The Project Gutenberg EBook of La Conquete De Plassans, by Emile Zola

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Title: La Conquete De Plassans

Author: Emile Zola

Posting Date: May 31, 2013 [EBook #8712]
Release Date: August, 2005
First Posted: August 3, 2003

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONQUETE DE PLASSANS ***




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LA CONQUTE DE PLASSANS par mile Zola




I

Dsire battit des mains. C'tait une enfant de quatorze ans, forte
pour son ge, et qui avait un rire de petite fille de cinq ans.

--Maman, maman! cria-t-elle, vois ma poupe!

Elle avait pris  sa mre un chiffon, dont elle travaillait depuis un
quart d'heure  faire une poupe, en le roulant et en l'tranglant
par un bout,  l'aide d'un brin de fil. Marthe leva les yeux du bas
qu'elle raccommodait avec des dlicatesses de broderie. Elle sourit 
Dsire.

--C'est un poupon, a! dit-elle. Tiens, fais une poupe. Tu sais, il
faut qu'elle ait une jupe, comme une dame.

Elle lui donna une rognure d'indienne qu'elle trouva dans sa table 
ouvrage; puis, elle se remit  son bas, soigneusement. Elles taient
toutes deux assises,  un bout de l'troite terrasse, la fille sur
un tabouret, aux pieds de la mre. Le soleil couchant, un soleil de
septembre, chaud encore, les baignait d'une lumire tranquille; tandis
que, devant elles, le jardin, dj dans une ombre grise, s'endormait.
Pas un bruit, au dehors, ne montait de ce coin dsert de la ville.

Cependant, elles travaillrent dix grandes minutes en silence. Dsire
se donnait une peine infinie pour faire une jupe  sa poupe. Par
moments, Marthe levait la tte, regardait l'enfant avec une tendresse
un peu triste. Comme elle la voyait trs-embarrasse:

--Attends, reprit-elle; je vais lui mettre les bras, moi.

Elle prenait la poupe, lorsque deux grands garons de dix-sept et
dix-huit ans descendirent le perron. Ils vinrent embrasser Marthe.

--Ne nous gronde pas, maman, dit gaiement Octave. C'est moi qui
ai men Serge  la musique.... Il y avait un monde, sur le cours
Sauvaire!

--Je vous ai crus retenus au collge, murmura la mre; sans cela,
j'aurais t bien inquite.

Mais Dsire, sans plus songer  la poupe, s'tait jete au cou de
Serge, en lui criant:

--J'ai un oiseau qui s'est envol, le bleu, celui dont tu m'avais fait
cadeau.

Elle avait une grosse envie de pleurer. Sa mre, qui croyait ce
chagrin oubli, eut beau lui montrer la poupe. Elle tenait le bras de
son frre, elle rptait, en l'entranant vers le jardin:

--Viens voir.

Serge, avec sa douceur complaisante, la suivit, cherchant  la
consoler. Elle le conduisit  une petite serre, devant laquelle
se trouvait une cage pose sur un pied. L, elle lui expliqua que
l'oiseau s'tait sauv au moment o elle avait ouvert la porte pour
l'empcher de se battre avec un autre.

--Pardi! ce n'est pas tonnant, cria Octave, qui s'tait assis sur la
rampe de la terrasse: elle est toujours  les toucher, elle regarde
comment ils sont faits et ce qu'ils ont dans le gosier pour chanter.
L'autre jour, elle les a promens toute une aprs-midi dans ses
poches, afin qu'ils aient bien chaud.

--Octave!... dit Marthe d'un ton de reproche; ne la tourmente pas, la
pauvre enfant.

Dsire n'avait pas entendu. Elle racontait  Serge, avec de longs
dtails, de quelle faon l'oiseau s'tait envol.

--Vois-tu, il a gliss comme a, il est all se poser  ct, sur le
grand poirier de monsieur Rastoil. De l, il a saut sur le prunier,
au fond. Puis il a repass sur ma tte, et il est entr dans les
grands arbres de la sous-prfecture, o je ne l'ai plus vu, non, plus
du tout.

Des larmes parurent au bord de ses yeux.

--Il reviendra peut-tre, hasarda Serge.

--Tu crois?... J'ai envie de mettre les autres dans une bote et de
laisser la cage ouverte toute la nuit.

Octave ne put s'empcher de rire; mais Marthe rappela Dsire.

--Viens donc voir, viens donc voir!

Et elle lui prsenta la poupe. La poupe tait superbe; elle avait
une jupe roide, une tte forme d'un tampon d'toffe, des bras faits
d'une lisire cousue aux paules. Le visage de Dsire s'claira
d'une joie subite. Elle se rassit sur le tabouret, ne pensant plus
 l'oiseau, baisant la poupe, la berant dans sa main, avec une
purilit de gamine.

Serge tait venu s'accouder prs de son frre. Marthe avait repris son
bas.

--Alors, demanda-t-elle, la musique a jou?

--Elle joue tous les jeudis, rpondit Octave. Tu as tort, maman, de ne
pas venir. Toute la ville est l, les demoiselles Rastoil, madame de
Condamin, monsieur Paloque, la femme et la fille du maire... Pourquoi
ne viens-tu pas? Marthe ne leva pas les yeux; elle murmura, en
achevant une reprise:

--Vous savez bien, mes enfants, que je n'aime pas sortir. Je suis si
tranquille, ici. Puis, il faut que quelqu'un reste avec Dsire.

Octave ouvrait les lvres, mais il regarda sa soeur et se tut. Il
demeura l, sifflant doucement, levant les yeux sur les arbres de la
prfecture, pleins du tapage des pierrots qui se couchaient, examinant
les poiriers de M. Rastoil, derrire lesquels descendait le soleil.
Serge avait sorti de sa poche un livre qu'il lisait attentivement.
Il y eut un silence recueilli, chaud d'une tendresse muette, dans la
bonne lumire jaune qui plissait peu  peu sur la terrasse. Marthe,
couvant du regard ses trois enfants, au milieu de cette paix du soir,
tirait de grandes aiguilles rgulires.

--Tout le monde est donc en retard aujourd'hui? reprit-elle au bout
d'un instant. Il est prs de dix heures, et votre pre ne rentre
pas.... Je crois qu'il est all du ct des Tulettes.

--Ah bien! dit Octave, ce n'est pas tonnant, alors.... Les paysans
des Tulettes ne le lchent plus, quand ils le tiennent.... Est-ce pour
un achat de vin?

--Je l'ignore, rpondit Marthe; vous savez qu'il n'aime pas  parler
de ses affaires.

Un silence se fit de nouveau. Dans la salle  manger, dont la fentre
tait grande ouverte sur la terrasse, la vieille Rose, depuis un
moment, mettait le couvert, avec des bruits irrits de vaisselle et
d'argenterie. Elle paraissait de fort mchante humeur, bousculant
les meubles, grommelant des paroles entrecoupes. Puis elle alla se
planter  la porte de la rue, allongeant le cou, regardant au loin la
place de la Sous-Prfecture. Aprs quelques minutes d'attente, elle
vint sur le perron, criant:

 --Alors, monsieur Mouret ne rentrera pas dner?

--Si, Rose, attendez, rpondit Marthe paisiblement.

--C'est que tout brle. Il n'y a pas de bon sens. Quand monsieur fait
de ces tours-l, il devrait bien prvenir.... Moi, a m'est gal, aprs
tout. Le dner ne sera pas mangeable.

--Tu crois, Rose? dit derrire elle une voix tranquille. Nous le
mangerons tout de mme, ton dner.

C'tait Mouret qui rentrait. Ros se tourna, regarda son matre en
face, comme sur le point d'clater; mais, devant le calme absolu de
ce visage o perait une pointe de goguenarderie bourgeoise, elle
ne trouva pas une parole, elle s'en alla. Mouret descendit sur la
terrasse, o il pitina, sans s'asseoir. Il se contenta de donner,
du bout des doigts, une petite tape sur la joue de Dsire, qui lui
sourit. Marthe avait lev les yeux; puis, aprs avoir regard son
mari, elle s'tait mise  ranger son ouvrage dans sa table.

--Vous n'tes pas fatigu? demanda Octave, qui regardait les souliers
de son pre, blancs de poussire.

--Si, un peu, rpondit Mouret, sans parler autrement de la longue
course qu'il venait de faire  pied.

Mais il aperut, au milieu du jardin, une bche et un rteau que les
enfants avaient d oublier l.

--Pourquoi ne rentre-t-on pas les outils? s'cria-t-il. Je l'ai dit
cent fois. S'il venait  pleuvoir, ils seraient rouills.

Il ne se fcha pas davantage. Il descendit dans le jardin, alla
lui-mme chercher la bche et le rteau, qu'il revint accrocher
soigneusement au fond de la petite serre. En remontant sur la
terrasse, il furetait des yeux dans tous les coins des alles pour
voir si chaque chose tait bien en ordre.

--Tu apprends tes leons, toi? demanda-t-il en passant  ct de
Serge, qui n'avait pas quitt son livre.

--Non, mon pre, rpondit l'enfant. C'est un livre que l'abb
Bourrette m'a prt, la relation des _Missions en Chine_.

Mouret s'arrta net devant sa femme.

--A propos, reprit-il, il n'est venu personne?

--Non, personne, mon ami, dit Marthe d'un air surpris.

Il allait continuer, mais il parut se raviser; il pitina encore un
instant, sans rien dire; puis, s'avanant vers le perron:

--Eh bien! Rose, et ce dner qui brlait?

--Pardi! cria du fond du corridor la voix furieuse de la cuisinire,
il n'y a plus rien de prt maintenant; tout est froid. Vous attendrez,
monsieur. Mouret eut un rire silencieux; il cligna l'oeil gauche, en
regardant sa femme et ses enfants. La colre de Rose semblait l'amuser
fort. Il s'absorba ensuite dans le spectacle des arbres fruitiers de
son voisin.

--C'est surprenant, murmura-t-il, monsieur Rastoil a des poires
magnifiques, cette anne.

Marthe, inquite depuis un instant, semblait avoir une question sur
les lvres. Elle se dcida, elle dit timidement:

--Est-ce que tu attendais quelqu'un aujourd'hui, mon ami?

--Oui et non, rpondit-il, en se mettant  marcher de long en large.

--Tu as lou le second tage, peut-tre?

--J'ai lou, en effet.

Et, comme un silence embarrass se faisait, il continua de sa voix
paisible:

--Ce matin, avant dpartir pour les Tulettes, je suis mont chez
l'abb Bourrette; il a t trs-pressant, et, ma foi! j'ai conclu....
Je sais bien que cela te contrarie. Seulement, songe un peu, tu n'es
pas raisonnable, ma bonne. Ce second tage ne nous servait  rien;
il se dlabrait. Les fruits que nous conservions dans les chambres,
entretenaient l une humidit qui dcollait les papiers.... Pendant
que j'y songe, n'oublie pas de faire enlever les fruits ds demain:
notre locataire peut arriver d'un moment  l'autre.

--Nous tions pourtant si  l'aise, seuls dans notre maison! laissa
chapper Marthe  demi-voix.

--Bah! reprit Mouret, un prtre, ce n'est pas bien gnant. Il vivra
chez lui, et nous chez nous. Ces robes noires, a se cache pour avaler
un verre d'eau.... Tu sais si je les aime, moi! Des fainants, la
plupart.... Eh bien! ce qui m'a dcid  louer, c'est que justement
j'ai trouv un prtre. Il n'y a rien  craindre pour l'argent avec
eux, et on ne les entend pas mme mettre leur clef dans la serrure.

Marthe restait dsole. Elle regardait, autour d'elle, la maison
heureuse, baignant dans l'adieu du soleil le jardin, o l'ombre
devenait plus grise; elle regardait ses enfants, son bonheur endormi
qui tenait l, dans ce coin troit.

--Et sais-tu quel est ce prtre? reprit-elle.

--Non, mais l'abb Bourrette a lou en son nom, cela suffit. L'abb
Bourrette est un brave homme.... Je sais que notre locataire s'appelle
Faujas, l'abb Faujas, et qu'il vient du diocse de Besanon. Il
n'aura pas pu s'entendre avec son cur; on l'aura nomm vicaire ici,
 Saint-Saturnin. Peut-tre qu'il connat notre vque, monseigneur
Rousselot. Enfin, ce ne sont pas nos affaires, tu comprends... Moi,
dans tout ceci, je me fie  l'abb Bourrette.

Cependant, Marthe ne se rassurait pas. Elle tenait tte  son mari, ce
qui lui arrivait rarement.

--Tu as raison, dit-elle, aprs un court silence, l'abb est un digne
homme. Seulement, je me souviens que lorsqu'il est venu pour visiter
l'appartement, il m'a dit ne pas connatre la personne au nom de
laquelle il tait charg de louer. C'est une de ces commissions comme
on s'en donne entre prtres, d'une ville  une autre.... Il me semble
que tu aurais pu crire  Besanon, te renseigner, savoir enfin qui tu
vas introduire chez toi.

Mouret ne voulait point s'emporter; il eut un rire de complaisance.

--Ce n'est pas le diable, peut-tre.... Te voil toute tremblante. Je
ne te savais pas si superstitieuse que a. Tu ne crois pas au moins
que les prtres portent malheur, comme on dit. Ils ne portent pas
bonheur non plus, c'est vrai. Ils sont comme les autres hommes.... Ah
bien! tu verras, lorsque cet abb sera l, si sa soutane me fait peur!

--Non, je ne suis pas superstitieuse, tu le sais, murmura Marthe. J'ai
comme un gros chagrin, voil tout.

Il se planta devant elle, il l'interrompit d'un geste brusque.

--C'est assez, n'est-ce pas? dit-il. J'ai lou, n'en parlons plus.

Et il ajouta, du ton railleur d'un bourgeois qui croit avoir conclu
une bonne affaire:

--Le plus clair, c'est que j'ai lou cent cinquante francs: ce sont
cent cinquante francs de plus qui entreront chaque anne dans la
maison.

Marthe avait baiss la tte, ne protestant plus que par un balancement
vague des mains, fermant doucement les yeux, comme pour ne pas laisser
tomber les larmes dont ses paupires taient toutes gonfles. Elle
jeta un regard furtif sur ses enfants, qui, pendant l'explication
qu'elle venait d'avoir avec leur pre, n'avaient pas paru entendre,
habitus sans doute  ces sortes de scnes o se complaisait la verve
moqueuse de Mouret.

--Si vous voulez manger maintenant, vous pouvez venir, dit Rose de sa
voix maussade, en s'avanant sur le perron.

--C'est cela. Les enfants,  la soupe! cria gaiement Mouret, sans
paratre garder la moindre mchante humeur. La famille se leva. Alors
Dsire, qui avait gard sa gravit de pauvre innocente, eut comme un
rveil de douleur, en voyant tout le monde se remuer. Elle se jeta au
cou de son pre, elle balbutia:

--Papa, j'ai un oiseau qui s'est envol.

--Un oiseau, ma chrie? Nous le rattraperons.

Et il la caressait, il se faisait trs-calin. Mais il fallut qu'il
allt, lui aussi, voir la cage. Quand il ramena l'enfant, Marthe et
ses deux fils se trouvaient dj dans la salle  manger. Le soleil
couchant, qui entrait par la fentre, rendait toutes gaies les
assiettes de porcelaine, les timbales des enfants, la nappe blanche.
La pice tait tide, recueillie, avec l'enfoncement verdtre du
jardin.

Comme Marthe, calme par cette paix, tait en souriant le couvercle
de la soupire, un bruit se fit dans le corridor. Rose, effare,
accourut, en bulbutiant:

--Monsieur l'abb Faujas est l. II

Mouret fit un geste de contrarit. Il n'attendait rellement son
locataire que le surlendemain, au plus tt. Il se levait vivement,
lorsque l'abb Faujas parut  la porte, dans le corridor. C'tait un
homme grand et fort, une face carre, aux traits larges, au teint
terreux. Derrire lui, dans son ombre, se tenait une femme ge qui
lui ressemblait tonnamment, plus petite, l'air plus rude. En voyant
la table mise, ils eurent tous les deux un mouvement d'hsitation; ils
reculrent discrtement, sans se retirer. La haute figure noire du
prtre faisait une tache de deuil sur la gaiet du mur blanchi  la
chaux.

--Nous vous demandons pardon de vous dranger, dit-il  Mouret. Nous
venons de chez monsieur l'abb Bourrette; il a d vous prvenir....

--Mais pas du tout! s'cria Mouret. L'abb n'en fait jamais d'autres;
il a toujours l'air de descendre du paradis.... Ce matin encore,
monsieur, il m'affirmait que vous ne seriez pas ici avant deux
jours.... Enfin, il va falloir vous installer tout de mme. L'abb
Faujas s'excusa. Il avait une voix grave, d'une grande douceur dans
la chute des phrases. Vraiment, il tait dsol d'arriver  un pareil
moment. Quand il eut exprim ses regrets, sans bavardage, en dix
paroles nettement choisies, il se tourna pour payer le commissionnaire
qui avait apport sa malle. Ses grosses mains bien faites tirrent
d'un pli de sa soutane une bourse, dont on n'aperut que les anneaux
d'acier; il fouilla un instant, palpant du bout des doigts, avec
prcaution, la tte baisse. Puis, sans qu'on et vu la pice de
monnaie, le commissionnaire s'en alla. Lui, reprit de sa voix polie:

--Je vous en prie, monsieur, remettez-vous  table.... Votre
domestique nous indiquera l'appartement. Elle m'aidera  monter ceci.

Il se baissait dj pour prendre une poigne de la malle. C'tait une
petite malle de bois, garantie par des coins et des bandes de tle;
elle paraissait avoir t rpare, sur un des flancs,  l'aide d'une
traverse de sapin. Mouret resta surpris, cherchant des yeux les autres
bagages du prtre; mais il n'aperut qu'un grand panier, que la dame
ge tenait  deux mains, devant ses jupes, s'enttant, malgr la
fatigue,  ne pas le poser  terre. Sous le couvercle soulev, parmi
des paquets de linge, passaient le coin d'un peigne envelopp dans du
papier, et le cou d'un litre mal bouch.

--Non, non, laissez cela, dit Mouret en poussant lgrement la malle
du pied. Elle ne doit pas tre lourde; Rose la montera bien toute
seule.

Il n'eut sans doute pas conscience du secret ddain qui perait dans
ses paroles. La dame ge le regarda fixement de ses yeux noirs; puis,
elle revint  la salle  manger,  la table servie, qu'elle examinait
depuis qu'elle tait l. Elle passait d'un objet  l'autre, les lvres
pinces. Elle n'avait pas prononc une parole. Cependant, l'abb
Faujas consentit  laisser la malle. Dans la poussire jaune du soleil
qui entrait par la porte du jardin, sa soutane rpe semblait toute
rouge; des reprises en brodaient les bords; elle tait trs-propre,
mais si mince, si lamentable, que Marthe, reste assise jusque-l avec
une sorte de rserve inquite, se leva  son tour. L'abb, qui n'avait
jet sur elle qu'un coup d'oeil rapide, aussitt dtourn, la vit
quitter sa chaise, bien qu'il ne part nullement la regarder.

--Je vous en prie, rpta-t-il, ne vous drangez pas; nous serions
dsols de troubler votre dner.

--Eh bien! c'est cela, dit Mouret qui avait faim. Rose va vous
conduire. Demandez-lui tout ce dont vous aurez besoin....
Installez-vous, installez-vous  votre aise.

L'abb Faujas, aprs avoir salu, se dirigeait dj vers l'escalier,
lorsque Marthe s'approcha de son mari, en murmurant:

--Mais, mon ami, tu ne songes pas....

--Quoi donc? demanda-t-il, voyant qu'elle hsitait.

--Les fruits, tu sais bien.

--Ah! diantre! c'est vrai, il y a les fruits, dit-il d'un ton
constern. Et, comme l'abb Faujas revenait, l'interrogeant du regard:

--Je suis vraiment bien contrari, monsieur, reprit-il. Le pre
Bourrette est srement un digne homme, seulement il est fcheux que
vous l'ayez charg de votre affaire.... Il n'a pas pour deux liards
de tte.... Si nous avions su, nous aurions tout prpar. Au lieu que
nous voil maintenant avec un dmnagement  faire.... Vous comprenez,
nous utilisions les chambres. Il y a l-haut, sur le plancher, toute
notre rcolte de fruits, des figues, des pommes, du raisin....

Le prtre l'coutait avec une surprise que sa grande politesse ne
russissait plus  cacher. --Oh! mais a ne sera pas long, continua
Mouret. En dix minutes, si vous voulez bien prendre la peine
d'attendre, Rose va dbarrasser vos chambres.

Une vive inquitude grandissait sur le visage terreux de l'abb.

--Le logement est meubl, n'est-ce pas? demanda-t-il.

--Du tout, il n'y a pas un meuble; nous ne l'avons jamais habit.

Alors, le prtre perdit son calme; une lueur passa dans ses yeux gris.
Il s'cria avec une violence contenue:

--Comment! mais j'avais formellement recommand dans ma lettre de
louer un logement meubl. Je ne pouvais pas apporter des meubles dans
ma malle, bien sr.

--Hein! qu'est-ce que je disais? cria Mouret d'un ton plus haut.
Ce Bourrette est incroyable.... Il est venu, monsieur, et il a vu
certainement les pommes, puisqu'il en a mme pris une dans la main, en
dclarant qu'il avait rarement admir une aussi belle pomme. Il a dit
que tout lui semblait trs-bien, que c'tait a qu'il fallait, et
qu'il louait.

L'abb Faujas n'coutait plus; tout un flot de colre tait mont 
ses joues. Il se tourna, il balbutia, d'une voix anxieuse:

--Mre, vous entendez? il n'y a pas de meubles.

La vieille dame, serre dans son mince chle noir, venait de visiter
le rez-de-chausse,  petits pas furtifs, sans lcher son panier. Elle
s'tait avance jusqu' la porte de la cuisine, en avait inspect les
quatre murs; puis, revenant sur le perron, elle avait lentement, d'un
regard, pris possession du jardin. Mais la salle  manger surtout
l'intressait; elle se tenait de nouveau debout, en face de la table
servie, regardant fumer la soupe, lorsque son fils lui rpta:

--Entendez-vous, mre? il va falloir aller  l'htel.

Elle leva la tte, sans rpondre; toute sa face refusait de quitter
cette maison, dont elle connaissait dj les moindres coins. Elle eut
un imperceptible haussement d'paules, les yeux vagues, allant de la
cuisine au jardin et du jardin  la salle  manger.

Mouret, cependant, s'impatientait. Voyant que ni la mre ni le fils ne
paraissaient dcids  quitter la place, il reprit:

--C'est que nous n'avons pas de lits, malheureusement.... Il y a bien,
au grenier, un lit de sangle, dont madame,  la rigueur, pourrait
s'accommoder jusqu' demain; seulement, je ne vois pas trop sur quoi
coucherait monsieur l'abb.

Alors madame Faujas ouvrit enfin les lvres; elle dit d'une voix
brve, au timbre un peu rauque:

--Mon fils prendra le lit de sangle.... Moi, je n'ai besoin que d'un
matelas par terre, dans un coin. L'abb approuva cet arrangement d'un
signe de tte. Mouret allait se rcrier, chercher autre chose; mais,
devant l'air satisfait de ses nouveaux locataires, il se tut, se
contentant d'changer avec sa femme un regard d'tonnement.

--Demain il fera jour, dit-il avec sa pointe de moquerie bourgeoise;
vous pourrez vous meubler comme vous l'entendrez. Rose va monter
enlever les fruits et faire les lits. Si vous voulez attendre un
instant sur la terrasse.... Allons, donnez deux chaises, mes enfants.

Les enfants, depuis l'arrive du prtre et de sa mre, taient
demeurs tranquillement assis devant la table. Ils les examinaient
curieusement. L'abb n'avait pas sembl les apercevoir; mais madame
Faujas s'tait arrte un instant  chacun d'eux, les dvisageant,
comme pour pntrer d'un coup dans ces jeunes ttes. En entendant les
paroles de leur pre, ils s'empressrent tous trois et sortirent des
chaises.

La vieille dame ne s'assit pas. Comme Mouret se tournait, ne
l'apercevant plus, il la vit plante devant une des fentres
entrebilles du salon; elle allongeait le cou, elle achevait son
inspection, avec l'aisance tranquille d'une personne qui visite une
proprit  vendre. Au moment o Rose soulevait la petite malle, elle
rentra dans le vestibule, en disant simplement:

--Je monte l'aider.

Et elle monta derrire la domestique. Le prtre ne tourna pas mme la
tte; il souriait aux trois enfants, rests debout devant lui. Son
visage avait une expression de grande douceur, quand il voulait,
malgr la duret du front et les plis rudes de la bouche.

--C'est toute votre famille, madame? demanda-t-il  Marthe, qui
s'tait approche.

--Oui, monsieur, rpondit-elle, gne par le regard clair qu'il fixait
sur elle.

Mais il regarda de nouveau les enfants, il continua:

--Voil deux grands garons qui seront bientt des hommes.... Vous
avez fini vos tudes, mon ami?

Il s'adressait  Serge. Mouret coupa la parole  l'enfant.

--Celui-ci a fini, bien qu'il soit le cadet. Quand je dis qu'il a
fini, je veux dire qu'il est bachelier, car il est rentr au collge
pour faire une anne de philosophie: c'est le savant de la famille...
L'autre, l'an, ce grand dadais, ne vaut pas grand'chose, allez. Il
s'est dj fait refuser deux fois au baccalaurat, et vaurien avec
cela, toujours le nez en l'air, toujours polissonnant.

Octave coutait ces reproches en souriant, tandis que Serge avait
baiss la tte sous les loges. Faujas parut un instant encore les
tudier en silence; puis, passant  Dsire, retrouvant son air
tendre:

--Mademoiselle, demanda-t-il, me permettrez-vous d'tre votre ami?

Elle ne rpondit pas; elle vint, presque effraye, se cacher le visage
contre l'paule de sa mre. Celle-ci, au lieu de lui dgager la face,
la serra davantage, en lui passant un bras  la taille.

--Excusez-la, dit-elle avec quelque tristesse; elle n'a pas la tte
forte, elle est reste petite fille.... C'est une innocente.... Nous
ne la tourmentons pas pour apprendre. Elle a quatorze ans, et elle ne
sait encore qu'aimer les btes.

Dsire, sous les caresses de sa mre, s'tait rassure; elle avait
tourn la tte, elle souriait. Puis, d'un air hardi;

--Je veux bien que vous soyez mon ami.... Seulement vous ne faites
jamais de mal aux mouches, dites?

Et, comme tout le monde s'gayait autour d'elle:

--Octave les crase, les mouches; continua-t-elle gravement. C'est
trs-mal.

L'abb Faujas s'tait assis. Il semblait trs-las. Il s'abandonna un
moment  la paix tide de la terrasse, promenant ses regards ralentis
sur le jardin, sur les arbres des proprits voisines. Ce grand calme,
ce coin dsert de petite ville, lui causaient une sorte de surprise.
Son visage se tacha de plaques sombres.

--On est trs-bien ici, murmura-t-il.

Puis il garda le silence, comme absorb et perdu. Il eut un lger
sursaut, lorsque Mouret lui dit avec un rire:

--Si vous le permettez, maintenant, monsieur, nous allons nous mettre
 table.

Et, sur le regard de sa femme:

--Vous devriez faire comme nous, accepter une assiette de soupe. Cela
vous viterait d'aller dner  l'htel.... Ne vous gnez pas, je vous
en prie.

--Je vous remercie mille fois, nous n'avons besoin de rien, rpondit
l'abb d'un ton d'extrme politesse, qui n'admettait pas une seconde
invitation.

Alors, les Mouret retournrent dans la salle  manger, o ils
s'attablrent. Marthe servit la soupe. Il y eut bientt un tapage
rjouissant de cuillers. Les enfants jasaient. Dsire eut des rires
clairs, en coutant une histoire que son pre racontait, enchant
d'tre enfin  table. Cependant, l'abb Faujas, qu'ils avaient oubli,
restait assis sur la terrasse, immobile, en face du soleil couchant.
Il ne tournait pas la tte; il semblait ne pas entendre. Comme le
soleil allait disparatre, il se dcouvrit, touffant sans doute.
Marthe, place devant la fentre, aperut sa grosse tte nue, aux
cheveux courts, grisonnant dj vers les tempes. Une dernire lueur
rouge alluma ce crne rude de soldat, o la tonsure tait comme la
cicatrice d'un coup de massue; puis, la lueur s'teignit, le prtre,
entrant dans l'ombre, ne fut plus qu'un profil noir sur la cendre
grise du crpuscule.

Ne voulant pas appeler Rose, Marthe alla chercher elle-mme une lampe
et servit le premier plat. Comme elle revenait de la cuisine, elle
rencontra, au pied de l'escalier, une femme qu'elle ne reconnut pas
d'abord. C'tait madame Faujas. Elle avait mis un bonnet de linge;
elle ressemblait  une servante, avec sa robe de cotonnade, serre au
corsage par un fichu jaune, nou derrire la taille; et, les poignets
nus, encore toute soufflante de la besogne qu'elle venait de faire,
elle tapait ses gros souliers lacs sur le dallage du corridor.

--Voil qui est fait, n'est-ce pas, madame? lui dit Marthe en
souriant. --Oh! une misre, rpondit-elle; en deux coups de poing,
l'affaire a t bcle.

Elle descendit le perron, elle radoucit sa voix:

--Ovide, mon enfant, veux-tu monter? Tout est prt l-haut.

Elle dut toucher son fils  l'paule pour le tirer de sa rverie.
L'air frachissait. Il frissonna, il la suivit sans parler. Comme il
passait devant la porte de la salle  manger, toute blanche de la
clart vive de la lampe, toute bruyante du bavardage des enfants, il
allongea la tte, disant de sa voix souple:

--Permettez-moi de vous remercier encore et de nous excuser de tout ce
drangement.... Nous sommes confus....

--Mais non, mais non! cria Mouret; c'est nous autres qui sommes
dsols de n'avoir pas mieux  vous offrir pour cette nuit.

Le prtre salua, et Marthe rencontra de nouveau ce regard clair, ce
regard d'aigle qui l'avait motionne. Il semblait qu'au fond de
l'oeil, d'un gris morne d'ordinaire, une flamme passt brusquement,
comme ces lampes qu'on promne derrire les faades endormies des
maisons.

--Il a l'air de ne pas avoir froid aux yeux, le cur, dit
railleusement Mouret, quand la mre et le fils ne furent plus l.

--Je les crois peu heureux, murmura Marthe.

--Pour a, il n'apporte certainement pas le Prou dans sa malle....
Elle est lourde, sa malle! Je l'aurais souleve du bout de mon petit
doigt.

Mais il fut interrompu dans son bavardage par Rose, qui venait
de descendre l'escalier en courant, afin de raconter les choses
surprenantes qu'elle avait vues.

--Ah! bien, dit-elle en se plantant devant la table o mangeaient ses
matres, en voil une gaillarde! Cette dame a au moins soixante-cinq
ans, et a ne parat gure, allez! Elle vous bouscule, elle travaille
comme un cheval.

--Elle t'a aide  dmnager les fruits? demanda curieusement Mouret.

--Je crois bien, monsieur. Elle emportait les fruits comme a, dans
son tablier; des charges  tout casser. Je me disais: Bien sr, la
robe va y rester. Mais pas du tout; c'est de l'toffe solide, de
l'toffe comme j'en porte moi-mme. Nous avons d faire plus de dix
voyages. Moi, j'avais les bras rompus. Elle bougonnait, disant que
a ne marchait pas. Je crois que je l'ai entendue jurer, sauf votre
respect.

Mouret semblait s'amuser beaucoup.

--Et les lits? reprit-il.

--Les lits, c'est elle qui les a faits.... Il faut la voir retourner
un matelas. a ne pse pas lourd, je vous en rponds; elle le
prend par un bout, le jette en l'air comme une plume.... Avec a,
trs-soigneuse. Elle a bord le lit de sangle, comme un dodo d'enfant.
Elle aurait eu  coucher l'enfant Jsus, qu'elle n'aurait pas tir les
draps avec plus de dvotion.... Des quatre couvertures, elle en a mis
trois sur le lit de sangle. C'est comme des oreillers: elle n'en a pas
voulu pour elle; son fils a les deux.

--Alors elle va coucher par terre?

--Dans un coin, comme un chien. Elle a jet un matelas sur le plancher
de l'autre chambre, en disant qu'elle allait dormir l, mieux que dans
le paradis. Jamais je n'ai pu la dcider  s'arranger plus proprement.
Elle prtend qu'elle n'a jamais froid et que sa tte est trop dure
pour craindre le carreau.... Je leur ai donn de l'eau et du sucre,
comme madame me l'avait recommand, et voil.... N'importe, ce sont de
drles de gens.

Rose acheva de servir le dner. Les Mouret, ce soir-l, firent traner
le repas. Ils causrent longuement des nouveaux locataires. Dans
leur vie d'une rgularit d'horloge, l'arrive de ces deux personnes
trangres tait un gros vnement. Ils en parlaient comme d'une
catastrophe, avec ces minuties de dtails qui aident  tuer les
longues soires de province. Mouret, particulirement, se plaisait aux
commrages de petite ville. Au dessert, les coudes sur la table, dans
la tideur de la salle  manger, il rpta pour la dixime fois, de
l'air satisfait d'un homme heureux:

--Ce n'est pas un beau cadeau que Besanon fait  Plassans ...
Avez-vous vu le derrire de sa soutane, quand il s'est tourn?... a
m'tonnerait beaucoup, si les dvotes couraient aprs celui-l. Il est
trop rp; les dvotes aiment les jolis curs.

--Sa voix a de la douceur, dit Marthe, qui tait indulgente.

--Pas lorsqu'il est en colre, toujours, reprit Mouret. Vous ne l'avez
donc pas entendu se fcher, quand il a su que l'appartement n'tait
pas meubl? C'est un rude homme; il ne doit pas flner dans les
confessionnaux, allez! Je suis bien curieux de savoir comment il va
se meubler, demain. Pourvu qu'il me paye, au moins. Tant pis! je
m'adresserai  l'abb Bourrette; je ne connais que lui.

On tait peu dvot dans la famille. Les enfants eux-mmes se moqurent
de l'abb et de sa mre. Octave imita la vieille dame, lorsqu'elle
allongeait le cou pour voir au fond des pices, ce qui fit rire
Dsire.

Serge, plus grave, dfendit ces pauvres gens. D'ordinaire,  dix
heures prcises, lorsqu'il ne faisait pas sa partie de piquet, Mouret
prenait un bougeoir et allait se coucher; mais, ce soir-l,  onze
heures, il tenait encore bon contre le sommeil. Dsire avait fini par
s'endormir, la tte sur les genoux de Marthe. Les deux garons taient
monts dans leur chambre. Mouret bavardait toujours, seul en face de
sa femme.

--Quel ge lui donnes-tu? demanda-t-il brusquement.

--A qui? dit Marthe, qui commenait, elle aussi,  s'assoupir.

--A l'abb, parbleu! Hein? entre quarante et quarante-cinq ans,
n'est-ce pas? C'est un beau gaillard. Si ce n'est pas dommage que a
porte la soutane! Il aurait fait un fameux carabinier.

Puis, au bout d'un silence, parlant seul, continuant  voix haute des
rflexions qui le rendaient tout songeur:

--Ils sont arrivs par le train de six heures trois quarts. Ils n'ont
donc eu que le temps de passer chez l'abb Bourrette et de venir
ici.... Je parie qu'ils n'ont pas dn. C'est clair. Nous les aurions
bien vus sortir pour aller  l'htel.... Ah! par exemple, a me ferait
plaisir de savoir o ils ont pu manger.

Rose, depuis un instant, rdait dans la salle  manger, attendant
que ses matres allassent se coucher, pour fermer les portes et les
fentres.

--Moi je le sais o ils ont mang, dit-elle.

Et comme Mouret se tournait vivement:

--Oui, j'tais remonte pour voir s'ils ne manquait de rien.
N'entendant pas de bruit, je n'ai point os frapper; j'ai regard par
la serrure.

--Mais c'est mal, trs-mal, interrompit Marthe svrement. Vous savez
bien, Rose, que je n'aime point cela.

--Laisse donc, laisse donc! s'cria Mouret, qui, dans d'autres
circonstances, se serait emport contre la curieuse. Vous avez regard
par la serrure?

--Oui, monsieur, c'tait pour le bien.

--videmment.... Qu'est-ce qu'ils faisaient?

--Eh bien! donc, monsieur, ils mangeaient.... Je les ai vus qui
mangeaient sur le coin du lit de sangle. La vieille avait tal une
serviette. Chaque fois qu'ils se servaient du vin, ils recouchaient le
litre bouch contre l'oreiller.

--Mais que mangeaient-ils?

--Je ne sais pas au juste, monsieur. a m'a paru un reste de pt,
dans un journal. Ils avaient aussi des pommes, des petites pommes de
rien du tout.

--Et ils causaient, n'est-ce pas? Vous avez entendu ce qu'ils
disaient?

--Non, monsieur, ils ne causaient pas.... Je suis reste un bon quart
d'heure  les regarder. Ils ne disaient rien, pas a, tenez! Ils
mangeaient, ils mangeaient! Marthe s'tait leve, rveillant Dsire,
faisant mine de monter; la curiosit de son mari la blessait. Celui-ci
se dcida enfin  se lever galement; tandis que la vieille Rose, qui
tait dvote, continuait d'une voix plus basse:

--Le pauvre cher homme devait avoir joliment faim.... Sa mre lui
passait les plus gros morceaux et le regardait avaler avec un
plaisir.... Enfin, il va dormir dans des draps bien blancs. A moins
que l'odeur des fruits ne l'incommode. C'est que a ne sent pas bon
dans la chambre; vous savez, cette odeur aigre des poires et des
pommes. Et pas un meuble, rien que le lit dans un coin. Moi, j'aurais
peur, je garderais la lumire toute la nuit.

Mouret avait pris son bougoir. Il resta un instant debout devant
Rose, rsumant la soire dans ce mot de bourgeois tir de ses ides
accoutumes:

--C'est extraordinaire.

Puis, il rejoignit sa femme au pied de l'escalier. Elle tait couche,
elle dormait dj, qu'il coutait encore les bruits lgers qui
venaient de l'tage suprieur. La chambre de l'abb tait juste
au-dessus de la sienne. Il l'entendit ouvrir doucement la fentre,
ce qui l'intrigua beaucoup. Il leva la tte de l'oreiller, luttant
dsesprment contre le sommeil, voulant savoir combien de temps le
prtre resterait  la fentre. Mais le sommeil fut le plus fort;
Mouret ronflait  poings ferms, avant d'avoir pu saisir de nouveau le
sourd grincement de l'espagnolette.

En haut,  la fentre, l'abb Faujas, tte nue, regardait la nuit
noire. Il demeura longtemps l, heureux d'tre enfin seul, s'absorbant
dans ces penses qui lui mettaient tant de duret au front. Sous lui,
il sentait le sommeil tranquille de cette maison o il tait depuis
quelques heures, l'haleine pure des enfants, le souffle honnte de
Marthe, la respiration grosse et rgulire de Mouret. Et il y avait
un mpris dans le redressement, de son cou de lutteur, tandis qu'il
levait la tte comme pour voir au loin, jusqu'au fond de la petite
ville endormie. Les grands arbres du jardin de la sous-prfecture
faisaient une masse sombre, les poiriers de M. Rastoil allongeaient
des membres maigres et tordus; puis, ce n'tait plus qu'une mer de
tnbres, un nant, dont pas un bruit ne montait. La ville avait une
innocence de fille au berceau.

L'abb Faujas tendit les bras d'un air de dfi ironique, comme s'il
voulait prendre Plassans pour l'touffer d'un effort contre sa
poitrine robuste. Il murmura:

--Et ces imbciles qui souriaient, ce soir, en me voyant traverser
leurs rues!




III


Le lendemain, Mouret passa la matine  pier son nouveau locataire.
Cet espionnage allait emplir les heures vides qu'il passait au logis
 tatillonner,  ranger les objets qui tranaient,  chercher des
querelles  sa femme et  ses enfants. Dsormais, il aurait une
occupation, un amusement, qui le tirerait de sa vie de tous les jours.
Il n'aimait pas les curs, comme il le disait, et le premier
prtre qui tombait dans son existence l'intressait  un point
extraordinaire. Ce prtre apportait chez lui une odeur mystrieuse,
un inconnu presque inquitant. Bien qu'il ft l'esprit fort, qu'il se
dclart voltairien, il avait en face de l'abb tout un tonnement, un
frisson de bourgeois, o perait une pointe de curiosit gaillarde.

Pas un bruit ne venait du second tage. Mouret couta attentivement
dans l'escalier, il se hasarda mme  monter au grenier. Comme
il ralentissait le pas en longeant le corridor, un frlement de
pantoufles qu'il crut entendre derrire la porte, l'motionna
extrmement. N'ayant rien pu surprendre de net, il descendit au
jardin, se promena sous la tonnelle du fond, levant les yeux,
cherchant  voir par les fentres ce qui se passait dans les pices.
Mais il n'aperut pas mme l'ombre de l'abb. Madame Faujas, qui
n'avait sans doute point de rideaux, avait tendu, en attendant, des
draps de lit derrire les vitres.

Au djeuner, Mouret parut trs-vex.

--Est-ce qu'ils sont morts, l-haut? dit-il en coupant du pain aux
enfants. Tu ne les as pas entendus remuer, toi, Marthe?

--Non, mon ami; je n'ai pas fait attention.

Rose cria de la cuisine:

--Il y a beau temps qu'ils ne sont plus l; s'ils courent toujours,
ils sont loin.

Mouret appela la cuisinire et la questionna minutieusement.

--Ils sont sortis, monsieur: la mre d'abord, le cur ensuite. Je
ne les aurais pas vus, tant ils marchent doucement, si leurs ombres
n'avaient pass sur le carreau de ma cuisine, quand ils ont ouvert la
porte.... J'ai regard dans la rue, pour voir; mais ils avaient fil,
et raide, je vous en rponds.

--C'est bien surprenant.... Mais o tais-je donc?

--Je crois que monsieur tait au fond du jardin,  voir les raisins de
la tonnelle.

Cela acheva de mettre Mouret d'une excrable humeur. Il dblatra
contre les prtres: c'taient tous des cachotiers; ils taient dans
un tas de manigances, auxquelles le diable ne reconnatrait rien; ils
affectaient une pruderie ridicule,  ce point que personne n'avait
jamais vu un prtre se dbarbouiller. Il finit par se repentir d'avoir
lou  cet abb qu'il ne connaissait pas.

--C'est ta faute, aussi! dit-il  sa femme, en se levant de table.

Marthe allait protester, lui rappeler leur discussion de la veille;
mais elle leva les yeux, le regarda et ne dit rien. Lui, cependant, ne
se dcidait pas  sortir, comme il en avait l'habitude. Il allait et
venait, de la salle  manger au jardin, furetant, prtendant que tout
tranait, que la maison tait au pillage; puis, il se fcha contre
Serge et Octave, qui, disaient-ils, taient partis, une demi-heure
trop tt, pour le collge.

--Est-ce que papa ne sort pas? demanda Dsire  l'oreille de sa mre.
Il va bien nous ennuyer, s'il reste.

Marthe la fit taire. Mouret parla enfin d'une affaire qu'il devait
terminer dans la journe. Il n'avait pas un moment, il ne pouvait pas
mme se reposer un jour chez lui, lorsqu'il en prouvait le besoin. Il
partit, dsol de ne pas demeurer l, aux aguets.

Le soir, quand il rentra, il avait toute une fivre de curiosit.

--Et l'abb? demanda-t-il, avant mme d'ter son chapeau.

Marthe travaillait  sa place ordinaire, sur la terrasse.

--L'abb? rpta-t-elle avec quelque surprise. Ah! oui, l'abb....
Je ne l'ai pas vu, je crois qu'il s'est install. Rose m'a dit qu'on
avait apport des meubles.

--Voil ce que je craignais, s'cria Mouret. J'aurais voulu tre l;
car, enfin, les meubles sont ma garantie.... Je savais bien que tu ne
bougerais pas de ta chaise. Tu es une pauvre tte, ma bonne.... Rose!
Rose!

Et lorsque la cuisinire fut l:

--On a apport des meubles pour les gens du second?

--Oui, monsieur, dans une petite carriole. J'ai reconnu la carriole de
Bergasse, le revendeur du march. Allez, il n'y en avait pas lourd.
Madame Faujas suivait. En montant la rue Balande, elle a mme donn un
coup de main  l'homme qui poussait.

--Vous avez vu les meubles, au moins; vous les avez compts?
--Certainement, monsieur; je m'tais mise sur la porte. Ils ont tous
pass devant moi, ce qui mme n'a pas paru faire plaisir  madame
Faujas. Attendez.... On a d'abord mont un lit de fer, puis une
commode, deux tables, quatre chaises.... Ma foi, c'est tout.... Et des
meubles pas neufs. Je n'en donnerais pas trente cus.

--Mais il fallait avertir madame; nous ne pouvons pas louer dans des
conditions pareilles.... Je vais de ce pas m'expliquer avec l'abb
Bourrette.

Il se fchait, il sortait, lorsque Marthe russit  l'arrter net, en
disant:

--coute donc, j'oubliais.... Il ont pay six mois  l'avance.

--Ah! ils ont pay? balbutia-t-il d'un ton presque fch.

--Oui, c'est la vieille dame qui est descendue et qui m'a remis ceci.

Elle fouilla dans sa table  ouvrage, elle donna  son mari
soixante-quinze francs en pices de cent sous, enveloppes
soigneusement dans un morceau de journal. Mouret compta l'argent, en
murmurant.

--S'ils payent, ils sont bien libres.... N'importe, ce sont de drles
de gens. Tout le monde ne peut pas tre riche, c'est sr; seulement,
ce n'est pas une raison, quand on n'a pas le sou, pour se donner ainsi
des allures suspectes.

--Je voulais te dire aussi, reprit Marthe en le voyant calm: la
vieille dame m'a demand si nous tions disposs  lui cder le lit de
sangle; je lui ai rpondu que nous n'en faisions rien, qu'elle pouvait
le garder tant qu'elle voudrait.

--Tu as bien fait, il faut les obliger.... Moi, je te l'ai dit, ce qui
me contrarie avec ces diables de curs, c'est qu'on ne sait jamais
ce qu'ils pensent ni ce qu'ils font.  part cela, il y a souvent des
hommes trs-honorables parmi eux.

L'argent paraissait l'avoir consol. Il plaisanta, tourmenta Serge
sur la relation des _Missions en Chine_, qu'il lisait dans ce moment.
Pendant le dner, il affecta de ne plus s'occuper des gens du second.
Mais, Octave ayant racont qu'il avait vu l'abb Faujas sortir de
l'vch, Mouret ne put se tenir davantage. Au dessert, il reprit
la conversation de la veille. Puis, il eut quelque honte. Il tait
d'esprit fin, sous son paisseur de commerant retir; il avait
surtout un grand bon sens, une droiture de jugement qui lui faisait,
le plus souvent, trouver le mot juste, au milieu des commrages de la
province.

--Aprs tout, dit-il en allant se coucher, ce n'est pas bien de mettre
son nez dans les affaires des autres.... L'abb peut faire ce qu'il
lui plat. C'est ennuyeux de toujours causer de ces gens; moi, je m'en
lave les mains maintenant.

Huit jours se passrent. Mouret avait repris ses occupations
habituelles; il rdait dans la maison, discutait avec les enfants,
passait ses aprs-midi au dehors  conclure pour le plaisir des
affaires dont il ne parlait jamais, mangeait et dormait en homme pour
qui l'existence est une pente douce, sans secousses ni surprises
d'aucune sorte. Le logis semblait mort de nouveau. Marthe tait  sa
place accoutume, sur la terrasse, devant la petite table  ouvrage.
Dsire jouait,  son ct. Les deux garons ramenaient aux mmes
heures la mme turbulence. Et Rose, la cuisinire, se fchait,
grondait contre tout le monde; tandis que le jardin et la salle 
manger gardaient leur paix endormie.

--Ce n'est pas pour dire, rptait Mouret  sa femme, mais tu vois
bien que tu te trompais en croyant que cela drangerait notre
existence, de louer le second. Nous sommes plus tranquilles
qu'auparavant, la maison est plus petite et plus heureuse.

Et il levait parfois les yeux vers les fentres du second tage, que
madame Faujas, ds le deuxime jour, avait garnies de gros rideaux de
coton. Pas un pli de ces rideaux ne bougeait Ils avaient un air bat,
une de ces pudeurs de sacristie, rigides et froides. Derrire eux,
semblaient s'paissir un silence, une immobilit de clotre. De loin
en loin, les fentres taient entr'ouvertes, laissant voir, entre les
blancheurs des rideaux, l'ombre des hauts plafonds. Mais Mouret avait
beau se mettre aux aguets, jamais il n'apercevait la main qui
ouvrait et qui fermait; il n'entendait mme pas le grincement de
l'espagnolette. Aucun bruit humain ne descendait de l'appartement.

Au bout de la premire semaine, Mouret n'avait pas encore revu l'abb
Faujas. Cet homme qui vivait  ct de lui, sans qu'il pt seulement
apercevoir son ombre, finissait par lui donner une sorte d'inquitude
nerveuse. Malgr les efforts qu'il faisait pour paratre indiffrent,
il retomba dans ses interrogations, il commena une enqute.

--Tu ne le vois donc pas, toi? demanda-t-il  sa femme.

--J'ai cru l'apercevoir hier, quand il est rentr; mais je ne suis pas
bien sre.... Sa mre porte toujours une robe noire; c'tait peut-tre
elle.

Et comme il la pressait de questions, elle lui dit ce qu'elle savait.

--Rose assure qu'il sort tous les jours; il reste mme longtemps
dehors.... Quant  la mre, elle est rgle comme une horloge; elle
descend le matin,  sept heures, pour faire ses provisions. Elle a un
grand panier, toujours ferm, dans lequel elle doit tout apporter: le
charbon, le pain, le vin, la nourriture, car on ne voit jamais aucun
fournisseur venir chez eux.... Ils sont trs-polis, d'ailleurs. Rose
dit qu'ils la saluent, lorsqu'ils la rencontrent. Mais, le plus
souvent, elle ne les entend seulement pas descendre l'escalier.

--Ils doivent faire une drle de cuisine, l-haut, murmura Mouret,
auquel ces renseignements n'apprenaient rien. Un autre soir, Octave
ayant dit qu'il avait vu l'abb Faujas entrer  Saint-Saturnin, son
pre lui demanda quelle tournure il avait, comment les passants le
regardaient, ce qu'il devait aller faire  l'glise.

--Ah! vous tes trop curieux, s'cria le jeune homme en riant.... Il
n'tait pas beau au soleil, avec sa soutane toute rouge, voil ce que
je sais. J'ai mme remarqu qu'il marchait le long des maisons, dans
le filet d'ombre, o la soutane semblait plus noire. Allez, il n'a pas
l'air fier, il baisse la tte, il trotte vite.... Il y a deux filles
qui se sont mises  rire, quand il a travers la place. Lui, levant la
tte, les a regardes avec beaucoup de douceur, n'est-ce pas, Serge?

Serge raconta  son tour que plusieurs fois, en rentrant du
collge, il avait accompagn de loin l'abb Faujas, qui revenait de
Saint-Saturnin. Il traversait les rues sans parler  personne; il
semblait ne pas connatre me qui vive, et avoir quelque honte de la
sourde moquerie qu'il sentait autour de lui.

--Mais on cause donc de lui dans la ville? demanda Mouret, au comble
de l'intrt.

--Moi, personne ne m'a parl de l'abb, rpondit Octave.

--Si, reprit Serge, on cause de lui. Le neveu de l'abb Bourrette
m'a dit qu'il n'tait pas trs-bien vu  l'glise; on n'aime pas ces
prtres qui viennent de loin. Puis, il a l'air si malheureux.... Quand
on sera habitu  lui, on le laissera tranquille, ce pauvre homme.
Dans les premiers temps, il faut bien qu'on sache.

Alors, Marthe recommanda aux deux jeunes gens de ne pas rpondre, si
on les interrogeait au dehors sur le compte de l'abb.

--Ah! ils peuvent rpondre, s'cria Mouret. Ce n'est bien sr pas ce
que nous savons sur lui qui le compromettra. A partir de ce moment,
avec la meilleure foi du monde et sans songer  mal, il fit de ses
enfants des espions qu'il attacha aux talons de l'abb. Octave et
Serge durent lui rpter tout ce qui se disait dans la ville,
ils reurent aussi l'ordre de suivre le prtre, quand ils le
rencontreraient. Mais cette source de renseignements fut vite tarie.
La sourde rumeur occasionne par la venue d'un vicaire tranger au
diocse, s'tait apaise. La ville semblait avoir fait grce au
pauvre homme,  cette soutane rpe qui se glissait dans l'ombre de
ses ruelles; elle ne gardait pour lui qu'un grand ddain. D'autre
part, le prtre se rendait directement  la cathdrale, et en
revenait, en passant toujours par les mmes rues. Octave disait en
riant qu'il comptait les pavs.

A la maison, Mouret voulut utiliser Dsire, qui ne sortait jamais.
Il l'emmenait, le soir, au fond du jardin, l'coutant bavarder sur
ce qu'elle avait fait, sur ce qu'elle avait vu, dans la journe; il
tchait de la mettre sur le chapitre des gens du second.

--coute, lui dit-il un jour, demain, quand la fentre sera ouverte,
tu jetteras ta balle dans la chambre, et tu monteras la demander.

Le lendemain, elle jeta sa balle; mais elle n'tait pas au perron
que la balle, renvoye par une main invisible, vint rebondir sur la
terrasse. Son pre, qui avait compt sur la gentillesse de l'enfant
pour renouer des relations rompues ds le premier jour, dsespra
alors de la partie; il se heurtait videmment  une volont bien
nette prise par l'abb de se tenir barricad chez lui. Cette lutte ne
faisait que rendre su curiosit plus ardente. Il en vint  commrer
dans les coins avec la cuisinire, au vif dplaisir de Marthe, qui
lui fit des reproches sur son peu de dignit; mais il s'emporta, il
mentit. Comme il se sentait dans son tort, il ne causa plus des Faujas
avec Rose qu'en cachette. Un matin, Ros lui fit signe de la suivre
dans sa cuisine.

--Ah bien! monsieur, dit-elle enfermant la porte, il y a plus d'une
heure que je vous guette descendre de votre chambre.

--Est-ce que tu as appris quelque chose?

--Vous allez voir.... Hier soir, j'ai caus plus d'une heure avec
madame Faujas.

Mouret eut un tressaillement de joie. Il s'assit sur une chaise
dpaille de la cuisine, au milieu des torchons et des pluchures de
la veille.

--Dis vite, dis vite, murmura-t-il.

--Donc, reprit la cuisinire, j'tais sur la porte de la rue  dire
bonsoir  la bonne de monsieur Rastoil, lorsque madame Faujas est
descendue pour vider un seau d'eau sale dans le ruisseau. Au lieu
de remonter tout de suite sans tourner la tte, comme elle fait
d'habitude, elle est reste l, un instant,  me regarder. Alors j'ai
cru comprendre qu'elle voulait causer; je lui ai dit qu'il avait fait
beau dans la journe, que le vin serait bon.... Elle rpondait: Oui,
oui, sans se presser, de la voix indiffrente d'une femme qui n'a pas
de terre et que ces choses-l n'intressent point. Mais elle avait
pos son seau, elle ne s'en allait point; elle s'tait mme adosse
contre le mur,  ct de moi....

--Enfin, qu'est-ce qu'elle t'a cont? demanda Mouret, que l'impatience
torturait.

--Vous comprenez, je n'ai pas t assez bte pour l'interroger; elle
aurait fil.... Sans en avoir l'air, je l'ai mise sur les choses
qui pouvaient la toucher. Comme le cur de Saint-Saturnin, ce brave
monsieur Compan, est venu  passer, je lui ai dit qu'il tait bien
malade, qu'il n'en avait pas pour longtemps, qu'on le remplacerait
difficilement  la cathdrale. Elle tait devenue tout oreilles, je
vous assure. Elle m'a mme demand quelle maladie avait monsieur
Compan. Puis, de fil en aiguille, je lui ai parl de notre vque.
C'est un bien brave homme que monseigneur Rousselot. Elle ignorait son
ge. Je lui ai dit qu'il a soixante ans, qu'il est bien douillet, lui
aussi, qu'il se laisse un peu mener par le bout du nez. On cause assez
de monsieur Fenil, le grand vicaire, qui fait tout ce qu'il veut 
l'vch.... Elle tait prise, la vieille; elle serait reste l, dans
la rue, jusqu'au lendemain matin.

Mouret eut un geste dsespr.

--Dans tout cela, s'cria-t-il, je vois que tu causais toute seule....
Mais elle, elle, que t'a-t-elle dit?

--Attendez donc, laissez-moi achever, continua Rose tranquillement.
J'arrivais  mon but.... Pour l'inviter  se confier, j'ai fini par
lui parler de nous. J'ai dit que vous tiez monsieur Franois Mouret,
un ancien ngociant de Marseille, qui, en quinze ans, a su gagner une
fortune dans le commerce des vins, des huiles et des amandes. J'ai
ajout que vous aviez prfr venir manger vos rentes  Plassans, une
ville tranquille, o demeurent les parents de votre femme. J'ai mme
trouv moyen de lui apprendre que madame tait votre cousine; que vous
aviez quarante ans et elle trente-sept; que vous faisiez trs-bon
mnage; que, d'ailleurs, ce n'tait pas vous autres qu'on rencontrait
souvent sur le cours Sauvaire. Enfin, toute votre histoire... Elle a
paru trs-intresse. Elle rpondait toujours: Oui, oui, sans se
presser. Quand je m'arrtais, elle faisait un signe de tte, comme
a, pour me dire qu'elle entendait, que je pouvais continuer.... Et,
jusqu' la nuit tombe, nous avons caus ainsi, en bonnes amies, le
dos contre le mur.

Mouret s'tait lev, pris de colre.

--Comment! s'cria-t-il, c'est tout!... Elle vous a fait bavarder
pendant une heure, et elle ne vous a rien dit!

--Elle m'a dit, lorsqu'il a fait nuit: Voil l'air qui devient
frais. Et elle a repris son seau, elle est remonte....

--Tenez, vous n'tes qu'une bte! Cette vieille-l en vendrait dix de
votre espce. Ah bien! ils doivent rire, maintenant qu'ils savent sur
nous tout ce qu'ils voulaient savoir.... Entendez-vous, Rose, vous
n'tes qu'une bte!

La vieille cuisinire n'tait pas patiente; elle se mit  marcher
violemment, bousculant les polons et les casseroles, roulant et
jetant les torchons.

--Vous savez, monsieur, bgayait-elle, si c'est pour me dire des gros
mots que vous tes venu dans ma cuisine, ce n'tait pas la peine. Vous
pouvez vous en aller.... Moi, ce que j'en ai fait, c'tait uniquement
pour vous contenter. Madame nous trouverait l ensemble,  faire ce
que nous faisons, qu'elle me gronderait, et elle aurait raison, parce
que ce n'est pas bien.... Aprs tout, je ne pouvais pas lui arracher
les paroles des lvres,  cette dame. Je m'y suis prise comme tout
le monde s'y prend. J'ai caus, j'ai dit vos affaires. Tant pis pour
vous, si elle n'a pas dit les siennes. Allez les lui demander, du
moment o a vous tient tant au coeur. Peut-tre que vous ne serez pas
si bte que moi, monsieur...

Elle avait lev la voix. Mouret crut prudent de s'chapper, en
refermant la porte de la cuisine, pour que sa femme n'entendit pas.
Mais Rose rouvrit la porte derrire son dos, lui criant, dans le
vestibule:

--Vous savez, je ne m'occupe plus de rien; vous chargerez qui vous
voudrez de vos vilaines commissions.

Mouret tait battu. Il garda quelque aigreur de sa dfaite. Par
rancune, il se plut  dire que ces gens du second taient des gens
trs-insignifiants. Peu  peu, il rpandit parmi ses connaissances une
opinion qui devint celle de toute la ville. L'abb Faujas fut regard
comme un prtre sans moyens, sans ambition aucune, tout  fait en
dehors des intrigues du diocse; on le crut honteux de sa pauvret,
acceptant les mauvaises besognes de la cathdrale, s'effaant le plus
possible dans l'ombre o il semblait se plaire. Une seule curiosit
resta, celle de savoir pourquoi il tait venu de Besanon  Plassans.
Des histoires dlicates circulaient. Mais les suppositions parurent
hasardes. Mouret lui-mme, qui avait espionn ses locataires par
agrment, pour passer le temps, uniquement comme il aurait jou aux
cartes ou aux boules, commenait  oublier qu'il logeait un prtre
chez lui, lorsqu'un vnement vint de nouveau occuper sa vie.

Une aprs-midi, comme il rentrait, il aperut devant lui l'abb
Faujas, qui montait la rue Balande. Il ralentit le pas. Il l'examina 
loisir. Depuis un mois que le prtre logeait dans sa maison, c'tait
la premire fois qu'il le tenait ainsi en plein jour. L'abb avait
toujours sa vieille soutane; il marchait lentement, son tricorne 
la main, la tte nue, malgr le vent qui tait vif. La rue, dont la
monte est fort raide, restait dserte, avec ses grandes maisons nues,
aux persiennes closes. Mouret qui htait le pas, finit par marcher
sur la pointe des pieds, de peur que le prtre ne l'entendt et ne
se sauvt. Mais, comme ils approchaient tous deux de la maison de
M. Rastoil, un groupe de personnes, dbouchant de la place de la
Sous-Prfecture, entrrent dans cette maison. L'abb Faujas avait fait
un lger dtour pour viter ces messieurs. Il regarda la porte
se fermer. Puis, s'arrtant brusquement, il se tourna vers son
propritaire, qui arrivait sur lui.

--Que je suis heureux de vous rencontrer ainsi! dit-il avec sa grande
politesse. Je me serais permis de vous dranger ce soir.... Le jour de
la dernire pluie, il s'est produit, dans le plafond de ma chambre,
des infiltrations que je dsire vous montrer.

Mouret se tenait plant devant lui, balbutiant, disant qu'il tait 
sa disposition. Et, comme ils rentraient ensemble, il finit par lui
demander  quelle heure il pourrait se prsenter pour voir le plafond.

--Mais tout de suite, je vous prie, rpondit l'abb,  moins que cela
ne vous gne par trop.

Mouret monta derrire lui, suffoqu, tandis que Rose, sur le seuil
de la cuisine, les suivait des yeux de marche en marche, stupide
d'tonnement.




IV


Arriv au second tage, Mouret tait plus mu qu'un colier qui
va entrer pour la premire fois dans la chambre d'une femme. La
satisfaction inespre d'un dsir longtemps contenu, l'espoir de voir
des choses tout  fait extraordinaires, lui coupaient la respiration.
Cependant l'abb Faujas, cachant la clef entre ses gros doigts,
l'avait glisse dans la serrure, sans qu'on entendit le bruit du fer.
La porte tourna comme sur des gonds de velours. L'abb, reculant,
invita silencieusement Mouret  entrer.

Les rideaux de coton pendus aux deux fentres taient si pais, que
la chambre avait une pleur crayeuse, un demi-jour de cellule mure.
Cette chambre tait immense, haute de plafond, avec un papier dteint
et propre, d'un jaune effac. Mouret se hasarda, marchant  petits pas
sur le carreau, net comme une glace, dont il lui semblait sentir le
froid sous la semelle de ses souliers. Il tourna sournoisement les
yeux, examina le lit de fer, sans rideaux, aux draps si bien tendus
qu'on et dit un banc de pierre blanche pos dans un coin. La commode,
perdue  l'autre bout de la pice, une petite table place au milieu,
avec deux chaises, une devant chaque fentre, compltait le mobilier.
Pas un papier sur la table, pas un objet sur la commode, pas un
vtement aux murs: le bois nu, le marbre nu, le mur nu. Au-dessus de
la commode, un grand christ de bois noir coupait seul d'une croix
sombre cette nudit grise.

--Tenez, monsieur, venez par ici, dit l'abb; c'est dans ce coin que
s'est produite une tache au plafond.

Mais Mouret ne se pressait pas, il jouissait. Bien qu'il ne vt pas
les choses singulires qu'il s'tait vaguement promis de voir, la
chambre avait pour lui, esprit fort, une odeur particulire. Elle
sentait le prtre, pensait-il; elle sentait un homme autrement fait
que les autres, qui souffle sa bougie pour changer de chemise, qui ne
laisse traner ni ses caleons ni ses rasoirs. Ce qui le contrariait,
c'tait de ne rien trouver d'oubli sur les meubles ni dans les coins
qui put lui donner matire  hypothses. La pice tait comme ce
diable d'homme, muette, froide, polie, impntrable. Sa vive surprise
fui de ne pas y prouver, ainsi qu'il s'y attendait, une impression
de misre; au contraire, elle lui produisait un effet qu'il avait
ressenti autrefois, un jour qu'il tait entr dans le salon
trs-richement meubl d'un prfet de Marseille. Le grand christ
semblait l'emplir de ses bras noirs.

Il fallut pourtant qu'il se dcidt  s'approcher de l'encoignure o
l'abb Faujas l'appelait.

--Vous voyez la tache, n'est-ce pas? reprit celui-ci. Elle s'est un
peu efface depuis hier.

Mouret se haussait sur les pieds, clignait les yeux, sans rien voir.
Le prtre ayant tir les rideaux, il finit par apercevoir une lgre
teinte de rouille.

--Ce n'est pas bien grave, murmura-t-il.

--Sans doute; mais j'ai cru devoir vous prvenir.... L'infiltration
a d avoir lieu au bord du toit. --Oui, vous avez raison, au bord du
toit.

Mouret ne rpondait plus; il regardait la chambre, claire par la
lumire crue du plein jour. Elle tait moins solennelle, mais elle
gardait son silence absolu. Dcidment, pas un grain dpoussire n'y
contait la vie de l'abb.

--D'ailleurs, continuait ce dernier, nous pourrions peut-tre voir par
la fentre.... Attendez.

Et il ouvrit la fentre. Mais Mouret s'cria qu'il n'entendait pas le
dranger davantage, que c'tait une misre, que les ouvriers sauraient
bien trouver le trou.

--Vous ne me drangez nullement, je vous assure, dit l'abb en
insistant d'une faon aimable. Je sais que les propritaires aiment 
se rendre compte.... Je vous en prie, examinez tout en dtail.... La
maison est  vous.

Il sourit mme en prononant cette dernire phrase, ce qui lui
arrivait rarement; puis, quand Mouret se fut pench avec lui sur la
barre d'appui, levant tous deux les yeux vers la gouttire, il entra
dans des explications d'architecte, disant comment la tache avait pu
se produire.

--Voyez-vous, je crois  un lger affaissement des tuiles, peut-tre
mme y en a-t-il une de brise;  moins que ce ne soit cette lzarde
que vous apercevez l, le long de la corniche, qui se prolonge dans le
mur de soutnement.

--Oui, c'est bien possible, rpondit Mouret. Je vous avoue, monsieur
l'abb, que je n'y entends rien. Le maon verra.

Alors, le prtre ne causa plus rparations. Il resta l,
tranquillement, regardant les jardins, au-dessous de lui. Mouret,
accoud  son ct, n'osa se retirer, par politesse. Il fut tout 
fait gagn, lorsque son locataire lui dit de sa voix douce, au bout
d'un silence:

--Vous avez un joli jardin, monsieur.

--Oh! bien ordinaire, rpondit-il. Il y avait quelques beaux arbres
que j'ai d faire couper, car rien ne poussait  leur ombre. Que
voulez-vous? il faut songer  l'utile. Ce coin nous suffit, nous avons
des lgumes pour toute la saison.

L'abb s'tonna, se fit donner des dtails. Le jardin tait un de ces
vieux jardins de province, entours de tonnelles, diviss en quatre
carrs rguliers par de grands buis. Au milieu, se trouvait un troit
bassin sans eau. Un seul carr tait rserv aux fleurs. Dans les
trois autres, plants  leurs angles d'arbres fruitiers, poussaient
des choux magnifiques, des salades superbes. Les alles, sables de
jaune, taient tenues bourgeoisement.

--C'est un petit paradis, rptait l'abb Faujas.

--Il y a bien des inconvnients, allez, dit Mouret, plaidant contre
la vive satisfaction qu'il prouvait  entendre si bien parler de sa
proprit. Par exemple, vous avez d remarquer que nous sommes ici sur
une cte. Les jardins sont tags. Ainsi celui de monsieur Rastoil
est plus bas que le mien, qui est galement plus bas que celui de la
sous-prfecture. Souvent, les eaux de pluie font des dgts. Puis, ce
qui est encore moins agrable, les gens de la sous-prfecture voient
chez moi, d'autant plus qu'ils ont tabli cette terrasse qui domine
mon mur. Il est vrai que je vois chez monsieur Rastoil, un pauvre
ddommagement, je vous assure, car je ne m'occupe jamais de ce que
font les autres.

Le prtre semblait couter par complaisance, hochant la tte,
n'adressant aucune question. Il suivait des yeux les explications que
son propritaire lui donnait de la main.

--Tenez, il y a encore un ennui, continua ce dernier, en montrant une
ruelle longeant le fond du jardin. Vous voyez ce petit chemin pris
entre deux murailles? C'est l'impasse des Chevilottes, qui aboutit 
une porte charretire ouvrant sur les terrains de la sous-prfecture.
Toutes les proprits voisines ont une petite porte de sortie sur
l'impasse, et il y a sans cesse des alles et venues mystrieuses....
Moi qui ai des enfants, j'ai fait condamner ma porte avec deux bons
clous.

Il cligna les yeux en regardant l'abb, esprant peut-tre que
celui-ci allait lui demander quelles taient ces alles et venues
mystrieuses. Mais l'abb ne broncha pas; il examina l'impasse des
Chevilottes, sans plus de curiosit, il ramena paisiblement ses
regards dans le jardin des Mouret. En bas, au bord de la terrasse, 
sa place ordinaire, Marthe ourlait des serviettes. Elle avait d'abord
brusquement lev la tte en entendant les voix; puis, tonne de
reconnatre son mari en compagnie du prtre  une fentre du second
tage, elle s'tait remise au travail. Elle semblait ne plus savoir
qu'ils taient l. Mouret avait pourtant hauss le ton, par une sorte
de vantardise inconsciente, heureux de montrer qu'il venait enfin de
pntrer dans cet appartement obstinment ferm. Et le prtre par
instants arrtait ses yeux tranquilles sur elle, sur cette femme dont
il ne voyait que la nuque baisse, avec la masse noire du chignon.

Il y eut un silence. L'abb Faujas ne semblait toujours pas dispos 
quitter la fentre. Il paraissait maintenant tudier les plates-bandes
du voisin. Le jardin de M. Rastoil tait dispos  l'anglaise, avec de
petites alles, de petites pelouses, coupes de petites corbeilles. Au
fond, il y avait une rotonde d'arbres, o se trouvaient une table et
des chaises rustiques.

--Monsieur Rastoil est fort riche, reprit Mouret, qui avait suivi la
direction des yeux de l'abb. Son jardin lui cote bon; la cascade que
vous ne voyez pas, l-bas, derrire les arbres, lui est revenue 
plus de trois cents francs. Et pas un lgume, rien que des fleurs.
Un moment, les dames avaient mme parl de faire couper les arbres
fruitiers; c'et t un vritable meurtre, car les poiriers sont
superbes. Bah! il a raison d'arranger son jardin  sa convenance.
Quand on a les moyens! Et comme l'abb se taisait toujours:

--Vous connaissez monsieur Rastoil, n'est-ce pas? continua-t-il en se
tournant vers lui. Tous les matins, il se promne sous ses arbres, de
huit  neuf heures. Un gros homme, un peu court, chauve, sans barbe,
la tte ronde comme une boule. Il a atteint la soixantaine dans les
premiers jours d'aot, je crois. Voil prs de vingt ans qu'il est
prsident de notre tribunal civil. On le dit bonhomme. Moi, je ne le
frquente pas. Bonjour, bonsoir, et c'est tout.

Il s'arrta, en voyant plusieurs personnes descendre le perron de la
maison voisine et se diriger vers la rotonde.

--Eh! mais, dit-il en baissant la voix, c'est mardi, aujourd'hui ....
On dne, chez les Rastoil.

L'abb n'avait pu retenir un lger mouvement. Il s'tait pench, pour
mieux voir. Deux prtres, qui marchaient aux cts de deux grandes
filles, paraissaient particulirement l'intresser.

--Vous savez qui sont ces messieurs? demanda Mouret.

Et, sur un geste vague de Faujas:

--Ils traversaient la rue Balande, au moment o nous nous sommes
rencontrs.... Le grand, le jeune, celui qui est entre les deux
demoiselles Rastoil, est l'abb Surin, le secrtaire de notre vque.
Un garon bien aimable, dit-on. L't, je le vois qui joue au volant,
avec ces demoiselles... Le vieux, que vous apercevez un peu en
arrire, est un de nos grands vicaires, monsieur l'abb Fnil. C'est
lui qui dirige le sminaire. Un terrible homme, plat et pointu comme
un sabre. Je regrette qu'il ne se tourne pas; vous verriez ses
yeux.... Il est surprenant que vous ne connaissiez pas ces messieurs.

--Je sors peu, rpondit l'abb; je ne frquente personne dans la
ville.

--Et vous avez tort! Vous devez vous ennuyer souvent.... Ah! monsieur
l'abb, il faut vous rendre une justice: vous n'tes pas curieux.
Comment! depuis un mois que vous tes ici, vous ne savez seulement pas
que monsieur Rastoil donne  dner tous les mardis! Mais a crve les
yeux, de cette fentre!

Mouret eut un lger rire. Il se moquait de l'abb. Puis, d'un ton de
voix confidentiel:

--Vous voyez, ce grand vieillard qui accompagne madame Rastoil; oui,
le maigre, l'homme au chapeau  larges bords. C'est monsieur de
Bourdeu, l'ancien prfet de la Drme, un prfet que la rvolution de
1848 a mis  pied. Encore un que vous ne connaissiez pas, je parie?...
Et monsieur Maffre, le juge de paix? ce monsieur tout blanc, avec
de gros yeux  fleur de tte, qui arrive le dernier avec monsieur
Rastoil. Que diable! pour celui-l vous n'tes pas pardonnable. Il
est chanoine honoraire de Saint-Saturnin.... Entre nous, on l'accuse
d'avoir tu sa femme par sa duret et son avarice.

Il s'arrta, regarda l'abb en face et lui dit avec une brusquerie
guoguenarde:

--Je vous demande pardon, mais je ne suis pas dvot, monsieur l'abb.

L'abb fit de nouveau un geste vague de la main, ce geste qui
rpondait  tout en le dispensant de s'expliquer plus nettement.

--Non, je ne suis pas dvot, rpta railleusement Mouret. Il faut
laisser tout le monde libre, n'est-ce pas?... Chez les Rastoil, on
pratique. Vous avez d voir la mre et les filles  Saint-Saturnin.
Elles sont vos paroisiennes.... Ces pauvres demoiselles! L'ane,
Angline, a bien vingt-six ans; l'autre, Aurlie, va en avoir
vingt-quatre. Et pas belles avec a; toutes jaunes, l'air maussade. Le
pis est qu'il faut marier la plus vieille d'abord. Elles finiront par
trouver,  cause de la dot.... Quant  la mre, cette petite femme
grasse qui marche avec une douceur de mouton, elle en a fait voir de
rudes  ce pauvre Rastoil.

Il cligna l'oeil gauche, tic qui lui tait habituel, quand il lanait
une plaisanterie un peu risque. L'abb avait baiss les paupires,
attendant la suite; puis, l'autre se taisant, il les rouvrit et
regarda la socit d' ct s'installer sous les arbres, autour de la
table ronde.

Mouret reprit ses explications.

--Ils vont rester l jusqu'au dner,  prendre le frais. C'est tous
les mardis la mme chose.... Cet abb Surin a beaucoup de succs. Le
voil qui rit aux clats avec mademoiselle Aurlie.... Ah! le grand
vicaire nous a aperus. Hein? quels yeux! Il ne m'aime gure, parce
que j'ai eu une contestation avec un de ses parents.... Mais o donc
est l'abb Bourrette? Nous ne l'avons pas vu, n'est-ce pas? C'est bien
surprenant. Il ne manque pas un des mardis de monsieur Rastoil. Il
faut qu'il soit indispos.... Vous le connaissez, celui-l. Et quel
digne homme! La bte du bon Dieu.

Mais l'abb Faujas n'coutait plus. Son regard se croisait  tout
instant avec celui de l'abb Fenil. Il ne dtournait pas la tte, il
soutenait l'examen du vicaire avec une froideur parfaite. Il s'tait
install plus carrment sur la barre d'appui, et ses yeux semblaient
tre devenus plus grands.

--Voil la jeunesse, continua Mouret, en voyant arriver trois jeunes
gens. Le plus g est le fils Rastoil; il vient d'tre reu avocat.
Les deux autres sont les enfants du juge de paix, qui sont encore au
collge.... Tiens, pourquoi donc mes deux polissons ne sont-ils pas
rentrs?

A ce moment, Octave et Serge parurent justement sur la terrasse. Ils
s'adossrent  la rampe, taquinant Dsire, qui venait de s'asseoir
auprs de sa mre. Les enfants, ayant vu leur pre au second tage,
baissaient la voix, riant  rires, touffs.

--Toute ma petite famille, murmura Mouret avec complaisance. Nous
restons chez nous, nous autres; nous ne recevons personne. Notre
jardin est un paradis ferm, o il dfie bien le diable de venir
nous tenter.

Il riait, en disant cela, parce qu'au fond de lui il continuait 
s'amuser aux dpens de l'abb. Celui-ci avait lentement ramen les
yeux sur le groupe que formait, juste au-dessous de la fentre, la
famille de son propritaire. Il s'y arrta un instant, considra le
vieux jardin aux carrs de lgumes entours de grands buis; puis, il
regarda encore les alles prtentieuses de M. Rastoil; et, comme
s'il et voulu lever un plan des lieux, il passa au jardin de la
sous-prfecture. L, il n'y avait qu'une large pelouse centrale,
un tapis d'herbe aux ondulations molles; des arbustes  feuillage
persistant formaient des massifs; de hauts marronniers trs-touffus
changeaient en parc ce bout de terrain trangl entre les maisons
voisines.

Cependant, l'abb Faujas regardait avec affectation sous les
marronniers. Il se dcida  murmurer:

--C'est trs-gai, ces jardins.... Il y a aussi du monde dans celui de
gauche.

Mouret leva les yeux.

--Comme toutes les aprs-midi, dit-il tranquillement: ce sont les
intimes de monsieur Pqueur des Saulaies, notre sous-prfet.... L't,
ils se runissent galement le soir, autour du bassin que vous ne
pouvez voir,  gauche.... Ah! monsieur de Condamin est de retour.
Ce beau vieillard, l'air conserv, fort de teint; c'est notre
conservateur des eaux et forts, un gaillard qu'on rencontre toujours
 cheval, gant, les culottes collantes. Et menteur avec a! Il n'est
pas du pays; il a pous dernirement une toute jeune femme.... Enfin,
ce ne sont pas mes affaires, heureusement.

Il baissa de nouveau la tte, en entendant Dsire, qui jouait avec
Serge, rire de son rire de gamine. Mais l'abb, dont le visage se
colorait lgrement, le ramena d'un mot:

--Est-ce le sous-prfet, demanda-t-il, le gros monsieur en cravate
blanche?

Cette question amusa Mouret extrmement.

--Ah! non, rpondit-il en riant. On voit bien que vous ne connaissez
pas monsieur Pqueur des Saulaies. Il n'a pas quarante ans. Il est
grand, joli garon, trs-distingu.... Ce gros monsieur est le docteur
Porquier, le mdecin qui soigne la socit de Plassans. Un homme
heureux, je vous assure. Il n'a qu'un chagrin, son fils Guillaume....
Maintenant, vous voyez les deux personnes qui sont assises sur le
banc, et qui nous tournent le dos. C'est monsieur Paloque, le juge,
et sa femme. Le mnage le plus laid du pays. On ne sait lequel est le
plus abominable de la femme ou du mari. Heureusement qu'ils n'ont pas
d'enfants.

Et Mouret se mit  rire plus haut. Il s'chauffait, se dmenait,
frappant de la main la barre d'appui.

--Non, reprit-il, montrant d'un double mouvement de tte le jardin des
Rastoil et le jardin de la sous-prfecture, je ne puis regarder ces
deux socits, sans que cela me fasse faire du bon sang.... Vous ne
vous occupez pas de politique, monsieur l'abb, autrement je vous
ferais bien rire.... Imaginez-vous qu' tort ou  raison je passe
pour un rpublicain. Je cours beaucoup les campagnes,  cause de mes
affaires; je suis l'ami des paysans; on a mme parl de moi pour le
conseil gnral; enfin, mon nom est connu.... Eh bien! j'ai l, 
droite, chez les Rastoil, la fine fleur de la lgitimit, et l, 
gauche, chez le sous-prfet, les gros bonnets de l'empire. Hein!
est-ce assez drle? mon pauvre vieux jardin si tranquille, mon petit
coin de bonheur, entre ces deux camps ennemis. J'ai toujours peur
qu'ils ne se jettent des pierres par-dessus mes murs.... Vous
comprenez, leurs pierres pourraient tomber dans mon jardin. Cette
plaisanterie acheva d'enchanter Mouret. Il se rapprocha de l'abb, de
l'air d'une commre qui va en dire long.

--Plassans est fort curieux, au point de vue politique. Le coup d'tat
a russi ici, parce que la ville est conservatrice. Mais, avant tout,
elle est lgitimiste et orlaniste, si bien que, ds le lendemain de
l'empire, elle a voulu dicter ses conditions. Comme on ne l'a pas
coute, elle s'est fche, elle est passe  l'opposition. Oui,
monsieur l'abb,  l'opposition. L'anne dernire, nous avons nomm
dput le marquis de Lagrifoul, un vieux gentilhomme d'une intelligence
mdiocre, mais dont l'lection a joliment embt la sous-prfecture....
Et regardez, le voil, monsieur Pqueur des Saulaies; il est avec le
maire, monsieur Delangre.

L'abb regarda vivement. Le sous-prfet, trs-brun, souriait, sous ses
moustaches cires; il tait d'une correction irrprochable; son allure
tenait du bel officier et du diplomate aimable. A ct de lui, le
maire s'expliquait, avec toute une fivre de gestes et de paroles. Il
paraissait petit, les paules carres, le masque fouill, tournant au
polichinelle. Il devait parler trop.

--Monsieur Pqueur des Saulaies, continua Mouret, a failli en tomber
malade. Il croyait l'lection du candidat officiel assure.... Je
me suis bien amus. Le soir de l'lection, le jardin de la
sous-prfecture est rest noir et sinistre comme un cimetire; tandis
que chez les Rastoil, il y avait des bougies sous les arbres, et des
rires, et tout un vacarme de triomphe. Sur la rue, on ne laisse
rien voir; dans les jardins, au contraire, on ne se gne pas, on se
dboutonne.... Allez, j'assiste  de singulires choses, sans rien
dire.

Il se tint un instant, comme ne voulant pas en conter davantage; mais
la dmangeaison de parler fut trop forte.

--Maintenant, reprit-il, je me demande ce qu'ils vont faire, 
la sous-prfecture. Jamais plus leur candidat ne passera. Ils ne
connaissent pas le pays, ils ne sont pas de force. On m'a assur
que monsieur Pqueur des Saulaies devait avoir une prfecture, si
l'lection avait bien march. Va-t'en voir s'ils viennent, Jean! Le
voil sous-prfet pour Longtemps.... Hein! que vont-ils inventer pour
jeter par terre le marquis? car ils inventeront quelque chose, ils
tcheront, d'une faon ou d'une autre, de faire la conqute de
Plassans.

Il avait lev les yeux sur l'abb, qu'il ne regardait plus depuis un
instant. La vue du visage du prtre, attentif, les yeux luisants, les
oreilles comme largies, l'arrta net. Toute sa prudence de bourgeois
paisible se rveilla; il sentit qu'il venait d'en dire beaucoup trop.
Aussi murmura-t-il d'une voix fche:

--Aprs tout, je ne sais rien. On rpte tant de choses ridicules....
Je demande seulement qu'on me laisse vivre tranquille chez moi.

Il aurait bien voulu quitter la fentre, mais il n'osait pas s'en
aller brusquement, aprs avoir bavard d'une faon si intime. Il
commenait  souponner que, si l'un des deux s'tait moqu de
l'autre, il n'avait certainement pas jou le beau rle. L'abb, avec
son grand calme, continuait  jeter des regards  droite et  gauche,
dans les deux jardins. Il ne fit pas la moindre tentative pour
encourager Mouret  continuer. Celui-ci, qui souhaitait avec
impatience que sa femme ou un de ses enfants et la bonne ide de
l'appeler, fut soulag, lorsqu'il vit Rose paratre sur le perron.
Elle leva la tte.

--Eh bien! monsieur, cria-t-elle, ce n'est donc pas pour
aujourd'hui?... Il y a un quart d'heure que la soupe est sur la table.

--Bien! Rose, je descends, rpondit-il.

Il quitta la fentre, s'excusant. La froideur de la chambre, qu'il
avait oublie derrire son dos, acheva de le troubler. Elle lui parut
tre un grand confessionnal, avec son terrible christ noir, qui devait
avoir tout entendu. Comme l'abb Faujas prenait cong de lui, en lui
faisant un court salut silencieux, il ne put supporter cette chute
brusque de la conversation, il revint, levant les yeux vers le
plafond.

--Alors, dit-il, c'est bien dans cette encoignure-l?

--Quoi donc? demanda l'abb trs-surpris.

--La tache dont vous m'avez parl.

Le prtre ne put cacher un sourire. De nouveau, il s'effora de faire
voir la tache  Mouret.

--Oh! je l'aperois trs-bien, maintenant, dit celui-ci. C'est
convenu; ds demain, je ferai venir les ouvriers.

Il sortit enfin. Il tait encore sur le palier, que la porte s'tait
referme derrire lui, sans bruit. Le silence de l'escalier l'irrita
profondment. Il descendit en murmurant:

--Ce diable d'homme! il ne demande rien et on lui dit tout!




V


Le lendemain, la vieille madame Rougon, la mre de Marthe, vint rendre
visite aux Mouret. C'tait l tout un gros vnement, car il y ait un
peu de brouille entre le gendre et les parents de sa femme, surtout
depuis l'lection du marquis de Lagrifoul, que ceux-ci l'accusaient
d'avoir fait russir par son influence dans les campagnes. Marthe
allait seule chez ses parents. Sa mre, cette noiraude de Flicit,
comme on la nommait, tait reste,  soixante-six ans, d'une maigreur
et d'une vivacit de jeune fille. Elle ne portait plus que des robes
de soie, trs-charges de volants, et affectionnait particulirement
le jaune et le marron.

Ce jour-l, quand elle se prsenta, il n'y avait que Marthe et Mouret
dans la salle  manger.

--Tiens! dit ce dernier trs-surpris, c'est ta mre ... Qu'est-ce
qu'elle nous veut donc? Il n'y a pas un mois qu'elle est venue....
Encore quelque manigance, c'est sr.

Les Rougon, dont il avait t le commis, avant son mariage, lorsque
leur troite boutique du vieux quartier sentait la faillite, taient
le sujet de ses ternelles dfiances. Ils lui rendaient d'ailleurs une
solide et profonde rancune, dtestant surtout en lui le commerant qui
avait fait promptement de bonnes affaires. Quand leur gendre disait:
Moi, je ne dois ma fortune qu' mon travail, ils pinaient les
lvres, ils comprenaient parfaitement qu'il les accusait d'avoir gagn
la leur dans des trafics inavouables. Flicit, malgr sa belle maison
de la place de la Sous-Prfecture, enviait sourdement le petit
logis tranquille des Mouret, avec la jalousie froce d'une ancienne
marchande qui ne doit pas son aisance  ses conomies de comptoir.

Flicit baisa Marthe au front, comme si celle-ci avait toujours eu
seize ans. Elle tendit ensuite la main  Mouret. Tous deux causaient
d'ordinaire sur un ton aigre-doux de moquerie.

--Eh bien! lui demanda-t-elle en souriant, les gendarmes ne sont donc
pas encore venus vous chercher, rvolutionnaire?

--Mais non, pas encore, rpondit-il en riant galement. Ils attendent
pour a que votre mari leur donne des ordres.

--Ah! c'est trs-joli, ce que vous dites l, rpliqua Flicit, dont
les yeux flambrent.

Marthe adressa un regard suppliant  Mouret; il venait d'aller
vraiment trop loin. Mais il tait lanc, il reprit:

--Vritablement, nous ne songeons  rien; nous vous recevons l, dans
la salle  manger. Passons au salon, je vous en prie.

C'tait une de ses plaisanteries habituelles. Il affectait les grands
airs de Flicit, lorsqu'il la recevait chez lui. Marthe eut beau dire
qu'on tait bien l, il fallut qu'elle et sa mre le suivissent dans
le salon. Et il s'y donna beaucoup de peine, ouvrant les volets,
poussant des fauteuils. Le salon, o l'on n'entrait jamais, et dont
les fentres restaient le plus souvent fermes, taient une grande
pice abandonne, dans laquelle tranait un meuble  housses blanches,
jaunies par l'humidit du jardin.

--C'est insupportable, murmura Mouret, en essuyant la poussire d'une
petite console, cette Rose laisse tout  l'abandon.

Et, se tournant vers sa belle-mre, d'une voix o l'ironie perait:

--Vous nous excusez de vous recevoir ainsi dans notre pauvre
demeure.... Tout le monde ne peut pas tre riche.

Flicit suffoquait. Elle regarda un instant Mouret fixement, prs
d'clater; puis, faisant effort, elle baissa lentement les paupires;
quand elle les releva, elle dit d'une voix aimable:

--Je viens de souhaiter le bonjour  madame de Condamin, et je suis
entre pour savoir comment va la petite famille.... Les enfants se
portent bien, n'est-ce pas? et vous aussi, mon cher Mouret?

--Oui, tout le monde se porte  merveille, rpondit-il, tonn de
cette grande amabilit.

Mais la vieille dame ne lui laissa pas le temps de remettre la
conversation sur un ton hostile. Elle questionna affectueusement
Marthe sur une foule de riens, elle se fit bonne grand'maman, grondant
son gendre de ne pas lui envoyer plus souvent les petits et la
petite. Elle tait si heureuse de les voir!

--Ah! vous savez, dit-elle enfin ngligemment, voici octobre; je vais
reprendre mon jour, le jeudi, comme les autres saisons.... Je compte
sur toi, n'est-ce pas, ma chre Marthe?... Et vous, Mouret, ne vous
verra-t-on pas quelque-fois, nous bouderez-vous toujours?

Mouret, que le caquetage attendri de sa belle-mre finissait par
troubler, resta court sur la riposte. Il ne s'attendait pas  ce coup,
il ne trouva rien de mchant, se contentant de rpondre: --Vous savez
bien que je ne puis pas aller chez vous.... Vous recevez un tas de
personnages qui seraient enchants de m'tre dsagrables. Puis, je ne
veux pas me fourrer dans la politique.

--Mais vous vous trompez, rpliqua Flicit, vous vous trompez,
entendez-vous, Mouret! Ne dirait-on pas que mon salon est un club?
C'est ce que je n'ai pas voulu. Toute la ville sait que je tche de
rendre ma maison aimable. Si l'on cause politique chez moi, c'est
dans les coins, je vous assure. Ah bien! la politique, elle m'a assez
ennuye, autrefois.... Pourquoi dites-vous cela?

--Vous recevez toute la bande de la sous-prfecture, murmura Mouret
d'un air maussade.

--La bande de la sous-prfecture? rpta-t-elle; la bande de la
sous-prfecture.... Sans doute, je reois ces messieurs. Je ne crois
pourtant pas qu'on rencontre souvent chez moi monsieur Pqueur des
Saulaies, cet hiver; mon mari lui a dit son fait,  propos des
dernires lections. Il s'est laiss jouer comme un niais.... Quant 
ses amis, ce sont des hommes de bonne compagnie. Monsieur Delangre,
monsieur de Condamin sont trs-aimables, ce brave Paloque est la
bont mme, et vous n'avez rien  dire, je pense, contre le docteur
Porquier.

