts de l'attaque.

Toutes les rponses, il les analysait, il en pesait les expressions
une  une. Il cherchait le joint o il pourrait glisser quelque
victorieuse question qui, semblable  une mine, disloquerait le
systme de dfense.

Une bonne partie de sa nuit fut employe  ce travail, ce qui ne
l'empcha pas d'tre debout de meilleure heure qu' l'ordinaire.

Ds huit heures, il tait habill et ras, il avait arrang ses
papiers, pris son chocolat, et il se mettait en route.

Il oubliait que l'impatience qui le dvorait ne bouillonnait pas dans
les veines des autres. Il s'en aperut bientt.

C'est  peine si le Palais de Justice s'veillait lorsqu'il y arriva.
Toutes les portes mme n'taient pas encore ouvertes. Dans les
couloirs, des huissiers et des garons de bureaux mal veills, se
dtiraient en changeant leurs vtements de ville contre leur costume
officiel.

D'autres, en bras de chemise, balayaient et poussetaient, avec mille
prcautions toutefois, et de faon  ne pas mettre en mouvement des
dunes de poussire dont le niveau monte tous les jours.

Par la fentre des vestiaires, les loueuses de costumes secouaient les
robes des avocats, tristes loques noires en ce moment, toges magiques
 l'audience, lorsqu'il s'en chappe des flots d'loquence et des
essaims d'arguments. Dans les cours, quelques petits clercs d'avou
polissonnaient en attendant l'ouverture du greffe ou des bureaux
d'enregistrement.

M. Segmuller, qui avait  consulter le procureur imprial, se rendit
tout d'abord au parquet. Personne n'tait arriv.

Du dpit, il alla s'enfermer dans son cabinet, l'oeil sur sa pendule,
bien prs de s'tonner de la lenteur des aiguilles  se mouvoir.

A neuf heures dix minutes, Goguet, le souriant greffier, parut et fut
accueilli par un: Ah! vous voici enfin! qui dut ne lui laisser aucun
doute sur l'humeur du bon juge d'instruction.

Goguet, cependant, tait en avance. Goguet, press par la curiosit,
s'tait ht d'arriver.

Il voulut s'excuser, se disculper, mais M. Segmuller lui ferma la
bouche assez vertement pour lui ter toute envie de rpliquer.

--Allons, pensa-t-il, le vent souffle du mauvais ct, ce matin.

Et ployant l'chine sous la bourrasque, il passa philosophiquement ses
manches de lustrine noire, gagna sa petite table et parut s'absorber
dans la taille de ses plumes et la prparation de son papier.

Au fond, il tait vex. La veille au soir, tout en causant, avec
madame Goguet, de l'nigmatique prvenu, il lui tait venu diffrentes
ides qu'il n'et pas t fch de soumettre au juge.

L'occasion et t mal choisie. M. Segmuller, le flegme personnifi
d'ordinaire, l'homme par excellence grave, mthodique et tout en
dedans, tait devenu mconnaissable. Il se promenait de long en long
dans son cabinet, se levait, s'asseyait, gesticulait, enfin paraissait
ne pouvoir tenir en place.

--Dcidment, se disait le greffier, l'cheveau ne se dbrouille pas,
les affaires de Mai vont trs-bien!

En ce moment il en tait ravi; il se rangeait du ct du prvenu, tant
sa rancune tait grande.

De neuf heures et demie  dix heures, M. Segmuller ne sonna pas son
huissier moins de cinq fois, et cinq fois, il lui adressa les mmes
questions:

--tes-vous sur que M. Lecoq, l'agent du service de la sret, ne se
soit pas prsent?... Informez-vous... Il est impossible qu'il ne
m'ait pas envoy quelqu'un; il doit m'avoir crit.

Chaque fois, l'huissier surpris dut rpondre:

--Personne n'est venu, il n'y a pas de lettre.

La colre gagnait le juge.

--Conoit-on cela, murmurait-il, je suis sur des charbons ardents et
cet agent se permet de se faire attendre... O peut-il tre all?...

En dernier lieu, il ordonna  l'huissier de voir si on ne trouverait
pas Lecoq aux environs, dans quelque estaminet; de le chercher et de
le lui amener vite, bien vite.

L'huissier parti, M. Segmuller sembla reprendre son calme.

--Nous sommes l que nous perdons un temps prcieux, dit-il  Goguet,
je me dcide  interroger le fils de la veuve Chupin... ce sera
toujours cela de fait. Allez dire qu'on me l'amne, Lecoq a d
remettre l'ordre d'extraction...

Moins d'un quart d'heure aprs, Polyte faisait son entre dans le
cabinet du juge d'instruction.

C'tait bien, de la tte aux pieds, de la casquette de toile cire aux
pantoufles de tapisserie  dessins voyants, c'tait bien l'homme du
portrait que la pauvre Toinon-la-Vertu enveloppait de ses regards
passionns.

Seulement, le portrait tait flatt.

La photographie n'avait pu fixer l'expression de basse astuce de ce
visage de coquin, l'impudence du sourire, la lche frocit de l'oeil
fuyant. Elle n'avait pu rendre ni le teint fltri et plomb, ni le
clignotement inquitant des paupires, ni les lvres minces, pinces
sur des dents courtes et aigus.

Du moins devait-il lui tre difficile de surprendre son monde.

Le voir, c'tait le juger  sa valeur.

Lorsqu'il eut rpondu aux questions prliminaires, dclar qu'il avait
trente ans et qu'il tait n  Paris, il prit une pose prtentieuse et
attendit.

Mais avant d'aborder l'objet srieux de l'interrogatoire, M. Segmuller
voulait essayer de dmonter un peu cette assurance de coquin.

Il rappela donc durement  Polyte sa position, lui donnant  entendre
que, de son attitude et de ses rponses dpendrait beaucoup le
jugement  intervenir dans l'affaire o il se trouvait impliqu.

Polyte coutait d'un air nonchalant et quelque peu ironique.

Dans le fait, il se souciait infiniment peu de la menace. Il avait
consult et se croyait sr de son compte. On lui avait dit qu'il
ne pouvait pas tre condamn  plus de six mois de prison. Que lui
importait un mois de plus ou de moins!

Le juge, qui surprit ce sentiment dans l'oeil du gredin, abrgea.

--La justice, dit-il, attend de vous des renseignements sur quelques
habitus du cabaret de votre mre.

--C'est qu'il y en a beaucoup, m'sieu, rpondit le garnement d'une
voix enroue, tranarde, ignoble.

--En connaissez-vous un du nom de Gustave?

--Non, m'sieu.

Insister, c'tait risquer de donner l'veil  Polyte, si par hasard il
tait de bonne foi; M. Segmuller poursuivit donc:

--Vous devez, du moins, vous rappeler Lacheneur?

--Lacheneur?... C'est la premire fois que j'entends ce nom.

--Prenez garde!.... la police sait beaucoup de choses.

Le garnement ne broncha pas.

--Je dis la vrit, m'sieu, insista-t-il, quel intrt aurais-je 
mentir?...

La porte, qui s'ouvrit brusquement, lui coupa la parole.
Toinon-la-Vertu parut, son enfant sur les bras.

A la vue de son mari, la malheureuse jeta un cri de joie et s'avana
vivement... Mais Polyte, reculant, la cloua sur place d'un regard
terrible.

--Il faudrait tre mon ennemi, pronona-t-il d'un ton farouche, pour
prtendre que je connais un nomm Lacheneur!... J'en voudrais  la
mort  qui dirait ce mensonge; oui,  la mort ... et je ne pardonnerais
jamais!




XXVII


Ayant reu l'ordre de chercher partout Lecoq, et de le ramener s'il le
rencontrait, l'huissier de M. Segmuller s'tait mis en campagne.

La commission ne lui dplaisait pas; c'tait une occasion de quitter
son poste, un prtexte de lgitime flnerie aux environs.

C'est  la Prfecture qu'il se rendit tout d'abord, par le plus long,
bien entendu, par le quai. Mais  la Permanence, o il s'adressa,
personne n'avait aperu le jeune policier.

Il se rabattit alors sur les estaminets et les dbits de boissons qui
entourent le Palais de Justice et vivent de sa clientle.

Commissionnaire consciencieux, il entra partout, et mme ayant
rencontr des connaissances, il se crut oblig  une politesse  50
centimes la canette... Mais pas de Lecoq!

Il rentrait en hte, un peu inquiet de la dure de son absence, quand
une voiture qui arrivait  fond de train s'arrta court devant la
grille du Palais.

Machinalement, il regarda. O bonheur! De cette voiture, il vit
descendre Lecoq, suivi du pre Absinthe et de la belle-fille de la
veuve Chupin.

Du coup, il retrouva son aplomb, et c'est du ton le plus important
qu'il transmit au jeune policier l'ordre de le suivre sans perdre une
minute.

--Monsieur le juge vous a dj demand nombre de fois, disait-il,
son impatience est extrme, il est d'une humeur massacrante, et vous
pouvez vous attendre  avoir la tte lave de la belle faon.

Lecoq souriait, tout en montant l'escalier. N'avait-il pas  prsenter
la plus victorieuse des justifications? Mme il se faisait une fte de
l'agrable surprise du juge, et il lui semblait voir son visage irrit
s'panouir soudain.

Et cependant les embarras de l'huissier et son insistance devaient
avoir le plus dsastreux rsultat.

Press comme il l'tait, le jeune policier ne vit nul inconvnient 
ouvrir sans frapper la porte du cabinet de M. Segmuller, et il eut
l'inspiration fatale de pousser en avant la malheureuse dont le
tmoignage pouvait tre si dcisif.

La stupeur le cloua net sur place, quand il vit que le juge n'tait
pas seul, quand il reconnut en ce tmoin qu'on interrogeait, l'homme
du portrait, Polyte Chupin.

A l'instant, il comprit l'tendue de la faute, ses consquences, et
combien il importait d'empcher toute communication, tout change de
penses entre le mari et la femme.

Il bondit jusqu' Toinon-la-Vertu, et la secouant rudement par le
bras, il lui commanda de sortir  l'instant.

--Vous ne pouvez rester ici, lui criait-il, allons, venez!...

Mais la pauvre crature tait tout perdue, dfaillante d'motion,
plus tremblante que la feuille. Hors son mari, elle tait incapable de
rien voir, de rien entendre. Retrouver ce misrable qu'elle adorait,
quel ravissement! Mais pourquoi reculait-il, pourquoi lui lanait-il
des regards farouches?

Elle voulait parler, s'expliquer ... Elle se dbattit donc un peu, oh!
bien peu, assez cependant pour recueillir la phrase de Polyte, qui
entra dans son cerveau comme une balle.

Ce que voyant, le jeune policier la saisit par la taille, la souleva
comme une plume, et l'emporta dans la galerie.

Cette scne n'avait pas dur une minute en tout, et M. Segmuller en
tait encore  formuler une observation, que dj la porte tait
referme et qu'il se retrouvait seul avec Polyte.

--Eh! eh!... pensait Goguet, frtillant d'aise, voici du nouveau!...

Mais comme ses -parte ne lui faisaient jamais ngliger sa besogne de
greffier, il se pencha  l'oreille du juge, pour demander:

--Dois-je inscrire ce qu'a dit en dernier lieu le tmoin?

--Certes! rpondit M. Segmuller, et mot pour mot, s'il vous plat!

Il s'arrta; la porte s'ouvrait une fois encore et livrait passage 
l'huissier qui, timidement et d'un air fort penaud, remit un billet et
sortit.

Ce billot, crit au crayon par Lecoq, sur une feuille arrache  son
calepin, disait au juge le nom de la femme, et lui donnait brivement,
mais clairement, les renseignements recueillis.

--Ce garon-l pense  tout ... murmura M. Segmuller.

Le sens de la scne qu'il n'avait fait qu'entrevoir clatait
maintenant  ses yeux.

Tout lui tait expliqu!

Il n'en regrettait que plus amrement cette rencontre fatale qui
venait d'avoir lieu dans son cabinet. Mais  qui devait-il s'en
prendre? A lui,  lui seul,  son impatience,  son dfaut de
prvoyance quand, son huissier parti, il avait envoy chercher Polyte
Chupin.

Cependant, comme il ne pouvait se douter de l'influence norme de
cette circonstance sur l'instruction, il ne s'en alarma pas et ne
songea qu' tirer parti des documents prcieux qui lui arrivaient.

--Poursuivons, dit-il  Polyte.

Le gredin eut un geste d'insouciant assentiment. Sa femme sortie, il
n'avait plus boug, indiffrent en apparence  tout ce qui se passait.

--C'est votre femme que nous venons de voir? demanda M. Segmuller.

--Oui.

--Elle voulait se jeter  votre cou, vous l'avez repousse.

--Je ne l'ai pas repousse, m'sieu.

--Vous l'avez tenue  distance, si vous aimez mieux, vous n'avez pas
eu un regard pour votre enfant qu'elle vous tendait ... pourquoi?

--Ce n'tait pas le moment de penser au sentiment.

--Vous mentez. Vous vouliez simplement la bien fixer pendant que vous
lui dictiez sa dposition.

--Moi!... je lui ai dict sa dposition?...

--Sans cette supposition, les paroles que vous avez prononces
seraient inintelligibles.

--Quelles paroles?...

Le juge se retourna vers son greffier.

--Goguet, dit-il, relisez au tmoin sa dernire phrase.

Le greffier, de sa voix monotone, lut:

J'en voudrais  la mort  qui dirait que je connais Lacheneur.

--Eh bien!... insista M. Segmuller, qu'est-ce que cela signifie?

--C'est bien facile  comprendre, m'sieu.

M. Segmuller s'tait lev, enveloppant Polyte d'un de ces regards de
juge, qui, selon l'expression d'un prvenu, font grouiller la vrit
dans les entrailles.

--Assez de mensonges, interrompit-il. Vous commandiez le silence
 votre femme, voil le fait. A quoi bon? et que peut-elle nous
apprendre? Pensez-vous donc que la police ne sait pas vos relations
avec Lacheneur, vos entretiens, quand il vous attendait en voiture
prs des terrains vagues, les esprances de fortune que vous fondiez
sur lui?... Croyez-moi, dcidez-vous  des aveux, pendant qu'il en est
temps encore, ne vous engagez pas dans une voie au bout de laquelle
est un pril srieux. On est complice de plus d'une faon!

Il est certain que l'impudence de Polyte reut un rude choc. Il parut
confondu, et baissa la tte en balbutiant une rponse inintelligible.

Cependant il s'obstina  garder le silence, et le juge, qui venait
d'employer inutilement son arme la plus forte, dsespra. Il sonna et
donna l'ordre de reconduire le tmoin en prison, aprs avoir pris des
prcautions, toutefois, pour qu'il ne pt revoir sa femme.

Polyte sorti, Lecoq parut. Il tait dsespr, il s'arrachait les
cheveux.

--Et dire, rptait-il, que je n'ai pas tir de cette femme tout ce
qu'elle savait, quand c'tait si facile! Mais je savais que vous
m'attendiez, monsieur, je me dpchais, j'ai cru bien faire...

--Rassurez-vous, ce malheur peut se rparer.

--Non, monsieur, non, nous ne saurons plus rien de cette malheureuse.
Impossible de lui arracher un mot depuis qu'elle a vu son mari. Elle
l'aime de la passion la plus folle, il a sur elle une influence
toute-puissante. Il lui a command de se taire, elle se taira.

Le jeune policier n'avait que trop raison. M. Segmuller dut se
l'avouer ds les premiers pas que Toinon-la-Vertu fit dans son
cabinet.

La pauvre crature tait crase de douleur. Il tait ais de
reconnatre qu'elle et donn sa vie pour reprendre les paroles qui
lui taient chappes dans sa mansarde. Le regard de Polyte l'avait
glace et remuait en son coeur les plus sinistres apprhensions. Ne
concevant rien dont il ne pt tre coupable, elle se demandait si son
tmoignage ne serait pas un arrt de mort.

Aussi refusa-t-elle de rpondre autre chose que: Non! ou: Je ne
sais pas!  toutes les questions, et tout ce qu'elle avait dit, elle
le rtracta. Elle jurait qu'elle s'tait trompe, qu'on avait mal
compris, qu'on abusait de ses paroles. Elle affirmait avec les
plus horribles serments que jamais elle n'avait entendu parler de
Lacheneur.

Enfin, quand on la pressait trop, elle clatait en sanglots, et
serrait convulsivement sur sa poitrine son enfant qui poussait des
cris perants.

En prsence de cette obstination idiote, aveugle comme celle de la
brute, que faire? M. Segmuller hsitait. Il se sentait pris de piti
pour cette malheureuse. Enfin, aprs un moment de rflexion:

--Vous pouvez vous retirer, ma brave femme, dit-il doucement, mais
souvenez-vous bien que votre silence nuit plus  votre mari que tout
ce que vous pourriez dire.

Elle se retira ... elle s'enfuit plutt, pendant que le juge et l'agent
de la sret changeaient des regards consterns.

--Je le disais bien!... pensait Goguet. Les actions du prvenu sont en
hausse. Je parie cent sous pour le prvenu.




XXVIII


D'un seul mot, Delamorte-Felines a dfini l'instruction: Une lutte.
Lutte terrible, entre la justice qui veut arriver  la vrit et le
crime qui prtend garder son secret.

Mandataire de la socit, investi de pouvoirs discrtionnaires, ne
relevant que de sa conscience et de la loi, le juge d'instruction
dispose du plus formidable appareil.

Rien ne le gne, personne ne lui commande. Administration, police,
force arme, il a tout  ses ordres. Sur un mot de lui, vingt agents,
cent s'il le faut, vont remuer Paris, fouiller la France, explorer
l'Europe.

Pense-t-il qu'un homme peut clairer un point obscur, il cite cet
homme  comparatre dans son cabinet, et il arrive, ft-il  cent
lieues. Voil pour le juge.

Seul, sous les verroux, au secret le plus souvent, l'homme accus d'un
crime se trouve comme retranch du nombre des vivants. Nul bruit
de l'intrieur n'arrive jusqu'au cabanon o il vit sous l'oeil des
gardiens. Ce qu'on dit, ce qui se passe... il l'ignore. Quels tmoins
ont t interrogs et ce qu'ils ont rpondu, il ne sait. Et il en est
rduit  se demander, dans l'effroi de son me, jusqu' quel point
il est compromis, quels indices ont t recueillis, quelles charges
accablantes sont prs de l'craser.

Voil pour le prvenu.

Eh bien!... en dpit de cette terrible disproportion d'armes des deux
adversaires, parfois l'homme au secret l'emporte.

S'il est bien sr de n'avoir laiss derrire lui aucune preuve du
crime, s'il n'a pas d'antcdents qui se lvent contre lui, il peut,
inexpugnable dans un systme de ngation absolue, braver tous les
efforts de la justice.

Telle tait, en ce moment, la situation de Mai, le mystrieux
meurtrier.

M. Segmuller et Lecoq se l'avouaient avec une douleur mle de dpit.

Ils avaient pu, ils avaient d esprer que Polyte Chupin ou sa
femme donneraient la mot de l'irritant problme... cette esprance
s'envolait.

Le systme du soi-disant artiste bonisseur sortait intact de cette
preuve si prilleuse, et plus que jamais son identit demeurait
problmatique.

--Et cependant, s'cria le juge avec un geste dsol, et cependant ces
gens-l savent quelque chose, et s'ils voulaient...

--Ils ne voudront pas.

--Pourquoi? Quel intrt les guide? Ah! c'est l, ce qu'il faudrait
dcouvrir. Qui nous dira par quelles blouissantes promesses on a pu
s'assurer du silence d'un misrable tel que Polyte Chupin? Sur quelle
rcompense compte-t-il donc, qu'il brave, en se taisant, un vritable
danger?...

Lecoq ne rpondit pas. La contraction de ses sourcils trahissait le
prodigieux effort de sa rflexion.

--Il est une question, monsieur, dit-il enfin, qui m'embarrasse plus
que toutes celles-l ensemble, et qui, si elle tait rsolue, nous
ferait faire un grand pas.

--Laquelle?

--Vous vous demandez, monsieur, ce qu'on a promis  Chupin?... Moi je
me demande qui lui a promis quelque chose?

--Qui?... Le complice, videmment, cet artisan insaisissable des
intrigues qui nous enveloppent.

A cet hommage rendu  une audace et  une habilet trop relles, le
jeune policier serra les poings. Ah! il lui en voulait terriblement, 
ce complice, qui, ruelle de la Butte-aux-Cailles, avait fait la police
prisonnire. Il ne lui pardonnait pas d'avoir os, lui gibier, prendre
le rle de chasseur.

--Certes, rpondit-il, je reconnais sa main. Mais quel artifice a-t-il
imagin cette fois? Qu'il se soit entendu au poste avec la veuve
Chupin, rien de mieux, nous savons le moyen. Mais comment s'y
est-il pris pour arriver jusqu' Polyte, prisonnier, et troitement
surveill?

Il ne disait pas toute sa pense, il l'attnuait, et cependant M.
Segmuller eut un soubresaut, en homme que surprend une proposition un
peu forte.

--Que me dites-vous l!... fit-il. Quoi! vous pensez qu'un des
employs de la prison s'est laiss corrompre?

Lecoq hocha la tte d'un air passablement quivoque.

--Je ne crois rien, rpondit-il, je ne souponne personne, surtout; je
cherche. Chupin a-t-il, oui ou non, t prvenu?

--Oui,  coup sr.

--C'est donc un fait acquis! Eh bien! pour l'expliquer, il faut
supposer des intelligences dans la prison ou une visite au parloir.

Il tait difficile, en effet, d'imaginer une troisime alternative.

M. Segmuller tait trs-visiblement troubl. Il parut balancer entre
plusieurs partis, puis se dcidant tout  coup, il se leva et prit son
chapeau en disant:

--Je veux en avoir le coeur net, venez, monsieur Lecoq.

Ils sortirent, et, grce  cette troite et sombre galerie qui met en
communication la souricire et le Palais de Justice, ils arrivrent
en deux minutes au Dpt.

On venait de distribuer la pitance aux prvenus, et le directeur, tout
en surveillant le service, se promenait dans la premire cour avec
Gvrol.

--Ds qu'il aperut le juge, il s'avana vers lui avec un empressement
marqu.

--Sans doute, monsieur, commena-t-il, vous venez pour le prvenu Mai?

--En effet.

Du moment o il tait question d'un prvenu, Gvrol crut pouvoir
s'approcher sans indiscrtion.

--J'en causais justement avec monsieur l'inspecteur de la sret,
poursuivit le directeur, et je lui disais combien j'ai lieu d'tre
satisfait de la conduite de cet homme. Non-seulement il n'y a pas
eu besoin de lui remettre la camisole de force, mais son humeur est
change du tout au tout. Il mange de bon apptit, il est gai comme un
pinson, il plaisante avec les gardiens...

--Bast! fit le Gnral, en se voyant pinc, le dsespoir l'avait
pris... Puis il a rflchi qu'il sauverait probablement sa tte, que
la vie au bagne est encore la vie, et que d'ailleurs on sort du bagne.

Le juge et le jeune policier avaient chang un regard inquiet. Cette
gaiet du soi-disant saltimbanque pouvait n'tre que la suite de son
rle; mais elle pouvait aussi venir de la certitude acquise de djouer
les investigations, et qui sait?... de quelque nouvelle favorable
reue du dehors.

Cette dernire supposition s'offrit si vivement  l'esprit de M.
Segmuller, qu'il tressaillit.

--tes-vous sr, monsieur le directeur, demanda-t-il, que nulle
communication du dehors ne peut parvenir aux prvenus qui sont au
secret?

Ce doute parut blesser vraiment le digne fonctionnaire. Suspecter ses
cachots!... Autant le suspecter lui-mme! Il ne put s'empcher de
lever les bras au ciel comme pour le prendre  tmoin de ce blasphme
insens.

--Si j'en suis sr!... s'cria-t-il. Mais vous n'avez donc jamais
visit les secrets! Vous n'avez donc jamais vu le luxe de prcautions
qui les entoure, les triples barreaux, les hottes qui interceptent
le jour ... Et je ne compte pas le factionnaire qui nuit et jour
se promne sous les fentres. C'est--dire qu'une hirondelle, une
hirondelle mme n'arriverait pas jusqu'aux prisonniers.

Cette seule description devait rassurer.

--Me voici donc tranquille, dit le juge. Maintenant, monsieur le
directeur, je dsirerais quelques renseignements sur un autre prvenu,
un certain Chupin.

--Ah!... je sais, un dtestable garnement.

--C'est cela. Je voudrais savoir s'il n'a pas reu quelque visite
hier.

--Diable!... c'est qu'il va falloir que j'aille au greffe, monsieur,
si je veux vous rpondre avec quelque certitude. C'est--dire,
attendez donc, voici un gardien, ce petit l-bas, sous le porche, qui
peut nous renseigner. H! Ferrau!... cria-t-il.

Le surveillant appel accourut.

--Sais-tu, lui demanda-t-il, si le nomm Chupin a t au parloir hier?

--Oui, monsieur, c'est mme moi qui l'y ai conduit.

M. Segmuller eut un sourire de satisfaction, cette rponse dissipait
tous les soupons.

--Et qui le visitait, interrogea vivement Lecoq, un gros homme,
n'est-ce pas? trs-rouge de figure, ayant le nez camard...

--Faites excuse, monsieur, c'tait une femme, sa tante,  ce qu'il m'a
dit.

Une mme exclamation de surprise chappa au juge et au jeune policier,
et ensemble ils demandrent:

--Comment tait-elle?

--Petite, rpondit le surveillant, boulotte, trs-blonde, l'air d'une
bien brave femme, pas cossue, par exemple...

--Serait-ce une de nos fugitives de l-bas?... fit tout haut Lecoq.

Gvrol partit d'un grand clat de rire.

--Encore une princesse russe, dit-il.

Mais le juge parut goter mdiocrement la plaisanterie.

--Vous vous oubliez, monsieur l'agent!... dit-il svrement. Vous
oubliez que les plaisanteries que vous adressez  votre camarade
arrivent jusqu' moi!

Le Gnral comprit qu'il avait t trop loin, et tout en lanant 
Lecoq son plus venimeux regard, il se confondit en excuses.

M. Segmuller ne parut pas l'entendre. Il salua le directeur, et
faisant signe au jeune policier de le suivre:

--Courez  la Prfecture, lui dit-il, et sachez comment et sous quel
prtexte cette femme a obtenu la carte qui lui a permis de voir Polyte
Chupin.




XXIX


Rest seul, M. Segmuller reprit le chemin de son cabinet, guid
bien plus par l'instinct machinal de l'habitude que par une volont
dlibre.

Toutes les facults de son intelligence taient  l'affaire, et
telle tait sa proccupation, que lui, la politesse mme, il oubliait
de rendre les saluts qu'il recueillait sur son passage.

Comment avait-il procd, jusqu'ici? Au hasard; selon le caprice des
vnements, il avait couru au plus press, ou du moins  ce qu'il
jugeait tel. Pareil  l'homme gar dans les tnbres, il avait err
 l'aventure, sans direction, marchant vers tout ce qui, dans le
lointain, lui semblait tre une lumire.

A courir ainsi on s'puise vainement; il se l'avouait en reconnaissant
l'imprieuse et pressante ncessit d'un plan.

Il n'avait pu enlever la place d'un coup de main, force lui tait de
se rsigner aux mthodiques lenteurs d'un sige en rgle.

Et il se htait, car il sentait les heures lui chapper. Il savait que
le temps est une obscurit de plus, et que la recherche d'un crime
devient plus difficile  mesure qu'on s'loigne de l'instant o il a
t commis.

Que de choses  faire encore cependant.

Ne devait-il pas confronter avec les cadavres des victimes le
meurtrier, la veuve Chupin et Polyte?

Ces tristes confrontations sont fcondes en rsultats inesprs.

Leverd, l'assassin, allait tre relch faute de preuves, quand mis
brusquement en prsence de sa victime, il changea de visage et perdit
son assurance. Une question  brle-pourpoint lui arracha alors un
aveu.

M. Segmuller avait aussi les tmoins  interroger: Papillon le cocher,
la concierge de la maison de la rue de Bourgogne, o les deux femmes
s'taient un instant rfugies, enfin Mme Milner, la matresse de
l'htel de Mariembourg.

N'tait-il pas de mme indispensable d'entendre dans le plus bref
dlai un certain nombre de gens du quartier de la _Poivrire_,
quelques camarades de Polyte et les propritaires du bal de
l'_Arc-en-Ciel_ o les victimes et le meurtrier avaient pass une
partie de la soire?

Certes, on ne pouvait pas esprer de grands claircissements de chacun
de ces tmoins en particulier. Les uns ignoraient les faits, les
autres avaient  les dnaturer un intrt qui demeurait un problme.

Mais chacun d'eux devait apporter sa part de conjectures, dire quelque
chose, mettre une opinion, proposer une fable.

Et l clate le gnie du juge d'instruction, habitu  prouver les
unes par les autres les rponses les plus contradictoires, exerc 
tirer d'une certaine quantit de mensonges une moyenne qui est  peu
prs la vrit.

Goguet, le souriant greffier, achevait de remplir, sur les indications
du juge, une douzaine de citations, quand Lecoq reparut.

--Eh bien?... lui cria le juge.

Rellement la question tait superflue. Le rsultat de la dmarche
tait visiblement crit sur la figure du jeune policier.

--Rien, rpondit-il, toujours rien.

--Comment!... On ne sait pas  qui on a donn une carte pour visiter
Polyte Chupin au Dpt?

--Pardon, monsieur, on ne le sait que trop. Nous retrouvons l une
preuve nouvelle de l'infernale habilet du complice  profiter de
toutes les circonstances. La carte dont on s'est servi hier est au nom
d'une soeur de la veuve Chupin, Rose-Adlade Pitard, marchande des
quatre-saisons  Montmartre. Cette carte a t dlivre il y a huit
jours, sur une demande apostille du commissaire de police. Il est
dit, dans cette demande, que la femme Rose Pitard a besoin de voir sa
soeur pour le rglement d'une affaire de famille.

Si grande tait la surprise du juge, qu'elle arrivait  une expression
presque comique.

--Cette tante serait-elle donc du complot!... murmura-t-il.

Le jeune policier hocha la tte.

--Je ne le pense pas, rpondit-il. Ce n'est pas elle, en tout cas,
qui tait hier au parloir du Dpt. Les employs de la Prfecture se
rappellent trs-bien la soeur de la Chupin, et d'ailleurs nous avons
trouv son signalement... C'est une femme de cinq pieds passs,
trs-brune, trs-ride, hle et comme tanne par la pluie, le vent
et le soleil, enfin ge d'une soixantaine d'annes. Or, la visiteuse
d'hier tait petite, blonde, blanche et ne paraissait pas plus de
quarante-cinq ans...

--Mais s'il en est ainsi, interrompit M. Segmuller, cette visiteuse
doit tre une de nos fugitives.

--Je ne le pense pas.

--Qui donc serait-elle,  votre avis?

--Eh!... la propritaire de l'htel de Mariembourg, cette fine mouche
qui s'est si bien moque de moi. Mais qu'elle y prenne garde!... Il
est des moyens de vrifier mes soupons...

Le juge coutait  peine, tout mu qu'il tait de l'inconcevable
audace et du merveilleux dvouement de ces gens qui risquaient tout
pour assurer l'incognito du meurtrier.

