The Project Gutenberg EBook of Le Capitaine Arena, by Alexandre Dumas

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Title: Le Capitaine Arena

Author: Alexandre Dumas

Release Date: August, 2005  [EBook #8692]
[This file was first posted on August 2, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE CAPITAINE ARENA ***




Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and the Online
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LE CAPITAINE ARNA par Alexandre Dumas (Pre)

Volume 2


CHAPITRE X.


LE PROPHTE.

En arrivant  bord nous trouvmes le pilote assis, selon son habitude,
au gouvernail, quoique le btiment ft  l'ancre, et que par
consquent il n'et rien  faire  cette place. Au bruit que nous
fmes en remontant  bord, il leva sa tte au-dessus de la cabine
et fit signe au capitaine qu'il avait quelque chose  lui dire. Le
capitaine, qui partageait la dfrence que chacun avait pour Nunzio,
passa aussitt  l'arrire. La confrence dura dix minutes  peu prs;
pendant ce temps les matelots de leur ct s'taient entre eux et
formaient un groupe qui paraissait assez proccup; nous crmes qu'il
tait question de l'aventure de Scylla, et nous ne fmes pas autrement
attention  ces symptmes d'inquitude.

Au bout de ces dix minutes le capitaine reparut et vint droit  nous.

--Est-ce que leurs excellences tiennent toujours  partir demain? nous
demandat-il.

--Mais, oui, si la chose est possible, rpondis-je.

--C'est que le vieux dit que le temps va changer, et que nous aurons
le vent contraire pour sortir du dtroit.

--Diable! fis-je, est-ce qu'il en est bien sr?

--Oh! dit Pietro, qui s'tait approch de nous avec tout l'quipage,
si le vieux l'a dit, dame! c'est l'vangile. L'a-t-il dit, capitaine?

--Il l'a dit, rpondit gravement celui auquel la question tait
adresse.

--Ah! nous avions bien va qu'il y avait quelque chose sous jeu; il
avait la mine toute gendarme: n'est-ce pas, les autres?

Tout l'quipage fit un signe de tte qui indiquait que, comme Pietro,
chacun avait remarqu la proccupation du vieux prophte.

--Mais, demandai-je, est-ce que lorsque ce vent souffle il a
l'habitude de souffler longtemps?

--Dame! dit! le capitaine, huit jours, dix jours; quelquefois plus,
quelquefois moins.

--Et alors on ne peut pas sortir du dtroit?

--C'est impossible.

--Vers quelle heure le vent soufflera-t-il?

--Eh! vieux! dit le capitaine.

--Prsent, dit Nunzio eu se levant derrire sa cabine.

--Pour quelle heure le vent?

Nunzio se retourna, consulta jusqu'au plus petit nuage du ciel; puis
se retournant de notre ct:

--Capitaine, dit-il, ce sera pour ce soir, entre huit et neuf heures,
un instant aprs que le soleil sera couch.

--Ce sera entre huit et neuf heures, rpta le capitaine avec la mme
assurance que si c'et t Matthieu Laensberg ou Nostradamus qui lui
et adress la rponse qu'il nous transmettait.

--Mais, en ce cas, demandai-je, au capitaine, ne pourrait-on sortir
tout de suite? nous nous trouverions alors en pleine mer; et, pourvu
que nous arrivions  gagner le Pizzo, c'est tout ce que je demande.

--Si vous le voulez absolument, rpondit directement le pilote, on
tchera.

--Eh bien, tchez-donc alors.

--Allons, allons, dit le capitaine: on part! Chacun  son poste. En un
instant, et sans faire une seule observation, tout le monde fut  la
besogne; l'ancre fut leve, et le btiment, tournant lentement son
beaupr vers le cap Pelore, commena de se mouvoir sous l'effort de
quatre avirons: quant aux voiles, il n'y fallait pas songer, pas un
souffle de vent ne traversait.

Cependant il tait vident que, quoique notre quipage et obi sans
rplique  l'ordre donn, c'tait  contre-coeur qu'il se mettait en
route; mais, comme cette espce de nonchalance pouvait bien venir
aussi du regret que chacun avait de s'loigner de sa femme ou de sa
matresse, nous n'y fmes pas grande attention, et nous continumes
d'esprer que Nunzio mentirait cette fois  son infaillibilit
ordinaire.

Vers les quatre heures, nos matelots, qui peu  peu, et tout en
dissimulant cette intention, s'taient rapprochs des ctes de Sicile,
se trouvrent  un demi-quart de lieue  peu prs du village de La
Pace; alors femmes et enfants sortirent et commencrent  encombrer
la cte. Je vis bien quel tait le but de cette manoeuvre, attribue
simplement au courant, et j'allai au-devant du dsir de ces braves
gens en les autorisant, non pas  dbarquer, ils ne le pouvaient pas
sans patente, mais  s'approcher du rivage  une assez faible distance
pour que partants et restants pussent se faire encore une fois leurs
adieux. Ils profitrent de la permission, et en une vingtaine de
coups de rames ils se trouvrent  porte de la voix. Au bout d'une
demi-heure de conversation le capitaine rappela le premier que nous
n'avions pas de temps  perdre: on fit voler les mouchoirs et sauter
les chapeaux, comme cela se pratique en pareille circonstance, et l'on
se mit en route toujours ramant; pas un souffle d'air ne se faisait
sentir, et, au contraire, le temps devenait de plus en plus lourd.

Comme cette disposition atmosphrique me portait tout naturellement
au sommeil, et que j'avais long-temps vu et si souvent revu le double
rivage de la Sicile et de la Calabre que je n'avais plus grande
curiosit pour lui, je laissai Jadin fumant sa pipe sur le pont, et
j'allai me coucher.

Je dormais depuis trois ou quatre heures  peu prs, et tout en
dormant je sentais instinctivement qu'il se passait autour de moi
quelque chose d'trange, lorsqu'enfin je fus compltement rveill par
le bruit des matelots courant au-dessus de ma tte et par le cri bien
connu de: Burrasca! burrasca! J'essayai de me mettre sur mes genoux,
ce qui ne me fut pas chose facile, relativement au mouvement
d'oscillation imprim au btiment; mais enfin j'y parvins, et, curieux
de savoir ce qui se passait, je me tranai jusqu' la porte de
derrire de la cabine, qui donnait sur l'espace rserv au pilote.
Je fus bientt au fait: au moment o je l'ouvrais, une vague qui
demandait  entrer juste au moment o je voulais sortir m'attrapa en
pleine poitrine, et m'envoya bientt  trois pas en arrire, couvert
d'eau et d'cume. Je me relevai, mais il y avait inondation complte
dans la cabine; j'appelai Jadin pour qu'il m'aidt  sauver nos
lits du dluge. Jadin accourut accompagn du mousse qui portait une
lanterne, tandis que Nunzio, qui avait l'oeil atout, tirait  lui la
porte de la cabine, afin qu'une seconde vague ne submerget point tout
 fait notre tablissement. Nous roulmes aussitt nos matelas, qui
heureusement, tant de cuir, n'avaient point eu le temps de prendre
l'eau. Nous les plames sur des trteaux qui les levaient au-dessus
des eaux comme l'esprit de Dieu; nous suspendmes nos draps et nos
couvertures aux porte-manteaux qui garnissaient les parois intrieures
de notre chambre  coucher; puis, laissant  notre mousse le soin
d'ponger les deux pouces de liquide au milieu duquel nous barbotions,
nous gagnmes le pont.

Le vent s'tait lev comme l'avait dit le pilote et  l'heure qu'il
avait dit, et, selon sa prdiction, nous tait tout  fait contraire.
Nanmoins, comme nous tions parvenus  sortir du dtroit, nous tions
plus  l'aise, et nous courions des bordes dans l'esprance de gagner
un peu de chemin; mais il rsultait de cette manoeuvre que la mer
nous battait en plein travers, et que de temps en temps le btiment
s'inclinait tellement que le bout de nos vergues trempait dans la mer.
Au milieu de toute cette bagarre et sur un plan inclin comme un toit,
nos matelots couraient de l'avant en arrire avec une clrit 
laquelle nous autres, qui ne pouvions nous tenir en place qu'en nous
cramponnant de toutes nos forces, ne comprenions vritablement rien.
De temps en temps le cri burrasca! burrasca! retentissait de nouveau;
aussitt on abattait toutes les voiles, on faisait tourner le
speronare, le beaupr dans le veut, et l'on attendait. Alors le vent
arrivait bruissant, et, charg de pluie, sifflait  travers nos mts
et nos cordages dpouills, tandis que les vagues, prenant notre
speronare en dessous, le faisaient bondir comme une coquille de noix.
En mme temps,  la lueur de deux ou trois clairs qui accompagnaient
chaque bourrasque, nous apercevions, selon que nos bordes nous
avaient rapprochs des uns ou des autres, ou les rivages de la
Calabre, ou ceux de la Sicile; et cela toujours  la mme distance: ce
qui prouvait que nous ne faisions pas grand chemin. Au reste, notre
petit btiment se comportait  merveille et faisait des efforts inous
pour nous donner raison contre la pluie, la mer et le vent.

Nous nous obstinmes ainsi pendant trois ou quatre heures, et pendant
ces trois ou quatre heures, il faut le dire, nos matelots n'levrent
pas une rcrimination contre la volont qui les mettait aux prises
avec l'impossibilit mme. Enfin, au bout de ce temps, je demandai
combien nous avions fait de chemin depuis que nous courions des
bordes; il y avait de cela cinq ou six heures. Le pilote nous
rpondit tranquillement que nous avions fait une demi-lieue. Je
m'informai alors combien de temps pourrait durer la bourrasque, et
j'appris que, selon toute probabilit, nous en aurions encore pour
trente-six ou quarante heures. En supposant que nous continuassions 
conserver sur le vent et la mer le mme avantage, nous pouvions faire
 peu, prs huit lieues en deux jours: le gain ne valait pas la
fatigue, et je prvins le capitaine que, s'il voulait rentrer dans
le dtroit, nous renoncions momentanment  aller plus avant. Cette
intention pacifique tait  peine formule par moi que, transmise
immdiatement  Nunzio, elle fut  l'instant mme connue de tout
l'quipage. Le speronare tourna sur lui-mme comme par enchantement;
la voile latine et la voile de foc se dployrent dans l'ombre, et le
petit btiment, tout tremblant encore de sa lutte, partit vent arrire
avec la rapidit d'un cheval de course. Dix minutes aprs, le mousse
vint nous dire que si nous voulions rentrer dans notre cabine elle
tait parfaitement sche, et que nous y retrouverions nos lits, qui
nous attendaient dans le meilleur tat possible. Nous ne nous le fmes
pas redire deux fois, et, tranquilles dsormais sur la bourrasque
devant laquelle nous marchions en courriers, nous nous endormmes au
bout de quelques instants.

Nous nous rveillmes  l'ancre, juste  l'endroit dont nous tions
partis la veille: il ne tenait qu' nous de croire que nous n'avions
pas boug de place, mais que seulement nous avions eu un sommeil un
peu agit. Comme la prdiction de Nunzio s'tait ralise de point en
point, nous nous approchmes de lui avec une vnration encore plus
grande que d'habitude pour lui demander de nouvelles centuries 
l'endroit du temps. Ses prvisions n'taient pas consolantes:  son
avis, le temps tait compltement drang pour huit ou dix jours; et
il y avait mme dans l'air quelque chose de fort trange, et qu'il ne
comprenait pas bien. Il rsultait donc des observations atmosphriques
de Nunzio que nous tions clous  San-Giovanni pour une semaine au
moins. Quant  renouveler l'essai que nous venions de faire et qui
nous avait si mdiocrement russi, il ne fallait pas mme le tenter.

Notre parti fut pris  l'instant mme. Nous dclarmes au capitaine
que nous donnions six jours au vent pour se dcider  passer du nord
au sud-est, et que si au bout de ce temps il ne s'tait pas dcide
faire sa _saute_, nous nous en irions tranquillement par terre, 
travers plaines et montagnes, notre fusil sur l'paule, et tantt 
pied, tantt  mulets; pendant ce temps le vent finirait probablement
par changer de direction, et notre speronare, profitant du premier
souffle favorable, nous retrouverait au Pizzo.

Rien ne met le corps et l'me  l'aise comme une rsolution prise,
ft-elle exactement contraire  celle que l'on comptait prendre.
A peine la ntre fut-elle arrte que nous nous occupmes de nos
dispositions locatives. Les auberges de San-Giovanni, comme on le
comprend bien, taient plus que mdiocres; pour rien au monde je
n'aurais voulu remettre le pied  Messine. Nous dcidmes donc que
nous demeurerions sur notre speronare; en consquence on s'occupa 
l'instant mme de le tirer  terre, afin que nous n'eussions pas mme
 supporter l'ennuyeux clapotement de la mer, qui dans les mauvais
temps se fait sentir jusqu'au milieu du dtroit. Chacun se mit 
l'oeuvre, et au bout d'une heure le speronare, comme une carne
antique, tait tir sur le sable du rivage, tay  droite et  gauche
par deux normes pieux, et orn  son babord d'une chelle  l'aide de
laquelle on communiquait de son pont  la terre ferme. En outre, une
tente fut tablie de l'arrire au grand mt, afin que noua pussions
nous promener, lire ou travailler  l'abri du soleil et de la pluie.
Moyennant ces petites prparations, nous nous trouvmes avoir une
demeure infiniment plus confortable que ne l'et t la meilleure
auberge de San-Giovanni.

Le temps que nous avions  passer ainsi ne devait point tre perdu:
Jadin avait ses croquis  repasser; et moi, pendant mes longues
rveries nocturnes sous ce beau ciel de la Sicile, j'avais  peu prs
arrt le plan de mon drame de _Paul Jones_, dont il ne me restait
plus que quelques caractres  mettre en relief et quelques scnes 
complter. Je rsolus donc de profiter de cette espce de quarantaine
pour achever ce travail prparatoire, qui devait recevoir  Naples son
excution, et ds le soir mme je me mis  l'oeuvre.

Le lendemain, le capitaine nous demanda pour lui et ses gens la
permission d'aller au village de La Pace pendant tout le temps que le
vent soufflerait du nord; deux hommes resteraient constamment 
bord pour nous servir et se relaieraient toits les deux jours. La
permission fut accorde  ces conditions.

Le vent tait constamment contraire, ainsi que l'avait prdit Nunzio;
et cependant le temps, aprs avoir t deux nuits et un jour  la
bourrasque, tait redevenu assez beau. La lune tait dans son plein et
se levait chaque soir derrire les montagnes de la Calabre; puis elle
venait faire du dtroit un lac d'argent, et de Messine une de ces
villes fantastiques comme en rve le burin potique de Martyn. C'tait
ce moment-l que je choisissais de prfrence pour travailler;
et, selon toute probabilit, c'est au calme de ces belles nuits
siciliennes que le caractre du principal hros de mon drame a d le
cachet religieux et rveur qui a, plus que les scnes dramatiques
peut-tre, dcid du succs de l'ouvrage.

Au bout de six jours, le vent soutenait le dfi et n'avait pas chang.
Ne voulant rien changer  notre dcision, nous rsolmes donc de
partir le matin du septime, et nous fimes dire au capitaine de
revenir pour arrter un itinraire avec nous. Non-seulement le
capitaine revint, mais encore il ramena tout l'quipage; les braves
gens n'avaient pas voulu nous laisser partir sans prendre cong de
nous. Vers les trois heures, nous les vmes en consquence arriver
dans la chaloupe. Aussitt je donnai l'ordre  Giovanni de se procurer
tout ce qu'il pourrait runir de vivres, et  Philippe, qui tait de
garde avec lui, de prparer sur le pont une table monstre; quant au
dessert, je me doutais bien que nous n'aurions pas besoin de nous
en occuper, attendu que chaque fois que nos matelots revenaient du
village ils rapportaient toujours avec eux les plus beaux fruits de
leurs jardins.

Quoique pris au dpourvu, Giovanni se tira d'affaire avec son habilet
ordinaire: au bout d'une heure et demie, nous avions un dner fort
confortable. Il est vrai que nous avions affaire  des convives
indulgents.

Aprs le dner, auquel assista une partie de la population de
San-Giovanni, on enleva les tables et on parla de danser la
tarentelle. J'eus alors l'ide d'envoyer Pietro par le village afin
de recruter deux musiciens, un flteur et un joueur de guitare: un
instant aprs j'entendis mes instrumentistes qui s'approchaient, l'un
en soufflant dans son flageolet, l'autre en raclant sa viole; le reste
du village les suivait. Pendant ce temps, Giovanni avait prpar
une illumination gnrale; en cinq minutes le speronare fut
resplendissant.

Alors je priai le capitaine d'inviter ses connaissances  monter sur
le btiment: en un instant nous emes  bord une vingtaine de danseurs
et de danseuses. Nous juchmes nos musiciens sur la cabine, nous
plames  l'avant une table couverte de verres et de bouteilles,
et le raout commena,  la grande joie des acteurs et mme des
spectateurs.

La tarentelle, comme on se le rappelle, tait le triomphe de Pietro:
aussi aucun des danseurs calabrais n'essaya-t-il de lui disputer le
prix. On parlait bien tout bas d'un certain Agnolo qui, s'il tait l,
disait-on, soutiendrait  lui seul l'honneur de la Calabre contre la
Sicile tout entire; mais il n'y tait pas. On l'avait cherch partout
du moment o l'on avait su qu'il y avait bal, et on ne l'avait pas
trouv: selon toute probabilit, il tait  Beggio ou  Scylla, ce
qui tait un grand malheur pour l'amour-propre national des
Sangiovannistes. Il faut croire, au reste, que la rputation du susdit
Agnolo avait pass le dtroit, car le capitaine se pencha  mon
oreille, et me dit tout bas:

--Ce n'est pas pour mpriser Pietro qui a du talent, mais c'est bien
heureux pour lui qu'Agnolo ne soit pas ici.

A peine achevait-il la phrase, que de grands cris retentirent sur le
rivage et que la foule des spectateurs s'ouvrit devant un beau garon
de vingt  vingt-deux ans, vtu de son costume des dimanches. Ce
beau garon, c'tait Agnolo; et ce qui l'avait retard, c'tait sa
toilette.

Il tait vident que cette apparition tait peu agrable  nos gens,
et surtout  Pietro, qui se voyait sur le point d'tre dtrn,
ou tout au moins d'tre forc de partager avec un rival les
applaudissements de la socit, Cependant le capitaine ne pouvait se
dispenser d'inviter un homme dsign ainsi  notre admiration par la
voix publique; il s'approcha donc du bordage du speronare,  dix pas
duquel Agnolo se tenait debout les bras croiss d'un air de dfi,
et l'invita  prendre part  la fte. Agnolo le remercia avec une
certaine courtoisie, et, sans se donner la peine de gagner l'chelle
qui tait de l'autre ct, il s'accrocha en sautant avec sa main
droite au bordage du btiment; puis,  la force des poignets, il
s'enleva comme un professeur de voltige et retomba sur le pont.
C'tait, comme on dit en style de coulisses, _soigner son entre._
Aussi Agnolo, plus heureux sur ce point que beaucoup d'acteurs en
rputation, eut-il le bonheur de ne pas manquer son effet.

Alors commena entre Pietro et le nouveau venu une vritable lutte
chorgraphique. Nous croyions connatre Pietro depuis le temps que
nous le pratiquions, mais nous, fmes forcs d'avouer que c'tait
la premire fois que le vrai Pietro nous apparaissait dans toute
sa splendeur. Les gigottements, les flic-flacs, les triples tours
auxquels il se livra, taient quelque chose de fantastique; mais tout
ce que faisait Pietro tait  l'instant mme rpt par Agnolo
comme par son ombre, et cela, il fallait l'avouer, avec une mthode
suprieure. Pietro tait le danseur de la nature, Agnolo tait celui
de la civilisation; Pietro accomplissait ses pas avec une certaine
fatigue de corps et d'esprit: on voyait qu'il les combinait d'abord
dans sa tte, puis que les jambes obissaient  l'ordre donn; chez
Agnolo, point: tout tait instantan, l'art tait arriv  ressembler
 de l'inspiration, ce qui, comme chacun le sait, est le plus haut
degr auquel l'art puisse atteindre. Il en rsulta que Pietro,
haletant, essouffl, au bout de sa force et de son haleine, aprs
avoir puis tout son rpertoire, tomba les jambes croises sous lui
en jetant son cri de dfaite habituel, sans consquence lorsque la
chose se passait devant nous, c'est--dire en famille, mais qui
acqurait une bien autre gravit en face d'un rival comme Agnolo.
Quant  Agnolo, comme la fte commenait  peine pour lui, il laissa
quelques minutes  Pietro pour se remettre; puis, voyant que son
antagoniste avait sans doute besoin d'une trve plus longue, puisqu'il
ne se relevait pas, il redemanda une autre tarentelle et continua ses
exercices.

Cette fois Agnolo, qui n'avait pas de concurrence  soutenir, fut
lui-mme, c'est--dire vritablement un beau danseur, non pas comme on
l'entend dans un salon de France, mais comme on le demande en Espagne,
en Sicile et en Calabre. Toutes les figures de la tarentelle furent
passes en revue, toutes les passes accomplies; sa ceinture, son
chapeau, son bouquet, devinrent l'un aprs l'autre les accessoires de
ce petit drame chorgraphique, qui exprima tour  tour tous les degrs
de la passion, et qui, aprs avoir commenc par la rencontre presque
indiffrente du danseur et de sa danseuse, avoir pass par les
diffrentes phases d'un amour combattu puis partag, finit par toute
l'exaltation d'un bonheur mutuel. Nous nous tions approchs comme
les autres pour voir cette reprsentation vraiment thtrale, et, au
risque de blesser l'amour-propre de notre pauvre Pietro, nous mlions
nos applaudissements  ceux de la foule, lorsque les cris de _La danse
du Tailleur, La danse du Tailleur!_ retentirent, profrs d'abord
par deux ou trois personnes, puis ensuite rpts frntiquement
non-seulement par les invits qui se trouvaient  bord, mais encore
par les spectateurs qui garnissaient le rivage. Agnolo se retourna
vers nous, comme pour dire que puisqu'il tait notre hte il ne ferait
rien qu'avec notre consentement, nous joignmes alors nos instances 
celles qui le sollicitaient dj. Alors Agnolo, saluant gracieusement
la foule, fit signe qu'il allait se rendre au dsir qu'on lui
exprimait. Cette condescendance fut  l'instant mme accueillie par
des applaudissements unanimes, et la musique commena une ritournelle
bizarre, qui eut le privilge d'exciter  l'instant mme l'hilarit
parmi tous les assistants.

Comme j'ai le malheur d'avoir l comprhension trs-difficile 
l'endroit des ballets, je m'approchai du capitaine, et lui demandai ce
que c'tait que la danse du Tailleur.

--Ah! me dit-il, c'est une de leurs histoires diaboliques, comme ils
en ont par centaines dans leurs montagnes. Que voulez-vous! ce n'est
pas tonnant, ce sont tous des sorciers et des sorcires en Calabre.

--Mais enfin,  quelle circonstance cette danse a-t-elle rapport?

--C'est un brigand de tailleur de Catanzaro, matre Trence, qui a
fait _gratis_ une paire de culottes au diable;  la condition que le
diable emporterait sa femme. Pauvre femme! Le diable l'a emporte tout
de mme.

--Bah!

--Oh! parole d'honneur:

--Comment cela?

--En jouant du violon. Oh n'en a plus entendu parler jamais, jamais.

--Vraiment?

--Oh! mon Dieu, oui, il vit encore. Si vous passez 
Catanzaro, vous pourrez le voir.

--Qui? le diable?

--Non, ce gueux de Trence. C'est arriv il n'y a pas plus de dix ans,
au su et au vu de tout le monde. D'ailleurs c'est bien connu, ce sont
tous des sorciers et des sorcires en Calabre.

--Oh! capitaine, vous me raconterez l'histoire, n'est-ce pas?

--Oh! moi, je ne la sais pas bien, dit le capitaine; et puis
d'ailleurs je n'aime pas beaucoup  parler de toutes ces histoires-l
o le diable joue un rle, attendu que, comme vous le savez, il y a
dj eu dans ma famille une histoire de sorcire. Mais vous allez
traverser la Calabre, Dieu veuille qu'il ne vous y arrive aucun
accident, et vous pourrez demander au premier venu l'histoire de
matre Trence: Dieu merci! elle est connue, et on vous la racontera.

--Vous croyez?

--Oh! j'en suis sr.

Je pris mon album, et j'crivis dessus en grosses lettres:

_Ne pas oublier de me faire raconter l'histoire de matre Trence de
Catanzaro, qui a fait_ gratis _une paire de culottes au diable,  la
condition que le diable emporterait sa femme._

Et je revins  Agnolo.

La toile tait leve, et, sur une musique plus trange encore que la
ritournelle dont la bizarrerie m'avait dj frapp, Agnolo venait de
commencer une danse de sa composition: car non-seulement Agnolo tait
excutant, mais encore compositeur; danse dont rien ne peut donner
une ide, et qui aurait eu un miraculeux succs dans l'opra de la
_Tentation_, si on avait pu y transporter tout ensemble les musiciens,
la musique et le danseur. Malheureusement, ne connaissant que le titre
du ballet, et n'en ayant point encore entendu le programme, je ne
pouvais comprendre que fort superficiellement l'action, qui me
paraissait des plus intressantes et des plus compliques. Je voyais
bien de temps en temps Agnolo faire le geste d'un homme qui tire son
fil, qui passe ses culottes, et qui avale un verre de vin; mais ces
diffrents gestes ne me paraissaient constituer, si je puis le dire,
que les pisodes du drame, dont le fond me demeurait toujours obscur.
Quant  Agnolo, sa pantomime devenait de plus en plus vive et anime,
et sa danse bouffonne et fantastique  la fois tait pleine d'un
caractre d'entranement presque magique. On voyait les efforts qu'il
faisait pour rsister, mais la musique l'emportait. Pour le flteur et
le guitariste, le premier soufflait  perdre haleine, tandis que le
second grattait  se dmancher les bras. Les assistants trpignaient,
Agnolo bondissait, Jadin et moi nous nous laissions aller comme les
autres  ce spectacle diabolique, quand tout  coup je vis Nunzio qui,
perant la foule, venait dire tout bas quelques paroles au capitaine.
Aussitt le capitaine tendit la main, et me touchant l'paule:

--Excellence? dit-il.

--Eh bien! qu'y a-t-il? demandai-je.

--Excellence, c'est le vieux qui assure qu'il se passe quelque chose
de singulier dans l'air, et qu'au lieu de regarder danser des danses
qui rvoltent le bon Dieu, nous ferions bien mieux de nous mettre en
prires.

--Mais que diable Nunzio veut-il qu'il se passe dans l'air?

--Jsus! cria le capitaine, on dirait que tout tremble.

Cette judicieuse remarque fur immdiatement suivie d'un cri gnral de
terreur. Le btiment vacilla comme s'il tait encore en pleine mer. Un
des deux tais qui le soutenaient glissa le long de sa carne, et
le speronare, versant comme une voiture  laquelle deux roues
manqueraient  la fois du mme ct, nous envoya tous, danseurs,
musiciens et assistants, rouler ple-mle sur le sable!

Il y eut un instant d'effroi et de confusion impossible  dcrire;
chacun se releva et se mit  fuir de son ct, sans savoir o. Quant
 moi, n'ayant plus aucune ide, grce  la culbute que je venais de
faire, de la topographie du terrain, je m'en allais droit dans la mer,
quand une main me saisit et m'arrta. Je me retournai, c'tait le
pilote.

--O allez-vous, excellence? me dit-il.

--Ma foi! pilote, je n'en sais rien. Allez-vous quelque part? Je vais
avec vous, a m'est gal.

--Nous n'avons nulle part  aller, excellence; et ce que nous pouvons
foire de mieux, c'est d'attendre.

--Eh bien! dit Jadin en arrivant  son tour tout en crachant le sable
qu'il avait dans la bouche, en voil une de cabriole!

--Vous n'avez rien? lui demandai-je.

--Moi, rien du tout; je suis tomb sur Milord que j'ai manqu
touffer, voil tout. Ce pauvre Milord, continua Jadin en adressant la
parole  son chien de son fausset le plus agrable, il a donc sauv la
vie  son matre. Milord se ramassa sur lui-mme et agita vivement sa
queue en tmoignage du plaisir qu'il prouvait d'avoir accompli sans
s'en douter une si belle action.

--Mais enfin, demandai-je, qu'y a-t-il? qu'est-il arriv?

--Il est arriv, dit Jadin en haussant les paules, que ces
imbciles-l ont mal assur les pieux, et qu'un des supports ayant
manqu, le speronare  fait comme quand Milord secoue ses puces.

--C'est--dire, reprit le pilote, que c'est la terre qui a secou les
siennes.

--Comment?

--coutez ce qu'ils crient tous en se sauvant.

Je me retournai vers le village, et je vis nos convives qui couraient
comme des fous en criant: _Terre moto, terre moto!_

--Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que c'est un tremblement de
terre? demandai-je.

--Ni plus ni moins, dit le pilote.

--Parole d'honneur? fit Jadin.

--Parole d'honneur, reprit Nunzio.

--Eh bien! pilote, touchez-l, dit Jadin, je suis enchant.

--De quoi? demanda gravement Nunzio.

--D'avoir joui d'un tremblement de terre. Tiens! est-ce que vous
croyez que a se rencontre tous les dimanches, vous? Ce pauvre Milord,
il aura donc vu des temptes, il aura donc vu des volcans, il aura
donc vu des tremblements de terre; il aura donc tout vu!

Je me mis  rire malgr moi.

--Oui, oui, dit le pilote, riez; vous autres, Franais, je sais bien
que vous riez de tout. a n'empche pas que dans ce moment-ci la
moiti de la Calabre est peut-tre sens dessus dessous. Ce n'est pas
qu'il y ait grand mal; mais enfin, tout Calabrais qu'ils sont, ce sont
des hommes.

--Comment, pilote! demandai-je, vous croyez que pour cette petite
secoue que nous avons ressentie....

--Le mouvement allait du nord au midi, voyez-vous, excellence; et
nous, justement, nous sommes  l'extrmit de la botte, et par
consquent nous n'avons pas ressenti grand'chose; mais du ct de
Nicastro et de Cosenza, c'est l qu'il doit y avoir eu le plus d'oeufs
casss; sans compter que nous ne sommes probablement pas au bout.

--Ah! ah! dit Jadin, vous croyez que nous allons avoir encore de
l'agrment? Alors bon, bon. En ce cas, fumons une pipe.

Et il se mit  battre le briquet, en attendant une seconde secousse.

Mais nous attendmes inutilement: la seconde secousse ne vint pas,
et au bout de dix minutes notre quipage, qui dans le premier moment
s'tait parpill de tous les cts, tait runi autour de nous:
personne n'tait bless,  l'exception de Giovanni qui s'tait foul
le poignet, et de Pietro qui prtendait s'tre donn une entorse.

--Eh bien! dit le capitaine, voyons, pilote, que faut-il faire
maintenant?

--Oh! mon Dieu! capitaine, pas grand'chose, rpondit le vieux
prophte: remettre le speronare sur sa pauvre quille, attendu que je
crois que c'est fini pour le moment.

--Allons, enfants, dit le capitaine,  l'ouvrage! Puis, se retournant
de notre ct:--Si leurs excellences avaient la bont ... ajouta-t-il.

--De quoi faire, capitaine, dites?

--De nous donner un coup de main; nous ne serons pas trop de tous
tant que nous sommes pour en venir  notre honneur; attendu que ces
fainants de Calabrais, c'est bon  boire,  manger et  danser; mais
pour le travail il ne faut pas compter dessus. Voyez s'il en reste un
seul!

Effectivement, le rivage tait compltement dsert: hommes, femmes et
enfants, tout avait disparu; ce qui, du reste, me paraissait assez
naturel pour qu'on ne s'en formalist point.

Quoique rduits  nos propres forces, nous n'en parvnmes pas moins,
grce  un mcanisme fort ingnieux invent par le pilote,  remettre
le btiment dans une ligne parfaitement verticale. Le pieu qui avait
gliss fut rtabli en son lieu et place, l'chelle applique de
nouveau  bbord, et au bout d'une heure  peu prs tout tait
aussi propre et aussi en ordre  bord du speronare que si rien
d'extraordinaire ne s'tait pass.

La nuit s'coula sans accident aucun.




CHAPITRE XI.

TRENCE LE TAILLEUR.


Le lendemain,  six heures du matin, nous vmes arriver le guide et
les deux mulets que nous avions fait demander la veille. Aucun dommage
important n'tait arriv dans le village; trois ou quatre chemines
taient tombes, voil tout.

Nous convnmes alors de nos faits avec le capitaine: il nous fallait
trois jours pour aller par terre au Pizzo. En supposant que le vent
changet, il lui fallait,  lui, douze ou quinze heures: il fut
convenu que s'il arrivait le premier au rendez-vous il nous attendrait
jusqu' ce que nous parussions; si nous arrivions au contraire avant
lui, nous devions l'attendre deux jours; puis si, ces deux jours
couls, il n'avait point paru, nous lui laissions une lettre dans
la principale auberge de la ville, et nous lui indiquions un nouveau
rendez-vous.

Ce point essentiel convenu, sur l'invitation du capitaine d'emporter
avec nous le moins d'argent possible, nous prmes chacun six ou huit
louis seulement, laissant le reste de notre trsor sous la garde de
l'quipage; et, munis cette fois de nos passe-ports parfaitement en
rgle, nous enfourchmes nos montures et prmes cong de nos matelots,
qui nous promirent de nous recommander tous les soirs  Dieu dans
leurs prires. Quant  nous, nous leur enjoignmes de partir au
premier souffle de vent; ils s'y engagrent sur leur parole, nous
baisrent une dernire fois les mains, et nous nous sparmes.

Nous suivions pour aller  Scylla la route dj parcourue, et sur
laquelle par consquent nous n'avions aucune observation  faire; mais
comme notre guide tait forc de marcher  pied, attendu qu'aprs
nous avoir promis d'amener trois mulets il n'en avait amen que deux,
esprant que nous n'en payerions ni plus ni moins les trois piastres
convenues par chaque jour, nous ne pouvions aller qu'un train
trs-ordinaire; encore en arrivant  Scylla nous dclara-t-il que,
ses mulets n'ayant point mang avant leur dpart, il tait de toute
urgence qu'il les ft djeuner avant d'aller plus loin. Cela amena un
claircissement tout naturel: j'avais entendu que la nourriture, comme
toujours, serait au compte du muletier, et lui au contraire prtendait
avoir entendu que la nourriture de ses mulets serait au compte de ses
voyageurs. La chose n'tait point porte sur le _papier_; mais, comme
heureusement il y avait sur le papier que le guide fournirait trois
mulets et qu'il n'en avait fourni que deux, je le sommai de tenir ses
conventions  la lettre,  dfaut de quoi j'allais aller prvenir
mon ami le brigadier de gendarmerie. La menace fit son effet: il fut
arrt que, tout en me contentant de deux mulets, j'en payerais
un troisime, et que le prix du mulet absent serait affect  la
nourriture des deux mulets prsents.

Afin de ne pas perdre une heure inutilement  Scylla, nous montmes,
Jadin et moi, sur le rocher o est btie la forteresse. L, nous
relevmes une petite erreur archologique: c'est que la citadelle,
qu'on nous avait dit leve par Murt, datait de Charles d'Anjou: il y
avait cinq sicles et demi de diffrence entre l'un et l'autre de ces
deux conqurants. Mais le renseignement nous avait t donn par
nos Siciliens, et j'avais dj remarqu qu'il ne fallait pas
scrupuleusement les croire a l'endroit des dates.

Ce fut le 7 fvrier 1808 que les compagnies de voltigeurs du 23e
rgiment d'infanterie lgre et du 67e rgiment d'infanterie de
ligne entrrent  la baonnette dans la petite ville de Scylla et
en chassrent les bandits qui l'occupaient, et qui parvinrent 
s'embarquer sous la protection du fort que dfendait une garnison du
62e rgiment de ligne anglais.

A peine matres de la ville, les Franais tablirent sur la montagne
qui la domine une batterie de canons destine  battre le fort en
brche. Le 9, la batterie commena son feu; le 15, la garnison
anglaise fut somme de se rendre. Sur son refus, le feu continua; mais
dans la nuit du 16 au 17 une flottille de petits btiments partit des
cotes de Sicile et vint aborder sans bruit au pied du roc. Le jour
venu, les assigeants s'aperurent qu'on ne rpondait pas  leur feu;
en mme temps ils eurent avis que les Anglais s'embarquaient pour
la Sicile. Cet embarquement leur avait paru impossible  cause de
l'escarpement du roc taill  pic; mais il fallut bien qu'ils en
crussent leurs yeux lorsqu'ils virent les chaloupes s'loigner
charges d'habits rouges. Ils coururent aussitt  l'assaut,
s'emparrent de la forteresse sans rsistance aucune et arrivrent au
haut du rempart juste  temps pour voir s'loigner la dernire barque.
Un escalier taill dans le roc, et qu'il tait impossible d'apercevoir
de tout autre ct que de celui de la mer, donna l'explication du
miracle. Les canons du fort furent aussitt tourns vers les fugitifs,
et un bateau charg de cinquante hommes fut coul bas; les autres,
craignant le mme sort, firent force de voiles pour s'loigner,
laissant leurs compagnons se tirer de l connue ils pourraient. Les
trois quarts s'en tirrent en se noyant, l'autre quart regagna la cte
 la nage et fut fait prisonnier par les vainqueurs. On trouva dans
le fort dix-neuf pices de canon, deux mortiers, deux obusiers, une
caronade, beaucoup de munitions et cent cinquante barils de biscuit.

La prise de Scylla mit fin  la campagne: c'tait le seul point o le
roi Ferdinand post encore le pied en Calabre; et Joseph Napolon,
pass roi depuis dix-huit mois, se trouva ainsi matre de la moiti du
royaume de son prdcesseur.

J'avoue que ce fut avec un certain plaisir qu' l'extrmit de la
Pninsule italique je retrouvai la trace des boulets franais sur une
citadelle de la Grande-Grce.

L'heure tait coule: nous avions donn rendez-vous  notre muletier
de l'autre ct de la ville. Nous revnmes donc sur la grande route,
o, aprs un instant d'attente, nous fmes rejoints par notre homme
et par ses deux btes. En remontant sur mon mulet je m'aperus qu'on
avait touch  mes fontes; ma premire ide fut qu'on m'avait vol mes
pistolets, mais en levant la couverture je les vis  leur place. Notre
guide nous dit alors que c'tait seulement le garon d'curie qui les
avait regards, pour s'assurer s'ils taient chargs, sans doute, et
donner sur ce point important des renseignements  qui de droit. Au
reste, nous voyagions depuis trop long-temps au milieu d'une socit
quivoque pour tre pris au dpourvu: nous tions arms jusqu'aux
dents et ne quittions pas nos armes, ce qui, joint  la terreur
qu'inspirait Milord, nous sauva sans doute des mauvaises rencontres
dont nous entendions faire journellement le rcit. Au reste, comme je
ne me fiais pas beaucoup  mon guide, ce petit vnement me fut une
occasion de lui dire que, si nous tions arrts, la premire chose
que je ferais serait de lui casser la tte. Cette menace, donne en
manire d'avis et de l'air le plus tranquille et le plus rsolu du
monde, parut faire sur lui une trs-srieuse impression.