Mouret haussa les paules.

--D'ailleurs, continua-t-elle en appuyant ironiquement sur ses
paroles, je reois aussi la bande de monsieur Rastoil, le digne
monsieur Maffre et notre savant ami monsieur de Bourdeu, l'ancien
prfet.... Vous voyez bien que nous ne sommes pas exclusifs, toutes
les opinions sont accueillies chez nous. Mais comprenez donc que je
n'aurais pas quatre chats, si je choisissais mes invits dans un
parti! Puis nous aimons l'esprit partout o il se trouve, nous avons
la prtention d'avoir  nos soires tout ce que Plassans renferme de
personnes distingues.... Mon salon est un terrain neutre; retenez
bien cela, Mouret; oui, un terrain neutre, c'est le mot propre.

Elle s'tait anime en parlant. Chaque fois qu'on la mettait sur ce
sujet, elle finissait par se fcher. Son salon tait sa grande gloire;
comme elle le disait, elle voulait y trner, non en chef de parti,
mais en femme du monde. Il est vrai que les intimes prtendaient
qu'elle obissait  une tactique de conciliation, conseille par
son fils Eugne, le ministre, qui la chargeait de personnifier, 
Plassans, les douceurs et les amabilits de l'empire.

--Vous direz ce que vous voudrez, mcha sourdement Mouret, votre
Maffre est un calotin, votre Bourdeu, un imbcile, et les autres
sont des gredins, pour la plupart. Voil ce que je pense.... Je vous
remercie de votre invitation, mais a me drangerait trop. J'ai
l'habitude de me coucher de bonne heure. Je reste chez moi.

Flicit se leva, tourna le dos  Mouret, disant  sa fille:

--Je compte toujours sur toi, n'est-ce pas, ma chrie?

--Certainement, rpondit Marthe, qui voulait adoucir le refus brutal
de son mari.

La vieille dame s'en allait, lorsqu'elle parut se raviser. Elle
demanda  embrasser Dsire, qu'elle avait aperue dans le jardin.
Elle ne voulut pas mme qu'on appelt l'enfant; elle descendit sur la
terrasse, encore toute mouille d'une lgre pluie tombe le matin.
L, elle fut pleine de caresses pour sa petite fille, qui restait un
peu effarouche devant elle; puis, levant la tte comme par hasard,
regardant les rideaux du second, elle s'cria:

--Tiens! vous avez lou?... Ah! oui, je me souviens,  un prtre, je
crois. J'ai entendu parler de a.... Quel homme est-ce, ce prtre?

Mouret la regarda fixement. Il eut comme un rapide soupon, il pensa
qu'elle tait venue uniquement pour l'abb Faujas. --Ma foi, dit-il
sans la quitter des yeux, je n'en sais rien... Mais vous allez
peut-tre pouvoir me donner des renseignements, vous?

--Moi? s'cria-t-elle d'un grand air de surprise. Eh! je je ne l'ai
jamais vu.... Attendez, je sais qu'il est vicaire  Saint-Saturnin;
c'est le pre Bourrette qui m'a dit a. Et tenez, cela me fait penser
que je devrais l'inviter  mes jeudis. Je reois dj le directeur du
grand sminaire et le secrtaire de monseigneur.

Puis, se tournant vers Marthe:

--Tu ne sais pas, quand tu verras ton locataire, tu devrais le sonder,
de faon  me dire si une invitation lui serait agrable.

--Nous ne le voyons presque pas, se hta de rpondre Mouret. Il
entre et il sort sans ouvrir la bouche.... Puis, ce ne sont pas mes
affaires.

Et il continuait  l'examiner d'un air dfiant. Certainement elle
en savait plus long sur l'abb Faujas qu'elle ne voulait en conter.
D'ailleurs, elle ne bronchait pas sous l'examen attentif de son
gendre.

--a m'est gal, aprs tout, reprit-elle avec une aisance parfaite.
Si c'est un homme convenable, je trouverai toujours une manire de
l'inviter.... Au revoir, mes enfants.

Elle remontait le perron, lorsqu'un grand vieillard se montra sur le
seuil du vestibule. Il avait un paletot et un pantalon de drap bleu
trs-propres, avec une casquette de fourrure rabattue sur les yeux. Il
tenait un fouet  la main.

--Eh! c'est l'oncle Macquart! cria Mouret, en jetant un coup d'oeil
curieux sur sa belle-mre.

Flicit avait fait un geste de vive contrarit. Macquart, frre
btard de Rougon, tait rentr en France, grce  celui-ci, aprs
s'tre compromis dans le soulvement des campagnes,en 1851. Depuis son
retour du Pimont, il menait une vie de bourgeois gras et rent. Il
avait achet, on ne savait avec quel argent, une petite maison situe
au village des Tulettes,  trois lieues de Plassans. Peu  peu, il
s'tait nipp; il avait mme fini par faire l'emplette d'une carriole
et d'un cheval, si bien qu'on ne rencontrait plus que lui sur les
routes, fumant sa pipe, buvant le soleil, ricanant d'un air de loup
rang. Les ennemis des Rougon disaient tout bas que les deux frres
avaient commis quelque mauvais coup ensemble, et que Pierre Rougon
entretenait Antoine Macquart.

--Bonjour, l'oncle, rptait Mouret avec affectation; vous venez donc
nous faire une petite visite?

--Mais oui, rpondit Macquart d'un ton bon enfant. Tu sais, chaque
fois que je passe  Plassans.... Ah! par exemple. Flicit, si je
m'attendais  vous trouver ici! J'tais venu pour voir Rougon, j'avais
quelque chose  lui dire....

--Il tait  la maison, n'est-ce pas? interrompit-elle avec une
vivacit inquite. C'est bien, c'est bien, Macquart.

--Oui, il tait  la maison, continua tranquillement l'oncle; je l'ai
vu, et nous avons caus. C'est un bon enfant, Rougon.

Il eut un lger rire. Et tandis que Flicit pitinait d'anxit, il
reprit de sa voix tranante, si trangement brise, qu'il semblait
toujours se moquer du monde:

--Mouret, mon garon, je t'ai apport deux lapins; ils sont l dans un
panier. Je les ai donns  Rose.... J'en avais aussi deux pour Rougon;
vous les trouverez chez vous, Flicit, et vous m'en direz des
nouvelles. Ah! les gredins, sont-ils gras! Je les ai engraisss pour
vous.... Que voulez-vous, mes enfants? moi, a me fait plaisir, de
faire des cadeaux.

Flicit tait toute ple, les lvres serres, tandis que Mouret
continuait  la regarder avec un rire en dessous. Elle aurait bien
voulu se retirer; mais elle craignait les bavardages, si elle laissait
Macquart derrire elle.

--Merci, l'oncle, dit Mouret. La dernire fois, vos prunes taient
joliment bonnes.... Vous boirez bien un coup?

--Mais a n'est pas de refus.

Et, quand Rose lui eut apport un verre de vin, il s'assit sur la
rampe de la terrasse. Il but le verre avec lenteur, faisant claquer sa
langue, regardant le vin au jour.

--a vient du quartier de Saint-Eutrope, ce vin-l, murmura-t-il. Ce
n'est pas moi qu'on tromperait. Je connais drlement le pays.

Il branlait la tte, ricanant.

Alors, brusquement, Mouret lui demanda, avec une intention
particulire dans la voix:

--Et aux Tulettes, comment va-t-on?

Il leva les yeux, regarda tout le monde; puis, faisant une dernire
fois claquer la langue, posant le verre  ct de lui, sur la pierre,
il rpondit ngligemment:

--Pas mal.... J'ai eu de ses nouvelles avant-hier. Elle se porte
toujours la mme chose.

Flicit avait tourn la tte. Il y eut un silence. Mouret venait de
mettre le doigt sur une des plaies vives de la famille, en faisant
allusion  la mre de Rougon et de Macquart, enferme depuis plusieurs
annes comme folle,  la maison des alins des Tulettes. La petite
proprit de Macquart tait voisine, et il semblait que Rougon et
post l le vieux drle pour veiller sur l'aeule.

--Il se fait tard, finit par dire ce dernier en se levant; il faut
que je sois rentr avant la nuit.... Dis donc, Mouret, mon garon, je
compte sur toi pour un de ces jours. Tu m'avais bien promis de venir.

--J'irai, l'oncle, j'irai.

--Ce n'est pas a, je veux que tout le monde vienne; entends-tu? tout
le monde.... Je m'ennuie l-bas tout seul. Je vous ferai la cuisine.

Et, se tournant vers Flicit:

--Dites  Rougon que je compte aussisur lui et sur vous. Ce n'est pas
parce que la vieille mre est l,  ct, que a doit vous empcher de
venir; alors, il n'y aurait plus moyen de se distraire.... Je vous dis
qu'elle a bien, qu'on la soigne bien. Vous pouvez vous fier  moi....
Vous goterez d'un petit vin que j'ai trouv sur un coteau de la Seille;
un petit vin qui vous grise, vous verrez!

Tout en parlant, il se dirigeait vers la porte. Flicit le suivait
de si prs, qu'elle semblait le pousser dehors. Tout le monde
l'accompagna jusqu' la rue. Il dtachait son cheval, dont il avait
nou les guides  une persienne, lorsque l'abb Faujas, qui rentrait,
passa au milieu du groupe, avec un lger salut. On et dit une ombre
noire filant sans bruit. Flicit se tourna lestement, le poursuivit
du regard jusque dans l'escalier, n'ayant pas eu le temps de le
dvisager. Macquart, muet de surprise, hochait la tte, murmurant:

--Comment, mon garon, tu loges des curs chez toi, maintenant? Et il
a un singulier oeil, cet homme. Prends garde: les soutanes, a porte
malheur!

Il s'assit sur le banc de la carriole, sifflant doucement, et
descendit la rue Balande, au petit trot de son cheval. Son dos
rond, avec sa casquette de fourrure, disparurent au coude de la rue
Taravelle. Quand Mouret se retourna, il entendit sa belle-mre qui
disait  Marthe:

--J'aimerais mieux que ce ft toi, pour que l'invitation part moins
solennelle. Si tu trouvais moyen de lui en parler, tu me ferais
plaisir.

Elle se tut, se sentant surprise. Enfin, aprs avoir embrass Dsire
avec effusion, elle partit, jetant un dernier coup d'oeil, pour
s'assurer que Macquart n'allait pas revenir, derrire elle, bavarder
sur son compte.

--Tu sais que je te dfends absolument de te mler des affaires de ta
mre, dit Mouret  sa femme, en rentrant; elle est toujours dans un
tas d'histoires o personne ne voit goutte. Que diable peut-elle
vouloir faire de l'abb? Elle ne l'inviterait pas pour ses beaux yeux,
si elle n'avait point un intrt cach. Ce cur-l n'est pas venu pour
rien de Besanon  Plassans. Il y a quelque manigance l-dessous.

Marthe s'tait remise  cet ternel raccommodage du linge de la
famille qui lui prenait des journes entires. Il tourna un instant
encore autour d'elle, murmurant:

--Ils m'amusent, le vieux Macquart et ta mre. Ah! pour a, ils se
dtestent ferme! Tu as vu comme elle suffoquait, de le sentir ici. On
dirait qu'elle a toujours peur de lui entendre raconter des choses
qu'on ne doit pas savoir. Ce n'est pas l'embarras, il en raconterait
de drles.... Mais ce n'est pas moi qu'on prendra chez lui. J'ai jur
de ne pas me fourrer dans ce gchis.... Vois-tu, mon pre avait raison
de dire que la famille de ma mre, ces Rougon, ces Macquart, ne
valaient pas la corde pour les pendre. J'ai de leur sang comme toi, a
ne peut pas te blesser que je dise cela. Je le dis, parce que
c'est vrai. Ils ont fait fortune aujourd'hui, mais a ne les a pas
dcrotts, au contraire.

Il finit par aller faire un tour sur le cours Sauvaire, o il
rencontrait des amis, avec lesquels il causait du temps, des rcoltes,
des vnements de la veille. Une grosse commission d'amandes, dont il
se chargea le lendemain, le tint pendant plus d'une semaine en alles
et venues continuelles, ce qui lui fit presque oublier l'abb Faujas.
D'ailleurs, l'abb commenait  l'ennuyer; il ne causait pas assez, il
tait trop cachottier. Il l'vita  deux reprises, croyant comprendre
que l'autre le cherchait uniquement pour apprendre la fin des
histoires sur la bande de la sous-prfecture et la bande des Rastoil.
Rose lui ayant racont que madame Faujas avait essay de la faire
causer, il s'tait promis de ne plus ouvrir les lvres. C'tait un
autre amusement qui occupait ses heures vides. Maintenant, quand il
regardait les rideaux si bien ferms du second tage, il grommelait:
--Cache-toi, va, mon bon... Je sais que tu me guettes, derrire tes
rideaux; a ne t'avance toujours pas  grand'chose. Si c'est par moi
que tu comptes connatre les voisins!

Cette pense que l'abb Faujas tait  l'afft le rjouit extrmement.
Il se donna beaucoup de peine pour ne pas tomber dans quelque pige.
Mais, un soir, comme il rentrait, il aperut,  cinquante pas devant
lui, l'abb Bourrette et l'abb Faujas arrts devant la porte de M.
Rastoil. Il se cacha dans l'encoignure d'une maison. Les deux prtres
le tinrent l un grand quart d'heure. Ils causaient vivement, se
sparaient, puis revenaient. Mouret crut comprendre que l'abb
Bourrette suppliait l'abb Faujas de l'accompagner chez le prsident.
Celui-ci s'excusait, finissait par refuser avec quelque impatience.
C'tait un mardi, un jour de dner. Enfin, Bourrette entra chez M.
Rastoil; Faujas se coula chez lui, de son allure humble. Mouret resta
songeur. En effet, pourquoi l'abb n'allait-il pas chez M. Rastoil?
Tout Saint-Saturnin y dnait, l'abb Fenil, l'abb Surin et les
autres. Il n'y avait pas une robe noire  Plassans qui n'et pris le
frais dans le jardin, devant la cascade. Ce refus du nouveau vicaire
tait une chose vraiment extraordinaire.

Lorsque Mouret fut rentr, il alla vite au fond de son jardin, pour
examiner les fentres du second tage. Au bout d'un instant, il vit
remuer le rideau de la deuxime fentre,  droite. Pour sr, l'abb
Faujas tait l,  espionner ce qui se passait chez M. Rastoil. A
certains mouvements du rideau, Mouret crut comprendre qu'il regardait
galement du ct de la sous-prfecture.

Le lendemain, un mercredi, comme il sortait, Rose lui apprit que
l'abb Bourrette tait chez les gens du second, depuis une heure au
moins. Alors il rentra, fureta dans la salle  manger. Comme Marthe
lui demandait ce qu'il cherchait ainsi, il devint furieux, parlant
d'un papier sans lequel il ne pouvait sortir. Il monta voir s'il ne
l'avait pas laiss au premier. Puis, lorsque, aprs une longue attente
derrire la porte de sa chambre, il crut surprendre, au second tage,
un remuement de chaises, il descendit lentement, s'arrtant un instant
dans le vestibule, pour donner  l'abb Bourrette le temps de le
rejoindre.

--Tiens! vous voil, monsieur l'abb? Quelle heureuse rencontre!...
Vous retournez  Saint-Saturnin? Cela tombe  merveille. Je vais de ce
ct. Nous vous accompagnerons, si a ne vous drange pas.

L'abb Bourrette rpondit qu'il serait enchant. Tous deux montrent
lentement la rue Balande, se dirigeant vers la place de la
Sous-Prfecture. L'abb tait un gros homme, au bon visage naf, avec
de grands yeux bleus d'enfant. Sa large ceinture de soie, fortement
tendue, lui dessinait un ventre d'un rondeur douce et luisante, et il
marchait, la tte un peu en arrire, les bras trop courts, les jambes
dj lourdes.

--Eh bien! dit Mouret sans chercher de transition, vous venez de voir
cet excellent monsieur Faujas.... J'ai  vous remercier, vous m'avez
trouv l un locataire comme il y en a peu.

--Oui, oui, murmura le prtre; c'est un digne homme.

--Oh! pas le moindre bruit. Nous ne nous apercevons pas mme qu'il y
a un tranger chez nous. Et trs-poli, trs-bien lev, avec cela....
Vous ne savez pas, on m'a affirm que c'tait un esprit suprieur, un
cadeau qu'on avait voulu faire au diocse.

Et, comme ils se trouvaient au milieu de la place de la
Sous-Prfecture, Mouret s'arrta net, regardant fixement l'abb
Bourrette.

--Ah! vraiment, se contenta de rpondre celui-ci, d'un air tonn.

--On me l'a affirm.... Notre vque aurait des vues sur lui pour plus
tard. En attendant, le nouveau vicaire se tiendrait dans l'ombre, pour
ne pas exciter des jalousies.

L'abb Bourrette avait repris sa marche, tournant le coin de la rue de
la Banne. Il dit tranquillement:

--Vous me surprenez beaucoup.... Faujas est un homme simple, il a mme
trop d'humilit. Ainsi,  l'glise, il se charge des petites besognes
que nous abandonnons d'ordinaire aux prtres habitus. C'est un saint,
mais ce n'est pas un garon habile. Je l'ai  peine entrevu chez
Monseigneur. Ds le premier jour, il a t en froid avec l'abb
Fenil. Je lui avais pourtant expliqu qu'il fallait devenir l'ami du
grand-vicaire, si l'on voulait tre bien reu  l'vch. Il n'a pas
compris; il est de jugement un peu troit, je le crains.... Tenez,
c'est comme ses continuelles visites  l'abb Compan, notre pauvre
cur, qui a pris le lit depuis quinze jours, et que nous allons
srement perdre. Eh bien! elles sont hors de saison, elles lui feront
un tort immense. Compan n'a jamais pu s'entendre avec Fenil; il faut
vraiment arriver de Besanon pour ignorer une chose qui est connue du
diocse entier.

Il s'animait. Il s'arrta  son tour  l'entre de la rue Canquoin, se
plantant devant Mouret.

--Non, mon cher monsieur, on vous a tromp: Faujas est innocent comme
l'enfant qui vient de natre.... Moi, je n'ai pas d'ambition, n'est-ce
pas? Et Dieu sait si j'aime Compan, un coeur d'or! a n'empche pas
que je vais lui serrer la main en cachette. Lui-mme me l'a dit:
Bourrette, je n'en ai plus pour longtemps, mon vieil ami. Si tu veux
tre cur aprs moi, tche qu'on ne te voie pas trop souvent sonner 
ma porte. Viens la nuit et frappe trois coups, ma soeur t'ouvrira.
Maintenant, j'attends la nuit, vous comprenez.... C'est inutile de
dranger sa vie. On a dj tant de chagrins!

La voix s'tait attendrie. Il joignit les deux mains sur son ventre,
il reprit sa marche, mu d'un gosme naf qui le faisait pleurer sur
lui-mme, tandis qu'il murmurait:

--Ce pauvre Compan, ce pauvre Compan....

Mouret restait perplexe. L'abb Faujas finissait par lui chapper tout
 fait.

--On m'avait pourtant donn des dtails bien prcis, essaya-t-il
de dire encore. Ainsi, il tait question de lui trouver une grande
situation.

--Eh! non, je vous assure que non! s'cria le prtre; Faujas n'a pas
d'avenir.... Un autre l'ait. Vous savez que je dne tous les mardis
chez monsieur le prsident. L'autre semaine, il m'avait pri
instamment de lui amener Faujas. Il voulait le connatre, le juger
sans doute.... Eh bien! vous ne devineriez jamais ce que Faujas
a fait. Il a refus l'invitation, mon cher monsieur, il a refus
carrment. J'ai eu beau lui dire qu'il allait se rendre l'existence
impossible  Plassans, qu'il achevait de se brouiller avec Fenil, en
faisant une pareille impolitesse  monsieur Rastoil; il s'est entt,
il n'a rien voulu entendre.... Je crois mme, Dieu me pardonne!
qu'il m'a dit, dans un moment de colre, qu'il n'avait pas besoin de
s'engager en acceptant un dner de la sorte.

L'abb Bourrette se mit  rire. Il tait arriv devant Saint-Saturnin;
il retint un instant Mouret  la petite porte de l'glise.

--C'est un enfant, un grand enfant, continua-t-il. Je vous demande
un peu, croire qu'un dner de monsieur Rastoil pouvait le
compromettre!... Aussi votre belle-mre, la bonne madame Rougon,
m'ayant charg hier d'une invitation pour Faujas, ne lui avais-je pas
cach que je craignais fort d'tre mal reu.

Mouret dressa l'oreille.

--Ah! ma belle-mre vous avait charg d'une invitation? --Oui,
elle tait venue hier  la sacristie.... Comme je tiens  lui tre
agrable, je lui avais promis d'aller voir aujourd'hui ce diable
d'homme.... Moi, j'tais certain qu'il refuserait.

--Et il a refus?

--Non, j'ai t bien surpris, il a accept.

Mouret ouvrit la bouche, puis la referma. Le prtre clignait les yeux
d'un air extrmement satisfait.

--Il faut confesser que j'ai t bien habile.... Il y avait plus
d'une heure que j'expliquais  Faujas la situation de madame votre
belle-mre. Il hochait la tte, ne se dcidait pas, parlait de son
amour de la retraite.... Enfin j'tais  bout, lorsque je me suis
souvenu d'une recommandation de cette chre dame. Elle m'avait pri
d'insister sur le caractre de son salon, qui est, comme toute la
ville le sait, un terrain neutre.... C'est alors qu'il a sembl faire
un effort et qu'il a consenti. Il a formellement promis pour demain...
Je vais crire deux lignes  l'excellente madame Rougon pour lui
annoncer notre victoire.

Il resta encore l un moment, se parlant  lui-mme, roulant ses gros
yeux bleus.

--Monsieur Rastoil sera bien vex, mais ce n'est pas ma faute.... Au
revoir, cher monsieur Mouret, bien au revoir; tous mes compliments
chez vous.

Et il entra dans l'glise, en laissant retomber doucement derrire lui
la double porte rembourre. Mouret regarda cette porte avec un lger
haussement d'paules.

--Encore un bavard, grommela-t-il; encore un de ces hommes qui ne vous
laissent pas placer dix paroles, et qui parlent toujours pour ne rien
dire.... Ah! le Faujas va demain chez la noiraude; c'est bien fcheux
que je sois brouill avec cet imbcile de Rougon.

Puis, il courut toute l'aprs-midi pour ses affaires. Le soir, en se
couchant, il demanda ngligemment  sa femme: --Est-ce que tu vas chez
ta mre demain soir?

--Non, rpondit Marthe; j'ai trop de choses  terminer. J'irai sans
doute jeudi prochain.

Il n'insista pas. Mais, avant de souffler la bougie:

--Tu as tort de ne pas sortir plus souvent, reprit-il. Va donc chez ta
mre, demain soir; tu t'amuseras un peu. Moi, je garderai les enfants.

Marthe le regarda, tonne. D'ordinaire, il la tenait au logis,
ayant besoin d'elle pour mille petits services, grognant quand elle
s'absentait pendant une heure.

--J'irai, si tu le dsires, dit-elle.

Il souffla la bougie, il mit la tte sur l'oreiller, en murmurant:

--C'est cela, et tu nous raconteras la soire. a amusera les enfants.



VI


Le lendemain soir, vers neuf heures, l'abb Bourrette vint prendre
l'abb Faujas; il lui avait promis d'tre son introducteur, de le
prsenter dans le salon des Rougon. Comme il le trouva prt, debout au
milieu de sa grande chambre nue, mettant des gants noirs blanchis au
bout de chaque doigt, il le regarda avec une lgre grimace.

--Est-ce que vous n'avez pas une autre soutane? demanda-t-il.

--Non, rpondit tranquillement l'abb Faujas; celle-ci est encore
convenable, je crois.

--Sans doute, sans doute, balbutia le vieux prtre. Il fait un froid
trs-vif. Vous ne mettez rien sur vos paules?... Alors partons.

On tait aux premires geles. L'abb Bourrette, chaudement envelopp
dans une douillette de soie, s'essouffla  suivre l'abb Faujas, qui
n'avait sur les paules que sa mince soutane use. Ils s'arrtrent
au coin de la place de la Sous-Prfecture et de la rue de la Banne,
devant une maison toute de pierres blanches, une des belles btisses
de la ville neuve, avec des rosaces sculptes  chaque tage. Un
domestique en habit bleu les reut dans le vestibule; il sourit 
l'abb Bourrette en lui enlevant la douillette, et parut trs-surpris
 la vue de l'autre abb, de ce grand diable taill  coups de hache,
sorti sans manteau par un froid pareil. Le salon tait au premier
tage.

L'abb Faujas entra, la tte haute, avec une aisance grave; tandis
que l'abb Bourrette, trs mu lorsqu'il venait chez les Rougon, bien
qu'il ne manqut pas une de leurs soires, se tirait d'affaire en
s'chappant dans une pice voisine. Lui, traversa lentement tout le
salon pour aller saluer la matresse de la maison, qu'il avait devine
au milieu d'un groupe de cinq ou six dames. Il dut se prsenter
lui-mme; il le fit en trois paroles. Flicit s'tait leve vivement.
Elle l'examinait des pieds  la tte, d'un oeil prompt, revenant
au visage, lui fouillant les yeux de son regard de fouine, tout en
murmurant avec un sourire:

--Je suis charme, monsieur l'abb, je suis vraiment charme....

Cependant le passage du prtre, au milieu du salon, avait caus un
tonnement. Une jeune femme, ayant lev brusquement la tte, eut mme
un geste contenu de terreur, en apercevant cette masse noire devant
elle. L'impression fut dfavorable: il tait trop grand, trop carr
des paules; il avait la face trop dure, les mains trop grosses. Sous
la lumire crue du lustre, sa soutane apparut si lamentable, que les
dames eurent une sorte de honte,  voir un abb si mal vtu. Elles
ramenrent leurs ventails, elles se remirent  chuchoter, en
affectant de tourner le dos. Les hommes avaient chang des coups
d'oeil, avec une moue significative.

Flicit sentit le peu de bienveillance de cet accueil. Elle en sembla
irrite; elle resta debout au milieu du salon, haussant le ton,
forant ses invits  entendre les compliments qu'elle adressait 
l'abb Faujas. --Ce cher Bourrette, disait-elle avec des cajoleries
dans la voix, m'a cont le mal qu'il avait eu  vous dcider.... Je
vous en garde rancune, monsieur. Vous n'avez pas le droit de vous
drober ainsi au monde.

Le prtre s'inclinait sans rpondre. La vieille dame continua en
riant, avec une intention particulire dans certains mots:

--Je vous connais plus que vous ne croyez, malgr vos soins  nous
cacher vos vertus. On m'a parl de vous; vous tes un saint, et je
veux tre votre amie.... Nous causerons de tout ceci, n'est-ce pas?
car maintenant vous tes des ntres.

L'abb Faujas la regarda fixement, comme s'il avait reconnu dans la
faon dont elle manoeuvrait son ventail quelque signe maonnique. Il
rpondit en baissant la voix:

--Madame, je suis  votre entire disposition.

--C'est bien ainsi que je l'entends, reprit-elle en riant plus haut.
Vous verrez que nous voulons ici le bien de tout le monde.... Mais
venez, je vous prsenterai  monsieur Rougon.

Elle traversa le salon, drangea plusieurs personnes pour ouvrir un
chemin  l'abb Faujas, lui donna une importance qui acheva de mettre
contre lui toutes les personnes prsentes. Dans la pice voisine, des
tables de whist taient dresses. Elle alla droit  son mari,
qui jouait avec la mine grave d'un diplomate. Il fit un geste
d'impatience, lorsqu'elle se pencha  son oreille; mais, ds qu'elle
lui eut dit quelques mots, il se leva avec vivacit.

--Trs-bien! trs-bien! murmura-t-il.

Et, s'tant excus auprs de ses partenaires, il vint serrer la
main de l'abb Faujas. Rougon tait alors un gros homme blme, de
soixante-dix ans; il avait pris une mine solennelle de millionnaire.
On trouvait gnralement,  Plassans, qu'il avait une belle tte, une
tte blanche et muette de personnage politique. Aprs avoir chang
avec le prtre quelques politesses, il reprit sa place  la table de
jeu. Flicit, toujours souriante, venait de rentrer dans le salon.

Quand l'abb Faujas fut enfin seul, il ne parut pas embarrass le
moins du monde. Il resta un instant debout,  regarder les joueurs; en
ralit, il examinait les tentures, le tapis, le meuble. C'tait un
petit salon couleur bois, avec trois corps de bibliothque en poirier
noirci, orns de baguettes de cuivre, qui occupaient les trois grands
panneaux de la pice. On et dit le cabinet d'un magistrat. Le prtre,
qui tenait sans doute  faire une inspection complte, traversade
nouveau le grand salon. Il tait vert, trs-srieux galement, mais
plus charg de dorures, tenant  la fois de la gravit administrative
d'un ministre et du luxe tapageur d'un grand restaurant. De l'autre
ct, se trouvait encore une sorte de boudoir, o Flicit recevait
dans la journe; un boudoir paille, avec un meuble brod de ramages
violets, si encombr de fauteuils, de pouffs, de canaps, qu'on
pouvait  peine y circuler.

L'abb Faujas s'assit au coin de la chemine, faisant mine de se
chauffer les pieds. Il tait plac de faon  voir, par une porte
grande ouverte, une bonne moiti du salon vert. L'accueil si gracieux
de madame Rougon le proccupait; il fermait les yeux  demi,
s'appliquant  quelque problme dont la solution lui chappait. Au
bout d'un instant, dans sa rverie, il entendit derrire lui un bruit
de voix; son fauteuil,  dossier norme, le cachait entirement, et il
baissa les paupires davantage. Il couta, comme ensommeill par la
forte chaleur du feu.

--Je suis all une seule fois chez eux, dans ce temps-l, continuait
une voix grasse; ils demeuraient en face, de l'autre ct de la rue de
la Banne. Vous deviez tre  Paris, car tout Plassans a connu le salon
jaune des Rougon,  cette poque: un salon lamentable, avec du papier
citron  quinze sous le rouleau, et un meuble recouvert de velours
d'Utrecht, dont les fauteuils boitaient.... Regardez-la donc
maintenant, cette noiraude, en satin marron, l-bas, sur ce pouff.
Voyez comme elle tend la main au petit Delangre. Ma parole! elle va la
lui donner  baiser.

Une voix plus jeune ricana, en murmurant:

--Ils ont d joliment voler pour avoir un si beau salon vert, car vous
savez que c'est le plus beau salon de la ville.

--La dame, reprit l'autre, a toujours eu la passion de recevoir. Quand
elle n'avait pas le sou, elle buvait de l'eau, pour offrir le soir des
verres de limonade  ses invits... Oh! je les connais sur le bout du
doigt, les Rougon; je les ai suivis. Ce sont des gens trs-forts. Ils
avaient une rage d'apptits  jouer du couteau au coin d'un bois. Le
coup d'tat les a aids  satisfaire un rve de jouissances qui les
torturait depuis quarante ans. Aussi quelle gloutonnerie, quelle
indigestion de bonnes choses!... Tenez, cette maison qu'ils habitent
aujourd'hui, appartenait alors  un monsieur Peirotte, receveur
particulier, qui fut tu  l'affaire de Sainte-Roure, lors de
l'insurrection de 51. Oui, ma foi! ils ont eu toutes les chances:
une balle gare les a dbarrasss de cet homme gnant, dont ils ont
hrit.... Eh bien! entre la maison et la charge du receveur, Flicite
aurait certainement choisi la maison. Elle la couvait des yeux depuis
prs de dix ans, prise d'une envie furieuse de femme grosse, se
rendant malade  regarder les rideaux riches qui pendaient derrire
les glaces des fentres. C'taient ses Tuileries,  elle, selon le mot
qui courut  Plassans, aprs le 2 Dcembre.

--Mais o ont-ils pris l'argent pour acheter la maison?

--Ah! ceci, mon brave, c'est la bouteille  l'encre.... Leur fils
Eugne, celui qui a fait  Paris une fortune politique si tonnante,
dput, ministre, conseiller familier des Tuileries, obtint facilement
une recette particulire et la croix pour son pre, qui avait jou ici
une bien jolie farce. Quant  la maison, elle aura t paye  l'aide
d'arrangements. Ils auront emprunt  quelque banquier.... En tous
cas, aujourd'hui, ils sont riches, ils tripotent, ils rattrapent le
temps perdu. J'imagine que leur fils est rest en correspondance avec
eux, car ils n'ont pas encore commis une seule btise.

La voix se tut, pour reprendre presque aussitt avec un rire touff:

--Non, je ris malgr moi, lorsque je lui vois faire ses mines de
duchesse, cette sacre cigale de Flicit!... Je me rappelle toujours
le salon jaune, avec son tapis us, ses consoles sales, la mousseline
de son petit lustre couverte de chiures de mouches.... La voil qui
reoit les demoiselles Rastoil  prsent. Hein! comme elle manoeuvre
la queue de sa robe.... Cette vieille-l, mon brave, crvera un soir
de triomphe, au milieu de son salon vert.

L'abb Faujas avait roul doucement la tte, de faon  voir ce qui
passait dans le grand salon. Il y aperut madame Rougon, vraiment
superbe, au milieu du cercle qui l'entourait; elle semblait grandir
sur ses pieds de naine, et courber toutes les chines autour d'elle,
d'un regard de reine victorieuse. Par instants, une courte pmoison
faisait battre ses paupires, dans les reflets d'or du plafond, dans
la douceur grave des tentures.

--Ah! voici votre pre, dit la voix grasse; voici ce bon docteur qui
entre.... C'est bien surprenant que le docteur ne vous ait pas racont
ces choses. Il en sait plus long que moi.

--Eh! mon pre a peur que je ne le compromette, reprit l'autre
gaiement. Vous savez qu'il m'a maudit, en jurant que je lui ferai
perdre sa clientle.... Je vous demande pardon, j'aperois les fils
Maffre, je vais leur serrer la main.

Il y eut un bruit de chaises, et l'abb Faujas vit un grand jeune
homme, au visage dj fatigu, traverser le petit salon. L'autre
personnage, celui qui accommodait si allgrement les Rougon, se leva
galement. Une dame qui passait se laissa dire par lui des choses fort
douces; elle riait, elle l'appelait ce cher monsieur de Condamin.
Le prtre reconnut alors le bel homme de soixante ans que Mouret lui
avait montr dans le jardin de la sous-prfecture. M. de Condamin
vint s'asseoir  l'autre coin de la chemine. L, il fut tout surpris
d'apercevoir l'abb Faujas, que le dossier du fauteuil lui avait
cach; mais il ne se dconcerta nullement, il sourit, et avec un
aplomb d'homme aimable:

--Monsieur l'abb, dit-il, je crois que nous venons de nous confesser
sans le vouloi.... C'est un gros pch, n'est-ce pas, que de mdire du
prochain? Heureusement que vous tiez l pour nous absoudre.

L'abb, si matre qu'il ft de son visage, ne put s'empcher de rougir
lgrement. Il entendit  merveille que M. de Condamin lui reprochait
d'avoir retenu son souffle pour couter. Mais celui-ci n'tait pas
homme  garder rancune  un curieux, au contraire. Il fut ravi de
cette pointe de complicit qu'il venait de mettre entre le prtre
et lui. Cela l'autorisait  causer librement,  tuer la soire en
racontant l'histoire scandaleuse des personnes qui taient l. C'tait
son meilleur rgal. Cet abb nouvellement arriv  Plassans lui
semblait un excellent auditeur; d'autant plus qu'il avait une vilaine
mine, une mine d'homme bon  tout entendre, et qu'il portait une
soutane vraiment trop use pour que les confidences qu'on se
permettrait avec lui pussent tirer  consquence.

Au bout d'un quart d'heure, M. de Condamin s'tait mis tout  l'aise.
Il expliquait Plassans  l'abb Faujas, avec sa grande politesse
d'homme du monde.

--Vous tes tranger parmi nous, monsieur l'abb, disait-il; je serais
enchant, si je vous tais bon  quelque chose.... Plassans est une
petite ville o l'on s'accommode un trou  la longue. Moi, je suis des
environs de Dijon. Eh bien! lorsqu'on m'a nomm ici conservateur
des eaux et forts, je dtestais le pays, je m'y ennuyais  mourir.
C'tait  la veille de l'empire. Aprs 51 surtout, la province n'a
rien eu de gai, je vous assure. Dans ce dpartement, les habitants
avaient une peur de chien. La vue d'un gendarme les aurait fait
rentrer sous terre.... Cela s'est calm peu  peu, ils ont repris leur
traintrain habituel, et, ma foi, j'ai fini par me rsigner. Je vis
au dehors, je fais de longues promenades  cheval, je me suis cr
quelques relations.

Il baissa la voix, il continua d'un ton confidentiel:

--Si vous m'en croyez, monsieur l'abb, vous serez prudent. Vous ne
vous imaginez pas dans quel gupier j'ai failli tomber.... Plassans
est divis en trois quartiers absolument distincts: le vieux quartier,
o vous n'aurez que des consolations et des aumnes  porter; le
quartier Saint-Marc, habit par la noblesse du pays, un lieu d'ennui
et de rancune dont vous ne sauriez trop vous mlier; et la ville
neuve, le quartier qui se btit en ce moment encore autour de la
sous-prfecture, le seul possible, le seul convenable... Moi, j'avais
commis la sottise de descendre dans le quartier Saint-Marc, o je
pensais que mes relations devaient m'appeler. Ah! bien oui, je n'ai
trouv que des douairires sches comme des chalas et des marquis
conservs sur de la paille. Tout le monde pleure le temps o Berthe
filait. Pas la moindre runion, pas un bout de fte; une conspiration
sourde contre l'heureuse paix dans laquelle nous vivons.... J'ai
manqu me compromettre, ma parole d'honneur. Pqueur s'est moqu de
moi.... monsieur Pqueur des Saulaies, notre sous-prfet, vous le
connaissez?... Alors j'ai pass le cours Sauvaire, j'ai pris un
appartement l, sur la place. Voyez-vous,  Plassans, le peuple
n'existe pas, la noblesse est indcrottable; il n'y a de tolrable que
quelques parvenus, des gens charmants qui font beaucoup de frais
pour les hommes en place. Notre petit monde de fonctionnaires est
trs-heureux. Nous vivons entre nous,  notre guise, sans nous soucier
des habitants, comme si nous avions plant notre tente en pays
conquis.

Il eut un rire de satisfaction, s'allongeant davantage, prsentant ses
semelles  la flamme; puis, il prit un verre de punch sur le plateau
d'un domestique qui passait, but lentement, tout en continuant 
regarder l'abb Faujas du coin de l'oeil. Celui-ci sentit que la
politesse exigeait qu'il trouvt une phrase.

--Cette maison parat fort agrable, dit-il en se tournant  demi vers
le salon vert, o les conversations s'animaient.

--Oui, oui, rpondit M. de Condamin, qui s'arrtait de temps  autre
pour avaler une petite gorge de punch; les Rougon nous font oublier
Paris. On ne se croirait jamais  Plassans, ici. C'est le seul salon
o l'on s'amuse, parce que c'est le seul o toutes les opinions se
coudoient.. Pqueur a galement des runions fort aimables ... a
doit leur coter bon, aux Rougon, et ils ne touchent pas des frais de
bureau comme Pqueur; mais ils ont mieux que a, ils ont les poches
des contribuables.

Cette plaisanterie l'enchanta. Il posa sur la chemine le verre vide
qu'il tenait  la main; et, se rapprochant, se penchant:

--Ce qu'il y a d'amusant, ce sont les comdies continuelles qui se
jouent. Si vous connaissiez les personnages!... Vous voyez madame
Rastoil l-bas, au milieu de ses deux filles, cette dame de
quarante-cinq ans environ, celle qui a cette tte de brebis blante
....Eh bien! avez-vous remarqu le battement de ses paupires, lorsque
Delangre est venu s'asseoir en face d'elle? ce monsieur qui a l'air
d'un polichinelle, ici,  gauche.... Ils se sont connus intimement, il
y a quelque dix ans. On dit qu'une des deux demoiselles est de lui,
mais on ne sait plus bien laquelle.... Le plus drle est que Delangre,
vers la mme poque, a eu de petits ennuis avec sa femme; on raconte
que sa fille est d'un peintre que tout Plassans connat.

L'abb Faujas avait cru devoir prendre une mine grave pour recevoir
de pareilles confidences; il fermait compltement les paupires;
il semblait ne plus entendre. M. de Condamin reprit, comme pour se
justifier:

--Si je me permets de parler ainsi de Delangre, c'est que je le
connais beaucoup. Il est diantrement fort, ce diable d'homme! Je crois
que son pre tait maon. Il y a une quinzaine d'annes, il plaidait
les petits procs dont les autres avocats ne voulaient pas. Madame
Rastoil l'a positivement tir de la misre; elle lui envoyait jusqu'
du bois l'hiver, pour qu'il et bien chaud. C'est par elle qu'il a
gagn ses premires causes.... Remarquez que Delangre avait alors
l'habilet de ne montrer aucune opinion politique. Aussi, en 52,
lorsqu'on a cherch un maire, a-t-on immdiatement song  lui; lui
seul pouvait accepter une pareille situation sans effrayer aucun des
trois quartiers de la ville. Depuis ce temps, tout lui a russi. Il
a le plus bel avenir. Le malheur est qu'il ne s'entend gure avec
Pqueur; ils discutent toujours ensemble sur des btises.

Il s'arrta, en voyant revenir le grand jeune homme avec lequel il
causait un instant auparavant.

--Monsieur Guillaume Porquier, dit-il en le prsentant  l'abb, le
fils du docteur Porquier.

Puis, lorsque Guillaume se fut assis, il lui demanda en ricanant:

--Eh bien! qu'avez-vous vu de beau, l,  ct?

--Rien assurment, rpondit le jeune homme d'un ton plaisant. J'ai vu
les Paloque. Madame Rougon tche toujours de les mettre derrire un
rideau, pour viter des malheurs. Une femme grosse qui les a aperus
un jour, sur le cours, a failli avorter.... Paloque ne quitte pas des
yeux le prsident Rastoil, esprant sans doute le tuer d'une peur
rentre. Vous savez que ce monstre de Paloque compte mourir prsident.

Tous deux s'gayrent. La laideur des Paloque tait un sujet
d'ternelles moqueries, dans le petit monde des fonctionnaires. Le
fils Porquier continua, en baissant la voix:

--J'ai vu aussi monsieur de Bourdeu. Ne trouvez-vous pas que le
personnage a encore maigri, depuis l'lection du marquis de Lagrifoul?
Jamais Bourdeu ne se consolera de n'tre plus prfet; il a mis sa
rancune d'orlaniste au service des lgitimistes, dans l'espoir que
cela le mnerait droit  la Chambre, o il rattraperait la prfecture
tant regrette... Aussi est-il horriblement bless de ce qu'on lui a
prfr le marquis, un sot, un ne bt, qui ne sait pas trois mots de
politique; tandis que lui, Bourdeu, est trs-fort, tout  fait fort.

--Il est assommant, Bourdeu, avec sa redingote boutonne et son
chapeau plat de doctrinaire, dit M. de Condamin en haussant les
paules. Si on les laissait aller, ces gens-l feraient de la France
une Sorbonne d'avocats et de diplomates, o l'on s'ennuierait ferme,
je vous assure ... Ah! je voulais vous dire, Guillaume; on m'a parl
de vous, il parat que vous menez une jolie vie.

--Moi! s'cria le jeune homme en riant.

--Vous-mme, mon brave; et remarquez que je tiens les choses de votre
pre. Il est dsol, il vous accuse de jouer, de passer la nuit au
cercle et ailleurs ... Est-il vrai que vous ayez dcouvert un caf
borgne, derrire les prisons, o vous allez, avec toute une bande de
chenapans, faire un train d'enfer? On m'a mme racont....

M. de Condamin, voyant entrer deux dames, continua tout bas 
l'oreille de Guillaume, qui faisait des signes affirmatifs, en
pouffant de rire. Celui-ci, pour ajouter sans doute quelques dtails,
se pencha  son tour. Et tous deux, se rapprochant, les yeux allums,
se rgalrent longtemps de cette anecdote, qu'on ne pouvait risquer
devant les dames.

Cependant, l'abb Faujas tait rest l. Il n'coutait plus; il
suivait les mouvements de M. Delangre, qui s'agitait fort dans le
salon vert, prodiguant les amabilits. Ce spectacle l'absorbait au
point qu'il ne vit pas l'abb Bourrette l'appelant de la main. L'abb
dut venir le toucher au bras, en le priant de le suivre. Il le mena
jusque dans la pice o l'on jouait, avec les prcautions d'un homme
qui aquelque chose de dlicat  dire.

--Mon ami, murmura-t-il, quand ils furent seuls dans un coin, vous
tes excusable, c'est la premire fois que vous venez ici; mais je
dois vous avertir, vous vous tes compromis beaucoup en causant si
longtemps avec les personnes que vous quittez.

Et, comme l'abb Faujas le regardait, trs-surpris:

--Ces personnes ne sont pas bien vues.... Certes, je n'entends pas les
juger, je ne veux entrer dans aucune mdisance. Par amiti pour vous,
je vous avertis, voil tout.

Il voulait s'loigner, mais l'autre le retint, en lui disant vivement:

--Vous m'inquitez, cher monsieur Bourrette; expliquez-vous, je vous
en prie. Il me semble que, sans mdire, vous pouvez me fournir des
claircissements.

--Eh bien! reprit le vieux prtre aprs une hsitation, le jeune
homme, le fils du docteur Porquier, fait la dsolation de son
honorable pre et donne les plus mauvais exemples  la jeunesse
studieuse de Plassans. Il n'a laiss que des dettes  Paris, il met
ici la ville sens dessus dessous.... Quant  monsieur de Condamin....
Il s'arrta de nouveau, embarrass par les choses normes qu'il avait
raconter; puis, baissant les paupires:

--Monsieur de Condamin est leste en paroles, et je crains qu'il n'ait
pas de sens moral. Il ne mnage personne, il scandalise toutes les
mes honntes.... Enfin, je ne sais trop comment vous apprendre cela,
il aurait fait, dit-on, un mariage peu honorable. Vous voyez cette
jeune femme qui n'a pas trente ans, celle qui est si entoure. Eh
bien! il nous l'a ramene un jour  Plassans, on ne sait trop d'o:
Ds le lendemain de son arrive, elle tait toute-puissante ici. C'est
elle qui a fait dcorer son mari et le docteur Porquier. Elle a des
amis,  Paris.... Je vous en prie, ne rptez point ces choses. Madame
de Condamin est trs-aimable, trs-charitable. Je vais quelquefois
chez elle, je serais dsol qu'elle me crt son ennemi. Si elle a
des fautes  se faire pardonner, notre devoir, n'est-ce pas? est de
l'aider  revenir au bien. Quant au mari, entre nous, c'est un vilain
homme. Soyez froid avec lui.

L'abb Faujas regardait le digne Bourrette dans les yeux. Il venait,
de remarquer que madame Rougon suivait de loin leur entretien, d'un
air proccup.

--Est-ce que ce n'est pas madame Rougon qui vous a pri de me donner
un bon avis? demanda-t-il brusquement au vieux prtre.

--Tiens! comment savez-vous cela? s'cria celui-ci, trs-tonn. Elle
m'avait pri de ne pas parler d'elle; mais, puisque vous avez devin
... C'est une bonne personne, qui serait bien chagrine de voir un
prtre faire mauvaise figure chez elle. Elle est malheureusement
force de recevoir toutes sortes de gens. L'abb Faujas remercia, en
promettant d'tre prudent. Les joueurs, autour d'eux, n'avaient pas
lev la tte. Il rentra dans le grand salon, o il se sentit de
nouveau dans un milieu hostile; il constata mme plus de froideur,
plus de mpris muet. Les jupes s'cartaient sur son passage, comme
s'il avait d les salir; les habits noirs se dtournaient, avec
de lgers ricanements. Lui, garda une srnit superbe. Ayant cru
entendre prononcer avec affectation le mot de Besanon, dans le coin
de la pice o trnait madame de Condamin, il marcha droit au groupe
form autour d'elle; mais,  son approche, la conversation tomba net,
et tous les yeux le dvisagrent, luisant d'une curiosit mchante. On
parlait srement de lui, on racontait quelque vilaine histoire. Alors,
comme il se tenait debout, derrire les demoiselles Bastoil, qui ne
l'avaient point aperu, il entendit la plus jeune demander  l'autre:

--Qu'a-t-il donc fait,  Besanon, ce prtre dont tout le monde parle?

--Je ne sais trop, rpondit l'ane. Je crois qu'il a failli trangler
son cur dans une querelle. Papa dit aussi qu'il s'est ml d'une
grande affaire industrielle qui a mal tourn.

--Mais il est l, n'est-ce pas? dans le petit salon.... On vient de le
voir rire avec monsieur de Condamin.

--Alors, s'il rit avec monsieur de Condanin, on a raison de se mfier
de lui.

Ce bavardage des deux demoiselles mit une sueur aux tempes de l'abb
Faujas. Il ne sourcilla pas; sa bouche s'amincit, ses joues prirent
une teinte terreuse. Maintenant, il entendait le salon entier parler
du cur qu'il avait trangl, des affaires vreuses dont il s'tait
ml. En face de lui, M. Delangre et le docteur Porquier restaient
svres; M. de Bourdeu avait une moue de ddain, en causant bas
avec une dame; M. Maffre, le juge de paix, le regardait en dessous,
dvotement, le flairant de loin, avant de se dcider  mordre; et,
 l'autre bout de la pice, le mnage Paloque, les deux monstres,
allongeaient leurs visages couturs par le fiel, o s'allumait la joie
mauvaise de toutes les cruauts colportes  voix basse. L'abb Faujas
recula lentement, en voyant madame Rastoil, debout  quelques pas,
revenir s'asseoir entre ses deux filles, comme pour les mettre sous
son aile et les protger de son contact. Il s'accouda au piano qu'il
trouva derrire lui, il demeura l, le front haut, la face dure et
muette comme une face de Pierre. Dcidment, il y avait complot, on le
traitait en paria.

Dans son immobilit, le prtre dont les regards fouillaient le salon,
sous ses paupires  demi closes, eut un geste aussitt rprim. Il
venait d'apercevoir, derrire une vritable barricade de jupes, l'abb
Fenil, allong dans un fauteuil, souriant discrtement. Leurs yeux
s'tant rencontrs, ils se regardrent pendant quelques secondes, de
l'air terrible de deux duellistes engageant un combat  mort. Puis, il
se fit un bruit d'toffe, et le grand vicaire disparut de nouveau dans
les dentelles des dames.

Cependant, Flicit avait manoeuvr habilement pour s'approcher du
piano. Elle y installa l'ane des demoiselles Rastoil, qui chantait
agrablement la romance. Puis, lorsqu'elle put parler sans tre
entendue, attirant l'abb Faujas dans l'embrasure d'une fentre:

--Qu'avez-vous donc fait  l'abb Fenil? lui demanda-t-elle.

Ils continurent  voix trs-basse. Le prtre d'abord avait feint la
surprise; mais, lorsque madame Rougon eut murmur quelques paroles
qu'elle accompagnait de haussements d'paules, il parut se livrer,
il causa. Ils souriaient, tous les deux, semblaient changer des
politesses, tandis que l'clat de leurs yeux dmentait cette banalit
joue. Le piano se tut, et il fallut que l'ane des demoiselles
Rastoil chantt la _Colombe du soldat_, qui avait alors un grand
succs.

--Votre dbut est tout  fait malheureux, murmurait Flicit; vous
vous tes rendu impossible, je vous conseille de ne pas revenir ici de
quelque temps.... Il faut vous faire aimer, entendez-vous? Les coups
de force vous perdraient. L'abb Faujas restait songeur.

--Vous dites que ces vilaines histoires ont d tre racontes par
l'abb Fenil? demanda-t-il.

--Oh! il est trop fin pour se mettre ainsi en avant; il aura souffl
ces choses dans l'oreille de ses pnitentes. Je ne sais s'il vous a
devin, mais il a peur de vous, cela est certain; il va vous combattre
par toutes les armes imaginables.... Le pis est qu'il confesse les
personnes le plus comme il faut de la ville. C'est lui qui a fait
nommer le marquis de Lagrifoul.

--J'ai eu tort de venir  cette soire, laissa chapper le prtre.

Flicit pina les lvres. Elle reprit vivement:

--Vous avez eu tort de vous compromettre avec un homme tel que ce
Condamin. Moi, j'ai fait pour le mieux. Lorsque la personne que vous
savez m'a crit de Paris, j'ai cru vous tre utile en vous invitant.
Je m'imaginais que vous sauriez vous faire ici des amis. C'tait un
premier pas. Mais, au lieu de chercher  plaire, vous lchez tout le
monde contre vous.... Tenez, excusez ma franchise, je trouve que vous
tournez le dos au succs. Vous n'avez commis que des fautes, en allant
vous loger chez mon gendre, en vous claquemurant chez vous, en portant
une soutane qui fait la joie des gamins dans les rues.

L'abb Faujas ne put retenir un geste d'impatience. Il se contenta de
rpondre:

--Je profiterai de vos bons conseils. Seulement, ne m'aidez pas, cela
gterait tout.

--Oui, cette tactique est prudente, dit la vieille dame. Ne rentrez
dans ce salon que triomphant.... Un dernier mot, cher monsieur. La
personne de Paris tient beaucoup  votre succs, et c'est pourquoi je
m'intresse  vous. Eh bien! croyez-moi, ne vous faites pas terrible;
soyez aimable, plaisez aux femmes. Retenez bien ceci, plaisez aux
femmes, si vous voulez que Plassans soit  vous.

L'ane des demoiselles Rastoil achevait sa romance, en plaquant un
dernier accord. On applaudit discrtement. Madame Rougon avait quitt
l'abb Faujas pour fliciter la chanteuse. Elle se tint ensuite
au milieu du salon, donnant des poignes de main aux invits
qui commenaient  se retirer. Il tait onze heures. L'abb fut
trs-contrari, lorsqu'il s'aperut que le digne Bourrette avait
profit de la musique pour disparatre. Il comptait s'en aller avec
lui, ce qui devait lui mnager une sortie convenable. Maintenant, s'il
partait seul, c'tait un chec absolu; on raconterait le lendemain
dans la ville qu'on l'avait jet  la porte. Il se rfugia de nouveau
dans l'embrasure d'une fentre, piant une occasion, cherchant un
moyen de faire une retraite honorable.

Cependant, le salon se vidait, il n'y avait plus que quelques dames.
Alors, il remarqua une personne fort simplement mise. C'tait madame
Mouret, rajeunie par des bandeaux lgrement onduls. Elle le surprit
beaucoup par son tranquille visage, o deux grands yeux noirs
semblaient dormir. Il ne l'avait pas aperue de la soire; elle tait
sans doute reste dans son coin, sans bouger, contrarie de perdre
ainsi le temps, les mains sur les genoux,  ne rien faire. Comme il
l'examinait, elle se leva pour prendre cong de sa mre.

Celle-ci gotait une de ses joies les plus aigus,  voir le beau
monde de Plassans s'en aller avec des rvrences, la remerciant de son
punch, de son salon vert, des heures agrables qu'il venait de passer
chez elle; et elle pensait qu'autrefois le beau monde lui marchait sur
la chair, selon sa rude expression, tandis que,  cette heure, les
plus riches ne trouvaient pas de sourires assez tendres pour cette
chre madame Rougon. --Ah! madame, murmurait le juge de paix Maffre,
on oublie ici la marche des heures.

--Vous seule savez recevoir, dans ce pays de loups, chuchotait la
jolie madame de Condamin.

--Nous vous attendons  dner demain, disait M. Delangre; mais  la
fortune du pot, nous ne faisons pas de faons comme vous.

Marthe dut traverser cette ovation pour arriver prs de sa mre. Elle
l'embrassa, et se retirait, lorsque Flicit la retint, cherchant
quelqu'un des yeux, autour d'elle. Puis, ayant aperu l'abb Faujas:

--Monsieur l'abb, dit-elle en riant, tes-vous un homme galant?

L'abb s'inclina.

--Alors, ayez donc l'obligeance d'accompagner ma fille, vous qui
demeurez dans la maison; cela ne vous drangera pas, et il y a un bout
de ruelle noire qui n'est vraiment pas rassurant.

Marthe, de son air paisible, assurait qu'elle n'tait pas une petite
fille, qu'elle n'avait pas peur; mais sa mre ayant insist, disant
qu'elle serait plus tranquille, elle accepta les bons soins de l'abb.
Et, comme celui-ci s'en allait avec elle, Flicit, qui les avait
accompagns jusqu'au palier, rpta  l'oreille du prtre avec un
sourire:

--Rappelez-vous ce que j'ai dit.... Plaisez aux femmes, si vous voulez
que Plassans soit  vous.



VII


Le soir mme, Mouret, qui ne dormait pas, pressa Marthe de questions,
voulant connatre les vnements de la soire. Elle rpondit que
tout s'tait pass comme  l'habitude, qu'elle n'avait rien remarqu
d'extraordinaire. Elle ajouta simplement que l'abb Faujas l'avait
accompagne, en causant avec elle de choses insignifiantes. Mouret fut
trs-contrari de ce qu'il appelait l'indolence de sa femme.

--On pourrait bien s'assassiner chez ta mre, dit-il en s'enfonant la
tte dans l'oreiller d'un air furieux; ce n'est certainement pas toi
qui m'en apporterais la nouvelle.

Le lendemain, lorsqu'il rentra pour le dner, il cria  Marthe, du
plus loin qu'il l'aperut:

--Je le savais bien, tu as des yeux pour ne pas voir, ma bonne ... Ah!
que je te reconnais l! Rester la soire entire dans un salon, sans
seulement te douter de ce qu'on a dit et fait autour de toi!... Mais
toute la ville en cause, entends-tu! Je n'ai pu faire un pas sans
rencontrer quelqu'un qui m'en parlt.

--De quoi donc, mon ami? demanda Marthe tonne.

--Du beau succs de l'abb Faujas, pardieu! On l'a mis  la porte du
salon vert.

--Mais non, je t'assure; je n'ai rien vu de semblable.

--Eh! je te l'ai dit, tu ne vois rien!... Sais-tu ce qu'il a fait 
Besanon, l'abb? Il a trangl un cur ou il a commis des faux. On ne
peut pas affirmer au juste ... N'importe, il parat qu'on l'a joliment
arrang. Il tait vert. C'est un homme fini.

Marthe avait baiss la tte, laissant son mari triompher de l'chec du
prtre. Mouret tait enchant.

--Je garde ma premire ide, continua-t-il; ta mre doit manigancer
quelque chose avec lui. On m'a racont qu'elle s'tait montre
trs-aimable. C'est elle, n'est-ce pas, qui a pri l'abb de
t'accompagner? Pourquoi ne m'as-tu pas dit cela?

Elle haussa doucement les paules, sans rpondre.

--Tu es tonnante, vraiment! s'cria-t-il. Tous ces dtails-l ont
beaucoup d'importance .... Ainsi, madame Paloque, que je viens de
rencontrer, m'a dit qu'elle tait reste avec plusieurs dames, pour
voir comment l'abb sortirait. Ta mre s'est servie de toi pour
protger la retraite du calottin, tu ne comprends donc pas!... Voyons,
tche de te souvenir; que t'a-t-il dit, en te ramenant ici?

Il s'tait assis devant sa femme, il la tenait sous l'interrogation
aigu de ses petits yeux.

--Mon Dieu, rpondit-elle patiemment, il m'a dit des choses sans
importance, des choses comme tout le monde peut en dire ... Il a parl
du froid, qui tait trs-vif; de la tranquillit de la ville pendant
la nuit; puis, je crois, de l'agrable soire qu'il venait de passer.

--Ah! le tartufe!... Et il ne t'a pas questionne sur ta mre, sur les
gens qu'elle reoit?

--Non. D'ailleurs, le chemin n'est pas long, de la rue de la Banne
ici; nous n'avons pas mis trois minutes. Il marchait  ct de moi,
sans me donner le bras; il faisait de si grandes enjambes, que
j'tais presque force de courir ... Je ne sais ce qu'on a, 
s'acharner ainsi aprs lui. Il n'a pas l'air heureux. Il grelottait,
le pauvre homme, dans sa vieille soutane.

Mouret n'tait pas mchant.

--a, c'est vrai, murmura-t-il; il ne doit pas avoir chaud, depuis
qu'il gle.

--Puis, continua Marthe, nous n'avons pas  nous plaindre de lui: il
paye exactement, il ne fait pas de tapage.... O trouverais-tu un
aussi bon locataire?

--Nulle part, je le sais.... Ce que j'en disais, tout  l'heure,
c'tait pour te montrer combien peu tu fais attention, quand tu vas
quelque part. Autrement, je connais trop la clique que ta mre reoit,
pour m'arrter  ce qui sort du fameux salon vert. Toujours des
cancans, des menteries, des histoires bonnes  faire battre les
montagnes. L'abb n'a sans doute trangl personne, pas plus qu'il ne
doit avoir fait banqueroute.... Je le disais  madame Paloque: Avant
de dshabiller les autres, on ferait bien de laver son propre linge
sale. Tant mieux, si elle a pris cela pour elle!

Mouret mentait, il n'avait pas dit cela  madame Paloque. Mais la
douceur de Marthe lui faisait quelque honte de la joie qu'il venait de
tmoigner, au sujet des malheurs de l'abb. Les jours suivants, il se
mit nettement du ct du prtre. Ayant rencontr plusieurs personnages
qu'il dtestait, M. de Bourdeu, M. Delangre, le docteur Porquier, leur
fit un magnifique loge de l'abb Faujas, pour ne pas dire comme eux,
pour les contrarier et les tonner. C'tait,  l'entendre, un homme
tout  fait remarquable, d'un grand courage, d'une grande simplicit
dans la pauvret. Il fallait qu'il y et vraiment des gens bien
mchants. Et il glissait des allusions sur les personnes que
recevaient les Rougon, un tas d'hypocrites, de cafards, de sots
vaniteux, qui craignaient l'clat de la vritable vertu. Au bout de
quelque temps, il avait fait absolument sienne la querelle de l'abb,
il se servait de lui pour assommer la bande des Rastoil et la bande de
la sous-prfecture.

--Si cela n'est pas pitoyable! disait-il parfois  sa femme, oubliant
que Marthe avait entendu un autre langage dans sa bouche; voir des
gens qui ont vol leur fortune on ne sait o, s'acharner ainsi aprs
un pauvre homme qui n'a pas seulement vingt francs pour s'acheter une
charrete de bois!... Non, vois-tu, ces choses-l me rvoltent. Moi,
que diable! je puis me porter garant pour lui. Je sais ce qu'il fait,
je sais comment il est, puisqu'il habite chez moi. Aussi je ne leur
mche pas la vrit, je les traite comme ils le mritent, lorsque je
les rencontre.... Et je ne m'en tiendrai pas l. Je veux que l'abb
devienne mon ami. Je veux le promener  mon bras, sur le cours, pour
montrer que je ne crains pas d'tre vu avec lui, tout honnte homme
et tout riche que je suis.... D'abord, je te recommande d'tre
trs-aimable pour ces pauvres gens.

Marthe souriait discrtement. Elle tait heureuse des bonnes
dispositions de son mari  l'gard de leurs locataires. Rose reut
l'ordre de se montrer complaisante. Le matin, quand il pleuvait, elle
pouvait s'offrir pour faire les commissions de madame Faujas. Mais
celle-ci refusa toujours l'aide de la cuisinire. Cependant, elle
n'avait plus la raideur muette des premiers temps. Un matin, ayant
rencontr Marthe, qui descendait du grenier o l'on conservait les
fruits, elle causa un instant, elle s'humanisa mme jusqu' accepter
deux superbes poires. Ce furent ces deux poires qui devinrent
l'occasion d'une liaison plus troite.

L'abb Faujas, de son ct, ne filait plus si rapidement le long de la
rampe. Le frlement de sa soutane sur les marches avertissait Mouret,
qui, presque chaque jour maintenant, se trouvait au bas de l'escalier,
heureux de faire, comme il le disait, un bout de chemin avec lui.
Il l'avait remerci du petit service rendu  sa femme, tout en le
questionnant habilement pour savoir s'il retournerait chez les Rougon.
L'abb s'tait mis  sourire; il avouait sans embarras ne pas tre
fait pour le monde. Mouret fut charm; s'imaginant entrer pour quelque
chose dans la dtermination de son locataire. Alors, il rva de
l'enlever compltement au salon vert, de le garder pour lui. Aussi,
le soir o Marthe lui raconta que madame Faujas avait accept deux
poires, vit-il l une heureuse circonstance qui allait faciliter ses
projets.

--Est-ce que rellement ils n'allument pas de feu, au second, par le
froid qu'il fait? demanda-t-il devant Rose.

--Dame! monsieur, rpondit la cuisinire, qui comprit que la question
s'adressait  elle, a serait difficile, puisque je n'ai jamais vu
apporter le moindre fagot. A moins qu'ils ne brlent leurs quatre
chaises ou que madame Faujas ne monte du bois dans son panier.

--Vous avez tort de rire, Rose, dit Marthe. Ces malheureux doivent
grelotter, dans ces grandes chambres.

--Je crois bien, reprit Mouret: il y a eu dix degrs, la nuit
dernire, et l'on craint pour les oliviers. Notre pot  eau a gel, en
haut.... Ici, la pice est petite; on a chaud tout de suite.

En effet, la salle  manger tait soigneusement garnie de bourrelets,
de faon que pas un souffle d'air ne passait par les fentes des
boiseries. Un grand pole de faence entretenait l une chaleur de
baignoire. L'hiver, les enfants lisaient ou jouaient autour de la
table; tandis que Mouret, en attendant l'heure du coucher, forait sa
femme  faire un piquet, ce qui tait un vritable supplice pour elle.
Longtemps elle avait refus de toucher aux cartes, disant qu'elle ne
savait aucun jeu; mais il lui avait appris le piquet, et ds lors elle
s'tait rsigne.

--Tu ne sais pas, continua-t-il, il faut inviter les Faujas  venir
passer la soire ici. Comme cela, ils se chaufferont au moins pendant
deux ou trois heures. Puis, a nous fera une compagnie, nous nous
ennuierons moins.... Invite-les, toi; ils n'oseront pas refuser.

Le lendemain, Marthe, ayant rencontr madame Faujas dans le vestibule,
fit l'invitation. La vieille dame accepta sur-le-champ, au nom de son
fils, sans le moindre embarras.

--C'est bien tonnant qu'elle n'ait pas fait de grimaces, dit Mouret.
Je croyais qu'il aurait fallu les prier davantage. L'abb commence 
comprendre qu'il a tort de vivre en loup.

Le soir, Mouret voulut que la table ft desservie de bonne heure. Il
avait sorti une bouteille de vin cuit et fait acheter une assiette de
petits gteaux. Bien qu'il ne ft pas large, il tenait  montrer qu'il
n'y avait pas que les Rougon qui sussent faire les choses. Les gens du
second descendirent, vers huit heures. L'abb Faujas avait une soutane
neuve. Cela surprit Mouret si fort, qu'il ne put que balbutier
quelques mots, en rponse aux compliments du prtre.

--Vraiment, monsieur l'abb; tout l'honneur est pour nous.... Voyons,
mes enfants, donnez donc des chaises.

On s'assit autour de la table. Il faisait trop chaud, Mouret ayant
bourr le pole outre mesure, pour prouver qu'il ne regardait pas
 une bche de plus. L'abb Faujas se montra trs-doux; il caressa
Dsire, interrogea les deux garons sur leurs tudes. Marthe,
qui tricotait des bas, levait par instants les yeux, tonne des
inflexions souples de cette voix trangre, qu'elle n'tait pas
habitue  entendre dans la paix lourde de la salle  manger. Elle
regardait en face le visage fort du prtre, ses traits carrs; puis,
elle baissait de nouveau la tte, sans chercher  cacher l'intrt
qu'elle prenait  cet homme si robuste et si tendre, qu'elle savait
trs-pauvre. Mouret, maladroitement dvorait la soutane neuve du
regard; il ne put s'empcher de dire avec un rire sournois:

--Monsieur l'abb, vous avez eu tort de faire toilette pour venir ici.
Nous sommes sans faon, vous le savez bien.

Marthe rougit. Mais le prtre raconta gaiement qu'il avait achet
cette soutane dans la journe. Il la gardait pour faire plaisir  sa
mre, qui le trouvait plus beau qu'un roi, ainsi vtu de neuf.

--N'est-ce pas, mre?

Madame Faujas fit un signe affirmatif, sans quitter son fils des yeux.
Elle s'tait assise en face de lui, elle le regardait sous la clart
crue de la lampe, d'un air d'extase.

Puis, on causa de toutes sortes de choses. Il semblait que l'abb
Faujas et perdu sa froideur triste. Il restait grave, mais d'une
gravit obligeante, pleine de bonhomie. Il couta Mouret, lui rpondit
sur les sujets les plus insignifiants, parut s'intresser  ses
commrages. Celui-ci en tait venu  lui expliquer la faon dont il
vivait:

--Ainsi, finit-il par dire, nous passons la soire comme vous le voyez
l; jamais plus d'embarras. Nous n'invitons personne, parce qu'on est
toujours mieux en famille. Chaque soir, je fais un piquet avec ma
femme. C'est une vieille habitude, j'aurais de la peine  m'endormir
autrement.

--Mais nous ne voulons pas vous dranger, s'cria l'abb Faujas. Je
vous prie en grce de ne pas vous gner pour nous.

--Non, non, que diable! je ne suis pas un maniaque; je n'en mourrai
pas, pour une fois.

Le prtre insista. Voyant que Marthe se dfendait avec plus de
vivacit encore que son mari, il se tourna vers sa mre, qui restait
silencieuse, les deux mains croises devant elle.

--Mre, lui dit-il, faites donc un piquet avec monsieur Mouret. Elle
le regarda attentivement dans les yeux. Mouret continuait  s'agiter,
refusant, dclarant qu'il ne voulait pas troubler la soire; mais,
quand le prtre lui eut dit que sa mre tait d'une jolie force, il
faiblit, il murmura:

--Vraiment?... Alors, si madame le veut absolument, si cela ne
contrarie personne....

--Allons, mre, faites une partie, rpta l'abb Faujas d'une voix
plus nette.

--Certainement, rpondit-elle enfin, a me fera plaisir.... Seulement,
il faut que je change de place.

--Pardieu! ce n'est pas difficile, reprit Mouret enchant. Vous allez
changer de place avec votre fils.... Monsieur l'abb, ayez donc
l'obligeance de vous mettre  ct de ma femme; madame va s'asseoir
l,  ct de moi.... Vous voyez, c'est parfait, maintenant.

Le prtre, qui s'tait d'abord assis en face de Marthe, de l'autre
ct de la table, se trouva ainsi pouss auprs d'elle. Ils furent
mme comme isols  un bout, les joueurs ayant rapproch leurs chaises
pour engager la lutte. Octave et Serge venaient de monter dans leur
chambre. Dsire, comme  son habitude, dormait sur la table. Quand
dix heures sonnrent, Mouret, qui avait perdu une premire partie, ne
voulut absolument pas aller se coucher; il exigea une revanche. Madame
Faujas consulta son fils d'un regard; puis, de son air tranquille,
elle se mit  battre les cartes. Cependant, l'abb changeait 
peine quelques mots avec Marthe. Ce premier soir, il parla de choses
indiffrentes, du mnage, du prix des vivres  Plassans, des soucis
que les enfants causent. Marthe rpondait obligeamment, levant de
temps  autre son regard clair, donnant  la conversation un peu de sa
lenteur sage.

Il tait prs d'onze heures, lorsque Mouret jeta ses cartes avec
quelque dpit.

--Allons, j'ai encore perdu, dit-il. Je n'ai pas eu une belle carte
de la soire. Demain, j'aurai peut-tre plus de chance.... A demain,
n'est-ce pas, madame?

Et comme l'abb Faujas s'excusait, disant qu'ils ne voulaient pas
abuser, qu'ils ne pouvaient les dranger ainsi chaque soir:

--Mais vous ne nous drangez pas! s'cria-t-il; vous nous faites
plaisir.... D'ailleurs, que diable! je perds, madame ne peut me
refuser une partie.

Quand ils eurent accept et qu'ils furent remonts, Mouret bougonna,
se dfendit d'avoir perdu. Il tait furieux.

--La vieille est moins forte que moi, j'en suis sr, dit-il  sa
femme. Seulement elle a des yeux! C'est  croire qu'elle triche, ma
parole d'honneur!... Demain, il faudra voir.

Ds lors, chaque jour, rgulirement, les Faujas descendirent passer
la soire avec les Mouret. Il s'tait engag une bataille formidable
entre la vieille dame et son propritaire. Elle semblait se jouer de
lui, le laisser gagner juste assez pour ne pas le dcourager; ce qui
l'entretenait dans une rage sourde, d'autant plus qu'il se piquait de
jouer fort joliment le piquet. Lui, rvait de la battre pendant des
semaines entires, sans lui laisser prendre une partie. Elle, gardait
un sang-froid merveilleux; son visage carr de paysanne restait
muet, ses grosses mains abattaient les cartes avec une force et une
rgularit de machine. Ds huit heures, ils s'asseyaient tous deux 
leur bout de table, s'enfonant dans leur jeu, ne bougeant plus.

A l'autre bout, aux deux cts du pole, l'abb Faujas et Marthe
taient comme seuls. L'abb avait un mpris d'homme et de prtre pour
la femme; il l'cartait, ainsi qu'un obstacle honteux, indigne des
forts. Malgr lui, ce mpris perait souvent dans une parole plus
rude. Et Marthe, alors, prise d'une anxit trange, levait les yeux,
avec une de ces peurs brusques qui font regarder derrire soi si
quelque ennemi cach ne va pas lever le bras. D'autres fois, au milieu
d'un rire, elle s'arrtait brusquement, en apercevant sa soutane; elle
s'arrtait, embarrasse, tonne de parler ainsi avec un homme qui
n'tait pas comme les autres. L'intimit fut longue  s'tablir entre
eux.

Jamais l'abb Faujas n'interrogea nettement Marthe sur son mari, ses
enfants, sa maison. Peu  peu, il n'en pntra pas moins dans les plus
minces dtails de leur histoire et de leur existence actuelle. Chaque
soir, pendant que Mouret et madame Faujas se battaient rageusement, il
apprenait quelque fait nouveau. Une fois, il fit la remarque que les
deux poux se ressemblaient tonnamment.

--Oui, rpondit Marthe avec un sourire; quand nous avions vingt ans,
on nous prenait pour le frre et la soeur. C'est mme un peu ce qui a
dcid notre mariage; on plaisantait, on nous mettait toujours  ct
l'un de l'autre, on nous disait que nous ferions un joli couple. La
ressemblance tait si frappante, que le digne monsieur Compan, qui
pourtant nous connaissait, hsitait  nous marier.

--Mais vous tes cousin et cousine? demanda le prtre.

--En effet, dit-elle en rougissant lgrement, mon mari est un
Macquart, moi je suis une Rougon.

Elle se tut un instant, gne, devinant que le prtre connaissait
l'histoire de sa famille, clbre  Plassans. Les Macquart taient une
branche btarde des Rougon.

--Le plus singulier, reprit-elle pour cacher son embarras, c'est que
nous ressemblons tous les deux  notre grand'mre. La mre de mon mari
lui a transmis cette ressemblance, tandis que, chez moi, elle s'est
reproduite  distance. On dirait qu'elle a saut par-dessus mon pre.

Alors l'abb cita un exemple semblable dans sa famille. Il avait une
soeur qui tait, paraissait-il, le vivant portrait du grand-pre de sa
mre. La ressemblance, dans ce cas, avait saut deux gnrations,
Et sa soeur rappelait en tout le bon-homme par son caractre, les
habitudes, jusqu'aux gestes et au son de la voix.

--C'est comme moi, dit Marthe, j'entendais dire, quand j'tais petite:
C'est tante Dide tout crach. La pauvre femme est aujourd'hui aux
Tulettes; elle n'avait jamais eu la tte bien forte.... Avec l'ge, je
suis devenue tout  fait calme, je me suis mieux porte; mais, je me
souviens,  vingt ans, je n'tait gure solide, j'avais des vertiges,
des ides baroques. Tenez, je ris encore, quand je pense quelle
trange gamine je faisais.

--Et votre mari?

--Oh! lui tient de son pre, un ouvrier chapelier, une nature sage et
mthodique.... Nous nous ressemblions de visage; mais pour le dedans,
c'tait autre chose.... A la longue, nous sommes devenus tout 
fait semblables. Nous tions si tranquilles, dans nos magasins de
Marseille! J'ai pass l quinze annes qui m'ont appris  tre
heureuse, chez moi, au milieu de mes enfants.

L'abb Faujas, chaque fois qu'il la mettait sur ce sujet, sentait en
elle une lgre amertume. Elle tait certainement heureuse, comme elle
le disait; mais il croyait deviner d'anciens combats dans cette nature
nerveuse, apaise aux approches de la quarantaine. Et il s'imaginait
ce drame, cette femme et ce mari, parents de visage, que toutes leurs
connaissances jugeaient faits l'un pour l'autre, tandis que, au fond
de leur tre, le levain de la btardise, la querelle des sangs mls
et toujours rvolts, irritaient l'antagonisme de deux tempraments
diffrents. Puis, il s'expliquait les dtentes fatales d'une vie
rgle, l'usure des caractres par les soucis quotidiens du commerce,
l'assoupissement de ces deux natures dans cette fortune gagne en
quinze annes, mange modestement au fond d'un quartier dsert de
petite ville. Aujourd'hui, bien qu'ils fussent encore jeunes tous
les deux, il ne semblait plus y avoir en eux que des cendres. L'abb
essaya habilement de savoir si Marthe tait rsigne. Il la trouvait
trs-raisonnable.

--Non, disait-elle, je me plais chez moi; mes enfants me suffisent.
Je n'ai jamais t trs-gaie. Je m'ennuyais un peu, voil tout; il
m'aurait fallu une occupation d'esprit que je n'ai pas trouve ...
Mais  quoi bon? Je me serais peut-tre cass la tte. Je ne pouvais
seulement pas lire un roman, sans avoir des migraines affreuses;
pendant trois nuits, tous les personnages me dansaient dans la
cervelle.... Il n'y a que la couture qui ne m'a jamais fatigue. Je
reste chez moi, pour viter tous ces bruits du dehors, ces commrages,
ces niaiseries qui me fatiguent.

Elle s'arrtait parfois, regardait Dsire endormie sur la table,
souriant dans son sommeil de son sourire d'innocente.

--Pauvre enfant! murmurait-elle, elle ne peut pas mme coudre, elle a
des vertiges tout de suite.... Elle n'aime que les btes. Quand elle
va passer un mois chez sa nourrice, elle vit dans la basse-cour, et
elle me revient les joues roses, toute bien portante.

Et elle reparlait souvent des Tulettes, avec une peur sourde de la
folie. L'abb Faujas sentit ainsi un trange effarement, au fond de
cette maison si paisible. Marthe aimait certainement son mari d'une
bonne amiti; seulement, il entrait dans son affection une crainte des
plaisanteries de Mouret, de ses taquineries continuelles. Elle tait
aussi blesse de son gosme, de l'abandon o il la laissait; elle lui
gardait une vague rancune de la paix qu'il avait faite autour d'elle,
de ce bonheur dont elle se disait heureuse. Quand elle parlait de son
mari, elle rptait:

--Il est trs-bon pour nous.... Vous devez l'entendre crier
quelquefois; c'est qu'il aime l'ordre en toutes choses, voyez-vous,
jusqu' en tre ridicule, souvent; il se fcha pour un pot de fleurs
drang dans le jardin, pour un jouet qui trane sur le parquet ...
Autrement, il a bien raison de n'en faire qu' sa tte. Je sais qu'on
lui en veut, parce qu'il a amass quelque argent, et qu'il continue
 faire, de temps  autre, de bons coups, tout en se moquant des
bavardages.... On le plaisante aussi  cause de moi. On dit qu'il
est avare, qu'il me tient  la maison, qu'il me refuse jusqu' des
bottines. Ce n'est pas vrai. Je suis absolument libre. Sans doute, il
prfre me trouver ici, quand il rentre, au lieu de me savoir toujours
par les rues,  me promener ou  rendre des visites. D'ailleurs, il
connat mes gots. Qu'irais-je chercher au dehors?

Lorsqu'elle dfendait Mouret contre les bavardages de Plassans, elle
mettait dans ses paroles une vivacit soudaine, comme si elle avait eu
le besoin de le dfendre galement contre des accusations secrtes qui
montaient d'elle-mme; et elle revenait avec une inquitude nerveuse 
cette vie du dehors. Elle semblait se rfugier dans l'troite salle
 manger, dans le vieux jardin aux grands buis, prise de la peur de
l'inconnu, doutant de ses forces, redoutant quelque catastrophe. Puis,
elle souriait de cette pouvante d'enfant; elle haussait les paules,
se remettait lentement  tricoter son bas ou  raccommoder quelque
vieille chemise. Alors, l'abb Faujas n'avait plus devant lui qu'une
bourgeoise froide, au teint repos, aux yeux ples, qui mettait dans
la maison une odeur de linge frais et de bouquet cueilli  l'ombre.

Deux mois se passrent ainsi. L'abb Faujas et sa mre taient entrs
dans les habitudes des Mouret. Le soir, chacun avait sa place marque
autour de la table; la lampe tait  la mme place, les mmes mots
des joueurs tombaient dans les mmes silences, dans les mmes paroles
adoucies du prtre et de Marthe. Mouret, lorsque madame Faujas ne
l'avait pas trop brutalement battu, trouvait ses locataires des gens
trs comme il faut Toute sa curiosit de bourgeois inoccup s'tait
calme dans le souci des parties de la soire; il n'piait plus
l'abb, disant que maintenant il le connaissait bien, qu'il le tenait
pour un brave homme.

--Eh! laissez-moi donc tranquille! criait-il  ceux qui attaquaient
l'abb Faujas devant lui. Vous faites un tas d'histoires, vous allez
chercher midi  quatorze heures, lorsqu'il est si ais d'expliquer les
choses simplement.... Que diable! je le sais sur le bout du doigt. Il
me fait l'amiti de venir passer toutes ses soires avec nous....
Ah! ce n'est pas un homme qui se prodigue, je comprends qu'on lui en
veuille et qu'on l'accuse de fiert.

Mouret jouissait d'tre le seul dans Plassans qui pt se vanter de
connatre l'abb Faujas; il abusait mme un peu de cet avantage.
Chaque fois qu'il rencontrait madame Rougon, il triomphait, il lui
donnait  entendre qu'il lui avait vol son invit. Celle-ci se
contentait de sourire finement. Avec ses intimes, Mouret poussait les
confidences plus loin: il murmurait que ces diables de prtres
ne peuvent rien faire de la mme faon que les autres hommes; il
racontait alors des petits dtails, la faon dont l'abb buvait, dont
il parlait aux femmes, dont il tenait les genoux carts sans jamais
croiser les jambes; lgres anecdotes o il mettait son effarement
inquiet de libre-penseur en face de cette mystrieuse soutane tombant
jusqu'aux talons de son hte.

Les soires se succdant, on tait arriv aux premiers jours de
fvrier. Dans leur tte--tte, il semblait que l'abb Faujas vitt
soigneusement de causer religion avec Marthe. Elle lui avait dit une
fois, presque gaiement:

--Non, monsieur l'abb, je ne suis pas dvote, je ne vais pas souvent
 l'glise.... Que voulez-vous?  Marseille, j'tais toujours
trs-occupe; maintenant, j'ai la paresse de sortir. Puis, je dois
vous l'avouer, je n'ai pas t leve dans des ides religieuses. Ma
mre disait que le bon Dieu venait chez nous.

Le prtre s'tait inclin sans rpondre, voulant faire entendre par
l qu'il prfrait ne pas causer de ces choses, en de telles
circonstances. Cepandant, un soir, il traa le tableau du secours
inespr que les mes souffrantes trouvent dans la religion. Il tait
question d'une pauvre femme que des revers de toute sorte venaient de
conduire au suicide.

--Elle a eu tort de dsesprer, dit le prtre de sa voix profonde.
Elle ignorait sans doute les consolations de la prire. J'en ai vu
souvent venir  nous, pleurantes, brises, et elles s'en allaient avec
une rsignation vainement cherche ailleurs, une joie de vivre. C'est
qu'elles s'taient agenouilles, qu'elles avaient got le bonheur de
s'humilier dans un coin perdu de l'glise. Elles revenaient, elles
oubliaient tout, elles taient  Dieu.

Marthe avait cout d'un air rveur ces paroles, dont les derniers
mots s'alanguirent sur un ton de flicit extra-humaine.

--Oui, ce doit tre un bonheur, murmura-t-elle comme se parlant 
elle-mme; j'y ai song parfois, mais j'ai toujours eu peur.

L'abb ne touchait que trs-rarement  de tels sujets; au contraire,
il parlait souvent charit. Marthe tait trs-bonne; les larmes
montaient  ses yeux, au rcit de la moindre infortune. Lui,
paraissait se plaire,  la voir ainsi frisonnante de piti; il avait
chaque soir quelque nouvelle histoire touchante, il la brisait d'une
compassion continue qui la faisait s'abandonner. Elle laissait tomber
son ouvrage, joignait les mains, la face toute douloureuse, le
regardant, pendant qu'il entrait dans des dtails navrants sur les
gens qui meurent de faim, sur les malheureux que la misre pousse aux
mchantes actions. Alors elle lui appartenait, il aurait fait d'elle
ce qu'il aurait voulu. Et souvent,  l'autre bout de la salle, une
querelle clatait, entre Mouret et madame Faujas, sur un quatorze de
rois annonc  tort ou sur une carte reprise dans un cart.

Ce fut vers le milieu de fvrier qu'une dplorable aventure vint
consterner Plassans. On dcouvrit qu'une bande de toutes jeunes
filles, presque des enfants, avaient gliss  la dbauche en
galopinant dans les rues; et l'affaire n'tait pas seulement entre
gamins du mme ge, on disait que des personnages bien poss allaient
se trouver compromis. Pendant huit jours, Marthe fut trs-frappe de
cette histoire, qui faisait un bruit norme; elle connaissait une des
malheureuses, une blondine qu'elle avait souvent caresse et qui tait
la nice de sa cuisinire Rose; elle ne pouvait plus penser  cette
pauvre petite, disait-elle, sans avoir un frisson par tout le corps.

--Il est fcheux, lui dit un soir l'abb Faujas, qu'il n'y ait pas
 Plassans une maison pieuse, sur le modle de celle qui existe 
Besanon.

Et press de questions par Marthe, il lui dit ce qu'tait cette
maison pieuse. Il s'agissait d'une sorte de crche pour les filles
d'ouvriers, pour celles qui ont de huit  quinze ans, et que les
parents sont obligs de laisser seules au logis, en se rendant  leur
ouvrage. On les occupait, dans la journe,  des travaux de couture;
puis, le soir, on les rendait aux parents, lorsque ceux-ci rentraient
chez eux. De cette faon, les pauvres enfants grandissaient loin
du vice, au milieu des meilleurs exemples. Marthe trouva l'ide
gnreuse. Peu  peu, elle en fut envahie au point qu'elle ne parlait
plus que de la ncessit de crer  Plassans une maison semblable.

--On la placerait sous le patronage de la Vierge, insinuait l'abb
Faujas. Mais que de difficults  vaincre! Vous ne savez pas les
peines que cote la moindre bonne oeuvre. Il faudrait, pour conduire 
bien une telle oeuvre, un coeur maternel, chaud, tout dvou.

Marthe baissait la tte, regardait Dsire endormie  son ct,
sentait des larmes au bord de ses paupires. Elle s'informait des
dmarches  faire, des frais d'tablissement, des dpenses annuelles.

--Voulez-vous m'aider? demanda-t-elle un soir brusquement au prtre.

L'abb Faujas, gravement, lui prit une main, qu'il garda un instant
dans la sienne, en murmurant qu'elle avait une des plus belles
mes qu'il et encore rencontres. Il acceptait, mais il comptait
absolument sur elle; lui, pouvait bien peu. C'tait elle qui
trouverait dans la ville des dames pour former un comit, qui
runirait les souscriptions, qui se chargerait, en un mot, des dtails
si dlicats, si laborieux d'un appel  la charit publique. Et il lui
donna un rendez-vous, ds le lendemain,  Saint-Saturnin, pour la
mettre en rapport avec l'architecte du diocse, qui pourrait, beaucoup
mieux que lui, la renseigner sur les dpenses.

Ce soir-l, en se couchant, Mouret tait fort gai. Il n'avait pas
laiss prendre une partie  madame Faujas.

--Tu as l'air tout heureux, ma bonne, dit-il  sa femme. Hein! tu
as vu comme je lui ai flanqu sa quinte par terre? Elle en tait
retourne, la vieille!

Et, comme Marthe sortait d'une armoire une robe de soie, il lui
demanda avec surprise si elle comptait sortir le lendemain. Il n'avait
rien entendu, en bas.

--Oui, rpondit-elle, j'ai des courses; j'ai un rendez-vous 
l'glise, avec l'abb Faujas, pour des choses que je te dirai.

Il resta plant devant elle, stupfait, la regardant, pour voir si
elle ne se moquait pas du lui. Puis, sans se fcher, de son air
goguenard:

--Tiens, tiens, murmura-t-il, je n'avais pas vu a. Voil que tu
donnes dans la calotte, maintenant.




VIII


Marthe, le lendemain, alla d'abord chez sa mre. Elle lui expliqua la
bonne oeuvre dont elle rvait. Comme la vieille dame hochait la tte
en souriant, elle se fcha presque; elle lui fit entendre qu'elle
avait peu de charit.

--C'est une ide de l'abb Faujas, a, dit brusquement Flicit.

--En effet, murmura Marthe, surprise: nous en avons longuement caus
ensemble. Comment le savez-vous?

Madame Rougon eut un lger haussement d'paules, sans rpondre plus
nettement. Elle reprit avec vivacit:

--Eh bien, ma chrie, tu as raison! il faut t'occuper, et ce que tu as
trouv l est trs-bien. a me chagrine vraiment de te voir toujours
enferme dans cette maison retire, qui sent la mort. Seulement, ne
compte pas sur moi, je ne veux tre pour rien dans ton affaire. On
dirait que c'est moi qui fais tout, que nous nous sommes entendues
pour imposer nos ides  la ville. Je dsire, au contraire, que
tu aies tout le bnfice de ta bonne pense. Je t'aiderai de mes
conseils, si tu y consens, mais pas davantage.

--J'avais pourtant compt sur vous pour faire partie du comit
fondateur, dit Marthe, que la pense d'tre seule, dans une si grosse
aventure, effrayait un peu.

--Non, non, ma prsence gterait les choses, je t'assure. Dis au
contraire bien haut que je ne puis tre du comit, que je t'ai refus,
en prtextant des occupations. Laisse entendre mme que je n'ai pas
foi dans ton projet.... Cela dcidera ces dames, tu verras.... Elles
seront enchantes d'tre d'une bonne oeuvre dont je ne serai pas. Vois
madame Rastoil, madame de Condamin, madame Delangre; vois galement
madame Paloque, mais la dernire; elle sera flatte, elle te servira
plus que toutes les autres.... Et si tu te trouvais embarrasse, viens
me consulter.

Elle reconduisit sa fille jusque sur l'escalier. Puis, la regardant en
face, avec son sourire pointu de vieille:

--Il se porte bien, ce cher abb? demanda-t-elle.

--Trs-bien, rpondit Marthe tranquillement. Je vais  Saint-Saturnin,
o je dois voir l'architecte du diocse.

Marthe et le prtre avaient pens que les choses taient encore
trop en l'air pour dranger l'architecte. Ils comptaient se mnager
simplement une rencontre avec ce dernier, qui se rendait chaque jour
 Saint-Saturnin, o l'on rparait justement une chapelle. Ils
pourraient l'y consulter comme par hasard. Marthe, ayant travers
l'glise, aperut l'abb Faujas et M. Lieutaud, causant sur un
chafaudage, d'o ils se htrent de descendre. Une des paules de
l'abb tait toute blanche de pltre; il s'intressait aux travaux.