--Reste  savoir, pronona-t-il, comment le complice a pu apprendre
l'existence de ce laisser-passer.

--Oh! rien de si simple, monsieur. Aprs s'tre entendus au poste
de la barrire d'Italie, la veuve Chupin et le complice ont compris
combien il tait urgent de prvenir Polyte. Ils ont cherch comment
arriver jusqu' lui, la vieille s'est souvenue de la carte de sa
soeur, et l'homme est all l'emprunter sous le premier prtexte
venu...

--C'est cela, approuva M. Segmuller, oui, c'est bien cela, le doute
n'est pas possible... Il faudra vous informer cependant...

Lecoq eut ce geste rsolu de l'homme dont le zle impatient n'a pas
besoin d'tre stimul.

--Et je m'informerai!... rpondit-il, que monsieur le juge s'en
remette  moi. Rien de ce qui peut prparer le succs ne sera nglig.
Avant ce soir, j'aurai deux observateurs sous les armes, l'un ruelle
de la Butte-aux-Cailles, l'autre  la porte de l'htel de Mariembourg.
Si le complice du meurtrier a l'ide de visiter Toinon-la-Vertu ou
Mme Milner, il est pris. Il faudra bien que notre tour vienne,  la
fin!...

Mais ce n'tait pas le moment de se dpenser en paroles, en vanteries
surtout. Il s'interrompit, et alla prendre son chapeau dpos en
entrant.

--Maintenant, dit-il, je demanderai  monsieur le juge ma libert;
s'il avait des ordres  donner, je laisse en faction dans la galerie
un de mes collgues, le pre Absinthe. J'ai, moi,  utiliser nos deux
plus importantes pices de conviction: la lettre de Lacheneur et la
boucle d'oreille...

--Allez donc, dit M. Segmuller, et bonne chance!...

Bonne chance!... Le jeune policier l'esprait bien. Si mme, jusqu'
ce moment, il avait si facilement pris son parti de ses checs
successifs, c'est qu'il se croyait bien assur d'avoir en poche un
talisman qui lui donnerait la victoire.

--Je serais plus que simple, pensait-il, si je n'tais pas capable
de dcouvrir la propritaire d'un objet de cette valeur. Or, cette
propritaire trouve, nous constatons du coup l'identit de notre
homme-nigme.

Avant tout, il s'agissait de savoir de quel magasin sortait la boucle
d'oreille. Aller de bijoutier en bijoutier, demandant: Est-ce votre
ouvrage? et t un peu long.

Heureusement Lecoq avait sous la main un homme qui s'estimerait
trs-heureux de mettre son savoir  son service.

C'tait un vieil Hollandais, nomm Van-Nunen, sans rival  Paris, ds
qu'il s'agissait de joaillerie ou de bijouterie.

La Prfecture l'utilisait en qualit d'expert. Il passait pour riche
et l'tait bien plus qu'on ne le supposait. Si sa mise tait toujours
sordide, c'est qu'il avait une passion: il adorait les diamants. Il
en avait toujours quelques-uns sur lui, dans une petite bote qu'il
tirait dix fois par heure, comme un priseur sort sa tabatire.

Le bonhomme reut bien le jeune policier. Il chaussa ses besicles,
examina le bijou avec une grimace de satisfaction, et d'un ton
d'oracle dit:

--La pierre vaut huit mille francs, et la monture vient de chez
Doisty, rue de la Paix.

Vingt minutes plus tard, Lecoq se prsentait chez le clbre
bijoutier.

Van-Nunen ne s'tait pas tromp. Doisty reconnut la boucle d'oreille,
elle sortait bien de chez lui. Mais  qui l'avait-il vendue? Il ne put
se le rappeler, car il y avait bien trois ou quatre ans de cela.

--Seulement, attendez, ajouta-t-il, je vais appeler ma femme qui a une
mmoire incomparable.

Mme Doisty mritait cet loge. Il ne lui fallut qu'un coup d'oeil pour
affirmer qu'elle connaissait cette boucle et que la paire avait t
vendue vingt mille francs  Mme la marquise d'Arlange.

--Mme, ajouta-t-elle, en regardant son mari, tu devrais te rappeler
que la marquise ne nous avait donn que neuf mille francs comptant, et
que nous avons eu toutes les peines du monde  obtenir le solde.

Le mari se souvint en effet de ce dtail.

--Maintenant, dit le jeune policier, je voudrais bien avoir l'adresse
de cette marquise.

--Elle demeure au faubourg Saint-Germain, rpondit Mme Doisty, prs de
l'esplanade des Invalides...




XXX


Tant qu'il avait t sous l'oeil du bijoutier, Lecoq avait eu la force
de garder le secret de ses impressions.

Mais une fois hors du magasin, et quand il eut fait quelques pas sur
le trottoir, il s'abandonna si bien au dlire de sa joie, que les
passants surpris durent se demander si ce beau garon n'tait pas fou.
Il ne marchait pas, il dansait, et tout en gesticulant de la faon la
plus comique, il jetait au vent un monologue victorieux.

--Enfin!... disait-il, cette affaire sort donc des bas-fonds o elle
s'agitait jusqu'ici. J'arrive aux vritables acteurs du drame,  ces
personnages haut placs que j'avais devins. Ah! mons Gvrol, illustre
Gnral, vous vouliez une princesse russe! il faudra vous contenter
d'une simple marquise... On fait ce qu'on peut!

Mais ce vertige peu  peu se dissipa, le bon sens reprenait ses
droits.

Le jeune policier sentait bien qu'il n'aurait pas trop de la plnitude
de son sang-froid, de tous ses moyens et de toute sa sagacit pour
mener  bonne fin cette expdition.

Comment s'y prendrait-il, quand il serait en prsence de cette
marquise, pour obtenir des aveux sans rticences, pour lui arracher
avec tous les dtails de la scne du meurtre, le nom du meurtrier?

--Il faut, pensait-il, se prsenter la menace  la bouche, et
lui faire peur, tout est l!... si je lui laisse le temps de se
reconnatre, je ne saurai rien.

Il s'interrompit, il arrivait devant l'htel de la marquise d'Arlange,
charmante habitation btie entre cour et jardin, et avant de pntrer
dans la place, il jugeait indispensable d'en reconnatre l'intrieur.

--C'est donc l, murmurait-il, que je trouverai le mot de l'nigme.
L, derrire ces riches rideaux de mousseline, agonise d'effroi notre
fugitive de l'autre nuit. Quelles ne doivent pas tre ses angoisses,
depuis qu'elle s'est aperue de la perte de sa boucle d'oreille...

Durant prs d'une heure, tabli sous une porte cochre, il resta
en observation. Il et voulu entrevoir un des htes de cette belle
demeure. Faction perdue! Pas un visage ne se montra aux glaces des
fentres, pas un valet ne traversa la cour.

Impatient, il rsolut de commencer une enqute aux environs.

Il ne pouvait tenter sa dmarche dcisive sans avoir une ide des gens
qu'il allait trouver.

Quel pouvait tre le mari de cette audacieuse, qui s'encanaillait
comme dans les romans rgence, et courait la prtentaine, la nuit, au
cabaret de la Chupin?

Lecoq se demandait  qui et o s'adresser, quand de l'autre ct de
la rue, il avisa un marchand de vins qui fumait sur le seuil de sa
boutique.

Il alla droit  lui, jouant bien l'embarras d'un homme qui a oubli
une adresse, et poliment lui demanda l'htel d'Arlange.

Sans un mot, sans daigner retirer sa pipe de sa bouche, le marchand
tendit le bras.

Mais il tait un moyen de le rendre communicatif, c'tait, d'entrer
dans son tablissement, de se faire servir quelque chose et de lui
proposer de trinquer.

Ainsi fit le jeune policier, et la vue de deux verres pleins dlia
comme par miracle la langue du digne ngociant.

On ne pouvait mieux tomber pour obtenir des renseignements, car il
tait tabli dans le quartier depuis dix ans et honor de la clientle
de messieurs les gens de maison.

--Mme, dit-il  Lecoq, je vous plains si vous allez chez la marquise
pour toucher une facture. Vous aurez le temps d'apprendre le chemin de
sa maison avant de voir la couleur de son argent. En voil une dont
les cranciers ne laisseront jamais geler la sonnette.

--Diable!... elle est donc pauvre?

--Elle!... On lui connat bien une vingtaine de mille livres de
rentes, sans compter cet htel. Mais vous savez, quand on dpense tous
les ans le double de son revenu...

Il s'arrta court, pour montrer au jeune policier deux femmes qui
passaient, l'une ge de plus de quarante ans et vtue de noir,
l'autre toute jeune, mise comme une pensionnaire.

--Et tenez, ajouta-t-il, voici justement la petite-fille de la
marquise, Mlle Claire, qui passe avec sa gouvernante, Mlle Schmidt.

Lecoq eut un blouissement.

--Sa petite fille?... balbutia-t-il.

--Mais oui... la fille de dfunt son fils, si vous aimez mieux.

--Quel ge a-t-elle donc?...

--Une soixantaine d'annes, au moins. Mais on ne les lui donnerait
pas, non. C'est une de ces vieilles bties  chaux et  sable, qui
vivent cent ans, comme les arbres. Et mchante, qu'elle est!... Je ne
voudrais pas lui dire ce que je pense d'elle  deux pouces du nez.
Elle aurait plus tt fait de m'envoyer une taloche que moi d'avaler ce
verre d'eau-de-vie...

--Pardon, interrompit le jeune policier, elle n'occupe pas seule cet
htel...

--Mon Dieu!... si, toute seule avec sa petite-fille, la gouvernante et
deux domestiques... Mais qu'est-ce qui vous prend donc?...

Le fait est que ce pauvre Lecoq tait plus blanc que sa chemise.
C'tait le magique difice de ses esprances qui s'croulait aux
paroles de cet homme comme le fragile chteau de cartes d'un enfant.

--Je n'ai rien, rpondit-il d'une voix mal assure, oh!... rien du
tout.

Mais il n'et pas support un quart d'heure de plus l'horrible
supplice de l'incertitude. Il paya et alla sonner  la grille de
l'htel.

Un domestique vint lui ouvrir, l'examina d'un oeil dfiant et lui
rpondit que madame la marquise tait  la campagne.

Evidemment on lui faisait cet honneur de le prendre pour un crancier.

Mais il sut insister si adroitement, il fit si bien comprendre qu'il
ne venait pas rclamer d'argent, il parlait si fortement d'affaires
urgentes, que le domestique finit par le planter seul au milieu du
vestibule en lui disant qu'il allait s'assurer de nouveau si madame
tait bien rellement sortie.

Elle n'tait pas sortie. L'instant d'aprs le valet revint dire 
Lecoq de le suivre, et aprs l'avoir guid  travers un grand salon
d'une magnificence fort dlabre, il l'introduisit dans un boudoir
tendu d'toffe rose.

L, sur une chaise longue, au coin du feu, une vieille dame d'aspect
terrible, grande, osseuse, trs-pare et plus farde, tricotait une
bande de laine verte.

Elle toisa le jeune policier jusqu' lui faire monter le rouge au
front, et comme il lui parut intimid, ce qui la flatta, elle lui
parla presque doucement.

--Eh bien! mon garon, demanda-t-elle, qu'est-ce qui vous amne?

Lecoq n'tait pas intimid, mais il reconnaissait avec douleur que Mme
d'Arlange ne pouvait tre une des femmes du cabaret de la Chupin.

En elle, rien ne rpondait assurment au signalement donn par
Papillon.

Puis, le jeune policier se rappelait combien taient petites les
empreintes laisses sur la neige par les deux fugitives, et le pied de
la marquise, qui dpassait sa robe, tait d'une hroque grandeur.

--Ah ! tes-vous muet? insista la vieille dame en enflant la voix.

Sans rpondre directement, le jeune policier tira de sa poche la
prcieuse boucle d'oreille, et la dposa sur la chiffonnire en
disant:

--Je vous rapporte ceci, madame, que j'ai trouv, et qui vous
appartient, m'a-t-on dit.

Madame d'Arlange posa son tricot pour examiner le bijou.

--C'est pourtant vrai, dit-elle, aprs un moment, que ce bouton
d'oreille m'a appartenu. C'est une fantaisie que j'eus, il y a quatre
ans, et qui me cota bel et bien vingt mille livres. Ah!... le sieur
Doisty, qui me vendit ces diamants, dut gagner un joli denier. Mais
j'ai une petite-fille  lever!... Des besoins d'argent pressants
me contraignirent peu aprs  me dfaire de cette parure, que je
regrettai, et je la cdai.

--A qui?... interrogea vivement Lecoq.

--Eh!... fit la marquise choque; qu'est-ce que cette curiosit!

--Excusez-moi, madame, c'est que je voudrais tant retrouver le
propritaire de cette jolie chose...

Madame d'Arlange regarda son jeune visiteur d'un air curieux et
surpris:

--De la probit!... fit-elle. Oh! oh!... Et pas le sou, peut-tre...

--Madame!...

--Bon! bon!... ce n'est pas une raison pour devenir rouge comme un
coquelicot, mon garon. J'ai cd ces boucles  une grande dame
allemande,--car la noblesse a encore quelque fortune en Autriche,--
la baronne de Watchau...

--Et o demeure cette dame, madame la marquise?...

--Au Pre-Lachaise, depuis l'an dernier qu'elle s'est laisse
mourir... Les femmes d'-prsent, un tour de valse et un courant
d'air, et c'est fait d'elles!... de mon temps, aprs chaque galop, les
jeunes filles vidaient un grand verre de vin sucr et se mettaient
entre deux portes... Et nous nous portions comme vous voyez.

--Mais, madame, insista le jeune policier, la baronne de Watchau a d
laisser des hritiers, un mari, des enfants?...

--Personne qu'un frre qui a une charge  la cour de Vienne, et qui
n'a pas pu se dplacer. Il a envoy l'ordre de vendre  l'encan tout
le bien de sa soeur, sans excepter sa garde-robe, et on lui a expdi
l'argent l-bas.

Lecoq ne put triompher d'un mouvement de dsespoir.

--Quel malheur! murmura-t-il.

--Hein!... Pourquoi?... fit la vieille dame. De cette affaire, mon
garon, le diamant vous reste, et je m'en rjouis, ce sera une juste
rcompense de votre probit.

Si le hasard,  ses rigueurs, joint encore l'ironie, la mesure est
comble. Ainsi la marquise d'Arlange ajoutait au supplice de Lecoq des
raffinements inconnus, pendant qu'elle lui souhaitait, avec toutes les
apparences de la bonne foi, de ne jamais retrouver la femme qui avait
perdu ce riche bijou.

S'emporter, crier, donner cours  sa colre, reprocher  cette vieille
son ineptie, lui et t un ineffable soulagement. Mais, alors, que
devenait son rle de bon jeune homme probe?...

Il sut contraindre ses lvres  grimacer un sourire, il balbutia mme
un remercment de tant de bont. Puis, comme il n'avait plus rien
 attendre, il salua bien bas et sortit  reculons, tourdi de ce
nouveau coup.

Fatalit, maladresse de sa part, habilet miraculeuse de ses
adversaires, il avait vu se rompre successivement entre ses mains tous
les fils sur lesquels il avait compt pour guider l'instruction hors
de l'inextricable labyrinthe o elle s'garait de plus en plus.

Etait-il encore dupe d'une nouvelle comdie? Ce n'tait pas
admissible.

Si le complice du meurtrier et pris pour confident le bijoutier
Doisty, il lui et demand parement et simplement de rpondre qu'il ne
savait pas  qui ces brillants avaient t vendus, ou mme qu'ils ne
sortaient pas de chez lui.

La complication mme des circonstances en dcelait la sincrit.

Puis le jeune policier avait d'autres raisons de ne douter point des
allgations de la marquise. Certain regard qu'il avait surpris entre
le bijoutier et sa femme clairait les faits d'un jour blouissant.

Ce regard signifiait que, dans leur opinion, la marquise en prenant
ces diamants avait hasard une petite spculation plus commune qu'on
ne croit, et dont quantit de femmes du vrai monde sont coutumires.
Elle avait achet  crdit pour cder  perte, mais au comptant, et
profiter momentanment de la diffrence entre la somme donne en
-compte et le prix de cession.

Lecoq n'en dcida pas moins qu'il irait jusqu'au fond de cet incident.

Il voulait,  dfaut d'autre satisfaction, s'pargner des remords
comme ceux qui le poursuivaient depuis qu'il s'tait si navement
laiss prendre aux apparences  l'htel de Mariembourg.

Il retourna donc chez Doisty, et sous un prtexte assez plausible pour
carter tout soupon de sa profession, il obtint la communication de
ses livres de commerce.

A l'anne indique, au mois fix, la vente tait inscrite,
non-seulement sur la main-courante, mais encore sur le grand-livre.
Les neuf mille francs taient passs en compte et successivement, 
des intervalles loigns, les divers versements de la marquise taient
ports  l'avoir.

Que Mme Millier et russi  glisser sur son registre de police une
fausse mention, on le comprenait. Il tait impossible que le bijoutier
et falsifi toute sa comptabilit de quatre ans.

La ralit est indiscutable, et cependant le jeune policier ne se tint
pas pour satisfait.

Il se transporta rue du Faubourg-Saint-Honor,  la maison qu'habitait
en son vivant la baronne de Watchau, et l, il apprit d'un concierge
complaisant que lors du dcs de cette pauvre dame, ses meubles et ses
effets avaient t ports  l'htel de la rue Drouot.

--Mme, ajouta le concierge, la vente a t faite par M. Petit.

Sans perdre une minute, le jeune policier courut chez ce
commissaire-priseur qui avait la spcialit des riches mobiliers.

Me Petit se rappelait trs-bien la vente Watchau, qui avait fait un
certain bruit  l'poque, et il en eut bientt retrouv le volumineux
procs-verbal dans ses cartons.

Beaucoup de bijoux y taient dcrits, avec le chiffre de
l'adjudication et le nom des adjudicataires en regard, mais aucun ne
se rapportait, mme vaguement, aux maudits boutons d'oreilles.

Lecoq montra le diamant qu'il avait en poche; le commissaire-priseur
ne se rappelait pas l'avoir vu. Mais cela ne signifiait rien, il lui
en avait tant pass, il lui en passait tant entre les mains!...

Ce qu'il affirmait, c'est que le frre de la baronne, son hritier, ne
s'tait rien rserv de la succession, pas une bague, pas un bibelot,
pas une pingle, et qu'il avait paru press de recevoir le montant des
vacations, lequel s'levait  l'agrable chiffre de cent soixante-sept
mille cinq cent trente francs, frais dduits.

--Ainsi, fit Lecoq pensif, tout ce que possdait la baronne a bien t
vendu?...

--Tout.

--Et comment se nomme son frre?

--Watchau, lui aussi ... La baronne avait sans doute pous un de ses
parents. Ce frre, jusqu' l'an dernier, a occup un poste minent
dans la diplomatie; il rsidait  Berlin, je crois....

Certes, ces renseignements n'avaient nul trait  la prvention, qui
occupait despotiquement l'esprit du jeune policier, et cependant ils
se figrent dans sa mmoire.

--C'est bizarre, pensait-il, en regagnant son logis, de tous cts,
dans cette affaire, je me heurte  l'Allemagne. Le meurtrier prtend
venir de Leipzig, Mme Milner doit tre bavaroise, voici maintenant une
baronne autrichienne.

Il tait trop tard, ce soir-l, pour rien entreprendre; le jeune
policier se coucha, mais le lendemain,  la premire heure, il
reprenait avec une ardeur nouvelle ses investigations.

Une seule chance de succs semblait lui rester dsormais: la lettre
signe Lacheneur, trouve dans la poche du faux soldat.

Cette lettre, l'entte  demi effac le prouvait, avait t crite
dans un caf du boulevard Beaumarchais.

Dcouvrir dans lequel tait un jeu d'enfant.

Le quatrime limonadier  qui Lecoq exhiba cette lettre reconnut
parfaitement son papier et son encre.

Mais ni lui, ni sa femme, ni la demoiselle de comptoir, ni les
garons, ni aucun des habitus questionns habilement l'un aprs
l'autre, n'avaient entendu, de leur vie, articuler les trois syllabes
de ce nom: Lacheneur.

Que faire, que tenter?... Tout tait-il donc absolument dsespr? Pas
encore.

Le soldat mourant n'avait-il pas dclar que ce brigand de Lacheneur
tait un ancien comdien?...

Se raccrochant  cette faible indication comme l'homme qui se noie
 la plus mince planche, le jeune policier reprit sa course, et de
thtre en thtre, il s'en alla demandant  tout le monde, aux
portiers, aux secrtaires, aux artistes:

--Ne connatriez-vous pas un acteur nomm Lacheneur?

Partout il recueillit des non unanimes, enjolivs de plaisanteries de
coulisses. Assez souvent on ajoutait:

--Comment est-il votre artiste?...

Voil justement ce qu'il ne pouvait dire. Tous ses renseignements se
bornaient  la phrase de Toinon-la-Vertu: Je lui ai trouv l'air d'un
monsieur bien respectable! Ce n'est pas un signalement, cela. Et
d'ailleurs restait  savoir ce que la femme de Polyte Chupin entendait
par ce qualificatif: respectable L'appliquait-elle  l'ge ou aux
dehors de la fortune?

D'autres fois, on demandait:

--Quels rles joue-t-il, votre comdien?

Et le jeune policier se taisait, car il l'ignorait. Ce qu'il ne
pouvait dire, ce qui tait vrai, c'est que Lacheneur, en ce moment,
jouait un rle  le faire mourir de chagrin, lui, Lecoq.

En dsespoir de cause, il eut recours  un moyen d'investigation qui
est le grand cheval de bataille de la police quand elle est en peine
de quelque personnage problmatique, moyen banal qui russit toujours
parce qu'il est excellent.

Il rsolut de dpouiller tous les livres de police des hteliers et
des logeurs.

Lev avant l'aube, couch bien aprs, il puisait ses journes 
visiter toutes les maisons meubles, tous les htels, tous les garnis
de Paris.

Courses vaines. Pas une seule fois il ne rencontra ce nom de Lacheneur
qui hantait obstinment son cerveau. Existait-il, ce nom? N'tait-ce
pas un pseudonyme compos  plaisir? Il ne l'avait pas trouv dans
l'_Almanach Bottin_, o on trouve cependant tous les noms de France,
les plus impossibles, les plus invraisemblables, ceux qui sont forms
de l'assemblage le plus fantastique de syllabes...

Mais rien n'tait capable de le dcourager, ni de le dtourner de
cette tche presque impossible qu'il s'tait donne. Son opinitret
touchait  la monomanie.

Il n'avait plus, comme aux premiers moments, de simples accs de
colre aussitt rprims, il vivait dans une sorte d'exaspration
continuelle, qui altrait sa lucidit.

Plus de thories, d'inventions subtiles, d'ingnieuses dductions!...
Il cherchait  l'aventure, sans ordre, sans mthode, comme l'et pu
faire le pre Absinthe sous l'influence de l'alcool.

Peut-tre en tait-il arriv  compter moins sur son habilet que sur
le hasard, pour dgager des tnbres le drame qu'il devinait, qu'il
sentait, qu'il respirait...




XXXI


Si l'on jette au milieu d'un lac une lourde pierre, elle produit un
jaillissement considrable, et la masse de l'eau est agite jusque sur
les bords... Mais le grand mouvement ne dure qu'une minute; le remous
diminue  mesure que ses cercles s'largissent, la surface reprend
son immobilit, et bientt nulle trace ne reste de la pierre, enfouie
dsormais dans les vases du fond.

Ainsi il en est des vnements qui tombent dans la vie de chaque jour,
si normes qu'ils puissent paratre. Il semble que leur impression
durera des annes; folie! Le temps se referme au-dessus plus vite que
l'eau du lac, et, plus rapidement que la pierre, ils glissent dans les
abmes du pass.

C'est dire qu'au bout de quinze jours le crime affreux du cabaret de
la Chupin, ce triple meurtre qui avait fait frmir Paris, dont
tous les journaux s'taient mus, tait plus oubli qu'un vulgaire
assassinat du rgne de Charlemagne.

Au Palais, seulement,  la Prfecture et au Dpt, on se souvenait.

C'est que les efforts de M. Segmuller, et Dieu sait s'il s'tait
pargn, n'avaient pas eu un succs meilleur que ceux de Lecoq.

Interrogatoires multiplis, confrontations habilement mnages,
questions captieuses, insinuations, menaces, promesses, tout s'tait
bris contre cette force invincible, la plus puissante dont l'homme
dispose, la force d'inertie.

Un mme esprit semblait animer la veuve Chupin et Polyte,
Toinon-la-Vertu et Mme Milner, la matresse de l'htel de Mariembourg.

Il ressortait clairement des dpositions que tous ces tmoins avaient
reu les confidences du complice et qu'ils obissaient  la mme
politique savante: mais que servait cette certitude!

L'attitude de tous ces gens conjurs pour jouer la justice ne
variait pas. Il arrivait parfois que leurs regards dmentaient leurs
dngations, on ne cessait de lire dans leurs yeux l'inbranlable
rsolution de taire la vrit.

Il y avait des moments o ce juge, le meilleur des hommes cependant,
cras par le sentiment de l'insuffisance d'armes purement morales, se
prenait  regretter l'arsenal de l'inquisition.

Oui, en prsence de ces allgations dont l'impudence arrivait 
l'insulte, il comprenait les barbaries des juges du moyen ge, les
coins qui brisaient les muscles des patients, les tenailles rougies,
la question de l'eau, toutes ces pouvantables tortures qui
arrachaient la vrit avec la chair.

Le meurtrier, lui aussi, s'tait tenu, et mme chaque jour il ajoutait
 son rle une perfection nouvelle, pareil  l'homme qui s'habitue 
un vtement tranger o d'abord il s'tait trouv gn.

Son assurance, en prsence du juge, grandissait, comme s'il et t
plus sr de soi, comme s'il et pu, en dpit de sa squestration et
des rigueurs du secret, acqurir cette certitude que l'instruction
n'avait point avanc d'un pas.

A un de ses derniers interrogatoires, il avait os dire, non sans une
nuance trs-saisissable d'ironie:

--Me garderez-vous donc encore longtemps au secret, monsieur le
juge?... Ne serai-je pas remis en libert ou envoy devant la cour
d'assises? Dois-je souffrir longtemps de cette ide qui vous est
venue, je me demande comment, que je suis un gros personnage!...

--Je vous garderai, avait rpondu M. Segmuller, tant que vous n'aurez
pas avou.

--Avou quoi?...

--Oh! vous le savez bien....

Cet homme indchiffrable avait alors hauss les paules, et de ce
ton moiti triste, moiti goguenard qui lui tait habituel, il avait
rpondu:

--En ce cas, je ne me vois pas prs de sortir de ce cabanon maudit!...

C'est en raison de cette conviction, sans doute, qu'il parut prendre
ses dispositions pour une dtention indfinie.

Il avait obtenu qu'on lui remt une partie des effets contenus dans
sa malle, et il avait tmoign une joie d'enfant en rentrant en
possession de ses affaires.

Grce  l'argent trouv sur lui et dpos au greffe, il s'accordait de
ces petites douceurs qu'on ne refuse jamais  des prvenus, lesquels,
en dfinitive, quelles que soient les charges qui psent sur eux,
peuvent tre considrs comme innocents tant que le jury n'a pas
prononc.

Pour se distraire, il avait demand et on lui avait donn un volume de
chansons de Branger, et il passait ses journes  en apprendre par
coeur; il les chantait  pleine voix et avec assez de got.

C'tait, prtendait-il, un talent qu'il se donnait l, et qui ne
manquerait pas de lui servir quand on lui rendrait la clef des champs.

Car il ne doutait pas, affirmait-il, de son acquittement.

Il s'inquitait de l'poque du jugement, du rsultat, non.

S'il tait pris de tristesses, c'tait quand il parlait de sa
profession. Il avait la nostalgie du trteau. Il pleurait presque en
songeant  son costume bariol de pitre,  son public,  ses boniments
accompagns par les musiques enrages de la foire.

Jamais d'ailleurs, on ne vit dtenu plus ouvert, plus communicatif,
plus soumis, meilleur enfant.

C'est avec un empressement marqu qu'il recherchait toutes les
occasions de babiller. Il aimait  raconter sa vie, ses aventures, ses
courses vagabondes  travers l'Europe,  la suite de M. Simpson, le
montreur de phnomnes.

Ayant beaucoup vu, il avait beaucoup retenu, et il possdait un
inpuisable fonds de bons contes et de saillies triviales qui
faisaient se pmer de rire les surveillants.

Et toutes les paroles de ce grand bavard, de mme que ses actions les
plus indiffrentes, taient marques d'un tel cachet de naturel, que
les gens du Dpt ne doutaient plus de la vrit de ses assertions.

Plus difficile  convaincre tait le directeur.

Il avait affirm que ce soi-disant bonisseur ne pouvait tre qu'un
dangereux repris de justice, dissimulant des antcdents accablants;
il ne ngligea rien pour le prouver.

Quinze jours durant, Mai fut soumis tous les matins  l'examen du ban
et de l'arrire-ban des agents de la sret, rguliers et irrguliers.

On le prsenta ensuite  une trentaine de forats renomms pour leur
connaissance parfaite de la population des prisons, et qui avaient t
transfrs au Dpt pour cette preuve.

Personne ne le reconnut.

Sa photographie avait t envoye  tous les bagnes,  toutes les
maisons centrales; personne ne se rappela ses traits.

A ces circonstances, d'autres vinrent se joindre, qui avaient bien
leur importance, et qui plaidaient en faveur du prvenu.

Le 2e bureau de la Prfecture, qui tait celui des sommiers
judiciaires, trouva des traces positives de l'existence d'un nomm
Tringlot, artiste forain, lequel pouvait fort bien tre l'homme de
la version de Mai. Ce Tringlot tait mort depuis plusieurs annes.

En outre, de renseignements pris en Allemagne et en Angleterre, il
rsultait qu'on y connaissait trs-bien un sieur Simpson, en grande
rputation sur tous les champs de foire.

Devant de telles preuves le directeur se rendit, et avoua hautement
qu'il s'tait tromp.

Le prvenu Mai, crivit-il au juge d'instruction, est bien rellement
et vritablement ce qu'il prtend tre; les doutes  cet gard ne sont
plus possibles.

Ce fut en dernier lieu l'avis de Gvrol.

Ainsi M. Segmuller et Lecoq restaient seuls de leur opinion.

Il est vrai que seuls ils taient bons juges, puisque seuls ils
connaissaient tous les dtails d'une instruction demeure strictement
secrte.

Mais peu importe! Lutter contre tout le monde est toujours pnible,
sinon dangereux, et-on d'ailleurs mille et mille fois raison.

L'affaire Mai, on lui donnait ce nom, avait transpir; et si
le jeune policier tait accabl de quolibets grossiers ds qu'il
paraissait  la Prfecture, le juge d'instruction n'tait pas  l'abri
d'amicales ironies.

Plus d'un juge, en le rencontrant dans la galerie, lui demandait, le
sourire aux lvres, ce qu'il faisait de son Gaspard Hauser, de son
homme au masque de fer, de son mystrieux saltimbanque...

De l chez M. Segmuller et chez Lecoq, cette exaspration de l'homme
qui, ayant la certitude absolue d'une chose, ne peut cependant en
dmontrer l'exactitude.

Ils en perdaient l'apptit l'un et l'autre, ils en maigrissaient, ils
en verdissaient.