Vers les trois heures de l'aprs-midi, nous arrivmes  Bagnaria. L,
notre guide nous proposa de faire une halte, qui serait consacre 
son dner et au ntre. La proposition tait trop juste pour ne
pas trouver en nous un double cho: nous entrmes dans une espce
d'auberge, et nous demandmes qu'on nous servit immdiatement.

Comme, au bout d'une demi-heure, nous ne voyions faire aucuns
prparatifs dans la chambre o nous attendions notre nourriture, je
descendis  la cuisine afin de presser le cuisinier. L il me fut
rpondu qu'on aurait dj servi le dner  nos excellences, mais que
notre guide ayant dit que nos excellences coucheraient  l'htel, on
n'avait pas cru devoir se presser. Comme nous avions fait  peine sept
lieues dans la journe, je trouvai la plaisanterie mdiocre, et je
priai le matre de la locanda de nous faire dner  l'instant mme,
et de prvenir notre muletier de se tenir prt, lui et ses btes, 
repartir aussitt aprs le repas.

La premire partie de cet ordre fut scrupuleusement excute; deux
minutes aprs l'injonction faite, nous tions  table. Mais il n'en
fut pas de mme de la seconde: lorsque nous descendmes, on nous
annona que, notre guide n'tant point rentr, on n'avait pas pu lui
faire part de nos intentions, et que, par consquent, elles n'taient
pas excutes. Notre rsolution fut prise  l'instant mme: nous fmes
faire notre compte et celui de nos mulets, nous paymes total et bonne
main; nous allmes droit  l'curie, nous sellmes nos montures,
nous montmes dessus, et nous dmes  l'hte que lorsque le muletier
reviendrait il n'avait qu' lui dire qu'en courant aprs nous il nous
rejoindrait sur le chemin de Palma. Il n'y avait point  se tromper,
ce chemin tant la grande route.

Comme nous atteignions l'extrmit de la ville, nous entendmes
derrire nous des cris perants; c'tait notre Calabrais qui s'tait
mis  notre poursuite et qui n'aurait pas t fch d'ameuter quelque
peu ses compatriotes contre nous. Malheureusement, notre droit tait
clair: nous n'avions fait que six lieues dans la journe, ce n'tait
point une tape. Il nous restait encore trois heures de jour  puiser
et sept milles seulement  faire pour arriver  Palma. Nous avions
donc le droit d'aller jusqu' Palma. Notre guide alors essaya de nous
arrter par la crainte, et nous jura que nous ne pouvions pas manquer
d'tre arrts deux ou trois fois en voyageant  une pareille heure;
et,  l'appui de son assertion, il nous montra de loin quatre
gendarmes qui sortaient de la ville et conduisaient avec eux cinq ou
six prisonniers. Or ces prisonniers n'taient autres, assurait notre
homme, que des voleurs qui avaient t pris la veille sur la route
mme que nous voulions suivre. A ceci nous rpondmes que, puisqu'ils
avaient t pris, ils n'y taient plus; et que d'ailleurs, s'il avait
besoin effectivement d'tre rassur, nous demanderions aux gendarmes,
qui suivaient la mme route, la permission de voyager dans leur
honorable socit. A une pareille proposition, il n'y avait rien 
rpondre; force fut donc  notre malheureux guide d'en prendre son
parti: nous mmes nos mules au petit trot, et il nous suivit en
gmissant. Je donne tous ces dtails pour que le voyageur qui nous
succdera dans ce bienheureux pays sache  quoi s'en tenir, une fois
pour toutes; faire ses conditions, par crit d'abord, et avant tout;
puis, ces conditions faites, ne cder jamais sur aucune d'elles.
Ce sera une lutte d'un jour ou deux; mais ces quarante-huit heures
passes, votre guide, votre muletier ou votre vetturino aura pris son
pli, et, devenu souple comme un gant, il ira de lui-mme au-devant de
vos dsirs. Sinon, on est perdu: on rencontrera  chaque heure une
opposition,  chaque pas une difficult; un voyage de trois jours en
durera huit, et l o l'on aura cru dpenser cent cus on dpensera
mille francs.

Au bout de dix minutes nous avions rejoint nos gendarmes. A peine
eus-je jet les yeux sur leur chef, que je reconnus mon brigadier de
Scylla: c'tait jour de bonheur.

La reconnaissance fut touchante; mes deux piastres avaient port leurs
fruits. Je n'aurais eu qu'un mot  dire pour faire accoupler mon
muletier  un voleur impair qui marchait tout seul. Je ne le dis
pas, seulement je fis comprendra d'un signe  ce drle-l dans quels
rapports j'tais avec les autorits du pays.

J'essayai d'interroger plusieurs des prisonniers; mais par malheur
j'tais tomb sur les plus honntes gens de la terre, ils ne savaient
absolument rien de ce que la justice leur voulait. Ils allaient 
Cosenza, parce que cela paraissait faire plaisir  ceux qui les y
menaient, mais ils taient bien convaincus qu'ils seraient  peine
arrivs dans la capitale de la Calabre citrieure, qu'on leur ferait
des excuses sur l'erreur qu'on avait commise  leur endroit, et qu'on
les renverrait chacun chez soi avec un certificat de bonnes vie et
moeurs.

Voyant que c'tait un parti pris, je revins  mon brigadier;
malheureusement lui-mme tait fort peu au courant des faits et gestes
de ses prisonniers; il savait seulement que tous taient arrts sous
prvention de vol  main arme, et que parmi eux trois ou quatre
taient accuss d'assassinat. Malgr la promesse faite  mon guide, je
trouvai la socit trop choisie pour rester plus long-temps avec elle,
et, faisant un signe  Jadin, qui y rpondit par un autre, nous mmes
nos mules au trot. Notre guide voulut recommencer ses observations;
mais je priai mon brave brigadier de lui faire  l'oreille une petite
morale; ce qui eut lieu  l'instant mme, et ce qui produisit le
meilleur effet.

Moyennant quoi nous arrivmes vers sept heures du soir  Palma sans
mauvaise rencontre et sans nouvelles observations.

Rien n'est plus promptement visit qu'une ville de Calabre; except
les ternels temples de Pestum qui restent obstinment debout 
l'entre de cette province, il n'y a pas un seul monument  voir de la
pointe de Palinure au cap de Spartinento; les hommes ont bien essay,
comme partout ailleurs, d'y enraciner la pierre, mais Dieu ne l'a
jamais souffert. De temps en temps il prend la Calabre  deux mains,
et comme un vanneur fait du bl, il secoue rochers, villes et
villages: cela dure plus ou moins long-temps; puis, lorsqu'il
s'arrte, tout est chang d'aspect sur une surface de soixante-dix
lieues de long et de trente ou quarante de large. O il y avait
des montagnes il y a des lacs, o il y avait des lacs il y a des
montagnes, et o il y avait des villes il n'y a gnralement plus
rien du tout. Alors ce qui reste de la population, pareille  une
fourmilire dont un voyageur en passant a dtruit l'difice, se remet
 l'oeuvre; chacun charrie son moellon, chacun trane sa poutre;
puis, tant bien que mal et autant que possible,  la place o tait
l'ancienne ville on btit une ville nouvelle qui, pareille  chacune
des dix villes qui l'ont prcde, durera ce qu'elle pourra. On
comprend qu'avec cette ternelle ventualit de destruction, on
s'occupe peu de btir selon les rgles de l'un des six ordres reconnus
par les architectes. Vous pouvez donc,  moins que vous n'ayez quelque
recherche historique, gologique ou botanique  faire, arriver le soir
dans une ville quelconque de la Calabre, et en partir le lendemain
matin: vous n'aurez rien laiss derrire vous qui mrite la peine
d'tre vu. Mais ce qui est digne d'attention dans un pareil voyage,
c'est l'aspect sauvage du pays, les costumes pittoresques de ses
habitants, la vigueur de ses forts, l'aspect de ses rochers, et les
mille accidents de ses chemins. Or, tout cela se voit dans le jour,
tout cela se rencontre sur les routes; et un voyageur qui avec une
tente et des mulets irait de Pestum  Reggio sans entrer dans une
seule ville, aurait mieux vu la Calabre que celui qui, en suivant la
grande route par tapes de trois lieues, aurait sjourn dans chaque
ville et dans chaque village.

Nous ne cherchmes donc aucunement  voir les curiosits de Palma,
mais bien  nous assurer la meilleure chambre et les draps les plus
blancs de l'auberge de l'_Aigle-d'Or_, o, pour se venger de nous sans
doute, nous conduisit notre guide; puis, les premires prcautions
prises, nous fmes une espce de toilette pour aller porter  son
adresse une lettre que nous avait pri de remettre en passant et en
mains propres notre brave capitaine. Cette lettre tait destine  M.
Piglia, l'un des plus riches ngociants en huile de la Calabre. Nous
trouvmes dans M. Piglia non-seulement le ngociant _pas fier_ dont
nous avait parl Pietro, mais encore un homme fort distingu. Il
nous reut comme et pu le faire un de ses aeux de la Grande-Grce,
c'est--dire en mettant  notre disposition sa maison et sa table. A
cette proposition courtoise, ma tentation d'accepter l'une et l'autre
fut grande, je l'avoue; j'avais presque oubli les auberges de Sicile,
et je n'tais pas encore familiaris avec celles de Calabre, de
sorte que la vue de la ntre m'avait quelque peu terrifi; nous n'en
refusmes pas moins le gte, retenus par une fausse honte; mais
heureusement il n'y eut pas moyen d'en faire autant du djeuner offert
pour le lendemain. Nous objectmes bien  la vrit la difficult
d'arriver le lendemain soir  Monteleone si nous partions trop tard de
Palma; mais M. Piglia dtruisit  l'instant mme l'objection en nous
disant de faire partir le lendemain, ds le matin, le muletier et les
mules pour Gioja, et en se chargeant de nous conduire jusqu' cette
ville en voiture, de manire  ce que, trouvant les hommes et les
btes bien reposs, nous pussions repartir  l'instant mme. La grce
avec laquelle nous tait faite l'invitation, plus encore que la
logique du raisonnement, nous dcida  accepter, et il fut convenu que
le lendemain  neuf heures du matin nous nous mettrions  table, et
qu' dix heures nous monterions en voiture.

Une nouvelle surprise nous attendait en rentrant  l'htel: outre
toutes les chances que nos chambres par elles-mmes nous offraient de
ne pas dormir, il y avait un bal de noce dans l'tablissement. Cela me
rappela notre fte de la veille si singulirement interrompue, notre
chorgraphe Agnolo et la danse du Tailleur. L'ide me vint alors,
puisque j'tais forc de veiller, vu le bruit infernal qui se faisait
dans la maison, d'utiliser au moins ma veille. Je fis monter le matre
de l'htel, et je lui demandai si lui ou quelqu'un de sa connaissance
savait, dans tous ses dtails, l'histoire de matre Trence le
tailleur. Mon hte me rpondit qu'il la savait  merveille, mais qu'il
avait quelque chose  m'offrir de mieux qu'un rcit verbal: c'tait
la complainte imprime qui racontait cette lamentable aventure. La
complainte tait une trouvaille: aussi dclarai-je que j'en donnerais
la somme exorbitante d'un carlin si l'on pouvait me la procurer 
l'instant mme; cinq minutes aprs j'tais possesseur du prcieux
imprim. Il est orn d'une gravure colorie reprsentant le diable
jouant du violon, et matre Trence dansant sur son tabli.

Voici l'anecdote:

C'tait par un beau soir d'automne; matre Trence, tailleur 
Catanzaro, s'tait pris de dispute avec la signora Judith sa femme,
 propos d'un macaroni que, depuis quinze ans que les deux conjoints
taient unis, elle tenait  faire d'une certaine faon, tandis que
matre Trence prfrait le voir faire d'une autre. Or, depuis quinze
ans, tous les soirs  la mme heure la mme dispute se renouvelait 
propos de la mme cause.

Mais cette fois la dispute avait t si loin, qu'au moment o matre
Trence s'accroupissait sur son tabli pour travailler encore deux
petites heures, tandis que sa femme au contraire employait ces deux
heures  prendre un -compte sur sa nuit, qu'elle dormait d'habitude
fort grassement: or, dis-je, la dispute avait t si loin, qu'en se
retirant dans sa chambre, Judith avait, par manire d'adieu, lanc 
son mari une pelote toute garnie d'pingles, et que le projectile,
dirig par une main aussi sre que celle d'Hippolyte, avait atteint
le pauvre tailleur entre les deux sourcils. Il en tait rsult une
douleur subite, accompagne d'un rapide dgorgement de la glande
lacrymale; ce qui avait port l'exaspration du pauvre homme au point
de s'crier:--Oh! que je donnerais de choses au diable pour qu'il me
dbarrasst de toi!

--Eh! que lui donnerais-tu bien, ivrogne? s'cria en rouvrant la porte
la signora Judith, qui avait entendu l'apostrophe.

--Je lui donnerais, s'cria le pauvre tailleur, je lui donnerais cette
paire de culottes que je fais pour don Girolamo, cur de Simmari!
--Malheureux! rpondit Judith en faisant un nouveau geste de menace
qui fit que, autant par sentiment de la douleur passe que par crainte
de la douleur  venir, le pauvre diable ferma les yeux et porta les
deux mains  son visage; malheureux! tu ferais bien mieux de glorifier
le nom du Seigneur, qui t'a donn une femme qui est la patience mme,
que d'invoquer le nom de Satan.

Et, soit qu'elle ft intimide du souhait de son mari, soit que,
gnreuse dans sa victoire, elle ne voulut point battre un homme
atterr, elle referma la porte de sa chambre assez brusquement pour
que matre Trence ne doutt point qu'il y et maintenant un pouce de
bois entre lui et son ennemie.

Cela n'empcha point que matre Trence, qui,  dfaut du courage du
lion, avait la prudence du serpent, ne restt un instant immobile et
la figure couverte des deux mains que Dieu lui avait donnes comme
armes offensives, et que, par une disposition naturelle de la douceur
de son caractre, il avait converties en armes dfensives. Cependant,
au bout de quelques secondes, n'entendant aucun bruit et n'prouvant
aucun choc, il se hasarda  regarder entre ses doigts d'abord, et puis
 ter une main, puis l'autre, puis enfin  porter la vue sur les
diffrentes parties de l'appartement. Judith tait bien entre dans
son appartement, et le pauvre tailleur respira en pensant que,
jusqu'au lendemain matin, il tait au moins dbarrass.

Mais son tonnement fut grand lorsqu'en ramenant ses yeux sur les
culottes de don Girolamo, qui reposaient sur ses genoux dj  moiti
excutes, il aperut en face de lui, assis au pied de son tabli,
un petit vieillard de bonne mine, habill tout de noir, et qui le
regardait d'un air goguenard, les deux coudes appuys sur l'tabli et
le menton dans ses deux mains.

Le petit vieillard et matre Trence se regardrent un instant face 
face; puis matre Trence rompant le premier le silence:

--Pardon, votre excellence, lui dit-il, mais puis-je savoir ce que
vous attendez l?

--Ce que j'attends! demanda le petit vieillard; tu dois bien t'en
douter.

--Non, le diable m'emporte, rpondit Trence.

A ce mot: le diable m'emporte, il et fallu voir la joie du petit
vieillard; ses yeux brillrent comme braise, sa bouche se fendit
jusqu'aux oreilles, et l'on entendit derrire lui quelque chose qui
allait et venait en balayant le plancher.

--Ce que j'attends, dit-il, ce que j'attends?

--Oui, reprit Trence.

--Eh bien, j'attends mes culottes.

--Comment, vos culottes?

--Sans doute.

--Mais vous ne m'avez pas command de culottes, vous.

--Non; mais tu m'en as offert, et je les accepte.

--Moi, s'cria Trence stupfait; moi, je vous ai offert des culottes?
Lesquelles?

--Celles-l? dit le vieillard en montrant du doigt celles auxquelles
le tailleur travaillait.

--Celles-l, reprit matre Trence, de plus en plus tonn; mais
celles-l appartiennent  don Girolamo, cur de Simmari.

--C'est--dire qu'elles appartenaient  don Girolamo il y a un quart
d'heure, mais maintenant elles sont  moi.

--A vous? reprit matre Trence, de plus en plus bahi.

--Sans doute; n'as-tu pas dit, il y a dix minutes, que tu donnerais
bien ces culottes pour tre dbarrass de ta femme?

--Je l'ai dit, je l'ai dit, et je le rpte.

--Eh bien! j'accepte le march; moyennant ces culottes je te
dbarrasse de ta femme.

--Vraiment?

--Parole d'honneur.

--Et quand cela?

--Aussitt que je les aurai entre les jambes.

--Oh! mon gentilhomme, s'cria Trence en pressant le vieillard sur
son coeur, permettez-moi de vous embrasser.

--Volontiers, dit le vieillard en serrant  son tour si fortement le
tailleur dans ses bras, que celui-ci faillit tomber  la renverse
touff, et fut un instant  se remettre.

--Eh bien, qu'as-tu donc? demanda le vieillard.

--Que votre excellence m'excuse, dit le tailleur qui n'osait se
plaindre, mais je crois que c'est la joie. J'ai failli me trouver mal.

--Un petit verre de cette liqueur, cela te remettra, dit le vieillard
en tirant de sa poche une bouteille et deux verres.

--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Trence la bouche ouverte et
les yeux tincelants de joie.

--Gotez toujours, dit le vieillard.

--C'est de confiance, reprit Trence; et il porta le verre  sa
bouche, avala la liqueur d'un trait et fit claquer sa langue en
amateur satisfait.

--Diable! dit-il.

Soit satisfaction de voir sa liqueur apprcie, soit que l'exclamation
par laquelle le tailleur lui avait rendu justice plt au petit
vieillard, ses yeux brillrent de nouveau, sa bouche se fendit
derechef, et l'on entendit, comme la premire fois, ce petit frlement
qui tait videmment chez lui une marque de satisfaction. Quant 
matre Trence, il semblait qu'il venait de boire un verre de l'lixir
de longue vie, tant il se sentait gai, alerte, dispos et valeureux.

--Ainsi vous tes venu pour cela,  digne gentilhomme que vous tes,
et vous vous contenterez d'une paire de culottes! c'est pour rien; et
aussitt qu'elles seront faites vous emmnerez ma femme, vraiment?

--Eh bien, que fais-tu? dit le vieillard, tu te reposes?

--Eh non! vous le voyez bien, j'enfile mon aiguille. Tenez, c'est cela
qui retardera la livraison de vos culottes; rien qu' enfiler son
aiguille un tailleur perd deux heures par jour. Ah! la voil, enfin.

Et matre Trence se mit  coudre avec une telle ardeur qu'on ne
voyait pas aller la main, si bien que l'ouvrage avanait avec une
rapidit miraculeuse; mais ce qu'il y avait de plus tonnant dans tout
cela, ce qui de temps en temps faisait pousser une exclamation
de surprise  matre Trence, c'est que, quoique les points se
succdassent avec une rapidit  laquelle lui-mme ne comprenait rien,
le fil restait toujours de la mme longueur; si bien qu'avec ce fil,
il pouvait, sans avoir besoin de renfiler son aiguille, achever,
non-seulement les culottes du vieillard, mais encore coudre toutes les
culottes du royaume des Deux-Siciles. Ce phnomne lui donna 
penser, et pour la premire fois il lui vint  la pense que le petit
vieillard qui tait devant lui pourrait bien ne pas tre ce qu'il
paraissait.

--Diable, diable! fit-il tout en tirant son aiguille plus rapidement
qu'il n'avait fait encore.

Mais cette fois, sans doute, le vieillard saisit la nuance de doute
qui se trouvait dans la voix de matre Trence, et aussitt empoignant
la bouteille au collet:

--Encore une goutte de cet lixir, mon matre, dit-il en remplissant
le verre de Trence.

--Volontiers, rpondit le tailleur, qui avait trouv la liqueur trop
superfine pour ne pas y revenir avec plaisir; et il avala le second
verre avec la mme sensualit que le premier.

--Voil de fameux rosolio, dit-il, o diable se fait-il?

Comme ces paroles avaient t dites avec un tout autre accent que
celles qui avaient inquit le petit vieillard, ses yeux se remirent
 briller, sa bouche se refendit, et l'on entendit de nouveau ce
singulier frlement qu'avait dj remarqu le tailleur.

Mais cette fois matre Trence tait loin de s'en inquiter; l'effet
de la liqueur avait t plus souverain encore que la premire fois, et
l'tranger qu'il avait sous les yeux lui paraissait, quel qu'il ft,
venu dans l'intention de lui rendre un trop grand service pour qu'il
le chicant sur l'endroit d'o il venait.

--O l'on fait cette liqueur? dit l'tranger. --O? demanda Trence.

--Eh bien! dans l'endroit mme o je compte emmener ta femme.

Trence cligna de l'oeil et regarda le vieillard d'un air qui voulait
dire: Bon! je comprends; et il se remit  l'ouvrage; mais au bout d'un
instant le vieillard tendit l main.

--Eh bien! eh bien! lui dit-il, que fais-tu?

--Ce que je fais?

--Oui, tu fermes le fond de mes culottes.

--Sans doute, je le ferme.

--Alors, par o passerai-je ma queue?

--Comment, votre queue?

--Certainement, ma queue.

--Ah! c'est donc votre queue qui fait sous la table ce petit
frlement?

--Juste: c'est une mauvaise habitude qu'elle a prise de s'agiter ainsi
d'elle-mme quand je suis content.

--En ce cas, dit le tailleur en riant de toute son me, au lieu de
s'effrayer comme il l'aurait d d'une si singulire rponse; en ce
cas, je sais qui vous tes; et, du moment o vous avez une queue, je
ne serais pas tonn que vous eussiez aussi le pied fourchu, hein!

--Sans doute, dit le petit vieillard, regarde plutt.

Et levant la jambe, il passa  travers l'tabli comme s'il n'et eu 
percer qu'un simple papier, et montra un pied aussi fourchu que celui
d'un bouc.

--Bon! dit le tailleur, bon! Judith n'a qu' bien se tenir. Et il
continua de travailler avec une telle promptitude qu'au bout d'un
instant les culottes se trouvrent faites.

--O vas-tu? demanda le vieillard.

--Je vais rallumer le feu afin de chauffer mon fer  presser, et de
donner un dernier coup aux coutures de vos culottes.

--Oh! si c'est pour cela ce n'est pas la peine de te dranger.

Et il tira de la mme poche dont il avait dj tir les verres et la
bouteille un clair qui s'en alla en serpentant allumer un fagot pos
sur les chenets, et qui, s'enlevant par la chemine, illumina pendant
quelques secondes tous les environs. Le feu se mit  ptiller, et en
une seconde le fer rougit.

--Eh! eh! s'cria le tailleur, que faites-vous donc? vous allez faire
brler vos culottes.

--Il n'y a pas de danger, dit le vieillard; comme je savais d'avance
qu'elles me reviendraient, j'ai fait faire l'toffe en laine
d'amiante.

--Alors c'est autre chose, dit Trence en laissant glisser ses jambes
le long de l'tabli.

--O vas-tu? demanda le vieillard.

--Chercher mon fer.

--Attends.

--Comment, que j'attende?

--Sans doute; est-ce qu'un homme de ton mrite est fait pour se
dranger pour un fer!

--Mais il faut bien que j'aille  lui, puis-qu'il ne peut venir  moi.
--Bah! dit le vieillard; parce que tu ne sais pas le faire venir.

Alors il tira de sa poche un violon et un archet, et fit entendre
quelques accords.

A la premire note, le fer s'agita en cadence et vint en dansant
jusqu'au pied de l'tabli; arriv l, le vieillard tira de
l'instrument un accord plus aigu, et le fer sauta sur l'tabli.

--Diable! dit Trence, voil un instrument au son duquel on doit bien
danser.

--Achve mes culottes, dit le vieillard, et je t'en jouerai un air
aprs.

Le tailleur saisit le fer avec une poigne, retourna les culottes,
tendit les coutures sur un rouleau de bois, et les aplatit avec tant
d'ardeur qu'elles avaient disparu, et que les culottes semblaient
d'une seule pice. Puis, lorsqu'il eut fini:

--Tenez, dit-il au vieillard, vous pouvez vous vanter d'avoir l une
paire de culottes comme aucun tailleur de la Calabre n'est capable de
vous en faire. Il est vrai aussi, ajouta-t-il  demi-voix que, si vous
tes homme de parole, vous allez me rendre un service que vous seul
pouvez me rendre.

Le diable prit les culottes, les examina d'un air de satisfaction qui
ne laissait rien  dsirer  l'amour-propre de matre Trence. Puis,
aprs a voir eu la prcaution de passer sa queue par le trou mnag
 cet effet, il les fit glisser du bout de ses pieds  leur place
naturelle, sans avoir eu la peine d'ter les anciennes, attendu que,
comptant sans doute sur celles-l, il s'tait content de passer
simplement un habit et un gilet; puis il serra la boucle de la
ceinture, boutonna les jarretires et se regarda avec satisfaction
dans le miroir cass que matre Trence mettait  la disposition de
ses pratiques pour qu'elles jugeassent incontinent du talent de leur
honorable habilleur. Les culottes allaient comme si, au lieu de
prendre mesure sur don Girolamo, on l'avait prise sur le vieillard
lui-mme.

--Maintenant, dit le vieillard aprs avoir fait trois ou quatre plis
 la manire des matres de danse, pour assouplir le vtement au moule
qu'il recouvrait; maintenant tu as tenu ta parole,  mon tour de tenir
la mienne; et, prenant son violon et son archet, il se mit  jouer un
cotillon si vif et si dansant, qu'au premier accord matre Trence se
trouva debout sur son tabli, comme si la main de l'ange qui portait
Habacuc l'avait soulev par les cheveux, et qu'aussitt il se mit 
sauter avec une frnsie dont, mme  l'poque o il passait pour un
beau danseur, il n'avait jamais eu l'ide. Mais ce ne fut pas tout, ce
dlire chorgraphique fut aussitt partag par tous les objets qui se
trouvaient dans la chambre; la pelle donna la main aux pincettes et
les tabourets aux chaises; les ciseaux ouvrirent leurs jambes; les
pingles et les aiguilles se dressrent sur leurs pointes, et un
ballet gnral commena, dont matre Trence tait le principal
acteur, et dont tous les objets environnants taient les accessoires.
Pendant ce temps, le vieillard se tenait au milieu de la chambre,
battant la mesure de son pied fourchu et indiquant d'une voix grle
les figures les plus fantastiques qui taient  l'instant mme
excutes par le tailleur et ses acolytes, et pressant toujours la
mesure de faon que non-seulement matre Trence paraissait hors de
lui-mme, mais encore que la pelle et les pincettes taient rouges
comme si elles sortaient du feu, que les chaises et les tabourets
s'chevelaient, et que l'eau coulait le long des ciseaux, des pingles
et des aiguilles, comme s'ils taient en nage enfin,  un dernier
accord plus violent que les autres, la tte de matre Trence alla
frapper le plafond avec une telle violence, que toute la maison en fut
branle, et que la porte de la chambre  coucher s'ouvrant la signora
Judith parut sur le seuil.

Soit que le terme du ballet fut arriv, soit que cette apparition
stupfit le vieillard lui-mme,  la vue de la digne femme la musique
cessa. Aussitt matre Trence retomba assis sur son tabli, la pelle
et les pincettes se couchrent  ct l'une de l'autre, les tabourets
et les chaises se raffermirent sur leurs quatre pieds, les ciseaux
rapprochrent leurs jambes, les pingles se renfoncrent dans leur
pelote, et les aiguilles rentrrent dans leur tui.

Un silence de mort succda  l'horrible brouhaha qui depuis un quart
d'heure se faisait entendre.

Quant  Judith, la pauvre femme, comme on le comprend bien, tait
stupfaite de colre en voyant que son mari profitait de son sommeil
pour donner bal chez lui. Mais elle n'tait pas femme  contenir sa
rage et  rester fige en face d'un pareil outrage: elle sauta sur les
pincettes afin d'triller vigoureusement son mari; mais, comme de son
ct matre Trence tait familiaris avec son caractre, en mme
temps qu'elle saisissait l'arme avec laquelle elle comptait corriger
le dlinquant, il sautait, lui,  bas de son tabli, et, saisissant
le diable par sa longue queue, il se fit un rempart de son alli.
Malheureusement Judith n'tait pas femme  compter ses ennemis, et,
comme dans certains moments il fallait qu'elle frappt n'importe sur
qui, elle alla droit au vieillard qui la regardait faire de son air
goguenard, et, levant sur lui la pincette, elle lui en donna de toute
sa force un coup sur le front; mais ce coup, au grand tonnement de
Judith, n'eut d'autre rsultat que de faire jaillir de l'endroit
frapp une longue corne noire. Judith redoubla et frappa de l'autre
ct, ce qui fit  l'instant mme jaillir une seconde corne de la mme
dimension et de la mme couleur. A cette double apparition, Judith
commena de comprendre  qui elle avait affaire et voulut faire
retraite dans sa chambre; mais, au moment o elle allait en franchir
le seuil, le vieillard porta son violon  son paule, posa l'archet
sur les cordes et commena un air de valse, mais si jovial, si
entranant, si fascinateur, que, si peu que le coeur de la pauvre
Judith ft dispos  la danse, son corps, forc d'obir, sauta
du seuil de la porte au milieu de la chambre et se mit  valser
frntiquement, bien qu'elle jett les hauts cris et s'arracht les
cheveux de dsespoir; tandis que Trence, sans lcher la queue du
diable, tournait sur lui-mme, et que les pelles, les pincettes, les
chaises, les tabourets, les ciseaux, les pingles et les aiguilles
reprenaient part au ballet diabolique. Cela dura dix minutes ainsi,
pendant lesquelles le vieux gentilhomme eut l'air de fort s'amuser des
cris et des contorsions de Judith, qui,  la dernire mesure, finit,
comme avait fait Trence, par tomber haletante sur le carreau, en
mme temps que tous les autres meubles, auxquels la tte tournait,
roulaient ple-mle dans la chambre.

--Maintenant, dit le musicien avec une petite pause, comme tout cela
n'est qu'un prlude et que je suis homme de parole, vous allez, mon
cher Trence, ouvrir la porte; je vais jouer un petit air pour Judith
toute seule, et nous allons nous en aller danser ensemble en plein
air.

Judith poussa un cri terrible en entendant ces paroles et essaya
de fuir; mais au mme instant un air nouveau retentit, et Judith,
entrane par une puissance surnaturelle, se remit  sauter avec une
vigueur nouvelle, tout en suppliant matre Trence, par tout ce qu'il
avait de plus sacr au monde, de ne point souffrir que le corps et
l'me de sa pauvre femme suivissent un pareil guide; mais le tailleur,
sourd aux cris de Judith, comme si souvent Judith avait t sourde
aux siens, ouvrit la porte comme le lui avait command le gentilhomme
cornu; aussitt le vieillard s'en alla, sautillant sur ses pieds
fourchus et tirant une langue rouge comme flamme, suivi par Judith,
qui se tordait les bras de dsespoir tandis que ses jambes battaient
les entrechats les plus immodrs et les bourres les plus
frntiques. Le tailleur les suivit quelque temps pour voir o ils
allaient comme cela, et il les vit d'abord traverser en dansant un
petit jardin, puis s'enfoncer dans une ruelle qui donnait sur la mer,
puis enfin disparatre dans l'obscurit. Quelque temps encore il
entendit le son strident du violon, le rire aigre du vieillard et
les cris dsesprs de Judith; mais tout  coup, musique, rires,
gmissements cessrent; un bruit, comme celui d'une enclume rougie
qu'on plongerait dans l'eau, leur succda; un clair rapide et
bleutre sillonna le ciel, rpandant une effroyable odeur de soufre
par toute la contre; puis tout rentra dans le silence et dans
l'obscurit. Trence rentra chez lui, referma la porte  double tour,
remit pelles, pincettes, tabourets, chaises, ciseaux, pingles et
aiguilles  leur place, et alla se coucher en bnissant  la fois Dieu
et le diable de ce qui venait de lui arriver.

Le lendemain, et aprs avoir dormi comme cela ne lui tait pas arriv
depuis dix ans, Trence se leva, et, pour se rendre compte du chemin
qu'avait pris sa femme, il suivit les traces du vieux gentilhomme; ce
qui tait on ne peut plus facile, son pied fourchu ayant laiss son
empreinte d'abord dans le jardin, ensuite dans la petite ruelle, et
enfin sur le sable du rivage, o il s'tait perdu dans la frange
d'cume qui bordait la mer.

Depuis ce moment, Trence le tailleur est l'homme le plus heureux de
la terre, et n'a pas manqu un seul jour,  ce qu'il assure, de prier
soir et matin pour le digne gentilhomme qui est si gnreusement venu
 son aide dans son affliction.

Je ne sais si ce fut Dieu ou le diable qui s'en mla, mais je fus
loin d'avoir une nuit aussi tranquille que celle dont avait joui le
bonhomme Trence la nuit du dpart de sa femme; aussi  sept heures du
matin tais-je dans les rues de Palma.

Comme je l'avais prsum, il n'y avait absolument rien  voir; toutes
les maisons taient de la veille, et les deux ou trois glises o nous
entrmes datent d'une vingtaine d'annes; il est vrai qu'en change on
a du rivage de la mer, runie dans un seul panorama, la vue de toutes
les les Ioniennes.

A neuf heures moins un quart nous nous rendmes chez M. Piglia: le
djeuner tait prt, et au moment o nous entrmes il donna l'ordre de
mettre les mules  la voiture. Nous avions cru d'abord que M. Piglia
nous confierait tout bonnement  son cocher; mais point: avec une
grce toute particulire il prtendit avoir  Gioja une affaire
pressante, et, quelles que fussent nos instances, il n'y eut pas moyen
de l'empcher de nous accompagner.

M. Piglia avait raison de dire que nous rparerions le temps perdu:
en moins d'une heure nous fmes les huit milles qui sparent Palma
de Gioja. A Gioja nous trouvmes notre muletier et nos mulets, qui
taient arrivs depuis une demi-heure et qui taient repus et reposs.
L'tape tait norme jusqu' Monteleone; nous prmes cong de M.
Piglia, nous enfourchmes nos mules et nous partmes.

En sortant de Gioja, au lieu de suivre les bords de la mer qui ne
pouvaient gure rien nous offrir de nouveau, nous prmes la route
de la montagne, plus dangereuse, nous assura-t-on, mais aussi plus
pittoresque. D'ailleurs, nous tions si familiariss avec les menaces
de danger qui ne se ralisaient jamais srieusement, que nous avions
fini par les regarder comme entirement chimriques. Au reste, le
passage tait superbe, partout il conservait un caractre de grandeur
sauvage qui s'harmoniait parfaitement avec les rares personnages
qui le vivifiaient. Tantt c'tait un mdecin faisant ses visites 
cheval, avec son fusil en bandoulire et sa giberne autour du corps;
tantt c'tait le ptre calabrais, drap dans son manteau dguenill,
se tenant debout sur quelque rocher dominant la route, et pareil  une
statue qui aurait des yeux vivants, nous regardant passer  ses pieds,
sans curiosit et sans menace, insouciant comme tout ce qui est
sauvage, puissant comme tout ce qui est libre, calme comme tout ce qui
est fort; tantt enfin c'taient des familles tout entires dont les
trois gnrations migraient  la fois: la mre assise sur un ne,
tenant d'un bras son enfant et de l'autre une vieille guitare, tandis
que les vieillards tiraient l'animal par la bride, et que les jeunes
gens, portant sur leurs paules des instruments de labourage,
chassaient devant eux un cochon destin  succder probablement aux
provisions puises. Une fois nous rencontrmes,  une lieue  peu
prs d'un de ces groupes qui nous avait paru marcher avec une clrit
remarquable, le vritable propritaire de l'animal immonde, qui nous
arrta pour nous demander si nous n'avions pas rencontr une troupe de
bandits calabrais qui emmenaient sa troa. A la description qu'il nous
fit de la pauvre bte qui, selon lui, tait prs de mettre bas, il
nous fut impossible de mconnatre les voleurs dans les derniers
bipdes et le cochon dans le dernier quadrupde que nous avions
rencontrs; nous donnmes au requrant les renseignements que notre
conscience ne nous permettait pas de lui taire, et nous le vmes
repartir au galop  la poursuite de la tribu voyageuse.

Un quart de lieue en avant de Rosarno, nous trouvmes un si dlicieux
paysage  la manire du Poussin, avec une prairie pleine de boeufs
au premier plan, et au second une fort de chtaigniers du milieu de
laquelle se dtachait sur une partie d'azur un clocher d'une forme
charmante, tandis qu'une ligne de montagnes sombres formait le
troisime plan, que Jadin rclama son droit de halte, ce droit qui lui
tait toujours accord sans conteste. Je le laissai s'tablir  son
point de vue, et je me mis  chasser dans la montagne. Nous gagnmes
 cet arrangement un charmant dessin pour notre album et deux perdrix
rouges pour notre souper.

En arrivant  Rosarno notre guide renouvela ses instances habituelles
pour que nous n'allassions pas plus avant. Mais comme ses mules
venaient de se reposer une heure, et que, grce  une maison situe
sur la route et o il s'tait procur  nos dpens un sac d'avoine,
elles avaient fait un excellent repas, nous emes l'air de ne pas
entendre et nous continumes notre route jusqu' Mileto. A Mileto ce
fut un vritable dsespoir quand nous lui ritrmes notre intention
irrvocable d'aller coucher  Monteleone: il tait sept heures du
soir, et nous avions encore sept milles  faire; de sorte que, comme
on le comprend bien, nous ne pouvions cette fois manquer d'tre
arrts. Pour comble de malheur, en traversant la grande place
de Mileto, j'aperus un tombeau antique reprsentant la mort de
Penthsile. Ce fut moi,  mon tour, qui rclamai un croquis, et une
demi-heure s'coula, au grand dsespoir de notre guide, en face de
cette pierre, o il assura qu'il ne voyait cependant rien de bien
digne de nous arrter.