A cette heure de l'aprs-midi, il n'y avait pas une dvote, la nef et
les bas-cts taient dserts, encombrs d'une dbandade de chaises
que deux bedeaux rangeaient bruyamment. Des maons s'appelaient du
haut des chelles, au milieu d'un bruit de truelles grattant les
murs. Saint-Saturnin n'avait rien de religieux, si bien que Marthe
ne s'tait pas mme signe. Elle s'assit devant la chapelle en
rparation, entre l'abb Faujas et M. Lieutaud, comme elle l'aurait
fait dans le cabinet de travail de celui-ci, si elle tait alle
prendre son avis chez lui.

L'entretien dura une bonne demi-heure. L'architecte se montra
trs-complaisant; son opinion fut qu'il ne fallait pas btir un local
pour l'oeuvre de la Vierge, ainsi que l'abb appelait l'tablissement
projet. Cela reviendrait bien trop cher. Il tait prfrable
d'acheter une btisse toute faite, qu'on approprierait aux besoins de
l'oeuvre. Et il indiqua mme, dans le faubourg, un ancien pensionnat,
o s'tait ensuite tabli un marchand de fourrages, et qui tait
 vendre. Avec quelques milliers de francs, il se faisait fort
de transformer compltement cette ruine; il promettait mme des
merveilles, une entre lgante, de vastes salles, une cour plante
d'arbres. Peu  peu, Marthe et le prtre avaient lev la voix, ils
discutaient les dtails sous la vote sonore de la nef, tandis que
M. Lieutaud, du bout de sa canne, gratignait les dalles, pour leur
donner une ide de la faade.

--Alors, c'est convenu, monsieur, dit Marthe en prenant cong de
l'architecte; vous ferez un petit devis, de faon que nous sachions
 quoi nous en tenir.... Et veuillez nous garder le secret, n'est-ce
pas?

L'abb Faujas voulut l'accompagner jusqu' la petite porte de
l'glise. Comme ils passaient ensemble devant le matre-autel, et
qu'elle continuait  s'entretenir vivement avec lui, elle fut toute
surprise de ne plus le trouver  son ct; elle le chercha, elle
l'aperut, pli en deux, en face de la grande croix cache dans son
tui de mousseline. Ce prtre, qui s'inclinait ainsi, couvert de
pltre, lui causa une singulire sensation. Elle se rappela o elle
tait, regardant autour d'elle d'un air inquiet, touffant le bruit
de ses pas. A la porte, l'abb, devenu trs-grave, lui tendit
silencieusement son doigt mouill d'eau bnite. Elle se signa, toute
trouble Le double battant rembourr retomba derrire elle doucement,
avec un soupir touff.

De l, Marthe alla chez madame de Condamin. Elle tait heureuse de
marcher au grand air, dans les rues; les quelques courses qui lui
restaient  faire, lui semblaient une partie de plaisir. Madame de
Condamin la reut avec des tonnements d'amiti. Cette chre madame
Mouret venait si rarement! Lorsqu'elle sut de quoi il s'agissait, elle
se dclara enchante, prte  tous les dvouements. Elle tait vtue
d'une dlicieuse robe mauve  noeuds de ruban gris-perle, dans un
boudoir o elle jouait  la Parisienne exile en province.

--Que vous avez bien fait de compter sur moi! dit-elle en serrant les
mains de Marthe. Ces pauvres filles, qui leur viendra donc en aide, si
ce n'est nous autres, qu'on accuse de leur donner le mauvais exemple
du luxe.... Puis c'est affreux de penser que l'enfance est expose 
toutes ces vilaines choses. J'en ai t malade.... Disposez absolument
de moi.

Et quand Marthe lui eut appris que sa mre ne pouvait faire partie du
comit, elle redoubla encore de bon vouloir.

--C'est bien fcheux qu'elle ait tant d'occupations, reprit-elle avec
une pointe d'ironie; elle nous aurait t d'un grand secours.... Mais
que voulez-vous? nous ferons ce que nous pourrons. J'ai quelques amis.
J'irai voir Monseigneur; je remuerai ciel et terre, s'il le faut....
Nous russirons, je vous le promets.

Elle ne voulut couter aucun dtail d'amnagement ni de dpense. On
trouverait toujours l'argent ncessaire. Elle entendait que l'oeuvre
fit honneur au comit, que tout y ft beau et confortable. Elle ajouta
en riant qu'elle perdait la tte au milieu des chiffres, qu'elle se
chargeait particulirement des premires dmarches, de la conduite
gnrale du projet. Cette chre madame Mouret n'tait pas habitue 
solliciter; elle l'accompagnerait dans ses courses, elle pourrait mme
lui en pargner plusieurs. Au bout d'un quart d'heure, l'oeuvre fut sa
chose propre, et c'tait elle qui donnait des instructions  Marthe.
Celle-ci allait se retirer, lorsque M. de Condamin entra; elle
resta, gne, n'osant plus parler de l'objet de sa visite, devant le
conservateur des eaux et forts, qui tait, disait-on, compromis dans
l'affaire de ces pauvres filles, dont la honte occupait la ville.

Ce fut madame de Condamin qui expliqua la grande ide  son mari, qui
se montra parfait de tranquillit et de bons sentiments. Il trouva la
chose excessivement morale.

--C'est une ide qui ne pouvait venir qu' une mre, dit-il gravement,
sans qu'il ft possible de deviner s'il ne se moquait pas; Plassans
vous devra de bonnes moeurs, madame.

--Je vous avoue que j'ai simplement ramass l'ide, rpondit Marthe,
gne par ces loges; elle m'a t inspire par une personne que
j'estime beaucoup.

--Quelle personne? demanda curieusement madame de Condamin.

--Monsieur l'abb Faujas.

Et Marthe, avec une grande simplicit, dit tout le bien qu'elle
pensait du prtre. Elle ne fit d'ailleurs aucune allusion aux mauvais
bruits qui avaient couru; elle le donna comme un homme digne de tous
les respects, auquel elle tait heureuse d'ouvrir sa maison. Madame de
Condamin coutait en faisant de petits signes de tte.

--Je l'ai toujours dit, s'cria-t-elle, l'abb Faujas est un prtre
trs-distingu ... Si vous saviez comme il y a de mchantes gens! Mais
depuis que vous le recevez, on n'ose plus parler. Cela a coup court 
toutes les mauvaises suppositions.... Alors, vous dites que l'ide est
de lui? Il faudra le dcider  se mettre en avant. Jusque-l, il est
entendu que nous serons discrtes.... Je vous assure, je l'ai toujours
aim et dfendu, ce prtre....

--J'ai caus avec lui, il m'a sembl tout  fait bon enfant,
interrompit le conservateur des eaux et forts.

Mais sa femme le fit taire d'un geste; elle le traitait en valet,
souvent. Dans le mariage louche que l'on reprochait  M. de Condamin,
il tait arriv que lui seul portait la honte; la jeune femme qu'il
avait amene on ne savait d'o, s'tait fait pardonner et aimer
de toute la ville, par une bonne grce, par une beaut aimable,
auxquelles les provinciaux sont plus sensibles qu'on ne le pense. Il
comprit qu'il tait de trop dans cet entretien vertueux.

--Je vous laisse avec le bon Dieu, dit-il d'un air lgrement
ironique. Je vais fumer un cigare ... Octavie, n'oublie pas de
t'habiller de bonne heure; nous allons  la sous-prfecture, ce soir.

Quand il ne fut plus l, les deux femmes causrent encore un instant,
revenant sur ce qu'elles avaient dj dit, s'apitoyant sur les pauvres
jeunes filles qui tournent mal, s'excitant de plus en plus  les
mettre  l'abri de toutes les sductions. Madame de Condamin parlait
trs-loquemment contre la dbauche.

--Eh bien! c'est convenu, dit-elle en serrant une dernire fois la
main de Marthe, je suis  vous au premier appel ... Si vous allez voir
madame Rastoil et madame Delangre, dites-leur que je me charge de
tout; elles n'auront qu' nous apporter leurs noms ... Mon ide est
bonne, n'est-ce pas? Nous ne nous en carterons pas d'une ligne ...
Mes compliments  l'abb Faujas.

Marthe se rendit immdiatement chez madame Delangre, puis chez madame
Rastoil. Elle les trouva polies, mais plus froides que madame de
Condamin. Toutes deux discutrent le ct pcuniaire du projet; il
faudrait beaucoup d'argent, jamais la charit publique ne fournirait
les sommes ncessaires, on risquait d'aboutir  quelque dnoment
ridicule. Marthe les rassura, leur donna des chiffres. Alors, elles
voulurent savoir quelles dames avaient dj consenti  faire partie du
comit. Le nom de madame de Condamin les laissa muettes. Puis, quand
elles surent que madame Rougon s'tait excuse, elles se firent plus
aimables.

Madame Delangre avait reu Marthe dans le cabinet de son mari.
C'tait une petite femme ple, d'une douceur de servante, dont les
dbordements taient rests lgendaires  Plassans.

--Mon Dieu, murmura-t-elle enfin, je ne demande pas mieux. Ce serait
une cole de vertu pour la jeunesse ouvrire. On sauverait bien de
faibles mes. Je ne puis refuser, car je sens que je vous serai
trs-utile par mon mari que ses fonctions de maire mettent en
continuel rapport avec tous les gens influents. Seulement je vous
demande jusqu' demain pour vous donner une rponse dfinitive. Notre
situation nous engage  beaucoup de prudence, et je veux consulter
monsieur Delangre.

Chez madame Rastoil, Marthe trouva une femme tout aussi molle,
trs-prude, cherchant des mots purs pour parler des malheureuses qui
oublient leurs devoirs. Elle tait grasse, celle-ci, et elle brodait
une aube trs-riche, entre ses deux filles. Elle les avait fait
sortir, ds les premiers mots.

--Je vous remercie d'avoir song  moi, dit-elle; mais, vraiment, je
suis bien embarrasse. Je fais partie dj de plusieurs comits, je
ne sais si j'aurais le temps ... J'avais eu la mme pense que vous;
seulement, mon projet tait plus large, plus complet peut-tre. Il y a
un grand mois que je me promets d'en aller parler  Monseigneur, sans
jamais trouver une minute. Enfin, nous pourrons unir nos efforts. Je
vous dirai ma faon de voir, car je crois que vous tes dans l'erreur
sur beaucoup de points ... Puisqu'il le faut, je me dvouerai encore.
Mon mari me le disait hier: Vraiment vous n'tes plus  vos affaires,
vous tes toute  celles des autres.

Marthe la regardait curieusement, en songeant  son ancienne liaison
avec M. Delangre, dont on faisait encore des gorges chaudes dans les
cafs du cours Sauvaire. La femme du maire et la femme du prsident
avaient accueilli le nom de l'abb Faujas avec une grande
circonspection; la seconde surtout. Marthe s'tait mme un peu pique
de cette mfiance, au sujet d'une personne dont elle rpondait; aussi
avait-elle insist sur les belles qualits de l'abb, ce qui avait
oblig les deux femmes  convenir du mrite de ce prtre, vivant dans
la retraite et soutenant sa mre.

En sortant de chez madame Rastoil, Marthe n'eut qu' traverser la
chausse pour se rendre chez madame Paloque, qui demeurait de l'autre
ct de la rue Balande. Il tait sept heures; mais elle dsirait se
dbarrasser de cette dernire course, quitte  faire attendre Mouret
et  tre gronde par lui. Les Paloque allaient se mettre  table,
dans une salle  manger froide, o se sentait la gne de province, une
gne propre, soigneusement cache. Madame Paloque se hta de couvrir
la soupe qu'elle allait servir, contrarie d'tre ainsi trouve 
table. Elle fut trs-polie, presque humble, inquite au fond d'une
visite qu'elle n'attendait gure. Son mari, le juge, resta devant son
assiette vide, les mains sur les genoux.

--Des petites coquines! s'cria-t-il, lorsque Marthe eut parl des
filles du vieux quartier. J'ai eu de jolis dtails, aujourd'hui,
au palais. Ce sont elles qui ont provoqu  la dbauche des gens
trs-honorables ... Vous avez tort, madame, de vous intresser  cette
vermine-l.

--D'ailleurs, dit  son tour madame Paloque, j'ai grand'peur de ne
vous tre d'aucune utilit. Je ne connais personne. Mon mari se ferait
plutt couper une main que de solliciter la moindre chose. Nous nous
sommes mis  l'cart, par dgot de toutes les injustices que nous
avons vues. Nous vivons modestement ici, bien heureux qu'on nous
oublie ... Tenez, on offrirait de l'avancement  mon mari qu'il
refuserait, maintenant. N'est-ce pas, mon ami?

Le juge branla la tte d'un air d'assentiment. Tous deux changeaient
un mince sourire, et Marthe resta embarrasse, en face de ces deux
affreux visages, couturs, livides de bile, qui s'entendaient si
bien dans cette comdie d'une rsignation menteuse. Elle se rappela
heureusement les conseils de sa mre.

--J'avais cependant compt sur vous, dit-elle en se faisant
trs-aimable. Nous aurons toutes ces dames, madame Delangre, madame
Rastoil, madame de Condamin; mais, entre nous, ces dames ne
donneront gure que leurs noms. J'aurais voulu trouver une personne
trs-respectable, trs-dvoue, qui prt la chose plus  coeur, et
j'avais pens que vous voudriez bien tre cette personne ... Songez
quelle reconnaissance Plassans nous devra, si nous menons  bien un
tel projet!

--Certainement, certainement, murmura madame Paloque, ravie de ces
bonnes paroles.

--Puis, vous avez tort de vous croire sans aucun pouvoir. On sait que
monsieur Paloque est trs-bien vu  la sous- prfecture. Entre nous,
on lui rserve la succession de monsieur Rastoil. Ne vous dfendez
pas; vos mrites sont connus, vous avez beau vous cacher. Et, tenez,
voil une excellente occasion pour madame Paloque de sortir un peu de
l'ombre o elle se tient, de faire voir quelle femme de tte et de
coeur il y a en elle.

Le juge s'agitait beaucoup. Il regardait sa femme de ses yeux
clignotants.

--Madame Paloque n'a pas refus, dit-il. --Non, sans doute, reprit
celle-ci. Puisque vous avez vritablement besoin de moi, cela suffit.
Je vais peut-tre commettre encore une btise, me donner bien du mal,
pour ne jamais en tre rcompense. Demandez  monsieur Paloque tout
le bien que nous avons fait, sans rien dire. Vous voyez o cela nous
a mens... N'importe, on ne peut pas se changer, n'est-ce pas? Nous
serons des dupes jusqu' la fin ... Comptez sur moi, chre madame.

Les Paloque se levrent, et Marthe prit cong d'eux, en les remerciant
de leur dvouement. Comme elle restait un instant sur le palier, pour
retirer le volant de sa robe pris entre la rampe et les marches, elle
les entendit causer vivement, derrire la porte.

--Ils viennent te chercher parce qu'ils ont besoin de toi, disait le
juge d'une voix aigre. Tu seras leur bte de somme.

--Parbleu! rpondait sa femme; mais si tu crois qu'ils ne payeront pas
a avec le reste!

Lorsque Marthe rentra enfin chez elle, il tait prs de huit heures.
Mouret l'attendait depuis une grande demi-heure pour se mettre 
table. Elle redoutait quelque scne affreuse. Mais, lorsqu'elle
fut dsabille et qu'elle descendit, elle trouva son mari assis 
califourchon sur une chaise retourne, jouant tranquillement la
retraite du bout des doigts sur la nappe. Il fut terrible de moquerie,
de taquineries de toutes sortes.

--Moi, dit-il, je croyais que tu coucherais dans un confessionnal,
cette nuit ... Maintenant que tu vas  l'glise, il faudra m'avertir,
pour que je soupe dehors, quand tu seras invite par les curs.

Pendant tout le dner il trouva des plaisanteries de ce got. Marthe
souffrait beaucoup plus que s'il l'avait querelle.  deux ou trois
reprises elle l'implora du regard, elle le supplia de la laisser
tranquille. Mais cela ne fit que fouetter sa verve. Octave et Dsire
riaient. Serge se taisait, prenant le parti de sa mre. Au dessert,
Rose vint dire, tout effare, que M. Delangre tait l, et qu'il
demandait  parler  madame.

--Ah! tu es aussi avec les autorits? ricana Mouret de son air
goguenard.

Marthe alla recevoir le maire au salon. Celui-ci, trs-aimable,
presque galant, lui dit qu'il n'avait pas voulu attendre le lendemain
pour la fliciter de son ide gnreuse. Madame Delangre tait un peu
timide; elle avait eu tort de ne pas accepter sur-le-champ, et il
venait rpondre en son nom qu'elle serait trs-flatte de faire partie
du comit des dames patronnesses de l'oeuvre de la Vierge. Quant 
lui, il entendait contribuer le plus possible  la russite d'un
projet si utile, si moral.

Marthe le reconduisit jusqu' la porte de la rue. L, pendant que Rose
levait la lampe pour clairer le trottoir, le maire ajouta:

--Dites  monsieur l'abb Faujas que je serais trs-heureux de causer
avec lui, s'il voulait prendre la peine de passer chez moi. Puisqu'il
a vu un tablissement de ce genre  Besanon, il pourrait me donner
des renseignements prcieux. Je veux que la ville paye au moins le
local. Au revoir, chre dame; tous mes compliments  monsieur Mouret,
que je ne veux pas dranger.

A huit heures, quand l'abb Faujas descendit avec sa mre, Mouret se
contenta de lui dire en riant:

--Vous m'avez donc pris ma femme, aujourd'hui? Ne me la gtez pas trop
au moins, n'en faites pas une sainte.

Puis, il s'enfona dans les cartes; il avait  prendre sur madame
Faujas une terrible revanche, grossie par trois jours de perte. Marthe
fut libre de raconter ses dmarches au prtre. Elle avait une joie
d'enfant, encore toute vibrante de cette aprs-midi passe hors de
chez elle. L'abb lui fit rpter certains dtails; il promit d'aller
chez M. Delangre, bien qu'il et prfr rester compltement dans
l'ombre.

--Vous avez eu tort de me nommer tout de suite, lui dit-il rudement
en la voyant si mue, si abandonne devant lui. Mais vous tes comme
toutes les femmes, les meilleures causes se gtent dans vos mains.

Elle le regarda, surprise de cette sortie brutale, reculant, prouvant
cette sensation d'pouvante qu'elle ressentait parfois encore en face
de sa soutane. Il lui semblait que des mains de fer se pesaient
sur ses paules et la pliaient. Pour tout prtre, la femme, c'est
l'ennemie. Lorsqu'il la vit rvolte sous cette correction trop
svre, il se radoucit, murmurant:

--Je ne pense qu'au succs de votre noble projet ... J'ai peur d'en
compromettre le succs, si je m'en occupe. Vous savez qu'on ne m'aime
gure dans la ville.

Marthe, en voyant son humilit, l'assura qu'il se trompait, que toutes
ces dames avaient parl de lui dans les meilleurs termes. On savait
qu'il soutenait sa mre, qu'il menait une vie retire, digne de tous
les loges. Puis, jusqu' onze heures, ils causrent du grand projet,
revenant sur les moindres dtails. Ce fut une soire charmante.

Mouret avait saisi quelques mots, entre deux coups de carte.

--Alors, dit-il, lorsqu'on alla se coucher, vous supprimez le vice 
vous deux ... C'est une belle invention.

Trois jours plus tard, le comit des dames patronnasses se trouvait
constitu. Ces dames ayant nomm Marthe prsidente, celle-ci, sur les
recommandations de sa mre, qu'elle consultait en secret, s'tait
empresse de dsigner madame Paloque comme trsorire. Toutes deux se
donnaient beaucoup de mal, rdigeant des circulaires, s'occupant de
mille dtails intrieurs. Pendant ce temps, madame de Condamin allait
de la sous-prfecture  l'vch, et de l'vch chez les personnages
influents, expliquant avec sa bonne grce l'heureux projet qu'elle
avait conu, promenant des toilettes adorables, rcoltant des aumnes
et des promesses d'appui; de son ct, madame Rastoil, dvotement,
racontait aux prtres qu'elle recevait le mardi, comment lui tait
venue la pense de sauver du vice tant de malheureuses enfants, tout
en se contentant de charger l'abb Bourrette de faire des dmarches
auprs des soeurs de Saint-Joseph, pour obtenir qu'elles voulussent
bien des servir l'tablissement projet; tandis que madame Delangre
faisait au petit monde des fonctionnaires la confidence que la ville
devrait cet tablissement  son mari,  la gracieuset duquel le
comit tait dj redevable d'une salle de la mairie, o il se
runissait et se concertait  l'aise. Plassans tait tout remu par ce
vacarme pieux. Bientt il n'y fut plus question que de l'oeuvre de la
Vierge. Il y eut alors une explosion d'loges, les intimes de chaque
dame patronnesse se mettant de la partie, chaque cercle travaillant au
succs de l'entreprise. Des listes de souscription, qui coururent
dans les trois quartiers, furent couvertes en une semaine. Comme
la _Gazette de Plassans_ publiait ces listes, avec le chiffre des
versements, l'amour-propre s'veilla, les familles les plus en vue
rivalisrent entre elles de gnrosit.

Cependant, au milieu du tapage, le nom de l'abb Faujas revenait
souvent. Bien que chaque dame patronnesse rclamt l'ide premire
comme sienne, on croyait savoir que l'abb avait apport cette ide
fameuse de Besanon. M. Delangre le dclara nettement au conseil
municipal, dans la sance o fut vot l'achat de l'immeuble dsign
par l'architecte du diocse comme trs-propre  l'installation de
l'oeuvre de la Vierge. La veille, le maire avait eu avec le prtre un
trs-long entretien, et ils s'taient spars en changeant de longues
poignes demain. Le secrtaire de la mairie les avait mme entendus
se traiter de cher monsieur. Cela opra une rvolution en faveur de
l'abb. Il eut, ds lors, des partisans qui le dfendirent contre les
attaques de ses ennemis.

Les Mouret, d'ailleurs, taient devenus l'honorabilit de l'abb
Faujas. Patronn par Marthe, dsign comme le promoteur d'une bonne
oeuvre dont il refusait modestement la paternit, il n'avait plus,
dans les rues, celle allure humble qui lui faisait raser les murs. Il
talait sa soutane neuve au soleil, marchait au milieu de la chausse.
De la rue Balande  Saint-Saturnin, il lui fallait dj rpondre 
un grand nombre de coups de chapeau. Un dimanche, madame de Condamin
l'avait arrt  la sortie des vpres, sur la place de l'vch, o
elle s'tait entretenue avec lui pendant une bonne demi-heure.

--Eh bien! monsieur l'abb, lui disait Mouret en riant, vous voil en
odeur de saintet, maintenant ... Et dire que j'tais le seul  vous
dfendre, il n'y a pas six mois!... Cependant,  votre place, je me
mfierais. Vous avez toujours l'vch contre vous.

Le prtre haussait lgrement les paules. Il n'ignorait pas que
l'hostilit qu'il rencontrait encore venait du clerg. L'abb Fenil
tenait monseigneur Rousselot tremblant sous la rudesse de sa volont.
Vers la fin du mois de mars, comme le grand vicaire alla faire un
petit voyage, l'abb Faujas parut profiter de celle absence pour
rendre plusieurs visites  l'vque. L'abb Surin, le secrtaire
particulier, racontait que ce diable d'homme restait enferm
pendant des heures entires avec monseigneur, et que celui-ci tait
d'une humeur atroce, aprs ces longs entretiens. Lorsque l'abb Fenil
revint, l'abb Faujas cessa ses visites, s'effaant de nouveau
devant lui. Mais l'vque resta inquiet; il fut vident que quelque
catastrophe s'tait produite dans son bien-tre de prlat insouciant.
 un dner qu'il donna  son clerg, il fut particulirement aimable
pour l'abb Faujas, qui n'tait pourtant toujours qu'un humble vicaire
de Saint-Saturnin. Les lvres minces de l'abb Fenil se pinaient
davantage; ses pnitentes lui donnaient des colres contenues, en lui
demandant obligeamment des nouvelles de sa sant.

Alors, l'abb Faujas entra en pleine srnit. Il continuait sa vie
svre; seulement, il prenait une aisance aimable. Ce fut un mardi
soir qu'il triompha dfinitivement. Il tait chez lui,  une fentre,
jouissant des premires tideurs du printemps, lorsque la socit de
M. Pqueur de Saulaies descendit au jardin et le salua de loin; il y
avait l madame de Condamin, qui poussa la familiarit jusqu' agiter
son mouchoir. Mais au mme moment, de l'autre ct, la socit de M.
Rastoil s'asseyait devant la cascade, sur des siges rustiques. M.
Delangre, appuy  la terrasse de la sous-prfecture, guettait ce qui
se passait chez le juge, par-dessus le jardin des Mouret, grce  la
pente des terrains.

--Vous verrez qu'ils ne daigneront pas mme l'apercevoir,
murmura-t-il.

Il se trompait. L'abb Fenil, ayant tourn la tte, comme par hasard,
ta son chapeau. Alors tous les prtres qui taient l en firent
autant, et l'abb Faujas rendit le salut. Puis, aprs avoir lentement
promen son regard,  droite et  gauche, sur les deux socits,
il quitta la fentre, il ferma ses rideaux blancs d'une discrtion
religieuse.



IX


Le mois d'avril fut trs-doux. Le soir, aprs le dner, les enfants
quittaient la salle  manger, pour aller jouer dans le jardin. Comme
on touffait au fond de l'troite pice, Marthe et le prtre finirent,
eux aussi, par descendre sur la terrasse. Ils s'asseyaient  quelques
pas de la fentre, grande ouverte, en dehors du rayon cru dont
la lampe rayait les grands buis. L, ils parlaient, dans la nuit
tombante, des mille soins de l'oeuvre de la Vierge. Cette continuelle
proccupation de charit mettait dans leur causerie une douceur de
plus. En face d'eux, entre les normes poiriers de M. Rastoil et les
marronniers noirs de la sous-prfecture, un large morceau de ciel
montait. Les enfants couraient sous les tonnelles,  l'autre bout
du jardin; tandis que de courtes querelles, dans la salle  manger,
haussaient brusquement les voix de Mouret et de madame Faujas, rests
seuls, s'acharnant au jeu.

Et parfois Marthe, attendrie, pntre d'une langueur qui ralentissait
les paroles sur ses lvres, s'arrtait, en voyant la fuse d'or de
quelque toile filante. Elle souriait, la tte un peu renverse,
regardant le ciel.

--Encore une me du purgatoire qui entre au paradis, murmurait-elle.

Puis, le prtre restant silencieux, elle ajoutait:

--Ce sont de charmantes croyances, toutes ces navets ... On devrait
rester petite fille, monsieur l'abb.

Maintenant, le soir, elle ne raccommodait plus le linge de la famille,
il aurait fallu allumer une lampe sur la terrasse, et elle prfrait
cette ombre, cette nuit tide, au fond de laquelle elle se trouvait
bien. D'ailleurs, elle sortait presque tous les jours, ce qui la
fatiguait beaucoup. Aprs le dner, elle n'avait pas mme le courage
de prendre une aiguille. Il fallut que Rose se mt  raccommoder
le linge, Mouret s'tant plaint que toutes ses chaussettes taient
perces.

A la vrit, Marthe tait trs-occupe. Outre les sances du comit,
qu'elle prsidait, elle avait une foule de soucis, les visites 
faire, les surveillances  exercer. Elle se dchargeait bien sur
madame Paloque des critures et des menus soins; mais elle prouvait
une telle fivre de voir enfin l'oeuvre fonctionner, qu'elle allait au
faubourg jusqu' trois fois par semaine, pour s'assurer du zle des
ouvriers. Comme les choses lui semblaient toujours marcher trop
lentement, elle accourait  Saint-Saturnin, en qute de l'architecte,
le grondant, le suppliant de ne pas abandonner ses hommes, jalouse
mme des travaux qu'il excutait l, trouvant que la rparation de la
chapelle avanait beaucoup plus vite. M. Lieutaud souriait, en lui
affirmant que tout serait termin l'poque convenue.

L'abb Faujas dclarait, lui aussi, que rien ne marchait. Il la
poussait  ne pas laisser une minute de rpit  l'architecte. Alors,
Marthe finit par venir tous les jours  Saint-Saturnin. Elle y
entrait, la tte pleine de chiffres, proccupe de murs  abattre et 
reconstruire. Le froid de l'glise la calmait un peu. Elle prenait
de l'eau bnite, se signait machinalement, pour faire comme tout le
monde. Cependant, les bedeaux finissaient par la connatre et la
saluaient; elle-mme se familiarisait avec les diffrentes chapelles,
la sacristie, o elle allait parfois chercher l'abb Faujas, les
grands corridors, les petites cours du clotre, qu'on lui faisait
traverser. Au bout d'un mois, Saint-Saturnin n'avait plus un coin
qu'elle ignort. Parfois, il lui fallait attendre l'architecte; elle
s'asseyait, dans une chapelle carte, se reposant de sa course trop
rapide, repassant au fond de sa mmoire les mille recommandations
qu'elle se promettait de faire  M. Lieutaud; puis, ce grand silence
frissonnant qui l'enveloppait, cette ombre religieuse des vitraux,
la jetaient dans une sorte de rverie vague et trs-douce. Elle
commenait  aimer les hautes votes, la nudit solennelle des murs,
des autels garnis de leurs housses, des chaises ranges rgulirement
 la file. C'tait, ds que la double porte rembourre retombait
mollement derrire elle, comme une sensation de repos suprme, d'oubli
des tracasseries du monde, d'anantissement de tout son tre dans la
paix de la terre.

--C'est  Saint-Saturnin qu'il fait bon! laissa-t-elle chapper un
soir devant son mari, aprs une chaude journe d'orage.

--Veux-tu que nous allions y coucher? dit Mouret en riant.

Marthe fut blesse. Cette pense du bien-tre purement physique
qu'elle prouvait dans l'glise, la choqua comme une chose
inconvenante. Elle n'alla plus  Saint-Saturnin qu'avec un lger
trouble, s'efforant de rester indiffrente, d'entrer l, de mme
qu'elle entrait dans les grandes salles de la mairie, et malgr elle
remue jusqu'aux entrailles par un frisson. Elle en souffrait, elle
revenait volontiers  cette souffrance. L'abb Faujas semblait ne pas
s'apercevoir du lent rveil qui l'animait chaque jour davantage. Il
restait pour elle un homme affair, obligeant, laissant le ciel
de ct. Jamais le prtre ne perait. Parfois, pourtant, elle le
drangeait d'un enterrement; il venait en surplis, causait un instant
entre deux piliers, apportant avec lui une vague odeur d'encens et
de cire. C'tait souvent pour un mmoire de maon, une exigence
du menuisier. Il indiquait des chiffres prcis, et s'en allait
accompagner son mort, tandis qu'elle demeurait l, s'attardait dans
la nef vide, o un bedeau teignait les cierges. Quand l'abb Faujas,
traversant l'glise avec elle, s'inclinait devant le matre-autel,
elle avait pris l'habitude de s'incliner de mme, d'abord par simple
convenance; puis, ce salut tait devenu machinal, et elle saluait mme
lorsqu'elle se trouvait seule. Jusque-l, cette rvrence tait toute
sa dvotion. Deux ou trois fois, elle vint sans savoir, des jours de
grande crmonie; mais en entendant le bruit des orgues, en voyant
l'glise pleine, elle s'tait sauve, prise de peur, n'osant franchir
la porte.

--Eh bien! lui demandait souvent Mouret avec son ricanement,  quand
ta premire communion?

Il continuait  la cribler de ses plaisanteries. Elle ne rpondait
jamais; elle arrtait sur lui des yeux fixes, o une flamme courte
s'allumait, lorsqu'il allait trop loin. Peu  peu, il devint plus
amer, il n'eut plus le coeur  se moquer. Puis, au bout d'un mois, il
se fcha.

--Est-ce qu'il y a du bon sens  se fourrer avec la prtraille!
grondait-il, les jours o il ne trouvait pas son dner prt. Tu es
toujours dehors maintenant, on ne peut pas te garder une heure  la
maison ... a me serait encore gal, si tout n'en souffrait pas ici.
Mais je n'ai plus de linge raccommod, la table n'est seulement pas
mise  sept heures, on ne peut plus venir  bout de Rose, la maison
est au pillage.

Et il ramassait un torchon qui tranait, serrait une bouteille de
vin oublie, essuyait la poussire des meubles du bout des doigts,
fouettant sa colre de plus en plus, criant:

--Je n'ai plus qu' prendre un balai, n'est-ce pas, et  passer un
tablier de cuisine!... Tu tolrerais cela, ma parole d'honneur! tu me
laisserais faire le mnage, sans seulement t'en apercevoir. Sais-tu
que j'ai pass deux heures ce matin  mettre cette armoire en ordre?
Non, ma bonne, a ne peut pas continuer ainsi.

D'autres fois, la querelle clatait  propos des enfants. Mouret, en
rentrant, avait trouv Dsire faite comme un petit cochon, toute
seule dans le jardin,  plat-ventre devant un trou de fourmis, pour
voir ce que les fourmis faisaient dans la terre.

--C'est bien heureux que tu ne couches pas dehors! criait-il  sa
femme, ds qu'il l'apercevait. Viens donc voir ta fille. Je n'ai
pas voulu qu'elle changet de robe, pour que tu jouisses de ce beau
spectacle.

La petite fille pleurait  chaudes larmes, pendant que son pre la
tournait sur tous les sens.

--Hein! est-elle jolie?... Voil comment s'arrangent les enfants,
quand on les laisse seuls. Ce n'est pas sa faute,  cette innocente.
Tu ne voulais pas la quitter cinq minutes, tu disais qu'elle mettrait
le feu ... Oui, elle mettra le feu, tout brlera, et ce sera bien
fait.

Puis, quand Rose avait emmen Dsire, il continuait pendant des
heures:

--Tu vis pour les enfants des autres, maintenant. Tu ne peux plus
prendre soin des tiens. a s'explique ... Ah! tu es bien bte!
t'reinter pour un tas de gueuses qui se moquent de toi, qui ont des
rendez-vous dans tous les coins des remparts! Va donc te promener, un
soir, du ct du Mail, tu les verras avec leur jupon sur la tte, ces
coquines que tu mets sous la protection de la Vierge.... Il reprenait
haleine, il continuait:

--Veille au moins sur Dsire, avant d'aller ramasser des filles dans
le ruisseau. Elle a des trous comme le poing dans sa robe. Un de ces
jours, nous la trouverons avec quelque membre cass, dans le jardin
... Je ne te parle pas d'Octave ni de Serge, bien que j'aimerais
te savoir  la maison, lorsqu'ils rentrent du collge. Ils ont des
inventions diaboliques. Hier, ils ont fendu deux dalles de la terrasse
en tirant des ptards ... Je te dis que, si tu ne te tiens pas chez
toi, nous trouverons la maison par terre, un de ces jours. Marthe
s'excusait en quelques paroles. Elle avait d sortir. Mouret, avec
son bon sens taquin, disait vrai: la maison tournait mal. Ce coin
tranquille, o le soleil se couchait si heureusement, devenait criard,
abandonn, empli de la dbandade des enfants, des mchantes humeurs du
pre, des lassitudes indiffrentes de la mre. A table, le soir, tout
ce monde mangeait mal et se querellait. Rose n'en faisait qu' sa
tte. D'ailleurs, la cuisinire donnait raison  madame.

Les choses allrent  ce point que Mouret, ayant rencontr sa
belle-mre, se plaignit amrement de Marthe, bien qu'il sentt le
plaisir qu'il faisait  la vieille dame, en lui racontant les ennuis
de son mnage.

--Vous m'tonnez beaucoup, dit Flicit avec un sourire. Marthe
paraissait vous craindre; je la trouvais mme trop faible, trop
obissante. Une femme ne doit pas trembler devant son mari.

--Eh oui! s'cria Mouret dsespr. Pour viter une querelle, elle
serait rentre sous terre. Un seul regard suffisait; elle faisait tout
ce que je voulais ... Maintenant, pas du tout; j'ai beau crier, elle
n'en agit pas moins  sa guise. Elle ne rpond pas, c'est vrai; elle
ne me tient pas tte, mais a viendra....

Flicit rpondit hypocritement:

--Si vous voulez, je parlerai  Marthe. Seulement, cela pourrait la
blesser. Ces sortes de choses doivent rester entre mari et femme ...
Je ne suis pas inquite: vous saurez bien retrouver cette paix dont
vous tiez si fier.

Mouret hochait la tte, les yeux  terre. Il reprit:

--Non, non, je me connais; je crie, mais a n'avance  rien. Je suis
faible comme un enfant, au fond ... On a tort de croire que j'ai
toujours conduit ma femme  la baguette. Si elle a souvent fait a que
j'ai voulu, c'tait parce qu'elle s'en moquait, que cela lui tait
indiffrent de faire une chose ou une autre. Avec son air doux, elle
est trs-entte... Enfin je tcherai de la bien prendre.

Puis, relevant la tte:

--J'aurais mieux fait de ne pas vous raconter tout a; n'en parlez 
personne, n'est-ce pas?

Le lendemain, Marthe tant alle voir sa mre, celle-ci prit un air
pinc, en lui disant:

--Tu as tort, ma fille, de te mal conduire  l'gard de ton mari ...
Je l'ai vu hier, il est exaspr. Je sais bien qu'il a beaucoup de
ridicules, mais ce n'est pas une raison pour dlaisser ton mnage.

Marthe regarda fixement sa mre.

--Ah! il se plaint de moi, dit-elle d'une voix brve. Il devrait se
taire au moins; moi, je ne me plains pas de lui.

Et elle parla d'autre chose; mais madame Rougon la ramena  sou mari,
en lui demandant des nouvelles de l'abb Faujas.

--Dis-moi, peut-tre que Mouret ne l'aime gure, l'abb, et qu'il te
boude  cause de lui?

Marthe resta toute surprise.

--Quelle ide! murmura-t-elle. Pourquoi voulez-vous que mon mari
n'aime pas l'abb Faujas? Du moins, il ne m'a jamais rien dit qui
puisse me faire supposer cela. Il ne vous a rien dit non plus,
n'est-ce pas?... Non, vous vous trompez. Il irait les chercher dans
leur chambre, si la mre ne descendait pas faire sa partie.

En effet, Mouret n'ouvrait pas la bouche sur l'abb Faujas. Il le
plaisantait un peu rudement parfois. Il le mlait aux taquineries dont
il torturait sa femme,  propos de la religion. Mais c'tait tout.

Un matin, il cria  Marthe, en se faisant la barbe:

--Dis donc, ma bonne, si tu vas jamais  confesse, prends donc l'abb
pour directeur. Tes pchs resteront entre nous, au moins.

L'abb Faujas confessait les mardis et les vendredis. Ces jours-l,
Marthe vitait de se rendre  Saint-Saturnin, elle disait qu'elle ne
voulait pas le dranger; mais elle obissait plus encore  cette sorte
de pudeur effraye qui la gnait, lorsqu'elle le trouvait en surplis,
apportant dans la mousseline les odeurs discrtes de la sacristie. Un
vendredi, elle alla avec madame de Condamin voir o en taient les
travaux de l'oeuvre de la Vierge. Les ouvriers achevaient la faade.
Madame de Condamin se rcria, trouvant la dcoration mesquine, sans
caractre; il aurait fallu deux lgres colonnes avec une ogive,
quelque chose de jeune et de religieux  la fois, un bout
d'architecture qui fit honneur au comit des dames patronnesses.
Marthe, hsitante, peu  peu branle, finit par avouer que ce serait
bien pauvre en effet. Puis, comme l'autre la poussait, elle promit
de parler le jour mme  M. Lieutaud. Avant de rentrer, pour tenir
parole, elle passa par la cathdrale. Il tait quatre heures,
l'architecte venait de partir. Quand elle demanda l'abb Faujas,
un sacristain lui rpondit qu'il confessait dans la chapelle
Sainte-Aurlie. Alors seulement elle se souvint du jour, elle murmura
qu'elle ne pouvait attendre. Mais en se retirant, lorsqu'elle passa
devant la chapelle Sainte-Aurlie, elle pensa que l'abb l'avait
peut-tre vue. La vrit tait qu'elle se sentait prise d'une
faiblesse singulire. Elle s'assit en dehors de la chapelle, contre la
grille. Elle resta l.

Le ciel tait gris, l'glise s'emplissait d'un lent crpuscule. Dans
les bas-cts, dj noirs, luisaient l'toile d'une veilleuse, le pied
dor d'un chandelier, la robe d'argent d'une Vierge; et, enfilant la
grande nef, un rayon ple se mourait sur le chne poli des bancs et
des stalles. Marthe n'avait point encore prouv l un tel abandon
d'elle-mme; ses jambes lui semblaient comme casses; ses mains
taient si lourdes, qu'elle les joignait sur ses genoux, pour ne pas
avoir la peine de les porter. Elle se laissait aller  un sommeil,
dans lequel elle continuait de voir et d'entendre, mais d'une faon
trs-douce. Les lgers bruits qui roulaient sous la vote, la chute
d'une chaise, le pas attard d'une dvote, l'attendrissaient,
prenaient une sonorit musicale qui la charmait jusqu'au coeur; tandis
que les derniers reflets du jour, les ombres, montant le long
des piliers comme des housses de serge, prenaient pour elle des
dlicatesses de soie changeante, tout un vanouissement exquis qui la
gagnait, au fond duquel elle sentait son tre se fondre et mourir.
Puis, tout s'teignit autour d'elle. Elle fut parfaitement heureuse
dans quelque chose d'innom.

Le bruit d'une voix la tira de cette extase.

--Je suis bien fch, disait l'abb Faujas. Je vous avais aperue,
mais je ne pouvais quitter....

Alors, elle parut s'veiller en sursaut. Elle le regarda. Il tait en
surplis, debout, dans le jour mourant. Sa dernire pnitente venait de
partir, et l'glise vide s'enfonait plus solennelle.

--Vous aviez  me parler? demanda-t-il.

Elle fit un effort, chercha  se souvenir.

--Oui, murmura-t-elle, je ne sais plus ... Ah! c'est la faade que
madame de Condamin trouve trop mesquine. Il faudrait deux colonnes, au
lieu de cette porte plate qui ne dit rien. On mettrait une ogive avec
des vitraux. Ce serait trs-joli ... Vous comprenez, n'est-ce pas?

Il la contemplait d'un air profond, les mains noues sur son surplis,
la dominant, baissant vers elle sa face grave; et elle, toujours
assise, n'ayant pas la force de se mettre debout, balbutiait
davantage, comme surprise dans un sommeil de sa volont, qu'elle ne
pouvait secouer.

--Ce serait encore de la dpense, c'est vrai ... On pourrait se
contenter de colonnes en pierre tendre, avec une simple moulure ...
Nous en parlerons au matre maon, si vous voulez; il nous dira les
prix. Seulement il serait bon de lui rgler auparavant son dernier
mmoire. C'est deux mille cent et quelques francs, je crois. Nous
avons les fonds, madame Paloque me l'a dit ce matin ... Tout cela peut
s'arranger, monsieur l'abb.

Elle avait baiss la tte, comme oppresse par le regard qu'elle
sentait sur elle. Quand elle la releva et qu'elle rencontra les yeux
du prtre, elle joignit les mains avec le geste d'un enfant qui
demande grce, elle clata en sanglots. Le prtre la laissa pleurer,
toujours debout, silencieux. Alors, elle tomba  genoux devant lui,
pleurant dans ses mains fermes, dont elle se couvrait le visage.

--Je vous en prie, relevez-vous, dit doucement l'abb Foujas; c'est
devant Dieu que vous vous agenouillerez.

Il l'aida  se relever, il s'assit  ct d'elle. Puis,  voix basse,
ils causrent longuement. La nuit tait tout  fait venue, les
veilleuses piquaient de leurs pointes d'or les profondeurs noires de
l'glise. Seul, le murmure de leurs voix mettait un frisson devant la
chapelle Sainte-Aurlie. On entendait la parole abondante du prtre
couler longuement, sans arrt, aprs chaque rponse faible et brise
de Marthe. Quand ils se levrent enfin, il parut refuser une grce
qu'elle rclamait avec instance, il la mena du ct de la porte,
levant le ton: --Non, je ne puis, je vous assure, dit-il; il est
prfrable que vous preniez l'abb Bourrette.

--J'aurais pourtant grand besoin de vos conseils, murmura Marthe
suppliante. Il me semble qu'avec vous tout me deviendrait facile.

--Vous vous trompez, reprit-il d'une voix plus rude. J'ai peur,
au contraire, que ma direction ne vous soit mauvaise, dans les
commencements. L'abb Bourrette est le prtre qu'il vous faut,
croyez-moi ... Plus tard, je vous donnerai peut-tre une autre
rponse.

Marthe obit. Le lendemain, les dvotes de Saint-Saturnin furent
grandement surprises en voyant madame Mouret venir s'agenouiller
devant le confessionnal de l'abb Bourrette. Deux jours aprs, il
n'tait bruit dans Plassans que de cette conversion. Le nom de l'abb
Faujas fut prononc avec de fins sourires, par certaines gens; mais,
en somme, l'impression fut excellente, toute au profit de l'abb.
Madame Rastoil complimenta madame Mouret, en plein comit; madame
Delangre voulut voir l une premire bndiction de Dieu, rcompensant
les dames patronnesses de leur bonne oeuvre, en touchant le coeur de
la seule d'entre elles qui ne pratiqut pas; tandis que madame de
Condamin dit  Marthe, en la prenant  l'cart:

--Allez, ma chre, vous avez eu raison; cela est ncessaire pour une
femme. Puis, vraiment, ds qu'on sort un peu, il faut bien aller 
l'glise.

On s'tonna seulement du choix de l'abb Bourrette. Le digne homme ne
confessait gure que les petites filles. Ces dames le trouvaient si
peu amusant! Au jeudi des Rougon, comme Marthe n'tait pas encore
arrive, on en causa dans un coin du salon vert, et ce fut madame
Paloque qui, de sa langue de vipre, trouva le dernier mot de ces
commrages.

--L'abb Faujas a bien fait de ne pas la garder pour lui, dit-elle
avec une moue qui la rendit plus affreuse; l'abb Bourrette sauve tout
et n'a rien de choquant.

Quand Marthe arriva, ce jour-l, sa mre alla  sa rencontre, mettant
quelque affectation  l'embrasser tendrement devant le monde. Elle
s'tait elle-mme rconcilie avec Dieu, au lendemain du coup d'tat.
Il lui sembla que l'abb Faujas pouvait se hasarder dsormais dans le
salon vert; mais il se fit excuser, en parlant de ses occupations, de
son amour de la solitude. Elle crut comprendre qu'il se mnageait une
rentre triomphale pour l'hiver suivant. D'ailleurs, les succs de
l'abb grandissaient. Dans les premiers mois, il n'avait eu pour
pnitentes que les dvotes du march aux herbes qui se tient
derrire la cathdrale, des marchandes de salades, dont il coutait
tranquillement le patois, sans toujours les comprendre; taudis que,
maintenant, surtout depuis le bruit occasionn par l'oeuvre de la
Vierge, il voyait, les mardis et les vendredis, tout un cercle de
bourgeoises en robes de soie agenouilles autour du son confessionnal.
Lorsque Marthe eut navement racont qu'il n'avait pas voulu d'elle,
madame de Condamin fit un coup de tte; elle quitta son directeur, le
premier vicaire de Saint-Saturnin, que cet abandon dsespra, et
passa bruyamment  l'abb Faujas. Un tel clat posa dfinitivement ce
dernier dans la socit de Plassans.

Quand Mouret apprit que sa femme allait  confesse, il lui dit
simplement:

--Tu fais donc quelque chose de mal  prsent, que tu prouves le
besoin de raconter les affaires  une soutane?

D'ailleurs, au milieu de toute cette agitation pieuse, il parut
s'isoler, se renfermer davantage dans ses habitudes, dans sa vie
troite. Sa femme lui avait reproch de s'tre plaint.

--Tu as raison, j'ai eu tort, avait-il rpondu. Il ne faut pas faire
plaisir aux autres, en leur racontant ses ennuis.... Je te promets de
ne pas donner  ta mre cette joie une seconde fois. J'ai rflchi.
La maison peut bien me tomber sur la tte, du diable si je pleurniche
devant quelqu'un!

Et, depuis ce moment, en effet, il avait eu le respect de son mnage,
ne querellant sa femme devant personne, se disant comme autrefois le
plus heureux des hommes. Cet effort de bon sens lui cota peu, il
entrait dans le calcul constant de son bien-tre. Il exagra mme son
rle de bourgeois mthodique, satisfait de vivre. Marthe ne sentait
ses impatiences qu' ses pitinements plus vifs. Il la respectait des
semaines entires, criblant ses enfants et Rose de ses moqueries,
criant contre eux, du matin au soir, pour les moindres peccadilles.
S'il la blessait, c'tait le plus souvent par des mchancets qu'elle
seule pouvait comprendre. Il n'tait qu'conome, il devint avare.

--Il n'y a pas de bon sens, grondait-il,  dpenser de l'argent comme
nous le faisons. Je parie que tu donnes tout  tes petites gueuses.
C'est bien assez dj de perdre ton temps ... coute, ma bonne, je te
remettrai cent francs par mois pour la nourriture. Si tu veux faire
absolument des aumnes  des filles qui ne le mritent pas, tu
prendras l'argent sur ta toilette.

Il tint bon: il refusa, le mois suivant, une paire de bottines 
Marthe, sous prtexte que cela drangerait ses comptes et qu'il
l'avait prvenue. Un soir, pourtant, sa femme le trouva pleurant 
chaudes larmes, dans leur chambre  coucher. Toute sa bont s'mut;
elle le prit entre les bras, le supplia de lui confier son chagrin.
Mais lui se dgagea brutalement, dit qu'il ne pleurait pas, qu'il
avait la migraine, et que c'tait cela qui lui donnait les yeux
rouges.

--Est-ce que tu crois, cria-t-il, que je suis une bte comme toi, pour
sangloter!

Elle fut blesse. Le lendemain, il affecta une grande gaiet. Puis, 
quelques jours de l, aprs le dner, comme l'abb Faujas et sa mre
taient descendus, il refusa de faire sa partie de piquet. Il n'avait
pas la tte au jeu, disait-il. Les jours suivants, il trouva d'autres
prtextes, si bien que les parties cessrent. Tout le monde descendait
sur la terrasse, Mouret s'asseyait en face de sa femme et de l'abb,
causant, cherchant les occasions de prendre la parole, qu'il gardait
le plus longtemps possible; tandis que madame Faujas,  quelques pas,
se tenait dans l'ombre, muette, immobile, les mains sur les genoux,
pareille  une de ces figures lgendaires gardant un trsor avec la
fidlit rogue d'une chienne accroupie.

--Hein! la belle soire, disait Mouret chaque soir. Il fait meilleur
ici que dans la salle  manger. Vous aviez bien raison de venir
prendre le frais ... Tiens! une toile filante! avez-vous vu, monsieur
l'abb? Je me suis laiss dire que c'est saint Pierre qui allume sa
pipe, l-haut.

Il riait. Marthe restait grave, gne par les plaisanteries dont il
gtait le large ciel qui s'tendait devant elle, entre les poiriers
de M. Rastoil et les marronniers de la sous-prfecture. Il affectait
parfois d'ignorer qu'elle pratiquait, maintenant; il prenait l'abb 
partie, en lui dclarant qu'il comptait sur lui pour faire le salut de
toute la maison. D'autres fois, il ne commenait pas une phrase
sans dire sur un ton de bonne humeur: A prsent que ma femme va 
confesse.... Puis, lorsqu'il tait las de cet ternel sujet, il
coutait ce qu'on disait dans les jardins voisins; il reconnaissait
les voix lgres qui s'levaient, portes par l'air tranquille de la
nuit, pendant que les derniers bruits de Plassans s'teignaient, au
loin.

--a, murmurait-il, l'oreille tendue du ct de la sous-prfecture,
ce sont les voix de monsieur de Condamin et du docteur Porquier. Ils
doivent se moquer des Paloque ... Avez-vous entendu le fausset de
monsieur Delangre, qui a dit: Mesdames, vous devriez rentrer; l'air
devient frais. Vous ne trouvez pas qu'il a toujours l'air d'avoir
aval un mirliton, le petit Delangre?

Et il se tournait du ct du jardin des Rastoil.

--Il n'y a personne chez eux, reprenait-il; je n'entends rien ... Ah!
si, les grandes dindes de filles sont devant la cascade. On dirait que
l'ane mche des cailloux en parlant. Tous les soirs, elles en ont
pour une bonne heure  jaboter. Si elles se confient les dclarations
qu'on leur fait, a ne doit pourtant pas tre long ... Eh! ils y sont
tous. Voil l'abb Surin, qui a une voix de flte, et l'abb Fnil,
qui pourrait servir de crcelle, le vendredi saint. Dans ce jardin,
ils s'entassent quelquefois une vingtaine, sans remuer seulement un
doigt. Je crois qu'ils se mettent l pour couter ce que nous disons.

A tous ces bavardages, l'abb Faujas et Marthe rpondaient par de
courtes phrases, lorsqu'il les interrogeait directement. D'ordinaire,
le visage lev, les yeux perdus, ils taient ensemble, ailleurs, plus
loin, plus haut. Un soir, Mouret s'endormit. Alors, lentement, ils se
mirent  causer; ils baissaient la voix, ils approchaient leurs ttes.
Et,  quelques pas, madame Faujas, les mains sur les genoux, les
oreilles largies, les yeux ouverts, sans entendre, sans voir,
semblait les garder.




X


L't se passa. L'abb Faujas ne semblait nullement press de tirer
les bnfices de sa popularit naissante. Il continua  s'enfermer
chez les Mouret, heureux de la solitude du jardin, o il avait fini
par descendre mme dans la journe. Il lisait son brviaire sous la
tonnelle du fond, marchait lentement, la tte baisse, tout le long du
mur de clture. Parfois, il fermait le livre, il ralentissait encore
le pas, comme absorb dans une rverie profonde; et Mouret, qui
l'piait, finissait par tre pris d'une impatience sourde,  voir,
pendant des heures, cette figure noire aller et venir, derrire ses
arbres fruitiers.

--On n'est plus chez soi, murmurit-il. Je ne puis lever les yeux,
maintenant, sans apercevoir cette soutane ... Il est comme les
corbeaux, ce gaillard-l; il a un oeil rond qui semble guetter
et attendre quelque chose. Je ne me fie pas  ses grands airs de
dsintressement.

Vers les premiers jours de septembre seulement, le local de l'oeuvre
de la Vierge fut prt. Les travaux s'ternisent en province. Il faut
dire que les dames patronnesses,  deux deprises, avaient boulevers
les plans de M. Lieutaud par des ides  elles. Lorsque le comit prit
possession de rtablissement, elles rcompensrent l'architecte de
sa complaisance par les loges les plus aimables. Tout leur parut
convenable: vastes salles, dgagements excellents, cour plante
d'arbres et orne de deux petites fontaines. Madame de Condamin fut
charme de la faade, une de ses ides. Au-dessus de la porte, sur une
plaque de marbre noir, les mots: _Oeuvre de la Vierge_, taient gravs
en lettres d'or.

L'inauguration donna lieu  une fte trs-touchante. L'vque en
personne, avec le chapitre, vint installer les soeurs de Saint-Joseph,
qui taient autorises  desservir l'tablissement. On avait runi une
cinquantaine de filles du huit  quinze ans, ramasses dans les rues
du vieux quartier. Les parents, pour les faire admettre, avaient eu
simplement  dclarer que leurs occupations les foraient  s'absenter
de chez eux la journe entire. M. Delangre pronona un discours
trs-applaudi; il expliqua longuement, en style noble, cette crche
d'un nouveau genre; il l'appela l'cole des bonnes moeurs et du
travail, o de jeunes et intressantes cratures allaient chapper aux
tentations mauvaises. On remarqua beaucoup, vers la fin du discours,
une dlicate allusion au vritable auteur de l'oeuvre,  l'abb
Faujas. Il tait l, ml aux autres prtres. Il resta paisible, avec
sa belle face grave, lorsque tous les yeux se tournrent vers lui.
Marthe avait rougi, sur l'estrade o elle sigeait, au milieu des
dames patronnesses.

Quand la crmonie fut termine, l'vque voulut visiter la maison
dans ses moindres dtails. Malgr la mauvaise humeur vidente de
l'abb Fenil, il fit appeler l'abb Faujas, dont les grands yeux noirs
ne l'avaient pas quitt un seul instant, et le pria de vouloir bien
l'accompagner, en ajoutant tout haut, avec un sourire, qu'il ne
pouvait certainement choisir un guide mieux renseign. Le mot courut
parmi les assistants qui se retiraient; le soir, tout Plassans
commentait l'attitude de monseigneur.

Le comit des dames patronnesses s'tait rserv une salle dans la
maison. Elles y offrirent une collation  l'vque, qui accepta un
biscuit et deux doigts de malaga, en trouvant le moyen d'tre aimable
pour chacune d'elles. Cela termina heureusement cette fte pieuse;
car il y avait eu, avant et pendant la crmonie, des froissements
d'amour-propre entre ces dames, que les louanges dlicates de
monseigneur Rousselot remirent en belle humeur. Lorsqu'elles se
retrouvrent seules, elles dclarrent que tout s'tait trs-bien
pass; elles ne tarissaient pas sur la bonne grce du prlat. Seule,
madame Paloque resta blme. L'vque, dans sa distribution de
compliments, l'avait oublie.

--Tu avais raison, dit-elle rageusement  son mari, lorsqu'elle
rentra, j'ai t le chien, dans leurs btises! Une belle ide, que de
mettre ensemble ces gamines corrompues!... Enfin, je leur ai donn
tout mon temps, et ce grand innocent d'vque qui tremble devant son
clerg, n'a pas seulement trouv un merci pour moi!... Comme si madame
de Condamin avait fait quelque chose! Elle est bien trop occupe 
montrer ses toilettes, cette ancienne ... Nous savons ce que nous
savons, n'est-ce pas? on finira par nous faire raconter des histoires
que tout le monde ne trouvera pas drles. Nous n'avons rien  cacher,
nous autres.... Et madame Delangre, et madame Rastoil! ce serait
facile de les faire rougir jusqu'au blanc des jeux. Est-ce qu'elles
ont seulement boug de leurs salons? est-ce qu'elles ont pris la
moiti de la peine que j'ai eue? Et cette madame Mouret, qui avait
l'air de mener la barque, et qui n'tait occupe qu' se pendre  la
soutane de son abb Faujas! Encore une hypocrite, celle-l, qui va
nous en faire voir de belles.... Eh bien! toutes, toutes ont eu un
mot charmant; moi, rien. Je suis le chien ... a ne peut pas durer,
vois-tu, Paloque. Le chien finira par mordre.

A partir de ce jour, madame Paloque se montra beaucoup moins
complaisante. Elle ne tint plus les critures que trs-irgulirement,
elle refusa les besognes qui lui dplaisaient,  ce point que les
dames patronnesses parlrent de prendre un employ. Marthe conta ces
ennuis  l'abb Faujas, auquel elle demanda s'il n'avait pas un bon
sujet  lui recommander.

--Ne cherchez personne, lui rpondit-il: j'aurai peut- tre quelqu'un
... Laissez-moi deux ou trois jours.

Depuis quelque temps, il recevait des lettres frquentes, timbres
de Besanon. Elles taient toutes de la mme criture, une grosse
criture laide. Rose, qui les lui montait, prtendait qu'il se
fchait, rien qu' voir les enveloppes.

--Sa figure devient toute chose, disait-elle. Bien sr qu'il n'aime
gure la personne qui lui crit si souvent.

L'ancienne curiosit de Mouret se rveilla un instant,  propos de
cette correspondance. Un jour, il monta lui-mme une des lettres, avec
un aimable sourire, en s'excusant, en disant que Rose n'tait pas l.
L'abb se mfiait sans doute, car il fit l'homme enchant, comme s'il
avait attendu cette lettre impatiemment. Mais Mouret ne se laissa pas
prendre  cette comdie; il resta sur le palier, collant son oreille
contre la serrure.

--Encore de ta soeur, n'est-ce pas? disait la voix rude de madame
Faujas. Qu'a-t-elle donc  te poursuivre comme a?

Il y eut un silence; puis, un papier fut froiss violemment, et la
voix de l'abb gronda:

--Parbleu! toujours la mme chanson. Elle veut venir nous retrouver
et nous amener son mari, pour qu'on le lui place. Elle croit que nous
nageons dans l'or ... J'ai peur qu ils ne fassent un coup de tte,
qu'ils ne nous tombent ici, un beau matin. --Non, non, nous n'avons
pas besoin d'eux, entends-tu, Ovide! reprit la voix de la mre. Ils ne
t'ont jamais aim, ils ont toujours t jaloux de toi ... Trouche est
un garnement, et Olympe, une sans-coeur. Tu verrais qu'ils voudraient
tout le profit pour eux. Ils te compromettraient, ils te drangeraient
dans tes affaires.

Mouret entendait mal, trs-mu par la vilaine action qu'il commettait.
Il crut qu'on touchait  la porte, il se sauva. D'ailleurs, il n'eut
garde de se vanter de cette expdition. Ce fut quelques jours plus
tard, en sa prsence, sur la terrasse, que l'abb Faujas rendit une
rponse dfinitive  Marthe.

--J'ai un employ  vous proposer, dit-il de son grand air tranquille;
c'est un de mes parents, mon beau-frre, qui va arriver de Besanon
dans quelques jours.

Mouret tendit l'oreille. Marthe parut charme.

--Ah! tant mieux! s'cria-t-elle. J'tais bien embarrasse pour
faire un bon choix. Vous comprenez, il faut un homme d'une moralit
parfaite, avec toutes ces jeunes filles ... Mais du moment qu'il
s'agit d'un de vos parents....

--Oui, reprit le prtre. Ma soeur avait un petit commerce de lingerie,
 Besanon; elle a d liquider pour des raisons de sant; maintenant,
elle dsire nous rejoindre, les mdecins lui ayant ordonn l'air du
Midi ... Ma mre est bien heureuse.

--Sans doute, dit Marthe, vous ne vous tiez peut-tre jamais quitts,
cela va vous paratre bon, de vous retrouver en famille ... Et vous ne
savez pas ce qu'il faut faire? Il y a deux chambres dont vous ne
vous servez pas, en haut. Pourquoi votre soeur et son mari ne
logeraient-ils pas l?... Ils n'ont point d'enfants?

--Non, ils ne sont que tous les deux ... J'avais en effet pens un
instant  leur donner ces deux chambres; seulement, j'ai eu peur de
vous contrarier, en introduisant tout ce monde chez vous. --Mais
nullement, je vous assure; vous tes des gens paisibles....

Elle s'arrta. Mouret tirait violemment un coin de sa robe. Il ne
voulait pas de la famille de l'abb dans sa maison, il se rappelait la
belle faon dont madame Faujas traitait sa fille et son gendre.

--Les chambres sont bien petites, dit-il  son tour; monsieur l'abb
serait gn ... Il vaudrait mieux, pour tout le monde, que la soeur de
monsieur l'abb lout  ct; il y a justement un logement libre, dans
la maison des Paloque, en face.

La conversation tomba net. Le prtre ne rpondit rien, regarda en
l'air. Marthe le crut bless et souffrit beaucoup de la brutalit de
son mari. Aussi, au bout d'un instant, ne put-elle supporter davantage
ce silence embarrass.

--C'est convenu, reprit-elle, sans chercher  renouer plus habilement
la conversation; Rose aidera votre mre  nettoyer les deux
chambres... Mon mari ne songeait qu' vos commodits personnelles;
mais, du moment que vous le dsirez, ce n'est pas nous qui vous
empcherons de disposer de l'appartement  voire guise.

Quand Mouret fut seul avec sa femme, il s'emporta.

--Je ne te comprends pas, vraiment. Lorsque j'ai lou  l'abb,
tu boudais, tu ne voulais pas laisser entrer un chat chez toi;
maintenant, l'abb t'amnerait toute sa famille, toute la squelle,
jusqu'aux arrire-petits-cousins, que tu lui dirais merci ... Je t'ai
pourtant assez tire par la robe. Tu ne le sentais donc pas? C'tait
bien clair, je ne voulais pas de ces gens ... Ce ne sont pas
d'honntes gens.

--Comment peux-tu le savoir? s'cria Marthe, que l'injustice irritait.
Qui te l'a dit?

--Eh! l'abb Faujas lui-mme ... Oui, je l'ai entendu, un jour; il
causait avec sa mre.

Elle le regarda fixement. Alors il rougit un peu, il balbutia:
--Enfin, je le sais, cela suffit ... La soeur est une sans-coeur, et
le mari, un garnement. Tu as beau prendre tes airs de reine offense:
ce sont leurs paroles, je n'invente rien. Tu comprends, je n'ai pas
besoin de cette clique chez moi. La vieille tait la premire  ne pas
vouloir entendre parler de sa fille. Maintenant, l'abb dit autrement.
J'ignore ce qui a pu le retourner. Quelque nouvelle cachotterie de sa
part. Il doit avoir besoin d'eux.

Marthe haussa les paules et le laissa crier. Il donna ordre  Rose de
ne pas nettoyer les chambres; mais Rose n'obissait plus qu'
madame. Pendant cinq jours, sa colre s'usa en paroles amres,
en rcriminations terribles. Quand l'abb Faujas tait l, il se
contentait de bouder, il n'osait l'attaquer en face. Puis, comme
toujours, il se fit une raison. Il ne trouva plus que des moqueries
contre ces gens qui allaient venir. Il serra davantage les cordons
de sa bourse, s'isola encore, s'enfona tout  fait dans le cercle
goste o il tournait. Quand les Trouche se prsentrent, un soir
d'octobre, il murmura simplement:

--Diable! ils ne sentent pas bon, ils ont de fichues mines.

L'abb Faujas parut peu dsireux de laisser voir sa soeur et son
beau-frre, le jour de leur arrive. La mre s'tait poste sur le
seuil de la porte. Ds qu'elle les aperut dbouchant de la place de
la Sous-Prfecture, elle guetta, jetant des coups d'oeil inquiets
derrire elle, dans le corridor et dans la cuisine. Mais elle joua de
malheur. Comme les Trouche entraient, Marthe, qui allait sortir, monta
du jardin, suivie des enfants.

--Ah! voil toute la famille, dit-elle avec un sourire obligeant.

Madame Faujas, si matresse d'elle-mme d'ordinaire, se troubla
lgrement, balbutiant un mot de rponse. Pendant quelques minutes, on
resta l, face  face, au milieu du vestibule,  s'examiner. Mouret
avait prestement enjamb les marches du perron. Rose s'tait plante
sur le seuil de sa cuisine.

--Vous devez tre bien heureuse? reprit Marthe, en s'adressant 
madame Faujas.

Puis, ayant conscience de l'embarras qui tenait tout le monde muet,
voulant se montrer aimable pour les nouveaux venus, elle se tourna
vers Trouche, en ajoutant:

--Vous tes arrivs par le train de cinq heures, n'est-ce pas?... Et
combien y a-t-il de Besanon ici?

--Dix-sept heures de chemin de fer, rpondit Trouche, en montrant sa
bouche vide de dents. En troisime, je vous rponds que c'est raide
... On a le ventre rudement secou.

Il se mit  rire, avec un singulier bruit de mchoires. Madame Faujus
lui jeta un coup d'oeil terrible. Alors, machinalement, il essaya de
remettre un bouton crev de sa redingote graisseuse, ramenant sur ses
cuisses, sans doute pour cacher des taches, deux cartons  chapeau
qu'il portait, l'un vert, l'autre jaune. Son cou rougetre avait un
gloussement continu, sous un lambeau de cravate noire tordue, ne
laissant passer qu'un bout de chemise sale. Sa face, toute couture,
suant le vice, tait comme allume par deux petits yeux noirs, qui
roulaient sans cesse sur les gens, sur les choses, d'un air de
convoitise et d'effarement; des yeux de voleur tudiant la maison o
il reviendra, la nuit, faire un coup.

Mouret crut que Trouche regardait les serrures.

--C'est qu'il a des yeux  prendre des empreintes, ce gaillard-l,
pensa-t-il.

Cependant, Olympe comprit que son mari venait de dire une btise.
C'tait une grande femme mince, blonde, fane,  la figure plate et
ingrate. Elle portait une petite caisse de bois blanc et un gros
paquet nou dans une nappe. --Nous avions emport des oreillers,
dit-elle en montrant d'un regard le gros paquet. On n'est pas mal, en
troisime, avec des oreillers. On est aussi bien qu'en premire....
Dame! c'est une fire conomie. On a beau avoir de l'argent, c'est
inutile de le jeter par les fentres, n'est-ce pas, madame?

--Certainement, rpondit Marthe, un peu surprise des personnages.

Olympe s'avana, se mit en pleine lumire, entrant en conversation,
d'un ton engageant.

--C'est comme les habits; moi, je mets tout ce que j'ai de plus
mauvais, quand je pars en voyage. J'ai dit  Honor: Va, ta vieille
redingotte est bien assez bonne. Il a aussi son pantalon de travail,
un pantalon qu'il est las de traner ... Vous voyez, j'ai choisi ma
plus vilaine robe; elle a mme des trous, je crois. Ce chle me vient
de maman; je repassais dessus,  la maison. Et mon bonnet donc! un
vieux bonnet dont je ne me servais plus que pour aller au lavoir
... Tout a, c'est encore trop bon pour la poussire, n'est-ce pas,
madame?

--Certainement, certainement, rpta Marthe, qui tchait de sourire.

A ce moment, une voix irrite se fit entendre au haut de l'escalier,
jetant cette brve exclamation:

--Eh bien, mre?

Mouret, levant la tte, aperut l'abb Faujas, appuy  la rampe du
second tage, le visage terrible, se penchant, au risque de tomber,
pour mieux voir ce qui se passait dans le vestibule. Il avait
entendu le bruit des voix, il devait tre l depuis un instant, 
s'impatienter.

--Eh bien, mre? cria-t-il de nouveau.

--Oui, oui, nous montons, rpondit madame Faujas, que l'accent furieux
de son fils parut faire trembler.

Et, se tournant vers les Trouche: --Allons, mes enfants, il faut
monter ... Laissons madame aller  ses affaires.

Mais les Trouche semblrent ne pas entendre. Ils taient bien dans le
vestibule; ils regardaient autour d'eux, d'un air ravi, comme si on
leur et fait cadeau de la maison.

--C'est trs-gentil, trs-gentil, murmura Olympe, n'est-ce pas,
Honor? D'aprs les lettres d'Ovide, nous ne pensions pas que cela ft
si gentil. Je te le disais: Il faut aller l-bas, nous serons mieux,
je me porterai mieux.... Hein! j'avais raison.

--Oui, oui, on doit tre trs  son aise, dit Trouche entre ses dents
... Et le jardin est assez grand, je crois.

Puis, s'adressant  Mouret:

--Monsieur, est-ce que vous permettez  vos locataires de se promener
dans le jardin?

Mouret n'eut pas le temps de rpondre. L'abb Faujas, qui tait
descendu, cria d'une voix tonnante:

--Eh bien, Trouche? eh bien, Olympe?

Ils se tournrent. Lorsqu'ils le virent debout sur une marche,
formidable de colre, ils se firent tout petits, ils le suivirent, en
baissant l'chine. Lui, monta devant eux, sans ajouter une parole,
sans mme paratre s'apercevoir que les Mouret taient l, qui
regardaient ce singulier dfil. Madame Faujas, pour arranger les
choses, sourit  Marthe, en fermant le cortge. Mais, quand celle-ci
fut sortie, et que Mouret se trouva seul, il resta un instant dans
le vestibule. En haut, au second tage, les portes claquaient avec
violence. Il y eut des clats de voix, puis un silence de mort rgna.

--Est-ce qu'il les a mis au cachot? dit-il en riant. N'importe, c'est
une sale famille.

Ds le lendemain, Trouche, habill convenablement, tout en noir, ras,
ses rares cheveux ramens soignement sur les tempes, fut prsent
par l'abb Faujas  Marthe et aux dames patronnesses. Il avait
quarante-cinq ans, possdait une fort belle criture, disait avoir
tenu longtemps les livres dans une maison de commerce. Ces dames
l'installrent immdiatement. Il devait reprsenter le comit,
s'occuper des dtails matriels, de dix  quatre heures, dans un
bureau qui se trouvait au premier tage de l'oeuvre de la Vierge. Ses
appointements taient de quinze cents francs.

--Tu vois qu'ils sont trs-tranquilles, ces braves gens, dit Marthe 
son mari, au bout de quelques jours.

En effet, les Trouche ne faisaient pas plus de bruit que les Faujas.
A deux ou trois reprises, Rose prtendait bien avoir entendu des
querelles entre la mre et la fille; mais aussitt la voix grave de
l'abb s'levait, mettant la paix. Trouche, rgulirement, partait 
dix heures moins un quart et rentrait  quatre heures un quart;
le soir, il ne sortait jamais. Olympe, parfois, allait faire les
commissions avec madame Faujas; personne ne l'avait encore vue
descendre seule.

La fentre de la chambre o les Trouche couchaient, donnait sur le
jardin; elle tait la dernire,  droite, en face des arbres de la
sous-prfecture. De grands rideaux de calicot rouge, bords d'une
bande jaune, pendaient derrire les vitres, tranchant sur la faade,
 ct des rideaux blancs du prtre. D'ailleurs, la fentre restait
constamment ferme. Un soir, comme l'abb Faujas tait avec sa mre,
sur la terrasse, en compagnie des Mouret, une petite toux involontaire
se fit entendre. L'abb, levant vivement la tte, d'un air irrit,
aperut les ombres d'Olympe et de son mari qui se penchaient, accoud,
immobiles. Il demeura un instant, les yeux en l'air, coupant la
conversation qu'il avait avec Marthe. Les Trouche disparurent. On
entendit le grincement touff de l'espagnolette.

--Mre, dit le prtre, tu devrais monter; j'ai peur que tu ne prennes
mal. Madame Faujas souhaita le bonsoir  la compagnie. Lorsqu'elle
se fut retire, Marthe reprit l'entretien, en demandant de sa voix
obligeante:

--Est-ce que votre soeur est plus malade? Il y a huit jours que je ne
l'ai vue.

--Elle a grand besoin de repos, rpondit schement le prtre.

Mais elle insista par bont.

--Elle se renferme trop, l'air lui ferait du bien.... Ces soires
d'octobre sont encore tides ... Pourquoi ne descend-elle jamais au
jardin? Elle n'y a pas mis les pieds. Vous savez pourtant que le
jardin est  votre entire disposition.

Il s'excusa en mchant de sourdes paroles; tandis que Mouret, pour
l'embarrasser davantage, se faisait plus aimable que sa femme.

--Eh! c'est ce je disais, ce matin. La soeur de monsieur l'abb
pourrait bien venir coudre au soleil, l'aprs-midi, au lieu de rester
claquemure, en haut. On croirait qu'elle n'ose pas mme paratre  la
fentre. Est-ce que nous lui faisons peur, par hasard? Nous ne sommes
pourtant pas si terribles que cela ... C'est comme monsieur Trouche,
il monte l'escalier quatre  quatre. Dites-leur donc de venir, de
temps  autre, passer une soire avec nous. Ils doivent s'ennuyer 
prir, tout seuls, dans leur chambre.

L'abb, ce soir-l, n'tait pas d'humeur  tolrer les moqueries de
son propritaire. Il le regarda en face, et trs-carrment:

--Je vous remercie, mais il est peu probable qu'ils acceptent. Ils
sont las, le soir, ils se couchent. D'ailleurs, c'est ce qu'ils ont de
mieux  faire.

--A leur aise, mon cher monsieur, rpondit Mouret, piqu du ton rude
de l'abb.

Et, quand il fut seul avec Marthe:

--Ah a! est-ce qu'il croit qu'il me fera prendre des vessies pour
des lanternes, l'abb! C'est clair, il tremble que les gueux qu'il a
recueillis chez lui ne lui jouent quelque mauvais tour.... Tu as
vu, ce soir, comme il a fait le pion, lorsqu'il les a aperus  la
fentre. Ils taient l  nous espionner. Tout cela finira mal.

Marthe vivait dans une grande douceur. Elle n'entendait plus les
criailleries de Mouret. Les approches de la foi taient pour elle
une jouissance exquise; elle glissait  la dvotion, lentement, sans
secousse; elle s'y berait, s'y endormait. L'abb Faujas vitait
toujours de lui parler de Dieu; il restait son ami, ne la charmait que
par sa gravit, par cette vague odeur d'encens qui se dgageait de
sa soutane. A deux ou trois reprises, seule avec lui, elle avait de
nouveau clat en sanglots nerveux, sans savoir pourquoi, ayant du
bonheur  pleurer ainsi. Chaque fois, il s'tait content de lui
prendre les mains, silencieux, la calmant de son regard tranquille et
puissant. Quand elle voulait lui parler de ses tristesses sans cause,
de ses secrtes joies, de ses besoins d'tre guide, il la faisait
faire en souriant; il disait que ces choses ne le regardaient point,
qu'il fallait parler  l'abb Bourrette. Alors elle gardait tout en
elle, elle demeurait frissonnante. Et lui, prenait une hauteur plus
grande, se mettait hors de sa porte, comme un dieu aux pieds duquel
elle finissait par agenouiller son me.

Les grosses occupations de Marthe, maintenant, taient les messes et
les exercices religieux auxquels elle assistait. Elle se trouvait
bien, dans la vaste nef de Saint-Saturnin; elle y gotait plus
parfaitement ce repos tout physique qu'elle cherchait. Quand elle
tait l, elle oubliait tout, c'tait comme une fentre immense
ouverte sur une autre vie, une vie large, infinie, pleine d'une
motion qui l'emplissait et lui suffisait. Mais elle avait encore peur
de l'glise; elle y venait avec une pudeur inquite, une honte qui
instinctivement lui faisait jeter un regard derrire elle, lorsqu'elle
poussait la porte, pour voir si personne n'tait l,  la regarder
entrer. Puis, elle s'abandonnait, tout s'attendrissait, jusqu' cette
voix grasse de l'abb Bourrette qui, aprs l'avoir confesse, la
tenait parfois agenouille encore pendant quelques minutes,  lui
parler des dners de madame Rastoil ou de la dernire soire des
Rougon.

Marthe, souvent, rentrait accable. La religion la brisait. Rose tait
devenue toute-puissante au logis. Elle bousculait Mouret, le grondait,
parce qu'il salissait trop de linge, le faisait manger quand le dner
tait prt. Elle entreprit mme de travailler  son salut.

--Madame a bien raison de vivre en chrtienne, lui disait-elle. Vous
serez damn, vous, monsieur, et ce sera bien fait, parce qu'au fond
vous n'tes pas bon; non, vous n'tes pas bon!... Vous devriez la
conduire  la messe, dimanche prochain.

Mouret haussait les paules. Il laissait les choses aller, se mettant
lui-mme au mnage, donnant un coup de balai, quand la salle  manger
lui paraissait trop sale. Les enfants l'inquitaient davantage.
Pendant les vacances, la mre n'tant presque jamais l, Dsire
et Octave, qui avait encore chou aux examens du baccalaurat,
bouleversrent la maison; Serge fut souffrant, garda le lit, resta des
journes entires  lire dans sa chambre. Il tait devenu le prfr
de l'abb Faujas, qui lui prtait des livres. Mouret passa deux
mois abominables, ne sachant comment guider ce petit monde; Octave
particulirement le rendait fou. Il ne voulut pas attendre la rentre,
il dcida que l'enfant ne retournerait plus au collge, qu'on le
placerait dans une maison de commerce de Marseille.

--Puisque tu ne veux plus veiller sur eux, dit-il  Marthe, il faut
bien que je les case quelque part ... Moi, je suis  bout, je prfre
les flanquer  la porte. Tant pis, si tu en souffres!... D'abord,
Octave est insupportable. Jamais il ne sera bachelier. Il vaut mieux
lui apprendre tout de suite  gagner sa vie que de le laisser flner
avec un tas de gueux. On ne rencontre que lui, dans la ville.

Marthe fut trs-mue; elle s'veilla comme d'un rve, en apprenant
qu'un de ses enfants allait se sparer d'elle. Pendant huit jours,
elle obtint que le dpart serait diffr. Elle resta mme davantage
 la maison, elle reprit sa vie active d'autrefois. Puis, elle
s'alanguit de nouveau; et, le jour o Octave l'embrassa, en lui
apprenant qu'il partait le soir pour Marseille, elle fut sans force,
elle se contenta de lui donner de bons conseils.

Mouret, quand il revint du chemin de fer, avait le coeur gros. Il
chercha sa femme, la trouva dans le jardin, sous une tonnelle o elle
pleurait. L, il se soulagea.

--En voil un de moins! cria-t-il. a doit te faire plaisir. Tu
pourras rder dans les glises  ton aise ... Va, sois tranquille, les
deux autres ne resteront pas longtemps. Je garde Serge, parce qu'il
est trs-doux, et que je le trouve un peu jeune pour aller faire son
droit; mais, s'il te gne, tu le diras, je t'en dbarrasserai aussi
... Quant  Dsire, elle ira chez sa nourrice.

Marthe continuait  pleurer silencieusement.

--Que veux-tu? on ne peut pas tre dehors et chez soi. Tu as choisi
le dehors, tes enfants ne sont plus rien pour toi, c'est logique ...
D'ailleurs maintenant, n'est-ce pas? il faut faire de la place pour
tout ce monde qui vit dans notre maison. Elle n'est plus assez grande,
notre maison. Ce sera heureux, si l'on ne nous met pas  la porte
nous-mmes.

Il avait lev la tte, il examinait les fentres du second tage.
Puis, baissant la voix:

--Ne pleure donc pas comme une bte; on te regarde. Tu n'aperois pas
cette paire d'yeux entre les rideaux rouges? Ce sont les yeux de la
soeur de l'abb, je les connais bien. On est sr de les trouver l,
pendant toute la journe ... Vois-tu, l'abb est peut-tre un brave
homme; mais ces Trouche, je les sens accroupis derrire leurs rideaux
comme des loups  l'afft. Je parie que si l'abb ne les empchait
pas, ils descendraient la nuit par la fentre pour me voler mes poires
... Essuie tes yeux, ma bonne; sois sre qu'ils se rgalent de nos
querelles. Ce n'est pas une raison, parce qu'ils sont la cause du
dpart de l'enfant, pour leur montrer le mal que ce dpart nous fait 
tous les deux.

Sa voix s'attendrissait, il tait prs lui-mme de sangloter. Marthe,
navre, touche au coeur par ses dernires paroles, allait se jeter
dans ses bras. Mais ils eurent peur d'tre vus, ils sentirent comme
un obstacle entre eux. Alors, ils se sparrent; tandis que les yeux
d'Olympe luisaient toujours, entre les deux rideaux rouges.



XI


Un matin, l'abb Bourrette arriva, la face bouleverse. Il aperut
Marthe sur le perron, il vint lui serrer les mains, en balbutiant:

--Ce pauvre Compan, c'est fini, il se meurt.... Je vais monter, il
faut que je voie Faujas tout de suite.

Et quand Marthe lui eut montr le prtre, qui, selon son habitude, se
promenait au fond du jardin, en lisant son brviaire, il courut  lui,
flchissant sur ses jambes courtes. Il voulut parler, lui apprendre la
fcheuse nouvelle; mais la douleur l'trangla, il ne put que se jeter
 son cou, la gorge pleine de sanglots.

--Eh bien! qu'ont-ils donc, les deux abbs? demanda Mouret, qui se
hta de sortir de la salle  manger.

--Il parat que le cur de Saint-Saturnin est  la mort, rpondit
Marthe trs-mue.

Mouret fit une moue de surprise. Il rentra, murmurant:

--Bah! ce brave Bourrette se consolera demain, lorsqu'on le nommera
cur, en remplacement de l'autre. ... Il compte sur la place; il me
l'a dit.

Cependant, l'abb Faujas s'tait dgag de l'treinte du vieux prtre.
Il reut la mauvaise nouvelle avec gravit et ferma posment son
brviaire.

--Compan veut vous voir, bgayait l'abb Bourrette; il ne passera pas
la matine.... Ah! c'tait un ami bien cher. Nous avions fait nos
tudes ensemble.... Il veut vous dire adieu; il m'a rpt toute la
nuit que vous seul aviez du courage dans le diocse. Depuis plus d'un
an qu'il languissait, pas un prtre de Plassans n'osait aller lui
serrer la main. Et vous qui le connaissiez  peine, vous lui donniez
toutes les semaines une aprs-midi. Il pleurait tout  l'heure, en
parlant de vous. ... Il faut vous hter, mon ami.

L'abb Faujas monta un instant  son appartement, pendant que l'abb
Bourrette pitinait d'impatience et de dsespoir dans le vestibule;
enfin, au bout d'un quart d'heure, tous deux partirent. Le vieux
prtre s'essuyait le front, roulait sur le pav, en laissant chapper
des phrases dcousues.

--Il serait mort sans une prire, comme un chien, si sa soeur n'tait
venue me prvenir, hier soir, vers onze heures. Elle a bien fait, la
chre demoiselle. ... Il ne voulait compromettre aucun de nous, il
n'aurait pas mme reu les derniers sacrements. ... Oui, mon ami, il
tait en train de mourir dans un coin, seul, abandonn, lui qui a eu
une si belle intelligence et qui n'a vcu que pour le bien.

Il se tut; puis, au bout d'un silence, d'une voix change:

--Croyez-vous que Fenil me pardonne a? Non, jamais, n'est-ce pas?...
Lorsque Compan m'a vu arriver avec les saintes huiles, il ne voulait
pas, il me criait de m'en aller. Eh bien, c'est fait! Je ne serai
jamais cur. J'aime mieux a. Je n'aurai pas laiss mourir Compan
comme un chien.... Il y avait trente ans qu'il tait en guerre avec
Fenil. Quand il s'est mis au lit, il me l'a dit: Allons, c'est Fenil
qui l'emporte; maintenant que je suis par terre, il va m'assommer....
Ah! ce pauvre Compan, lui que j'ai vu si fier, si nergique, 
Saint-Saturnin!... Le petit Eusbe, l'enfant de choeur que j'ai emmen
pour sonner le viatique, est rest tout embarrass, lorsqu'il a vu o
nous allions; il regardait derrire lui,  chaque coup de sonnette,
comme s'il avait craint que Fenil put l'entendre.

L'abb Faujas, marchant vite, la tte basse, l'air proccup,
continuait  garder le silence; il semblait ne pas couter son
compagnon.

--Monseigneur est-il prvenu? demanda-t-il brusquement.

Mais l'abb Bourrette,  son tour, paraissait songeur. Il ne rpondit
pas; puis, en arrivant devant la porte de l'abb Compan, il murmura:

--Dites-lui que nous venons de rencontrer Fenil et qu'il nous a
salus. Cela lui fera plaisir. ... Il croira que je suis cur.

Ils montrent silencieusement. La soeur du moribond vint leur ouvrir.
En voyant les deux prtres, elle clata en sanglots, balbutiant au
milieu de ses larmes:

--Tout est fini. Il vient de passer entre mes bras... j'tais seule.
Il a regard autour de lui en mourant, il a murmur J'ai donc la
peste, qu'on m'a abandonn... Ah! mes sieurs, il est mort avec des
larmes plein les yeux.

Ils entrrent dans la petite chambre o le cur Compan, la tte sur un
oreiller, paraissait dormir. Ses yeux taient rests ouverts, et
cette face blanche, profondment triste, pleurait encore; les larmes
coulaient le long des joues. Alors, l'abb Bourrette tomba  genoux,
sanglotant, priant, le front contre les couvertures qui pendaient.
L'abb Faujas resta debout, regardant le pauvre mort; puis, aprs
s'tre agenouill un instant, il sortit discrtement. L'abb
Bourrette, perdu dans sa douleur, ne l'entendit mme pas refermer la
porte.

L'abb Faujas alla droit  l'vch. Dans l'antichambre de monseigneur
Rousselot, il rencontra l'abb Surin, charg de papiers.

--Est-ce que vous dsiriez parler  monseigneur? lui demanda le
secrtaire avec son ternel sourire. Vous tomberiez mal. Monseigneur
est tellement occup qu'il a fait condamner sa porte.

--C'est pour une affaire trs-pressante, dit tranquillement l'abb
Faujas. Ou peut toujours le prvenir, lui faire savoir que je suis l.
J'attendrai, s'il le faut.

--Je crains que ce ne soit inutile. Monseigneur a plusieurs personnes
avec lui. Revenez demain, cela vaudra mieux.

Mais l'abb prenait une chaise, lorsque l'vque ouvrit la porte de
son cabinet. Il parut trs-contrari en apercevant le visiteur, qu'il
feignit d'abord de ne pas reconnatre.

--Mon enfant, dit-il  Surin, quand vous aurez class ces papiers,
vous reviendrez tout de suite; j'ai une lettre  vous dicter.

Puis, se tournant vers le prtre, qui se tenait respectueusement
debout:

--Ah! c'est vous, monsieur Faujas? J'ai bien du plaisir  vous voir.
... Vous avez quelque chose  me dire peut-tre? Entrez, entrez dans
mon cabinet; vous ne me drangez jamais.

Le cabinet de monseigneur Rousselot tait une vaste pice, un peu
sombre, o un grand feu de bois brlait continuellement, t comme
hiver. Le tapis, les rideaux trs-pais, touffaient l'air. Il
semblait qu'on entrt dans une eau tide. L'vque vivait l,
frileusement, dans un fauteuil, en douairire retire du monde, ayant
horreur du bruit, se dchargeant sur l'abb Fenil du soin de son
diocse. Il adorait les littratures anciennes. On racontait qu'il
traduisait Horace en secret; les petits vers de l'Anthologie grecque
l'enthousiasmaient galement, et il lui chappait des citations
scabreuses, qu'il gotait avec une navet de lettr insensible aux
pudeurs du vulgaire.

--Vous voyez, je n'ai personne, dit-il en s'installant devant le feu;
mais je suis un peu souffrant, j'avais fait dfendre ma porte. Vous
pouvez parler, je me mets  votre disposition.

Il y avait, dans son amabilit ordinaire, une vague inquitude, une
sorte de soumission rsigne. Quand l'abb Faujas lui eut appris la
mort du cur Compan, il se leva, effar, irrit:

--Comment! s'cria-t-il, mon brave Compan est mort, et je n'ai pu lui
dire adieu!... Personne ne m'a averti!... Ah! tenez, mon ami, vous
aviez raison, lorsque vous me faisiez entendre que je n'tais plus le
matre ici; on abuse de ma bont.

--Monseigneur, dit l'abb Faujas, sait combien je lui suis dvou; je
n'attends qu'un signe de lui. L'vque hocha la tte, murmurant:

--Oui, oui, je me rappelle ce que vous m'avez offert; vous tes un
excellent coeur. Seulement quel vacarme, si je rompais avec Fenil!
j'aurais les oreilles casses pendant huit jours. Et pourtant si
j'tais bien sr que vous me dbarrassiez d'un coup du personnage, si
je n'avais pas peur qu'au bout d'une semaine il revnt vous mettre un
pied sur la gorge....

L'abb Faujas ne put rprimer un sourire. Des larmes montrent aux
yeux de l'vque.

--J'ai peur, c'est vrai, reprit-il en se laissant tomber de nouveau
dans son fauteuil; j'en suis  ce point. C'est ce malheureux qui a tu
Compan et qui m'a fait cacher son agonie, pour que je ne puisse
aller lui fermer les yeux; il a des inventions terribles.... Mais,
voyez-vous, j'aime mieux vivre en paix. Fenil est trs-actif, il me
rend de grands services dans le diocse. Quand je ne serai plus l,
les choses s'arrangeront peut-tre plus sagement.

Il se calmait, il retrouvait son sourire.

--D'ailleurs, tout va bien en ce moment, je ne vois aucune
difficult.... On peut attendre.

L'abb Faujas s'assit, et tranquillement:

--Sans doute.... Pourtant il va falloir que vous nommiez un cur 
Saint-Saturnin, en remplacement de monsieur l'abb Compan.

Monseigneur Rousselot porta ses mains  ses tempes, d'un air
dsespr.

--Mon Dieu! vous avez raison, balbutia-t-il. Je ne pensais plus 
cela.... Le brave Compan ne sait pas dans quel souci il me met, en
mourant si brusquement, sans que je sois prvenu. Je vous avais promis
la place, n'est-ce pas?