--Mon Dieu!... disait parfois le juge, pourquoi d'Escorval est-il
tomb!... Sans cette chute maudite, il aurait tous mes soucis, et, 
cette heure, je rirais comme les autres!

--Et moi qui me croyais fort! murmurait le jeune policier.

Mais l'ide ne leur venait point de se rendre. Bien que de
tempraments essentiellement opposs, chacun d'eux,  part soi,
s'tait jur d'avoir le mot de cette agaante nigme.

C'est alors que Lecoq rsolut de renoncer  ses courses au dehors pour
se consacrer uniquement  l'tude du prvenu.

--Dsormais, dit-il  M. Segmuller, je me constitue prisonnier comme
lui, et sans qu'il me voie, je ne le perds plus de vue!...




XXXII


Au-dessus de l'troite cellule occupe par le prvenu Mai, se trouvait
une sorte de soupente, mnage par les architectes pour le service des
toitures.

Elle tait carrele, mais si basse, qu'un homme de taille moyenne ne
pouvait s'y tenir debout. Quelques minces rayons filtrant entre les
interstices des ardoises l'clairaient  peine d'un jour douteux.

C'est l qu'un beau matin Lecoq vint s'tablir.

C'tait l'heure o le dtenu faisait, sous la surveillance de deux
gardiens, sa promenade quotidienne; le jeune policier put donc, sans
retard, procder  ses travaux d'installation.

Arm d'un pic dont il s'tait muni, il descella deux ou trois carreaux
et se mit  percer l'intervalle des planchers.

Le trou qu'il pratiquait affectait la forme d'un entonnoir. Trs-large
au ras du sol du grenier, il allait se rtrcissant jusqu' n'avoir
plus que deux centimtres de diamtre  l'endroit o il entamait le
plafond de la cellule.

La place o dbouchait ce trou avait d'ailleurs t choisie 
l'avance, si habilement, qu'il se confondait avec les lzardes et
les taches du crpi, et qu'il tait impossible que le prisonnier le
distingut d'en bas.

Pendant que travaillait Lecoq, le directeur du Dpt et Gvrol, qui
avaient tenu  l'accompagner, se tenaient sur le seuil de la soupente
et ricanaient.

--Ainsi, monsieur Lecoq, disait le directeur, voici dsormais votre
observatoire.

--Mon Dieu, oui, monsieur.

--Vous n'y serez pas  l'aise.

--J'y serai moins mal que vous ne le croyez, j'ai apport une grosse
couverture, je l'tendrai  terre et je me coucherai dessus.

--Si bien que, nuit et jour, vous aurez l'oeil  cette ouverture?

--Nuit et jour, oui, monsieur.

--Sans boire ni manger?... demanda Gvrol.

--Pardon! le pre Absinthe, que j'ai relev de son inutile faction 
la ruelle de la Butte-aux-Cailles, m'apportera mes repas, il fera mes
commissions et au besoin me remplacera.

L'envieux Gnral clata de rire, mais d'un rire videmment forc.

--Tiens, dit-il, tu me fais piti.

--Possible.

--Sais-tu  qui tu vas ressembler, l'oeil coll  ce trou, piant le
prvenu?...

--Dites!... Ne vous gnez pas.

--Eh bien!... tu me fais l'effet d'un de ces vieux nigauds de
naturalistes qui mettent toutes sortes de petites btes sous verre,
et qui passent leur vie  les regarder grouiller  travers une grosse
loupe.

Lecoq avait parachev son oeuvre, il se releva.

--Jamais comparaison ne fut plus juste, Gnral, pronona-t-il. Vous
l'avez devin, je dois au souvenir des travaux de ces naturalistes que
vous traitez si mal, l'ide que je vais mettre  excution. A force
d'tudier une petite bte, comme vous dites, au microscope, ces
savants ingnieux et patients, finissent par surprendre ses moeurs,
ses habitudes, ses instincts... Eh bien! ce qu'ils font pour un
insecte, je le ferai, moi, pour un homme.

--Oh! oh! fit le directeur un peu tonn.

--C'est ainsi, oui, monsieur. Je veux le secret de ce prvenu ... je
l'aurai, je l'ai jur. Oui, je l'aurai, parce que, si solidement
trempe que soit son nergie, il est impossible qu'il n'ait pas un
moment de dfaillance, et qu' cette heure je serai l ... Je serai
l, si sa volont le trahit, si se croyant seul il laisse tomber son
masque, s'il s'oublie une seconde, si son sommeil laisse chapper une
parole indiscrte, s'il n'a pas tout son sang-froid  son rveil, si
le dsespoir lui arrache une plainte, un geste, un regard ... je serai
l, toujours l!...

L'implacable rsolution du jeune policier communiquait  sa voix des
vibrations si puissantes, que le directeur du Dpt en fut remu.

Il admit, pour un instant, les prsomptions de Lecoq, et son esprit
fut saisi de l'tranget de cette lutte entre un prvenu s'efforant
de garder le secret de sa personnalit, et l'instruction qui
s'acharnait  dcouvrir la vrit.

--Par ma foi!... mon garon, dit-il, vous avez un fier courage.

--Et bien inutile, grogna Gvrol.

Il disait cela d'un ton dlibr, l'ombrageux inspecteur, mais au
fond, il n'tait pas parfaitement rassur. La foi est contagieuse, et
il se sentait troubl par l'imperturbable assurance de Lecoq.

Si pourtant ce conscrit allait avoir raison contre lui, Gvrol, un des
oracles de la Prfecture, quelle honte et quel ridicule!...

Une fois de plus, il se jura que ce garon si remuant ne vieillirait
pas dans les cadres du service de la sret, et c'est en songeant aux
moyens de l'vincer, qu'il ajouta:

--Il faut que la police ait de l'argent de trop pour payer deux hommes
 faire une besogne de fou!...

Le jeune policier ne voulut pas relever cette observation blessante.
Depuis quinze jours le Gnral l'agaait si bien, qu'il redoutait,
s'il entamait une discussion, de ne pas rester matre de soi.

Mieux valait se taire et poursuivre le succs... Russir! voil la
vengeance qui consterne les envieux.

Il lui tardait, d'ailleurs, de voir partir ces importuns. Peut-tre
croyait-il Gvrol capable d'veiller, par quelque bruit insolite,
l'attention du prisonnier.

Enfin ils partirent. Lecoq se hta d'tendre sa couverture, et se
coucha dessus tout de son long, de telle sorte qu'il pouvait appliquer
alternativement au trou son oeil et son oreille.

Dans cette position, il dcouvrait admirablement la cellule. Il
apercevait la porte, le lit, la table, la chaise. Un seul petit
espace prs de la fentre, et la fentre elle-mme, chappaient  ses
regards.

Il terminait  peine sa reconnaissance, quand les verroux grincrent.
Le prvenu revenait de sa promenade.

Il tait trs-gai, et terminait une histoire fort intressante sans
doute, puisque le gardien resta un moment pour en attendre la fin.

Le jeune policier fut ravi de l'preuve. Il entendait aussi bien qu'il
voyait. Les sons arrivaient  son oreille aussi distinctement que s'il
y eussent t apports par un cornet acoustique. Il ne perdit pas un
mot du rcit, qui tait lgrement graveleux.

Le surveillant parti, Mai fit quelques pas de ci et de l dans sa
cellule; puis il s'assit, ouvrit son volume de Branger, et pendant
une heure parut absorb par l'tude d'une chanson. Finalement il se
jeta sur son lit.

Au moment du repas du soir, seulement, il se leva pour manger de bon
apptit. Il se remit ensuite  son chansonnier et ne se coucha qu'
l'extinction des feux.

Lecoq savait bien que la nuit ses yeux ne lui serviraient de rien;
mais c'est alors qu'il esprait surprendre quelques exclamations
rvlatrices.

Son attente fut trompe, Mai se tourna et se retourna douloureusement
sur ses matelas, il geignit par moments; on et dit qu'il sanglotait,
mais il n'articula pas une syllabe.

Le prvenu resta couch fort tard le lendemain. Mais en entendant
sonner l'heure de la pitance du matin, onze heures, il se leva d'un
bond, et aprs quelques entrechats dans sa cellule, il entonna 
pleine voix une vieille chanson:

           Diogne,
        Sous ton manteau,
      Libre et content, je ris, je bois sans gne...

C'est seulement lorsque les gardiens entrrent qu'il cessa de
chanter...

Telle s'tait coule la journe de la veille, telle s'coula
celle-ci; celle du lendemain fut pareille, les suivantes furent toutes
semblables...

Chanter, manger, dormir, soigner ses mains et ses ongles, telle tait
la vie de ce soi-disant saltimbanque. Son attitude, toujours la mme,
tait celle d'un homme d'un heureux naturel profondment ennuy.

Telle tait la perfection de la comdie soutenue par cet nigmatique
personnage, que Lecoq, aprs six nuits et six jours passs  plat
ventre dans son grenier, n'avait rien surpris de dcisif.

Pourtant il tait loin de dsesprer. Il avait observ que tous les
matins,  l'heure o la distribution des vivres met en mouvement
les employs de la prison, le prvenu ne manquait pas de rpter sa
chanson de _Diogne_.

--Evidemment, se disait le jeune policier, cette chanson est un
signal. Que se passe-t-il alors, du ct de cette fentre que je ne
vois pas?... Je le saurai demain.

Le lendemain, en effet, il obtint que Mai serait conduit  la
promenade  dix heures et demie, et il entrana le directeur  la
cellule du prisonnier.

Le digne fonctionnaire n'tait pas content du drangement.

--Que prtendez-vous me montrer? rptait-il, qu'y a-t-il de si
curieux?...

--Peut-tre rien, rpondait Lecoq, peut-tre quelque chose de bien
grave...

Et onze heures sonnant peu aprs, il entonna la chanson du prvenu:

           Diogne,
      Sous ton manteau...

Il venait d'entamer le second couplet, quand une boulette de mie de
pain de la grosseur d'une balle, adroitement lance par dessus la
hotte de la fentre, vint rouler  ses pieds.

La foudre tombant dans la cellule de Mai n'et pas terrifi le
directeur autant que cet inoffensif projectile.

Il demeura stupide d'tonnement, la bouche bante, les yeux
carquills, comme s'il et dout du tmoignage de ses sens.

Quelle disgrce! L'instant d'avant il et rpondu sur sa tte chauve
de l'inviolabilit des secrets. Il vit sa prison dshonore, bafoue,
ridiculise...

--Un billet, rptait-il d'un air constern, un billet!...

Prompt comme l'clair, Lecoq avait ramass ce message et il le
retournait triomphalement entre ses doigts.

--J'avais bien dit, murmurait-il, que nos gens s'entendaient!

Cette joie du jeune policier devait changer en furie la stupeur du
directeur.

--Ah!... mes dtenus s'crivent!... s'cria-t-il bgayant de colre.
Ah! mes surveillants font l'office de facteurs! Par le saint nom de
Dieu!... cela ne se passera pas ainsi!

Il se dirigeait vers la porte; Lecoq l'arrta.

--Qu'allez-vous faire, monsieur! dit-il.

--Moi! je vais rassembler tous les employs de ma maison, et leur
dclarer qu'il y a un tratre parmi eux, et qu'il faut qu'on me le
livre. Je veux faire un exemple. Et si d'ici vingt-quatre heures
le coupable n'est pas dcouvert, tout le personnel du Dpt sera
renouvel.

De nouveau, il voulut sortir, et le jeune policier, cette fois, dut
presque employer la violence pour le retenir.

--Du calme, monsieur, lui disait-il, du calme, modrez-vous...

--Je veux punir!

--Je comprends cela, mais attendez d'avoir tout votre sang-froid. Il
se peut que le coupable soit, non un de vos gardiens, mais un de ces
dtenus dont vous utilisez la bonne volont, et qui aident tous les
matins  la distribution...

--Eh! qu'importe...

--Pardon!... Il importe beaucoup. Si vous faites du bruit, si vous
dites un seul mot de ceci, jamais nous ne dcouvrirons la vrit. Le
tratre ne sera pas si fou que de se livrer, mais il sera assez sage
pour ne plus recommencer. Sachons nous taire, dissimuler et attendre.
Nous organiserons une surveillance svre et nous prendrons le coquin
sur le fait.

Si justes taient ces objections que le directeur se rendit.

--Soit, soupira-t-il, je patienterai... Mais voyons toujours ce que
renferme cette mie de pain.

C'est  quoi le jeune policier ne voulut pas consentir.

--J'ai prvenu M. Segmuller, dclara-t-il, qu'il y aurait sans doute
du nouveau ce matin, et il doit m'attendre  son cabinet. C'est bien
le moins que je lui rserve le plaisir de briser cette enveloppe.

Le directeur du Dpt eut un geste dsol. Ah! il et donn bonne
chose pour tenir cet incident secret; mais il n'y fallait seulement
pas penser.

--Allons donc trouver le juge d'instruction, dit-il, allons...

Ils partirent, et tout le long du chemin Lecoq s'effora de dmontrer
 ce digne fonctionnaire qu'il avait bien tort de s'affecter d'une
circonstance qui tait pour l'instruction un vrai coup de partie.
S'tait-il donc, jusqu' ce moment, suppos plus habile que ses
dtenus? Quelle illusion! Est-ce que l'ingniosit du prisonnier
n'a pas toujours dfi et ne dfiera pas toujours la finesse du
surveillant?...

Mais ils arrivaient, et  leur vue M. Segmuller et son greffier se
levrent d'un bond. Ils avaient lu, sur le visage du jeune policier,
une grande nouvelle.

--Qu'est-ce? demanda le juge d'un ton mu.

Lecoq, pour toute rponse, dposa sur le bureau la prcieuse mie de
pain, et un regard le paya de l'attention qu'il avait eue de ne la pas
ouvrir.

Elle contenait une petite boulette de ce mince papier qu'on appelle du
papier pelure d'oignon.

M. Segmuller le dplia et le lissa sur la paume de sa main. Mais ds
qu'il y jeta les yeux, ses sourcils se froncrent.

--Ah!... ce billet est crit en chiffres, fit-il, en branlant son
bureau d'un violent coup de poing.

--Il fallait s'y attendre, dit tranquillement le jeune policier.

Il prit alors le billet des mains du juge, et  haute et intelligible
voix il nona les nombres qui s'y trouvaient, tels qu'ils s'y
trouvaient, spars par des virgules:

235, 15, 3, 8, 25, 2, 16, 208, 5, 360, 4, 36, 19, 7, 14, 118, 84, 23,
9, 40, 11, 99...

--Et voil!... murmura le directeur, notre trouvaille ne nous
apprendra rien.

--Pourquoi donc!... fit le souriant greffier, il n'est pas d'criture
de convention qu'on ne dchiffre avec un peu d'habitude et de
patience. Il y a des gens dont c'est le mtier...

--Parfaitement exact! approuva Lecoq. Et moi-mme, autrefois, j'tais
d'une assez jolie force  cet exercice.

--Quoi! demanda le juge, vous esprez trouver la cl de ce billet!

--Avec du temps, oui, monsieur.

Il allait glisser le papier dans son gousset, mais M. Segmuller le
pria de l'examiner et d'essayer au moins de se rendre compte de la
difficult du travail.

--Oh!... ce n'est gure la peine, dit-il. Ce n'est pas en ce moment
qu'on peut juger...

Il fit ce qu'on lui demandait, cependant, et fit bien, car son visage
s'claira presque aussitt, et il se frappa le front en criant:

--J'ai trouv!

Une mme exclamation de surprise, peut-tre aussi d'incrdulit,
chappa au juge, au directeur et  Goguet.

--Je le parierais, du moins... ajouta prudemment Lecoq. Le prvenu
et son complice ont, si je ne m'abuse, employ le systme du double
livre. Ce systme est simple:

Les correspondants conviennent tout d'abord de se servir d'un livre
quelconque, et ils s'en procurent chacun un exemplaire de la mme
dition.

Que fait alors celui qui veut donner de ses nouvelles?

Il ouvre le livre au hasard et commence par crire le numro de la
page.

Il n'a plus ensuite qu' chercher dans cette page des mots qui
traduisent sa pense. Si le premier mot qu'il utilise est le vingtime
de la page, il crit le chiffre 20, et il recommence  compter un,
deux, trois, jusqu' ce qu'il trouve un mot qui lui convienne. Si ce
mot arrive le sixime, il crit le chiffre 6, et il continue jusqu'
ce qu'il ait ainsi traduit tout ce qu'il avait  dire.

Vous voyez maintenant ce qu'a  faire le correspondant qui reoit un
tel billet. Il cherche la page indique, et pour chaque chiffre il a
un mot...

--Impossible d'tre plus clair, approuva le juge.

--Si ce billet que je tiens l, poursuivit Lecoq, avait t chang
entre deux personnes libres, essayer de la traduire serait folie. Ce
systme si simple est le seul qui djoue les efforts de la curiosit,
parce qu'il n'est pas de pntration capable de deviner le livre
convenu.

Mais ici tel n'est pas le cas. Mai est prisonnier, et il n'a qu'un
volume en sa possession: les chansons de Branger. Allons chercher ce
livre....

Positivement, le directeur tait enthousiasm.

--Je cours le qurir moi-mme, interrompit-il.

Mais le jeune policier le retint d'un geste.

--Et surtout, lui recommanda-t-il, prenez bien vos prcautions,
monsieur, pour que Mai ne s'aperoive pas qu'on a touch  ses
chansons. S'il est rentr de la promenade, faites-le ressortir sous un
prtexte quelconque... Et, de plus, qu'il reste dehors tant que nous
nous servirons de son chansonnier...

--Oh!... fiez-vous  moi, rpondit le directeur.

Il sortit, et telle fut sa hte, que, moins d'un quart d'heure plus
tard, il reparaissait agitant triomphalement un petit volume in-32.

D'une main tremblante, le jeune policier l'ouvrit  la page 235, et
commena  compter.

Le 15e mot de la page tait: JE; le 3e aprs tait le mot: LUI; le 8e
ensuite: AI; le 25: DIT; le 2e: VOTRE; le 16e: VOLONT....

Ainsi, avec ces six chiffres seulement, on trouvait un sens:

_Je lui ai dit votre volont...._

Les trois personnes qui assistaient  cette mouvante exprience ne
purent s'empcher d'applaudir.

--Bravo Lecoq!... dit le juge.

--Je ne parierais plus cent sous pour Mai, pensa le greffier.

Mais Lecoq comptait toujours, et bientt, d'une voix que faisait
trembler la vanit heureuse, il put donner la traduction du billet
entier. Voici ce qu'on crivait au prvenu:

_Je lui ai dit votre volont, elle se rsigne. Notre scurit est
assure, nous attendons vos ordres pour agir. Espoir! Courage!..._




XXXIII


Quelle dception, que ce laconique et obscur billet, aprs cette
grande fivre d'anxit qui avait tenu oppresss et haletants les
tmoins de cette scne.

Chiffre ou traduite, cette lettre n'tait-elle pas une arme inutile
aux mains de la prvention!

L'oeil de M. Segmuller, que l'espoir avait fait tinceler, s'teignit,
et Goguet en revint  son opinion, que le prvenu s'en tirerait
peut-tre.

--Quel malheur! pronona le directeur avec une nuance d'ironie, quel
dommage que tant de peines et une si surprenante pntration soient
perdues!

Lecoq dont la confiance semblait inaltrable, le regarda d'un air
goguenard.

--Vraiment!... dit-il, M. le directeur trouve que j'ai perdu mon
temps!... Tel n'est pas mon avis. Ce petit papier me semble tablir
assez victorieusement que si quelqu'un s'est abus quant  l'identit
du prvenu, ce n'est pas moi.

--Soit!... M. Gvrol et moi avons t tromps par la vraisemblance.
Nul n'est infaillible. En tes-vous plus avancs?...

--Mais oui, monsieur. Comme  cette heure on sait bien qui n'est pas
le prvenu, au lieu de me plaisanter et de me gner, on m'aidera
peut-tre  dcouvrir qui il est.

Le ton du jeune policier, son allusion  la mauvaise volont qu'il
avait rencontre, blessrent le directeur. Mais prcisment parce
qu'il sentait le sang lui monter aux oreilles, il rsolut de briser
cette discussion avec un infrieur.

--Vous avez raison, dit-il durement. Ce Mai doit tre quelque grand
et illustre personnage. Seulement, cher monsieur Lecoq, car il y a un
seulement, faites-moi le plaisir de m'expliquer comment ce personnage
si important a pu disparatre sans que la police en ait t avise?...
Un homme considrable, tel que vous le supposez, a d'ordinaire
une famille, des parents, des amis, des protgs, des relations
trs-tendues; et de tout ce monde, personne n'aurait lev la voix
depuis plus de trois semaines que Mai est sous mes verroux!... Allons,
avouez-le, monsieur l'agent, vous n'aviez pas rflchi  cela.

Le directeur venait de rencontrer la seule objection srieuse qu'on
put opposer au systme de la prvention.

Mais Lecoq l'avait aperue bien avant lui, et elle ne cessait de le
proccuper, et il s'tait mis l'esprit  la torture sans y trouver une
rponse satisfaisante.

Sans doute il allait s'emporter, comme toujours quand on se sent
touch  un dfaut de cuirasse, mais M. Segmuller intervint.

--Toutes ses rcriminations, dit-il de sa voix calme, ne nous ferons
point faire un pas. Il serait plus sage de concerter le moyen de tirer
parti de la situation.

Rappel ainsi  la situation prsente, le jeune policier sourit;
toutes ses rancunes s'vanouirent.

--Le moyen est tout trouv, fit-il.

--Oh!...

--Et je le crois infaillible, monsieur, en raison de sa simplicit. Il
consiste tout uniment  substituer une prose  celle de l'auteur de
ce billet. Quoi de moins difficile, maintenant que j'ai la clef de la
correspondance!... J'en serai quitte pour acheter un exemplaire des
chansons de Branger. Mai croyant s'adresser  son complice rpondra
en toute sincrit...

--Pardon!... interrompit le directeur, comment vous rpondra-t-il?

--Ah!... vous m'en demandez trop, monsieur. Je sais de quelle faon
on lui fait tenir ses lettres, c'est dj bien joli ... Pour le reste,
j'observerai, je chercherai, je verrai....

Goguet ne dissimula pas une grimace approbative. S'il et eu dix
francs  exposer, il les et paris dans le jeu de Lecoq.

--Pour commencer, poursuivit le jeune policier, je vais remplacer ce
message par un autre de ma faon ... Demain,  l'heure de la soupe, si
le prvenu fait entendre son signal en musique, le pre Absinthe lui
lancera la chose par la fentre, pendant que moi, de mon observatoire,
je guetterai l'effet.

Il tait si ravi de sa conception, qu'il se permit de sonner, et quand
l'huissier se prsenta, il lui remit une pice de dix sous en le
priant de courir lui chercher un cahier de papier pelure d'oignon.

--Avec des plerins si russ et si dfiants, on ne doit ngliger
aucune prcaution.

Quand il fut en possession du papier, lequel tait, en vrit, tout
semblable  celui du billet--il s'assit  la table du greffier, et
s'armant du volume de Branger il se mit  composer sa fausse missive,
en copiant autant que possible la forme des chiffres du mystrieux
correspondant.

Cette besogne ne lui prit pas dix minutes. Craignant de commettre
quelque bvue, il avait reproduit les termes de la lettre vritable,
se bornant  en altrer absolument le sens.

Voici ce qu'il crivait:

Je lui ai dit votre volont; elle ne se rsigne pas. Notre scurit
est menace. Nous attendons vos ordres. Je tremble.

Cela fait, il roula le papier comme l'autre, et le remit dans la mie
de pain, en disant:

--Demain nous saurons quelque chose!

Demain!... Les vingt-quatre heures qui sparaient le jeune policier de
l'instant dcisif, lui apparaissaient comme un sicle  traverser. A
quels expdients se vouer, pour hter le vol tardif du temps!...

Il expliqua clairement et minutieusement au pre Absinthe ce qu'il
aurait  faire, et sr d'avoir t compris, certain qu'il serait obi,
il regagna sa soupente.

La soire lui parut bien longue, et plus interminable la nuit, car il
lui fut impossible de clore la paupire...

Quand le jour se leva, il constata que son prisonnier tait veill et
assis sur le pied de son lit. Bientt il sauta  terre et arpenta sa
cellule d'un pas saccad. Il tait fort agit, contre son ordinaire,
il gesticulait et par intervalles laissait chapper quelques paroles,
toujours les mmes.

--Quelle croix, mon Dieu!... rptait-il, quelle croix!

--Bon! pensait Lecoq, tu es inquiet, mon garon, de ton billet
quotidien que tu n'as pas reu ... Patience, patience. Il va t'en
arriver un de ma faon....

Enfin, le jeune policier distingua au dehors le mouvement qui prcde
la distribution des victuailles. On allait, on venait, les sabots
claquaient sur les dalles, les surveillants criaient....

Onze heures sonnrent  la vieille horloge fle, le prvenu commena
sa chanson:

            Diogne,
        Sous ton manteau,
       Libre et content...

Il n'acheva pas ce troisime vers; le bruit lger de la boulette de
mie de pain tombant sur la dalle l'avait arrt court.

Lecoq, la tte dans son trou, retenait son souffle et regardait de
toutes les forces de son me.

Il ne perdit pas un mouvement de l'homme, pas un tressaillement, pas
un battement de paupire.

Mai s'tait mis  regarder en l'air, du ct de la fentre, d'abord,
puis tout autour de lui, comme s'il lui et t impossible de
s'expliquer l'arrive de ce projectile.

Ce n'est qu'aprs un petit bout de temps, qu'il se dcida 
le ramasser. Il le garda dans le creux de la main, l'examina
curieusement. Ses traits exprimaient une profonde surprise. On et
jur qu'il tait intrigu au possible.

Bientt, cependant, un sourire monta  ses lvres. Il eut un mouvement
d'paules qui pouvait s'interprter ainsi: Suis-je simple! et d'un
geste rapide, il brisa la mie de pain. La vue du papier roul menu le
rendit soucieux...

--Ah a!... se disait Lecoq tout dsorient, qu'est-ce que ces
manires?...

Le prvenu avait ouvert le billet, et regardait, les sourcils froncs,
ces chiffres aligns qui semblaient ne rien lui dire...

Mais voil que tout  coup il se prcipita contre la porte de sa
cellule, l'branlant de coups de poing et criant:

--A moi!... gardien!...  moi!...

Un surveillant accourut, Lecoq entendit ses pas dans le corridor.

--Que voulez-vous? demanda-t-il  travers le guichet de la porte.

--Je veux parler au juge.

--C'est bon!... On le fera prvenir.

--Tout de suite, n'est-ce pas, je veux faire des rvlations.

--On y va!...

Lecoq n'en couta pas davantage.

Il dgringola le roide escalier de la soupente, et d'un pied fivreux
il courut au Palais raconter  M. Segmuller ce qui se passait.

--Qu'est-ce que cela signifie? pensait-il. Touchons-nous donc au
dnoment?... Ce qui est sur, c'est que mon billet n'est pour rien
dans la dtermination du prvenu. Il ne pouvait le dchiffrer qu'avec
le secours de son volume, il n'y a pas touch, donc il ne l'a pas lu.

Non moins que le jeune policier, M. Segmuller fut stupfait. Ils
revinrent ensemble  la prison, en toute hte, trs-inquiets, suivis
du greffier, cette ombre invitable du juge d'instruction.

Ils atteignaient l'extrmit de la galerie, quand ils rencontrrent le
directeur qui arrivait tout moustill par ce gros mot: rvlation.

Le digne fonctionnaire voulait sans doute ouvrir un avis, le juge lui
coupa la parole.

--Je sais tout, lui dit-il, et j'accours...

Arriv  l'troit corridor des secrets, Lecoq pressa le pas pour
devancer le juge d'instruction, le directeur et le greffier.

Il se disait qu'en s'avanant sur la pointe du pied, il surprendrait
peut-tre le prvenu en train de dchiffrer le billet, et qu'en tout
cas, il aurait le temps de jeter un coup d'oeil sur l'intrieur de la
cellule.

Mai tait assis devant sa table, la tte entre ses mains.

Au grincement des verrous tirs de la propre main du directeur, il
se leva en sursaut, arracha sa coiffure, et se tint debout
respectueusement, attendant qu'on lui adresst la parole.

--Vous m'avez fait appeler? lui demanda le juge.

--Oui, monsieur.

--Vous avez, prtendez-vous, des rvlations  faire?

--J'ai des choses importantes  vous dire.

--C'est bien! ces messieurs vont se retirer...

M. Segmuller se retournait dj vers Lecoq et le directeur, pour les
prier de le laisser  ses fonctions, mais le prvenu, d'un mouvement
de prostration, l'arrta.

--Ce n'est pas la peine, pronona-t-il; je me trouverai trs-content,
au contraire, de parler devant tout le monde.

--Parlez, alors.

Mai ne se fit pas rpter l'ordre. Il se mit en position, de trois
quarts, la poitrine gonfle, la tte en arrire, comme toujours,
depuis le dbut de l'instruction, quand il se disposait  faire parade
de son loquence.

--C'est pour vous dire, messieurs, commena-t-il, que je suis un
trs-honnte homme. Le mtier n'y fait rien, n'est-ce pas? On peut
tre chez un montreur de curiosits pour le boniment, et avoir du
coeur et de l'honneur...

--Oh!... faites-nous grce de vos rflexions.

--Vous le voulez, monsieur ... je veux bien. Alors, en deux mots, voici
un petit papier qu'on m'a jet tout  l'heure. Il y a des numros
dessus qui doivent signifier quelque chose, mais j'ai eu beau
chercher, je n'y ai vu que du feu.

Il tendit au juge, qui le prit, le billet chiffr par Lecoq, et
ajouta:

--Il tait roul dans une boulette de mie de pain.

La violence de ce coup inattendu, inou, abasourdit manifestement
tous les assistants. Mais le dtenu, sans paratre remarquer l'effet
produit poursuivait:

--Je calcule que celui qui m'a envoy a s'est tromp de fentre. Je
sais bien que c'est trs-mal de dnoncer un camarade de prison, c'est
lche, et on risque de lui faire arriver de la peine, mais on est
bien forc d'tre prudent, quand on est, comme moi, accus d'tre un
assassin et qu'on est sous le coup d'un grand dsagrment.

Un geste horriblement significatif du tranchant de sa main sur son cou
ne laissa pas de doutes sur ce qu'il entendait par un dsagrment.

--Et pourtant je suis innocent, murmura-t-il.

Le juge, le premier, avait ressaisi la libre disposition de toutes ses
facults. Il concentra en un regard toute la puissance de sa volont,
et fixant le prvenu:

--Vous mentez!... dit-il lentement, c'est  vous que ce billet tait
destin.

--A moi!... Je suis donc le plus grand des imbciles, puisque je vous
fais appeler pour vous le remettre. A moi!... pourquoi en ce cas ne
l'ai-je pas gard? Qui savait, qui pouvait savoir que je l'avais
reu?...

Tout cela tait dit avec une si merveilleuse apparence de bonne foi,
l'oeil de Mai tait si clair, l'intonation si juste, son raisonnement
tait si spcieux, que le directeur, troubl, se reprenait  douter.

--Et si je vous prouvais que vous mentez, insista M. Segmuller, si je
vous le dmontrais, l, sur-le-champ?...