Il tait nuit presque close lorsque nous sortmes de la ville, et je
dois le dire  l'honneur de notre pauvre muletier,  un quart de lieu
au del des dernires maisons, la route s'escarpait si brusquement
dans la montagne et s'enfonait dans un bois de chtaigniers si
sombre, que nous-mmes nous ne pmes nous empcher d'changer un coup
d'oeil, et par un mouvement simultan de nous assurer que les capsules
de nos fusils et de nos pistolets taient bien  leurs places. Ce ne
fut pas tout: jugeant qu'il tait inutile de faire aussi par trop beau
jeu  ceux qui pourraient avoir de mauvaises intentions sur nous, nous
descendmes de nos montures, nous en remmes les brides aux mains
de notre guide, nous fmes passer nos pistolets de nos fontes  nos
ceintures, et, aprs avoir fait prendre  nos mules le milieu de la
route, nous nous plames au milieu d'elles, de sorte que de chaque
ct elles nous tenaient lieu de rempart; mais je dois dire en
l'honneur des Calabrais que cette prcaution tait parfaitement
inutile. Nous fmes nos sept milles sans rencontrer autre chose
que des ptres ou des paysans qui, au lieu de nous chercher noise,
s'empressrent de nous saluer les premiers de l'ternel _buon
viaggio_, que notre guide n'entendait jamais sans frissonner des pieds
 la tte.

Nous arrivmes  Monteleone  nuit close, ce qui fit que notre prudent
muletier nous arrta au premier bouchon qu'il rencontra; comme on
voyait  peine  quatre pas devant soi, il n'y avait pas moyen de
chercher mieux.

Dieu prserve mon plus mortel ennemi d'arriver  Monteleone  l'heure
o nous y arrivmes, et de s'arrter chez matre Antonio Adamo.

A Monteleone, nous commenmes  entendre parler du tremblement de
terre qui avait, trois jours auparavant, si inopinment interrompu
notre bal. La secousse avait t assez violente, et quoique aucun
accident srieux ne ft arriv, les Montloniens avaient eu un
instant grand'peur de voir se renouveler la catastrophe qui, en 1783,
avait entirement dtruit leur ville.

Nous passmes chez matre Adamo une des plus mauvaises nuits que nous
eussions encore passes. Quant  moi, je fis mettre successivement
trois paires de draps diffrentes  mon lit; encore la virginit de
cette troisime paire me parut-elle si douteuse, que je me dcidai 
me coucher tout habill.

Le lendemain, au point du jour, nous fmes seller nos mules, et nos
partmes pour le Pizzo. En arrivant au haut de la chane de montagnes
qui courait  notre gauche, nous retrouvmes la mer, et, assise au
bord du rivage, la ville historique que nous venions y chercher.

Mais ce qu' notre grand regret nous cherchmes inutilement dans le
port, ce fut notre speronare. En effet, en consultant la fume de
Stromboli, qui s'levait  une trentaine de milles devant nous au
milieu de la mer, nous vmes que le vent n'avait point chang et
venait du nord.

Par un trange hasard, nous entrions au Pizzo le jour du vingtime
anniversaire de la mort de Murat.




CHAPITRE XII

LE PIZZO.


Il y a certaines villes inconnues o il arrive tout  coup de ces
catastrophes si inattendues, si retentissantes et si terribles, que
leur nom devient tout  coup un nom europen, et qu'elles s'lvent
au milieu du sicle comme un de tes jalons historiques plants par la
main de Dieu pour l'ternit: tel est le sort du Pizzo. Sans annales
dans le pass et probablement sans histoire dans l'avenir, il vit de
son illustration d'un jour, et est devenu une des stations homriques
de l'Iliade napolonienne.

On n'ignore pas en effet, que c'est dan la ville du Pizzo que Murat
vint se faire fusiller, l que cet autre Ajax trouva une mort
obscure et sanglante, aprs avoir cru un instant que, lui aussi, il
chapperait malgr les dieux.

Un mot sur cette fortune si extraordinaire que, malgr le souvenir des
fautes qui s'attachent au nom de Murat, ce nom est devenu en France le
plus populaire de l'empire aprs celui de Napolon.

Ce fut un sort trange que celui-l: n dans une auberge, lev dans
un pauvre village, Murat parvient, grce  la protection d'une famille
noble,  obtenir une bourse au collge de Cahors, qu'il quitte bientt
pour aller terminer ses tudes au sminaire de Toulouse. Il doit tre
prtre, il est dj sous-diacre, on l'appelle l'abb Murat, lorsque,
pour une faute lgre dont il ne veut pas demander pardon, on le
renvoie  la Bastide. L il retrouve l'auberge paternelle dont il
devient un instant le premier domestique. Bientt cette existence
le lasse. Le 12e rgiment de chasseurs passe devant sa porte, il va
trouver le colonel et s'engage. Six mois aprs il est marchal de
logis; mais une faute contre la discipline le fait chasser du rgiment
comme il a t chass du sminaire. Une seconde fois son pre le voit
revenir, et ne le reoit qu' la condition qu'il reprendra son rang
parmi ses serviteurs. En, ce moment la garde constitutionnelle de
Louis XVI est dcrte, Murat est dsign pour en faire partie; il
part avec un de ses camarades, et arrive avec lui  Paris. Le camarade
se nomme Bessires: ce sera le duc d'Istrie.

Bientt Murat quitte la garde constitutionnelle, comme il a quitt le
sminaire, comme il a quitt son premier rgiment. Il entre dans
les chasseurs avec le grade de sous-lieutenant. Un an aprs il est
lieutenant-colonel. C'est alors un rvolutionnaire enrag; il crit au
club des Jacobins pour changer son nom de Murat en celui de Marat. Sur
ces entrefaites, le 9 thermidor arrive, et, comme le club des Jacobins
n'a pas eu le temps de faire droit  sa demande, Murat garde son nom.

Le 13 vendmiaire arrive, Murat se trouve sous les ordres de
Bonaparte. Le jeune gnral flaire l'homme de guerre. Il a le
commandement de l'arme d'Italie, Murat sera son aide de camp.

Alors Murat grandit avec l'homme  fortune duquel il s'est attach. Il
est vrai que Murat est de toutes les victoires; il charge le premier 
la tte de son rgiment; il monte le premier  l'assaut; il entre le
premier dans les villes. Aussi est-il fait successivement, et en
moins de six ans, gnral de division, gnral en chef, marchal de
l'empire, prince, grand amiral, grand-aigle de la Lgion d'honneur,
grand-duc de Berg, roi de Naples. Celui qui voulait s'appeler _Marat_
va s'appeler _Joachim Napolon_.

Mais le roi des Deux-Siciles est toujours le soldat de Rivoli et le
gnral d'Aboukir. Il a fait de son sabre un sceptre, et de son
casque une couronne; voil tout. Ostrowno, Smolensk et la Moscowa te
retrouvent tel que l'avaient connu la Corona et le Tagliamento; et le
16 septembre 1812 il entra le premier  Moscou, comme le 13 novembre
1805 il est entr le premier  Vienne,

Ici s'arrte la vie glorieuse et triomphante. Moscou est l'apoge de
la grandeur de Murat et de Napolon. Mais l'un est un hros, l'autre
n'est qu'un homme. Napolon va tomber, Murat va descendre.

Le 5 dcembre 1812, Napolon remet le commandement de l'arme  Murat.
Napolon, a fait Murat ce qu'il est; Murat lui doit tout, grades,
position, fortune: il lui a donn sa soeur et un trne. A qui se fiera
Napolon, s'il ne se fie point  Murat, ce garon d'auberge qu'il a
fait roi?

L'heure des trahisons va venir; Murat la devance. Murat quitte
l'arme, Murat tourne le dos  l'ennemi, Murat l'invincible est vaincu
par la peur de perdre son trne. Il arrive  Naples pour marchander
sa couronne aux ennemis de la France; des ngociations se nouent avec
l'Autriche et la Russie. Que le vainqueur d'Austerlitz et de Marengo
tombe maintenant, qu'importe! le fuyard de Wilna restera debout.

Mais Napolon a frapp du pied le sol, et 300,000 soldats en sont
sortis. Le gant terrass a touch sa mre, et comme Ante il est
debout pour une nouvelle lutte. Murat coute avec inquitude ce canon
septentrional qui retentit encore au fond de la Saxe quand il croit
l'tranger au coeur de la France. Deux noms de victoire arrivent
jusqu' lui et le font tressaillir: Lutzen, Bautzen. A ce bruit,
Joachim redevient Murat; il redemande son sabre d'honneur et son
cheval de bataille. De la mme course dont il avait fui, le voil
qui accourt. Il tait, disait-on, dans son palais de Caserte ou de
Chiatamonte; non pas, il coupe les routes de Freyberg et de Pyrna; non
pas, il est  Dresde, o il crase toute une aile de l'arme ennemie.
Pourquoi Murat ne fut-il pas tu  Bautzen comme Duroc, ou ne se
noya-t-il pas  Leipsick comme Poniatowski?....

Il n'et pas sign le 11 janvier 1814, avec la cour de Vienne, le
trait par lequel il s'engageait  fournir aux allis 30,000 hommes et
 marcher  leur tte contre la France. Moyennant quoi il resta roi de
Naples, tandisque Napolon devenait souverain de l'le d'Elbe.

Mais un jour Joachim s'aperoit qu' son tour son nouveau trne
s'branle et vacille au milieu des vieux trnes. L'antique famille des
rois rougit du parvenu que Napolon l'a force de traiter en frre.
Les Bourbons de France ont demand  Vienne la dchance de Joachim.

En mme temps, un bruit trange se rpand. Napolon a quitt l'le
d'Elbe et marche sur Paris. L'Europe le regarde passer.

Murat croit que le moment est venu de faire contrepoids  cet
vnement qui fait pencher le monde. Il a rassembl sourdement 70,000
hommes, il se rue avec eux sur l'Autriche; mais ces 70,000 hommes ne
sont plus des Franais. Au premier obstacle auquel il se heurte, il se
brise. Son arme disparat comme une fume. Il revient seul 
Naples, se jette dans une barque, gagne Toulon, et vient demander
l'hospitalit de l'exil  celui qu'il a trahi.

Napolon se contente de lui rpondre:--Vous m'avez perdu deux fois;
la premire, en vous dclarant contre moi; la seconde, en vous
dclarant pour moi. Il n'y a plus rien de commun entra le roi de
Naples et l'empereur des Franais. Je vaincrai sans vous, ou je
tomberai sans vous.

A partir de ce moment, Joachim cessa d'exister pour Napolon. Une
seule fois, lorsque le vainqueur de Ligny poussait ses cuirassiers
sur le plateau du mont Saint-Jean, et qu'il les voyait successivement
s'anantir sur les carrs anglais, il murmura:--Ah! si Murat tait
ici!....

Murat avait disparu. Nul ne savait ce que Murat tait devenu; il ne
devait reparatre que pour mourir.

Entrons au Pizzo.

Comme on le comprend bien, le Pizzo, ainsi qu'Avignon, tait pour
moi presqu'un plerinage de famille. Si le marchal Brune tait mon
parrain, le roi de Naples tait l'ami de mon pre. Enfant, j'ai tir
les favoris de l'un et les moustaches de l'autre, et plus d'une fois
j'ai caracol sur le sabre du vainqueur de Fribourg, coiff du bonnet
aux plumes clatantes du hros d'Aboukir.

Je venais donc recueillir une  une, si je puis le dire, les dernires
heures d'une des plus cruelles agonies dont les fastes de l'histoire
aient conserv le souvenir.

J'avais pris toutes mes prcautions d'avance. A Vulcano, on se le
rappelle, les fils du gnral Nunziante m'avaient donn une lettre de
recommandation pour le chevalier Alcala. Le chevalier Alcala, gnral
du prince de l'Infantado, se trouvait en 1817 au Pizzo qu'il habite
encore, et il avait rendu  Murat prisonnier tous les services qu'il
avait pu lui rendre. Pendant tous les jours de sa captivit il lui
avait fait visite, et enfin il avait pris cong de lui dans un dernier
adieu, quelques instants avant sa mort.

J'eus  peine remis  M. le chevalier Alcala la lettre de
recommandation dont j'tais porteur, qu'il comprit l'intrt que je
devais prendre aux moindres dtails de la catastrophe dont je voulais
me faire l'historien, et qu'il mit tous ses souvenir  ma disposition.

D'abord nous commenmes par visiter le Pizzo. Le Pizzo est une
petite ville de 15 ou 1,800 mes, btie sur le prolongement d'un des
contreforts de la grande chane de montagnes qui part des Apennins, un
peu au-dessus de Potenza, et s'tend jusqu' Reggio en divisant toute
la Calabre. Comme  Scylla, ce contrefort s'tend jusqu' la mer par
une longue arte de rochers, sur le dernier desquels est btie la
citadelle.

Des deux cots, le Pizzo domine donc la plage de la hauteur d'une
centaine de pieds. A sa droite est le golfe de Sainte-Euphmie,  sa
gauche est la cte qui s'tend jusqu'au cap Lambroni.

Au milieu du Pizzo est une grande place de forme  peu prs carre,
mal btie, et  laquelle aboutissent trois ou quatre rues tortueuses.
A son extrmit mridionale, cette rue est orne de la statue du roi
Ferdinand, pre de la reine Amlie et grand-pre du roi de Naples
actuel.

Des deux cts de cette place il faut descendre pour arriver  la mer;
 droite, on descend par une pente douce et sablonneuse;  gauche, par
un escalier cyclopen, form, comme celui de Capre, de larges dalles
de granit.

Cet escalier descendu, on se trouve sur une plage parseme de petites
maisons ombrages de quelques oliviers; mais,  soixante pas du
rivage, toute verdure manque, et l'on ne trouve plus qu'une nappe de
sable, sur laquelle on enfonce jusqu'aux genoux.

Ce fut de cette petite plage que, le 8 octobre 1815, trois ou quatre
pcheurs, qui venaient de tendre leurs filets, qu'ils ne comptaient
pas utiliser de la journe, attendu que ce 8 octobre tait un
dimanche, aperurent une petite flottille compose de trois btiments
qui, aprs avoir paru hsiter un instant sur la route qu'ils devaient
suivre, se dirigrent tout  coup vers le Pizzo. A cinquante pas du
rivage  peu prs, les trois btiments mirent en panne; une chaloupe
fut descendue  la mer; trente et une personnes y descendirent, et
la chaloupe s'avana aussitt vers la cte. Trois hommes se tenaient
debout  la proue: le premier de ces trois hommes tait Murat; le
second, le gnral Franceschetti, et le troisime, l'aide-de-camp
Campana. Les autres individus qui chargeaient la chaloupe taient
vingt-cinq soldats et trois domestiques.

Quant  la flottille, dans laquelle tait le reste des troupes et le
trsor de Murat, elle tait reste sous le commandement d'un nomm
Barbara, Maltais de naissance, que Murat avait combl de bonts, et
qu'il avait nomm son amiral.

En arrivant prs du rivage, le gnral Franceschetti voulut sauter 
terre; mais Murat l'arrta en lui posant la main sur la tte et en lui
disant:

--Pardon, gnral, mais c'est  moi de descendre le premier.

A ces mots il s'lana et se trouva sur la plage. Le gnral
Franceschetti sauta aprs Murat, et Campana aprs Franceschetti; les
soldats dbarqurent ensuite, puis les valets.

Murat tait vtu d'un habit bleu, brod d'or au collet, sur la
poitrine et aux poches; il avait un pantalon de casimir blanc, des
bottes  l'cuyre, une ceinture  laquelle tait passe une paire de
pistolets, un chapeau brod comme l'habit, garni de plumes, et dont la
ganse tait forme de quatorze diamants qui pouvaient valoir chacun
mille cus  peu prs; enfin, sous son bras gauche il portait roule
son ancienne bannire royale, autour de laquelle il comptait rallier
ses nouveaux partisans.

A la vue de cette petite troupe les pcheurs s'taient retirs. Murat
trouva donc la plage dserte. Mais il n'y avait pas  se tromper;
de l'endroit o il tait dbarqu il voyait parfaitement l'escalier
gigantesque qui conduit  la place: il donna l'exemple  sa petite
troupe en se mettant  sa tte et en marchant droit  la ville.

Au milieu de l'escalier  peu prs, il se retourna pour jeter un
coup d'oeil sur la flottille; il vit la chaloupe qui rejoignait le
btiment; il crut qu'elle retournait faire un nouveau chargements de
soldats, et continua de monter. Comme il arrivait sur la place dix
heures sonnaient. La place tait encombre de peuple: c'tait l'heure
o l'on allait commencer la messe.

L'tonnement fut grand lorsque l'on vit dboucher la petite troupe
conduite par un homme si richement vtu, par un gnral et par un
aide-de-camp. Murat pntra jusqu'au milieu de la place sans que
personne le reconnt, tant on tait loin de s'attendre  le revoir
jamais. Murat cependant tait venu au Pizzo cinq ans auparavant et 
l'poque o il tait roi.

Mais si personne ne le reconnut, il reconnut, lui, parmi les paysans,
un ancien sergent qui avait servi dans sa garde  Naples. Murat, comme
la plupart des souverains, avait la mmoire des noms. Il marcha
droit  l'ex-sergent, lui mit la main sur l'paule, et lui dit:

--Tu t'appelles Tavella?

--Oui, dit celui-ci; que me voulez-vous?

--Tavella, ne me reconnais-tu pas? continua Murat. Tavella regarda
Murat, mais ne rpondit point.

--Tavella, je suis Joachim Murat, dit le roi. A toi l'honneur de crier
le premier _vive Joachim_!

La petite troupe de Murat cria  l'instant _vive Joachim_! mais le
Calabrais resta immobile et silencieux, et pas un des assistants ne
rpondit par un seul cri aux acclamations dont leur ancien roi avait
donn lui-mme le signal; bien au contraire, une rumeur sourde
commenait  courir dans la foule. Murat comprit ce frmissement
d'orage, et s'adressant de nouveau au sergent:

--Tavella, lui dit-il, va me chercher un cheval, et, de sergent que
tu tais, je te fais capitaine. Mais Tavella s'loigna sans rpondre,
s'enfona dans une des rues tortueuses qui aboutissent  la place,
rentra chez lui et s'y renferma.

Pendant ce temps, Murat tait demeur sur la place, o la foule
devenait de plus en plus paisse. Alors le gnral Franceschetti,
voyant qu'aucun signe amical n'accueillait le roi, et que tout au
contraire les figures svres des assistants s'assombrissaient de
minute en minute, s'approcha du roi:

--Sire, lui dit-il, que faut-il faire?

--Crois-tu que cet homme m'amnera un cheval?

--Je ne le crois point, dit Franceschetti.

--Alors, allons  pied  Monteleone.

--Sire, il serait plus prudent peut-tre de retourner  bord.

--Il est trop tard, dit Murat; les ds sont jets, que ma destine
s'accomplisse  Monteleone. A Monteleone!

--A Monteleone! rpta toute la troupe; et elle suivit le roi qui, lui
montrant le chemin, marchait  sa tte.

Le roi prit, pour aller  Monteleone, la route que nous venions de
suivre nous-mmes pour venir de cette ville au Pizzo; mais dj, et
dans cette circonstance suprme, il y avait trop de temps perdu. En
mme temps que Tavella, trois ou quatre hommes s'taient esquivs,
non pas pour s'enfermer chez eux comme l'ex-sergent de la garde
napolitaine, mais pour prendre leurs fusils et leurs gibernes, ces
ternels compagnons du Calabrais. L'un de ces hommes, nomm Georges
Pellegrino,  peine arm, avait couru chez un capitaine de gendarmerie
nomm Trenta Capelli, dont les soldats taient  Cosenza, mais qui se
trouvait, lui, momentanment dans sa famille au Pizzo, et lui avait
racont ce qui venait d'arriver, en lui proposant de se mettre 
la tte de la population et d'arrter Murat. Trenta Capelli avait
aussitt compris quels avantages rsulteraient immanquablement pour
lui d'un pareil service rendu au gouvernement. Il tait en uniforme,
tout prt d'assister  la messe; il s'lana de chez lui, suivi de
Pellegrino, courut sur la place, proposa  toute la population, dj
en rumeur, de se mettre  la poursuite de Murat. Le cri _aux armes!_
retentit aussitt; chacun se prcipita dans la premire maison venue,
en sortit avec un fusil, et, guide par Trenta Capelli et Georges
Pellegrino, toute cette foule s'lana sur la route de Monteleone,
coupant la retraite  Murat et  sa petite troupe.

Murat avait atteint le pont qui se trouve  trois cents pas  peu prs
en avant du Pizzo, lorsqu'il entendit derrire lui les cris de toute
cette meute qui aboyait sur sa voie; il se retourna, et, comme il ne
savait pas fuir, il attendit.

Trenta Capelli marchait en tte. Lorsqu'il vit Murat s'arrter, il ne
voulut pas perdre l'occasion de le faire prisonnier de sa main; il fit
donc signe  la population de se tenir o elle tait, et s'avanant
seul contre Murat, qui de son ct s'avanait seul vers lui:

--Vous voyez que la retraite vous est coupe, lui dit-il; vous voyez
que nous sommes trente contre un et que par consquent il n'y a pas
moyen pour vous de rsister; rendez-vous donc, et vous pargnerez
l'effusion du sang.

--J'ai quelque chose de mieux que cela  vous offrir, dit  son tour
Murat; suivez-moi, runissez-vous  moi avec cette troupe, et il y
a les paulettes de gnral pour vous, et pour chacun de ces hommes
cinquante louis.

--Ce que vous me proposez est impossible, dit Trenta Capelli, nous
sommes tous dvous au roi Ferdinand  la vie et  la mort; vous
ne pouvez en douter, pas un d'eux n'a rpondu  votre cri de _Vive
Joachim!_ n'est-ce pas? coutez.

Et Trenta Capelli, levant son pe en l'air, cria: _Vive Ferdinand_!

--_Vive Ferdinand!_ rpta d'une seule voix toute la population,
 laquelle commenaient  se mler les femmes et les enfants, qui
accouraient et s'amassaient  l'arrire-garde.

--Il en sera donc ce que Dieu voudra, dit Joachim, mais je ne me
rendrai pas.

--Alors, dit Trenta Capelli, que le sang retombe sur ceux qui le
feront couler.

--Drangez-vous, capitaine, dit Murat, vous empchez cet homme de
m'ajuster.

Et il lui montra du doigt Georges Pellegrino qui le mettait en joue.
Trenta Capelli se jeta de ct, le coup partit, mais Murat n'en fut
point atteint.

Alors Murat comprit que si un seul coup de fusil tait tir de son
ct, une boucherie allait commencer, dans laquelle lui et ses hommes
seraient mis en morceaux: il voyait qu'il s'tait tromp sur l'esprit
des Calabrais; il n'avait plus qu'une ressource, celle de regagner sa
flottille. Il fit un signe  Franceschetti et  Campana, et s'lanant
du haut du pont sur la plage, c'est--dire d'une hauteur de trente 
trente-cinq pieds  peu prs, il tomba dans le sable sans se faire
aucun mal; Campana et Franceschetti sautrent aprs lui, et eurent
le mme bonheur que lui. Tous trois alors se mirent  courir vers le
rivage, au milieu, des vocifrations de toute la populace qui, n'osant
les suivre par le mme chemin, redescendit en hurlant vers le Pizzo
pour regagner le large escalier dont nous avons parl et qui conduit 
la plage.

Murat se croyait sauv, car il comptait retrouver la chaloupe sur
le rivage et la flottille  la place o il l'avait laisse; mais en
levant les yeux vers la mer, il vit la flottille qui l'abandonnait
et gagnait le large, emmenant la chaloupe amarre  la proue du
navire-amiral que montait Barbara. Ce misrable livrait son matre
pour s'emparer de trois millions qu'il savait tre dans la chambre du
roi.

Murat ne put croire  tant de trahison; il mit son drapeau au bout de
son pe et fit des signaux, mais les signaux restrent sans rponse.
Pendant ce temps, les balles de ceux qui taient rests sur le pont
pleuvaient autour de lui, tandis qu'on commenait  voir dboucher par
la place la tte de la colonne qui s'tait mise  la poursuite des
fugitifs. Il n'y avait pas de temps  perdre, une seule chance de
salut restait, c'tait de pousser  la mer une barque qui s'en
trouvait  vingt pas et de faire force de rames vers la flottille,
qui, alors, reviendrait sans doute au secours du roi. Murat et ses
compagnons se mirent donc  pousser la barque avec l'nergie du
dsespoir. La barque glissa sur le sable et atteignit l'eau; en ce
moment, une dcharge partit, et Campana tomba mort. Trenta Capelli,
Pellegrino et toute leur suite n'taient plus qu' cinquante pas de la
barque, Franceschetti sauta dedans, et de l'impulsion qu'il lui donna
l'loigna de deux ou trois pas du rivage. Murat voulut sauter  son
tour, mais, par une de ces petites fatalits qui brisent les hautes
fortunes, les perons de ses bottes  l'cuyre restrent accrochs
dans un filet qui tait tendu sur la plage. Arrt dans son lan,
Murat ne put atteindre la barque, et tomba le visage dans l'eau. Au
mme instant, et avant qu'il et pu se relever, toute la population
tait sur lui: en une seconde ses paulettes furent arraches, son
habit en lambeaux et sa figure en sang. La cure royale se ft faite 
l'instant mme, et chacun en et emport son morceau  belles dents,
si Trenta Capelli et Georges Pellegrino ne fussent parvenus 
le couvrir de leurs corps. On remonta en tumulte l'escalier qui
conduisait  la ville. En passant au pied de la statue de Ferdinand,
les vocifrations redoublrent. Trenta Capelli et Pellegrino virent
que Murat serait massacr s'ils ne le tiraient pas au plus vite
des mains de cette populace; ils l'entranrent vers le chteau, y
entrrent avec lui, se firent ouvrir la porte de la premire prison
venue, le poussrent dedans, et la refermrent sur lui. Murt alla
rouler tout tourdi sur le parquet, se releva, regarda autour de lui;
il tait au milieu d'une vingtaine d'hommes prisonniers comme lui,
mais prisonniers pour vols et pour assassinats. L'ex-grand duc de
Berg, l'ex-roi de Naples, le beau-frre de Napolon, tait dans le
cachot des condamns correctionnels.

Un instant aprs, le gouverneur du chteau entra; il se nommait
Mattei, et comme il tait en uniforme Murt le reconnut pour ce qu'il
tait.

--Commandant, s'cria alors Murt en se levant alors du banc o il
tait assis et en marchant droit au gouverneur, dites, dites, est-ce
que c'est l une prison  mettre un roi?

A ces mots, et tandis que le gouverneur balbutiait quelques excuses,
ce furent les condamns qui se levrent  leur tour, stupfaits
d'tonnement; ils avaient pris Murt pour un compagnon de vol et de
brigandage, et voil qu'ils le reconnaissaient maintenant pour leur
ancien roi.

--Sire, dit Mattei, donnant dans son embarras au prisonnier le titre
qu'il tait dfendu de lui donner, sire, si vous voulez me suivre, je
vais vous conduire dans une chambre particulire.

--Il re Joachimo, il re Joachimo, murmurrent les condamns.

--Oui, leur dit Murat en se relevant de toute la hauteur de sa grande
taille, oui, le roi Joachim, et qui, tout prisonnier et sans couronne
qu'il est, ne sortira pas d'ici, cependant, sans laisser  ses
compagnons de captivit, quels qu'ils soient, une trace de son
passage.

A ces mots, il plongea la main dans la poche de son gousset, et en
tira une poigne d'or qu'il laissa tomber sur le parquet; puis, sans
attendre les remercments des misrables dont il avait t un instant
le compagnon, il fit signe au commandant Mattei qu'il tait prt  le
suivre.

Le commandant marcha le premier, lui fit traverser une petite cour et
le conduisit dans une chambre dont les deux fentres donnaient, l'une
sur la pleine mer, l'autre sur la plage o il avait t arrt. Arriv
l, il lui demanda s'il dsirait quelque chose.

--Je voudrais un bain parfum et des tailleurs pour me refaire des
habits.

--L'un et l'autre seront assez difficiles  vous procurer, gnral,
reprit Mattei lui rendant cette fois le titre officiel qu'on tait
convenu de lui donner.

--Eh! pourquoi cela? demanda Murat.

--Parce que je ne sais o l'on trouvera ici des essences, et que parmi
les tailleurs du Pizzo il n'y en a pas un capable de faire  votre
excellence autre chose qu'un costume du pays.

--Achetez toute l'eau de Cologne que l'on trouvera, et faites venir
des tailleurs de Monteleone: je veux un bain parfum, je le paierai
cinquante ducats; qu'on trouve moyen de me le faire, voil tout. Quant
aux habits, faites venir les tailleurs, et je leur expliquerai ce que
je dsire.

Le commandant sortit en indiquant qu'il allait essayer d'accomplir les
ordres qu'il venait de recevoir.

Un instant aprs, des domestiques en livre entrrent: ils apportaient
des rideaux de Damas pour mettre aux fentres, des chaises et des
fauteuils pareils, et enfin des matelas, des draps et des couvertures
pour le lit. La chambre dans laquelle se trouvait Murat tant celle du
concierge, tous ces objets manquaient, ou taient en si mauvais tat
que des gens de la plus basse condition pouvaient seuls s'en servir.
Murat demanda de quelle part lui venait cette attention, et on lui
rpondit que c'tait de la part du chevalier Alcala.

Bientt on apporta  Murat le bain qu'il avait demand. Il tait
encore dans la baignoire lorsqu'on lui annona le gnral Nunziante:
c'tait une ancienne connaissance du prisonnier, qui le reut en ami;
mais la position du gnral Nunziante tait fausse, et Murat s'aperut
bientt de son embarras. Le gnral, prvenu  Tropea de ce qui venait
de se passer au Pizzo, venait pour remplir son devoir en interrogeant
le prisonnier; et, tout en demandant  son roi pardon des rigueurs que
lui imposait sa position, il commena un interrogatoire. Alors Murt
se contenta de rpondre:--Vous voulez savoir d'o je viens et o je
vais, n'est-ce pas, gnral? eh bien! je viens de Corse, je vais 
Trieste, l'orage m'a pouss sur les ctes de Calabre, le dfaut
de vivres m'a forc de relcher au Pizzo; voil tout. Maintenant
voulez-vous me rendre un service? envoyez-moi des habits pour sortir
du bain.

Le gnral comprit qu'il ne pouvait rester plus long-temps sans
faire cder tout  fait les convenances  un devoir un peu rigoureux
peut-tre; il se retira donc pour attendre des ordres de Naples et
envoya  Murt ce qu'il demandait.

C'tait un uniforme complet d'officier napolitain. Murt s'en revtit
en souriant malgr lui de se voir habill aux couleurs du roi
Ferdinand; puis il demanda plume, encre et papier, et crivit 
l'ambassadeur d'Angleterre, au commandant des troupes autrichiennes et
 la reine sa femme. Comme il achevait ces dpches, deux tailleurs
qu'on avait fait venir de Monteleone arrivrent.

Aussitt Murt, avec cette frivolit d'esprit qui le caractrisait,
passa, des affaires de vie et de mort qu'il venait de traiter,  la
commande, non pas de deux uniformes, mais de deux costumes complets:
il expliqua dans les moindres dtails quelle coupe il dsirait pour
l'habit, quelle couleur pour les pantalons, quelles broderies pour
le tout; puis, certain qu'ils avaient parfaitement compris ses
instructions, il leur donna quelques louis d'arrhes, et les congdia
en leur faisant promettre que ses vtements seraient prts pour le
dimanche suivant.

Les tailleurs sortis, Murt s'approcha d'une de ses fentres: c'tait
celle qui donnait sur la plage o il avait t arrt. Une grande
foule de monde tait runie au pied d'un petit fortin qu'on y peut
voir encore aujourd'hui  fleur de terre. Murt chercha vainement
 deviner ce que faisait l cet amas de curieux. En ce moment le
concierge entra pour demander au prisonnier s'il ne voulait point
souper. Murat l'interrogea sur la cause de ce rassemblement.--Oh! ce
n'est rien, rpondit le concierge.

--Mais enfin que font l tous ces gens? demanda Murat en insistant.

--Bah! rpondit le concierge, ils regardent creuser une fosse.

Murat se rappela qu'au milieu du trouble amen par sa catastrophe il
avait effectivement vu tomber prs de lui un de ses deux compagnons,
et que celui qui tait tomb tait Campana: cependant tout s'tait
pass d'une faon si rapide et si imprvue qu' peine s'il avait eu le
temps de remarquer les circonstances les plus importantes qui avaient
immdiatement prcd et suivi son arrestation. Il esprait donc
encore qu'il s'tait tromp, lorsqu'il vit deux hommes fendre le
groupe, entrer dans le petit fortin, et en sortir cinq minutes aprs
portant le cadavre ensanglant d'un jeune homme entirement dpouill
de ses vtements: c'tait celui de Campana.

Murat tomba sur une chaise, et laissa aller sa tte dans ses deux
mains: cet homme de bronze, qui avait toujours, exempt de blessures
quoique toujours au feu, caracol au milieu de tant de champs de
bataille sans faiblir un seul instant, se sentit bris  la vue
inopine de ce beau jeune homme, que sa famille lui avait confi, qui
venait de tomber pour lui dans une chauffoure sans gloire, et que
des indiffrents enterraient comme un chien sans mme demander son
nom. Au bout d'un quart d'heure Murat se releva et se rapprocha de
nouveau de la fentre. Cette fois la plage,  part quelques curieux
attards, tait  peu prs dserte; seulement,  l'endroit que
couvrait dix minutes auparavant le rassemblement qui avait attir
l'attention du prisonnier, une lgre lvation, remarquable par la
couleur diffrente que conservait la terre nouvellement retourne,
indiquait l'endroit o Campana venait d'tre enterr. Deux grosses
larmes silencieuses coulaient des yeux de Murat, et il tait si
profondment proccup qu'il ne voyait pas le concierge qui, entr
depuis plusieurs minutes, n'osait point lui adresser la parole. Enfin,
 un mouvement que le bonhomme fit pour attirer son attention, Murat
se retourna.

--Excellence, dit-il, c'est le souper qui est prt.

--Bien, dit Murat en secouant la tte comme pour faire tomber la
dernire larme qui tremblait  sa paupire; bien, je te suis.

--Son excellence le gnral Nunziante demande s'il lui serait permis
de dner avec votre excellence.

--Parfaitement, dit Murat. Prviens-le, et reviens dans cinq minutes.

Murat employa ces cinq minutes  effacer de son visage toute trace
d'motion, de sorte que le gnral Nunziante entra lui-mme  la place
du concierge. Le prisonnier le reut d'un visage si souriant qu'on et
dit que rien d'extraordinaire ne s'tait pass. Le dner tait prpar
dans la chambre voisine; mais la tranquillit de Murat tait toute
superficielle; son coeur tait bris, et vainement essaya-t-il de
prendre quelque chose. Le gnral Nunziante mangea seul; et, supposant
que le prisonnier pouvait avoir besoin de quelque chose pendant
la nuit, il fit porter un poulet froid, du pain et du vin dans sa
chambre. Aprs tre rest un quart d'heure  peu prs  table, Murat,
ne pouvant plus supporter la contrainte qu'il prouvait, manifesta le
dsir de se retirer dans sa chambre et d'y rester seul et tranquille
jusqu'au lendemain. Le gnral Nunziante s'inclina en sign
d'adhsion, et reconduisit le prisonnier jusqu' sa chambre. Sur le
seuil, Murat se retourna et lui prsenta la main; puis il rentra, et
la porte se referma sur lui.

Le lendemain,  neuf heures du matin, une dpche tlgraphique arriva
en rponse  celle qui avait annonc la tentative de dbarquement
et l'arrestation de Murat. Cette dpche ordonnait la convocation
immdiate d'un conseil de guerre. Murat devait tre jug militairement
et avec toute la rigueur de la loi qu'il avait rendue lui-mme en 1810
contre tout bandit qui serait pris dans ses tats les armes  la main.

Cependant cette mesure paraissait si rigoureuse au gnral
Nunziante qu'il dclara que, comme il pouvait y avoir erreur dans
l'interprtation des signes tlgraphiques, il attendrait une dpche
crite. De cette faon le prisonnier eut un sursis de trois jours, ce
qui lui donna une nouvelle confiance dans la faon dont il allait tre
trait. Mais enfin, le 12 au matin, la dpche crite arriva. Elle
tait brve et prcise; il n'y avait pas moyen de l'luder. La voici:
Naples, 9 octobre 1815.

 Ferdinand, par la grce de Dieu, etc.

 Avons dcrt et dcrtons ce qui suit:

 ART. 1er. Le gnral Murat sera jug par une commission militaire
dont les membres seront nomms par notre ministre de la guerre.

 ART. 2. Il ne sera accord au condamn qu'une demi-heure pour
recevoir les secours de la religion.

Comme on le voit, on doutait si peu de la condamnation qu'on avait
dj rgl le temps qui devait s'couler entre la condamnation et la
mort.

Un second arrt tait joint  celui-ci. Ce second arrt, qui
dcoulait du premier, contenait les noms des membres choisis pour
composer le conseil de guerre.

Toute la journe s'coula sans que le gnral Nunziante et le courage
d'avertir Murat des nouvelles qu'il avait reues. Dans la nuit du 12
au 13, la commission s'assembla; enfin, comme il fallait que le 13 au
matin Murat part devant ses juges, il n'y eut pas moyen de lui cacher
plus long-temps la situation o il se trouvait; et le 13,  six heures
du matin, l'ordonnance de mise en jugement lui fut signifie, et la
liste de ses juges lui fut communique.

Ce fut le capitaine Strati qui lui fit cette double signification, que
Murat, si imprvue qu'elle ft pour lui, reut cependant comme s'il y
et t prpar et le sourire du mpris sur les lvres; mais, cette
lecture acheve, Murat dclara qu'il ne reconnaissait pas un tribunal
compos de simples officiers; que si on le traitait en roi, il
fallait, pour le juger, un tribunal de rois; que si on le traitait en
marchal de France, son jugement ne pouvait tre prononc que par une
commission de marchaux; qu'enfin, si on le traitait en gnral, ce
qui tait le moins qu'on pt faire pour lui, il fallait rassembler un
jury de gnraux.

Le capitaine Strati n'avait pas mission de rpondre aux
interpellations du prisonnier: aussi se contenta-t-il de rpondre
que son devoir tait de faire ce qu'il venait de faire, et que,
le prisonnier connaissant mieux que personne les rigoureuses
prescriptions de la discipline, il le priait de lui pardonner.

--C'est bien, dit Murat; d'ailleurs ce n'est pas sur vous autres que
l'odieux de la chose retombera, c'est sur Ferdinand, qui aura trait
un de ses frres en royaut comme il aurait trait un brigand. Allez,
et dites  la commission qu'elle peut procder sans moi. Je ne me
rendrai pas au tribunal; et si l'on m'y porte de force, aucune
puissance humaine n'aura le pouvoir de me faire rompre le silence.

