Project Gutenberg's Le Ct de Guermantes (Premire partie), by Marcel Proust

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Le Ct de Guermantes (Premire partie)

Author: Marcel Proust

Release Date: July 15, 2004 [EBook #8946]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COTE DE GUERMANTES ***




Produced by Robert Connal, Wilelmina Mallire and the Online
Distributed Proofreading Team. From images generously made available
by gallica (Bibliothque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr





MARCEL PROUST

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

VI

LE COT DE GUERMANTES

_(PREMIRE PARTIE)_

_nrf_

GALLIMARD




OEUVRES DE MARCEL PROUST

_A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU_

DU CT DE CHEZ SWANN (_2 Vol._).

A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (_3 vol._).

LE CT DE GUERMANTES (_3 vol._).

SODOME ET GOMORRHE (_2 vol._).

LA PRISONNIRE (_2 vol._).

ALBERTINE DISPARUE.

LE TEMPS RETROUV (_2 vol._).

       *       *       *       *       *

PASTICHES ET MLANGES.

LES PLAISIRS ET LES JOURS.

CHRONIQUES.

LETTRES A LA N.R.F.

MORCEAUX CHOISIS.

UN AMOUR DE SWANN (_dition illustre par Laprade_).

       *       *       *       *       *

_Collection in-8 A la Gerbe_

OEUVRES COMPLTES (_18 vol._).




A LON DAUDET

_A L'AUTEUR_

DU VOYAGE DE SHAKESPEARE

DU PARTAGE DE L'ENFANT

DE L'ASTRE NOIR

DE FANTOMES ET VIVANTS

DU MONDE DES IMAGES

DE TANT DE CHEFS-D'OEUVRE


_A L'INCOMPARABLE AMI_

EN TMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE ET D'ADMIRATION

M.P.




Le ppiement matinal des oiseaux semblait insipide  Franoise. Chaque
parole des bonnes la faisait sursauter; incommode par tous leurs pas,
elle s'interrogeait sur eux; c'est que nous avions dmnag. Certes les
domestiques ne remuaient pas moins, dans le sixime de notre ancienne
demeure; mais elle les connaissait; elle avait fait de leurs alles et
venues des choses amicales. Maintenant elle portait au silence mme une
attention douloureuse. Et comme notre nouveau quartier paraissait aussi
calme que le boulevard sur lequel nous avions donn jusque-l tait
bruyant, la chanson (distincte de loin, quand elle est faible, comme un
motif d'orchestre) d'un homme qui passait, faisait venir des larmes aux
yeux de Franoise en exil. Aussi, si je m'tais moqu d'elle qui, navre
d'avoir eu  quitter un immeuble o l'on tait si bien estim, de
partout et o elle avait fait ses malles en pleurant, selon les rites
de Combray, et en dclarant suprieure  toutes les maisons possibles
celle qui avait t la ntre, en revanche, moi qui assimilais aussi
difficilement les nouvelles choses que j'abandonnais aisment les
anciennes, je me rapprochai de notre vieille servante quand je vis que
l'installation dans une maison o elle n'avait pas reu du concierge qui
ne nous connaissait pas encore les marques de considration ncessaires
 sa bonne nutrition morale, l'avait plonge dans un tat voisin du
dprissement. Elle seule pouvait me comprendre; ce n'tait certes pas
son jeune valet de pied qui l'et fait; pour lui qui tait aussi peu de
Combray que possible, emmnager, habiter un autre quartier, c'tait
comme prendre des vacances o la nouveaut des choses donnait le mme
repos que si l'on et voyag; il se croyait  la campagne; et un rhume
de cerveau lui apporta, comme un coup d'air pris dans un wagon o la
glace ferme mal, l'impression dlicieuse qu'il avait vu du pays; 
chaque ternuement, il se rjouissait d'avoir trouv une si chic place,
ayant toujours dsir des matres qui voyageraient beaucoup. Aussi, sans
songer  lui, j'allai droit  Franoise; comme j'avais ri de ses larmes
 un dpart qui m'avait laiss indiffrent, elle se montra glaciale 
l'gard de ma tristesse, parce qu'elle la partageait. Avec la
sensibilit prtendue des nerveux grandit leur gosme; ils ne peuvent
supporter de la part des autres l'exhibition des malaises auxquels ils
prtent chez eux-mmes de plus en plus d'attention. Franoise, qui ne
laissait pas passer le plus lger de ceux qu'elle prouvait, si je
souffrais dtournait la tte pour que je n'eusse pas le plaisir de voir
ma souffrance plainte, mme remarque. Elle fit de mme ds que je
voulus lui parler de notre nouvelle maison. Du reste, ayant d au bout
de deux jours aller chercher des vtements oublis dans celle que nous
venions de quitter, tandis que j'avais encore,  la suite de
l'emmnagement, de la temprature et que, pareil  un boa qui vient
d'avaler un boeuf, je me sentais pniblement bossu par un long bahut
que ma vue avait  digrer, Franoise, avec l'infidlit des femmes,
revint en disant qu'elle avait cru touffer sur notre ancien boulevard,
que pour s'y rendre elle s'tait trouve toute droute, que jamais
elle n'avait vu des escaliers si mal commodes, qu'elle ne retournerait
pas habiter l-bas pour un empire et lui donnt-on des
millions--hypothse gratuite--que tout (c'est--dire ce qui concernait
la cuisine et les couloirs) tait beaucoup mieux agenc dans notre
nouvelle maison. Or, il est temps de dire que celle-ci--et nous tions
venus y habiter parce que ma grand'mre ne se portant pas trs bien,
raison que nous nous tions gards de lui donner, avait besoin d'un air
plus pur--tait un appartement qui dpendait de l'htel de Guermantes.

A l'ge o les Noms, nous offrant l'image de l'inconnaissable que nous
avons vers en eux, dans le mme moment o ils dsignent aussi pour nous
un lieu rel, nous forcent par l  identifier l'un  l'autre au point
que nous partons chercher dans une cit une me qu'elle ne peut contenir
mais que nous n'avons plus le pouvoir d'expulser de son nom, ce n'est
pas seulement aux villes et aux fleuves qu'ils donnent une
individualit, comme le font les peintures allgoriques, ce n'est pas
seulement l'univers physique qu'ils diaprent de diffrences, qu'ils
peuplent de merveilleux, c'est aussi l'univers social: alors chaque
chteau, chaque htel ou palais fameux a sa dame, ou sa fe, comme les
forts leurs gnies et leurs divinits les eaux. Parfois, cache au fond
de son nom, la fe se transforme au gr de la vie de notre imagination
qui la nourrit; c'est ainsi que l'atmosphre o Mme de Guermantes
existait en moi, aprs n'avoir t pendant des annes que le reflet d'un
verre de lanterne magique et d'un vitrail d'glise, commenait 
teindre ses couleurs, quand des rves tout autres l'imprgnrent de
l'cumeuse humidit des torrents.

Cependant, la fe dprit si nous nous approchons de la personne relle
 laquelle correspond son nom, car, cette personne, le nom alors
commence  la reflter et elle ne contient rien de la fe; la fe peut
renatre si nous nous loignons de la personne; mais si nous restons
auprs d'elle, la fe meurt dfinitivement et avec elle le nom, comme
cette famille de Lusignan qui devait s'teindre le jour o disparatrait
la fe Mlusine. Alors le Nom, sous les repeints successifs duquel nous
pourrions finir par retrouver  l'origine le beau portrait d'une
trangre que nous n'aurons jamais connue, n'est plus que la simple
carte photographique d'identit  laquelle nous nous reportons pour
savoir si nous connaissons, si nous devons ou non saluer une personne
qui passe. Mais qu'une sensation d'une anne d'autrefois--comme ces
instruments de musique enregistreurs qui gardent le son et le style des
diffrents artistes qui en jourent--permette  notre mmoire de nous
faire entendre ce nom avec le timbre particulier qu'il avait alors pour
notre oreille, et ce nom en apparence non chang, nous sentons la
distance qui spare l'un de l'autre les rves que signifirent
successivement pour nous ses syllabes identiques. Pour un instant, du
ramage rentendu qu'il avait en tel printemps ancien, nous pouvons
tirer, comme des petits tubes dont on se sert pour peindre, la nuance
juste, oublie, mystrieuse et frache des jours que nous avions cru
nous rappeler, quand, comme les mauvais peintres, nous donnions  tout
notre pass tendu sur une mme toile les tons conventionnels et tous
pareils de la mmoire volontaire. Or, au contraire, chacun des moments
qui le composrent employait, pour une cration originale, dans une
harmonie unique, les couleurs d'alors que nous ne connaissons plus et
qui, par exemple, me ravissent encore tout  coup si, grce  quelque
hasard, le nom de Guermantes ayant repris pour un instant aprs tant
d'annes le son, si diffrent de celui d'aujourd'hui, qu'il avait pour
moi le jour du mariage de Mlle Percepied, il me rend ce mauve si doux,
trop brillant, trop neuf, dont se veloutait la cravate gonfle de la
jeune duchesse, et, comme une pervenche incueillissable et refleurie,
ses yeux ensoleills d'un sourire bleu. Et le nom de Guermantes d'alors
est aussi comme un de ces petits ballons dans lesquels on a enferm de
l'oxygne ou un autre gaz: quand j'arrive  le crever,  en faire sortir
ce qu'il contient, je respire l'air de Combray de cette anne-l, de ce
jour-l, ml d'une odeur d'aubpines agite par le vent du coin de la
place, prcurseur de la pluie, qui tour  tour faisait envoler le
soleil, le laissait s'tendre sur le tapis de laine rouge de la
sacristie et le revtir d'une carnation brillante, presque rose, de
granium, et de cette douceur, pour ainsi dire wagnrienne, dans
l'allgresse, qui conserve tant de noblesse  la festivit. Mais mme en
dehors des rares minutes comme celles-l, o brusquement nous sentons
l'entit originale tressaillir et reprendre sa forme et sa ciselure au
sein des syllabes mortes aujourd'hui, si dans le tourbillon vertigineux
de la vie courante, o ils n'ont plus qu'un usage entirement pratique,
les noms ont perdu toute couleur comme une toupie prismatique qui tourne
trop vite et qui semble grise, en revanche quand, dans la rverie, nous
rflchissons, nous cherchons, pour revenir sur le pass,  ralentir, 
suspendre le mouvement perptuel o nous sommes entrans, peu  peu
nous revoyons apparatre, juxtaposes, mais entirement distinctes les
unes des autres, les teintes qu'au cours de notre existence nous
prsenta successivement un mme nom.

Sans doute quelque forme se dcoupait  mes yeux en ce nom de
Guermantes, quand ma nourrice--qui sans doute ignorait, autant que
moi-mme aujourd'hui, en l'honneur de qui elle avait t compose--me
berait de cette vieille chanson: _Gloire  la Marquise de Guermantes_
ou quand, quelques annes plus tard, le vieux marchal de Guermantes
remplissant ma bonne d'orgueil, s'arrtait aux Champs-lyses en
disant: Le bel enfant! et sortait d'une bonbonnire de poche une
pastille de chocolat, cela je ne le sais pas. Ces annes de ma premire
enfance ne sont plus en moi, elles me sont extrieures, je n'en peux
rien apprendre que, comme pour ce qui a eu lieu avant notre naissance,
par les rcits des autres. Mais plus tard je trouve successivement dans
la dure en moi de ce mme nom sept ou huit figures diffrentes; les
premires taient les plus belles: peu  peu mon rve, forc par la
ralit d'abandonner une position intenable, se retranchait  nouveau un
peu en de jusqu' ce qu'il ft oblig de reculer encore. Et, en mme
temps que Mme de Guermantes, changeait sa demeure, issue elle aussi de
ce nom que fcondait d'anne en anne telle ou telle parole entendue qui
modifiait mes rveries, cette demeure les refltait dans ses pierres
mmes devenues rflchissantes comme la surface d'un nuage ou d'un lac.
Un donjon sans paisseur qui n'tait qu'une bande de lumire orange et
du haut duquel le seigneur et sa dame dcidaient de la vie et de la mort
de leurs vassaux avait fait place--tout au bout de ce ct de
Guermantes o, par tant de beaux aprs-midi, je suivais avec mes
parents le cours de la Vivonne-- cette terre torrentueuse o la
duchesse m'apprenait  pcher la truite et  connatre le nom des fleurs
aux grappes violettes et rougetres qui dcoraient les murs bas des
enclos environnants; puis 'avait t la terre hrditaire, le potique
domaine o cette race altire de Guermantes, comme une tour jaunissante
et fleuronne qui traverse les ges, s'levait dj sur la France, alors
que le ciel tait encore vide l o devaient plus tard surgir Notre-Dame
de Paris et Notre-Dame de Chartres; alors qu'au sommet de la colline de
Laon la nef de la cathdrale ne s'tait pas pose comme l'Arche du
Dluge au sommet du mont Ararat, emplie de Patriarches et de Justes
anxieusement penchs aux fentres pour voir si la colre de Dieu s'est
apaise, emportant avec elle les types des vgtaux qui multiplieront
sur la terre, dbordante d'animaux qui s'chappent jusque par les tours
o des boeufs, se promenant paisiblement sur la toiture, regardent de
haut les plaines de Champagne; alors que le voyageur qui quittait
Beauvais  la fin du jour ne voyait pas encore le suivre en tournoyant,
dplies sur l'cran d'or du couchant, les ailes noires et ramifies de
la cathdrale. C'tait, ce Guermantes, comme le cadre d'un roman, un
paysage imaginaire que j'avais peine  me reprsenter et d'autant plus
le dsir de dcouvrir, enclav au milieu de terres et de routes relles
qui tout  coup s'imprgneraient de particularits hraldiques,  deux
lieues d'une gare; je me rappelais les noms des localits voisines comme
si elles avaient t situes au pied du Parnasse ou de l'Hlicon, et
elles me semblaient prcieuses comme les conditions matrielles--en
science topographique--de la production d'un phnomne mystrieux. Je
revoyais les armoiries qui sont peintes aux soubassements des vitraux de
Combray et dont les quartiers s'taient remplis, sicle par sicle, de
toutes les seigneuries que, par mariages ou acquisitions, cette illustre
maison avait fait voler  elle de tous les coins de l'Allemagne, de
l'Italie et de la France: terres immenses du Nord, cits puissantes du
Midi, venues se rejoindre et se composer en Guermantes et, perdant leur
matrialit, inscrire allgoriquement leur donjon de sinople ou leur
chteau d'argent dans son champ d'azur. J'avais entendu parler des
clbres tapisseries de Guermantes et je les voyais, mdivales et
bleues, un peu grosses, se dtacher comme un nuage sur le nom amarante
et lgendaire, au pied de l'antique fort o chassa si souvent
Childebert et ce fin fond mystrieux des terres, ce lointain des
sicles, il me semblait qu'aussi bien que par un voyage je pntrerais
dans leurs secrets, rien qu'en approchant un instant  Paris Mme de
Guermantes, suzeraine du lieu et dame du lac, comme si son visage et ses
paroles eussent d possder le charme local des futaies et des rives et
les mmes particularits sculaires que le vieux coutumier de ses
archives. Mais alors j'avais connu Saint-Loup; il m'avait appris que le
chteau ne s'appelait Guermantes que depuis le XVIIe sicle o sa
famille l'avait acquis. Elle avait rsid jusque-l dans le voisinage,
et son titre ne venait pas de cette rgion. Le village de Guermantes
avait reu son nom du chteau, aprs lequel il avait t construit, et
pour qu'il n'en dtruist pas les perspectives, une servitude reste en
vigueur rglait le trac des rues et limitait la hauteur des maisons.
Quant aux tapisseries, elles taient de Boucher, achetes au XIXe sicle
par un Guermantes amateur, et taient places,  ct de tableaux de
chasse mdiocres qu'il avait peints lui-mme, dans un fort vilain salon
drap d'andrinople et de peluche. Par ces rvlations, Saint-Loup avait
introduit dans le chteau des lments trangers au nom de Guermantes
qui ne me permirent plus de continuer  extraire uniquement de la
sonorit des syllabes la maonnerie des constructions. Alors au fond de
ce nom s'tait effac le chteau reflt dans son lac, et ce qui m'tait
apparu autour de Mme de Guermantes comme sa demeure, 'avait t son
htel de Paris, l'htel de Guermantes, limpide comme son nom, car aucun
lment matriel et opaque n'en venait interrompre et aveugler la
transparence. Comme l'glise ne signifie pas seulement le temple, mais
aussi l'assemble des fidles, cet htel de Guermantes comprenait tous
ceux qui partageaient la vie de la duchesse, mais ces intimes que je
n'avais jamais vus n'taient pour moi que des noms clbres et
potiques, et, connaissant uniquement des personnes qui n'taient elles
aussi que des noms, ne faisaient qu'agrandir et protger le mystre de
la duchesse en tendant autour d'elle un vaste halo qui allait tout au
plus en se dgradant.

Dans les ftes qu'elle donnait, comme je n'imaginais pour les invits
aucun corps, aucune moustache, aucune bottine, aucune phrase prononce
qui ft banale, ou mme originale d'une manire humaine et rationnelle,
ce tourbillon de noms introduisant moins de matire que n'et fait un
repas de fantmes ou un bal de spectres autour de cette statuette en
porcelaine de Saxe qu'tait Mme de Guermantes, gardait une transparence
de vitrine  son htel de verre. Puis quand Saint-Loup m'eut racont des
anecdotes relatives au chapelain, aux jardiniers de sa cousine, l'htel
de Guermantes tait devenu--comme avait pu tre autrefois quelque
Louvre--une sorte de chteau entour, au milieu de Paris mme, de ses
terres, possd hrditairement, en vertu d'un droit antique bizarrement
survivant, et sur lesquelles elle exerait encore des privilges
fodaux. Mais cette dernire demeure s'tait elle-mme vanouie quand
nous tions venus habiter tout prs de Mme de Villeparisis un des
appartements voisins de celui de Mme de Guermantes dans une aile de son
htel. C'tait une de ces vieilles demeures comme il en existe peut-tre
encore et dans lesquelles la cour d'honneur--soit alluvions apportes
par le flot montant de la dmocratie, soit legs de temps plus anciens o
les divers mtiers taient groups autour du seigneur--avait souvent sur
ses cts des arrire-boutiques, des ateliers, voire quelque choppe de
cordonnier ou de tailleur, comme celles qu'on voit accotes aux flancs
des cathdrales que l'esthtique des ingnieurs n'a pas dgages, un
concierge savetier, qui levait des poules et cultivait des fleurs--et
au fond, dans le logis faisant htel, une comtesse qui, quand elle
sortait dans sa vieille calche  deux chevaux, montrant sur son chapeau
quelques capucines semblant chappes du jardinet de la loge (ayant 
ct du cocher un valet de pied qui descendait corner des cartes 
chaque htel aristocratique du quartier), envoyait indistinctement des
sourires et de petits bonjours de la main aux enfants du portier et aux
locataires bourgeois de l'immeuble qui passaient  ce moment-l et
qu'elle confondait dans sa ddaigneuse affabilit et sa morgue
galitaire.

Dans la maison que nous tions venus habiter, la grande dame du fond de
la cour tait une duchesse, lgante et encore jeune. C'tait Mme de
Guermantes, et grce  Franoise, je possdais assez vite des
renseignements sur l'htel. Car les Guermantes (que Franoise dsignait
souvent par les mots de en dessous, en bas) taient sa constante
proccupation depuis le matin, o, jetant, pendant qu'elle coiffait
maman, un coup d'oeil dfendu, irrsistible et furtif dans la cour, elle
disait: Tiens, deux bonnes soeurs; cela va srement en dessous ou oh!
les beaux faisans  la fentre de la cuisine, il n'y a pas besoin de
demander d'o qu'ils deviennent, le duc aura-t-t  la chasse,
jusqu'au soir, o, si elle entendait, pendant qu'elle me donnait mes
affaires de nuit, un bruit de piano, un cho de chansonnette, elle
induisait: Ils ont du monde en bas, c'est  la gaiet; dans son visage
rgulier, sous ses cheveux blancs maintenant, un sourire de sa jeunesse
anim et dcent mettait alors pour un instant chacun de ses traits  sa
place, les accordait dans un ordre apprt et fin, comme avant une
contredanse.

Mais le moment de la vie des Guermantes qui excitait le plus vivement
l'intrt de Franoise, lui donnait le plus de satisfaction et lui
faisait aussi le plus de mal, c'tait prcisment celui o la porte
cochre s'ouvrant  deux battants, la duchesse montait dans sa calche.
C'tait habituellement peu de temps aprs que nos domestiques avaient
fini de clbrer cette sorte de pque solennelle que nul ne doit
interrompre, appele leur djeuner, et pendant laquelle ils taient
tellement tabous que mon pre lui-mme ne se ft pas permis de les
sonner, sachant d'ailleurs qu'aucun ne se ft pas plus drang au
cinquime coup qu'au premier, et qu'il et ainsi commis cette
inconvenance en pure perte, mais non pas sans dommage pour lui. Car
Franoise (qui, depuis qu'elle tait une vieille femme se faisait  tout
propos ce qu'on appelle une tte de circonstance) n'et pas manqu de
lui prsenter toute la journe une figure couverte de petites marques
cuniformes et rouges qui dployaient au dehors, mais d'une faon peu
dchiffrable, le long mmoire de ses dolances et les raisons profondes
de son mcontentement. Elle les dveloppait d'ailleurs,  la cantonade,
mais sans que nous puissions bien distinguer les mots. Elle appelait
cela--qu'elle croyait dsesprant pour nous, mortifiant,
vexant,--dire toute la sainte journe des messes basses.