L'abb s'inclina.

--Eh bien! mon ami, vous allez me sauver; vous me laisserez reprendre
ma parole. Vous savez combien Fenil vous dteste; le succs de
l'oeuvre de la Vierge l'a rendu tout  fait furieux; il jure qu'il
vous empchera de conqurir Plassans. Vous voyez que je vous parle 
coeur ouvert. Or, ces jours derniers, comme on causait de la cure de
Saint-Saturnin, j'ai prononc votre nom. Fenil est entr dans une
colre affreuse, et j'ai d jurer que je donnerais la cure  un de ses
protgs, l'abb Chardon, que vous connaissez, un homme trs-digne
d'ailleurs.... Mon ami, faites cela pour moi, renoncez  cette ide.
Je vous donnerai tel ddommagement qu'il vous plaira.

Le prtre resta grave. Aprs un silence, comme s'il s'tait consult:

--Vous n'ignorez pas, monseigneur, dit-il, que je n'ai aucune ambition
personnelle; je dsire vivre dans la retraite, ce serait pour moi une
grande joie de renoncer  cette cure. Seulement je ne suis pas mon
matre, je tiens  satisfaire les protecteurs qui s'intressent 
moi.... Pour vous-mme, monseigneur, rflchissez avant de prendre une
dtermination que vous pourriez regretter plus tard.

Bien que l'abb Faujas et parl trs-humblement, l'vque sentit la
menace cache que contenaient ces paroles. Il se leva, fit quelques
pas, en proie  une perplexit pleine d'angoisse. Puis, levant les
mains:

--Allons, voil du tourment pour longtemps.... J'aurais voulu viter
toutes ces explications; mais, puisque vous insistez, il faut parler
franchement.... Eh bien! cher monsieur, l'abb Fenil vous reproche
beaucoup de choses. Comme je crois vous l'avoir dj dit, il a d
crire  Besanon, d'o il aura appris les fcheuses histoires que
vous savez.... Certes, vous m'avez expliqu tout cela, je connais vos
mrites, votre vie de repentir et de retraite; mais que voulez-vous?
le grand vicaire a des armes contre vous, il en use terriblement.
Souvent je ne sais comment vous dfendre.... Quand le ministre m'a
pri de vous accepter dans mon diocse, je ne lui ai pas cach que
votre situation serait difficile. Il s'est montr plus pressant,
il m'a dit que cela vous regardait, et j'ai fini par consentir.
Seulement, il ne faut pas aujourd'hui me demander l'impossible.

L'abb Faujas n'avait pas baiss la tte; il la releva mme, il
regarda l'vque en face, disant de sa voix brve:

--Vous m'avez donn votre parole, monseigneur.

--Certainement, certainement.... Le pauvre Compan baissait tous les
jours, vous tes venu me confier certaines choses; alors, j'ai promis,
je ne le nie pas.... coutez, je veux vous tout dire, pour que vous ne
puissiez m'accuser de tourner comme une girouette. Vous prtendiez
que le ministre dsirait vivement votre nomination  la cure de
Saint-Saturnin. Eh bien! j'ai crit, je me suis inform, un de mes
amis est all au ministre. On lui a presque ri au nez, on lui a dit
qu'on ne vous connaissait mme pas. Le ministre se dfend absolument
d'tre votre protecteur, entendez-vous! Si vous le souhaitez, je vais
vous faire lire une lettre o il se montre bien svre  votre gard.

Et il tendait le bras pour fouiller dans un tiroir; mais l'abb Faujas
s'tait mis debout, sans le quitter des yeux, avec un sourire o
perait une pointe d'ironie et de piti.

--Ah! monseigneur, monseigneur! murmura-t-il. Puis, au bout d'un
silence, comme ne voulant pas s'expliquer davantage:

--Je vous rends votre parole, monseigneur, reprit-il. Croyez que, dans
tout ceci, je travaillais plus encore pour vous que pour moi. Plus
tard, quand il ne sera plus temps, vous vous souviendrez de mes
avertissements. Il se dirigeait vers la porte; mais l'vque le
retint, le ramena, en murmurant d'un air inquiet:

--Voyons, que voulez-vous dire? Expliquez-vous, cher monsieur Faujas.
Je sais bien qu'on me boude  Paris, depuis l'lection du marquis de
Lagrifoul. On me connat vraiment bien peu, si l'on s'imagine que j'ai
tremp l dedans; je ne sors pas de ce cabinet deux fois par mois....
Alors vous croyez qu'on m'accuse d'avoir fait nommer le marquis?

--Oui, je le crains, dit nettement le prtre.

--Eh! c'est absurde, je n'ai jamais mis le nez dans la politique, je
vis avec mes chers livres. C'est Fenil qui a tout fait. Je lui ai dit
vingt fois qu'il finirait par me causer des embarras  Paris.

Il s'arrta, rougit lgrement d'avoir laiss chapper ces dernires
paroles. L'abb Faujas s'assit de nouveau devant lui, et d'une voix
profonde:

--Monseigneur, vous venez de condamner votre grand vicaire.... Je ne
vous ai point dit autre chose. Ne continuez pas  faire cause commune
avec lui, ou il vous causera des soucis trs-graves. J'ai des amis
 Paris, quoi que vous puissiez croire. Je sais que l'lection du
marquis de Lagrifoul a fortement indispos le gouvernement contre
vous. A tort ou  raison, on vous croit la cause unique du mouvement
d'opposition qui se manifeste  Plassans, o le ministre, pour des
motifs particuliers, tient absolument  obtenir la majorit. Si, aux
lections prochaines, le candidat lgitimiste passait encore, ce
serait extrmement fcheux, je craindrais pour votre tranquilit.

--Mais c'est abominable! s'cria le malheureux vque, en s'agitant
dans son fauteuil; je ne puis pas empcher la candidat lgitimiste
dpasser, moi! Est-ce que j'ai la moindre influence, est-ce que je me
suis jamais ml de ces choses?... Ah! tenez, il y a des jours o
j'ai envie d'aller m'enfermer au fond d'un couvent. J'emporterais ma
bibliothque, je vivrais bien tranquille.... C'est Fenil qui devrait
tre vque  ma place. Si j'coutais Fenil, je me mettrais tout 
fait en travers du gouvernement, je n'couterais que Rome, j'enverrais
promener Paris. Mais ce n'est pas mon temprament, je veux mourir
tranquille.... Alors, vous dites que le ministre est furieux contre
moi?

Le prtre ne rpondit pas; deux plis qui se creusaient aux coins de sa
bouche, donnaient  sa face un mpris muet.

--Mon Dieu, continua l'vque; si je pensais lui tre agrable en
vous nommant cur de Saint-Saturnin, je tcherais d'arranger cela....
Seulement, je vous assure, vous vous trompez; vous tes peu en odeur
de saintet.

L'abb Faujas eut un geste brusque. Il se livra, dans une courte
impatience:

--Eh! dit-il, oubliez-vous que des infamies courent sur mon compte et
que je suis arriv  Plassans avec une soutane perc! Lorsqu'on envoie
un homme perdu  un poste dangereux, on le renie jusqu'au jour du
triomphe.... Aidez-moi  russir, monseigneur, vous verrez que j'ai
des amis  Paris.

Puis, comme l'vque, surpris de cette figure d'aventurier nergique
qui venait de se dresser devant lui, continuait  le regarder
silencieusement, il redevint souple; il reprit:

--Ce sont des suppositions, je veux dire que j'ai beaucoup  me faire
pardonner. Mes amis, attendent pour vous remercier, que ma situation
soit compltement assise.

Monseigneur Rousselot resta muet un instant encore. C'tait une nature
trs-fine, ayant appris le vice humain dans les livres. Il avait
conscience de sa grande faiblesse, il en tait mme un peu honteux;
mais il se consolait, en jugeant les hommes pour ce qu'ils valaient.
Dans sa vie d'picurien lettr, il y avait, par instants, une profonde
moquerie des ambitieux qui l'entouraient en se disputant les lambeaux
de son pouvoir.

--Allons, dit-il en souriant, vous tes un homme tenace, cher monsieur
Faujas. Puisque je vous ai fait une promesse, je la tiendrai.... Il
y a six mois, je l'avoue, j'aurais eu peur de soulever tout Plassans
contre moi; mais vous avez su vous faire aimer, les dames de la ville
me parlent souvent de vous avec de grands loges. En vous donnant la
cure de Saint-Saturnin, je paye la dette de l'oeuvre de la Vierge.

L'vque avait retrouv son amabilit enjoue, ses manires exquises
de prlat charmant. L'abb Surin,  ce moment, passa sa jolie tte
dans l'entre-billement de la porte.

--Non, mon enfant, dit l'vque, je ne vous dicterai pas cette
lettre.... Je n'ai plus besoin de vous. Vous pouvez vous retirer.

--Monsieur l'abb Fenil est l, murmura le jeune prtre.

--Ah! bien, qu'il attende.

Monseigneur Rousselot avait eu un lger tressaillement, mais il fit un
geste de dcision presque plaisant, il regarda l'abb Faujas d'un air
d'intelligence.

--Tenez, sortez par ici, lui dit-il en ouvrant une porte cache sous
une portire.

Il l'arrta sur le seuil, il continua  le regarder en riant.

--Fenil va tre furieux.... Vous me promettez de me dfendre contre
lui, s'il crie trop fort? Je vous le mets sur les bras, je vous en
avertis. Je compte bien aussi que vous ne laisserez pas rlire
le marquis de Lagrifoul.... Dame! c'est sur vous que je m'appuie
maintenant, cher monsieur Faujas.

Il le salua du bout de sa main blanche, puis rentra nonchalamment
dans la tideur de son cabinet. L'abb tait rest courb, surpris de
l'aisance toute fminine avec laquelle monseigneur Rousselot changeait
de matre et se livrait au plus fort. Alors seulement il sentit que
l'vque venait de se moquer de lui, comme il devait se moquer de
l'abb Fenil, du fauteuil moelleux o il traduisait Horace.

Le jeudi suivant, vers dix heures, au moment o la belle socit de
Plassans s'crasait dans le salon vert des Rougon, l'abb Faujas parut
sur le seuil. Il tait superbe, grand, rose, vtu d'une soutane fine
qui luisait comme un satin. Il resta grave avec un lger sourire, 
peine un pli aimable des lvres, tout juste ce qu'il fallait pour
clairer sa face austre d'un rayon de bonhomie.

--Ah! c'est ce cher cur! cria gaiement madame de Condamin.

Mais la matresse de la maison se prcipita; elle prit dans ses deux
mains une des mains de l'abb, l'amenant au milieu du salon, le
cajolant du regard, avec un doux balancement de tte.

--Quelle surprise, quelle bonne surprise! rpta-t-elle. Voil un
sicle qu'on ne vous a vu. Il faut donc que le bonheur tombe chez
vous, pour que vous vous souveniez de vos amis? Lui, saluait avec
aisance. Autour de lui, c'tait une ovation flatteuse, un chuchotement
de femmes ravies. Madame Delangre et madame Rastoil n'attendirent pas
qu'il vnt les saluer; elles s'avancrent pour le complimenter de sa
nomination qui tait officielle depuis le matin. Le maire, le juge de
paix, jusqu' monsieur de Bourdeu, lui donnrent des poignes de main
vigoureuses.

--Hein! quel gaillard! murmura M. de Condamin  l'oreille du docteur
Porquier; il ira loin. Je l'ai flair ds le premier jour.... Vous
savez qu'ils mentent comme des arracheurs de dents, la vieille Rougon
et lui, avec leurs simagres. Je l'ai vu se glisser ici plus de
dix fois,  la nuit tombante. Ils doivent tremper dans de jolies
histoires, tous les deux!

Mais le docteur Porquier et une peur atroce que M. de Condamin ne le
compromt; il se hta de le quitter pour serrer, comme les autres, la
main de l'abb Faujas, bien qu'il ne lui et jamais adress la parole.

Cette entre triomphale fut le grand vnement de la soire. L'abb
s'tant assis, un triple cercle de jupes l'entoura. Il causa avec une
charmante bonhomie, parla de toutes choses, vitant soigneusement de
rpondre aux allusions. Flicit l'ayant questionn directement, il se
contenta de dire qu'il n'habiterait pas la cure, qu'il prfrait le
logement o il vivait si tranquille, depuis prs de trois ans. Marthe
tait l, parmi les dames, trs-rserve, ainsi qu' son ordinaire.
Elle avait simplement souri  l'abb, le regardant de loin, un peu
ple, l'air las et inquiet. Mais, lorsqu'il eut fait connatre son
intention de ne pas quitter la rue Balande, elle rougit beaucoup,
elle se leva pour passer dans le petit salon, comme suffoque par la
chaleur. Madame Paloque, auprs de laquelle M. de Condamin tait all
s'asseoir, ricana en lui disant assez haut pour tre entendue: --C'est
propre, n'est-ce pas?... Elle devrait au moins ne pas lui donner des
rendez-vous ici, puisqu'ils ont toute la journe chez eux.

Seul, M. de Condamin se mit  rire. Les autres personnes prirent un
air froid. Madame Paloque, comprenant qu'elle venait de se faire du
tort, essaya de tourner la chose en plaisanterie. Cependant, dans les
coins, on causait de l'abb Fenil. La grande curiosit tait de savoir
s'il allait venir. M. de Bourdeu, un des amis du grand vicaire,
raconta doctement qu'il tait souffrant. La nouvelle de cette
indisposition fut accueillie par des sourires discrets. Tout le monde
tait au courant de la rvolution qui avait eu lieu  l'vch. L'abb
Surin donnait  ces dames des dtails trs-curieux, sur l'horrible
scne survenue entre monseigneur et le grand vicaire. Ce dernier,
battu par monseigneur, faisait raconter qu'une attaque de goutte le
clouait chez lui. Mais ce n'tait pas l un dnoment, et l'abb Surin
ajoutait que l'on en verrait bien d'autres. Cela se rptait 
l'oreille avec de petites exclamations, des hochements de tte, des
moues de surprise et de doute. Pour l'instant, du moins, c'tait
l'abb Faujas qui l'emportait. Aussi les belles dvotes se
chauffaient-elles doucement  ce soleil levant.

Vers le milieu de la soire, l'abb Bourrette entra. Les conversations
se turent, on le regarda curieusement. Personne n'ignorait que, la
veille encore, il comptait sur la cure de Saint-Saturnin; il avait
suppl l'abb Compan pendant sa longue maladie; la place tait  lui.
Il resta un instant sur le seuil sans remarquer le mouvement que son
arrive produisait, un peu essouffl, les paupires battantes. Puis,
ayant aperu l'abb Faujas, il se prcipita, lui serra les deux mains
avec effusion, en s'criant:

--Ah! mon bon ami, laissez-moi vous fliciter.... Je viens de chez
vous, o j'ai appris par votre mre que vous tiez ici.... Je suis
bien heureux de vous rencontrer.

L'abb Faujas s'tait lev, gn, malgr son grand sang-froid, surpris
par ces tendresses qu'il n'attendait point.

--Oui, murmura-t-il, j'ai d accepter, malgr mon peu de mrite....
J'avais d'abord refus, citant  monseigneur des prtres plus dignes,
vous citant vous-mme....

L'abb Bourrette cligna les yeux; et, l'emmenant  l'cart, baissant
la voix:

--Monseigneur m'a tout cont.... Il parat que Fenil ne voulait
absolument pas entendre parler de moi. Il aurait mis le feu au
diocse, si j'avais t nomm: ce sont ses propres paroles. Mon crime
est d'avoir ferm les yeux  ce pauvre Compan.... Et il exigeait,
comme vous le savez, la nomination de l'abb Chardon. Un homme pieux
sans doute, mais d'une insuffisance notoire. Le grand vicaire comptait
rgner sous son nom  Saint-Saturnin.... C'est alors que monseigneur
vous a donn la place pour lui chapper et lui faire pice. Cela me
venge. Je suis enchant, mon cher ami.... Est-ce que vous connaissiez
l'histoire?

--Non, pas dans les dtails.

--Eh bien! les choses se sont passes ainsi, je vous l'affirme. Je
tiens les faits de la bouche mme de monseigneur.... Entre nous, il
m'a laiss entrevoir un beau ddommagement. Le second grand vicaire,
l'abb Vial, a depuis longtemps le dsir d'aller se fixer  Rome; la
place serait libre, vous entendez. Enfin, silence sur tout ceci.... Je
ne donnerais pas ma journe pour beaucoup d'argent.

Et il continuait  serrer les mains de l'abb Faujas, tandis que sa
large face jubilait d'aise. Autour d'eux, les dames se regardaient
d'un air tonn, avec des sourires. Mais la joie du bonhomme tait si
franche, qu'elle finit par se communiquer  tout le salon vert, o
l'ovation faite au nouveau cur prit un caractre plus intime et
plus attendri. Les jupes se rapprochrent; on parla des orgues de la
cathdrale, qui avaient besoin d'tre rpares; madame de Condamin
promit un reposoir superbe pour la procession de la prochaine
Fte-Dieu.

L'abb Bourrette prenait sa part du triomphe, lorsque madame Paloque,
allongeant sa face de monstre, lui toucha l'paule, en lui murmurant 
l'oreille:

--Alors, monsieur l'abb, demain, vous ne confesserez pas dans la
chapelle Saint-Michel?

Le prtre, depuis qu'il supplait l'abb Compan, avait pris le
confessionnal de la chapelle Saint-Michel, le plus grand, le plus
commode de l'glise, qui tait rserv particulirement au cur. Il ne
comprit pas d'abord; il cligna les yeux, en regardant madame Paloque.

--Je vous demande, reprit-elle, si vous reprendrez demain votre ancien
confessionnal dans la chapelle des Saints-Anges.

Il devint un peu ple et garda le silence un instant encore. Il
baissait les yeux sur le tapis, prouvant une lgre douleur  la
nuque, comme s'il venait d'tre frapp par derrire. Puis, sentant que
madame Paloque restait l,  le dvisager:

--Certainement, balbutia-t-il, je reprends mon ancien
confessionnal.... Venez  la chapelle des Saints-Anges, la dernire
 gauche, du ct du clotre.... Elle est trs-humide. Couvrez-vous
bien, chre dame, couvrez-vous bien.

Il avait des larmes au bord des paupires. Il s'tait pris de
tendresse pour le beau confessionnal de la chapelle Saint-Michel, o
le soleil entrait, l'aprs-midi, juste  l'heure de la confession.
Jusque-l, il n'avait prouv aucun regret  remettre la cathdrale
aux mains de l'abb Faujas; mais ce petit fait, ce dmnagement d'une
chapelle  une autre, lui parut horriblement pnible; il lui sembla
que le but de toute sa vie tait manqu. Madame Paloque fit remarquer
 voix haute qu'il tait devenu triste tout d'un coup; mais lui, se
dfendit, essaya de sourire encore. Il quitta le salon de bonne heure.

L'abb Faujas resta un des derniers. Rougon tait venu le
complimenter, causant gravement, assis tous deux aux deux coins d'un
canap. Ils parlaient de la ncessit des sentiments religieux dans
un tat sagement administr; tandis que chaque dame qui se retirait,
avait devant eux une longue rvrence.

--Monsieur l'abb, dit gracieusement Flicit, vous savez que vous
tes le cavalier de ma fille.

Il se leva. Marthe l'attendait, prs de la porte. La nuit tait trs
noire. Dans la rue, il furent comme aveugls par l'obscurit. Ils
traversrent la place de la Sous-Prfecture, sans prononcer une
parole; mais, rue Balande, devant la maison, Marthe lui toucha le
bras, au moment o il allait mettre la clef dans la serrure.

--Je suis bien heureuse du bonheur qui vous arrive, lui dit-elle d'une
voix trs-mue.... Soyez bon, aujourd'hui, faites-moi la grce que
vous m'avez refuse jusqu' prsent. Je vous assure, l'abb Bourrette
ne m'entend pas. Vous seul pouvez me diriger et me sauver.

Il l'carta d'un geste. Puis, quand il eut ouvert la porte et allum
la petite lampe que Rose laissait au bas de l'escalier, il monta, en
lui disant doucement:

--Vous m'avez promis d'tre raisonnable.... Je songerai  ce que vous
demandez. Nous en causerons.

Elle lui aurait bais les mains. Elle n'entra chez elle que
lorsqu'elle l'et entendu refermer sa porte,  l'tage suprieur. Et,
pendant qu'elle se dshabillait et qu'elle se couchait, elle n'couta
pas Mouret,  moiti endormi, qui lui racontait longuement les cancans
qui couraient la ville. Il tait all  son cercle, le cercle du
Commerce, o il mettait rarement les pieds. --L'abb Faujas a roul
l'abb Bourrette, rptait-il pour la dixime fois, en tournant
lentement la tte sur l'oreiller. Cet abb Bourrette, quel pauvre
homme! N'importe, c'est amusant de voir les calotins se manger entre
eux. L'autre jour, tu te souviens, lorsqu'ils s'embrassaient, au fond
du jardin, est-ce qu'on n'aurait pas dit deux frres? Ah! bien, oui,
ils se volent jusqu' leurs dvotes.... Pourquoi ne rponds-tu pas, ma
bonne? Tu crois que ce n'est pas vrai?... Non, tu dors, n'est-ce pas?
Alors bonsoir,  demain.

Il se rendormit, mchant des lambeaux de phrases. Marthe, les yeux
grands ouverts, regardait en l'air, suivait au plafond, clair par
la veilleuse, le frlement des pantoufles de l'abb Faujas, qui se
mettait au lit.



XII


Quand l't revint, l'abb et sa mre descendirent de nouveau chaque
soir prendre le frais sur la terrasse. Mouret devenait morose. Il
refusait les parties de piquet que la vieille dame lui offrait; il
restait l,  se dandiner, sur une chaise. Comme il billait, sans
mme chercher  cacher son ennui, Marthe lui disait:

--Mon ami, pourquoi ne vas-tu pas  ton cercle?

Il y allait plus souvent qu'autrefois. Lorsqu'il rentrait, il
retrouvait sa femme et l'abb  la mme place, sur la terrasse; tandis
que madame Faujas,  quelques pas, avait toujours son attitude de
gardienne muette et aveugle.

Dans la ville, lorsqu'on parlait  Mouret du nouveau cur, il
continuait  en faire le plus grand loge. C'tait dcidment un homme
suprieur. Lui, Mouret, n'avait jamais doute de ses belles facults.
Jamais madame Paloque ne put tirer de lui un mot d'aigreur, malgr la
mchancet qu'elle mettait  lui demander des nouvelles de sa femme,
au beau milieu d'une phrase sur l'abb Faujas. La vieille madame
Rougon ne russissait pas mieux  lire les chagrins secrets qu'elle
croyait deviner sous sa bonhomie; elle le dvisageait en souriant
finement, lui tendait des piges; mais ce bavard incorrigible, par
la langue duquel toute la ville passait, tait maintenant pris d'une
pudeur, lorsqu'il s'agissait des choses de son mnage.

--Ton mari a donc fini par tre raisonnable? demanda un jour Flicit
 sa fille. Il te laisse libre.

Marthe la regarda d'un air de surprise.

--J'ai toujours t libre, dit-elle.

--Chre enfant, tu ne veux pas l'accuser.... Tu m'avais dit qu'il
voyait l'abb Faujas d'un mauvais oeil.

--Mais non, je vous assure. C'est vous, au contraire, qui vous vous
tiez imagin cela.... Mon mari est au mieux avec monsieur l'abb
Faujas. Ils n'ont aucune raison pour tre mal ensemble.

Marthe s'tonnait de la persistance que tout le monde mettait 
vouloir que son mari et l'abb ne fussent pas bons amis. Souvent, au
comit de l'oeuvre de la Vierge, ces dames lui posaient des
questions qui l'impatientaient. La vrit tait qu'elle se trouvait
trs-heureuse, trs-calme; jamais la maison de la rue Balande ne lui
avait paru plus tide. L'abb Faujas lui ayant laiss entendre
qu'il se chargerait de sa conscience, lorsqu'il jugerait que l'abb
Bourrette deviendrait insuffisant, elle vivait dans cette esprance,
avec des joies naves de premire communiante  laquelle on a promis
des images de saintet, si elle est sage. Elle croyait, par instants,
redevenir enfant; elle avait des fracheurs de sensation, des
purilits de dsir, qui l'attendrissaient. Au printemps, Mouret, qui
taillait ses grands buis, la surprit, les yeux baigns de larmes, sous
la tonnelle du fond, au milieu des jeunes pousses, dans l'air chaud.

--Qu'as-tu donc, ma bonne? lui demanda-t-il avec inquitude.

--Rien,
je t'assure, lui dit-elle en souriant. Je suis contente, bien
contente.

Il haussa les paules, tout en donnant de dlicats coups de
ciseaux pour bien galiser la ligne des buis; il mettait un grand
amour-propre, chaque anne,  avoir les buis les plus corrects du
quartier. Marthe, qui avait essuy ses yeux, pleura de nouveau, 
grosses larmes chaudes, serre  la gorge, touche jusqu'au coeur par
l'odeur de toute cette verdure coupe. Elle avait alors quarante ans,
et c'tait sa jeunesse qui pleurait.

Cependant, l'abb Faujas, depuis qu'il tait cur de Saint-Saturnin,
avait une dignit douce, qui semblait le grandir encore. Il portait
son brviaire et son chapeau magistralement. A la cathdrale, il
s'tait rvl par des coups de force qui lui assurrent le respect du
clerg. L'abb Fenil, vaincu de nouveau sur deux ou trois questions
de dtail, paraissait laisser la place libre  son adversaire. Mais
celui-ci ne commettait pas la sottise de triompher brutalement.
Il avait une fiert  lui, d'une souplesse et d'une humilit
surprenantes. Il sentait parfaitement que Plassans tait loin de lui
appartenir encore. Ainsi, s'il s'arrtait parfois dans la rue pour
serrer la main de M. Delangre, il changeait simplement de courts
saluts avec M. de Bourdeu, M. Maffre et les autres invits du
prsident Rastoil. Toute une partie de la socit de la ville gardait
 son gard une grande mfiance. On l'accusait d'avoir des opinions
politiques fort louches. Il fallait qu'il s'expliqut, qu'il se
dclart pour un parti. Mais lui, souriait, disait qu'il tait du
parti des honntes gens, ce qui le dispensait de rpondre plus
nettement. D'ailleurs, il ne montrait aucune hte, il continuait de
rester  l'cart, attendant que les portes s'ouvrissent d'elles-mmes.

--Non, mon ami, plus tard, nous verrons, disait il  l'abb Bourrette,
qui le pressait de faire une visite  M. Rastoil. Et l'on sut qu'il
avait refus deux invitations  dner de la sous-prfecture. Il
ne frquentait toujours que les Mouret. Il restait l, comme en
observation, entre les deux camps ennemis. Le mardi, lorsque les deux
socits taient runies dans les jardins,  droite et  gauche, il se
mettait  la fentre, regardait le soleil se coucher au loin, derrire
les forts de la Seille; puis, avant de se retirer, il baissait les
yeux, il rpondait d'une faon galement aimable aux saluts des
Rastoil et aux saints de la sous-prfecture. C'taient l tous les
rapports qu'il et encore avec les voisins.

Un mardi pourtant, il descendit au jardin. Le jardin de Mouret lui
appartenait maintenant. Il ne se contentait plus de se rserver la
tonnelle du fond, aux heures de son brviaire; toutes les alles,
toutes les plates-bandes, taient  lui; sa soutane tachait de noir
toutes les verdures. Ce mardi-l, il fit le tour, salua M. Maffre et
madame Rastoil, qu'il aperut en contre-bas; puis, il vint passer
sous la terrasse de la sous-prfecture, o se trouvait accoud M. de
Condamin, en compagnie du docteur Porquier. Ces messieurs l'ayant
salu, il remontait l'alle, lorsque le docteur l'appela.

--Monsieur l'abb, un mot, je vous prie?

Et il lui demanda  quelle heure il pourrait le voir, le lendemain.
C'tait la premire fois qu'une des deux socits adressait ainsi la
parole au prtre, d'un jardin  l'autre. Le docteur tait dans un
grand souci: son garnement de fils venait d'tre surpris, avec une
bande d'autres vauriens, dans une maison suspecte, derrire les
prisons. Le pis tait qu'on accusait Guillaume d'tre le chef de la
bande et d'avoir corrompu les fils Maffre, beaucoup plus jeunes que
lui.

--Bah! dit M. de Condamin avec son rire sceptique, il faut bien que
jeunesse se passe. Voil une belle affaire! Toute la ville est en
rvolution, parce que ces jeunes gens jouaient au baccarat et qu'on a
trouv une dame avec eux.

Le docteur se montra trs-choqu.

--Je veux vous demander conseil, dit-il en s'adressant au prtre.
Monsieur Maffre est venu comme un furieux chez moi; il m'a fait les
plus sanglants reproches, en criant que c'est ma faute, que j'ai mal
lev mon fils.... Ma position est vraiment bien pnible. On devrait
pourtant mieux me connatre. J'ai soixante ans de vie sans tache
derrire moi.

Et il continua  gmir, disant les sacrifices qu'il avait faits pour
son fils, parlant de sa clientle, qu'il craignait de perdre. L'abb
Faujas, debout au milieu de l'alle, levait la tte, coutait
gravement.

--Je ne demande pas mieux que de vous tre utile, dit-il avec
obligeance. Je verrai monsieur Maffre, je lui ferai comprendre qu'une
juste indignation l'a emport trop loin; je vais mme le prier de
m'accorder rendez-vous pour demain. Il est l,  ct.

Il traversa le jardin, se pencha vers M. Maffre, qui, en effet, tait
toujours l, en compagnie de madame Rastoil. Mais, quand le juge de
paix sut que le cur dsirait avoir un entretien avec lui, il ne
voulut pas qu'il se dranget, il se mit  sa disposition, en lui
disant qu'il aurait l'honneur de lui rendre visite le lendemain.

--Ah! monsieur le cur, ajouta madame Rastoil, mes compliments pour
votre prne de dimanche. Toutes ces dames taient bien mues, je vous
assure.

Il salua, il traversa de nouveau le jardin, pour venir rassurer le
docteur Porquier. Puis, lentement, il se promena jusqu' la nuit dans
les alles, sans se mler davantage aux conversations, coutant les
rires des deux socits,  droite et  gauche.

Le lendemain, lorsque M. Maffre se prsenta, l'abb Faujas surveillait
les travaux de deux ouvriers qui rparaient le bassin. Il avait
tmoign le dsir de voir le jet d'eau marcher; ce bassin sans eau
tait triste, disait-il. Mouret ne voulait pas, prtendait qu'il
pouvait arriver des accidents; mais Marthe avait arrang les choses,
en dcidant qu'on entourerait le bassin d'un grillage.

--Monsieur le cur, cria Rose, il y a l monsieur le juge de paix qui
vous demande.

L'abb Faujas se hta. Il voulait faire monter M. Maffre au second, 
son appartement; mais Rose avait dj ouvert la porte du salon.

--Entrez donc, disait-elle. Est-ce que vous n'tes pas chez vous ici!
Il est inutile de faire monter deux tages  monsieur le juge de
paix.... Seulement, si vous m'aviez prvenue ce matin, j'aurais
pousset le salon.

Comme elle refermait la porte sur eux, aprs avoir ouvert les volets,
Mouret l'appela dans la salle  manger.

--C'est a, Rose, dit-il, tu lui donneras mon dner, ce soir,  ton
cur, et, s'il n'a pas assez de couvertures en haut, tu l'apporteras
dans mon lit, n'est-ce pas?

La cuisinire changea un regard d'intelligence avec Marthe, qui
travaillait devant la fentre, en attendant que le soleil et quitt
la terrasse. Puis, haussant les paules:

--Tenez, monsieur, murmurait-elle, vous n'avez jamais eu bon coeur.

Et elle s'en alla. Marthe continua  travailler sans lever la tte.
Depuis quelques jours, elle s'tait remise au travail avec une sorte
de fivre. Elle brodait une nappe d'autel; c'tait un cadeau pour la
cathdrale. Ces dames voulaient donner un autel tout entier. Mesdames
Rastoil et Delangre s'taient charges des candlabres, madame de
Condamin faisait venir de Paris un superbe christ d'argent.

Cependant, dans le salon, l'abb Faujas adressait de douces
remontrances  M. Maffre, en lui disant que le docteur Porquier tait
un homme religieux, d'une grande honorabilit, et qu'il souffrait,
le premier de la dplorable conduite de son fils. Le juge de paix
l'coutait batement; sa face paisse, ses gros yeux  fleur de
tte, prenaient un air d'extase,  certains mots pieux que le prtre
prononait d'une faon plus pntrante. Il convint qu'il s'tait
montr un peu vif, il dit tre prt  toutes les excuses, du moment
que monsieur le cur pensait qu'il avait pch.

--Et vos fils? demanda l'abb; il faudra me les envoyer, je leur
parlerai.

M. Maffre secoua la tte avec un lger ricanement.

--N'ayez pas peur, monsieur le cur: les gredins ne recommenceront
pas.... Il y a trois jours qu'ils sont enferms dans leur chambre, au
pain et  l'eau. Voyez-vous, quand j'ai appris l'affaire, si j'avais
eu un bton, je le leur aurais cass sur l'chine.

L'abb le regarda, en se souvenant que Mouret l'accusait d'avoir
tu sa femme par sa duret et son avarice; puis, avec un geste de
protestation:

-- Non, non, dit-il; ce n'est pas ainsi qu'il faut prendre les jeunes
gens. Votre an, Ambroise, a une vingtaine d'annes, et le cadet va
sur ses dix-huit ans, n'est-ce pas? Songez que ce ne sont plus des
bambins; il faut leur tolrer quelques amusements.

Le juge de paix restait muet de surprise.

--Alors vous les laisseriez fumer, vous leur permettriez d'aller au
caf? murmura-t-il.

--Sans doute, reprit le prtre en souriant. Je vous rpte que les
jeunes gens doivent pouvoir se runir pour causer ensemble, fumer des
cigarettes, jouer mme une partie de billard ou d'checs.... Ils se
permettront tout, si vous ne leur tolrez rien.... Seulement, vous
devez bien penser, que je ne les enverrais pas dans tous les cafs. Je
voudrais pour eux un tablissement particulier, un cercle, comme j'en
ai vu dans plusieurs villes. Et il dveloppa tout un plan. M. Maffre,
peu  peu, comprenait, hochait la tte, disant:

--Parfait, parfait.... Ce serait le digne pendant de l'oeuvre de la
Vierge. Ah! monsieur le cur, il faut mettre  excution un si beau
projet.

--Eh bien, conclut le prtre en le reconduisant jusque dans la rue,
puisque l'ide vous semble bonne, dites-en un mot  vos amis. Je
verrai monsieur Delangre, je lui en parlerai galement.... Dimanche,
aprs les vpres, nous pourrions nous runir  la cathdrale, pour
prendre une dcision.

Le dimanche, M. Maffre amena M. Rastoil. Ils trouvrent l'abb Faujas
et M. Delangre dans une petite pice attenante  la sacristie. Ces
messieurs se montraient trs-enthousiastes. En principe, la cration
d'un cercle de jeunes gens fut rsolue; seulement, on batailla quelque
temps sur le nom que ce cercle porterait. M. Maffre voulait absolument
qu'on le nommt le cercle de Jsus.

--Eh! non, finit par s'crier le prtre impatient; vous n'aurez
personne, on se moquera des rares adhrents. Comprenez donc qu'il
ne s'agit pas de mettre quand mme la religion dans l'affaire; au
contraire, je compte bien laisser la religion  la porte. Nous voulons
distraire honntement la jeunesse, la gagner  notre cause, rien de
plus.

Le juge de paix regardait le prsident d'un air si tonn, si anxieux,
que M. Delangre dut baisser le nez pour cacher un sourire. Il tira
sournoisement la soutane de l'abb. Celui-ci, se calmant, reprit avec
plus de douceur:

--J'imagine que vous ne doutez pas de moi, messieurs. Laissez-moi, je
vous en prie, la conduite de cette affaire. Je propose de choisir un
nom tout simple, par exemple celui-ci: le cercle de la Jeunesse, qui
dit bien ce qu'il veut dire.

M. Rastoil et M. Maffre s'inclinrent, bien que cela leur part un peu
fade. Ils parlrent ensuite de nommer monsieur le cur prsident d'un
comit provisoire.

--Je crois, murmura M. Delangre en jetant un coup d'oeil  l'abb
Faujas, que cela n'entre pas dans les ides de monsieur le cur.

--Sans doute, je refuse, dit l'abb en haussant lgrement les
paules; ma soutane effrayerait les timides, les tides. Nous
n'aurions que les jeunes gens pieux, et ce n'est pas pour ceux-l que
nous ouvrons le cercle. Nous dsirons ramener  nous les gars; en un
mot, faire des disciples, n'est-ce pas?

--videmment, rpondit le prsident.

--Eh bien! il est prfrable que nous nous tenions dans l'ombre, moi
surtout. Voici ce que je vous propose. Votre fils, monsieur Rastoil,
et le vtre, monsieur Delangre, vont seuls se mettre en avant. Ce
seront eux qui auront eu l'ide du cercle. Envoyez-les-moi demain, je
m'entendrai tout au long avec eux. J'ai dj un local en vue, avec
un projet de statuts tout prt.... Quant  vos deux fils, monsieur
Maffre, ils seront naturellement inscrits en tte de la liste des
adhrents.

Le prsident parut flatt du rle destin  son fils. Aussi les choses
furent-elles ainsi convenues, malgr la rsistance du juge de paix,
qui avait espr tirer quelque gloire de la fondation du cercle. Ds
le lendemain, Sverin Rastoil et Lucien Delangre se mirent en rapport
avec l'abb Faujas. Sverin tait un grand jeune homme de vingt-cinq
ans, le crne mal fait, la cervelle obtuse, qui venait d'tre reu
avocat, grce  la position occupe par son pre; celui-ci rvait
anxieusement d'en faire un substitut, dsesprant de lui voir se crer
une clientle. Lucien, au contraire, petit de taille, l'oeil vif, la
tte fute, plaidait avec l'aplomb d'un vieux praticien, bien que plus
jeune d'une anne; la _Gazette de Plassans_ l'annonait comme une
lumire future du barreau. Ce fut surtout  ce dernier que l'abb
donna les instructions les plus minutieuses; le fils du prsident
faisait les courses, crevait d'importance. En trois semaines, le
cercle de la Jeunesse fut cr et install.

Il y avait alors, sous l'glise des Minimes, situe au bout du cours
Sauvaire, de vastes offices et un ancien rfectoire du couvent, dont
on ne se servait plus. C'tait l le local que l'abb Faujas avait en
vue. Le clerg de la paroisse le cda trs-volontiers. Un matin, le
comit provisoire du cercle de la Jeunesse ayant mis les ouvriers dans
ces sortes de caves, les bourgeois de Plassans restrent stupfaits en
constatant qu'on installait un caf sous l'glise. Ds le cinquime
jour, le doute ne fut plus permis. Il s'agissait bel et bien d'un
caf. On apportait des divans, des tables de marbre, des chaises, deux
billards, trois caisses de vaisselle et de verrerie. Une porte fut
perce,  l'extrmit du btiment, le plus loin possible du portail
des Minimes; de grands rideaux rouges, des rideaux de restaurant,
pendaient derrire la porte vitre, que l'on poussait, aprs avoir
descendu cinq marches de pierre. L se trouvait d'abord une grande
salle; puis,  droite, s'ouvraient une salle plus troite et un salon
de lecture; enfin, dans une pice carre, au fond, on avait plac les
deux billards. Ils taient juste sous le matre-autel.

--Ah! mes pauvres petits, dit un jour Guillaume Porquier aux fils
Maffre, qu'il rencontra sur le cours, on va donc vous faire servir la
messe, maintenant, entre deux parties de bezigue.

Ambroise et Alphonse le supplirent de ne plus leur parler en plein
jour, parce que leur pre les avait menacs de les engager dans la
marine, s'ils le frquentaient encore. La vrit tait que, le premier
tonnement pass, le cercle de la Jeunesse obtenait un grand succs.
Monseigneur Rousselot en avait accept la prsidence honoraire; il y
vint mme un soir, en compagnie de son secrtaire, l'abb Surin; ils
burent chacun un verre de sirop de groseille, dans le petit salon; et
l'on garda avec respect, sur un dressoir, le verre dont s'tait servi
monseigneur. On raconte encore cette anecdote avec motion  Plassans.
Cela dtermina l'adhsion de tous les jeunes gens de la socit.
Il fut trs-mauvais genre de ne pas faire partie du cercle de la
Jeunesse.

Cependant, Guillaume Porquier rdait autour du cercle, avec des rires
de jeune loup rvant d'entrer dans la bergerie. Les fils Maffre,
malgr la peur affreuse qu'ils avaient de leur pre, adoraient ce
grand garon hont, qui leur racontait des histoires de Paris, et
leur mnageait des parties fines, dans les campagnes des environs.
Aussi finirent-ils par lui donner un rendez-vous chaque samedi,  neuf
heures, sur un banc de la promenade du Mail. Ils s'chappaient du
cercle, bavardaient jusqu' onze heures, cachs dans l'ombre noire
des platanes. Guillaume revenait avec insistance aux soires qu'ils
passaient sous l'glise des Minimes.

--Vous tes encore bons, vous autres, disait-il, de vous laisser mener
par le bout du nez.... C'est le bedeau, n'est-ce pas, qui vous sert
des verres d'eau sucre, comme s'il vous donnait la communion?

--Mais non, tu te trompes, je t'assure, affirmait Ambroise. On se
croirait absolument dans un des cafs du Cours, le caf de France ou
le caf des Voyageurs.... On boit de la bire, du punch, du madre, ce
qu'on veut enfin, tout ce qu'on boit ailleurs.

Guillaume continuait  ricaner.

--N'importe, murmurait-il; moi, je ne voudrais pas boire de toutes
leurs salets; j'aurais trop peur qu'ils n'eussent mis dedans quelque
drogue pour me faire aller  confesse. Je parle que vous jouez la
consommation  la main chaude ou  pigeon-vole?

Les fils Maffre riaient beaucoup de ces plaisanteries. Ils le
dtrompaient pourtant, lui racontaient que les cartes elles-mmes
taient permises. a ne sentait pas du tout l'glise. Et l'on tait
trs-bien, les divans taient bons, il y avait des glaces partout.

--Voyons, reprenait Guillaume, vous ne me ferez pas croire qu'on
n'entend pas les orgues, lorsqu'il y a une crmonie, le soir, aux
Minimes.... J'avalerais mon caf de travers, rien que de savoir qu'on
baptise, qu'on marie et qu'on enterre au-dessus de ma demi-tasse.

--a, c'est un peu vrai, disait Alphonse; l'autre jour, pendant que
je faisais une partie de billard avec Sverin, dans la journe, nous
avons parfaitement entendu qu'on enterrait quelqu'un. C'tait la
petite du boucher qui est au coin de la rue de la Banne.... Ce Sverin
est bte comme tout; il croyait me faire peur, en me racontant que
l'enterrement allait me tomber sur la tte.

--Ah bien, il est joli, voire cercle! s'criait Guillaume. Je n'y
mettrais pas les pieds pour tout l'or du monde. Autant vaut-il prendre
son caf dans une sacristie.

Guillaume se trouvait trs-bless de ne pas faire partie du cercle de
la Jeunesse. Son pre lui avait dfendu de se prsenter, craignant
qu'il ne ft pas admis. Mais l'irritation qu'il prouvait devint trop
forte; il lana une demande, sans avertir personne. Cela fit toute
une grosse affaire. La commission charge de se prononcer sur les
admissions comptait alors les fils Maffre parmi ses membres. Lucien
Delangre tait prsident, et Sverin Rastoil, secrtaire. L'embarras
de ces jeunes gens fut terrible. Tout en n'osant appuyer la demande,
ils ne voulaient pas tre dsagrables au docteur Porquier, cet homme
si digne, si bien cravat, qui avait l'absolue confiance des dames
de la socit. Ambroise et Alphonse conjurrent Guillaume de ne pas
pousser les choses plus loin, en lui donnant  entendre qu'il n'avait
aucune chance.

--Laissez donc! leur rpondit-il; vous tes des lches tous les
deux.... Est-ce que vous croyez que je tiens  entrer dans votre
confrrie? C'est une farce que je fais. Je veux voir si vous aurez le
courage de voter contre moi.... Je rirai bien, le jour o ces cagots
me fermeront la porte au nez. Quant  vous, mes petits, vous pourrez
aller vous amuser o vous voudrez; je ne vous reparlerai de la vie.

Les fils Maffre, consterns, supplirent Lucien Delangre d'arranger
les choses de faon  viter un clat. Lucien soumit la difficult 
son conseiller ordinaire, l'abb Faujas, pour lequel il s'tait pris
d'une admiration de disciple. L'abb, toutes les aprs-midi, de cinq 
six heures, venait au cercle de la Jeunesse. Il traversait la grande
salle d'un air affable, saluant, s'arrtant parfois, debout devant une
table,  causer quelques minutes avec un groupe de jeunes gens. Jamais
il n'acceptait rien, pas mme un verre d'eau pure. Puis, il entrait
dans le salon de lecture, s'asseyait devant la grande table couverte
d'un tapis vert, lisait attentivement tous les journaux que recevait
le cercle, les feuilles lgitimistes de Paris et des dpartements
voisins. Parfois, il prenait une note rapide, sur un petit carnet.
Aprs quoi, il se retirait discrtement, souriant de nouveau aux
habitus, leur donnant des poignes de main. Certains jours pourtant,
il demeurait plus longtemps, s'intressait  une partie d'checs,
parlait avec gaiet de toutes choses. Les jeunes gens, qui l'aimaient
beaucoup, disaient de lui:

--Quand il cause, on ne croirait jamais que c'est un prtre.

Lorsque le fils du maire lui et parl de l'embarras o la demande de
Guillaume mettait la commission, l'abb Faujas promit de s'interposer.
En effet, ds le lendemain, il vit le docteur Porquier, auquel il
conta l'affaire. Le docteur fut atterr. Son fils voulait donc le
faire mourir de chagrin, en dshonorant ses cheveux blancs. Et que
rsoudre,  cette heure? Si la demande tait retire, la honte n'en
serait pas moins grande. Le prtre lui conseilla d'exiler Guillaume,
pendant deux ou trois mois, dans une proprit qu'il possdait 
quelques lieues; lui, se chargeait du reste. Le dnoment fut des plus
simples. Ds que Guillaume fut parti, la commission mit la demande de
ct, en dclarant que rien ne pressait et qu'un dcision serait prise
ultrieurement.

Le docteur Porquier apprit cette solution par Lucien Delangre, une
aprs-midi, comme il se trouvait dans le jardin de la sous-prfecture.
Il courut  la terrasse. C'tait l'heure du brviaire de l'abb
Faujas; il tait l, sous la tonnelle des Mouret.

--Ah! monsieur le cur, que de remercments! dit le docteur en se
penchant. Je serais bien heureux de vous serrer la main.

--C'est un peu haut, rpondit le prtre, qui regardait le mur avec un
sourire.

Mais le docteur Porquier tait un homme plein d'effusion, que les
obstacles ne dcourageaient pas.

--Attendez, s'cria-t-il. Si vous le permettez, monsieur le cur, je
vais faire le tour.

Et il disparut. L'abb, toujours souriant, se dirigea lentement vers
la petite porte qui s'ouvrait sur l'impasse des Chevillottes. Le
docteur donnait dj contre le bois de petits coups discrets.

--C'est que cette porte est condamne, murmura le prtre.... Il y a un
des clous qui est cass.... Si l'on avait un outil, a ne serait pas
difficile d'enlever l'autre.

Il regarda autour de lui, aperut une bche. Alors, d'un lger effort,
il ouvrit la porte, dont il avait tir les verroux. Puis, il sortit
dans l'impasse des Chevillottes, o le docteur Porquier l'accabla
de bonnes paroles. Comme ils se promenaient en causant le long de
l'impasse, M. Maffre, qui se trouvait justement dans le jardin de
M. Rastoil, ouvrit de son ct la petite porte cache derrire la
cascade. Et ces messieurs rirent beaucoup de se trouver, ainsi tous
les trois dans cette ruelle dserte.

Ils restrent l un instant. Lorsqu'ils prirent cong de l'abb, le
juge de paix et le docteur allongrent la tte dans le jardin des
Mouret, regardant curieusement autour d'eux.

Cependant, Mouret, qui mettait des tuteurs  des pieds de tomates, les
aperut en levant les yeux. Il resta muet de surprise.

--Eh bien! les voil chez moi maintenant, murmura-t-il. Il ne manque
plus que le cur amne ici les deux bandes! XIII


Serge avait alors dix-neuf ans. Il occupait au second tage, une
petite chambre, en face de l'appartement du prtre, o il vivait
presque clotr, lisant beaucoup.

--Il faudra que je jette tes bouquins au feu, lui disait Mouret avec
colre. Tu verras que tu finiras par te mettre au lit.

En effet, le jeune homme tait d'un temprament si nerveux, qu'il
avait,  la moindre imprudence, des indispositions de fille, des bobos
qui le retenaient dans sa chambre pendant deux ou trois jours. Rose le
noyait alors de tisane, et lorsque Mouret montait pour le secouer un
peu, comme il le disait, si la cuisinire tait l, elle mettait son
matre  la porte, en lui criant:

--Laissez-le donc tranquille, ce mignon! vous voyez bien que vous le
tuez avec vos brutalits.... Allez, il ne tient gure de vous, il est
tout le portrait de sa mre. Vous ne les comprendrez jamais, ni l'un
ni l'autre.

Serge souriait. Son pre, en le voyant si dlicat, hsitait, depuis sa
sortie du collge,  l'envoyer faire son droit  Paris. Il ne voulait
pas entendre parler d'une Facult de province; Paris, selon lui, tait
ncessaire  un garon qui voulait aller loin. Il mettait dans son
fils une grande ambition, disant que de plus btes--ses cousins
Rougon, par exemple,--avaient fait un joli chemin. Chaque fois que le
jeune homme lui semblait gaillard, il fixait son dpart aux premiers
jours du mois suivant; puis, la malle n'tait jamais prte, le jeune
homme toussait un peu, le dpart se trouvait de nouveau renvoy.

Marthe, avec sa douceur indiffrente, se contentait de murmurer chaque
fois:

--Il n'a pas encore vingt ans. Ce n'est gure prudent d'envoyer un
enfant si jeune  Paris.... D'ailleurs il ne perd pas son temps ici.
Tu trouves toi-mme qu'il travaille trop.

Serge accompagnait sa mre  la messe. Il tait d'esprit religieux,
trs-tendre et trs-grave. Le docteur Porquier lui ayant recommand
beaucoup d'exercice, il s'tait pris de passion pour la botanique,
faisant des excursions, passant ensuite ses aprs-midi  desscher
les herbes qu'il avait cueillies,  les coller,  les classer,  les
tiqueter. Ce fut alors que l'abb Faujas devint son grand ami. L'abb
avait herboris autrefois; il lui donna certains conseils pratiques
dont le jeune homme se montra trs-reconnaissant. Ils se prtrent
quelques livres, ils allrent un jour ensemble  la recherche d'une
plante que le prtre disait devoir pousser dans le pays. Quand Serge
tait souffrant, chaque matin, il recevait la visite de son voisin,
qui causait longuement au chevet de son lit. Les autres jours,
lorsqu'il se retrouvait sur pied, c'tait lui qui frappait  la porte
de l'abb Faujas, ds qu'il l'entendait marcher dans sa chambre. Ils
n'taient spars que par l'troit palier, ils finissaient par vivre
l'un chez l'autre.

Souvent Mouret s'emportait encore, malgr la tranquillit impassible
de Marthe et les yeux irrits de Rose. --Qu'est-ce qu'il peut faire
l-haut, ce garnement? grondait-il. Je passe des journes entires
sans seulement l'apercevoir. Il ne sort plus de chez le cur; ils sont
toujours  causer dans les coins... D'abord il va partir pour Paris.
Il est fort comme un Turc. Tous ces bobos-l sont des frimes pour se
faire dorloter. Vous avez beau me regarder toutes les deux, je ne veux
pas que le cur fasse un cagot du petit.

Alors, il guetta son fils. Lorsqu'il le croyait chez l'abb, il
l'appelait rudement.

--J'aimerais mieux qu'il allt voir les femmes! cria-t-il un jour
exaspr.

--Oh! monsieur, dit Rose, c'est abominable, des ides pareilles.

--Oui, les femmes! Et je l'y mnerai moi-mme, si vous me poussez 
bout avec votre prtraille!

Serge fit naturellement partie du cercle de la Jeunesse. Il y allait
peu, d'ailleurs, prfrant sa solitude. Sans la prsence de l'abb
Faujas, avec lequel il s'y rencontrait parfois, il n'y aurait sans
doute jamais mis les pieds. L'abb, dans le salon de lecture, lui
apprit  jouer aux checs. Mouret, qui sut que le petit se
retrouvait avec le cur, mme au caf, jura qu'il le conduirait
au chemin de fer, ds le lundi suivant. La malle tait faite, et
srieusement cette fois, lorsque Serge, qui avait voulu passer une
dernire matine en pleins champs, rentra, tremp par une averse
brusque. Il dut se mettre au lit, les dents claquant de fivre.
Pendant trois semaines, il fut entre la vie et la mort. La
convalescence dura deux grands mois. Les premiers jours surtout, il
tait si faible, qu'il restait la tte souleve sur des oreillers, les
bras tendus le long des draps, pareil  une figure de cire.

--C'est votre faute, monsieur, criait la cuisinire  Mouret. Si
l'enfant meurt, vous aurez a sur la conscience. Tant que son fils
fut en danger, Mouret, assombri, les yeux rouges de larmes, rda
silencieusement dans la maison. Il montait rarement, pitinait dans le
vestibule,  attendre le mdecin  sa sortie. Quand il sut que Serge
tait sauv, il se glissa dans la chambre, offrant ses services. Mais
Rose le mit  la porte. On n'avait pas besoin de lui; l'enfant n'tait
pas encore assez fort pour supporter ses brutalits; il ferait bien
mieux d'aller  ses affaires, que d'encombrer ainsi le plancher.
Alors, Mouret resta tout seul au rez-de-chausse, plus triste et plus
dsoeuvr; il n'avait de got  rien, disait-il. Quand il traversait
le vestibule, il entendait souvent, au second, la voix de l'abb
Faujas, qui passait les aprs-midi entires au chevet de Serge
convalescent.

--Comment va-t-il aujourd'hui, monsieur le cur? demandait Mouret au
prtre timidement, lorsque ce dernier descendait au jardin.

--Assez bien; ce sera long, il faut de grands mnagements.

Et il lisait tranquillement son brviaire, tandis que le pre, un
scateur  la main, le suivait dans les alles, cherchant  renouer la
conversation, pour avoir des nouvelles plus dtailles sur le petit.
Lorsque la convalescence s'avana, il remarqua que le prtre ne
quittait plus la chambre de Serge. tant mont  plusieurs reprises,
pendant que les femmes n'taient pas l, il l'avait toujours trouv
assis auprs du jeune homme, causant doucement avec lui, lui rendant
les petits services de sucrer sa tisane, de relever ses couvertures,
de lui donner les objets qu'il dsirait. Et c'tait dans la maison
tout un murmure adouci, des paroles changes  voix basse entre
Marthe et Rose, un recueillement particulier qui transformait le
second tage en un coin de couvent. Mouret sentait comme une odeur
d'encens chez lui; il lui semblait parfois, au balbutiement des voix,
qu'on disait la messe, en haut.

--Que font-ils donc? pensait-il. Le petit est sauv, pourtant; ils
ne lui donnent pas l'extrme-onction.

Serge lui-mme l'inquitait. Il ressemblait  une fille, dans ses
linges blancs. Ses yeux s'taient agrandis; son sourire tait une
extase douce des lvres, qu'il gardait mme au milieu des plus
cruelles souffrances. Mouret n'osait plus parler de Paris, tant le
cher malade lui paraissait fminin et pudique.

Une aprs-midi, il tait mont en touffant le bruit de ses pas. Par
la porte entre-bille, il aperut Serge au soleil, dans un fauteuil.
Le jeune homme pleurait, les yeux au ciel, tandis que sa mre, devant
lui, sanglotait galement. Ils se tournrent tous les deux, au bruit
de la porte, sans essuyer leurs larmes. Et, tout de suite, de sa voix
faible de convalescent:

--Mon pre, dit Serge, j'ai une grce  vous demander. Ma mre prtend
que vous vous fcherez, que vous me refuserez une autorisation qui me
comblerait de joie.... Je voudrais entrer au sminaire.

Il avait joint les mains avec une sorte de dvotion fivreuse.

--Toi! toi! murmura Mouret.

Et il regarda Marthe qui dtournait la tte. Il n'ajouta rien, alla
 la fentre, revint s'asseoir au pied du lit, machinalement, comme
assomm sous le coup.

--Mon pre, reprit Serge au bout d'un long silence, j'ai vu Dieu, si
prs de la mort; j'ai jur d'tre  lui. Je vous assure que toute ma
joie est l. Croyez-moi, ne me dsolez point.

Mouret, la face morne, les yeux  terre, ne prononait toujours pas
une parole. Il fit un geste de suprme dcouragement, en murmurant:

--Si j'avais le moindre courage, je mettrais deux chemises dans un
mouchoir et je m'en irais. Puis, il se leva, vint battre contre les
vitres du bout des doigts. Comme Serge allait l'implorer de nouveau:

--Non, non; c'est entendu, dit-il simplement. Fais-toi cur, mon
garon.

Et il sortit. Le lendemain, sans avertir personne, il partit pour
Marseille, o il passa huit jours avec son fils Octave. Mais il revint
soucieux, vieilli. Octave lui donnait peu de consolation. Il l'avait
trouv menant joyeuse vie, cribl de dettes, cachant des matresses
dans ses armoires; d'ailleurs, il n'ouvrit pas les lvres sur ces
choses. Il devenait tout  fait sdentaire, ne faisait plus un seul de
ces bons coups, un de ces achats de rcolte sur pied, dont il tait si
glorieux autrefois. Rose remarqua qu'il affectait un silence presque
absolu, qu'il vitait mme de saluer l'abb Faujas.

--Savez-vous que vous n'tes gure poli? lui dit-elle un jour
hardiment; monsieur le cur vient de passer, et vous lui avez tourn
le dos.... Si c'est  cause de l'enfant que vous faites a, vous avez
bien tort. Monsieur le cur ne voulait pas qu'il entrt au sminaire;
il l'a assez chapitr l-dessus; je l'ai entendu.... Ah! la maison est
gaie maintenant; vous ne causez plus, mme avec madame; quand vous
vous mettez  table, on dirait un enterrement.... Moi, je commence 
en avoir assez, monsieur.

Mouret quittait la pice, mais la cuisinire le poursuivait dans le
jardin.

--Est-ce que vous ne devriez pas tre heureux de voir l'enfant sur ses
pieds? Il a mang une ctelette hier, le chrubin, et avec bon apptit
encore.... a vous est bien gal, n'est-ce pas? Vous vouliez en faire
un paen comme vous.... Allez, vous avez trop besoin de prires; c'est
le bon Dieu qui veut notre salut  tous. A votre place, je pleurerais
de joie, en pensant que ce pauvre petit coeur va prier pour moi. Mais
vous tes de pierre, vous, monsieur... Et comme il sera gentil, le
mignon, en soutane! Alors, Mouret montait au premier tage. L, il
s'enfermait dans une chambre, qu'il appelait son bureau, une grande
pice nue, meuble d'une table et de deux chaises. Cette pice devint
son refuge, aux heures o la cuisinire le traquait. Il s'y ennuyait,
redescendait au jardin, qu'il cultivait avec une sollicitude plus
grande. Marthe ne semblait pas avoir conscience des bouderies de
son mari; il restait parfois une semaine silencieux, sans qu'elle
s'inquitt ni se fcht. Elle se dtachait chaque jour davantage de
ce qui l'entourait; elle crut mme, tant la maison lui parut paisible,
lorsqu'elle n'entendit plus,  toute heure, la voix grondeuse de
Mouret, que celui-ci s'tait raisonn, qu'il s'tait arrang comme
elle un coin de bonheur. Cela la tranquillisa, l'autorisa  s'enfoncer
plus avant dans son rve. Quand il la regardait, les yeux troubles,
ne la reconnaissant plus, elle lui souriait, elle ne voyait pas les
larmes qui lui gonflaient les paupires.

Le jour o Serge, compltement guri, entra au sminaire, Mouret resta
seul  la maison avec Dsire. Maintenant, il la gardait souvent.
Cette grande enfant, qui touchait  sa seizime anne, aurait pu
tomber dans le bassin, ou mettre le feu  la maison, en jouant avec
des allumettes, comme une gamine de six ans. Lorsque Marthe rentra,
elle trouva les portes ouvertes, les pices vides. La maison lui
sembla toute nue. Elle descendit sur la terrasse, et aperut, au fond
d'une alle, son mari qui jouait avec la jeune fille. Il tait assis
par terre, sur le sable; il emplissait gravement,  l'aide d'une
petite pelle de bois, un chariot que Dsire tenait par une ficelle.

--Hue! hue! criait l'enfant.

--Mais attends donc, disait patiemment le bonhomme; il n'est pas
plein.... Puisque tu veux faire le cheval, il faut attendre qu'il soit
plein.

Alors, elle battit des pieds en faisant le cheval qui s'impatiente;
puis, ne pouvant rester en place, elle partit, riant aux clats. Le
chariot sautait, se vidait. Quand elle eut fait le tour du jardin,
elle revint, criant:

--Remplis-le, remplis-le encore!

Mouret le remplit de nouveau,  petites pelletes. Marthe tait reste
sur la terrasse, regardant, mue, mal  l'aise; ces portes ouvertes,
cet homme jouant avec cette enfant, au fond de la maison vide,
l'attristaient, sans qu'elle et une conscience nette de ce qui se
passait en elle. Elle monta se dshabiller, entendant Rose, qui tait
rentre galement, dire du haut du perron:

--Mon Dieu! que monsieur est bte!

Selon l'expression de ses amis du cours Sauvaire, des petits rentiers
avec lesquels il faisait tous les jours son tour de promenade, Mouret
tait touch. Ses cheveux avaient grisonn en quelques mois, il
flchissait sur les jambes, il n'tait plus le terrible moqueur que
toute la ville redoutait. On crut un instant qu'il s'tait lanc dans
des spculations hasardeuses et qu'il pliait sous quelque grosse perte
d'argent.

Madame Paloque, accoude  la fentre de sa salle  manger, qui
donnait sur la rue Balande, disait mme qu'il filait un vilain
coton, chaque fois qu'elle le voyait sortir. Et si l'abb Faujas
traversait la rue, quelques minutes plus tard, elle prenait plaisir 
s'crier, surtout lorsqu'elle avait du monde chez elle:

--Voyez donc monsieur le cur; en voil un qui engraisse!... S'il
mangeait dans la mme assiette que monsieur Mouret, on croirait qu'il
ne lui laisse que les os.

Elle riait, et l'on riait avec elle. L'abb Faujas, en effet, devenait
superbe, toujours gant de noir, la soutane luisante. Il avait un
sourire particulier, un plissement ironique des lvres, lorsque madame
de Condamin le complimentait sur sa bonne mine. Ces dames l'aimaient
bien mis, vtu d'une faon cossue et douillette. Lui, devait rver
la lutte  poings ferms, les bras nus, sans souci du haillon. Mais,
lorsqu'il se ngligeait, le moindre reproche de la vieille madame
Rougon le tirait de son abandon; il souriait, il allait acheter des
bas de soie, un chapeau, une ceinture neuve. Il usait beaucoup, son
grand corps faisait tout craquer.

Depuis la fondation de l'oeuvre de la Vierge, toutes les femmes
taient pour lui; elles le dfendaient contre les vilaines histoires
qui couraient encore parfois, sans qu'on pt en deviner nettement la
source. Elles le trouvaient bien un peu rude par moments; mais cette
brutalit ne leur dplaisait pas, surtout dans le confessionnal, o
elles aimaient  sentir cette main de fer s'abattre sur leur nuque.

--Ma chre, dit un jour madame de Condamin  Marthe, il m'a gronde
hier. Je crois qu'il m'aurait battue, s'il n'y avait pas eu une
planche entre nous.... Ah! il n'est pas toujours commode!

Et elle eut un petit rire, jouissant encore de cette querelle avec son
directeur. Il faut dire que madame de Condamin avait cru remarquer la
pleur de Marthe, quand elle lui faisait certaines confidences sur la
faon dont l'abb Faujas confessait; elle devinait sa jalousie, elle
prenait un mchant plaisir  la torturer, en redoublant de dtails
intimes.

Lorsque l'abb Faujas eut cr le cercle de la Jeunesse, il se fit bon
enfant; ce fut comme une nouvelle incarnation. Sous l'effort de la
volont, sa nature svre se pliait ainsi qu'une cire molle. Il laissa
conter la part qu'il avait prise  l'ouverture du cercle, il devint
l'ami de tous les jeunes gens de la ville, se surveillant davantage,
sachant que les collgiens chapps n'ont pas le got des femmes pour
les brutalits. Il faillit se fcher avec le fils Rastoil, dont il
menaa de tirer les oreilles,  propos d'une altercation sur le
rglement intrieur du cercle; mais, avec un empire surprenant sur
lui-mme, il lui tendit la main presque aussitt, s'humiliant, mettant
les assistants de son ct par sa bonne grce  offrir des excuses 
cette grande bte de Saturnin, comme on le nommait.

Si l'abb avait conquis les femmes et les enfants, il restait sur un
pied de simple politesse avec les pres et les maris. Les personnages
graves continuaient  se mfier de lui, en le voyant rester  l'cart
de tout groupe politique. A la sous-prfecture, M. Pqueur des
Saulaies le discutait vivement; tandis que M. Delangre, sans le
dfendre d'une faon nette, disait avec de fins sourires qu'il fallait
attendre pour le juger. Chez M. Rastoil, il tait devenu un vritable
trouble-mnage. Sverin et sa mre ne cessaient de fatiguer le
prsident des loges du prtre.

--Bien! bien! il a toutes les qualits que vous voudrez, criait le
malheureux. C'est convenu, laissez-moi tranquille. Je l'ai fait
inviter  dner; il n'est pas venu. Je ne puis pourtant pas aller le
prendre par le bras pour l'amener.

--Mais, mon ami, disait madame Rastoil, quand tu le rencontres, tu le
salues  peine. C'est cela qui a d le froisser.

--Sans doute, ajoutait Sverin; il s'aperoit bien que vous n'tes pas
avec lui comme vous devriez tre.

M. Rastoil haussait les paules. Lorsque M. de Bourdeu tait l, tous
deux accusaient l'abb Faujas de pencher vers la sous-prfecture.
Madame Rastoil faisait remarquer qu'il n'y dnait pas, qu'il n'y avait
mme jamais mis les pieds.

--Certainement, rpondait le prsident, je ne l'accuse pas d'tre
bonapartiste.... Je dis qu'il penche, voil tout. Il a eu des rapports
avec monsieur Delangre.

--Eh! vous aussi, s'criait Sverin, vous avez eu des rapports avec le
maire! On y est bien forc, dans certaines circonstances.... Dites que
vous ne pouvez pas souffrir l'abb Faujas, cela vaudra mieux. Et
tout le monde se boudait dans la maison Rastoil pendant des journes
entires. L'abb Fenil n'y venait plus que rarement, se disant clou
chez lui par la goutte. D'ailleurs,  deux reprises, mis en demeure de
se prononcer sur le cur de Saint-Saturnin, il avait fait son loge,
en quelques paroles brves. L'abb Surin et l'abb Bourrette, ainsi
que M. Maffre, taient toujours du mme avis que la matresse de la
maison. L'opposition venait donc uniquement du prsident, soutenu par
M. de Bourdeu, tous deux dclarant gravement ne pouvoir compromettre
leur situation politique en accueillant un homme qui cachait ses
opinions.

Sverin, par taquinerie, inventa alors d'aller frapper  la petite
porte de l'impasse des Chevillottes, lorsqu'il voulait dire quelque
chose au prtre. Peu  peu, l'impasse devint un terrain neutre. Le
docteur Porquier, qui avait le premier us de ce chemin, le fils
Delangre, le juge de paix, indistinctement, y vinrent causer avec
l'abb Faujas. Parfois, pendant toute une aprs-midi, les petites
portes des deux jardins, ainsi que la porte charretire de la
sous-prfecture, restaient grandes ouvertes. L'abb tait l, au fond
de ce cul-de-sac, appuy au mur, souriant, donnant des poignes de
main aux personnes des deux socits qui voulaient bien le venir
saluer. Mais M. Pqueur des Saulaies affectait de ne pas vouloir
mettre les pieds hors du jardin de la sous-prfecture; tandis que M.
Rastoil et M. de Bourdeu, s'obstinant galement  ne point se montrer
dans l'impasse, restaient assis sous les arbres, devant la cascade.
Rarement la petite cour du prtre envahissait la tonnelle des Mouret.
De temps  autre, seulement, une tte s'allongeait, jetait un coup
d'oeil, disparaissait.

D'ailleurs, l'abb Faujas ne se gnait point; il ne surveillait gure
avec inquitude que la fentre des Trouche, o luisaient  toute heure
les yeux d'Olympe. Les Trouche se tenaient l en embuscade, derrire
les rideaux rouges, rongs par une envie rageuse de descendre, eux
aussi, de goter aux fruits, de causer avec le beau monde. Ils
tapaient les persiennes, s'accoudaient un instant, se retiraient,
furieux, sous les regards dompteurs du prtre; puis, ils revenaient,
 pas de loup, coller leurs faces blmes,  un coin des vitres,
espionnant chacun de ses mouvements, torturs de le voir jouir si 
l'aise de ce paradis qu'il leur dfendait.

--C'est trop bte! dit un jour Olympe  son mari; il nous mettrait
dans une armoire, s'il pouvait, pour garder tout le plaisir.... Nous
allons descendre, si tu veux. Nous verrons ce qu'il dira.

Trouche venait de rentrer de son bureau. Il changea de faux-col,
pousseta ses souliers, voulant tre tout  fait bien. Olympe mit une
robe claire. Puis, ils descendirent bravement dans le jardin, marchant
 petits pas le long des grands buis, s'arrtant devant les fleurs.
Justement, l'abb Faujas tournait le dos, causant avec M. Maffre, sur
le seuil de la petite porte de l'impasse. Lorsqu'il entendit crier le
sable, les Trouche taient derrire son dos, sous la tonnelle. Il se
tourna, s'arrta net au milieu d'une phrase, stupfait de les trouver
l. M. Maffre, qui ne les connaissait pas, les regardait curieusement.

--Un bien joli temps, n'est-ce pas, messieurs? dit Olympe, qui avait
pli sous le regard de son frre.

L'abb, brusquement, entrana le juge de paix dans l'impasse, o il se
dbarrassa de lui.

--Il est furieux, murmura Olympe. Tant pis! il faut rester. Si nous
remontons, il croira que nous avons peur.... J'en ai assez. Tu vas
voir comme je vais lui parler.

Et elle fit asseoir Trouche sur une des chaises que Rose avait
apportes, quelques instants auparavant. Quand l'abb rentra, il les
aperut tranquillement installs. Il poussa les verrous de la petite
porte, s'assura d'un coup d'oeil que les feuilles les cachaient
suffisamment; puis s'approchant,  voix touffe:

--Vous oubliez nos conventions, dit-il: vous m'aviez promis de rester
chez vous.

--Il fait trop chaud, l-haut, rpondit Olympe. Nous ne commettons pas
un crime, en venant respirer le frais ici.

Le prtre allait s'emporter; mais sa soeur, toute blme de l'effort
qu'elle faisait en lui rsistant, ajouta d'un ton singulier:

--Ne crie pas; il y a du monde  ct, tu pourrais te faire du tort.

Les Trouche eurent un petit rire. Il les regarda, il se prit le front,
d'un geste silencieux et terrible.

--Assieds-toi, dit Olympe. Tu veux une explication, n'est-ce pas? Eh
bien, la voici.... Nous sommes las de nous claquemurer. Toi, tu vis
ici comme un coq en pte; la maison est  toi, le jardin est  toi.
C'est tant mieux, a nous fait plaisir de voir que tes affaires
marchent bien; mais il ne faut pas pour cela nous traiter en
va-nu-pieds. Jamais tu n'as eu l'attention de me monter une grappe de
raisin; tu nous as donn la plus vilaine chambre; tu nous caches, tu
as honte de nous, tu nous enfermes, comme si nous avions la peste....
Comprends-tu, a ne peut plus durer!

--Je ne suis pas le matre, dit l'abb Faujas. Adressez-vous 
monsieur Mouret, si vous voulez dvaster la proprit.

Les Trouche changrent un nouveau sourire.

--Nous ne te demandons pas tes affaires, poursuivit Olympe; nous
savons ce que nous savons, cela suffit....  Tout ceci prouve que tu as
un mauvais coeur. Crois-tu que, si nous tions dans la position, nous
ne te dirions pas de prendre ta part?

--Mais enfin que voulez-vous de moi? demanda l'abb. Est-ce que vous
vous imaginez que je nage dans l'or? Vous connaissez ma chambre, je
suis plus mal meubl que vous. Je ne puis pourtant pas vous donner
cette maison, qui ne m'appartient pas.

Olympe haussa les paules; elle fit taire son mari qui allait
rpondre, et tranquillement:

--Chacun entend la vie  sa faon. Tu aurais des millions que tu
n'achterais pas une descente de lit; tu dpenserais ton argent 
quelque grande affaire bte. Nous autres, nous aimons  tre  notre
aise chez nous.... Ose donc dire que, si tu voulais les plus beaux
meubles de la maison, et le linge, et les provisions, et tout, tu ne
l'aurais pas ce soir?.... Eh bien, un bon frre, dans ce cas-l, aurait
dj song  ses parents; il ne les laisserait pas dans la crotte,
comme tu nous y laisses.

L'abb Faujas regarda profondment les Trouche. Ils se dandinaient
tous les deux sur leurs chaises.

--Vous tes ingrats, leur dit-il au bout d'un silence. J'ai dj fait
beaucoup pour vous. Si vous mangez du pain aujourd'hui, c'est  moi
que vous le devez; car j'ai encore tes lettres, Olympe, ces lettres o
tu me suppliais de vous sauver de la misre, en vous faisant venir
 Plassans. Maintenant que vous voil auprs de moi, avec votre vie
assure, ce sont de nouvelles exigences....

--Bah! interrompit brutalement Trouche, si vous nous avez fait venir,
c'tait que vous aviez besoin de nous. Je suis pay pour ne croire aux
beaux sentiments de personne... Je laissais parler ma femme tout 
l'heure; mais les femmes n'arrivent jamais au fait.... En deux mots,
mon cher ami, vous avez tort de nous tenir en cage, comme des dogues
fidles, qu'on sort seulement les jours de danger. Nous nous ennuyons,
nous finirons par faire des btises. Laissez-nous un peu de libert,
que diable! Puisque la maison n'est pas  vous et que vous ddaignez
les douceurs, qu'est-ce que cela peut vous faire, si nous nous
installons  notre guise? Nous ne mangerons pas les murs, peut-tre!
--Sans doute, insista Olympe; on deviendrait enrag, toujours sous
clef... Nous serons bien gentils pour toi. Tu sais que mon mari
n'attend qu'un signe.... Va ton chemin, compte sur nous; mais nous
voulons notre part.... N'est-ce pas, c'est entendu?

L'abb Faujas avait baiss la tte; il resta un moment silencieux;
puis, se levant:

--coutez, dit-il, sans rpondre directement, si vous devenez jamais
un empchement pour moi, je vous jure que je vous renvoie dans un coin
crever sur la paille.

Et il remonta, les laissant sous la tonnelle. A partir de ce moment,
les Trouche descendirent presque chaque jour au jardin; mais ils y
mettaient quelque discrtion, ils vitaient de s'y trouver aux heures
o le prtre causait avec les socits des jardins voisins.

La semaine suivante, Olympe se plaignit tellement de la chambre
qu'elle occupait, que Marthe, obligeamment, lui offrit celle de Serge,
reste libre. Les Trouche gardrent les deux pices. Ils couchrent
dans l'ancienne chambre du jeune homme, dont pas un meuble d'ailleurs
ne fut enlev, et ils firent de l'autre pice une sorte de salon, pour
lequel Rose leur trouva dans le grenier un ancien meuble de velours.
Olympe, ravie, se commanda un peignoir rose chez la meilleure
couturire de Plassans.

Mouret, oubliant un soir que Marthe lui avait demand de prter la
chambre de Serge, fut tout surpris d'y trouver les Trouche. Il montait
pour prendre un couteau que le jeune homme avait d laisser au fond de
quelque tiroir. Justement, Trouche taillait avec ce couteau une canne
de poirier, qu'il venait de couper dans le jardin. Alors, Mouret
redescendit, en s'excusant.




XIV


 la procession gnrale de la Fte-Dieu, sur la place de la
Sous-Prfecture, lorsque Mgr Rousselot descendit les marches du
magnifique reposoir dress par les soins de madame de Condamin, contre
la porte mme du petit htel qu'elle habitait, on remarqua avec
surprise dans l'assistance que le prlat tournait brusquement le dos 
l'abb Faujas.

--Tiens! dit madame Rougon, qui se trouvait  la fentre de son salon,
il y a donc de la brouille?

--Vous ne le saviez pas? rpondit madame Paloque, accoude  ct de
la vieille dame; on en parle depuis hier. L'abb Fenil est rentr en
grce.

M. de Condamin, debout derrire ces dames, se mit  rire. Il s'tait
sauv de chez lui, en disant que a puait l'glise.

--Ah bien! murmura-t-il, si vous vous arrtez  ces histoires!...
L'vque est une girouette, qui tourne ds que le Faujas ou le Fenil
souffle sur lui; aujourd'hui l'un, demain l'autre. Ils se sont fchs
et remis plus de dix fois. Vous verrez qu'avant trois jours ce sera le
Faujas qui sera l'enfant gt.

--Je ne crois pas, reprit madame Paloque; cette fois, c'est srieux...
Il parat que l'abb Faujas attire de gros dsagrments  monseigneur.
Il aurait fait anciennement des sermons qui ont beaucoup dplu  Rome.
Je ne puis pas vous expliquer a tout au long, moi. Enfin je sais que
monseigneur a reu de Rome des lettres de reproches, dans lesquelles
on lui dit de se tenir sur ses gardes.... On prtend que l'abb Faujas
est un agent politique.

--Qui prtend cela? demanda madame Rougon, en clignant les yeux comme
pour suivre la procession, qui s'allongeait dans la rue de la Banne.

--Je l'ai entendu dire, je ne sais plus, dit la femme du juge d'un air
indiffrent.

Et elle se retira, assurant qu'on devait mieux voir de la fentre d'
ct. M. de Condamin prit sa place auprs de madame Rougon,  laquelle
il dit  l'oreille:

--Je l'ai vue entrer dj deux fois chez l'abb Fenil; elle complote
certainement quelque chose avec lui.... L'abb Faujas a d marcher sur
cette vipre, et elle cherche  le mordre.... Si elle n'tait pas si
laide, je lui rendrais le service de l'avertir que jamais son mari ne
sera prsident.

--Pourquoi? je ne comprends pas, murmura la vieille dame d'un air
naf.

M. de Condamin la regarda curieusement; puis il se mit  rire.

Les deux derniers gendarmes de la procession venaient de disparatre
au coin du cours Sauvaire. Alors, les quelques personnes que madame
Rougon avaient invites  venir voir bnir le reposoir, rentrrent
dans le salon, causant un instant de la bonne grce de monseigneur,
des bannires neuves des congrgations, surtout des jeunes filles de
l'oeuvre de la Vierge, dont le passage venait d'tre trs-remarqu.
Les dames ne tarissaient pas, et le nom de l'abb Faujas tait
prononc  chaque instant avec de vifs loges.

--C'est un saint, dcidment, dit en ricanant madame Paloque  M. de
Condamin, qui tait all s'asseoir prs d'elle.

Puis, se penchant:

--Je n'ai pas pu parler librement devant la mre... On cause beaucoup
trop de l'abb Faujas et de madame Mouret. Ces vilains bruits ont d
arriver aux oreilles de monseigneur.

M. de Condamin se contenta de rpondre:

--Madame Mouret est une femme charmante, trs-dsirable encore malgr
ses quarante ans.

--Oh! charmante, charmante, murmura madame Paloque, dont un flot de
bile verdit la face.

--Tout  fait charmante, insista le conservateur des eaux et forts;
elle est  l'ge des grandes passions et des grands bonheurs.... Vous
vous jugez trs-mal entre femmes.

Et il quitta le salon, heureux de la rage contenue de madame Paloque.
La ville, en effet, s'occupait passionnment de la lutte continue que
l'abb Faujas soutenait contre l'abb Fenil, pour conqurir sur
lui Mgr Rousselot. C'tait un combat de chaque heure, un assaut de
servantes-matresses se disputant les tendresses d'un vieillard.
L'vque souriait finement; il avait trouv une sorte d'quilibre
entre ces deux volonts contraires, il les battait l'un par l'autre,
s'amusait de les voir  terre tour  tour, quitte  toujours accepter
les soins du plus fort, pour avoir la paix. Quant aux mdisances
qu'on lui rapportait sur ses favoris, elles le laissaient plein
d'indulgence; ils les savait capables de s'accuser mutuellement
d'assassinat.

--Vois-tu, mon enfant, disait-il  l'abb Surin, dans ses heures de
confidences, ils sont pires tous les deux.... Je crois que Paris
l'emportera et que Rome sera battue; mais je n'en suis pas assez
sr, je les laisse se dtruire, en attendant. Quand l'un aura achev
l'autre, nous le saurons bien.... Tiens, lis-moi la troisime ode
d'Horace: il y a l un vers que je crains d'avoir mal traduit.

Le mardi qui suivit la procession gnrale, le temps tait superbe.
Des rires venaient du jardin des Rastoil et du jardin de la
sous-prfecture. Il y avait l, des deux cts, nombreuse socit sous
les arbres. Dans le jardin des Mouret, l'abb Faujas,  son habitude,
lisait son brviaire, en se promenant doucement le long des grands
buis. Depuis quelques jours, il tenait la porte de l'impasse ferme;
il coquettait avec les voisins, semblait se cacher pour qu'on le
dsirt. Peut-tre avait-il remarqu un lger refroidissement, 
la suite de sa dernire brouille avec monseigneur et des histoires
abominables que ses ennemis faisaient courir.

Vers cinq heures, comme le soleil baissait, l'abb Surin proposa aux
demoiselles Rastoil une partie de volant. Il tait de premire force.
Malgr l'approche de la trentaine, Angline et Aurlie adoraient
les petits jeux; leur mre leur aurait encore fait porter des robes
courtes, si elle avait os. Quand la bonne eut apport les raquettes,
l'abb Surin, qui cherchait des yeux une place dans le jardin, tout
ensoleill par les derniers rayons, eut une ide que ces demoiselles
approuvrent vivement.

--Si nous allions nous mettre dans l'impasse des Chevillottes? dit-il,
nous serions  l'ombre des marronniers; puis, nous aurions bien plus
de recul.

Ils sortirent, et la partie la plus agrable du monde s'engagea. Les
deux demoiselles commencrent. Ce fut Angline qui manqua la premire
le volant. L'abb Surin l'ayant remplace tint la raquette avec une
adresse et une ampleur vraiment magistrales. Il avait ramen sa
soutane entre ses jambes; il bondissait en avant, en arrire, sur les
ctes, ramassait le volant au ras du sol, le saisissait d'un revers
 des hauteurs surprenantes, le lanait roide comme une balle ou lui
faisait dcrire des courbes lgantes, calcules avec une science
parfaite. D'ordinaire, il prfrait les mauvais joueurs, qui, en
jetant le volant au hasard, sans aucun rhythme, selon son expression,
l'obligeaient  dployer toute la souplesse de son jeu. Mademoiselle
Aurlie tait d'une jolie force; elle poussait un cri d'hirondelle 
chaque coup de raquette, riant comme une folle quand le volant s'en
allait droit sur le nez du jeune abb; puis, elle se ramassait dans
ses jupes pour l'attendre ou reculait par petits sauts, avec un bruit
terrible d'toffe froisse, lorsqu'il lui faisait la niche de taper
plus fort. Enfin, le volant tant venu se planter dans ses cheveux,
elle faillit tomber  la renverse, ce qui les gaya beaucoup tous les
trois. Angline prit la place. Dans le jardin des Mouret, chaque fois
que l'abb Faujas levait les yeux de son brviaire, il apercevait
le vol blanc du volant au-dessus de la muraille, pareil  un gros
papillon.

--Monsieur le cur, tes-vous l? cria Angline, en venant frapper 
la petite porte; notre volant est entr chez vous.

L'abb, ayant ramass le volant tomb  ses pieds, se dcida  ouvrir.

--Ah! merci, monsieur le cur, dit Aurlie, qui tenait dj la
raquette. Il n'y a qu'Angline pour un coup pareil.... L'autre jour,
papa nous regardait; elle lui a envoy a dans l'oreille, et si fort,
qu'il en est rest sourd jusqu'au lendemain.

Les rires clatrent de nouveau. L'abb Surin, rose comme une fille,
s'essuyait dlicatement le front,  petites tapes, avec un fin
mouchoir. Il rejetait ses cheveux blonds derrire les oreilles, les
yeux luisants, la taille souple, se servant de sa raquette comme d'un
ventail. Dans le feu du plaisir, son rabat avait lgrement tourn.
--Monsieur le cur, dit-il en se remettant en position, vous allez
juger les coups.

L'abb Faujas, son brviaire sous le bras, souriant d'un air paternel,
resta sur le seuil de la petite porte. Cependant, par la porte
charretire de la sous-prfecture entr'ouverte, le prtre avait d
apercevoir M. Pqueur des Saulaies assis devant la pice d'eau,
au milieu de ses familiers. Il ne tourna pourtant pas la tte; il
marquait les points, complimentait l'abb Surin, consolait les
demoiselles Rastoil.

--Dites donc, Pqueur, vint murmurer plaisamment M. de Condamin 
l'oreille du sous-prfet, vous avez tort de ne pas inviter ce petit
abb  vos soires; il est bien agrable avec les dames, il doit
valser  ravir.

Mais M. Pqueur des Saulaies, qui causait vivement avec M. Delangre,
parut ne pas entendre. Il continua, s'adressant au maire:

--Vraiment, mon cher ami, je ne sais o vous voyez en lui les
belles choses dont vous me parlez. L'abb Faujas est au contraire
trs-compromettant. Son pass est fort louche, on colporte ici
certaines choses... Je ne vois pas pourquoi je me mettrais aux genoux
de ce cur-l, d'autant plus que le clerg de Plassans nous est
hostile.... D'abord a ne me servirait  rien.

M. Delangre et M. de Condamin, qui avaient chang un regard, se
contentrent de hocher la tte, sans rpondre.

--A rien du tout, reprit le sous-prfet. Vous n'avez pas besoin de
faire les mystrieux. Tenez, j'ai crit  Paris, moi. J'avais la tte
casse; je voulais avoir le coeur net sur le Faujas, que vous semblez
traiter en prince dguis. Eh bien, savez-vous ce qu'on m'a rpondu?
On m'a rpondu qu'on ne le connaissait pas, qu'on n'avait rien  me
dire, que je devais, d'ailleurs, viter avec soin de me mler des
affaires du clerg.... On est dj assez mcontent  Paris, depuis que
cet imbcile de Lagrifoul a pass. Je suis prudent, vous comprenez.

Le maire changea un nouveau regard avec le conservateur des eaux et
forts. Il haussa mme lgrement les paules devant les moustaches
correctes de M. Pqueur des Saulaies.

--coutez-moi bien, lui dit-il au bout d'un silence; vous voulez tre
prfet, n'est-ce pas?

Le sous-prfet sourit en se dandinant sur sa chaise.

--Alors, allez donner tout de suite une poigne de main  l'abb
Faujas, qui vous attend l-bas en regardant jouer au volant.

M. Pqueur des Saulaies resta muet, trs-surpris, ne comprenant pas.
Il leva les yeux sur M. de Condamin, auquel il demanda avec une
certaine inquitude:

--Est-ce aussi votre avis?

--Mais sans doute; allez lui donner une poigne de main, rpondit le
conservateur des eaux et forts.

Puis, il ajouta avec une pointe de moquerie:

--Interrogez ma femme, en qui vous avez toute confiance.

Madame de Condamin arrivait. Elle avait une dlicieuse toilette rose
et grise. Quand on lui eut parl de l'abb:

--Ah! vous avez tort de manquer de religion, dit-elle gracieusement au
sous-prfet; c'est  peine si l'on vous voit  l'glise, les jours de
crmonies officielles. Vraiment, cela me fait trop de chagrin;
il faut que je vous convertisse. Que voulez-vous qu'on pense du
gouvernement que vous reprsentez, si vous n'tes pas bien avec le bon
Dieu?... Laissez-nous, messieurs; je vais confesser monsieur Pqueur.

Elle s'tait assise, plaisantant, souriant.

--Octavie, murmura le sous-prfet, lorsqu'ils furent seuls, ne vous
moquez pas de moi. Vous n'tiez pas dvote,  Paris, rue du Helder.
Vous savez que je me tiens  quatre, pour ne pas clater, quand je
vous vois donner le pain bnit,  Saint-Saturnin.

--Vous n'tes point srieux, mon cher, rpondit-elle sur le mme ton;
cela vous jouera quelque mauvais tour. Rellement, vous m'inquitez,
je vous ai connu plus intelligent. tes-vous assez aveugle pour ne pas
voir que vous branlez dans le manche? Comprenez donc que si l'on
ne vous a point encore fait sauter, c'est qu'on ne veut pas donner
l'veil au lgitimistes de Plassans. Le jour o ils verront arriver
un autre sous-prfet, ils se mfieront; tandis qu'avec vous, ils
s'endorment, ils se croient certains de la victoire, aux prochaines
lections. Ce n'est pas flatteur, je le sais, d'autant plus que j'ai
la certitude absolue qu'on agit sans vous... Entendez-vous? mon cher,
vous tes perdu, si vous ne devinez certaines choses.

Il la regardait avec une vritable pouvante.

--Est-ce que le grand homme vous a crit? demanda-t-il, faisant
allusion  un personnage qu'ils dsignaient ainsi entre eux.

--Non, il a rompu entirement avec moi. Je ne suis pas une sotte, j'ai
compris la premire la ncessit de cette sparation. D'ailleurs, je
n'ai pas  me plaindre: il s'est montr trs-bon, il m'a marie, il
m'a donn d'excellents conseils, dont je me trouve bien.... Mais j'ai
gard des amis  Paris. Je vous jure que vous n'avez que juste le
temps de vous raccrocher aux branches. Ne faites plus le paen, allez
vite donner une poigne de main  l'abb Faujas... Vous comprendrez
plus tard, si vous ne devinez pas aujourd'hui.

M. Pqueur des Saulaies restait le nez baiss, un peu honteux de la
leon. Il tait trs-fat, il montra ses dents blanches, chercha  se
tirer du ridicule, en murmurant tendrement: --Si vous aviez voulu,
Octavie, nous aurions gouvern Plassans  nous deux. Je vous avais
offert de reprendre cette vie si douce....

--Dcidment, vous tes un sot, interrompit-elle d'une voix fche.
Vous m'agacez avec votre Octavie. Je suis madame de Condamin pour
tout le monde, mon cher.... Vous ne comprenez donc rien? J'ai trente
mille francs de rente; je rgne sur toute une sous-prfecture; je
vais partout, je suis partout respecte, salue, aime. Ceux qui
souponneraient le pass, n'auraient que plus d'amabilit pour moi....
Qu'est-ce que je ferais de vous, bon Dieu! Vous me gneriez. Je suis
une honnte femme, mon cher.

Elle s'tait leve. Elle s'approcha du docteur Porquier, qui, selon
son habitude, venait aprs ses visites passer une heure dans le jardin
de la sous-prfecture, pour entretenir sa belle clientle.

--Oh! docteur, j'ai une migraine, mais une migraine! dit-elle avec des
mines charmantes. a me tient l, dans le sourcil gauche.

--C'est le ct du coeur, madame, rpondit galamment le docteur.