Strati s'inclina et sortit. Murat, qui tait encore au lit, se leva et
s'habilla promptement: il ne s'abusait pas sur sa situation, il savait
qu'il tait condamn d'avance, et il avait vu qu'entre sa condamnation
et son supplice une demi-heure seulement lui tait accorde. Il se
promenait  grands pas dans sa chambre, quand le lieutenant Francesco
Froyo, rapporteur de la commission, entra: il venait prier Murat, au
nom de ses collgues, de comparatre au tribunal, ne ft-ce qu'un
instant; mais Murat renouvela son refus. Alors Francesco Froyo lui
demanda quels taient son nom, son ge et le lieu de sa naissance.

A cette question, Murat se retourna, et avec une expression de hauteur
impossible  dcrire:

--Je suis, dit-il, Joachim-Napolon, roi des Deux-Siciles, n  la
Bastide-Fortunire, et l'histoire ajoutera: assassin au Pizzo.
Maintenant que vous savez ce que vous voulez savoir, je vous ordonne
de sortir.

Le rapporteur obt.

Cinq minutes aprs, le gnral Nunziante entra; il venait  son
tour supplier Murat de paratre devant la commission, mais il fut
inbranlable.

Cinq heures s'coulrent pendant lesquelles Murat resta enferm seul
et sans que personne ft introduit prs de lui; puis sa porte se
rouvrit, et le procureur royal La Camera entra dans sa chambre, tenant
d'une main le jugement de la commission, et de l'autre la loi que
Murat avait rendue lui-mme contre les bandits, et en vertu de
laquelle il avait t jug. Murat tait assis; il devina que c'tait
sa condamnation qu'on lui apportait: il se leva, et, s'adressant d'une
voix ferme au procureur royal:--Lisez, monsieur, lui dit-il, je vous
coute.

Le procureur royal lut alors le jugement: Murat tait condamn 
l'unanimit moins une voix.

Cette lecture termine:--Gnral, lui dit le procureur royal, j'espre
que vous mourrez sans aucun sentiment de haine contre nous, et que
vous ne vous en prendrez qu' vous-mme de la loi que vous avez faite.

--Monsieur, rpondit Murat, j'avais fait cette loi pour des brigands
et non pour des ttes couronnes.

--La loi est gale pour tous, monsieur, rpondit le procureur royal.

--Cela peut tre, dit Murat, lorsque cela est utile  certaines
gens; mais quiconque a t roi porte avec lui un caractre sacr qui
mriterait qu'on y regardt  deux fois avant de le traiter connue le
commun des hommes. Je faisais cet honneur au roi Ferdinand de croire
qu'il ne me ferait pas fusiller comme un criminel; je me trompais:
tant pis pour lui, n'en parlons plus. J'ai t  trente batailles,
j'ai vu cent fois la mort en face. Nous sommes donc de trop vieilles
connaissances pour ne pas tre familiariss l'un avec l'autre. C'est
vous dire, messieurs, que quand vous serez prts je le serai, et que
je ne vous ferai point attendre. Quant  vous en vouloir, je ne vous
en veux pas plus qu'au soldat qui, dans la mle, ayant reu de son
chef l'ordre de tirer sur moi, m'aurait envoy sa balle au travers du
corps. Allez, messieurs, vous comprenez que, l'arrt du roi ne me
donnant qu'une demi-heure, je n'ai pas de temps  perdre pour dire
adieu  ma femme et  mes enfants. Allez, messieurs; et il ajouta en
souriant, comme au temps o il tait roi:--Et que Dieu vous ait dans
sa sainte et digne garde.

Rest seul, Murat s'assit en face de la fentre qui regarde la mer,
et crivit  sa femme la lettre suivante, dont nous pouvons garantir
l'authenticit, puisque nous l'avons transcrite sur la copie mme de
l'original qu'avait conserv le chevalier Alcala.

Chre Caroline de mon coeur,

 L'heure fatale est arrive, je vais mourir du dernier des supplices:
dans une heure tu n'auras plus d'poux et nos enfants n'auront plus de
pre; souvenez-vous de moi et n'oubliez jamais ma mmoire.

 Je meurs innocent, et la vie m'est enleve par un jugement injuste.

 Adieu mon Achille, adieu ma Laetitia, adieu mon Lucien, adieu ma
Louise.

 Montrez-vous dignes de moi; je vous, laisse sur une terre et dans un
royaume plein de mes ennemis; montrez-vous suprieurs  l'adversit,
et souvenez-vous de ne pas vous croire plus que vous n'tes, en
songeant  ce que vous avez t.

 Adieu, je vous bnis, ne maudissez jamais ma mmoire; rappelez-vous
que la plus grande douleur que j'prouve dans mon supplice est celle
de mourir loin de mes enfants, loin de ma femme, et de n'avoir aucun
ami pour me fermer les yeux.

 Adieu ma Caroline, adieu mes enfants; recevez ma bndiction
paternelle, mes tendres larmes et mes derniers baisers.  Adieu,
adieu, n'oubliez point votre malheureux pre!

 Pizzo, ce 13 octobre 1815.

 JOACHIM MURAT.

Comme il achevait cette lettre, la porte s'ouvrit: Murat se retourna
et reconnut le gnral Nunziante.

--Gnral, lui dit Murat, seriez-vous assez bon pour me procurer
une paire de ciseaux? Si je la demandais moi-mme, peut-tre me la
refuserait-on.

Le gnral sortit, et rentra quelques secondes aprs avec l'instrument
demand. Murat le remercia d'un signe de tte, lui prit les ciseaux
des mains, coupa une boucle de ses cheveux, puis la mettant dans la
lettre et prsentant cette lettre au gnral:

--Gnral, lui dit-il, me donnez-vous votre parole que cette lettre
sera remise  ma Caroline?

---Sur mes paulettes je vous le jure, rpondit le gnral. Et il se
dtourna pour cacher son motion.

--Eh bien! eh bien! gnral, dit Murat en lui frappant sur l'paule,
qu'est-ce donc que cela? que diable! nous sommes soldats tous les
deux; nous avons vu la mort en face. Eh bien! je vais la revoir, voil
tout, et cette fois elle viendra  mon commandement, ce qu'elle ne
fait pas toujours, car j'espre qu'on me laissera commander le feu,
n'est-ce pas? Le gnral fit signe de la tte que oui.

--Maintenant, gnral, continua Murat, quelle est l'heure fixe pour
mon excution?

--Dsignez-la vous-mme, rpondit le gnral.

--C'est vouloir que je ne vous fasse pas attendre.

--J'espre que vous ne croyez pas que c'est ce motif.

--Allons donc, gnral, je plaisant, voil tout.

Murt tira sa montre de son gousset: c'tait une montre enrichie de
diamants, sur laquelle tait le portrait de la reine; le hasard fit
qu'elle se prsenta du ct de l'mail.

Murat regarda un instant le portrait avec une expression de douleur
indfinissable, puis avec un soupir:

--Voyez donc, gnral, dit-il, comme la reine est ressemblante.--Puis
il allait remettre la montre dans sa poche, lorsque, se rappelant tout
 coup pour quelle cause il l'avait tire:

--Oh! pardon, gnral, dit-il, j'oubliais le principal; voyons, il est
trois heures passes; ce sera pour quatre heures, si vous voulez bien;
cinquante-cinq minutes, est-ce trop?

---C'est bien, gnral, dit Nunziante. Et il fit un mouvement pour
sortir en sentant qu'il touffait.

--Est-ce que je ne vous reverrai pas? dit Murat en l'arrtant.

--Mes instructions portent que j'assisterai  votre excution, mais
vous m'en dispenserez, n'est-ce pas, gnral? je n'en aurais pas la
force....

C'est bien, c'est bien! enfant que vous tes, dit Murat; vous me
donnerez la main en passant, et ce sera tout.

Le gnral Nunziante se prcipita vers la porte; il sentait lui-mme
qu'il allait clater en sanglots. De l'autre ct du seuil, il y avait
deux prtres.

--Que veulent ces hommes? demanda Murat, croient-ils que j'ai besoin
de leurs exhortations et que je ne saurai pas mourir?

--Ils demandent  entrer, sire, dit le gnral, donnant pour la
premire fois dans son trouble, au prisonnier, le titre rserv  la
royaut.

--Qu'ils entrent, qu'ils entrent, dit Murat.

Les deux prtres entrrent: l'un d'eux se nommait Francesco
Pellegrino, et tait l'oncle de ce mme Georges Pellegrino qui tait
cause de la mort de Murat; l'autre s'appelait don Antonio Masdea.

--Maintenant, messieurs, leur dit Murat en faisant un pas vers eux,
que voulez-vous? dites vite; on me fusille dans trois quarts d'heure,
et je n'ai pas de temps  perdre.

--Gnral, dit Pellegrino, nous venons vous demander si vous voulez
mourir en chrtien?

--Je mourrai en soldat, dit Murat. Allez.

Pellegrino se retira  cette premire rebuffade? mais don Antonio
Masdea resta. C'tait un beau vieillard  la figure respectable, 
la dmarche grave, aux manires simples. Murat eut d'abord un moment
d'impatience en voyant, qu'il ne suivait pas son compagnon; mais,
en remarquant l'air de profonde douleur empreinte dans toute sa
physionomie, il se contint.

--Eh bien! mon pre, lui dit-il, ne m'avez-vous point entendu?

--Vous ne m'avez pas reu ainsi la premire fois que je vous vis,
sire; il est vrai qu' cette poque vous tiez roi, et que je venais
vous demander une grce.

--Au fait, dit Murat, votre figure ne m'est pas inconnue: o vous
ai-je donc vu? Aidez ma mmoire.

--Ici mme, sire, lorsque vous passtes au Pizzo en 1810; j'allai vous
demander un secours pour achever notre glise: je sollicitais 25,000
francs, vous m'en envoytes 40,000.

--C'est que je prvoyais que j'y serais enterr, rpondit en souriant
Murat.

--Eh bien! sire, refuserez-vous  un vieillard la dernire grce qu'il
vous demande?

--Laquelle?

--Celle de mourir en chrtien.

--Vous voulez que je me confesse? eh bien! coutez: tant enfant, j'ai
dsobi  mes parents qui ne voulaient pas que je me fisse soldat.
Voil la seule chose dont j'aie,  me repentir.

--Mais, sire, voulez-vous me donner une attestation que vous mourez
dans la foi catholique?

--Oh! pour cela, sans difficult, dit Murat; et allant s'asseoir  la
table o il avait dj crit, il traa le billet suivant:

Moi, Joachim Murat, je meurs en chrtien,  croyant  la sainte
glise catholique,  apostolique et romaine.

 JOACHIM MURAT.

Et il remit le billet au prtre.

Le prtre s'loigna.

--Mon pre, lui dit Murat, votre bndiction.

--Je n'osais pas vous l'offrir de vive voix, mais je vous la donnais
de coeur, rpondit le prtre.

Et il imposa les deux mains sur cette tte qui avait port le diadme.

Murt s'inclina et dit  voix basse quelques paroles qui ressemblaient
 une prire; puis il fit signe  don Masdea de le laisser seul. Cette
fois le prtre obit.

Le temps fix entre le dpart du prtre et l'heure de l'excution
s'coula sans qu'on pt dire ce que fit Murat pendant cette
demi-heure; sans doute il repassa toute sa vie,  partir du village
obscur, et qui aprs avoir brill, mtore royal, revenait s'teindre
dans un village inconnu. Tout ce que l'on peut dire c'est qu'une
partie de ce temps avait t employe  sa toilette, car lorsque le
gnral Nunziante rentra il trouva Murat prt comme pour une parade;
ses cheveux noirs taient rgulirement spars sur son front et
encadraient sa figure mle et tranquille; il appuyait la main sur le
dossier d'une chaise et dans l'attitude de l'attente.

--Vous tes de cinq minutes en retard, dit-il, tout est-il prt.

--Le gnral Nunziante ne put lui rpondre tant il tait mu, mais
Murat vit bien qu'il tait attendu dans la cour; d'ailleurs, en ce
moment, le bruit des crosses de plusieurs fusils retentit sur les
dalles.

--Adieu, gnral, adieu! dit Murat, je vous recommande ma lettre  ma
chre Caroline.

Puis, voyant que le gnral cachait sa tte entre ses deux mains, il
sortit de la chambre et entra dans la cour. --Mes amis, dit-il aux
soldats qui l'attendaient, vous savez que c'est moi qui vais commander
le feu; la cour est assez troite pour que vous tiriez juste: visez 
la poitrine, sauvez le visage.

Et il alla se placer  six pas des soldats, presque adoss  un mur et
exhauss sur une marche.

Il y eut un instant de tumulte au moment o il allait commencer de
commander le feu; c'taient les prisonniers correctionnels qui,
n'ayant qu'une fentre grille qui donnait sur la cour, se dbattaient
pour tre  cette fentre.

L'officier qui commandait le piquet leur imposa silence, et ils se
turent.

Alors Murat commanda la charge, froidement, tranquillement, sans hte
ni retard, et comme il et fait  un simple exercice. Au mot feu,
trois coups seulement partirent, Murt resta debout. Parmi les soldats
intimids, six n'avaient pas tir, trois avaient tir au-dessus de
la tte. C'est alors que ce coeur de lion, qui faisait de Murat un
demi-dieu dans la bataille, se montra dans toute sa terrible nergie.
Pas un muscle de son visage ne bougea. Pas un mouvement n'indiqua la
crainte. Tout homme peut avoir du courage pour mourir une fois: Murat
en avait pour mourir deux fois, lui!

--Merci, mes amis, dit-il, merci, du sentiment qui vous a fait
m'pargner. Mais, comme il faudra toujours en finir par o vous auriez
d commencer, recommenons, et cette fois pas de grce, je vous prie.

Et il recommena d'ordonner la charge avec cette mme voix calme et
sonore, regardant entre chaque commandement le portrait de la
reine; enfin le mot feu se fit entendre, immdiatement suivi d'une
dtonation, et Murat tomba perc de trois balles.

Il tait tu roide: une des balles avait travers le coeur.

On le releva, et en le relevant on trouva dans sa main la montre qu'il
n'avait point lche, et sur laquelle tait le portrait. J'ai vu
cette montre  Florence entre les mains de madame Murat, qui l'avait
rachete 2,400 fr.

On porta le corps sur le lit, et, le procs-verbal de l'excution
rdig, on referma la porte sur lui.

Pendant la nuit, le cadavre fut port dans l'glise par quatre
soldats. On le jeta dans la fosse commune, puis, sur lui, plusieurs
sacs de chaux; puis on referma la fosse, et l'on scella la pierre qui
depuis ce temps ne fut pas rouverte.

Un bruit trange courut. On assura que les soldats n'avaient port
 l'glise qu'un cadavre dcapit; s'il faut en croire certaines
traditions verbales, la tte fut porte  Naples et remise 
Ferdinand, puis conserve dans un bocal rempli d'esprit-de-vin, afin
que si quelque aventurier profitait jamais de cette fin isole et
obscure pour essayer de prendre le nom de Joachim on pt lui rpondre,
en lui montrant la tte de Murat.

Cette tte tait conserve dans une armoire place  la tte du lit de
Ferdinand, et dont Ferdinand seul avait la clef; si bien que ce ne fut
qu'aprs la mort du vieux roi que, pouss par la curiosit, son fils
Franois ouvrit cette armoire, et dcouvrit le secret paternel.

Ainsi mourut Murat,  l'ge de quarante-sept ans, perdu par l'exemple
que lui avait donn, six mois auparavant, Napolon revenant de l'le
d'Elbe.

Quant  Barbara, qui avait trahi son roi, qui s'tait pay lui-mme de
sa trahison en emportant les trois millions dposs sur son navire, il
demande  cette heure l'aumne dans les cafs de Malte.

Aprs avoir recueilli de la bouche des tmoins oculaires toutes les
notes relatives  ce triste sujet, nous commenmes la visite des
localits qui y sont signales; d'abord, notre premire visite fut
pour la plage o eut lieu le dbarquement. On nous montra au bord de
la mer, o on la conserve comme un objet de curiosit, la vieille
chaloupe que Murat poussait  la mer quand il fut pris, et dont la
carcasse est encore troue de deux balles.

En avant du petit fortin, nous nous fmes montrer la place o est
enterr Campana; rien ne la dsigne  la curiosit des voyageurs; elle
est recouverte de sable, comme le reste de la plage.

De la tombe de Campana, nous allmes mesurer le rocher du sommet
duquel le roi et ses deux compagnons avaient saut. Il a un peu plus
de trente-cinq pieds de hauteur.

De l nous revnmes au chteau; c'est une petite forteresse sans
grande importance militaire,  laquelle on monte par un escalier pris
entre deux murs; deux portes se ferment pendant la monte. Arriv 
sa dernire marche, on a  sa droite la prison des condamns
correctionnels,  sa gauche l'entre de la chambre qu'occupa Murat,
et derrire soi, dans un rentrant de l'escalier, la place o il fut
fusill. Le mur qui s'lve derrire la marche sur laquelle Murt
tait mont porte encore la trace de six balles. Trois de ces six
balles ont travers le corps du condamn. Nous entrmes dans la
chambre. Comme toutes les chambres des pauvres gens en Italie, elle se
compose de quatre murailles nues, blanchies  la chaux et recouvertes
d'une multitude d'images de madones et de saints; en face de la porte
tait le lit o le roi sua son agonie de soldat. Nous vmes deux
ou trois enfants couchs ple-mle sur ce lit. Une vieille femme
accroupie, et qui avait peur du cholra, disait son rosaire dans
un coin; dans la chambre voisine, o s'tait tenue la commission
militaire, des soldats chantaient  tue-tte.

L'homme qui nous faisait les honneurs de cette triste habitation tait
le fils de l'ancien concierge; c'tait un homme de trente-cinq ou
trente-six ans. Il avait vu Murat pendant les cinq jours de sa
dtention, et se le rappelait  merveille, puisqu'il pouvait avoir 
cette poque quinze ou seize ans.

Au reste, aucun souvenir matriel n'tait rest de cette grande
catastrophe,  l'exception des balles qui trouent le mur.

Je pris  la chambre claire un dessin trs-exact de cette cour. Il
est difficile de voir quelque chose de plus triste d'aspect que ces
murailles blanches, qui se dtachent en contours arrts sur un ciel
d'un bleu d'indigo.

Du chteau nous nous rendmes  l'glise. La pierre scelle sur le
cadavre de Murat n'a jamais t rouverte. A la vote pend comme un
trophe de victoire la bannire qu'il apportait avec lui, et qui a t
prise sur lui.

A mon retour  Florence, vers le mois de dcembre de la mme anne,
madame Murat, qui habitait cette ville sous le nom de comtesse de
Licosi, sachant que j'arrivais du Pizzo, me fit prier de passer chez
elle. Je m'empressai de me rendre  son invitation; elle n'avait
jamais eu de dtails bien prcis sur la mort de son mari, et elle me
pria de ne lui rien cacher. Je lui racontai tout ce que j'avais appris
au Pizzo.

Ce fut alors qu'elle me fit voir la montre qu'elle avait rachete, et
que Murat tenait dans sa main lorsqu'il tomba.... Quant  la lettre
qu'il lui avait crite peu d'instants avant sa mort, elle ne l'avait
jamais reue, et ce fut moi qui lui en donnai la premire copie.

J'oubliais de dire qu'en souvenir et en rcompense du service rendu au
gouvernement napolitain, la ville du Pizzo est exempte pour toujours
de droits et d'impts.




CHAPITRE XIII.

MADA.


Comme je l'ai dit, notre speronare n'tait point arriv, et la chose
tait d'autant plus inquitante que le temps se prparait  la
tempte. Effectivement, la nuit fut affreuse. Nous nous tions logs,
sduits par son apparence, dans une petite auberge situe sur la place
mme o dbarqua le roi, et  une centaine de pas du petit fortin o
est enterr Campana; mais nous n'y fmes pas plutt tablis que nous
nous apermes que tout y manquait, mme les lits. Malheureusement il
tait trop tard pour remonter  la ville, l'eau tombait par torrents
et les clats du tonnerre se succdaient avec une telle rapidit,
qu'on n'entendait qu'un seul et continuel roulement qui dominait, tant
il tait violent, le bruit des vagues qui couvraient toute cette plage
et venaient mourir  dix pas de notre auberge.

On nous dressa des lits de sangle; mais, quelques recherches que l'on
fit dans la maison, on ne put nous trouver de draps propres. Il en
rsulta que je fus oblig, comme la veille, de me jeter tout habill
sur mon lit; mais au bout d'un instant, je me trouvai le but de
caravanes de punaises tellement nombreuses, que je leur cdai la
place et que j'essayai de dormir couch sur deux chaises; peut-tre y
serais-je parvenu si j'avais eu des contrevents  la chambre, mais il
n'y avait que des fentres, et les clairs taient tellement continus,
qu'on et vritablement dit qu'il faisait grand jour. Le matin
j'appelais nos matelots  grands cris, mais  cette heure je priais
Dieu qu'ils n'eussent pas quitt le port.

Le jour vint enfin sans que j'eusse ferm l'oeil; c'tait la troisime
nuit que je ne pouvais dormir; j'tais cras de fatigue. Comme Murat,
j'eusse donn cinquante ducats d'un bain; mais il fut impossible, dans
tout le Pizzo, de trouver une baignoire: le chevalier Alcala seul en
avait une, probablement celle qui avait servi au prisonnier.
Mais quelque envie que j'eusse d'agir en roi; je n'osai pousser
l'indiscrtion jusque-l.

Avec le jour la tempte se calma, mais l'air tait devenu trs-froid,
et le temps nuageux et couvert. Dans un tout autre moment je me serais
tendu sur le sable de la mer et j'aurais enfin dormi, mais le sable
de la mer tait tout dtremp, et il tait devenu une plaine de boue
pareille aux volcans des Maccalubi. Nous n'en sortmes pas moins de
notre bouge afin de chercher notre nourriture, que nous finmes par
trouver dans une petite auberge situe sur la place. Pendant que
nous tions  djeuner, nous demandmes si l'on ne pourrait pas
nous coucher la nuit suivante: on nous rpondit, comme toujours,
affirmativement et en nous montrant une chambre o du moins il y avait
l'air de n'avoir que des puces. Nous envoymes notre muletier payer
notre carte  l'auberge de la plage, et fmes transporter notre _roba_
dans notre nouveau domicile.

Jadin, qui tait parvenu  dormir quelque peu la nuit prcdente,
s'en alla prendre une vue gnrale du Pizzo; pendant ce temps, je
fis couvrir mon lit avec l'intention de me reposer au moins si je ne
pouvais dormir.

Mais alors se renouvela l'histoire des draps: les draps sont une
grande affaire dans les auberges d'Italie en gnral, et dans celles
de Sicile et de Calabre en particulier. Il est rare que du premier
coup on vous donne une paire de draps blancs; presque toujours on
essaie de surprendre votre religion avec des draps douteux, ou avec
un drap propre et un drap sale; chaque soir c'est une lutte qui se
renouvelle avec les mmes ruses et la mme obstination de la part des
aubergistes, qui,  mon avis, auraient bien plutt fait de les faire
blanchir. Mais sans doute, quelque prjug qui s'y oppose, quelque
superstition qui le dfende, les draps blancs, c'est le _rara avis_ de
Juvnal, c'est le phoenix de la princesse de Babylone.

Je passai en revue toute la lingerie de l'htel sans en venir  mon
honneur. Cette fois, je n'y tins pas; indiscret on non, j'crivis  M.
le chevalier Alcala pour le prier de nous prter deux paires de draps.
Il accourut lui-mme pour nous offrir d'aller coucher chez lui; mais
comme nous comptions partir le lendemain de grand matin, je ne voulus
pas lui causer ce drangement Il insista, mais je tins bon; et le
garon de l'htel, envoy chez lui, revint avec tes bienheureux draps
tant ambitionns.

Je profitai de cette visite pour arrter avec lui nos affaires
relativement au speronare. Il tait vident qu'aprs la tempte de la
nuit, nos gens n'arriveraient pas dans la journe; il fallait donc
continuer notre route par terre. Je laissai trois lettres pour le
capitaine: une  l'auberge de la place, l'autre  l'auberge du rivage,
et l'autre  M. le chevalier Alcala. Toutes trois annonaient  notre
quipage que nous partions pour Cosenza, et lui donnaient rendez-vous
 San-Lucido. Les nouvelles du tremblement de terre commenaient 
arriver de l'intrieur de la Calabre; on disait que Cosenza et ses
environs avaient beaucoup souffert; plusieurs villages,  ce qu'on
assurait, n'offraient plus que des ruines; des maisons avaient
disparu, entirement englouties, elles et leurs habitants. Au reste,
les secousses continuaient tous les jours, ou plutt toutes les nuits,
ce qui faisait qu'on ignorait o s'arrterait la catastrophe. Je
demandai au chevalier Alcala si la tempte de cette nuit n'avait pas
quelques rapports avec le tremblement de terre, mais il me rpondit en
souriant, moiti croyant, moiti incrdule, que la tempte de la nuit
tait la tempte anniversaire. Je lui demandai l'explication de cette
espce d'nigme atmosphrique.

--Informez-vous, me dit-il, au dernier paysan des environs, et il vous
rpondra avec une conviction parfaite: c'est l'esprit de Murat qui
visite le Pizzo.

--Et vous, que me rpondrez-vous? lui demandai-je en souriant.

--Moi,je vous rpondrai que depuis vingt ans cette tempte n'a pas
manqu une seule fois de revenir  jour et  heure fixe, affirmation
de laquelle, en votre qualit de Franais et de philosophe, vous
tirerez la conclusion que vous voudrez.

Sur quoi le chevalier Alcala se retira, de peur sans doute d'tre
press de nouvelles questions.

Toute la journe se passa sans que nous aperussions apparence de
speronare; nous restmes sur la terrasse du chteau jusqu'au dernier
rayon de jour, les yeux fixs sur Tropea, et atteints de quelques
lgres inquitudes. Comptant sur le vent, nous tions partis, comme
nous l'avons dit, avec quelques louis seulement, et si le temps
contraire continuait nous devions bientt arriver  la fin de notre
trsor. Pour comble de malheur, lorsque nous rentrmes  l'htel,
notre muletier nous signifia que nous n'eussions point  compter
sur lui pour le lendemain, attendu que nous tions beaucoup trop
aventureux pour lui, et que c'tait un miracle comment nous n'avions
pas t assassins et lui avec nous, surtout portant le nom de
Franais, nom qui a laiss peu de tendres souvenirs en Calabre. Nous
essaymes de le dcider  venir avec nous jusqu' Cosenza, mais toutes
nos instances furent inutiles; nous le paymes, et nous nous mmes 
la recherche d'un autre muletier.

Ce n'tait pas chose facile, non pas que l'espce manqut; mais au
Pizzo l'animal changeait de nom. Partout en Italie j'avais entendu
appeler les mulets, _muli_, et je continuais de dsigner l'objet sous
ce nom: personne ne m'entendait. Je priai alors Jadin de prendre son
crayon et de dessiner une mule toute caparaonne. Notre hte,  qui
nous nous tions adresss, suivit avec beaucoup d'intrt ce dessin;
puis, quand il fut fini.

--Ah! s'cria-t-il, _una vettura_.

Au Pizzo une mule s'appelle _vettura_. Avis aux philologues et surtout
aux voyageurs.

Le lendemain,  six heures, nos deux _vetture_ taient prtes.
Craignant de la part de notre nouveau conducteur les mmes hsitations
que nous avions prouves de la part de celui que nous quittions, nous
entammes une explication pralable sur ce sujet; mais celui-l se
contenta de nous rpondre en nous montrant son fusil qu'il portait en
bandoulire:--O vous voudrez, comme vous voudrez,  l'heure que vous
voudrez. Nous apprcimes ce laconisme tout spartiate; nous fmes une
dernire visite  notre terrasse pour nous assurer que le speronare
n'tait point en vue; puis enfin, dsappoints cette fois encore, nous
revnmes  l'htel, nous enfourchmes nos mules et nous partmes.

Cette humeur aventureuse de notre guide nous fut bientt explique
par lui-mme: c'tait un vritable Pizziote. Je demande pardon 
l'Acadmie si je fais un nom de peuple qui probablement n'existe pas.
Or, la conduite que tint le Pizzo  l'endroit de Murat fut, il faut
le dire, fort diversement juge dans le reste des Calabres. A cette
premire dissension, souleve par un mouvement politique, vinrent se
joindre les faveurs dont la ville fut comble et qui soulevrent un
mouvement d'envie; de sorte que les habitants du Pizzo, je n'ose
rpter le mot, sortent  peine de la circonscription de leur
territoire qu'ils se trouvent en guerre avec les populations voisines.
Cette circonstance fait que ds leur enfance ils sortent arms,
s'habituent jeunes au danger et, par consquent habitus  lui,
cessent de le craindre. Sur ce point, celui du courage, les autres
Calabrais, en les appelant presque toujours _traditori_, leur
rendaient au moins pleine et entire justice.

Tout en cheminant et en causant avec notre guide, il nous parla d'un
village nomm Vena, qui avait conserv un costume tranger et une
langue que personne ne comprenait en Calabre. Ces deux circonstances
nous donnrent le dsir de voir ce village; mais notre guide nous
prvint que nous n'y trouverions point d'auberge, et que par
consquent il ne fallait pas penser  nous y arrter, mais  y passer
seulement. Nous nous informmes alors o nous pourrions faire halte
pour la nuit, et notre Pizziote nous indiqua le bourg de Mada comme
le plus voisin de celui de Vena, et celui dans lequel,  la rigueur,
des _signori_ pouvaient s'arrter; nous le primes donc de se
dtourner de la grande route et de nous conduire  Mada. Comme
c'tait le garon le plus accommodant du monde, cela ne fit aucune
difficult; c'tait un jour de retard pour arriver  Cosenza, voil
tout.

Nous nous arrtmes sur le midi  un petit village nomm Fundaco del
Fico, pour reposer nos montures et essayer de djeuner; puis, aprs
une halte d'une heure, nous reprmes notre course, en laissant la
grande route  notre gauche et en nous engageant dans la montagne.

Depuis trois ou quatre jours, la crainte de mourir de faim dans les
auberges avait  peu prs cess; nous tions engags dans la rgion
des montagnes o poussent les chtaigniers, et, comme nous approchions
de l'poque de l'anne o l'on commence la rcolte de cet arbre, nous
prenions les devants de quelques jours en bourrant nos poches de
chtaignes, qu'en arrivant dans les auberges je faisais cuire sous la
cendre et mangeais de prfrence au macaroni, auquel je n'ai jamais pu
m'habituer, et qui tait souvent le seul plat qu'avec toute sa bonne
volont notre hte pt nous offrir. Cette fois, comme toujours, je me
gardai bien de droger  cette habitude, attendu que d'avance je me
faisais une assez mdiocre ide du gte qui dons attendait.

Aprs trois heures de marche dans la montagne, nous apermes Mada.
C'tait un amas de maisons, situes au haut d'une montagne, qui
avaient t recouvertes primitivement, comme toutes les maisons
calabraises, d'une couche de pltre ou de chaux, mais qui, dans les
secousses successives quelles avaient prouves, avaient secou une
partie de cet ornement superficiel, et qui, presque toutes, taient
couvertes de larges taches grises qui leur donnaient  toutes l'air
d'avoir eu quelque maladie de peau. Nous nous regardmes, Jadin et
moi, en secouant la tte et en supputant mentalement la quantit
incalculable d'animaux de toute espce qui, outre les Madiens,
devaient habiter de pareilles maisons. C'tait effroyable  penser;
mais nous tions trop avancs pour reculer. Nous continumes donc
notre route sans mme faire part  notre guide de terreurs qu'il
n'aurait point comprises.

Arrivs au pied de la montagne, la pente se trouva si rapide et si
escarpe que nous prfrmes mettre pied  terre et chasser nos mulets
devant nous. Nous avions fait  peine une centaine de pas en suivant
ce chemin, lorsque nous apermes sur la pointe d'un roc une femme en
haillons et toute chevele. Comme nous tions, s'il fallait en croire
nos Siciliens, dans un pays de sorcires, je demandai  ntre guide
 quelle race de strigges appartenait la canidie calabraise que nous
avions devant les yeux: notre guide nous rpondit alors que ce n'tait
pas une sorcire, mais une pauvre folle; et il ajouta que si nous
voulions lui faire l'aumne de quelques grains, ce serait une bonne
action devant Dieu. Si pauvres que nous commenassions d'tre
nous-mmes, nous ne voulmes pas perdre cette occasion d'augmenter la
somme de nos mrites, et je lui envoyai par notre guide la somme
de deux carlins: cette somme parut sans doute  la bonne femme une
fortune, car elle quitta  l'instant mme son rocher et se mit  nous
suivre en faisant de grands gestes de reconnaissance et de grands cris
de joie: nous emes beau lui faire dire que nous la tenions quitte,
elle ne voulut entendre  rien, et continua de marcher derrire nous,
ralliant  elle tous ceux que nous rencontrions sur notre route, et
qui, loigns de tout chemin, semblaient aussi tonns de voir des
trangers qu'auraient pu l'tre des insulaires des les Sandwich ou
des indignes de la Nouvelle-Zemble. Il en rsulta qu'en arrivant 
la premire rue nous avions  notre suite une trentaine de personnes
parlant et gesticulant  qui mieux mieux, et au milieu de ces trente
personnes la pauvre folle, qui racontait comment nous lui avions
donn deux carlins, preuve incontestable que nous tions des princes
dguiss.

Au reste, une fois entrs dans le bourg, ce fut bien pis: chaque
maison, pareille aux spulcres du jour du jugement dernier, rendit 
l'instant mme ses habitants; au bout d'un instant, nous ne fmes
plus suivis, mais entours de telle faon qu'il nous fut impossible
d'avancer. Nous nous escrimmes alors de notre mieux  demander une
auberge; mais il parat, ou que notre accent avait un caractre tout
particulier, ou que nous rclamions une chose inconnue, car  chaque
interpellation de ce genre la foule se mettait  rire d'un rire si
joyeux et si communicatif que nous finissions par partager l'hilarit
gnrale. Ce qui, au reste, excitait au plus haut degr la curiosit
des Madiens mles, c'taient nos armes, qui, par leur luxe,
contrastaient, il faut le dire, avec la manire plus que simple dont
nous tions mis; nous ne pouvions pas les empcher de toucher, comme
de grands enfants, ces doubles canons damasss, qui taient l'objet
d'une admiration que j'aimais mieux voir se manifester, au reste, au
milieu du village que sur une grande route. Enfin nous commencions 
nous regarder avec une certaine inquitude, lorsque tout  coup un
homme fendit la foule, me prit par la main, dclara que nous tions
sa proprit, et qu'il allait nous conduire dans une maison o nous
serions comme les anges dans le ciel. La promesse, on le comprend
bien, nous allcha. Nous rpondmes au brave homme que, s'il tenait
seulement la moiti de ce qu'il promettait, il n'aurait pas  se
plaindre de nous: il nous jura ses grands dieux que des princes ne
demanderaient pas quelque chose de mieux que ce qu'il allait nous
montrer. Puis, fendant cette foule qui devenait de plus en plus
considrable, il marcha devant nous sans nous perdre de vue un
instant, parlant sans cesse, gesticulant sans relche, et ne cessant
de nous rpter que nous tions bien favoriss du ciel d'tre tombs
entre ses mains.

Tout ce bruit et toutes ces promesses aboutirent  nous amener devant
une maison, il faut l'avouer, d'une apparence un peu suprieure 
celles qui l'environnaient, mais dont l'intrieur nous prsagea 
l'instant mme les maux dont nous tions menacs. C'tait une espce
de cabaret, compos d'une grande chambre divise en deux par une
tapisserie en lambeaux qui pendait des solives, et qui laissait
pntrer de la partie antrieure  la partie postrieure par une
dchirure en forme de porte. A droite de la partie antrieure
consacre au public, tait un comptoir avec quelques bouteilles de
vin et d'eau-de-vie et quelques verres de diffrentes grandeurs. A
ce comptoir tait la matresse de la maison, femme de trente 
trente-cinq ans, qui n'et peut-tre point paru absolument laide si
une salet rvoltante n'et pas forc le regard de se dtourner de
dessus elle. A gauche tait, dans un enfoncement, une truie qui,
venant de mettre bas, allaitait une douzaine de marcassins, et dont
les grognements avertissaient les visiteurs de ne pas trop empiter
sur son domaine. La partie postrieure, claire par une fentre
donnant sur un jardin, fentre presque entirement obstrue par les
plantes grimpantes, tait l'habitation d l'htesse. A droite tait
son lit couvert de vieilles courtines vertes,  gauche une norme
chemine ou grouillait couch sur la cendre quelque chose qui
ressemblait dans l'obscurit  un chien, et que nous reconnmes
quelque temps aprs pour un de ces crtins hideux,  gros cou et 
ventre ballonn, comme on en trouve  chaque pas dans le Valais. Sur
le rebord de la croise taient ranges sept ou huit lampes  trois
becs, et au-dessous du rebord tait la table, couverte pour le moment
de hideux chiffons tout hillonns que l'on et jets en France 
la porte d'une manufacture de papier. Quant au plafond, il tait 
claire-voie, et s'ouvrait sur un grenier bourr de foin et de paille.

C'tait l le paradis o nous devions tre comme des anges.

Notre conducteur entra le premier et changea tout bas quelques
paroles avec notre future htesse; puis il revint la figure riante
nous annoncer que, quoique la signora Bertassi n'et point l'habitude
de recevoir des voyageurs, elle consentait, en faveur de nos
excellences,  se dpartir de ses habitudes et  nous donner  manger
et  coucher. A entendre notre guide, au reste, c'tait une si
grande faveur qui nous tait accorde, que c'et t le comble de
l'impolitesse de la refuser. La question de paratre poli ou impoli 
la signora Bertassi tait, comme on s'en doute, fort secondaire pour
nous; mais, aprs nous tre informs  notre Pizziote, nous apprmes
qu'effectivement nous ne trouverions pas une seule auberge dans tout
Mada, et trs probablement non plus pas une seule maison aussi
confortable que celle qui nous tait offerte. Nous nous dcidmes
donc  entrer, et ce fut alors que nous passmes l'inspection des
localits: c'tait, comme on l'a vu,  faire dresser les cheveux.

Au reste, notre htesse, grce sans doute  la confidence faite par
notre cicrone, tait charmante de gracieuset. Elle accourut dans
l'arrire-boutique, qui servait  la fois de salle  manger, de salon
et de chambre  coucher, et jeta un fagot dans la chemine; ce fut 
la lueur de la flamme, qui la forait de se retirer devant elle, que
nous nous apermes que ce que nous avions pris pour un chien de
berger tait un jeune garon de dix-huit  vingt ans. A ce drangement
opr dans ses habitudes, il se contenta de pousser quelques cris
plaintifs et de se retirer sur un escabeau dans le coin le plus
loign de la chemine, et tout cela avec les mouvements lents et
pnibles d'un reptile engourdi. Je demandai alors  la signora
Bertassi o tait la chambre qu'elle nous destinait; elle me rpondit
que c'tait celle-l mme; que nous coucherions, Jadin et moi,
dans son lit, et qu'elle et son frre (le crtin tait son frre)
dormiraient prs du feu. Il n'y avait rien  dire  une femme qui nous
faisait de pareils sacrifices.