Les derniers rites achevs, Franoise, qui tait  la fois, comme dans
l'glise primitive, le clbrant et l'un des fidles, se servait un
dernier verre de vin, dtachait de son cou sa serviette, la pliait en
essuyant  ses lvres un reste d'eau rougie et de caf, la passait dans
un rond, remerciait d'un oeil dolent son jeune valet de pied qui pour
faire du zle lui disait: Voyons, madame, encore un peu de raisin; il
est esquis, et allait aussitt ouvrir la fentre sous le prtexte qu'il
faisait trop chaud dans cette misrable cuisine. En jetant avec
dextrit, dans le mme temps qu'elle tournait la poigne de la croise
et prenait l'air, un coup d'oeil dsintress sur le fond de la cour,
elle y drobait furtivement la certitude que la duchesse n'tait pas
encore prte, couvait un instant de ses regards ddaigneux et passionns
la voiture attele, et, cet instant d'attention une fois donn par ses
yeux aux choses de la terre, les levait au ciel dont elle avait d'avance
devin la puret en sentant la douceur de l'air et la chaleur du soleil;
et elle regardait  l'angle du toit la place o, chaque printemps,
venaient faire leur nid, juste au-dessus de la chemine de ma chambre,
des pigeons pareils  ceux qui roucoulaient dans sa cuisine,  Combray.

--Ah! Combray, Combray, s'criait-elle. (Et le ton presque chant sur
lequel elle dclamait cette invocation et pu, chez Franoise, autant
que l'arlsienne puret de son visage, faire souponner une origine
mridionale et que la patrie perdue qu'elle pleurait n'tait qu'une
patrie d'adoption. Mais peut-tre se ft-on tromp, car il semble qu'il
n'y ait pas de province qui n'ait son midi et, combien ne
rencontre-t-on pas de Savoyards et de Bretons chez qui l'on trouve
toutes les douces transpositions de longues et de brves qui
caractrisent le mridional.) Ah! Combray, quand est-ce que je te
reverrai, pauvre terre! Quand est-ce que je pourrai passer toute la
sainte journe sous tes aubpines et nos pauvres lilas--en coutant les
pinsons et la Vivonne qui fait comme le murmure de quelqu'un qui
chuchoterait, au lieu d'entendre cette misrable sonnette de notre jeune
matre qui ne reste jamais une demi-heure sans me faire courir le long
de ce satan couloir. Et encore il ne trouve pas que je vais assez vite,
il faudrait qu'on ait entendu avant qu'il ait sonn, et si vous tes
d'une minute en retard, il rentre dans des colres pouvantables.
Hlas! pauvre Combray! peut-tre que je ne te reverrai que morte, quand
on me jettera comme une pierre dans le trou de la tombe. Alors, je ne
les sentirai plus tes belles aubpines toutes blanches. Mais dans le
sommeil de la mort, je crois que j'entendrai encore ces trois coups de
la sonnette qui m'auront dj damne dans ma vie.

Mais elle tait interrompue par les appels du giletier de la cour,
celui qui avait tant plu autrefois  ma grand'mre le jour o elle tait
alle voir Mme de Villeparisis et n'occupait pas un rang moins lev
dans la sympathie de Franoise. Ayant lev la tte en entendant ouvrir
notre fentre, il cherchait dj depuis un moment  attirer l'attention
de sa voisine pour lui dire bonjour. La coquetterie de la jeune fille
qu'avait t Franoise affinait alors pour M. Jupien le visage
ronchonneur de notre vieille cuisinire alourdie par l'ge, par la
mauvaise humeur et par la chaleur du fourneau, et c'est avec un mlange
charmant de rserve, de familiarit et de pudeur qu'elle adressait au
giletier un gracieux salut, mais sans lui rpondre de la voix, car si
elle enfreignait les recommandations de maman en regardant dans la cour,
elle n'et pas os les braver jusqu' causer par la fentre, ce qui
avait le don, selon Franoise, de lui valoir, de la part de Madame,
tout un chapitre. Elle lui montrait la calche attele en ayant l'air
de dire: Des beaux chevaux, hein! mais tout en murmurant: Quelle
vieille sabraque! et surtout parce qu'elle savait qu'il allait lui
rpondre, en mettant la main devant la bouche pour tre entendu tout en
parlant  mi-voix: _Vous_ aussi vous pourriez en avoir si vous vouliez,
et mme peut-tre plus qu'eux, mais vous n'aimez pas tout cela.

Et Franoise aprs un signe modeste, vasif et ravi dont la
signification tait  peu prs: Chacun son genre; ici c'est  la
simplicit, refermait la fentre de peur que maman n'arrivt. Ces
vous qui eussent pu avoir plus de chevaux que les Guermantes, c'tait
nous, mais Jupien avait raison de dire vous, car, sauf pour certains
plaisirs d'amour-propre purement personnels--comme celui, quand elle
toussait sans arrter et que toute la maison avait peur de prendre son
rhume, de prtendre, avec un ricanement irritant, qu'elle n'tait pas
enrhume--pareille  ces plantes qu'un animal auquel elles sont
entirement unies nourrit d'aliments qu'il attrape, mange, digre pour
elles et qu'il leur offre dans son dernier et tout assimilable rsidu,
Franoise vivait avec nous en symbiose; c'est nous qui, avec nos vertus,
notre fortune, notre train de vie, notre situation, devions nous charger
d'laborer les petites satisfactions d'amour-propre dont tait
forme--en y ajoutant le droit reconnu d'exercer librement le culte du
djeuner suivant la coutume ancienne comportant la petite gorge d'air 
la fentre quand il tait fini, quelque flnerie dans la rue en allant
faire ses emplettes et une sortie le dimanche pour aller voir sa
nice--la part de contentement indispensable  sa vie. Aussi comprend-on
que Franoise avait pu dprir, les premiers jours, en proie, dans une
maison o tous les titres honorifiques de mon pre n'taient pas encore
connus,  un mal qu'elle appelait elle-mme l'ennui, l'ennui dans ce
sens nergique qu'il a chez Corneille ou sous la plume des soldats qui
finissent par se suicider parce qu'ils s'ennuient trop aprs leur
fiance, leur village. L'ennui de Franoise avait t vite guri par
Jupien prcisment, car il lui procura tout de suite un plaisir aussi
vif et plus raffin que celui qu'elle aurait eu si nous nous tions
dcids  avoir une voiture.--Du bien bon monde, ces Jupien, de bien
braves gens et ils le portent sur la figure. Jupien sut en effet
comprendre et enseigner  tous que si nous n'avions pas d'quipage,
c'est que nous ne voulions pas. Cet ami de Franoise vivait peu chez
lui, ayant obtenu une place d'employ dans un ministre. Giletier
d'abord avec la gamine que ma grand'mre avait prise pour sa fille, il
avait perdu tout avantage  en exercer le mtier quand la petite qui
presque encore enfant savait dj trs bien recoudre une jupe, quand ma
grand'mre tait alle autrefois faire une visite  Mme de
Villeparisis, s'tait tourne vers la couture pour dames et tait
devenue jupire. D'abord petite main chez une couturire, employe 
faire un point,  recoudre un volant,  attacher un bouton ou une
pression,  ajuster un tour de taille avec des agrafes, elle avait
vite pass deuxime puis premire, et s'tant faite une clientle de
dames du meilleur monde, elle travaillait chez elle, c'est--dire dans
notre cour, le plus souvent avec une ou deux de ses petites camarades de
l'atelier qu'elle employait comme apprenties. Ds lors la prsence de
Jupien avait t moins utile. Sans doute la petite, devenue grande,
avait encore souvent  faire des gilets. Mais aide de ses amies elle
n'avait besoin de personne. Aussi Jupien, son oncle, avait-il sollicit
un emploi. Il fut libre d'abord de rentrer  midi, puis, ayant remplac
dfinitivement celui qu'il secondait seulement, pas avant l'heure du
dner. Sa titularisation ne se produisit heureusement que quelques
semaines aprs notre emmnagement, de sorte que la gentillesse de Jupien
put s'exercer assez longtemps pour aider Franoise  franchir sans trop
de souffrances les premiers temps difficiles. D'ailleurs, sans
mconnatre l'utilit qu'il eut ainsi pour Franoise  titre de
mdicament de transition, je dois reconnatre que Jupien ne m'avait
pas plu beaucoup au premier abord. A quelques pas de distance,
dtruisant entirement l'effet qu'eussent produit sans cela ses grosses
joues et son teint fleuri, ses yeux dbords par un regard compatissant,
dsol et rveur, faisaient penser qu'il tait trs malade ou venait
d'tre frapp d'un grand deuil. Non seulement il n'en tait rien, mais
ds qu'il parlait, parfaitement bien d'ailleurs, il tait plutt froid
et railleur. Il rsultait de ce dsaccord entre son regard et sa parole
quelque chose de faux qui n'tait pas sympathique et par quoi il avait
l'air lui-mme de se sentir aussi gn qu'un invit en veston dans une
soire o tout le monde est en habit, ou que quelqu'un qui ayant 
rpondre  une Altesse ne sait pas au juste comment il faut lui parler
et tourne la difficult en rduisant ses phrases  presque rien. Celles
de Jupien--car c'est pure comparaison--taient au contraire charmantes.
Correspondant peut-tre  cette inondation du visage par les yeux (
laquelle on ne faisait plus attention quand on le connaissait), je
discernai vite en effet chez lui une intelligence rare et l'une des plus
naturellement littraires qu'il m'ait t donn de connatre, en ce sens
que, sans culture probablement, il possdait ou s'tait assimil, rien
qu' l'aide de quelques livres htivement parcourus, les tours les plus
ingnieux de la langue. Les gens les plus dous que j'avais connus
taient morts trs jeunes. Aussi tais-je persuad que la vie de Jupien
finirait vite. Il avait de la bont, de la piti, les sentiments les
plus dlicats, les plus gnreux. Son rle dans la vie de Franoise
avait vite cess d'tre indispensable. Elle avait appris  le doubler.

Mme quand un fournisseur ou un domestique venait nous apporter quelque
paquet, tout en ayant l'air de ne pas s'occuper de lui, et en lui
dsignant seulement d'un air dtach une chaise, pendant qu'elle
continuait son ouvrage, Franoise mettait si habilement  profit les
quelques instants qu'il passait dans la cuisine, en attendant la rponse
de maman, qu'il tait bien rare qu'il repartt sans avoir
indestructiblement grave en lui la certitude que si nous n'en avions
pas, c'est que nous ne voulions pas. Si elle tenait tant d'ailleurs 
ce que l'on st que nous avions d'argent, (car elle ignorait l'usage
de ce que Saint-Loup appelait les articles partitifs et disait: avoir
d'argent, apporter d'eau),  ce qu'on nous st riches, ce n'est pas
que la richesse sans plus, la richesse sans la vertu, ft aux yeux de
Franoise le bien suprme, mais la vertu sans la richesse n'tait pas
non plus son idal. La richesse tait pour elle comme une condition
ncessaire de la vertu,  dfaut de laquelle la vertu serait sans mrite
et sans charme. Elle les sparait si peu qu'elle avait fini par prter 
chacune les qualits de l'autre,  exiger quelque confortable dans la
vertu,  reconnatre quelque chose d'difiant dans la richesse.

Une fois la fentre referme, assez rapidement--sans cela, maman lui
et, parat-il, racont toutes les injures imaginables--Franoise
commenait en soupirant  ranger la table de la cuisine.

--Il y a des Guermantes qui restent rue de la Chaise, disait le valet de
chambre, j'avais un ami qui y avait travaill; il tait second cocher
chez eux. Et je connais quelqu'un, pas mon copain alors, mais son
beau-frre, qui avait fait son temps au rgiment avec un piqueur du
baron de Guermantes. Et aprs tout allez-y donc, c'est pas mon pre!
ajoutait le valet de chambre qui avait l'habitude, comme il fredonnait
les refrains de l'anne, de parsemer ses discours des plaisanteries
nouvelles.

Franoise, avec la fatigue de ses yeux de femme dj ge et qui
d'ailleurs voyaient tout de Combray, dans un vague lointain, distingua
non la plaisanterie qui tait dans ces mots, mais qu'il devait y en
avoir une, car ils n'taient pas en rapport avec la suite du propos, et
avaient t lancs avec force par quelqu'un qu'elle savait farceur.
Aussi sourit-elle d'un air bienveillant et bloui et comme si elle
disait: Toujours le mme, ce Victor! Elle tait du reste heureuse, car
elle savait qu'entendre des traits de ce genre se rattache de loin  ces
plaisirs honntes de la socit pour lesquels dans tous les mondes on se
dpche de faire toilette, on risque de prendre froid. Enfin elle
croyait que le valet de chambre tait un ami pour elle car il ne cessait
de lui dnoncer avec indignation les mesures terribles que la Rpublique
allait prendre contre le clerg. Franoise n'avait pas encore compris
que les plus cruels de nos adversaires ne sont pas ceux qui nous
contredisent et essayent de nous persuader, mais ceux qui grossissent ou
inventent les nouvelles qui peuvent nous dsoler, en se gardant bien de
leur donner une apparence de justification qui diminuerait notre peine
et nous donnerait peut-tre une lgre estime pour un parti qu'ils
tiennent  nous montrer, pour notre complet supplice,  la fois atroce
et triomphant.

La duchesse doit tre alliance avec tout a, dit Franoise en
reprenant la conversation aux Guermantes de la rue de la Chaise, comme
on recommence un morceau  l'andante. Je ne sais plus qui m'a dit qu'un
de ceux-l avait mari une cousine au Duc. En tout cas c'est de la mme
parenthse. C'est une grande famille que les Guermantes!
ajoutait-elle avec respect, fondant la grandeur de cette famille  la
fois sur le nombre de ses membres et l'clair de son illustration, comme
Pascal la vrit de la Religion sur la Raison et l'autorit des
critures. Car n'ayant que ce seul mot de grand pour les deux choses,
il lui semblait qu'elles n'en formaient qu'une seule, son vocabulaire,
comme certaines pierres, prsentant ainsi par endroit un dfaut et qui
projetait de l'obscurit jusque dans la pense de Franoise.

Je me demande si ce serait pas euss qui ont leur chteau  Guermantes,
 dix lieues de Combray, alors a doit tre parent aussi  leur cousine
d'Alger. (Nous nous demandmes longtemps ma mre et moi qui pouvait tre
cette cousine d'Alger, mais nous comprmes enfin que Franoise entendait
par le nom d'Alger la ville d'Angers. Ce qui est lointain peut nous tre
plus connu que ce qui est proche. Franoise, qui savait le nom d'Alger 
cause d'affreuses dattes que nous recevions au jour de l'an, ignorait
celui d'Angers. Son langage, comme la langue franaise elle-mme, et
surtout la toponymie, tait parsem d'erreurs.) Je voulais en causer 
leur matre d'htel.--Comment donc qu'on lui dit? s'interrompit-elle
comme se posant une question de protocole; elle se rpondit  elle-mme:
Ah oui! c'est Antoine qu'on lui dit, comme si Antoine avait t un
titre. C'est lui qu'aurait pu m'en dire, mais c'est un vrai seigneur,
un grand pdant, on dirait qu'on lui a coup la langue ou qu'il a oubli
d'apprendre  parler. Il ne vous fait mme pas rponse quand on lui
cause, ajoutait Franoise qui disait: faire rponse, comme Mme de
Svign. Mais, ajouta-t-elle sans sincrit, du moment que je sais ce
qui cuit dans ma marmite, je ne m'occupe pas de celle des autres. En
tout cas tout a n'est pas catholique. Et puis c'est pas un homme
courageux (cette apprciation aurait pu faire croire que Franoise avait
chang d'avis sur la bravoure qui, selon elle,  Combray, ravalait les
hommes aux animaux froces, mais il n'en tait rien. Courageux
signifiait seulement travailleur). On dit aussi qu'il est voleur comme
une pie, mais il ne faut pas toujours croire les cancans. Ici tous les
employs partent, rapport  la loge, les concierges sont jaloux et ils
montent la tte  la Duchesse. Mais on peut bien dire que c'est un vrai
feignant que cet Antoine, et son Antoinesse ne vaut pas mieux que
lui, ajoutait Franoise qui, pour trouver au nom d'Antoine un fminin
qui dsignt la femme du matre d'htel, avait sans doute dans sa
cration grammaticale un inconscient ressouvenir de chanoine et
chanoinesse. Elle ne parlait pas mal en cela. Il existe encore prs de
Notre-Dame une rue appele rue Chanoinesse, nom qui lui avait t donn
(parce qu'elle n'tait habite que par des chanoines) par ces Franais
de jadis, dont Franoise tait, en ralit, la contemporaine. On avait
d'ailleurs, immdiatement aprs, un nouvel exemple de cette manire de
former les fminins, car Franoise ajoutait:

--Mais sr et certain que c'est  la Duchesse qu'est le chteau de
Guermantes. Et c'est elle dans le pays qu'est madame la mairesse. C'est
quelque chose.

--Je comprends que c'est quelque chose, disait avec conviction le valet
de pied, n'ayant pas dml l'ironie.

--Penses-tu, mon garon, que c'est quelque chose? mais pour des gens
comme euss, tre maire et mairesse c'est trois fois rien. Ah! si
c'tait  moi le chteau de Guermantes, on ne me verrait pas souvent 
Paris. Faut-il tout de mme que des matres, des personnes qui ont de
quoi comme Monsieur et Madame, en aient des ides pour rester dans cette
misrable ville plutt que non pas aller  Combray ds l'instant qu'ils
sont libres de le faire et que personne les retient. Qu'est-ce qu'ils
attendent pour prendre leur retraite puisqu'ils ne manquent de rien;
d'tre morts? Ah! si j'avais seulement du pain sec  manger et du bois
pour me chauffer l'hiver, il y a beau temps que je serais chez moi dans
la pauvre maison de mon frre  Combray. L-bas on se sent vivre au
moins, on n'a pas toutes ces maisons devant soi, il y a si peu de bruit
que la nuit on entend les grenouilles chanter  plus de deux lieues.

--a doit tre vraiment beau, madame, s'criait le jeune valet de pied
avec enthousiasme, comme si ce dernier trait avait t aussi particulier
 Combray que la vie en gondole  Venise.

D'ailleurs, plus rcent dans la maison que le valet de chambre, il
parlait  Franoise des sujets qui pouvaient intresser non lui-mme,
mais elle. Et Franoise, qui faisait la grimace quand on la traitait de
cuisinire, avait pour le valet de pied qui disait, en parlant d'elle,
la gouvernante, la bienveillance spciale qu'prouvent certains
princes de second ordre envers les jeunes gens bien intentionns qui
leur donnent de l'Altesse.

--Au moins on sait ce qu'on fait et dans quelle saison qu'on vit. Ce
n'est pas comme ici qu'il n'y aura pas plus un mchant bouton d'or  la
sainte Pques qu' la Nol, et que je ne distingue pas seulement un
petit anglus quand je lve ma vieille carcasse. L-bas on entend chaque
heure, ce n'est qu'une pauvre cloche, mais tu te dis: Voil mon frre
qui rentre des champs, tu vois le jour qui baisse, on sonne pour les
biens de la terre, tu as le temps de te retourner avant d'allumer ta
lampe. Ici il fait jour, il fait nuit, on va se coucher qu'on ne
pourrait seulement pas plus dire que les btes ce qu'on a fait.

--Il parat que Msglise aussi c'est bien joli, madame, interrompit le
jeune valet de pied au gr de qui la conversation prenait un tour un peu
abstrait et qui se souvenait par hasard de nous avoir entendus parler 
table de Msglise.

--Oh! Msglise, disait Franoise avec le large sourire qu'on amenait
toujours sur ses lvres quand on prononait ces noms de Msglise, de
Combray, de Tansonville. Ils faisaient tellement partie de sa propre
existence qu'elle prouvait  les rencontrer au dehors,  les entendre
dans une conversation, une gaiet assez voisine de celle qu'un
professeur excite dans sa classe en faisant allusion  tel personnage
contemporain dont ses lves n'auraient pas cru que le nom pt jamais
tomber du haut de la chaire. Son plaisir venait aussi de sentir que ces
pays-l taient pour elle quelque chose qu'ils n'taient pas pour les
autres, de vieux camarades avec qui on a fait bien des parties; et elle
leur souriait comme si elle leur trouvait de l'esprit, parce qu'elle
retrouvait en eux beaucoup d'elle-mme.

--Oui, tu peux le dire, mon fils, c'est assez joli Msglise,
reprenait-elle en riant finement; mais comment que tu en as eu entendu
causer, toi, de Msglise?

--Comment que j'ai entendu causer de Msglise? mais c'est bien connu;
on m'en a caus et mme souventes fois caus, rpondait-il avec cette
criminelle inexactitude des informateurs qui, chaque fois que nous
cherchons  nous rendre compte objectivement de l'importance que peut
avoir pour les autres une chose qui nous concerne, nous mettent dans
l'impossibilit d'y russir.

--Ah! je vous rponds qu'il fait meilleur l sous les cerisiers que prs
du fourneau.

Elle leur parlait mme d'Eulalie comme d'une bonne personne. Car depuis
qu'Eulalie tait morte, Franoise avait compltement oubli qu'elle
l'avait peu aime durant sa vie comme elle aimait peu toute personne qui
n'avait rien  manger chez soi, qui crevait la faim, et venait
ensuite, comme une propre  rien, grce  la bont des riches, faire
des manires. Elle ne souffrait plus de ce qu'Eulalie et si bien su se
faire chaque semaine donner la pice par ma tante. Quant  celle-ci,
Franoise ne cessait de chanter ses louanges.

--Mais c'est  Combray mme, chez une cousine de Madame, que vous tiez,
alors? demandait le jeune valet de pied.