--Par exemple!... Vous seriez malin!... Oh! monsieur, pardon, excusez,
je voulais dire...

Mais le juge n'en tait pas  se soucier d'une expression plus ou
moins mesure.

Il fit signe  Mai de se taire, et, s'adressant  Lecoq:

--Montrez au prvenu, monsieur l'agent, dit-il, que vous avez
dcouvert la cl de sa correspondance...

Brusquement le visage du prisonnier changea.

--Ah!... c'est cet agent de police, fit-il d'une voix sourde, qui a
trouv cela. Ce mme agent qui assure que je suis un gros seigneur.

Il toisa ddaigneusement le jeune policier, et ajouta:

--Si c'est ainsi, mon compte est rgl. Quand la police veut
absolument qu'un homme soit coupable, elle prouve qu'il est coupable,
c'est connu... Et quand un prisonnier ne reoit pas de billets, un
agent qui veut de l'avancement sait lui en adresser.

Il arrivait, ce soi-disant saltimbanque,  une expression de mpris si
crasant, que Lecoq furieux parut prs de lui rpondre.

Il se contint, cependant, sur un signe du juge, et prenant sur la
table le volume de Branger, il prouva au prvenu que chaque chiffre
du billet correspondait  un mot de la page indique, et que tous ces
mots formaient bien un sens.

Cet accablant tmoignage ne sembla pas embarrasser Mai. Aprs avoir
admir ce systme de correspondance comme un enfant s'extasie devant
un jouet nouveau, il dclara qu'il n'y avait que la police pour de
telles machinations.

Que faire en prsence d'une telle obstination?...

M. Segmuller n'eut pas mme l'ide d'insister, et il se retira suivi
des personnes qui l'avaient accompagn.

Jusqu'au cabinet du directeur, o il se rendit, il ne pronona pas une
parole. Mais il se laissa tomber sur un fauteuil, en disant:

--Il faut s'avouer vaincu... Cet homme restera ce qu'il est: une
nigme.

--Mais pourquoi cette comdie qu'il vient de jouer, demanda le
directeur; je ne me l'explique pas.

--Eh!... rpondit Lecoq, ne voyez-vous donc pas qu'il a eu l'espoir de
persuader au juge que le premier billet avait t fabriqu par moi,
pour les besoins de l'opinion que je soutiens. La tentative tait
hardie, mais l'importance du rsultat devait le sduire. S'il et
russi, j'tais dshonor, et lui restait Mai, sans conteste, pour
tout le monde. Seulement, comment a-t-il pu savoir que j'avais saisi
un billet, et que je l'piais de la soupente?... Voil ce qui ne sera
sans doute jamais expliqu.

Le directeur et le jeune policier changeaient des regards gros de
soupons.

--Eh! Eh!... pensait le directeur, pourquoi, en effet, le billet qui
est tomb  mes pieds ne serait-il pas l'oeuvre de ce gaillard si
subtil?... Son ami Absinthe a pu le servir pour le premier aussi bien
que pour le second...

--Qui sait, se disait Lecoq, si ce brave directeur n'a pas tout confi
 Gvrol? Avec cela, que mon jaloux Gnral se serait fait un scrupule
de me jouer un tour de sa faon!...

--Ah!... c'est gal, s'cria Goguet, il est bien fcheux qu'une
comdie si bien monte n'ait pas eu de succs!...

Ce mot tira le juge de ses rflexions.

--Une comdie indigne!... pronona-t-il, et que je n'aurais jamais
autorise, si la passion d'arriver  la vrit ne m'et aveugl. C'est
porter atteinte  la majest de la justice que de la rendre complice
de si misrables supercheries!...

Lecoq,  ces mots, devint blme, et une larme de rage brilla dans ses
yeux.

C'tait le second affront depuis une heure. Aprs l'insulte du
prvenu, l'outrage de la prvention!...

--J'ai chou, pensa-t-il, on me dsavoue!... C'est dans l'ordre.
Ah!... si j'avais russi!...

Le dpit seul avait arrach  M. Segmuller ces dures paroles; elles
taient dures, il les regretta et fit tout pour que Lecoq les oublit.

Car ils se revirent les jours qui suivirent cette malheureuse
tentative, et chaque matin ils avaient une longue confrence, quand le
jeune policier venait rendre compte de ses dmarches.

C'est que Lecoq cherchait toujours, avec une obstination que
retrempaient d'incessants quolibets; il cherchait, soutenu par une de
ces rages froides qui entretiennent l'nergie durant des annes.

Mais le juge tait absolument dcourag.

--C'est fini, disait-il; tous les moyens d'investigations sont
puiss, je me rends. Le prvenu ira en cour d'assises et sera
acquitt ou condamn sous le nom de Mai. Je ne veux plus penser 
cette affaire.

Il disait cela, mais les soucis, le noir chagrin d'un chec, des
allusions parfois blessantes, l'anxit d'un parti  prendre
altrrent sa sant, et il fut oblig de garder le lit.

Il y avait huit jours qu'il n'tait sorti de chez lui, quand un matin
il vit paratre Lecoq.

--Vous le voyez, mon pauvre garon, lui dit-il, cet nigmatique
meurtrier est fatal  ses juges d'instruction... Ah!... il nous a
jous, il sauvera sa personnalit.

--Peut-tre! rpondit le jeune policier. Il est un dernier moyen
d'avoir le secret de cet homme; il faut le faire vader...




XXXIV

L'expdient suprme que prparait Lecoq n'tait pas de son invention
et n'avait rien de prcisment neuf.

De tout temps, la police a su, quand il le fallait, fermer les yeux et
entre-bailler la porte d'un cachot.

Fou, par exemple, bien fou et bien naf, qui croit  ces favorables
ngligences, et se laisse prendre  ce pige blouissant de la libert
offerte.

Tous les prisonniers ne sont pas, comme Lavalette, protgs par une
royale connivence, nie jadis avec de grands serments, aujourd'hui
prouve.

On compterait plutt ceux qui, pareils  l'infortun Georges
d'Etchrony, ne sont lchs que sous bnfice d'inventaire, et sont
repris ds qu'ils se sont acquitts de la tche de dnonciateurs
involontaires qu'on leur mnageait.

Pauvre d'Etchrony! ... Il croyait bien avoir tromp la vigilance de
ses gardiens. Quand il reconnut son erreur et sa faute, il se tira un
coup de pistolet au coeur.

Hlas! il survcut assez  l'affreuse blessure pour entendre un des
amis qu'il avait livrs, lui jeter cette injure qu'il ne mritait pas:
tratre.

Ce n'est cependant qu' la dernire extrmit, trs-rarement, en des
cas spciaux, qu'on se dcide  prter secrtement la main  l'vasion
d'un dtenu. En somme, le moyen est dangereux.

Si on y a recours, c'est qu'on espre en retirer quelque avantage
important, comme de mettre la main sur une association de malfaiteurs.

On capture un homme de la bande, il a la probit de son infamie, et
refuse de nommer ses complices. Que faire?... Faut-il se rsigner  le
juger,  le condamner seul?...

Eh! ... non! Mieux vaut laisser traner  sa porte, par le plus grand
des hasards, une lime qui lui permettra de scier ses barreaux, une
corde qui lui facilitera l'escalade d'un mur....

Il s'chappe, mais pareil au hanneton qui s'envole avec un fil 
la patte, il trane un bout de chane, une escouade d'observateurs
subtils.

Et au moment o il vante  ses associs qu'il a rejoints, son audace
et son bonheur, la compagnie se trouve prise d'un coup de filet.

M. Segmuller savait tout cela, et bien d'autres choses encore, et
cependant,  la proposition de Lecoq, il se dressa sur son sant en
disant:

--tes-vous fou!....

--Je ne le crois pas, monsieur.

--Faire vader le prvenu!

--Oui, rpondit froidement le jeune policier, tel est bien mon projet.

--Une chimre!...

--Pourquoi cela, monsieur? Aprs l'assassinat des poux Chaboiseau, 
La Chapelle-Saint-Denis, on russit  prendre les coupables, il doit
vous en souvenir. Mais un vol de 150,000 francs en espces et
en billets de banque avait t commis, cette grosse somme ne se
retrouvait pas et les meurtriers refusaient obstinment de dire o ils
l'avaient cache. C'tait la fortune pour eux s'ils chappaient au
bourreau, mais les enfants des victimes taient ruins. C'est alors
que M. Patrigent, le juge d'instruction, fut le premier, je ne dirai
pas  conseiller, mais  laisser entendre qu'on pourrait bien se
risquer  confier la cl des champs  un de ces misrables. On suivit
son avis, et trois jours plus tard l'vad tait surpris dans une
carrire de champignonniste, en train de dterrer le trsor. Je dis
donc que notre prvenu...

--Assez!... interrompit M. Segmuller, je ne veux plus entendre parler
de cette affaire. Je vous avais, ce me semble, dfendu de me la
rappeler...

Le jeune policier baissa la tte d'un petit air de soumission
hypocrite.

Mais il guignait le juge du coin de l'oeil, et remarquait bien son
agitation.

--Je puis me taire, pensait-il, sans crainte; il y reviendra.

Il y revint, en effet, l'instant d'aprs.

--Soit, fit-il, je suppose votre homme hors de prison, que
faites-vous?...

--Moi, monsieur! Je m'attache  lui comme la misre  un pauvre; je ne
le perds plus de vue; je vis dans son ombre...

--Et vous vous imaginez qu'il ne s'apercevra pas de cette
surveillance?

--Je prendrai mes prcautions.

--Un coup d'oeil et un hasard, et il vous reconnatra.

--Non, monsieur, parce que je me dguiserai. Un agent de la sret
qui n'est pas capable d'en remontrer au plus habile acteur, pour se
grimer, n'est qu'un policier mdiocre. Voici un an que je m'exerce 
faire de mon visage et de ma personne ce que je veux, et je puis tre
 ma volont vieux ou jeune, brun ou blond, un homme comme il faut ou
un affreux rdeur de barrire...

--Je ne vous souponnais pas ce talent, monsieur Lecoq.

--Oh!... je suis bien loin encore de la perfection que je rve!...
J'ose, cependant, monsieur, prendre l'engagement de me prsenter 
vous, avant trois jours, et de vous parler pendant une demi-heure sans
que vous me reconnaissiez...

M. Segmuller ne rpliqua pas, et il parut clair  Lecoq qu'il
prsentait des objections avec l'esprance de les voir dtruire plutt
qu'avec l'envie de les faire prvaloir.

--Je crois, mon pauvre garon, reprit le juge, que vous vous abusez
trangement. Nous avons t  mme, vous et moi, d'apprcier la
pntration de ce mystrieux prvenu. Sa sagacit est trange,
n'est-ce pas, si merveilleuse qu'elle passe l'imagination...
Croyez-vous donc que cet homme si fort ne flairera pas votre pige
grossier? Il devinera, allez, que si on lui laisse reconqurir sa
libert, ce ne peut tre que pour l'utiliser contre lui.

--Je ne m'abuse pas, monsieur, Mai devinera, je le sais.

--Eh bien! alors?

--Alors, monsieur, je me suis dit ceci: Une fois libre, cet homme se
trouvera trangement embarrass de sa libert. Il n'aura pas un sou,
il n'a pas de mtier... Que fera-t-il, de quoi vivra-t-il? Cependant
il faut manger! Il luttera bien pendant un certain temps, mais il se
lassera de souffrir,  la longue... Les jours o il n'aura ni un abri,
ni un morceau de pain, il songera qu'il est riche... Ne cherchera-t-il
pas  se rapprocher des siens? Si, videmment. Il s'ingniera  se
procurer des secours, il tchera de donner de ses nouvelles  ses
amis... C'est l que je l'attends. Des mois se seront couls, nulle
surveillance ne se sera rvle  lui... il hasardera quelque dmarche
dcisive. Et moi, j'apparatrai, un mandat d'arrt  la main...

--Et s'il fuit, s'il passe  l'tranger?

--Je l'y suivrai. Une de mes tantes m'a laiss au pays une masure qui
vaut une douzaine de mille francs, je la vendrai, et j'en mangerai le
prix jusqu'au dernier sou, s'il le faut,  poursuivre une revanche.
Cet homme m'a roul comme un enfant, moi qui me croyais si fort...
j'aurai mon tour.

--Et s'il allait vous glisser entre les doigts, vous chapper?

Lecoq clata de rire en homme sr de soi.

--Qu'il essaie!... fit-il. Je rponds de lui sur ma tte.

Le malheur est que l'enthousiasme de Lecoq ne faisait que refroidir le
juge.

--Dcidment, monsieur l'agent, reprit-il, votre ide est bonne.
Seulement, la Justice, vous le comprenez, ne saurait se mler de
telles intrigues. Tout ce que je puis promettre, c'est mon approbation
tacite. Rendez-vous donc  la Prfecture, voyez vos suprieurs...

D'un geste vraiment dsespr, le jeune policier interrompit M.
Segmuller.

--Proposer une telle chose, s'cria-t-il, moi!... Non-seulement on me
la refuserait, mais on me signifierait mon cong, si toutefois je ne
suis pas dj ray du service de la sret...

--Vous!... lorsque vous vous tes si bien conduit dans cette
affaire!...

--Hlas! monsieur, tel n'est pas l'avis de tout le monde. Les langues
ont march depuis huit jours que vous tes malade. Mes ennemis ont su
tirer parti de la dernire comdie du Mai!... Ah!... oui, cet homme
est habile. On dit  cette heure que c'est moi qui, dans un but
d'avancement, ai imagin tous les dtails romanesques de cette
affaire. On assure que seul j'ai soulev cette question d'identit qui
n'en est pas une. A entendre les gens du Dpt, j'aurais invent une
scne qui n'a pas eu lieu chez la Chupin, suppos des complices,
suborn des tmoins, fabriqu de fausses pices de conviction, enfin
crit le premier billet aussi bien que le second, dup le pre
Absinthe, et mystifi le directeur.

--Diable!... fit M. Segmuller, que dit-on de moi, en ce cas?...

Le rus policier sut se donner la contenance la plus embarrasse.

--Dam!... monsieur, rpondit-il, on prtend que vous vous tes laiss
circonvenir par moi, que vous n'avez pas contrl mes preuves...

Une fugitive rougeur empourpra le front de M. Segmuller.

--En un mot, fit-il, on estime que je suis votre dupe et ... un sot.

Le souvenir de certains sourires sur son passage, diverses allusions
qui lui taient restes sur le coeur le dcidrent.

--Eh bien!... je vous aiderai, monsieur Lecoq, s'cria-t-il. Oui,
je veux que vous confondiez vos railleurs ... Je vais me lever, 
l'instant, et me rendre au Palais avec vous. Je verrai M. le procureur
gnral, je parlerai, j'agirai, je rpondrai de vous!...

La joie de Lecoq fut immense.

Jamais, non, jamais, il n'et os se flatter d'obtenir un tel
concours.

Ah!... M. Segmuller pouvait dsormais lui demander de passer dans le
feu pour lui; il tait prt  s'y prcipiter.

Cependant il fut assez prudent, il eut assez d'empire sur soi pour
garder sa physionomie soucieuse. Il est comme cela, des victoires
qu'il faut se garder de laisser souponner, sous peine d'en perdre 
l'instant tout le bnfice.

Certes, le jeune policier n'avait rien avanc qui ne ft
rigoureusement exact, mais encore est-il des faons de prsenter la
vrit, et il avait dploy un peu trop d'habilet pour mettre le juge
de moiti dans ses rancunes et s'en faire un auxiliaire intress.

M. Segmuller, cependant, aprs le cri arrach  sa vanit adroitement
blesse, aprs la premire explosion de sa colre, revenait  son
calme accoutum.

--Je suppose, dit-il  Lecoq, que vous avez rflchi au stratagme
 employer pour lcher le prvenu sans que la connivence de
l'administration clate.

--Je n'y ai pas pens une minute, monsieur, je l'avoue. A quoi bon,
d'ailleurs! Cet homme sait trop de quels soupons et de quelle
surveillance inquite il est l'objet, pour ne se pas tenir sur le
qui-vive. Si ingnieusement que je m'y prenne pour lui mnager une
occasion de filer, il reconnatra ma main et se dfiera. Le plus court
et le plus sr est de lui laisser tout bonnement la porte ouverte...

--Peut-tre avez-vous raison?...

--Seulement, il est une prcaution que je crois ncessaire,
indispensable, qui me parait une condition essentielle du succs...

Le jeune policier paraissait chercher si pniblement ses mots, que le
juge crut devoir l'aider.

--Voyons cette prcaution? fit-il.

--Elle consisterait, monsieur,  donner l'ordre de transfrer Mai dans
une autre prison ... Oh! n'importe laquelle,  votre choix.

--Pourquoi, s'il vous plat?

--Parce que, monsieur, je voudrais que durant les quelques jours qui
prcderont son vasion, Mai ft mis dans l'impossibilit absolue
de donner de ses nouvelles au dehors, de prvenir son insaisissable
complice....

La proposition parut trangement surprendre M. Segmuller.

--Vous l'estimez donc mal gard au Dpt? fit-il.

--Oh! monsieur, je ne dis pas cela. Je suis mme persuad que depuis
l'affaire du billet, le directeur a redoubl de vigilance... Mais,
enfin, ce mystrieux meurtrier avait des intelligences au Dpt, nous
en avons eu la preuve matrielle, vidente, irrcusable, et de plus...

Il s'arrta devant l'expression de sa pense, comme tous ceux qui
sentent bien que ce qu'ils vont dire paratra une normit.

--Et de plus?... insista le juge intrigu.

--Eh bien! donc, monsieur, tenez, je serai compltement franc avec
vous... Je trouve que Gvrol jouit au Dpt d'une libert trop grande;
il y est comme chez lui, il va, vient, monte, descend, sort et rentre,
sans que personne jamais songe  lui demander ce qu'il fait, o il
va, ce qu'il veut ... Pour lui, pas de consigne, et il ferait voir au
directeur, qui est un bien honnte homme, des toiles en plein midi...
Moi, je me dfie de Gvrol....

--Oh!... monsieur Lecoq!...

--Oui, je le sais, l'accusation est tmraire, mais on n'est pas
matre de ses pressentiments et Gvrol m'inquite. Le prvenu
savait-il, oui ou non, que je l'observais du grenier et que j'avais
surpris un premier billet? videmment oui, sa dernire scne le
dmontre....

--Tel est mon avis.

--Comment donc a-t-il su cela?... Il ne l'a pas devin, sans doute.
Voici huit jours que je me mets l'esprit  la torture pour trouver la
solution de ce problme ... J'y perds mes peines. L'intervention de
Gvrol explique tout.

M. Segmuller,  cette seule supposition, plit de colre.

--Ah!... si je pouvais croire cela, s'cria-t-il, si j'tais sr!...
Avez-vous quelque preuve, existe-t-il des indices?

Le jeune policier hocha la tte.

--J'aurais les mains pleines de preuves, rpondit-il, que je ne sais
trop si je les ouvrirais. Ne serait-ce pas me fermer tout avenir?
Je dois, si je russis dans mon mtier, m'attendre  de bien autres
trahisons. Toutes les professions n'ont-elles pas leurs rivalits et
leurs haines? Et notez, monsieur, que je n'attaque pas la probit
de Gvrol. Pour cent mille francs, cus comptant, sur table, il ne
lcherait pas un prvenu ... Mais il droberait dix accuss  la
justice, sur la seule esprance de me faire pice,  moi qui lui porte
ombrage.

Que de choses ces quelques mots expliquaient, de combien d'nigmes
restes obscures ils donnaient la clef!... Mais le juge ne pouvait
suivre le jeune policier sur ce terrain.

--Il suffit, lui dit-il, passez dans le salon quelques instants, je
m'habille et je suis  vous ... Je vais envoyer chercher une voiture;
il faut que je me hte si je veux voir aujourd'hui M. le procureur
gnral....

Soigneux d'ordinaire, jusqu' la minutie, M. Segmuller ne mit pas, ce
jour-l, un quart d'heure  sa toilette.

Bientt il parut dans la pice o Lecoq attendait, et d'un ton bref
lui dit:

--Partons.

Ils allaient monter en voiture, quand un domestique dont la tenue
correcte annonait un serviteur de bonne maison, s'avana rapidement
vers M. Segmuller.

--Ah!... c'est vous, Jean, dit le juge, comment va votre matre?

--De mieux en mieux, monsieur. Il m'envoyait prendre des nouvelles de
monsieur et lui demander o en est l'affaire.

--Toujours au point que je lui disais dans ma lettre. Saluez-le de ma
part et dites-lui que je suis rtabli.

Le domestique salua, Lecoq prit place prs de son juge d'instruction,
et le fiacre se mit en route.

--Ce garon, reprit M. Segmuller, est le valet de chambre de
d'Escorval.

--Le juge qui....

--Prcisment. Il me l'envoie tous les deux ou trois jours, afin de
savoir ce que nous faisons de notre nigmatique Mai.

--M. d'Escorval s'en proccupe?

--Prodigieusement, et je le conois, puisque c'est lui, en dfinitive,
qui a ouvert l'information, et qui la poursuivrait sans sa funeste
chute. Peut-tre regrette-t-il cette instruction et se dit-il qu'il
l'et mieux mene que moi. Nous nous entendrions bien, si c'tait
possible, car je donnerais bonne chose de le voir  ma place....

Mais cette substitution n'et pas t du got de Lecoq.

--Ce n'est pas, pensait-il, ce terrible juge qui jamais et consenti
aux dmarches que je viens d'obtenir de M. Segmuller.

Il avait grandement raison de se fliciter, car le juge ne se mnagea
pas. Il tait de ceux qui, longs  se dcider, ne reviennent plus sur
un parti pris et vont jusqu'au bout sans dtourner la tte.

Ce jour-l mme, le projet de Lecoq fut adopt en principe, sauf 
convenir des dtails et  rgler le jour.

Cette mme aprs-midi, la veuve Chupin obtint sa libert provisoire.

Il n'y avait plus  s'inquiter de Polyte. Traduit devant le tribunal
correctionnel pour le vol o il se trouvait impliqu, il avait t, 
sa grande surprise, condamn  treize mois de prison.

Dsormais, M. Segmuller n'avait plus qu' attendre, et ce lui fut
d'autant plus ais que les vacances de Pques tant arrives il put
aller chercher en province, prs de sa famille, un peu de repos et de
libert d'esprit.

Rentr  Paris, le dernier jour des vacances, le dimanche, il tait
rest chez lui, quand on lui annona un domestique--envoy par le
bureau de placement--pour remplacer le sien qu'il avait congdi.

C'tait un homme qui paraissait quarante ans, fort rouge de figure,
ayant d'pais cheveux et de trs-gros favoris roux, plutt grand
que petit, de forte corpulence et roide sous ses vtements coups
carrment.

Il expliqua d'un ton pos et avec un accent normand des plus
prononcs, que depuis vingt ans il n'avait servi que des gens d'tude,
un mdecin et un notaire, qu'il tait au fait des habitudes du Palais,
qu'il savait pousseter des paperasses sans y mettre le dsordre...

Bref, il s'exprima si bien, que tout en se rservant vingt-quatre
heures pour les informations, le juge tira de sa poche et lui tendit
le louis du denier  Dieu.

Mais l'homme, alors, changeant brusquement d'attitude et de voix,
clata de rire et dit:

--Monsieur le juge croit-il encore que Mai me reconnatra?

--Monsieur Lecoq!... fit le juge merveill.

--Lui-mme, monsieur, et je viens vous dire que si vous voulez bien
mander Mai pour l'interroger, toutes les mesures sont prises pour son
vasion ... Ce sera demain si vous le voulez bien.




XXXV


Lorsqu'un juge d'instruction prs le tribunal de la Seine vent
interroger un prvenu consign dans l'une des prisons,--le Dpt
except, puisqu'il communique directement avec le Palais de
Justice,--voici comment les choses se passent.

Le juge remet  un huissier une ordonnance d'extraction dont la seule
formule, imprative et concise, suffirait  donner une ide de la
toute-puissance du magistrat instructeur.

Il y est dit:

Le gardien de la maison d'arrt de----remettra au porteur du
prsent ordre, le nomm----prvenu de----pour le conduire devant
nous en notre cabinet, au Palais de Justice, et le rintgrer ensuite
 ladite maison d'arrt.

Rien de plus, rien de moins, une signature, le sceau, et tout le monde
s'empresse d'obir.

Mais du moment o il est nanti de cet ordre, jusqu' l'instant de la
rintgration, le directeur est relev de sa responsabilit. Advienne
que pourra, il a le droit de d'en laver les mains.

Aussi, que d'embarras pour le voyage du plus mince filou, que de
crmonies, que de prcautions.

On fait monter le dtenu dsign dans une de ces lugubres voitures
cellulaires, qu'on peut voir stationner  la journe au quai de
l'Horloge ou dans la cour de la Sainte-Chapelle, et on l'enferme
solidement dans un des compartiments.

Cette voiture le conduit au Palais, et l, en attendant que vienne son
tour d'tre interrog, on le dpose dans une des cellules de cette
triste prison d'attente qu'on appelait autrefois la souricire.

C'est toujours dans l'enceinte mme de la maison d'arrt que le
prvenu monte en voiture, il en descend toujours dans une cour
intrieure dont toutes les issues sont fermes et gardes.

A la monte comme  la descente, le prisonnier est entour de
surveillants.

En route, il est sous l'oeil de plusieurs gardiens, placs, les uns
dans le couloir qui spare les compartiments, les autres dans le
cabriolet, prs du conducteur.

Enfin, des gardes de Paris  cheval escortent toujours la voiture.

Aussi, les plus hardis et les plus habiles malfaiteurs
reconnaissent-ils volontiers qu'il est  peu prs impossible de
s'chapper de cette gele roulante pendant le trajet.

Les statistiques de l'administration ne comptent que trente tentatives
d'vasion en dix ans.

De ces trente tentatives, vingt-cinq taient absolument ridicules.
Quatre furent dcouvertes avant que leurs auteurs eussent pu concevoir
de srieuses esprances. Une seule, celle de Gourdier, en plein
jour, rue de Rivoli, faillit russir; il tait  cinquante pas de la
voiture, qui filait toujours, quand un sergent de ville l'arrta.

C'est cependant sur toutes ces circonstances que reposait le plan de
Lecoq pour l'vasion de Mai, ce plan d'une simplicit enfantine, ainsi
qu'il l'avouait ingnument. Il consistait  fermer imparfaitement,
lors du dpart de la maison d'arrt, le compartiment de Mai, et  l'y
oublier quand la voiture, aprs avoir vers  la souricire son
chargement de coquins, irait selon l'habitude attendre sur le quai
l'heure du retour.

Il y avait cent  parier contre un que le prvenu se hterait de
profiter de cet oubli, pour prendre la clef des champs.

Tout fut donc prpar et combin conformment aux intentions de Lecoq,
pour le jour qu'il avait indiqu, c'est--dire pour le premier lundi
de la rentre des vacances de Pques.

L'ordonnance d'extraction fut libelle et remise  un gardien-chef
intelligent, avec les plus minutieuses instructions.

La voiture cellulaire dsigne pour le transport du soi-disant
saltimbanque devait arriver au Palais vers midi seulement.

Et cependant, ds neuf heures, flnait autour de la Prfecture un de
ces vieux gamins de Paris, qui feraient presque croire  la fable
de Vnus sortant des flots, tant ils semblent vritablement ns de
l'cume du ruisseau.

Il tait vtu d'une mchante blouse de laine noire et d'un pantalon 
carreaux trop large, retenti  la taille par une ceinture de cuir.
Ses bottes trahissaient des courses enrages dans les boues de la
banlieue, sa casquette tait ignoble, mais sa cravate de foulard rouge
prtentieusement noue ne pouvait tre qu'un prsent de l'amour.

Il avait le teint blme, l'oeil cern, la mine louche, la barbe rare.
Ses cheveux jauntres colls aux tempes, taient coups carrment
au-dessus de la nuque, et rass en dessous, comme pour pargner de la
besogne au bourreau.

A voir sa dmarche, le balancement de ses hanches, le mouvement de ses
paules,  examiner sa faon de tenir une cigarette et de lancer un
jet de salive entre ses dents, Polyte Chupin lui et tendu la main
comme  un ami,  un camaro,  un zig.

On tait au 14 avril, le temps tait beau, l'atmosphre tide, les
cimes des marronniers des Tuileries verdoyaient  l'horizon, ce
garnement devait tre content de vivre, heureux de ne rien faire.

Il allait et venait, le long de ce quai de l'Horloge, que foulent,
aux heures matinales, tant de pieds honteux; partageant son attention
entre les passants et des tireurs de sable qui travaillaient sur la
Seine.

Parfois, il traversait la chausse et allait dire quelques mots  un
respectable et vieux monsieur  lunettes et  longue barbe, proprement
mis, gant de filosle, qui avait toutes les allures d'un petit
rentier, et qui paraissait avoir pour les boutiques d'opticien une
curiosit particulire.

De temps  autre, un agent de la sret passait, se rendant au
rapport, et aussitt le rentier ou le garnement courait  lui et
demandait quelque renseignement en l'air.

L'homme de la sret rpondait et passait, et alors les deux compres
se rejoignaient en riant, et disaient:

--Bon!... voil encore un tel qui ne nous remet pas.

Et ils avaient de bonnes raisons pour se rjouir, des motifs srieux
pour tre fiers.

De douze ou quinze agents qu'ils accostrent alternativement, pas un
ne reconnut en eux deux collgues, Lecoq et le pre Absinthe.

C'taient bien eux, pourtant, arms et prpars pour cette chasse dont
ils ne pouvaient prvoir les hasards, pour cette poursuite, qui devait
tre mystrieuse et acharne comme celle des sauvages.

Dans l'esprit du jeune policier, cette audacieuse preuve tait
dcisive.

Du moment o des compagnons de tous les jours, des gens accoutums 
flairer toutes les supercheries du costume, se laissaient prendre
 son travestissement et  celui du pre Absinthe, Mai devait
indubitablement y tre pris.

--Ah! je ne suis pas tonn qu'on ne me reconnaisse pas, rptait le
pre Absinthe, puisque je ne me reconnais pas moi-mme! Il n'y avait
que vous, monsieur Lecoq, pour me transformer en un rentier bnin, moi
qui ai toujours eu l'air d'un gendarme dguis!...

Mais le temps des rflexions, utiles ou non, tait pass.

Le jeune policier venait d'apercevoir, sur le pont au Change, une
voiture cellulaire qui arrivait au grand trot.

--Attention, vieux, dit-il  son compagnon, voici qu'on amne notre
homme!... Vite  notre poste, rappelez-vous la consigne et ouvrez
l'oeil!...

Prs de l, sur le quai, tait un chantier  demi entour de planches.
Le pre Absinthe alla se poster devant une des affiches colles sur la
clture, et Lecoq, apercevant une pelle oublie, s'en empara et se mit
 remuer du sable.

Ils firent bien de se hter.

La gele roulante venait de tourner le quai.

Elle passa devant les deux agents de la sret, et s'engouffra avec
un grand bruit de ferraille sous la vote qui conduisait  la
souricire.

Mai y tait enferm.

Lecoq en eut la certitude, en apercevant le gardien-chef assis dans le
cabriolet.

La voiture resta bien un gros quart d'heure dans la cour....

Quand elle reparut, le conducteur descendu de son sige tirait ses
chevaux par la bride.

Il rangea le lourd vhicule tout contre le Palais de Justice, jeta une
couverte sur les reins de ses btes, alluma une pipe et s'loigna...