Madame de Condamin sourit, sans pousser plus loin la consultation.
Madame Paloque se pencha  l'oreille de son mari, qu'elle amenait
chaque jour, afin de te recommander constamment  l'influence du
sous-prfet:

--Il ne les gurit pas autrement, murmura-t-elle.

Cependant, M. Pqueur des Saulaies, aprs avoir rejoint M. de Condamin
et M. Delangre, manoeuvrait habilement pour les conduire du ct de
la porte charretire. Quand il n'en fut plus qu' quelques pas, il
s'arrta, comme intress par la partie de volant qui continuait
dans l'impasse. L'abb Surin, les cheveux au vent, les manches de la
soutane retrousses, montrant ses poignets blancs et minces comme ceux
d'une femme, venait de reculer la distance, en plaant mademoiselle
Aurlie  vingt pas. Il se sentait regard, il se surpassait vraiment.
Mademoiselle Aurlie tait, elle aussi, dans un de ses bons jours, au
contact d'un tel matre. Le volant, lanc du poignet dcrivait une
courbe molle, trs-allonge; et cela avec une telle rgularit, qu'il
semblait tomber de lui-mme sur les raquettes, voler de l'une 
l'autre, du mme vol souple, sans que les joueurs bougeassent de
place. L'abb Surin, la taille un peu renverse, dveloppait les
grces de son buste.

--Trs-bien, trs-bien! cria le sous-prfet ravi. Ah! monsieur l'abb,
je vous fais mes compliments.

Puis, se tournant vers madame de Condamin, le docteur Porquier et les
Paloque:

--Venez donc, je n'ai jamais rien vu de pareil.... Vous permettez que
nous vous admirions, monsieur l'abb?

Toute la socit de la sous-prfecture forma alors un groupe, au fond
de l'impasse. L'abb Faujas n'avait pas boug; il rpondit, par un
lger signe de tte aux saluts de M. Delangre et de M. de Condamin. Il
marquait toujours les points. Quand Aurlie manqua le volant, il dit
avec bonhomie:

--Cela vous fait trois cent dix points, depuis qu'on a chang la
distance; votre soeur n'en a que quarante-sept.

Tout en ayant l'air de suivre le volant avec un vif intrt, il jetait
de rapides coups d'oeil sur la porte du jardin des Rastoil, reste
grande ouverte. M. Maffre seul s'y tait montr jusque-l. Il fut
appel de l'intrieur du jardin.

--Qu'ont-ils donc  rire si fort? lui demanda M. Rastoil, qui causait
avec M. de Bourdeu, devant la table rustique.

--C'est le secrtaire de monseigneur qui joue, rpondit M. Maffre. Il
fait des choses tonnantes, tout le quartier le regarde.... Monsieur
le cur, qui est l, en est merveill.

M. de Bourdeu prit une large prise, en murmurant: --Ah! monsieur
l'abb Faujas est l?

Il rencontra le regard de M. Rastoil. Tous deux semblrent gns.

--On m'a racont, hasarda le prsident, que l'abb est rentr en
faveur auprs de monseigneur.

--Oui, ce matin mme, dit M. Maffre. Oh! une rconciliation complte.
J'ai eu des dtails trs-touchants. Monseigneur a pleur.... Vraiment,
l'abb Fenil a eu quelques torts.

--Je vous croyais l'ami du grand vicaire, fit remarquer M. de Bourdeu.

--Sans doute, mais je suis aussi l'ami de monsieur le cur, rpliqua
vivement le juge de paix. Dieu merci! il est d'une pit qui dfie les
calomnies. N'est-on pas all jusqu' attaquer sa moralit? C'est une
honte!

L'ancien prfet regarda de nouveau le prsident d'un air singulier.

--Et n'a-t-on pas cherch  compromettre monsieur le cur dans les
affaires politiques! continua M. Maffre. On disait qu'il venait
tout bouleverser ici, donner des places  droite et  gauche, faire
triompher la clique de Paris. On n'aurait pas plus mal parl d'un chef
de brigands.... Un tas de mensonges, enfin!

M. de Bourdeu, du bout de sa canne, dessinait un profil sur le sable
de l'alle.

--Oui, j'ai entendu parler de ces choses, dit-il ngligemment; il
est bien peu croyable qu'un ministre de la religion accepte un tel
rle.... D'ailleurs, pour l'honneur de Plassans, je veux croire qu'il
chouerait compltement. Il n'y a ici personne  acheter.

--Des cancans! s'cria le prsident, en haussant les paules. Est-ce
qu'on retourne une ville comme une vieille veste? Paris peut nous
envoyer tous ses mouchards, Plassans restera lgitimiste. Voyez le
petit Pqueur? Nous n'en avons fait qu'une bouche.... Il faut que
le monde soit bien bte! On s'imagine alors que des personnages
mystrieux parcourent les provinces, offrant des places. Je vous avoue
que je serais bien curieux de voir un de ces messieurs.

Il se fchait. M. Maffre, inquiet, crut devoir se dfendre.

--Permettez, interrompit-il, je n'ai pas affirm que monsieur l'abb
Faujas ft un agent bonapartiste; au contraire, j'ai trouv cette
accusation absurde.

--Eh! il n'est plus question de l'abb Faujas; je parle en gnral. On
ne se vend pas comme cela, que diable!... L'abb Faujas est au-dessus
de tous les soupons.

Il y eut un silence. M. de Bourdeu achevait le profil, sur le sable,
par une grande barbe en pointe.

--L'abb Faujas n'a pas d'opinion politique, dit-il de sa voix sche.

--videmment, reprit M. Rastoil; nous lui reprochions son
indiffrence; mais, aujourd'hui, je l'approuve. Avec tous ces
bavardages, la religion se trouverait compromise.... Vous le savez
comme moi, Bourdeu, on ne peut l'accuser de la moindre dmarche
louche. Jamais on ne l'a vu  la sous-prfecture, n'est-ce pas? Il est
rest trs-dignement  sa place.... S'il tait bonapartiste, il ne
s'en cacherait pas, parbleu!

--Sans doute.

--Ajoutez qu'il mne une vie exemplaire. Ma femme et mon fils m'ont
donn sur son compte des dtails qui m'ont vivement mu.

A ce moment, les rires redoublrent, dans l'impasse. La voix de l'abb
Faujas s'leva, complimentant mademoiselle Aurlie sur un coup de
raquette vraiment remarquable. M. Rastoil, qui s'tait interrompu,
reprit avec un sourire:

--Vous entendez? Qu'ont-ils donc  s'amuser ainsi? Cela donne envie
d'tre jeune.

Puis, de sa voix grave: --Oui, ma femme et mon fils m'ont fait aimer
l'abb Faujas. Nous regrettons vivement que sa discrtion l'empche
d'tre des ntres.

M. de Bourdeu approuvait de la tte, lorsque des applaudissements
s'levrent dans l'impasse. Il y eut un tohu-bohu de pitinements, de
rires, de cris, toute une bouffe de gaiet d'coliers en rcration.
M. Rastoil quitta son sige rustique.

--Ma foi! dit-il avec bonhomie, allons voir; je finis par avoir des
dmangeaisons dans les jambes.

Les deux autres le suivirent. Tous trois restrent devant la petite
porte. C'tait la premire fois que le prsident et l'ancien prfet
s'aventuraient jusque-l. Quand ils aperurent, au fond de l'impasse,
le groupe form par la socit de la sous-prfecture, ils prirent des
mines graves. M. Pqueur des Saulaies de son ct, se redressa, se
campa dans une attitude officielle; tandis que madame de Condamin,
trs-rieuse, se glissait le long des murs, emplissant l'impasse du
frlement de sa toilette rose. Les deux socits s'piaient par des
coups d'oeil de ct, ne voulant cder la place ni l'une ni l'autre;
et, entre elles, l'abb Faujas, toujours sur la porte des Mouret,
tenant son brviaire sous le bras, s'gayait doucement, sans paratre
le moins du monde comprendre la dlicatesse de la situation.

Cependant, tous les assistants retenaient leur haleine. L'abb Surin,
voyant grossir son public, voulut enlever les applaudissements par un
dernier tour d'adresse. Il s'ingnia, se proposa des difficults, se
tournant, jouant sans regarder venir le volant, le devinant en quelque
sorte, le renvoyant  mademoiselle Aurlie, par-dessus sa tte, avec
une prcision mathmatique. Il tait trs-rouge, suant, dcoiff;
son rabat, qui avait compltement tourn, lui pendait maintenant sur
l'paule droite. Mais il restait vainqueur, l'air riant, charmant
toujours. Les deux socits s'oubliaient  l'admirer; madame de
Condamin rprimait les bravos, qui clataient trop tt, en agitant son
mouchoir de dentelle. Alors, le jeune abb, raffinant encore, se mit 
faire de petits sauts sur lui-mme,  droite,  gauche, les calculant
de faon  recevoir chaque fois le volant dans une nouvelle position.
C'tait le grand exercice final. Il acclrait le mouvement, lorsque,
en sautant, le pied lui manqua; il faillit tomber sur la poitrine de
madame de Condamin, qui avait tendu les bras en poussant un cri. Les
assistants, le croyant bless, se prcipitrent; mais lui, chancelant,
se rattrapant  terre sur les genoux et sur les mains, se releva d'un
bond suprme, ramassa, renvoya  mademoiselle Aurlie le volant, qui
n'avait pas encore touch le sol. Et la raquette haute, il triompha,

--Bravo! bravo! cria M. Pqueur des Saulaies en s'approchant.

--Bravo! le coup est superbe! rpta M. Rastoil, qui s'avana
galement.

La partie fut interrompue. Les deux socits avaient envahi l'impasse;
elles se mlaient, entouraient l'abb Surin, qui, hors d'haleine,
s'appuyait au mur,  ct de l'abb Faujas. Tout le monde parlait  la
fois.

--J'ai cru qu'il avait la tte casse en deux, disait le docteur
Porquier  M. Maffre d'une voix pleine d'motion.

--Vraiment, tous ces jeux finissent mal, murmura M. de Bourdeu en
s'adressant  M. Delangre et aux Paloque, tout en acceptant une
poigne de main de M. de Condamin, qu'il vitait dans les rues, pour
ne pas avoir  le saluer.

Madame de Condamin allait du sous-prfet au prsident, les mettait en
face l'un de l'autre, rptait:

--Mon Dieu! je suis plus malade que lui, j'ai cru que nous allions
tomber tous les deux. Vous avez vu, c'est une grosse pierre. --Elle
est l, tenez, dit M. Rastoil; il a d la rencontrer sous son talon.

--C'est cette pierre ronde, vous croyez? demanda M. Pqueur des
Saulaies en ramassant le caillou.

Jamais ils ne s'taient parl en dehors des crmonies officielles.
Tous deux se mirent  examiner la pierre; ils se la passaient, se
faisaient remarquer qu'elle tait tranchante et qu'elle aurait pu
couper le soulier de l'abb. Madame de Condamin, entre eux, leur
souriait, leur assurait qu'elle commenait  se remettre.

--Monsieur l'abb se trouve mal! s'crirent les demoiselles Rastoil.

L'abb Surin, en effet, tait devenu trs-ple, en entendant parler du
danger qu'il avait couru. Il flchissait, lorsque l'abb Faujas, qui
s'tait tenu  l'cart, le prit entre ses bras puissants et le porta
dans le jardin des Mouret, o il l'assit sur une chaise. Les deux
socits envahirent la tonnelle. L, le jeune abb s'vanouit
compltement.

--Rose, de l'eau, du vinaigre! cria l'abb Faujas en s'lanant vers
le perron.

Mouret, qui tait dans la salle  manger, parut  la fentre; mais, en
voyant tout ce monde au fond de son jardin, il recula comme pris de
peur; il se cacha, ne se montra plus. Cependant, Rose arrivait avec
toute une pharmacie. Elle se htait, elle grognait:

--Si madame tait l, au moins; elle est au sminaire, pour le
petit... Je suis toute seule, je ne peux pas faire l'impossible,
n'est-ce pas?... Allez, ce n'est pas monsieur qui bougerait. On
pourrait mourir avec lui. Il est dans la salle  manger,  se cacher
comme un sournois. Non, un verre d'eau, il ne vous le donnerait pas;
il vous laisserait crever.

Tout en mchant ces paroles, elle tait arrive devant l'abb Surin
vanoui. --Oh! le Jsus! dit-elle avec une tendresse apitoye de
commre.

L'abb Surin, les yeux ferms, la face ple entre ses longs cheveux
blonds, ressemblait  un de ces martyrs aimables qui se pment sur les
images de saintet. L'ane des demoiselles Rastoil lui soutenait la
tte, renverse mollement, dcouvrant le cou blanc et dlicat. On
s'empressa. Madame de Condamin,  lgers coups, lui tamponna les
tempes avec un linge tremp dans de l'eau vinaigre. Les deux socits
attendaient, anxieuses. Enfin il ouvrit les yeux, mais il les referma.
Il s'vanouit encore deux fois.

--Vous m'avez fait une belle peur! lui dit poliment le docteur
Porquier, qui avait gard sa main dans la sienne.

L'abb restait assis, confus, remerciant, assurant que ce n'tait
rien. Puis, il vit qu'on lui avait dboutonn sa soutane et qu'il
avait le cou nu; il sourit, il remit son rabat. Et, comme on lui
conseillait de se tenir tranquille, il voulut montrer qu'il tait
solide; il retourna dans l'impasse avec les demoiselles Rastoil, pour
finir la partie.

--Vous tes trs-bien ici, dit M. Rastoil  l'abb Faujas, qu'il
n'avait pas quitt.

--L'air est excellent sur cette cte, ajouta M. Pqueur des Saulaies
de son air charmant.

Les deux socits regardaient curieusement la maison des Mouret.

--Si ces dames et ces messieurs, dit Rose, veulent rester un instant
dans le jardin.... Monsieur le cur est chez lui.... Attendez, je vais
aller chercher des chaises.

Et elle fit trois voyages, malgr les protestations. Alors, aprs
s'tre regardes un instant, les deux socits s'assirent par
politesse. Le sous-prfet s'tait mis  la droite de l'abb Faujas,
tandis que le prsident se plaait  sa gauche. La conversation fut
trs-amicale.

--Vous n'tes pas un voisin tapageur, monsieur le cur, rptait
gracieusement M. Pqueur des Saulaies. Vous ne sauriez croire le
plaisir que j'ai  vous apercevoir, tous les jours, aux mmes heures,
dans ce petit paradis. Cela me repose de mes tracas.

--Un bon voisin, c'est chose si rare! reprenait M. Rastoil.

--Sans doute, interrompait M. de Bourdeu; monsieur le cur a mis
ici une heureuse tranquillit de clotre. Pendant que l'abb Faujas
souriait et saluait, M. de Condamin, qui ne s'tait pas assis, vint se
pencher  l'oreille de M. Delangre, en murmurant:

--Voil Rastoil qui rve une place de substitut pour son flandrin de
fils.

M. Delangre lui lana un regard terrible, tremblant  l'ide que
ce buvard incorrigible pouvait tout gter; ce qui n'empcha pas le
conservateur des eaux et forts d'ajouter:

--Et Bourdeu qui croit dj avoir rattrap sa prfecture!

Mais madame de Condamin venait de produire une sensation, en disant
d'un air fin:

--Ce que j'aime dans ce jardin, c'est ce charme intime qui semble en
faire un petit coin ferm  toutes les misres de ce monde. Can et
Abel s'y seraient rconcilis.

Et elle avait soulign sa phrase en l'accompagnant de deux coups
d'oeil,  droite et  gauche, vers les jardins voisins. M. Maffre et
le docteur Porquier hochrent la tte d'un air d'approbation; tandis
que les Paloque s'interrogeaient, inquiets, ne comprenant pas,
craignant de se compromettre d'un ct ou d'un autre, s'ils ouvraient
la bouche.

Au bout d'un quart d'heure, M. Rastoil se leva.

--Ma femme ne va plus savoir o nous sommes passs, murmura-t-il.

Tout le monde s'tait mis debout, un peu embarrass pour prendre
cong. Mais l'abb Faujas tendit les mains: --Mon paradis reste
ouvert, dit-il de son air le plus souriant.

Alors, le prsident promit de rendre, de temps  autre, une visite
 monsieur le cur. Le sous-prfet s'engagea de mme, avec plus
d'effusion. Et les deux socits restrent encore l cinq grandes
minutes  se complimenter, pendant que, dans l'impasse, les rires des
demoiselles Rastoil et de l'abb Surin s'levaient de nouveau. La
partie avait repris tout son feu; le volant allait et venait, d'un vol
rgulier, au-dessus de la muraille.



XV


Un vendredi, madame Paloque, qui entrait  Saint-Saturnin, fut
toute surprise d'apercevoir Marthe agenouille devant la chapelle
Saint-Michel. L'abb Faujas confessait.

--Tiens! pensa-t-elle, est-ce qu'elle aurait fini par toucher le coeur
de l'abb? Il faut que je reste. Si madame de Condamin venait, ce
serait drle.

Elle prit une chaise, un peu en arrire, s'agenouillant  demi, la
face entre les mains, comme abme dans une prire ardente; elle
carta les doigts, elle regarda. L'glise tait trs-sombre. Marthe,
la tte tombe sur son livre de messe, semblait dormir; elle faisait
une masse noire contre la blancheur d'un pilier; et, de tout son tre,
ses paules seules vivaient, souleves par de gros soupirs. Elle tait
si profondment abattue, qu'elle laissait passer son tour,  chaque
nouvelle pnitente que l'abb Faujas expdiait. L'abb attendait une
minute, s'impatientait, frappait de petits coups secs contre le bois
du confessionnal. Alors, une des femmes qui se trouvaient l, voyant
que Marthe ne bougeait pas, se dcidait  prendre sa place. La
chapelle se vidait, Marthe restait immobile et pme. --Elle est
joliment prise, se dit la Paloque; c'est indcent, de s'taler comme
a dans une glise.... Ah! voici madame de Condamin.

En effet, madame de Condamin entrait. Elle s'arrta un instant devant
le bnitier, tant son gant, se signant d'un geste joli. Sa robe de
soie eut un murmure dans l'troit chemin mnag entre les chaises.
Quand elle s'agenouilla, elle emplit la haute vote du frisson de
ses jupes. Elle avait son air affable, elle souriait aux tnbres
de l'glise. Bientt, il ne resta plus qu'elle et Marthe. L'abb se
fchait, tapait plus fort contre le bois du confessionnal.

--Madame, c'est  vous, je suis la dernire, murmura obligeamment
madame de Condamin, en se penchant vers Marthe, qu'elle n'avait pas
reconnue.

Celle-ci tourna la face, une face nerveusement amincie, ple d'une
motion extraordinaire; elle ne parut pas comprendre. Elle sortait
comme d'un sommeil extatique, les paupires battantes.

--Eh bien, mesdames, eh bien? dit l'abb, qui entr'ouvrit la porte du
confessionnal.

Madame de Condamin se leva, souriante, obissant  l'appel du prtre.
Mais, l'ayant reconnue, Marthe entra brusquement dans la chapelle;
puis, elle tomba de nouveau sur les genoux, demeura l,  trois pas.

La Paloque s'amusait beaucoup; elle esprait que les deux femmes
allaient se prendre aux cheveux. Marthe devait tout entendre, car
madame de Condamin avait une voix de flte; elle bavardait ses pchs,
elle animait le confessionnal d'un commrage adorable. A un moment,
elle eut mme un rire, un petit rire touff, qui fit lever la face
souffrante de Marthe. D'ailleurs elle eut promptement fini. Elle s'en
allait, lorsqu'elle revint, se courbant, causant toujours, mais sans
s'agenouiller.

--Cette grande diablesse se moque de madame Mouret et de l'abb,
pensait la femme du juge; elle est trop fine pour dranger sa vie.

Enfin, madame de Condamin se retira. Marthe la suivit des yeux,
paraissant attendre qu'elle ne ft plus l. Alors, elle s'appuya au
confessionnal, se laissa aller, heurta rudement le bois de ses genoux.
Madame Paloque s'tait rapproche, allongeant le cou; mais elle ne vit
que la robe sombre de la pnitente qui dbordait et s'talait. Pendant
prs d'une demi-heure, rien ne bougea. Elle crut un moment surprendre
des sanglots touffs dans le silence frissonnant, que coupait parfois
un craquement sec du confessionnal. Cet espionnage finissait par
l'ennuyer; elle ne restait que pour dvisager Marthe  sa sortie.

L'abb Faujas quitta le confessionnal le premier, fermant la porte
d'une main irrite. Madame Mouret demeura longtemps encore, immobile,
courbe, dans l'troite caisse. Quand elle se retira, la voilette
baisse, elle paraissait brise. Elle oublia de se signer.

--Il y a de la brouille, l'abb n'a pas t gentil, murmura la
Paloque, qui la suivit jusque sur la place de l'Archevch.

Elle s'arrta, hsita un instant; puis, aprs s'tre assure que
personne ne l'piait, elle fila sournoisement dans la maison
qu'occupait l'abb Fenil,  un des angles de la place.

Maintenant, Marthe vivait  Saint-Saturnin. Elle remplissait ses
devoirs religieux avec une grande ferveur. Mme l'abb Faujas la
grondait souvent de la passion qu'elle mettait dans la pratique. Il ne
lui permettait de communier qu'une fois par mois, rglait ses heures
d'exercices pieux, exigeait d'elle qu'elle ne s'enfermt pas dans la
dvotion. Elle l'avait longtemps suppli, avant qu'il lui accordt
d'assister chaque matin  une messe basse. Un jour, comme elle lui
racontait qu'elle s'tait couche pendant une heure sur le carreau
glac de sa chambre, pour se punir d'une faute, il s'emporta, il lui
dit que le confesseur avait seul le droit d'imposer des pnitences.
Il la menait trs-durement, la menaait de la renvoyer  l'abb
Bourrette, si elle ne s'humiliait pas.

--J'ai eu tort de vous accepter, rptait-il souvent; je ne veux que
des mes obissantes.

Elle tait heureuse de ces coups. La main de fer qui la pliait, la
main qui la retenait au bord de cette adoration continue, au fond de
laquelle elle aurait voulu s'anantir, la fouettait d'un dsir sans
cesse renaissant. Elle restait nophyte, elle ne descendait que peu 
peu dans l'amour, arrte brusquement, devinant d'autres profondeurs,
ayant le ravissement de ce lent voyage vers des joies qu'elle
ignorait. Ce grand repos qu'elle avait d'abord got dans l'glise,
cet oubli du dehors et d'elle-mme, se changeait en une jouissance
active, en un bonheur qu'elle voquait, qu'elle louchait. C'tait le
bonheur dont elle avait vaguement senti le dsir depuis sa jeunesse,
et qu'elle trouvait enfin  quarante ans; un bonheur qui lui
suffisait, qui l'emplissait de ses belles annes mortes, qui la
faisait vivre en goste, occupe  toutes les sensations nouvelles
s'veillant en elle comme des caresses.

--Soyez bon, murmurait-elle  l'abb Faujas; soyez bon, car j'ai
besoin de bont.

Et lorsqu'il tait bon, elle l'aurait remerci  deux genoux. Il se
montrait souple alors, lui parlait paternellement, lui expliquait
qu'elle tait trop vive d'imagination. Dieu, disait-il, n'aimait
pas qu'on l'adort ainsi, par coups de tte. Elle souriait, elle
redevenait belle, et jeune, et rougissante. Elle promettait d'tre
sage. Puis, dans quelque coin noir, elle avait des actes de foi qui
l'crasaient sur les dalles; elle n'tait plus agenouille, elle
glissait, presque assise  terre, balbutiant des paroles ardentes; et,
quand les paroles se mouraient, elle continuait sa prire par un lan
de tout son tre, par un appel  ce baiser divin qui passait sur ses
cheveux, sans se poser jamais.

Marthe, au logis, devint querelleuse. Jusque-l elle s'tait
trane, indiffrente, lasse, heureuse, lorsque son mari la laissait
tranquille; mais, depuis qu'il passait les journes  la maison,
ayant perdu son bavardage taquin, maigrissant et jaunissant, il
l'impatientait.

--Il est toujours dans nos jambes, disait-elle  la cuisinire.

--Pardi! c'est par mchancet, rpondait celle-ci. Au fond, il n'est
pas bon homme. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'en aperois. C'est
comme la mine sournoise qu'il fait, lui qui aime tant  parler,
croyez-vous qu'il ne joue pas la comdie pour nous apitoyer? Il enrage
de bouder, mais il tient bon, afin qu'on le plaigne et qu'on en passe
par ses volonts. Allez, madame, vous avez joliment raison de ne pas
vous arrter  ces simagres-l.

Mouret tenait les deux femmes par l'argent. Il ne voulait point se
disputer, de peur de troubler davantage sa vie. S'il ne grondait plus,
tatillonnant, pitinant, il occupait encore les tristesses qui le
prenaient en refusant une pice de cent sous  Marthe ou  Rose. Il
donnait par mois cent francs  cette dernire pour la nourriture; le
vin, l'huile, les conserves taient dans la maison. Mais il fallait
quand mme que la cuisinire arrivt au bout du mois, quitte  y
mettre du sien. Quant  Marthe, elle n'avait rien; il la laissait
absolument sans un sou. Elle en tait rduite  s'entendre avec Rose,
 tcher d'conomiser dix francs sur les cent francs du mois. Souvent
elle n'avait pas de bottines  se mettre. Elle tait oblige d'aller
chez sa mre pour lui emprunter l'argent d'une robe ou d'un chapeau.

--Mais Mouret devient fou! criait madame Rougon; tu ne peux pourtant
pas aller toute nue. Je lui parlerai.

--Je vous en supplie, ma mre, n'en faites rien, rpondait-elle. Il
vous dteste. Il me traiterait encore plus mal, s'il savait que je
vous raconte ces choses.

Elle pleurait, elle ajoutait:

--Je l'ai longtemps dfendu, mais aujourd'hui je n'ai plus la force de
me taire.... Vous vous rappelez, lorsqu'il ne voulait pas que je misse
seulement le pied dans la rue. Il m'enfermait, il usait de moi comme
d'une chose. Maintenant, s'il se montre si dur, c'est qu'il voit bien
que je lui ai chapp, et que je ne consentirai jamais plus  tre sa
bonne. C'est un homme sans religion, un goste, un mauvais coeur.

--Il ne te bat pas, au moins?

--Non, mais cela viendra. Il n'en est qu' tout me refuser. Voil cinq
ans que je n'ai pas achet de chemises. Hier, je lui montrais celles
que j'ai; elles sont uses, et si pleines de reprises, que j'ai honte
de les porter. Il les a regardes, les a ttes, en disant qu'elles
pouvaient parfaitement aller jusqu' l'anne prochaine... Je n'ai pas
un centime  moi; il faut que je pleure pour une pice de vingt sous.
L'autre jour, j'ai d emprunter deux sous  Rose pour acheter du fil.
J'ai recousu mes gants, qui s'ouvraient de tous les cts.

Et elle racontait vingt autres dtails: les points qu'elle faisait
elle-mme  ses bottines avec du fil poiss; les rubans qu'elle lavait
dans du th, pour rafrachir ses chapeaux; l'encre qu'elle talait sur
les plis lims de son unique robe de soie, afin d'en cacher l'usure.
Madame Rougon s'apitoyait, l'encourageait  la rvolte. Mouret tait
un monstre. Il poussait l'avarice, disait Rose, jusqu' compter les
poires du grenier et les morceaux de sucre des armoires, surveillant
les conserves, mangeant lui-mme les crotes de pain de la veille.

Marthe souffrait surtout de ne pouvoir donner aux qutes de
Saint-Saturnin; elle cachait des pices de dix sous dans des morceaux
de papier, qu'elle gardait prcieusement pour les grand'messes des
dimanches. Maintenant, quand les dames patronnesses de l'oeuvre de la
Vierge offraient quelque cadeau  la cathdrale, un saint-ciboire,
une croix d'argent, une bannire, elle tait toute honteuse; elle les
vitait, feignant d'ignorer leur projet. Ces dames la plaignaient
beaucoup. Elle aurait vol son mari, si elle avait trouv la clef sur
le secrtaire, tant le besoin d'orner cette glise qu'elle aimait, la
torturait. Une jalousie de femme trompe la prenait aux entrailles,
lorsque l'abb Faujas se servait d'un calice donn par madame de
Condamin; tandis que, les jours o il disait la messe sur la nappe
d'autel qu'elle avait brode, elle prouvait une joie profonde, priant
avec des frissons, comme si quelque chose d'elle-mme se trouvait sous
les mains largies du prtre. Elle aurait voulu qu'une chapelle tout
entire lui appartnt; elle rvait d'y mettre une fortune, de s'y
enfermer, de recevoir Dieu chez elle, pour elle seule.

Rose, qui recevait ses confidences, s'ingniait pour lui procurer de
l'argent. Cette anne-l, elle fit disparatre les plus beaux fruits
du jardin et les vendit; elle dbarrassa galement le grenier d'un tas
de vieux meubles, si bien qu'elle finit par runir une somme de trois
cents francs, qu'elle remit triomphalement  Marthe. Celle-ci embrassa
la vieille cuisinire.

--Ah! que tu es bonne! dit-elle en la tutoyant. Tu es sre au moins
qu'il n'a rien vu?... J'ai regard, l'autre jour, rue des Orfvres,
des petites burettes d'argent cisel, toutes mignonnes; elles sont de
deux cents francs.... Tu vas me rendre un service, n'est-ce pas? Je ne
veux pas les acheter moi-mme, parce qu'on pourrait me voir entrer.
Dis  ta soeur d'aller les prendre; elle les apportera  la nuit, elle
te les remettra par la fentre de ta cuisine.

Cet achat des burettes fut pour elle toute une intrigue dfendue, o
elle gota de vives jouissances. Elle les garda, pendant trois jours,
au fond d'une armoire, caches derrire des paquets de linge;
et, lorsqu'elle les donna  l'abb Faujas, dans la sacristie de
Saint-Saturnin, elle tremblait, elle balbutiait. Lui, la gronda
amicalement. Il n'aimait point les cadeaux; il parlait de l'argent
avec le ddain d'un homme fort, qui n'a que des besoins de puissance
et de domination. Pendant ses deux premires annes de misre, mme
les jours o sa mre et lui vivaient de pain et d'eau, il n'avait
jamais song  emprunter dix francs aux Mouret.

Marthe trouva une cachette sre pour les cent francs qui lui
restaient. Elle devenait avare, elle aussi; elle calculait l'emploi
de cet argent, achetait chaque matin une chose nouvelle. Comme elle
restait trs-hsitante, Rose lui apprit que madame Trouche voulait lui
parler en particulier. Olympe, qui s'arrtait pendant des heures dans
la cuisine, tait devenue l'amie intime de Rose,  laquelle elle
empruntait souvent quarante sous, pour ne pas avoir  remonter les
deux tages, les jours o elle disait avoir oubli son porte-monnaie.

--Montez la voir, ajouta la cuisinire; vous serez mieux pour
causer.... Ce sont de braves gens, et qui aiment beaucoup monsieur le
cur. Ils ont eu bien des tourments, allez. a fend le coeur, tout ce
que madame Olympe m'a racont.

Marthe trouva Olympe en larmes. Ils taient trop bons, on avait
toujours abus d'eux; et elle entra dans des explications sur leurs
affaires de Besanon, o la coquinerie d'un associ leur avait mis
de lourdes dettes sur le dos. Le pis tait que les cranciers se
fchaient. Elle venait de recevoir une lettre d'injures, dans laquelle
on la menaait d'crire au maire et  l'vque de Plassans.

-Je suis prte  tout souffrir, ajouta-t-elle en sanglotant; mais je
donnerais ma tte, pour que mon frre ne ft pas compromis.... Il a
dj trop fait pour nous; je ne veux lui parler de rien, car il n'est
pas riche, il se tourmenterait inutilement .... Mon Dieu! comment
faire pour empcher cet homme d'crire? Ce serait  mourir de honte,
si une pareille lettre arrivait  la mairie et  l'vch. Oui, je
connais mon frre, il en mourrait.

Alors, les larmes montrent aussi aux yeux de Marthe. Elle tait toute
ple, elle serrait les mains d'Olympe. Puis, sans que celle-ci lui et
rien demand, elle offrit ses cent francs.

--C'est peu sans doute; mais, si cela pouvait conjurer le pril?
demanda-t-elle avec anxit.

--Cent francs, cent francs, rptait Olympe; non, non, il ne se
contentera jamais de cent francs.

Marthe fut dsespre. Elle jurait qu'elle ne possdait pas davantage.
Elle s'oublia jusqu' parler des burettes. Si elle ne les avait pas
achetes, elle aurait pu donner les trois cents francs. Les yeux de
madame Trouche s'taient allums.

--Trois cents francs, c'est juste ce qu'il demande, dit-elle. Allez,
vous auriez rendu un plus grand service  mon frre, en ne lui faisant
pas ce cadeau, qui restera  l'glise, d'ailleurs. Que de belles
choses les dames de Besanon lui ont apportes! Aujourd'hui, il n'en
est pas plus riche pour cela. Ne donnez plus rien, c'est une volerie.
Consultez-moi. Il y a tant de misres caches! Non, cent francs ne
suffiront jamais.

Au bout d'une grande demi-heure de lamentations, lorsqu'elle vit que
Marthe n'avait rellement que cent francs, elle finit cependant par
les accepter.

--Je vais les envoyer pour faire patienter cet homme, murmura-t-elle,
mais il ne nous laissera pas la paix longtemps.... Et surtout, je vous
en supplie, ne parlez pas de cela  mon frre; vous le tueriez.... Il
vaut mieux aussi que mon mari ignore nos petites affaires; il est si
fier, qu'il ferait des btises pour s'acquitter envers vous. Entre
femmes, on s'entend toujours. Marthe fut trs-heureuse de ce prt. Ds
lors, elle eut un nouveau souci: carter de l'abb Faujas, sans qu'il
s'en doutt, le danger qui le menaait. Elle montait souvent chez les
Trouche, passait l des heures,  chercher avec Olympe le moyen de
payer les crances. Celle-ci lui avait racont que de nombreux billets
en souffrance taient endosss par le prtre, et que le scandale
serait norme, si jamais ces billets taient envoys  quelque
huissier de Plassans. Le chiffre des crances tait si gros, selon
elle, que longtemps elle refusa de le dire, pleurant plus fort,
lorsque Marthe la pressait. Un jour enfin, elle parla de vingt mille
francs. Marthe resta glace. Jamais elle ne trouverait vingt mille
francs. Les yeux fixes, elle pensait qu'il lui faudrait attendre la
mort de Mouret, pour disposer d'une pareille somme.

--Je dis vingt mille francs en gros, se hta d'ajouter Olympe, que sa
mine grave inquita; mais nous serions bien contents de pouvoir les
payer en dix ans, par petits -compte. Les cranciers attendraient
tout le temps qu'on voudrait, s'ils savaient toucher rgulirement....
C'est bien fcheux que nous ne trouvions pas une personne qui ait
confiance en nous et qui nous fasse les quelques avances ncessaires.

C'tait l le sujet habituel de leur conversation. Olympe parlait
souvent aussi de l'abb Faujas, qu'elle paraissait adorer. Elle
racontait  Marthe des particularits intimes sur le prtre: il
craignait les chatouilles; il ne pouvait pas dormir sur le ct
gauche; il avait une fraise  l'paule droite, que rougissait en mai,
comme un fruit naturel. Marthe souriait, ne se lassait jamais de ces
dtails; elle questionnait la jeune femme sur son enfance, sur celle
de son frre. Puis, quand la question d'argent revenait, elle tait
comme folle de son impuissance; elle se laissait aller  se plaindre
amrement de Mouret, qu'Olympe, enhardie, finit par ne plus nommer
devant elle que le vieux grigou. Parfois, lorsque Trouche rentrait
de son bureau, les deux femmes taient encore l,  causer; elles se
taisaient, changeaient de conversation. Trouche gardait une attitude
digne. Les dames patronnesses de l'oeuvre de la Vierge taient
trs-contentes de lui. On ne le voyait dans aucun caf de la ville.

Cependant, Marthe, pour venir en aide  Olympe, qui parlait certains
jours de se jeter par la fentre, poussa Rose  porter chez un
brocanteur du march toutes les vieilleries inutiles jetes dans
les coins. Les deux femmes furent d'abord timides; elles ne firent
enlever, pendant l'absence de Mouret, que les chaises et les tables
cloppes; puis, elles s'attaqurent aux objets srieux, vendirent
des porcelaines, des bijoux, tout ce qui pouvait disparatre, sans
produire un trop grand vide. Elles taient sur une pente fatale; elles
auraient fini par enlever les gros meubles et ne laisser que les
quatre murs, si Mouret n'avait trait Rose un jour de voleuse, en la
menaant du commissaire.

--Moi, une voleuse! monsieur! s'tait-elle crie. Faites bien
attention  ce que vous dites!... Parce que vous m'avez vue vendre
une bague de madame. Elle tait  moi, cette bague; madame me l'avait
donne, madame n'est pas chienne comme vous... Vous n'avez pas honte,
de laisser votre pauvre femme sans un sou! Elle n'a pas de souliers 
se mettre. L'autre jour, j'ai pay la laitire.... Eh bien! oui, j'ai
vendu sa bague. Aprs? Est-ce que sa bague n'est pas  elle? Elle
peut bien en faire de l'argent, puisque vous lui refusez tout.... Je
vendrais la maison, vous entendez? La maison tout entire. Cela me
fait trop de peine de la voir aller nue comme saint Jean.

Mouret alors exera une surveillance de toutes les heures; il ferma
les armoires et prit les clefs. Quand Rose sortait, il lui regardait
les mains d'un air dfiant; il ttait ses poches, s'il croyait
remarquer quelque gonflement suspect sous sa jupe. Il racheta chez
le brocanteur du march certains objets qu'il posa  leur place, les
essuyant, les soignant avec affectation, devant Marthe, pour lui
rappeler ce qu'il nommait les vols de Rose. Jamais il ne la mettait
directement en cause. Il la tortura surtout avec une carafe en cristal
taill, vendue pour vingt sous par la cuisinire. Celle-ci, qui avait
prtendu l'avoir casse, devait la lui apporter sur la table,  chaque
repas. Un matin, au djeuner, exaspre, elle la laissa tomber devant
lui.

--Maintenant, monsieur, elle est bien casse, n'est-ce pas? dit-elle
en lui riant au nez.

Et, comme il la chassait:

--Essayez donc!... Il y a vingt-cinq ans que je vous sers, monsieur.
Madame s'en irait avec moi.

Marthe, pousse  bout, conseille par Rose et par Olympe, se rvolta
enfin. Il lui fallait absolument cinq cents francs. Depuis huit jours,
Olympe sanglotait, en prtendant que si elle n'avait pas cinq cents
francs  la fin du mois, un des billets endosss par l'abb Faujas
allait tre publi dans un journal de Plassans. Ce billet publi,
cette menace effrayante qu'elle ne s'expliquait pas nettement,
pouvanta Marthe et la dcida  tout oser. Le soir, en se couchant,
elle demanda les cinq cents francs  Mouret; puis, comme il la
regardait ahuri, elle parla de ses quinze annes d'abngation, des
quinze annes passes par elle  Marseille, derrire un comptoir, la
plume  l'oreille, ainsi qu'un commis.

--Nous avons gagn l'argent ensemble, dit-elle; il est  nous deux. Je
veux cinq cents francs.

Mouret sortit de son mutisme avec une violence extrme. Tout son
emportement bavard reparut.

--Cinq cents francs! cria-t-il. Est-ce pour ton cur?... Je fais
l'imbcile, maintenant, je me tais, parce que j'en aurais trop  dire.
Mais il ne faut pas croire que vous vous moquerez de moi jusqu' la
fin.... Cinq cents francs! Pourquoi pas la maison! Il est vrai qu'elle
est  lui, la maison! Et il veut l'argent, n'est-ce pas? Il t'a dit
de me demander l'argent?... Quand je pense que je suis chez moi comme
dans un bois! On finira par me voler mon mouchoir dans ma poche. Je
parie que, si je montais fouiller sa chambre, je trouverais toutes mes
pauvres affaires au fond de ses tiroirs. Il me manque trois caleons,
sept paires de chaussettes, quatre ou cinq chemises; j'ai fait le
compte hier. Plus rien n'est  moi, tout disparat, tout s'en va....
Non, pas un sou, pas un sou, entends-tu!

--Je veux cinq cents francs, la moiti de l'argent m'appartient,
rpta-t-elle tranquillement.

Pendant une heure, Mouret tempta, se fouettant, se lassant  crier
vingt fois le mme reproche. Il ne reconnaissait plus sa femme; elle
l'aimait avant l'arrive du cur, elle l'coutait, elle prenait
les intrts de la maison, il fallait vraiment que les gens qui la
poussaient contre lui fussent de bien mchantes gens. Puis, sa voix
s'embarrassa; il se laissa aller dans un fauteuil, rompu, aussi faible
qu'un enfant.

--Donne-moi la clef du secrtaire? demanda Marthe.

Il se releva, mit ses dernires forces dans un cri suprme.

--Tu veux tout prendre, n'est-ce pas? laisser tes enfants sur la
paille, ne pas nous garder un morceau de pain?... Eh bien! prends
tout, appelle Rose pour qu'elle emplisse son tablier. Tiens, voici la
clef.

Et il jeta la clef, que Marthe cacha sous son oreiller. Elle tait
toute ple de cette querelle, la premire querelle violente qu'elle
et avec son mari. Elle se coucha; lui, passa la nuit dans le
fauteuil. Vers le matin, elle l'entendit sangloter. Elle lui aurait
rendu la clef, s'il n'tait descendu au jardin comme un fou, bien
qu'il fit encore nuit noire.

La paix parut se rtablir. La clef du secrtaire restait pendue  un
clou, prs de la glace. Marthe, qui n'tait pas habitue  voir de
grosses sommes  la fois, avait une sorte de peur de l'argent. Elle se
montra d'abord trs-discrte, honteuse, chaque fois qu'elle ouvrait
le tiroir, o Mouret gardait toujours en espces une dizaine de mille
francs pour ses achats de vin. Elle prenait strictement ce dont elle
avait besoin. Olympe, d'ailleurs, lui donnait d'excellents conseils:
puisqu'elle avait la clef maintenant, elle devait se montrer conome.
Mme, en la voyant toute tremblante devant le magot, elle cessa
pendant quelque temps de lui parler des dettes de Besanon.

Mouret retomba dans son silence morne. Il avait reu un nouveau coup,
plus violent encore que le premier, lors de l'entre de Serge au
sminaire. Ses amis du cours Sauvaire, les petits rentiers qui
faisaient rgulirement un tour de promenade, de quatre  six heures,
commenaient  s'inquiter srieusement, lorsqu'ils le voyaient
arriver, les bras ballants, l'air hbt, rpondant  peine, comme
envahi par un mal incurable.

--Il baisse, il baisse, murmuraient-ils. A quarante-quatre ans, c'est
inconcevable. La tte finira par dmnager.

Il semblait ne plus entendre les allusions qu'on risquait mchamment
devant lui. Si on le questionnait d'une faon directe sur l'abb
Faujas, il rougissait lgrement, en rpondant que c'tait un bon
locataire, qu'il payait son terme avec une grande exactitude. Derrire
son dos, les petits rentiers ricanaient, assis sur quelque banc du
cours, au soleil.

--Il n'a que ce qu'il mrite, aprs tout, disait un ancien marchand
d'amandes. Vous vous rappelez comme il tait chaud pour le cur;
c'est lui qui allait faire son loge aux quatre coins de Plassans.
Aujourd'hui, quand on le remet sur ce sujet-l, il a une drle de
mine.

Ces messieurs rptaient alors certains cancans scandaleux qu'ils se
confiaient  l'oreille, d'un bout du banc  l'autre.

--N'importe, reprenait  demi-voix un matre tanneur retir, Mouret
n'est pas crne; moi, je flanquerais le cur  la porte.

Et tous dclaraient, en effet, que Mouret n'tait pas crne, lui qui
s'tait tant moqu des maris que leurs femmes menaient par le bout du
nez.

Dans la ville, ces calomnies, malgr la persistance que certaines
personnes semblaient mettre  les rpandre, ne dpassaient pas un
certain monde d'oisifs et de bavards. Si l'abb, refusant d'aller
occuper la maison curiale, tait rest chez les Mouret, ce ne pouvait
tre, comme il le disait lui-mme, que par tendresse pour ce beau
jardin, o il lisait si tranquillement son brviaire. Sa haute
pit, sa vie rigide, son ddain des coquetteries que les prtres se
permettent, le mettaient au-dessus de tous les soupons. Les membres
du cercle de la Jeunesse accusaient l'abb Fenil de chercher  le
perdre. Toute la ville neuve, d'ailleurs, lui appartenait. Il n'avait
plus contre lui que le quartier Saint-Marc, dont les nobles habitants
se tenaient sur la rserve, lorsqu'ils le rencontraient dans les
salons de Mgr Rousselot. Cependant, il hochait la tte, les jours o
la vieille madame Rougon lui disait qu'il pouvait tout oser.

--Rien n'est solide encore, murmurait-il; je ne tiens personne. Il ne
faudrait qu'une paille pour faire crouler l'difice.

Marthe l'inquitait depuis quelque temps. Il se sentait impuissant 
calmer cette fivre de dvotion qui la brlait. Elle lui chappait,
dsobissait, se jetait plus avant qu'il n'aurait voulu. Cette femme
si utile, cette patronne respecte, pouvait le perdre. Il y avait en
elle une flamme intrieure qui brisait sa taille, lui bistrait la
peau, lui meurtrissait les yeux. C'tait comme un mal grandissant, un
affolement de l'tre entier, gagnant de proche en proche le cerveau et
le coeur. Sa face se noyait d'extase, ses mains se tendaient avec des
tremblements nerveux. Une toux sche parfois la secouait de la tte
aux pieds, sans qu'elle part en sentir le dchirement. Et lui, se
faisait plus dur, repoussait cet amour qui s'offrait, lui dfendait de
venir  Saint-Saturnin.

--L'glise est glace, disait-il; vous toussez trop. Je ne veux pas
que vous aggraviez votre mal.

Elle assurait que ce n'tait rien, une simple irritation de la gorge.
Puis, elle pliait, elle acceptait cette dfense d'aller  l'glise,
comme un chtiment mrit, qui lui fermait la porte du ciel. Elle
sanglotait, se croyait damne, tranait des ournes vides; et malgr
elle, comme une femme qui retourne  la tendresse dfendue, lorsque
arrivait le vendredi, elle se glissait humblement dans la chapelle
Saint-Michel, venait appuyer son front brlant contre le bois du
confessionnal. Elle ne parlait pas, elle restait l, crase; tandis
que l'abb Faujas, irrit, la traitait brutalement en fille indigne.
Il la renvoyait. Alors, elle s'en allait, soulage, heureuse.

Le prtre eut peur des tnbres de la chapelle Saint-Michel. Il fit
intervenir le docteur Porquier, qui dcida Marthe  se confesser dans
le petit oratoire de l'oeuvre de la Vierge, au faubourg. L'abb Faujas
promit de l'y attendre toutes les quinzaines, le samedi. Cet oratoire,
tabli dans une grande pice blanchie  la chaux, avec quatre immenses
fentres, tait d'une gaiet sur laquelle il comptait pour calmer
l'imagination, surexcite de sa pnitente. L, il la dominerait, il
en ferait une esclave soumise, sans avoir  craindre un scandale
possible. D'ailleurs, pour couper court  tous les mauvais bruits, il
voulut que sa mre accompagnt Marthe. Pendant qu'il confessait cette
dernire, madame Faujas restait  la porte. La vieille dame, n'aimant
pas  perdre son temps, apportait un bas, qu'elle tricotait.

--Ma chre enfant, lui disait-elle souvent, lorsqu'elles revenaient
ensemble  la rue Balande, j'ai encore entendu Ovide parler bien fort
aujourd'hui. Vous ne pouvez donc pas le contenter? vous ne l'aimez
donc pas? Ah! que je voudrais tre  votre place, pour lui baiser les
pieds.... Je finirai par vous dtester, si vous ne savez que lui faire
du chagrin.

Marthe baissait la tte. Elle avait une grande honte devant madame
Faujas. Elle ne l'aimait pas, la jalousait, en la trouvant toujours
entre elle et le prtre. Puis, elle souffrait sous les regards
noirs de la vieille dame, qu'elle rencontrait sans cesse, pleins de
recommandations tranges et inquitantes.

Le mauvais tat de la sant de Marthe suffit pour expliquer ses
rendez-vous avec l'abb Faujas, dans l'oratoire de l'oeuvre de la
Vierge. Le docteur Porquier assurait qu'elle suivait simplement l une
de ses ordonnances. Ce mot fit beaucoup rire les promeneurs du cours.

--N'importe, dit madame Paloque  son mari, un jour qu'elle regardait
Marthe descendre la rue Balande, en compagnie de madame Faujas, je
serais bien curieuse d'tre dans un petit coin, pour voir ce que le
cur fait avec son amoureuse.... Elle est amusante, lorsqu'elle parle
de son gros rhume! Comme si un gros rhume empchait de se confesser
dans une glise! J'ai t enrhume, moi; je ne suis pas alle pour
cela me cacher dans les chapelles avec les abbs.

--Tu as tort de t'occuper des affaires de l'abb Faujas, rpondit le
juge. On m'a averti. C'est un homme qu'il faut mnager; tu es trop
rancunire, tu nous empcheras d'arriver.

--Tiens! reprit-elle aigrement, ils m'ont march sur le ventre; ils
auront de mes nouvelles.... Ton abb Faujas est un grand imbcile.
Est-ce que tu crois que l'abb Fenil ne serait pas reconnaissant,
si je surprenais le cur et sa belle se disant des douceurs! Va,
il payerait bien cher un pareil scandale.... Laisse-moi faire, tu
n'entends rien  ces choses-l.

Quinze jours plus tard, le samedi, madame Paloque guetta la sortie
de Marthe. Elle tait tout habille derrire ses rideaux, cachant sa
figure de monstre, surveillant la rue par un trou de la mousseline.
Quand les deux femmes eurent disparu au coin de la rue Taravelle, elle
ricana, la bouche fendue. Elle ne se pressa pas, mit des gants, s'en
alla tout doucement par la place de la Sous-Prfecture, faisant le
grand tour, s'attardant sur le pav pointu. En passant devant le petit
htel de madame de Condamin, elle eut un instant l'ide de monter la
prendre; mais celle-ci aurait peut-tre des scrupules. Somme toute, il
valait mieux se passer d'un tmoin et conduire l'expdition rondement.

--Je leur ai laiss le temps d'arriver aux gros pchs, je crois que
je puis me prsenter maintenant, pensa-t-elle, au bout d'un quart
d'heure de promenade.

Alors, elle hta le pas. Elle venait souvent  l'oeuvre de la Vierge
pour s'entendre avec Trouche sur des dtails de comptabilit. Ce
jour-l, au lieu d'entrer dans le cabinet de remploy, elle longea le
corridor, redescendit, alla directement  l'oratoire. Devant la porte,
sur une chaise, madame Faujas tricotait tranquillement. La femme du
juge avait prvu cet obstacle; elle arriva droit dans la porte, de
l'air brusque d'une personne affaire. Mais, avant mme qu'elle et
allong le bras pour tourner le bouton, la vieille dame, qui s'tait
leve, l'avait jete de ct avec une vigueur extraordinaire.

--O allez-vous? lui demanda-t-elle de sa voix rude de paysanne.

--Je vais o j'ai besoin, rpondit madame Paloque, le bras meurtri,
la face toute convulse de colre. Vous tes une insolente et une
brutale.... Laissez-moi passer. Je suis trsorire de l'oeuvre de la
Vierge, j'ai le droit d'entrer partout ici.

Madame Faujas, debout, appuye contre la porte, avait rajust ses
lunettes sur son nez. Elle se remit  son tricot avec le plus beau
sang-froid du monde.

--Non, dit-elle carrment, vous n'entrerez pas.

--Ah!... Et pourquoi, je vous prie?

--Parce que je ne veux pas.

La femme du juge sentit que son coup tait manqu; la bile
l'touffait. Elle devint effrayante, rptant, bgayant:

--Je ne vous connais pas, je ne sais pas ce que vous faites l, je
pourrais crier et vous faire arrter; car vous m'avez battue. Il faut
qu'il se passe de bien vilaines choses, derrire cette porte, pour que
vous soyez charge d'empcher les gens de la maison d'entrer. Je
suis de la maison, entendez-vous? ... Laissez-moi passer, ou je vais
appeler tout le monde.

--Appelez qui vous voudrez, rpondit la vieille dame en haussant les
paules. Je vous ai dit que vous n'entreriez pas; je ne veux pas,
c'est clair ... Est-ce que je sais si vous tes de la maison?
D'ailleurs, vous en seriez, que cela serait tout comme. Personne ne
peut entrer.... C'est mon affaire.

Alors, madame Paloque perdit toute mesure; elle leva le ton, elle
cria:

--Je n'ai pas besoin d'entrer. a me suffit. Je suis difie. Vous
tes la mre de l'abb Faujas, n'est-ce pas? Eh bien! c'est du propre,
vous faites l un joli mtier!... Certes non, je n'entrerai pas; je ne
veux pas me mler de toutes ces salets.

Madame Faujas, posant son tricot sur la chaise, la regardait  travers
ses lunettes avec des yeux luisants, un peu courbe, les mains en
avant, comme prs de se jeter sur elle, pour la faire taire. Elle
allait s'lancer, lorsque la porte, s'ouvrit brusquement et que l'abb
Faujas parut sur le seuil. Il tait en surplis, l'air svre. --Eh
bien! mre, demanda-t-il, que se passe-t-il donc?

La vieille dame baissa la tte, recula comme un dogue qui se met
derrire les jambes de son matre.

--C'est vous, chre madame Paloque, continua le prtre. Vous dsiriez
me parler?

La femme du juge, par un effort suprme de volont, s'tait faite
souriante. Elle rpondit d'un ton terriblement aimable, avec une
raillerie aigu:

--Comment! vous tiez l, monsieur le cur? Ah! si je l'avais su, je
n'aurais point insist. Je voulais voir la nappe de notre autel, qui
ne doit plus tre en bon tat. Vous savez, je suis la bonne mnagre,
ici; je veille aux petits dtails. Mais du moment que vous tes
occup, je ne veux pas vous dranger. Faites, faites vos affaires,
la maison est  vous. Madame n'avait qu'un mot  dire, je l'aurais
laisse veiller  votre tranquillit.

Madame Faujas laissa chapper un grondement. Un regard de son fils la
calma.

--Entrez, je vous en prie, reprit-il; vous ne me drangez nullement.
Je confessais madame Mouret, qui est un peu souffrante.... Entrez
donc. La nappe de l'autel pourrait tre change, en effet.

--Non, non, je reviendrai, rpta-t-elle; je suis confuse de vous
avoir interrompu. Continuez, continuez, monsieur le cur.

Elle entra cependant. Pendant qu'elle regardait avec Marthe la nappe
de l'autel, le prtre gronda sa mre,  voix basse:

--Pourquoi l'avez-vous arrte, mre? Je ne vous ai pas dit de garder
la porte.

Elle regardait fixement devant elle, de son air de bte ttue.

--Elle m'aurait pass sur le ventre avant d'entrer, murmura-t-elle.
--Mais pourquoi?

--Parce que... coute, Ovide, ne te fche pas; tu sais que tu me tues,
lorsque tu te fches.... Tu m'avais dit d'accompagner la propritaire
ici, n'est-ce pas? Eh bien! j'ai cru que tu avais besoin de moi, 
cause des curieux. Alors je me suis assise l. Va, je te rponds que
vous tiez libres de faire ce que vous auriez voulu; personne n'y
aurait mis le nez.

Il comprit, il lui saisit les mains, la secouant, lui disant:

--Comment, mre, c'est vous qui avez pu supposer...?

--Eh! je n'ai rien suppos, rpondit-elle avec une insouciance
sublime. Tu es matre de faire ce qu'il te plat, et tout ce que tu
fais est bien fait, vois-tu; tu es mon enfant.... J'irais voler pour
toi, c'est clair.

Mais lui, n'coutait plus. Il avait lch les mains de sa mre, il la
regardait, comme perdu dans les rflexions qui rendaient sa face plus
austre et plus dure.

--Non, jamais, jamais, dit-il avec un orgueil pre. Vous vous trompez,
mre.... Les hommes chastes sont les seuls forts.



XVI


A dix-sept ans, Dsire riait toujours de son rire d'innocente. Elle
tait devenue une grande belle enfant, toute grasse, avec des bras
et des paules de femme faite. Elle poussait comme une forte
plante, heureuse de crotre, insouciante du malheur qui vidait et
assombrissait la maison.

--Tu ne ris pas, disait-elle  son pre. Veux-tu jouer  la corde?
C'est a qui est amusant!

Elle s'tait empare de tout un carr du jardin; elle bchait,
plantait des lgumes, arrosait. Les gros travaux taient sa joie.
Puis, elle avait voulu avoir des poules, qui lui mangeaient ses
lgumes, des poules qu'elle grondait avec des tendresses de mre.
A ces jeux, dans la terre, au milieu des btes, elle se salissait,
terriblement.

--C'est un vrai torchon! criait Rose. D'abord, je ne veux plus qu'elle
entre dans ma cuisine, elle met de la boue partout.... Allez, madame,
vous tes bien bonne de la pomponner;  votre place, je la laisserais
patauger  son aise.

Marthe, dans l'envahissement de son tre, ne veilla mme plus  ce que
Dsire changet de linge. L'enfant gardait parfois la mme chemise
pendant trois semaines; ses bas, qui tombaient sur ses souliers
culs, n'avaient plus de talons; ses jupes lamentables pendaient
comme des loques de mendiante. Mouret, un jour, dut prendre une
aiguille; la robe fendue par derrire, du haut en bas, montrait sa
peau. Elle riait d'tre  moiti nue, les cheveux tombs sur les
paules, les mains noires, la figure toute barbouille.

Marthe finit par avoir une sorte de dgot. Lorsqu'elle revenait de la
messe, gardant dans ses cheveux les vagues parfums de l'glise, elle
tait choque de l'odeur puissante de terre que sa fille portait sur
elle. Elle la renvoyait au jardin, ds la fin du djeuner; elle ne
pouvait la tolrer  ct d'elle, inquite par cette sant robuste,
ce rire clair qui s'amusait de tout.

--Mon Dieu! que cette enfant est fatigante! murmurait-elle parfois,
d'un air de lassitude nerve.

Mouret, l'entendant se plaindre, lui dit dans un mouvement de colre:

--Si elle te gne, on peut la mettre  la porte, comme les deux
autres.

--Ma foi! je serais bien tranquille, si elle n'tait plus l,
rpondit-elle nettement.

Vers la fin de l't, une aprs-midi, Mouret s'effraya de ne plus
entendre Dsire, qui faisait, quelques minutes auparavant, un tapage
affreux dans le fond du jardin. Il courut, il la trouva par terre,
tombe d'une chelle sur laquelle elle tait monte pour cueillit
des figues; les buis avaient heureusement amorti sa chute. Mouret,
pouvant, la prit dans ses bras, en appelant au secours. Il la
croyait morte; mais elle revint  elle, assura qu'elle ne s'tait pas
fait de mal, et voulut remonter sur l'chelle.

Cependant, Marthe avait descendu le perron. Quand elle entendit
Dsire rire, elle se fcha. --Cette enfant me fera mourir, dit-elle;
elle ne sait qu'inventer pour me donner des secousses. Je suis sre
qu'elle s'est jete par terre exprs. Ce n'est plus tenable. Je
m'enfermerai dans ma chambre, je partirai le matin pour ne rentrer que
le soir... Oui, ris donc, grande bte! Est-ce possible d'avoir mis au
monde une pareille bte! Va, tu me coteras cher.

--a, c'est sr, ajouta Rose qui tait accourue de la cuisine, c'est
un gros embarras, et il n'y a pas de danger qu'on puisse jamais la
marier.

Mouret, frapp au coeur, les coutait, les regardait. Il ne rpondit
rien, il resta au fond du jardin avec la jeune fille. Jusqu' la
tombe de la nuit, ils parurent causer doucement ensemble. Le
lendemain, Marthe et Rose devaient s'absenter toute la matine; elles
allaient,  une lieue de Plassans, entendre la messe dans une chapelle
ddie  saint Janvier, o toutes les dvotes de la ville se rendaient
ce jour-l en plerinage. Lorsqu'elles rentrrent, la cuisinire se
hta da servir un djeuner froid. Marthe mangeait depuis quelques
minutes, lorsqu'elle s'aperut que sa fille n'tait pas  table.

--Dsire n'a donc pas faim? demanda-t-elle; pourquoi ne
djeune-t-elle pas avec nous?

--Dsire n'est plus ici, dit Mouret, qui laissait les morceaux
sur son assiette; je l'ai mene ce matin  Saint-Eutrope, chez sa
nourrice.

Elle posa sa fourchette, un peu ple, surprise et blesse.

--Tu aurais pu me consulter, reprit-elle.

Mais lui, continua, sans rpondre directement:

--Elle est bien chez sa nourrice. Cette brave femme, qui l'aime
beaucoup, veillera sur elle... De cette faon, l'enfant ne te
tourmentera plus, tout le monde sera content.

Et, comme elle restait muette, il ajouta: --Si la maison ne te semble
pas assez tranquille, tu me le diras, et je m'en irai.

Elle se leva  demi, une lueur passa dans ses yeux. Il venait de la
frapper si cruellement, qu'elle avana la main, comme pour lui jeter
la bouteille  la tte. Dans cette nature si longtemps soumise, des
colres inconnues soufflaient; une haine grandissait contre cet homme
qui rdait sans cesse autour d'elle, pareil  un remords. Elle se
remit  manger avec affectation, sans parler davantage de sa fille.
Mouret avait pli sa serviette; il restait assis devant elle, coutant
le bruit de sa fourchette, jetant de lents regards autour de cette
salle  manger, si joyeuse autrefois du tapage des enfants, si vide et
si triste aujourd'hui. La pice lui semblait glace. Des larmes lui
montaient aux yeux, lorsque Marthe appela Rose pour le dessert.

--Vous avez bon apptit, n'est-ce pas, madame? dit celle-ci en
apportant une assiette de fruits. C'est que nous avons joliment
march!... Si monsieur, au lieu de faire le paen, tait venu avec
nous, il ne vous aurait pas laiss manger le reste du gigot  vous
toute seule.

Elle changea les assiettes, bavardant toujours.

--Elle est bien jolie, la chapelle de Saint-Janvier, mais elle est
trop petite.... Vous avez vu les dames qui sont arrives en retard;
elles ont d s'agenouiller dehors, sur l'herbe, en plein soleil.... Ce
que je ne comprends pas, c'est que madame de Condamin soit venue en
voiture; il n'y a plus de mrite alors,  faire le plerinage.... Nous
avons pass une bonne matine tout de mme, n'est-ce pas, madame?

--Oui, une bonne matine, rpta Marthe. L'abb Mousseau, qui a
prch, a t trs-touchant.

Lorsque Rose s'aperut  son tour de l'absence de Dsire, et qu'elle
connut le dpart de l'enfant, elle s'cria:

--Ma foi, monsieur a eu une bonne ide!... Elle me prenait toutes mes
casseroles pour arroser ses salades.... On va pouvoir respirer un peu.

--Sans doute, dit Marthe qui entamait une poire.

Mouret touffait. Il quitta la salle  manger, sans couter Rose, qui
lui criait que le caf allait tre prt tout de suite. Marthe, reste
seule dans la salle  manger, acheva tranquillement sa poire.

Madame Faujas descendait, lorsque la cuisinire apporta le caf.

--Entrez donc, lui dit cette dernire; vous tiendrez compagnie 
madame, et vous prendrez la tasse de monsieur, qui s'est sauv comme
un fou.

La vieille dame s'assit  la place de Mouret.

--Je croyais que vous ne preniez jamais de caf, fit-elle remarquer en
se sucrant.

--Oui, autrefois, rpondit Rose, lorsque monsieur tenait la bourse....
Maintenant, madame serait bien bte de se priver de ce qu'elle aime.

Elles causrent une bonne heure. Marthe, attendrie, finit par conter
ses chagrins  madame Faujas; son mari venait de lui faire une scne
affreuse,  propos de sa fille, qu'il avait conduite chez sa nourrice,
dans un coup de tte. Et elle se dfendait; elle assurait qu'elle
aimait beaucoup l'enfant, qu'elle irait la chercher un jour.

--Elle tait un peu bruyante, insinua madame Faujas. Je vous ai
plainte bien souvent.... Mon fils aurait renonc  venir lire son
brviaire dans le jardin; elle lui cassait la tte.

A partir de ce jour, les repas de Marthe et de Mouret furent
silencieux. L'automne tait trs-humide; la salle  manger restait
mlancolique, avec les deux couverts isols, spars par toute la
largeur de la grande table. L'ombre emplissait les coins, le froid
tombait du plafond. Ou aurait dit un enterrement, selon l'expression
de Rose. --Ah bien! disait-elle souvent en apportant les plats, il
ne faut pas faire tant de bruit.... De ce train-l, il n'y a pas de
danger que vous vous corchiez la langue.... Soyez donc plus gai,
monsieur; vous avez l'air de suivre un mort. Vous finirez par mettre
madame au lit. Ce n'est pas bon pour la sant, de manger sans parler.

Quand vinrent les premiers froids, Rose, qui cherchait  obliger
madame Faujas, lui offrit son fourneau pour faire la cuisine. Cela
commena par des bouillottes d'eau que la vieille dame descendit faire
chauffer; elle n'avait pas de feu, et l'abb tait press de se raser.
Elle emprunta ensuite des fers  repasser, se servit de quelques
casseroles, demanda ta rtissoire pour mettre un gigot  la broche;
puis, comme elle n'avait pas, en haut, une chemine dispose d'une
faon convenable, elle finit par accepter les offres de Rose, qui
alluma un feu de sarments,  rtir un mouton tout entier.

--Ne vous gnez donc pas, rptait-elle en tournant elle-mme le
gigot. La cuisine est grande, n'est-ce pas? Il y a bien de la place
pour deux.... Je ne sais pas comment vous avez pu tenir jusqu'
prsent,  faire votre cuisine par terre, devant la chemine de votre
chambre, sur un mchant fourneau de tle. Moi, j'aurais eu peur des
coups de sang.... Aussi monsieur Mouret est ridicule; on ne loue pas
un appartement sans cuisine. Il faut que vous soyez de braves gens,
pas fiers, commodes  vivre.

Peu  peu, madame Faujas fit son djeuner et son dner dans la cuisine
des Mouret. Les premiers temps, elle fournit son charbon, son huile,
ses pices. Dans la suite, lorsqu'elle oublia quelque provision, la
cuisinire ne voulut pas qu'elle remontt chez elle; elle la forait
de prendre dans l'armoire ce qui lui manquait.

--Tenez, le beurre est l. Ce n'est pas ce que vous allez prendre sur
le bout de votre couteau, qui nous ruinera. Vous savez bien que tout
est  votre disposition, ici.... Madame me gronderait, si vous ne vous
mettiez pas  votre aise.

Alors, une grande intimit s'tablit entre Rose et madame Faujas; la
cuisinire tait ravie d'avoir toujours l une personne qui consentt
 l'couter, pendant qu'elle tournait ses sauces. Elle s'entendait
 merveille, d'ailleurs, avec la mre du prtre, dont les robes
d'indienne, le masque rude, la brutalit populacire, la mettaient
presque sur un pied d'galit. Pendant des heures, elles s'attardaient
ensemble devant leurs fourneaux teints. Madame Faujas eut bientt un
empire absolu dans la cuisine; elle gardait son attitude impntrable,
ne disait que ce qu'elle voulait bien dire, se faisait conter ce
qu'elle dsirait savoir. Elle dcida du dner des Mouret, gota avant
eux aux plats qu'elle leur envoyait; souvent mme Rose faisait  part
des friandises destines particulirement  l'abb, des pommes au
sucre, des gteaux de riz, des beignets souffls. Les provisions se
mlaient, les casseroles allaient  la dbandade, les deux dners se
confondaient,  ce point que la cuisinire s'criait en riant, au
moment de servir:

--Dites, madame, est-ce que les oeufs sur le plat sont  vous? Je
ne sais plus, moi!... Ma parole! il vaudrait mieux qu'on manget
ensemble.

Ce fut le jour de la Toussaint que l'abb Faujas djeuna pour la
premire fois dans la salle  manger des Mouret. Il tait trs-press,
il devait retourner  Saint-Saturnin. Marthe, pour qu'il perdt moins
de temps, le fit asseoir devant la table, en lui disant que sa mre
n'aurait pas deux tages  monter. Une semaine plus tard, l'habitude
tait prise, les Faujas descendaient  chaque repas, s'attablaient,
allaient jusqu'au caf. Les premiers jours, les deux cuisines
restrent diffrentes; puis, Rose trouva a trs-bte, disant
qu'elle pouvait bien faire de la cuisine pour quatre personnes, et
qu'elle s'entendrait avec madame Faujas. --Ne me remerciez pas,
ajouta-t-elle. C'est vous qui tes bien gentils de descendre tenir
compagnie  madame; vous allez apporter un peu de gaiet.... Je
n'osais plus entrer dans la salle  manger; il me semblait que
j'entrais chez un mort. C'tait vide  faire peur.... Si monsieur
boude  prsent, tant pis pour lui! il boudera tout seul.

Le pole ronflait, la pice tait toute tide. Ce fut un hiver
charmant. Jamais Rose n'avait mis le couvert avec du linge plus net;
elle plaait la chaise de monsieur le cur prs du pole, de faon
qu'il et le dos au feu. Elle soignait particulirement son verre,
son couteau, sa fourchette; elle veillait, ds que la nappe avait
la moindre tache,  ce que la tache ne ft pas de son ct. Puis,
c'taient mille attentions dlicates.

Quand elle lui mnageait un plat qu'il aimait, elle l'avertissait pour
qu'il rservt son apptit. Parfois, au contraire, elle lui faisait
une surprise; elle apportait le plat couvert, riait en dessous des
regards interrogateurs, disait, d'un air de triomphe contenu:

--C'est pour monsieur le cur, une macreuse farcie aux olives, comme
il les aime.... Madame, donnez un filet  monsieur le cur, n'est-ce
pas? Le plat est pour lui.

Marthe servait. Elle insistait, avec des yeux suppliants, pour
qu'il acceptt les bons morceaux. Elle commenait toujours par lui,
fouillait le plat, tandis que Rose, penche au-dessus d'elle, lui
indiquait du doigt ce qu'elle croyait le meilleur. Et elles avaient
mme de courtes querelles sur l'excellence de telles ou telles parties
d'un poulet ou d'un lapin. Rose poussait un coussin de tapisserie
sous les pieds du prtre. Marthe exigeait qu'il et sa bouteille de
bordeaux et son pain, un petit pain dor qu'elle commandait tous les
jours chez le boulanger.

--Eh! rien n'est trop bon, rptait Rose, quand l'abb les remerciait.
Qui donc vivrait bien, si les braves coeurs comme vous n'avaient pas
leurs aises? Laissez-nous faire, le bon Dieu payera votre dette.

Madame Faujas, assise  table en face de son fils, souriait de toutes
ces cajoleries. Elle se prenait  aimer Marthe et Rose; elle
trouvait, d'ailleurs, leur adoration naturelle, les regardait comme
trs-heureuses d'tre ainsi  genoux devant son dieu. La tte carre,
mangeant lentement et beaucoup, en paysanne qui va loin en besogne,
elle prsidait rellement les repas, voyant tout sans perdre un coup
de fourchette, veillant  ce que Marthe restt dans son rle de
servante, couvant son fils d'un regard de jouissance satisfaite. Elle
ne parlait que pour dire en trois mots les gots de l'abb ou pour
couper court aux refus polis qu'il hasardait encore. Parfois, elle
haussait les paules, lui poussait le pied. Est-ce que la table
n'tait pas  lui? Il pouvait bien manger le plat tout entier, si cela
lui faisait plaisir; les autres se seraient contents de mordre  leur
pain sec en le regardant.

Quant  l'abb Faujas, il restait indiffrent aux soins tendres
dont il tait l'objet; trs-frugal, mangeant vite, l'esprit occup
ailleurs, il ne s'apercevait souvent pas des gteries qu'on lui
rservait. Il avait cd aux instances de sa mre, en acceptant
la compagnie des Mouret; il ne gotait, dans la salle  manger du
rez-de-chausse, que la joie d'tre absolument dbarrass des soucis
de la vie matrielle. Aussi gardait-il une tranquillit superbe, peu 
peu habitu  voir ses moindres dsirs devins, ne s'tonnant plus,
ne remerciant plus, rgnant ddaigneusement entre la matresse de la
maison et la cuisinire, qui piaient avec anxit les moindres plis
de son visage grave.

Et Mouret, assis en face de sa femme, restait oubli. Il se tenait,
les poignets au bord de la table, comme un enfant, en attendant que
Marthe voult bien songer  lui. Elle le servait le dernier, au
hasard, maigrement. Rose, debout derrire elle, l'avertissait,
lorsqu'elle se trompait et qu'elle tombait sur un bon morceau.

--Non, non, pas ce morceau-l.... Vous savez que monsieur aime la
tte; il suce les petits os.

Mouret, diminu, mangeait avec des hontes de pique-assiette. Il
sentait que madame Faujas le regardait lorsqu'il se coupait du pain.
Il rflchissait une grande minute, les yeux sur la bouteille, avant
d'oser se servir  boire. Une fois, il se trompa, prit trois doigts
du bordeaux de monsieur le cur. Ce fut une belle affaire! Pendant un
mois, Rose lui reprocha ces trois doigts de vin. Quand elle faisait
quelque plat de sucrerie, elle s'criait:

--Je ne veux pas que monsieur y gote.... Il ne m'a jamais fait un
compliment. Une fois, il m'a dit que mon omelette au rhum tait
brle. Alors, je lui ai rpondu: Elles seront toujours brles pour
vous. Entendez-vous, madame, n'en donnez pas  monsieur.

Puis, c'taient des taquineries. Elle lui passait les assiettes
fles, lui mettait un pied de la table entre les jambes, laissait 
son verre les peluches du torchon, posait le pain, le vin, le sel, 
l'autre bout de lu table. Mouret seul aimait la moutarde; il allait
lui-mme chez l'picier en acheter des pots, que la cuisinire faisait
rgulirement disparatre, sous prtexte que a puait. La privation
de moutarde suffisait  lui gter ses repas. Ce qui le dsesprait
plus encore, ce qui lui coupait absolument l'apptit, c'tait d'avoir
t chass de sa place, de la place qu'il avait occupe de tout temps,
devant la fentre, et qu'on donnait au prtre comme tant la plus
agrable. Maintenant, il faisait face  la porte; il lui semblait
manger chez des trangers, depuis qu' chaque bouche il ne pouvait
jeter un coup d'oeil sur ses arbres fruitiers.

Marthe n'avait pas les aigreurs de Rose; elle le traitait en parent
pauvre, qu'on tolre; elle finissait par ignorer qu'il ft l, ne lui
adressant presque jamais la parole, agissant comme si l'abb Faujas
et seul donn des ordres dans la maison. D'ailleurs, Mouret ne se
rvoltait pas; il changeait quelques mots de politesse avec le
prtre, mangeait en silence, rpondait par de lents regards aux
attaques de la cuisinire. Puis, comme il avait toujours fini le
premier, il pliait sa serviette mthodiquement, et se retirait,
souvent avant le dessert.

Rose prtendait qu'il enrageait. Quand elle causait avec madame Faujas
dans la cuisine, elle lui expliquait son matre tout au long.

--Je le connais bien, il ne m'a jamais bien effraye... Avant que vous
veniez ici, madame tremblait devant lui, parce qu'il tait toujours 
criailler,  faire l'homme terrible. Il nous embtait tous d'une jolie
manire, sans cesse sur notre dos, ne trouvant rien de bien, fourrant
son nez partout, voulant montrer qu'il tait le matre... Maintenant,
il est doux comme un mouton, n'est-ce pas? C'est que madame a pris
le dessus. Ah! s'il tait brave, s'il ne craignait pas toute sorte
d'ennuis, vous entendriez une jolie chanson. Mais il a trop peur de
votre fils; oui, il a peur de monsieur le cur.... On dirait qu'il
devient imbcile, par moments. Aprs tout, puisqu'il ne nous gne
plus, il peut bien tre comme il lui plat, n'est-ce pas, madame?

Madame Faujas rpondait que M. Mouret lui paraissait un trs-digne
homme; il avait le seul tort de ne pas tre religieux. Mais il
reviendrait certainement au bien, plus tard. Et la vieille dame
s'emparait lentement du rez-de-chausse, allant de la cuisine  la
salle  manger, trottant dans le vestibule et dans le corridor.
Mouret, quand il la rencontrait, se rappelait le jour de l'arrive des
Faujas, lorsque, vtue d'une loque noire, ne lchant pas le panier
qu'elle tenait  deux mains, elle allongeait le cou dans chaque pice,
avec l'aisance tranquille d'une personne qui visite une maison 
vendre. Depuis que les Faujas mangeaient au rez-de-chausse, le second
tage appartenait aux Trouche. Ils y devenaient bruyants; des bruits
de meubles rouls, des pitinements, des clats de voix, descendaient
par les portes ouvertes et violemment refermes. Madame Faujas, en
train de causer dans la cuisine, levait la tte d'un air inquiet.
Rose, pour arranger les choses, disait que cette pauvre madame Trouche
avait bien du mal. Une nuit, l'abb, qui n'tait point encore couch,
entendit dans l'escalier un tapage trange. tant sorti avec son
bougeoir, il aperut Trouche abominablement gris, qui montait les
marches sur les genoux. Il le souleva de son bras robuste, le jeta
chez lui. Olympe, couche, lisait tranquillement un roman, en buvant 
petits coups un grog pos sur la table de nuit.

--coutez, dit l'abb Faujas, livide de colre, vous ferez vos malles
demain matin, et vous partirez.

--Tiens, pourquoi donc? demanda Olympe sans se troubler; nous sommes
bien ici.

Mais le prtre l'interrompit rudement.

--Tais-toi! Tu es une malheureuse, tu n'as jamais cherch qu' me
nuire. Notre mre avait raison, je n'aurais pas d vous tirer de votre
misre.... Voil qu'il me faut ramasser ton mari dans l'escalier,
maintenant! C'est une honte. Et pense au scandale, si on le voyait
dans cet tat.... Vous partirez demain.

Olympe s'tait assise pour boire une gorge de grog.

--Ah! non, par exemple! murmura-t-elle.

Trouche riait. Il avait l'ivresse gaie. Il tait tomb dans un
fauteuil, panoui, ravi.

--Ne nous fchons pas, bgaya-t-il. Ce n'est rien, un petit
tourdissement,  cause de l'air, qui est trs-vif. Avec a, les rues
sont drles dans cette sacre ville.... Je vais vous dire, Faujas, ce
sont des jeunes gens trs-convenables. Il y a l le fils du docteur
Porquier. Vous connaissez bien, le docteur Porquier?... Alors, nous
nous voyons dans un caf, derrire les prisons. Il est tenu par une
Arlsienne, une belle femme, une brune....

Le prtre, les bras croiss, le regardait d'un air terrible. --Non, je
vous assure, Faujas, vous avez tort de m'en vouloir.... Vous savez que
je suis un homme bien lev; je connais les convenances. Dans le jour,
je ne prendrais pas un verre de sirop, de peur de vous compromettre...
Enfin, depuis que je suis ici, je vais  mon bureau comme si j'allais
 l'cole, avec des tartines de confiture dans un panier; c'est mme
bte, ce mtier-l. Je me trouve bte, oui, parole d'honneur; et si ce
n'tait pas pour vous rendre service... Mais, la nuit, on ne me voit
pas, peut-tre. Je puis me promener la nuit. a me fait du bien, je
finirais par crever  rester sous clef. D'abord, il n'y a personne
dans les rues, elles sont si drles!...

--Ivrogne! dit le prtre entre ses dents serres.

--Vous ne faites pas la paix?... Tant pis! mon cher. Moi, je suis bon
enfant; je n'aime pas les fichues mines. Si a vous dplat, je vous
plante-l avec vos bguines. Il n'y a gure que la petite Condamin
qui soit gentille, et encore l'Arlsienne est mieux... Vous avez beau
rouler vos yeux, je n'ai pas besoin de vous. Tenez, voulez-vous que je
vous prte cent francs?

Et il tira des billets de banque, qu'il tala sur ses genoux, en
riant aux clats; puis, il les fit voltiger, les passa sous le nez de
l'abb, les jeta en l'air. Olympe, d'un bond, se leva  moiti nue;
elle ramassa les billets, qu'elle cacha sous le traversin, d'un
air contrari. Cependant, l'abb Faujas regardait autour de lui,
trs-surpris; il voyait des bouteilles de liqueur ranges le long de
la commode, un pt presque entier sur la chemine, des drages dans
une vieille bote creve. La chambre tait remplie d'achats rcents:
des robes jetes sur les chaises; un paquet de dentelle dpli; une
superbe redingote toute neuve, pendue  l'espagnolette de la fentre;
une peau d'ours tale devant le lit. A ct du grog, sur la table de
nuit, une petite montre de femme, en or, luisait, dans une coupe de
porcelaine.

--Qui donc ont-ils dvalis? pensa le prtre.

Alors, il se souvint d'avoir vu Olympe baisant les mains de Marthe.

--Mais, malheureux, s'cria-t-il, vous volez!

Trouche se leva. Sa femme l'envoya tomber sur le canap.

--Tiens-toi tranquille, lui dit-elle; dors, tu en as besoin. Et, se
tournant vers son frre:

--Il est une heure, tu peux nous laisser dormir, si tu n'as que des
choses dsagrables  nous dire... Mon mari a eu tort de se soler,
c'est vrai; mais ce n'est pas une raison pour le maltraiter....Nous
avons eu dj plusieurs explications; il faut que celle-ci soit la
dernire, entends-tu? Ovide... Nous sommes frre et soeur, n'est-ce
pas? Eh bien! je te l'ai dit, nous devons partager.... Tu te
goberges en bas, tu te fais faire des petits plats, tu vis comme un
bien-heureux entre la propritaire et la cuisinire. a te regarde.
Nous n'allons pas, nous autres, regarder dans ton assiette ni te
retirer les morceaux de la bouche. Nous te laissons conduire ta barque
comme tu l'entends. Alors, ne nous tourmente pas, accorde-nous la mme
libert.... Il me semble que je suis bien raisonnable....

Et comme le prtre faisait un geste:

--Oui, je comprends, continua-t-elle, tu as toujours peur que nous
ne gtions tes affaires.... La meilleure faon pour que nous ne les
gtions pas, c'est de ne point nous taquiner. Quand tu rpteras: Ah!
si j'avais su, je vous aurais laisss o vous tiez! Tiens! lu n'es
pas fort, malgr tes grands airs. Nous avons les mmes intrts que
toi; nous sommes en famille, nous pouvons faire notre trou tous
ensemble. Ce serait tout  fait gentil, si tu voulais.... Va te
coucher. Je gronderai Trouche demain; je te l'enverrai, tu lui
donneras tes ordres.

--Sans doute, murmura l'ivrogne, qui s'endormait. Faujas est drle....
Je ne veux pas de la propritaire, j'aime mieux ses cus.

Alors, Olympe se mit  rire effrontment, en regardant son frre. Elle
s'tait recouche, s'arrangeant commodment, le dos contre l'oreiller.
Le prtre, un peu ple, rflchissait; puis, il s'en alla, sans dire
un mot, tandis qu'elle reprenait son roman et que Trouche ronflait sur
le canap.

Le lendemain, Trouche dgris eut un long entretien avec l'abb
Faujas. Lorsqu'il revint auprs de sa femme, il lui apprit  quelles
conditions la paix tait faite.

--coute, mon chri, lui dit-elle, contente-le, fais bien ce qu'il
demande; tche surtout de lui tre utile, puisqu'il t'en donne les
moyens.... J'ai l'air brave, quand il est l; mais, au fond, je sais
qu'il nous mettrait  la rue, comme des chiens, si nous le poussions 
bout. Et je ne veux pas m'en aller.... Es-tu sr qu'il nous gardera?

--Oui, ne crains rien, rpondit l'employ. Il a besoin de moi, il nous
laissera faire notre pelote.

A partir de ce moment, Trouche sortit tous les soirs, vers neuf
heures, lorsque les rues taient dsertes. Il racontait  sa femme
qu'il allait dans le vieux quartier faire de la propagande pour
l'abb. D'ailleurs, Olympe n'tait pas jalouse; elle riait, lorsqu'il
lui rapportait quoique histoire risque; elle prfrait les chatteries
solitaires, les petits verres pris toute seule, les gteaux mangs
en cachette, les longues soires passes chaudement dans le lit, 
dvorer un vieux fonds de cabinet de lecture, dcouvert par elle rue
Canquoin. Trouche rentrait gris raisonnablement; il tait ses souliers
dans le vestibule, pour monter l'escalier sans bruit. Quand il avait
trop bu, quand il empoisonnait la pipe et l'eau-de-vie, sa femme ne le
voulait pas  ct d'elle; elle le forait  coucher sur le canap.
C'tait alors une lutte sourde, silencieuse. Il revenait avec
l'enttement de l'ivresse, s'accrochait aux couvertures; mais il
chancelait, glissait, tombait sur les mains, et elle finissait par le
rouler comme une masse. S'il commenait  crier, elle le serrait  la
gorge, le regardant fixement, murmurant:

--Ovide t'entend, Ovide va venir.

Il tait alors pris de peur, ainsi qu'un enfant auquel on parle du
loup; puis, il s'endormait en mchant des excuses. D'ailleurs, ds le
soleil lev, il faisait sa toilette d'homme grave, essuyait de son
visage marbr les hontes de la nuit, mettait une certaine cravate qui,
selon son expression, lui donnait l'air calotin. Il passait devant
les cafs en baissant les yeux. A l'oeuvre de la Vierge, on le
respectait. Parfois, lorsque les jeunes filles jouaient dans la cour,
il levait un coin du rideau, les regardait d'un air paterne, avec des
flammes courtes qui flambaient sous ses paupires  demi baisses.

Les Trouche taient encore tenus en respect par madame Faujas. La
fille et la mre restaient en continuelle querelle, l'une se plaignant
d'avoir toujours t sacrifie  son frre, l'autre la traitant de
mauvaise bte qu'elle aurait d craser au berceau. Mordant  la mme
proie, elles se surveillaient, sans lcher le morceau, furieuses,
inquites de savoir laquelle des deux taillerait la plus grosse part.
Madame Faujas voulait toute la maison; elle en dfendait jusqu'aux
balayures contre les doigts crochus d'Olympe. Lorsqu'elle s'aperut
des grosses sommes que celle-ci tirait des poches de Marthe, elle
devint terrible. Son fils ayant hauss les paules en homme qui
ddaigne ces misres, et qui se trouve forc de fermer les yeux, elle
eut  son tour une explication pouvantable avec sa fille, qu'elle
appela voleuse, comme si elle et pris l'argent dans sa propre poche.

--Hein? maman, c'est assez, n'est-ce pas? dit Olympe impatiente. Ce
n'est pas votre bourse qui danse peut-tre.... Moi, je n'emprunte
encore que de l'argent, je ne me fais pas nourrir.

--Que veux-tu dire, mchante gale? balbutia madame Faujas, au comble
de l'exaspration. Est-ce que nous ne payons pas nos repas? Demande 
la cuisinire, elle le montrera notre livre de compte.

Olympe clata de rire.

--Ah! trs-joli! reprit-elle. Je le connais, le livre de compte. Vous
payez les radis et le beurre, n'est-ce pas?... Tenez, maman, restez au
rez-de-chausse; je ne vais pas vous y dranger, moi. Mais ne montez
plus me tourmenter, ou je crie. Vous savez qu'Ovide a dfendu qu'on
ft du bruit.

Madame Faujas redescendait en grondant. Cette menace de tapage la
forait  battre en retraite. Olympe, pour se moquer, chantonnait
derrire son dos. Mais, lorsqu'elle allait au jardin, sa mre se
vengeait, sans cesse sur ses talons, regardant ses mains, la guettant.
Elle ne la tolrait ni dans la cuisine ni dans la salle  manger.
Elle l'avait fche avec Rose,  propos d'une casserole prte et non
rendue. Cependant, elle n'osait l'attaquer dans l'amiti de Marthe, de
peur de quelque esclandre, dont l'abb aurait souffert.

--Puisque tu es si peu soucieux de tes intrts, dit-elle un jour 
son fils, je saurai bien les dfendre  ta place; n'aie pas peur,
je serai prudente.... Si je n'tais pas l, vois-tu, ta soeur te
retirerait le pain des mains.

Marthe n'avait pas conscience du drame qui se nouait autour d'elle. La
maison lui semblait simplement plus vivante, depuis que tout ce monde
emplissait le vestibule, l'escalier, les corridors. On et dit le
vacarme d'un htel garni, avec le bruit touff des querelles, les
portes battantes, la vie sans gne et personnelle de chaque locataire,
la cuisine flambante, o Rose semblait avoir toute une table d'hte
 traiter. Puis, c'tait une procession continuelle de fournisseurs.
Olympe, se soignant les mains, ne voulant plus laver la vaisselle, se
faisait tout apporter du dehors, de chez un ptissier de la rue de la
Banne, qui prparait des repas pour la ville. Et Marthe souriait, se
disait heureuse de ce branle de la maison entire; elle n'aimait plus
rester seule, avait besoin d'occuper la fivre dont elle tait brle.

Cependant, Mouret, comme pour fuir ce vacarme, s'enfermait dans la
pice du premier tage, qu'il appelait son bureau; il avait vaincu sa
rpugnance de la solitude; il ne descendait presque plus au jardin,
disparaissait souvent du matin au soir.

--Je voudrais bien savoir ce qu'il peut faire, l dedans, disait Rose
 madame Faujas. On ne l'entend pas remuer. On le croirait mort. S'il
se cache, n'est-ce pas? c'est qu'il n'a rien de propre  faire.

Quand l't vint, la maison s'anima encore. L'abb Faujas recevait les
socits du sous-prfet et du prsident, au fond du jardin, sous la
tonnelle. Rose, sur l'ordre de Marthe, avait achet une douzaine de
chaises rustiques, afin qu'on pt prendre le frais, sans toujours
dmnager les siges de la salle  manger. L'habitude tait prise.
Chaque mardi, dans l'aprs-midi, les portes de l'impasse restaient
ouvertes; ces messieurs et ces dames venaient saluer monsieur le cur,
en voisins, coiffs de chapeaux de paille, chausss de pantoufles,
les redingotes dboutonnes, les jupes releves par des pingles. Les
visiteurs arrivaient un  un; puis, les deux socits finissaient par
se trouver au complet, mles, confondues, s'gayant, commrant dans
la plus grande intimit.

--Vous ne craignez pas, dit un jour M. de Bourdeu  M. Rastoil, que
ces rencontres avec la bande de la sous-prfecture ne soient mal
juges?... Voici les lections gnrales qui approchent.

--Pourquoi seraient-elles mal juges? rpondit M. Rastoil. Nous
n'allons pas  la sous-prfecture, nous sommes sur un terrain
neutre.... Puis, mon cher ami, il n'y a aucune crmonie l dedans. Je
garde ma veste de toile. C'est de la vie prive. Personne n'a le
droit de juger ce que je fais sur le derrire de ma maison.... Sur
le devant, c'est autre chose; nous appartenons au public, sur le
devant.... Nous ne nous saluons seulement pas, monsieur Pqueur et moi
dans les rues.

--Monsieur Pqueur des Saulaies est un homme qui gagne beaucoup  tre
connu, hasarda l'ancien prfet, aprs un silence.

--Sans doute, rpliqua le prsident, je suis enchant d'avoir fait
sa connaissance.... Et quel digne homme que l'abb Faujas!... Non,
certes, je ne crains pas les mdisances, en allant saluer notre
excellent voisin.

M. de Bourdeu, depuis qu'il tait question des lections gnrales,
devenait inquiet; il disait que les premires chaleurs le fatiguaient
beaucoup. Souvent, il avait des scrupules, il tmoignait des doutes
 M. Rastoil, pour que celui-ci le rassurt. Jamais, d'ailleurs, on
n'abordait la politique dans le jardin des Mouret. Une aprs-midi, M.
de Bourdeu, aprs avoir vainement cherch une transition, s'cria, en
s'adressant au docteur Porquier:

--Dites donc, docteur, avez-vous lu le _Moniteur_, ce matin?
Le marquis a enfin parl; il a prononc treize mots, je les ai
compts.... Ce pauvre Lagrifoul! Il a eu un succs de fou rire.