--Oui, chez Mme Octave, ah! une bien sainte femme, mes pauvres enfants,
et o il y avait toujours de quoi, et du beau et du bon, une bonne
femme, vous pouvez dire, qui ne plaignait pas les perdreaux, ni les
faisans, ni rien, que vous pouviez arriver dner  cinq,  six, ce
n'tait pas la viande qui manquait et de premire qualit encore, et vin
blanc, et vin rouge, tout ce qu'il fallait. (Franoise employait le
verbe plaindre dans le mme sens que fait La Bruyre.) Tout tait
toujours  ses dpens, mme si la famille, elle restait des mois et
_an_-nes. (Cette rflexion n'avait rien de dsobligeant pour nous, car
Franoise tait d'un temps o dpens n'tait pas rserv au style
judiciaire et signifiait seulement dpense.) Ah! je vous rponds qu'on
ne partait pas de l avec la faim. Comme M. le cur nous l'a eu fait
ressortir bien des fois, s'il y a une femme qui peut compter d'aller
prs du bon Dieu, sr et certain que c'est elle. Pauvre Madame, je
l'entends encore qui me disait de sa petite voix: Franoise, vous
savez, moi je ne mange pas, mais je veux que ce soit aussi bon pour tout
le monde que si je mangeais. Bien sr que c'tait pas pour elle. Vous
l'auriez vue, elle ne pesait pas plus qu'un paquet de cerises; il n'y en
avait pas. Elle ne voulait pas me croire, elle ne voulait jamais aller
au mdecin. Ah! ce n'est pas l-bas qu'on aurait rien mang  la va
vite. Elle voulait que ses domestiques soient bien nourris. Ici, encore
ce matin, nous n'avons pas seulement eu le temps de casser la crote.
Tout se fait  la sauvette. Elle tait surtout exaspre par les
biscottes de pain grill que mangeait mon pre. Elle tait persuade
qu'il en usait pour faire des manires et la faire valser. Je peux
dire, approuvait le jeune valet de pied, que j'ai jamais vu a! Il le
disait comme s'il avait tout vu et si en lui les enseignements d'une
exprience millnaire s'tendaient  tous les pays et  leurs usages
parmi lesquels ne figurait nulle part celui du pain grill. Oui, oui,
grommelait le matre d'htel, mais tout cela pourrait bien changer, les
ouvriers doivent faire une grve au Canada et le ministre a dit l'autre
soir  Monsieur qu'il a touch pour a deux cent mille francs. Le
matre d'htel tait loin de l'en blmer, non qu'il ne ft lui-mme
parfaitement honnte, mais croyant tous les hommes politiques vreux, le
crime de concussion lui paraissait moins grave que le plus lger dlit
de vol. Il ne se demandait mme pas s'il avait bien entendu cette parole
historique et il n'tait pas frapp de l'invraisemblance qu'elle et t
dite par le coupable lui-mme  mon pre, sans que celui-ci l'et mis
dehors. Mais la philosophie de Combray empchait que Franoise pt
esprer que les grves du Canada eussent une rpercussion sur l'usage
des biscottes: Tant que le monde sera monde, voyez-vous, disait-elle,
il y aura des matres pour nous faire trotter et des domestiques pour
faire leurs caprices. En dpit de la thorie de cette trotte
perptuelle; depuis un quart d'heure ma mre, qui n'usait probablement
pas des mmes mesures que Franoise pour apprcier la longueur du
djeuner de celle-ci, disait: Mais qu'est-ce qu'ils peuvent bien faire,
voil plus de deux heures qu'ils sont  table. Et elle sonnait
timidement trois ou quatre fois. Franoise, son valet de pied, le matre
d'htel entendaient les coups de sonnette non comme un appel et sans
songer  venir, mais pourtant comme les premiers sons des instruments
qui s'accordent quand un concert va bientt recommencer et qu'on sent
qu'il n'y aura plus que quelques minutes d'entr'acte. Aussi quand, les
coups commenant  se rpter et  devenir plus insistants, nos
domestiques se mettaient  y prendre garde et estimant qu'ils n'avaient
plus beaucoup de temps devant eux et que la reprise du travail tait
proche,  un tintement de la sonnette un peu plus sonore que les autres,
ils poussaient un soupir et, prenant leur parti, le valet de pied
descendait fumer une cigarette devant la porte; Franoise, aprs
quelques rflexions sur nous, telles que ils ont srement la
bougeotte, montait ranger ses affaires dans son sixime, et le matre
d'htel ayant t chercher du papier  lettres dans ma chambre expdiait
rapidement sa correspondance prive.

Malgr l'air de morgue de leur matre d'htel, Franoise avait pu, ds
les premiers jours, m'apprendre que les Guermantes n'habitaient pas leur
htel en vertu d'un droit immmorial, mais d'une location assez rcente,
et que le jardin sur lequel il donnait du ct que je ne connaissais pas
tait assez petit, et semblable  tous les jardins contigus; et je sus
enfin qu'on n'y voyait ni gibet seigneurial, ni moulin fortifi, ni
sauvoir, ni colombier  piliers, ni four banal, ni grange  nef, ni
chtelet, ni ponts fixes ou levis, voire volants, non plus que pages,
ni aiguilles, chartes, murales ou montjoies. Mais comme Elstir, quand la
baie de Balbec ayant perdu son mystre, tant devenue pour moi une
partie quelconque interchangeable avec toute autre des quantits d'eau
sale qu'il y a sur le globe, lui avait tout d'un coup rendu une
individualit en me disant que c'tait le golfe d'opale de Whistler dans
ses harmonies bleu argent, ainsi le nom de Guermantes avait vu mourir
sous les coups de Franoise la dernire demeure issue de lui, quand un
vieil ami de mon pre nous dit un jour en parlant de la duchesse: Elle
a la plus grande situation dans le faubourg Saint-Germain, elle a la
premire maison du faubourg Saint-Germain. Sans doute le premier salon,
la premire maison du faubourg Saint-Germain, c'tait bien peu de chose
auprs des autres demeures que j'avais successivement rves. Mais enfin
celle-ci encore, et ce devait tre la dernire, avait quelque chose, si
humble ce ft-il, qui tait, au del de sa propre matire, une
diffrenciation secrte.

Et cela m'tait d'autant plus ncessaire de pouvoir chercher dans le
salon de Mme de Guermantes, dans ses amis, le mystre de son nom, que
je ne le trouvais pas dans sa personne quand je la voyais sortir le
matin  pied ou l'aprs-midi en voiture. Certes dj, dans l'glise de
Combray, elle m'tait apparue dans l'clair d'une mtamorphose avec des
joues irrductibles, impntrables  la couleur du nom de Guermantes, et
des aprs-midi au bord de la Vivonne,  la place de mon rve foudroy,
comme un cygne ou un saule en lequel a t chang un Dieu ou une nymphe
et qui dsormais soumis aux lois de la nature glissera dans l'eau ou
sera agit par le vent. Pourtant ces reflets vanouis,  peine les
avais-je quitts qu'ils s'taient reforms comme les reflets roses et
verts du soleil couch, derrire la rame qui les a briss, et dans la
solitude de ma pense le nom avait eu vite fait de s'approprier le
souvenir du visage. Mais maintenant souvent je la voyais  sa fentre,
dans la cour, dans la rue; et moi du moins si je ne parvenais pas 
intgrer en elle le nom de Guermantes,  penser qu'elle tait Mme de
Guermantes, j'en accusais l'impuissance de mon esprit  aller jusqu'au
bout de l'acte que je lui demandais; mais elle, notre voisine, elle
semblait commettre la mme erreur; bien plus, la commettre sans trouble,
sans aucun de mes scrupules, sans mme le soupon que ce ft une erreur.
Ainsi Mme de Guermantes montrait dans ses robes le mme souci de suivre
la mode que si, se croyant devenue une femme comme les autres, elle
avait aspir  cette lgance de la toilette dans laquelle des femmes
quelconques pouvaient l'galer, la surpasser peut-tre; je l'avais vue
dans la rue regarder avec admiration une actrice bien habille; et le
matin, au moment o elle allait sortir  pied, comme si l'opinion des
passants dont elle faisait ressortir la vulgarit en promenant
familirement au milieu d'eux sa vie inaccessible, pouvait tre un
tribunal pour elle, je pouvais l'apercevoir devant sa glace, jouant avec
une conviction exempte de ddoublement et d'ironie, avec passion, avec
mauvaise humeur, avec amour-propre, comme une reine qui a accept de
reprsenter une soubrette dans une comdie de cour, ce rle, si
infrieur  elle, de femme lgante; et dans l'oubli mythologique de sa
grandeur native, elle regardait si sa voilette tait bien tire,
aplatissait ses manches, ajustait son manteau, comme le cygne divin fait
tous les mouvements de son espce animale, garde ses yeux peints des
deux cts de son bec sans y mettre de regards et se jette tout d'un
coup sur un bouton ou un parapluie, en cygne, sans se souvenir qu'il
est un Dieu. Mais comme le voyageur, du par le premier aspect d'une
ville, se dit qu'il en pntrera peut-tre le charme en en visitant les
muses, en liant connaissance avec le peuple, en travaillant dans les
bibliothques, je me disais que si j'avais t reu chez Mme de
Guermantes, si j'tais de ses amis, si je pntrais dans son existence,
je connatrais ce que sous son enveloppe orange et brillante son nom
enfermait rellement, objectivement, pour les autres, puisque enfin
l'ami de mon pre avait dit que le milieu des Guermantes tait quelque
chose d' part dans le faubourg Saint-Germain.

La vie que je supposais y tre mene drivait d'une source si diffrente
de l'exprience, et me semblait devoir tre si particulire, que je
n'aurais pu imaginer aux soires de la duchesse la prsence de personnes
que j'eusse autrefois frquentes, de personnes relles. Car ne pouvant
changer subitement de nature, elles auraient tenu l des propos
analogues  ceux que je connaissais; leurs partenaires se seraient
peut-tre abaisss  leur rpondre dans le mme langage humain; et
pendant une soire dans le premier salon du faubourg Saint-Germain, il y
aurait eu des instants identiques  des instants que j'avais dj vcus:
ce qui tait impossible. Il est vrai que mon esprit tait embarrass par
certaines difficults, et la prsence du corps de Jsus-Christ dans
l'hostie ne me semblait pas un mystre plus obscur que ce premier salon
du Faubourg situ sur la rive droite et dont je pouvais de ma chambre
entendre battre les meubles le matin. Mais la ligne de dmarcation qui
me sparait du faubourg Saint-Germain, pour tre seulement idale, ne
m'en semblait que plus relle; je sentais bien que c'tait dj le
Faubourg, le paillasson des Guermantes tendu de l'autre ct de cet
quateur et dont ma mre avait os dire, l'ayant aperu comme moi, un
jour que leur porte tait ouverte, qu'il tait en bien mauvais tat. Au
reste, comment leur salle  manger, leur galerie obscure, aux meubles de
peluche rouge, que je pouvais apercevoir quelquefois par la fentre de
notre cuisine, ne m'auraient-ils pas sembl possder le charme
mystrieux du faubourg Saint-Germain, en faire partie d'une faon
essentielle, y tre gographiquement situs, puisque avoir t reu dans
cette salle  manger, c'tait tre all dans le faubourg Saint-Germain,
en avoir respir l'atmosphre, puisque ceux qui, avant d'aller  table,
s'asseyaient  ct de Mme de Guermantes sur le canap de cuir de la
galerie, taient tous du faubourg Saint-Germain? Sans doute, ailleurs
que dans le Faubourg, dans certaines soires, on pouvait voir parfois
trnant majestueusement au milieu du peuple vulgaire des lgants l'un
de ces hommes qui ne sont que des noms et qui prennent tour  tour quand
on cherche  se les reprsenter l'aspect d'un tournoi et d'une fort
domaniale. Mais ici, dans le premier salon du faubourg Saint-Germain,
dans la galerie obscure, il n'y avait qu'eux. Ils taient, en une
matire prcieuse, les colonnes qui soutenaient le temple. Mme pour les
runions familires, ce n'tait que parmi eux que Mme de Guermantes
pouvait choisir ses convives, et dans les dners de douze personnes,
assembls autour de la nappe servie, ils taient comme les statues d'or
des aptres de la Sainte-Chapelle, piliers symboliques et conscrateurs,
devant la Sainte Table. Quant au petit bout de jardin qui s'tendait
entre de hautes murailles, derrire l'htel, et o l't Mme de
Guermantes faisait aprs dner servir des liqueurs et l'orangeade;
comment n'aurais-je pas pens que s'asseoir, entre neuf et onze heures
du soir, sur ses chaises de fer--doues d'un aussi grand pouvoir que le
canap de cuir--sans respirer les brises particulires au faubourg
Saint-Germain, tait aussi impossible que de faire la sieste dans
l'oasis de Figuig, sans tre par cela mme en Afrique? Il n'y a que
l'imagination et la croyance qui peuvent diffrencier des autres
certains objets, certains tres, et crer une atmosphre. Hlas! ces
sites pittoresques, ces accidents naturels, ces curiosits locales, ces
ouvrages d'art du faubourg Saint-Germain, il ne me serait sans doute
jamais donn de poser mes pas parmi eux. Et je me contentais de
tressaillir en apercevant de la haute mer (et sans espoir d'y jamais
aborder) comme un minaret avanc, comme un premier palmier, comme le
commencement de l'industrie ou de la vgtation exotiques, le paillasson
us du rivage.

Mais si l'htel de Guermantes commenait pour moi  la porte de son
vestibule, ses dpendances devaient s'tendre beaucoup plus loin au
jugement du duc qui, tenant tous les locataires pour fermiers, manants,
acqureurs de biens nationaux, dont l'opinion ne compte pas, se faisait
la barbe le matin en chemise de nuit  sa fentre, descendait dans la
cour, selon qu'il avait plus ou moins chaud, en bras de chemise, en
pyjama, en veston cossais de couleur rare,  longs poils, en petits
paletots clairs plus courts que son veston, et faisait trotter en main
devant lui par un de ses piqueurs quelque nouveau cheval qu'il avait
achet. Plus d'une fois mme le cheval abma la devanture de Jupien,
lequel indigna le duc en demandant une indemnit. Quand ce ne serait
qu'en considration de tout le bien que madame la Duchesse fait dans la
maison et dans la paroisse, disait M. de Guermantes, c'est une infamie
de la part de ce quidam de nous rclamer quelque chose. Mais Jupien
avait tenu bon, paraissant ne pas du tout savoir quel bien avait
jamais fait la duchesse. Pourtant elle en faisait, mais, comme on ne
peut l'tendre sur tout le monde, le souvenir d'avoir combl l'un est
une raison pour s'abstenir  l'gard d'un autre chez qui on excite
d'autant plus de mcontentement. A d'autres points de vue d'ailleurs
que celui de la bienfaisance, le quartier ne paraissait au duc--et cela
jusqu' de grandes distances--qu'un prolongement de sa cour, une piste
plus tendue pour ses chevaux. Aprs avoir vu comment un nouveau cheval
trottait seul, il le faisait atteler, traverser toutes les rues
avoisinantes, le piqueur courant le long de la voiture en tenant les
guides, le faisant passer et repasser devant le duc arrt sur le
trottoir, debout, gant, norme, habill de clair, le cigare  la
bouche, la tte en l'air, le monocle curieux, jusqu'au moment o il
sautait sur le sige, menait le cheval lui-mme pour l'essayer, et
partait avec le nouvel attelage retrouver sa matresse aux
Champs-lyses. M. de Guermantes disait bonjour dans la cour  deux
couples qui tenaient plus ou moins  son monde: un mnage de cousins 
lui, qui, comme les mnages d'ouvriers, n'tait jamais  la maison pour
soigner les enfants, car ds le matin la femme partait  la Schola
apprendre le contrepoint et la fugue et le mari  son atelier faire de
la sculpture sur bois et des cuirs repousss; puis le baron et la
baronne de Norpois, habills toujours en noir, la femme en loueuse de
chaises et le mari en croque-mort, qui sortaient plusieurs fois par jour
pour aller  l'glise. Ils taient les neveux de l'ancien ambassadeur
que nous connaissions et que justement mon pre avait rencontr sous la
vote de l'escalier mais sans comprendre d'o il venait; car mon pre
pensait qu'un personnage aussi considrable, qui s'tait trouv en
relation avec les hommes les plus minents de l'Europe et tait
probablement fort indiffrent  de vaines distinctions aristocratiques,
ne devait gure frquenter ces nobles obscurs, clricaux et borns. Ils
habitaient depuis peu dans la maison; Jupien tant venu dire un mot dans
la cour au mari qui tait en train de saluer M. de Guermantes, l'appela
M. Norpois, ne sachant pas exactement son nom.

--Ah! monsieur Norpois, ah! c'est vraiment trouv! Patience! bientt ce
particulier vous appellera citoyen Norpois! s'cria, en se tournant vers
le baron, M. de Guermantes. Il pouvait enfin exhaler sa mauvaise humeur
contre Jupien qui lui disait Monsieur et non Monsieur le Duc.

Un jour que M. de Guermantes avait besoin d'un renseignement qui se
rattachait  la profession de mon pre, il s'tait prsent lui-mme
avec beaucoup de grce. Depuis il avait souvent quelque service de
voisin  lui demander, et ds qu'il l'apercevait en train de descendre
l'escalier tout en songeant  quelque travail et dsireux d'viter toute
rencontre, le duc quittait ses hommes d'curies, venait  mon pre dans
la cour, lui arrangeait le col de son pardessus, avec la serviabilit
hrite des anciens valets de chambre du Roi, lui prenait la main, et la
retenant dans la sienne, la lui caressant mme pour lui prouver, avec
une impudeur de courtisane, qu'il ne lui marchandait pas le contact de
sa chair prcieuse, il le menait en laisse, fort ennuy et ne pensant
qu' s'chapper, jusqu'au del de la porte cochre. Il nous avait fait
de grands saluts un jour qu'il nous avait croiss au moment o il
sortait en voiture avec sa femme; il avait d lui dire mon nom, mais
quelle chance y avait-il pour qu'elle se le ft rappel, ni mon visage?
Et puis quelle pitre recommandation que d'tre dsign seulement comme
tant un de ses locataires! Une plus importante et t de rencontrer la
duchesse chez Mme de Villeparisis qui justement m'avait fait demander
par ma grand'mre d'aller la voir, et, sachant que j'avais eu
l'intention de faire de la littrature, avait ajout que je
rencontrerais chez elle des crivains. Mais mon pre trouvait que
j'tais encore bien jeune pour aller dans le monde et, comme l'tat de
ma sant ne laissait pas de l'inquiter, il ne tenait pas  me fournir
des occasions inutiles de sorties nouvelles.

Comme un des valets de pied de Mme de Guermantes causait beaucoup avec
Franoise, j'entendis nommer quelques-uns des salons o elle allait,
mais je ne me les reprsentais pas: du moment qu'ils taient une partie
de sa vie, de sa vie que je ne voyais qu' travers son nom,
n'taient-ils pas inconcevables?

--Il y a ce soir grande soire d'ombres chinoises chez la princesse de
Parme, disait le valet de pied, mais nous n'irons pas, parce que,  cinq
heures, Madame prend le train de Chantilly pour aller passer deux jours
chez le duc d'Aumale, mais c'est la femme de chambre et le valet de
chambre qui y vont. Moi je reste ici. Elle ne sera pas contente, la
princesse de Parme, elle a crit plus de quatre fois  Madame la
Duchesse.

--Alors vous n'tes plus pour aller au chteau de Guermantes cette
anne?

--C'est la premire fois que nous n'y serons pas:  cause des
rhumatismes  Monsieur le Duc, le docteur a dfendu qu'on y retourne
avant qu'il y ait un calorifre, mais avant a tous les ans on y tait
pour jusqu'en janvier. Si le calorifre n'est pas prt, peut-tre Madame
ira quelques jours  Cannes chez la duchesse de Guise, mais ce n'est pas
encore sr.

--Et au thtre, est-ce que vous y allez?

--Nous allons quelquefois  l'Opra, quelquefois aux soires
d'abonnement de la princesse de Parme, c'est tous les huit jours; il
parat que c'est trs chic ce qu'on voit: il y a pices, opra, tout.
Madame la Duchesse n'a pas voulu prendre d'abonnements mais nous y
allons tout de mme une fois dans une loge d'une amie  Madame, une
autre fois dans une autre, souvent dans la baignoire de la princesse de
Guermantes, la femme du cousin  Monsieur le Duc. C'est la soeur au duc
de Bavire.

--Et alors vous remontez comme a chez vous, disait le valet de pied
qui, bien qu'identifi aux Guermantes, avait cependant des _matres_ en
gnral une notion politique qui lui permettait de traiter Franoise
avec autant de respect que si elle avait t place chez une duchesse.
Vous tes d'une bonne sant, madame.

--Ah! ces maudites jambes! En plaine encore a va bien (en plaine
voulait dire dans la cour, dans les rues o Franoise ne dtestait pas
de se promener, en un mot en terrain plat), mais ce sont ces satans
escaliers. Au revoir, monsieur, on vous verra peut-tre encore ce soir.

Elle dsirait d'autant plus causer encore avec le valet de pied qu'il
lui avait appris que les fils des ducs portent souvent un titre de
prince qu'ils gardent jusqu' la mort de leur pre. Sans doute le culte
de la noblesse, ml et s'accommodant d'un certain esprit de rvolte
contre elle, doit, hrditairement puis sur les glbes de France, tre
bien fort en son peuple. Car Franoise,  qui on pouvait parler du gnie
de Napolon ou de la tlgraphie sans fil sans russir  attirer son
attention et sans qu'elle ralentt un instant les mouvements par
lesquels elle retirait les cendres de la chemine ou mettait le couvert,
si seulement elle apprenait ces particularits et que le fils cadet du
duc de Guermantes s'appelait gnralement le prince d'Olron, s'criait:
C'est beau a! et restait blouie comme devant un vitrail.

Franoise apprit aussi par le valet de chambre du prince d'Agrigente,
qui s'tait li avec elle en venant souvent porter des lettres chez la
duchesse, qu'il avait, en effet, fort entendu parler dans le monde du
mariage du marquis de Saint-Loup avec Mlle d'Ambresac et que c'tait
presque dcid.