Durant un bon moment, l'anxit des deux observateurs fut une
vritable souffrance, rien ne bougeait, rien ne remuait....

Mais  la fin, la portire de la voiture s'entre-billa doucement avec
des prcautions infinies, et une tte ple et effare se montra ... la
tte de Mai.

D'un rapide regard, le prisonnier explora les environs. Personne ne
passait.

Alors, avec la prestesse et la prcision du chat, il sauta  terre,
referma sans bruit la portire, et se mit  marcher dans la direction
du pont au Change...




XXXVI


Lecoq respira.

Il en tait  chercher si quelque futile circonstance oublie ou
nglige, n'avait pas disloqu toutes ses combinaisons.

Il en tait  se demander si l'nigmatique prvenu n'avait pas refus
la prilleuse libert qui lui tait offerte.

Inquitudes folles!... Mai s'vadait, non pas  l'tourdie, mais avec
prmditation.

Entre le moment o il s'tait senti seul, oubli dans son compartiment
mal ferm, et l'instant o il avait entre-bill la portire, il
s'tait coul assez de temps pour qu'un homme de sa force, dou
d'une prodigieuse perspicacit, pt analyser et calculer toutes les
consquences d'une si grave dtermination.

Si donc il donnait dans le pige qui lui tait tendu, c'tait en toute
connaissance de cause.

Il acceptait, en tmraire peut-tre, mais non pas en dupe, une lutte
prvue.

--Or, pensait Lecoq, s'il accepte cette lutte, c'est qu'il entrevoit
quelque chance d'en sortir vainqueur.

Grave sujet de crainte pour le jeune policier; mais aussi, prtexte
d'une dlicieuse motion. Il avait une ambition au-dessus de son tat,
et tout ambitieux est joueur.

Il considrait la partie comme presque gale, entre le prvenu et lui.
Plus de prison, dsormais, de geliers, de juges, rien de tout le
formidable appareil de la Justice.

Ils restaient seuls en prsence, libres dans les rues de Paris, arms
de dfiances pareilles, obligs aux mmes ruses, forcs pour se cacher
l'un de l'autre, de recourir  des prcautions identiques.

Lecoq avait, il est vrai, un auxiliaire: le pre Absinthe. Mais qui
assurait que Mai ne saurait pas rejoindre son insaisissable complice?

C'tait donc un vritable duel dont l'issue dpendait uniquement du
courage, de l'adresse et du sang-froid des deux adversaires.

Toutes ces rflexions ensemble avaient travers avec la rapidit de
l'clair l'esprit du jeune policier.

Il lcha vivement sa pelle, et courant  un sergent de ville qui
sortait de la Prfecture, il lui remit une lettre qu'il tenait toute
prte dans sa poche.

--Portez vite ceci  M. Segmuller, le juge d'instruction, lui dit-il,
c'est pour une affaire de service.

Le sergent de ville voulut interroger ce garnement, qui correspondait
avec des magistrats, mais dj Lecoq s'tait lanc sur les traces du
prvenu.

Mai n'tait pas bien loin.

Il s'en allait le plus paisiblement du monde, les mains dans ses
poches, la tte haute et la mine assure.

Avait-il rflchi qu'il est trs-dangereux de courir aux environs
d'une prison dont on vient de s'enfuir? Ne se disait-il pas plutt que
si on l'avait laiss s'vader, ce n'tait pas,  coup sur, pour le
reprendre tout de suite?

Bientt il fut clair que cette dernire considration dictait seule
sa conduite, et qu'il s'estimait fort en sret, tout en sachant bien
qu'il devait tre surveill.

Il ne se hta nullement, lorsqu'il et dpass le pont au Change,
et c'est du mme train insolemment tranquille d'un promeneur, qu'il
suivit le quai aux Fleurs et s'engagea dans la rue de la Cit.

Rien de suspect en lui ne trahissait le prisonnier vad. Depuis
que sa malle,--cette fameuse malle qu'il prtendait avoir dpose 
l'htel de Mariembourg,--lui avait t rendue, il ne manquait jamais,
quand il allait  l'instruction, de mettre ses plus beaux effets.

Il portait, ce jour-l, une redingote, un gilet et un pantalon de drap
noir. On devait, en le voyant passer, le prendre pour un ouvrier ais,
endimanch en l'honneur de la Saint-Lundi.

Mais lorsqu'aprs avoir pass la Seine il arriva rue Saint-Jacques,
ses allures changrent.

Il parut s'orienter en homme qui ne se reconnat plus dans un quartier
qui lui tait autrefois familier. Sa marche, parfaitement sre
jusqu'alors, devint indcise. Il avanait maintenant le nez en l'air,
regardant de droite et de gauche, piant les enseignes.

--Evidemment il cherche quelque chose, pensait Lecoq, mais quoi?...

Il ne tarda pas  le savoir. Une boutique de marchand de vieux habits
s'tant rencontre, Mai y entra avec un empressement visible.

--Eh! eh!... murmura le jeune policier, je parierais volontiers que
ce soi-disant saltimbanque a t tudiant, et qu'il lui est arriv de
vendre par ici le superflu de sa garde-robe pour aller danser  la
Chaumire...

Il s'tait rfugi en face, sous une porte cochre, et semblait
fort occup  allumer une cigarette. Le pre Absinthe crut pouvoir
s'approcher sans inconvnient.

--Eh bien!... monsieur Lecoq, dit-il, voici notre homme en train
de troquer ses habits de drap contre des vtements grossiers. Il
demandera du retour, on lui en donnera. Vous qui me disiez ce matin:
Mai sans le sou..., c'est la plus belle carte de notre jeu!

--Bast! avant de nous dsoler, attendons. Qui nous dit qu'on va lui
donner de l'argent? Les marchands d'habits n'achtent gure aux
passants que sous la condition d'aller les payer  domicile.

Le pre Absinthe, l-dessus, s'loigna. Il se payait de ces raisons,
mais non Lecoq, qui les lui donnait.

Au dedans de lui, le jeune policier s'adressait les injures les plus
fortes.

Encore une tourderie, une faute, une arme laisse aux mains de
l'ennemi.

Comment lui, qui se croyait si ingnieux, n'avait-il pas su prvoir
ce qui arrivait? Il tait si facile de ne laisser en possession du
prvenu que ses misrables loques de prison!

Son repentir fut moins cuisant, quand il vit Mai sortir de la boutique
comme il y tait entr. La chance, dont il avait parl au pre
Absinthe sans y croire, se dcidait en sa faveur.

Le prvenu chancelait aux premiers pas qu'il fit dans la rue. Son
visage trahissait l'angoisse suprme du noy qui sent s'enfoncer la
frle planche sur laquelle il fondait son seul espoir de salut.

Mais que s'tait-il pass? Lecoq voulait le savoir.

Il modula d'une certaine faon un vigoureux coup de sifflet, signal
convenu pour avertir son compagnon qu'il lui abandonnait la poursuite,
et un coup de sifflet pareil lui ayant rpondu, il entra dans la
boutique.

Le marchand d'habits tait encore  son comptoir. Lecoq ne s'amusa pas
 parlementer. Il exhiba sa carte, preuve de sa profession, et d'un
ton bref demanda des renseignements.

--Que voulait l'homme qui sort d'ici?...

Le ngociant parut se troubler.

--C'est tout une histoire, balbutia-t-il.

--Contez-la-moi! ordonna Lecoq, surpris de l'embarras de cet homme.

--Oh! c'est bien simple. Il y a une douzaine de jours de cela, je vois
entrer ici un individu, portant un paquet sous le bras, qui demande 
me parler de la part d'un de mes pays, qu'il me nomme.

--Vous tes Alsacien?

--Oui, monsieur!... Pour lors, je vais avec ce particulier chez le
marchand de vins du coin, il demande une bouteille de suprieur, et
quand nous avons trinqu, il me demande si je veux consentir  garder
chez moi le paquet qu'il porte, jusqu' ce qu'un de ses cousins vienne
me le rclamer. Crainte d'erreur, ce cousin devait me dire certaines
paroles de reconnaissance, un mot de passe, quoi! Moi je refuse net.
Justement le mois pass j'ai failli me trouver pris dans une affaire
de recel pour une obligeance pareille! Non, jamais vous n'avez vu
d'homme si surpris, ni si vex. Ah! je peux dire qu'il a tout fait
pour me dcider, il a t jusqu' me promettre une bonne somme pour ma
peine... Tout cela ne faisait qu'augmenter ma dfiance, et j'ai tenu
bon...

Il s'arrta pour reprendre haleine, mais Lecoq tait sur des charbons
ardents.

--Et aprs?... insista-t-il durement.

--Aprs? Dame! Cet individu a pay la bouteille et est parti. J'avais
oubli cela, quand tout  l'heure, entre un autre particulier qui
me demande si je n'ai pas pour lui un paquet dpos par un de ses
cousins, et qui tout de suite se met  bredouiller une phrase, le mot
d'ordre, sans doute. Quand j'ai rpondu que je n'avais rien, il est
devenu blanc comme un linge, et j'ai cru qu'il s'vanouissait. Tous
mes doutes me sont revenus. Aussi, quand il m'a propos d'acheter ses
vtements ... bernique!

Tout cela tait fort clair.

--Et comment tait ce cousin d'il y a quinze jours? demanda le jeune
policier.

--C'tait un homme d'assez forte corpulence, un bon gros rougeaud,
avec des favoris blancs. Ah! je le reconnatrais bien.

--Le complice! exclama Lecoq.

--Vous dites?

--Rien qui vous intresse. Merci!... je suis press, vous me reverrez,
salut!...

Lecoq n'tait pas rest cinq minutes chez le marchand d'habits;
pourtant, lorsqu'il sortit, Mai et le pre Absinthe avaient disparu.

Mais il n'y avait rien l d'inquitant.

Lorsqu'il avait arrt avec son vieux collgue le plan de cette chasse
 l'homme  travers Paris, le jeune policier s'tait vertu  en
imaginer toutes les difficults afin de les rsoudre  l'avance.

Or, le cas prsent avait t prvu. Si l'un des deux observateurs se
trouvait oblig de rester en arrire, l'autre devait le mettre 
mme de rejoindre, grce  un expdient emprunt aux aventures du
Petit-Poucet.

Il tait convenu que celui qui resterait sur la piste de Mai
tracerait, de distance en distance,  la craie, sur les murs et sur
les volets des magasins, des flches dont le fer, comme un index
tendu, indiquerait au retardataire la route  suivre.

Pour savoir o aller, Lecoq n'avait donc qu' interroger les
devantures des environs.

L'examen ne fut ni difficile ni long.

Sur les volets de la troisime boutique aprs celle du marchand
d'habits, une flche superbe se voyait, la pointe tourne vers le haut
de la rue Saint-Jacques.

Le jeune policier s'lana dans cette direction.

Il se htait, dvor d'inquitudes.

Ah! son assurance du matin venait de recevoir un rude choc!

Quel terrible avertissement que cette dclaration du marchand de vieux
habits!...

Dsormais, c'tait un fait acquis: le mystrieux et insaisissable
complice du meurtrier avait pouss la prvoyance jusqu' s'inquiter
de combinaisons de salut pour le cas si improbable d'une vasion.

La subtile pntration de cet homme dpassait les prtendus miracles
des somnambules lucides.

--Que contenait ce paquet? pensait Lecoq, des vtements, sans
doute, un dguisement, de l'argent, des papiers supposs, un faux
passe-port?...

Il arrivait rue Soufflot, il dut s'interrompre pour demander son
chemin aux murailles.

Ce fut l'affaire d'une seconde. Une longue flche, sur le magasin d'un
petit horloger, montrait le boulevard Saint-Michel.

Le jeune policier reprit sa course.

--Le complice, poursuivait-il, n'a pas russi dans sa tentative prs
du marchand d'habits, mais il n'est pas homme  rester sur un chec...
Il aura certainement pris d'autres mesures. Comment les deviner pour
les djouer!...

Le prvenu avait travers le boulevard Saint-Michel et pris la
rue Monsieur-le-Prince; les flches du pre Absinthe le disaient
loquemment.

Lecoq suivit la rue Monsieur-le-Prince.

--Une circonstance me rassure, murmurait-il, la dmarche de Mai prs
de ce marchand, et sa consternation quand il a su que cet homme
n'avait rien  lui remettre. Le complice qui l'avait inform de ses
esprances n'aura pas pu lui faire savoir sa dconvenue. Donc,  cette
heure, mon prvenu est bien livr  ses seules ressources ... la chane
de convention qui l'unissait  son complice est rompue, brise; il
n'y a plus rien d'arrt entre eux, plus de systme commun, plus de
projets ... Il s'agit de les empcher de se rejoindre. Tout est l!

Combien il se rjouissait alors d'avoir obtenu que Mai ft loign du
Dpt. Son triomphe, en admettant qu'il gagnt la partie, rsulterait
de cet acte de dfiance. Il tait  croire que la tentative du
complice avait eu lieu prcisment la veille du jour o le prvenu
avait t chang de prison. Cette supposition expliquait comment il
n'avait pu tre averti....

Cependant, de flche en flche, le jeune policier tait arriv jusqu'
l'Odon. L, plus de signes, mais il aperut le pre Absinthe sous la
galerie.

Le vieil agent de la sret tait debout devant l'talage d'un
libraire, et il paraissait donner toute son attention aux gravures
d'un journal illustr.

Le jeune policier, tout en outrant la dmarche nonchalante de ces
garnements de Paris dont il portait le costume, alla se placer prs de
son collgue.

--Eh bien!... lui demanda-t-il, et Mai?...

--Il est l, rpondit le bonhomme, en dsignant du regard le pristyle
du triste monument.

En effet, le prvenu tait assis sur une marche de l'escalier de
pierre, les coudes appuys sur les genoux, le visage cach entre ses
mains, comme s'il et senti la ncessit de drober aux passants
l'expression de son dsespoir.

Sans doute, en ce moment, il se voyait perdu. Seul, sans un sou, au
milieu de Paris, que devenir?

Il se savait, assurment, surveill, pi, suivi pas  pas, et il ne
comprenait que trop qu'au moindre effort pour rejoindre son complice,
 la premire dmarche significative pour lui donner signe de vie,
c'en tait fait de son secret: de ce secret qu'il avait estim plus
prcieux que la vie mme, et que jusqu'ici il avait russi  sauver au
prix de prodigieux sacrifices, grce  des prodiges d'nergie et de
sang-froid.

Aprs avoir longuement contempl en silence cet homme si malheureux,
qu'il estimait et qu'il admirait, aprs tout, Lecoq se retourna vers
son vieux compagnon:

--Qu'a fait le prvenu, demanda-t-il, le long de la route?

--Il est entr chez cinq marchands d'habits, bien inutilement. En
dsespoir de cause, il s'est adress  un chineur qui passait, avec
un lot de vieilles frusques sur l'paule, mais ils ne se sont pas
entendus.

Lecoq hocha la tte.

--La morale de ceci, pre Absinthe, dit-il, c'est qu'il y a un abme
entre la thorie et la pratique. Voil un prvenu que les gens les
plus exercs ont pris pour un pauvre diable, pour un misrable
saltimbanque, tant il savait bien parler des malheurs et des hasards
de son existence ... Il est dehors, il est libre, et ce soi-disant
bohmien ne sait comment s'y prendre pour faire argent des vtements
qu'il a sur le dos. Le comdien qui faisait illusion sur la scne
s'vanouit, l'homme reste ... l'homme qui a toujours t riche et qui
ne sait rien de la vie!...

Il ne poursuivit pas, Mai venait de se lever.

Lecoq se trouvait  moins de dix pas de lui et le distinguait
parfaitement.

L'infortun tait livide, son attitude rvlait l'excs de son
abattement; on lisait l'indcision dans ses yeux.

Peut-tre se demandait-il si le plus sage ne serait pas d'aller
se remettre volontairement aux mains de ses geliers, puisque les
ressources sur lesquelles il comptait en s'vadant lui faisaient
dfaut.

Mais bientt il secoua cette torpeur qui l'avait envahi, son regard
tincela, et aprs un geste de menace et de dfi, il descendit
l'escalier de l'Odon, traversa la place, et s'engagea dans la rue de
l'Ancienne-Comdie.

Il marchait d'un bon pas, maintenant, en homme qui a un but.

--Qui sait o il va?... murmurait le pre Absinthe, tout en jouant des
jambes aux cts de Lecoq.

--Moi!... rpondit le jeune policier. Et la preuve, c'est que je vais
vous quitter, et courir lui prparer un plat de mon mtier. Je puis
me tromper, cependant, et comme il faut tout prvoir, vous allez
me laisser des flches partout. Si notre homme ne se rendait pas
 l'htel de Mariembourg, comme je le prsume, je reviendrais ici
reprendre votre piste.

Un fiacre vide arrivait au pas, il y monta en commandant au cocher de
le conduire  la gare du Nord, par le plus court, et vite.

Il se voyait bien juste le temps de prparer sa mise en scne. Aussi
profita-t-il de la route pour payer le cocher et chercher dans son
portefeuille, entre toutes les pices que lui avait confies M.
Segmuller, la pice dont il allait avoir besoin.

La voiture n'tait pas encore arrte devant le chemin de fer que
Lecoq tait  terre. Il courut tout d'un trait  l'htel.

Comme la premire fois, il trouva la blonde Mme Milner, grimpe sur
une chaise devant la cage de son sansonnet, lui serinant obstinment
sa phrase allemande,  laquelle l'oiseau rpondait avec une
obstination gale: Camille!... o est Camille?

A l'aspect du garnement qui pntrait dans son htel, la jolie veuve
ne daigna pas se dranger.

--Qu'est-ce que vous dsirez? demanda-t-elle d'un ton peu
encourageant.

Lecoq saluait tant qu'il pouvait, s'efforant de rehausser par son
maintien son dplorable accoutrement.

--Je suis, madame, rpondit-il, le propre neveu d'un huissier du
Palais de Justice. tant all visiter mon oncle, ce tantt, vu que je
suis sans ouvrage, je l'ai trouv tout perclus de rhumatismes, et il
m'a pri de vous apporter ce papier  sa place ... C'est une citation
pour vous rendre immdiatement prs du juge d'instruction.

Cette rponse eut la vertu de dcider Mme Milner  abandonner sa
chaise. Elle prit le papier et lut ... C'tait bien ce que lui
annonait ce singulier commissionnaire.

--C'est bien, rpondit-elle, le temps de jeter un chle sur mes
paules, et j'obis....

Lecoq se retira  reculons, la bouche en coeur, saluant toujours
... mais il n'avait pas dpass le seuil, que dj une grimace
significative trahissait son intime satisfaction.

Il venait de rendre  la blonde veuve la monnaie de sa pice. Elle
l'avait dup, il la jouait.

Le coup tait mont. Il traversa la chausse, et, avisant au coin de
la rue de Saint-Quentin une maison en construction, il s'y cacha,
attendant....

--Le temps de passer un chle et un chapeau, et je pars!

Ainsi avait dit Mme Milner au jeune policier.

Mais elle avait quarante ans sonns, elle tait veuve, blonde,
trs-agrable encore, de l'aveu du commissaire de police de son
quartier... Il lui fallut plus de dix minutes pour nouer ngligemment
les brides de son chapeau de velours gros bleu.

Lecoq, au milieu de ses pltras, sentait des sueurs perler le long de
son chine  l'ide que Mai pouvait arriver d'un instant  l'autre.

Combien avait-il d'avance sur lui?... Une demi-heure peut-tre, et
encore!... Et il n'avait accompli que la moiti de sa tche.

Chaque ombre qui apparaissait au coin de la rue Saint-Quentin, du ct
de la rue Lafayette, lui donnait le frisson.

Enfin la coquette htelire apparut, toute pimpante par cette belle
journe de printemps.

Elle tenait sans doute  rparer le temps perdu  sa toilette, car
c'est presque en courant qu'elle gagna le bout de la rue.

Ds qu'elle eut disparu, le jeune policier bondit hors de sa cachette,
et entra comme une trombe  l'htel de Mariembourg.

Fritz, le garon bavarois, avait d tre prvenu que la maison allait
rester sous sa seule garde, pendant quelques heures, et ... il gardait.

Il s'tait bien et commodment tabli dans le propre fauteuil de sa
patronne, les jambes allonges sur une chaise, et dj il dormait
presque.

--Debout!... lui cria Lecoq, debout!

A cette voix qui avait l'clat des trompettes, Fritz se dressa tout
effar.

--Tu vois, poursuivit le jeune policier en lui montrant sa carte, je
suis un agent de la Prfecture de police ... Si tu veux viter toutes
sortes de dsagrments, dont le moindre serait une promenade au Dpt,
il faut m'obir.

Le vigilant garon tremblait de tous ses membres.

--J'obirai, bgaya-t-il ... Mais que dois-je faire?

--Peu de chose. Un homme va se prsenter ici,  la minute; tu le
reconnatras  ses vtements noirs et  sa longue barbe; il s'agit de
lui rpondre ce que je vais te dire, mot pour mot. Et songe qu'une
erreur, mme involontaire, te mnerait loin.

--Comptez sur moi, monsieur, dit Fritz, j'ai une mmoire excellente...

La seule perspective de la prison l'avait terrifi; il parlait dans la
sincrit de son me; on pouvait tout obtenir de lui.

Lecoq profita de ces dispositions, et avec la concision et la clart
dont il avait le secret, il expliqua au garon d'htel ce qu'il
voulait.

Il s'exprimait d'ailleurs d'un ton  faire pntrer sa volont dans
l'esprit le plus rebelle, aussi srement qu'un marteau enfonce un clou
dans une planche.

Lorsqu'il eut achev ses explications:

--Maintenant, ajouta-t-il, je veux voir et entendre!... O puis-je me
cacher?

Fritz lui montra une porte vitre.

--Dans le cabinet noir que voici, monsieur l'agent, rpondit-il. En
laissant la porte entre-bille, vous entendrez, et vous verrez tout
par le carreau.

Sans un mot, Lecoq se jeta dans le cabinet, la sonnette du portillon
de l'htel annonait l'entre d'un visiteur.

C'tait Mai.

--Je dsirerais parler  la matresse de l'htel, dit-il.

--A quelle matresse?

--A la femme qui m'a reu quand je suis descendu ici, il y a six
semaines...

--J'y suis, interrompit Fritz, c'est Mme Milner que vous voudriez
voir. Vous arrivez trop tard, ce n'est plus elle qui tient cette
maison. Elle l'a vendue, le mois pass, aprs fortune faite, et elle
est partie pour son pays, l'Alsace.

Le prvenu frappa du pied en lchant un juron  faire frmir un
charretier embourb:

--J'ai cependant une rclamation  lui adresser, insista-t-il.

--Voulez-vous que j'appelle son successeur?...

De son trou, le jeune policier ne pouvait s'empcher d'admirer Fritz:
il mentait impudemment avec cet air de candeur parfaite qui donne aux
Allemands une si grande supriorit sur les gens du midi, lesquels,
mme quand ils disent la vrit, ont l'air de mentir.

--Eh!... le successeur m'enverra promener, s'cria Mai. Je venais
rclamer des arrhes que j'ai donnes pour une chambre dont je ne me
suis jamais servi!

--Des arrhes ne se rendent jamais.

Le prvenu grommela des menaces confuses, dont on ne put gure saisir
que ces mots: vol manifeste et encore: la justice, puis il sortit
en tirant violemment la porte sur lui.

--Eh bien!... Ai-je rpondu comme il faut? demanda Fritz triomphant au
jeune agent qui quittait son cabinet noir.

--Oui, parfaitement, rpondit Lecoq....

Et d'un bras nerveux, faisant pirouetter le garon, qui lui barrait le
passage, il se prcipita sur les pas de Mai.

Une vague apprhension lui serrait la gorge.

Il lui semblait que le prvenu n'avait t ni surpris ni mu
vritablement. Il tait venu  l'htel comptant sur Mme Milner, l'me
damne de son complice, la nouvelle du dpart de cette femme et d le
terrifier.

Avait-il donc devin la ruse?... Comment?...

Le bon sens dmontrait si bien que le prvenu en ce cas devait avoir
t mis en garde, que la premire question de Lecoq, en rejoignant le
pre Absinthe, rue Lafayette, fut celle-ci:

--Mai a parl  quelqu'un en route?

--Tiens!... rpondit le bonhomme surpris, vous savez cela.

--Ah!... j'en tais sr!... A qui a-t-il parl?

--A une jolie femme, ma foi! blonde et boulotte.

Lecoq tait devenu vert de colre.

--Tonnerre du ciel!... s'cria-t-il, le hasard est contre nous. Je
cours en avant chez Mme Milner, pour que Mai ne la voie pas, je trouve
un expdient pour la chasser de chez elle, et ils se rencontrent!

Le pre Absinthe eut un geste dsespr.

--Ah!... si j'avais su!... pronona-t-il, mais vous ne m'aviez pas dit
d'empcher Mai de parler aux passants....

--Consolez-vous, l'ancien, interrompit le jeune policier, il n'y a
rien  faire contre le malheur....

Le soi-disant saltimbanque atteignait le faubourg Montmartre; les
deux agents de la sret durent s'interrompre, presser le pas et se
rapprocher de leur homme, pour ne pas le perdre dans la foule.

Quand ils furent  une bonne distance:

--Maintenant, reprit Lecoq, des dtails. O nos gens se sont-ils
rencontrs?...

--A deux pas de la rue Saint-Quentin.

--Lequel a aperu l'autre et s'est avanc le premier?

--Mai.

--Qu'a dit la femme? Avez-vous entendu quelque cri de surprise?

--Je n'ai rien entendu parce que j'tais  vingt-cinq pas, mais au
mouvement de la femme, j'ai bien vu qu'elle tait stupfaite.

Ah! si Lecoq et vu la scne de ses yeux, il et pu en tirer des
inductions prcieuses!

--Ont-ils caus longtemps? poursuivit-il.

--Moiti d'un quart-d'heure.

--Savez-vous si Mme Milner a remis de l'argent  Mai?

--Je ne puis rpondre ni oui ni non. Ils gesticulaient comme des
enrags,  ce point que j'ai cru qu'ils se disputaient.

--Naturellement. Ils se savaient observs et tchaient de drouter les
conjectures....

Le pre Absinthe s'arrta court, comme un cheval se cabre devant un
obstacle: une ide lui venait.

--Si on arrtait cette matresse d'htel, pronona-t-il, si on
l'interrogeait?...

--A quoi bon!... M. Segmuller ne l'a-t-il pas,  dix reprises,
presse, accable de questions, sans en rien tirer. Ah! c'est une fine
mouche!... Cette fois, elle rpondrait que Mai l'ayant rencontre lui
a rclam ses dix francs d'arrhes.

Le jeune policier eut un geste rsign.

--Il faut en prendre notre parti, reprit-il. Si le complice n'est pas
averti dj, il ne tardera pas  l'tre, et il faut nous attendre
 l'avoir bientt sur les bras. Quelle ruse imagineront pour nous
chapper ces deux hommes si prodigieusement forts? C'est ce que je
ne puis deviner. Ce que je prvois, par exemple, c'est qu'ils
n'inventeront rien de vulgaire!...

Ces prsomptions de Lecoq firent frmir le pre Absinthe.

--Bigre!... s'cria-t-il, le plus sr serait peut-tre de recoffrer ce
gaillard-l.

--Jamais!... rpondit le jeune policier, non jamais!... Je veux son
secret, je l'aurai. Que serions-nous donc, si nous n'tions pas
capables,  deux, de filer un homme! Il ne disparatra pas, je
pense, comme le diable des feries. Nous allons bien voir ce qu'il
fera, maintenant qu'il a un plan et de l'argent, car il a l'un et
l'autre, l'ancien, j'en mettrais la main au feu.

A ce moment mme, comme si le prvenu et tenu  donner raison  une
partie des soupons de Lecoq, il entra dans un bureau de tabac et en
sortit un cigare  la bouche.




XXXVII


La matresse de l'htel de Mariembourg avait remis de l'argent  Mai;
l'achat de ce cigare le prouvait premptoirement.

Mais s'taient-ils concerts? Avaient-ils eu le temps de dcider point
pour point et par le menu les manoeuvres  tenter pour drouter les
poursuites?...

Il n'y avait  cet gard que des probabilits, trs fortes, il est
vrai, fortifies encore par la conduite du prvenu.

Car une fois de plus, ses faons venaient de changer. Autant
jusqu'alors il avait paru se soucier peu d'tre poursuivi et repris,
autant  cette heure, il semblait inquiet et agit. Aprs avoir march
si longtemps la tte haute, en plein soleil, il tait pris de panique,
et il filait en baissant le nez le long des maisons, se dissimulant,
se faisant petit autant que possible.

--Il est clair, disait Lecoq au pre Absinthe, que les craintes de
notre homme augmentent en raison des esprances qu'il conoit. Il
tait totalement dcourag sous l'Odon, pour un peu il se ft livr,
maintenant il croit bien avoir une issue pour nous chapper avec son
secret.

Le prvenu longea ainsi les boulevards jusqu'au passage Vendme. Il le
traversa et gagna le Temple.

Bientt le pre Absinthe et son jeune collgue le virent s'arrter 
la voix d'une de ces obstines marchandes qui considrent comme leur
proie tous les passants de ces parages et prtendent les dshabiller
ou les habiller ... au choix.

La marchande faisait l'article, et Mai rsistait faiblement. Il finit
par cder et disparut dans la boutique.

--Il y tenait, murmura le pre Absinthe. Voici qu'il a trouv  vendre
ses frusques ... A quoi bon!... puisqu'il a de la monnaie?

Le jeune policier hocha la tte d'un air soucieux.

--Il soutient son rle, rpondit-il, et il tient surtout  changer
de costume. N'est-ce pas surtout la premire proccupation d'un
prisonnier qui a russi  s'vader?

Il se tut. Mai reparaissait mtamorphos de la tte aux pieds.

Il tait maintenant vtu d'un pantalon de grosse toile bleue et d'une
sorte de vareuse de laine noire. Un foulard  carreaux lui entourait
le cou, et il tait coiff d'une casquette  double fond mou, qu'il
portait sur l'oreille, un peu en arrire,  la crne.

Rellement, il n'avait pas, en son genre, la mine plus rassurante que
Lecoq;  dcider lequel on et prfr rencontrer au coin d'un bois,
on et hsit.

Lui, paraissait heureux de sa transformation, comme s'il se fut senti
plus  l'aise et plus libre sous des vtements auxquels il tait
accoutum.

Il y avait du dfi dans le regard qu'il promena autour de lui, comme
s'il et essay de dmler entre tous les gens qu'il apercevait ceux
qui taient chargs de l'pier et de surprendre son secret.

Du reste, il ne s'tait pas dfait de son costume de drap; il le
portait sous son bras, nou dans un mouchoir. Il avait achet et non
troqu, dpens et non augment son capital. Il n'avait abandonn que
son chapeau de soie  haute forme.

Lecoq et bien voulu entrer chez le marchand pour questionner; mais
il comprit que ce serait une imprudence. Mai venait d'assurer sa
casquette sur sa tte d'un geste qui ne pouvait laisser de doutes sur
ses intentions.

La seconde d'aprs, il dtalait dans la rue du Temple. La chasse
srieuse commenait, et bientt les deux limiers n'eurent pas trop
de toute leur exprience et de tout leur flair pour suivre  vue un
gibier qui semblait dou de l'agilit du cerf.