L'abb Faujas avait lev un doigt, d'un air de fine bonhomie.

--Pas de politique, messieurs, pas de politique! murmura-t-il. M.
Pqueur des Saulaies causait avec M. Rastoil; ils feignirent tous
deux de n'avoir rien entendu. Madame de Condamin eut un sourire. Elle
continua, en interpellant l'abb Surin:

--N'est-ce pas, monsieur l'abb, que l'on empse vos surplis avec une
eau gomme trs-faible?

--Oui, madame, avec de l'eau gomme, rpondit le jeune prtre. Il y
a des blanchisseuses qui se servent d'empois cuit; mais a coupe la
mousseline, a ne vaut rien.

--Eh bien! reprit la jeune femme, je ne puis pas obtenir de ma
blanchisseuse qu'elle emploie de la gomme pour mes jupons.

Alors, l'abb Surin lui donna obligeamment le nom et l'adresse de sa
blanchisseuse, sur le revers d'une de ses cartes de visite. On causait
ainsi de toilette, du temps, des rcoltes, des vnements de la
semaine. On passait l une heure charmante. Des parties de raquettes,
dans l'impasse, coupaient les conversations. L'abb Bourrette venait
trs-souvent, racontant de son air ravi de petites histoires de
saintet, que M. Maffre coutait jusqu'au bout. Une seule fois
madame Delangre s'tait rencontre avec madame Rastoil, toutes deux
trs-polies, trs-crmonieuses, gardant dans leurs yeux teints la
flamme brusque de leur ancienne rivalit. M. Delangre ne se
prodiguait pas. Quant aux Paloque, s'ils frquentaient toujours la
sous-prfecture, ils vitaient de se trouver l, lorsque M. Pqueur
des Saulaies allait voisiner avec l'abb Faujas; la femme du juge
restait perplexe, depuis son expdition malheureuse  l'oratoire de
l'oeuvre de la Vierge. Mais le personnage qui se montrait le plus
assidu tait certainement M. de Condamin, toujours admirablement
gant, venant l pour se moquer du monde, mentant, risquant des
ordures avec un aplomb extraordinaire, s'amusant la semaine entire
des intrigues qu'il avait flaires. Ce grand vieillard, si droit dans
sa redingote pince  la taille, avait la passion de la jeunesse; il
se moquait des vieux, s'isolait avec les demoiselles de la bande,
pouffait de rire dans les coins.

--Par ici, la marmaille! disait-il avec un sourire; laissons les vieux
ensemble.

Un jour, il avait failli battre l'abb Surin dans une formidable
partie de volant. La vrit tait qu'il taquinait tout ce petit monde.
Il avait surtout pris pour victime le fils Rastoil, garon innocent
auquel il contait des choses normes. Il finit par l'accuser de faire
la cour  sa femme, et il roulait des yeux terribles, qui donnaient
des sueurs d'angoisse au malheureux Sverin. Le pis fut que celui-ci
se crut rellement amoureux de madame de Condamin, devant laquelle
il se plantait avec des mines attendries et effrayes, dont le mari
s'amusait extrmement.

Les demoiselles Rastoil, pour lesquelles le conservateur des eaux et
forts se montrait d'une galanterie de jeune veuf, taient aussi
le sujet de ses plaisanteries les plus cruelles. Bien qu'elles
touchassent  la trentaine, il les poussait  des jeux d'enfant,
leur parlait comme  des pensionnaires. Son grand rgal tait de les
tudier, lorsque Lucien Delangre, le fils du maire, se trouvait l. Il
prenait  part le docteur Porquier, un homme bon  tout entendre, il
lui murmurait  l'oreille, en faisant allusion  l'ancienne liaison de
M. Delangre avec madame Rastoil:

--Dites donc, Porquier, voil un garon bien embarrass.... Est-ce
Angline, est-ce Aurlie qui est de Delangre?... Devine, si tu peux,
et choisis, si tu l'oses.

Cependant, l'abb Faujas tait aimable pour tous les visiteurs, mme
pour ce terrible Condamin, si inquitant. Il s'effaait le plus
possible, parlait peu, laissait les deux socits se fondre, semblait
n'avoir que la joie discrte d'un matre de maison, heureux d'tre
un trait d'union entre des personnes distingues, faites pour se
comprendre. Marthe,  deux reprises, avait cru devoir mettre les
visiteurs  leur aise, en se montrant. Mais elle souffrait de voir
l'abb au milieu de tout ce monde; elle attendait qu'il ft seul, elle
le prfrait, grave, marchant lentement, sous la paix de la tonnelle.
Les Trouche, eux, le mardi, reprenaient leur espionnage envieux,
derrire les rideaux; tandis que madame Faujas et Rose, du fond du
vestibule, allongeaient la tte, admiraient avec des ravissements la
bonne grce que monsieur le cur mettait  recevoir les gens les mieux
poss de Plassans.

--Allez, madame, disait la cuisinire, on voit bien tout de suite que
c'est un homme distingu.... Tenez, le voil qui salue le sous-prfet.
Moi, j'aime mieux monsieur le cur, quoique le sous-prfet soit un
joli homme.... Pourquoi donc n'allez-vous pas dans le jardin? Si
j'tais  votre place, je mettrais une robe de soie, et j'irais. Vous
tes sa mre, aprs tout.

Mais la vieille paysanne haussait les paules.

--Il n'a pas honte de moi, rpondait-elle; mais j'aurais peur de le
gner.... J'aime mieux le regarder d'ici. a me fait davantage de
plaisir.

--Ah! je comprends a. Vous devez tre bien fire!... Ce n'est pas
comme monsieur Mouret, qui avait clou la porte pour que personne
n'entrt. Jamais une visite, pas un dner  faire, le jardin vide 
donner peur le soir. Nous vivions en loups. Il est vrai que monsieur
Mouret n'aurait pas su recevoir; il avait une mine, quand il venait
quelqu'un, par hasard.... Je vous demande un peu s'il ne devrait
pas prendre exemple sur monsieur le cur. Au lieu de m'enfermer, je
descendrais au jardin, je m'amuserais avec les autres; je tiendrais
mon rang, enfin.... Non, il est l-haut, cach comme s'il craignait
qu'on lui donnt la gale.... A propos, voulez-vous que nous montions
voir ce qu'il fait, l-haut?

Un mardi, elles montrent. Ce jour-l, les deux socits taient
trs-bruyantes; les rires montaient dans la maison par les fentres
ouvertes, pendant qu'un fournisseur, qui apportait aux Trouche un
panier de vin, faisait au second tage un bruit de vaisselle casse,
en reprenant les bouteilles vides. Mouret tait enferm  double tour
dans son bureau.

--La clef m'empche de voir, dit Rose, aprs avoir mis un oeil  la
serrure.

--Attendez, murmura madame Faujas.

Elle tourna dlicatement le bout de la clef, qui dpassait un peu.
Mouret tait assis au milieu de la pice, devant la grande table vide,
couverte d'une paisse couche de poussire, sans un livre, sans un
papier; il se renversait contre le dossier de sa chaise, les bras
ballants, la tte blanche et fixe, le regard perdu. Il ne bougeait
pas.

Les deux femmes, silencieusement, l'examinrent l'une aprs l'autre.

--Il m'a donn froid aux os, dit Rose en redescendant. Avez-vous
remarqu ses yeux? Et quelle salet! Il y a bien deux mois qu'il n'a
pos une plume sur le bureau. Moi qui m'imaginais qu'il crivait l
dedans!... Quand on pense que la maison est si gaie, et qu'il s'amuse
 faire le mort, tout seul!



XVII


La sant de Marthe causait des inquitudes au docteur Porquier. Il
gardait son sourire affable, la traitait en mdecin de la belle
socit, pour lequel la maladie n'existait jamais, et qui donnait une
consultation comme une couturire essaye une robe; mais certain pli
de ses lvres disait que la chre madame n'avait pas seulement une
lgre toux de sang, ainsi qu'il le lui persuadait. Dans les beaux
jours, il lui conseilla de se distraire, de faire des promenades en
voiture, sans se fatiguer pourtant. Alors, Marthe, qui tait prise
de plus en plus d'une angoisse vague, d'un besoin d'occuper ses
impatiences nerveuses, organisa des promenades aux villages voisins.
Deux fois par semaine, elle partait aprs le djeuner, dans une
vieille calche repeinte, que lui louait un carrossier de Plassans;
elle allait  deux ou trois lieues, de faon  tre de retour vers six
heures. Son rve caress tait d'emmener avec elle l'abb Faujas; elle
n'avait mme consenti  suivre l'ordonnance du docteur que dans cet
espoir; mais l'abb, sans refuser nettement, se prtendait toujours
trop occup. Elle devait se contenter de la compagnie d'Olympe ou de
madame Faujas.

Une aprs-midi, comme elle passait avec Olympe au village des
Tulettes, le long de la petite proprit de l'oncle Macquart, celui-ci
l'ayant aperue lui cria, du haut de sa terrasse plante de deux
mriers:

--Et Mouret? Pourquoi Mouret n'est-il pas venu?

Elle dut s'arrter un instant chez l'oncle, auquel il fallut expliquer
longuement qu'elle tait souffrante et qu'elle ne pouvait dner avec
lui. Il voulait absolument tuer un poulet.

--a ne fait rien, dit-il enfin. Je le tuerai tout de mme. Tu
l'emporteras.

Et il alla le tuer tout de suite. Quand il eut rapport le poulet, il
l'tendit sur la table de pierre, devant la maison, en murmurant d'un
air ravi:

--Hein? est-il gras, ce gaillard-l!

L'oncle tait justement en train de boire une bouteille de vin, sous
ses mriers, en compagnie d'un grand garon maigre, tout habill de
gris. Il avait dcid les deux femmes  s'asseoir, apportant des
chaises, faisant les honneurs de chez lui avec un ricanement de
satisfaction. --Je suis bien ici, n'est-ce pas?... Mes mriers sont
joliment beaux. L't, je fume ma pipe au frais. L'hiver, je m'asseois
l-bas contre le mur, au soleil.... Tu vois mes lgumes? Le poulailler
est au fond. J'ai encore une pice de terre derrire la maison, o
il y a des pommes de terre et de la luzerne.... Ah! dame, je me fais
vieux; c'est bien le temps que je jouisse un peu.

Il se frottait les mains, roulant doucement la tte, couvant sa
proprit d'un regard attendri. Mais une pense parut l'assombrir.

--Est-ce qu'il y a longtemps que tu as vu ton pre? demanda-t-il
brusquement. Rougon n'est pas gentil.... L,  gauche, le champ de bl
est  vendre. S'il avait voulu, nous l'aurions achet. Un homme qui
dort sur les pices de cent sous, qu'est-ce que a pouvait lui faire?
une mchante somme de trois mille francs, je crois.... Il a refus.
La dernire fois, il m'a mme fait dire par ta mre qu'il n'y tait
pas.... Tu verras, a ne leur portera pas bonheur.

Et il rpta plusieurs fois, hochant la tte, retrouvant son rire
mauvais:

--Non, a ne leur portera pas bonheur.

Puis, il alla chercher des verres, voulant absolument faire goter son
vin aux deux femmes. C'tait le petit vin de Saint-Eutrope, un vin
qu'il avait dcouvert; il le buvait avec religion. Marthe trempa 
peine ses lvres. Olympe acheva de vider la bouteille. Elle accepta
ensuite un verre de sirop. Le vin tait bien fort, disait-elle.

--Et ton cur, qu'est-ce que tu en fais? demanda tout  coup l'oncle 
sa nice.

Marthe, surprise, choque, le regarda sans rpondre.

--On m'a dit qu'il te serrait de prs, continua l'oncle bruyamment.
Ces soutanes n'aiment qu' godailler. Quand on m'a racont a, j'ai
rpondu que c'tait bien fait pour Mouret. Je l'avais averti.... Ah!
c'est moi qui te flanquerais le cur  la porte. Mouret n'a qu' venir
me demander conseil; je lui donnerai mme un coup demain, s'il veut.
Je n'ai jamais pu les souffrir, ces animaux-l.... J'en connais un,
l'abb Fenil, qui a une maison de l'autre ct de la route. Il n'est
pas meilleur que les autres; mais il est malin comme un singe, il
m'amuse. Je crois qu'il ne s'entend pas trs-bien avec ton cur,
n'est-ce pas?

Marthe tait devenue toute ple. --Madame est la soeur de monsieur
l'abb Faujas, dit-elle en montrant Olympe, qui coutait curieusement.

--a ne touche pas madame, ce que je dis, reprit l'oncle sans se
dconcerter. Madame n'est pas fche.... Elle va reprendre un peu de
sirop. Olympe se laissa verser trois doigts de sirop. Mais Marthe,
qui s'tait leve, voulait partir. L'oncle la fora  visiter sa
proprit. Au bout du jardin, elle s'arrta, regardant une grande
maison blanche, btie sur la pente,  quelques centaines de mtres des
Tulettes. Les cours intrieures ressemblaient aux praux d'une prison;
les troites fentres, rgulires, qui marquaient les faades de
barres noires, donnaient au corps de logis central une nudit blafarde
d'hpital.

--C'est la maison des Alins, murmura l'oncle, qui avait suivi
la direction des yeux de Marthe. Le garon qui est l est un des
gardiens. Nous sommes trs-bien ensemble, il vient boire une bouteille
de temps  autre.

Et se tournant vers l'homme vtu de gris, qui achevait son verre sous
les mriers:

--H! Alexandre, cria-t-il, viens donc dire  ma nice o est la
fentre de notre pauvre vieille.

Alexandre s'avana obligeamment.

--Voyez-vous ces trois arbres? dit-il, le doigt tendu, comme s'il
et trac un plan dans l'air. Eh bien, un peu au-dessus de celui
de gauche, vous devez apercevoir une fontaine, dans le coin d'une
cour.... Suivez les fentres du rez-de-chausse,  droite: c'est la
cinquime fentre.

Marthe restait silencieuse, les lvres blanches, les yeux clous
malgr elle sur cette fentre qu'on lui montrait. L'oncle Macquart
regardait aussi, mais avec une complaisance qui lui faisait cligner
les yeux.

--Quelquefois, je la vois, reprit-il, le matin, lorsque le soleil est
de l'autre ct. Elle se porte trs-bien, n'est-ce pas, Alexandre?
C'est ce que je leur dis toujours, lorsque je vais  Plassans.... Je
suis bien plac ici pour veiller sur elle. On ne peut pas tre mieux
plac.

Il laissa chapper son ricanement de satisfaction.

--Vois-tu, ma fille, la tte n'est pas plus solide chez les Rougon que
chez les Macquart. Quand je m'asseois  cette place, en face de cette
grande coquine de maison, je me dis souvent que toute la clique y
viendra peut-tre un jour, puisque la maman y est.... Dieu merci! je
n'ai pas peur pour moi, j'ai la caboche  sa place. Mais j'en connais
qui ont un joli coup de marteau.... Eh bien, je serai l pour les
recevoir, je les verrai de mon trou, je les recommanderai  Alexandre,
bien qu'on n'ait pas toujours t gentil pour moi dans la famille.

Et il ajouta avec son effrayant sourire de loup rang:

--C'est une fameuse chance pour vous tous que je sois aux Tulettes.

Marthe fut prise d'un tremblement. Bien qu'elle connt le got de
l'oncle pour les plaisanteries froces et la joie qu'il gotait 
torturer les gens auxquels il portait des lapins, il lui sembla qu'il
disait vrai, que toute la famille viendrait se loger l, dans ces
files grises de cabanons. Elle ne voulut pas rester une minute de
plus, malgr les instances de Macquart, qui parlait de dboucher une
autre bouteille.

--Eh bien, et le poulet? cria-t-il, au moment o elle montait en
voiture.

Il courut le chercher, il le lui mit sur les genoux.

--C'est pour Mouret, entends-tu? rptait-il avec une intention
mchante; pour Mouret, pas pour un autre, n'est-ce pas? D'ailleurs,
quand j'irai vous voir, je lui demanderai comment il l'a trouv.

Il clignait les yeux, en regardant Olympe. Le cocher allait fouetter,
lorsqu'il se cramponna de nouveau  la voiture, continuant:

--Va chez ton pre, parle-lui du champ de bl.... Tiens, c'est le
champ qui est l devant nous.... Rougon a tort. Nous sommes de trop
vieux compres pour nous fcher. a serait tant pis pour lui, il le
sait bien.... Fais-lui comprendre qu'il a tort.

La calche partit. Olympe, en se tournant, vit Macquart sous ses
mriers, ricanant avec Alexandre, dbouchant cette seconde bouteille
dont il avait parl. Marthe recommanda expressment au cocher de
ne plus passer aux Tulettes. D'ailleurs, elle se fatiguait de ces
promenades; elles les fit de plus en plus rares, les abandonna tout 
fait, lorsqu'elle comprit que jamais l'abb Faujas ne consentirait 
l'accompagner.

Toute une nouvelle femme grandissait en Marthe. Elle tait affine par
la vie nerveuse qu'elle menait. Son paisseur bourgeoise, cette paix
lourde acquise par quinze annes de somnolence derrire un comptoir,
semblait se fondre dans la flamme de sa dvotion. Elle s'habillait
mieux, causait chez les Rougon, le jeudi.

--Madame Mouret redevient jeune fille, disait madame de Condamin,
merveille.

--Oui, murmurait le docteur Porquier en hochant la tte, elle descend
la vie  reculons.

Marthe, plus mince, les joues roses, les yeux superbes, ardents et
noirs, eut alors pendant quelques mois une beaut singulire. La face
rayonnait; une dpense extraordinaire de vie sortait de tout son tre,
l'enveloppait d'une vibration chaude. Il semblait que sa jeunesse
oublie brlt en elle,  quarante ans, avec une splendeur d'incendie.
Maintenant, lche dans la prire, emporte par un besoin de toutes
les heures, elle dsobissait  l'abb Faujas. Elle usait ses genoux
sur les dalles de Saint-Saturnin, vivait dans les cantiques, dans
les adorations, se soulageait en face des ostensoirs rayonnants, des
chapelles flambantes, des autels et des prtres luisants avec des
lueurs d'astres sur le fond noir de la nef. Il y avait, chez elle, une
sorte d'apptit physique de ces gloires, un apptit qui la torturait,
qui lui creusait la poitrine, lui vidait le crne, lorsqu'elle ne
le contentait pas. Elle souffrait trop, elle se mourait, et il lui
fallait venir prendre la nourriture de sa passion, se blottir dans les
chuchotements des confessionnaux, se courber sous le frisson puissant
des orgues, s'vanouir dans le spasme de la communion. Alors, elle ne
sentait plus rien, son corps ne lui faisait plus mal. Elle tait ravie
 la terre, agonisant sans souffrance, devenant une pure flamme qui se
consumait d'amour.

L'abb Faujas redoublait de svrit, la contenait encore en la
rudoyant. Elle l'tonnait par ce rveil passionn, par cette ardeur
 aimer et  mourir. Souvent, il la questionnait de nouveau sur son
enfance. Il alla chez madame Rougon, resta quelque temps perplexe,
mcontent de lui.

--La propritaire se plaint de toi, lui disait sa mre? Pourquoi ne la
laisses-tu pas aller  l'glise quand a lui plat?... Tu as tort de
la contrarier; elle est trs-bonnepour nous.

--Elle se tue, murmurait le prtre. Madame Faujas avait alors le
haussement d'paules qui lui tait habituel.

--a la regarde. Chacun prend son plaisir o il le trouve. Il vaut
mieux se tuer  prier qu' se donner des indigestions, comme cette
coquine d'Olympe.... Sois moins svre pour madame Mouret. a finirait
par rendre la maison impossible.

Un jour qu'elle lui donnait ces conseils, il dit d'une voix sombre:

--Mre, cette femme sera l'obstacle.

--Elle! s'cria la vieille paysanne, mais elle t'adore, Ovide!... Tu
feras d'elle tout ce que tu voudras, lorsque tu ne la gronderas plus.
Les jours de pluie, elle le porterait d'ici  la cathdrale, pour que
tu ne te mouilles pas les pieds.

L'abb Faujas comprit lui-mme la ncessit de ne pas employer la
rudesse davantage. Il redoutait un clat. Peu  peu, il laissa une
plus grande libert  Marthe, lui permettant les retraites, les longs
chapelets, les prires rptes devant chaque station du chemin de
la croix; il lui permit mme de venir deux fois par semaine,  son
confessionnal de Saint-Saturnin. Marthe, n'entendant plus cette voix
terrible qui l'accusait de sa pit comme d'un vice honteusement
satisfait, pensa que Dieu lui avait fait grce. Elle entra enfin dans
les dlices du paradis. Elle eut des attendrissements, des larmes
intarissables qu'elle pleurait sans les sentir couler; crises
nerveuses, d'o elle sortait affaiblie, vanouie, comme si toute sa
vie s'en tait alle le long de ses joues. Rose la portait alors sur
son lit, o elle restait pendant des heures avec les lvres minces,
les yeux entr'ouverts d'une morte.

Une aprs-midi, la cuisinire, effraye de son immobilit, crut
qu'elle expirait. Elle ne songea pas  frapper  la porte de la pice
o Mouret tait enferm; elle monta au second tage, supplia l'abb
Faujas de descendre auprs de sa matresse. Quand il fut l, dans la
chambre  coucher, elle courut chercher de l'ther, le laissant seul,
en face de cette femme vanouie, jete en travers du lit. Lui, se
contenta de prendre les mains de Marthe entre les siennes. Alors, elle
s'agita, rptant des mots sans suite. Puis, lorsqu'elle le reconnut,
debout au seuil de l'alcve, un flot de sang lui monta  la face,
elle ramena sa tte sur l'oreiller, fit un geste comme pour tirer les
couvertures  elle.

--Allez-vous mieux, ma chre enfant? lui demanda-t-il. Vous me donnez
bien de l'inquitude.

La gorge serre, ne pouvant rpondre, elle clata en sanglots, elle
laissa rouler sa tte entre les bras du prtre.

--Je ne souffre pas, je suis trop heureuse, murmura-t-elle d'une voix
faible comme un souffle. Laissez-moi pleurer, les larmes sont ma
joie. Ah! que vous tes bon d'tre venu! Il y a longtemps que je vous
attendais, que je vous appelais. Sa voix faiblissait de plus en plus,
n'tait plus qu'un murmure de prire ardente.

--Qui me donnera des ailes pour voler vers vous? Mon me, loigne
de vous, impatiente d'tre remplie de vous, languit sans vous, vous
souhaite avec ardeur, et soupire aprs vous,  mon Dieu,  mon unique
bien, ma consolation, ma douceur, mon trsor, mon bonheur et ma vie,
mon Dieu et mon tout....

Elle souriait, en balbutiant ce lambeau de l'acte de dsir. Elle
joignait les mains, semblait voir la tte grave de l'abb Faujas dans
une aurole. Celui-ci avait toujours russi  arrter un aveu sur les
lvres de Marthe; il eut peur un instant, dgagea vivement ses bras.
Et, se tenant debout:

--Soyez raisonnable, je le veux, dit-il avec autorit. Dieu refusera
vos hommages, si vous ne les lui adressez pas dans le calme de votre
raison.... Il s'agit de vous soigner en ce moment.

Rose revenait, dsespre de n'avoir pas trouv de l'ther. Il
l'installa auprs du lit, rptant  Marthe d'une voix douce:

--Ne vous tourmentez pas. Dieu sera touch de votre amour. Quand
l'heure viendra, il descendra en vous, il vous emplira d'une ternelle
flicit.

Quand il quitta la chambre, il laissa Marthe rayonnante, comme
ressuscite. A partir de ce jour, il la mania ainsi qu'une cire molle.
Elle lui devint trs-utile, dans certaines missions dlicates auprs
de madame de Condamin; elle frquenta aussi assidment madame Rastoil,
sur un simple dsir qu'il exprima. Elle tait d'une obissance
absolue, ne cherchant pas  comprendre, rptant ce qu'il la priait
de rpter. Il ne prenait mme plus aucune prcaution avec elle, lui
faisait crment sa leon, se servait d'elle comme d'une pure machine.
Elle aurait mendi dans les rues, s'il lui eu avait donn l'ordre. Et
quand elle devenait inquite, qu'elle tendait les mains vers lui, le
coeur crev, les lvres gonfles de passion, il la jetait  terre d'un
mot, il l'crasait sous la volont du ciel. Jamais elle n'osa parler.
Il y avait entre elle et cet homme un mur de colre et de dgot.
Quand il sortait des courtes luttes qu'il avait  soutenir avec elle,
il haussait les paules, plein du mpris d'un lutteur arrt par un
enfant. Il se lavait, il se brossait, comme s'il et touch malgr lui
 une bte impure.

--Pourquoi ne te sers-tu pas de la douzaine de mouchoirs que madame
Mouret t'a donne? lui demandait sa mre. La pauvre femme serait si
heureuse de les voir dans tes mains. Elle a pass un mois  les broder
 ton chiffre.

Il avait un geste rude, il rpondait:

--Non, usez-les, mre. Ce sont des mouchoirs de femme. Ils ont une
odeur qui m'est insupportable.

Si Marthe pliait devant le prtre, si elle n'tait plus que sa chose,
elle s'aigrissait chaque jour davantage, devenait querelleuse dans les
mille petits soucis de la vie. Rose disait qu'elle ne l'avait jamais
vue si chipotire. Mais sa haine grandissait surtout contre son
mari. Le vieux levain de rancune des Rougon s'veillait en face de ce
fils d'une Macquart, de cet homme qu'elle accusait d'tre le tourment
de sa vie. En bas, dans la salle  manger, lorsque madame Faujas
ou Olympe venait lui tenir compagnie, elle ne se gnait plus, elle
accablait Mouret.

--Quand on pense qu'il m'a tenue vingt ans, comme un employ, la plume
 l'oreille, entre une jarre d'huile et un sac d'amandes! Jamais
un plaisir, jamais un cadeau.... Il m'a enlev mes enfants. Il est
capable de se sauver, un de ces matins, pour faire croire que je lui
rends la vie impossible. Heureusement que vous tes l. Vous diriez
partout la vrit.

Elle se jetait ainsi sur Mouret sans provocation aucune. Tout ce qu'il
faisait, ses regards, ses gestes, les rares paroles qu'il prononait,
la mettaient hors d'elle-mme. Elle ne pouvait mme plus l'apercevoir,
sans tre comme souleve par une fureur inconsciente. Les querelles
clataient surtout  la fin des repas, lorsque Mouret, sans attendre
le dessert, pliait sa serviette et se levait silencieusement.

--Vous pourriez bien quitter la table en mme temps que tout le monde,
lui disait-elle aigrement; ce n'est gure poli, ce que vous faites l!

--J'ai fini, je m'en vais, rpondait-il de sa voix lente.

Mais elle voyait dans cette retraite de chaque jour une tactique
imagine par son mari pour blesser l'abb Faujas. Alors, elle perdait
toute mesure:

--Vous tes un mal lev, vous me faites honte, tenez!... Ah! je
serais heureuse avec vous, si je n'avais pas rencontr des amis qui
veulent bien me consoler de vos brutalits. Vous ne savez pas
mme vous tenir  table; vous m'empchez de faire un seul repas
paisible.... Restez, entendez-vous! Si vous ne mangez pas, vous nous
regarderez.

Il achevait de plier sa serviette en toute tranquillit, comme
s'il n'avait pas entendu; puis,  petits pas, il s'en allait. On
l'entendait monter l'escalier et s'enfermer  double tour. Alors, elle
touffait, balbutiait:

--Oh! le monstre.... Il me tue, il me tue!

Il fallait que madame Faujas la consolt. Rose courait au bas de
l'escalier, criant de toutes ses forces, pour que Mouret entendt 
travers la porte;

--Vous tes un monstre, monsieur; madame a bien raison de dire que
vous tes un monstre!

Certaines querelles furent particulirement violentes. Marthe, dont la
raison chancelait, s'imagina que son mari voulait la battre: ce fut
une ide fixe. Elle prtendait qu'il la guettait, qu'il attendait une
occasion. Il n'osait pas, disait-elle, parce qu'il ne la trouvait
jamais seule; la nuit, il avait peur qu'elle ne crit, qu'elle
n'appelt  son secours. Rose jura qu'elle avait vu monsieur cacher un
gros bton dans son bureau. Madame Faujas et Olympe ne firent aucune
difficult de croire ces histoires; elles plaignaient beaucoup
leur propritaire, elles se la disputaient, se constituaient ses
gardiennes. Ce sauvage, comme elles nommaient  prsent Mouret, ne
la brutaliserait peut-tre pas en leur prsence. Le soir, elles lui
recommandaient bien de les venir chercher s'il bougeait. La maison ne
vcut plus que dans les alarmes.

--Il est capable d'un mauvais coup, affirmait la cuisinire.

Cette anne-l, Marthe suivit les crmonies religieuses de la semaine
sainte avec une grande ferveur. Le vendredi, dans l'glise noire,
elle agonisa, pendant que les cierges, un  un, s'teignaient sous la
tempte lamentable des voix qui roulait au fond des tnbres de la
nef. Il lui semblait que son souffle s'en allait avec ces lueurs.
Quand le dernier cierge expira, que le mur d'ombre, en face d'elle,
fut implacable et ferm, elle s'vanouit, les flancs serrs, la
poitrine vide. Elle resta une heure plie sur sa chaise, dans
l'attitude de la prire, sans que les femmes agenouilles autour
d'elle s'aperussent de cette crise. L'glise tait dserte,
lorsqu'elle revint  elle. Elle rvait qu'on la battait de verges,
que le sang coulait de ses membres; elle prouvait  la tte de si
intolrables douleurs qu'elle y portait les mains, comme pour arracher
les pines dont elle sentait les pointes dans son crne. Le soir, au
dner, elle fut singulire. L'branlement nerveux persistait; elle
revoyait, en fermant les yeux, les mes mourantes des cierges
s'envolant dans le noir; elle examinait machinalement ses mains,
cherchant les trous par lesquels son sang avait coul. Toute la
Passion saignait en elle.

Madame Faujas, la voyant souffrante, voulut qu'elle se coucht de
bonne heure. Elle l'accompagna, la mit au lit. Mouret, qui avait une
clef de la chambre  coucher, s'tait dj retir dans son bureau, o
il passait les soires. Quand Marthe, les couvertures au menton, dit
qu'elle avait chaud, qu'elle se trouvait mieux, madame Faujas parla de
souffler la bougie, pour qu'elle dormt tranquillement; mais la malade
se souleva effare, suppliante:

--Non, n'teignez pas la lumire; mettez-la sur la commode, que je
puisse la voir.... Je mourrais dans ces tnbres.

Et, les yeux agrandis, comme frissonnant au souvenir de quelque drame
affreux:

--C'est horrible, horrible! murmura-t-elle plus bas avec une piti
pouvante.

Elle retomba sur l'oreiller, elle parut s'assoupir, et madame Faujas
quitta la chambre doucement. Ce soir-l, toute la maison fut couche
 dix heures. Rose, en montant, remarqua que Mouret tait encore dans
son bureau. Elle regarda par la serrure, elle le vit endormi sur la
table,  ct d'une chandelle de la cuisine dont la mche lugubre
charbonnait.

--Ma foi, tant pis! je ne le rveille pas, dit-elle en continuant 
monter. Qu'il prenne un torticolis, si a lui fait plaisir.

Vers minuit, la maison dormait profondment, lorsque des cris se
firent entendre au premier tage. Ce furent d'abord des plaintes
sourdes, qui devinrent bientt de vritables hurlements, des appels
trangls et rauques de victime qu'on gorge. L'abb Faujas, veill
en sursaut, appela sa mre. Celle-ci prit  peine le temps de passer
un jupon. Elle alla frapper  la porte de Rose, disant:

--Descendez vite, je crois qu'on assassine madame Mouret. Cependant,
les cris redoublaient. La maison fut bientt debout. Olympe se montra,
les paules couvertes d'un simple fichu, suivie de Trouche, qui
rentrait  peine, lgrement gris. Rose descendit, suivie des autres
locataires. --Ouvrez, ouvrez, madame! cria-t-elle, la tte perdue,
tapant du poing contre la porte.

De grands soupirs rpondirent seuls; puis, un corps tomba, une
lutte atroce parut s'engager sur le parquet, au milieu des meubles
renverss. Des coups sourds branlaient les murs; un rle passait sous
la porte, si terrible que les Faujas et les Trouche se regardrent en
plissant.

--C'est son mari qui l'assomme, murmura Olympe.

--Vous avez raison, c'est ce sauvage! dit la cuisinire. Je l'ai vu,
en montant, qui faisait semblant de dormir. Il prparait son coup.

Et heurtant de nouveau la porte des deux poings,  la briser, elle
reprit:

--Ouvrez, monsieur. Nous allons faire venir la garde, si vous n'ouvrez
pas.... Oh! le gueux, il finira sur l'chafaud!

Alors, les hurlements recommencrent. Trouche prtendait que le
gaillard devait saigner la pauvre dame comme un poulet.

--On ne peut pourtant pas se contenter de frapper, dit l'abb Faujas
en s'avanant. Attendez.

Il mit une de ses fortes paules contre la porte, qu'il enfona, d'un
effort lent et continu. Les femmes se prcipitrent dans la chambre,
o le plus trange des spectacles s'offrit  leurs yeux.

Au milieu de la pice, sur le carreau, Marthe gisait, haletante, la
chemise dchire, la peau saignante d'corchures, bleuie de coups. Ses
cheveux dnous s'taient enrouls au pied d'une chaise; ses mains
avaient d se cramponner  la commode avec une telle force, que le
meuble se trouvait en travers de la porte. Dans un coin, Mouret
debout, tenant le bougeoir, la regardait se tordre  terre, d'un air
hbt.

Il fallut que l'abb Faujas repousst la commode.

--Vous tes un monstre! s'cria Rose en allant montrer le poing 
Mouret. Mettre une femme dans un tat pareil!... Il l'aurait acheve,
si nous n'tions pas arrivs  temps.

Madame Faujas et Olympe s'empressaient autour de Marthe.

--Pauvre amie! murmurait la premire. Elle avait un pressentiment ce
soir, elle tait toute effraye.

--O avez-vous mal? demandait l'autre. Vous n'avez rien de cass,
n'est-ce pas?... Voil une paule toute noire; le genou a une
grande corchure.... Calmez-vous. Nous sommes avec vous, nous vous
dfendrons.

Marthe ne geignait plus que comme un enfant. Tandis que les deux
femmes l'examinaient, oubliant qu'il y avait l des hommes, Trouche
allongeait la tte en jetant des regards sournois  l'abb, qui, sans
affectation, achevait de ranger les meubles. Rose vint aider 
la recoucher. Quand elle fut dans le lit, les cheveux nous, ils
restrent tous l un instant, tudiant curieusement la chambre,
attendant des dtails. Mouret tait demeur debout dans le mme coin,
sans lcher le bougeoir, comme ptrifi par ce qu'il avait vu.

--Je vous assure, balbutia-t-il, je ne lui ai pas fait de mal, je ne
l'ai pas touche du bout du doigt.

--Eh! il y a un mois que vous guettez une occasion, cria Rose
exaspre; nous le savons bien, nous vous avons assez surveill. La
chre femme s'attendait  vos mauvais traitements. Tenez, ne mentez
pas; cela me met hors de moi!

Les deux autres femmes, si elles ne se croyaient pas autorises  lui
parler de la sorte, lui jetaient des regards menaants.

--Je vous assure, rpta Mouret d'une voix douce, je ne l'ai pas
battue. Je venais me coucher, j'avais mis mon foulard. C'est lorsque
j'ai touch  la bougie, qui tait sur la commode, qu'elle s'est
veille en sursaut; elle a tendu les bras en poussant un cri, elle
s'est mise  se taper le front avec les poings,  se dchirer le corps
avec les ongles. La cuisinire branla terriblement la tte.

--Pourquoi n'avez-vous pas ouvert? demanda-t-elle; nous avons cogn
assez fort.

--Je vous assure, ce n'est pas moi, dit-il de nouveau avec plus de
douceur encore. Je ne savais pas ce qu'elle avait. Elle s'est jete
par terre, elle se mordait, elle faisait des bonds  crever les
meubles. Je n'ai pas os passer; j'tais imbcile. Je vous ai cri
deux fois d'entrer, mais vous n'avez pas d m'entendre parce qu'elle
criait trop fort. J'ai eu bien peur. Ce n'est pas moi, je vous assure.

--Oui, c'est elle qui s'est battue, n'est-ce pas? reprit Rose en
ricanant.

Et elle ajouta, en s'adressant  madame Faujas:

--Il aura jet son bton par la fentre, lorsqu'il nous aura entendu
arriver.

Mouret, reposant enfin le bougeoir sur la commode, s'tait assis, les
mains aux genoux. Il ne se dfendait plus; il regardait stupidement
ces femmes,  moiti vtues, agitant leurs bras maigres devant le lit.
Tronche avait chang un coup d'oeil avec l'abb Faujas. Le pauvre
homme leur paraissait peu froce, en bras de chemise, un foulard jaune
nou sur son crne chauve. Ils se rapprochrent, examinrent Marthe,
qui, la face convulse, semblait sortir d'un rve.

--Qu'y a-t-il, Rose? demanda-t-elle. Pourquoi tout ce monde est-il l?
Je suis brise. Je t'en prie, dis qu'on me laisse tranquille.

Rose hsita un moment.

--Votre mari est dans la chambre, madame, murmura-t-elle. Vous ne
craignez pas de rester seule avec lui?

Marthe la regarda, tonne.

--Non, non, rpondit-elle. Allez-vous-en, j'ai bien sommeil. Alors,
les cinq personnes quittrent la chambre, laissant Mouret assis, les
yeux perdus, fixs sur l'alcve.

--Il ne pourra pas refermer la porte, dit la cuisinire en remontant.
Au premier cri, je dgringole, je lui tombe sur la carcasse. Je vais
me coucher habille.... Avez-vous entendu, la chre femme, comme elle
mentait, pour qu'on ne fit pas un mauvais parti  ce sauvage? Elle
se laisserait tuer sans l'accuser. Quelle mine d'hypocrite il avait,
hein?

Les trois femmes causrent un instant, sur le palier du second tage,
tenant leurs bougeoirs, montrant les scheresses de leurs os sous les
fichus mal attachs; elles conclurent qu'il n'y avait pas de supplice
assez fort pour un tel homme. Trouche, qui tait mont le dernier,
murmura en ricanant, derrire la soutane de l'abb Faujas:

--Elle est encore grassouillette, la propritaire; seulement a ne
doit pas tre toujours agrable, une femme qui gigote comme un ver sur
le carreau.

Ils se sparrent. La maison rentra dans son grand silence, la
nuit s'acheva paisiblement. Le lendemain, lorsque les trois femmes
voulurent revenir sur l'pouvantable scne, elles trouvrent Marthe
surprise, comme honteuse et embarrasse; elle ne rpondait pas,
coupait court  la conversation. Elle attendit que personne ne ft
l pour faire venir un ouvrier qui rpara la porte. Madame Faujas et
Olympe en conclurent que madame Mouret voulait viter un scandale en
ne parlant pas.

Le surlendemain, le jour de Pques, Marthe gota,  Saint-Saturnin,
tout un rveil ardent, dans les joies triomphantes de la rsurrection.
Les tnbres du vendredi taient balayes par une aurore; l'glise
s'enfonait, blanche, embaume, illumine, comme pour des noces
divines; les voix des enfants de choeur avaient des sons fils de
flte; et elle, au milieu de ce cantique d'allgresse, se sentait
souleve par une jouissance plus terrible encore que ses angoisses du
crucifiement. Elle rentra, les yeux brlants, la voix sche; elle
fit traner la soire, causant avec une gaiet qui ne lui tait pas
ordinaire. Lorsqu'elle monta se coucher, Mouret tait dj au lit. Et,
vers minuit, des cris terrifiants rveillrent de nouveau la maison.

La scne de l'avant-veille se renouvela; seulement, au premier coup de
poing donn dans la porte, Mouret vint ouvrir, en chemise, le visage
boulevers. Marthe, toute vtue, pleurait  gros sanglots, allonge
sur le ventre, se cognant la tte contre le pied du lit. Le corsage de
sa robe semblait arrach; deux meurtrissures se voyaient sur son cou
mis  nu.

--Il aura voulu l'trangler cette fois, murmura Rose.

Les femmes la dshabillrent. Mouret, aprs avoir ouvert la porte,
s'tait remis au lit, frissonnant, ple comme un linge. Il ne se
dfendit pas, ne parut mme pas entendre les mauvaises paroles,
disparaissant, s'enfonant dans la ruelle.

Ds lors, de semblables scnes eurent lieu  des intervalles
irrguliers. La maison ne vivait plus que dans la peur de quelque
crime; au moindre bruit, les locataires du second taient sur pied.
Marthe vitait toujours les allusions; elle ne voulait absolument pas
que Rose dresst un lit de sangle pour Mouret dans le bureau. Lorsque
le jour se levait, il semblait qu'il emportt jusqu'au souvenir du
drame de la nuit.

Cependant, peu  peu, dans le quartier, le bruit se rpandait qu'il se
passait d'tranges choses chez les Mouret. On racontait que le mari
assommait la femme, toutes les nuits,  coups de trique. Rose avait
fait jurer  madame Faujas et  Olympe de ne rien dire, puisque
sa matresse paraissait vouloir se taire; mais elle-mme, par ses
apitoiements, par ses allusions et ses restrictions; avait contribu 
former chez les fournisseurs la lgende qui circulait. Le boucher, un
farceur, prtendait que Mouret tapait sur sa femme parce qu'il l'avait
trouve avec le cur; mais la fruitire dfendait la pauvre dame, un
vritable agneau, incapable de mal tourner; tandis que la boulangre
voyait dans le mari un de ces hommes qui brutalisent leur femme pour
le plaisir. Au march, on ne nommait plus Marthe que les yeux au
ciel, avec ces cajoleries de paroles qu'on a pour les enfants malades.
Lorsque Olympe allait acheter une livre de cerises ou un pot de
fraises, la conversation tombait invitablement sur les Mouret.
C'tait pendant un quart d'heure un flot de paroles attendries.

--Eh bien! et chez vous?

--Ne m'en parlez pas. Elle pleure toutes les larmes de son corps....
a fait piti. On voudrait la savoir morte.

--Elle m'a achet des artichauts, l'autre jour; elle avait la joue
dchire.

--Pardi! il la massacre.... Et si vous voyiez son corps comme je l'ai
vu!... Ce n'est plus qu'une plaie.... Il lui donne des coups de talon,
lorsqu'elle est par terre. J'ai toujours peur de lui trouver la tte
crase, la nuit, quand nous descendons.

--a ne doit pas tre amusant pour vous, de demeurer dans cette
maison-l. Moi, je dmnagerais; je tomberais malade,  assister
toutes les nuits  de pareilles horreurs.

--Et cette malheureuse, qu'est-ce qu'elle deviendrait? Elle est si
distingue, si douce! Nous restons pour elle.... C'est cinq sous,
n'est-ce pas, la livre de cerises?

--Oui, cinq sous.... N'importe, vous avez de la constance, vous tes
une bonne me.

Cette histoire d'un mari qui attendait minuit pour tomber sur sa femme
avec un bton, tait surtout destine  passionner les commres du
march. Des dtails effrayants grossissaient l'histoire de jour en
jour. Une dvote affirmait que Mouret tait possd, qu'il prenait
sa femme au cou avec les dents, si rudement que l'abb Faujas devait
faire du pouce gauche trois croix en l'air pour l'obliger  lcher
prise. Alors, ajouta-elle, Mouret tombait comme une masse sur le
carreau, et un gros rat noir sautait de sa bouche et disparaissait,
sans que jamais on pt dcouvrir le moindre trou dans le plancher. Le
tripier du coin de la rue Taravelle terrifia le quartier en mettant
l'opinion que ce brigand avait peut-tre t mordu par un chien
enrag.

Mais l'histoire trouvait des incrdules parmi les personnes comme il
faut de Plassans. Lorsqu'elle parvint sur le cours Sauvaire, elle
amusa beaucoup les petits rentiers, aligns en file sur les bancs, au
tide soleil de mai.

--Mouret est incapable de battre sa femme, disaient les marchands
d'amandes retirs; il a l'air d'avoir reu le fouet, il ne fait mme
plus son tour de promenade.... C'est sa femme qui doit le mettre au
pain sec.

--Ou ne peut pas savoir, reprenait un capitaine en retraite. J'ai
connu un officier de mon rgiment que sa femme souffletait pour un
oui, pour un non. Cela durait depuis dix ans. Un jour, elle s'avisa
de lui donner des coups de pied; il devint furieux et faillit
l'trangler.... Peut-tre que Mouret n'aime pas non plus les coups de
pied.

--Il aime encore moins les curs, sans doute, concluait une voix en
ricanant.

Madame Rougon parut ignorer quelque temps le scandale qui occupait la
ville. Elle restait souriante, vitait de comprendre les allusions
qu'on faisait devant elle. Mais un jour, aprs une longue visite que
lui avait rendue M. Delangre, elle arriva chez sa fille, l'air effar,
les larmes aux yeux.

Ah! ma bonne chrie, dit-elle, en prenant Marthe entre ses bras, que
vient-on de m'apprendre? Ton mari s'oublierait jusqu' lever la main
sur toi!... Ce sont des mensonges, n'est-ce pas?... J'ai donn le
dmenti le plus formel. Je connais Mouret. Il est mal lev, mais il
n'est pas mchant.

Marthe rougit; elle eut cet embarras, cette honte qu'elle prouvait,
chaque fois qu'on abordait ce sujet en sa prsence.

--Allez, madame ne se plaindra pas! s'cria Rose avec sa hardiesse
ordinaire. Il y a longtemps que je serais alle vous avertir, si je
n'avais pas eu peur d'tre gronde par madame.

La vieille dame laissa tomber ses mains, d'un air d'immense et
douloureuse surprise.

--C'est donc vrai, murmura-t-elle, il te bat?... Oh! le malheureux!

Elle se mit  pleurer.

--tre arrive  mon ge pour voir des choses pareilles!... Un homme
que nous avons combl de bienfaits,  la mort de son pre, lorsqu'il
n'tait que petit employ chez nous!... C'est Rougon qui a voulu votre
mariage. Je lui disais bien que Mouret avait l'oeil faux. D'ailleurs,
jamais il ne s'est bien conduit  notre gard; il n'est venu se
retirer  Plassans que pour nous narguer avec les quatre sous qu'il
avait amasss. Dieu merci! nous n'avions pas besoin de lui, nous
tions plus riches que lui, et c'est bien ce qui l'a fch. Il a
l'esprit petit; il est tellement jaloux, qu'il s'est toujours refus
comme un malotru  mettre les pieds dans mon salon; il y serait crev
d'envie.... Mais je ne te laisserai pas avec un tel monstre, ma fille.
Il y a des lois, heureusement.

--Calmez-vous; on exagre beaucoup, je vous assure, murmura Marthe de
plus en plus gne.

--Vous allez voir qu'elle va le dfendre! dit la cuisinire.

A ce moment, l'abb Faujas et Trouche, qui taient en grande
confrence au fond du jardin, s'avancrent, attirs par le bruit.

--Monsieur le cur, je suis une bien malheureuse mre, reprit madame
Rougon en se lamentant plus haut; je n'ai plus qu'une fille auprs de
moi, et j'apprends qu'elle n'a pas assez de ses yeux pour pleurer....
Je vous en supplie, vous qui vivez auprs d'elle, consolez-la,
protgez-la.

L'abb la regardait, comme pour pntrer le mot de cette douleur
subite.

--Je viens de voir une personne que je ne veux pas nommer,
continua-t-elle, fixant  son tour ses regards sur le prtre. Cette
personne m'a effraye.... Dieu sait si je cherche  accabler mon
gendre! Mais j'ai le devoir, n'est-ce pas, de dfendre les intrts de
ma fille?... Eh bien, mon gendre est un malheureux; il maltraite sa
femme, il scandalise la ville, il se met de toutes les sales affaires.
Vous verrez qu'il se compromettra encore dans la politique, lorsque
les lections vont venir. La dernire fois, c'tait lui qui conduisait
la crapule des faubourgs.... J'en mourrai, monsieur le cur.

--Monsieur Mouret ne permettrait pas qu'on lui fit des observations,
hasarda l'abb.

--Pourtant je ne puis abandonner ma fille  un tel homme! s'cria
madame Rougon. Je ne nous laisserai pas dshonorer.... La justice
n'est pas faite pour les chiens.

Trouche se dandinait. Il profita d'un silence.

--Monsieur Mouret est fou, dclara-t-il brutalement.

Le mot tomba comme un coup de massue, tout le monde se regarda.

--Je veux dire qu'il n'a pas la tte solide, continua Trouche. Vous
n'avez qu' tudier ses yeux.... Moi, je vous avoue que je ne suis pas
tranquille. Il y avait un homme  Besanon qui adorait sa fille et qui
l'a assassine une nuit, sans savoir ce qu'il faisait.

--Il y a beau temps que monsieur est fl, murmura Rose.

--Mais c'est pouvantable! dit madame Rougon. Vous avez raison, il m'a
eu l'air tout extraordinaire, la dernire fois que je l'ai vu. Il
n'a jamais eu l'intelligence bien nette.... Ah! ma pauvre chrie,
promets-moi de tout me confier. Je ne vais plus dormir en paix
maintenant. Entends-tu,  la premire extravagance de ton mari,
n'hsite pas, ne t'expose pas davantage.... Les fous, on les enferme!

Elle partit sur ce mot. Quand Trouche fut seul avec l'abb Faujas, il
ricana de son mauvais rire, qui montrait ses dents noires.

--C'est la propritaire qui me devra un beau cierge! murmura-t-il.
Elle pourra gigoter tant qu'elle voudra, la nuit.

Le prtre, le visage terreux, les yeux  terre, ne rpondit pas. Puis,
il haussa les paules, il alla lire son brviaire, sous la tonnelle,
au fond du jardin.



XVIII


Le dimanche, par une habitude d'ancien commerant, Mouret sortait,
faisait un tour en ville. Il ne quittait plus que ce jour-l la
solitude troite o il s'enfermait avec une sorte de honte. C'tait
machinal. Ds le matin, il se rasait, passait une chemise blanche,
brossait sa redingote et son chapeau; puis, aprs le djeuner, sans
qu'il st comment, il se trouvait dans la rue, marchant  petits pas,
l'air propre, les mains derrire le dos.

Un dimanche, comme il mettait le pied hors de chez lui, il aperut,
sur le trottoir de la rue Balande, Rose, qui causait vivement avec
la bonne de M. Rastoil. Les deux cuisinires se turent en le voyant.
Elles l'examinaient d'un air tellement singulier, qu'il s'assura si un
bout de son mouchoir ne pendait pas d'une de ses poches de derrire.
Lorsqu'il fut arriv  la place de la Sous-Prfecture, il tourna
la tte, il les retrouva plantes  la mme place: Rose imitait le
balancement d'un homme ivre, tandis que la bonne du prsident riait
aux clats. --Je marche trop vite, elles se moquent de moi, pensa
Mouret.

Il ralentit encore le pas. Dans la rue de la Banne,  mesure qu'il
avanait vers le march, les boutiquiers accouraient sur les portes,
le suivaient curieusement des yeux. Il fit un petit signe de tte au
boucher, qui resta ahuri, sans lui rendre son salut. La boulangre, 
laquelle il adressa un coup de chapeau, parut si effraye, qu'elle
se rejeta en arrire. La fruitire, l'picier, le ptissier, se
le montraient du doigt, d'un trottoir  l'autre. Derrire lui, il
laissait toute une agitation; des groupes se formaient, des bruits de
voix s'levaient, mls de ricanements.

--Avez-vous vu comme il marche raide?

--Oui.... Quand il a voulu enjamber le ruisseau, il a failli faire la
cabriole.

--On dit qu'ils sont tous comme a.

--N'importe, j'ai eu bien peur.... Pourquoi le laisse-t-on sortir? a
devrait tre dfendu.

Mouret, intimid, n'osait plus se retourner; il tait pris d'une vague
inquitude, tout en ne comprenant pas nettement qu'on parlait de lui.
Il marcha plus vite, fit aller les bras d'un air ais. Il regretta
d'avoir mis sa vieille redingote, une redingote noisette, qui n'tait
plus  la mode. Arriv au march, il hsita un moment, puis s'engagea
rsolment au milieu des marchandes de lgumes. Mais l sa vue
produisit une vritable rvolution.

Les mnagres de tout Plassans firent la haie sur son passage.
Les marchandes, debout  leurs bancs, les poings aux cts, le
dvisagrent. Il y eut des pousses, des femmes montrent sur les
bornes de la halle au bl. Lui, htait toujours le pas, cherchant 
se dgager, ne pouvant croire dcidment qu'il tait la cause de ce
vacarme.

--Ah! bien, on dirait que ses bras sont des ailes de moulins  vert,
dit une paysanne qui vendait des fruits. --Il marche comme un drat;
il a failli renverser mon talage, ajouta une marchande de salades.

--Arrtez-le! arrtez-le! crirent plaisamment les meuniers.

Mouret, pris de curiosit, s'arrta net, se haussa navement sur la
pointe des pieds, pour voir ce qui se passait: il croyait qu'on venait
de surprendre un voleur. Un immense clat de rire courut dans la
foule; des hues, des sifflets, des cris d'animaux se firent entendre.

--Il n'est pas mchant, ne lui faites pas de mal.

--Tiens! je ne m'y fierais pas.... Il se lve la nuit pour trangler
les gens.

--Le fait est qu'il a de vilains yeux.

--Alors a lui a pris tout d'un coup?

--Oui, tout d'un coup.... Ce que c'est que de nous pourtant! Un homme
qui tait si doux!... Je m'en vais; a me fait du mal.... Voici trois
sous pour les navets.

Mouret venait de reconnatre Olympe au milieu d'un groupe de femmes.
Elle avait achet des pches superbes, qu'elle portait dans un petit
sac  ouvrage de dame comme il faut. Elle devait raconter quelque
histoire mouvante, car les commres qui l'entouraient poussaient des
exclamations touffes, en joignant les mains d'une faon lamentable.

--Alors, achevait-elle, il l'a saisie par les cheveux, et lui aurait
coup la gorge avec un rasoir qui tait sur la commode, si nous
n'tions pas arrivs  temps pour empcher le crime.... Ne lui dites
rien, il ferait un malheur.

--Hein? quel malheur? demanda Mouret effar  Olympe.

Les femmes s'taient cartes, Olympe avait l'air de se tenir sur ses
gardes; elle s'esquiva prudemment, murmurant:

--Ne vous fchez pas, monsieur Mouret.... Vous feriez mieux de rentrer
 la maison.

Mouret se rfugia dans une ruelle qui menait au cours Sauvaire. Les
cris redoublaient, il fut poursuivi un instant par la rumeur grondante
du march.

--Qu'ont-ils donc aujourd'hui? pensa-t-il. C'tait peut-tre de moi
qu'ils se moquaient; pourtant je n'ai pas entendu mon nom.... Il y
aura eu quelque accident.

Il ta son chapeau, le regarda, craignant que quelque gamin ne lui
et jet une poigne de pltre; il n'avait non plus ni cerf-volant ni
queue de rat pendu dans le dos. Cette inspection le calma. Il reprit
sa marche de bourgeois en promenade, dans le silence de la ruelle; il
dboucha tranquillement sur le cours Sauvaire. Les petits rentiers
taient  leur place, sur un banc, au soleil.

--Tiens! c'est Mouret, dit le capitaine en retraite, d'un air de
profond tonnement.

La plus vive curiosit se peignit sur les visages endormis de ces
messieurs. Ils allongrent le cou, sans se lever, laissant
Mouret debout devant eux; ils l'tudiaient, des pieds  la tte,
minutieusement.

--Alors, vous faites un petit tour? reprit le capitaine, qui
paraissait le plus hardi.

--Oui, un petit tour, rpta Mouret, d'une faon distraite; le temps
est trs-beau.

Ces messieurs changrent des sourires d'intelligence. Ils avaient
froid, et le ciel venait de se couvrir.

--Trs-beau, murmura l'ancien tanneur, vous n'tes pas difficile... Il
est vrai que vous voil dj habill en hiver. Vous avez une drle de
redingote.

Les sourires se changrent en ricanements. Mouret sembla pris d'une
ide subite.

--Regardez donc, demanda-t-il en se tournant brusquement, si je n'ai
pas un soleil dans le dos.

Les marchands d'amandes retirs ne purent tenir leur srieux
davantage, ils clatrent. Le farceur de la bande, le capitaine,
cligna les yeux. --O donc, un soleil? demanda-t-il. Je ne vois qu'une
lune.

Les autres pouffaient, trouvaient cela extrmement spirituel.

--Une lune? dit Mouret. Rendez-moi le service de l'effacer; elle m'a
caus des ennuis.

Le capitaine lui donna trois ou quatre tapes, en ajoutant:

--La! mon brave, vous voil dbarrass. a ne doit pas tre commode
d'avoir une lune dans le dos.... Vous avez l'air souffrant?

--Je ne me porte pas trs-bien, rpondit-il de sa voix indiffrente.

Et, croyant surprendre des chuchotements sur le banc:

--Oh! je suis joliment soign  la maison. Ma femme est trs-bonne,
elle me gte.... Mais j'ai besoin de beaucoup de repos. C'est pour
cela que je ne sors plus, qu'on ne me voit plus comme autrefois. Quand
je serai guri, je reprendrai les affaires.

--Tiens! interrompit brutalement l'ancien matre tanneur, on prtend
que c'est votre femme qui ne se porte pas bien.

--Ma femme.... Elle n'est pas malade, ce sont des mensonges!
s'cria-t-il en s'animant. Elle n'a rien, rien du tout.... On nous en
veut, parce que nous nous tenons tranquilles chez nous.... Ah bien!
malade, ma femme! Elle est trs-forte, elle n'a seulement jamais mal 
la tte.

Et il continua par phrases courtes, balbutiant avec des yeux
inquiets d'homme qui ment et une langue embarrasse de bavard devenu
silencieux. Les petits rentiers avaient des hochements de tte
apitoys, tandis que le capitaine se frappait le front de l'index.
Un ancien chapelier du faubourg, qui avait examin Mouret depuis son
noeud de cravate jusqu'au dernier bouton de sa redingote, s'tait
finalement absorb dans le spectacle de ses souliers. Le lacet du
soulier gauche se trouvait dnou, ce qui paraissait exorbitant au
chapelier; il poussait du coude ses voisins, leur montrant, d'un
clignement d'yeux, ce lacet dont les bouts pendaient. Bientt tout le
banc n'eut plus de regards que pour le lacet. Ce fut le comble.
Ces messieurs haussrent les paules, de faon  montrer qu'ils ne
gardaient plus le moindre espoir.

--Mouret, dit paternellement le capitaine, nouez donc les cordons de
votre soulier.

Mouret regarda ses pieds; mais il ne sembla pas comprendre, il se
remit  parler. Puis, comme on ne lui rpondait plus, il se tut, resta
l encore un instant, finit par continuer doucement sa promenade.

--Il va tomber, c'est sr, dclara le matre tanneur en se levant pour
le voir plus longtemps. Hein! est-il drle? a-t-il assez dmnag?

Au bout du cours Sauvaire, lorsque Mouret passa devant le cercle de la
Jeunesse, il retrouva les rires touffs qui l'accompagnaient depuis
qu'il avait mis les pieds dans la rue. Il vit parfaitement, sur le
seuil du cercle, Sverin Rastoil qui le dsignait  un groupe de
jeunes gens. Dcidment, c'tait de lui que la ville riait ainsi. Il
baissa la tte, pris d'une sorte de peur, ne s'expliquant pas cet
acharnement, filant le long des maisons. Comme il allait entrer dans
la rue Canquoin, il entendit un bruit derrire lui; il tourna la tte,
il aperut trois gamins qui le suivaient: deux grands, l'air effront,
et un tout petit, trs-srieux, tenant  la main une vieille orange
ramasse dans un ruisseau. Alors, il suivit la rue Canquoin, coupa par
la place des Rcollets, se trouva dans la rue de la Banne. Les gamins
le suivaient toujours.

--Voulez-vous que j'aille vous tirer les oreilles? leur cria-t-il en
marchant sur eux brusquement.

Ils se jetrent de ct, riant, hurlant, s'chappant  quatre pattes.
Mouret, trs-rouge, se sentit ridicule. Il fit un effort pour se
calmer, il reprit son pas de promenade. Ce qui l'pouvantait, c'tait
de traverser la place de la Sous-Prfecture, de passer sous les
fentres des Rougon, avec cette suite de vauriens qu'il entendait
grossir et s'enhardir derrire son dos. Comme il avanait, il fut
justement oblig de faire un dtour pour viter sa belle-mre qui
rentrait des vpres en compagnie de madame de Condamin.

--Au loup, au loup! criaient les gamins.

Mouret, la sueur au front, les pieds buttant contre les pavs,
entendit la vieille madame Bougon dire  la femme du conservateur des
eaux et forts:

--Oh! voyez donc, le malheureux! C'est une honte. Nous ne pouvons
tolrer cela plus longtemps.

Alors, irrsistiblement, Mouret se mit  courir. Les bras tendus, la
tte perdue, il se prcipita dans la rue Balande, o s'engouffra avec
lui la bande des gamins, au nombre de dix  douze. Il lui semblait
que les boutiquiers de la rue de la Banne, les femmes du march, les
promeneurs du cours, les jeunes messieurs du cercle, les Rougon, les
Condamin, tout Plassans, avec ses rires touffs, roulaient derrire
son dos, le long de la pente raide de la rue. Les enfants tapaient des
pieds, glissaient sur les pavs pointus, faisaient un vacarme de meute
lche dans le quartier tranquille.

--Attrape-le! hurlaient-ils.

--Houp! houp! il est rien cocasse, avec sa redingote!

--Oh! vous autres, prenez par la rue Taravelle; vous le pincerez.

--Au galop! au galop!

Mouvet, affol, prit un lan dsespr pour atteindre sa porte; mais
le pied lui manqua, il roula sur le trottoir, o il resta quelques
secondes, abattu. Les gamins, craignant les ruades, firent le cercle
en poussant des cris de triomphe; tandis que le tout petit, s'avanant
gravement, lui jeta l'orange pourrie, qui s'crasa sur son oeil
gauche. Il se releva pniblement, rentra chez lui, sans s'essuyer.
Rose dut prendre un balai pour chasser les vauriens. A partir de ce
dimanche, tout Plassans fut convaincu que Mouret tait fou  lier. On
citait des faits surprenants. Par exemple, il s'enfermait des journes
entires dans une pice nue, o l'on n'avait pas balay depuis un an;
et la chose n'tait pas invente  plaisir, puisque les personnes
qui la contaient, la tenaient de la bonne mme de la maison. Que
pouvait-il faire dans cette pice nue? Les versions diffraient;
la bonne disait qu'il faisait le mort, ce qui pouvantait tout le
quartier. Au march, on croyait fermement qu'il cachait une bire,
dans laquelle il s'tendait tout de son long, les yeux ouverts, les
mains sur la poitrine; et cela du matin au soir, par plaisir.

--Il y a longtemps que la crise le menaait, rptait Olympe dans
toutes les boutiques. a couvait; il devenait triste, il cherchait les
coins pour se cacher, vous savez, comme les btes qui tombent malades.
Moi, ds le jour o j'ai mis le pied dans la maison, j'ai dit  mon
mari: Le propritaire file un vilain coton. Il avait les yeux
jaunes, la mine sournoise. Et depuis lors la maison a t en l'air....
Il a eu toutes sortes de lubies. Il comptait les morceaux de sucre,
enfermait jusqu'au pain. Il tait d'une avarice tellement crasse, que
sa pauvre femme n'avait plus de chaussures  se mettre.... En voil
une malheureuse, que je plains de tout mon coeur! Elle en a pass,
allez! Vous figurez-vous sa vie avec ce maniaque, qui ne sait plus
mme se tenir proprement  table; il jette sa serviette au milieu
du dner, il s'en va comme un hbt, aprs avoir pataug dans son
assiette.... Et taquin avec cela! Il faisait des scnes pour un pot de
moutarde drang. Maintenant il ne dit plus rien; il a des regards de
bte sauvage, il saute  la gorge des gens sans pousser un cri....
J'en vois de drles. Si je voulais parler....

Lorsqu'elle avait veill d'ardentes curiosits et qu'on la pressait
de questions, elle murmurait: --Non, non, a ne me regarde pas....
Madame Mouret est une sainte femme, qui souffre en vraie chrtienne;
elle a ses ides l-dessus, il faut les respecter.... Croyez-vous
qu'il a voulu lui couper le cou avec un rasoir!

C'tait toujours la mme histoire, mais elle obtenait un effet
certain: les poings se fermaient, les femmes parlaient d'trangler
Mouret. Quand un incrdule hochait la tte, on l'embarrassait tout net
en lui demandant d'expliquer les pouvantables scnes de chaque nuit;
un fou seul tait capable de sauter ainsi  la gorge de sa femme, ds
qu'elle se couchait. Il y avait l une pointe de mystre qui aida
singulirement  rpandre l'histoire dans la ville. Pendant prs d'un
mois, la rumeur grossit. Rue Balande, malgr les commrages tragiques
colports par Olympe, le calme s'tait fait, les nuits se passaient
tranquillement. Marthe avait des impatiences nerveuses, lorsque,
sans parler clairement, ses intimes lui recommandaient d'tre
trs-prudente.

--Vous voulez n'en faire qu' votre tte, n'est-ce pas? disait Rose.
Vous venez.... Il recommencera. Nous vous trouverons assassine, un de
ces quatre matins.

Madame Rougon affectait maintenant d'accourir tous les deux jours.
Elle entrait d'un air plein d'angoisse, elle demandait  Rose, ds le
vestibule:

--Eh bien? aucun accident, aujourd'hui?

Puis, quand elle voyait sa fille, elle l'embrassait avec une fureur de
tendresse, comme si elle avait eu peur de ne plus la trouver l. Elle
passait des nuits affreuses, disait-elle; elle tremblait  chaque coup
de sonnette, s'imaginant toujours qu'on venait lui apprendre quelque
malheur; elle ne vivait plus. Et, lorsque Marthe lui affirmait qu'elle
ne courait aucun danger, elle la regardait avec admiration, elle
s'criait:

--Tu es un ange! Si je n'tais pas l, tu te laisserais tuer sans
pousser un soupir. Mais, sois tranquille, je veille sur toi, je prends
mes prcautions. Le jour o ton mari lvera le petit doigt, il aura de
mes nouvelles.

Elle ne s'expliquait pas davantage. La vrit tait qu'elle rendait
visite  toutes les autorits de Plassans. Elle avait ainsi racont
les malheurs de sa fille au maire, au sous-prfet, au prsident du
tribunal, d'une faon confidentielle, en leur faisant jurer une
discrtion absolue.

--C'est une mre au dsespoir qui s'adresse  vous, murmurait-elle
avec une larme; je vous livre l'honneur, la dignit de ma pauvre
enfant. Mon mari tomberait malade, si un scandale public avait lieu,
et pourtant je ne puis attendre quelque fatale catastrophe....
Conseillez-moi, dites-moi ce que je dois faire.

Ces messieurs furent charmants. Ils la tranquillisrent, lui promirent
de veiller sur madame Mouret, tout en se tenant  l'cart; d'ailleurs,
au moindre danger, ils agiraient. Elle insista particulirement auprs
de M. Pqueur des Saulaies et de M. Rastoil, tous les deux voisins
de son gendre, pouvant intervenir sur-le-champ, si quelque malheur
arrivait.

Cette histoire de fou raisonnable, attendant le coup de minuit pour
devenir furieux, donna un vif intrt aux runions des deux socits
dans le jardin des Mouret. On se montra trs-empress de venir saluer
l'abb Faujas. Ds quatre heures, celui-ci descendait, faisant avec
bonhomie les honneurs de la tonnelle; il continuait  s'effacer,
rpondant par des hochements de tte. Les premiers jours, on ne fit
que des allusions dtournes au drame qui se passait dans la maison;
mais, un mardi, M. Maffre, qui regardait la faade d'un air inquiet,
se hasarda  demander, en dsignant d'un coup d'oeil une fentre du
premier tage:

--C'est la chambre, n'est-ce pas?

Alors, en baissant la voix, les deux socits causrent de l'trange
aventure qui bouleversait le quartier. Le prtre donna quelques vagues
explications: c'tait bien fcheux, bien triste, et il plaignait tout
le monde, sans s'aventurer davantage.

--Mais vous, docteur, demanda madame de Condamin  M. Porquier, vous
qui tes le mdecin de la maison, qu'est-ce que vous pensez de tout
cela?

Le docteur Porquier hocha longtemps la tte avant de rpondre. Il se
posa d'abord en homme discret.

--C'est bien dlicat, murmura-t-il. Madame Mouret n'est pas d'une
forte sant. Quant  monsieur Mouret....

--J'ai vu madame Rougon, dit le sous-prfet. Elle est trs-inquite.

--Son gendre l'a toujours gne, interrompit brutalement M. de
Condamin. Moi, j'ai rencontr Mouret, l'autre jour, au cercle. Il m'a
battu au piquet. Je l'ai trouv aussi intelligent qu' l'ordinaire....
Le digne homme n'a jamais t un aigle.

--Je n'ai point dit qu'il ft fou, comme le vulgaire l'entend, reprit
le docteur, qui se crut attaqu; seulement, je ne dis pas non plus
qu'il soit prudent de le laisser en libert.

Cette dclaration produisit une certaine motion. M. Rastoil regarda
instinctivement le mur qui sparait les deux jardins. Tous les visages
se tendaient vers le docteur.

--J'ai connu, continuait-il, une dame charmante, qui tenait grand
train, donnant  dner, recevant les personnes les plus distingues,
causant elle-mme avec beaucoup d'esprit. Eh bien, ds que cette dame
tait rentre dans sa chambre, elle s'enfermait et passait une partie
de la nuit  marcher  quatre pattes autour de la pice, en aboyant
comme une chienne. Ses gens crurent longtemps qu'elle cachait une
chienne chez elle.... Cette dame offrait un cas de ce que nous autres
mdecins nous nommons la folie lucide.

L'abb Surin retenait de petits rires en regardant les demoiselles
Rastoil, qu'gayait cette histoire d'une personne comme il faut
faisant le chien. Le docteur Porquier se moucha gravement.

--Je pourrais citer vingt histoires semblables, ajouta-t-il; des
gens qui paraissent avoir toute leur raison et qui se livrent aux
extravagances les plus surprenantes, ds qu'ils se trouvent seuls.
Monsieur de Bourdeu a parfaitement connu un marquis, que je ne veux
pas nommer,  Valence....

--Il a t mon ami intime, dit M. de Bourdeu; il dnait souvent  la
prfecture. Son histoire a fait un bruit norme.

--Quelle histoire? demanda madame de Condamin, en voyant que le
docteur et l'ancien prfet se taisaient.

--L'histoire n'est pas trs-propre, reprit M. de Bourdeu, qui se mit 
rire. Le marquis, d'une intelligence faible, d'ailleurs, passait les
journes entires dans son cabinet, o il se disait occup  un grand
ouvrage d'conomie politique.... Au bout de dix ans, on dcouvrit
qu'il y faisait, du matin au soir, de petites boulettes d'gales
grosseur avec....

--Avec ses excrments, acheva le docteur d'une voix si grave, que le
mot passa et ne fit pas mme rougir les dames.

--Moi, dit l'abb Bourrette, que ces anecdotes amusaient comme des
contes de fes, j'ai eu une pnitente bien singulire.... Elle avait
la passion de tuer les mouches; elle ne pouvait en voir une, sans
prouver l'irrsistible envie de la prendre. Chez elle, elle les
enfilait dans des aiguilles  tricoter. Puis, lorsqu'elle se
confessait, elle pleurait  chaudes larmes; elle s'accusait de la mort
des pauvres btes, elle se croyait damne.... Jamais je n'ai pu la
corriger.

L'histoire de l'abb eut du succs. M. Pqueur des Saulaies et M.
Rastoil eux-mmes daignrent sourire.

--Il n'y a pas grand mal, lorsqu'on ne tue que des mouches, fit
remarquer le docteur. Mais les fous lucides n'ont pas tous cette
innocence. Il en est qui torturent leur famille par quelque vice
cach, pass  l'tat de manie, des misrables qui boivent, qui se
livrent  des dbauches secrtes, qui volent par besoin de voler, qui
agonisent d'orgueil, de jalousie, d'ambition. Et ils ont l'hypocrisie
de leur folie,  ce point qu'ils parviennent  se surveiller, 
mener jusqu'au bout les projets les plus compliqus,  rpondre
raisonnablement, sans que personne puisse se douter de leurs lsions
crbrales; puis, des qu'ils rentrent dans l'intimit, ds qu'ils
sont seuls avec leurs victimes, ils s'abandonnent  leurs conceptions
dlirantes, ils se changent en bourreaux.... S'ils n'assassinent pas,
ils tuent en dtail.

--Alors monsieur Mouret? demanda madame de Condamin.

--Monsieur Mouret a toujours t taquin, inquiet, despotique. La
lsion parat s'tre aggrave avec l'ge. Aujourd'hui, je n'hsite
pas  le placer parmi les fous mchants.... J'ai eu une cliente qui
s'enfermait comme lui dans une pice carte, o elle passait les
journes entires  combiner les actions les plus abominables.

--Mais, docteur, si tel est votre avis, il faut aviser! s'cria M.
Rastoil. Vous devriez faire un rapport  qui de droit.

Le docteur Porquier resta lgrement embarrass.

--Nous causons, dit-il, en reprenant son sourire de mdecin des dames.
Si je suis requis, si les choses deviennent graves, je ferai mon
devoir.

--Bah! conclut mchamment M. de Condamin, les plus fous ne sont pas
ceux qu'on pense.... Il n'y a pas de cervelle saine, pour un mdecin
aliniste.... Le docteur vient de nous rciter l une page d'un livre
sur la folie lucide, que j'ai lu, et qui est intressant comme un
roman.

L'abb Faujas avait cout curieusement, sans prendre part  la
conversation. Puis, comme on se taisait, il fit entendre que ces
histoires de fou attristaient les dames; il voulut qu'on parlt
d'autre chose. Mais la curiosit tait veille, les deux socits se
mirent  pier les moindres actes de Mouret. Celui-ci ne descendait
plus qu'une heure par jour au jardin, aprs le djeuner, pendant que
les Faujas restaient  table avec sa femme. Ds qu'il y avait mis les
pieds, il tombait sous la surveillance active de la famille Rastoil et
des familiers de la sous-prfecture. Il ne pouvait s'arrter devant un
carr de lgumes, s'intresser  une salade, hasarder un geste,
sans donner lieu,  droite et  gauche, dans les deux jardins, aux
commentaires les plus dsobligeants. Tout le monde se tournait contre
lui. M. de Condamin seul le dfendait encore. Mais, un jour, la belle
Octavie lui dit, en djeunant:

--Qu'est-ce que cela peut vous faire que ce Mouret soit fou?

--A moi? chre amie, absolument rien, rpondit-il, tonn.

--Eh bien, alors, laissez-le fou, puisque tout le monde vous dit qu'il
est fou.... Je ne sais quelle rage vous avez d'tre d'un autre avis
que votre femme. Cela ne vous portera pas bonheur, mon cher.... Ayez
donc l'esprit,  Plassans, de n'tre pas spirituel.

M. de Condamin sourit.

--Vous avez raison comme toujours, dit-il galamment; vous savez que
j'ai mis ma fortune entre vos mains.... Ne m'attendez pas pour dner.
Je vais  cheval jusqu' Saint-Eutrope, pour donner un coup d'oeil 
une coupe de bois.

Il partit, mchonnant un cigare.

Madame de Condamin n'ignorait pas qu'il avait des tendresses pour une
petite fille, du ct de Saint-Eutrope. Mais elle tait tolrante,
elle l'avait mme sauv deux fois des consquences de trs-vilaines
histoires. Quant  lui, il tait bien tranquille sur la vertu de sa
femme; il la savait trop fine pour avoir une intrigue  Plassans.

--Vous n'imagineriez jamais  quoi Mouret passe son temps dans la
pice o il s'enferme? dit le lendemain le conservateur des eaux et
forts, lorsqu'il se rendit  la sous-prfecture. Eh bien, il compte
les _s_ qui se trouvent dans la Bible. Il a craint de s'tre tromp,
et il a dj recommenc trois fois son calcul... Ma foi! vous aviez
raison, il est fl du haut en bas, ce farceur-l!

Et,  partir de ce moment, M. de Condamin chargea terriblement Mouret.
Il poussait mme les choses un peu loin, mettant toute sa hblerie
 inventer des histoires saugrenues, qui ahurissaient la famille
Rastoil. Il prit surtout pour victime M. Maffre. Un jour, il lui
racontait qu'il avait aperu Mouret  une des fentres de la rue, tout
nu, coiff seulement d'un bonnet de femme, faisant des rvrences dans
le vide. Un autre jour, il affirmait avec un aplomb tonnant qu'il
tait certain d'avoir rencontr  trois lieues Mouret, dansant au fond
d'un petit bois, comme un homme sauvage; puis, comme le juge de paix
semblait douter, il se fchait, il disait que Mouret pouvait bien
s'en aller par les tuyaux de descente, sans qu'on s'en apert. Les
familiers de la sous-prfecture souriaient; mais, ds le lendemain, la
bonne des Rastoil rpandait ces rcits extraordinaires dans la ville,
o la lgende de l'homme qui battait sa femme prenait des proportions
extraordinaires.

Une aprs-midi, l'ane des demoiselles Rastoil, Aurlie, raconta en
rougissant que, la veille, s'tant mise  la fentre, vers minuit,
elle avait aperu le voisin qui se promenait dans son jardin avec un
grand cierge. M. de Condamin crut que la jeune fille se moquait de
lui; mais elle donnait des dtails prcis.

--Il tenait le cierge de la main gauche. Il s'est agenouill par
terre; puis, il s'est tran sur les genoux en sanglotant. --Peut-tre
qu'il a commis un crime et qu'il a enterr le cadavre dans son jardin,
dit M. Maffre, devenu blme.

Alors, les deux socits convinrent de veiller un soir, jusqu'
minuit, s'il le fallait, pour avoir le coeur net de cette aventure. La
nuit suivante, elles se tinrent aux aguets dans les deux jardins;
mais Mouret ne parut pas. Trois soires furent ainsi perdues. La
sous-prfecture abandonnait la partie; madame de Condamin refusait de
rester sous les marronniers, o il faisait un noir terrible, lorsque,
la quatrime nuit, par un ciel d'encre, une lumire tremblota au
rez-de-chausse des Mouret. M. Pqueur des Saulaies, averti, se glissa
lui-mme dans l'impasse des Chevillottes, pour inviter la famille
Rastoil  venir sur la terrasse de son htel, d'o l'on dominait le
jardin voisin. Le prsident,  l'afft avec ses demoiselles
derrire sa cascade, eut une courte hsitation, rflchissant que,
politiquement, il s'engageait beaucoup en allant ainsi chez le
sous-prfet; mais la nuit tait si sombre, sa fille Aurlie tenait
tellement  prouver la ralit de son histoire, qu'il suivit M.
Pqueur des Saulaies,  pas touffs, dans l'ombre. Ce fut de la sorte
que la lgitimit,  Plassans, pntra pour la premire fois chez un
fonctionnaire bonapartiste.

--Ne faites pas de bruit, recommanda le sous-prfet; penchez-vous sur
la terrasse.

M. Rastoil et ses demoiselles trouvrent l le docteur Porquier,
madame de Condamin et son mari. Les tnbres taient si paisses,
qu'on se salua sans se voir. Cependant, toutes les respirations
restaient suspendues. Mouret venait de se montrer sur le perron, avec
une bougie plante dans un grand chandelier de cuisine.

--Vous voyez qu'il tient un cierge, murmura Aurlie.

Personne ne protesta. Le fait fut acquis, Mouret tenait un cierge.
Il descendit lentement le perron, tourna  gauche, demeura immobile
devant un carr de laitues. Il levait la bougie pour clairer les
salades; sa face apparaissait toute jaune sur le fond noir de la nuit.

--Quelle figure! dit madame de Condamin; j'en rverai, c'est
certain.... Est-ce qu'il dort, docteur? --Non, non, rpondit M.
Porquier, il n'est pas somnambule, il est bien veill.... Vous
distinguez la fixit de ses regards; je vous prie aussi de remarquer
la scheresse de ses mouvements....

--Taisez-vous donc, nous n'avons pas besoin d'une confrence,
interrompit M. Pqueur des Saulaies.

Alors, le silence le plus profond rgna. Mouret ayant enjamb les
buis, s'tait agenouill au milieu des salades. Il baissait la bougie,
il cherchait le long des rigoles, sous les feuilles vertes tales.
De temps  autre, il avait un petit grognement; il semblait craser,
enfoncer quelque chose en terre. Cela dura prs d'une demi-heure.

--Il pleure, je vous le disais bien, rptait complaisamment Aurlie.

--C'est rellement trs-effrayant, balbutiait madame de Condamin.
Rentrons, je vous en prie.

Mouret laissa tomber sa bougie, qui s'teignit. On l'entendit se
fcher et remonter le perron en buttant contre les marches. Les
demoiselles Rastoil avaient pouss un lger cri de terreur. Elles ne
se rassurrent que dans le petit salon clair, o M. Pqueur des
Saulaies voulut absolument que la socit acceptt une tasse de th et
des biscuits. Madame de Condamin continuait  tre toute tremblante;
elle se pelotonnait dans le coin d'une causeuse; elle assurait,
avec un sourire attendri, que jamais elle ne s'tait sentie si
impressionne, mme un matin o elle avait eu la vilaine curiosit
d'aller voir une excution capitale.

--C'est singulier, dit M. Rastoil, qui rflchissait profondment
depuis un instant, Mouret avait l'air de chercher des limaces sous ses
salades. Les jardins en sont empoisonns, et je me suis laiss dire
qu'on ne les dtruit bien que la nuit.

--Les limaces! s'cria M. de Condamin; allez, il s'inquite bien des
limaces! Est-ce qu'on va chercher des limaces avec un cierge? Je crois
plutt, comme monsieur Maffre, qu'il y a quelque crime l-dessous....
Ce Mouret n'a-t-il jamais eu une domestique qui ait disparu? Il
faudrait faire une enqute.

M. Pqueur des Saulaies comprit que son ami le conservateur des eaux
et forts allait un peu loin. Il murmura, en buvant une gorge de th:

--Non, non, mon cher. Il est fou, il a des imaginations
extraordinaires, voil tout.... C'est dj bien assez terrifiant.

Il prit l'assiette de biscuits, qu'il prsenta aux demoiselles Rastoil
en cambrant sa taille de bel officier; puis, reposant l'assiette, il
continua:

--Quand on pense que ce malheureux s'est occup de politique! Je ne
veux pas vous reprocher votre alliance avec les rpublicains, monsieur
le prsident; mais avouez que le marquis de Lagrifoul avait l un
partisan bien trange.

M. Rastoil tait devenu trs-grave. Il fit un geste vague, sans
rpondre.

--Et il s'en occupe toujours; c'est peut-tre la politique qui lui
tourne la tte, dit la belle Octavie en s'essuyant dlicatement les
lvres. On le donne comme trs-ardent pour les prochaines lections,
n'est-ce pas, mon ami?

Elle s'adressait  son mari, auquel elle jeta un regard.

--Il en crvera! s'cria M. de Condamin; il rpte partout qu'il est
le matre du scrutin, qu'il fera nommer un cordonnier, si cela lui
plat.

--Vous exagrez, dit le docteur Porquier; il n'a plus autant
d'influence, la ville entire se moque de lui.

--Eh! c'est ce qui vous trompe! S'il le veut, il mnera aux urnes tout
le vieux quartier et un grand nombre de villages.... Il est fou,
c'est vrai, mais c'est une recommandation.... Je le trouve encore
trs-raisonnable, pour un rpublicain.

Cette plaisanterie mdiocre obtint un vif succs. Les demoiselles
Rastoil eurent elles-mmes de petits rires de pensionnaire. Le
prsident voulut bien approuver de la tte; il sortit de sa gravit,
il dit en vitant de regarder le sous-prfet:

--Lagrifoul ne nous a peut-tre pas rendu les services que nous tions
en droit d'attendre; mais un cordonnier, ce serait vraiment honteux
pour Plassans!

Et il ajouta vivement, comme pour couper court sur la dclaration
qu'il venait de faire:

--Il est une heure et demie; c'est une dbauche.... Monsieur le
sous-prfet, tous nos remercments.

Ce fut madame de Condamin, qui, en jetant un chle sur ses paules,
trouva moyen de conclure.

--Enfin, dit-elle, on ne peut pas laisser conduire les lections par
un homme qui va s'agenouiller au milieu de ses salades,  minuit
pass.

Cette nuit devint lgendaire. M. de Condamin eut beau jeu, lorsqu'il
raconta l'aventure  M. de Bourdeu,  M. Maffre et aux abbs, qui
n'avaient pas vu le voisin avec un cierge. Trois jours plus tard, le
quartier jurait avoir aperu le fou qui battait sa femme se promenant
la tte couverte d'un drap de lit. Sous la tonnelle, aux runions de
l'aprs-midi, on se proccupait surtout de la candidature possible du
cordonnier de Mouret. On riait, tout en s'tudiant les uns les
autres. C'tait une faon de se tter politiquement. M. de Bourdeu,
 certaines confidences de son ami le prsident, croyait comprendre
qu'une entente tacite pourrait se faire sur son nom entre la
sous-prfecture et l'opposition modre, de faon  battre
honteusement les rpublicains. Aussi se montrait-il de plus en
plus sarcastique contre le marquis de Lagrifoul, dont il relevait
scrupuleusement les moindres bvues  la Chambre. M. Delangre, qui
ne venait que de loin en loin, en allguant les soucis de son
administration municipale, souriait finement,  chaque nouvelle
moquerie de l'ancien prfet.

--Vous n'avez plus qu' enterrer le marquis, monsieur le cur, dit-il
un jour  l'oreille de l'abb Faujas.

Madame de Condamin qui l'entendit, tourna la tte, posant un doigt sur
ses lvres avec une moue d'une malice exquise.

L'abb Faujas, maintenant, laissait parler politique devant lui. Il
donnait mme parfois un avis, tait pour l'union des esprits honntes
et religieux. Alors, tous renchrissaient, M. Pqueur des Saulaies, M.
Rastoil, M. de Bourdeu, jusqu' M. Maffre. Il devait tre si facile
de s'entendre entre gens de bien, de travailler en commun  la
consolidation des grands principes, sans lesquels aucune socit ne
saurait exister! Et la conversation tournait sur la proprit, sur la
famille, sur la religion. Parfois le nom de Mouret revenait, et M. de
Condamin murmurait:

--Je ne laisse venir ma femme ici qu'en tremblant. J'ai peur, que
voulez-vous!... Vous verrez de drles de choses, aux lections, s'il
est encore libre!

Cependant, tous les matins, Trouche tachait d'effrayer l'abb Faujas,
dans l'entretien qu'il avait rgulirement avec lui. Il lui donnait
les nouvelles les plus alarmantes: les ouvriers du vieux quartier
s'occupaient beaucoup trop de la maison Mouret; ils parlaient de voir
le bonhomme, de juger son tat, de prendre son avis.

Le prtre, d'ordinaire, haussait les paules. Mais, un jour, Trouche
sortit de chez lui, l'air enchant. Il vint embrasser Olympe en
s'criant:

--Cette fois, ma fille, c'est fait. --Il te permet d'agir?
demanda-t-elle.

--Oui, en toute libert.... Nous allons tre joliment tranquilles,
quand l'autre ne sera plus l.

Elle tait encore couche; elle se renfona sous la couverture,
faisant des sauts de carpe, riant comme une enfant.

--Ah bien! tout va tre  nous, n'est-ce pas?... Je prendrai une autre
chambre. Et je veux aller dans le jardin, je veux faire ma cuisine en
bas.... Tiens! mon frre nous doit bien a. Tu lui auras donn un fier
coup de main!

Le soir, Trouche arriva vers dix heures seulement au caf borgne dans
lequel il se rencontrait avec Guillaume Porquier et d'autres jeunes
gens comme il faut de la ville. On le plaisanta sur son retard, on
l'accusa d'tre all aux remparts avec une des jeunes coquines de
l'oeuvre de la Vierge. Cette plaisanterie, d'habitude, le flattait;
mais il resta grave. Il dit qu'il avait eu des affaires, des affaires
srieuses. Ce ne fut que vers minuit, quand il eut vid les carafons
du comptoir, qu'il devint tendre et expansif. Il tutoya Guillaume, il
balbutia, le dos contre le mur, rallumant sa pipe  chaque phrase:

--J'ai vu ton pre, ce soir. C'est un brave homme... J'avais besoin
d'un papier. Il a t trs-gentil, trs-gentil. Il me l'a donn. Je
l'ai l, dans ma poche.... Ah! il ne voulait pas d'abord. Il disait
que a regardait la famille. Je lui ai dit: Moi, je suis la famille,
j'ai l'ordre de la maman.... Tu la connais, la maman; tu vas chez
elle. Une brave femme. Elle avait paru trs-contente, lorsque j'tais
all lui conter l'affaire, auparavant.... Alors, il m'a donn le
papier. Tu peux le toucher, tu le sentiras dans ma poche....

Guillaume le regardait fixement, cachant sa vive curiosit sous un
rire de doute.

--Je ne mens pas, continua l'ivrogne; le papier est dans ma poche....
Tu l'as senti? --C'est un journal, dit le jeune homme.

Trouche, en ricanant, tira de sa redingote une grande enveloppe, qu'il
posa sur la table au milieu des tasses et des verres. Il la dfendit
un instant contre Guillaume qui avait allong la main; puis, il la
lui laissa prendre, riant plus fort, comme si on l'avait chatouill.
C'tait une dclaration du docteur Porquier, fort dtaille, sur
l'tat mental du sieur Franois Mouret, propritaire,  Plassans.

--Alors on va le coffrer? demanda Guillaume en rendant le papier.

--a ne te regarde pas, mon petit, rpondit Trouche, redevenu dfiant.
C'est pour sa femme, ce papier-l. Moi, je ne suis qu'un ami qui aime
 rendre service. Elle fera ce qu'elle voudra.... Elle ne peut pas non
plus se laisser massacrer, cette pauvre dame.

Il tait si gris, que, lorsqu'on les mit  la porte du caf, Guillaume
dut l'accompagner jusqu' la rue Balande. Il voulait se coucher
sur tous les bancs du cours Sauvaire. Arriv  la place de la
Sous-Prfecture, il sanglota, il rpta:

--Il n'y a plus d'amis, c'est parce que je suis pauvre qu'on me
mprise... Toi, tu es un bon garon. Tu viendras prendre le caf
avec nous, quand nous serons les matres. Si l'abb nous gne, nous
l'enverrons rejoindre l'autre... Il n'est pas fort, l'abb, malgr ses
grands airs; je lui fais voir les toiles en plein midi... Tu es un
ami, un vrai, n'est-ce pas? Le Mouret est enfonc, nous boirons son
vin.

Lorsqu'il eut mis Trouche  sa porte, Guillaume traversa Plassans
endormi et vint siffler doucement devant la maison du juge de paix.
C'tait un signal. Les fils Maffre, que leur pre enfermait de sa main
dans leur chambre, ouvrirent une croise du premier tage, d'o
ils descendirent en s'aidant des barreaux dont les fentres du
rez-de-chausse taient barricades. Chaque nuit, ils allaient ainsi
au vice, en compagnie du fils Porquier.

--Ah bien! leur dit celui-ci, lorsqu'ils eurent gagn en silence les
ruelles noires des remparts, nous aurions tort de nous gner.... Si
mon pre parle encore de m'envoyer faire pnitence dans quelque trou,
j'ai de quoi lui rpondre.... Voulez-vous parier que je me fais
recevoir du cercle de la Jeunesse, quand je voudrai?