J'ai pour systme d'accepter toutes les situations de la vie sans
tenter de ragir contre les impossibilits, mais en essayant au
contraire de tirer  l'instant mme des choses le meilleur rsultat
possible; or il me parut clair comme le jour que, grce aux rats du
grenier,  la truie de la boutique et  la multitude d'autres animaux
qui devaient peupler la chambre  coucher, nous ne dormirions pas un
instant: c'tait un deuil  faire; je le fis, et me rabattis sur le
diner.

Il y avait du macaroni, dont je ne mangeais pas; on pouvait avoir, en
cherchant bien et en faisant des sacrifices d'argent, un poulet ou
un dindonneau; enfin le jardin, plac derrire la maison, renfermait
plusieurs espces de salades. Avec cela et les chtaignes dont nos
poches taient bourres on ne fait pas un dner royal, mais on ne
meurt pas de faim.

Qu'on me pardonne tous ces dtails; j'cris pour les malheureux
voyageurs qui peuvent se trouver dans une position analogue  celle
o nous tions, et qui, instruits par notre exemple, parviendront
peut-tre  s'en tirer mieux que nous ne le fmes.

Je pensai avec raison que les diffrents matriaux de notre dner
prendraient un certain temps  runir. Je rsolus donc de ne pas
laisser de bras inutiles. Je chargeai l'htesse de prparer le
macaroni, le cicrone de trouver le poulet, crtin d'aller me chercher
pour deux grains de ficelle, Jadin de fendre les chtaignes, et je me
chargeai, moi, d'aller cueillir la salade. Il en rsulta qu'au bout de
dix minutes chacun avait fait son affaire,  l'exception de Jadin, qui
avait eu les hol  mettre entre la truie et Milord; mais, pendant que
les autres prparatifs s'accomplissaient, le temps perdu de ce ct se
rpara.

Le macaroni fut plac sur le feu; la volaille, mise  mort, malgr ses
protestations qu'elle tait une poule et non un poulet, fut pendue 
une ficelle par les deux pattes de derrire et commena de tourner sur
elle-mme; enfin la salade, convenablement lave et pluche, attendit
l'assaisonnement dans un saladier pass  trois eaux. On verra plus
tard comment, malgr toutes ces prcautions, j'arrivai  demeurer 
jeun, et comment Jadin ne mangea que du macaroni.

Sur ces entrefaites la nuit tait venue: on alluma deux lampes, une
pour clairer la table, l'autre pour clairer le service; comme on le
voit, notre htesse faisait les choses splendidement.

On servit le macaroni: par bonheur pour Jadin c'tait l'entre; il en
mangea et le trouva fort bon; quant  moi, j'ai dj dit ma rpugnance
pour cette sorte de mets, je me contentai donc de regarder. C'tait au
tour du poulet: il tournait comme un tonton, tait rissol  point, et
prsentait un aspect des plus apptissants; je m'approchai pour couper
la ficelle, et j'aperus notre crtin qui, toujours couch dans les
cendres, manipulait je ne sais quelle roba au-dessus du feu dans un
petit plat de terre. J'eus la malheureuse curiosit de jeter un coup
d'oeil sur sa cuisine particulire, et je m'aperus qu'il avait
recueilli avec grand soin les intestins de notre volaille et les
faisait frire. C'tait fort ridicule sans doute; mais,  cette vue, je
laissai tomber le poulet dans la lchefrite, sentant qu'aprs ce que
je venais de voir il me serait impossible de manger aucune viande.
Comme Jadin n'avait rien aperu de pareil, il s'informa de la cause du
retard que je mettais  apporter le rti. Malheureusement, le mouchoir
sur la bouche, j'tais retourn du ct de la tapisserie, incapable de
rpondre, pour le moment, une seule parole  ses interpellations; ce
qui fit qu'il se leva, vint lui-mme voir ce qui se passait, et trouva
le malheureux crtin mangeant  belles mains son effroyable fricasse.
Ce fut sa perte, il se retourna de l'autre ct en jurant tous les
jurons que cette belle et riche langue franaise pouvait lui fournir.
Quant au crtin, qui tait loin de se douter qu'il ft l'objet de
cette double explosion, il ne perdait pas une bouche de son repas; si
bien que quand nous nous retournmes il avait fini.

Nous revnmes nous mettre tristement et silencieusement  table.
Le mot seul de poulet, prononc par un de nous, aurait eu les
consquences les plus fcheuses; notre htesse voulut s'approcher
de la chemine un plat  la main, mais je lui criai que nous nous
contenterions de manger de la salade.

Un instant aprs j'entendis le bruit que faisaient la cuiller et la
fourchette contre le saladier, je me retournai vivement, me doutant
qu'il se passait quelque chose de nouveau contre notre souper; et
quelle que soit ma patience naturelle, je jetai un cri furieux. Notre
htesse, pour que nous n'attendissions pas la salade, devenue le
morceau de rsistance du repas, s'empressait de l'assaisonner elle-mme,
et, aprs avoir commenc par y mettre le vinaigre, ce qui est, comme on
le sait, une vritable hrsie culinaire, elle versait par un de ses
trois becs l'huile de la lampe dans le saladier.

A ce spectacle je me levai et je sortis.

Un instant aprs je vis arriver Jadin un cigare  la bouche; c'tait
sa grande consolation dans les frquentes msaventures que nous
prouvions, consolation dont j'tais malheureusement priv, n'ayant
jamais pu fumer qu'une certaine sorte de tabac russe, trs-doux et
presque sans odeur. Nous nous regardmes les bras croiss et en
secouant la tte; nous avions vu de bien terribles choses, mais jamais
cependant le spectacle n'avait t jusque-l. Une seule chose nous
consolait, c'tait notre ressource habituelle, c'est--dire les
chtaignes qui rtissaient sous la cendre.

Nous rentrmes, et nous les trouvmes servies et tout pluches;
l'effroyable crtin, pour se raccommoder avec nous, avait voulu nous
rendre ce service en notre absence.

Cette fois, nous nous mmes  rire; nos malheurs taient si redoubls
qu'ils retombaient dans la comdie. Nous envoymes les chtaignes
rejoindre le poulet et la salade. Nous coupmes chacun un morceau
de pain, et nous nous en allmes, de peur que quelque chose ne nous
dgott mme du pain, le manger par les rues de Mada.

Au bout d'une demi-heure nous repassmes devant la maison, et nous
vmes,  travers les vitres, notre htesse, notre crtin et un
militaire  nous inconnu, qui, assis  notre table, soupaient avec
notre souper.

Nous ne voulmes pas dranger ce petit festin, et nous attendmes
qu'ils eussent fini pour rentrer.

Le militaire, qui tait un carabinier, nous parut jouir dans la maison
d'une autorit presque autocratique: cependant nous nous apermes au
premier abord qu'il partageait la bienveillance de notre htesse
pour nous; bien plus, apprenant que nous tions Franais et que nous
arrivions du Pizzo, il se mit  nous vanter avec enthousiasme la
rvolution de juillet et  dplorer le meurtre de Murat. Cette double
explosion de sentiments politiques nous parut on ne peut plus suspecte
dans un fidle soldat de S. M. le roi Ferdinand, qui n'avait pas
jusque-l manifest de profondes sympathies pour l'une ni pour
l'autre. Il tait vident que notre carabinier, ne pouvant deviner
dans quel but nous parcourions le pays, n'aurait pas t fch de nous
reconduire  Naples de brigade en brigade comme carbonari, et de se
faire les honneurs de notre arrestation. Malheureusement pour le
fidle soldat de S. M. Ferdinand, le pige tait trop grossier pour
que nous nous y laissassions prendre: Jadin me chargea de lui dire en
son nom en italien qu'il tait un mouchard; je le lui dis en son
nom et au mien, ce qui fit beaucoup rire le carabinier, mais ce qui
n'amena pas sa retraite, comme nous l'avions espr; alors, loin de
l, il se mit  regarder nos armes avec la plus minutieuse attention,
puis, cet examen fini, il nous proposa de jouer une bouteille de vin
aux cartes. La proposition devenait par trop impertinente, et nous
appelmes notre htesse pour qu'elle et la bont de mettre le fidle
soldat de S. M. Ferdinand  la porte. Cette invitation de notre part
amena de la sienne une longue ngociation  la fin de laquelle le
carabinier sortit en nous tendant la main, en nous appelant ses amis,
et en nous annonant qu'il se ferait l'honneur de boire la goutte avec
nous le lendemain matin avant notre dpart.

Nous nous croyions dbarrasss des visiteurs, lorsque derrire notre
carabinier arriva une amie de notre htesse, qui s'tablit avec elle
au coin de la chemine. Comme  tout prendre c'tait une espce de
femme, nous prmes patience pendant une heure. Cependant, au bout
d'une heure nous demandmes  la signora Bertassi si son amie n'allait
pas nous laisser prendre nos dispositions pour la nuit; mais la
signora Bertassi nous rpondit que son amie venait passer la nuit avec
elle, et que nous n'avions, pas besoin de nous gner en sa prsence.
Nous comprmes alors que l'arrive de la nouvelle venue tait une
attention dlicate de notre cicrone, qui nous avait promis que nous
serions, o il allait nous mener, comme des anges au ciel, et qui
voulait, autant qu'il tait en lui, nous tenir sa promesse. Nous en
prmes donc notre parti, et nous rsolmes d'agir comme si nous tions
absolumentseuls.

Au reste, nos dispositions nocturnes taient faciles  prendre. Comme
notre htesse, pour nous faire plus grand honneur sans doute, nous
avait non-seulement cd son lit, mais encore ses draps, il ne fut pas
question de se dshabiller. Je cdai la couchette  Jadin, qui s'y
jeta tout habill et qui prit Milord dans ses bras, afin de diviser
les attaques dont il allait incessamment tre l'objet, et moi je
m'tablis sur deux chaises envelopp de mon manteau. Quant aux deux
femmes, elles s'accoudrent comme elles purent  la chemine, et le
crtin complta le tableau en faisant son nid comme d'habitude, dans
les cendres.

Il est impossible de se faire une ide de la nuit que nous passmes.
La constitution la plus robuste ne rsisterait point  trois nuits
pareilles. Le jour nous retrouva tout grelottants et tout souffreteux;
cependant, comme nous pensmes que le meilleur remde  notre malaise
tait l'air et le soleil, nous ne fmes point attendre notre guide
qui,  six heures du matin, tait ponctuellement  la porte avec
ses deux mules: nous rglmes notre compte avec notre htesse, qui,
portant sur la carte _tout ce qu'on nous avait servi_ comme ayant t
_consomm_ par nous, nous demanda quatre piastres, que nous paymes
sans conteste, tant nous avions hte d'tre dehors de cet horrible
endroit. Quant  notre cicrone, comme nous ne l'apermes mme pas,
nous prsummes que sa rtribution tait comprise dans l'addition.

Nous nous acheminmes vers Vena, qui est de cinq milles plus enfonc
dans la montagne que Mada. Mais au bout de vingt minutes de marche,
nous entendmes de grands cris d'appel derrire nous, et en nous
retournant nous apermes notre carabinier, arm de toutes pices, qui
courait aprs nous au grand galop de son cheval. Au premier abord nous
pensmes que, peu flatt de notre accueil de la veille, il avait
t faire quelque faux rapport au juge, et qu'il en avait reu
l'autorisation de nous mettre la main sur le collet; mais nous fmes
agrablement dtromps lorsque nous le vmes tirer de sa fonte une
bouteille d'eau-de-vie et de sa poche deux petits verres. Esclave
de la parole qu'il nous avait donne de boire avec nous le coup de
l'trier, et tant arriv trop tard pour avoir ce plaisir, il avait
sell son cheval et s'tait mis  notre poursuite. Comme l'intention
tait videmment bonne, quoique la faon ft singulire, nous ne vmes
aucun motif de ne pas lui faire raison de sa politesse; nous prmes
chacun un petit verre, lui la bouteille, et nous bmes  la sant
du roi Ferdinand,  laquelle, toujours fidle aux principes
rvolutionnaires qu'il nous avait manifests, il tint absolument 
mler celle du roi Louis-Philippe. Aprs quoi, sur notre refus de
redoubler, il nous offrit une nouvelle poigne de main, et repartit au
galop comme il tait venu.

Jadin prtendit que c'tait le fidle soldat de S.M. le roi Ferdinand
qui avait eu la meilleure part de nos quatre piastres; et comme Jadin
est un homme plein de sens et de pntration  l'endroit des misres
humaines, je suis tent de croire qu'il avait raison.




CHAPITRE XIV.

BELLINI.


Au bout d'une heure et demie de marche nous arrivmes  Vena.

Notre guide ne nous avait pas tromps, car aux premiers mots que nous
adressmes  un habitant du pays il nous fut aussi facile de voir que
la langue que nous lui parlions lui tait aussi parfaitement inconnue
qu' nous celle dans laquelle il nous rpondait; ce qui ressortit de
cette conversation, c'est que notre interlocuteur parlait un patois
grco-italique, et que le village tait une de ces colonies albanaises
qui migrrent de la Grce aprs la conqute de Constantinople par
Mahomet II.

Notre entre  Vena fut sinistre: Milord commena par trangler un
chat albanais qui, ne pouvant pas en conscience, vu l'antiquit de son
origine et la difficult de disputer le prix, tre soumis au tarif des
chats italiens, siciliens ou calabrais, nous cota quatre carlins:
c'tait un vnement srieux dans l'tat de nos finances; aussi Mdor
fut-il mis immdiatement en laisse pour que pareille catastrophe ne se
renouvelt point.

Ce meurtre et les cris qu'avaient pousss, non pas la victime, mais
ses propritaires, occasionnrent un rassemblement de tout le
village, lequel rassemblement nous permit de remarquer, aux costumes
journaliers que portaient les femmes, que ceux rservs aux dimanches
et ftes devaient tre fort riches et fort beaux; nous proposmes
alors  la matresse du chat, qui tenait tendrement le dfunt entre
ses bras comme si elle ne pouvait se sparer mme de son cadavre, de
porter l'indemnit  une piastre si elle voulait revtir son plus beau
costume et poser pour que Jadin fit son portrait. La ngociation fut
longue: il y eut des pourparlers fort anims entre le mari et la
femme; enfin la femme se dcida, rentra chez elle, et une demi-heure
aprs en sortit avec un costume resplendissant d'or et de broderies:
c'tait sa robe de noces.

Jadin se mit  l'oeuvre tandis que j'essayais de runir les lments
d'un djeuner; mais, quelques efforts que je tentasse, je ne parvins
pas mme  acheter un morceau de pain. Les essais ritrs de mon
guide, dirigs dans la mme voie, ne furent pas plus heureux.

Au bout d'une heure Jadin finit son dessin. Alors comme,  moins de
manger le chat, qui tait pass de l'apothose aux gmonies et que
deux enfants tranaient par la queue, il n'y avait pas probabilit que
nous trouvassions  satisfaire l'apptit qui nous tourmentait depuis
la veille  la mme heure, nous ne jugemes pas opportun de demeurer
plus longtemps dans la colonie grecque, et nous nous remmes en selle
pour regagner le grand chemin. Sur la route nous trouvmes un bois
de chtaigniers, notre ternelle ressource, nous abattmes des
chtaignes, nous allummes un feu et nous les fmes griller; ce fut
notre djeuner, puis nous reprmes notre course.

Vers les trois heures de l'aprs-midi nous retombmes dans la grande
route: le paysage tait toujours trs-beau, et le chemin que nous
avions quitt, montant dj  Fundaco del Fico, continuait de monter
encore; il rsulta de cette ascension non interrompue que, au bout
d'une autre heure de marche, nous nous trouvmes sur un point
culminant, d'o nous apermes tout  coup les deux mers, c'est--dire
le golfe de Sainte-Euphmie  notre gauche, et le golfe Squillace 
notre droite. Au bord du golfe de Sainte-Euphmie taient les dbris
de deux btiments qui s'taient perdus  la cte pendant la nuit o
nous-mmes pensmes faire naufrage. Au bord du golfe de Squillace
s'tendait, sur un espace de terrain assez considrable, la ville
de Catanzaro, illustre quelques annes auparavant par l'aventure
merveilleuse de matre Trence le tailleur. Notre guide essaya de
nous faire voir,  quelques centaines de pas de la mer, la maison
qu'habitait encore aujourd'hui cet heureux veuf; mais quels que
fussent les efforts et la bonne volont que nous y mmes, il nous fut
impossible,  la distance dont nous en tions, de la distinguer au
milieu de deux ou trois cents autres exactement pareilles.

Il tait facile de voir que nous approchions de quelque lieu habit;
en effet, depuis une demi-heure  peu prs nous rencontrions, vtues
de costumes extrmement pittoresques, des femmes portant des charges
de bois sur leurs paules. Jadin profita du moment o l'une de ces
femmes se reposait pour en faire un croquis. Notre guide, interrog
par nous sur leur patrie, nous apprit qu'elles appartenaient au
village de Triolo.

Au bout d'une autre heure nous apermes le village. Une seule
auberge, place sur la grande route, ouvrait sa porte aux voyageurs:
une certaine propret extrieure nous prvint en sa faveur; en effet,
elle tait btie  neuf, et ceux qui l'habitaient n'avaient point
encore eu le temps de la salir tout  fait. Nous remarqumes, en nous
installant dans notre chambre, que les divisions intrieures taient
en planches de sapin et non en murs de pierres; nous demandmes les
causes de cette singularit, et l'on nous rpondit que c'tait 
cause des frquents tremblements de terre; en effet, grce  cette
prcaution, notre logis avait fort peu souffert des dernires
secousses, tandis que plusieurs maisons de Triolo taient dj fort
endommages.

Nous tions crass de fatigue, moins de la route parcourue que de la
privation du sommeil, de sorte que nous ne nous occupmes que de
notre souper et de nos lits. Notre souper fut encore assez facile 
organiser; quant  nos lits, ce fut autre chose: deux voyageurs qui
taient arrivs dans la journe et qui dans ce moment-l visitaient
les ravages que le tremblement de terre avait faits  Triolo, avaient
pris les deux seules paires de draps blancs qui se trouvassent dans
l'htel, de sorte qu'il fallait nous contenter des autres. Nous nous
informmes alors srieusement de l'poque fixe o cette disette de
linge cesserait, et notre hte nous assura que nous trouverions 
Cosenza un excellent htel, o il y aurait probablement des draps
blancs, si toutefois l'htel n'avait pas t renvers par les
tremblements de terre. Nous demandmes le nom de cette bienheureuse
auberge, qui devenait pour nous ce que la terre promise tait pour les
Hbreux, et nous apprmes qu'elle portait pour enseigne: _Al Riposo
d'Alarico_, c'est--dire _Au Repos d'Alaric_. Cette enseigne tait de
bon augure: si un roi s'tait repos l, il est vident que nous, qui
tions de simples particuliers, ne pouvions pas tre plus difficiles
qu'un roi. Nous prmes donc patience en songeant que nous n'avions
plus que deux nuits  souffrir, et qu'ensuite nous serions heureux
comme des Visigoths.

Je tins donc mon hte quitte de ses draps: et tandis que Jadin allait
fumer sa pipe, je me jetai sur mon lit, envelopp dans mon manteau.

J'tais dans cet tat de demi-sommeil qui rend impassible, et pendant
lequel on distingue  peine la ralit du songe, lorsque j'entendis
dans la chambre voisine la voix de Jadin, dialoguant avec celle de nos
deux compatriotes: au milieu de mille paroles confuses je distinguai
le nom de Bellini. Cela me reporta  Palerme, o j'avais entendu sa
_Norma_, son chef-d'oeuvre peut-tre; le trio du premier acte me
revint dans l'esprit, je me sentis berc par cette mlodie et je fis
un pas de plus vers le sommeil. Puis il me sembla entendre: Il est
mort.--Bellini est mort?...--Oui. Je rptai machinalement: Bellini
est mort. Et je m'endormis.

Cinq minutes aprs, ma porte s'ouvrit et je me rveillai en sursaut:
c'tait Jadin qui rentrait.

--Pardieu, lui dis-je, vous avez bien fait de m'veiller, je faisais
un mauvais rve.

--Lequel?

--Je rvais que ce pauvre Bellini tait mort.

--Rien de plus vrai que votre rve, Bellini est mort.

Je me levai tout debout.

--Que dites-vous l? Voyons.

--Je vous rpte ce que viennent de m'assurer nos deux compatriotes,
qui l'ont lu  Naples sur les journaux de France, Bellini est mort.

--Impossible! m'criai-je, j'ai une lettre de lui pour le duc de
Noja.--Je m'lanai vers ma redingote, je tirai de ma poche mon
portefeuille, et du portefeuille la lettre.

--Tenez.

--Quelle est sa date? Je regardai.

--6 mars.

--Eh bien! mon cher, me dit Jadin, nous sommes aujourd'hui au 18
octobre, et le pauvre garon est mort dans l'intervalle, voil tout.
Ne savez-vous pas que, de compte fait, notre sublime humanit possde
22,000 maladies, et que nous devons  la mort 12 cadavres par minute,
sans compter les poques de peste, de typhus et de cholra o elle
escompte?

--Bellini est mort! rptai-je sa lettre  la main....

Cette lettre, je la lui avais vu crire au coin de ma chemine; je me
rappelai ses beaux cheveux blonds, ses yeux si doux, sa physionomie si
mlancolique; je l'entendais me parler ce franais qu'il parlait si
mal avec un si charmant accent; je le voyais poser sa main sur ce
papier: ce papier conservait son criture, son nom; ce papier tait
vivant et lui tait mort! Il y avait deux mois  peine qu' Catane, sa
patrie, j'avais vu son vieux pre, heureux et fier comme on l'est  la
veille d'un malheur. Il m'avait embrass, ce vieillard, quand je lui
avais dit que je connaissais son fils; et ce fils tait mort! ce
n'tait pas possible. Si Bellini ft mort, il me semble que ces lignes
eussent chang de couleur, que son nom se ft effac; que sais-je!
je rvais, j'tais fou. Bellini ne pouvait pas tre mort; je me
rendormis.

Le lendemain on me rpta la mme chose, je ne voulais pas la
croire davantage; ce ne fut qu'en arrivant  Naples que je demeurai
convaincu.

Le duc de Noja avait appris que j'avais pour lui une lettre de
l'auteur de la _Somnambule_ et des _Puritains_, il me la fit demander.
J'allai le voir et je la lui montrai, mais je ne la lui donnai point,
cette lettre tait devenue pour moi une chose sacre: elle prouvait
que non-seulement j'avais connu Bellini, mais encore que j'avais t
son ami.

La nuit avait t pluvieuse, et le temps ne paraissait pas devoir
s'amliorer beaucoup pendant la journe, qui devait tre longue et
fatigante, puisque nous ne pouvions nous arrter qu' Rogliano,
c'est--dire  dix lieues d'o nous tions  peu prs. Il tait huit
heures du matin; en supposant sur la route une halte de deux heures
pour notre guide et nos mulets, nous ne pouvions donc gure esprer
que d'arriver  huit heures du soir.

A peine fmes-nous partis, que la pluie recommena. Le mois d'octobre,
ordinairement assez beau en Calabre, tait tout drang par le
tremblement de terre. Au reste, depuis deux ou trois jours et  mesure
que nous approchions de Cosenza, le tremblement de terre devenait la
cause ou plutt le prtexte de tous ces malheurs qui nous arrivaient.
C'tait la lthargie du lgataire universel.

Vers midi nous fmes notre halte: cette fois nous avions pris le soin
d'emporter avec nous du pain, du vin et un poulet rti, de sorte qu'il
ne nous manqua, pour faire un excellent djeuner, qu'un rayon de
soleil; mais, loin de l, le temps s'obscurcissait de plus en plus, et
d'normes masses de nuages passaient dans le ciel, chasss par un vent
du midi qui, tout en nous prsageant l'orage, avait cependant cela
de bon, qu'il nous donnait l'assurance que notre speronare devait,
 moins de mauvaise volont de sa part, tre en route pour nous
rejoindre. Or, notre runion devenait urgente pour mille raisons, dont
la principale tait l'puisement prochain de nos finances.

Vers les deux heures, l'orage dont nous tions menacs depuis le matin
clata: il faut avoir prouv un orage dans les pays mridionaux, pour
se faire une ide de la confusion o le vent, la pluie, le tonnerre,
la grle et les clairs peuvent mettre la nature. Nous nous avancions
par une route extrmement escarpe et dominant des prcipices, de
sorte que, de temps en temps, nous trouvant au milieu des nuages qui
couraient avec rapidit chasss par le vent, nous tions obligs
d'arrter nos mulets; car, cessant entirement de voir  trois pas
autour de nous, il et t trs possible que nos montures nous
prcipitassent du haut en bas de quelque rocher. Bientt les torrents
se mlrent de la partie et se mirent  bondir du haut en bas des
montagnes; enfin nos mulets rencontrrent des espces de fleuves
qui traversaient la route, et dans lesquels ils entrrent d'abord
jusqu'aux jarrets, puis jusqu'au ventre, puis enfin o nous entrmes
nous-mmes jusqu'aux genoux. La situation devenait de plus en plus
pnible. Cette pluie continuelle nous avait percs jusqu'aux os; les
nuages qui passaient en nous inveloppant, chasss par la tide haleine
du sirocco, nous laissaient le visage et les mains couverts d'une
espce de sueur qui, au bout d'un instant, se glaait au contact
de l'air; enfin, ces torrents toujours plus rapides, ces cascades
toujours plus bondissantes, menaaient de nous entraner avec elles.
Notre guide lui-mme paraissait inquiet, tout habitu qu'il dt tre
 de pareils cataclysmes; les animaux eux-mmes partageaient cette
crainte,  chaque torrent Milord poussait des plaintes pitoyables, 
chaque coup de tonnerre nos mules frissonnaient.

Cette pluie incessante, ces nuages successifs, ces cascades que nous
rencontrions  chaque pas, avaient commenc par nous produire, tant
que nous avions conserv quelque chaleur personnelle, une sensation
des plus dsagrables; mais peu  peu un refroidissement si grand
s'empara de nous, qu' peine nous apercevions-nous,  la sensation
prouve, que nous passions au milieu de ces fleuves improviss. Quant
 moi, l'engourdissement me gagnait au point que je ne sentais plus
mon mulet entre mes jambes, et que je ne voyais aucun motif pour
garder mon quilibre, comme je le faisais, autrement que par un
miracle; aussi cessai-je tout  fait de m'occuper de ma monture pour
la laisser aller o bon lui semblait. J'essayai de parler  Jadin,
mais  peine si j'entendais mes propres paroles, et,  coup sr,
je n'entendis point la rponse. Cet tat trange allait, au reste,
toujours s'augmentant, et la nuit tant venue sur ces entrefaites, je
perdis  peu prs tout sentiment de mon existence,  l'exception de ce
mouvement machinal que m'imprimait ma monture. De temps en temps ce
mouvement cessait tout  coup, et je restais immobile; c'tait mon
mulet qui, engourdi comme moi, ne voulait plus aller, et que notre
guide ranimait  grands coups de bton. Une fois la halte fut plus
longue, mais je n'eus pas la force de m'informer de ce qui la causait;
plus tard, j'appris que c'tait Milord qui n'en pouvant plus avait, de
son ct, cess de nous suivre, et qu'il avait fallu attendre. Enfin,
aprs un temps qu'il me serait impossible de mesurer, nous nous
arrtmes de nouveau; j'entendis des cris, je vis des lumires, je
sentis qu'on me soulevait de dessus ma selle; puis j'prouvai une vive
douleur par le contact de mes pieds avec la terre. Je voulus cependant
marcher, mais cela me fut impossible. Au bout de quelques pas je
perdis entirement connaissance, et je ne me rveillai que prs d'un
grand feu et couvert de serviettes chaudes que m'appliquaient, avec
une charit toute chrtienne, mon htesse et ses deux filles. Quant 
Jadin, il avait mieux support que moi cette affreuse marche, sa veste
de panne l'ayant tenu plus long-temps  l'abri que n'avait pu le faire
mon manteau de drap et ma veste de toile. Quant  Milord, il tait
tendu sur une dalle qu'on avait chauffe avec des cendres et
paraissait absolument priv de connaissance: deux chats jouaient entre
ses pattes, je le crus trpass.

Mes premires sensations furent douloureuses; il fallait que je
revinsse sur mes pas pour vivre: j'avais moins de chemin  achever
pour mourir; et puis c'et t autant de fait.

Je regardai autour de moi, nous tions dans une espce de chaumire,
mais au moins nous tions  l'abri de l'orage et prs d'un bon feu. Au
dehors on entendait le tonnerre qui continuait de gronder et le vent
qui mugissait  faire trembler la maison. Quant aux clairs je les
apercevais  travers une large gerure de la muraille produite par
les secousses du tremblement de terre. Nous tions dans le village de
Rogliano, et cette malheureuse cabane en tait la meilleure auberge.

Au reste, je commenais  reprendre mes forces: j'prouvais mme
une espce de sentiment de bien-tre  ce retour de la vie et de la
chaleur. Cette immersion de six heures pouvait remplacer un bain, et
si j'avais eu du linge blanc et des habits secs  mettre j'aurais
presque bni l'orage et la pluie; mais toute notre robba tait
imprgne d'eau, et tout autour d'un immense brasier allum au milieu
de la chambre et dont la fume s'en allait par les mille ouvertures
de la maison, je voyais mes chemises, mes pantalons et mes habits qui
fumaient de leur ct  qui mieux mieux, mais qui, malgr le soin
qu'on avait pris de les tordre, ne promettaient pas d'tre schs de
sitt.

Ce fut alors que j'enviai ces fameux draps blancs que, selon toute
probabilit, nous devions trouver au _Repos d'Alaric_ et dont je
n'osai pas mme m'informer  Rogliano. Au reste,  la rigueur, ma
position tait tolrable: j'tais sur un matelas, entre la chemine et
le brasero, au milieu de la chambre; une douzaine de serviettes, qui
m'enveloppaient de la tte aux pieds, pouvaient  la rigueur remplacer
les draps. Je fis chauffer une couverture et me la fis jeter sur le
corps. Puis, sourd  toute proposition de souper, je dclarai que
j'abandonnais magnanimement ma part  mon guide, qui pendant toute
cette journe avait t admirable de patience, de courage et de
volont.

Soit fatigue suprme, soit qu'effectivement la position ft plus
tolrable que la veille, nous parvnmes  dormir quelque peu pendant
cette nuit. Au reste, autant que je puis m'en souvenir au milieu de
la torpeur dans laquelle j'tais tomb, nos htes furent pleins
d'attention et de complaisance pour nous, et l'tat dans lequel ils
nous avaient vus avait paru leur inspirer une profonde piti.

Le lendemain au matin, notre guide vint nous prvenir qu'une de ses
mules ne pouvait plus se tenir sur ses jambes; elle avait t prise
d'un refroidissement, et paraissait entirement paralyse. On envoya
chercher le mdecin de Rogliano, qui, comme Figaro, tait  la fois
barbier, docteur et vtrinaire; il rpondit de l'animal si on lui
laissait pendant deux jours la facult de le mdicamenter. Nous
dcidmes alors qu'on chargerait tout notre bagage sur la mule valide,
et que nous irions  pied jusqu' Cosenza, qui n'est loigne de
Rogliano que de quatre lieues.

Le premire chose que je fis en sortant fut de m'assurer de quel ct
venait le vent; heureusement il tait est-sud-est, ce qui faisait que
notre speronare devait s'en trouver  merveille. Or, l'arrive de
notre speronare devenait de plus en plus urgente: nous tions, Jadin
et moi,  la fin de nos espces, et nous avions calcul que, notre
guide pay, il nous resterait une piastre et deux ou trois carlins.

       *       *       *       *       *

A mesure que nous approchions, nous voyions des traces de plus en plus
marques du tremblement de terre: les maisons, parses sur le bord
de la route comme c'est la coutume aux environs des villes, taient
presque toutes abandonnes; les unes manquaient de toit, tandis que
les autres taient lzardes du haut en bas, et quelques-unes mme
renverses tout  fait. Au milieu de tout cela, nous rencontrions des
Cosentins  cheval avec leur fusil et leur giberne, des paysans sur
des voitures pleines de tonneaux rougis par le vin; puis, de lieue
en lieue, de ces migrations de familles tout entires, avec leurs
instruments de labourage, leur guitare et leur insparable cochon.
Enfin, en arrivant au haut d'une montagne, nous vmes Cosenza,
s'tendant au fond de la valle que nous dominions, et, dans une
prairie attenante  la ville, une espce de camp, qui nous parut
infiniment plus habit que la ville elle-mme.

Aprs avoir travers une espce de faubourg, nous descendmes par une
grande rue assez rgulire, mais qui ressemblait par sa solitude  une
rue d'Herculanum ou de Pompa; plusieurs maisons taient renverses
tout  fait, d'autres lzardes depuis le toit jusqu'aux fondations,
d'autres enfin avaient toutes leurs fentres brises, et c'taient les
moins endommages. Cette rue nous conduisit au bord du Busento, o,
comme on se le rappelle, fut enterr le roi Alaric; le fleuve tait
compltement tari, et l'eau avait disparu sans doute dans quelque
gouffre qui s'tait ouvert entre sa source et la ville. Nous vmes
dans son lit dessch une foule de gens qui faisaient des fouilles sur
l'autorit de Jornands, qui raconte les riches funrailles de ce roi.
A chaque fois que le mme phnomne se renouvelle, on fait les mmes
fouilles, et cela sans que les savants Cosentins, dans leur admirable
vnration pour l'antiquit, se laissent jamais abattre par les
dceptions successives qu'ils ont prouves. La seule chose qu'aient
jamais produite ces excavations est un petit cerf d'or, qui fut
retrouv  la fin du dernier sicle.

En face de nous et de l'autre ct du Busento tait la fameuse auberge
du _Repos d'Alaric_, ouvrant majestueusement sa grande porte au
voyageur fatigu. Nous avions trop long-temps soupir aprs ce
but pour ne pas essayer de l'atteindre le plus vite possible; en
consquence nous traversmes le pont, et nous vnmes demander
l'hospitalit  l'htel patronis par le spoliateur du Panthon et le
destructeur de Rome.




CHAPITRE XV.

COSENZA.


Au premier abord, nous crmes l'htel abandonn comme les maisons
que nous avions rencontres sur la route. Nous parcourmes tout
le rez-de-chausse et tout le premier sans trouver ni matre ni
domestiques  qui adresser la parole: la plupart des carreaux des
fentres taient casss, et peu de meubles taient  leur place. Nous
comprmes que ce dsordre tait le rsultat de la catastrophe qui
agitait en ce moment les Cosentins, et nous commenmes  craindre
de ne point avoir encore trouv l l'Eldorado que nous nous tions
promis.

Enfin, aprs tre monts du rez-de-chausse au premier et tre
redescendus du premier au rez-de-chausse sans rencontrer une seule
personne, nous crmes entendre quelque bruit au-dessous de nous. Nous
enfilmes un escalier qui nous conduisit  une cave, et, aprs avoir
descendu une douzaine de marches, nous nous trouvmes dans une salle
souterraine claire par cinq ou six lampes fumeuses et occupe par
une vingtaine de personnes.

Je n'ai jamais vu d'aspect plus trange que celui que prsentait cette
chambre, dont les habitants formaient trois groupes bien distincts. Le
premier se composait d'un chanoine qui, depuis huit jours que durait
le tremblement de terre, n'avait pas voulu se lever; il tait dans un
grand lit embot  l'angle le plus profond de la salle, et il avait
prs de lui quatre campieri qui veillaient sans cesse leur fusil 
la main. En face du lit tait une table o des marchands de bestiaux
jouaient aux cartes. Enfin, sur un plan plus rapproch de la porte, un
troisime groupe mangeait et buvait; des provisions de pain et de vin
taient entasses dans un coin, afin que, si la maison s'croulait sur
ses habitants, ils ne mourussent ni de faim ni de soif en attendant
qu'on leur portt secours. Quant au rez-de-chausse et au premier, ils
taient, comme nous l'avons dit, compltement abandonns.

A peine les garons de l'htel nous eurent-ils aperus sur le pas
de la porte qu'ils accoururent  nous, non point avec la politesse
naturelle de l'espce  laquelle ils appartiennent, mais au contraire
avec un air rbarbatif qui ne promettait rien de bon. En effet, au
lieu des offres et des promesses ordinaires qui vous accueillent sur
le seuil des auberges, c'tait un interrogatoire en rgle qui nous
attendait. On nous demanda d'o nous venions, o nous allions, qui
nous tions, comment nous voyagions;  et l'imprudence que nous emes
d'avouer que nous arrivions avec un guide et un seul mulet, on
nous rpondit qu' l'htel du Repos d'Alaric on ne logeait pas les
voyageurs  pied. J'avais grande envie de rosser vigoureusement le
drle qui nous faisait cette rponse; mais Jadin me retint, et je
me contentai de tirer de ma poche la lettre que le fils du gnral
Nunziante m'avait donne pour le baron Mollo.

--Connaissez-vous le baron Mollo? dis-je au garon.

--Est-ce que vous connaissez le baron Mollo? demanda celui auquel je
m'adressais, d'un ton infiniment radouci.

--Il n'est pas question de savoir si je le connais, moi; il s'agit de
savoir si vous le connaissez, vous.

--Oui ... monsieur.

--Est-il en ce moment  Cosenza?

--Il y est ... excellence.

--Portez-lui cette lettre  l'instant mme, et demandez-lui  quelle
heure il pourra recevoir les deux gentilshommes qui l'ont apporte.
Peut-tre nous trouvera-t-il un htel, lui.

--Mille pardons, excellence; si nous eussions su que leurs excellences
eussent l'honneur de connatre le baron Mollo, ou plutt que le baron
Mollo et l'honneur de connatre leurs excellences, certainement
qu'au lieu de rpondre ce que nous avons rpondu nous nous serions
empresss.

--En ce cas, ne rpondez rien, et empressez-vous. Allez!

Le garon s'inclina jusqu' terre, et sortit en courant.

Dix minutes aprs, le matre de l'htel rentra et vint  nous.

--Ce sont leurs excellences qui connaissent le baron Mollo? nous
demanda-t-il.

--C'est--dire, lui rpondis-je, que nos excellences ont des lettres
pour lui de la part du fils du gnral Nunziante.

--Alors je fais mille excuses  leurs excellences de la manire dont
le garon les a reues. En ce temps de malheur, o la moiti des
maisons sont abandonnes, nous recommandons  nos gens les mesures
les plus svres  l'endroit des trangers; et je prierai leurs
excellences de ne pas se formaliser si au premier abord....

--On les a prises pour des voleurs, n'est-ce pas?.

--Oh! excellences.

--Allons, allons, dit Jadin, nous nous ferons des compliments ce soir
ou demain matin. En attendant, pourrait-on avoir une chambre?