Mai avait probablement habit l'Angleterre et l'Allemagne, puisqu'il
parlait la langue de ces pays aussi couramment que les natifs, mais
 coup sr il connaissait son Paris aussi bien que le plus vieux
Parisien.

Cela fut dmontr rien que par la faon dont il se jeta brusquement
rue des Gravilliers et  la sret de sa course au milieu de ce lacis
de petites rues bizarrement perces, qui s'enchevtrent entre la rue
du Temple et la rue Beaubourg.

Ah! il savait ce quartier sur le bout du doigt, et comme s'il y et
vcu la moiti de son existence. Il savait les maisons  deux issues,
les passages tolrs par certaines cours, les longs couloirs tortueux
et sombres dbouchant sur plusieurs rues.

Par deux fois il faillit dpister les policiers. Au passage Frpillon,
son salut ne tint qu' un fil. S'il ft rest une minute encore
immobile dans un coin obscur o il s'tait blotti, derrire des
tonneaux vides, les deux agents s'loignaient.

La poursuite prsentait d'horribles difficults. La nuit tait
venue, et en mme temps s'tait lev ce lger brouillard qui suit
invariablement les premires belles journes du printemps. Le gaz des
rverbres brlait rouge dans la brume sans projeter de lueurs.

Et pour comble, c'tait l'heure o ces rues laborieuses sont le plus
peuples; les ouvriers sortent des ateliers, les mnagres courent aux
provisions pour le souper, devant toutes les maisons des centaines de
locataires bourdonnent comme des abeilles autour de leur ruche.

Mai profitait de tout, pour garer les gens acharns aprs lui.
Groupes, embarras de voitures, travaux de voirie, il utilisait tout,
avec une merveilleuse prsence d'esprit et une adresse si rare qu'il
glissait comme une ombre,  travers la foule, sans heurter personne,
sans soulever sur son passage la moindre rclamation.

Il avait fini par s'engager dans la rue des Gravilliers et gagnait les
larges voies.

Aprs s'tre fait battre dans une troite enceinte, il voulait essayer
de l'espace. Il avait lutt de ruses, il allait lutter de vitesse et
de fond.

Arriv au boulevard de Sbastopol, il tourna  gauche, du ct de la
Seine, et prit son lan...

Il filait avec une prestigieuse rapidit, les coudes au corps,
mnageant son haleine, cadenant son pas avec la prcision d'un
professeur de gymnastique.

Rien ne l'arrtait, il ne dtournait pas la tte, il courait...

Et c'est du mme train gal et furieux, qu'il descendit le boulevard
de Sbastopol, qu'il traversa la place du Chtelet et les ponts, et
qu'il remonta le boulevard Saint-Michel.

Prs du muse de Cluny, des fiacres stationnaient. Mai s'arrta devant
la premire file, adressa quelques mots au cocher, et monta du ct de
la chausse.

Le fiacre aussitt partit  fond de train.

Mais le prvenu n'tait pas dedans. Il n'avait fait que le traverser,
et pendant que le cocher s'loignait pour une course imaginaire paye
 l'avance, Mai se glissait du ct du trottoir cette fois dans une
voiture qui quitta la station au galop.

Peut-tre, aprs tant de ruses, aprs un formidable effort, aprs
ce dernier stratagme, peut-tre Mai se croyait-il libre ... Il se
trompait.

Derrire le fiacre qui l'emportait, s'appuyant aux ressorts pour se
dlasser, un homme courait ... Lecoq.

Le pauvre pre Absinthe, lui, tait tomb  moiti chemin, devant le
Palais-de-Justice, puis, hors d'haleine. Et le jeune policier ne
comptait plus gure le revoir, ayant eu assez  faire de se maintenir,
sans crayonner des flches indicatrices.

Mai avait donn  son cocher l'ordre de le conduire  la place
d'Italie, et lui avait surtout recommand de s'arrter court au beau
milieu du la place,  cent pas de ce poste o il avait t enferm
avec la veuve Chupin.

Quand il y fut arriv, il se prcipita hors du fiacre, et d'un coup
d'oeil prompt et sr, il explora les environs, cherchant s'il ne
dcouvrirait pas quelque ombre suspecte.

Il ne vit rien. Surpris par le brusque arrt de la voiture, le jeune
policier avait eu le temps de se jeter  plat ventre sous la caisse,
au risque de se faire broyer par les roues.

De plus en plus rassur vraisemblablement, Mai paya la course et
revint sur ses pas du ct de la rue Mouffetard.

D'un bond, Lecoq fut debout, plus acharn sur sa piste qu'un dogue
aprs un os. Il atteignait l'ombre projete par les grands arbres des
boulevards extrieurs, quand un coup de sifflet touff retentit  son
oreille.

--Le pre Absinthe!... fit-il, stupfait et ravi.

--Moi-mme, rpondit le bonhomme, et repos, qui plus est, grce  un
sapin qui m'a ramass l-bas. J'ai pu de cette faon...

--Oh! assez! interrompit Lecoq, assez ... ouvrons l'oeil.

Mai rdait alors, avec une indcision manifeste, autour des nombreux
cabarets du quartier. Il semblait chercher quelque chose.

Enfin, aprs avoir t coller son visage aux carreaux de trois de ces
bouges, il se dcida, et entra dans le quatrime.

La porte n'tait pas referme, que les deux policiers taient  la
vitre, regardant de tous leurs yeux.

Ils virent le prvenu traverser la salle et aller s'asseoir tout au
fond,  une table o se trouvait dj un homme de puissante carrure,
au teint enflamm,  favoris grisonnants.

--Le complice!... murmura le pre Absinthe.

Etait-ce donc, enfin, l'insaisissable complice du meurtrier?...

Se fier  un vague rapport entre deux signalements est si tmraire et
expose  tant de bvues, qu'en toute autre occasion Lecoq et hsit 
se prononcer.

Mais ici, tant de circonstances, de probabilits si fortes tayaient
l'opinion mise par le pre Absinthe, que le jeune policier l'admit
tout d'abord.

Ce rendez-vous n'tait-il pas dans la logique des vnements, le
rsultat prvu et annonc de la rencontre fortuite du prvenu et de la
blonde matresse de l'htel de Mariembourg!...

--Mai, pensait Lecoq, a commenc par prendre tout l'argent que Mme
Milner avait sur elle; il l'a ensuite charge de dire  son complice
de venir l'attendre dans quelque bouge de ce quartier. S'il a hsit
et cherch, c'est qu'il n'avait pu indiquer au juste le cabaret. S'ils
ne jettent pas le masque, c'est que Mai n'est pas bien sr de nous
avoir dpists, et que d'un autre ct le complice craint qu'on n'ait
suivi Mme Milner.

Le complice, si c'tait vritablement lui, avait eu recours  un
travestissement du genre de ceux adopts par Mai et par Lecoq. Il
portait une vieille blouse toute macule, et avait sur la tte un
feutre mou hideux, une loque de feutre. Il avait outr. Sa physionomie
peu rassurante tait  remarquer parmi toutes les figures louches ou
farouches de l'tablissement.

Car c'tait un repaire qu'ils avaient choisi pour leur rendez-vous. On
n'y et pas trouv quatre ouvriers dignes de ce nom. Tous les gens qui
mangeaient et qui buvaient l, devaient avoir eu des dmls avec
la justice. Les moins redoutables taient peut-tre les rdeurs de
barrire, qui formaient la majorit de l'honorable compagnie, tous
reconnaissables  leur cravate  la colin et leur casquette de toile
cire.

Et cependant Mai, cet homme si fortement souponn d'appartenir aux
plus hautes sphres sociales, semblait l comme chez lui.

Il s'tait fait servir un ordinaire et un litre, et il dvorait,
littralement, arrosant sa soupe et son boeuf de larges coups,
s'essuyant les lvres du revers de sa manche.

Seulement, s'entretenait-il avec son voisin de table? C'est ce
qu'il tait impossible de discerner du dehors  travers les vitres
obscurcies par la bue des mets et la fume des pipes.

--Il faut que j'entre!... dclara rsolument Lecoq. J'irai me placer
prs d'eux et j'couterai.

--Y pensez-vous!... fit le pre Absinthe. Et s'ils allaient vous
reconnatre!

--Ils ne me reconnatront pas.

--Ils vous feraient un mauvais parti!...

Le jeune policier eut un geste insouciant.

--Je crois bien, rpondit-il, qu'ils ne reculeraient pas devant un bon
coup de couteau qui les dbarrasserait de moi. La belle affaire!... Un
agent de la sret qui ne saurait pas risquer sa peau ne serait plus
qu'un mouchard. Voyez donc si Gvrol a jamais recul...

Le vieux malin avait peut-tre voulu savoir si le courage de son jeune
compagnon galait sa perspicacit. Il fut difi.

--Vous, l'ancien, ajouta Lecoq, ne vous loignez pas, afin de pouvoir
les filer s'ils sortaient brusquement...

Il avait dj tourn le bouton de la porte, il la poussa, et tant
all s'tablir  une table trs-rapproche de celle qu'occupaient
ses deux pratiques, il demanda, d'une voix odieusement enroue, une
chopine et une portion.

Le prvenu et l'homme au feutre causaient, mais comme des trangers
rapprochs par le hasard, et nullement en amis qui se retrouvent  un
rendez-vous.

Ils parlaient argot... non cet argot puril qui maille certains
romans sous prtexte de couleur locale, mais l'argot vritable, celui
qui a cours dans les repaires de malfaiteurs, langue ignoble et
obscne qu'il est impossible de rendre, tant est flottante et diverse
la signification des mots.

--Quels merveilleux comdiens!... pensait le jeune policier, quelle
perfection, quelle science!... comme je me laisserais prendre si je
n'avais pas des certitudes absolues!...

L'homme au feutre tenait le d, et il donnait sur les prisons de
France de ces dtails qu'on chercherait en vain dans les livres
spciaux.

Il disait le caractre des directeurs de toutes les maisons centrales,
comment la discipline est plus dure ici que l, comment la nourriture
de Poissy vaut dix fois celle de Fontevrault...

Lecoq, ayant dpch son repas, avait demand un demi septier
d'eau-de-vie, et, le dos au mur, les yeux ferms, il paraissait
sommeiller et coutait.

Mai avait pris la parole  son tour, et il narrait son histoire telle
qu'il l'avait conte au juge, depuis le meurtre jusqu' son vasion,
sans oublier les soupons de la police et de la justice  l'endroit de
son individualit, soupons qui l'avaient bien faire rire, disait-il.

Cependant il se ft tenu pour trs-chanceux, il le dclarait, s'il et
eu de quoi regagner l'Allemagne. Mais l'argent lui manquait et il ne
savait comment s'en procurer. Il n'avait mme pas russi  se dfaire
du vtement  lui appartenant, qu'il avait l dans un paquet.

L-dessus, l'homme au feutre jura qu'il avait trop bon coeur pour
laisser un camarade dans l'embarras. Il connaissait, dans la rue mme,
un ngociant de bonne composition; il offrit  Mai de l'y conduire.

Pour toute rponse, Mai se redressa en disant: Partons!... Et ils se
mirent en route, ayant toujours Lecoq sur leurs talons.

Ils descendirent d'un bon pas jusqu'en face de la rue du Fer--Moulin,
et l, ils s'engagrent dans une alle troite et sombre.

--Courez, l'ancien, dit aussitt Lecoq au pre Absinthe, courez
demander au concierge si cette maison n'a pas deux issues.

La maison n'avait que cette entre sur la rue Mouffetard. Les agents
attendirent.

--Nous sommes dcouverts! murmurait le jeune policier, je le
parierais. Il faut que le prvenu m'ait reconnu ou que le garon de
l'htel de Mariembourg ait donn mon signalement au complice!...

Le pre Absinthe garda le silence; les deux compagnons mergeaient
de l'ombre du corridor. Mai faisait sauter dans le creux de sa
main quelques pices de vingt sous, et il paraissait d'une humeur
massacrante.

--Quels filous!... grommelait-il, que ces receleurs.

Si peu qu'on lui et achet ses vtements, l'obligeance de l'homme au
feutre valait une politesse. Mai lui proposa un verre de n'importe
quoi et ils entrrent ensemble chez un liquoriste.

Ils y restrent bien une heure, jouant des tournes au tourniquet; et
quand ils le quittrent, ce fut pour aller s'installer cent pas plus
loin chez un marchand de vins.

Mis dehors par ce marchand de vins qui fermait sa boutique, les deux
bons compagnons se rfugirent dans un dbit rest ouvert. On les en
chassa; ils coururent  un autre, puis  un autre...

Et ainsi, de bouteilles en petits verres, ils atteignirent sur les une
heure du matin, la place Saint-Michel.

Mais l, par exemple, plus rien  boire. Tout tait clos.

Les deux hommes alors se consultrent, et aprs une courte discussion,
ils se dirigrent vers le faubourg Saint-Germain, bras dessus, bras
dessous comme une paire d'amis.

L'alcool qu'ils avaient absorb en notable quantit semblait produire
son effet. Ils titubaient, ils gesticulaient, ils parlaient trs-haut
et tous deux  la fois.

A tous risques, Lecoq les devana pour tcher de saisir quelques
bribes de leur conversation, et les mots de bon coup  faire  et de
argent pour faire la noce arrivrent jusqu' lui.

Dcidment, pour s'obstiner  voir deux personnages sous de telles
apparences, il fallait la foi robuste de cet illumin qui s'criait:
Je crois, parce que c'est absurde.

La confiance du pre Absinthe chancelait,

--Tout cela, murmura-t-il, finira mal!

--Soyez donc sans crainte!... rpondit le jeune policier. Je ne
comprends rien, je l'avoue, aux manoeuvres de ces deux russ compres;
mais qu'importe!... Maintenant que nos deux oiseaux sont runis, je
suis sr du succs, sr, entendez-vous. Si l'un s'envole, l'autre nous
restera, et Gvrol verra bien qui avait raison de lui ou de moi!...

Cependant, les allures des deux ivrognes s'taient peu  peu
ralenties.

A voir de quel air s'examinaient ces magnifiques demeures du faubourg
Saint-Germain, on pouvait leur supposer les pires intentions.

Rue de Varennes, enfin,  deux pas de la rue de la Chaise, ils
s'arrtrent devant le mur peu lev d'un vaste jardin.

C'tait l'homme au feutre qui prorait. Il expliquait  Mai, on
le devinait  ses gestes, que la maison, dont ce jardin tait une
dpendance, avait sa faade rue de Grenelle.

--Ah a!... grommela Lecoq, jusqu'o pousseront-ils la comdie?...

Ils la poussrent jusqu' l'escalade.

S'aidant des paules de son compagnon, Mai se hissa jusqu'au chaperon
du mur, et l'instant d'aprs on entendit le bruit de sa chute dans le
jardin....

L'homme au feutre, rest dans la rue, faisait le guet....




XXXVIII


L'nigmatique prvenu avait mis  accomplir son trange, son
inconcevable dessein, une telle promptitude, que Lecoq n'eut ni le
temps, ni mme l'ide de s'y opposer.

Son entendement avait t branl par ce terrible coup de cloche du
pressentiment qui annonce un grand malheur.

Durant dix secondes, il demeura ptrifi, priv de sentiment autant
que la borne du coin de la rue de la Chaise, derrire laquelle il
s'tait blotti pour observer sans tre vu.

Mais il revint vite  lui, sachant dj comment attnuer sa faute,
avec cette rapidit de dcision qui est le gnie des hommes d'action.

D'un oeil sr, il mesura la distance qui le sparait du complice de
Mai, il prit son lan, et en trois bonds il fut sur lui.

L'homme au feutre voulut crier ... une main de fer touffa le cri dans
sa gorge. Il essaya de se dbattre ... un coup de genou dans les reins
l'tendit  terre comme un enfant.

Et avant d'avoir le temps de se reconnatre, il tait li, garrott,
billonn, enlev et port,  demi-suffoqu, rue de la Chaise.

Pas un mot, d'ailleurs, pas une exclamation, pas un juron, pas mme un
trpignement de lutte, rien.

Aucun bruit suspect n'avait pu parvenir jusqu' Mai, de l'autre ct
du mur, et lui donner l'veil.

--Quelle histoire!... murmura le pre Absinthe, trop ahuri pour songer
 prter main forte  son jeune collgue, quelle histoire!... Qui se
serait attendu....

--Oh!... assez! interrompit Lecoq, de cette voix rauque et brve
que donne aux hommes nergiques l'imminence du pril, assez... nous
causerons demain. Pour l'instant, il faut que je m'loigne. Vous,
papa, vous allez rester en faction devant ce jardin. Si Mai reparat,
empoignez-le et ne le lchez plus ... Et sur votre vie, ne le laissez
pas s'chapper....

--J'entends; mais que faire de celui-ci qui est couch l?...

--Laissons-le provisoirement o il est. Je l'ai ficel soigneusement,
ainsi rien  craindre... Quand les sergents de ville du quartier
passeront, vous le leur remettrez...

Il s'interrompit, prtant l'oreille. Non loin de l, du ct de la rue
de Grenelle, on entendait sur le pav des pas lourds et cadencs qui
se rapprochaient.

--Les voici!... fit le pre Absinthe.

--Ah! je n'ose l'esprer! Ce serait une fire chance que j'aurais...

Il l'eut ... deux sergents de ville accouraient, trs-intrigues par ce
groupe confus qu'ils distinguaient au coin de la rue.

En deux mots Lecoq leur exposa--comme il fallait--la situation. Il
fut dcid que l'un d'eux allait conduire au poste l'homme au feutre
et que l'autre resterait avec le pre Absinthe pour guetter le
prvenu.

--Et maintenant, dclara le jeune policier, je cours rue de Grenelle
donner l'alarme ... De quelle maison dpend ce jardin?

--Quoi!... rpondit un des sergents de ville tout surpris, vous ne
connaissez pas les jardins du duc de Sairmeuse, de ce fameux duc qui
est dix fois millionnaire, et tait autrefois l'ami....

--Je sais, je sais!... dit Lecoq.

--Mme, poursuivit le sergent, le voleur qui s'est introduit l n'a
pas eu le nez creux. Il y a eu ce soir rception  l'htel, comme tous
les lundis, du reste, et tout le monde est encore debout.

--Sans compter, ajouta l'autre sergent de ville, que les invits ne
sont seulement pas partis. Il y avait encore au moins cinq ou six
voitures,  l'instant, devant la porte.

Muni de ces renseignements, le jeune policier partit comme un trait,
plus troubl aprs ce qu'il venait d'apprendre, qu'il ne l'avait t
jusqu'alors.

Il comprenait que si Mai s'tait introduit dans cet htel, ce n'tait
pas dans le but de commettre un vol, mais pouss par l'esprance de
faire perdre sa piste aux limiers acharns aprs lui.

Or, n'y avait-il pas  craindre,  parier mme, que grce au brouhaha
d'une fte, il russirait  gagner la rue de Grenelle et  fuir?

Il se disait cela en arrivant  l'htel de Sairmeuse, demeure
princire dont l'immense faade tait tout illumine.

La voiture du dernier invit venait de sortir de la cour, les valets
de pied apportaient des chelles pour teindre, et le Suisse,
un superbe homme,  face violace, superlativement fier de son
blouissante livre, fermait les deux lourds battants de la grande
porte.

Le jeune policier s'avana vers cet important personnage.

--C'est bien l l'htel de Sairmeuse?... lui demanda-t-il.

Le Suisse suspendit son mouvement pour toiser cet audacieux garnement
qui l'interrogeait; puis d'une voix rude:

--Je te conseille, l'ami, de passer ton chemin. Je n'aime pas les
mauvais plaisants, et j'ai l une provision de manches  balai...

Lecoq avait oubli son costume  la Polyte Chupin.

--Eh!... s'cria-t-il, je ne suis pas ce que je vous paras tre, je
suis un agent du service de la sret, monsieur Lecoq, voici ma carte
si vous ne me croyez pas sur parole, et je viens vous dire qu'un
malfaiteur a escalad le mur du jardin de l'htel de Sairmeuse.

--Un mal-fai-teur?...

Le jeune policier pensa qu'un peu d'exagration ne pouvait nuire, et
mme lui assurait un concours plus efficace.

--Oui, rpondit-il, et des plus dangereux... un assassin qui a dj
sur les mains le sang de trois meurtres. Nous venons d'arrter son
complice qui lui a fait la courte-chelle.

Les rubis du nez du Suisse plirent visiblement.

--Il faut appeler les gens de service, balbutia-t-il.

Joignant l'action  la parole, il allongea la main vers la corde de la
cloche qui lui servait  frapper les visites, mais Lecoq l'arrta.

--Un mot avant!... dit-il. Le malfaiteur n'a-t-il pas pu traverser
simplement l'htel et s'esquiver, par cette porte, sans tre
aperu?... Il serait loin en ce cas.

--Impossible!

--Cependant....

--Permettez! je sais ce que je dis. Primo, le vestibule qui donne sur
les jardins est ferm; on l'ouvre pour les grandes rceptions, mais
non pour les soires intimes du lundi. Secondement, Monseigneur
exige, quand il reoit, que je me tienne sur le seuil de la porte...
Aujourd'hui encore, il m'a renouvel ses ordres  cet gard, et vous
pensez bien que je n'ai pas dsobi.

--S'il en est ainsi, fit le jeune policier, un peu rassur, nous
retrouverons peut-tre notre homme. Avertissez les domestiques, mais
sans mettre votre cloche en branle. Moins nous ferons du bruit, plus
nous nous mnagerons de chances de succs.

En un moment les cinquante valets qui peuplaient les antichambres, les
curies et les cuisines de l'htel de Sairmeuse furent sur pied.

Les grosses lanternes des remises et des curies furent dcroches et
le jardin se trouva illumin comme par enchantement.

--Si Mai est cach l, pensait Lecoq, heureux de se voir tant
d'auxiliaires, il est impossible qu'il en rchappe.

Mais c'est en vain que les jardins furent battus, retourns, fouills
jusqu'en leurs moindres recoins ... on ne trouva personne.

Les loges des outils de jardinage, les serres, les volires d't,
les deux pavillons rustiques du fond, les niches  chiens, tout fut
scrupuleusement visit ... en vain.

Les arbres,  l'exception des marronniers du fond, taient peu
feuillus, mais on ne les ngligea pas pour cela. Un agile marmiton
y grimpait arm d'une lanterne, et clairait jusqu'aux plus hautes
branches.

--L'assassin sera sorti par o il tait entr, rptait obstinment
le Suisse, qui s'tait arm d'un lourd pistolet  silex, et qui ne
lchait pas Lecoq, crainte d'un accident, sans doute...

Il fallut, pour le convaincre de son erreur, que le jeune policier
se mt en communication, d'un ct du mur  l'autre, avec le pre
Absinthe et les deux sergents de ville, car celui qui avait conduit
l'homme au feutre au poste tait de retour.

Ils rpondirent en jurant qu'ils n'avaient pas perdu de vue le
chaperon du mur; qu'ils n'avaient, sacre-bleu! pas la berlue, et que
pas une mouche ne s'y tait pose.

Jusqu'alors, on avait procd un peu au hasard, chacun courant
selon son inspiration, on reconnut la ncessit d'investigations
mthodiques.

Lecoq prenait des mesures pour que pas un coin, pas un endroit
sombre n'chappt aux explorations, il partageait la tche entre ses
volontaires, quand un nouveau venu parut dans le cercle de lumire.

C'tait un monsieur grave et bien ras, vtu comme un notaire pour une
signature de contrat.

--Monsieur Otto, murmura le Suisse  l'oreille du jeune policier, le
premier valet de chambre de monseigneur.

Cet homme important venait de la part de M. le duc.--lui ne disait
pas monseigneur,--savoir ce que signifiait ce remue-mnage.

Quand on lui et expliqu ce dont il s'agissait, M. Otto daigna
fliciter Lecoq, et mme il lui recommanda de fouiller l'htel des
caves aux combles... Cette prcaution seule rassurerait Mme la
duchesse.

Il s'loigna, et les recherches recommencrent avec une ardeur
qu'enflammait certaine promesse de M. le sommelier....

Une souris cache dans les jardins de l'htel de Sairmeuse et t
dcouverte, tant furent minutieuses les investigations.

Pas un objet d'un volume un peu considrable ne fut laiss en place.
Tous les arbustes des massifs furent examins pour ainsi dire feuille
 feuille.

Par moments, les domestiques harasss et dcourags proposaient
d'abandonner la chasse, mais Lecoq les ramenait.

Il avait des accents irrsistibles pour chauffer de la passion qui
l'enflammait tous ces indiffrents qui, en somme, se souciaient
infiniment peu que Mai ft repris ou s'chappt.

Vritablement il tait hors de lui, et il y avait presque de la folie
dans l'activit fbrile qu'il dployait. Il courait de l'un  l'autre,
priant ou menaant tour  tour, jurant qu'il ne demandait plus qu'un
effort, le dernier, qui trs-certainement allait tre couronn de
succs.

Promesses chimriques!... Le prvenu restait introuvable.

Dsormais l'vidence clatait. S'obstiner encore n'et plus t qu'un
enfantillage. Le jeune policier se dcida  rappeler ses auxiliaires.

--C'est assez!... leur dit-il d'une voix dsespre. Il est maintenant
dmontr que le meurtrier n'est plus dans le jardin.

Etait-il donc blotti dans quelque coin de l'immense htel, blme de
peur, tremblant au bruit de tout ce grand mouvement de gens qui le
cherchaient?

On pouvait raisonnablement l'esprer, et c'tait assez l'avis des
domestiques. C'tait surtout l'opinion du Suisse, qui renouvelait avec
une assurance croissante ses affirmations de tout  l'heure.

--Je n'ai pas quitt, jurait-il, le seuil de ma porte, il est
impossible que quelqu'un soit sorti, sans que je l'aie remarqu.

--Visitons donc la maison, fit Lecoq. Mais avant, laissez-moi dire 
mon collgue, qui est dans la rue de Varennes, de venir me rejoindre;
sa faction de l'autre ct du mur est maintenant sans objet.

Le pre Absinthe arriv, toutes les portes du rez-de-chausse furent
fermes; on s'assura de toutes les issues et les investigations
commencrent  travers l'htel de Sairmeuse, un des plus vastes et des
plus magnifiques du faubourg Saint-Germain.

Mais toutes les merveilles de l'univers n'eussent obtenu de Lecoq ni
un regard, ni une seconde d'attention. Toute son intelligence, toutes
ses penses taient au prvenu.

Et c'est certainement sans rien voir qu'il traversa des salons
admirables, une galerie de tableaux sans rivale  Paris, la salle 
manger aux dressoirs chargs de prcieuse vaisselle plate.

Il allait avec une sorte de rage, pressant les gens qui le guidaient
et l'clairaient. Il soulevait comme une plume les meubles les plus
lourds, il drangeait les fauteuils et les chaises, il sondait les
placards et les armoires, il interrogeait les tentures, les rideaux et
les portires.

Jamais perquisition ne fut plus complte. De la cour au grenier pas un
recoin ne fut oubli. Et mme, arriv aux combles, le jeune policier
se hissa par une lucarne jusque sur les toits qu'il examina.

Enfin, aprs deux heures d'un prodigieux travail, Lecoq fut ramen au
palier du premier tage.

Cinq ou six domestiques seulement l'avaient suivi. Les autres, un 
un, s'taient esquivs, ennuys  la fin de cette aventure qui avait
eu pour eux, en commenant, l'attrait d'une partie de plaisir.

--Vous avez tout vu, messieurs les agents, dclara un vieux valet de
pied.

--Tout!... interrompit le Suisse, certes non! Il y a  voir encore les
appartements de monseigneur et ceux de Mme la duchesse.

--Hlas!... murmura le jeune policier,  quoi bon!... Mais dj le
Suisse tait all frapper doucement  l'une des portes donnant sur le
palier. Son acharnement galait celui des agents de la sret, s'il ne
le dpassait. Ils avaient vu le meurtrier entrer, lui ne l'avait
pas vu sortir; donc il tait dans l'htel, et il voulait qu'on le
retrouvt, il le voulait opinitrement.

La porte cependant s'entre-billa, et le visage grave et bien ras de
Otto, le premier valet de chambre, se montra.

--Que diable voulez-vous? demanda-t-il d'un ton rogue.

--Entrer chez monseigneur, rpondit le Suisse; afin de nous assurer
que le malfaiteur ne s'y est pas rfugi.

--tes-vous fou!... dclara M. le premier valet; quand y serait-il
entr, et comment? Je ne puis d'ailleurs souffrir qu'on drange M. le
duc. Il a travaill toute la nuit, et il vient de se mettre au bain
pour se dlasser avant de se coucher.

Le Suisse parut fort contrari de l'algarade et Lecoq apprtait des
excuses, quand une voix se fit entendre, qui disait:

--Laissez, Otto, laissez ces braves gens faire leur mtier.

--Ah!... entendez-vous!... fit le Suisse triomphant.

--Trs-bien!... M. le duc permet ... cela tant, arrivez, je vais vous
clairer.

Lecoq entra, mais c'est pour la forme seulement qu'il parcourut les
diverses pices, la bibliothque, un admirable cabinet de travail, un
ravissant fumoir.

Comme il traversait la chambre  coucher, il eut l'honneur d'entrevoir
M. le duc de Sairmeuse, par la porte entr'ouverte d'une petite salle
de bains de marbre blanc.

--Eh bien!... cria gaiement le duc, le malfaiteur est-il toujours
invisible?...

--Toujours, monseigneur!... rpondit respectueusement le jeune
policier.

Le valet de chambre ne partageait pas la bonne humeur de son matre.

--Je pense, messieurs les agents, dit-il, que vous pouvez vous
pargner la peine de visiter l'appartement de Mme la duchesse. C'est
un soin dont nous nous sommes chargs, les femmes et moi, et nous
avons regard jusque dans les tiroirs...

Sur le palier, le vieux valet de pied, qui ne s'tait pas permis
d'entrer, attendait les agents de la sret.

Il avait sans doute reu des ordres, car il leur demanda poliment
s'ils n'avaient besoin de rien, et s'il ne leur serait pas agrable,
aprs une nuit de fatigues, d'accepter une tranche de viande froide et
un verre de vin.

Les yeux du pre Absinthe tincelrent. Il pensa, probablement, que
dans cette demeure quasi royale on devait manger et boire des choses
exquises, telles qu'il n'en avait pas got de sa vie.

Mais Lecoq refusa brusquement, et il sortit de l'htel de Sairmeuse,
entranant son vieux compagnon.

Le pauvre garon avait hte de se trouver seul. Depuis plusieurs
heures, il avait eu besoin de toute la puissance de sa volont pour ne
rien laisser paratre de sa rage et de son dsespoir.

Mai disparu, vanoui, vapor!...  cette ide il se sentait devenir
fou.

Ce qu'il avait dclar impossible tait arriv.

Il avait, dans la confiance de son orgueil, rpondu sur sa tte du
prvenu, et ce prvenu s'tait chapp, il lui avait gliss entre les
doigts!...

Une fois dans la rue, il s'arrta devant le pre Absinthe, croisant
les bras, et d'une voix brve:

--Eh bien!... l'ancien, demanda-t-il, que pensez-vous de cela?...

Le bonhomme secoua la tte, et sans avoir certes conscience de sa
maladresse:

--Je pense, rpondit-il, que Gvrol va joliment se frotter les mains.