Cette villa, cette baignoire, o Mme de Guermantes transvasait sa vie,
ne me semblaient pas des lieux moins feriques que ses appartements. Les
noms de Guise, de Parme, de Guermantes-Bavire, diffrenciaient de
toutes les autres les villgiatures o se rendait la duchesse, les
ftes quotidiennes que le sillage de sa voiture reliaient  son htel.
S'ils me disaient qu'en ces villgiatures, en ces ftes consistait
successivement la vie de Mme de Guermantes, ils ne m'apportaient sur
elle aucun claircissement. Elles donnaient chacune  la vie de la
duchesse une dtermination diffrente, mais ne faisaient que la changer
de mystre sans qu'elle laisst rien vaporer du sien, qui se dplaait
seulement, protg par une cloison, enferm dans un vase, au milieu des
flots de la vie de tous. La duchesse pouvait djeuner devant la
Mditerrane  l'poque de Carnaval, mais, dans la villa de Mme de
Guise, o la reine de la socit parisienne n'tait plus, dans sa robe
de piqu blanc, au milieu de nombreuses princesses, qu'une invite
pareille aux autres, et par l plus mouvante encore pour moi, plus
elle-mme d'tre renouvele comme une toile de la danse qui, dans la
fantaisie d'un pas, vient prendre successivement la place de chacune des
ballerines ses soeurs, elle pouvait regarder des ombres chinoises, mais
 une soire de la princesse de Parme, couter la tragdie ou l'opra,
mais dans la baignoire de la princesse de Guermantes.

Comme nous localisons dans le corps d'une personne toutes les
possibilits de sa vie, le souvenir des tres qu'elle connat et qu'elle
vient de quitter, ou s'en va rejoindre, si, ayant appris par Franoise
que Mme de Guermantes irait  pied djeuner chez la princesse de Parme,
je la voyais vers midi descendre de chez elle en sa robe de satin chair,
au-dessus de laquelle son visage tait de la mme nuance, comme un nuage
au soleil couchant, c'tait tous les plaisirs du faubourg Saint-Germain
que je voyais tenir devant moi, sous ce petit volume, comme dans une
coquille, entre ces valves glaces de nacre rose.

Mon pre avait au ministre un ami, un certain A.J. Moreau, lequel, pour
se distinguer des autres Moreau, avait soin de toujours faire prcder
son nom de ces deux initiales, de sorte qu'on l'appelait, pour abrger,
A.J. Or, je ne sais comment cet A.J. se trouva possesseur d'un fauteuil
pour une soire de gala  l'Opra; il l'envoya  mon pre et, comme la
Berma que je n'avais plus vue jouer depuis ma premire dception devait
jouer un acte de _Phdre_, ma grand'mre obtint que mon pre me donnt
cette place.

A vrai dire je n'attachais aucun prix  cette possibilit d'entendre la
Berma qui, quelques annes auparavant, m'avait caus tant d'agitation.
Et ce ne fut pas sans mlancolie que je constatai mon indiffrence  ce
que jadis j'avais prfr  la sant, au repos. Ce n'est pas que ft
moins passionn qu'alors mon dsir de pouvoir contempler de prs les
parcelles prcieuses de ralit qu'entrevoyait mon imagination. Mais
celle-ci ne les situait plus maintenant dans la diction d'une grande
actrice; depuis mes visites chez Elstir, c'est sur certaines
tapisseries, sur certains tableaux modernes, que j'avais report la foi
intrieure que j'avais eue jadis en ce jeu, en cet art tragique de la
Berma; ma foi, mon dsir ne venant plus rendre  la diction et aux
attitudes de la Berma un culte incessant, le double que je possdais
d'eux, dans mon coeur, avait dpri peu  peu comme ces autres doubles
des trpasss de l'ancienne gypte qu'il fallait constamment nourrir
pour entretenir leur vie. Cet art tait devenu mince et minable. Aucune
me profonde ne l'habitait plus.

Au moment o, profitant du billet reu par mon pre, je montais le grand
escalier de l'Opra, j'aperus devant moi un homme que je pris d'abord
pour M. de Charlus duquel il avait le maintien; quand il tourna la tte
pour demander un renseignement  un employ, je vis que je m'tais
tromp, mais je n'hsitai pas cependant  situer l'inconnu dans la mme
classe sociale d'aprs la manire non seulement dont il tait habill,
mais encore dont il parlait au contrleur et aux ouvreuses qui le
faisaient attendre. Car, malgr les particularits individuelles, il y
avait encore  cette poque, entre tout homme gommeux et riche de cette
partie de l'aristocratie et tout homme gommeux et riche du monde de la
finance ou de la haute industrie, une diffrence trs marque. L o
l'un de ces derniers et cru affirmer son chic par un ton tranchant,
hautain,  l'gard d'un infrieur, le grand seigneur, doux, souriant,
avait l'air de considrer, d'exercer l'affectation de l'humilit et de
la patience, la feinte d'tre l'un quelconque des spectateurs, comme un
privilge de sa bonne ducation. Il est probable qu' le voir ainsi
dissimulant sous un sourire plein de bonhomie le seuil infranchissable
du petit univers spcial qu'il portait en lui, plus d'un fils de riche
banquier, entrant  ce moment au thtre, et pris ce grand seigneur
pour un homme de peu, s'il ne lui avait trouv une tonnante
ressemblance avec le portrait, reproduit rcemment par les journaux
illustrs, d'un neveu de l'empereur d'Autriche, le prince de Saxe, qui
se trouvait justement  Paris en ce moment. Je le savais grand ami des
Guermantes. En arrivant moi-mme prs du contrleur, j'entendis le
prince de Saxe, ou suppos tel, dire en souriant: Je ne sais pas le
numro de la loge, c'est sa cousine qui m'a dit que je n'avais qu'
demander sa loge.

Il tait peut-tre le prince de Saxe; c'tait peut-tre la duchesse de
Guermantes (que dans ce cas je pourrais apercevoir en train de vivre un
des moments de sa vie inimaginable, dans la baignoire de sa cousine) que
ses yeux voyaient en pense quand il disait: sa cousine qui m'a dit que
je n'avais qu' demander sa loge, si bien que ce regard souriant et
particulier, et ces mots si simples, me caressaient le coeur (bien plus
que n'et fait une rverie abstraite), avec les antennes alternatives
d'un bonheur possible et d'un prestige incertain. Du moins, en disant
cette phrase au contrleur, il embranchait sur une vulgaire soire de ma
vie quotidienne un passage ventuel vers un monde nouveau; le couloir
qu'on lui dsigna aprs avoir prononc le mot de baignoire, et dans
lequel il s'engagea, tait humide et lzard et semblait conduire  des
grottes marines, au royaume mythologique des nymphes des eaux. Je
n'avais devant moi qu'un monsieur en habit qui s'loignait; mais je
faisais jouer auprs de lui, comme avec un rflecteur maladroit, et sans
russir  l'appliquer exactement sur lui, l'ide qu'il tait le prince
de Saxe et allait voir la duchesse de Guermantes. Et, bien qu'il ft
seul, cette ide extrieure  lui, impalpable, immense et saccade comme
une projection, semblait le prcder et le conduire comme cette
Divinit, invisible pour le reste des hommes, qui se tient auprs du
guerrier grec.

Je gagnai ma place, tout en cherchant  retrouver un vers de _Phdre_
dont je ne me souvenais pas exactement. Tel que je me le rcitais, il
n'avait pas le nombre de pieds voulus, mais comme je n'essayai pas de
les compter, entre son dsquilibre et un vers classique il me semblait
qu'il n'existait aucune commune mesure. Je n'aurais pas t tonn qu'il
et fallu ter plus de six syllabes  cette phrase monstrueuse pour en
faire un vers de douze pieds. Mais tout  coup je me le rappelai, les
irrductibles asprits d'un monde inhumain s'anantirent magiquement;
les syllabes du vers remplirent aussitt la mesure d'un alexandrin, ce
qu'il avait de trop se dgagea avec autant d'aisance et de souplesse
qu'une bulle d'air qui vient crever  la surface de l'eau. Et en effet
cette normit avec laquelle j'avais lutt n'tait qu'un seul pied.

Un certain nombre de fauteuils d'orchestre avaient t mis en vente au
bureau et achets par des snobs ou des curieux qui voulaient contempler
des gens qu'ils n'auraient pas d'autre occasion de voir de prs. Et
c'tait bien, en effet, un peu de leur vraie vie mondaine habituellement
cache qu'on pourrait considrer publiquement, car la princesse de Parme
ayant plac elle-mme parmi ses amis les loges, les balcons et les
baignoires, la salle tait comme un salon o chacun changeait de place,
allait s'asseoir ici ou l, prs d'une amie.

A ct de moi taient des gens vulgaires qui, ne connaissant pas les
abonns, voulaient montrer qu'ils taient capables de les reconnatre et
les nommaient tout haut. Ils ajoutaient que ces abonns venaient ici
comme dans leur salon, voulant dire par l qu'ils ne faisaient pas
attention aux pices reprsentes. Mais c'est le contraire qui avait
lieu. Un tudiant gnial qui a pris un fauteuil pour entendre la Berma
ne pense qu' ne pas salir ses gants,  ne pas gner,  se concilier le
voisin que le hasard lui a donn,  poursuivre d'un sourire intermittent
le regard fugace,  fuir d'un air impoli le regard rencontr d'une
personne de connaissance qu'il a dcouverte dans la salle et qu'aprs
mille perplexits il se dcide  aller saluer au moment o les trois
coups, en retentissant avant qu'il soit arriv jusqu' elle, le forcent
 s'enfuir comme les Hbreux dans la mer Rouge entre les flots houleux
des spectateurs et des spectatrices qu'il a fait lever et dont il
dchire les robes ou crase les bottines. Au contraire, c'tait parce
que les gens du monde taient dans leurs loges (derrire le balcon en
terrasse), comme dans de petits salons suspendus dont une cloison et
t enleve, ou dans de petits cafs o l'on va prendre une bavaroise,
sans tre intimid par les glaces encadres d'or, et les siges rouges
de l'tablissement du genre napolitain; c'est parce qu'ils posaient une
main indiffrente sur les fts dors des colonnes qui soutenaient ce
temple de l'art lyrique, c'est parce qu'ils n'taient pas mus des
honneurs excessifs que semblaient leur rendre deux figures sculptes qui
tendaient vers les loges des palmes et des lauriers, que seuls ils
auraient eu l'esprit libre pour couter la pice si seulement ils
avaient eu de l'esprit.

D'abord il n'y eut que de vagues tnbres o on rencontrait tout d'un
coup, comme le rayon d'une pierre prcieuse qu'on ne voit pas, la
phosphorescence de deux yeux clbres, ou, comme un mdaillon d'Henri IV
dtach sur un fond noir, le profil inclin du duc d'Aumale,  qui une
dame invisible criait: Que Monseigneur me permette de lui ter son
pardessus, cependant que le prince rpondait: Mais voyons, comment
donc, Madame d'Ambresac. Elle le faisait malgr cette vague dfense et
tait envie par tous  cause d'un pareil honneur.

Mais, dans les autres baignoires, presque partout, les blanches dits
qui habitaient ces sombres sjours s'taient rfugies contre les parois
obscures et restaient invisibles. Cependant, au fur et  mesure que le
spectacle s'avanait, leurs formes vaguement humaines se dtachaient
mollement l'une aprs l'autre des profondeurs de la nuit qu'elles
tapissaient et, s'levant vers le jour, laissaient merger leurs corps
demi-nus, et venaient s'arrter  la limite verticale et  la surface
clair-obscur o leurs brillants visages apparaissaient derrire le
dferlement rieur, cumeux et lger de leurs ventails de plumes, sous
leurs chevelures de pourpre emmles de perles que semblait avoir
courbes l'ondulation du flux; aprs commenaient les fauteuils
d'orchestre, le sjour des mortels  jamais spar du sombre et
transparent royaume auquel a et l servaient de frontire, dans leur
surface liquide et pleine, les yeux limpides et rflchissant des
desses des eaux. Car les strapontins du rivage, les formes des monstres
de l'orchestre se peignaient dans ces yeux suivant les seules lois de
l'optique et selon leur angle d'incidence, comme il arrive pour ces deux
parties de la ralit extrieure auxquelles, sachant qu'elles ne
possdent pas, si rudimentaire soit-elle, d'me analogue  la ntre,
nous nous jugerions insenss d'adresser un sourire ou un regard: les
minraux et les personnes avec qui nous ne sommes pas en relations. En
de, au contraire, de la limite de leur domaine, les radieuses filles
de la mer se retournaient  tout moment en souriant vers des tritons
barbus pendus aux anfractuosits de l'abme, ou vers quelque demi-dieu
aquatique ayant pour crne un galet poli sur lequel le flot avait ramen
une algue lisse et pour regard un disque en cristal de roche. Elles se
penchaient vers eux, elles leur offraient des bonbons; parfois le flot
s'entr'ouvrait devant une nouvelle nride qui, tardive, souriante et
confuse, venait de s'panouir du fond de l'ombre; puis l'acte fini,
n'esprant plus entendre les rumeurs mlodieuses de la terre qui les
avaient attires  la surface, plongeant toutes  la fois, les diverses
soeurs disparaissaient dans la nuit. Mais de toutes ces retraites au
seuil desquelles le souci lger d'apercevoir les oeuvres des hommes
amenait les desses curieuses, qui ne se laissent pas approcher, la plus
clbre tait le bloc de demi-obscurit connu sous le nom de baignoire
de la princesse de Guermantes.

Comme une grande desse qui prside de loin aux jeux des divinits
infrieures, la princesse tait reste volontairement un peu au fond sur
un canap latral, rouge comme un rocher de corail,  ct d'une large
rverbration vitreuse qui tait probablement une glace et faisait
penser  quelque section qu'un rayon aurait pratique, perpendiculaire,
obscure et liquide, dans le cristal bloui des eaux. A la fois plume et
corolle, ainsi que certaines floraisons marines, une grande fleur
blanche, duvete comme une aile, descendait du front de la princesse le
long d'une de ses joues dont elle suivait l'inflexion avec une souplesse
coquette, amoureuse et vivante, et semblait l'enfermer  demi comme un
oeuf rose dans la douceur d'un nid d'alcyon. Sur la chevelure de la
princesse, et s'abaissant jusqu' ses sourcils, puis reprise plus bas 
la hauteur de sa gorge, s'tendait une rsille faite de ces coquillages
blancs qu'on pche dans certaines mers australes et qui taient mls 
des perles, mosaque marine  peine sortie des vagues qui par moment se
trouvait plonge dans l'ombre au fond de laquelle, mme alors, une
prsence humaine tait rvle par la motilit clatante des yeux de la
princesse. La beaut qui mettait celle-ci bien au-dessus des autres
filles fabuleuses de la pnombre n'tait pas tout entire matriellement
et inclusivement inscrite dans sa nuque, dans ses paules, dans ses
bras, dans sa taille. Mais la ligne dlicieuse et inacheve de celle-ci
tait l'exact point de dpart, l'amorce invitable de lignes invisibles
en lesquelles l'oeil ne pouvait s'empcher de les prolonger,
merveilleuses, engendres autour de la femme comme le spectre d'une
figure idale projete sur les tnbres.

--C'est la princesse de Guermantes, dit ma voisine au monsieur qui tait
avec elle, en ayant soin de mettre devant le mot princesse plusieurs _p_
indiquant que cette appellation tait risible. Elle n'a pas conomis
ses perles. Il me semble que si j'en avais autant, je n'en ferais pas un
pareil talage; je ne trouve pas que cela ait l'air comme il faut.

Et cependant, en reconnaissant la princesse, tous ceux qui cherchaient 
savoir qui tait dans la salle sentaient se relever dans leur coeur le
trne lgitime de la beaut. En effet, pour la duchesse de Luxembourg,
pour Mme de Morienval, pour Mme de Saint-Euverte, pour tant d'autres,
ce qui permettait d'identifier leur visage, c'tait la connexit d'un
gros nez rouge avec un bec de livre, ou de deux joues rides avec une
fine moustache. Ces traits taient d'ailleurs suffisants pour charmer,
puisque, n'ayant que la valeur conventionnelle d'une criture, ils
donnaient  lire un nom clbre et qui imposait; mais aussi, ils
finissaient par donner l'ide que la laideur a quelque chose
d'aristocratique, et qu'il est indiffrent que le visage d'une grande
dame, s'il est distingu, soit beau. Mais comme certains artistes qui,
au lieu des lettres de leur nom, mettent au bas de leur toile une forme
belle par elle-mme, un papillon, un lzard, une fleur, de mme c'tait
la forme d'un corps et d'un visage dlicieux que la princesse apposait 
l'angle de sa loge, montrant par l que la beaut peut tre la plus
noble des signatures; car la prsence de Mme de Guermantes, qui
n'amenait au thtre que des personnes qui le reste du temps faisaient
partie de son intimit, tait, aux yeux des amateurs d'aristocratie, le
meilleur certificat d'authenticit du tableau que prsentait sa
baignoire, sorte d'vocation d'une scne de la vie familire et spciale
de la princesse dans ses palais de Munich et de Paris.

Notre imagination tant comme un orgue de Barbarie dtraqu qui joue
toujours autre chose que l'air indiqu, chaque fois que j'avais entendu
parler de la princesse de Guermantes-Bavire, le souvenir de certaines
oeuvres du XVIe sicle avait commenc  chanter en moi. Il me fallait
l'en dpouiller maintenant que je la voyais, en train d'offrir des
bonbons glacs  un gros monsieur en frac. Certes j'tais bien loin d'en
conclure qu'elle et ses invits fussent des tres pareils aux autres. Je
comprenais bien que ce qu'ils faisaient l n'tait qu'un jeu, et que
pour prluder aux actes de leur vie vritable (dont sans doute ce n'est
pas ici qu'ils vivaient la partie importante) ils convenaient en vertu
des rites ignors de moi, ils feignaient d'offrir et de refuser des
bonbons, geste dpouill de sa signification et rgl d'avance comme le
pas d'une danseuse qui tour  tour s'lve sur sa pointe et tourne
autour d'une charpe. Qui sait? peut-tre au moment o elle offrait ses
bonbons, la Desse disait-elle sur ce ton d'ironie (car je la voyais
sourire): Voulez-vous des bonbons? Que m'importait? J'aurais trouv
d'un dlicieux raffinement la scheresse voulue,  la Mrime ou  la
Meilhac, de ces mots adresss par une desse  un demi-dieu qui, lui,
savait quelles taient les penses sublimes que tous deux rsumaient,
sans doute pour le moment o ils se remettraient  vivre leur vraie vie
et qui, se prtant  ce jeu, rpondait avec la mme mystrieuse malice:
Oui, je veux bien une cerise. Et j'aurais cout ce dialogue avec la
mme avidit que telle scne du _Mari de la Dbutante_, o l'absence de
posie, de grandes penses, choses si familires pour moi et que je
suppose que Meilhac et t mille fois capable d'y mettre, me semblait 
elle seule une lgance, une lgance conventionnelle, et par l
d'autant plus mystrieuse et plus instructive.

--Ce gros-l, c'est le marquis de Gananay, dit d'un air renseign mon
voisin qui avait mal entendu le nom chuchot derrire lui.

Le marquis de Palancy, le cou tendu, la figure oblique, son gros oeil
rond coll contre le verre du monocle, se dplaait lentement dans
l'ombre transparente et paraissait ne pas plus voir le public de
l'orchestre qu'un poisson qui passe, ignorant de la foule des visiteurs
curieux, derrire la cloison vitre d'un aquarium. Par moment il
s'arrtait, vnrable, soufflant et moussu, et les spectateurs
n'auraient pu dire s'il souffrait, dormait, nageait, tait en train de
pondre ou respirait seulement. Personne n'excitait en moi autant d'envie
que lui,  cause de l'habitude qu'il avait l'air d'avoir de cette
baignoire et de l'indiffrence avec laquelle il laissait la princesse
lui tendre des bonbons; elle jetait alors sur lui un regard de ses beaux
yeux taills dans un diamant que semblaient bien fluidifier,  ces
moments-l, l'intelligence et l'amiti, mais qui, quand ils taient au
repos, rduits  leur pure beaut matrielle,  leur seul clat
minralogique, si le moindre rflexe les dplaait lgrement,
incendiaient la profondeur du parterre de feux inhumains, horizontaux et
splendides. Cependant, parce que l'acte de _Phdre_ que jouait la Berma
allait commencer, la princesse vint sur le devant de la baignoire;
alors, comme si elle-mme tait une apparition de thtre, dans la zone
diffrente de lumire qu'elle traversa, je vis changer non seulement la
couleur mais la matire de ses parures. Et dans la baignoire assche,
merge, qui n'appartenait plus au monde des eaux, la princesse cessant
d'tre une nride apparut enturbanne de blanc et de bleu comme quelque
merveilleuse tragdienne costume en Zare ou peut-tre en Orosmane;
puis quand elle se fut assise au premier rang, je vis que le doux nid
d'alcyon qui protgeait tendrement la nacre rose de ses joues tait,
douillet, clatant et velout, un immense oiseau de paradis.