--Que dit son excellence? demanda le matre de l'htel.

Je lui traduisis le dsir de Jadin.

--Certainement, reprit-il. Oh! de chambres, il n'en manque pas; mais
il s'agit de savoir si leurs excellences voudront coucher dans des
chambres.

--Mais certainement, dit Jadin, que nous voulons coucher dans des
chambres. O voulez-vous donc que nous couchions?  la cave?

--Dans les circonstances actuelles ce serait peut-tre plus prudent.
Voyez ces messieurs, ajouta notre hte en nous montrant l'honorable
socit que nous avons dcrite, il y a huit jours qu'ils sont ici.

--Merci, merci, dit Jadin; elle infecte, votre socit.

--Il y a encore les baraques, nous dit l'hte.

--Qu'est-ce que les baraques? demandai-je.

--Ce sont de petites cabanes en bois et en paille que nous avons fait
btir dans la prairie et sous lesquelles tous les seigneurs de la
ville se sont retirs.

--Mais enfin, demanda Jadin, pourquoi avez-vous de la rpugnance 
nous donner des chambres?

--Mais parce que d'un moment  l'autre le plancher peut tomber sur la
tte de leurs excellences et les craser.

--Le plancher tomber! et pourquoi tomberait-il?

--Mais  cause du tremblement de terre.

--Est-ce que vous croyez au tremblement de terre, vous? me dit Jadin.

--Dame! il me semble que nous en avons vu des traces.

--Mais non, c'est un tas de farceurs; leurs maisons tombent parce
qu'elles sont vieilles, et ils disent que c'est un tremblement de
terre pour obtenir une indemnit du gouvernement. Mail l'htel est bti
 neuf; il ne tombera pas.

--Est-ce votre avis?

--Je le crois bien.

--Mon cher hte, avez-vous des baignoires?

--Oui.

--Vous pouvez nous donner  djeuner?

--Oui.

--Vous possdez des draps blancs?

--Oh! oui, monsieur.

--Eh bien! avec des promesses comme celles-l, nous ne quitterons pas
l'htel quand il devrait nous tomber sur la tte.

--Vous tes les matres.

--Ainsi vous entendez: deux bains, deux djeuners, deux lits; tout
cela le plus tt possible.

--Dame, peut-tre ferai-je attendre leurs excellences, il faut trouver
le cuisinier.

--Et pourquoi ce gaillard-l n'est-il pas  ses fourneaux?

--Monsieur, il a eu peur et il est aux baraques; mais enfin, comme il
y a moins de danger le jour que la nuit, peut-tre consentira-t-il 
venir  l'htel.

--S'il ne consent pas, prvenez-nous  l'instant mme, et nous ferons
notre cuisine nous-mmes.

--Oh! excellences, je ne souffrirais jamais....

--Nous verrons tout cela aprs; nos bains, notre djeuner, nos lits
d'abord.

--Je cours faire prparer tout cela; en attendant, leurs excellences
peuvent choisir dans l'htel l'appartement qui leur convient le mieux.

Nous recommenmes la visite, et nous nous arrtmes  une grande
chambre au premier dont les fentres s'ouvraient sur le fleuve et sur
le faubourg; le faubourg tait toujours dsert et le fleuve toujours
habit.

Au bout d'une heure et demie nous avions pris nos bains, nous avions
fait une excellente collation, et nous tions dans nos lits bien
confortablement bassins.

On nous annona le baron Mollo: on ne l'avait point trouv chez lui;
on l'avait aussitt poursuivi aux baraques, o il avait fallu le temps
de dmler sa cahute de toutes les cahutes voisines. Alors, avec cette
politesse excessive que l'on rencontre chez tous les gentilshommes
italiens, il n'avait pas voulu souffrir que nous nous drangeassions,
fatigus comme nous devions l'tre, et il tait venu lui-mme 
l'htel, ce qui avait port au comble la confusion du pauvre camerire
et la vnration de notre hte pour ses voyageurs.

Nous fmes faire toutes nos excuses au baron, et nous lui dmes que,
n'ayant point couch depuis huit jours dans des draps blancs, nous
avions t presss de jouir de cette nouveaut; mais que, cependant,
s'il voulait passer par-dessus le crmonial et entrer dans notre
chambre, il nous ferait le plus grand plaisir: trois minutes aprs que
le camerire tait all reporter notre rponse, la porte s'ouvrit et
le baron entra.

C'tait un homme de cinquante-cinq  soixante ans, parlant trs-bien
franais et remarquable, de bonnes manires; il avait habit Naples
du temps de la domination franaise, et, comme presque toutes les
personnes des classes suprieures, il avait conserv de nous un
excellent souvenir.

De plus, la lettre que nous lui avions fait remettre avait produit des
merveilles. Le fils du gnral Nunziante, vers dans la littrature
franaise, qui faisait sur le volcan o il tait relgu  peu prs
sa seule distraction, m'avait recommand  lui de la faon la plus
pressante; de sorte qu'il venait mettre  notre disposition sa
personne, sa voiture, ses chevaux et mme sa baraque. Quant  son
palazzo, il n'en tait point question; il tait fendu depuis le haut
jusqu'en bas, et chaque soir il s'attendait  ne pas le retrouver
debout le lendemain.

Alors il nous fallut bien reconnatre qu'il y avait eu un tremblement
de terre. La premire secousse s'tait fait sentir dans la soire du
douze, et elle avait t excessivement violente: c'tait cette mme
secousse qui,  l'extrmit de la Calabre, nous avait tous envoys
du pont de notre speronare sur le sable du rivage. Toutes les nuits
d'autres secousses lui succdaient, mais on remarquait qu'elles
allaient chaque nuit s'affaiblissant; cependant, soit que les maisons
qui n'taient pas tombes  la premire secousse fussent branles
et ne pussent rsister aux autres, quoique moins violentes, chaque
matine on signalait quelque nouveau dsastre. Au reste, Cosenza
n'tait point encore le point qui avait le plus souffert; plusieurs
villages, et entre autres celui de Castiglione, distant de cinq milles
de la capitale de la Calabre, taient entirement dtruits.

A Cosenza une soixantaine de maisons taient renverses seulement, et
une vingtaine de personnes avaient pri.

Le baron Mollo nous gronda fort de l'imprudence que nous commettions
en restant ainsi  l'htel; mais nous nous trouvions si bien dans nos
lits, que nous lui dclarmes que, puisqu'il s'tait si obligeamment
mis  notre disposition, nous le chargions, en cas de malheur, de nous
faire faire un enterrement digne de nous, mais que nous ne bougerions
pas d'o nous tions. Voyant que c'tait une rsolution prise, le
baron Mollo nous renouvela alors ses offres de services, nous donna
son adresse aux baraques et prit cong de nous.

Deux heures aprs nous nous levmes parfaitement reposs, et nous
commenmes  visiter la ville.

C'tait le centre qui avait le plus souffert: l, toutes les maisons
taient  peu prs abandonnes et offraient un aspect de dsolation
impossible  dcrire: dans quelques-unes, compltement croules et
dont les habitants n'avaient pas eu le temps de fuir, on faisait des
fouilles pour retrouver les cadavres, tandis que les parents taient
pleins d'anxit pour savoir si les ensevelis seraient retirs morts
ou vivants. Au milieu de tout cela, circulait une confrrie de
capucins, portant des consolations aux afflichs, prodiguant des
secours aux blesss et rendant les derniers devoirs aux morts. Au
reste, partout o je les avais rencontrs, j'avais vu les capucins
donnant aux autres ordres monastiques d'admirables exemples de
dvouement; et cette fois encore ils n'avaient point failli  leur
pieuse mission.

Aprs avoir visit la ville, nous nous rendmes aux baraques. C'tait,
comme nous l'avons dit, une espce de camp dress dans une petite
prairie attenante au couvent des capucins et presque entoure de
haies, comme une place forte de murailles; des baraques en lattes,
recouvertes en paille, avaient t construites sur quatre rangs,
de manire  former deux rues, en dehors desquelles avaient t se
dresser les habitations de ceux qui ne veulent jamais faire comme
les autres, et qui s'taient bti  et l des espces de maisons de
campagne; d'autres enfin qui, au milieu de la dsolation gnrale,
avaient voulu conserver leur position aristocratique, s'taient
refuss  descendre  la simple baraque et demeuraient dans leurs
voitures dteles, tandis que le cocher habitait sur le sige de
devant et les domestiques sur le sige de derrire. Tous les matins,
une espce de march se tenait dans un coin de la prairie; les
cuisiniers et les cuisinires allaient y faire leurs provisions;
puis, sur des espces de fourneaux improviss, situs derrire chaque
baraque, chaque repas se prparait tant bien que mal et se mangeait en
gnral sur une table dresse  la porte, ce qui faisait qu'attendu
l'habitude qu'ont garde les Cosentins de dner d'une heure  deux
heures, ces repas ressemblaient fort aux banquets fraternels des
Spartiates.

Au reste, rien, except la vue, ne peut donner l'ide de l'aspect de
cette ville improvise, o la vie intrieure de toute une population
tait mise  dcouvert depuis les chelons les plus infrieurs
jusqu'aux degrs les plus levs; depuis l'cuelle de terre jusqu' la
soupire d'argent; depuis l'humble macaroni cuit  l'eau, composant le
repas complet, jusqu'au dner luxueux dont il ne forme qu'une simple
entre. Nous tions justement arrivs  l'heure de ce banquet gnral,
et la chose se prsentait  nous par son ct le plus original et le
plus curieux.

Au milieu de notre course  travers ce double rang de tables, nous
apermes  la porte d'une baraque plus spacieuse que les autres le
baron Mollo, servi par des domestiques en livre et dnant avec sa
famille. A peine nous eut-il aperus, qu'il se leva et nous prsenta 
ses convives en nous offrant de prendre notre place au milieu d'eux:
nous le remercimes, attendu que nous venions de djeuner nous-mmes.
Il nous fit alors apporter des chaises, et nous restmes un moment 
causer de la catastrophe; car on comprend bien que c'tait l'objet de
la conversation gnrale et que le dialogue, dtourn un instant de ce
sujet, y revenait bientt, ramen qu'il y tait presque malgr lui par
la vue des objets extrieurs.

Nous restmes jusqu' quatre heures  nous promener aux baraques, qui
taient, au reste, le rendez-vous de ceux mmes qui n'avaient point
voulu quitter leurs maisons, et le nombre, il faut le dire, en tait
fort minime. C'est l qu'on se faisait et qu'on recevait mutuellement
les visites, et que s'taient renoues les relations sociales, un
instant interrompues par la catastrophe, mais qui, plus fortes
qu'elle, s'taient presque aussitt rtablies. A quatre heures, notre
dner nous attendait nous-mmes  l'htel.

Le repas se passa sans accident, et n'eut d'autre rsultat que
d'augmenter notre vnration pour l'htel del Riposo d'Alarico. Ce
n'tait point que la chre en ft ni fort dlicate ni fort varie,
puisque je crois que, pendant les huit jours que nous y restmes, le
plat fondamental en fut toujours un haricot de mouton. Mais il y
avait si long-temps que nous n'avions vu une table un peu proprement
couverte de linge blanc, de porcelaine et d'argenterie, que nous
nous regardions comme les gens les plus heureux de la terre d'avoir
retrouv ce superflu de premire ncessit. Aprs le dner, nous fmes
monter notre pizziote et nous rglmes nos comptes avec lui: comme
nous l'avions calcul, btes et homme pays, il nous resta  peu prs
une piastre: c'tait momentanment toute notre fortune; aussi jamais
ngociant hollandais n'attendit vaisseau charg aux grandes Indes
d'une impatience pareille  celle dont nous attendions notre
speronare.

A six heures la nuit vint: la nuit tait le moment formidable; chaque
nuit, depuis la soire o la premire secousse s'tait fait sentir,
avait t marque par de nouvelles commotions et par de nouveaux
malheurs; c'tait ordinairement de minuit  deux heures que la terre
s'agitait, et l'on comprend avec quelle anxit toute la population
attendait ce retour fatal.

A sept heures nous retournmes aux baraques: elles taient presque
toutes claires avec des lanternes, dont quelques-unes, empruntes
aux voitures des propritaires, jetaient un jour plus ardent et
brillaient pareilles  des plantes au milieu d'toiles ordinaires.
Comme le temps tait assez beau, tout le monde tait sorti et se
promenait; mais il y avait dans les mouvements, dans la voix et jusque
dans les clairs de gaiet de toute cette population, quelque chose de
brusque, de saccad et de furieux qui dnonait l'inquitude gnrale.
Toutes les conversations roulaient sur le tremblement de terre, et de
dix pas en dix pas on entendait ces paroles redites presque en forme
d'oraison:--Enfin, Dieu nous fera peut-tre la grce qu'il n'y ait pas
de secousse cette nuit.

Ce souhait, tant de fois rpt qu'il tait impossible que Dieu
ne l'et pas entendu, joint  notre incrdulit systmatique, fit
qu'encore trs-fatigus de la faon dont nous avions pass les nuits
prcdentes, nous rentrmes  l'htel vers les dix heures. Nous fmes
curieux de jeter, avant de rentrer chez nous, un second coup d'oeil
sur la salle basse; tout y tait dans la mme situation. Le chanoine,
couch dans son lit, disait des prires, toujours gard par ses quatre
campieri; les marchands de bestiaux jouaient aux cartes, et un autre
groupe continuait  boire et  manger en attendant la fin du monde.

Nous appelmes le garon, qui cette fois accourut  notre appel et qui
se crut oblig, pour rentrer dans nos bonnes grces qu'il craignait
d'avoir  tout jamais perdues, d'essayer de nous dissuader de coucher
dans notre chambre; mais nous ne rpondmes  ses conseils qu'en lui
ordonnant de nous clairer et de venir nous pendre des couvertures
devant les fentres, veuves en grande partie, comme nous l'avons dit,
de leurs carreaux. Il s'empressa d'obir  cette double injonction, et
bientt nous nous retrouvmes  peu prs  l'abri de l'air extrieur
et couchs dans nos excellents lits, ou qui, du moins par comparaison,
nous paraissaient tels.

Alors nous agitmes cette grave question de savoir si nous devions
employer la dernire piastre qui nous restait  envoyer un messager 
San-Lucido, afin de savoir si le speronare y avait paru, et, dans le
cas o il ne serait pas arriv, pour que le messager y laisst du
moins,  l'adresse du capitaine, une lettre qui l'informt de notre
situation et l'invitt  venir nous rejoindre avec une vingtaine de
louis dans ses poches aussitt qu'il aurait mis pied  terre. La
question fut rsolue affirmativement, le garon se chargea de nous
trouver le commissionnaire, et j'crivis la lettre destine  lui tre
remise si on le trouvait au rendez-vous, destine  l'attendre s'il
n'y tait pas.

Aprs quoi, nous primes Dieu de nous prendre en sa sainte et digne
garde. Nous gardmes une de nos lampes que nous plames derrire
un paravent, afin d'avoir de la lumire en cas d'accident; nous
soufflmes l'autre et nous nous endormmes.

Vers le milieu de la nuit, nous fmes rveills par le cri de: Terre
moto! terre moto! Une secousse terrible, que nous n'avions pas sentie,
venait,  ce qu'il parat, d'avoir lieu: nous sautmes au bas de nos
lits, qui se trouvaient avoir roul au milieu de la chambre, et nous
courmes  la fentre.

Une partie de la population vaguait par les rues en poussant des cris
terribles. Tous ceux qui, comme nous, taient rests dans les maisons,
se prcipitaient dehors, dans le costume pittoresque o la commotion
les avait surpris.

La foule s'coula du ct des baraques, et, peu  peu la tranquillit
se rtablit: nous restmes une demi-heure  la fentre  peu prs, et,
comme il n'y eu pas de nouvelle secousse, la ville retomba peu  peu
dans le silence: quant  nous, nous refermmes les croises, nous
retendmes les couvertures, nous repoussmes nos lits le long de la
muraille et nous nous recouchmes.

Le lendemain, quand nous sonnmes, ce fut notre hte lui-mme qui
entra. La commotion de la nuit avait t si violente, qu'il avait cru
que, pour cette fois, son auberge s'tait croule: il tait alors
sorti de sa baraque et tait accouru, de peur qu'il ne nous ft arriv
quelque accident; mais il nous avait vus  la fentre et cela l'avait
rassur.

Trois maisons de plus avaient cd et taient compltement en ruines;
heureusement, comme c'taient des plus branles, elles taient
dsertes, et personne par consquent n'avait t victime de cet
accident.

Avec le jour revint la tranquillit; par un hasard singulier, les
secousses revenaient rgulirement et toujours la nuit, ce qui
augmentait la terreur. Ds le point du jour, au reste, nous avions
entendu les cloches sonner; et comme nous tions au dimanche, il y
avait grand'messe et prche au couvent des Capucins. Quoique nous nous
y fussions, pris d'avance, prvenus que nous tions par notre hte que
l'glise serait trop petite pour contenir les fidles, nous arrivmes
encore trop tard; l'glise dbordait dans la rue, et nous emes
grand'peine  percer la foule pour pntrer dans l'intrieur. Enfin
nous y parvnmes, et nous nous trouvmes assez prs de la chaire pour
ne pas perdre un mot du sermon.

Vu la solennit de la circonstance, la chaire avait t convertie en
une espce de thtre, d'une dizaine de pieds de long sur trois ou
quatre de large, qui faisait absolument l'effet d'un balcon accroch
 une colonne. Ce balcon tait drap de noir, comme pour les services
funbres, et  l'une des extrmits tait plant un grand christ de
bois. Le moment venu, l'officiant interrompit la messe, et un des
frres sortit du choeur et monta en chaire. C'tait un homme de trente
 trente-cinq ans, avec une barbe et des cheveux noirs qui faisaient
encore ressortir son extrme pleur. Ses grands yeux caves semblaient
brls par la fivre, et lorsqu'il mit le pied sur la premire marche
de l'escalier, ce fut avec une dmarche si dbile et si chancelante,
qu'on n'aurait pas cru qu'il et la force d'arriver jusqu'en haut;
cependant il y parvint, mais avec lenteur, et en se tranant plutt
qu'en marchant. Arriv l, il s'appuya sur la balustrade, comme puis
de l'effort qu'il venait de faire; puis, aprs avoir promen un long
regard sur l'auditoire, il commena  parler d'une voix tellement
faible qu' peine ceux qui taient les plus rapprochs de lui
pouvaient-ils l'entendre. Mais peu  peu sa voix prit de la force, ses
gestes s'animrent, sa tte se releva, et, sans doute excit par la
fivre mme qui semblait le dvorer, ses yeux commencrent  lancer
des clairs, tandis que ses paroles, rapides, presses, incisives,
reprochaient  l'auditoire cette corruption gnrale o le monde tait
arriv, corruption qui attirait la colre de Dieu sur la terre, colre
dont la catastrophe qui dsolait Cosenza tait l'expression visible
et immdiate. Ce fut alors que je compris ce dveloppement donn 
la chaire. Ce n'tait plus cet homme faible et souffrant, pouvant se
traner  peine, qui avait besoin de la balustrade pour s'y soutenir;
c'tait le prdicateur emport par son sujet, s'adressant  la fois 
toutes les parties de l'auditoire, jetant ses apostrophes tantt 
la masse, tantt aux individus; bondissant d'un bout  l'autre de sa
chaire; se lamentant comme Jrmie, ou menaant comme zchiel; puis,
de temps en temps, s'adressant au christ, baisant ses pieds, se jetant
 genoux, le suppliant; puis, tout  coup, le saisissant dans ses bras
et l'levant plein de menace au-dessus de la foule terrifie. Je
ne pouvais point entendre tout ce qu'il disait, mais cependant je
comprenais l'influence que cette parole puissante devait, dans des
circonstances pareilles, avoir sur la multitude. Aussi l'effet produit
tait universel, profond, terrible; hommes et femmes taient tombs
 genoux, baisant la terre, se frappant la poitrine, criant merci;
tandis que le prdicateur, dominant toute cette foule, courait
sans relche, atteignant du geste et de la voix jusqu' ceux qui
l'coutaient de la rue. Bientt les cris, les larmes et les sanglots
de l'auditoire furent si violents qu'ils couvrirent la voix qui les
excitait; alors, cette voix s'adoucit peu  peu: il passa de la menace
 la misricorde, de la vengeance au pardon. Enfin, il finit par
annoncer que la communaut prenait sur elle les pchs de la ville
tout entire, et il annona que si, le surlendemain, le tremblement de
terre n'avait pas cess, lui et ses frres feraient par la ville une
procession expiatoire, qui, il en avait l'esprance, achverait de
dsarmer Dieu. Alors, comme un feu qui a consum tout l'aliment qu'on
lui a donn, il sembla s'teindre; la rougeur maladive qui avait un
instant enflamm ses joues disparut pour faire place  sa pleur
habituelle, une faiblesse plus grande encore que la premire sembla
briser ses membres, on fut forc de le soutenir pour descendue de la
chaire, et on le porta plutt qu'on ne le conduisit sur sa stalle, o
il s'vanouit.

Cette scne m'avait fait, je l'avoue, une puissante impression. Il y
avait dans la conviction de cet homme quelque chose d'entranant;
je ne sais si son loquence tait selon les rgles du langage et de
l'art, mais elle tait certainement selon les sympathies du coeur et
les faiblesses de l'humanit. N deux mille ans plus tt, cet homme
et t un prophte.

Je quittai l'glise profondment impressionn. Quant  l'auditoire,
il resta  prier long-temps encore aprs que la messe fut finie; les
baraques et la ville taient dsertes, la population tout entire
s'tait agglomre autour de l'glise.

Il en rsulta qu'en revenant  l'htel nous emes grand'peine 
obtenir la collation: notre cuisinier tait probablement un des
pcheurs les plus repentants de la capitale de la Calabre, car il ne
revint de l'glise qu'un des derniers, et si constern et si abattu,
que nous pensmes faire pnitence en son lieu et place en ne djeunant
pas.

Vers les deux heures notre messager revint: il n'avait trouv aucun
speronare  San-Lucido, mais on lui avait dit que, comme depuis trois
jours le vent venait de la Sicile, il ne tarderait certainement pas 
apparatre: il avait en consquence laiss la lettre  un marinier de
ses amis qui connaissait le capitaine Arna, et qui avait promis de la
lui remettre aussitt son arrive.

La journe s'coula, comme celle de la veille,  nous promener aux
baraques, cet trange Longchamps. Le soir venu, nous voulmes cette
fois jouir du tremblement de terre; comme nous tions  peu prs
reposs par l'excellente nuit que nous avions passe, au lieu de nous
coucher  dix heures nous nous rendmes au rendez-vous gnral, o
nous trouvmes tous les habitants dans la terrible expectative qui,
depuis dix jours dj, les tenait veills jusqu' deux heures du
matin.

Tout se passa d'une faon assez calme jusqu' minuit, heure avant
laquelle les accidents se manifestaient rarement; mais aprs que les
douze coups, pareils  une voix qui pleure, eurent retenti lentement
 l'glise des Capucins, les personnes les plus attardes sortirent
 leur tour des baraques, les groupes se formrent et une grande
agitation commena de s'y manifester:  chaque instant, quelques
femmes, se figurant avoir senti trembler le sol sous les pieds,
jetaient un cri isol, auquel rpondaient deux ou trois cris pareils;
puis on se rassurait momentanment en voyant que la terreur tait
anticipe, et l'on attendait avec plus d'anxit encore le moment de
crier vritablement pour quelque chose.

Ce moment arriva enfin. Nous nous tenions par-dessous le bras Jadin et
moi, lorsqu'il nous sembla qu'un frmissement mtallique passait dans
l'air; presque en mme temps, et avant que nous eussions mme ouvert
la bouche pour nous faire part de ce phnomne, nous sentmes la terre
se mouvoir sous nos pieds: trois mouvements d'oscillation, allant
du nord au midi, se firent sentir successivement; puis un mouvement
d'lvation leur succda. Un cri gnral retentit; quelques personnes,
plus effrayes que les autres, commencrent  fuir sans savoir o.
Un instant de confusion eut lieu parmi cette foule, les clameurs qui
venaient de la ville rpondirent au cri qu'elle avait pouss; puis on
entendit, dominant tout cela, le bruit sourd, et pareil  un tonnerre
lointain, de deux ou trois maisons qui s'croulaient.

Quoique assez mu moi-mme de l'attente de l'vnement, j'avais
assist  ce spectacle, dont j'tais un des acteur, avec assez de
calme pour faire des observations exactes sur ce qui s'tait pass: le
mouvement d'oscillation, venant du nord au midi, et revenant du midi
au nord, me parut nous avoir dplacs de trois pieds  peu prs; ce
sentiment tait pareil  celui qu'prouverait un homme plac sur un
parquet  coulisse et qui le sentirait tout  coup glisser sous ses
pieds: le mouvement d'lvation, semblable  celui d'une vague qui
soulverait une barque, me parut tre de deux pieds  peu prs, et fut
assez inattendu et assez violent pour que je tombasse sur un genou.
Les quatre mouvements, qui se succdrent  intervalles  peu prs
gaux, furent accomplis en six ou huit secondes.

Trois autres secousses eurent encore lieu dans l'espace d'une heure 
peu prs; mais celles-ci, beaucoup moins fortes que la premire, ne
furent qu'une espce de frmissement du sol, et allrent toujours en
diminuant. Enfin, on comprit que cette nuit ne serait pas encore la
dernire et que le monde avait probablement son lendemain. On
se flicita mutuellement sur le nouveau danger auquel on venait
d'chapper, et l'on rentra petit  petit dans les baraques. A deux
heures et demie la place tait  peu prs dserte.

Nous suivmes l'exemple qui nous tait donn et nous regagnmes nos
lits: ils avaient pris, comme la veille, leur part du tremblement de
terre en quittant la muraille et en s'en allant, l'un du ct de la
fentre, l'autre du ct de la porte; nous les rtablmes chacun en
son lieu et place, et nous les assurmes en nous y tendant. Quant
 l'htel du Repos-d'Alaric, il tait rest digne de son patron et
demeurait ferme comme un roc sur ses fondations.

A huit heures du matin nous fmes rveills par le capitaine Arna; il
tait arriv la veille au soir avec le speronare et tout l'quipage 
San-Lucido, il y avait trouv notre lettre, et accourait en personne 
notre secours les poches bourres de piastres.

Il tait temps: il ne nous restait pas tout  fait deux carlins.




CHAPITRE XVI.

TERRE MOTI.


Le baron Mollo nous avait entendus exprimer la veille le dsir que
nous avions d'aller visiter Castiglione, un des villages des environs
de Cosenza qui avaient le plus souffert. En consquence,  neuf
heures du matin, nous vmes arriver sa voiture, mise par lui  notre
disposition pour toute la journe.

Nous partmes vers les dix heures; la voiture ne pouvait nous conduire
qu' trois milles de Cosenza. Arrivs l, nous devions prendre par un
sentier dans la montagne et faire trois autres milles  pied avant
d'arriver  Castiglione.

A peine fmes-nous partis qu'une pluie fine commena de tomber, qui,
s'augmentant sans cesse, tait passe  l'tat d'onde. Lorsque
nous mmes pied  terre cependant, nous n'en rsolmes pas moins de
continuer notre chemin; nous prmes un guide, et nous nous acheminmes
vers le malheureux village.

Nous l'apermes d'assez loin, situ qu'il est au sommet d'une
montagne, et, du plus loin que nous l'apermes, il nous apparut comme
un amas de ruines. Au milieu de ces ruines, nous voyions s'agiter
toute la population. En effet, en nous approchant, nous nous apermes
que tout le monde tait occup  faire des fouilles: les vivants
dterraient les morts.

Rien ne peut donner une ide de l'aspect de Castiglione. Pas une
maison n'tait reste intacte; la plupart taient entirement
croules, quelques-unes taient englouties entirement: un toit se
trouvait au niveau du sol et l'on passait dessus; d'autres maisons
avaient tourn sur elles-mmes, et parmi celles-ci il y en avait une
dont la faade, qui tait d'abord  l'orient, s'tait retrouve vers
le nord; la portion de terrain sur laquelle le btiment tait situ
avait suivi le mme mouvement de rotation, de sorte que cette maison
tait une des moins mutiles. De son ct, le jardin, situ jusque-l
au midi, se trouvait maintenant  l'ouest. Jusqu' cette heure on
avait retir des dcombres quatre-vingt-sept morts; cinquante-trois
personnes avaient t blesses plus ou moins grivement, et vingt-deux
individus devaient tre encore ensevelis sous les ruines. Quant aux
bestiaux, la perte en tait considrable, mais ne pouvait s'valuer
encore, car beaucoup taient retirs vivants, et, quoique blesss ou
mourant de faim, pouvaient tre sauvs. Un paysan occup aux fouilles
nous demanda qui nous tions; nous lui rpondmes que nous tions des
peintres.--Que venez-vous faire ici alors? nous dit-il; vous voyez
bien qu'il n'y a plus rien  peindre.

Les dtails des divers vnements qu'amne un tremblement de terre
sont tellement varis et souvent tellement incroyables, que j'hsite 
consigner ici tout ce qu'on nous raconta, et que je prfre emprunter
la relation officielle que M. de Gourbillon fit de la catastrophe dont
il fut tmoin oculaire. Peut-tre le rcit a-t-il un peu vieilli dans
sa forme; mais j'aime mieux le laisser tel qu'il est que d'y faire
aucun changement qui pourrait donner lieu  l'accusation d'avoir
altr en rien la vrit.

Le 4 fvrier 1783, au sud-ouest du village de San-Lucido [note:
Celui-l mme o nous attendait notre speronare.], taient situs
le lac et la montagne de Saint-Jean; le 5, le lac et la montagne
disparurent; une plaine marcageuse prit leur place, et le lac se
trouva report plus  l'ouest, entre la rivire Cacacieri et le site
qu'il avait prcdemment occup. Un second lac fut form le mme jour
entre la rivire d'Aqua-Bianca et le bras suprieur de la rivire
d'Aqua di Pesce. Tout le terrain qui aboutit  la rivire Leone et qui
longe celle de Torbido fut galement rempli de marais et de petits
tangs.

La belle glise de la Trinit  Mileto [note: Mileto est situ 
quatre milles  peu prs de Monteleone: c'est la mme ville o nous
avions vu en passant un tombeau antique.], l'une des plus anciennes
villes des deux Calabres, s'engouffra tout  coup, le 5 fvrier, de
manire  ne plus laisser apercevoir que l'extrmit de la flche du
clocher. Un fait plus inou encore, c'est que tout ce vaste difice
s'enfona dans la terre sans qu'aucune de ses parties part avoir
souffert le moindre dplacement.

De profonds abmes s'ouvrirent sur toute l'tendue de la route trace
sur le mont Lak, route qui conduit au village d'Irocrane.

Le pre Agace, suprieur d'un couvent de carmes dans ce dernier
village, tait sur cette route au moment d'une des fortes secousses:
la terre vacillante s'ouvrit bientt sous lui; les crevasses
s'entr'ouvraient et se refermaient avec un bruit et une rapidit
remarquables. L'infortun moine, cdant  une terreur fort naturelle
sans doute, se livre machinalement  la fuite; bientt l'avide terre
le retient par un pied, qu'elle engloutit et qu'elle enferme. La
douleur qu'il prouve, l'pouvante qui le saisit, le tableau affreux
qui l'entoure l'ont  peine priv de ses sens, qu'une violente
secousse le rappelle  lui: l'abme qui le retient s'ouvre, et la
cause de sa captivit devient celle de sa dlivrance.

Trois habitants de Seriano, Vincent Greco, Paul Feglia et Michel
Roviti, parcouraient les environs de cette ville pour visiter le site
o onze autres personnes avaient t misrablement englouties la
veille; ce lieu tait situ au bord de la rivire Charybde. Surpris
eux-mmes par un nouveau tremblement de terre, les deux premiers
parviennent  s'chapper: Roviti seul est moins heureux que les
autres; il tombe la face contre la terre, et la terre s'affaisse sous
lui; tantt elle l'attire dans son sein, et tantt elle le vomit au
dehors. A demi submerg dans les eaux fangeuses d'un terrain devenu
tout  coup aquatique, le malheureux est long-temps ballott par
les flots terraqus, qui enfin le jettent  une grande distance
horriblement meurtri, mais encore respirant. Le fusil qu'il portait
fut huit jours aprs retrouv prs du nouveau lit que la Charybde
s'tait trac.

Dans une maison de la mme ville, qui, comme toutes les autres
maisons, avait t dtruite de fond en comble, un bouge contenant deux
porcs rsista seul  la ruine commune. Trente-deux jours aprs le
tremblement de terre, leur retraite fut dcouverte au milieu des
dcombres, et, au grand tonnement des ouvriers, les deux animaux
apparurent sur le seuil protecteur; pendant ces trente-deux jours, ils
n'avaient pris aucun aliment quelconque, et l'air indispensable mme
 leur existence n'avait pu passer qu'au travers de quelques fissures
imperceptibles: ces animaux taient vacillants sur leurs jambes et
d'une maigreur remarquable. Ils rejetrent d'abord toute espce
de nourriture, et se jetrent si avidement sur l'eau qui leur fut
prsente qu'on et dit qu'ils craignaient d'en tre encore privs.
Quarante jours aprs, ils taient redevenus aussi gras qu'avant la
catastrophe dans laquelle ils avaient manqu prir. On les tua tous
deux, quoique, en considration du rle qu'ils avaient jou dans cette
grande tragdie, ils eussent peut-tre d avoir la vie sauve.

Sur le penchant d'une montagne qui mne ou plutt qui menait  la
petite ville d'Acena, un prcipice immense et escarp s'entr'ouvrit
tout  coup sur la totalit de la route de Saint-tienne-du-Bois 
cette mme ville. Un fait trs-remarquable et qui et suffi partout
ailleurs pour changer les plans ordinaires de construction des
btiments publics dans un pays qui, comme celui-ci, est incessamment
expos aux tremblements de terre, c'est qu'au milieu du bouleversement
gnral trois vieilles maisons de figure pyramidale furent les seuls
difices qui demeurrent sur pied. La montagne est maintenant une
plaine.

Les ruines du bourg de Cavida et celles des deux villages de
Saint-Pierre et Crepoli prsentent un fait tout aussi remarquable: le
sol de ces trois diffrents lieux est aujourd'hui fort au-dessous de
son ancien niveau.

Sur toute l'tendue du pays ravag par le tremblement de terre on
remarqua, sans pouvoir cependant s'en expliquer la cause, des espces
de cercles empreints sur le terrain. Ces cercles taient gnralement
de la grandeur de la petite roue d'un carrosse; ils taient creuss en
forme de spirale  onze ou seize pouces de profondeur, et n'offraient
aucune trace du passage des eaux, qui les avaient forms sans doute,
qu'une espce de tube ou conduit pour ainsi dire imperceptible,
souvent mme impossible  voir, et qui en occupait ordinairement le
centre. Quant  la nature mme des eaux en question, jaillies tout
 coup du sein de la terre, la vrit se cache dans la foule des
conjectures et des diffrents rapports: les uns prtendent que des
eaux bouillantes jaillirent du milieu de ses crevasses, et citent
plusieurs habitants qui portent encore les marques des brlures
qu'elles leur ont faites; d'autres nient que cela soit vrai, et
soutiennent que les eaux taient froides au contraire et tellement
imprgnes d'une odeur sulfureuse que l'air mme en fut long-temps
infect; enfin, quelques-uns dmentent l'une et l'autre assertion,
et ne voient dans ces eaux que des eaux ordinaires de rivire et de
source. Au reste, ces diffrents rapports peuvent tre galement
vrais, eu gard aux lieux o ces diffrentes observations furent
faites, puisque le sol de la Calabre renferme effectivement ces trois
diffrentes espces d'eaux.

La ville de Rosarno fut entirement dtruite; la rivire qui la
traversait prsenta un phnomne remarquable. Au moment de la secousse
qui renversa la ville, cette rivire, fort grosse et fort rapide en
hiver, suspendit tout  coup son cours.

La route qui allait de cette mme ville  San-Fici s'enfona sous
elle-mme et devint un prcipice affreux. Les rocs les plus escarps
ne rsistrent point au bouleversement de la nature; ceux qui ne
furent pas entirement renverss sont encore taillads en tous sens et
couverts de larges fissures comme s'ils eussent t coups  dessein
avec un instrument tranchant; quelques-uns sont pour ainsi dire
dcoups  jour depuis leur base jusqu' leur cime, et prsentent 
l'oeil tonn comme autant d'espces de ruelles qui seraient creuses
par l'art dans l'paisseur de la montagne.

A Polystne, deux femmes taient dans la mme chambre au moment o la
maison s'affaissa: ces deux femmes taient mres; l'une avait auprs
d'elle un enfant de trois ans, l'autre allaitait encore le sien.

Long-temps aprs, c'est--dire quand la consternation et la ruine
gnrale permirent de fouiller dans les dcombres, les cadavres de ces
deux femmes furent trouvs dans une seule et mme attitude; toutes
deux taient  genoux courbes sur leurs enfants tendrement serrs
dans leurs bras, et le sein qui les protgeait les crasa tous deux
sans les sparer de lui.

Ces quatre cadavres ne furent dterrs que le 11 mars suivant,
c'est--dire trente-quatre jours aprs l'vnement. Ceux des deux
mres taient couverts de taches livides; ceux des deux enfants
taient de vritables squelettes.

Plus heureuse que ces deux mres, une vieille fut retire au bout de
sept jours de dessous les ruines de sa maison; on la trouva vanouie
et presque mourante. L'clat du jour la frappa pniblement: elle
refusa d'abord toute espce de nourriture, et ne soupirait qu'aprs
l'eau. Interroge sur ce qu'elle avait prouv, elle dit que pendant
plusieurs jours la soif avait t son tourment le plus cruel; ensuite
elle tait tombe dans un tat de stupeur et d'insensibilit total,
tat qui ne lui permettait pas de se rappeler ce qu'elle avait
prouv, pens ou senti.

Une dlivrance plus extraordinaire encore est celle d'un chat retrouv
aprs quarante jours sous les ruines de la maison de don Michel-Ange
Pillogallo; le pauvre animal fut retrouv tendu sur le sol dans un
tat d'abattement et de calme. Ainsi que les cochons dont j'ai parl
plus haut, il tait d'une maigreur extrme, vacillant sur les pattes,
timide, craintif, et entirement priv de sa vivacit habituelle. On
remarqua en lui le mme dgot d'aliments et la mme propension pour
toute espce de breuvage. Il reprit peu  peu ses forces, et ds qu'il
put reconnatre la voix de son matre, il miaula faiblement  ses
pieds, comme pour exprimer le plaisir qu'il avait de le revoir.

La petite ville des _Cinque-Fronti_, ainsi appele des cinq tours qui
s'levaient en dehors de ses murs, fut galement dtruite en entier:
glise, maisons, places, rues, hommes, animaux, tout prit, tout
disparut, tout fut plong subitement  plusieurs pieds sous terre.