Les fils Maffre tinrent le pari. Tous trois se glissrent dans une
maison jaune,  persiennes vertes, adosse dans un angle des remparts,
au fond d'un cul-de-sac.

La nuit suivante, Marthe eut une crise pouvantable. Elle avait
assist, le matin,  une longue crmonie religieuse, qu'Olympe avait
tenu  voir jusqu'au bout. Lorsque Rose et les locataires accoururent
aux cris dchirants qu'elle jetait, ils la trouvrent tendue au pied
du lit, le front fendu. Mouret,  genoux au milieu des couvertures,
frissonnait.

--Cette fois, il l'a tue! cria la cuisinire.

Et elle le prit entre ses bras, bien qu'il ft en chemise, le poussa 
travers la chambre, jusque dans son bureau, dont la porte se trouvait
de l'autre ct du palier; elle retourna lui jeter un matelas et
des couvertures. Trouche tait parti en courant chercher le docteur
Porquier. Le docteur pansa la plaie de Marthe; deux lignes plus bas,
dit-il, le coup tait mortel. En bas, dans le vestibule, devant tout
le monde, il dclara qu'il fallait agir, qu'on ne pouvait laisser plus
longtemps la vie de madame Mouret  la merci d'un fou furieux.

Marthe dut garder le lit, le lendemain. Elle avait encore un peu de
dlire; elle voyait une main de fer qui lui ouvrait le crne avec
une pe flamboyante. Rose refusa absolument  Mouret de le laisser
entrer. Elle lui servit  djeuner dans le bureau, sur la table
poussireuse. Il ne mangea pas. Il regardait stupidement son assiette,
lorsque la cuisinire introduisit auprs de lui trois messieurs vtus
de noir.

--Vous tes les mdecins? demanda-t-il. Comment va-t-elle?

--Elle va mieux, rpondit un des messieurs.

Mouret coupa machinalement du pain, comme s'il allait se mettre 
manger.

--J'aurais voulu que les enfants fussent l, murmura-t-il; ils la
soigneraient, nous serions moins seuls.... C'est depuis que les
enfants sont partis qu'elle est malade.... Je ne suis pas bien, moi
non plus.

Il avait port une bouche de pain  sa bouche, et de grosses larmes
coulaient sur ses joues. Le personnage qui avait dj parl, lui dit
alors, en jetant un regard sur ses deux compagnons:

--Voulez-vous que nous allions les chercher, vos enfants?

--Je veux bien! s'cria Mouret, qui se leva. Partons tout de suite.

Dans l'escalier, il ne vit pas Trouche et sa femme, penchs au-dessus
de la rampe du second tage, qui le suivaient  chaque marche, de
leurs yeux ardents. Olympe descendit rapidement derrire lui, se jeta
dans la cuisine, o Rose guettait par la fentre, trs-motionne. Et
quand une voiture, qui attendait  la porte, eut emmen Mouret, elle
remonta quatre  quatre les deux tages, prit Trouche par les paules,
le fit danser autour du palier, crevant de joie.

--Emball! cria-t-elle.

Marthe resta huit jours couche. Sa mre la venait voir chaque
aprs-midi, se montrait d'une tendresse extraordinaire. Les Faujas,
les Trouche, se succdaient autour de son lit. Madame de Condamin
elle-mme lui rendit plusieurs visites. Il n'tait plus question de
Mouret. Rose rpondait  sa matresse que monsieur avait d aller 
Marseille; mais, lorsque Marthe put descendre pour la premire fois et
se mettre  table dans la salle  manger, elle s'tonna, elle demanda
son mari avec un commencement d'inquitude.

--Voyons, chre dame, ne vous faites pas de mal, dit madame Faujas;
vous retomberez au lit. Il a fallu prendre un parti. Vos amis ont d
se consulter et agir dans vos intrts.

--Vous n'avez pas  le regretter, s'cria brutalement Rose, aprs le
coup de bton qu'il vous a donn sur la tte. Le quartier respire
depuis qu'il n'est plus l. On craignait toujours qu'il ne mt le feu
ou qu'il ne sortt dans la rue avec un couteau. Moi, je cachais tous
les couteaux de ma cuisine; la bonne de monsieur Rastoil aussi... Et
votre pauvre mre qui ne vivait plus!... Allez, le monde qui venait
vous voir pendant votre maladie, toutes ces dames, tous ces messieurs,
me le disaient bien, lorsque je les reconduisais: C'est un bon
dbarras pour Plassans. Une ville est toujours sur le qui-vive, quand
un homme comme a va et vient en libert.

Marthe coutait ce flux de paroles, les yeux agrandis, horriblement
ple. Elle avait laiss retomber sa cuiller; elle regardait en face
d'elle, par la fentre ouverte, comme si quelque vision, montant
derrire les arbres fruitiers du jardin, l'avait trrifie.

--Les Tulettes, les Tulettes! bgaya-t-elle en se cachant les yeux
sous ses mains frmissantes.

Elle se renversait, se roidissait dj dans une attaque de nerfs,
lorsque l'abb Faujas, qui avait achev son potage, lui prit les
mains, qu'il serra fortement, et en murmurant de sa voix la plus
souple:

--Soyez forte devant cette preuve que Dieu vous envoie. Il vous
accordera des consolations, si vous ne vous rvoltez pas; il saura
vous mnager le bonheur que vous mritez. Sous la pression des
mains du prtre, sous la tendre inflexion de ses paroles, Marthe se
redressa, comme ressuscite, les joues ardentes.

--Oh! oui, dit-elle en sanglotant, j'ai besoin de beaucoup de bonheur,
promettez-moi beaucoup de bonheur.



XIX

Les lections gnrales devaient avoir lieu en octobre. Vers le milieu
de septembre, monseigneur Rousselot partit brusquement pour Paris,
aprs avoir eu un long entretien avec l'abb Faujas. On parla d'une
maladie grave d'une de ses soeurs, qui habitait Versailles. Cinq jours
plus tard, il tait de retour; il se faisait faire une lecture par
l'abb Surin, dans son cabinet. Renvers au fond d'un fauteuil,
frileusement envelopp dans une douillette de soie violette, bien que
la saison fut encore trs-chaude, il coutait avec un sourire la
voix fminine du jeune abb qui scandait amoureusement des strophes
d'Anacron.

--Bien, bien, murmurait-il, vous avez la musique de cette belle
langue.

Puis, regardant la pendule, le visage inquiet, il reprit:

--Est-ce que l'abb Faujas est dj venu ce matin?... Ah! mon enfant,
que de tracas! J'ai encore dans les oreilles cet abominable tapage du
chemin de fer... A Paris, il a plu tout le temps! J'avais des courses
aux quatre coins de la ville, je n'ai vu que de la boue. L'abb Surin
posa son livre sur le coin d'une console.

--Monseigneur est-il satisfait des rsultats de son voyage?
demanda-t-il avec la familiarit d'un enfant gt.

--Je sais ce que je voulais savoir, rpondit l'vque en retrouvant
son fin sourire. J'aurais d vous emmener. Vous auriez appris des
choses utiles  connatre, quand on a votre ge, et qu'on est destin
 l'piscopat par sa naissance et ses relations.

--Je vous coute, monseigneur, dit le jeune prtre d'un air suppliant.

Mais le prlat hocha la tte.

--Non, non, ces choses-l ne se disent pas... Soyez l'ami de l'abb
Faujas, il pourra peut-tre beaucoup pour vous un jour. J'ai eu des
renseignements trs-complets.

L'abb Surin joignit les mains, d'un geste de curiosit si cline, que
monseigneur Rousselot continua:

--Il avait eu des difficults  Besanon.... Il tait  Paris,
trs-pauvre, dans un htel garni. C'est lui qui est all s'offrir. Le
ministre cherchait justement des prtres dvous au gouvernement. J'ai
compris que Faujas l'avait d'abord effray, avec sa mine noire et
sa vieille soutane. C'est  tout hasard qu'il l'a envoy ici.... Le
ministre s'est montr trs-aimable pour moi.

L'vque achevait ses phrases par un lger balancement de la main,
cherchant les mots, craignant d'en trop dire. Puis, l'affection qu'il
portait  son secrtaire remporta; il ajouta vivement:

--Enfin, croyez-moi, soyez utile au cur de Saint-Saturnin; il va
avoir besoin de tout le monde, il me parat homme  n'oublier ni une
injure ni un bienfait. Mais ne vous liez pas avec lui. Il finira mal.
Ceci est une impression personnelle.

--Il finira mal? rpta le jeune abb avec surprise.

--Oh! en ce moment, il est en plein triomphe.... C'est sa figure qui
m'inquite, mon enfant; il a un masque terrible. Cet homme-l ne
mourra pas dans son lit.... N'allez pas me compromettre; je ne demande
qu' vivre tranquille, je n'ai plus besoin que de repos.

L'abb Surin reprenait son livre, lorsque l'abb Faujas se fit
annoncer. Monseigneur Rousselot, l'air riant, les mains tendues,
s'avana  sa rencontre, en l'appelant mon cher cur.

--Laissez-nous, mon enfant, dit-il  son secrtaire, qui se retira.

Il parla de son voyage. Sa soeur allait mieux; il avait pu serrer la
main  de vieux amis.

--Et avez-vous vu le ministre? demanda l'abb Faujas en le regardant
fixement.

--Oui, j'ai cru devoir lui faire une visite, rpondit l'vque, qui se
sentit rougir. Il m'a dit un grand bien de vous.

--Alors vous ne doutez plus, vous vous confiez  moi?

--Absolument, mon cher cur. D'ailleurs je n'entends rien  la
politique, je vous laisse le matre.

Ils causrent ensemble toute la matine. L'abb Faujas obtint de lui
qu!il ferait une tourne dans le diocse; il l'accompagnerait, lui
soufflerait ses moindres paroles. Il tait ncessaire, en outre,
de mander tous les doyens, de faon que les curs des plus petites
communes pussent recevoir des instructions. Cela ne prsentait aucune
difficult, le clerg obirait. La besogne la plus dlicate tait dans
Plassans mme, dans le quartier Saint-Marc. La noblesse, claquemure
au fond de ses htels, chappait entirement  l'action du prtre;
il n'avait pu agir jusqu'alors que sur les royalistes ambitieux,
les Rastoil, les Maffre, les Bourdeu. L'vque lui promit de sonder
certains salons du quartier Saint-Marc o il tait reu. D'ailleurs,
en admettant mme que la noblesse vott mal, elle ne runirait
qu'une minorit ridicule, si la bourgeoisie clricale l'abandonnait.
--Maintenant, dit monseigneur Rousselot eu se levant, il serait
peut-tre bon que je connusse le nom de votre candidat, afin de le
recommander en toutes lettres.

L'abb Faujas sourit.

--Un nom est dangereux, rpondit-il. Dans huit jours, il ne resterait
plus un morceau de notre candidat, si nous le nommions aujourd'hui....
Le marquis de Lagrifoul est devenu impossible. Monsieur de Bourdeu,
qui compte se mettre sur les rangs, est plus impossible encore. Nous
les laisserons se dtruire l'un par l'autre, nous n'interviendrons
qu'au dernier moment.... Dites simplement qu'une lection purement
politique serait regrettable, qu'il faudrait, dans l'intrt de
Plassans, un homme choisi en dehors des partis, connaissant  fond les
besoins de la ville et du dpartement. Donnez mme  entendre que cet
homme est trouv; mais n'allez pas plus loin.

L'vque sourit  son tour. Il retint le prtre, au moment o celui-ci
prenait cong.

--Et l'abb Fenil? lui demanda-t-il en baissant la voix. Ne
craignez-vous pas qu'il se jette en travers de vos projets?

L'abb Faujas haussa les paules.

--Il n'a plus boug, dit-il.

--Justement, reprit le prlat, cette tranquillit m'inquite. Je
connais Fenil, c'est le prtre le plus haineux de mon diocse. Il a
peut-tre abandonn la vanit de vous battre sur le terrain politique;
mais soyez sr qu'il se vengera d'homme  homme.... Il doit vous
guetter du fond de sa retraite.

--Bah! dit l'abb Faujas, qui montra ses dents blanches, il ne me
mangera pas tout vivant, peut-tre.

L'abb Surin venait d'entrer. Quand le cur de Saint-Saturnin fut
parti, il gaya beaucoup monseigneur Rousselot, en murmurant: --S'ils
pouvaient se dvorer l'un l'autre, comme les deux renards dont il ne
resta que les deux queues?

La priode lectorale allait s'ouvrir. Plassans, que les questions
politiques laissent parfaitement calme d'ordinaire, avait un
commencement de lgre fivre. Une bouche invisible semblait souffler
la guerre dans les rues paisibles. Le marquis de Lagrifoul, qui
habitait la Palud, une grosse bourgade voisine, tait descendu, depuis
quinze jours, chez un de ses parents, le comte de Valqueyras, dont
l'htel occupait tout un coin du quartier Saint-Marc. Il se faisait
voir, se promenait sur le cours Sauvaire, allait  Saint-Saturnin,
saluait les personnes influentes, sans sortir cependant de sa
maussaderie de gentilhomme. Mais ces efforts d'amabilit, qui avaient
suffi une premire fois, ne paraissaient pas avoir un grand succs.
Des accusations couraient, grossies chaque jour, venues on ne savait
de quelle source: le marquis tait d'une nullit dplorable; avec un
autre homme que le marquis, Plassans aurait eu depuis longtemps un
embranchement de chemin de fer, le reliant  la ligne de Nice; enfin,
quand un enfant du pays allait voir le marquis  Paris, il devait
faire trois ou quatre visites avant d'obtenir le moindre service.
Cependant, bien que la candidature du dput sortant ft
trs-compromise par ces reproches, aucun autre candidat ne s'tait
encore mis sur les rangs d'une faon nette. On parlait de M. de
Bourdeu, tout en disant qu'il serait trs-difficile de runir une
majorit sur le nom de cet ancien prfet de Louis-Philippe, qui
n'avait nulle part des attaches solides. La vrit tait qu'une
influence inconnue venait,  Plassans, de dranger absolument les
chances prvues des diffrentes candidatures, en rompant l'alliance
des lgitimistes et des rpublicains. Ce qui dominait, c'tait une
perplexit gnrale, une confusion pleine d'ennui, un besoin de bcler
au plus vite l'lection.

--La majorit est dplace, rptaient les uns politiques du cours
Sauvaire. La question est de savoir comment elle se fixera.

Dans cette fivre de division qui passait sur la ville, les
rpublicains voulurent avoir leur candidat. Ils choisirent un matre
chapelier, un sieur Maurin, bonhomme trs-aim des ouvriers. Trouche,
dans les cafs, le soir, trouvait Maurin bien ple; il proposait un
proscrit de dcembre, un charron des Tulettes, qui avait le bon sens
de refuser. Il faut dire que Trouche se donnait comme un rpublicain
des plus ardents. Il se serait mis lui-mme en avant, disait-il, s'il
n'avait pas eu le frre de sa femme dans la calotte;  son grand
regret, il se voyait forc de manger le pain des cagots, ce qui
l'obligeait  rester dans l'ombre. Il fut un des premiers  rpandre
de vilains bruits sur le marquis Lagrifoul; il conseilla galement
la rupture avec les lgitimistes. Les rpublicains,  Plassans, qui
taient fort peu nombreux, devaient tre forcment battus. Mais le
triomphe de Trouche fut d'accuser la bande de la sous-prfecture et la
bande des Rastoil d'avoir fait disparatre le pauvre Mouret, dans
le but de priver le parti dmocratique d'un de ses chefs les plus
honorables. Le soir o il lana cette accusation, chez un liquoriste
de la rue Canquoin, les gens qui se trouvaient l, se regardrent d'un
air singulier. Les commrages du vieux quartier, s'attendrissant
sur le fou qui battait sa femme, maintenant qu'il tait enferm,
racontaient que l'abb Faujas avait voulu se dbarrasser d'un mari
gnant. Trouche alors, chaque soir, rpta son histoire, en tapant du
poing sur les tables des cafs, avec une telle conviction, qu'il finit
par imposer une lgende dans laquelle M. Pqueur des Saulaies jouait
le rle le plus trange du monde. Il y eut un retour absolu en faveur
de Mouret. Il devint une victime politique, un homme dont on avait
craint l'influence, au point de le loger dans un cabanon des Tulettes.

--Laissez-moi arranger mes affaires, disait Trouche d'un air
confidentiel. Je planterai l toutes ces sacres dvotes, et j'en
raconterai de belles sur leur oeuvre de la Vierge.... Une jolie
maison, o ces dames donnent des rendez-vous!

Cependant, l'abb Faujas se multipliait; on ne voyait que lui dans les
rues, depuis quelque temps. Il se soignait davantage, faisait effort
pour garder un sourire aimable aux lvres. Les paupires, par
instants, se baissaient, teignant la flamme sombre de son regard.
Souvent,  bout de patience, las de ces luttes mesquines de chaque
jour, il rentrait dans sa chambre nue, les poings serrs, les paules
gonfles de sa force inutile, souhaitant quelque colosse  touffer
pour se soulager. La vieille madame Rougon, qu'il continuait  voir en
secret, tait son bon gnie; elle le chapitrait d'importance, tenait
son grand corps pli devant elle sur une chaise basse, lui rptait
qu'il devrait plaire, qu'il gterait tout en montrant btement
ses bras nus de lutteur. Plus tard, quand il serait le matre, il
prendrait Plassans  la gorge, il l'tranglerait, si cela pouvait
le contenter. Certes, elle n'tait pas tendre pour Plassans, contre
lequel elle avait une rancune de quarante annes de misre, et qu'elle
faisait crever de dpit depuis le coup d'tat.

--C'est moi qui porte la soutane, lui disait-elle parfois en souriant;
vous avez des allures de gendarme, mon cher cur.

Le prtre se montrait surtout trs-assidu  la salle de lecture du
cercle de la Jeunesse. Il y coulait d'une faon indulgente les jeunes
gens parler politique, hochant la tte, rptant que l'honntet
suffisait. Sa popularit grandissait. Il avait consenti un soir 
jouer au billard, s'y montrant d'une force remarquable; en petit
comit, il acceptait des cigarettes. Aussi le cercle prenait-il son
avis en toutes choses. Ce qui acheva de le poser comme un homme
tolrant, ce fut la faon pleine de bonhomie dont il plaida la
rception de Guillaume Porquier, qui avait renouvel sa demande.
--J'ai vu ce jeune homme, dit-il; il est venu me faire sa confession
gnrale, et, ma foi! je lui ai donn l'absolution. A tout pch,
misricorde.... Ce n'est pas parce qu'il a dcroch quelques enseignes
 Plassans et fait des dettes  Paris, qu'il faut le traiter en
lpreux.

Lorsque Guillaume eut t reu, il dit en ricanant aux fils Maffre:

--Eh bien, vous me devez deux bouteilles de champagne.... Vous voyez
que le cur fait tout ce que je veux. J'ai une petite machine pour le
chatouiller  l'endroit sensible, et alors il rit, mes enfants, il n'a
plus rien  me refuser.

--Il n'a pas l'air de beaucoup t'aimer pourtant, fit remarquer
Alphonse; il te regarde joliment de travers.

--Bah! c'est que je l'aurai chatouill trop fort.... Vous verrez que
nous serons bientt les meilleurs amis du monde.

En effet, l'abb Faujas parut se prendre d'affection pour le fils
du docteur; il disait que ce pauvre jeune homme avait besoin d'tre
conduit par une main trs-douce. Guillaume, en peu de temps, devint
le boute-en-train du cercle; il inventa des jeux, fit connatre la
recette d'un punch au kirsch, dbaucha les tout jeunes gens chapps
du collge. Ses vices aimables lui donnrent une influence norme.
Pendant que les orgues ronflaient au-dessus de la salle de billard, il
buvait des chopes, entour des fils de tous les personnages comme il
faut de Plassans, leur racontant des indcences qui les faisaient
pouffer de rire. Le cercle glissa ainsi aux polissonneries complotes
dans les coins. Mais l'abb Faujas n'entendait rien. Guillaume le
donnait comme une forte caboche, qui roulait de grandes penses.

--L'abb sera vque quand il voudra, racontait-il. Il a dj refus
une cure  Paris. Il dsire rester  Plassans, il s'est pris de
tendresse pour la ville.... Moi, je le nommerais dput. C'est lui qui
ferait nos affaires  la Chambre! Mais il n'accepterait pas, il
est trop modeste.... On pourra le consulter, quand viendront les
lections. Il ne mettra personne dedans, celui-l!

Lucien Delangre restait l'homme grave du cercle. Il montrait une
grande dfrence pour l'abb Faujas, il lui conqurait le groupe
des jeunes gens studieux. Souvent il se rendait avec lui au cercle,
causant vivement, se taisant ds qu'ils entraient dans la salle
commune.

L'abb, rgulirement, en sortant du caf tabli dans les caves des
Minimes, se rendait  l'oeuvre de la Vierge. Il arrivait au milieu de
la rcration, se montrait en souriant sur le perron de la cour.
Alors toutes les galopines accouraient, se disputant ses poches,
o tranaient toujours des images de saintet, des chapelets, des
mdailles bnites. Il s'tait fait adorer de ces grandes filles en
leur donnant de petites tapes sur les joues et en leur recommandant
d'tre bien sages, ce qui mettait des rires sournois sur leurs mines
effrontes. Souvent les religieuses se plaignaient  lui; les enfants
confies  leur garde taient indisciplinables, elles se battaient 
s'arracher les cheveux, elles faisaient pis encore. Lui, ne voyait que
des peccadilles; il sermonait les plus turbulentes, dans la chapelle,
d'o elles sortaient soumises. Parfois, il prenait prtexte d'une
faute plus grave pour faire appeler les parents, et les renvoyait,
touchs de sa bonhomie. Les galopines de l'oeuvre de la Vierge lui
avaient ainsi gagn le coeur des familles pauvres de Plassans.
Le soir, en rentrant chez elles, elles racontaient des choses
extraordinaires sur monsieur le cur. Il n'tait pas rare d'en
rencontrer deux, dans les coins sombres des remparts, en train de se
gifler, sur la question de dcider laquelle des deux monsieur le cur
aimait le mieux.

--Ces petites coquines reprsentent bien deux  trois milliers de
voix, pensait Trouche en regardant, de la fentre de son bureau, les
amabilits de l'abb Faujas. Il s'tait offert pour conqurir ces
petits coeurs, comme il nommait les jeunes filles; mais le prtre,
inquiet de ses regards luisants, lui avait formellement interdit
de mettre les pieds dans la cour. Il se contentait, lorsque les
religieuses tournaient le dos, de jeter des friandises aux petits
coeurs, comme on jette des miettes de pain aux moineaux. Il
emplissait surtout de drages le tablier d'une grande blonde, la fille
d'un tanneur, qui avait,  treize ans, des paules de femme faite.

La journe de l'abb Faujas n'tait point finie; il rendait ensuite
de courtes visites aux dames de la socit. Madame Rastoil, madame
Delangre, lu recevaient avec des mines ravies; elles rptaient ses
moindres mots, se faisaient avec lui un fonds de conversation pour
toute une semaine. Mais sa grande amie tait madame de Condamin.
Celle-l gardait une familiarit souriante, une supriorit de
jolie femme qui se sait toute-puissante. Elle avait des bouts
de conversation  voix basse, des coups d'oeil, des sourires
particuliers, tmoignant d'une alliance tenue secrte. Lorsque le
prtre se prsentait chez elle, elle mettait d'un regard son mari  la
porte. Le gouvernement entrait en sance, comme disait plaisamment
le conservateur des eaux et forts, qui montait  cheval en toute
philosophie. C'tait madame Rougon qui avait dsign madame de
Condamin au prtre.

--Elle n'est point encore tout  fait accepte, lui expliqua-t-elle;
c'est une femme trs-forte, sous son air joli de coquette. Vous pouvez
vous ouvrir  elle; elle verra dans votre triomphe une faon de
s'imposer compltement; elle vous sera de la plus srieuse utilit, si
vous avez des places et des croix  distribuer.... Elle a gard un bon
ami  Paris, qui lui envoie du ruban rouge autant qu'elle en demande.

Madame Rougon se tenant  l'cart par une manoeuvre de haute habilet,
la belle Octavie tait ainsi devenue l'allie la plus active de l'abb
Faujas. Elle lui conquit ses amis et les amis de ses amis. Elle
partait en campagne chaque matin, faisait une tonnante propagande,
rien qu' l'aide des petits saluts qu'elle jetait du bout de ses
doigts gants. Elle agissait surtout sur les bourgeoises, elle
dcuplait l'influence fminine, dont le prtre avait senti l'absolue
ncessit, ds ses premiers pas dans le monde troit de Plassans. Ce
fut elle qui ferma la bouche aux Paloque, qui s'acharnaient sur la
maison des Mouret; elle jeta un gteau de miel  ces deux monstres.

--Vous nous tenez donc rancune, chre dame? dit-elle un jour  la
femme du juge, qu'elle rencontra. Vous avez grand tort; vos amis ne
vous oublient pas, ils s'occupent de vous, ils vous mnagent une
surprise.

--Une belle surprise! quelque casse-cou! s'cria aigrement madame
Paloque. Allez, on ne se moquera plus de nous; j'ai bien jur de
rester dans mon coin.

Madame de Condamin souriait.

--Que diriez-vous, demanda-t-elle, si monsieur Paloque tait dcor?

La femme du juge resta muette. Un flot de sang lui bleuit la face et
la rendit affreuse.

--Vous plaisantez, bgaya-t-elle; c'est encore un coup mont contre
nous.... Si ce n'tait pas vrai, je ne vous pardonnerais de la vie.

La belle Octavie dut lui jurer que rien n'tait plus vrai. La
nomination tait sre; seulement, elle ne paratrait au _Moniteur_
qu'aprs les lections, parce que le gouvernement ne voulait pas avoir
l'air d'acheter les voix de la magistrature. Et elle laissa entendre
que l'abb Faujas n'tait pas tranger  cette rcompense attendue
depuis si longtemps; il en avait caus avec le sous-prfet.

--Alors, mon mari avait raison, dit madame Paloque effare. Voil
longtemps qu'il me fait des scnes abominables pour que j'aille offrir
des excuses  l'abb. Moi, je suis entte, je me serais plutt laiss
tuer.... Mais du moment que l'abb veut bien faire le premier pas....
Certainement, nous ne demandons pas mieux que de vivre en paix avec
tout le monde. Nous irons demain  la sous-prfecture.

Le lendemain, les Paloque furent trs-humbles. La femme dit un mal
affreux de l'abb Fenil. Avec une impudence parfaite, elle raconta
mme qu'elle tait alle le voir, un jour; il avait parl en sa
prsence de jeter  la porte de Plassans toute la clique de l'abb
Faujas.

--Si vous voulez, dit-elle au prtre en le prenant  l'cart, je vous
donnerai une note crite sous la dicte du grand vicaire. Il y est
question de vous. Ce sont, je crois, de vilaines histoires qu'il
cherchait  faire imprimer dans la _Gazette de Plassans_.

--Comment cette note est-elle entre vos mains? demanda l'abb.

--Elle y est, cela suffit, rpondit-elle sans se dconcerter.

Puis, se mettant  sourire:

--Je l'ai trouve, reprit-elle. Et je me rappelle maintenant qu'il y
a, au-dessus d'une rature, deux ou trois mots ajouts de la main mme
du grand vicaire.... Je confierai tout cela  votre honneur, n'est-ce
pas? Nous sommes de braves gens, nous dsirons ne pas tre compromis.

Avant d'apporter la note, pendant trois jours, elle feignit d'avoir
des scrupules. Il fallut que madame de Condamin lui jurt en
particulier que la mise  la retraite de M. Rastoil serait demande
prochainement, de faon  ce que M. Paloque pt enfin hriter de la
prsidence. Alors, elle livra le papier. L'abb Faujas ne voulut pas
le garder; il le porta  madame Rougon, en la chargeant d'en faire
usage, tout en restant elle-mme dans l'ombre, si le grand vicaire
paraissait se mler le moins du monde des lections.

Madame de Condamin laissa aussi entrevoir  M. Maffre que l'empereur
songeait  le dcorer, et promit formellement au docteur Porquier de
trouver une place possible pour son garnement de fils. Elle tait
surtout exquise d'obligeance dans les jardins, aux runions intimes
de l'aprs-midi. L't tirait sur sa fin; elle arrivait avec des
toilettes lgres, un peu frissonnante, risquant des rhumes pour
montrer ses bras et vaincre les derniers scrupules de la socit
Rastoil. Ce fut rellement sous la tonnelle des Mouret que l'lection
se dcida.

--Eh, bien, monsieur le sous-prfet, dit l'abb Faujas en souriant, un
jour que les deux socits taient runies, voici la grande bataille
qui approche.

On en tait venu  rire en petit comit des luttes politiques. On se
serrait la main, sur le derrire des maisons, dans les jardins, tout
en se dvorant, sur les faades. Madame de Condamin jeta un vif
regard  M. Pqueur des Saulaies, qui s'inclina avec sa correction
accoutume, en rcitant tout d'une haleine:

--Je resterai sous ma tente, monsieur le cur. J'ai t assez heureux
pour faire entendre  Son Excellence que le gouvernement devait
s'abstenir, dans l'intrt immdiat de Plassans. Il n'y aura pas de
candidat officiel.

M. de Bourdeu devint ple. Ses paupires battaient, ses mains avaient
un tressaillement de joie.

--Il n'y aura pas de candidat officiel! rpta M. Rastoil, trs-remu
par cette nouvelle inattendue, sortant de la rserve o il s'tait
tenu jusque-l.

--Non, reprit M. Pqueur des Saulaies, la ville compte assez d'hommes
honorables et elle est assez grande fille pour faire elle-mme le
choix de son reprsentant.

Il s'tait lgrement inclin du ct de M. de Bourdeu, qui se leva,
en balbutiant:

--Sans doute, sans doute.

Cependant, l'abb Surin avait organis une partie de torchon brl.
Les demoiselles Rastoil, les fils Maffre, Sverin, taient justement
en train de chercher le torchon, le mouchoir mme de l'abb, roul en
tampon, qu'il venait de cacher. Toute la jeunesse tournait autour
du groupe des personnes graves, tandis que le prtre, de sa voix de
fausset, criait:

--Il brle! il brle!

Ce fut Anglique qui trouva le torchon, dans la poche bante du
docteur Porquier, o l'abb Surin l'avait adroitement gliss. On rit
beaucoup, on regarda le choix de celle cachette comme une plaisanterie
trs-ingnieuse.

--Bourdeu a des chances maintenant, dit M. Rastoil en prenant l'abb
Faujas  part. C'est trs-fcheux. Je ne puis lui dire cela, mais nous
ne voterons pas pour lui; il est trop compromis comme orlaniste.

--Voyez donc votre fils Sverin, s'cria madame de Condamin, qui vint
se jeter au travers de la conversation. Quel grand enfant! il avait
mis le mouchoir sous le chapeau de l'abb Bourrette.

Puis, elle baissa la voix.

--A propos, je vous flicite, monsieur Rastoil. J'ai reu une lettre
de Paris, o l'on m'assure avoir vu le nom de votre fils sur une liste
du garde des sceaux; il sera, je crois, nomm substitut  Faverolles.

Le prsident s'inclina, le sang au visage. Le ministre ne lui avait
jamais pardonn l'lection du marquis de Lagrifoul. C'tait depuis ce
temps que, par une sorte de fatalit, il n'avait pu ni caser son
fils, ni marier ses filles. Il ne se plaignait pas, mais il avait des
pincements de lvres qui en disaient long.

--Je vous faisais donc remarquer, reprit-il, pour cacher son motion,
que Bourdeu est dangereux; d'autre part, il n'est pas de Plassans, il
ne connat pas nos besoins. Autant vaudrait-il rlire le marquis.

--Si monsieur de Bourdeu maintient sa candidature, dclara l'abb
Faujas, les rpublicains runiront une minorit imposante, ce qui sera
du plus dtestable effet.

Madame de Condamin souriait. Elle prtendit ne rien entendre  la
politique; elle se sauva, tandis que l'abb emmenait le prsident
jusqu'au fond de la tonnelle, o il continua l'entretien  voix basse.
Quand ils revinrent  petits pas, M. Rastoil rpondait:

--Vous avez raison, ce serait un candidat convenable; il n'est d'aucun
parti, l'entente se ferait sur son nom.... Je n'aime pas plus que vous
l'empire, n'est-ce pas? Mais cela finit par devenir puril d'envoyer
 la Chambre des dputs qui n'ont pour mandat que de taquiner le
gouvernement. Plassans souffre; il lui faut un homme d'affaires, un
enfant du pays en situation de dfendre ses intrts.

--Il brle! il brle! criait la voix fluette d'Aurlie.

L'abb Surin qui conduisait la bande, traversa la tonnelle en
furetant.

--Dans l'eau! dans l'eau! rptait maintenant la demoiselle, gaye
par l'inutilit des recherches.

Mais un des fils Maffre, ayant soulev un pot de fleurs, dcouvrit le
mouchoir pli en quatre.

--Cette grande perche d'Aurlie aurait pu se le fourrer dans la
bouche, dit madame Paloque: il y a de la place, et personne ne serait
all le chercher l.

Son mari la fit taire d'un regard furieux. Il ne lui tolrait plus la
moindre parole aigre. Craignant que M. de Condamin et entendu, il
murmura:

--Quelle belle jeunesse!

--Cher monsieur, disait le garde des eaux et forts  M. de Bourdeu,
votre succs est certain; seulement, prenez vos prcautions, lorsque
vous serez  Paris. Je sais de bonne source que le gouvernement est
dcid  un coup de force, si l'opposition devient gnante.

L'ancien prfet le regarda, trs-inquiet, se demandant s'il se moquait
de lui. M. Pqueur des Saulaies se contenta de sourire en caressant
ses moustaches. Puis, la conversation redevint gnrale, et M. de
Bourdeu crut remarquer que tout le monde le flicitait de son prochain
triomphe avec une discrtion pleine de tact. Il gota une heure de
popularit exquise.

--C'est surprenant comme le raisin mrit plus vite au soleil, fit
remarquer l'abb Bourrette, qui n'avait pas boug de sa chaise, les
yeux levs sur la tonnelle.

--Dans le nord, expliqua le docteur Porquier, la maturit ne s'obtient
souvent qu'en dgageant les grappes des feuilles environnantes.

Une discussion sur ce point s'engageait, lorsque Sverin jeta  son
tour le cri:

--Il brle! il brle!

Mais il avait pendu le mouchoir si navement derrire la porte du
jardin, que l'abb Surin le trouva tout de suite. Lorsque ce dernier
l'eut cach, la bande fouilla inutilement le jardin, pendant prs
d'une demi-heure; elle dut donner sa langue aux chiens. Alors, l'abb
le montra au beau milieu d'une plate-bande, roul si artistement
qu'il ressemblait  une pierre blanche. Ce fut le plus joli coup de
l'aprs-midi.

La nouvelle que le gouvernement renonait  patronner un candidat
courut la ville, o elle produisit une grande motion. Cette
abstention eut le rsultat logique d'inquiter les diffrents groupes
politiques qui comptaient chacun sur la diversion d'une candidature
officielle pour l'emporter. Le marquis de Lagrifoul, M. de Bourdeu,
le chapelier Mourin, semblaient devoir se partager les voix en trois
tiers  peu prs gaux; il y aurait certainement ballottage, et Dieu
savait quel nom sortirait au second tour! A la vrit, on parlait d'un
quatrime candidat dont personne ne pouvait dire au juste le nom, un
homme de bonne volont qui consentirait peut-tre  mettre tout le
monde d'accord. Les lecteurs de Plassans, pris de peur, depuis qu'ils
se sentaient la bride sur le cou, ne demandaient pas mieux que de
s'entendre, en choisissant un de leurs concitoyens agrable aux divers
partis.

--Le gouvernement a tort de nous traiter en enfants terribles,
disaient d'un ton piqu les fins politiques du cercle du Commerce.
Ne dirait-on pas que la ville est un foyer rvolutionnaire! Si
l'administration avait eu le tact de patronner un candidat possible,
nous aurions tous vot pour lui.... Le sous-prfet a parl d'une
leon. Eh bien, nous ne l'acceptons pas, la leon. Nous saurons
trouver notre candidat nous-mmes, nous montrerons que Plassans est
une ville de bon sens et de vritable libert.

Et l'on cherchait. Mais les noms mis en avant par des amis ou des
intresss ne faisaient que redoubler la confusion. Plassans, en une
semaine, eut plus de vingt candidats. Madame Rougon, inquite, ne
comprenant plus, alla trouver l'abb Faujas, furieuse contre le
sous-prfet. Ce Pqueur tait un ne, un belltre, un mannequin, bon
 dcorer un salon officiel; il avait dj laiss battre le
gouvernement, il allait achever de le compromettre par une attitude
d'indiffrence ridicule.

--Calmez-vous, dit le prtre qui souriait; cette fois, monsieur
Pqueur des Saulaies se contente d'obir.... La victoire est certaine.

--Eh! vous n'avez point de candidat! s'cria-t-elle. O est votre
candidat?

Alors, il dveloppa son plan. Elle l'approuva en femme intelligente;
mais elle accueillit avec la plus grande surprise le nom qu'il lui
confia.

--Comment! dit-elle, c'est lui que vous avez choisi?... Personne n'a
jamais song  lui, je vous assure.

--Je l'espre bien, reprit le prtre en souriant de nouveau. Nous
avions besoin d'un candidat auquel personne ne songet, de faon que
tout le monde pt l'accepter sans se croire compromis.

Puis, avec l'abandon d'un homme fort qui consent  expliquer sa
conduite:

--J'ai beaucoup de remercments  vous adresser, continua-t-il; vous
m'avez vit bien des fautes. Je regardais le but, je ne voyais point
les ficelles tendues qui auraient peut- tre suffi pour me faire
casser les membres.... Dieu merci! toute cette petite guerre purile
est finie; je vais pouvoir me remuer  l'aise.... Quant  mon choix,
il est bon, soyez-en persuade. Ds le lendemain de mon arrive 
Plassans, j'ai cherch un homme, et je n'ai trouv que celui-l.
Il est souple, trs-capable, trs-actif; il a su ne se fcher avec
personne jusqu'ici, ce qui n'est pas d'un ambitieux vulgaire. Je
n'ignore pas que vous n'tes gure de ses amies; c'est mme pour cela
que je ne vous ai point mise dans la confidence. Mais vous avez tort,
vous verrez le chemin que le personnage fera, ds qu'il aura le pied 
l'trier; il mourra dans l'habit d'un snateur.... Ce qui m'a dcid,
enfin, ce sont les histoires qu'on m'a contes de sa fortune. Il
aurait repris trois fois sa femme, trouve en flagrant dlit, aprs
s'tre fait donner cent mille francs chaque fois par son bonhomme de
beau-pre. S'il a rellement battu monnaie de cette faon, c'est un
gaillard qui sera trs-utile  Paris pour certaines besognes.... Oh!
vous pouvez chercher. Si vous le mettez  part, il n'y a plus que des
imbciles  Plassans.

--Alors, c'est un cadeau que vous faites au gouvernement, dit en riant
Flicit.

Elle se laissa convaincre. Et ce fut le lendemain que le nom de
Delangre courut d'un bout  l'autre de la ville. Des amis, disait-on,
 force d'insistance, l'avaient dcid  accepter la candidature. Il
s'y tait longtemps refus, se jugeant indigne, rptant qu'il n'tait
pas un homme politique, que MM. de Lagrifoul et de Bourdeu, au
contraire, avaient la longue exprience des affaires publiques. Puis,
comme on lui jurait que Plassans avait justement besoin d'un dput
en dehors des partis, il s'tait laiss toucher, mais en faisant les
professions de foi les plus expresses. Il tait bien entendu qu'il
n'irait  la Chambre ni pour vexer, ni pour soutenir quand mme le
gouvernement; qu'il se considrerait uniquement comme le reprsentant
des intrts de la ville; que, d'ailleurs, il voterait toujours pour
la libert dans l'ordre et pour l'ordre dans la libert; enfin qu'il
resterait maire de Plassans, de faon  bien montrer le rle tout
conciliant, tout administratif, dont il consentait  se charger. De
telles paroles parurent singulirement sages. Les fins politiques du
cercle du Commerce rptaient, le soir mme,  l'envi:

--Je l'avais dit, Delangre est l'homme qu'il nous faut.... Je suis
curieux de savoir ce que le sous-prfet pourra rpondre, quand le nom
du maire sortira de l'urne. On ne nous accusera peut-tre pas d'avoir
vot en coliers boudeurs; pas plus qu'on ne pourra nous reprocher de
nous tre mis  genoux devant le gouvernement.... Si l'empire recevait
quelques leons de ce genre, les affaires iraient mieux.

Ce fut une trane de poudre. La mine tait prte, une tincelle avait
suffi. De toutes parts  la fois, des trois quartiers de la ville,
dans chaque maison, dans chaque famille, le nom de M. Delangre monta
au milieu d'un concert d'loges. Il devenait le Messie attendu, le
sauveur ignor la veille, rvl le matin et ador le soir.

Au fond des sacristies, au fond des confessionnaux, le nom de M.
Delangre tait balbuti; il roulait dans l'cho des nefs, tombait des
chaires de la banlieue, s'administrait d'oreille  oreille, comme un
sacrement, s'largissait jusqu'au fond des dernires maisons dvotes.
Les prtres le portaient entre les plis de leur soutane; l'abb
Bourrette lui donnait la bonhomie respectable de son ventre; l'abb
Surin, la grce de son sourire; monseigneur Rousselot, le charme
tout fminin de sa bndiction pastorale. Les dames de la socit
ne tarissaient pas sur M. Delangre; elles lui trouvaient un si
beau caractre, une figure si fine, si spirituelle! Madame
Rastoil rougissait encore; madame Paloque tait presque belle en
s'enthousiasmant; quant  madame de Condamin, elle se serait battue 
coups d'ventail pour lui, elle lui gagnait les coeurs par la faon
dont elle serrait tendrement la main aux lecteurs qui promettaient
leurs voix. Enfin, M. Delangre passionnait le cercle de la Jeunesse,
Sverin l'avait pris pour hros, tandis que Guillaume et les fils
Maffre allaient lui conqurir des sympathies dans les mauvais lieux de
la ville. Et il n'tait pas jusqu'aux jeunes coquines de l'oeuvre de
la Vierge qui, au fond des ruelles dsertes des remparts, ne jouassent
au bouchon avec les apprentis tanneurs du quartier, en clbrant les
mrites de M. Delangre.

Au jour du scrutin, la majorit fut crasante. Toute la ville tait
complice. Le marquis de Lagrifoul, puis M. de Bourdeu, furibonds tous
deux, criant  la trahison, avaient retir leurs candidatures. M.
Delangre tait donc rest seul en prsence du chapelier Maurin. Ce
dernier obtint les voix des quinze cents rpublicains intraitables
du faubourg. Le maire eut pour lui les campagnes, la colonie
bonapartiste, les bourgeois clricaux de la ville neuve, les petits
dtaillants poltrons du vieux quartier, mme quelques royalistes nafs
du quartier Saint-Marc, dont les nobles habitants s'abstinrent.
Il runit ainsi trente-trois mille voix. L'affaire fut mene si
rondement, le succs emport avec une telle gaillardise, que Plassans
demeura tout surpris, le soir de l'lection, d'avoir eu une volont
si unanime. La ville crut qu'elle venait de faire un rve hroque,
qu'une main puissante avait d frapper le sol pour en tirer ces
trente-trois mille lecteurs, cette arme lgrement effrayante, dont
personne jusque l n'avait souponn la force. Les politiques du
cercle du Commerce se regardaient d'un air perplexe, en hommes que la
victoire confond.

Le soir, la socit de M. Rastoil se runit  la socit de M. Pqueur
des Saulaies, pour se rjouir discrtement dans un petit salon de la
sous-prfecture, donnant sur les jardins. On prit le th. Le grand
triomphe de la journe achevait de fondre les deux groupes en un seul.
Tous les habitus taient l.

--Je n'ai fait de l'opposition systmatique  aucun gouvernement,
finit par dclarer M. Rastoil en acceptant des petits fours que lui
passait M. Pqueur des Saulaies. La magistrature doit se dsintresser
des luttes politiques. Je confesse mme volontiers que l'empire a dj
accompli de grandes choses et qu'il est appel  en raliser de plus
grandes, s'il persiste dans la voie de la justice et de la libert.

Le sous-prfet s'inclina, comme si ces loges se fussent adresss
personnellement  lui. La veille, M. Rastoil avait lu au _Moniteur_
le dcret nommant son fils Sverin substitut  Faverolles. On causait
beaucoup aussi d'un mariage, arrt entre Lucien Delangre et l'ane
des demoiselles Rastoil.

--Oui, c'est une affaire faite, rpondit tout bas M. de Condamin 
madame Paloque, qui venait de le questionner  ce sujet. Il a choisi
Angeline. Je crois qu'il aurait prfr Aurlie. Mais on lui aura fait
comprendre qu'on ne pouvait rcemment marier la cadette avant l'ane.

--Angeline, vous tes sr? murmura mchamment madame Paloque; je
croyais qu'Angeline avait une ressemblance...

Le conservateur des eaux et forts mit un doigt sur ses lvres, en
souriant.

--Enfin, c'est au petit bonheur, n'est-ce pas? continua-t-elle. Les
liens seront plus forts entre les deux familles.... On est ami,
maintenant. Paloque attend la croix. Moi, je trouve tout bien.

M. Delangre n'arriva que trs-tard. On lui fit une vritable ovation.
Madame de Condamin venait d'apprendre au docteur Porquier que son fils
Guillaume tait nomm commis principal  la poste. Elle distribuait de
bonnes nouvelles, disait que l'abb Bourrette serait grand vicaire de
monseigneur, l'anne suivante, donnait un vch  l'abb Surin, avant
quarante ans, annonait la croix pour M. Maffre.

--Ce pauvre Bourdeu! dit M. Rastoil avec un dernier regret.

--Eh! il n'est pas  plaindre, s'cria-t-elle gaiement. Je me charge
de le consoler. La Chambre n'tait pas son affaire. Il lui faut une
prfecture.... Dites-lui qu'on finira par lui trouver une prfecture.

Les rires montrent. L'humeur aimable de la belle Octavie, le soin
qu'elle mettait  contenter tout le monde, enchantaient la socit.
Elle faisait rellement les honneurs de la sous-prfecture. Elle
rgnait. Et ce fut elle qui, tout en plaisantant, donna  M. Delangre
les conseils les plus pratiques sur la place qu'il devait occuper au
Corps lgislatif. Elle le prit  part, lui offrit de l'introduire chez
des personnages considrables, ce qu'il accepta avec reconnaissance.
Vers onze heures, M. de Condamin parla d'illuminer le jardin. Mais
elle calma l'enthousiasme de ces messieurs, en disant que ce ne serait
pas convenable, qu'il ne fallait pas avoir l'air de se moquer de la
ville.

--Et l'abb Fenil? demanda-t-elle brusquement  l'abb Faujas, en le
menant dans une embrasure de fentre. Je songe  lui, maintenant....
Il n'a donc pas boug?

--L'abb Fenil est un homme de sens, rpondit le prtre avec un mince
sourire. On lui a fait comprendre qu'il aurait tort de s'occuper de
politique dsormais.

L'abb Faujas, au milieu de cette joie triomphante, restait grave.
Il avait la victoire rude. Le caquetage de madame de Condamin le
fatiguait; la satisfaction de ces ambitieux vulgaires l'emplissait de
mpris. Debout, appuy contre la chemine, il semblait rver, les yeux
au loin. Il tait le matre, il n'avait plus besoin de mentir  ses
instincts; il pouvait allonger la main, prendre la ville, la faire
trembler. Cette haute figure noire emplissait le salon. Peu  peu, les
fauteuils s'taient rapprochs, formant le cercle autour de lui. Les
hommes attendaient qu'il et un mot de satisfaction, les femmes le
sollicitaient des yeux en esclaves soumises. Mais lui, brutalement,
rompant le cercle, s'en alla le premier, en prenant cong d'une parole
brve.

Quand il rentra chez les Mouret, par l'impasse des Chevillottes et par
le jardin, il trouva Marthe seule dans la salle  manger, s'oubliant
sur une chaise, contre le mur, trs-ple, regardant de ses yeux vagues
la lampe qui charbonnait. En haut, Trouche recevait, chantant une
polissonnerie aimable, qu'Olympe et les invits accompagnaient, en
tapant les verres du manche des couteaux.



XX

L'abb Faujas posa la main sur l'paule de Marthe.

--Que faites-vous l? demanda-t-il. Pourquoi n'tes-vous pas alle
vous coucher?...Je vous avais dfendu de m'attendre.

Elle s'veilla comme en sursaut. Elle balbutia:

--Je croyais que vous rentreriez de meilleure heure. Je me suis
endormie.... Rose a d faire du th.

Mais le prtre, appelant la cuisinire, la gronda de ne pas avoir
forc sa matresse  se coucher. Il lui parlait sur un ton de
commandement, ne souffrant pas de rplique.

--Rose, donnez le th  monsieur le cur, dit Marthe.

--Eh! je n'ai pas besoin de th! s'cria-t-il en se fchant.
Couchez-vous tout de suite. C'est ridicule. Je ne suis plus mon
matre.... Rose, clairez-moi.

La cuisinire l'accompagna jusqu'au pied de l'escalier.

--Monsieur le cur sait bien qu'il n'y a pas de ma faute, disait-elle.
Madame est bien drle. Toute malade qu'elle est, elle ne peut pas
rester une heure dans sa chambre. Il faut qu'elle aille, qu'elle
vienne, qu'elle s'essouffle, qu'elle tourne pour le plaisir de
tourner, sans rien faire.... Allez, j'en souffre la premire; elle est
toujours dans mes jambes,  me gner.... Puis, lorsqu'elle tombe sur
une chaise, c'est pour longtemps. Elle reste l,  regarder
devant elle, d'un air effray, comme si elle voyait des choses
abominables.... Je lui ai dit plus de dix fois, ce soir, qu'elle
vous fcherait en ne montant pas. Elle n'a pas seulement fait mine
d'entendre.

Le prtre prit la rampe, sans rpondre. En haut, devant la chambre des
Trouche, il allongea le bras, comme pour heurter la porte du poing.
Mais les chants avaient cess; il comprit, au bruit des chaises, que
les convives se retiraient; il se hta de rentrer chez lui. Trouche,
en effet, descendit presque aussitt avec deux camarades ramasss sous
les tables de quelque caf borgne; il criait dans l'escalier qu'il
savait vivre et qu'il allait les reconduire. Olympe se pencha sur la
rampe.

--Vous pouvez mettre les verrous, dit-elle  Rose. Il ne rentrera
encore que demain matin.

Rose,  laquelle elle n'avait pu cacher l'inconduite de son mari, la
plaignait beaucoup. Elle poussa les verrous, grommelant:

--Mariez-vous donc! Les hommes vous battent ou vont courir la
gueuse.... Ah bien! j'aime encore mieux tre comme je suis.

Quand elle revint, elle trouva de nouveau sa matresse assise,
retombe dans une sorte de stupeur douloureuse, les regards sur la
lampe. Elle la bouscula, la fit monter se mettre au lit. Marthe tait
devenue trs-peureuse. La nuit, disait-elle, elle voyait de grandes
clarts sur les murs de sa chambre, elle entendait des coups violents
 son chevet. Rose, maintenant, couchait  ct d'elle, dans un
cabinet, d'o elle accourait la rassurer, au moindre gmissement.
Cette nuit-l, elle se dshabillait encore, lorsqu'elle l'entendit
rler; elle la trouva au milieu des couvertures arraches, les yeux
agrandis par une horreur muette, les poings sur la bouche, pour ne pas
crier. Elle dut lui parler ainsi qu' un enfant, cartant les rideaux,
regardant sous les meubles, lui jurant qu'elle s'tait trompe, que
personne n'tait l. Ces peurs se terminaient par des crises de
catalepsie, qui la tenaient comme morte, la tte sur les oreillers,
les paupires leves.

--C'est monsieur qui la tourmente, murmura la cuisinire, en se
mettant enfin au lit.

Le lendemain tait un des jours de visite du docteur Porquier. Il
venait voir madame Mouret deux fois par semaine, rgulirement. Il lui
tapota dans les mains, lui rpta avec son optimisme aimable:

--Allons, chre dame, ce ne sera rien.....Vous toussez toujours un
peu, n'est-ce pas? Un simple rhume nglig que nous gurirons avec des
sirops.

Alors, elle se plaignit de douleurs intolrables dans le dos et dans
la poitrine, sans le quitter du regard, cherchant sur son visage, sur
toute sa personne, les choses qu'il ne disait pas.

--J'ai peur de devenir folle! laissa-t-elle chapper dans un sanglot.

Il la rassura en souriant. La vue du docteur lui causait toujours une
vive anxit; elle avait une pouvante de cet homme si poli et si
doux. Souvent, elle dfendait  Rose de le laisser entrer, disant
qu'elle n'tait pas malade, qu'elle n'avait pas besoin de voir
constamment un mdecin chez elle. Rose haussait les paules,
introduisait le docteur quand mme. D'ailleurs, il finissait par ne
plus lui parler de son mal, il semblait lui faire de simples visites
de politesse.

Quand il sortit, il rencontra l'abb Faujas, qui se rendait 
Saint-Saturnin. Le prtre l'ayant questionn sur l'tat de madame
Mouret: --La science est parfois impuissante, rpondit-il gravement;
mais la Providence reste inpuisable en bonts.... La pauvre dame a
t bien branle. Je ne la condamne pas absolument. La poitrine n'est
encore que faiblement attaque, et le climat est bon, ici.

Il entama alors une dissertation sur le traitement des maladies de
poitrine, dans l'arrondissement de Plassans. Il prparait une brochure
sur ce sujet, non pas pour la publier, car il avait l'adresse de
n'tre point un savant, mais pour la lire  quelques amis intimes.

--Et voil les raisons, dit-il en terminant, qui me font croire que
la temprature gale, la flore aromatique, les eaux salubres de nos
coteaux, sont d'une excellence absolue pour la gurison des affections
de poitrine.

Le prtre l'avait cout de son air dur et silencieux.

--Vous avez tort, rpliqua-t-il lentement. Madame Mouret est fort mal
 Plassans....Pourquoi ne l'envoyez-vous pas passer l'hiver  Nice?

-- Nice! rpta le docteur inquiet.

Il regarda le prtre un instant; puis, de sa voix complaisante:

--Elle serait, en effet, trs-bien  Nice. Dans l'tat de
surexcitation nerveuse o elle se trouve, un dplacement aurait de
bons rsultats. Il faudra que je lui conseille ce voyage.... Vous avez
l une excellente ide, monsieur le cur.

Il salua, il entra chez madame de Condamin, dont les moindres
migraines lui causaient des soucis extraordinaires. Le lendemain, au
dner, Marthe parla du docteur en termes presque violents. Elle jurait
de ne plus le recevoir.

--C'est lui qui me rend malade, dit-elle. N'est-il pas venu me
conseiller de voyager, cette aprs-midi?

--Et je l'approuve fort, dclara l'abb Faujas, qui pliait sa
serviette. Elle le regarda fixement, trs-ple, murmurant  voix plus
basse:

--Alors, vous aussi, vous me renvoyez de Plassans? Mais je mourrais,
dans un pays inconnu, loin de mes habitudes, loin de ceux que j'aime!

Le prtre tait debout, prs de quitter la salle  manger. Il
s'approcha, il reprit avec un sourire:

--Vos amis ne dsirent que votre sant. Pourquoi vous rvoltez-vous
ainsi?

--Non, je ne veux pas, je ne veux pas, entendez-vous! s'cria-t-elle
en reculant.

Il y eut une courte lutte. Le sang tait mont aux joues de l'abb;
il avait crois les bras, comme pour rsister  la tentation de la
battre. Elle, adosse au mur, s'tait redresse, avec le dsespoir de
sa faiblesse. Puis, vaincue, elle tendit les mains, elle balbutia:

--Je vous en supplie, laissez-moi ici.... Je vous obirai.

Et, comme elle clatait en sanglots, il s'en alla, en haussant les
paules, de l'air d'un mari qui redoute les crises de larmes. Madame
Faujas qui achevait tranquillement de dner, avait assist  cette
scne, la bouche pleine. Elle laissa pleurer Marthe tout  son aise.

--Vous n'tes pas raisonnable, ma chre enfant, dit-elle enfin en
reprenant des confitures. Vous finirez par vous faire dtester
d'Ovide. Vous ne savez pas le prendre.... Pourquoi refusez-vous de
voyager, si cela doit vous faire du bien? Nous garderions votre
maison. Vous retrouveriez tout  sa place, allez!

Marthe sanglotait toujours, sans paratre entendre.

--Ovide a tant de soucis, continua la vieille dame. Savez-vous qu'il
travaille souvent jusqu' quatre heures du matin.... Quand vous
toussez la nuit, cela l'affecte beaucoup et lui te toutes ses ides.
Il ne peut plus travailler, il souffre plus que vous.... Faites-le
pour Ovide, ma chre enfant; allez-vous en, revenez-nous bien
portante.

Mais, relevant sa face rouge de larmes, mettant dans un cri toute son
angoisse, Marthe cria:

--Ah! tenez, le ciel ment!

Les jours suivants, il ne fut plus question du voyage  Nice. Madame
Mouret s'affolait  la moindre allusion. Elle refusait de quitter
Plassans, avec une nergie si dsespre, que le prtre lui-mme
comprit le danger d'insister sur ce projet. Elle commenait 
l'embarrasser terriblement dans son triomphe. Comme le disait Trouche
en ricanant, c'tait elle qu'on aurait d envoyer aux Tulettes la
premire. Depuis l'enlvement de Mouret, elle s'enfermait dans les
pratiques religieuses les plus rigides, vitant de prononcer le nom de
son mari, demandant  la prire un engourdissement de tout son tre.
Mais elle restait inquite, revenant de Saint-Saturnin, avec un besoin
plus pre d'oubli.

--La propritaire tourne joliment de l'oeil, racontait chaque soir
Olympe  son mari. Aujourd'hui je l'ai accompagne  l'glise; j'ai d
la ramasser par terre.... Tu rirais, si je te rptais tout ce qu'elle
vomit contre Ovide; elle est furieuse, elle dit qu'il n'a pas de
coeur, qu'il l'a trompe en lui promettant un tas de consolations. Et
contre le bon Dieu, donc! Il faut l'entendre! Il n'y a qu'une dvote
pour si mal parler de la religion. On croirait que le bon Dieu lui a
fait tort d'une grosse somme d'argent.... Veux-tu que je te dise? je
crois que son mari vient lui tirer les pieds, la nuit.

Trouche s'amusait beaucoup de toutes ces histoires.

--Tant pis pour elle, rpondait-t-il. Si ce farceur de Mouret est
l-bas, c'est qu'elle l'a bien voulu. A la place de Faujas, je sais
comment j'arrangerais les choses; je la rendrais contente et douce
comme un mouton. Mais il est bte, Faujas; il y laissera sa peau, tu
verras.... coute, ma fille, ton frre n'est pas assez gentil avec
nous pour qu'on le tire d'embarras. Moi, je rirais le jour o la
propritaire lui fera faire le plongeon. Que diable, quand on est bti
comme a, on ne met pas une femme dans son feu!

--Oui, Ovide nous mprise trop, murmurait Olympe.

Alors Trouche baissait la voix.

--Dis donc, si la propritaire se jetait dans quelque puits avec ton
bte de frre, nous resterions les matres; la maison serait  nous.
Il y aurait une jolie pelote  faire.... Ce serait un vrai dnoment,
celui-l.

Les Trouche d'ailleurs, avaient envahi le rez-de-chausse, depuis le
dpart de Mouret. Olympe s'tait plainte d'abord que les chemines
fumaient, en haut; puis, elle avait fini par persuader  Marthe que le
salon, abandonn jusque-l, tait la pice la plus saine de la maison.
Rose ayant reu l'ordre d'y faire un grand feu, les deux femmes
passrent l les journes, dans des causeries sans fin, en face des
bches normes qui flambaient. Un des rves d'Olympe tait de vivre
ainsi, bien habille, allonge sur un canap, au milieu du luxe d'un
bel appartement. Elle dcida Marthe  changer le papier du salon,
 acheter des meubles et un tapis. Alors, elle fut une dame. Elle
descendait en pantoufles et en peignoir, elle parlait en matresse de
maison.

--Cette pauvre madame Mouret, disait-elle, a tant de tracas, qu'elle
m'a supplie de l'aider. Je m'occupe un peu de ses affaires. Que
voulez-vous? c'est une bonne oeuvre.

Elle avait, en effet, su gagner la confiance de Marthe, qui, par
lassitude, se dchargeait sur elle des menus soins de la maison.
C'tait elle qui tenait les clefs de la cave et des armoires; en
outre, elle payait les fournisseurs. Longtemps elle se consulta pour
savoir si elle manoeuvrerait de faon  s'installer galement dans
la salle  manger. Mais Trouche l'en dissuada: ils ne seraient plus
libres de manger ni de boire  leur gr; ils n'oseraient seulement
pas boire leur vin pur ni inviter un ami  venir prendre le caf.
Seulement, Olympe promit  son mari de lui monter sa portion des
desserts. Elle s'emplissait les poches de sucre, elle apportait
jusqu' des bouts de bougie. A cet effet, elle avait cousu de grandes
poches de toile, qu'elle attachait sous sa jupe et qu'elle mettait un
bon quart d'heure  vider chaque soir.

--Vois-tu, c'est une poire pour la soif, murmurait-elle en entassant
les provisions ple-mle dans une malle, qu'elle poussait ensuite sous
son lit. Si nous venions  nous lcher avec la propritaire, nous
trouverions l de quoi aller un bout de temps.... Il faudra que je
monte des pots de confitures et du petit sal.

--Tu es bien bonne de te cacher, rpondait Trouche. A ta place, je me
ferais apporter tout a par Rose, puisque tu es la matresse.

Lui, s'tait donn le jardin. Longtemps il avait jalous Mouret en le
voyant tailler ses arbres, sabler ses alles, arroser ses laitues; il
caressait le rve d'avoir  son tour un coin de terre, o il bcherait
et planterait  son aise. Aussi, lorsque Mouret ne fut plus l,
envahit-il le jardin avec des projets de bouleversements, de
transformations compltes. Il commena par condamner les lgumes. Il
se disait d'me tendre et aimait les fleurs. Mais le travail de la
bche le fatigua ds le second jour; un jardinier fut appel, qui
dfona les carrs sous ses ordres, jeta au fumier les salades,
prpara le sol  recevoir au printemps des pivoines, des rosiers, des
lis, des graines de pieds-d'alouette et de volubilis, des boutures
d'oeillets et de graniums. Puis, une ide lui poussa: il crut
comprendre que le deuil, l'air noir des plates-bandes, leur venait de
ces grands buis sombres qui les bordaient, et il mdita longuement
d'arracher les buis.

--Tu as bien raison, dclara Olympe consulte; a ressemble  un
cimetire. Moi, j'aimerais pour bordure des branches de fonte imitant
des bois rustiques.... Je dciderai la propritaire. Fais toujours
arracher les buis.

Les buis furent arrachs. Huit jours plus tard, le jardinier posait
les bois rustiques. Trouche dplaa encore plusieurs arbres fruitiers
qui gnaient la vue, fit repeindre les tonnelles en vert clair,
orna le jet d'eau de rocailles. La cascade de M. Rastoil le tentait
furieusement; mais il se contenta de choisir la place o il en
tablirait une semblable, si les affaires marchaient bien.

--Ce sont les voisins qui doivent ouvrir des yeux! disait-il le soir 
sa femme. Ils voient bien qu'un homme de got est l maintenant.... Au
moins, cet t, quand nous nous mettrons  la fentre, a sentira bon,
et nous aurons une jolie vue.

Marthe laissait faire, approuvait tous les projets qu'on lui
soumettait; d'ailleurs, on finissait par ne plus mme la consulter.
Les Trouche n'avaient  lutter que contre madame Faujas, qui
continuait  leur disputer la maison pied  pied. Lorsque Olympe
s'tait empare du salon, elle avait d livrer une bataille en rgle
 sa mre. Peu s'en tait fallu que celle-ci ne l'emportt. Ce fut le
prtre qui drangea la victoire.

--Ta gueuse de soeur dit pis que pendre de nous  la propritaire, se
plaignait sans cesse madame Faujas. Je vois dans son jeu, elle veut
nous supplanter, avoir tout l'agrment pour elle.... Est-ce qu'elle
ne s'tablit pas maintenant dans le salon, comme une dame, cette
vaurienne!

Le prtre n'coutait pas, avait des gestes brusques d'impatience. Un
jour il se fcha, il cria:

--Je vous en prie, mre, laissez-moi tranquille. Ne me parlez plus
d'Olympe ni de Trouche.... Qu'ils se fassent pendre, s'ils veulent!

--Ils prennent la maison, Ovide, ils ont des dents de rat. Quand
tu voudras ta part, ils auront tout rong.... Il n'y a que toi qui
puisses les faire tenir tranquilles. Il regarda sa mre avec son
sourire mince.

--Mre, vous m'aimez bien, murmura-t-il; je vous pardonne....
Rassurez-vous, je veux autre chose que la maison; elle n'est pas 
moi, et je ne garde que ce que je gagne. Vous serez glorieuse, lorsque
vous verrez ma part.... Trouche m'a t utile. Il faut bien fermer un
peu les yeux.

Madame Faujas dut alors battre en retraite. Elle le fit de
trs-mauvaise grce, en grondant sous les rires de triomphe dont
Olympe la poursuivait. Le dsintressement absolu de son fils la
dsesprait dans ses rudes apptits, dans ses conomies prudentes
de paysanne. Elle aurait voulu mettre la maison en sret, vide et
propre, pour qu'Ovide la trouvt, le jour o il en aurait besoin.
Aussi les Trouche, avec leurs dents longues, lui causaient-ils un
dsespoir d'avare dpouill par des trangers; il lui semblait qu'ils
dvoraient son bien, qu'ils lui mangeaient la chair, qu'ils les
mettaient sur la paille, elle et son enfant prfr. Quand l'abb
lui eut dfendu de s'opposer au lent envahissement des Trouche, elle
rsolut tout au moins de sauver du pillage ce qu'elle pourrait. Alors,
elle se prit  voler dans les armoires, comme Olympe; elle s'attacha
aussi de grandes poches sous les jupes; elle eut un coffre qu'elle
emplit de tout ce qu'elle ramassa, provisions, linge, petits objets.

--Que cachez-vous donc l, mre? lui demanda un soir l'abb en entrant
dans sa chambre, attir par le bruit qu'elle faisait en remuant le
coffre.

Elle balbutia. Mais lui, comprenant, s'abandonna  une colre
pouvantable.

--Quelle honte! cria-t-il. Vous voil voleuse, maintenant! Et
qu'arriverait-il, si l'on vous surprenait? Je serais la fable de la
ville.

--C'est pour toi, Ovide, murmurait-elle. --Voleuse, ma mre est
voleuse! Vous croyez peut-tre que je vole aussi, moi, que je suis
venu ici pour voler, que ma seule ambition est d'allonger les mains et
de voler! Mon Dieu! quelle ide avez-vous donc de moi?... Il faudra
nous sparer, mre, si nous ne nous entendons pas davantage.

Cette parole terrassa la vieille femme. Elle tait reste agenouille
devant le coffre; elle se trouva assise sur le carreau, toute ple,
tranglant, les mains tendues. Puis, quand elle put parler:

--C'est pour toi, mon enfant, pour toi seul, je te jure.... Je te l'ai
dit, ils prennent tout; elle emporte tout dans ses poches. Toi, tu
n'auras rien, pas un morceau de sucre.... Non, non, je ne prendrai
plus rien, puisque cela te contrarie; mais tu me garderas avec toi,
n'est-ce pas? tu me garderas avec toi....

L'abb Faujas ne voulut rien lui promettre, tant qu'elle n'aurait pas
remis en place tout ce qu'elle avait enlev. Il prsida lui-mme,
pendant prs d'une semaine, au dmnagement secret du coffre; il lui
regardait emplir ses poches et attendait qu'elle remontt pour faire
un nouveau voyage. Par prudence, il ne lui laissait faire que deux
voyages, le soir. La vieille femme avait le coeur crev,  chaque
objet qu'elle rendait; elle n'osait pleurer, mais des larmes de regret
lui gonflaient les paupires; ses mains taient plus tremblantes
que lorsqu'elle avait vid les armoires. Ce qui l'acheva, ce fut de
constater, ds le second jour, que sa fille Olympe,  chaque chose
qu'elle replaait, venait derrire elle, et s'en emparait. Le linge,
les provisions, les bouts de bougie, ne faisaient que changer de
poche.

--Je ne descends plus rien, dit-elle  son fils en se rvoltant sous
ce coup imprvu. C'est inutile, ta soeur ramasse tout derrire mon
dos. Ah! la coquine! Autant valait-il lui donner le coffre. Elle doit
avoir un joli magot, l-haut .... Je t'en supplie, Ovide, laisse-moi
garder ce qui reste. a ne fait pas de tort  la propritaire,
puisque, de toutes les faons, c'est perdu pour elle.

--Ma soeur est ce qu'elle est, rpondit tranquillement le prtre; mais
je veux que ma mre soit une honnte femme. Vous m'aiderez davantage
en ne commettant pas de pareilles actions.

Elle dut tout rendre, et elle vcut ds lors dans une haine farouche
des Trouche, de Marthe, de la maison entire. Elle disait que le jour
viendrait o il lui faudrait dfendre Ovide contre tout ce monde.

Les Trouche alors rgnrent en matres. Ils achevrent la conqute
de la maison, ils pntrrent dans les coins les plus troits.
L'appartement de l'abb fut seul respect. Ils ne tremblaient que
devant lui. Ce qui ne les empchait pas d'inviter des amis, de faire
des gueuletons qui duraient jusqu' deux heures du matin. Guillaume
Porquier vint avec des bandes de tout jeunes gens. Olympe, malgr ses
trente-sept ans, minaudait, et plus d'un collgien chapp la serra
de fort prs, ce qui lui donnait des rires de femme chatouille et
heureuse. La maison devint pour elle un paradis. Trouche ricanait,
la plaisantait, lorsqu'il tait seul avec elle; il prtendait avoir
trouv un cartable d'colier sous ses jupons.

--Tiens! disait-elle sans se fcher, est-ce que tu ne t'amuses pas,
toi?... Tu sais bien que nous sommes libres.

La vrit tait que Trouche avait failli compromettre cette vie de
cocagne par une escapade trop forte. Une religieuse l'avait surpris
en compagnie de la fille d'un tanneur, de cette grande gamine blonde
qu'il couvait des yeux depuis longtemps. La petite raconta qu'elle
n'tait pas la seule, que d'autres aussi avaient reu des bonbons.
La religieuse, connaissant la parent de Trouche avec le cur de
Saint-Saturnin, eut la prudence de ne pas bruiter l'aventure, avant
d'avoir vu ce dernier. Il la remercia, lui fit entendre que la
religion serait la premire  souffrir d'un pareil scandale. L'affaire
fut touffe, les dames patronnesses de l'oeuvre ne souponnrent
rien. Mais l'abb Faujas eut avec son beau-frre une explication
terrible, qu'il provoqua devant Olympe, pour que la femme possdt une
arme contre le mari et pt le tenir en respect. Aussi depuis cette
histoire, chaque fois que Trouche la contrariait, Olympe lui
disait-elle schement:

--Va donc donner des bonbons aux petites filles! Ils eurent longtemps
une autre pouvante. Malgr la vie grasse qu'ils menaient, bien que
fournis de tout par les armoires de la propritaire, ils taient
cribls de dettes dans le quartier. Trouche mangeait ses appointements
au caf; Olympe employait  des fantaisies l'argent qu'elle tirait
des poches de Marthe, en lui racontant des histoires extraordinaires.
Quant aux choses ncessaires  la vie, elles taient prises
religieusement  crdit par le mnage. Une note qui les inquita
beaucoup fut surtout celle du ptissier de la rue de la Bane,--elle
montait  plus de cent francs, --d'autant plus que ce ptissier tait
un homme brutal qui les menaait de tout dire  l'abb Faujas.
Les Trouche vivaient dans les transes, redoutant quelque scne
pouvantable; mais le jour o la note lui fut prsente, l'abb Faujas
paya sans discussion, oubliant mme de leur adresser des reproches. Le
prtre semblait au-dessus de ces misres; il continuait  vivre, noir
et rigide, dans cette maison livre au pillage, sans s'apercevoir des
dents froces qui mangeaient les murs, de la ruine lente qui peu  peu
faisait craquer les plafonds. Tout s'abmait autour de lui, pendant
qu'il allait droit  son rve d'ambition. Il campait toujours en
soldat dans sa grande chambre nue, ne s'accordant aucun bien-tre, se
fchant quand on voulait le gter. Depuis qu'il tait le matre de
Plassans, il redevenait sale: son chapeau tait rouge, ses bas se
crottaient; sa soutane, reprise chaque matin par sa mre, ressemblait
 la loque lamentable, use, blanchie, qu'il portait dans les premiers
temps.

--Bah! elle est encore trs-bonne, rpondait-il, lorsqu'on hasardait
autour de lui quelques timides observations.

Et il l'talait, la promenait dans les rues, la tte haute, sans
s'inquiter des tranges regards qu'on lui jetait. Il n'y avait pas de
bravade dans son cas; c'tait une pente naturelle. Maintenant qu'il
croyait ne plus avoir besoin de plaire, il retournait  son ddain de
toute grce. Son triomphe tait de s'asseoir tel qu'il tait, avec son
grand corps mal taill, sa rudesse, ses vtements crevs, au milieu de
Plassans conquis.

Madame de Condamin blesse de cette odeur cre de combattant qui
montait de sa soutane, voulut un jour le gronder maternellement.

--Savez-vous que ces dames commencent  vous dtester? lui dit-elle
en riant. Elles vous accusent de ne plus faire le moindre frais de
toilette.... Auparavant, lorsque vous tiriez votre mouchoir, il
semblait qu'un enfant de choeur balant un encensoir derrire vous.

Il parut trs-etonn. Il n'avait pas chang, croyait-il. Mais elle se
rapprocha, et d'une voix amicale:

--Voyons, mon cher cur, vous me permettrez de vous parler  coeur
ouvert.... Eh bien! vous avez tort de vous ngliger. C'est  peine si
votre barbe est faite, vous ne vous peignez plus, vos cheveux sont
bourriffs comme si vous veniez de vous battre  coups de poing. Je
vous assure, cela produit un trs-mauvais effet.... Madame Rastoil
et madame Delangre me disaient hier qu'elles ne vous reconnaissaient
plus. Vous compromettez vos succs.

Il se mit  rire, d'un rire de dfi, en branlant sa tte inculte et
puissante. --Maintenant c'est fait, se contenta-t-il de rpondre; il
faudra bien qu'elles me prennent mal peign.

Plassans, en effet, dut le prendre mal peign. Du prtre souple se
dgageait une figure sombre, despotique, pliant toutes les volonts.
Sa face redevenue terreuse avait des regards d'aigle; ses grosses
mains se levaient, pleines de menaces et de chtiments. La ville fut
positivement terrifie, en voyant le matre qu'elle s'tait donn
grandir ainsi dmesurment, avec la dfroque immonde, l'odeur forte,
le poil roussi d'un diable. La peur sourde des femmes affermit encore
son pouvoir. Il fut cruel pour ses pnitentes, et pas une n'osa le
quitter; elles venaient a lui avec des frissons dont elles gotaient
la fivre.

--Ma chre, avouait madame de Condamin  Marthe, j'avais tort en
voulant qu'il se parfumt; je m'habitue, je trouve mme qu'il est
beaucoup mieux.... Voil un homme!

L'abb Faujas rgnait surtout  l'vch. Depuis les lections,
il avait fait  monseigneur Rousselot une vie de prlat fainant.
L'vque vivait avec ses chers bouquins, dans son cabinet, o l'abb,
qui dirigeait le diocse de la pice voisine, le tenait rellement
sous clef, le laissant voir seulement aux personnes dont il ne se
dfiait pas. Le clerg tremblait sous ce matre absolu; les
vieux prtres en cheveux blancs se courbaient avec leur humilit
ecclsiastique, leur abandon de toute volont. Souvent, monseigneur
Rousselot enferm avec l'abb Surin, pleurait de grosses larmes
silencieuses; il regrettait la main sche de l'abb Fenil, qui avait
des heures de caresse, tandis que, maintenant, il se sentait comme
cras sous une pression implacable et continue. Puis, il souriait, il
se rsignait, murmurant avec son gosme aimable:

--Allons, mon enfant, mettons-nous au travail.... Je ne devrais pas me
plaindre, j'ai la vie que j'ai toujours rve: une solitude absolue et
des livres. Il soupirait, il ajoutait  voix basse:

--Je serais heureux, si je ne craignais de vous perdre, mon cher
Surin.... Il finira par ne plus vous tolrer ici. Hier, il m'a paru
vous regarder avec des yeux souponneux. Je vous en conjure, dites
toujours comme lui, mettez-vous de son ct, ne m'pargnez pas. Hlas!
je n'ai plus que vous.

Deux mois aprs les lections, l'abb Vial, un des grands vicaires de
monseigneur, alla s'installer  Rome. Naturellement l'abb Faujas se
donna la place, bien qu'elle ft promise depuis longtemps 
l'abb Bourrette. Il ne nomma pas mme ce dernier  la cure de
Saint-Saturnin, qu'il quittait; il mit l un jeune prtre ambitieux,
dont il avait fait sa crature.

--Monseigneur n'a pas voulu entendre parler de vous, dit-il schement
 l'abb Bourrette, lorsqu'il le rencontra.

Et comme le vieux prtre balbutiait qu'il verrait monseigneur, qu'il
lui demanderait une explication, il ajouti plus doucement:

--Monseigneur est trop souffrant pour vous recevoir. Reposez-vous sur
moi, je plaiderai votre cause.

Ds son entre  la Chambre, M. Delangre avait vot avec la majorit.
Plassans tait conquis ouvertement  l'empire. Il semblait mme que
l'abb mt quelque vengeance  brutaliser ces bourgeois prudents,
condamnant de nouveau les petites portes de l'impasse des
Chevillottes, forant M. Rastoil et ses amis  entrer chez le
sous-prfet par la place, par la porte officielle. Quand il se
montrait aux runions intimes, ces messieurs restaient trs-humbles
devant lui. Et telle tait la fascination, la terreur sourde de son
grand corps dbraill, que, mme lorsqu'il n'tait pas l, personne
n'osait risquer le moindre mot quivoque sur son compte.

--C'est un homme du plus grand mrite, dclarait M. Pqueur
des Saulaies, qui comptait sur une prfecture. --Un homme bien
remarquable, rptait le docteur Porquier.

Tous hochaient la tte. M. de Condamin, que ce concert d'loges
finissait par agacer, se donnait parfois la joie de les mettre dans
l'embarras.

--Il n'a pas un bon caractre, en tout cas, murmurait-il. Cette phrase
glaait la socit. Chacun de ces messieurs souponnait son voisin
d'tre vendu au terrible abb.

--Le grand vicaire a le coeur excellent, hasardait M. Rastoil
prudemment; seulement, comme tous les grands esprits, il est peut-tre
d'un abord un peu svre.

--C'est absolument comme moi, je suis trs-facile  vivre et j'ai
toujours pass pour un homme dur, s'criait M. de Bourdeu, rconcili
avec la socit depuis qu'il avait eu un long entretien particulier
avec l'abb Faujas.

Et, voulant remettre tout le monde  son aise, le prsident reprenait:

--Savez-vous qu'il est question d'un vch pour le grand vicaire?

Alors, c'tait un panouissement. M. Maffre comptait bien que ce
serait  Plassans mme que l'abb Faujas deviendrait vque, aprs le
dpart de monseigneur Rousselot, dont la sant tait chancelante.

---Chacun y gagnerait, disait navement l'abb Bourrette. La maladie a
aigri monseigneur, et je sais que notre excellent Faujas fait les plus
grands efforts pour dtruire dans son esprit certaines prventions
injustes.

--Il vous aime beaucoup, assurait le juge Paloque, qui venait d'tre
dcor; ma femme l'a entendu se plaindre de l'oubli dans lequel on
vous laisse.

Lorsque l'abb Surin tait l, il faisait chorus; mais, bien qu'il et
la mtre dans la poche, selon l'expression des prtres du diocse, le
succs de l'abb Faujas l'inquitait. Il le regardait de son air joli,
bless de sa rudesse, se souvenant de la prdiction de monseigneur,
cherchant la fente qui ferait tomber en poudre le colosse.

Cependant, ces messieurs taient satisfaits, sauf M. de Bourdeu et
M. Pqueur des Saulaies, qui attendaient encore les bonnes grces du
gouvernement. Aussi ces deux-l taient-ils les plus chauds partisans
de l'abb Faujas. Les autres,  la vrit, se seraient rvolts
volontiers, s'ils avaient os; ils taient las de la reconnaissance
continue exige par le matre, ils souhaitaient ardemment qu'une main
courageuse les dlivrt. Aussi changrent-ils d'tranges regards,
aussitt dtourns, le jour o madame Paloque demanda, en affectant
une grande indiffrence:

--Et l'abb Fenil, que devient-il donc? Il y a un sicle que je n'ai
entendu parler de lui.

Un profond silence s'tait fait. M. de Condamin tait seul capable de
se hasarder sur un terrain aussi brlant; on le regarda.

--Mais, rpondit-il tranquillement, je le crois claquemur dans sa
proprit des Tulettes.

Et madame de Condamin ajouta avec un rire d'ironie:

--On peut dormir en paix: c'est un homme fini, qui ne se mlera plus
des affaires de Plassans.

Marthe seule restait un obstacle. L'abb Faujas la sentait lui
chapper chaque jour davantage; il roidissait sa volont, appelait ses
forces de prtre et d'homme pour la plier, sans parvenir  modrer en
elle l'ardeur qu'il lui avait souffle. Elle allait au but logique de
toute passion, exigeait d'entrer plus avant  chaque heure dans la
paix, dans l'extase, dans le nant parfait du bonheur divin. Et
c'tait en elle une angoisse mortelle d'tre comme mure au fond de sa
chair, de ne pouvoir se hausser  ce seuil de lumire, qu'elle croyait
apercevoir, toujours plus loin; toujours plus haut. Maintenant, elle
grelottait,  Saint-Saturnin, dans cette ombre froide o elle avait
got des approches si pleines d'ardentes dlices; les ronflements
des orgues passaient sur sa nuque incline, sans soulever ses poils
follets d'un frisson de volupt; les fumes blanches de l'encens ne
l'assoupissaient plus au milieu d'un rve mystique; les chapelles
flambantes, les saints ciboires rayonnant comme des astres, les
chasubles d'or et d'argent, plissaient, se noyaient, sous ses regards
obscurcis de larmes. Alors, ainsi qu'une damne, brle des feux du
paradis, elle levait les bras dsesprment, elle rclamait l'amant
qui se refusait  elle, balbutiant, criant:

--Mon Dieu, mon Dieu! pourquoi vous-tes vous retir de moi?

Honteuse, comme blesse de la froideur muette des votes, Marthe
quittait l'glise avec la colre d'une femme ddaigne. Elle rvait
des supplices pour offrir son sang; elle se dbattait furieusement
dans cette impuissance  aller plus loin que la prire,  ne pas se
jeter d'un bond entre les bras de Dieu. Puis, rentre chez elle, elle
n'avait d'espoir qu'en l'abb Faujas. Lui seul pouvait la donner
 Dieu; il lui avait ouvert les joies de l'initiation, il devait
maintenant dchirer le voile entier. Et elle imaginait une suite de
pratiques aboutissant  la satisfaction complte de son tre. Mais
le prtre s'emportait, s'oubliait jusqu' la traiter grossirement,
refusait de l'entendre, tint qu'elle ne serait point  genoux,
humilie, inerte, ainsi qu'un cadavre. Elle l'coutait, debout,
souleve par une rvolte de tout son corps, tournant contre lui la
rancune de ses dsirs tromps, l'accusant de la lche trahison dont
elle agonisait.

Souvent, la vieille madame Rougon crut devoir intervenir entre l'abb
et sa fille, comme elle le faisait autrefois entre celle-ci et Mouret.
Marthe lui ayant cont ses chagrins, elle parla au prte en belle-mre
voulant le bonheur de ses enfants, passant le temps  mettre la paix
dans leur mnage. --Voyons, lui dit-elle en souriant, vous ne pouvez
donc vivre tranquilles! Marthe se plaint toujours, et vous sembla
continuellement la bouder.... Je sais bien que les femmes
sont exigeantes, mais avouez aussi que vous manquez un peu de
complaisance.... Je suis vraiment peine de ce qui se passe; il serait
si facile de vous entendre! Je vous en prie, mon cher abb, soyez plus
doux.

Elle le grondait aussi amicalement de sa mauvaise tenue. Elle sentait,
de son flair de femme adroite, qu'il abusait de la victoire. Puis
elle excusait sa fille; la chre enfant avait beaucoup souffert, sa
sensibilit nerveuse demandait de grands mnagements; d'ailleurs, elle
possdait un excellent caractre, un naturel aimant, dont un homme
habile devait disposer  sa guise. Mais, un jour qu'elle lui
enseignait ainsi la faon de faire de Marthe tout ce qu'il voudrait,
l'abb Faujas se lassa de ces ternels conseils.

--Eh! non, cria-t-il brutalement, votre fille est folle, elle
m'assomme, je ne veux plus m'occuper d'elle.... Je payerais cher le
garon qui m'en dbarrasserait.

Madame Rougon le regarda fixement, les lvres pinces.

--coutez, mon cher, lui rpondit-elle au bout d'un silence, vous
manquez de tact; cela vous perdra. Faites la culbute, si a vous
amuse. Moi, en somme, je m'en lave les mains. Je vous ai aid, non pas
pour vos beaux yeux, mais pour tre agrable  nos amis de Paris. On
m'crivait de vous piloter, je vous pilotais.... Seulement, retenez
bien ceci: je ne souffrirai pas que vous veniez faire le matre chez
moi. Que le petit Pqueur, que le bonhomme Rastoil tremblent  la vue
de votre soutane, cela est bon. Nous autres, nous n'avons pas peur,
nous entendons rester les matres. Mon mari a conquis Plassans avant
vous, et nous garderons Plassans, je vous en prviens.

A partir de ce jour, il y eut un grand froid entre les Rougon et
l'abb Faujas. Lorsque Marthe vint se plaindre de nouveau, sa mre lui
dit nettement:

--Ton abb se moque de toi. Tu n'auras jamais la moindre satisfaction
avec cet homme.... A ta place, je ne me gnerais pas pour lui jeter
 la figure ses quatre vrits. D'abord, il est sale comme un peigne
depuis quelque temps; je ne comprends pas comment tu peux manger 
ct de lui.

La vrit tait que madame Rougon avait souffl  son mari un plan
fort ingnieux. Il s'agissait d'vincer l'abb pour bnficier de
son succs. Maintenant que la ville votait correctement, Rougon, qui
n'avait point voulu risquer une campagne ouverte, devait suffire 
la maintenir dans le bon chemin. Le salon vert n'en serait que plus
puissant. Flicit, ds lors, attendit avec cette ruse patiente 
laquelle elle devait sa fortune.

Le jour o sa mre lui jura que l'abb se moquait d'elle, Marthe
se rendit  Saint-Saturnin, le coeur saignant, rsolue  un appel
suprme. Elle demeura l deux heures, dans l'glise dserte,
puisant les prires, attendant l'extase, se torturant  chercher
le soulagement. Des humilits l'aplatissaient sur les dalles, des
rvoltes la redressaient les dents serres, tandis que tout son tre,
tendu follement, se brisait  ne saisir,  ne baiser que le vide de
sa passion. Quand elle se leva, quand elle sortit, le ciel lui parut
noir; elle ne sentait pas le pav sons ses pieds, et les rues troites
lui laissaient l'impression d'une immense solitude. Elle jeta son
chapeau et son chle sur la table de la salle  manger, elle monta
droit  la chambre de l'abb Faujas.

L'abb, assis devant sa petite table, songeait, la plume tombe des
doigts. Il lui ouvrit, proccup; mais, lorsqu'il l'aperut toute ple
devant lui, avec une rsolution ardente dans les yeux, il eut un geste
de colre.

--Que voulez-vous? demanda-t-il, pourquoi tes-vous monte?...
Redescendez et attendez-moi, si vous avez quelque chose  me dire.

Elle le poussa, elle entra sans prononcer une parole.

Lui, hsita un instant, luttant contre la brutalit qui lui faisait
dj lever la main. Il restait debout, en face d'elle, sans refermer
la porte grande ouverte.

--Que voulez vous? rpta-t-il; je suis occup.

Alors, elle alla fermer la porte. Puis, seule avec lui, elle
s'approcha. Elle dit enfin:

--J'ai  vous parler.

Elle s'tait assise, regardant la chambre, le lit troit, la commode
pauvre, le grand Christ de bois noir, dont la brusque apparition sur
la nudit du mur lui donna un court frisson. Une paix glaciale tombait
du plafond. Le foyer de la chemine tait vide, sans une pince de
cendre.

--Vous allez prendre froid, dit le prtre d'une voix calme. Je vous
en prie, descendons.

--Non, j'ai  vous parler, dit-elle de nouveau.

Et, les mains jointes, en pnitente qui se confesse:

--Je vous dois beaucoup.... Avant votre venue, j'tais sans me. C'est
vous qui avez voulu mon salut. C'est par vous que j'ai connu les
seules joies de mon existence. Vous tes mon sauveur et mon pre.
Depuis cinq ans, je ne vis que par vous et pour vous.

Sa voix se brisait, elle glissait sur les genoux. Il l'arrta d'un
geste.

--Eh bien! cria-t-elle, aujourd'hui je souffre, j'ai besoin de votre
aide.... coutez-moi, mon pre. Ne vous retirez pas de moi. Vous ne
pouvez m'abandonner ainsi.... Je vous dis que Dieu ne m'entend plus.
Je ne le sens plus.... Ayez piti, je vous en prie. Conseillez-moi,
menez-moi  ces grces divines dont vous m'avez fait connatre les
premiers bonheurs; apprenez-moi ce que je dois faire pour gurir, pour
aller toujours plus avant dans l'amour de Dieu. --Il faut prier, dit
gravement le prtre.

--J'ai pri, j'ai pri pendant des heures, la tte dans les mains,
cherchant  m'anantir au fond de chaque mot d'adoration, et je n'ai
pas t soulage, et je n'ai pas senti Dieu.

--Il faut prier, prier encore, prier toujours, prier jusqu' ce que
Dieu soit touch et qu'il descende en vous.

Elle le regardait avec angoisse.

--Alors, demanda-t-elle, il n'y a que la prire? Vous ne pouvez rien
pour moi?

--Non, rien, dclara-t-il rudement.

Elle leva ses mains tremblantes, dans un lan dsespr, la gorge
gonfle de colre. Mais elle se contint. Elle balbutia:

--Votre ciel est ferm. Vous m'avez mene jusque-l pour me heurter
contre ce mur..... J'tais bien tranquille, vous vous souvenez, quand
vous tes venu. Je vivais dans mon coin, sans un dsir, sans une
curiosit. Et c'est vous qui m'avez reveille avec des paroles qui
me retournaient le coeur. C'est vous qui m'avez fait entrer dans une
autre jeunesse .... Ah! vous ne savez pas quelles jouissances vous me
donniez, dans les commencements! C'tait une chaleur en moi, douce,
qui allait jusqu'au bout de mon tre. J'entendais mon coeur. J'avais
une esprance immense. A quarante ans, cela me semblait ridicule
parfois, et je souriais; puis, je me pardonnais, tant je me trouvais
heureuse.... Mais, maintenant, je veux le reste du bonheur promis. a
ne peut pas tre tout. Il y a autre chose, n'est-ce pas? Comprenez
donc que je suis lasse de ce dsir toujours en veil, que ce dsir m'a
brle, que ce dsir me met en agonie. Il faut que je me dpche, 
prsent que je n'ai plus de sant; je ne veux pas tre dupe.... Il y a
autre chose, dites-moi qu'il y a autre chose.