Cependant mes regards furent dtourns de la baignoire de la princesse
de Guermantes par une petite femme mal vtue, laide, les yeux en feu,
qui vint, suivie de deux jeunes gens, s'asseoir  quelques places de
moi. Puis le rideau se leva. Je ne pus constater sans mlancolie qu'il
ne me restait rien de mes dispositions d'autrefois quand, pour ne rien
perdre du phnomne extraordinaire que j'aurais t contempler au bout
du monde, je tenais mon esprit prpar comme ces plaques sensibles que
les astronomes vont installer en Afrique, aux Antilles, en vue de
l'observation scrupuleuse d'une comte ou d'une clipse; quand je
tremblais que quelque nuage (mauvaise disposition de l'artiste,
incident dans le public) empcht le spectacle de se produire dans son
maximum d'intensit; quand j'aurais cru ne pas y assister dans les
meilleures conditions si je ne m'tais pas rendu dans le thtre mme
qui lui tait consacr comme un autel, o me semblaient alors faire
encore partie, quoique partie accessoire, de son apparition sous le
petit rideau rouge, les contrleurs  oeillet blanc nomms par elle, le
soubassement de la nef au-dessus d'un parterre plein de gens mal
habills, les ouvreuses vendant un programme avec sa photographie, les
marronniers du square, tous ces compagnons, ces confidents de mes
impressions d'alors et qui m'en semblaient insparables. _Phdre_, la
Scne de la Dclaration, la Berma avaient alors pour moi une sorte
d'existence absolue. Situes en retrait du monde de l'exprience
courante, elles existaient par elles-mmes, il me fallait aller vers
elles, je pntrerais d'elles ce que je pourrais, et en ouvrant mes yeux
et mon me tout grands j'en absorberais encore bien peu. Mais comme la
vie me paraissait agrable! l'insignifiance de celle que je menais
n'avait aucune importance, pas plus que les moments o on s'habille, o
on se prpare pour sortir, puisque au del existait, d'une faon
absolue, bonnes et difficiles  approcher, impossibles  possder tout
entires, ces ralits plus solides, _Phdre_, la manire dont disait la
Berma. Satur par ces rveries sur la perfection dans l'art dramatique
desquelles on et pu extraire alors une dose importante, si l'on avait
dans ces temps-l analys mon esprit  quelque minute du jour et
peut-tre de la nuit que ce ft, j'tais comme une pile qui dveloppe
son lectricit. Et il tait arriv un moment o malade, mme si j'avais
cru en mourir, il aurait fallu que j'allasse entendre la Berma. Mais
maintenant, comme une colline qui au loin semble faite d'azur et qui de
prs rentre dans notre vision vulgaire des choses, tout cela avait
quitt le monde de l'absolu et n'tait plus qu'une chose pareille aux
autres, dont je prenais connaissance parce que j'tais l, les artistes
taient des gens de mme essence que ceux que je connaissais, tchant de
dire le mieux possible ces vers de _Phdre_ qui, eux, ne formaient plus
une essence sublime et individuelle, spare de tout, mais des vers plus
ou moins russis, prts  rentrer dans l'immense matire de vers
franais o ils taient mls. J'en prouvais un dcouragement d'autant
plus profond que si l'objet de mon dsir ttu et agissant n'existait
plus, en revanche les mmes dispositions  une rverie fixe, qui
changeait d'anne en anne, mais me conduisait  une impulsion brusque,
insoucieuse du danger, persistaient. Tel jour o, malade, je partais
pour aller voir dans un chteau un tableau d'Elstir, une tapisserie
gothique, ressemblait tellement au jour o j'avais d partir pour
Venise,  celui o j'tais all entendre la Berma, ou parti pour Balbec,
que d'avance je sentais que l'objet prsent de mon sacrifice me
laisserait indiffrent au bout de peu de temps, que je pourrais alors
passer trs prs de lui sans aller regarder ce tableau, ces tapisseries
pour lesquelles j'eusse en ce moment affront tant de nuits sans
sommeil, tant de crises douloureuses. Je sentais par l'instabilit de
son objet la vanit de mon effort, et en mme temps son normit 
laquelle je n'avais pas cru, comme ces neurasthniques dont on double la
fatigue en leur faisant remarquer qu'ils sont fatigus. En attendant, ma
songerie donnait du prestige  tout ce qui pouvait se rattacher  elle.
Et mme dans mes dsirs les plus charnels toujours orients d'un certain
ct, concentrs autour d'un mme rve, j'aurais pu reconnatre comme
premier moteur une ide, une ide  laquelle j'aurais sacrifi ma vie,
et au point le plus central de laquelle, comme dans mes rveries pendant
les aprs-midi de lecture au jardin  Combray, tait l'ide de
perfection.

Je n'eus plus la mme indulgence qu'autrefois pour les justes
intentions de tendresse ou de colre que j'avais remarques alors dans
le dbit et le jeu d'Aricie, d'Ismne et d'Hippolyte. Ce n'est pas que
ces artistes--c'taient les mmes--ne cherchassent toujours avec la mme
intelligence  donner ici  leur voix une inflexion caressante ou une
ambigut calcule, l  leurs gestes une ampleur tragique ou une
douceur suppliante. Leurs intonations commandaient  cette voix: Sois
douce, chante comme un rossignol, caresse; ou au contraire: Fais-toi
furieuse, et alors se prcipitaient sur elle pour tcher de l'emporter
dans leur frnsie. Mais elle, rebelle, extrieure  leur diction,
restait irrductiblement leur voix naturelle, avec ses dfauts ou ses
charmes matriels, sa vulgarit ou son affectation quotidiennes, et
talait ainsi un ensemble de phnomnes acoustiques ou sociaux que
n'avait pas altr le sentiment des vers rcits.

De mme le geste de ces artistes disait  leurs bras,  leur pplum:
Soyez majestueux. Mais les membres insoumis laissaient se pavaner
entre l'paule et le coude un biceps qui ne savait rien du rle; ils
continuaient  exprimer l'insignifiance de la vie de tous les jours et 
mettre en lumire, au lieu des nuances raciniennes, des connexits
musculaires; et la draperie qu'ils soulevaient retombait selon une
verticale o ne le disputait aux lois de la chute des corps qu'une
souplesse insipide et textile. A ce moment la petite dame qui tait prs
de moi s'cria:

--Pas un applaudissement! Et comme elle est ficele! Mais elle est trop
vieille, elle ne peut plus, on renonce dans ces cas-l.

Devant les chut des voisins, les deux jeunes gens qui taient avec
elle tchrent de la faire tenir tranquille, et sa fureur ne se
dchanait plus que dans ses yeux. Cette fureur ne pouvait d'ailleurs
s'adresser qu'au succs,  la gloire, car la Berma qui avait gagn tant
d'argent n'avait que des dettes. Prenant toujours des rendez-vous
d'affaires ou d'amiti auxquels elle ne pouvait pas se rendre, elle
avait dans toutes les rues des chasseurs qui couraient dcommander dans
les htels des appartements retenus  l'avance et qu'elle ne venait
jamais occuper, des ocans de parfums pour laver ses chiennes, des
ddits  payer  tous les directeurs. A dfaut de frais plus
considrables, et moins voluptueuse que Cloptre, elle aurait trouv le
moyen de manger en pneumatiques et en voitures de l'Urbaine des
provinces et des royaumes. Mais la petite dame tait une actrice qui
n'avait pas eu de chance et avait vou une haine mortelle  la Berma.
Celle-ci venait d'entrer en scne. Et alors,  miracle, comme ces leons
que nous nous sommes vainement puiss  apprendre le soir et que nous
retrouvons en nous, sues par coeur, aprs que nous avons dormi, comme
aussi ces visages des morts que les efforts passionns de notre mmoire
poursuivent sans les retrouver, et qui, quand nous ne pensons plus 
eux, sont l devant nos yeux, avec la ressemblance de la vie, le talent
de la Berma qui m'avait fui quand je cherchais si avidement  en saisir
l'essence, maintenant, aprs ces annes d'oubli, dans cette heure
d'indiffrence, s'imposait avec la force de l'vidence  mon admiration.
Autrefois, pour tcher d'isoler ce talent, je dfalquais en quelque
sorte de ce que j'entendais le rle lui-mme, le rle, partie commune 
toutes les actrices qui jouaient _Phdre_ et que j'avais tudi d'avance
pour que je fusse capable de le soustraire, de ne recueillir comme
rsidu que le talent de Mme Berma. Mais ce talent que je cherchais 
apercevoir en dehors du rle, il ne faisait qu'un avec lui. Tel pour un
grand musicien (il parat que c'tait le cas pour Vinteuil quand il
jouait du piano), son jeu est d'un si grand pianiste qu'on ne sait mme
plus si cet artiste est pianiste du tout, parce que (n'interposant pas
tout cet appareil d'efforts musculaires, a et l couronns de
brillants effets, toute cette claboussure de notes o du moins
l'auditeur qui ne sait o se prendre croit trouver le talent dans sa
ralit matrielle, tangible) ce jeu est devenu si transparent, si
rempli de ce qu'il interprte, que lui-mme on ne le voit plus, et qu'il
n'est plus qu'une fentre qui donne sur un chef-d'oeuvre. Les intentions
entourant comme une bordure majestueuse ou dlicate la voix et la
mimique d'Aricie, d'Ismne, d'Hippolyte, j'avais pu les distinguer; mais
Phdre se les tait intriorises, et mon esprit n'avait pas russi 
arracher  la diction et aux attitudes,  apprhender dans l'avare
simplicit de leurs surfaces unies, ces trouvailles, ces effets qui n'en
dpassaient pas, tant ils s'y taient profondment rsorbs. La voix de
la Berma, en laquelle ne subsistait plus un seul dchet de matire
inerte et rfractaire  l'esprit, ne laissait pas discerner autour
d'elle cet excdent de larmes qu'on voyait couler, parce qu'elles
n'avaient pu s'y imbiber, sur la voix de marbre d'Aricie ou d'Ismne,
mais avait t dlicatement assouplie en ses moindres cellules comme
l'instrument d'un grand violoniste chez qui on veut, quand on dit qu'il
a un beau son, louer non pas une particularit physique mais une
supriorit d'me; et comme dans le paysage antique o  la place d'une
nymphe disparue il y a une source inanime, une intention discernable et
concrte s'y tait change en quelque qualit du timbre, d'une limpidit
trange, approprie et froide. Les bras de la Berma que les vers
eux-mmes, de la mme mission par laquelle ils faisaient sortir sa voix
de ses lvres, semblaient soulever sur sa poitrine, comme ces feuillages
que l'eau dplace en s'chappant; son attitude en scne qu'elle avait
lentement constitue, qu'elle modifierait encore, et qui tait faite de
raisonnements d'une autre profondeur que ceux dont on apercevait la
trace dans les gestes de ses camarades, mais de raisonnements ayant
perdu leur origine volontaire, fondus dans une sorte de rayonnement o
ils faisaient palpiter, autour du personnage de Phdre, des lments
riches et complexes, mais que le spectateur fascin prenait, non pour
une russite de l'artiste mais pour une donne de la vie; ces blancs
voiles eux-mmes, qui, extnus et fidles, semblaient de la matire
vivante et avoir t fils par la souffrance mi-paenne, mi-jansniste,
autour de laquelle ils se contractaient comme un cocon fragile et
frileux; tout cela, voix, attitudes, gestes, voiles, n'taient, autour
de ce corps d'une ide qu'est un vers (corps qui, au contraire des corps
humains, n'est pas devant l'me comme un obstacle opaque qui empche de
l'apercevoir mais comme un vtement purifi, vivifi o elle se diffuse
et o on la retrouve), que des enveloppes supplmentaires qui, au lieu
de la cacher, rendaient plus splendidement l'me qui se les tait
assimiles et s'y tait rpandue, que des coules de substances
diverses, devenues translucides, dont la superposition ne fait que
rfracter plus richement le rayon central et prisonnier qui les traverse
et rendre plus tendue, plus prcieuse et plus belle la matire imbibe
de flamme o il est engain. Telle l'interprtation de la Berma tait,
autour de l'oeuvre, une seconde oeuvre vivifie aussi par le gnie.

Mon impression,  vrai dire, plus agrable que celle d'autrefois,
n'tait pas diffrente. Seulement je ne la confrontais plus  une ide
pralable, abstraite et fausse, du gnie dramatique, et je comprenais
que le gnie dramatique, c'tait justement cela. Je pensais tout 
l'heure que, si je n'avais pas eu de plaisir la premire fois que
j'avais entendu la Berma, c'est que, comme jadis quand je retrouvais
Gilberte aux Champs-lyses, je venais  elle avec un trop grand dsir.
Entre les deux dceptions il n'y avait peut-tre pas seulement cette
ressemblance, une autre aussi, plus profonde. L'impression que nous
cause une personne, une oeuvre (ou une interprtation) fortement
caractrises, est particulire. Nous avons apport avec nous les ides
de beaut, largeur de style, pathtique, que nous pourrions  la
rigueur avoir l'illusion de reconnatre dans la banalit d'un talent,
d'un visage corrects, mais notre esprit attentif a devant lui
l'insistance d'une forme dont il ne possde pas l'quivalent
intellectuel, dont il lui faut dgager l'inconnu. Il entend un son aigu,
une intonation bizarrement interrogative. Il se demande: Est-ce beau?
ce que j'prouve, est-ce de l'admiration? est-ce cela la richesse de
coloris, la noblesse, la puissance? Et ce qui lui rpond de nouveau,
c'est une voix aigu, c'est un ton curieusement questionneur, c'est
l'impression despotique cause par un tre qu'on ne connat pas, toute
matrielle, et dans laquelle aucun espace vide n'est laiss pour la
largeur de l'interprtation. Et  cause de cela ce sont les oeuvres
vraiment belles, si elles sont sincrement coutes, qui doivent le plus
nous dcevoir, parce que, dans la collection de nos ides, il n'y en a
aucune qui rponde  une impression individuelle.

C'tait prcisment ce que me montrait le jeu de la Berma. C'tait bien
cela, la noblesse, l'intelligence de la diction. Maintenant je me
rendais compte des mrites d'une interprtation large, potique,
puissante; ou plutt, c'tait cela  quoi on a convenu de dcerner ces
titres, mais comme on donne le nom de Mars, de Vnus, de Saturne  des
toiles qui n'ont rien de mythologique. Nous sentons dans un monde, nous
pensons, nous nommons dans un autre, nous pouvons entre les deux tablir
une concordance mais non combler l'intervalle. C'est bien un peu, cet
intervalle, cette faille, que j'avais  franchir quand, le premier jour
o j'tais all voir jouer la Berma, l'ayant coute de toutes mes
oreilles, j'avais eu quelque peine  rejoindre mes ides de noblesse
d'interprtation, d'originalit et n'avais clat en applaudissements
qu'aprs un moment de vide, et comme s'ils naissaient non pas de mon
impression mme, mais comme si je les rattachais  mes ides pralables,
au plaisir que j'avais  me dire: J'entends enfin la Berma. Et la
diffrence qu'il y a entre une personne, une oeuvre fortement
individuelle et l'ide de beaut existe aussi grande entre ce qu'elles
nous font ressentir et les ides d'amour, d'admiration. Aussi ne les
reconnat-on pas. Je n'avais pas eu de plaisir  entendre la Berma (pas
plus que je n'en avais  voir Gilberte). Je m'tais dit: Je ne l'admire
donc pas. Mais cependant je ne songeais alors qu' approfondir le jeu
de la Berma, je n'tais proccup que de cela, je tchais d'ouvrir ma
pense le plus largement possible pour recevoir tout ce qu'il contenait.
Je comprenais maintenant que c'tait justement cela: admirer.

Ce gnie dont l'interprtation de la Berma n'tait seulement que la
rvlation, tait-ce bien seulement le gnie de Racine?

Je le crus d'abord. Je devais tre dtromp, une fois l'acte de _Phdre_
fini, aprs les rappels du public, pendant lesquels la vieille actrice
rageuse, redressant sa taille minuscule, posant son corps de biais,
immobilisa les muscles de son visage, et plaa ses bras en croix sur sa
poitrine pour montrer qu'elle ne se mlait pas aux applaudissements des
autres et rendre plus vidente une protestation qu'elle jugeait
sensationnelle, mais qui passa inaperue. La pice suivante tait une
des nouveauts qui jadis me semblaient,  cause du dfaut de clbrit,
devoir paratre minces, particulires, dpourvues qu'elles taient
d'existence en dehors de la reprsentation qu'on en donnait. Mais je
n'avais pas comme pour une pice classique cette dception de voir
l'ternit d'un chef-d'oeuvre ne tenir que la longueur de la rampe et la
dure d'une reprsentation qui l'accomplissait aussi bien qu'une pice
de circonstance. Puis  chaque tirade que je sentais que le public
aimait et qui serait un jour fameuse,  dfaut de la clbrit qu'elle
n'avait pu avoir dans le pass, j'ajoutais celle qu'elle aurait dans
l'avenir, par un effort d'esprit inverse de celui qui consiste  se
reprsenter des chefs-d'oeuvre au temps de leur grle apparition, quand
leur titre qu'on n'avait encore jamais entendu ne semblait pas devoir
tre mis un jour, confondu dans une mme lumire,  ct de ceux des
autres oeuvres de l'auteur. Et ce rle serait mis un jour dans la liste
de ses plus beaux, auprs de celui de Phdre. Non qu'en lui-mme il ne
ft dnu de toute valeur littraire; mais la Berma y tait aussi
sublime que dans _Phdre_. Je compris alors que l'oeuvre de l'crivain
n'tait pour la tragdienne qu'une matire,  peu prs indiffrente en
soi-mme, pour la cration de son chef-d'oeuvre d'interprtation, comme
le grand peintre que j'avais connu  Balbec, Elstir, avait trouv le
motif de deux tableaux qui se valent, dans un btiment scolaire sans
caractre et dans une cathdrale qui est, par elle-mme, un
chef-d'oeuvre. Et comme le peintre dissout maison, charrette,
personnages, dans quelque grand effet de lumire qui les fait homognes,
la Berma tendait de vastes nappes de terreur, de tendresse, sur les
mots fondus galement, tous aplanis ou relevs, et qu'une artiste
mdiocre et dtachs l'un aprs l'autre. Sans doute chacun avait une
inflexion propre, et la diction de la Berma n'empchait pas qu'on perut
le vers. N'est-ce pas dj un premier lment de complexit ordonne, de
beaut, quand en entendant une rime, c'est--dire quelque chose qui est
 la fois pareil et autre que la rime prcdente, qui est motiv par
elle, mais y introduit la variation d'une ide nouvelle, on sent deux
systmes qui se superposent, l'un de pense, l'autre de mtrique? Mais
la Berma faisait pourtant entrer les mots, mme les vers, mme les
tirades, dans des ensembles plus vastes qu'eux-mmes,  la frontire
desquels c'tait un charme de les voir obligs de s'arrter,
s'interrompre; ainsi un pote prend plaisir  faire hsiter un instant,
 la rime, le mot qui va s'lancer et un musicien  confondre les mots
divers du livret dans un mme rythme qui les contrarie et les entrane.
Ainsi dans les phrases du dramaturge moderne comme dans les vers de
Racine, la Berma savait introduire ces vastes images de douleur, de
noblesse, de passion, qui taient ses chefs-d'oeuvre  elle, et o on la
reconnaissait comme, dans des portraits qu'il a peints d'aprs des
modles diffrents, on reconnat un peintre.

Je n'aurais plus souhait comme autrefois de pouvoir immobiliser les
attitudes de la Berma, le bel effet de couleur qu'elle donnait un
instant seulement dans un clairage aussitt vanoui et qui ne se
reproduisait pas, ni lui faire redire cent fois un vers. Je comprenais
que mon dsir d'autrefois tait plus exigeant que la volont du pote,
de la tragdienne, du grand artiste dcorateur qu'tait son metteur en
scne, et que ce charme rpandu au vol sur un vers, ces gestes instables
perptuellement transforms, ces tableaux successifs, c'tait le
rsultat fugitif, le but momentan, le mobile chef-d'oeuvre que l'art
thtral se proposait et que dtruirait en voulant le fixer l'attention
d'un auditeur trop pris. Mme je ne tenais pas  venir un autre jour
rentendre la Berma; j'tais satisfait d'elle; c'est quand j'admirais
trop pour ne pas tre du par l'objet de mon admiration, que cet objet
ft Gilberte ou la Berma, que je demandais d'avance  l'impression du
lendemain le plaisir que m'avait refus l'impression de la veille. Sans
chercher  approfondir la joie que je venais d'prouver et dont j'aurais
peut-tre pu faire un plus fcond usage, je me disais comme autrefois
certain de mes camarades de collge: C'est vraiment la Berma que je
mets en premier, tout en sentant confusment que le gnie de la Berma
n'tait peut-tre pas traduit trs exactement par cette affirmation de
ma prfrence et par cette place de premire dcerne, quelque calme
d'ailleurs qu'elles m'apportassent.

Au moment o cette seconde pice commena, je regardai du ct de la
baignoire de Mme de Guermantes. Cette princesse venait, par un mouvement
gnrateur d'une ligne dlicieuse que mon esprit poursuivait dans le
vide, de tourner la tte vers le fond de la baignoire; les invits
taient debout, tourns aussi vers le fond, et entre la double haie
qu'ils faisaient, dans son assurance et sa grandeur de desse, mais avec
une douceur inconnue que d'arriver si tard et de faire lever tout le
monde au milieu de la reprsentation mlait aux mousselines blanches
dans lesquelles elle tait enveloppe un air habilement naf, timide et
confus qui temprait son sourire victorieux, la duchesse de Guermantes,
qui venait d'entrer, alla vers sa cousine, fit une profonde rvrence 
un jeune homme blond qui tait assis au premier rang et, se retournant
vers les monstres marins et sacrs flottant au fond de l'antre, fit 
ces demi-dieux du Jockey-Club--qui  ce moment-l, et particulirement
M. de Palancy, furent les hommes que j'aurais le plus aim tre--un
bonjour familier de vieille amie, allusion  l'au jour le jour de ses
relations avec eux depuis quinze ans. Je ressentais le mystre, mais ne
pouvais dchiffrer l'nigme de ce regard souriant qu'elle adressait 
ses amis, dans l'clat bleut dont il brillait tandis qu'elle
abandonnait sa main aux uns et aux autres, et qui, si j'eusse pu en
dcomposer le prisme, en analyser les cristallisations, m'et peut-tre
rvl l'essence de la vie inconnue qui y apparaissait  ce moment-l.
Le duc de Guermantes suivait sa femme, les reflets de son monocle, le
rire de sa dentition, la blancheur de son oeillet ou de son plastron
pliss, cartant pour faire place  leur lumire ses sourcils, ses
lvres, son frac; d'un geste de sa main tendue qu'il abaissa sur leurs
paules, tout droit, sans bouger la tte, il commanda de se rasseoir aux
monstres infrieurs qui lui faisaient place, et s'inclina profondment
devant le jeune homme blond. On et dit que la duchesse avait devin que
sa cousine dont elle raillait, disait-on, ce qu'elle appelait les
exagrations (nom que de son point de vue spirituellement franais et
tout modr prenaient vite la posie et l'enthousiasme germaniques)
aurait ce soir une de ces toilettes o la duchesse la trouvait
costume, et qu'elle avait voulu lui donner une leon de got. Au lieu
des merveilleux et doux plumages qui de la tte de la princesse
descendaient jusqu' son cou, au lieu de sa rsille de coquillages et de
perles, la duchesse n'avait dans les cheveux qu'une simple aigrette qui
dominant son nez busqu et ses yeux  fleur de tte avait l'air de
l'aigrette d'un oiseau. Son cou et ses paules sortaient d'un flot
neigeux de mousseline sur lequel venait battre un ventail en plumes de
cygne, mais ensuite la robe, dont le corsage avait pour seul ornement
d'innombrables paillettes soit de mtal, en baguettes et en grains, soit
de brillants, moulait son corps avec une prcision toute britannique.
Mais si diffrentes que les deux toilettes fussent l'une de l'autre,
aprs que la princesse eut donn  sa cousine la chaise qu'elle occupait
jusque-l, on les vit, se retournant l'une vers l'autre, s'admirer
rciproquement.