L'ancienne Tauranium, aujourd'hui Terra-Nova, runit sur elle seule
tous les dsastres communs.

Le 5 fvrier,  midi, le ciel se couvrit tout  coup de nuages pais
et obscurs qui planaient lentement sur la ville, et qu'un fort vent de
nord-ouest eut bientt dissips. Les oiseaux parurent voler  et l
comme gars dans leur route; les animaux domestiques furent frapps
d'une agitation remarquable; les uns prenaient la fuite, les autres
demeuraient immobiles  leur place et comme frapps d'une secrte
terreur. Les chevaux hennissaient et tremblaient sur leurs jambes, les
cartaient l'une de l'autre pour s'empcher de tomber; les chiens et
les chats, recourbs sur eux-mmes, se blottissaient aux pieds
de leurs matres. Tant de tristes prsages, tant de signes
extraordinaires auraient d veiller les soupons et la crainte dans
l'me des malheureux habitants et les porter  prendre la fuite; leur
destine en ordonna autrement: chacun resta chez soi sans viter ni
prvoir le danger. En un clin d'oeil la terre, encore tranquille,
vacilla sur sa base; un sourd et long murmure parut sortir de ses
entrailles; bientt ce murmure devint un bruit horrible: trois fois la
ville fut souleve fort au-dessus de son niveau ordinaire, trois fois
elle fut entrane  plusieurs pieds au-dessous;  la quatrime, elle
n'existait plus.

Sa destruction n'avait point t uniforme, et d'tranges pisodes
signalrent cet vnement. Quelques-uns des quartiers de la ville
furent subitement arrachs  leur situation naturelle; soulevs avec
le sol qui leur servait de base, les uns furent lancs jusque sur
les bords du Soli et du Marro, qui baignaient les murs de la ville,
ceux-l  trois cents pas, ceux-ci  six cents de distance; d'autres
furent jets  et l sur la pente de la montagne qui dominait la
ville, et sur laquelle celle-ci tait construite. Un bruit plus fort
que celui du tonnerre, et qui,  de courts intervalles, laissait 
peine entendre des gmissements sourds et confus; des nuages pais
et noirtres qui s'levaient du milieu des ruines, tel fut l'effet
gnral de ce vaste chaos, o la terre et la pierre, l'eau et le feu,
l'homme et la brute, furent jets ple-mle ensemble, confondus et
broys.

Un petit nombre de victimes chappa cependant  la mort; et ce qu'il y
a de plus trange, c'est que cette mme nature, qui semblait si avide
du sang de tous, sauva ceux-ci de sa propre rage par des moyens si
inous et si forts, qu'on et dit qu'elle voulait prouver  notre
orgueil le peu de cas qu'elle faisait de la vie et de la mort de
l'homme.

La ville de Terra-Nova fut dtruite par le quadruple genre de
tremblement de terre connu sous les diffrentes dnominations de
secousses, d'_oscillation_, d'_lvation_, de _dpression_ et de
_bondissement_. Ce dernier genre, le plus horrible comme le plus inou
de tous, consiste non-seulement dans le changement de situation des
parties constituantes d'un corps, mais aussi dans cette espce de
mouvement de projection qui lance une de ces mmes parties vers
un lieu diffrent de celui qu'elle occupe. Les ruines de cette
malheureuse ville offrent encore tant d'exemples de ce genre, que
l'esprit le plus incrdule serait forc d'en reconnatre l'existence:
j'en rapporterai ici quelques-uns.

La totalit des maisons situes au bord de la plate-forme de la
montagne, toutes celles qui formaient les rues aboutissantes aux ports
dits du Vent et de Saint-Sbastien, tous ces difices, dis-je, les
uns  demi dtruits dj, les autres sans aucun dommage remarquable,
furent arrachs de leur site naturel et jets soit sur le penchant de
la montagne, soit aux bords du Soli et du Marro, soit enfin au del de
cette premire rivire. Cet vnement inou donna lieu  la cause la
plus trange sur laquelle un tribunal ait jamais eu  prononcer.

"Aprs cette trange mutation de lieux, le propritaire d'un enclos
plant d'oliviers, nagure situ au bas de la plate-forme en question,
reconnut que son enclos et ses arbres avaient t transports au del
du Soli sur un terrain jadis plant de mriers, terrain alors disparu
et qui appartenait auparavant  un autre habitant de Terra-Nova. Sur
la rclamation qu'il fait de sa proprit, celui-ci appuie le refus de
la rendre sur ce que l'enclos en question avait pris la place de son
propre terrain et l'en avait consquemment priv. Cette question,
aussi nouvelle que difficile  rsoudre, en ce que rien ne pouvait
prouver en effet que la disparition du sol infrieur n'et pas t
l'effet immdiat de la chute et de la prise de possession du sol
suprieur, cette question ne pouvait, comme on le comprend, tre
prouve que par un accommodement mutuel. Des arbitres furent nomms,
et le propritaire du terrain usurpateur fut tenu de partager les
olives avec le matre du terrain usurp.

Dans la rue dont il a t parl plus haut tait une auberge situe
 environ trois cents pas de la rivire Soli; un moment avant la
secousse formidable, l'hte, nomm Jean Agiulino, sa femme, une de
leurs nices et quatre voyageurs se trouvaient runis dans une salle
par bas de l'auberge. Au fond de cette salle tait un lit, au pied
de ce lit un brasero, espce de grand vase qui contient de la braise
enflamme, seule et unique chemine de toute l'Italie mridionale;
enfin, autour de la salle, taient une table, des chaises et quelques
autres meubles  l'usage de la famille. L'hte tait couch sur le lit
et plong dans un profond sommeil; sa femme, assise devant le brasero
et les pieds appuys sur sa base, soutenait dans ses bras sa jeune
nice, qui jouait avec elle. Quant aux voyageurs, placs autour d'une
table  la gauche de la porte d'entre, ils faisaient une partie de
cartes.

Telles taient les diverses attitudes des personnages et la disposition
mme de la scne, lorsqu'en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire
le thtre et les acteurs eurent chang de place. Une secousse violente
arrache la maison du sol qui lui sert de base, et la maison, l'hte,
l'htesse, la nice et les voyageurs sont jets tout  coup au del de
la rivire: un abme parat  leur place.

A peine cet norme amas de terre, de pierres, de matriaux et d'hommes
tombrent-ils de l'autre ct de la rivire, qu'il se creuse de
nouveaux fondements, et le btiment mme n'est plus qu'un mlange
confus de ruines. La destruction de la salle principale offrit des
particularits remarquables: le mur contre lequel le lit tait plac
s'croula vers la partie extrieure; celui qui touchait  la porte
place en face du mme lit plia d'abord sur lui-mme dans l'intrieur
et dans la salle, puis tomba comme l'autre en dehors. Le mme effet
fut produit par les murailles  l'angle desquelles taient placs nos
quatre joueurs, qui dj ne jouaient plus: le toit fut enlev comme
par enchantement et jet  une plus grande distance que la maison
mme.

"Une fois tablie sur son nouveau site et entirement dgage de tous
les dcombres qui en cachaient l'effet, la machine ambulante prsenta
 la fois une scne curieuse et horrible. Le lit tait  la mme place
et s'tait effondr sur lui-mme; l'hte s'tait rveill et croyait
dormir encore. Pendant cet trange voyage, qu'elle ne souponnait pas
elle-mme, sa femme, imaginant seulement que le brasero glissait sous
ses pieds, s'tait baisse pour le retenir, et cette action avait sans
doute t la seule et unique cause de sa chute sur le plancher; mais
ds qu'elle se fut releve, ds qu'elle aperut par l'ouverture de la
porte des objets et des sites nouveaux, elle crut rver elle-mme, et
faillit devenir folle. Quant  la nice, abandonne par sa tante au
moment o celle-ci se baissait, elle courut perdue vers la porte,
qui, tombant au moment o elle en touchait le seuil, l'crasa dans sa
chute. Il en tait de mme des quatre voyageurs: avant qu'ils eussent
eu le temps de se lever de leur place, ils taient tus.

Cent tmoins oculaires de cette catastrophe inoue existent encore
au moment o j'cris; le procs-verbal, d'o est tir ce rcit, fut
dress, quelque temps aprs, sur les lieux, et appuy des dclarations
de l'hte et de sa femme, qui sans doute vivent encore.

Les effets inous du tremblement de terre par bondissement ne se font
pas sentir aux seuls difices; les phnomnes qu'ils produisent 
l'gard des hommes mmes ne sont ni moins forts ni moins tonnants; et
ce qu'il y a de plus trange, c'est que cette particularit qui, en
toute autre circonstance, est la cause immdiate de la perte des
habitations et des hommes, devient parfois aussi la source du salut
des unes et des autres.

Un mdecin de cette ville, M. Labbe-Tarverna, habitait une maison
 deux tages, situe dans la rue principale, prs le couvent de
Sainte-Catherine. Cette maison commena par trembler; elle vacilla
ensuite; puis les murs, les toits, les planchers s'levrent,
s'abaissrent, et enfin furent jets hors de leur place naturelle. Le
mdecin, ne pouvant plus se tenir debout, veut fuir et tombe comme
vanoui sur le plancher. Au milieu du bouleversement gnral, il
cherche en vain la force ncessaire pour observer ce qui se passe
autour de lui; tout ce dont il se rappelle ensuite, c'est qu'il tomba
la tte la premire dans l'abme qui s'ouvrit sous lui, lorsqu'il
resta suspendu les cuisses prises entre deux poutres. Tout  coup, au
moment o, couvert des dcombres de sa maison en ruines, il est prs
d'tre touff par la poussire qui tombe de toute part sur lui, une
oscillation contraire  celle dont il est la victime, cartant les
deux poutres qui l'arrtent, les lve  une grande hauteur et les
jette avec lui dans une large crevasse forme par les dcombres
entasss devant la maison. L'infortun mdecin en fut quitte toutefois
pour de violentes contusions et une terreur facile  concevoir.
Une autre maison de la mme ville fut le thtre d'une scne plus
touchante, plus tragique encore, et qui, grce  la mme circonstance,
n'eut pas une fin plus funeste.

Don Franois Zappia et toute sa famille furent comme emprisonns
dans l'angle d'une des pices de cette maison, par suite de la
chute soudaine des plafonds et des poutres; l'troite enceinte qui
protgeait encore leurs jours tait entoure de manire qu'il devenait
aussi impossible d'y respirer l'air ncessaire  la vie que d'en
forcer les murs artificiels: la mort et une mort aussi lente
qu'affreuse fut donc, pendant quelque temps, l'unique espoir de cette
famille. Dj chacun l'attendait avec impatience comme le seul remde
 ses maux, quand, tout  coup, l'vnement le plus heureux comme
le plus inespr met fin  cette situation affreuse; une violente
secousse rompt les murs de leur prison, et, les soulevant avec elle,
les lance  la fois au dehors; aucun d'eux ne perdit la vie.

Les arbres les plus forts ne furent point exempts de cette migration
trange: l'exemple suivant en fait foi. Un habitant du bourg de
Molochiello, nomm Antoine Avati, surpris par le tremblement de terre
aux environs de cette mme ville, se rfugie sur un chtaignier d'une
hauteur et d'une grosseur remarquables;  peine s'y est-il tabli, que
l'arbre est violemment agit. Tout  coup, arrach du sol qui couvre
ses normes racines, l'arbre est jet  deux ou trois cents pas de
distance, o il se creuse un nouveau lit, tandis qu'attach fortement
 ses branches, le pauvre paysan voyage avec lui dans les airs, et
avec lui voit enfin le terme de son voyage.

Un autre fait  peu prs semblable existe, et, bien que se rattachant
 une autre poque, mrite cependant d'tre ajout aux exemples
prcdemment cits des tremblements de terre par bondissement: ce fait
se trouve rapport dans une vieille relation de 1659. Le P. Thomas
de Rossano, de l'ordre des Dominicains, dormait tranquillement dans
l'intrieur du couvent  Soriano. Tout  coup le lit et le moine sont
lancs par la fentre au milieu de la rivire Vesco. Le plancher suit
heureusement le mme chemin que le lit et le dormeur, et devient le
radeau qui les sauve. L'historien ne dit pas si le moine se rveilla
en route.

La ville de Casalnovo ne fut pas plus pargne que celle de
Terra-Nova: glises, monuments publics, maisons particulires, tout
fut galement dtruit. Parmi la foule des victimes, on peut citer la
princesse de Garane, dont le cadavre fut retir du milieu des ruines,
portant encore la trace de deux larges blessures.

La ville d'Oppido, qui, s'il faut en croire le gographe Cluverius,
serait l'ancienne Mamertium, cette ville, dis-je, eut le sort de
toutes les jolies femmes: objet d'envie dans leur jeunesse, de dgot
dans leur dcrpitude, d'horreur aprs leur mort.

Je n'entreprendrai point de peindre ici les ruines et les pertes de
tout genre dont ce triste lieu fut la scne; je me borne  remarquer
que tel fut l'tat de confusion o ce terrible flau jeta ici les
monuments et les hommes, que le spectacle seul de tant de ruines et
de maux serait lui-mme un mal terrible; et qu'enfin tel fut l'tat
dplorable de cette malheureuse ville, que parmi le trs-petit nombre
de victimes chappes  la mort commune, il ne s'en trouva pas une
qui pt parvenir, par la suite,  reconnatre les ruines de sa propre
maison dans les ruines de la maison d'un autre. J'en prends au hasard
un exemple.

Deux frres, don Marcel et don Dominique Quillo, riches habitants de
cette ville, avaient une fort belle proprit, situe  l'un des bouts
de la rue Canna-Maria, c'est--dire hors de la ville. Cette proprit
comprenait plusieurs btiments, tels entre autres qu'une maison
compose de sept pices, d'une chapelle et d'une cuisine, le tout
au premier tage. Le rez-de-chausse formait trois grandes caves;
au-dessous, un vaste magasin contenait alors quatre-vingts tonnes
d'huile: attenantes  cette mme maison taient quatre autres petites
maisons de campagne appartenant  d'autres habitants; un peu plus loin
une espce de pavillon destin  servir de refuge aux matres et aux
domestiques pendant les tremblements de terre; ce pavillon contenait
six pices lgamment meubles. Plus loin, enfin, se trouvait une
autre maisonnette avec une seule chambre  coucher, et un salon d'une
longueur immense sur une largeur proportionne.

Telle tait encore, avant l'poque du 5 fvrier, la situation des
lieux en question. Au moment mme de la secousse, toute espce de
vestiges de tant de diffrentes maisons, de tant de matriaux, de
meubles d'utilit, de luxe et d'lgance, tout avait disparu; tout
jusqu'au sol mme avait tellement chang d'aspect et de place, tout
s'tait effac tellement et du site et de la mmoire des hommes,
qu'aucun de ces propritaires ne put reconnatre, aprs la
catastrophe, ni les ruines de sa maison, ni l'emplacement o elle
avait exist.

L'histoire des dsastres de Sitizzano et Cusoletto offre les deux
faits suivants:

Un voyageur fut surpris par le tremblement de terre, qui, en changeant
la situation des rochers, des montagnes, des vallons et des plaines,
avait ncessairement effac toute trace de chemin. On sait que dans
la matine du 5 il tait parti  cheval pour se rendre de Cusoletto 
Sitizzano. Ce fut tout ce qu'on en put savoir, l'homme ni le cheval ne
reparurent plus.

Une jeune paysanne, nomme Catherine Polystne, sortait de cette
premire ville pour rejoindre son pre qui travaillait dans les
champs. Surprise par ce grand bouleversement de la nature, la jeune
fille cherche un refuge sur la pente d'une colline qui vient de
sortir,  ses yeux, de la terre convulsive, et qui, de tous les objets
qui l'entourent, est le seul qui ne change point et ne bondisse point
 ses yeux. Tout  coup, au milieu du morne silence qui succde par
intervalles au bruissement sourd des lments confondus, la voix d'un
tre vivant s'lve et parvient jusqu' elle. Cette voix est celle
d'une chvre plaintive, perdue, gare; cette voix ranime le courage
de la jeune fille: le pauvre animal fuyait lui-mme devant la mort
parmi les terres, les rochers et les arbres soulevs, fendus ou
fracasss. A peine la chvre aperoit-elle Catherine, qu'elle accourt
vers elle en blant; le malheur runit les tres, il efface jusqu'aux
signes apparents des espces, et, rapprochant l'homme de la brute,
il les arme  la fois contre lui du secours de la raison et de
l'instinct. La chvre, dj moins craintive  la vue de la jeune
villageoise, s'approche d'elle; celle-ci, de son ct, reprend,  sa
vue, un peu plus de courage; l'animal reoit avec joie les caresses,
puis il flaire en blant la gourde que la jeune fille tient  la main:
ce langage est expressif, et la jeune fille le comprend. Elle verse de
l'eau dans le creux de sa main et donne  boire  la chvre altre,
puis elle partage avec elle la moiti de son pain bis; et, le repas
fini, toutes deux plus fortes, toutes deux plus confiantes, toutes
deux se remettent en route, la chvre marchant devant comme un guide
protecteur; toutes deux errent long-temps parmi les ruines de la
nature sans but dtermin, gravissant les rocs les plus escarps,
se frayant un passage dans les voies les plus difficiles, la chvre
s'arrtant chaque fois que la fatigue a retenu la jeune fille loin
d'elle, et lui permettant de la rejoindre, ou la guidant par ses
blements. Enfin, toutes deux, aprs plusieurs heures de marche, se
trouvent au milieu des ruines, ou plutt sur le sol boulevers et nu
de la ville qui a cess d'tre.

La petite ville de Seido fut galement dtruite et devint aussi le
thtre des plus affreux vnements.

Menacs de la chute de leur maison vacillante, don Antoine Ruffo et
sa femme s'oublient eux-mmes pour ne songer qu' leur enfant, jeune
fille en bas ge: ils se prcipitent vers son berceau, la pressent
contre leur poitrine, et essaient de fuir avec elle hors de la maison
prte  s'crouler sur eux. Au milieu d'une foule de dcombres, ils
gagnent la porte; mais au moment o ils en touchent le seuil, la
maison tombe et les crase. Quelques jours aprs, en fouillant dans
les ruines pour en retirer les cadavres, on reconnut que l'enfant
n'tait pas encore morte. Ce ne fut qu'avec peine qu'on l'arracha
d'entre les bras de son pre et de sa mre, qui s'taient runis pour
la protger et qui, effectivement, en s'offrant eux-mmes aux coups,
lui avaient sauv la vie. Cette jeune fille vit encore, et aujourd'hui
elle est marie et a des enfants.

Au centre d'un petit canton nomm la Conturella, non loin du village
de Saint-Procope, s'levait une vieille tour ferme d'un grillage en
bois; toute la partie suprieure de la tour tomba d'aplomb sur le
terrain. Mais quant aux fondements, d'abord soulevs, puis renverss
sur eux-mmes, ils furent jets  plus de soixante pas de l. La
porte s'en alla tomber  une grande distance; et ce qu'il y a de plus
remarquable, c'est que les gonds sur lesquels elle tournait, les clous
qui runissaient les poutres et les planches, furent parsems  et
l sur le terrain comme s'ils eussent t arrachs avec de fortes
tenailles. Que les physiciens expliquent s'ils peuvent ce phnomne.

Une autre ville, nomme Seminara, fut un exemple bien frappant de
l'insuffisance de toutes les prcautions de l'homme contre la force
des lments qu'il croit dompter et qui le domptent. Toutes les
maisons de cette ville, une des plus opulentes des deux Calabres,
taient construites en bois; les murailles intrieures taient faites
de joncs fortement runis et recouvertes d'une couche de mastic ou de
pltre, qui, sans rien ter  l'lgance, donnait juste une solidit
suffisante  la sret des habitants. Cette espce de construction
semblait donc devoir tre le moyen le plus propre  les garantir
des prils du tremblement de terre, parce qu'il n'opposait aux
oscillations du sol que la force strictement ncessaire pour rsister
en cdant. Inutile calcul de l'homme contre un pouvoir incalculable!
la terre s'agita, et Seminara ne fut plus. On et mme dit que la
nature se plut ici  varier ses horribles jeux: la partie montagneuse
devint une valle profonde, et le quartier le plus bas forma une haute
montagne au milieu des murs de la ville.

A la porte d'une des maisons de cette ville, tait place une meule
de moulin; au centre de cette meule, le hasard avait fait crotre un
norme oranger. Les matres de la maison avaient coutume de venir
s'asseoir en t dans ce lieu, et la meule en question, soutenue par
un fort pilier de pierre, tait entoure par un banc semblable.
Au moment de la secousse du 5 fvrier, les branches de l'oranger
devinrent le refuge d'un homme qui, fuyant pouvant, s'y blottit;
le pilier, la meule, le banc, l'arbre et l'homme furent soulevs et
ports ensemble  un tiers de lieue au del.

La destruction de Bagnara prsente au philosophe et au naturaliste
des faits moins merveilleux peut-tre, mais non moins intressants:
pendant le cours des commotions de la terre, toutes les sources et
toutes les fontaines de la ville furent subitement dessches; les
animaux les plus sauvages furent frapps d'une si grande terreur,
qu'un sanglier, chapp de la fort qui dominait la ville, se
prcipita volontairement du haut d'un roc escarp au milieu de la voie
publique. Enfin on remarqua que, par un choix sans doute inexplicable,
la nature se plut  frapper surtout les femmes, et parmi les femmes
toutes les jeunes; les vieilles seules furent sauves et survcurent 
cette catastrophe.

Tels sont les traits principaux de l'vnement, telle fut la situation
des victimes, telle est la destruction fatale qui atteignit les
Calabres; tel est enfin, au bout de trente-cinq annes de calme,
l'tat o le pays se trouve encore aujourd'hui. [note: M. de
Gourbillon crivait son voyage en Calabre vers 1818.]

Sans que le village de Castiglione et t le thtre d'vnements
aussi extraordinaires que ceux que nous venons de raconter, les
accidents en taient cependant assez dplorables et assez varis pour
que notre journe s'coult rapidement au milieu de cette malheureuse
population. Aprs avoir vu retirer de dessous les dcombres deux ou
trois cadavres d'hommes et une douzaine de boeufs ou de chevaux tus
ou blesss, aprs avoir nous-mmes pris part aux fouilles pour relayer
les bras fatigus, nous quittmes vers les cinq heures le village de
Castiglione, qui, comme Cosenza, avait sa succursale de baraques;
seulement les baraques des luxueux habitants de la capitale taient
des palais prs de celles de ces malheureux paysans, dont quelques-uns
taient entirement ruins.

Il avait plu toute la journe sans que nous y fissions autrement
attention, tant nous tions proccups du spectacle que nous avions
sous les yeux; mais au retour, force nous fut bien de revenir de
l'impression morale aux sensations physiques: les moindres ruisseaux
taient devenus des torrents, et les torrents s'taient changs en
rivires. Au premier obstacle de ce genre que nous rencontrmes, nous
tranchmes des sybarites, et nous acceptmes la proposition que
nous fit notre guide, moyennant rtribution, bien entendu, de nous
transporter d'un bord  l'autre sur ses paules; en consquence, je
traversai le premier et gagnai le bord sans accident. Mais comme
j'tais occup  explorer le paysage pour voir s'il nous restait
beaucoup de passages pareils  franchir, j'entendis un cri, et je vis
Jadin qui, au lieu d'tre port comme moi sur les paules de notre
guide, tait occup avec grande peine  le tirer de l'eau: en
retournant  lui, le pied avait manqu au pauvre diable, et la
violence du courant tait telle qu'il s'en allait roulant Dieu sait
o, lorsque Jadin s'tait mis  l'eau jusqu' la ceinture et l'avait
arrt. Je courus  lui pour lui prter main forte, et nous parvnmes
enfin  amener notre guide  moiti vanoui sur l'autre bord.

A partir de ce moment, il ne fut plus question, comme on le comprend
bien, d'employer ce dfectueux systme de locomotion. D'ailleurs,
comme nous tions mouills par l'eau du torrent depuis les pieds
jusqu' la ceinture, et par l'eau du ciel, qui nous tait tombe sur
le dos toute la journe, depuis la ceinture jusqu' la pointe de
nos cheveux, il n'y avait plus de prcaution  prendre que contre
l'accident qui venait d'arriver  notre guide. En consquence, quand
de nouvelles rivires se prsentrent, nous nous contentmes de les
traverser fraternellement, chacun de nous prtant et recevant appui
au moyen de nos mouchoirs lis  notre poignet et dont nous fmes une
chane. Moyennant cette ingnieuse invention, nous arrivmes  notre
voiture sans accident grave, mais tremps comme des caniches.

On comprend qu'en arrivant  l'htel nous prouvmes plus que jamais
le besoin de nos lits: aussi refusmes-nous l'offre ritre de notre
hte de nous en aller coucher aux baraques, et bravmes-nous encore le
futur tremblement de terre qui nous menaait de minuit  une heure du
matin.

Notre courage fut rcompens: nous ne sentmes aucune secousse, nous
n'entendmes mme pas les cris de Terre moto, et nous nous rveillmes
seulement le lendemain matin, tirs de notre sommeil par le son des
cloches.

Nos lits avaient fait leurs volutions ordinaires et se trouvaient au
milieu de la chambre. Comme je l'ai dit, il devait y avoir  Cosenza,
deux jours aprs le prche si pittoresque et si anim du capucin,
une procession expiatoire dans le cas o les tremblements de terre
n'auraient pas cess: les tremblements de terre allaient diminuant,
il est vrai, mais ils ne s'arrtaient pas encore; et les capucins
qui s'taient faits les boucs missaires de la ville pcheresse
s'apprtaient  tenir leur parole.

Aussi, ds sept heures du matin, les cloches sonnaient-elles  grande
vole et les rues de la ville taient-elles peuples non-seulement
de Cosentins, mais encore des malheureux paysans des provinces
environnantes, qui avaient encore plus souffert que la capitale:
chacun accourait pour prendre part  cette espce de jubil, et de
tous les villages on avait eu le temps d'arriver; la promesse faite
par les capucins avait attir des fidles.

Comme le garon, proccup de ces grands prparatifs, ne venait pas
prendre nos ordres, nous sonnmes: il monta, et nous lui demandmes
s'il avait oubli que nous avions pris l'invariable habitude de
djeuner  neuf heures sonnantes. Il nous rpondit que comme il y
avait jene gnral dans la capitale des Calabres, il n'avait pas cru
que les ordres donns pour les autres jours dussent subsister pour
celui-ci. La raison ne nous parut pas extrmement logique, et nous
lui signifimes que, n'tant pas de la paroisse et ayant assez de nos
propres pchs, notre intention n'tait nullement de prendre notre
part de ceux des Cosentins; qu'en consquence nous l'invitions  ne
faire aucune diffrence pour nous de ce jour aux autres jours, et 
nous servir un djeuner, non pas exorbitant, mais convenable.

Ce fut une grande affaire  dbattre que ce djeuner: le cuisinier
tait all faire ses dvotions, et il fallait attendre qu'il ft
revenu;  son retour il prtendit que, momentanment dtach des
choses de la terre par la contrition parfaite qu'il venait d'prouver,
il aurait grand'peine  redescendre jusqu' ses fourneaux. Quelques
carlins levrent ses scrupules, et  dix heures, au lieu de neuf
heures, la table enfin fut servie. Nous mangemes en toute hte, car
nous ne voulions rien perdre du spectacle curieux et caractristique
qui nous attendait. Un redoublement de sonnerie nous annona qu'il
allait commencer. Nous mmes les morceaux doubles et, le dernier 
la main, nous courmes vers l'glise des Capucins. Toutes les rues
taient encombres d'hommes et de femmes en habits de fte, au milieu
desquels un simple passage tait mnag pour la confrrie; ne pouvant
et ne voulant pas nous mettre au premier rang, nous montmes sur des
bornes et nous attendmes.

A onze heures prcises l'glise s'ouvrit: elle tait illumine comme
pour les grandes solennits. Le prieur de la communaut parut le
premier: il tait nu jusqu' la ceinture, ainsi que tous les frres;
ils marchaient un  un, chacun tenant de la main droite une corde
garnie de noeuds; tous chantant le _Miserere_.

A leur aspect une grande rumeur s'leva parmi la foule: elle se
composait d'exclamations de douleur, d'lans de contrition et de
murmures de reconnaissance; d'ailleurs il y avait des pres, des
mres, des frres et des soeurs, qui reconnaissaient leurs parents au
milieu de ces trente ou quarante moines, et qui les saluaient d'un cri
de famille, si cela se peut dire ainsi.

Mais ce fut bien pis lorsqu' peine descendus des degrs de l'glise,
on les vit tous lever la corde noueuse qu'ils tenaient  la main
droite et frapper, sans interrompre leurs chants, chacun sur les
paules de celui qui le prcdait, et cela non point avec un simulacre
de flagellation, mais  tour de bras et autant que chacun avait de
force. Alors les cris, les clameurs et les gmissements redoublrent;
les assistants tombrent  genoux, frappant la terre du front, et se
meurtrissant la poitrine  coups de poing; les hommes hurlaient,
les femmes poussaient des sanglots, et, non contentes de s'imposer
pnitence  elles-mmes, fouettaient  tour de bras les malheureux
enfants qui taient accourus comme on va  une fte, et qui de cette
faon payaient leur contingent d'expiation pour les pchs que leurs
parents avaient commis. C'tait une flagellation universelle qui
s'tendait de proche en proche, qui se communiquait d'une faon
presque lectrique, et dans laquelle nous emes toutes les peines du
monde  empcher nos voisins de nous faire jouer  la fois un rle
passif et actif. La procession passa ainsi devant nous en marchant au
pas, chantant toujours et fouettant sans relche: nous reconnmes le
prdicateur du dimanche prcdent qui remplissait, les yeux levs
au ciel, son office de battant et de battu; seulement,  sa
recommandation sans doute, celui qui le suivait et qui par consquent
frappait sur lui, avait, outre les noeuds gnralement adopts, arm
sa corde de gros clous, lesquels,  chaque coup que recevait le
malheureux moine, laissaient sur ses paules une trace sanglante; mais
tout cela semblait n'avoir sur lui d'autre influence que de le plonger
dans une extase plus profonde: quelle que ft la douleur qu'il dt
ressentir, son front ne sourcillait pas et l'on entendait sa voix
au-dessus de toutes les autres voix. Trois fois, en prenant, aussitt
que la procession tait passe, notre course par des rues adjacentes,
nous nous retrouvmes sur son nouveau passage; trois fois, par
consquent, nous assistmes  ce spectacle; et chaque fois la foi et
la ferveur des flagellants semblaient s'tre augmentes; la plupart
d'entre eux avaient le dos et les paules dans un tat dplorable;
quant  notre prdicateur, tout le haut de son corps ne faisait qu'une
plaie. Aussi chacun criait-il que c'tait un saint homme, et qu'il n'y
avait pas de justice s'il n'tait canonis du coup.

La procession ou plutt le martyre de ces pauvres gens dura trois
heures. Sortis  onze heures juste de l'glise, ils y rentraient 
deux heures sonnantes. Quant  nous, nous tions stupfaits de voir
une foi si ardente dans une poque comme la ntre. Il est vrai que la
chose se passait dans la capitale de la Calabre; mais la Calabre tait
demeure huit ans sous la domination franaise, et j'aurais cru que
huit ans de notre domination, surtout de 1807  1815, eussent t
plus que suffisants pour scher la croyance dans ses plus profondes
racines.

L'glise resta ouverte, chacun put y prier toute la journe, et de
toute la journe elle ne dsemplit pas. J'avoue que, pour mon compte,
j'aurais voulu voir de prs ce moine, l'interroger sur sa vie
antrieure, le sonder sur ses esprances  venir. Je demandai au Pre
gardien si je pouvais lui parler, mais on me rpondit qu'en rentrant
il s'tait trouv mal, et qu'en revenant  lui il s'tait enferm dans
sa cellule, et avait prvenu qu'il ne descendrait pas au rfectoire,
voulant passer le reste de sa journe en prires.

Nous rentrmes  l'htel vers les quatre heures; nous y retrouvmes le
capitaine,  qui nous demandmes s'il avait pris part aux dvotions
gnrales; mais le capitaine tait trop bon Sicilien pour prier pour
des Calabrais. D'ailleurs il prtendit que la masse des pchs qui
se commettaient de Pestum  Reggio tait si grande, que toutes les
communauts religieuses de la terre, se fouettassent-elles pendant un
an, n'enlveraient pas  chaque sujet continental de S. M. le roi de
Naples la centime partie du temps qu'il avait  rester en purgatoire.

Comme en restant plus long-temps au milieu de pareils pcheurs nous ne
pouvions faire autrement que de finir par nous perdre nous mmes, nous
fixmes au lendemain matin le moment de notre dpart: en consquence
le capitaine partit  l'instant mme, afin qu'en arrivant  San-Lucido
nous trouvassions notre patente prte et que rien ne retardt notre
dpart.

Nous employmes notre soire  faire une visite au baron Mollo et une
promenade aux baraques. Telle est, au reste, en Italie, la puissance
de cette loi qu'on appelle l'hospitalit, qu'au milieu des malheurs de
la ville qu'il habitait, malheurs dont il avait eu sa bonne part, le
baron Mollo ne nous avait pas ngligs un seul instant, et s'tait
montr pour nous le mme qu'il et t dans les temps calmes et
heureux.

Je voulus m'assurer par moi-mme de l'influence qu'avait eue sur le
futur tremblement de terre de la nuit la procession expiatoire de la
journe. Jadin dsira faire la mme exprience. J'avais mes notes
 mettre en ordre, et lui ses dessins  achever, car, depuis une
quinzaine de jours, nous tions si malheureux dans nos haltes que nous
n'avions eu ni l'un ni l'autre le courage de travailler. A minuit,
nous prmes cong du baron Mollo; nous rentrmes  l'htel et, pour
mettre  excution notre projet, nous nous assmes chacun d'un ct de
la table o nous dnions d'habitude, moi avec mon album, lui avec son
carton, et une montre entre nous deux pour ne point tre surpris par
la secousse.

La prcaution fut inutile: minuit, une heure, deux heures arrivrent
sans que nous sentissions le moindre mouvement ni que nous
entendissions la moindre clameur. Comme deux heures tait l'heure
extrme, nous prsummes que nous attendrions vainement, et qu'il n'y
aurait rien pour la nuit: en consquence, nous nous couchmes, et nous
nous endormmes bientt dans notre scurit.

Le lendemain, nous nous rveillmes  la mme place o nous nous
tions couchs, ce qui ne nous tait pas encore arriv. Un instant
aprs, notre hte,  qui nous avions dit de venir rgler son compte
avec nous  huit heures, entra tout triomphant et nous annona que,
grce aux flagellations et aux prires de la veille, les tremblements
de terre avaient compltement cess.

Maintenant le fait est positif: l'explique qui pourra.




CHAPITRE XVII.

RETOUR.


A neuf heures nous prmes cong avec une profonde reconnaissance de la
locanda del Riposo d'Alarico; je ne sais si c'tait par comparaison
que nous en tions devenus si fanatiques, mais il nous semblait que,
malgr les tremblements de terre, auxquels au reste, comme on l'a vu,
nous n'avions pris personnellement aucune part, c'tait l'endroit de
la terre o nous avions trouv le plus complet repos. Peut-tre aussi,
au moment de quitter la Calabre, nous rattachions-nous, malgr tout
ce que nous y avions souffert,  ces hommes si curieux  tudier dans
leur rudesse primitive, et  cette terre si pittoresque  voir dans
ses bouleversements ternels. Quoi qu'il en soit, ce ne fut pas
sans un vif regret que nous nous loignmes de cette bonne ville si
hospitalire au milieu de son malheur; et deux fois, aprs l'avoir
perdue de vue, nous revnmes sur nos pas pour lui dire un dernier
adieu.

A une lieue de Cosenza  peu prs nous quittmes la grande route pour
nous jeter dans un sentier qui traversait la montagne. Le paysage
tait d'une pret terrible, mais en mme temps d'un caractre plein
de grandeur et de pittoresque. La teinte rougetre des roches, leur
forme lance qui leur donnait l'apparence de clochers de granit,
les charmantes forts de chtaigniers que de temps en temps nous
rencontrions sur notre route, un soleil pur et riant qui succdait aux
orages et aux inondations des jours prcdents, tout concourait  nous
faire paratre le chemin un des plus heureusement accidents que nous
eussions faits.

Joignez  cela le rcit de notre guide, qui nous raconta  cet endroit
mme une histoire que j'ai dj publie sous le titre des _Enfants de
la Madone_ et qu'on retrouvera dans les _Souvenirs d'Antony_; la vue
de deux croix leves  l'endroit o, l'anne prcdente, et trois
mois auparavant, deux voyageurs avaient t assassins, et l'on aura
une ide de la rapidit avec lequelle s'coulrent les trois heures
que dura notre course.

En arrivant sur le versant occidental des montagnes, nous nous
trouvmes de nouveau en face de cette magnifique mer Tyrrhnienne tout
tincelante comme un miroir, et au milieu de laquelle nous voyions
s'lever comme un phare cet ternel Stromboli que nous n'arrivions
jamais  perdre de vue, et que, malgr son air tranquille et la faon
toute paterne avec laquelle il poussait sa fume, je souponnai d'tre
pour quelque chose, avec son aeul l'Etna et son ami le Vsuve, dans
tous les tremblements que la Calabre venait d'prouver: peut-tre me
trompais-je; mais il a tant fait des siennes dans ce genre, qu'il
porte les fruits de sa mauvaise rputation.

A nos pieds tait San-Lucido, et dans son port, pareil  un de
ces petits navires que les enfants font flotter sur le bassin des
Tuileries, nous voyions se balancer notre lgant et gracieux
speronare qui nous attendait.

Une heure aprs nous tions  bord.

C'tait toujours un moment de bien-tre suprme quand, aprs une
certaine absence, nous nous retrouvions sur le pont au milieu des
braves gens qui composaient notre quipage, et que du pont nous
passions dans notre petite cabine si propre, et par consquent si
diffrente des localits siciliennes et calabraises que nous venions
de visiter. Il n'y avait pas jusqu' Milord qui ne ft une fte
dsordonne  son ami Pitro, et qui ne lui racontt, par les
gmissements les plus varis et les plus expressifs, toutes les
tribulations qu'il avait prouves.

Au bout de dix minutes que nous fmes  bord nous levmes l'ancre. Le
vent, qui venait du sud-est, tait excellent aussi:  peine emes-nous
ouvert nos voiles qu'il emporta notre speronare comme un oiseau de
mer. Alors toute la journe nous rasmes les ctes, suivant des yeux
la Calabre dans toutes les gracieuses sinuosits de ses rivages
et dans tous les pres accidents de ses montagnes. Nous passmes
successivement en revue Cetraro, Belvedere, Diamante, Scalea et le
golfe de Policastro; enfin, vers le soir, nous nous trouvmes 
la hauteur du cap Palinure. Nous recommandmes  Nunzio de faire
meilleure garde que le pilote d'ne, afin de ne pas tomber comme lui
 la mer avec son gouvernail, et nous nous endormmes sur la foi des
toiles.