A ce nom, qui tait celui de son plus cruel ennemi, Lecoq bondit comme
le taureau bless.

--Oh! s'cria-t-il, Gvrol n'a pas encore partie gagne. Nous avons
perdu Mai, c'est un malheur; seulement son complice nous reste; nous
le tenons ce personnage insaisissable, qui a fait chouer toutes nos
combinaisons. Il est certainement habile et dvou, mais nous verrons
si son dvouement rsiste  la perspective des travaux forcs. Et
il n'y a pas  dire, c'est l ce qui l'attend s'il se tait et s'il
accepte ainsi la complicit de l'escalade de cette nuit. Oh! je suis
sans crainte, M. Segmuller saura bien lui arracher le mot de l'nigme.

Il brandit son poing ferm, d'un air menaant; puis, d'un ton plus
calme, il ajouta:

--Mais allons au poste o on l'a conduit, je veux l'interroger.




XXXIX


Il faisait grand jour alors, il tait prs de six heures, et quand le
jeune policier et le pre Absinthe arrivrent au poste, ils trouvrent
celui qui le commandait assis  une petite table, rdigeant son
rapport.

Il ne se drangea pas, lorsqu'ils entrrent, ne pouvant les
reconnatre sous leur travestissement.

Mais quand ils se furent nomms, le chef de poste se leva avec un
visible empressement et leur tendit la main.

--Par ma foi!... dit-il, je vous flicite de votre belle capture de
cette nuit.

Le pre Absinthe et Lecoq changrent un regard inquiet.

--Quelle capture?... firent-ils ensemble.

--Cet individu que vous m'avez expdi cette nuit, si bien ficel.

--Eh bien?...

Le chef de poste clata de rire.

--Allons, fit-il, vous ignorez votre bonheur. Ah! la chance vous a
bien servis, et vous aurez une jolie gratification...

--Enfin, qui avons-nous pris? demanda le pre Absinthe impatient.

--Un coquin de la pire espce, un forat en rupture de ban, recherch
inutilement depuis trois mois, et dont vous avez certainement le
signalement en poche, Joseph Couturier, enfin!...

Aux derniers mots du chef de poste, Lecoq devint si affreusement ple,
que le pre Absinthe tendit les bras, croyant qu'il allait tomber.

On s'empressa de lui avancer une chaise, et il s'assit.

--Joseph Couturier! bgayait-il, sans avoir, en apparence, conscience
de ce qu'il disait; Joseph Couturier!... un forat en rupture de
ban!...

Le chef de poste ne comprenait certes rien au trouble affreux du jeune
policier, non plus qu' l'air dconfit du pre Absinthe.

--Mtin!... observa-t-il, le succs vous fait une fire impression, 
vous autres!... Il est vrai que la prise est fameuse. Je vois d'ici le
nez de Gvrol, qui hier encore se prtendait seul capable d'arriver 
ce dangereux coquin.

Ainsi, jusqu' la fin, les vnements se moquaient  plaisir du jeune
policier. Quelle ironie que ces compliments, aprs un chec sans doute
irrparable! Ils le cinglrent comme autant de coups de fouet, et si
cruellement, qu'il se dressa, retrouvant toute son nergie.

--Vous devez vous tromper, dit-il brusquement au chef de poste, cet
homme n'est pas Couturier.

--Je ne me trompe pas, rassurez-vous. Son signalement se rapporte
trait pour trait  celui de la circulaire qui ordonne de le
rechercher. Il lui manque bien, ainsi qu'il est spcifi, le petit
doigt de la main gauche...

--Ah!... c'est une preuve, gmit le pre Absinthe.

--N'est-ce pas?... Eh bien! j'en sais une plus concluante. Couturier
est une vieille connaissance  moi. Je l'ai dj eu en pension toute
une nuit, et il m'a reconnu comme je le reconnaissais.

A cela, pas d'objection possible. C'est donc d'un tout autre ton que
Lecoq reprit:

--Du moins, camarade, vous me permettrez bien d'adresser quelques
questions  notre prisonnier?

--Oh!... tant que vous voudrez. Aprs toutefois que nous aurons
barricad la porte et plac deux de mes hommes devant. Ce Couturier
est un gaillard qui adore le grand air et qui nous brlerait trs-bien
la politesse...

Ces prcautions prises, l'homme au feutre fut tir du violon o il
tait enferm.

Il s'avana tout souriant, ayant dj recouvr cette insouciance des
vieux repris de justice qui, une fois arrts, sont sans rancune
contre la police, pareils en cela aux joueurs qui, ayant perdu,
tendent la main  leur adversaire.

Du premier coup, il reconnut Lecoq.

--Ah!... c'est vous, dit-il, qui m'avez servi... Vous pouvez vous
vanter d'avoir un fier jarret et une solide poigne. Vous tes tomb
sur mon dos comme du ciel, et la nuque me fait encore mal de vos
caresses...

--Alors, fit le jeune policier, si je vous demandais un service, vous
ne me le rendriez pas?

--Oh!... tout de mme. Je n'ai pas plus de fiel qu'un poulet, et votre
face me revient. De quoi s'agit-il?...

--Je dsirerais quelques renseignements sur votre complice de cette
nuit?

La physionomie de l'homme au feutre se rembrunit  cette question.

--Ce n'est certainement pas moi qui les donnerai, rpondit-il.

--Pourquoi?

--Parce que je ne le connais pas; je ne l'avais jamais tant vu que
hier soir.

--C'est difficile  croire. Pour une expdition comme celle de cette
nuit, on ne se fie pas au premier venu. Avant de travailler avec un
homme, on s'informe....

--Eh!... interrompit Couturier, je ne dis pas que je n'ai pas fait une
btise. Je m'en mords assez les doigts, allez!... On ne m'tera pas de
l'ide, voyez-vous, que ce lapin-l est un agent de la sret. Il
m'a tendu un pige, j'y ai donn... C'est bien fait pour moi; il ne
fallait pas y aller!...

--Tu te trompes, mon garon, pronona Lecoq. Cet individu n'appartient
pas  la police, je t'en donne ma parole d'honneur.

Pendant un bon moment, Couturier examina le jeune policier d'un air
sagace, comme s'il et espr reconnatre s'il disait vrai ou non.

--Je vous crois, dit-il enfin, et la preuve, c'est que je vais vous
conter comment les choses se sont passes. Je dnais seul, hier soir,
chez un traiteur, tout en haut de la rue Mouffetard, quand ce gars-l
est venu s'asseoir  ma table. Naturellement, nous nous mettons 
causer, et il me fait l'effet d'un camarade. A propos de je ne sais
quoi, il me dit qu'il a des habits  vendre, et qu'il ne sait comment
s'en dfaire. Moi, bon garon, je le conduis chez un ami qui les lui
achte....

C'tait un service, n'est-ce pas? Comme de juste il m'offre quelque
chose, moi je rponds par une tourne, il propose des petits verres,
moi je paie un litre ... si bien que de politesses en politesses, 
minuit j'y voyais double....

C'est ce moment qu'il choisit pour me parler d'une affaire qu'il
connat, et qui doit, jure-t-il, nous enrichir tous deux du coup. Il
s'agit d'enlever toute l'argenterie d'une maison colossalement riche.

Rien  risquer pour toi, me disait-il, je me charge de tout, tu
n'auras qu' m'aider  escalader un mur de jardin et  faire le guet;
je rponds d'apporter en trois voyages plus de couverts et de plats
d'argent que nous n'en pourrons porter.

Dame!... c'tait tentant, n'est-ce pas? Vous eussiez top d'emble 
ma place. Eh bien!... moi, non, j'ai hsit. Tout sol que j'tais, je
me mfiais.

Mais l'autre insiste, il me jure qu'il connat les habitudes de la
maison, que tous les lundis il y a grand gala, et que ces jours-l,
comme on veille tard, les domestiques laissent tout  la trane...
Alors, ma foi! je le suis...

Une fugitive rougeur colorait les joues ples de Lecoq.

--Es-tu sr, demanda-t-il vivement, es-tu certain que cet individu t'a
dit que le duc de Sairmeuse reoit tous les lundis?

--Parbleu!... comment l'aurais-je devin!... Il avait mme prononc le
nom que vous venez de dire, un nom en euse....

Une ide bizarre, inoue, absolument inadmissible, venait de traverser
l'esprit du jeune policier.

--Si c'tait lui, cependant!... se disait-il. Si Mai et le duc de
Sairmeuse n'taient qu'un seul et mme personnage?...

Mais il repoussa cette ide, et mme il se gourmanda de l'avoir eue.

Il maudit cette disposition de son imagination qui le poussait  voir
dans tous les vnements des cts romanesques et invraisemblables.

A quoi bon chercher des solutions chimriques lorsque les
circonstances taient si simples?... Qu'y avait-il de surprenant  ce
qu'un prvenu qu'il supposait un homme du monde, st le jour choisi
par le duc de Sairmeuse pour recevoir ses amis?

Cependant il n'avait plus rien  attendre de Couturier; il le
remercia, et aprs une poigne de main au chef de poste, il sortit
appuy au bras du pre Absinthe.

Car il avait besoin d'un appui. Il sentait ses jambes plus molles que
du coton, la tte lui tournait, il avait des blouissements.

Il ne pouvait comprendre comment, par quelle magie, par quels
sortilges il avait perdu cette partie, dont il avait accept avec
tant de confiance les hasards.

Et il l'avait perdue misrablement, honteusement, sans lutte, sans
rsistance, d'une faon ridicule ... oui, ridicule. S'tre cru le gnie
de son tat et tre ainsi jou sous jambe!...

Pour se dbarrasser de lui, Lecoq, Mai n'avait eu qu' lui jeter un
faux complice, ramass au hasard dans un cabaret, comme un chasseur
qui serr de trop prs par un ours lui jette son gant... Et ni plus
ni moins que la bte, il s'tait laiss prendre au stratagme
grossier!...

Cependant le pre Absinthe s'inquitait de la morne tristesse de son
collgue.

--O allons-nous, demanda-t-il, au Palais ou  la Prfecture?

Lecoq tressauta  cette question, qui le ramenait brutalement  la
dsolante ralit de la situation.

--A la Prfecture!... rpondit-il; pourquoi faire?... pour m'exposer
aux insultes de Gvrol? C'est un courage que je ne me sens pas. Je ne
me sens pas la force, non plus, d'aller dire  M. Segmuller: Pardon,
vous m'aviez trop favorablement jug; je ne suis qu'un sot!...

--Qu'allons-nous donc faire?...

--Ah!... je ne sais ... peut-tre m'embarquer pour l'Amrique,
peut-tre me jeter  l'eau!...

Il fit une centaine de pas, puis s'arrtant tout  coup:

--Non!... s'cria-t-il, en frappant rageusement du pied, non cette
affaire n'en restera pas l. J'ai jur que j'aurais le mot de
l'nigme, je l'aurai. Comment, par quels moyens?... je l'ignore. Mais
il me le faut, il m'est d, je le veux ... je l'aurai!...

Pendant une minute il rflchit, puis d'une voix plus calme:

--Il est, reprit-il, un homme qui peut nous sauver, un homme qui
saura voir ce que je n'ai pas vu, qui comprendra ce que je n'ai
pas compris ... Allons lui demander conseil! sa rponse dictera ma
conduite ... Venez!...




LX


Aprs une journe et une nuit comme celles qu'ils venaient de
traverser, les deux hommes de la Prfecture devaient avoir, ce semble,
un irrsistible besoin de sommeil.

Mais chez Lecoq, l'exaspration de l'amour-propre, la douleur encore
vive, l'espoir non abandonn d'une revanche, soutenaient la machine.

Quant au pre Absinthe, il ressemblait un peu  ces pauvres chevaux
de fiacre qui, ayant oubli le repos, ne savent plus ce qu'est la
fatigue, et trottent jusqu' ce qu'ils s'abattent puiss.

Il dclara bien que les genoux lui rentraient dans le corps; mais
Lecoq lui dit: Il le faut, et il marcha.

Ils gagnrent le petit logis de Lecoq, o ils se dbarrassrent de
leurs travestissements, et aprs un passable djeuner arros d'une
bonne bouteille de Bourgogne, ils se remirent en route.

Le jeune policier ne desserrait pas les dents.

Une ide unique bourdonnait dans son cerveau, taquine, importune,
irritante autant que la mouche qui tourne autour de la lampe.

Et il ne l'et pas communique pour trois mois de ses appointements,
tant elle lui paraissait ridicule....

C'est rue Saint-Lazare,  deux pas de la gare, que se rendaient les
deux agents de la sret. Ils entrrent dans une des plus belles
maisons du quartier et demandrent au concierge:

--M. Tabaret?...

--Le propritaire?... Ah! il est malade....

--Gravement?... fit Lecoq dj inquiet.

--Heu!... on ne sait pas, rpondit le portier; c'est sa goutte qui le
travaille....

Et d'un air d'hypocrite commisration, il ajouta:

--Monsieur n'est pas raisonnable, de mener la vie qu'il mne ... Les
femmes, c'est bon dans un temps, mais  son ge!...

Les deux policiers changrent un regard singulier, et ds qu'ils
eurent le dos tourn, ils se prirent  rire...

Ils riaient encore en sonnant  la porte de l'appartement du premier
tage.

La grosse et forte fille qui vint leur ouvrir leur dit que son matre
recevait, bien que condamn  garder le lit.

--Seulement, ajouta-t-elle, son mdecin est prs de lui. Ces messieurs
veulent-ils attendre qu'il soit parti?...

Ces messieurs rpondirent affirmativement, et la gouvernante les fit
passer dans une belle bibliothque, les engageant  s'asseoir.

Cet homme, ce propritaire, que venait consulter Lecoq, tait clbre,
 la Prfecture, pour sa prodigieuse finesse, et sa pntration
pousse jusqu'aux limites de l'invraisemblable.

C'tait un ancien employ du Mont-de-Pit, qui jusqu' quarante-cinq
ans avait vcu plus que chichement de ses maigres appointements.

Enrichi tout  coup par un hritage, il s'tait empress de donner sa
dmission, et le lendemain, comme de juste, il s'tait mis  regretter
ce bureau qu'il avait tant maudit.

Il essaya de se distraire; il s'improvisa collectionneur de vieux
livres; il entassa des montagnes de bouquins dans d'immenses armoires
de chne... Tentatives illusoires!... Le billement persistait.

Il maigrissait et jaunissait  vue d'oeil, il dprissait prs de ses
quarante mille livres de rentes, quand brilla pour lui l'clair du
chemin de Damas.

C'tait un soir, aprs avoir lu les mmoires d'un clbre inspecteur
de la sret, d'un de ces hommes au flair subtil, dlis plus que la
soie, souples autant que l'acier, que la justice lance sur la piste du
crime.

Une soudaine rvlation illumina son cerveau.

--Et moi aussi!... dut-il s'crier, et moi aussi je suis policier!

Il l'tait, il devait le prouver.

C'est avec un fivreux intrt qu' dater de ce jour il rechercha tous
les documents ayant trait  la police. Lettres, mmoires, rapports,
pamphlets, collections de journaux judiciaires, tout lui tait bon, il
lisait tout.

Il faisait son ducation.

Un crime se commettait-il? vite, il se mettait en campagne, il
s'informait, il qutait les dtails, et  par soi poursuivait une
petite instruction, heureux ou malheureux selon que le jugement
donnait tort ou raison  ses prvisions.

Mais ces investigations platoniques ne devaient pas longtemps lui
suffire.

Une irrsistible vocation le poussait vers cette mystrieuse puissance
dont la tte est l-bas, vers le quai des Orfvres, et dont l'oeil
invisible est partout.

Le dsir le poignait de devenir un des rouages d'une machine que son
optique particulire lui montrait admirable.

Il tressaillait d'aise et de vanit  cette pense qu'il pourrait tre
tout comme un autre un des collaborateurs de cette Providence au petit
pied, charge de confondre le crime et de faire triompher la vertu.

Cent fois il rsolut de solliciter un petit emploi, cent fois il fut
retenu par le respect humain, par ce qu'il appelait en enrageant un
stupide prjug.

--Que dirait-on, pensait-il, si on venait  savoir que moi, bourgeois
de Paris, propritaire et sergent de la garde civique ... j'en suis.

Mais il est des destines qu'on n'vite pas.

Un soir,  la brune, prenant son courage  deux mains, il s'en alla
d'un pied furtif demander humblement de l'ouvrage rue de Jrusalem.

On le reut assez mal d'abord. Dame!... les solliciteurs sont
nombreux. Mais il insista si adroitement, qu'on le chargea de
plusieurs petites commissions. Il s'en tira bien. Le plus difficile
tait fait.

Un succs o d'autres avaient chou, le posa. Il s'enhardit et put
dployer ses surprenantes aptitudes de limier.

L'affaire de Mme B---- la femme du banquier, couronna sa rputation.

Consult au moment o la police tait sur les dents, il prouva par A
plus B, par une dduction mathmatique, pour ainsi dire, qu'il fallait
que la chre dame se ft vole elle-mme.

On chercha dans ce sens ... il avait dit vrai.

Aprs cela, et pendant plusieurs annes, il fut appel  donner son
avis sur toutes les affaires obscures.

On ne peut dire cependant qu'il ft employ  la Prfecture. Qui dit
emploi, dit appointements, et jamais ce bizarre policier ne consentit
 recevoir un sou.

Ce qu'il faisait, c'tait pour son plaisir, pour la satisfaction d'une
passion devenue sa vie, pour la gloire, pour l'honneur....

Il chassait au sclrat dans Paris, comme d'autres au sanglier dans
les bois, et il trouvait que c'tait bien autrement utile, et surtout
bien plus mouvant.

Mme, quand les fonds allous lui paraissaient insuffisants, bravement
il y allait de sa poche, et jamais les agents qui travaillaient
avec lui ne le quittaient sans emporter des marques monnayes de sa
munificence.

Un tel caractre devait lui susciter des ennemis.

Pour rien, il travaillait autant et mieux que deux inspecteurs. En
l'appelant gte-mtier on n'avait pas tort.

Son nom seul donne encore des convulsions  Gvrol.

Et pourtant, le jaloux inspecteur sut habilement exploiter une erreur
de ce prcieux volontaire.

Entt comme tous les gens passionns, le pre Tabaret faillit, une
fois, faire couper le cou  un innocent, un pauvre petit tailleur
accus d'avoir tu sa femme.

Ce malheur refroidit le bonhomme, les dgots dont on l'abreuva
l'loignrent. Il ne parut plus que rarement  la Prfecture.

Mais en dpit de tout, il resta l'oracle, pareil  ces grands avocats
qui, dgots de la barre, triomphent encore dans leur cabinet, et
prtent aux autres des armes qu'il ne leur convient plus de manier.

Quand, rue de Jrusalem, on ne savait plus  quel saint se vouer, on
disait: Allons consulter Tirau-clair!...

Car ce fut l un nom de guerre, un sobriquet emprunt  une phrase:
Il faut que cela se tire au clair, qu'il avait toujours  la bouche.

Peut-tre ce sobriquet l'aida-t-il  drober le secret de ses
occupations policires. Aucun de ses amis ne le souponna jamais.

Son existence accidente, quand il suivait une enqut, les tranges
visites qu'il recevait, ses proccupations constantes, il avait su
faire mettre tout cela sur le compte d'une galanterie hors de saison.

Son concierge tait dupe comme ses amis et ses voisins.

On jasait de ses prtendus dbordements, on riait de ses nuits passes
dehors, on l'appelait vieux roquentin, vieux coureur de guilledou....

Mais jamais il ne vint  l'ide de personne que Tirau-clair et Tabaret
ne faisaient qu'un.

Toute cette histoire de cet excentrique bonhomme, Lecoq la repassait
dans sa tte pour se donner espoir et courage, quand la gouvernante
reparut, annonant le dpart du mdecin.

Elle ouvrit une porte en mme temps, et dit:

--Voici la chambre de monsieur, ces messieurs peuvent entrer.




XLI


Dans un grand lit  baldaquin, suant et geignant sous ses couvertures,
tait couch l'oracle  deux visages, Tirauclair rue de Jrusalem,
Tabaret rue Saint-Lazare.

Comment jamais soupon de ses travaux policiers n'avait effleur
l'esprit de ses voisins les plus proches, on le comprenait en le
voyant.

Impossible d'accorder, non pas une perspicacit suprieure, mais
seulement une intelligence moyenne au porteur de cette physionomie, o
la btise le disputait  un tonnement perptuel.

Avec son front fuyant et ses immenses oreilles, son nez odieusement
retrouss, ses petits yeux et ses grosses lvres, M. Tabaret
ralisait,  dsoler un caricaturiste, le type convenu du petit
rentier idiot.

Il est vrai qu'en l'observant attentivement on devait tre frapp de
sa ressemblance avec le chien de chasse, dont il avait les aptitudes
et les instincts.

Quand il passait dans la rue, les gamins impudents devaient se
retourner pour crier: Oh! cette balle!...

Il riait de la mprise, l'astucieux bonhomme, et mme il prenait
plaisir  paissir ses apparences de niaiserie, exagrant cette ide
que celui-l n'est pas vritablement fin qui parat l'tre.

A la vue des deux policiers, qu'il connaissait bien, l'oeil du pre
Tabaret tincela.

--Bonjours Lecoq, mon garon, dit-il, bonjour mon vieux Absinthe. On
pense donc encore  ce pauvre papa Tirauclair, l-bas, que vous voici
chez moi?

--Nous avons besoin de vos conseils, monsieur Tabaret.

--Ah! ah!...

--Nous venons de nous laisser rouler comme deux enfants par un
prvenu.

--Fichtre!... il est donc fort, ce gaillard-l?... Lecoq eut un gros
soupir.

--Si fort, rpondit-il, que si j'tais superstitieux, je dirais que
c'est le diable en personne....

La physionomie du bonhomme, prit une comique expression d'envie.

--Quoi!... vous avez trouv un prvenu malin, dit-il, et vous vous
plaignez! C'est une fire chance, cependant. Voyez-vous, mes enfants,
tout dgnre et se rapetisse  notre poque. Les grands sclrats
ne sont plus, et il ne nous reste que leur monnaie, un tas de petits
aigrefins et de vulgaires filous qui ne valent pas les bottes qu'on
use  courir aprs eux. C'est  dgoter de faire de la police, parole
d'honneur!... Plus de peines, d'motions, d'anxits, de jouissances
vives: plus de ces belles parties de cache-cache comme il s'en jouait
jadis entre les malfaiteurs et les agents de la sret. Maintenant,
quand un crime est commis, le lendemain le criminel est coffr. On
prend l'omnibus pour aller l'arrter  domicile ... et on le trouve;
a fait piti ... Mais que lui reproche-t-on  votre prvenu?

--Il a tu trois hommes! rpondit le pre Absinthe.

--Oh!... fit M. Tabaret sur trois tons diffrents, oh! oh!...

Ce meurtrier le raccommodait un peu avec les contemporains.

--Et o cela?... interrogea-t-il.

--Dans un cabaret, du ct d'Ivry.

--Bon!... j'y suis, chez la veuve Chupin ... un nomm Mai... J'ai vu
cela dans la _Gazette des Tribunaux_, et Fanferlot-l'Ecureuil, qui
m'est venu voir, m'a racont que vous tiez tous, l-bas, dans
d'tranges perplexits au sujet de l'identit de ce gars-l ... C'est
donc toi, mon fils, qui tais charg des investigations?... Allons,
tant mieux! Tu me conteras tout, et je t'aiderai selon mes petits
moyens.

Il s'interrompit brusquement; et baissant la voix:

--Mais avant, dit-il  Lecoq, fais-moi le plaisir de te lever ...
attends, quand je te ferai signe ... et d'ouvrir brusquement cette
porte, l,  gauche. Manette, ma gouvernante, qui est la curiosit
mme, est derrire  nous couter. J'entends le frlement de ses
cheveux le long de la serrure ... Vas-y!...

Le jeune policier obit, et Manette, prise en flagrant dlit
d'espionnage domestique, se sauva, poursuivie par les sarcasmes de son
matre.

--Tu devrais pourtant savoir que cela ne te russit jamais, criait-il.

Bien que placs plus prs de la porte que le papa Tirauclair,
ni Lecoq, ni le pre Absinthe n'avaient rien entendu, et ils se
regardaient, surpris au point de se demander si le bonhomme jouait
une petite comdie convenue, ou si son oue avait rellement la
merveilleuse sensibilit que trahissait cet incident.

--Maintenant, reprit le pre Tabaret, en cherchant sur son lit une
favorable position, je t'coute, Lecoq, mon garon ... Manette n'y
reviendra pas.

Le jeune policier avait eu le temps, en route, de prparer son rcit,
et c'est de la faon la plus claire qu'il conta par le menu, et avec
des dtails qu'on ne saurait crire, tous les incidents de cette
trange affaire, les pripties de l'instruction, les motions de la
poursuite, depuis le moment o Gvrol avait enfonc la porte de la
_Poivrire_, jusqu' l'instant o Mai avait franchi le mur des jardins
de l'htel de Sairmeuse.

Pendant que parlait Lecoq, le pre Tabaret se transformait.

Pour sr, il ne sentait plus les douleurs de sa goutte.

Selon les phases du rcit, il se tortillait sur son lit, en poussant
des petits cris de jubilation, ou il demeurait immobile, plong dans
une sorte de batitude extatique comme un fanatique de musique de
chambre, coutant quelque divin quatuor de Beethoven.

--Que n'tais-je l! murmurait-il parfois entre ses dents, que
n'tais-je l!...

Quand le jeune policier eut termin, il laissa clater ses transports.

--Voil qui est beau!... s'cria-t-il. Et avec un mot: C'est les
Prussiens qui arrivent! pour point de dpart, Lecoq, mon garon, il
faut que je te le dise, et je m'y connais, tu t'es conduit comme un
ange.

--Ne voudriez-vous pas dire comme un sot? demanda le dfiant policier.

--Non, mon ami, certes non, Dieu m'en est tmoin. Tu viens de rjouir
mon vieux coeur; je puis mourir, j'aurai un successeur. Je voudrais
t'embrasser, au nom de la logique. Ah! ce Gvrol qui t'a trahi,--car
il t'a trahi, n'en doute pas, et je te donnerai le moyen de le
convaincre de perfidie,--cet obtus et entt Gnral n'est pas digne
de brosser ton chapeau...

--Vous me comblez, monsieur Tabaret!... interrompit Lecoq, qui n'tait
pas bien sr qu'on ne se moqut pas de lui; mais avec tout cela, Mai a
disparu, et je suis perdu de rputation avant d'avoir pu commencer ma
rputation.

Le bonhomme eut une grimace de singe pluchant une noix.

--Oh! attends, reprit-il, avant de repousser mes loges. Je dis que tu
as bien men cette affaire, mais on pouvait la mener mieux, infiniment
mieux!... Cela s'explique. Tu es dou, c'est incontestable; tu as
le flair, le coup d'oeil, tu sais dduire du connu  l'inconnu
... seulement l'exprience te manque, tu t'enthousiasmes ou tu te
dcourages pour un rien, tu manques de suite, tu t'obstines  tourner
autour d'une ide fixe comme un papillon autour d'une chandelle...
Enfin tu es jeune. Sois tranquille, c'est un dfaut qui passera tout
seul et trop tt. Pour tout dire, tu as commis des fautes.

Lecoq baissait la tte comme l'lve recevait le leon de son
professeur. N'tait-il pas l'colier, et ce vieux n'tait-il pas le
matre?

--Toutes tes fautes, poursuivit le bonhomme, je te les numrerai, et
je te dmontrerai que par trois fois au moins tu as laiss chapper
l'occasion de tirer au clair cette affaire si trouble en apparence, si
limpide en ralit.

--Cependant, monsieur....

--Chut, chut, mon fils! laisse-moi dire. De quel principe es-tu parti,
au dbut? De celui-ci: Se dfier surtout des apparences, croire
prcisment le contraire de ce qui paratra vrai ou seulement
vraisemblable.

--Oui, c'est bien cela que je me suis dit.

--Et c'tait bien dit. Avec cette ide dans ta lanterne, pour clairer
ton chemin, tu devais aller droit  la vrit. Mais tu es jeune, je te
l'ai dj dit, et  la premire circonstance trs-vraisemblable qui
s'est rencontre, tu as totalement oubli ta rgle de conduite. On t'a
servi un fait plus que probable, et tu l'as aval comme le goujon gobe
l'appt du pcheur.

La comparaison ne laissa pas que de piquer le jeune policier.

--Je n'ai pas t, ce me semble, si simple que cela, protesta-t-il.

--Bah!... qu'as-tu donc pens lorsqu'on t'a appris que M. d'Escorval,
le juge d'instruction, s'tait cass la jambe en descendant de
voiture?

--Dame?... j'ai cru ce qu'on me disait, je l'avoue franchement, parce
que....

Il cherchait; le pre Tirauclair clata de rire.

--Tu l'as cru, acheva-t-il, parce que c'tait extraordinairement
vraisemblable.

--Qu'eussiez-vous donc imagin  ma place?...

--Le contraire de ce qu'on me disait. Je me serais peut-tre tromp,
je serais eu tout cas rest dans la logique de ma dduction.

La conclusion tait si hardie, qu'elle dconcerta Lecoq.

--Quoi!... s'cria-t-il, supposez-vous donc que la chute de M.
d'Escorval n'est qu'une fiction? qu'il ne s'est pas cass la jambe?...

La physionomie du bonhomme devint soudainement grave.

--Je ne le suppose pas, rpondit-il; j'en suis sr.




XLII


Certes, la confiance de Lecoq en cet oracle policier qu'il venait
consulter tait grande, mais enfin le pre Tirauclair pouvait se
tromper, il s'tait tromp dj plusieurs fois: tous les oracles se
trompent, c'est connu.

Ce qu'il disait paraissait si bien une normit et s'cartait
tellement du cercle des choses admissibles, que le jeune policier ne
put dissimuler un geste d'incrdulit.

--Ainsi, monsieur Tabaret, dit-il, vous tes prt  jurer que M.
d'Escorval se porte aussi bien que le pre Absinthe et moi, et que
s'il garde la chambre depuis deux mois, c'est uniquement pour soutenir
un premier mensonge.

--Je le jurerais.

--Ce serait tmraire, je crois. Mais dans quel but, cette comdie?...

Le bonhomme leva les bras vers le ciel, comme s'il lui et demand
pardon de l'ineptie du jeune policier.

--Comment, c'est toi!... pronona-t-il, toi en qui je voyais un
successeur et un continuateur de ma mthode d'induction; comment,
c'est toi qui m'adresses cette question saugrenue!... Voyons,
rflchis donc un peu! Te faut-il un exemple pour aider ton
intelligence? Soit. Suppose-toi juge, pour un moment. Un crime est
commis; on te charge de l'instruction, et tu te rends prs du prvenu
pour l'interroger... trs bien. Ce prvenu avait russi jusque-l 
dissimuler son identit... c'est notre cas, n'est-il pas vrai? Eh
bien!... Que ferais-tu, si du premier coup d'oeil tu reconnaissais
sous un dguisement ton meilleur ami, ou ton plus cruel ennemi?... Que
ferais-tu?...

--Je me dirais qu'il commet une coupable imprudence, le magistrat qui
s'expose  avoir  hsiter entre son devoir et sa passion, et je me
rcuserais.

--J'entends, mais dvoilerais-tu la vritable personnalit de
ce prvenu, ami ou ennemi, personnalit que tu serais seul 
connatre?...