Peut-tre Mme de Guermantes aurait-elle le lendemain un sourire quand
elle parlerait de la coiffure un peu trop complique de la princesse,
mais certainement elle dclarerait que celle-ci n'en tait pas moins
ravissante et merveilleusement arrange; et la princesse, qui, par got,
trouvait quelque chose d'un peu froid, d'un peu sec, d'un peu
couturier, dans la faon dont s'habillait sa cousine, dcouvrirait dans
cette stricte sobrit un raffinement exquis. D'ailleurs entre elles
l'harmonie, l'universelle gravitation prtablie de leur ducation,
neutralisaient les contrastes non seulement d'ajustement mais
d'attitude. A ces lignes invisibles et aimantes que l'lgance des
manires tendait entre elles, le naturel expansif de la princesse venait
expirer, tandis que vers elles, la rectitude de la duchesse se laissait
attirer, inflchir, se faisait douceur et charme. Comme dans la pice
que l'on tait en train de reprsenter, pour comprendre ce que la Berma
dgageait de posie personnelle, on n'avait qu' confier le rle qu'elle
jouait, et qu'elle seule pouvait jouer,  n'importe quelle autre
actrice, le spectateur qui et lev les yeux vers le balcon et vu, dans
deux loges, un arrangement qu'elle croyait rappeler ceux de la
princesse de Guermantes, donner simplement  la baronne de Morienval
l'air excentrique, prtentieux et mal lev, et un effort  la fois
patient et coteux pour imiter les toilettes et le chic de la duchesse
de Guermantes, faire seulement ressembler Mme de Cambremer  quelque
pensionnaire provinciale, monte sur fil de fer, droite, sche et
pointue, un plumet de corbillard verticalement dress dans les cheveux.
Peut-tre la place de cette dernire n'tait-elle pas dans une salle o
c'tait seulement avec les femmes les plus brillantes de l'anne que les
loges (et mme celles des plus hauts tages qui d'en bas semblaient de
grosses bourriches piques de fleurs humaines et attaches au cintre de
la salle par les brides rouges de leurs sparations de velours)
composaient un panorama phmre que les morts, les scandales, les
maladies, les brouilles modifieraient bientt, mais qui en ce moment
tait immobilis par l'attention, la chaleur, le vertige, la poussire,
l'lgance et l'ennui, dans cette espce d'instant ternel et tragique
d'inconsciente attente et de calme engourdissement qui,
rtrospectivement, semble avoir prcd l'explosion d'une bombe ou la
premire flamme d'un incendie.

La raison pour quoi Mme de Cambremer se trouvait l tait que la
princesse de Parme, dnue de snobisme comme la plupart des vritables
altesses et, en revanche, dvore par l'orgueil, le dsir de la charit
qui galait chez elle le got de ce qu'elle croyait les Arts, avait cd
 et l quelques loges  des femmes comme Mme de Cambremer qui ne
faisaient pas partie de la haute socit aristocratique, mais avec
lesquelles elle tait en relations pour ses oeuvres de bienfaisance. Mme
de Cambremer ne quittait pas des yeux la duchesse et la princesse de
Guermantes, ce qui lui tait d'autant plus ais que, n'tant pas en
relations vritables avec elles, elle ne pouvait avoir l'air de quter
un salut. tre reue chez ces deux grandes dames tait pourtant le but
qu'elle poursuivait depuis dix ans avec une inlassable patience. Elle
avait calcul qu'elle y serait sans doute parvenue dans cinq ans. Mais
atteinte d'une maladie qui ne pardonne pas et dont, se piquant de
connaissances mdicales, elle croyait connatre le caractre inexorable,
elle craignait de ne pouvoir vivre jusque-l. Elle tait du moins
heureuse ce soir-l de penser que toutes ces femmes qu'elle ne
connaissait gure verraient auprs d'elle un homme de leurs amis, le
jeune marquis de Beausergent, frre de Mme d'Argencourt, lequel
frquentait galement les deux socits, et de la prsence de qui les
femmes de la seconde aimaient beaucoup  se parer sous les yeux de
celles de la premire. Il s'tait assis derrire Mme de Cambremer sur
une chaise place en travers pour pouvoir lorgner dans les autres loges.
Il y connaissait tout le monde et, pour saluer, avec la ravissante
lgance de sa jolie tournure cambre, de sa fine tte aux cheveux
blonds, il soulevait  demi son corps redress, un sourire  ses yeux
bleus, avec un mlange de respect et de dsinvolture, gravant ainsi avec
prcision dans le rectangle du plan oblique o il tait plac comme une
de ces vieilles estampes qui figurent un grand seigneur hautain et
courtisan. Il acceptait souvent de la sorte d'aller au thtre avec Mme
de Cambremer; dans la salle et  la sortie, dans le vestibule, il
restait bravement auprs d'elle au milieu de la foule des amies plus
brillantes qu'il avait l et  qui il vitait de parler, ne voulant pas
les gner, et comme s'il avait t en mauvaise compagnie. Si alors
passait la princesse de Guermantes, belle et lgre comme Diane,
laissant traner derrire elle un manteau incomparable, faisant se
dtourner toutes les ttes et suivie par tous les yeux (par ceux de Mme
de Cambremer plus que par tous les autres), M. de Beausergent
s'absorbait dans une conversation avec sa voisine, ne rpondait au
sourire amical et blouissant de la princesse que contraint et forc et
avec la rserve bien leve et la charitable froideur de quelqu'un dont
l'amabilit peut tre devenue momentanment gnante.

Mme de Cambremer n'et-elle pas su que la baignoire appartenait  la
princesse qu'elle et cependant reconnu que Mme de Guermantes tait
l'invite,  l'air d'intrt plus grand qu'elle portait au spectacle de
la scne et de la salle afin d'tre aimable envers son htesse. Mais en
mme temps que cette force centrifuge, une force inverse dveloppe par
le mme dsir d'amabilit ramenait l'attention de la duchesse vers sa
propre toilette, sur son aigrette, son collier, son corsage et, aussi
vers celle de la princesse elle-mme, dont la cousine semblait se
proclamer la sujette, l'esclave, venue ici seulement pour la voir, prte
 la suivre ailleurs s'il avait pris fantaisie  la titulaire de la loge
de s'en aller, et ne regardant que comme compose d'trangers curieux 
considrer le reste de la salle o elle comptait pourtant nombre d'amis
dans la loge desquels elle se trouvait d'autres semaines et  l'gard de
qui elle ne manquait pas de faire preuve alors du mme loyalisme
exclusif, relativiste et hebdomadaire. Mme de Cambremer tait tonne de
voir la duchesse ce soir. Elle savait que celle-ci restait trs tard 
Guermantes et supposait qu'elle y tait encore. Mais on lui avait
racont que parfois, quand il y avait  Paris un spectacle qu'elle
jugeait intressant, Mme de Guermantes faisait atteler une de ses
voitures aussitt qu'elle avait pris le th avec les chasseurs et, au
soleil couchant, partait au grand trot,  travers la fort
crpusculaire, puis par la route, prendre le train  Combray pour tre 
Paris le soir. Peut-tre vient-elle de Guermantes exprs pour entendre
la Berma, pensait avec admiration Mme de Cambremer. Et elle se
rappelait avoir entendu dire  Swann, dans ce jargon ambigu qu'il avait
en commun avec M. de Charlus: La duchesse est un des tres les plus
nobles de Paris, de l'lite la plus raffine, la plus choisie. Pour moi
qui faisais driver du nom de Guermantes, du nom de Bavire et du nom de
Cond la vie, la pense des deux cousines (je ne le pouvais plus pour
leurs visages puisque je les avais vus), j'aurais mieux aim connatre
leur jugement sur _Phdre_ que celui du plus grand critique du monde.
Car dans le sien je n'aurais trouv que de l'intelligence, de
l'intelligence suprieure  la mienne, mais de mme nature. Mais ce que
pensaient la duchesse et la princesse de Guermantes, et qui m'et fourni
sur la nature de ces deux potiques cratures un document inestimable,
je l'imaginais  l'aide de leurs noms, j'y supposais un charme
irrationnel et, avec la soif et la nostalgie d'un fivreux, ce que je
demandais  leur opinion sur _Phdre_ de me rendre, c'tait le charme
des aprs-midi d't o je m'tais promen du ct de Guermantes.

Mme de Cambremer essayait de distinguer quelle sorte de toilette
portaient les deux cousines. Pour moi, je ne doutais pas que ces
toilettes ne leur fussent particulires, non pas seulement dans le sens
o la livre  col rouge ou  revers bleu appartenait jadis
exclusivement aux Guermantes et aux Cond, mais plutt comme pour un
oiseau le plumage qui n'est pas seulement un ornement de sa beaut, mais
une extension de son corps. La toilette de ces deux femmes me semblait
comme une matrialisation neigeuse ou diapre de leur activit
intrieure, et, comme les gestes que j'avais vu faire  la princesse de
Guermantes et que je n'avais pas dout correspondre  une ide cache,
les plumes qui descendaient du front de la princesse et le corsage
blouissant et paillet de sa cousine semblaient avoir une
signification, tre pour chacune des deux femmes un attribut qui n'tait
qu' elle et dont j'aurais voulu connatre la signification: l'oiseau de
paradis me semblait insparable de l'une, comme le paon de Junon; je ne
pensais pas qu'aucune femme pt usurper le corsage paillet de l'autre
plus que l'gide tincelante et frange de Minerve. Et quand je portais
mes yeux sur cette baignoire, bien plus qu'au plafond du thtre o
taient peintes de froides allgories, c'tait comme si j'avais aperu,
grce au dchirement miraculeux des nues coutumires, l'assemble des
Dieux en train de contempler le spectacle des hommes, sous un velum
rouge, dans une claircie lumineuse, entre deux piliers du Ciel. Je
contemplais cette apothose momentane avec un trouble que mlangeait de
paix le sentiment d'tre ignor des Immortels; la duchesse m'avait bien
vu une fois avec son mari, mais ne devait certainement pas s'en
souvenir, et je ne souffrais pas qu'elle se trouvt, par la place
qu'elle occupait dans la baignoire, regarder les madrpores anonymes et
collectifs du public de l'orchestre, car je sentais heureusement mon
tre dissous au milieu d'eux, quand, au moment o en vertu des lois de
la rfraction vint sans doute se peindre dans le courant impassible des
deux yeux bleus la forme confuse du protozoaire dpourvu d'existence
individuelle que j'tais, je vis une clart les illuminer: la duchesse,
de desse devenue femme et me semblant tout d'un coup mille fois plus
belle, leva vers moi la main gante de blanc qu'elle tenait appuye sur
le rebord de la loge, l'agita en signe d'amiti, mes regards se
sentirent croiss par l'incandescence involontaire et les feux des yeux
de la princesse, laquelle les avait fait entrer  son insu en
conflagration rien qu'en les bougeant pour chercher  voir  qui sa
cousine venait de dire bonjour, et celle-ci, qui m'avait reconnu, fit
pleuvoir sur moi l'averse tincelante et cleste de son sourire.

Maintenant tous les matins, bien avant l'heure o elle sortait, j'allais
par un long dtour me poster  l'angle de la rue qu'elle descendait
d'habitude, et, quand le moment de son passage me semblait proche, je
remontais d'un air distrait, regardant dans une direction oppose et
levant les yeux vers elle ds que j'arrivais  sa hauteur, mais comme si
je ne m'tais nullement attendu  la voir. Mme les premiers jours, pour
tre plus sr de ne pas la manquer, j'attendais devant la maison. Et
chaque fois que la porte cochre s'ouvrait (laissant passer
successivement tant de personnes qui n'taient pas celle que
j'attendais), son branlement se prolongeait ensuite dans mon coeur en
oscillations qui mettaient longtemps  se calmer. Car jamais fanatique
d'une grande comdienne qu'il ne connat pas, allant faire le pied de
grue devant la sortie des artistes, jamais foule exaspre ou idoltre
runie pour insulter ou porter en triomphe le condamn ou le grand homme
qu'on croit tre sur le point de passer chaque fois qu'on entend du
bruit venu de l'intrieur de la prison ou du palais ne furent aussi
mus que je l'tais, attendant le dpart de cette grande dame qui, dans
sa toilette simple, savait, par la grce de sa marche (toute diffrente
de l'allure qu'elle avait quand elle entrait dans un salon ou dans une
loge), faire de sa promenade matinale--il n'y avait pour moi qu'elle au
monde qui se proment--tout un pome d'lgance et la plus fine parure,
la plus curieuse fleur du beau temps. Mais aprs trois jours, pour que
le concierge ne pt se rendre compte de mon mange, je m'en allai
beaucoup plus loin, jusqu' un point quelconque du parcours habituel de
la duchesse. Souvent avant cette soire au thtre, je faisais ainsi de
petites sorties avant le djeuner, quand le temps tait beau; s'il avait
plu,  la premire claircie je descendais faire quelques pas, et tout
d'un coup, venant sur le trottoir encore mouill, chang par la lumire
en laque d'or, dans l'apothose d'un carrefour poudroyant d'un
brouillard que tanne et blondit le soleil, j'apercevais une pensionnaire
suivie de son institutrice ou une laitire avec ses manches blanches, je
restais sans mouvement, une main contre mon coeur qui s'lanait dj
vers une vie trangre; je tchais de me rappeler la rue, l'heure, la
porte sous laquelle la fillette (que quelquefois je suivais) avait
disparu sans ressortir. Heureusement la fugacit de ces images caresses
et que je me promettais de chercher  revoir les empchait de se fixer
fortement dans mon souvenir. N'importe, j'tais moins triste d'tre
malade, de n'avoir jamais eu encore le courage de me mettre 
travailler,  commencer un livre, la terre me paraissait plus agrable 
habiter, la vie plus intressante  parcourir depuis que je voyais que
les rues de Paris comme les routes de Balbec taient fleuries de ces
beauts inconnues que j'avais si souvent cherch  faire surgir des bois
de Msglise, et dont chacune excitait un dsir voluptueux qu'elle seule
semblait capable d'assouvir.

En rentrant de l'Opra, j'avais ajout pour le lendemain  celles que
depuis quelques jours je souhaitais de retrouver l'image de Mme de
Guermantes, grande, avec sa coiffure haute de cheveux blonds et lgers;
avec la tendresse promise dans le sourire qu'elle m'avait adress de la
baignoire de sa cousine. Je suivrais le chemin que Franoise m'avait dit
que prenait la duchesse et je tcherais pourtant, pour retrouver deux
jeunes filles que j'avais vues l'avant-veille, de ne pas manquer la
sortie d'un cours et d'un catchisme. Mais, en attendant, de temps 
autre, le scintillant sourire de Mme de Guermantes, la sensation de
douceur qu'il m'avait donne, me revenaient. Et sans trop savoir ce que
je faisais, je m'essayais  les placer (comme une femme regarde l'effet
que ferait sur une robe une certaine sorte de boutons de pierrerie qu'on
vient de lui donner)  ct des ides romanesques que je possdais
depuis longtemps et que la froideur d'Albertine, le dpart prmatur de
Gisle et, avant cela, la sparation voulue et trop prolonge d'avec
Gilberte avaient libres (l'ide par exemple d'tre aim d'une femme,
d'avoir une vie en commun avec elle); puis c'tait l'image de l'une ou
l'autre des deux jeunes filles que j'approchais de ces ides auxquelles,
aussitt aprs, je tchais d'adapter le souvenir de la duchesse. Auprs
de ces ides, le souvenir de Mme de Guermantes  l'Opra tait bien peu
de chose, une petite toile  ct de la longue queue de sa comte
flamboyante; de plus je connaissais trs bien ces ides longtemps avant
de connatre Mme de Guermantes; le souvenir, lui, au contraire, je le
possdais imparfaitement; il m'chappait par moments; ce fut pendant les
heures o, de flottant en moi au mme titre que les images d'autres
femmes jolies, il passa peu  peu  une association unique et
dfinitive--exclusive de toute autre image fminine--avec mes ides
romanesques si antrieures  lui, ce fut pendant ces quelques heures o
je me le rappelais le mieux que j'aurais d m'aviser de savoir
exactement quel il tait; mais je ne savais pas alors l'importance qu'il
allait prendre pour moi; il tait doux seulement comme un premier
rendez-vous de Mme de Guermantes en moi-mme, il tait la premire
esquisse, la seule vraie, la seule faite d'aprs la vie, la seule qui
ft rellement Mme de Guermantes; durant les quelques heures o j'eus le
bonheur de le dtenir sans savoir faire attention  lui, il devait tre
bien charmant pourtant, ce souvenir, puisque c'est toujours  lui,
librement encore  ce moment-l, sans hte, sans fatigue, sans rien de
ncessaire ni d'anxieux, que mes ides d'amour revenaient; ensuite au
fur et  mesure que ces ides le fixrent plus dfinitivement, il acquit
d'elles une plus grande force, mais devint lui-mme plus vague; bientt
je ne sus plus le retrouver; et dans mes rveries, je le dformais sans
doute compltement, car, chaque fois que je voyais Mme de Guermantes, je
constatais un cart, d'ailleurs toujours diffrent, entre ce que j'avais
imagin et ce que je voyais. Chaque jour maintenant, certes, au moment
que Mme de Guermantes dbouchait au haut de la rue, j'apercevais encore
sa taille haute, ce visage au regard clair sous une chevelure lgre,
toutes choses pour lesquelles j'tais l; mais en revanche, quelques
secondes plus tard, quand, ayant dtourn les yeux dans une autre
direction pour avoir l'air de ne pas m'attendre  cette rencontre que
j'tais venu chercher, je les levais sur la duchesse au moment o
j'arrivais au mme niveau de la rue qu'elle, ce que je voyais alors,
c'taient des marques rouges, dont je ne savais si elles taient dues au
grand air ou  la couperose, sur un visage maussade qui, par un signe
fort sec et bien loign de l'amabilit du soir de _Phdre_, rpondait 
ce salut que je lui adressais quotidiennement avec un air de surprise et
qui ne semblait pas lui plaire. Pourtant, au bout de quelques jours
pendant lesquels le souvenir des deux jeunes filles lutta avec des
chances ingales pour la domination de mes ides amoureuses avec celui
de Mme de Guermantes, ce fut celui-ci, comme de lui-mme, qui finit par
renatre le plus souvent pendant que ses concurrents s'liminaient; ce
fut sur lui que je finis par avoir, en somme volontairement encore et
comme par choix et plaisir, transfr toutes mes penses d'amour. Je ne
songeai plus aux fillettes du catchisme, ni  une certaine laitire; et
pourtant je n'esprai plus de retrouver dans la rue ce que j'tais venu
y chercher, ni la tendresse promise au thtre dans un sourire, ni la
silhouette et le visage clair sous la chevelure blonde qui n'taient
tels que de loin. Maintenant je n'aurais mme pu dire comment tait Mme
de Guermantes,  quoi je la reconnaissais, car chaque jour, dans
l'ensemble de sa personne, la figure tait autre comme la robe et le
chapeau.

Pourquoi tel jour, voyant s'avancer de face sous une capote mauve une
douce et lisse figure aux charmes distribus avec symtrie autour de
deux yeux bleus et dans laquelle la ligne du nez semblait rsorbe,
apprenais-je d'une commotion joyeuse que je ne rentrerais pas sans avoir
aperu Mme de Guermantes? pourquoi ressentais-je le mme trouble,
affectais-je la mme indiffrence, dtournais-je les yeux de la mme
faon distraite que la veille  l'apparition de profil dans une rue de
traverse et sous un toquet bleu marine, d'un nez en bec d'oiseau, le
long d'une joue rouge, barre d'un oeil perant, comme quelque divinit
gyptienne? Une fois ce ne fut pas seulement une femme  bec d'oiseau
que je vis, mais comme un oiseau mme: la robe et jusqu'au toquet de Mme
de Guermantes taient en fourrures et, ne laissant ainsi voir aucune
toffe, elle semblait naturellement fourre, comme certains vautours
dont le plumage pais, uni, fauve et doux, a l'air d'une sorte de
pelage. Au milieu de ce plumage naturel, la petite tte recourbait son
bec d'oiseau et les yeux  fleur de tte taient perants et bleus.