Le lendemain nous nous veillmes  la hauteur du cap Licosa et en vue
des ruines de Pestum.

Il tait convenu d'avance avec le capitaine que nous prendrions terre
une heure ou deux prs de ces magnifiques dbris; mais au moment de
dbarquer nous prouvmes une double difficult: la premire en ce
que l'on nous prit pour des cholriques qui apportions la peste des
Grandes-Indes, la seconde en ce qu'on nous souponna d'tre des
contrebandiers chargs de cigares de Corse. Ces deux difficults
furent leves par l'inspection de nos passe-ports viss de Cosenza et
par l'exhibition d'une piastre frappe  Naples, et nous pmes enfin
dbarquer sur le rivage o Auguste, au dire de Sutone, tait dbarqu
2000 ans avant nous pour visiter ces fameux temples grecs qui de son
temps dj passaient pour des antiquits.

Un hmistiche de Virgile a illustr Pestum, comme un vers de Properce
a fltri Baja. Il n'est point de voyageur qui,  l'aspect de cette
grande plaine si chaudement expose aux rayons du soleil, qui,  la
vue de ces beaux temples  la teinte dore, ne rclame ces champs de
roses qui fleurissaient deux fois l'anne, et qui n'ouvre les lvres
pour respirer cet air si tide qui dflorait les jeunes filles avant
l'ge de leur pubert. Le voyageur est tromp dans sa double attente:
le _Biferique rosaria Paesti_ n'est plus qu'un marais infect et
fivreux, couvert de grandes herbes, dans lequel, au lieu d'une double
moisson de roses, on fait une double rcolte de poires et de cerises.
Quant  l'air antivirginal qu'on y respirait, il n'y a plus de jeunes
filles  dflorer; car je n'admets pas que les trois ou quatre bipdes
qui habitent la mtairie attenant aux temples aient un sexe quelconque
et appartiennent mme  l'espce humaine.

Et cependant, ce petit espace, embrassant huit ou dix milles de
circonfrence au plus, tait autrefois le paradis des potes, car ce
n'est pas Virgile seul qui en parle; c'est Properce qui, au lever de
l'aurore, a visit ces beaux champs de roses;[1] c'est Ovide qui y
conduit Myscle, fils d'Almon, et qui lui fait voir Leucosie, et les
plaines tides et embaumes de Pestum;[2] c'est Martial qui compare
les lvres de sa matresse  la fleur qu'ont dj illustre ses
prdcesseurs;[3] enfin c'est, quinze cents ans plus tard, Le Tasse,
qui conduit au sige de la ville sainte le peuple adroit qui est
n sur le sol o abondent les roses vermeilles et o les ondes
merveilleuses du Silaro ptrifient les branches et les feuilles qui
tombent dans son lit.[4]

[1]    Vidi ego odorati victura rosaria Paesti
       Sub malutino cocta jacere noto.
       Prop., liv. iv, _lgie V_.

[2]    Leucosiam petit tepidique rosaria Paesti.
       Ovide, liv. xv, vers 708.

[3]    Paestanis rubeant aemula labbia rosis.
       Martial, liv. iv.

[4]    Qui vi insieme venia la gente esperta
       D'al suol che abbonda de vermiglie rose;
       L ve come si narro, e rami e fronde
       Silaro impetra con mirabil' onde.
       (Tasse, _Ger. lib._, liv 1er, ch. XI.)


Voici ce que nous raconte Hrodote l'historien-pote.

C'tait sous le rgne d'Atys. Il y avait une grande famine en Lydie,
royaume puissant de l'Asie mineure. Les Lydiens rsolurent de se
diviser en deux partis, et chaque parti prit pour chef un des deux
fils du roi. Ces deux fils s'appelaient, l'an Lydus, et le cadet
Tyrrhnus.

Cette division opre, les deux chefs tirrent au sort  qui resterait
dans les champs paternels,  qui irait chercher d'autres foyers. Le
sort de l'exil tomba sur Tyrrhnus, qui partit avec la portion du
peuple qui s'tait attache  son sort, et qui aborda avec elle sur
les ctes de l'Ombrie, qui devinrent alors les ctes tyrrhniennes.

Ce furent les fondateurs de Possidonia, l'aeule de Pestum.

Aussi les temples de l'ancienne ville de Neptune font-ils le dsespoir
des archologues, qui ne savent  quel ordre connu rattacher leur
architecture: quelques-uns y voient une des antiques constructions
chaldennes dont parle la Bible, et les font contemporains des murs
cyclopens de la ville. Ces murs, composs de pierres larges, lisses,
oblongues, places les unes au-dessus des autres et jointes sans
ciment, forment un paralllogramme de deux milles et demi de tour. Un
dbris de ces murs est encore debout; et des quatre portes de Pestum,
places en angle droit, reste la porte de l'Est,  laquelle un
bas-relief, reprsentant une sirne cueillant une rose, a fait donner
le nom de _porte de la Sirne_: c'est un arc de quarante-six pieds de
haut construit en pierres massives. Quant aux temples, qui sont au
nombre de quatre, mais dont l'un est tellement dtruit qu'il est
inutile d'en parler, ils taient consacrs, l'un  Neptune et l'autre
 Crs; quant au troisime, ne sachant  quel dieu en faire les
honneurs, on l'a appel la Basilique.

Le temple de Neptune est le plus grand; on y montait par trois marches
qui rgnent tout  l'entour. Il est long de cent quatrevingt-douze
pieds: c'est non-seulement le plus grand, comme nous l'avons dit, mais
encore, selon toute probabilit, le plus ancien de tous. Comme il est
construit de pierres provenant en grande partie du sdiment du
Silaro, et que ce sdiment se compose de morceaux de bois et d'autres
substances ptrifis, il a l'air d'tre bti en lige, quoique la date
 laquelle il remonte puisse faire honte au plus dur granit.

Le temple de Crs est le plus petit des trois, mais aussi c'est le
plus lgant. Sa forme es un carr long de cent pieds sur quarante;
il offre deux faades dont les six colonnes doriques soutiennent un
entablement et un fronton. Chaque partie latrale, qui se compose de
douze colonnes canneles, supporte aussi un entablement et repose sans
base sur le pav.

La Basilique, dont, comme je l'ai dit, on ignore la destination
primitive, a cent soixante-cinq pieds de longueur sur soixante-onze de
large; elle offre deux faades dont chacune est orne de neuf colonnes
canneles d'ordre dorique sans base, ses deux cts prsentent chacun
seize colonnes de dix-neuf pieds de hauteur y compris le chapiteau.

Il existe bien encore aux environs quelque chose comme un thtre et
comme un amphithtre, mais le tout si ruin, si inapprciable, et je
dirai presque si invisible, que ce n'est pas la peine d'en parler.

Quelques jours avant notre arrive, la foudre, jalouse sans doute de
son indestructibilit, tait tombe sur le temple de Crs; mais elle
y avait  peu prs perdu son temps: tout ce qu'elle avait pu faire
tait de marquer son passage sur son front de granit en emportant
quelques pierres de l'angle le plus aigu du fronton; encore l'homme
s'tait-il mis  l'instant mme  l'oeuvre pour faire disparatre
toute trace de la colre de Dieu, et l'ternelle Babel n'avait-elle
plus,  l'poque o nous la visitmes, qu'une cicatrice qu'on
reconnaissait  l'interruption de cette belle couleur feuille-morte
qui dorait le reste du btiment.

Des paysans nous vendirent des ptrifications de fleurs et de nids
d'oiseaux dont ils font un grand commerce, et que le fleuve, qui a
conserv son ancienne vertu, leur fournit sans autre mise de fonds que
celle de l'objet mme qu'ils veulent convertir en pierre. Ce fleuve,
qui contient une grande quantit de sel calcaire, s'appelait Silarus
du temps des Romains, Silaro  l'poque du Tasse, et est appel Sele
aujourd'hui.

Il tait dcid que partout o nous mettrions le pied nous nous
heurterions  quelque histoire de voleurs sans jamais rencontrer les
acteurs de ces formidables drames qui faisaient frmir ceux qui nous
les racontaient. Un Anglais, nomm Hunt, se rendant avec sa femme
de Salerne  Pestum quelque temps avant la visite que nous y fmes
nous-mmes, fut arrt sur la route par des brigands qui lui
demandrent sa bourse. L'Anglais, voyant l'inutilit de faire aucune
rsistance, la leur donna; et toutes choses, sauf cet emprunt forc,
allaient se passer amiablement, lorsque l'un des bandits aperut une
chane d'or au cou de l'Anglaise: il tendit la main pour la prendre;
l'Anglais prit ce geste de convoitise pour un geste de luxure et
repoussa violemment le bandit, lequel riposta  cette bourrade par un
coup de pistolet qui blessa mortellement M. Hunt.

Satisfaits de cette vengeance, et craignant surtout sans doute que
l'on ne vnt au bruit de l'arme  feu, les bandits se retirrent sans
faire aucun mal  mistress Caroline Hunt, que l'on retrouva vanouie
sur le corps de son mari.

Il tait trois heures  peu prs lorsque nous prmes cong des ruines
de Pestum. Comme pour dbarquer nos marins furent obligs de nous
prendre sur leurs paules pour nous porter  la barque, nous y tions
arrivs Jadin et moi  bon port, et il n'y avait plus que le capitaine
 transporter, lorsque dans le transport le pied manqua  Pietro,
qui tomba entranant avec lui son camarade Giovanni et le capitaine
par-dessus tout. Pour leur prouver qu'il avait t jusqu'au fond,
le capitaine revint sur l'eau ayant dans chaque main une poigne de
gravier qu'il leur jeta  la figure. Au reste, il tait si bon garon
qu'il fut le premier  rire de cet accident, et  donner ainsi toute
libert  l'quipage, qui avait grande envie d'en faire autant.

Nous gouvernmes sur Salerne, o nous devions coucher. J'avais jug
plus prudent de revenir de Salerne  Naples en prenant un calessino
que de rentrer sur notre speronare, qui devait naturellement attirer
bien autrement les yeux que la petite voiture populaire  laquelle je
comptais confier mon incognito. On n'oubliera pas que je voyageais
sous le nom de Guichard, et qu'il tait dfendu  M. Alex. Dumas, sous
les peines les plus svres, d'entrer dans le royaume de Naples, o il
voyageait, au reste, fort tranquillement depuis trois mois.

Or, aprs avoir vu dans un si grand dtail la Sicile et la Calabre, il
et t fort triste de n'arriver  Naples que pour recevoir l'ordre
d'en sortir. C'est ce que je voulais viter par l'humilit de mon
entre; humilit qu'il m'tait impossible de conserver  bord de mon
speronare, qui avait une petite tournure des plus coquettes et des
plus aristocratiques. Je fis donc, comme on dit en termes de marine,
mettre le cap sur Salerne, o nous arrivmes vers les cinq heures. La
patente et la visite des passe-ports nous prirent jusqu' six heures
et demie; de sorte que, la nuit tant presque tombe, il nous fut
impossible de rien visiter le mme soir. Comme nous voulions visiter 
toute force Amalfi et l'glise de la Cava, nous remmes notre dpart
au surlendemain, en donnant pour le jour suivant rendez-vous  notre
capitaine, qui devait nous retrouver  l'htel de la Vittoria, o nous
tions descendus trois mois auparavant.

Salerne, comme la plupart des villes italiennes, vit sur son ancienne
rputation. Son universit, si florissante au douzime sicle, grce 
la science arabe qui s'y tait rfugie, n'est plus aujourd'hui qu'une
espce d'cole destine  l'tude des sciences exactes, et o quelques
lves en mdecine apprennent tant bien que mal  tuer leur prochain.
Quant  son port, bti par Jean de Procida, ainsi que l'atteste une
inscription que l'on retrouve dans la cathdrale, il pouvait tre
de quelque importance au temps de Robert Guiscard ou de Roger; mais
aujourd'hui celui de Naples l'absorbe tout entier, et  peine est-il
cinq ou six fois l'an visit par quelques artistes qui, comme nous,
viennent faire un plerinage  la tombe de Grgoire-le-Grand, ou par
quelques patrons de barques gnoises qui viennent acheter du macaroni.

C'est  l'glise de Saint-Matteo qu'il faut chercher la tombe du seul
pape qui ait  la fois mrit le double titre de grand et de saint.
Aprs sa longue lutte avec les empereurs, l'aptre du peuple vint se
rfugier  Salerne, o il mourut en disant ces tranges paroles,
qui,  douze cents ans de distance, font le pendant de celles de
Brutus.--J'ai aim la justice, j'ai ha l'iniquit; voil pourquoi
je meurs en exil: _Dilexi justitiam, et odivi iniquitatem; propterea
morior in exilio._

Une chapelle est consacre  ce grand homme, dont la mmoire,  peu de
chose prs, est parvenue  dtrner saint Matthieu, et s'est empar de
toute l'glise comme elle a fait du reste du monde. Il est
reprsent debout sur son tombeau, dernire allusion de l'artiste 
l'inbranlable constance de ce Napolon du pontificat.

A quelques pas de ce tombeau s'lve celui du cardinal Caraffa, qui,
par un dernier trait d'indpendance religieuse, a voulu tre enterr,
mort, prs de celui dont, vivant, il avait t le constant admirateur.

Au reste, l'glise de Saint-Matthieu est plutt un muse qu'une
cathdrale. C'est l qu'on retrouve les colonnes et les bas-reliefs
qui manquent aux temples de Pestum, et que Robert Guiscard arracha
de sa main  l'antiquit pour en parer le moyen-ge; dpouilles de
Jupiter, de Neptune et de Crs, dont le vainqueur normand fit un
trophe  l'historien et  l'aptre du Christ.

Outre son dme et son collge, Salerne possde six autres glises, une
maison des orphelins, un thtre et deux foires; ce qui, en mars et
en septembre, rend pendant quelques jours  la Salerne moderne
l'existence galvanique de la Salerne d'autrefois.

Nous n'avions pas le temps d'aller jusqu'au monastre de la Trinit;
mais nous voulions visiter au moins la petite glise qui se trouve sur
la route, et  laquelle se rattache une de ces potiques traditions
comme les souverains normands en crivaient avec la pointe de leur
pe. Un jour que Roger, premier fils de Tancrde et pre de Roger II,
qui fut roi de Sicile, montait au monastre de la Trinit avec le pape
Grgoire VII, le pape, fatigu de la route, descendit de la mule qu'il
montait et s'assit sur un rocher. Alors Roger descendit  son tour de
son cheval, et, tirant son pe, il traa une ligne circulaire autour
de la pierre o se reposait le souverain pontife; puis, cette ligne
trace, il dit:--Ici il y aura une glise. L'glise s'leva  la
parole du grand comte, comme on l'appelait; et aujourd'hui, au-devant
de l'autel du milieu du choeur, on voit encore sortir la pointe du
rocher o s'assit Grgoire-le-Grand.

Voil ce que faisait Roger le grand comte pour un pape exil et
fugitif: c'tait alors l're puissante de l'glise. Cent ans plus
tard, Colonna souffletait Boniface VIII sur le trne pontifical.

En descendant de l'glise nous retrouvmes heureusement notre
speronare dans le port de Salerne. Nous nous tions informs des
moyens de nous rendre  Amalfi, et nous avions appris qu'une voiture,
ft-ce mme un calessino, ne pouvait nous conduire que jusqu la
Cara, et qu'arrivs l il nous faudrait faire cinq  six milles  pied
pour atteindre Amalfi, qui, communiquant habituellement par mer avec
Salerne sa voisine de gauche, et Sorrente sa voisine de droite, a jug
de toute inutilit de s'occuper de la confection d'un chemin carrossal
pour se rendre  l'une et  l'autre de ces deux villes; nous
remontmes donc  bord, et  la nuit tombante nous sortmes du port de
Salerne pour nous rveiller dans celui d'Amalfi.

Amalfi, avec ses deux ou trois cents maisons parses sur la rive,
ses roches qui la dominent, et son chteau en ruines qui domine ses
roches, est d'un charmant aspect pour le voyageur qui y arrive par
mer; elle se dessine alors en amphithtre et prsente d'un seul coup
d'oeil toutes ses beauts qui lui ont mrit d'tre cite par Boccace
comme une des plus dlicieuses villes de l'Italie: c'est que du temps
de Boccace Amalfi tait presqu'une reine, tandis qu'aujourd'hui Amalfi
est  peine une esclave. Il est vrai qu'elle a toujours ses bosquets
de myrtes et ses massifs d'orangers; il est vrai qu'aprs chaque pluie
d't elle retrouve ses belles cascades, mais ce sont l les dons
de Dieu que les hommes n'ont pu lui ter: tout le reste, grandeur,
puissance, commerce, libert, tout ce reste, elle l'a perdu, et il ne
lui reste que le souvenir de ce qu'elle a t, c'est--dire ce que le
ver du cercueil serait au cadavre, si le cadavre pouvait sentir que le
ver le ronge.

En effet, peu de villes ont un pass comme celui d'Amalfi.

En 1135 on y trouve les _Pandectes_ de Justinien.

En 1302 Flavio Gioja y invente la boussole.

Enfin, en 1622, Masaniello y voit le jour.

Ainsi, le principe de toute loi, la base de toute navigation, le germe
de toute souverainet populaire, prennent naissance dans ce petit
coin du monde qui n'a plus aujourd'hui pour le consoler de toutes ses
grandeurs passes que la rputation de faire le meilleur macaroni qui
se ptrisse de Chambry  Reggio, du Mont-Cenis au mont Etna.

Entre ses cascades est une fonderie o l'on fabrique le fer qui se
tire de l'le d'Elbe, cet autre royaume dchu, qui ne subsistera dans
l'histoire que pour avoir servi dix mois de piedestal  un gant.

C'est  Atrani, petit village situ  quelques centaines de pas
d'Amalfi, que naquit Thomas Aniello, dont, par une abrviation
familire au patois napolitain, on a fait Masaniello. Outre ce
souvenir, auquel nous reviendrons, Atrani offre comme art un des
monuments les plus curieux que prsente l'Italie: ce sont les
bas-reliefs en bronze des portes de l'glise de San-Salvatore, et qui
datent de 1087, poque o la rpublique d'Amalfi tait arrive  son
apoge. Ces portes, consacres  saint Sbastien, furent commandes
par Pantaleone Viaretta, pour le rachat de son me: _pro mercede
animae suae_. Je m'informai, mais inutilement, du crime qui avait
mis l'me du seigneur Pantaleone en tat de pch mortel, on l'avait
oubli, en songeant sans doute que, quel qu'il ft, il tait dignement
rachet.

Si populaire que soit en France le nom de Masaniello, grce au pome
de Scribe,  la musique d'Auber et  la rvolution de Belgique, on
nous permettra, quand nous en serons l, de nous arrter sur la place
du March-Neuf  Naples, pour donner quelques dtails inconnus,
peut-tre, sur ce hros des lazzaronis, roi pendant huit jours,
insens pendant quatre, massacr comme un chien, tran aux gmonies
comme un tyran, apothos comme un grand homme et rvr comme un
saint.

Le chteau qui domine la ville, et dont nous avons dj parl, est
un ancien fort romain, des ruines duquel on embrasse un panorama
admirable. Nous y tions vers les trois heures de l'aprs-midi,
lorsque, au-dessous de nous, nous vmes notre speronare qui
appareillait, et qui bientt s'loigna du rivage pour aller nous
attendre  Naples. Nous changemes des signaux avec le capitaine,
qui, voyant flotter des mouchoirs au haut de la vieille tour que
nous avions gravie  grand'peine, pensa qu'il n'y avait que nous
qui fussions assez niais pour risquer notre cou dans une pareille
ascension, et qui nous rpondit de confiance. Nous fmes aussi
remarqus par Pietro, qui se mit aussitt  danser une tarentelle 
notre honneur. C'tait la premire fois que nous le voyions se livrer
 cet exercice depuis l'chec qu'il avait prouv  San-Giovanni le
soir du fameux tremblement de terre.

Au reste, par une de ces singularits inexplicables qui se
reprsentent si souvent dans des cas pareils; quoique les sources
de ce cataclysme fussent, selon toute probabilit, dans les foyers
souterrains du Vsuve et de l'Etna, Reggio, voisine de l'une de ces
montagnes, et Salerne, voisine de l'autre, n'avaient prouv qu'une
lgre secousse, tandis que, comme on l'a vu, Cosenza, situe  moiti
chemin de ces deux volcans, tait  peu prs ruine.

Nous n'emes pas besoin de redescendre jusqu' Amalfi pour trouver un
guide: deux jeunes ptres gardaient quelques chvres au pied d'une
glise voisine du fort romain, l'un d'eux mit son petit troupeau sous
la garde de l'autre, et, sans vouloir faire de prix, s'en rapportant 
la gnrosit de nos excellences, se mit  trotter devant nous sur le
chemin prsum de la Cava; je dis prsum, car aucune trace n'existait
d'abord d'une communication quelconque entre les deux pays; enfin
nous arrivmes  un endroit o une espce de sentier commenait  se
dessiner imperceptiblement; cette apparence de route tait le chemin;
deux heures aprs nous tions dans la ville bien-aime de Filangieri,
qui y composa en grande partie son clbre trait de la Science de la
lgislation.

En rcompense de sa peine notre guide reut la somme de cinq carlins;
 sa joie nous nous apermes que notre gnrosit dpassait de
beaucoup ses esprances: il nous avoua mme que, de sa vie, il ne
s'tait vu possesseur d'une pareille somme; et peu s'en fallut que la
tte ne lui tournt comme  son compatriote Masaniello.

Le mme soir nous fmes prix avec le propritaire d'un calessino, qui,
moyennant une piastre, devait nous conduire le lendemain  Naples.
Comme il y a une douzaine de lieues de la Cava  la capitale du
royaume des Deux-Sielles, une des conditions du trait fut qu' moiti
chemin, c'est--dire  Torre dell'Annunziata, nous trouverions un
cheval frais pour achever la route. Notre cocher nous jura ses grands
dieux qu'il possdais justement  cet endroit une curie o nous
trouverions dix chevaux pour un, et, moyennant cette assurance, nous
recmes ses arrhes.

Je ne sais pas si j'ai dit qu'en Italie, tout au contraire de la
France, ce ne sont point les voyageurs, mais les voituriers qui
donnent des arrhes; sans cela, soit caprice, soit paresse, soit march
meilleur qu'ils pourraient rencontrer, on ne serait jamais sr qu'ils
partissent. C'est ici peut-tre l'occasion de dire quelques paroles de
cette miraculeuse locomotive qu'on dsigne, de Salerne  Gaete, sous
le nom de _calessino_, et que je ne crois pas que l'on retrouve dans
aucun lieu du monde.

Le calessino a, selon toute probabilit, t destin, par son
inventeur, au transport d'une seule personne. C'est une espce de
tilbury peint de couleurs vives et dont le sige a la forme d'une
grande palette de soufflet  laquelle on ajouterait les deux bras d'un
fauteuil. Quand le calessino touchait  son enfance, le propritaire
primitif s'asseyait entre ces deux bras, s'adossait  cette palette et
conduisait lui-mme: voil, du moins, ce que semblent m'indiquer
les recherches profondes que j'ai faites sur les premiers temps du
calessino.

Dans notre poque de civilisation perfectionne, le calessino charrie
d'ordinaire, toujours attel d'un seul cheval, et sans avoir rien
chang  sa forme, de dix personnes au moins  quinze personnes au
plus. Voici comment la chose s'opre. Ordinairement, un gros moine,
au ventre arrondi et  la face rubiconde, occupe le centre de
l'agglomration d'tres humains que le calessino emporte avec lui au
milieu du tourbillon de poussire qu'il soulve sur la route. Derrire
le moine, auquel tout se rattache et correspond, est le cocher
conduisant debout, tenant la bride d'une main et son long fouet de
l'autre; sur un des genoux du moine est, presque toujours, une frache
nourrice avec son enfant; sur l'autre genou, une belle paysanne
de Sorrente, de Castellamare ou de Resina. Sur chacun des bras du
soufflet o est assis le moine se casent deux hommes, maris, amants,
frres ou cousins de la nourrice et de la paysanne. Derrire le cocher
se hissent,  la manire des laquais de grande maison, deux ou trois
lazzaronis, aux jambes et aux bras nus, couverts d'une chemise, d'un
caleon et d'un gilet; leur bonnet rouge sur la tte, leur amulette
au cou. Sur les deux brancards se cramponnent deux gamins, guides
aspirants, cicerone surnumraires qui connaissent leur Herculanum 
la lettre et leur Pompia sur le bout du doigt. Enfin, dans un filet
suspendu au-dessous de la voiture grouille, entre les deux roues,
quelque chose d'informe, qui rit, qui pleure, qui chante, qui se
plaint, qui tousse, qui hurle; c'est un nid d'enfants de cinq  huit
ans, qui appartiennent on ne sait  qui, qui vivent on ne sait de
quoi, qui vont on ne sait o. Tout cela, moine, cocher, nourrice,
paysanne, paysans, lazzaronis, gamins et enfants, font un total de
quinze: calculez et vous aurez votre compte.

Ce qui n'empche pas le malheureux cheval d'aller toujours au grand
galop.

Mais si cette allure a ses avantages, elle a aussi ses dsagrments:
parfois il arrive que le calessino passe sur une pierre et envoie tout
son chargement sur un des bas-cts de la route.

Alors, chacun ne s'occupe que du moine. On le ramasse, on le relve,
on le tte, on s'informe s'il n'a rien de cass; et lorsqu'on est
rassur sur son compte, la nourrice s'occupe de son nourrisson, le
cocher de son cheval, les parents de leurs parents, les lazzaronis et
les gamins d'eux-mmes. Quant aux enfants du filet, personne ne s'en
inquite, s'il en manque, tant pis; la population est si riche dans
cette bonne ville de Naples, qu'on en retrouvera toujours d'autres.

C'tait dans une machine de ce genre que nous devions oprer notre
voyage de la Cava  Naples; en nous pressant un peu, nous pouvions
tenir, Jadin et moi, sur le sige, le cocher devait, comme d'habitude,
se tenir derrire nous, et Milord se coucher  nos pieds.

De plus, et pour surcrot de prcaution, nous devions, comme nous
l'avons dit, changer de cheval  Torre dell'Annunziata; c'taient
les conventions faites, du moins, et pour rpondre de l'excution
desquelles le cocher nous avait donn des arrhes.

A sept heures, heure indique, le calessino tait  la porte de
l'htel. Il n'y avait rien  dire pour l'exactitude: d'un autre ct,
le sige tait vide et les brancards solitaires; le malheureux cheval,
qui ne pouvait croire  une pareille bonne fortune, secouait ses
grelots d'un air de joie ml de doute. Nous montmes, Jadin, moi et
Milord; nous prmes nos places, le cocher prit la sienne, puis il fit
entendre un petit roulement de lvres, pareil  celui dont le chasseur
se sert pour faire envoler les perdreaux, et nous partmes comme le
vent.

Au bout d'un instant, Milord manifesta de l'inquitude: il se passait
immdiatement au-dessous de lui quelque chose qui ne lui semblait
pas naturel. Bientt il fit entendre un grognement sourd, suivi d'un
froncement de lvres qui dcouvrait ses deux mchoires depuis les
premires canines jusqu'aux dernires molaires: c'tait un signe
auquel il n'y avait pas  se tromper; aussi, presque aussitt, Milord
fit une volte. Mais,  notre grand tonnement, il tourna sur lui-mme
comme sur un pivot: sa queue tait passe  travers la natte qui
formait le plancher du calessino, et une force suprieure l'empchait
de rentrer en possession de cette partie de sa personne de laquelle,
d'ordinaire, il tait fort jaloux. Des clats de rire, qui suivirent
immdiatement le mouvement infructueux de Milord, nous apprirent  qui
il avait affaire. Nous avions nglig de visiter le filet qui pendait
au-dessous de la voiture, et, pendant qu'elle attendait  la porte, il
s'tait rempli de son chargement ordinaire.

Jadin tait furieux de l'humiliation que venait d'prouver Milord;
mais je le calmai avec les paroles du Christ: Laissez venir les
enfants jusqu' moi. Seulement, on s'arrta et on fit des conditions
avec les usurpateurs; il fut convenu qu'on les laisserait dans leur
filet et qu'ils y demeureraient parfaitement inoffensifs  l'endroit
de Milord. Le trait conclu, nous repartmes au galop.

Nous n'avions pas fait cent pas, qu'il nous sembla entendre notre
cocher dialoguer avec un autre qu'avec son cheval; nous nous
retournmes, et nous vmes une seconde tte au-dessus de son paule:
c'tait celle d'un marinier de Pouzzoles qui avait saisi le moment
o nous nous tions arrts pour profiter de l'occasion qui se
prsentait, de revenir jusqu' Naples avec nous. Notre premier
mouvement fut de trouver le moyen un peu sans gne et de le prier de
descendre; mais avant que nous n'eussions ouvert la bouche, il avait,
d'un ton si clin, souhait le bonjour  nos excellences, que nous
ne pouvions pas rpondre  cette politesse par un affront; nous le
laissmes donc au poste qu'il avait conquis par son urbanit, mais en
recommandant au cocher de borner l sa libralit.

Un peu au del de Nocera, un gamin sauta sur notre brancard en nous
demandant si nous ne nous arrtions pas  Pompia, et en nous offrant
de nous en faire les honneurs. Nous le remercimes de sa proposition
obligeante; mais comme il entrait dans nos projets de nous rendre
directement  Naples, nous l'invitmes  aller offrir ses services 
d'autres qu' nous; il nous demanda alors de permettre qu'il restt o
il tait jusqu' Pompia. La demande tait trop peu ambitieuse pour
que nous la lui refusassions: le gamin demeura sur son brancard.
Seulement, arriv  Pompia, il nous dit, qu'en y rflchissant bien,
c'tait  Torre dell'Annunziata qu'il avait affaire, et qu'avec notre
permission il ne nous quitterait que l. Nous eussions perdu tout le
mrite de notre bonne action en ne la poursuivant pas jusqu'au bout.
La permission fut tendue jusqu' Torre dell'Annunziata.

A Torre dell'Annunziata nous nous arrtmes, comme la chose tait
convenue, pour djeuner et pour changer de cheval. Nous djeunmes
d'abord tant bien que mal, le lacrima christi ayant fait compensation
 l'huile pouvantable avec laquelle tout ce qu'on nous servit tait
assaisonn; puis nous appelmes notre cocher, qui se rendit  notre
invitation de l'air le plus dgag du monde. Nous ne doutions donc pas
que nous ne pussions nous remettre immdiatement en route, lorsqu'il
nous annona, toujours avec son mme air riant, qu'il ne savait
pas comment cela se faisait, mais qu'il n'avait pas trouv  Torre
dell'Annunziata le relais sur lequel il avait cru pouvoir compter. Il
est vrai, s'il fallait l'en croire, que cela n'importait en rien,
et que le cheval ne se serait pas plutt repos une heure, que nous
repartirions plus vite que nous n'tions venus. Au reste, l'accident,
nous assurait-il, tait des plus heureux, puisqu'il nous offrait une
occasion de visiter Torre dell'Annunziata, une des villes,  son avis,
les plus curieuses du royaume de Naples.

Nous nous serions fchs que cela n'aurait avanc  rien. D'ailleurs,
il faut le dire, il n'y a pas de peuple  l'endroit duquel la colre
soit plus difficile qu' l'endroit du peuple de Naples; il est si
grimacier, si gesticulateur, si grotesque, qu'autant vaut chercher
dispute  polichinelle. Au lieu de gronder notre cocher, nous lui
abandonnmes donc le reste de notre fiasco de lacrima christi; puis
nous passmes  l'curie, o nous fmes donner devant nous double
ration d'avoine au cheval; enfin, pour suivre le conseil que nous
venions de recevoir, nous nous mmes en qute des curiosits de Torre
dell'Annunziata.

Une des choses les plus curieuses du village est le village lui-mme.
Ainsi nomm d'une chapelle rige en 1319 et d'une tour que fit lever
Alphonse I'er, il fut brl je ne sais combien de fois par la lave du
Vsuve et, comme sa voisine, Torre del Greco, rebti toujours  la
mme place. De plus, et pour compliquer sans doute encore ses chances
de destruction, le roi Charles III y tablit une fabrique de
poudre; si bien qu' la dernire irruption les pauvres diables qui
l'habitaient, placs entre le volcan de Dieu et celui des hommes,
manqurent  la fois de brler et de sauter, ce qui, grce  la
prvoyance de leur souverain, offrait du moins  leur mort une
variante que les autres n'avaient point.

Le seul monument de Torre dell'Annunziata,  part celui qui lui a fait
donner son nom et dont il ne reste d'ailleurs que des ruines, est sa
coquette glise de Saint-Martin, vritable bonbonnire  la manire de
Notre-Dame de Loretta. Les fresques qui la couvrent et les tableaux
qui l'enrichissent sont de Lanfranc, de l'Espagnolet, de Stanzioni, du
cavalier d'Aspino et du Guide; ce dernier, arrt par la mort, n'eut
pas le temps de terminer la toile de la Nativit qu'il peignait pour
le matre-autel.

Au-dessus de la porte est la fameuse Dposition de la croix par
Stanzioni, laquelle doit sa rputation plus encore  la jalousie
qu'elle inspira  l'Espagnolet qu' son mrite rel. Cette jalousie
tait telle, que ce dernier, ayant donn aux moines  qui elle
appartenait le conseil de la nettoyer, mla  l'eau dont ils se
servirent une substance corrosive qui la brla en plusieurs endroits.
Stanzioni aurait pu rparer cet accident, les moines dsols l'en
supplirent, mais il s'y refusa toujours afin de laisser cette tache 
la vie de son rival.

Au reste, c'tait une chose curieuse que ces haines de peintre 
peintre, et qu'on ne retrouve que parmi eux: Masaccio, le Dominiquin
et Barroccio meurent empoisonns; deux lves de Geni, lve du Guide,
attirs sur une galre, disparaissent sans que jamais on ait pu
apprendre ce qu'ils taient devenus; le Guide et le chevalier
d'Arpino, menacs d'une mort violente, sont obligs de s'enfuir de
Naples en laissant leurs travaux interrompus; enfin le Giorgione dut
la vie  la cuirasse qu'il portait sur sa poitrine, et le Titien au
couteau de chasse qu'il portait au ct.

Il est vrai aussi que c'tait le temps des chefs-d'oeuvre.

En revenant  l'htel, nous retrouvmes notre calessino attel: le
pauvre cheval avait eu un repos de deux heures et double ration
d'avoine, mais sa charge s'tait augmente de deux lazzaronis et d'un
second gamin.

Nous vmes qu'il tait inutile d protester contre l'envahissement, et
nous rsolmes au contraire de le laisser aller sans aucunement nous y
opposer. En arrivant  Resina nous tions au complet, et rien ne nous
manquait pour soutenir la concurrence avec les nationaux, pas mme la
nourrice et la paysanne; au reste, soit habitude, soit l'effet de la
double ration d'avoine, la charge toujours croissante n'avait point
empch notre cheval d'aller toujours au galop.

A mesure que nous approchions, nous entendions s'augmenter la rumeur
de la ville. Le Napolitain est sans contredit le peuple qui fait le
plus de bruit sur la surface de la terre: ses glises sont pleines
de cloches, ses chevaux et ses mules tout festonns de grelots, ses
lazzaronis, ses femmes et ses enfants ont des gosiers de cuivre; tout
cela sonne, tinte, crie ternellement. La nuit mme, aux heures o
toutes les autres villes dorment, il y a toujours quelque chose
qui remue, s'agite et frmit  Naples. De temps en temps une voix
puissante fait le second dessus de toutes ces rumeurs, c'est le Vsuve
qui gronde et qui prend part au concert ternel; mais quelques efforts
qu'il tente, il ne le fait pas taire, et n'est qu'un bruit plus
terrible et plus menaant ml  tous ces bruits.

Notre suite, au reste, nous quittait comme elle s'tait jointe  nous,
oubliant de nous dire adieu comme elle avait oubli de nous dire
bonjour, ne comprenant pas sans doute que chacun n'et point sa
part au calessino comme chacun a sa part au soleil. Au pont de la
Maddalena, les deux gamins sautrent  bas des brancards;  la
fontaine des Carmes, nous nous arrtmes pour laisser descendre la
nourrice et la paysanne; au Mole, nos deux lazzaronis se laissrent
couler  terre;  Mergellina, notre pcheur disparut. En arrivant
 l'htel, nous croyons n'tre plus possesseurs que des enfants du
filet, lorsqu'on regardant sous la voiture nous vmes que le filet
tait vide. Grce  nous, chacun tait arriv  sa destination.

Grce  notre quipage et  notre suite, on n'avait pas fait attention
 nous, et nous tions rentrs  Naples sans qu'on nous et mme
demand nos passe-ports.

Comme  notre premire arrive, nous descendmes  l'htel de la
Vittoria, le meilleur et le plus lgant de Naples, situ  la fois
sur Chiaja et sur la mer; et le mme soir, au clair de la lune, nous
crmes reconnatre notre speronare, qui se balanait  l'ancre  cent
pas de nos fentres.

Nous ne nous tions pas tromps: le lendemain,  peine tions-nous
levs qu'on nous annona que le capitaine nous attendait accompagn de
tout son quipage. Le moment tait venu de nous sparer de nos braves
matelots.

Il faut avoir vcu pendant trois mois isols sur la mer et d'une vie
qui n'est pas sans danger pour comprendre le lien qui attache le
capitaine au navire, le passager  l'quipage. Quoique nos sympathies
se fussent principalement fixes sur le capitaine, sur Nunzio, sur
Giovanni, sur Philippe et sur Pietro, tous au moment du dpart taient
devenus nos amis; en touchant son argent le capitaine pleurait, en
recevant leur bonne main les matelots pleuraient, et nous, Dieu me
pardonne! quelque effort que nous fissions pour garder notre dignit,
je crois que nous pleurions aussi. Depuis ce temps nous ne les avons
pas revus, et peut-tre ne les reverrons-nous jamais. Mais qu'on
leur parle de nous, qu'on s'informe auprs d'eux des deux voyageurs
franais qui ont fait le tour de la Sicile pendant l'anne 1835, et je
suis sr que notre souvenir sera aussi prsent  leur coeur que leur
mmoire est prsente  notre esprit.

Dieu garde donc de tout malheur le joli petit speronare qui navigue
de Naples  Messine sous l'invocation de la _Madone du pied de la
grotte._




FIN DU SECOND VOLUME.

TABLE DES CHAPITRES.

       *       *       *       *       *

Chap. X.    Le prophte

      XI.   Trence le tailleur

      XII.  Le Pizzo

      XIII. Mada

      XIV.  Bellini

      XV.   Cosenza

      XVI.  Terre Moti

      XVII. Retour





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