L'abb Faujas restait impassible, laissant passer ce flot de paroles
ardentes. --Il n'y a rien, il n'y a rien! continua-t-elle avec
emportement; alors vous m'avez trompe.... Vous m'avez promis le ciel,
en bas, sur la terrasse, par ces soires pleines d'toiles. Moi, j'ai
accept. Je me suis vendue, je me suis livre. J'tais folle, dans ces
premires tendresses de la prire.... Aujourd'hui, le march ne tient
plus; j'entends rentrer dans mon coin, retrouver ma vie calme.
Je mettrai tout le monde  la porte, j'arrangerai la maison, je
raccommoderai le linge  ma place accoutume, sur la terrasse.... Oui,
j'aimais  raccommoder le linge. La couture ne me fatiguait pas....
Et je veux que Dsire soit  ct de moi, sur son petit banc; elle
riait, elle faisait des poupes, la chre innocente....

Elle clata en sanglots.

--Je veux mes enfants!....C'taient eux qui me protgeaient.
Lorsqu'ils n'ont plus t l, j'ai perdu la tte, j'ai commenc  mal
vivre.... Pourquoi me les avez-vous pris?... Ils s'en sont alls un 
un, et la maison m'est devenue comme trangre. Je n'y avais plus le
coeur. J'tais contente, lorsque je la quittais pour une aprs-midi;
puis, le soir, quand je rentrais, il me semblait descendre chez des
inconnus. Jusqu'aux meubles qui me paraissaient hostiles et glacs. Je
hassais la maison.... Mais j'irai les reprendre, les pauvres petits.
Ils changeront tout ici, ds leur arrive.... Ah! si je pouvais me
rendormir de mon bon sommeil!

Elle s'exaltait de plus en plus. Le prtre tenta de la calmer par un
moyen qui lui avait souvent russi.

--Voyons, soyez raisonnable, chre dame, dit-il en cherchant 
s'emparer de ses mains pour les tenir serres entre les siennes.

--Ne me touchez pas! cria-t-elle en reculant. Je ne veux pas.... Quand
vous me tenez, je suis faible comme un enfant. La chaleur de vos mains
m'emplit de lchet.... Ce serait  recommencer demain; car je ne puis
plus vivre, voyez-vous, et vous ne m'apaisez que pour une heure.

Elle tait devenue sombre. Elle murmura:

--Non, je suis damne  prsent. Jamais je n'aimerai plus la maison.
Et si les enfants venaient, ils demanderaient leur pre.... Ah! tenez,
c'est cela qui m'touffe.... Je ne serai pardonne que lorsque j'aurai
dit mon crime  un prtre.

Et tombant  genoux:

--Je suis coupable. C'est pourquoi la face de Dieu se dtourne de moi.

Mais l'abb Faujas voulut la relever.

--Taisez-vous, dit-il avec clat. Je ne puis recevoir ici votre aveu.
Venez demain  Saint-Saturnin.

--Mon pre, reprit-elle en se faisant suppliante, ayez piti! Demain,
je n'aurai plus la force.

--Je vous dfends de parler, cria-t-il plus violemment; je ne veux
rien savoir, je dtournerai la tte, je fermerai les oreilles.

Il reculait, les bras tendus, comme pour arrter l'aveu sur les lvres
de Marthe. Tous deux se regardrent un instant en silence, avec la
sourde colre de leur complicit.

--Ce n'est pas un prtre qui vous entendrait, ajouta-t-il d'une voix
plus touffe. Il n'y a ici qu'un homme pour vous juger et vous
condamner.

--Un homme! rpta-t-elle affole. Eh bien! cela vaut mieux. Je
prfre un homme.

Elle se releva, continua dans sa fivre:

--Je ne me confesse pas, je vous dis ma faute. Aprs les enfants, j'ai
laiss partir le pre. Jamais il ne m'a battue, le malheureux! C'tait
moi qui tais folle. Je sentais des brlures par tout le corps, et je
m'gratignais, j'avais besoin du froid des carreaux pour me calmer.
Puis, c'tait une telle honte aprs la crise, de me voir ainsi toute
nue devant le monde, que je n'osais parler. Si vous saviez quels
effroyables cauchemars me jetaient par terre! Tout l'enfer me tournait
dans la tte. Lui, le pauvre homme, me faisait piti,  claquer des
dents. Il avait peur de moi. Quand vous n'tiez plus l, il n'osait
approcher, il passait la nuit sur une chaise.

L'abb Faujas essaya de l'interrompre.

--Vous vous tuez, dit-il. Ne remuez pas ces souvenirs. Dieu vous
tiendra compte de vos souffrances.

--C'est moi qui l'ai envoy aux Tulettes, reprit-elle, en lui imposant
silence d'un geste nergique. Vous tous, vous me disiez qu'il tait
fou.... Ah! quelle vie intolrable! Toujours, j'ai eu l'pouvante de
la folie. Quand j'tais jeune, il me semblait qu'on m'enlevait le
crne et que ma tte se vidait. J'avais comme un bloc de glace dans le
front. Eh bien! cette sensation de froid mortel, je l'ai retrouve,
j'ai eu peur de devenir folle, toujours, toujours... Lui, on l'a
emmen. J'ai laiss faire. Je ne savais plus. Mais, depuis ce temps,
je ne peux fermer les yeux, sans le voir, l. C'est ce qui me rend
singulire, ce qui me cloue pendant des heures  la mme place, les
yeux ouverts.... Et je connais la maison, je l'ai dans les yeux.
L'oncle Macquart me l'a montre. Elle toute grise comme une prison,
avec des fentres noires.

Elle touffait. Elle porta  ses lvres un mouchoir, qu'elle retira
tch de quelques gouttes de sang. Le prtre, les bras croiss
fortement, attendait la fin de la crise.

--Vous savez tout, n'est-ce pas? acheva-t-elle en balbutiant. Je
suis une misrable, j'ai pch pour vous.... Mais donnez-moi la vie,
donnez-moi la joie, et j'entre sans remords dans ce bonheur surhumain
que vous m'avez promis.

--Vous mentez, dit lentement le prtre, je ne sais rien, j'ignorais
que vous eussiez commis ce crime.

Elle recula  son tour, les mains jointes, bgayant, fixant sur lui
des regards terrifis. Puis, emporte, perdant conscience, se faisant
familire:

--coutez, Ovide, murmura-t-elle, je vous aime, et vous le savez,
n'est-ce pas? Je vous ai aim, Ovide, le jour o vous tes entr
ici.... Je ne vous le disais pas. Je voyais que cela vous dplaisait.
Mais je sentais bien que vous deviniez mon coeur. J'tais satisfaite,
j'esprais que nous pourrions tre heureux un jour, dans une union
toute divine.... Alors, c'est pour vous que j'ai vid la maison. Je
me suis traine sur les genoux, j'ai t votre servante.... Vous ne
pouvez pourtant pas tre cruel jusqu'au bout. Vous avez consenti 
tout, vous m'avez permis d'tre  vous seul, d'carter les obstacles
qui nous sparaient. Souvenez-vous, je vous en supplie. Maintenant que
me voil malade, abandonne, le coeur meurtri, la tte vide, il est
impossible que vous me repoussiez.... Nous n'avons rien dit tout haut,
c'est vrai. Mais mon amour parlait et votre silence rpondait. C'est
 l'homme que je m'adresse, ce n'est pas au prtre. Vous m'avez dit
qu'il n'y avait qu'un homme, ici. L'homme m'entendra.... Je vous aime,
Ovide, je vous aime, et j'en meurs.

Elle sanglotait. L'abb Faujas avait redress sa haute taille, il
s'approcha de Marthe, laissa tomber sur elle son mpris de la femme.

--Ah! misrable chair! dit-il. Je comptais que vous seriez
raisonnable, que jamais vous n'en viendriez  cette honte de dire tout
haut ces ordures.... Oui, c'est l'ternelle lutte du mal contre les
volonts fortes. Vous tes la tentation d'en bas, la lchet, la chute
finale. Le prtre n'a pas d'autre adversaire que vous, et l'on devrait
vous chasser des glises, comme impures et maudites.

--Je vous aime, Ovide, balbutia-t-elle encore; je vous aime,
secourez-moi.

--Je vous ai dj trop approche, continua-t-il. Si j'choue, ce
sera vous, femme, qui m'aurez t de ma force par votre seul dsir.
Retirez-vous, allez-vous-en, vous tes Satan! Je vous battrai pour
faire sortir le mauvais ange de votre corps.

Elle s'tait laiss glisser, assise  demi contre le mur muette de
terreur, devant le poing dont le prtre la menaait. Ses cheveux se
dnouaient, une grande mche blanche lui barrait le front. Lorsque,
cherchant un secours dans la chambre nue, elle aperut le Christ de
bois noir, elle eut encore la force de tendre les mains vers lui, d'un
geste passionn.

--N'implorez pas la croix, s'cria le prtre au comble de
l'emportement. Jsus a vcu chaste, et c'est pour cela qu'il a su
mourir.

Madame Faujas rentrait, tenant au bras un gros panier de provisions.
Elle se dbarrassa vite, en voyant son fils dans cette pouvantable
colre. Elle lui prit les bras.

--Ovide, calme toi, mon enfant, murmura-t-elle en le caressant.

Et, se tournant vers Marthe crase, la foudroyant du regard:

--Vous ne pouvez donc pas le laisser tranquille!... Puis-qu'il ne veut
pas de vous, ne le rendez pas malade, au moins. Allons, descendez, il
est impossible que vous restiez l. Marthe ne bougeait pas. Madame
Faujas dut la relever et la pousser vers la porte; elle grondait,
l'accusait d'avoir attendu qu'elle ft sortie, lui faisait promettre
de ne plus remonter pour bouleverser la maison par de pareilles
scnes. Puis, elle ferma violemment la porte sur elle.

Marthe descendit en chancelant. Elle ne pleurait plus. Elle rptait:

--Franois reviendra, Franois les mettra tous  la rue.



XXI


La voiture de Toulon, qui passait aux Tulettes, ou se trouvait un
relais, partait de Plassans  trois heures. Marthe, redresse par le
coup de fouet d'une ide fixe, ne voulut pas perdre un instant; elle
remit son chle et son chapeau, ordonna  Rose de s'habiller tout de
suite.

--Je ne sais ce que madame peut avoir, dit la cuisinire  Olympe; je
crois que nous partons pour un voyage de quelques jours.

Marthe laissa les clefs aux portes. Elle avait hte d'tre dans la
rue. Olympe, qui l'accompagnait, essayait vainement de savoir o elle
allait et combien de jours elle resterait absente.

--Enfin, soyez tranquille, lui dit-elle sur le seuil, de sa voix
aimable; je soignerai bien tout, vous retrouverez tout en ordre....
Prenez votre temps, faites vos affaires. Si vous allez  Marseille,
rapportez-nous des coquillages frais.

Et Marthe n'avait pas tourn le coin de la rue Taravelle, qu'Olympe
prenait possession de la maison entire. Quand Trouche rentra, il
trouva sa femme en train de faire battre les portes, de fouiller les
meubles, furetant, chantonnant, emplissant les pices du vol de ses
jupes.

--Elle est partie, et sa rosse de bonne avec elle! lui cria-t-elle,
en s'talant dans un fauteuil. Hein? ce serait une fameuse chance, si
elles restaient toutes les deux au fond d'un foss!... N'importe, nous
allons tre joliment  notre aise pendant quelque temps. Ouf! c'est
bon d'tre seuls, n'est-ce pas, Honor? Tiens, viens m'embrasser pour
la peine! Nous sommes chez nous, nous pouvons nous mettre en chemise,
si nous voulons.

Cependant, Marthe et Rose arrivrent juste sur le cours Sauvaire
comme la voiture de Toulon partait. Le coup tait libre. Quand
la domestique entendit sa matresse dire au conducteur qu'elle
s'arrterait aux Tulettes, elle ne s'installa qu'en rechignant. La
voiture n'avait pas encore quitt la ville qu'elle grognait dj,
rptant de son air revche:

--Moi qui croyais que vous tiez enfin raisonnable! Je m'imaginais
que nous partions pour Marseille voir monsieur Octave. Nous aurions
rapport une langouste et des clovisses.... Ah bien! je me suis trop
presse. Vous tes toujours la mme, vous allez toujours au chagrin,
vous ne savez qu'inventer pour vous mettre la tte  l'envers.

Marthe, dans le coin du coup,  demi vanouie, s'abandonnait. Une
faiblesse mortelle s'emparait d'elle, maintenant qu'elle ne se
roidissait plus contre la douleur qui lui brisait la poitrine. Mais la
cuisinire ne la regardait mme pas.

-- Si ce n'est pas une invention baroque d'aller voir monsieur!
reprenait-elle. Un joli spectacle, et qui va vous gayer! Nous en
aurons pour huit jours  ne pas dormir. Vous pourrez bien avoir peur
la nuit, du diable si je me lve pour regarder sous les meubles!...
Encore, si votre visite faisait du bien  monsieur; mais il est
capable de vous dvisager et d'en crever lui-mme. J'espre bien qu'on
ne vous laissera pas entrer. C'est dfendu d'abord.... Voyez-vous,
je n'aurais pas d monter dans la voiture, quand vous avez parl des
Tulettes; vous n'auriez peut-tre pas os faire la btise toute seule.

Un soupir de Marthe l'interrompit. Elle se tourna, la vit toute blme
qui touffait, et se fcha plus fort, en baissant un carreau pour
donner de l'air.

-- C'est cela, passez-moi entre les bras maintenant, n'est-ce pas?
Est-ce que vous ne seriez pas mieux dans votre lit,  vous soigner ?
Quand on pense que vous avez eu la chance de ne rencontrer autour de
vous que des gens dvous, sans seulement dire merci au bon Dieu! Vous
savez bien que c'est la vrit. Monsieur le cur, sa mre, sa soeur,
jusqu' monsieur Trouche, sont aux petits soins pour vous; ils se
jetteraient dans le feu, ils sont debout  toute heure du jour et de
la nuit. J'ai vu madame Olympe pleurer, oui pleurer, lorsque vous
tiez malade, la dernire fois. Eh bien! comment reconnaissez-vous
leurs bonts ? Vous les mettez dans la peine, vous partez comme une
sournoise pour voir monsieur, tout en sachant que cela leur fera
beaucoup de chagrin; car ils ne peuvent pas aimer monsieur, qui tait
si dur pour vous... Tenez, voulez-vous que je vous le dise, madame
? le mariage ne vous a rien valu, vous avez pris la mchancet de
monsieur. Entendez-vous, il y a des jours o vous tes aussi mchante
que lui.

Elle continua ainsi jusqu'aux Tulettes, dfendant les Faujas et les
Trouche, accusant sa matresse de toutes sortes de vilenies. Elle
finit par dire:

--Ce sont ces gens-l qui seraient de braves matres, s'ils avaient
assez d'argent pour avoir des domestiques! Mais la fortune ne tombe
jamais qu'aux mauvais coeurs.

Marthe, plus calme, ne rpondait pas. Elle regardait vaguement les
arbres maigres filer le long de la route, les vastes champs se dplier
comme des pices d'toffes brune. Les grondements de Rose se perdaient
dans les cahots de la voiture.

Aux Tulettes, Marthe se dirigea vivement vers la maison de l'oncle
Macquart, suivie de la cuisinire, qui se taisait maintenant, haussant
les paules, les lvres pinces.

--Comment! c'est toi! s'cria l'oncle, trs-surpris. Je te croyais
dans ton lit. On m'avait racont que tu tais malade.... Eh! eh!
petite, tu n'as pas l'air fort... Est-ce que tu viens me demander 
dner ?

--Je voudrais voir Franois, mon oncle, dit Marthe.

--Franois ? rpta Macquart en la regardant en face, tu voudrais voir
Franois ? C'est l'ide d'une bonne femme. Le pauvre garon a assez
cri aprs toi. Je l'apercevais du bout de mon jardin, qui donnait des
coups de poing dans les murs en t'appelant.... Ah! tu viens le voir ?
Je croyais que vous l'aviez tous oubli l-bas.

De grosses larmes taient montes aux yeux de Marthe.

--Ce ne sera pas facile de le voir aujourd'hui, continua Macquart. Il
va tre quatre heures. Puis, je ne sais trop si le directeur voudra te
donner la permission. Mouret n'est pas sage depuis quelque temps; il
casse tout, il parle de mettre le feu  la boutique. Dame! les fous ne
sont pas aimables tous les jours.

Elle coutait, toute frissonnante. Elle allait questionner l'oncle,
mais elle se contenta de tendre les mains vers lui.

--Je vous en supplie, dit-elle. J'ai fait le voyage exprs; il faut
absolument que je parle  Franois aujourd'hui,  l'instant... Vous
avez des amis dans la maison, vous pouvez m'ouvrir les portes.

--Sans doute, sans doute, murmura-t-il, sans se prononcer plus
nettement.

Il semblait pris d'une grande perplexit, ne pntrant pas clairement
la cause de ce voyage brusque, paraissant discuter le cas  un point
de vue personnel, connu de lui seul. Il interrogea du regard la
cuisinire, qui tourna le dos. Un mince sourire finit par paratre sur
ses lvres.

--Enfin, puisque tu le veux, murmura-t-il, je vais tenter l'affaire.
Seulement, souviens-toi que, si ta mre se fchait, tu lui
expliquerais que je n'ai pas pu te rsister.... J'ai peur que tu ne te
fasses du mal. a n'a rien de gai, je t'assure.

Lorsqu'ils partirent, Rose refusa absolument de les accompagner. Elle
s'tait assise devant un feu de souches de vigne, qui brlait dans la
grande chemine.

--Je n'ai pas besoin d'aller me faire arracher les yeux, dit-elle
aigrement. Monsieur ne m'aimait pas assez.... Je reste ici, je prfre
me chauffer.

--Vous seriez bien gentille alors de nous prparer un pot de vin
chaud, lui glissa l'oncle  l'oreille; le vin et le sucre sont l,
dans l'armoire. Nous aurons besoin de a, quand nous reviendrons.

Macquart ne fit pas entrer sa nice par la grille principale de la
maison des Alins. Il tourna  gauche, demanda  une petite porte
basse le gardien Alexandre, avec lequel il changea quelques paroles 
demi-voix. Puis, silencieusement, ils s'engagrent tous trois dans des
corridors interminables. Le gardien marchait le premier.

--Je vais t'attendre ici, dit Macquart en s'arrtant dans une petite
cour; Alexandre restera avec toi.

--J'aurais voulu tre seule, murmura Marthe.

--Madame ne serait pas  la noce, rpondit le gardien avec un sourire
tranquille; je risque dj beaucoup.

Il lui fit traverser une seconde cour et s'arrta devant une petite
porte. Comme il tournait doucement la clef, il reprit en baissant la
voix:

-- N'ayez pas peur.... Il est plus calme depuis ce matin; on a pu lui
retirer la camisole.... S'il se fchait, vous sortiriez  reculons,
n'est-ce pas? et vous me laisseriez seul avec lui. Marthe entra,
tremblante, la gorge sche. Elle ne vit d'abord qu'une masse replie
contre le mur, dans un coin. Le jour plissait, le cabanon n'tait
clair que par une lueur de cave, tombant d'une fentre grille,
garnie d'un tablier de planches.

--Eh! mon brave, cria familirement Alexandre, en allant taper sur
l'paule de Mouret, je vous amne une visite.... Vous allez tre
gentil, j'espre.

Il revint s'adosser contre la porte, les bras ballants, ne quittant
pas le fou des yeux. Mouret s'tait lentement relev. Il ne parut pas
surpris le moins du monde.

--C'est toi, ma bonne? dit-il de sa voix paisible; je t'attendais,
j'tais inquiet des enfants.

Marthe, dont les genoux flchissaient, le regardait avec anxit,
rendue muette par cet accueil attendri. D'ailleurs, il n'avait point
chang; il se portait mme mieux, gros et gras, la barbe faite, les
yeux clairs. Ses tics de bourgeois satisfait avaient reparu; il se
frotta les mains, cligna la paupire droite, pitina, en bavardant de
son air goguenard des bons jours.

--Je suis tout  fait bien, ma bonne. Nous allons pouvoir retourner 
la maison.... Tu viens me chercher, n'est-ce pas?... Est-ce qu'on a
pris soin de mes salades? Les limaces aiment diantrement les laitues,
le jardin en tait rong; mais je sais un moyen pour les dtruire....
J'ai des projets, tu verras. Nous sommes assez riches, nous pouvons
nous payer nos fantaisies.... Dis, tu n'as pas vu le pre Gautier,
de Saint-Eutrope, pendant mon absence? Je lui avais achet trente
milleroles de gros vin pour des coupages. Il faudra que j'aille le
voir.... Toi tu n'as pas de mmoire pour deux sous.

Il se moquait, il la menaait amicalement du doigt.

--Je parie que je vais trouver tout en dsordre, continua-t-il. Vous
ne faites attention  rien; les outils tranent, les armoires restent
ouvertes, Rose salit les pices avec son balai.... Et Rose, pourquoi
n'est-elle pas venue? Ah! quelle tte! En voil une dont nous ne
ferons jamais rien! Tu ne sais pas, elle a voulu me mettre  la porte,
un jour. Parfaitement.... La maison est  elle, c'est  mourir de
rire.... Mais tu ne me parles pas des enfants? Dsire est toujours
chez sa nourrice, n'est-ce pas? Nous irons l'embrasser, nous lui
demanderons si elle s'ennuie. Je veux aussi aller  Marseille, car
Octave me donne de l'inquitude; la dernire fois que je l'ai vu, je
l'ai trouv bien dissip. Je ne parle pas de Serge: celui-l est trop
sage, il sanctifiera toute la famille.... Tiens, cela me fait plaisir
de parler de la maison.

Et il parla, parla toujours, demandant des nouvelles de chaque arbre
de son jardin, s'arrtant aux dtails les plus minimes du mnage,
montrant une mmoire extraordinaire,  propos d'une foule de petits
faits. Marthe, profondment touche de l'affection tatillonne qu'il
lui tmoignait, croyait voir une dlicatesse suprme dans le soin
qu'il prenait de ne lui adresser aucun reproche, de ne pas mme faire
la moindre allusion  ses souffrances. Elle tait pardonne; elle
jurait de racheter son crime en devenant la servante soumise de cet
homme, si grand dans sa bonhomie; et de grosses larmes silencieuses
coulaient sur ses joues, pendant que ses genoux se pliaient pour lui
crier merci.

--Mfiez-vous, lui dit le gardien  l'oreille; il a des yeux qui
m'inquitent.

--Mais il n'est pas fou! balbutia-t-elle; je vous jure qu'il n'est pas
fou!.... Il faut que je parle au directeur. Je veux l'emmener tout de
suite.

--Mfiez-vous, rpta rudement le gardien, en la tirant par le bras.

Mouret, au milieu de son bavardage, venait de tourner sur lui-mme,
comme une bte assomme. Il s'aplatit par terre; puis, lestement, il
marcha  quatre pattes, le long du mur.

--Hou! hou! hurlait-il d'une voix rauque et prolonge. Il s'enleva
d'un bond, il retomba sur le flanc. Alors, ce fut une pouvantable
scne: il se tordait comme un ver, se bleuissait la face  coups de
poing, s'arrachait la peau avec les ongles. Bientt il se trouva 
demi nu, les vtements en lambeau, cras, meurtri, rlant.

--Sortez donc, madame! criait le gardien.

Marthe tait cloue. Elle se reconnaissait par terre; elle se jetait
ainsi sur le carreau, dans la chambre, s'gratignait ainsi, se battait
ainsi. Et jusqu' sa voix qu'elle retrouvait; Mouret avait exactement
son rle. C'tait elle qui avait fait ce misrable.

--Il n'est pas fou! bgayait-elle; il ne peut pas tre fou!... Ce
serait horrible. J'aimerais mieux mourir.

Le gardien, la prenant  bras le corps, la mit  la porte; mais elle
resta l, colle au bois. Elle entendit, dans le cabanon, un bruit
da lutte, des cris de cochon qu'on gorge; puis, il y eut une chute
sourde, pareille  celle d'un paquet de linge mouill; et un silence
de mort rgna. Quand le gardien ressortit, la nuit tait presque
tombe. Elle n'aperut qu'un trou noir, par la porte entre-baille.

--Fichtre! dit le gardien encore furieux, vous tes drle, vous,
madame,  crier qu'il n'est pas fou! J'ai failli y laisser mon pouce,
qu'il tenait entre ses dents.... Le voil tranquille pour quelques
heures.

Et tout en la reconduisant, il continuait:

--Vous ne savez pas comme ils sont tous malins ici!... Ils font les
gentils pendant des heures entires, ils vous racontent des histoires
qui ont l'air raisonnable; puis, crac, sans crier gare, ils vous
sautent  la gorge.... Je voyais bien tout  l'heure qu'il maniganait
quelque chose, pendant qu'il parlait de ses enfants; il avait les yeux
tout  l'envers. Quand Marthe retrouva l'oncle Macquart dans la petite
cour, elle rpta fivreusement, sans pouvoir pleurer, d'une voix
lente et casse:

--Il est fou! il est fou!

--Sans doute, il est fou, dit l'oncle en ricanant. Est-ce que tu
comptais le trouver faisant le jeune homme? On ne l'a pas mis ici pour
des prunes, peut-tre.... D'ailleurs, la maison n'est pas saine. Au
bout de deux heures, eh! eh! j'y deviendrais enrag, moi.

Il l'tudiait du coin de l'oeil, surveillant ses moindres
tressaillements nerveux. Puis, de son ton bonhomme:

--Tu veux peut-tre voir la grand'mre?

Marthe eut un geste d'effroi, en se cachant le visage entre ses mains.

--a n'aurait drang personne, reprit-il. Alexandre nous aurait fait
ce plaisir.... Elle est l,  ct, et il n'y a rien  craindre avec
elle; elle est bien douce. N'est-ce pas, Alexandre, qu'elle n'a jamais
donn de l'ennui  la maison? Elle reste assise,  regarder devant
elle. Depuis douze ans, elle n'a pas boug.... Enfin, puisque tu ne
veux pas la voir....

Comme le gardien prenait cong d'eux, il l'invita  venir boire un
verre de vin chaud, en clignant les yeux d'une certaine faon, ce qui
parut dcider Alexandre  accepter. Ils durent soutenir Marthe, dont
les jambes se drobaient  chaque pas. Quand ils arrivrent, ils la
portaient, la face convulse, les yeux ouverts, roidie par une de ces
crises nerveuses qui la tenaient comme morte pendant des heures.

--La, qu'est-ce que j'avais dit? cria Rose en les apercevant. Elle
est dans un joli tat, et nous voil propres pour retourner! Est-il
permis, mon Dieu! d'avoir une tte si drlement btie? Monsieur aurait
d l'trangler, a lui aurait donn une leon.

--Bah! dit l'oncle, je vais l'allonger sur mon lit. Nous n'en mourrons
pas pour passer la nuit autour du feu. Il tira un rideau de cotonnade
qui masquait une alcve. Rose alla dshabiller sa matresse en
grondant. Il n'y avait rien  faire, disait-elle, qu' lui mettre une
brique chaude aux pieds.

--Maintenant qu'elle est dans le dodo, nous allons boire un coup,
reprit l'oncle avec son ricanement de loup rang. Il sent diablement
bon, votre vin chaud, la mre!

--J'ai trouv un citron sur la chemine, je l'ai pris, dit Rose.

--Et vous avez bien fait. Il y a de tout, ici. Quand je fais un lapin,
rien n'y manque, je vous en rponds.

Il avait avanc la table devant la chemine. Il s'assit entre la
cuisinire et Alexandre, versant le vin chaud dans de grandes tasses
jaunes. Quand il eut aval deux gorges, religieusement:

--Bigre! s'cria-t-il en faisant claquer la langue, voil du bon vin
chaud! Eh! eh! vous vous y entendez; il est meilleur que le mien. Il
faudra que vous me laissiez votre recette.

Rose, calme, chatouille par ces compliments, se mit  rire. Le feu
de souches de vigne talait un grand brasier rouge. Les tasses furent
remplies de nouveau.

--Alors, dit Macquart en s'accoudant pour regarder la cuisinire en
face, ma nice est venue comme a, par un coup de tte?

--Ne m'en parlez pas, rpondit-elle, cela me remettrait en colre....
Madame devient folle comme monsieur; elle ne sait plus qui elle aime
ni qui elle n'aime pas.... Je crois qu'elle a eu une dispute avec
monsieur le cur, avant de partir; j'ai entendu leurs voix qui
criaient.

L'oncle eut un gros rire.

--Ils taient pourtant bien d'accord, murmura-t-il.

--Sans doute, mais rien ne dure avec une cervelle comme celle de
madame.... Je parie qu'elle regrette les voles que monsieur lui
administrait la nuit. Nous avons retrouv le bton dans le jardin.

Il la regarda plus attentivement, en disant entre deux gorges de vin
chaud:

--Peut-tre qu'elle venait chercher Franois.

--Ah! Dieu nous en garde! cria Rose d'un air d'effroi. Monsieur ferait
un beau ravage,  la maison; il nous tuerait tous.... Tenez, c'est l
ma grande peur. Je tremble toujours qu'il n'arrive une de ces nuits
pour nous assassiner. Quand je songe  cela, dans mon lit, je ne puis
m'endormir. Il me semble que je le vois entrer par la fentre, avec
des cheveux hrisss et des yeux luisants comme des allumettes.

Macquart s'gayait bruyamment, tapant sa tasse sur la table.

--a serait drle, a serait drle! rpta-t-il. Il ne doit pas vous
aimer, le cur surtout, qui a pris sa place. Il n'en ferait qu'une
bouche, du cur, tout gaillard qu'il est, car les fous sont rudement
forts,  ce qu'on assure.... Dis, Alexandre, vois-tu le pauvre
Franois tomber chez lui? Il nettoierait le plancher proprement. Moi,
a m'amuserait.

Et il jetait des coups d'oeil au gardien, qui buvait le vin chaud d'un
air tranquille, se contentant d'approuver de la tte.

--C'est une supposition, c'est pour rire, reprit Macquart, en voyant
les regards pouvants que Rose fixait sur lui.

A ce moment, Marthe se tordit furieusement derrire le rideau de
cotonnade; il fallut la maintenir pendant quelques minutes, pour
qu'elle ne tombt pas. Lorsqu'elle se fut allonge; de nouveau dans sa
rigidit de cadavre, l'oncle revint se chauffer les cuisses devant le
brasier, rflchissant, murmurant sans songer  ce qu'il disait:

--Elle n'est pas commode, la petite.

Puis, brusquement, il demanda: --Et les Rougon, qu'est-ce qu'ils
disent de toutes ces histoires? Ils sont du parti de l'abb, n'est-ce
pas?

--Monsieur n'tait pas assez aimable pour qu'ils le regrettent,
rpondit Rose; il ne savait quelle malice inventer contre eux.

--a, il n'avait pas tort, reprit l'oncle. Les Rougon sont des
pingres. Quand on pense qu'il n'ont jamais voulu acheter le champ de
bl, l, en face; une magnifique opration dont je me chargeais....
C'est Flicit qui ferait un drle de nez, si elle voyait revenir
Franois!

Il ricana encore, tourna autour de la table. Et rallumant sa pipe avec
un geste de rsolution:

--Il ne faut pas oublier l'heure, mon garon, dit-il  Alexandre avec
un nouveau clignement d'yeux. Je vais t'accompagner.... Marthe a l'air
tranquille, maintenant. Rose mettra la table en m'attendant.... Vous
devez avoir faim, n'est-ce pas, Rose? Puisque vous voil force de
passer la nuit ici, vous mangerez un morceau avec moi.

Il emmena le gardien. Au bout d'une demi-heure, il n'tait pas encore
rentr. La cuisinire, qui s'ennuyait d'tre seule, ouvrit la porte,
se pencha sur le terrasse, regardant la route vide, dans la nuit
claire. Comme elle rentrait, elle crut apercevoir, de l'autre ct du
chemin, deux ombres noires plantes au milieu d'un soulier, derrire
une haie.

--On dirait l'oncle, pensa-t-elle; il a l'air de causer avec un
prtre.

Quelques minutes plus tard, l'oncle arriva. Il disait que ce diable
d'Alexandre lui avait racont des histoires  n'en plus finir.

--Est-ce que ce n'tait pas vous qui tiez l tout  l'heure avec un
prtre? demanda Rose.

--Moi, avec un prtre! s'cria-t-il; o, diable! avez-vous rv cela!
il n'y a pas de prtre dans le pays. Il roulait ses petits yeux
ardents. Puis, il parut mcontent de son mensonge, il reprit:

--Il y a l'abb Fenil, mais c'est comme s'il n'y tait pas; il ne sort
jamais.

--L'abb Fenil est un pas grand'chose, dit la cuisinire Alors,
l'oncle se fcha.

--Pourquoi a, un pas grand'chose? Il fait beaucoup de bien, ici; il
est trs-fort, le gaillard.... Il vaut mieux qu'un tas de prtres qui
font des embarras.

Mais sa colre tomba tout d'un coup. Il se prit  rire, en voyant que
Rose le regardait d'un air surpris.

--Je m'en moque, aprs tout, murmura-t-il. Vous avez raison, tous les
curs, a se vaut, c'est hypocrite et compagnie.... Je sais maintenant
avec qui vous avez pu me voir. J'ai rencontr l'picire; elle avait
une robe noire, vous aurez pris a pour une soutane.

Rose fit une omelette, l'oncle posa sur la table un morceau de
fromage. Ils n'avaient pas fini de manger que Marthe se dressa sur
son sant, de l'air tonn d'une personne qui s'veille dans un lieu
inconnu. Quand elle eut cart ses cheveux, et que la mmoire lui
revint, elle sauta  terre, disant qu'elle voulait partir, partir
sur-le-champ. Macquart parut trs-contrari de ce rveil.

--C'est impossible, tu ne peux pas retourner  Plassans ce soir,
dit-il. Tu grelottes de fivre, tu tomberas malade en chemin.
Repose-toi. Demain, nous verrons.... D'abord, il n'y a pas de voiture.

--Vous allez me conduire dans votre carriole, rpondit-elle.

--Non, je ne veux pas, je ne peux pas.

Marthe, qui s'habillait avec une hte fbrile, dclara qu'elle irait
 Plassans  pied, plutt que de passer la nuit aux Tulettes. L'oncle
dlibrait; il avait ferm la porte, et gliss la clef dans sa poche.
Il supplia sa nice, la menaa, inventa des histoires, pendant que,
sans l'couter, elle achevait de mettre son chapeau.

--Si vous croyez que vous la ferez cder! dit Rose, qui finissait
paisiblement son morceau de fromage: elle prfrerait passer par la
fentre. Attelez votre cheval, a vaudra mieux.

L'oncle, aprs un court silence, haussa les paules, s'criant avec
colre:

--a m'est gal, en somme! Qu'elle prenne mal, si elle y tient! Moi,
je voulais viter un accident.... Va comme je te pousse. Il n'arrivera
jamais que ce qui doit arriver, je vais vous conduire.

Il fallut porter Marthe dans la carriole; une grosse fivre la
secouait. L'oncle lui jeta un vieux manteau sur les paules. Il fit
entendre un lger claquement de langue, et l'on partit.

--Moi, dit-il, a ne me fait pas de peine d'aller ce soir  Plassans;
au contraire!... On s'amuse,  Plassans.

Il tait environ dix heures. Le ciel, charg de pluie, avait une lueur
rousse qui clairait faiblement le chemin. Tout le long de la route,
Macquart se pencha, regardant dans les fosss, derrire les haies.
Rose lui ayant demand ce qu'il cherchait, il rpondit qu'il tait
descendu des loups des gorges de la Seille. Il avait retrouv toute sa
belle humeur. A une lieue de Plassans, la pluie se mit  tomber, une
pluie d'averse, drue et froide. Alors, l'oncle jura. Rose aurait battu
sa matresse, qui agonisait sous le manteau. Quand ils arrivrent
enfin, le ciel tait redevenu bleu.

--Est-ce que vous allez rue Balande? demanda Macquart.

--Certainement, dit Rose tonne.

Il lui expliqua alors que Marthe lui semblait trs-malade, et qu'il
vaudrait peut-tre mieux la mener chez sa mre. Il consentit pourtant,
aprs une longue hsitation,  arrter son cheval devant la maison
des Mouret. Marthe n'avait pas mme emport de passe-partout. Rose,
heureusement, trouva le sien dans sa poche; mais, quand elle voulut
ouvrir, la porte ne cda pas; les Trouche devaient avoir pouss les
verroux. Elle frappa du poing, sans veiller d'autre bruit que l'cho
sourd du grand vestibule.

--Vous avez tort de vous entter, dit l'oncle qui riait entre ses
dents; ils ne descendront pas, a les drangerait.... Vous voil bel
et bien  la porte de chez vous, mes enfants. Ma premire ide est
bonne, voyez-vous. Il faut mener la chre enfant chez Rougon; elle
sera mieux l que dans sa propre chambre, c'est moi qui l'affirme.

Flicit entra dans un dsespoir bruyant, lorsqu'elle aperut sa fille
 une pareille heure, trempe de pluie,  demi-morte. Elle la coucha
au second tage, bouleversa la maison, mit tous les domestiques sur
pied. Quand elle fut un peu calme, et qu'elle se trouva assise au
chevet de Marthe, elle demanda des explications.

--Mais qu'est-il arriv? Comment se fait-il que vous la rameniez dans
un tel tat?

Macquart, d'un ton de grande bonhomie, raconta le voyage de la
chre enfant. Il se dfendait, il disait qu'il avait tout fait pour
l'empcher de se rendre auprs de Franois. Il finit par invoquer le
tmoignage de Rose, en voyant Flicit l'examiner attentivement d'un
air souponneux. Mais celle-ci continua  branler la tte.

--C'est bien louche, cette histoire! murmura-t-elle; il y a quelque
chose que je ne comprends pas.

Elle connaissait Macquart, elle flairait une coquinerie, dans la joie
secrte qui lui pinait le coin des paupires.

--Vous tes singulire, dit-il en se fchant pour chapper  son
examen; vous vous imaginez toujours des choses de l'autre monde. Je ne
puis pas vous dire ce que je ne sais pas.... J'aime Marthe plus que
vous, je n'ai jamais agi que dans son intrt. Tenez, je vais courir
chercher le mdecin, si vous voulez.

Madame Rougon le suivit des yeux. Elle questionna Rose longuement,
sans rien apprendre. D'ailleurs, elle semblait trs-heureuse d'avoir
sa fille chez elle; elle parlait amrement des gens qui vous
laisseraient crever  la porte de votre maison, sans seulement vous
ouvrir. Marthe, la tte renverse sur l'oreiller, se mourait.



XXII


Dans le cabanon des Tulettes, il faisait nuit noire. Un souffle
glacial tira Mouret de la stupeur cataleptique o l'avait jet la
crise de la soire. Accroupi contre le mur, il resta un instant
immobile, les yeux ouverts, roulant doucement la tte sur le froid de
la pierre, geignant comme un enfant qui s'veille. Mais il avait
les jambes coupes par un courant d'air si humide, qu'il se leva
et regarda. En face de lui, il aperut la porte du cabanon grande
ouverte.

--Elle a laiss la porte ouverte, dit le fou  voix haute; elle doit
m'attendre, il faut que je parte.

Il sortit, revint en ttant ses vtements, de l'air minutieux d'un
homme rang qui craint d'oublier quelque chose; puis, il referma la
porte, soigneusement. Il traversa la premire cour, de son petit pas
tranquille de bourgeois flneur. Comme il entrait dans la seconde,
il vit un gardien qui semblait guetter. Il s'arrta, se consulta un
moment. Mais, le gardien ayant disparu, il se trouva  l'autre bout de
la cour, devant une nouvelle porte ouverte donnant sur la campagne. Il
la referma derrire lui, sans s'tonner, sans se presser.

--C'est une bonne femme tout de mme, murmura-t-il, elle aura entendu
que je l'appelais.... Il doit tre tard. Je vais rentrer, pour qu'ils
ne soient pas inquiets  la maison.

Il prit un chemin. Cela lui semblait naturel d'tre en pleins champs.
Au bout de cent pas, il oublia les Tulettes derrire lui; il s'imagina
qu'il venait de chez un vigneron auquel il avait achet cinquante
milleroles de vin. Comme il arrivait  un carrefour o se croisait
cinq routes, il reconnu le pays. Il se mit  rire, en disant:

--Que je suis bte! j'allais monter sur le plateau, du ct de
Saint-Eutrope; c'est  gauche que je dois prendre.... Dans une bonne
heure et demie, je serai  Plassans.

Alors, il suivit la grand'route, gaillardement, regardant comme une
vieille connaissance chaque borne kilomtrique. Il s'arrtait devant
certains champs, devant certaines maisons de campagne, d'un air
d'intrt. Le ciel tait couleur de cendre, avec de grandes tranes
rosaires, clairant la nuit d'un ple reflet de brasier agonisant.
De fortes gouttes commenaient  tomber; le vent soufflait de l'est,
tremp de pluie.

--Diable! il ne faut pas que je m'amuse, dit Mouret en examinant le
ciel avec inquitude; le vent est  l'est, il va en tomber une jolie
dcoction! Jamais je n'aurai le temps d'arriver  Plassans avant la
pluie. Avec a, je suis peu couvert.

Et il ramena sur sa poitrine la veste de grosse laine grise qu'il
avait mise en lambeaux aux Tulettes. Il avait  la mchoire une
profonde meurtrissure,  laquelle il portait la main, sans se rendre
compte de la vive douleur qu'il prouvait l. La grand'route restait
dserte; il ne rencontra qu'une charrette, descendant une cte, d'une
allure paresseuse. Le charretier, qui dormait, ne rpondit pas au
bonsoir amical qu'il lui jeta. Ce fut au pont de la Viorne que la
pluie le surprit. L'eau lui tant trs-dsagrable, il descendit sous
le pont se mettre  l'abri, en grondant que c'tait insupportable, que
rien n'abmait les vtements comme cela, que s'il avait su, il aurait
emport un parapluie. Il patienta une bonne demi-heure, s'amusant 
couter le ruissellement de l'eau; puis, quand l'averse fut passe, il
remonta sur la route, il entra enfin  Plassans. Il mettait un soin
extrme  viter les flaques de boue.

Il tait alors prs de minuit. Mouret calculait que huit heures ne
devaient pas encore avoir sonn. Il traversa les rues vides, tout 
l'ennui d'avoir fait attendre sa femme si longtemps.

--Elle ne doit plus savoir ce que cela veut dire, pensait-il. Le dner
sera froid.... Ah! bien, c'est Rose qui va joliment me recevoir!

Il tait arriv rue Balande; il se tenait debout devant sa porte.

--Tiens! dit-il, je n'ai pas mon passe-partout.

Cependant, il ne frappait pas. La fentre de la cuisine restait
sombre, les autres fentres de la faade semblaient galement mortes.
Une grande dfiance s'empara du fou; avec un instinct tout animal, il
flaira un danger. Il recula dans l'ombre des maisons voisins, examina
encore la faade; puis, il parut prendre un parti, fit le tour par
l'impasse des Chevillottes. Mais la petite porte du jardin tait
ferme au verrou. Alors, avec une force prodigieuse, emport par une
rage brusque, il se jeta dans cette porte, qui se fendit en deux,
ronge d'humidit. La violence du choc le laissa tourdi, ne sachant
plus pourquoi il venait de briser la porte, qu'il essayait de
raccommoder en rapprochant les morceaux.

--Voil un beau coup, lorsqu'il tait si facile de frapper!
murmura-t-il avec un regret subit. Une porte neuve me cotera au
moins trente francs. Il tait dans le jardin. Ayant lev la tte,
apercevant, au premier tage, la chambre  coucher vivement claire;
il crut que sa femme se mettait au lit. Cela lui causa un grand
tonnement. Sans doute il avait dormi sous le pont en attendant la fin
de l'averse. Il devait tre trs-tard. En effet, les fentre voisines,
celles de M. Rastoil aussi bien que celles de la sous-prfecture,
taient noires. Et il ramenait les yeux, lorsqu'il vit une lueur de
lampe, au second tage, derrire les rideaux pais de l'abb Faujas.
Ce fut comme un oeil flamboyant, allum au front de la faade, qui le
brlait. Il se serra les tempes entre ses mains brlantes, la tte
perdue, roulant dans un souvenir abominable, dans un cauchemar
vanoui, o rien de net ne se formulait, o s'agitait, pour lui et les
siens, la menace d'un pril ancien, grandi lentement, devenu terrible,
au fond duquel la maison allait s'engloutir, s'il ne la sauvait.

--Marthe, Marthe, o es-tu? balbutia-t-il  demi-voix. Viens, emmne
les enfants.

Il chercha Marthe dans le jardin. Mais il ne reconnaissait plus le
jardin. Il lui semblait plus grand, et vide, et gris, et pareil  un
cimetire. Les buis avaient disparu, les laitues n'taient plus l,
les arbres fruitiers semblaient avoir march. Il revint sur ses pas,
se mit  genoux pour voir si ce n'tait pas les limaces qui avaient
tout mang. Les buis surtout, la mort de cette haute verdure lui
serrait le coeur, comme la mort d'un coin vivant de la maison. Qui
donc avait tu les buis? Quelle faux avait pass l, rasant tout,
bouleversant jusqu'aux touffes de violettes qu'il avait plantes au
pied de la terrasse? Un sourd grondement montait en lui, en face de
cette ruine.

--Marthe, Marthe, o es-tu? appela-t-il de nouveau.

Il la chercha dans la petite serre,  droite de la terrasse.

La petite serre tait encombre des cadavres sches des grands
buis; ils s'empilaient, en fascines, au milieu de tronons d'arbres
fruitiers, pars comme des membres coups. Dans un coin, la cage qui
avait servi aux oiseaux de Dsire, pendait  un clou, lamentable, la
porte creve, avec des bouts de fil de fer qui se hrissaient. Le fou
recula, pris de peur, comme s'il avait ouvert la porte d'un caveau.
Bgayant, le sang  la gorge, il monta sur la terrasse, rda devant
la porte et les fentres closes. La colre qui grandissait en lui,
donnait  ses membres une souplesse de bte; il se ramassait, marchait
sans bruit, cherchait une fissure. Un soupirail de la cave lui suffit.
Il s'amincit, se glissa avec une habilet de chat, gratignant le mur
de ses ongles. Enfin il tait dans la maison.

La cave ne fermait qu'au loquet. Il s'avana au milieu des tnbres
paisses du vestibule, ttant les murs, poussant la porte de la
cuisine. Les allumettes taient  gauche, sur une planche. Il alla
droit  cette planche, frotta une allumette, s'claira pour prendre
une lampe sur le manteau de la chemine, sans rien casser. Puis, il
regarda. Il devait y avoir eu, le soir, quelque gros repas. La cuisine
tait dans un dsordre de bombance: les assiettes, les plats, les
verres sales, encombraient la table; une dbandade de casseroles,
tides encore, tranaient sur l'vier, sur les chaises, sur le
carreau; une cafetire, oublie au bord d'un fourneau allum,
bouillait, le ventre roul en avant comme une personne sole. Mouret
redressa la cafetire, rangea les casseroles; il les sentait, flairait
les restes de liqueur dans les verres, comptait les plats et les
assiettes avec un grondement plus irrit. Ce n'tait pas sa cuisine
propre et froide de commerant retir; on avait gch l la nourriture
de toute une auberge; cette malpropret goulue suait l'indigestion.

--Marthe! Marthe! reprit-il en revenant dans le vestibule, la lampe 
la main; rponds-moi, dis-moi o ils t'ont enferme? Il faut partir,
partir tout de suite. Il la chercha dans la salle  manger. Les deux
armoires,  droite et  gauche du pole, taient ouvertes; au bord
d'une planche, un sac de papier gris, crev, laissait couler des
morceaux de sucre jusque sur le plancher. Plus haut, il aperut une
bouteille de cognac sans goulot, bouche avec un tampon de linge. Et
il monta sur une chaise pour visiter les armoires. Elles taient 
moiti vides: les bocaux de fruits  l'eau-de-vie tous entams  la
fois, les pots de confiture ouverts et sucs, les fruits mordus, les
provisions de toutes sortes ronges, salies comme par le passage d'une
arme de rats. Ne trouvant pas Marthe dans les armoires, il regarda
partout, derrire les rideaux, sous la table; des os y roulaient,
parmi des mies de pain gches; sur la toile cire, les culs des
verres avaient laiss des ronds de sirop. Alors, il traversa le
corridor, il la chercha dans le salon. Mais, ds le seuil, il
s'arrta: il n'tait plus chez lui. Le papier mauve clair du salon,
le tapis  fleurs rouges, les nouveaux fauteuils recouverts de damas
cerise, l'tonnrent profondment. Il craignit d'entrer chez un autre,
il referma la porte.

--Marthe! Marthe! bgaya-t-il encore avec dsespoir.

Il tait revenu au milieu du vestibule, rflchissant, ne pouvant
apaiser ce souffle rauque qui s'enflait dans sa gorge. O se
trouvait-il donc, qu'il ne reconnaissait aucune pice? Qui donc lui
avait ainsi chang sa maison? Et les souvenirs se noyaient. Il ne
voyait que des ombres se glisser le long du corridor: deux ombres
noires d'abord, pauvres, polies, s'effaant; puis deux ombres grises
et louches, qui ricanaient. Il leva la lampe dont la mche s'effarait;
les ombres grandissaient, s'allongeaient contre les murs, montaient
dans la cage de l'escalier, emplissaient, dvoraient la maison
entire. Quelque ordure mauvaise, quelque ferment de dcomposition
introduit l, avait pourri les boiseries, rouill le fer, fendu les
murailles. Alors, il entendit la maison s'mietter comme un platras
tomb de moisissure, se fondre comme un morceau de sel jet dans une
eau tide.

En haut, des rires clairs sonnaient, qui lui hrissaient le poil.
Posant la lampe  terre, il monta pour chercher Marthe; il monta 
quatre pattes, sans bruit, avec une lgret et une douceur de loup.
Quand il fut sur le palier du premier tage, il s'accroupit devant la
porte de la chambre  coucher. Une raie de lumire passait sous la
porte. Marthe devait se mettre au lit.

--Ah bien! dit la voix d'Olympe, il est joliment bon leur lit! Vois
donc comme on enfonce, Honor; j'ai de la plume jusqu'aux yeux.

Elle riait, elle s'talait, sautait au milieu des couvertures.

--Veux-tu que je te dise? reprit-elle. Eh bien! depuis que je suis
ici, j'ai envie de coucher dans ce dodo-l.... C'tait une maladie,
quoi! Je ne pouvais pas voir cette bringue de propritaire se carrer
l dedans, sans avoir une envie furieuse de la jeter par terre pour me
mettre  sa place... C'est qu'on a chaud tout de suite! Il me semble
que je suis dans du coton.

Trouche, qui n'tait pas couch, remuait les flacons de la toilette.

--Elle a toutes sortes d'odeurs, murmurait-il.

--Tiens! continua Olympe, puisqu'elle n'y est pas, nous pouvons bien
nous payer la belle chambre! Il n'y a pas de danger qu'elle vienne
nous dranger; j'ai pouss les verrous.... Tu vas prendre froid,
Honor.

Il ouvrait les tiroirs de la commode, fouillait dans le linge.

--Mets donc cela, dit-il en jetant une chemise de nuit  Olympe; c'est
plein de dentelles. J'ai toujours rv de coucher avec une femme qui
aurait de la dentelle... Moi, je vais prendre ce foulard rouge....
Est-ce que tu as chang les draps? --Ma foi! non, rpondit-elle; je
n'y ai pas pens; ils sont encore propres.... Elle est trs-soigneuse
de sa personne, elle ne me dgote pas.

Et, comme Trouche se couchait enfin, elle lui cria:

--Apporte les grogs sur la table de nuit! Nous n'allons pas nous
relever pour les boire  l'autre bout de la chambre.... La, mon gros
chri, nous sommes comme de vrais propritaires.

Ils s'taient allongs cte  cte, l'dredon au menton, cuisant dans
une chaleur douce.

--J'ai bien mang ce soir, murmura Trouche au bout d'un silence.

--Et bien bu! ajouta Olympe en riant. Moi, je suis trs-chic; je vois
tout tourner.... Ce qui est embtant, c'est que maman est toujours sur
notre dos; aujourd'hui, elle a t assommante. Je ne puis plus faire
un pas dans la maison.... Ce n'est pas la peine que la propritaire
s'en aille si maman reste ici  faire le gendarme. a m'a gt ma
journe.

--Est-ce que l'abb ne songe pas  s'en aller? demanda Trouche, aprs
un nouveau silence. Si on le nomme vque, il faudra bien qu'il nous
lche la maison.

--On ne sait pas, rpondit-elle, de mchante humeur. Maman pense
peut-tre  la garder.... On serait si bien, tout seul! Je ferais
coucher la propritaire dans la chambre de mon frre, en haut; je lui
dirais qu'elle est plus saine... Passe-moi donc le verre, Honor.

Ils burent tous les deux, ils se renfoncrent sous les couvertures.

--Bah! reprit Trouche, ce ne serait pas facile de les faire dguerpir;
mais on pourrait toujours essayer.... Je crois que l'abb aurait dj
chang de logement, s'il ne craignait que la propritaire ft un
scandale, en se voyant lche.... J'ai envie de travailler la
propritaire; je lui conterai des histoires, pour les faire flanquer 
la porte. Il but de nouveau.

--Si je lui faisais la cour, hein! ma chrie? dit-il plus bas.

--Ah! non, s'cria Olympe, qui se mit  rire comme si on la
chatouillait. Tu es trop vieux, tu n'es pas assez beau. a me serait
bien gal, mais elle ne voudrait pas de toi, c'est sr.... Laisse-moi
faire, je lui monterai la tte. C'est moi qui donnerai cong  maman
et  Ovide, puisqu'ils sont si peu gentils avec nous.

--D'ailleurs, si tu ne russis pas, murmura-t-il, j'irai dire partout
qu'on a trouv l'abb couch avec la propritaire. Cela fera un tel
bruit, qu'il sera bien forc de dmnager.

Olympe s'tait assise sur son sant.

--Tiens, dit-elle, mais c'est une bonne ide, a! Ds demain, il faut
commencer. Avant un mois la cambuse est  nous.... Je vais t'embrasser
pour la peine.

Cela les gaya beaucoup. Ils dirent comment ils arrangeraient la
chambre; ils changeraient la commode de place, ils monteraient deux
fauteuils du salon. Leur langue s'embarrassait de plus en plus. Un
silence se fit.

--Allons, bon! te voil parti, bgaya Olympe; tu ronfles les yeux
ouverts. Laisse-moi me mettre sur le devant; au moins, je finirai mon
roman. Je n'ai pas sommeil, moi.

Elle se leva, le roula comme une masse vers la ruelle, et se mit 
lire. Mais, ds la premire page, elle tourna la tte avec inquitude
du ct de la porte. Elle croyait entendre un singulier grondement
dans le corridor. Puis, elle se fcha.

--Tu sais bien que je n'aime pas ces plaisanteries-l, dit-elle en
donnant un coup de coude  son mari. Ne fais pas le loup.... On dirait
qu'il y a un loup  la porte. Continue, si a t'amuse. Va, tu es bien
agaant.

Et elle se replongea dans son roman, furieuse, aprs avoir suc la
tranche de citron de son grog. Mouret, de son allure souple, quitta
la porte o il tait rest blotti. Il monta au second tage,
s'agenouiller devant la chambre de l'abb Faujas, se haussant jusqu'au
trou de la serrure. Il touffait le nom de Marthe dans sa gorge,
l'oeil ardent, fouillant les coins de la chambre, s'assurant qu'on ne
la cachait point l. La grande pice nue tait pleine d'ombre, une
petite lampe pose au bord de la table laissait tomber sur le carreau
un rond troit de clart; le prtre, qui crivait, ne faisait lui-mme
qu'une tache noire, au milieu de cette lueur jaune. Aprs avoir
cherch derrire la commode, derrire les rideaux, Mouret s'tait
arrt au lit de fer, sur lequel le chapeau du prtre talait comme
une chevelure de femme. Marthe sans doute tait dans le lit. Les
Trouche l'avaient dit, elle couchait l, maintenant. Mais il vit le
lit froid, aux draps bien tirs, qui ressemblait  une pierre tombale;
il s'habituait  l'ombre. L'abb Faujas dut entendre quelque bruit,
car il regarda la porte. Lorsque le fou aperut le visage calme du
prtre, ses yeux rougirent, une lgre cume parut aux coins de ses
lvres; il retint un hurlement, il s'en alla  quatre pattes par
l'escalier, par les corridors, rptant  voix basse:

--Marthe! Marthe!

Il la chercha dans toute la maison: dans la chambre de Rose, qu'il
trouva vide; dans le logement des Trouche, empli du dmnagement des
autres pices; dans les anciennes chambres des enfants, o il sanglota
en rencontrant sous sa main une paire de petites bottines cules
que Dsire avait portes. Il montait, descendait, s'accrochait  la
rampe, se glissait le long des murs, faisait le tour des pices
 ttons, sans se cogner, avec son agilit extraordinaire de fou
prudent. Bientt, il n'y eut pas un coin, de la cave au grenier, qu'il
n'et flair. Marthe n'tait pas dans la maison, les enfants non plus,
Rose non plus. La maison tait vide, la maison pouvait crouler. Mouret
s'assit sur une marche de l'escalier, entre le premier et le second
tage. Il touffait ce souffle puissant qui, malgr lui, gonflait sa
poitrine. Il attendait, les mains croises, le dos appuy  la rampe,
les yeux ouverts dans la nuit, tout  l'ide fixe qu'il mrissait
patiemment. Ses sens prenaient une finesse telle, qu'il surprenait
les plus petits bruits de la maison. En bas, Trouche ronflait; Olympe
tournait les pages de son roman, avec le lger froissement du doigt
contre le papier. Au second tage, la plume de l'abb Faujas avait un
bruissement de pattes d'insecte; tandis que, dans la chambre voisine,
madame Faujas endormie semblait accompagner cette aigre musique de sa
respiration forte. Mouret passa une heure, les oreilles aux aguets. Ce
fut Olympe qui succomba la premire au sommeil; il entendit le roman
tomber sur le tapis. Puis, l'abb Faujas posa sa plume, se dshabilla
avec des frlements discrets de pantoufles; les vtements glissaient
mollement, le lit ne craqua mme pas. Toute la maison tait couche.
Mais le fou sentait,  l'haleine trop grle de l'abb, qu'il ne
dormait pas. Peu  peu, cette haleine grossit. Toute la maison
dormait.

Mouret attendit encore une demi-heure. Il coutait toujours avec un
grand soin, comme s'il et entendu les quatre personnes couches l,
descendre, d'un pas de plus en plus lourd, dans l'engourdissement du
profond sommeil. La maison, crase dans les tnbres, s'abandonnait.
Alors il se leva, gagna lentement le vestibule. Il grondait:

--Marthe n'y est plus, la maison n'y est plus, rien n'y est plus.

Il ouvrit la porte donnant sur le jardin, il descendit  la petite
serre. L, il dmnagea mthodiquement les grands buis sches; il en
emportait des brasses normes, qu'il montait, qu'il empilait devant
les portes des Trouche et des Faujas. Comme il tait pris d'un besoin
de grande clart, il alla allumer dans la cuisine toutes les lampes,
qu'il revint poser sur les tables des pices, sur les paliers de
l'escalier, le long des corridors. Puis, il transporta le reste des
fascines de buis. Les tas s'levaient plus haut que les portes.
Mais, en faisant un dernier voyage, il leva les yeux, il aperut les
fentres. Alors, il retourna chercher les arbres fruitiers et dressa
un bcher sous les fentres, en mnageant fort habilement des courants
d'air pour que la flamme ft belle. Le bcher lui parut petit.

--Il n'y a plus rien, rptait-il; il faut qu'il n'y ait plus rien.

Il se souvint, il descendit  la cave, recommena ses voyages.
Maintenant, il remontait la provision de chauffage pour l'hiver:
le charbon, les sarments, le bois. Le bcher, sous les fentres,
grandissait. A chaque paquet de sarments qu'il rangeait proprement,
il tait secou d'une satisfaction plus vive. Il distribua ensuite le
combustible dans les pices du rez-de-chausse, en laissa un tas dans
le vestibule, un autre dans la cuisine. Il finit par renverser les
meubles, par les pousser sur les tas. Une heure lui avait suffi pour
celle rude besogne. Sans souliers, courant les bras chargs, il
s'tait gliss partout, avait tout charri avec une telle adresse
qu'il n'avait pas laiss tomber une seule bche trop rudement.
Il semblait dou d'une vie nouvelle, d'une logique de mouvements
extraordinaires. Il tait, dans l'ide fixe, trs-fort,
trs-intelligent.

Quand tout fut prt, il jouit un instant de son oeuvre. Il allait de
tas en tas, se plaisait  la forme carre des bchers, faisait le tour
de chacun d'eux, en frappant doucement dans ses mains d'un air de
satisfaction extrme. Quelques morceaux de charbon tant tombs le
long de l'escalier, il courut chercher un balai, enleva proprement
la poussire noire des marches. Il acheva ainsi son inspection, en
bourgeois soigneux qui entend faire les choses comme elles doivent
tre faites, d'une faon rflchie. La jouissance l'effarait peu 
peu; il se courbait, se retrouvait  quatre pattes, courant sur les
mains, soufflant plus fort, avec un ronflement de joie terrible.

Alors, il prit un sarment. Il alluma les tas. il commena par les tas
de la terrasse, sous les fentres. D'un bond, il rentra, enflamma les
tas du salon et de la salle  manger, de la cuisine et du vestibule.
Puis, il sauta d'tage en tage, jetant les dbris embrass de son
sarment sur les tas barrant les portes des Trouche et des Faujas. Une
fureur croissante le secouait, la grande clart de l'incendie achevait
de l'affoler. Il descendit  deux reprises avec des sauts prodigieux,
tournant sur lui mme, traversant l'paisse fume, activant de son
souffle les brasiers, dans lesquels il rejetait des poignes de
charbons ardents. La vue des flammes s'crasant dj aux plafonds
des pices, le faisait asseoir par moments sur le derrire, riant,
applaudissant de toute la force de ses mains.

Cependant, la maison ronflait, comme un pole trop bourr. L'incendie
clatait sur tous les points  la fois, avec une violence qui fendait
les planchers. Le fou remonta, au milieu des nappes de feu, les
cheveux grills, les vtements noircis. Il se posta au second tage,
accroupi sur les poings, avanant sa tte grondante de bte. Il
gardait le passage, il ne quittait pas du regard la porte du prtre.

--Ovide! Ovide! appela une voix terrible.

Au fond du corridor, la porte de madame Faujas s'tant brusquement
ouverte, la flamme s'engouffra dans la chambre avec le roulement d'une
tempte. La vieille femme parut au milieu du feu. Les mains en avant,
elle carta les fascines qui flambaient, sauta dans le corridor,
rejeta  coups de pied,  coups de poing, les tisons qui masquaient la
porte de son fils, qu'elle continuait  appeler dsesprment. Le fou
s'tait aplati davantage, les yeux ardents, se plaignant toujours.
--Attends-moi, ne descends pas par la fentre, criait-elle, en
frappant  la porte.

Elle dut l'enfoncer; la porte qui brlait, cda facilement. Elle
reparut, tenant son fils entre les bras. Il avait pris le temps de
mettre sa soutane; il touffait, suffoqu par la fume.

--coute, Ovide, je vais t'emporter, dit-elle avec une rudesse
nergique. Tiens-toi bien  mes paules; cramponne-toi  mes cheveux,
si tu te sens glisser.... Va, j'irai jusqu'au bout.

Elle le chargea sur ses paules comme un enfant, et cette mre
sublime, cette vieille paysanne, dvoue jusqu' la mort, ne
chancela point sous le poids crasant de ce grand corps vanoui
qui s'abandonnait. Elle teignait les charbons sous ses pieds nus,
s'ouvrait un passage en repoussant les flammes de sa main ouverte,
pour que son fils n'en ft pas mme effleur. Mais, au moment o elle
allait descendre, le fou, qu'elle n'avait pas vu, sauta sur l'abb
Faujas, qu'il lui arracha des paules. Sa plainte lugubre s'achevait
dans un hurlement tandis qu'une crise le tordait au bord de
l'escalier. Il meurtrissait le prtre, l'gratignait, l'tranglait.

--Marthe! Marthe! cria-t-il.

Et il roula avec le corps le long des marches embrases; pendant que
madame Faujas, qui lui avait enfonc les dents en pleine gorge, buvait
son sang. Les Trouche flambaient dans leur ivresse, sans un soupir.
La maison, dvaste et mine, s'abattait au milieu d'une poussire
d'tincelles.




XXIII


Macquart ne trouva pas chez lui le docteur Porquier, qui accourut
seulement vers minuit et demi. Toute la maison tait encore sur pied.
Rougon seul n'avait pas boug de son lit: les motions le tuaient,
disait-il. Flicit assise sur la mme chaise, au chevet de Marthe, se
leva pour aller  la rencontre du mdecin.

--Ah! cher docteur, nous sommes bien inquiets, murmura-t-elle. La
pauvre enfant n'a pas fait un mouvement, depuis que nous l'avons
couche l.... Ses mains sont dj froides; je les ai gardes dans les
miennes, inutilement.

Le docteur Porquier regarda attentivement le visage de Marthe; puis,
sans l'examiner autrement, il resta debout, pinant les lvres,
faisant de la main un geste vague.

--Ma bonne madame Rougon, dit-il, il vous faut bien du courage.

Flicit clata en sanglots.

--C'est la fin, continua-t-il  voix plus basse. Il y a longtemps que
j'attends ce triste dnoment, je dois vous le confesser aujourd'hui.
La pauvre madame Mouret avait les deux poumons attaqus, et la
phthisie chez elle se compliquait d'une maladie nerveuse.

Il s'tait assis, gardant aux coins des lvres son sourire de mdecin
bien lev, qui se montrait poli mme  l'gard de la mort.

--Ne vous dsesprez pas, ne vous rendez pas malade, chre dame. La
catastrophe tait prvue, une circonstance pouvait la hter tous
les jours.... La pauvre madame Mouret devait tousser, tant jeune,
n'est-ce pas? J'estime qu'elle a couv pendant des annes les germes
du mal. Dans ces derniers temps, depuis trois ans surtout, la phthisie
faisait en elle des progrs effrayants. Et quelle pit! quelle
ferveur! J'tais touch  la voir s'en aller si saintement.... Que
voulez-vous? les dcrets de Dieu sont insondables, la science est bien
souvent impuissante.

Et comme madame Rougon pleurait toujours, il lui prodigua les plus
tendres consolations, il voulut absolument qu'elle prit une tasse de
tilleul pour se calmer.

--Ne vous tourmentez pas, je vous en conjure, rptait-il. Je vous
assure qu'elle ne sent dj plus son mal; elle va s'endormir ainsi
tranquillement, elle ne reprendra connaissance qu'au moment de
l'agonie.... Je ne vous abandonne pas, d'ailleurs; je reste l, bien
que tous mes soins soient inutiles  prsent. Je reste, en ami, chre
dame, en ami, entendez-vous?

Il s'installa commodment pour la nuit, dans un fauteuil. Flicit
s'apaisait un peu. Le docteur Porquier lui ayant fait entendre que
Marthe n'avait plus que quelques heures  vivre, elle eut l'ide
d'envoyer chercher Serge au sminaire, qui tait voisin. Quand elle
pria Rose de se rendre au sminaire, celle-ci refusa d'abord.

--Vous voulez donc le tuer aussi, ce pauvre petit! dit-elle. a lui
porterait un coup trop rude, d'tre rveill au milieu de la nuit,
pour venir voir une morte.... Je ne veux pas tre son bourreau.

Rose gardait rancune  sa matresse. Depuis que celle-ci agonisait,
elle tournait autour du lit, furieuse, bousculant les tasses et les
bouteilles d'eau chaude.

--Est-ce qu'il y a du bon sens  faire ce que madame a fait?
ajouta-t-elle. Ce n'est la faute  personne, si elle est alle prendre
la mort auprs de monsieur. Et, maintenant, il faut que tout soit en
l'air, elle nous fait tous pleurer.... Non, certes, je ne veux pas
qu'on force le petit  se lever en sursaut.

Cependant, elle finit par se rendre au sminaire. Le docteur Porquier
s'tait allong devant le feu; les yeux  demi ferms, il continuait 
prodiguer de bonnes paroles  madame Rougon. Un lger rle commenait
 soulever les flancs de Marthe. L'oncle Macquart, qui n'avait point
reparu depuis deux grandes heures, poussa doucement la porte.

--D'o venez-vous donc? lui demanda Flicit, qui l'emmena dans un
coin.

Il rpondit qu'il tait all remiser sa carriole et son cheval 
l'auberge des Trois-Pigeons. Mais il avait des yeux si vifs, un air de
sournoiserie si diabolique, qu'elle tait reprise de mille soupons.
Elle oublia sa fille mourante, flairant une coquinerie qu'elle devait
avoir intrt  connatre.

--On dirait que vous avez suivi et guett quelqu'un, reprit-elle,
en remarquant son pantalon boueux. Vous me cachez quelque chose,
Macquart. Cela n'est pas bien. Nous avons toujours t gentils pour
vous.

--Oh! gentils! murmura l'oncle en ricanant, c'est vous qui le dites.
Rougon est un cancre; dans l'affaire du champ de bl, il s'est mfi
de moi, il m'a trait comme le dernier des derniers.... O donc
est-il, Rougon? Il se dorlote, lui; il ne se moque pas mal de la
peine qu'on prend pour la famille. Le sourire dont il accompagna ces
dernires paroles inquita vivement Flicit. Elle le regardait en
face.

--Quelle peine avez-vous prise pour la famille? dit-elle.

Vous n'allez peut-tre pas me reprocher d'avoir ramen ma pauvre
Marthe des Tulettes.... D'ailleurs, je vous le rpte, tout ceci m'a
l'air bien louche. J'ai questionn Rose--il parat que vous aviez
l'ide de venir droit ici.... Je m'tonne aussi que vous n'ayez pas
frapp plus fort, rue Balande; on vous aurait ouvert.... Ce n'est pas
que je sois fche d'avoir la chre enfant chez moi; elle mourra
au moins parmi les siens, elle n'aura que des visages amis autour
d'elle....

L'oncle parut trs-surpris; il l'interrompit d'un air inquiet.

--Je vous croyais au mieux avec l'abb Faujas?

Elle ne rpondit pas; elle s'approcha de Marthe, dont le souffle
devenait plus douloureux. Quand elle revint, elle vit Macquart qui,
soulevant le rideau, semblait interroger la nuit, en frottant la vitre
humide de la main.

--Ne partez pas demain avant de causer avec moi, lui
recommanda-t-elle; je veux claircir tout ceci.

--Comme vous voudrez, rpondit-il. On serait bien embarrass pour vous
faire plaisir. Vous aimez les gens, vous ne les aimez plus... Moi, je
m'en moque; je vais toujours mon petit bonhomme de chemin.

Il tait videmment trs-contrari d'apprendre que les Rougon ne
faisaient plus cause commune avec l'abb Faujas. Il tapait la vitre du
bout des doigts, sans quitter des yeux la nuit noire. A ce moment, une
grande lueur rougit le ciel.

--Qu'est-ce donc? demanda Flicit.

Il ouvrit la croise, il regarda.

--Ou dirait un incendie, murmura-t-il, d'un ton paisible. a brle
derrire la sous-prfecture.

La place s'emplissait de bruit. Un domestique entra tout effar,
racontant que le feu venait de prendre chez la fille de madame. On
croyait avoir vu le gendre de madame, celui qu'on avait d enfermer,
se promener dans le jardin avec un sarment allum. Le pis tait qu'on
dsesprait de sauver les locataires. Flicit se tourna vivement,
rflchit une minute encore, les yeux fixs sur Macquart. Elle
comprenait enfin.

--Vous nous aviez bien promis, dit-elle  voix basse, de vous tenir
tranquille, lorsque nous vous avons install dans votre petite maison
des Tulettes. Rien ne vous manque pourtant, vous tes l comme un vrai
rentier.... C'est honteux, entendez-vous!... Combien l'abb Fenil vous
a-t-il donn pour ouvrir la porte  Franois?

Il se fcha, mais elle le fit taire. Elle semblait beaucoup plus
inquite des suites de l'affaire qu'indigne par le crime lui-mme.

--Et quel abominable scandale, si l'on venait  savoir! murmura-t-elle
encore. Est-ce que nous vous avons jamais rien refus? Nous causerons
demain, nous reparlerons de ce champ dont vous nous cassez les
oreilles.... Si Rougon apprenait une pareille chose, il en mourrait de
chagrin.

L'oncle ne put s'empcher de sourire. Il se dfendit plus violemment,
jura qu'il ne savait rien, qu'il n'avait tremp dans rien. Puis, comme
le ciel s'embrasait de plus, et que le docteur Porquier tait dj
descendu, l'oncle quitta la chambre, en disant d'un air press de
curieux:

--Je vais voir.

C'tait M. Pqueur des Saulaies qui avait donn l'alarme. Il y avait
eu soire  la sous-prfecture. Il se couchait, lorsque, vers une
heure moins quelques minutes, il aperut un singulier reflet rouge sur
le plafond de sa chambre. S'tant s'approche de la fentre, il tait
rest trs-surpris en voyant un grand feu brler dans le jardin des
Mouret, tandis qu'une ombre, qu'il ne reconnut pas d'abord, dansait au
milieu de la fume en brandissant un sarment allum. Presque
aussitt des flammes s'chapprent par toutes les ouvertures du
rez-de-chausse. Le sous-prfet s'empressa de remettre son pantalon;
il appela son domestique, lana le concierge  la recherche des
pompiers et des autorits. Puis, avant de se rendre sur le lieu du
sinistre, il acheva de s'habiller, s'assurant devant une glace de la
correction de sa moustache. Il arriva le premier rue Balande. La rue
tait absolument dserte; deux chats la traversaient en courant.

--Ils vont se laisser griller comme des ctelettes, l-dedans! pensa
M. Pqueur des Saulaies, tonn du sommeil paisible de la maison, sur
la rue, o pas une flamme ne se montrait encore.

Il frappa violemment, mais il n'entendit que le ronflement de
l'incendie, dans la cage de l'escalier. Il frappa alors  la porte
de M. Rastoil. L, des cris perants s'levaient, accompagns de
pitinements, de claquements de portes, d'appels touffs.

--Aurlie, couvre-toi les paules! criait la voix du prsident.

M. Rastoil se prcipita sur le trottoir, suivi de madame Rastoil et de
la cadette de ses demoiselles, celle qui n'tait pas encore marie.
Aurlie dans sa prcipitation, avait jet sur ses paules un paletot
de son pre, qui lui laissait les bras nus; elle devint toute rouge,
lorsqu'elle aperut M. Pqueur des Saulaies.

--Quel pouvantable malheur! balbutiait le prsident. Tout va brler.
Le mur de ma chambre est dj chaud. Les deux maisons n'en font
qu'une, si j'ose dire.... Ah! monsieur le sous-prfet, je n'ai pas
mme pris le temps d'enlever les pendules. Il faut organiser les
secours. On ne peut pas perdre son mobilier en quelques heures.

Madame Rastoil,  demi vtue d'un peignoir, pleurait le meuble de
son salon, qu'elle venait justement de faire recouvrir. Cependant,
quelques voisins s'taient montrs aux fentres. Le prsident les
appela et commena le dmnagement de sa maison; il se chargeait
particulirement des pendules, qu'il dposait sur le trottoir d'en
face. Lorsqu'on eut sorti les fauteuils du salon, il fit asseoir sa
femme et sa fille, tandis que le sous-prfet restait auprs d'elles,
pour les rassurer.

--Tranquillisez-vous, mesdames, disait-il. La pompe va arriver, le feu
sera attaqu vigoureusement.... Je crois pouvoir vous promettre qu'on
sauvera votre maison.

Les croises des Mouret clatrent, les flammes parurent au premier
tage. Brusquement, la rue fut claire par une grande lueur; il
faisait clair comme en plein jour. Un tambour, au loin, passait sur
la place de la Sous-Prfecture, en battant le rappel. Des hommes
accouraient, une chane s'organisait, mais les seaux manquaient, la
pompe n'arrivait pas. Au milieu de l'effarement gnral, M. Pqueur
des Saulaies, sans quitter les dames Rastoil, criait des ordres 
pleine voix:

--Laissez le passage libre! La chane est trop serre l-bas!
Mettez-vous  deux pieds les uns des autres!

Puis, se tournant vers Aurlie, d'une voix douce:

--Je suis bien surpris que la pompe ne soit pas encore l.... C'est
une pompe neuve; on va justement l'trenner.... J'ai pourtant envoy
le concierge tout de suite; il a d passer aussi  la gendarmerie.

Les gendarmes se montrrent les premiers; ils continrent les curieux,
dont le nombre augmentait, malgr l'heure avance. Le sous-prfet
tait all en personne rectifier la chane, qui se bossuait au milieu
des pousses de certains farceurs accourus du faubourg. La petite
cloche de Saint-Saturnin sonnait le tocsin de sa voix fle; un second
tambour battait le rappel, plus languissamment, vers le bas de la rue,
du ct du Mail. Enfin la pompe arriva, avec un tapage de ferraille
secoue. Les groupes s'cartrent; les quinze pompiers de Plassans
parurent, courant et soufflant; mais, malgr l'intervention de M.
Pqueur des Saulaies, il fallut encore un grand quart d'heure pour
mettre la pompe en tat.

--Je vous dis que le piston ne glisse pas! criait furieusement le
capitaine au sous-prfet, qui prtendait que les crous taient trop
serrs.

Lorsqu'un jet d'eau s'leva, la foule eut un soupir de satisfaction.
La maison flambait alors, du rez-de-chausse au second tage, comme
une immense torche. L'eau entrait dans le brasier avec un sifflement;
tandis que les flammes, se dchirant en nappes jaunes, s'levaient
plus haut. Des pompiers taient monts sur le toit de la maison du
prsident, dont ils enfonaient les tuiles,  coups de pic, pour faire
la part du feu.

--La baraque est perdue, murmura Macquart, les mains dans les poches,
plant tranquillement sur le trottoir d'en face, d'o il suivait les
progrs de l'incendie avec un vif intrt.

Il s'tait form l, au bord du ruisseau, un salon en plein air. Les
fauteuils se trouvaient rangs en demi-cercle, comme pour permettre
d'assister  l'aise au spectacle. Madame de Condamin et son mari
venaient d'arriver; ils rentraient  peine de la sous-prfecture,
disaient-ils, lorsqu'ils avaient entendu battre le rappel. M. de
Bourdeu, M. Maffre, le docteur Porquier, M. Delangre, accompagn de
plusieurs membres du conseil municipal, s'taient galement empresss
d'accourir. Tous entouraient ces pauvres dames Rastoil, les
rconfortaient, s'abordaient avec des exclamations apitoyes. La
socit finit par s'asseoir sur les fauteuils. Et la conversation
s'engagea, pendant que la pompe soufflait  dix pas et que les poutres
embrases craquaient. --As-tu pris ma montre, mon ami? demanda madame
Rastoil; elle tait sur la chemine, avec la chane.

--Oui, oui, je l'ai dans ma poche, rpondit le prsident, la face
gonfle, chancelant d'motion. J'ai aussi l'argenterie.... J'aurais
tout emport; mais les pompiers ne veulent pas, ils disent que c'est
ridicule.

M. Pqueur des Saulaies se montrait toujours trs-calme et
trs-obligeant.

--Je vous assure que votre maison ne court plus aucun risque,
affirma-t-il; la part du feu est faite. Vous pouvez aller remettre vos
couverts dans votre salle  manger.

Mais M. Rastoil ne consentit pas  se sparer de son argenterie, qu'il
tenait sous le bras, plie dans un journal.

--Toutes les portes sont ouvertes, balbutia-t-il; la maison est pleine
de gens que je ne connais pas.... Ils ont fait dans mon toit un trou
qui me cotera cher  boucher.

Madame de Condamin interrogeait le sous-prfet. Elle s'cria:

--Mais c'est horrible! mais je croyais que les locataires avaient eu
le temps de se sauver!... Alors, on n'a pas de nouvelles de l'abb
Faujas?

--J'ai frapp moi-mme, dit M. Pqueur des Saulaies; personne n'a
rpondu. Quand les pompiers sont arrivs, j'ai fait enfoncer la porte,
j'ai ordonn d'appliquer des chelles aux fentres.... Tout a t
inutile. Un de nos braves gendarmes, qui s'est aventur dans le
vestibule, a failli tre asphyxi par la fume.

-Ainsi l'abb Faujas?... Quelle abominable mort! Reprit la belle
Octavie avec un frisson.

Ces messieurs et ces dames se regardrent, blmes dans les clarts
vacillantes de l'incendie. Le docteur Porquier expliqua que la
mort par le feu n'tait peut-tre pas aussi douloureuse qu'on se
l'imaginait.

--On est saisi, dit-il en terminant; a doit tre l'affaire de
quelques secondes. Il faut dire aussi que cela dpend de la violence
du brasier.

M. de Condamin comptait sur ses doigts.

--Si madame Mouret est chez ses parents, comme on le prtend, cela
fait toujours quatre: l'abb Faujas, sa mre, sa soeur et son
beau-frre.... C'est joli!

A ce moment, madame Rastoil se pencha  l'oreille de son mari.

--Donne-moi ma montre, murmura-t-elle. Je ne suis pas tranquille. Tu
le remues. Tu vas t'asseoir dessus. Une voix ayant cri que le vent
poussait les flammches du ct de la sous-prfecture, M. Pqueur
des Saulaies s'excusa, s'lana, afin de parer  ce nouveau danger.
Cependant, M. Delangre voulait qu'on tentt un dernier effort pour
porter secours aux victimes. Le capitaine des pompiers lui rpondit
brutalement de monter aux chelles lui-mme, s'il croyait la chose
possible; il disait n'avoir jamais vu un feu pareil. C'tait le diable
qui avait d allumer ce feu-l, pour que la maison brlt, comme un
fagot, par tous les bouts  la fois. Le maire, suivi de quelques
hommes de bonne volont, fit alors le tour par l'impasse des
Chevillottes. Du ct du jardin, peut-tre pourrait-on monter.

--Ce serait trs-beau, si ce n'tait pas si triste, remarqua madame de
Condamin, qui se calmait.

En effet, l'incendie devenait superbe. Des fuses d'tincelles
montaient dans de larges flammes bleues; des trous d'un rouge ardent
se creusaient au fond de chaque fentre bante; tandis que la fume
roulait doucement, s'en allait en un gros nuage violtre, pareille 
la fume des feux de Bengale, pendant les feux d'artifice. Ces
dames et ces messieurs s'taient pelotonns dans les fauteuils; ils
s'accoudaient, s'allongeaient, levaient le menton; puis, des silences
se faisaient, coups de remarques, lorsqu'un tourbillon de flammes
plus violent s'levait. Au loin, dans les clarts dansantes qui
illuminaient brusquement des profondeurs de ttes moutonnantes,
grossissaient un brouhaha de foule, un bruit d'eau courante, tout un
tapage noy. Et la pompe,  dix pas, gardait son haleine rgulire,
son crachement de gosier de mtal corch.

--Regardez donc la troisime fentre, au second tage, s'cria tout
 coup M. Maffre merveill; on voit trs-bien,  gauche, un lit qui
brle. Les rideaux sont jaunes; ils flambent comme du papier.

M. Pqueur des Saulaies revenait au petit trot tranquilliser la
socit. C'tait une panique. --Les flammches, dit-il, sont bien
portes par le vent du ct de la sous-prfecture; mais elles
s'teignent en l'air. Il n'y a aucun danger, on est matre du feu.

--Mais, demanda madame de Condamin, sait-on comment le feu a pris?

M. de Bourdeu assura qu'il avait d'abord vu une grosse fume sortir
de la cuisine. M. Maffre prtendait, au contraire, que les flammes
avaient d'abord paru dans une chambre du premier tage. Le sous-prfet
hochait la tte d'un air de prudence officielle; il finit par dire 
demi-voix:

--Je crois que la malveillance n'est pas trangre au sinistre. J'ai
dj ordonn une enqute.

Et il raconta qu'il avait vu un homme allumer le feu avec un sarment.

--Oui, je l'ai vu aussi, interrompit Aurlie Rastoil. C'est monsieur
Mouret.

Ce fut une surprise extraordinaire. La chose tait impossible. M.
Mouret s'chappant et brlant sa maison, quel pouvantable drame! Et
l'on accablait Aurlie de questions. Elle rougissait, tandis que sa
mre la regardait svrement. Il n'tait pas convenable qu'une jeune
fille ft ainsi toutes les nuits  la fentre.

--Je vous assure, j'ai bien reconnu monsieur Mouret, reprit-elle. Je
ne dormais pas, je me suis leve, en voyant une grande lumire....
Monsieur Mouret dansait au milieu du feu.

Le sous-prfet se pronona.

--Parfaitement, mademoiselle a raison.... Je reconnais le malheureux,
maintenant. Il tait si effrayant, que je restais perplexe, bien que
sa figure ne me ft pas inconnue.... Je vous demande pardon, ceci est
trs-grave; il faut que j'aille donner quelques ordres.

Il s'en alla de nouveau, pendant que la socit commentait celle
aventure terrible, un propritaire brlant ses locataires. M. de
Bourdeu s'emporta contre les maisons d'alins; la surveillance y
tait faite d'une faon tout  fait insuffisante. A la vrit, M. de
Bourdeu tremblait de voir flamber dans l'incendie la prfecture que
l'abb Faujas lui avait promise.

--Les fous sont pleins de rancune, dit simplement M. de Condamin.

Ce mot embarrassa tout le monde. La conversation tomba net. Les dames
eurent de lgers frissons, tandis que ces messieurs changaient des
regards singuliers. La maison en flammes devenait beaucoup plus
intressante, depuis que la socit connaissait la main qui avait mis
le feu. Les yeux clignant d'une terreur dlicieuse, se fixaient sur le
brasier, avec le rve du drame qui avait d se passer l.

--Si le papa Mouret est l dedans, a fait cinq, dit encore M. de
Condamin, que les dames firent taire, en l'accusant d'tre un homme
atroce.

Depuis le commencement de l'incendie, les Paloque, accouds  la
fentre de leur salle  manger, regardaient. Ils taient juste
au-dessus du salon improvis sur le trottoir. La femme du juge finit
par descendre pour offrir gracieusement l'hospitalit aux dames
Rastoil, ainsi qu'aux personnes qui les entouraient. --On voit bien de
nos fentres, je vous assure, dit-elle.

Et, comme ces dames refusaient:

--Mais vous allez prendre froid, continua-t-elle; la nuit est
trs-frache.

Madame de Condamin eut un sourire, en allongeant sur le pav ses
petits pieds, qu'elle montra au bord de sa jupe.

--Ah bien! oui, nous n'avons pas froid! rpondit-elle. Moi, j'ai les
pieds brlants. Je suis trs-bien.... Est-ce que vous avez froid,
mademoiselle?

--J'ai trop chaud, assura Aurlie. On dirait une nuit d't. Ce feu-l
chauffe joliment.

Tout le monde dclara qu'il faisait bon, et madame Paloque se dcida
alors  rester,  s'asseoir, elle aussi, dans un fauteuil. M. Maffre
venait de partir; il avait aperu, au milieu de la foule, ses deux
fils, en compagnie de Guillaume Porquier, accourus tous les trois,
sans cravate, d'une maison des remparts, pour voir le feu. Le juge de
paix, qui tait certain de les avoir enferms  double tour dans leur
chambre, emmena Alphonse et Ambroise par les oreilles.

--Si nous allions nous coucher? dit M. de Bourdeu, de plus en plus
maussade.

M. Pqueur des Saulaies avait reparu, infatigable, n'oubliant pas les
dames, malgr les soins de toutes sortes dont il tait accabl. Il
alla vivement au-devant de M. Delangre, qui revenait de l'impasse des
Chevillottes. Ils causrent  voix basse. Le maire avait d assister 
quelque scne pouvantable; il se passait la main sur la face, comme
pour chasser de ses yeux l'image atroce qui le poursuivait. Les dames
l'entendirent seulement murmurer: Nous sommes arrivs trop tard!
C'est horrible, horrible!... Il ne voulut rpondre  aucune question.
--Il n'y a que Bourdeu et Delangre qui regrettent l'abb, murmura M.
de Condamin  l'oreille de madame Paloque.

--Ils avaient des affaires avec lui, rpondit tranquillement celle-ci.
Voyez donc, voici l'abb Bourrette. Celui-l pleure pour de bon.

L'abb Bourrette, qui avait fait la chane, sanglotait  chaudes
larmes. Le pauvre homme n'entendait pas les consolations. Jamais il ne
voulut s'asseoir dans un fauteuil; il resta debout, les yeux troubles,
regardant brler les dernires poutres. On avait aussi vu l'abb
Surin; mais il avait disparu, aprs avoir cout, de groupe en groupe,
les renseignements qui couraient.

--Allons nous coucher, rpta M. de Bourdeu. C'est bte  la fin de
rester l.

Toute la socit se leva. Il fut dcid que M. Rastoil, sa dame et sa
demoiselle, passeraient la nuit chez les Paloque. Madame de Condamin
donnait de petites tapes sur sa jupe, lgrement froisse. On recula
les fauteuils, on se tint un instant debout,  se souhaiter une bonne
nuit. La pompe ronflait toujours, l'incendie plissait, au milieu
d'une fume noire; on n'entendait plus que le pitinement affaibli de
la foule et la hache attarde d'un pompier abattant une charpente.

--C'est fini, pensa Macquart, qui n'avait pas quitt le trottoir d'en
face.

Il resta pourtant encore un instant,  couter les dernires paroles
que M. de Condamin changeait  demi-voix avec madame Paloque.

--Bah! disait la femme du juge, personne ne le pleurera, si ce n'est
cette grosse bte de Bourrette. Il tait devenu insupportable, nous
tions tous esclaves. Monseigneur doit rire  l'heure qu'il est.
Enfin, Plassans est dlivr! --Et les Rougon! fit remarquer M. de
Condamin, ils doivent tre enchants.

--Pardieu! les Rougon sont aux anges. Ils vont hriter de la conqute
de l'abb.... Allez, ils auraient pay bien cher celui qui se serait
risqu  mettre le feu  la baraque.

Macquart s'en alla, mcontent, il finissait par craindre d'avoir t
dupe. La joie des Rougon le consternait. Les Rougon taient des malins
qui jouaient toujours un double jeu, et avec lesquels on
finissait quand mme par tre vol. En traversant la place de la
sous-prfecture, il se jurait de ne plus travailler comme cela, 
l'aveuglette.

Comme il remontait  la chambre o Marthe agonisait, il trouva Rose
assise sur une marche de l'escalier. Elle tait dans une colre bleue,
elle grondait:

--Non, certes, je ne resterai pas dans la chambre; je ne veux pas voir
des choses pareilles. Qu'elle crve sans moi! qu'elle crve comme un
chien! Je ne l'aime plus, je n'aime plus personne.... Aller chercher
le petit, pour le faire assister  a! Et j'ai consenti! Je m'en
voudrai toute la vie.... Il tait ple comme sa chemise, le chrubin.
J'ai d le porter du sminaire ici. J'ai cru qu'il allait rendre
l'me en roule, tant il pleurait. C'est une piti!... Et il est l,
maintenant,  l'embrasser. Moi, a me donne la chair de poule. Je
voudrais que la maison nous tombt sur la tte, pour que a ft fini
d'un coup.... J'irai dans un trou, je vivrai toute seule, je ne verrai
jamais personne, jamais, jamais. La vie entire, c'est fait pour
pleurer et pour se mettre en colre.

Macquart entra dans la chambre. Madame Rougon,  genoux, se cachait
la face entre les mains; tandis que Serge, debout devant le lit, les
joues ruisselantes de larmes, soutenait la tte de la mourante. Elle
n'avait point encore repris connaissance. Les dernires lueurs de
l'incendie clairaient la chambre d'un reflet rouge. Un hoquet secoua
Marthe. Elle ouvrit des yeux surpris, se mit sur son sant pour
regarder autour d'elle. Puis, elle joignit les mains avec une
pouvante indicible, elle expira, en apercevant, dans la clart rouge,
la soutane de Serge.


FIN









End of the Project Gutenberg EBook of La Conquete De Plassans, by Emile Zola

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONQUETE DE PLASSANS ***

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