Tel jour, je venais de me promener de long en large dans la rue pendant
des heures sans apercevoir Mme de Guermantes, quand tout d'un coup, au
fond d'une boutique de crmier cache entre deux htels dans ce quartier
aristocratique et populaire, se dtachait le visage confus et nouveau
d'une femme lgante qui tait en train de se faire montrer des petits
suisses et, avant que j'eusse eu le temps de la distinguer, venait me
frapper, comme un clair qui aurait mis moins de temps  arriver  moi
que le reste de l'image, le regard de la duchesse; une autre fois, ne
l'ayant pas rencontre et entendant sonner midi, je comprenais que ce
n'tait plus la peine de rester  attendre, je reprenais tristement le
chemin de la maison; et, absorb dans ma dception, regardant sans la
voir une voiture qui s'loignait, je comprenais tout d'un coup que le
mouvement de tte qu'une dame avait fait de la portire tait pour moi
et que cette dame, dont les traits dnous et ples, ou au contraire
tendus et vifs, composaient sous un chapeau rond, au bas d'une haute
aigrette, le visage d'une trangre que j'avais cru ne pas reconnatre,
tait Mme de Guermantes par qui je m'tais laiss saluer sans mme lui
rpondre. Et quelquefois je la trouvais en rentrant, au coin de la loge,
o le dtestable concierge dont je hassais les coup d'oeil
investigateurs tait en train de lui faire de grands saluts et sans
doute aussi des rapports. Car tout le personnel des Guermantes,
dissimul derrire les rideaux des fentres, piait en tremblant le
dialogue qu'il n'entendait pas et  la suite duquel la duchesse ne
manquait pas de priver de ses sorties tel ou tel domestique que le
pipelet avait vendu. A cause de toutes les apparitions successives de
visages diffrents qu'offrait Mme de Guermantes, visages occupant une
tendue relative et varie, tantt troite, tantt vaste, dans
l'ensemble de sa toilette, mon amour n'tait pas attach  telle ou
telle de ces parties changeantes de chair et d'toffe qui prenaient,
selon les jours, la place des autres et qu'elle pouvait modifier et
renouveler presque entirement sans altrer mon trouble parce qu'
travers elles,  travers le nouveau collet la joue inconnue, je sentais
que c'tait toujours Mme de Guermantes. Ce que j'aimais, c'tait la
personne invisible qui mettait en mouvement tout cela, c'tait elle,
dont l'hostilit me chagrinait, dont l'approche me bouleversait, dont
j'eusse voulu capter la vie et chasser les amis. Elle pouvait arborer
une plume bleue ou montrer un teint de feu, sans que ses actions
perdissent pour moi de leur importance.

Je n'aurais pas senti moi-mme que Mme de Guermantes tait excde de me
rencontrer tous les jours que je l'aurais indirectement appris du visage
plein de froideur, de rprobation et de piti qui tait celui de
Franoise quand elle m'aidait  m'apprter pour ces sorties matinales.
Ds que je lui demandais mes affaires, je sentais s'lever un vent
contraire dans les traits rtracts et battus de sa figure. Je
n'essayais mme pas de gagner la confiance de Franoise, je sentais que
je n'y arriverais pas. Elle avait, pour savoir immdiatement tout ce qui
pouvait nous arriver,  mes parents et  moi, de dsagrable, un pouvoir
dont la nature m'est toujours reste obscure. Peut-tre n'tait-il pas
surnaturel et aurait-il pu s'expliquer par des moyens d'informations qui
lui taient spciaux; c'est ainsi que des peuplades sauvages apprennent
certaines nouvelles plusieurs jours avant que la poste les ait apportes
 la colonie europenne, et qui leur ont t en ralit transmises, non
par tlpathie, mais de colline en colline  l'aide de feux allums.
Ainsi dans le cas particulier de mes promenades, peut-tre les
domestiques de Mme de Guermantes avaient-ils entendu leur matresse
exprimer sa lassitude de me trouver invitablement sur son chemin et
avaient-ils rpt ces propos  Franoise. Mes parents, il est vrai,
auraient pu affecter  mon service quelqu'un d'autre que Franoise, je
n'y aurais pas gagn. Franoise en un sens tait moins domestique que
les autres. Dans sa manire de sentir, d'tre bonne et pitoyable, d'tre
dure et hautaine, d'tre fine et borne, d'avoir la peau blanche et les
mains rouges, elle tait la demoiselle de village dont les parents
taient bien de chez eux mais, ruins, avaient t obligs de la
mettre en condition. Sa prsence dans notre maison, c'tait l'air de la
campagne et la vie sociale dans une ferme, il y a cinquante ans,
transports chez nous, grce  une sorte de voyage inverse o c'est la
villgiature qui vient vers le voyageur. Comme la vitrine d'un muse
rgional l'est par ces curieux ouvrages que les paysannes excutent et
passementent encore dans certaines provinces, notre appartement parisien
tait dcor par les paroles de Franoise inspires d'un sentiment
traditionnel et local et qui obissaient  des rgles trs anciennes. Et
elle savait y retracer comme avec des fils de couleur les cerisiers et
les oiseaux de son enfance, le lit o tait morte sa mre, et qu'elle
voyait encore. Mais malgr tout cela, ds qu'elle tait entre  Paris 
notre service, elle avait partag--et  plus forte raison toute autre
l'et fait  sa place--les ides, les jurisprudences d'interprtation
des domestiques des autres tages, se rattrapant du respect qu'elle
tait oblige de nous tmoigner, en nous rptant ce que la cuisinire
du quatrime disait de grossier  sa matresse, et avec une telle
satisfaction de domestique, que, pour la premire fois de notre vie,
nous sentant une sorte de solidarit avec la dtestable locataire du
quatrime, nous nous disions que peut-tre, en effet, nous tions des
matres. Cette altration du caractre de Franoise tait peut-tre
invitable. Certaines existences sont si anormales qu'elles doivent
engendrer fatalement certaines tares, telle celle que le Roi menait 
Versailles entre ses courtisans, aussi trange que celle d'un pharaon ou
d'un doge, et, bien plus que celle du Roi, la vie des courtisans. Celle
des domestiques est sans doute d'une tranget plus monstrueuse encore
et que seule l'habitude nous voile. Mais c'est jusque dans des dtails
encore plus particuliers que j'aurais t condamn, mme si j'avais
renvoy Franoise,  garder le mme domestique. Car divers autres purent
entrer plus tard  mon service; dj pourvus des dfauts gnraux des
domestiques, ils n'en subissaient pas moins chez moi une rapide
transformation. Comme les lois de l'attaque commandent celles de la
riposte, pour ne pas tre entams par les asprits de mon caractre,
tous pratiquaient dans le leur un rentrant identique et au mme endroit;
et, en revanche, ils profitaient de mes lacunes pour y installer des
avances. Ces lacunes, je ne les connaissais pas, non plus que les
saillants auxquels leur entre-deux donnait lieu, prcisment parce
qu'elles taient des lacunes. Mais mes domestiques, en se gtant peu 
peu, me les apprirent. Ce fut par leurs dfauts invariablement acquis
que j'appris mes dfauts naturels et invariables, leur caractre me
prsenta une sorte d'preuve ngative du mien. Nous nous tions beaucoup
moqus autrefois, ma mre et moi, de Mme Sazerat qui disait en parlant
des domestiques: Cette race, cette espce. Mais je dois dire que la
raison pourquoi je n'avais pas lieu de souhaiter de remplacer Franoise
par quelque autre est que cette autre aurait appartenu tout autant et
invitablement  la race gnrale des domestiques et  l'espce
particulire des miens.

Pour en revenir  Franoise, je n'ai jamais dans ma vie prouv une
humiliation sans avoir trouv d'avance sur le visage de Franoise des
condolances toutes prtes; et si, lorsque dans ma colre d'tre plaint
par elle, je tentais de prtendre avoir au contraire remport un succs,
mes mensonges venaient inutilement se briser  son incrdulit
respectueuse, mais visible, et  la conscience qu'elle avait de son
infaillibilit. Car elle savait la vrit; elle la taisait et faisait
seulement un petit mouvement des lvres comme si elle avait encore la
bouche pleine et finissait un bon morceau. Elle la taisait, du moins je
l'ai cru longtemps, car  cette poque-l je me figurais encore que
c'tait au moyen de paroles qu'on apprend aux autres la vrit. Mme les
paroles qu'on me disait dposaient si bien leur signification
inaltrable dans mon esprit sensible, que je ne croyais pas plus
possible que quelqu'un qui m'avait dit m'aimer ne m'aimt pas, que
Franoise elle-mme n'aurait pu douter, quand elle l'avait lu dans un
journal, qu'un prtre ou un monsieur quelconque ft capable, contre une
demande adresse par la poste, de nous envoyer gratuitement un remde
infaillible contre toutes les maladies ou un moyen de centupler nos
revenus. (En revanche, si notre mdecin lui donnait la pommade la plus
simple contre le rhume de cerveau, elle si dure aux plus rudes
souffrances gmissait de ce qu'elle avait d renifler, assurant que cela
lui plumait le nez, et qu'on ne savait plus o vivre.) Mais la
premire, Franoise me donna l'exemple (que je ne devais comprendre que
plus tard quand il me fut donn de nouveau et plus douloureusement,
comme on le verra dans les derniers volumes de cet ouvrage, par une
personne qui m'tait plus chre) que la vrit n'a pas besoin d'tre
dite pour tre manifeste, et qu'on peut peut-tre la recueillir plus
srement sans attendre les paroles et sans tenir mme aucun compte
d'elles, dans mille signes extrieurs, mme dans certains phnomnes
invisibles, analogues dans le monde des caractres  ce que sont, dans
la nature physique, les changements atmosphriques. J'aurais peut-tre
pu m'en douter, puisque  moi-mme, alors, il m'arrivait souvent de dire
des choses o il n'y avait nulle vrit, tandis que je la manifestais
par tant de confidences involontaires de mon corps et de mes actes
(lesquelles taient fort bien interprtes par Franoise); j'aurais
peut-tre pu m'en douter, mais pour cela il aurait fallu que j'eusse su
que j'tais alors quelquefois menteur et fourbe. Or le mensonge et la
fourberie taient chez moi, comme chez tout le monde, commands d'une
faon si immdiate et contingente, et pour sa dfensive, par un intrt
particulier, que mon esprit, fix sur un bel idal, laissait mon
caractre accomplir dans l'ombre ces besognes urgentes et chtives et ne
se dtournait pas pour les apercevoir. Quand Franoise, le soir, tait
gentille avec moi, me demandait la permission de s'asseoir dans ma
chambre, il me semblait que son visage devenait transparent et que
j'apercevais en elle la bont et la franchise. Mais Jupien, lequel avait
des parties d'indiscrtion que je ne connus que plus tard, rvla depuis
qu'elle disait que je ne valais pas la corde pour me pendre et que
j'avais cherch  lui faire tout le mal possible. Ces paroles de Jupien
tirrent aussitt devant moi, dans une teinte inconnue, une preuve de
mes rapports avec Franoise si diffrente de celle sur laquelle je me
complaisais souvent  reposer mes regards et o, sans la plus lgre
indcision, Franoise m'adorait et ne perdait pas une occasion de me
clbrer, que je compris que ce n'est pas le monde physique seul qui
diffre de l'aspect sous lequel nous le voyons; que toute ralit est
peut-tre aussi dissemblable de celle que nous croyons percevoir
directement, que les arbres, le soleil et le ciel ne seraient pas tels
que nous les voyons, s'ils taient connus par des tres ayant des yeux
autrement constitus que les ntres, ou bien possdant pour cette
besogne des organes autres que des yeux et qui donneraient des arbres,
du ciel et du soleil des quivalents mais non visuels. Telle qu'elle
fut, cette brusque chappe que m'ouvrit une fois Jupien sur le monde
rel m'pouvanta. Encore ne s'agissait-il que de Franoise dont je ne me
souciais gure. En tait-il ainsi dans tous les rapports sociaux? Et
jusqu' quel dsespoir cela pourrait-il me mener un jour, s'il en tait
de mme dans l'amour? C'tait le secret de l'avenir. Alors, il ne
s'agissait encore que de Franoise. Pensait-elle sincrement ce qu'elle
avait dit  Jupien? L'avait-elle dit seulement pour brouiller Jupien
avec moi, peut-tre pour qu'on ne prt pas la fille de Jupien pour la
remplacer? Toujours est-il que je compris l'impossibilit de savoir
d'une manire directe et certaine si Franoise m'aimait ou me dtestait.
Et ainsi ce fut elle qui la premire me donna l'ide qu'une personne
n'est pas, comme j'avais cru, claire et immobile devant nous avec ses
qualits, ses dfauts, ses projets, ses intentions  notre gard (comme
un jardin qu'on regarde, avec toutes ses plates-bandes,  travers une
grille) mais est une ombre o nous ne pouvons jamais pntrer, pour
laquelle il n'existe pas de connaissance directe, au sujet de quoi nous
nous faisons des croyances nombreuses  l'aide de paroles et mme
d'actions, lesquelles les unes et les autres ne nous donnent que des
renseignements insuffisants et d'ailleurs contradictoires, une ombre o
nous pouvons tour  tour imaginer, avec autant de vraisemblance, que
brillent la haine et l'amour.

J'aimais vraiment Mme de Guermantes. Le plus grand bonheur que j'eusse
pu demander  Dieu et t de faire fondre sur elle toutes les
calamits, et que ruine, dconsidre, dpouille de tous les
privilges qui me sparaient d'elle, n'ayant plus de maison o habiter
ni de gens qui consentissent  la saluer, elle vnt me demander asile.
Je l'imaginais le faisant. Et mme les soirs o quelque changement dans
l'atmosphre ou dans ma propre sant amenait dans ma conscience quelque
rouleau oubli sur lequel taient inscrites des impressions d'autrefois,
au lieu de profiter des forces de renouvellement qui venaient de natre
en moi, au lieu de les employer  dchiffrer en moi-mme des penses qui
d'habitude m'chappaient, au lieu de me mettre enfin au travail, je
prfrais parler tout haut, penser d'une manire mouvemente,
extrieure, qui n'tait qu'un discours et une gesticulation inutiles,
tout un roman purement d'aventures, strile et sans vrit, o la
duchesse, tombe dans la misre, venait m'implorer, moi qui tais devenu
par suite de circonstances inverses riche et puissant. Et quand j'avais
pass des heures ainsi  imaginer des circonstances,  prononcer les
phrases que je dirais  la duchesse en l'accueillant sous mon toit, la
situation restait la mme; j'avais, hlas, dans la ralit, choisi
prcisment pour l'aimer la femme qui runissait peut-tre le plus
d'avantages diffrents et aux yeux de qui,  cause de cela, je ne
pouvais esprer avoir aucun prestige; car elle tait aussi riche que le
plus riche qui n'et pas t noble; sans compter ce charme personnel qui
la mettait  la mode, en faisait entre toutes une sorte de reine.

Je sentais que je lui dplaisais en allant chaque matin au-devant
d'elle; mais si mme j'avais eu le courage de rester deux ou trois jours
sans le faire, peut-tre cette abstention qui et reprsent pour moi un
tel sacrifice, Mme de Guermantes ne l'et pas remarque, ou l'aurait
attribue  quelque empchement indpendant de ma volont. Et en effet
je n'aurais pu russir  cesser d'aller sur sa route qu'en m'arrangeant
 tre dans l'impossibilit de le faire, car le besoin sans cesse
renaissant de la rencontrer, d'tre pendant un instant l'objet de son
attention, la personne  qui s'adressait son salut, ce besoin-l tait
plus fort que l'ennui de lui dplaire. Il aurait fallu m'loigner pour
quelque temps; je n'en avais pas le courage. J'y songeais quelquefois.
Je disais alors  Franoise de faire mes malles, puis aussitt aprs de
les dfaire. Et comme le dmon du pastiche, et de ne pas paratre vieux
jeu, altre la forme la plus naturelle et la plus sre de soi,
Franoise, empruntant cette expression au vocabulaire de sa fille,
disait que j'tais dingo. Elle n'aimait pas cela, elle disait que je
balanais toujours, car elle usait, quand elle ne voulait pas
rivaliser avec les modernes, du langage de Saint-Simon. Il est vrai
qu'elle aimait encore moins quand je parlais en matre. Elle savait que
cela ne m'tait pas naturel et ne me seyait pas, ce qu'elle traduisait
en disant que le voulu ne m'allait pas. Je n'aurais eu le courage de
partir que dans une direction qui me rapprocht de Mme de Guermantes. Ce
n'tait pas chose impossible. Ne serait-ce pas en effet me trouver plus
prs d'elle que je ne l'tais le matin dans la rue, solitaire, humili,
sentant que pas une seule des penses que j'aurais voulu lui adresser
n'arrivait jamais jusqu' elle, dans ce pitinement sur place de mes
promenades, qui pourraient durer indfiniment sans m'avancer en rien, si
j'allais  beaucoup de lieues de Mme de Guermantes, mais chez quelqu'un
qu'elle connt, qu'elle st difficile dans le choix de ses relations et
qui m'apprcit, qui pourrait lui parler de moi, et sinon obtenir d'elle
ce que je voulais, au moins le lui faire savoir, quelqu'un grce  qui,
en tout cas, rien que parce que j'envisagerais avec lui s'il pourrait se
charger ou non de tel ou tel message auprs d'elle, je donnerais  mes
songeries solitaires et muettes une forme nouvelle, parle, active, qui
me semblerait un progrs, presque une ralisation. Ce qu'elle faisait
durant la vie mystrieuse de la Guermantes qu'elle tait, cela, qui
tait l'objet de ma rverie constante, y intervenir, mme de faon
indirecte, comme avec un levier, en mettant en oeuvre quelqu'un  qui
ne fussent pas interdits l'htel de la duchesse, ses soires, la
conversation prolonge avec elle, ne serait-ce pas un contact plus
distant mais plus effectif que ma contemplation dans la rue tous les
matins?

L'amiti, l'admiration que Saint-Loup avait pour moi, me semblaient
immrites et m'taient restes indiffrentes. Tout d'un coup j'y
attachai du prix, j'aurais voulu qu'il les rvlt  Mme de Guermantes,
j'aurais t capable de lui demander de le faire. Car ds qu'on est
amoureux, tous les petits privilges inconnus qu'on possde, on voudrait
pouvoir les divulguer  la femme qu'on aime, comme font dans la vie les
dshrits et les fcheux. On souffre qu'elle les ignore, on cherche 
se consoler en se disant que justement parce qu'ils ne sont jamais
visibles, peut-tre ajoute-t-elle  l'ide qu'elle a de vous cette
possibilit d'avantages qu'on ne sait pas.

Saint-Loup ne pouvait pas depuis longtemps venir  Paris, soit, comme il
le disait,  cause des exigences de son mtier, soit plutt  cause de
chagrins que lui causait sa matresse avec laquelle il avait dj t
deux fois sur le point de rompre. Il m'avait souvent dit le bien que je
lui ferais en allant le voir dans cette garnison dont, le surlendemain
du jour o il avait quitt Balbec, le nom m'avait caus tant de joie
quand je l'avais lu sur l'enveloppe de la premire lettre que j'eusse
reue de mon ami. C'tait, moins loin de Balbec que le paysage tout
terrien ne l'aurait fait croire, une de ces petites cits
aristocratiques et militaires, entoures d'une campagne tendue o, par
les beaux jours, flotte si souvent dans le lointain une sorte de bue
sonore intermittente qui,--comme un rideau de peupliers par ses
sinuosits dessine le cours d'une rivire qu'on ne voit pas--rvle les
changements de place d'un rgiment  la manoeuvre, que l'atmosphre mme
des rues, des avenues et des places, a fini par contracter une sorte de
perptuelle vibratilit musicale et guerrire, et que le bruit le plus
grossier de chariot ou de tramway s'y prolonge en vagues appels de
clairon, ressasss indfiniment aux oreilles hallucines par le silence.
Elle n'tait pas situe tellement loin de Paris que je ne pusse, en
descendant du rapide, rentrer, retrouver ma mre et ma grand'mre et
coucher dans mon lit. Aussitt que je l'eus compris, troubl d'un
douloureux dsir, j'eus trop peu de volont pour dcider de ne pas
revenir  Paris et de rester dans la ville; mais trop peu aussi pour
empcher un employ de porter ma valise jusqu' un fiacre et pour ne pas
prendre, en marchant derrire lui, l'me dpourvue d'un voyageur qui
surveille ses affaires et qu'aucune grand'mre n'attend, pour ne pas
monter dans la voiture avec la dsinvolture de quelqu'un qui, ayant
cess de penser  ce qu'il veut, a l'air de savoir ce qu'il veut, et ne
pas donner au cocher l'adresse du quartier de cavalerie. Je pensais que
Saint-Loup viendrait coucher cette nuit-l  l'htel o je descendrais
afin de me rendre moins angoissant le premier contact avec cette ville
inconnue. Un homme de garde alla le chercher, et je l'attendis  la
porte du quartier, devant ce grand vaisseau tout retentissant du vent de
novembre, et d'o,  chaque instant, car c'tait six heures du soir, des
hommes sortaient deux par deux dans la rue, titubant comme s'ils
descendaient  terre dans quelque port exotique o ils eussent
momentanment stationn.

Saint-Loup arriva, remuant dans tous les sens, laissant voler son
monocle devant lui; je n'avais pas fait dire mon nom, j'tais impatient
de jouir de sa surprise et de sa joie.

--Ah! quel ennui, s'cria-t-il en m'apercevant tout  coup et en
devenant rouge jusqu'aux oreilles, je viens de prendre la semaine et je
ne pourrai pas sortir avant huit jours!

Et proccup par l'ide de me voir passer seul cette premire nuit, car
il connaissait mieux que personne mes angoisses du soir qu'il avait
souvent remarques et adoucies  Balbec, il interrompait ses plaintes
pour se retourner vers moi, m'adresser de petits sourires, de tendres
regards ingaux, les uns venant directement de son oeil, les autres 
travers son monocle, et qui tous taient une allusion  l'motion qu'il
avait de me revoir, une allusion aussi  cette chose importante que je
ne comprenais toujours pas mais qui m'importait maintenant, notre
amiti.

--Mon Dieu! et o allez-vous coucher? Vraiment, je ne vous conseille pas
l'htel o nous prenons pension, c'est  ct de l'Exposition o des
ftes vont commencer, vous auriez un monde fou. Non, il vaudrait mieux
l'htel de Flandre, c'est un ancien petit palais du XVIIIe sicle avec
de vieilles tapisseries. a fait assez vieille demeure historique.