La question tait dlicate, la rponse embarrassante. Lecoq garda le
silence, rflchissant.

--Moi! s'cria le pre Absinthe, je ne rvlerais rien du tout. Ami ou
ennemi du prvenu, je resterais neutre absolument. Je me dirais que
d'autres cherchent qui il est, ce sera tant mieux s'ils le trouvent...
et j'aurais la conscience nette.

C'tait le cri de l'honntet, non la consultation d'un casuiste.

--Je me tairais aussi, rpondit enfin le jeune policier, et il me
semble qu'en me taisant je ne manquerais  aucune des obligations du
magistrat.

Le pre Tabaret se frottait vigoureusement les mains, ainsi qu'il lui
arrive quand il va tirer de son arsenal un argument victorieux.

--Cela tant, dit-il, fais-moi le plaisir, mon fils, de me dire quel
prtexte tu imaginerais pour te rcuser sans veiller des soupons?

--Ah! je ne sais, je ne puis rpondre  l'improviste ... si j'en tais
l, je chercherais, je m'ingnierais....

--Et tu ne trouverais rien qui vaille, interrompit le bonhomme,
allons, pas de mauvaise foi, confesse-le ... ou plutt, si ... tu
trouverais l'expdient de M. d'Escorval et tu l'utiliserais; tu ferais
semblant de te briser quelque membre, seulement, comme tu es un
garon adroit, c'est le bras que tu sacrifierais, ce qui serait moins
incommode et ne te condamnerait pas une rclusion de plusieurs mois.

A la physionomie de Lecoq, il tait ais de voir que le vieux
volontaire de la rue de Jrusalem l'avait amen au soupon...

Mais il fallait des assurances plus positives,  cet esprit prcis et
en quelque sorte mathmatique.

Il n'avait pas pour rien align des chiffres pendant des annes.

--Donc, monsieur Tabaret, fit-il, votre avis est que M. d'Escorval
sait  quoi s'en tenir sur la personnalit de Mai?

Le pre Tirauclair se dressa sur son sant, si brusquement que sa
goutte oublie lui arracha un gmissement.

--En doutes-tu? s'cria-t-il. En douterais-tu vritablement! Quelles
preuves exiges-tu donc? Estimerais-tu naturelle cette concidence
de la chute du juge et de la tentative de suicide du prvenu? Pour
l'honneur de ta perspicacit, je suppose que non.

Je n'tais pas l comme toi, je n'ai pas pu juger de mes yeux; mais
rien qu'avec ce que tu m'as cont, je me fais fort de rtablir la
scne telle qu'elle a eu lieu. Il me semble la voir ... coute:

M. d'Escorval, son enqute chez la veuve Chupin termine, arrive
au Dpt et se fait ouvrir le cachot de Mai... Ces deux hommes se
reconnaissent. S'ils eussent t seuls ils se fussent expliqus,
et les choses prenaient une autre tournure ... tout s'arrangeait
peut-tre.

Mais ils n'taient pas seuls; il y avait l un tiers: le greffier.
Ils ne se sont donc rien dit. Le juge, d'une voix trouble, a pos
quelques questions banales, et le prvenu, horriblement troubl, a
rpondu tant bien que mal.

La porte referme, M. d'Escorval s'est dit: Non, je ne saurais
tre le juge de cet homme que je hais!... Ses perplexits taient
terribles. Quand tu as voulu lui parler  sa sortie, il t'a
brutalement renvoy au lendemain, et un quart d'heure plus tard, il
simulait une chute.

--Alors, interrogea Lecoq, vous pensez que M. d'Escorval et notre
soi-disant Mai sont des ennemis?

--Parbleu!... rpondit le bonhomme de sa petite voix claire et
tranchante; est-ce que les faits ne le dmontrent pas? S'ils taient
amis, le juge et probablement jou sa comdie, mais le prvenu n'et
point cherch  s'trangler...

Enfin, grce  toi, Mai a t sauv ... car il te doit la vie, cet
homme-l. Entortill dans sa camisole de force, il n'a rien pu
entreprendre de la nuit... Ah! il a d, cette nuit-l, tre mouill
d'une sueur de sang! Quelles souffrances! quelle agonie!...

Aussi, au matin, quand on l'a conduit  l'instruction, c'est avec une
sorte de frnsie dont les transports t'avaient frapp,  aveugle!...
qu'il s'est prcipit dans le cabinet du juge.

Dans ce cabinet, il comptait trouver M. d'Escorval triomphant de son
malheur. Je ne suppose pas qu'il et l'intention de se prcipiter sur
lui, mais il voulait lui dire:

Eh bien! oui!... oui, c'est moi. La fatalit s'en est mle: j'ai tu
trois hommes, et vous me tenez, je suis  votre discrtion ... Mais
prcisment parce qu'il y a entre nous une haine mortelle, vous vous
devez  vous-mme de ne pas prolonger mes tortures!... abuser serait
une lchet infme!...

Oui, il voulait dire cela ou  peu prs, Lecoq, mon garon, si tu m'as
bien dcrit l'expression de son visage, o la hauteur le disputait au
plus farouche dsespoir.

Mais ce n'est pas tout.

Au lieu de M. d'Escorval, ce hautain magistrat, le prvenu aperoit le
digne, l'excellent M. Segmuller ... Alors, qu'arrive-t-il?

Il est surpris et son oeil trahit l'tonnement qu'il ressent de la
gnrosit de son ennemi ... Il l'avait cru implacable.

Puis un sourire monte  ses lvres, sourire d'espoir, car il pense
que puisque M. d'Escorval n'a pas trahi son secret, il peut se sauver
encore, et que peut-tre il retirera intacts de cet abme de bont et
de sang son honneur et son nom...

Le pre Tabaret fit, de la main, un mouvement ironique qui lui tait
familier, et changeant subitement de ton, il ajouta:

--Et voilll... mon fiston!

Le vieux Absinthe s'tait dress, empoign jusqu'au dlire.

--Cristi! s'cria-t-il, a y est!... oh! a y est!

Pour tre muette, l'approbation de Lecoq n'en tait pas moins
vidente.

Mieux que son vieux collgue, et en plus exacte connaissance de cause,
il pouvait apprcier ce rapide et merveilleux travail d'induction.

Il s'extasiait devant les surprenantes facults d'investigation de cet
excentrique policier, qui, sur des circonstances inaperues de lui,
Lecoq, reconstruisait le drame de la vrit, pareil en cela  ces
naturalistes qui, sur la seule inspection de deux ou trois os,
dessinent l'animal auquel ils ont appartenu.

Pendant une bonne minute, le pre Tabaret savoura ces deux formes si
diverses mais galement dlicieuses pour lui, de l'admiration; puis,
reprenant son calme, il poursuivit:

--Te faudrait-il quelques petites preuves encore, Lecoq, mon fils?
Souviens-toi de la persvrance de M. d'Escorval  envoyer demander 
M. Segmuller des nouvelles de l'instruction. J'admets, certes, qu'on
se passionne pour son mtier ... mais non  ce point. A ce moment, tu
croyais encore  la jambe casse. Comment ne t'es-tu pas dit qu'un
juge, sur le grabat, avec ses os en morceaux, ne s'inquite pas tant
que cela d'un misrable meurtrier?... Je n'ai rien de bris, moi,
j'ai seulement la goutte, mais je sais bien que pendant mes accs, la
moiti de la terre jugerait l'autre moiti sans que l'ide me vint
d'expdier Manette aux informations. Ah! une seconde de rflexion
t'vitait bien des soucis, car l, probablement, est le noeud de toute
cette affaire...

Lecoq, si brillant causeur au cabaret de la veuve Chupin, si gonfl de
confiance en soi, si ptillant de verve quand il exposait ses thories
 l'innocent pre Absinthe, Lecoq baissait le nez et ne soufflait mot.

Et il n'y avait dans son attitude ni calcul ni dpit.

Venu pour demander un conseil, il trouvait tout naturel--bon sens
rare--qu'on le lui donnt.

Il avait commis des fautes, on les lui faisait toucher du doigt, il
ne s'en indignait pas,--autre prodige!--et il ne cherchait pas 
dmontrer qu'il avait eu surtout raison quand il avait eu tort.

D'autres,  sa place, eussent jug le pre Tirauclair un peu bien
prolixe en ses sermons; lui, non. Il lui savait, au contraire, un gr
infini de la semonce, se jurant bien qu'elle lui profiterait.

--Si quelqu'un, pensait-il, peut me tirer l'horrible pine que j'ai
au pied, c'est assurment ce bonhomme si perspicace ... et il me la
tirera, je le vois bien  son assurance.

Cependant M. Tabaret s'tait vers un grand verre de tisane et l'avait
aval.

Il s'essuya les lvres et reprit:

--Je ne parlerai que pour mmoire, mon garon, de l'cole que tu as
faite en n'arrachant pas  Toinon-la-Vertu, pendant qu'elle tait 
ta dvotion, tout ce qu'elle savait de l'affaire... Quand on tient
la poule..., tu sais le proverbe?... il faut la plumer sur-le-champ,
sinon....

--Soyez tranquille, monsieur Tabaret, je suis pay pour me rappeler le
danger qu'on court  laisser refroidir un tmoin bien dispos.

--Passons donc!... Mais ce qu'il faut que je te dise, c'est que trois
ou quatre fois, pour le moins, tu as eu le moyen de tirer la chose au
clair....

Il s'arrta attendant quelque protestation de son lve. Elle ne vint
point.

--S'il le dit, pensait le jeune policier, cela doit tre...

Cette discrtion frappa beaucoup le bonhomme et redoubla l'estime
qu'il avait conue pour le caractre de Lecoq.

--La premire fois que tu as manqu le coche, poursuivit-il, c'est
quand tu promenais la boucle d'oreille trouve  la _Poivrire_.

--Ah!... j'ai cependant tout tent pour arriver  la dernire
propritaire!...

--Beaucoup tent, je ne dis pas non, mon fils, mais tout ... c'est
trop dire. Par exemple, quand tu as appris que la baronne de Watchau
tait morte et qu'on avait vendu tout ce qu'elle possdait, qu'as-tu
fait?...

--Vous le savez, j'ai couru chez le commissaire-priseur charg de la
vente.

--Trs-bien!... Aprs?...

--J'ai examin le catalogue, et n'y dcouvrant aucun bijou dont la
description s'appliqut  ces beaux diamants, j'ai reconnu que la
piste tait perdue....

Le pre Tirauclair jubilait.

--Justement!... s'cria-t-il, voil en quoi tu t'es tromp. Si ce
bijou d'une si grande valeur n'tait pas dcrit au catalogue de la
vente, c'est que la baronne de Watchau ne le possdait plus au moment
de sa mort. Si elle ne le possdait plus, c'est qu'elle l'avait donn
ou vendu. A qui?... A une de ses amies, trs-probablement.

C'est pourquoi,  ta place, je me serais enquis du nom des amies
intimes de Mme de Watchau, ce qui tait ais, et j'aurais tch de me
mettre bien avec toutes les femmes de chambre de ces amies ... joli
garon comme tu l'es, c'et t un jeu pour toi.

Ce conseil parut divertir prodigieusement le pre Absinthe.

--Eh! eh!... fit-il avec son gros rire, a m'irait joliment ce systme
de police.

M. Tabaret ne releva pas l'exclamation.

--Enfin, continua-t-il, j'aurais montr la boucle d'oreille  toutes
ces soubrettes, jusqu' ce qu'il s'en trouvat une qui me dit: Ce
diamant est  ma matresse, ou une qui,  sa vue, et t prise d'un
tremblement nerveux....

--Et dire, murmura Lecoq, que cette ide ne m'est pas venue!...

--Attends, attends ... j'arrive  la seconde occasion manque. Comment
t'es-tu conduit quand tu as eu en ta possession la malle que Mai
prtendait tre sienne? Tu l'as tout bonifacement remise  ce prvenu
si fin. Saperlotte!... tu n'ignorais pourtant pas que cette malle
n'tait qu'un accessoire de la comdie, qu'elle n'avait pu tre
dpose chez Mme Milner que par le complice, que tous les effets qui
s'y trouvaient avaient t achets aprs coup...

--Non, je ne l'ignorais pas ... Mais quel parti tirer de ma certitude?

--Quel parti,  mon fils?... Moi qui ne suis qu'un pauvre vieux
bonhomme, j'aurais convoqu le ban et l'arrire-ban des fripiers de
Paris, et j'en aurais,  la fin, dnich un qui se serait cri: Ces
frusques?... c'est moi qui les ai vendues  un individu comme a et
comme a, qui achetait pour le compte d'un de ses amis dont il avait
apport la mesure.

Dans la colre o il tait contre lui-mme, Lecoq s'emporta jusqu'
branler d'un furieux coup de poing le meuble plac contre lui.

--Sacrebleu!... s'cria-t-il, le moyen tait infaillible et simple
comme bonjour. Ah!... de ma vie je ne me pardonnerai mon ineptie!...

--Doucement, doucement!... interrompit le bonhomme, tu vas trop loin,
mon cher garon. Ineptie n'est pas du tout le mot; c'est lgret,
qu'il faut dire ... Tu es jeune, que diable! Ce qui serait moins
excusable, c'est la faon dont tu as men la chasse du prvenu aprs
son vasion....

--Hlas! murmura le jeune policier dcourag, Dieu sait pourtant si je
me suis donn du mal!...

--Trop, mon fils, mille fois trop, et c'est l ce que je te reproche.
Quelle diantre d'ide t'a pris de suivre ce soi-disant Mai pas  pas,
comme un vulgaire fileur.

Cette fois, Lecoq fut stupfi.

--Devais-je donc le laisser chapper?... demanda-t-il.

--Non, mais si j'avais t  ct de toi, sous les galeries de
l'Odon, quand tu as si habilement,--car tu es habile,  mon fils,--et
promptement devin les intentions du prvenu, je t'aurais dit: Ce
gars-l, ami Lecoq, court chez Mme Milner lui dire de faire savoir son
vasion... laissons-le courir. Et quand il est sorti de l'htel de
Mariembourg, j'aurais ajout: Maintenant, laisse-le aller o il
voudra, mais attache-toi  Mme Milner, ne la perds pas de vue, ne
la quitte pas plus que l'ombre le corps, car elle te conduira au
complice, c'est--dire au mot de l'nigme.

--Et elle m'y et conduit, oui, je le reconnais....

--Au lieu de cela, cependant, qu'as-tu imagin?... Tu as couru te
montrer  l'htel de Mariembourg, tu as terrifi le garon! Quand on a
tendu des nasses et qu'on prtend prendre du poisson, on ne bat pas du
tambour auprs!...

Ainsi le pre Tabaret reprenait l'instruction tout entire, et la
suivant pas  pas il la refaisait selon sa mthode d'induction. Lecoq
avait eu au dbut une inspiration magnifique, il avait dploy au
cours de l'enqute un gnie suprieur, et cependant il n'avait pas
russi. Pourquoi?... C'est que toujours il s'tait cart du principe
admis au commencement et rsum par lui en cet axiome: Se dfier de
la vraisemblance.

Mais le jeune policier n'coutait que d'une oreille distraite. Mille
projets se prsentaient  son esprit. Bientt il n'y tint plus.

--Vous venez de me sauver du dsespoir, monsieur, interrompit-il.
J'avais cru tout perdu, et je dcouvre que mes sottises peuvent se
rparer. Ce que je n'ai pas fait, je puis le faire, il en est temps
encore. N'ai-je pas toujours  ma disposition la boucle d'oreille
et divers effets du prvenu?... Mme Milner tient encore l'htel de
Mariembourg, je vais la surveiller...

--Et pourquoi toutes ces dmarches, garon?

--Comment, pourquoi?... Pour retrouver mon prvenu, donc!...

Moins plein de son ide, Lecoq et surpris le fin sourire qui errait
sur les lvres niaises de Tirauclair.

--Ah a, mon fils, interrogea-t-il, est-ce que tu ne te doutes pas un
peu du vrai nom de ton soi-disant saltimbanque?

Lecoq tressaillit et dtourna la tte. Il ne voulait pas laisser voir
ses yeux.

--Non, rpondit-il d'une voix mue, je ne me doute pas....

--Tu mens, interrompit le bonhomme, tu sais aussi bien que moi que Mai
demeure rue de Grenelle-Saint-Germain, et qu'il se nomme M. le duc de
Sairmeuse.

A ces mots, le pre Absinthe clata de rire.

--Ah! la bonne plaisanterie, s'cria-t-il: Ah! ah!...

Telle n'tait pas l'opinion de Lecoq.

--Eh bien!... oui, monsieur Tabaret, dit-il, j'ai eu cette ide, moi
aussi, mais je l'ai chasse...

--Vraiment!... et par quelle raison, s'il te plat?...

--Dame, c'est que....

--C'est que tu ne sais pas rester dans la logique de tes prmices.
Mais je le sais, moi, je suis consquent, et je me dis:

Il parait impossible que le meurtrier du cabaret de la Chupin soit le
duc de Sairmeuse....

Donc, le meurtrier du cabaret de la Chupin, Mai, le soi-disant
saltimbanque, est le duc de Sairmeuse!




XLIII


Comment cette ide tait-elle venue au pre Tabaret? Voil ce que
Lecoq ne pouvait comprendre.

Qu'il l'et eue, lui, Lecoq, lorsque son prvenu s'tait pour ainsi
dire vanoui, comme un lger brouillard, on le concevait  la rigueur.
Le dsespoir enfante les plus absurdes chimres, et d'ailleurs
quelques mots de Couturier pouvaient servir de prtexte  toutes les
suppositions.

Mais le pre Tirauclair tait de sang-froid, lui ... mais les paroles
de Couturier avaient perdu  tre rapportes toute leur valeur...

Le bonhomme ne pouvait pas ne pas remarquer la mine tonne du jeune
policier, et, ds lors, dmler ses sentiments tait ais.

--Tu as l'air de tomber des nues, garon, lui dit-il. Te figurerais-tu
que j'ai parl au hasard, comme un tourneau?...

--Non, certes, monsieur, mais....

--Tais-toi! Ta surprise vient de ce que tu ne sais pas le premier mot
de l'histoire contemporaine. Ton ducation, sur ce point, est  faire,
et tu la feras, si tu ne veux pas rester toute ta vie un grossier
chasseur de sclrats comme ton ennemi Gvrol.

--J'avoue que je ne vois pas le rapport....

M. Tabaret ne daigna pas rpondre  cette question. Il se retourna
vers le pre Absinthe, et du ton le plus amical:

--Faites-moi donc le plaisir, mon vieux, lui dit-il, de prendre dans
ma bibliothque,  ct, deux gros in-folio, intituls: _Biographie
gnrale des hommes du sicle_. Ils sont dans l'armoire de droite.

Le pre Absinthe s'empressa d'obir, et ds qu'il fut en possession
de ses volumes, le pre Tabaret se mit  les feuilleter d'une main
fivreuse non sans annoncer, comme toujours quand on cherche un mot
dans le dictionnaire.

--Esbayron!... bredouillait-il, Escars..., Escayrac..., Escher...,
Escodica ... Enfin nous y voici! Escorval!... Ecoute-moi bien, mon
fils, et la lumire se fera dans ta cervelle.

Point n'tait besoin de la recommandation. Jamais les facults du
jeune policier n'avaient t plus tendues.

C'est d'une voix brve, que le bonhomme lut:

    ESCORVAL (Louis-Guillaume, baron d').--Administrateur
    et homme politique franais, n  Montaignac, le 3 dcembre
    1769, d'une vieille famille de robe. Il achevait ses tudes  Paris,
    quand clata la Rvolution, il en embrassa la cause avec toute
    l'ardeur de la jeunesse. Mais, pouvant bientt des excs
    qui se commettaient au nom de la libert, il se rangea du ct
    de la raction, conseill peut-tre par Roederer, qui tait un ami
    de sa famille.

    Recommand au premier Consul par M. de Talleyrand, il dbuta
    dans la carrire administrative par une mission en Suisse,
    et tant que dura l'Empire, il fut ml aux plus importantes
    ngociations.

    Dvou corps et me  la personne de l'Empereur, il se trouva
    gravement compromis  la seconde Restauration.

    Arrt lors des troubles de Montaignac sous la double prvention
    de haute trahison et de complot  l'intrieur, il fut traduit
    devant une commission militaire et condamn  mort.

    Mais il ne fut pas excut. Il dut la vie au noble dvouement
    et  l'hroque nergie d'un prtre de ses amis, l'abb Midon,
    cur du petit village de Sairmeuse.

    Le baron d'Escorval n'a qu'un fils, entr fort jeune dans la
    magistrature...

Grand fut le dsappointement de Lecoq.

--J'entends bien, pronona-t-il, c'est la biographie du pre de notre
juge... Seulement, je ne vois pas ce qu'elle nous apprend.

Un ironique sourire errait sur les lvres du pre Tirauclair.

--Elle nous apprend, rpondit-il, que M. d'Escorval pre a t
condamn  mort. C'est quelque chose, je t'assure ... Un peu de
patience, et tu le reconnatras....

Il avait de nouveau feuillet son dictionnaire; il reprit sa lecture:

    SAIRMEUSE (Anne-Marie-Victor de Tingry, duc de).-Homme
    politique et gnral franais, n au chteau de Sairmeuse,
    prs Montaignac, le 17 janvier 1758. La famille de Sairmeuse
    est une des plus anciennes et des plus illustres de France.
    Il ne faut pas toutefois la confondre avec la famille ducale de
    Sermeuse, dont le nom s'crit par un e.

    Emigr aux premiers mouvements de la Rvolution, Anne de
    Sairmeuse se distingua par le plus brillant courage  l'arme de
    Cond. Quelques annes plus tard, il demandait du service  la
    Russie, et se battait, disent certains de ses biographes, dans les
    rangs russes, lors de la dsastreuse retraite de Moscou.

    Rentr en France  la suite des Bourbons, il s'acquit une
    bruyante clbrit par l'exaltation de ses opinions ultra-royalistes.
    Il est vrai qu'il eut le bonheur de rentrer en possession
    des immenses domaines de sa famille, et les grades qu'il avait
    gagns  l'tranger lui furent confirms.

    Dsign par le roi pour prsider la commission militaire charge
    de poursuivre et de juger les conspirateurs de Montaignac,
    il dploya des rigueurs et une partialit que fltriront tous les
    partis.

Lecoq s'tait dress l'oeil tincelant.

--Sacr tonnerre!... s'cria-t-il, j'y vois clair maintenant. Le pre
du duc de Sairmeuse actuel a voulu faire couper le cou du pre de
notre M. d'Escorval....

M. Tabaret rayonnait.

--Voil  quoi sert l'histoire, dit-il. Mais je n'ai pas fini, garon;
notre duc de Sairmeuse  nous a aussi son article... Ecoute donc
encore:

    SAIRMEUSE (Anne-Marie-Martial),--fils du prcdent,
    est n  Londres en 1791 et a t lev en Angleterre d'abord,
    puis  la cour d'Autriche, prs de laquelle il devait plus tard
    remplir diverses missions confidentielles.

    Hritier des opinions, des prjugs et des rancunes de son pre,
    il mit au service de son parti la plus haute intelligence et
    d'admirables facults ... Mis en avant au moment o les passions
    politiques taient les plus violentes, il eut le courage d'assumer
    seul la responsabilit des plus terribles mesures ... Oblig de se
    retirer des affaires devant l'animadversion gnrale, il laissa
    derrire lui des haines qui ne s'teindront qu'avec sa vie...

Le bonhomme ferma le volume, et se grimant de fausse modestie:

--Eh bien!... demanda-t-il, que penses-tu, garon, de ma petite
mthode d'induction?

Mais l'autre tait trop proccup pour rpondre.

--Je pense, objecta-t-il, que si le duc de Sairmeuse et disparu
deux mois, le temps de la prvention de Mai, tout Paris l'et su, et
ainsi...

--Tu rves!... interrompit le pre Tabaret. Avec sa femme et son
valet de chambre pour complices, le duc s'absentera un an quand il le
voudra, et tous ses domestiques le croiront  l'htel....

Le visage contract du jeune policier disait l'effort de sa pense.

--J'admets cela, pronona-t-il enfin, je me rsigne  croire que
ce grand seigneur a su jouer le rle merveilleux de Mai...
Malheureusement, il est une circonstance qui, seule, renverse tout
l'chafaudage de nos suppositions...

--Et laquelle, s'il te plat!...

--Si l'homme de la _Poivrire_ et t le duc de Sairmeuse, il se ft
nomm ... il et expliqu comment, attaqu, il s'tait dfendu ... et
son nom seul lui et ouvert les portes de la prison. Au lieu de cela,
qu'a fait notre prvenu?... Il a essay de s'trangler. Est-ce que
jamais un grand seigneur tel que le duc de Sairmeuse, dont la vie doit
tre un enchantement perptuel, et song au suicide!...

Un sifflement moqueur du pre Tabaret interrompit le jeune policier.

--Il parait, pronona le bonhomme, que tu as oubli la dernire phrase
de la biographie: M. de Sairmeuse laisse derrire lui des haines
terribles... Sais-tu de quel prix on lui et fait payer sa libert?
Non ... ni moi non plus. Ce que nous savons, c'est que ce n'est pas
son parti qui triomphe ... Pour expliquer sa prsence  la _Poivrire_
... et la prsence d'une femme qui peut-tre tait la sienne, qui
sait quels secrets d'infamie il et t oblig de livrer ... Entre le
suicide et la honte, il a choisi le suicide ... Il a voulu sauver son
nom ... il s'est fait un linceul de son honneur intact.

Le pre Tirauclair s'exprimait avec une vhmence si extraordinaire,
que le vieil Absinthe en tait remu, bien qu'il n'et pas, en vrit,
compris grand chose  cette scne.

Il s'enthousiasmait de confiance.

Quant  Lecoq, il se dressa, ple et les lvres un peu tremblantes,
comme un homme qui vient de prendre une suprme dtermination.

--Vous excuserez ma supercherie, monsieur Tabaret, fit-il d'une voix
mue. Tout cela, je l'avais pens ... Mais je me dfiais de moi, je
voulais vous l'entendre dire....

Il eut un geste insouciant, et ajouta:

--Maintenant, je sais ce que j'ai  faire.

Le pre Tabaret leva les bras au ciel avec tous les signes de la plus
terrible agitation.

--Malheureux!... s'cria-t-il, aurais-tu la pense d'aller arrter le
duc de Sairmeuse!... Pauvre Lecoq!... Libre, cet homme est presque
tout-puissant, et toi, infime agent de la sret, tu serais bris
comme verre! Prends garde,  mon fils! ne t'attaque pas au duc, je ne
rpondrais mme pas de ta vie.

Le jeune policier hocha la tte.

--Oh!... je ne m'abuse pas, dit-il. Je sais qu'en ce moment le duc
est hors de mes atteintes ... Mais je le tiendrai le jour o j'aurai
pntr son secret ... Je mprise le danger, mais, je sais que pour
russir je dois me cacher ... je me cacherai donc. Oui, je me tiendrai
dans l'ombre jusqu'au jour o j'aurai soulev le voile de cette
tnbreuse affaire ... alors j'apparatrai. Et si vritablement Mai
est le duc de Sairmeuse ... j'aurai ma revanche.




FIN DE LA PREMIRE PARTIE




*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, MONSIEUR LECOQ, VOL. I, L'ENQUETE ***

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announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.

http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext05 or
ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext05

Or /etext04, 03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92,
91 or 90

Just search by the first five letters of the filename you want,
as it appears in our Newsletters.


Information about Project Gutenberg (one page)

We produce about two million dollars for each hour we work.  The
time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
searched and analyzed, the copyright letters written, etc.   Our
projected audience is one hundred million readers.  If the value
per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
files per month:  1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
If they reach just 1-2% of the world's population then the total
will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.

The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
which is only about 4% of the present number of computer users.

Here is the briefest record of our progress (* means estimated):

eBooks Year Month

    1  1971 July
   10  1991 January
  100  1994 January
 1000  1997 August
 1500  1998 October
 2000  1999 December
 2500  2000 December
 3000  2001 November
 4000  2001 October/November
 6000  2002 December*
 9000  2003 November*
10000  2004 January*


The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.

We need your donations more than ever!

As of February, 2002, contributions are being solicited from people
and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

 PROJECT GUTENBERG LITERARY ARCHIVE FOUNDATION
 809 North 1500 West
 Salt Lake City, UT 84116

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

We need your donations more than ever!

You can get up to date donation information online at:

http://www.gutenberg.net/donation.html


***

If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

Michael S. Hart <hart@pobox.com>

Prof. Hart will answer or forward your message.

We would prefer to send you information by email.


**The Legal Small Print**


(Three Pages)

***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
They tell us you might sue us if there is something wrong with
your copy of this eBook, even if you got it for free from
someone other than us, and even if what's wrong is not our
fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
disclaims most of our liability to you. It also tells you how
you may distribute copies of this eBook if you want to.

*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
sending a request within 30 days of receiving it to the person
you got it from. If you received this eBook on a physical
medium (such as a disk), you must return it with your request.

ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
through the Project Gutenberg Association (the "Project").
Among other things, this means that no one owns a United States copyright
on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
distribute it in the United States without permission and
without paying copyright royalties. Special rules, set forth
below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.

Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
any commercial products without permission.

To create these eBooks, the Project expends considerable
efforts to identify, transcribe and proofread public domain
works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
medium they may be on may contain "Defects". Among other
things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged
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codes that damage or cannot be read by your equipment.

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POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.

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receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
you paid for it by sending an explanatory note within that
time to the person you received it from. If you received it
on a physical medium, you must return it with your note, and
such person may choose to alternatively give you a replacement
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WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
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disk, book or any other medium if you either delete this
"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
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[1]  Only give exact copies of it.  Among other things, this
     requires that you do not remove, alter or modify the
     eBook or this "small print!" statement.  You may however,
     if you wish, distribute this eBook in machine readable
     binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
     including any form resulting from conversion by word
     processing or hypertext software, but only so long as
     *EITHER*:

     [*]  The eBook, when displayed, is clearly readable, and
          does *not* contain characters other than those
          intended by the author of the work, although tilde
          (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
          be used to convey punctuation intended by the
          author, and additional characters may be used to
          indicate hypertext links; OR

     [*]  The eBook may be readily converted by the reader at
          no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
          form by the program that displays the eBook (as is
          the case, for instance, with most word processors);
          OR

     [*]  You provide, or agree to also provide on request at
          no additional cost, fee or expense, a copy of the
          eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
          or other equivalent proprietary form).

[2]  Honor the eBook refund and replacement provisions of this
     "Small Print!" statement.

[3]  Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
     gross profits you derive calculated using the method you
     already use to calculate your applicable taxes.  If you
     don't derive profits, no royalty is due.  Royalties are
     payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
     the 60 days following each date you prepare (or were
     legally required to prepare) your annual (or equivalent
     periodic) tax return.  Please contact us beforehand to
     let us know your plans and to work out the details.

WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
public domain and licensed works that can be freely distributed
in machine readable form.

The Project gratefully accepts contributions of money, time,
public domain materials, or royalty free copyright licenses.
Money should be paid to the:
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If you are interested in contributing scanning equipment or
software or other items, please contact Michael Hart at:
hart@pobox.com

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when distributed free of all fees.  Copyright (C) 2001, 2002 by
Michael S. Hart.  Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
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they hardware or software or any other related product without
express permission.]

*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*