Saint-Loup employait  tout propos ce mot de faire pour avoir l'air,
parce que la langue parle, comme la langue crite, prouve de temps en
temps le besoin de ces altrations du sens des mots, de ces raffinements
d'expression. Et de mme que souvent les journalistes ignorent de quelle
cole littraire proviennent les lgances dont ils usent, de mme le
vocabulaire, la diction mme de Saint-Loup taient faits de l'imitation
de trois esthtes diffrents dont il ne connaissait aucun, mais dont ces
modes de langage lui avaient t indirectement inculqus. D'ailleurs,
conclut-il, cet htel est assez adapt  votre hyperesthsie auditive.
Vous n'aurez pas de voisins. Je reconnais que c'est un pitre avantage,
et comme en somme un autre voyageur peut y arriver demain, cela ne
vaudrait pas la peine de choisir cet htel-l pour des rsultats de
prcarit. Non, c'est  cause de l'aspect que je vous le recommande. Les
chambres sont assez sympathiques, tous les meubles anciens et
confortables, a a quelque chose de rassurant. Mais pour moi, moins
artiste que Saint-Loup, le plaisir que peut donner une jolie maison
tait superficiel, presque nul, et ne pouvait pas calmer mon angoisse
commenante, aussi pnible que celle que j'avais jadis  Combray quand
ma mre ne venait pas me dire bonsoir ou celle que j'avais ressentie le
jour de mon arrive  Balbec dans la chambre trop haute qui sentait le
vtiver. Saint-Loup le comprit  mon regard fixe.

--Mais vous vous en fichez bien, mon pauvre petit, de ce joli palais,
vous tes tout ple; moi, comme une grande brute, je vous parle de
tapisseries que vous n'aurez pas mme le coeur de regarder. Je connais
la chambre o on vous mettrait, personnellement je la trouve trs gaie,
mais je me rends bien compte que pour vous avec votre sensibilit ce
n'est pas pareil. Ne croyez pas que je ne vous comprenne pas, moi je ne
ressens pas la mme chose, mais je me mets bien  votre place.

Un sous-officier qui essayait un cheval dans la cour, trs occup  le
faire sauter, ne rpondant pas aux saluts des soldats, mais envoyant des
bordes d'injures  ceux qui se mettaient sur son chemin, adressa  ce
moment un sourire  Saint-Loup et, s'apercevant alors que celui-ci avait
un ami avec lui, salua. Mais son cheval se dressa de toute sa hauteur,
cumant. Saint-Loup se jeta  sa tte, le prit par la bride, russit 
le calmer et revint  moi.

--Oui, me dit-il, je vous assure que je me rends compte, que je souffre
de ce que vous prouvez; je suis malheureux, ajouta-t-il, en posant
affectueusement sa main sur mon paule, de penser que si j'avais pu
rester prs de vous, peut-tre j'aurais pu, en causant avec vous
jusqu'au matin, vous ter un peu de votre tristesse. Je vous prterais
bien des livrs, mais vous ne pourrez pas lire si vous tes comme cela.
Et jamais je n'obtiendrai de me faire remplacer ici; voil deux fois de
suite que je l'ai fait parce que ma gosse tait venue.

Et il fronait le sourcil  cause de son ennui et aussi de sa contention
 chercher, comme un mdecin, quel remde il pourrait appliquer  mon
mal.

--Cours donc faire du feu dans ma chambre, dit-il  un soldat qui
passait. Allons, plus vite que a, grouille-toi.

Puis, de nouveau, il se dtournait vers moi, et le monocle et le regard
myope faisaient allusion  notre grande amiti:

--Non! vous ici, dans ce quartier o j'ai tant pens  vous, je ne peux
pas en croire mes yeux, je crois que je rve. En somme, la sant, cela
va-t-il plutt mieux? Vous allez me raconter tout cela tout  l'heure.
Nous allons monter chez moi, ne restons pas trop dans la cour, il fait
un bon dieu de vent, moi je ne le sens mme plus, mais pour vous qui
n'tes pas habitu, j'ai peur que vous n'ayez froid. Et le travail, vous
y tes-vous mis? Non? que vous tes drle! Si j'avais vos dispositions,
je crois que j'crirais du matin au soir. Cela vous amuse davantage de
ne rien faire. Quel malheur que ce soient les mdiocres comme moi qui
soient toujours prts  travailler et que ceux qui pourraient ne
veuillent pas! Et je ne vous ai pas seulement demand des nouvelles de
Madame votre grand'mre. Son Proudhon ne me quitte pas.

Un officier, grand, beau, majestueux, dboucha  pas lents et solennels
d'un escalier. Saint-Loup le salua et immobilisa la perptuelle
instabilit de son corps le temps de tenir la main  la hauteur du kpi.
Mais il l'y avait prcipite avec tant de force, se redressant d'un
mouvement si sec, et, aussitt le salut fini, la fit retomber par un
dclanchement si brusque en changeant toutes les positions de l'paule,
de la jambe et du monocle, que ce moment fut moins d'immobilit que
d'une vibrante tension o se neutralisaient les mouvements excessifs
qui venaient de se produire et ceux qui allaient commencer. Cependant
l'officier, sans se rapprocher, calme, bienveillant, digne, imprial,
reprsentant en somme tout l'oppos de Saint-Loup, leva, lui aussi, mais
sans se hter, la main vers son kpi.

--Il faut que je dise un mot au capitaine, me chuchota Saint-Loup; soyez
assez gentil pour aller m'attendre dans ma chambre, c'est la seconde 
droite, au troisime tage, je vous rejoins dans un moment.

Et, partant au pas de charge, prcd de son monocle qui volait en tous
sens, il marcha droit vers le digne et lent capitaine dont on amenait 
ce moment le cheval et qui, avant de se prparer  y monter, donnait
quelques ordres avec une noblesse de gestes tudie comme dans quelque
tableau historique et s'il allait partir pour une bataille du premier
Empire, alors qu'il rentrait simplement chez lui, dans la demeure qu'il
avait loue pour le temps qu'il resterait  Doncires et qui tait sise
sur une place, nomme, comme par une ironie anticipe  l'gard de ce
napolonide, Place de la Rpublique! Je m'engageai dans l'escalier,
manquant  chaque pas de glisser sur ces marches cloutes, apercevant
des chambres aux murs nus, avec le double alignement des lits et des
paquetages. On m'indiqua la chambre de Saint-Loup. Je restai un instant
devant sa porte ferme, car j'entendais remuer; on bougeait une chose,
on en laissait tomber une autre; je sentais que la chambre n'tait pas
vide et qu'il y avait quelqu'un. Mais ce n'tait que le feu allum qui
brlait. Il ne pouvait pas se tenir tranquille, il dplaait les bches
et fort maladroitement. J'entrai; il en laissa rouler une, en fit fumer
une autre. Et mme quand il ne bougeait pas, comme les gens vulgaires il
faisait tout le temps entendre des bruits qui, du moment que je voyais
monter la flamme, se montraient  moi des bruits de feu, mais que, si
j'eusse t de l'autre ct du mur, j'aurais cru venir de quelqu'un qui
se mouchait et marchait. Enfin, je m'assis dans la chambre. Des tentures
de liberty et de vieilles toffes allemandes du XVIIIe sicle la
prservaient de l'odeur qu'exhalait le reste du btiment, grossire,
fade et corruptible comme celle du pain bis. C'est l, dans cette
chambre charmante, que j'eusse dn et dormi avec bonheur et avec calme.
Saint-Loup y semblait presque prsent grce aux livres de travail qui
taient sur sa table  ct des photographies parmi lesquelles je
reconnus la mienne et celle de Mme de Guermantes, grce au feu qui avait
fini par s'habituer  la chemine et, comme une bte couche en une
attente ardente, silencieuse et fidle, laissait seulement de temps 
autre tomber une braise qui s'miettait, ou lchait d'une flamme la
paroi de la chemine. J'entendais le tic tac de la montre de Saint-Loup,
laquelle ne devait pas tre bien loin de moi. Ce tic tac changeait de
place  tout moment, car je ne voyais pas la montre; il me semblait
venir de derrire moi, de devant, d' droite, d' gauche, parfois
s'teindre comme s'il tait trs loin. Tout d'un coup je dcouvris la
montre sur la table. Alors j'entendis le tic tac en un lieu fixe d'o il
ne bougea plus. Je croyais l'entendre  cet endroit-l; je ne l'y
entendais pas, je l'y voyais, les sons n'ont pas de lieu. Du moins les
rattachons-nous  des mouvements et par l ont-ils l'utilit de nous
prvenir de ceux-ci, de paratre les rendre ncessaires et naturels.
Certes il arrive quelquefois qu'un malade auquel on a hermtiquement
bouch les oreilles n'entende plus le bruit d'un feu pareil  celui qui
rabchait en ce moment dans la chemine de Saint-Loup, tout en
travaillant  faire des tisons et des cendres qu'il laissait ensuite
tomber dans sa corbeille, n'entende pas non plus le passage des tramways
dont la musique prenait son vol,  intervalles rguliers, sur la
grand'place de Doncires. Alors que le malade lise, et les pages se
tourneront silencieusement comme si elles taient feuilletes par un
dieu. La lourde rumeur d'un bain qu'on prpare s'attnue, s'allge et
s'loigne comme un gazouillement cleste. Le recul du bruit, son
amincissement, lui tent toute puissance agressive  notre gard;
affols tout  l'heure par des coups de marteau qui semblaient branler
le plafond sur notre tte, nous nous plaisons maintenant  les
recueillir, lgers, caressants, lointains comme un murmure de feuillages
jouant sur la route avec le zphir. On fait des russites avec des
cartes qu'on n'entend pas, si bien qu'on croit ne pas les avoir remues,
qu'elles bougent d'elles-mmes et, allant au-devant de notre dsir de
jouer avec elles, se sont mises  jouer avec nous. Et  ce propos on
peut se demander si pour l'Amour (ajoutons mme  l'Amour l'amour de la
vie, l'amour de la gloire, puisqu'il y a, parat-il, des gens qui
connaissent ces deux derniers sentiments) on ne devrait pas agir comme
ceux qui, contre le bruit, au lieu d'implorer qu'il cesse, se bouchent
les oreilles; et,  leur imitation, reporter notre attention, notre
dfensive, en nous-mme, leur donner comme objet  rduire, non pas
l'tre extrieur que nous aimons, mais notre capacit de souffrir par
lui.

Pour revenir au son, qu'on paississe encore les boules qui ferment le
conduit auditif, elles obligent au pianissimo la jeune fille qui jouait
au-dessus de notre tte un air turbulent; qu'on enduise une de ces
boules d'une matire grasse, aussitt son despotisme est obi par toute
la maison, ses lois mmes s'tendent au dehors. Le pianissimo ne suffit
plus, la boule fait instantanment fermer le clavier et la leon de
musique est brusquement finie; le monsieur qui marchait sur notre tte
cesse d'un seul coup sa ronde; la circulation des voitures et des
tramways est interrompue comme si on attendait un Chef d'tat. Et cette
attnuation des sons trouble mme quelquefois le sommeil au lieu de le
protger. Hier encore les bruits incessants, en nous dcrivant d'une
faon continue les mouvements dans la rue et dans la maison, finissaient
par nous endormir comme un livre ennuyeux; aujourd'hui,  la surface de
silence tendue sur notre sommeil, un heurt plus fort que les autres
arrive  se faire entendre, lger comme un soupir, sans lien avec aucun
autre son, mystrieux; et la demande d'explication qu'il exhale suffit 
nous veiller. Que l'on retire pour un instant au malade les cotons
superposs  son tympan, et soudain la lumire, le plein soleil du son
se montre de nouveau, aveuglant, renat dans l'univers;  toute vitesse
rentre le peuple des bruits exils; on assiste, comme si elles taient
psalmodies par des anges musiciens,  la rsurrection des voix. Les
rues vides sont remplies pour un instant par les ailes rapides et
successives des tramways chanteurs. Dans la chambre elle-mme, le malade
vient de crer, non pas, comme Promthe, le feu, mais le bruit du feu.
Et en augmentant, en relchant les tampons d'ouate, c'est comme si on
faisait jouer alternativement l'une et l'autre des deux pdales qu'on a
ajoutes  la sonorit du monde extrieur.

Seulement il y aussi des suppressions de bruits qui ne sont pas
momentanes. Celui qui est devenu entirement sourd ne peut mme pas
faire chauffer auprs de lui une bouillotte de lait sans devoir guetter
des yeux, sur le couvercle ouvert, le reflet blanc, hyperboren, pareil
 celui d'une tempte de neige et qui est le signe prmonitoire auquel
il est sage d'obir en retirant, comme le Seigneur arrtant les flots,
les prises lectriques; car dj l'oeuf ascendant et spasmodique du lait
qui bout accomplit sa crue en quelques soulvements obliques, enfle,
arrondit quelques voiles  demi chavires qu'avait plisses la crme,
en lance dans la tempte une en nacre et que l'interruption des
courants, si l'orage lectrique est conjur  temps, fera toutes
tournoyer sur elles-mmes et jettera  la drive, changes en ptales de
magnolia. Mais si le malade n'avait pas pris assez vite les prcautions
ncessaires, bientt ses livres et sa montre engloutis, mergeant 
peine d'une mer blanche aprs ce mascaret lact, il serait oblig
d'appeler au secours sa vieille bonne qui, ft-il lui-mme un homme
politique illustre ou un grand crivain, lui dirait qu'il n'a pas plus
de raison qu'un enfant de cinq ans. A d'autres moments, dans la chambre
magique, devant la porte ferme, une personne qui n'tait pas l tout 
l'heure a fait son apparition, c'est un visiteur qu'on n'a pas entendu
entrer et qui fait seulement des gestes comme dans un de ces petits
thtres de marionnettes, si reposants pour ceux qui ont pris en dgot
le langage parl. Et pour ce sourd total, comme la perte d'un sens
ajoute autant de beaut au monde que ne fait son acquisition, c'est avec
dlices qu'il se promne maintenant sur une Terre presque dnique o le
son n'a pas encore t cr. Les plus hautes cascades droulent pour ses
yeux seuls leur nappe de cristal, plus calmes que la mer immobile, comme
des cataractes du Paradis. Comme le bruit tait pour lui, avant sa
surdit, la forme perceptible que revtait la cause d'un mouvement, les
objets remus sans bruit semblent l'tre sans cause; dpouills de toute
qualit sonore, ils montrent une activit spontane, ils semblent vivre;
ils remuent, s'immobilisent, prennent feu d'eux-mmes. D'eux-mmes ils
s'envolent comme les monstres ails de la prhistoire. Dans la maison
solitaire et sans voisins du sourd, le service qui, avant que
l'infirmit ft complte, montrait dj plus de rserve, se faisait
silencieusement, est assur maintenant, avec quelque chose de
subreptice, par des muets, ainsi qu'il arrive pour un roi de ferie.
Comme sur la scne encore, le monument que le sourd voit de sa
fentre--caserne, glise, mairie--n'est qu'un dcor. Si un jour il vient
 s'crouler, il pourra mettre un nuage de poussire et des dcombres
visibles; mais moins matriel mme qu'un palais de thtre dont il n'a
pourtant pas la minceur, il tombera dans l'univers magique sans que la
chute de ses lourdes pierres de taille ternisse de la vulgarit d'aucun
bruit la chastet du silence.

Celui, bien plus relatif, qui rgnait dans la petite chambre militaire
o je me trouvais depuis un moment, fut rompu. La porte s'ouvrit, et
Saint-Loup, laissant tomber son monocle, entra vivement.

--Ah! Robert, qu'on est bien chez vous, lui dis-je; comme il serait bon
qu'il ft permis d'y dner et d'y coucher!

Et en effet, si cela n'avait pas t dfendu, quel repos sans tristesse
j'aurais got l, protg par cette atmosphre de tranquillit, de
vigilance et de gaiet qu'entretenaient mille volonts rgles et sans
inquitude, mille esprits insouciants, dans cette grande communaut
qu'est une caserne o, le temps ayant pris la forme de l'action, la
triste cloche des heures tait remplace par la mme joyeuse fanfare de
ces appels dont tait perptuellement tenu en suspens sur les pavs de
la ville, miett et pulvrulent, le souvenir sonore;--voix sre d'tre
coute, et musicale, parce qu'elle n'tait pas seulement le
commandement de l'autorit  l'obissance mais aussi de la sagesse au
bonheur.

--Ah! vous aimeriez mieux coucher ici prs de moi que de partir seul 
l'htel, me dit Saint-Loup en riant.

--Oh! Robert, vous tes cruel de prendre cela avec ironie, lui dis-je,
puisque vous savez que c'est impossible et que je vais tant souffrir
l-bas.

--Eh bien! vous me flattez, me dit-il, car j'ai justement eu, de
moi-mme, cette ide que vous aimeriez mieux rester ici ce soir. Et
c'est prcisment cela que j'tais all demander au capitaine.

--Et il a permis? m'criai-je.

--Sans aucune difficult.

--Oh! je l'adore!

--Non, c'est trop. Maintenant laissez-moi appeler mon ordonnance pour
qu'il s'occupe de notre dner, ajouta-t-il, pendant que je me dtournais
pour cacher mes larmes.

Plusieurs fois entrrent l'un ou l'autre des camarades de Saint-Loup. Il
les jetait  la porte.

--Allons, fous le camp.

Je lui demandais de les laisser rester.

--Mais non, ils vous assommeraient: ce sont des tres tout  fait
incultes, qui ne peuvent parler que courses, si ce n'est pansage. Et
puis, mme pour moi, ils me gteraient ces instants si prcieux que j'ai
tant dsirs. Remarquez que si je parle de la mdiocrit de mes
camarades, ce n'est pas que tout ce qui est militaire manque
d'intellectualit. Bien loin de l. Nous avons un commandant qui est un
homme admirable. Il a fait un cours o l'histoire militaire est traite
comme une dmonstration, comme une espce d'algbre. Mme
esthtiquement, c'est d'une beaut tour  tour inductive et dductive 
laquelle vous ne seriez pas insensible.

--Ce n'est pas le capitaine qui m'a permis de rester ici?

--Non, Dieu merci, car l'homme que vous adorez pour peu de chose est
le plus grand imbcile que la terre ait jamais port. Il est parfait
pour s'occuper de l'ordinaire et de la tenue de ses hommes; il passe des
heures avec le marchal des logis chef et le matre tailleur. Voil sa
mentalit. Il mprise d'ailleurs beaucoup, comme tout le monde,
l'admirable commandant dont je vous parle. Personne ne frquente
celui-l, parce qu'il est franc-maon et ne va pas  confesse. Jamais le
Prince de Borodino ne recevrait chez lui ce petit bourgeois. Et c'est
tout de mme un fameux culot de la part d'un homme dont
l'arrire-grand-pre tait un petit fermier et qui, sans les guerres de
Napolon, serait probablement fermier aussi. Du reste il se rend bien un
peu compte de la situation ni chair ni poisson qu'il a dans la socit.
Il va  peine au Jockey, tant il y est gn, ce prtendu prince, ajouta
Robert, qui, ayant t amen par un mme esprit d'imitation  adopter
les thories sociales de ses matres et les prjugs mondains de ses
parents, unissait, sans s'en rendre compte,  l'amour de la dmocratie
le ddain de la noblesse d'Empire.

Je regardais la photographie de sa tante et la pense que Saint-Loup
possdant cette photographie, il pourrait peut-tre me la donner, me fit
le chrir davantage et souhaiter de lui rendre mille services qui me
semblaient peu de choses en change d'elle. Car cette photographie
c'tait comme une rencontre de plus ajoute  celles que j'avais dj
faites de Mme de Guermantes; bien mieux, une rencontre prolonge, comme
si, par un brusque progrs dans nos relations, elle s'tait arrte
auprs de moi, en chapeau de jardin, et m'avait laiss pour la premire
fois regarder  loisir ce gras de joue, ce tournant de nuque, ce coin de
sourcils (jusqu'ici voils pour moi par la rapidit de son passage,
l'tourdissement de mes impressions, l'inconsistance du souvenir); et
leur contemplation, autant que celle de la gorge et des bras d'une femme
que je n'aurais jamais vue qu'en robe montante, m'tait une voluptueuse
dcouverte, une faveur. Ces lignes qu'il me semblait presque dfendu de
regarder, je pourrais les tudier l comme dans un trait de la seule
gomtrie qui et de la valeur pour moi. Plus tard, en regardant Robert,
je m'aperus que lui aussi tait un peu comme une photographie de sa
tante, et par un mystre presque aussi mouvant pour moi puisque, si sa
figure  lui n'avait pas t directement produite par sa figure  elle,
toutes deux avaient cependant une origine commune. Les traits de la
duchesse de Guermantes qui taient pingls dans ma vision de Combray,
le nez en bec de faucon, les yeux perants, semblaient avoir servi aussi
 dcouper--dans un autre exemplaire analogue et mince d'une peau trop
fine--la figure de Robert presque superposable  celle de sa tante. Je
regardais sur lui avec envie ces traits caractristiques des Guermantes,
de cette race reste si particulire au milieu du monde, o elle ne se
perd pas et o elle reste isole dans sa gloire divinement
ornithologique, car elle semble issue, aux ges de la mythologie, de
l'union d'une desse et d'un oiseau.

Robert, sans en connatre les causes, tait touch de mon
attendrissement. Celui-ci d'ailleurs s'augmentait du bien-tre caus par
la chaleur du feu et par le vin de Champagne qui faisait perler en mme
temps des gouttes de sueur  mon front et des larmes  mes yeux; il
arrosait des perdreaux; je les mangeais avec l'merveillement d'un
profane, de quelque sorte qu'il soit, quand il trouve dans une certaine
vie qu'il ne connaissait pas ce qu'il avait cru qu'elle excluait (par
exemple d'un libre penseur faisant un dner exquis dans un presbytre).
Et le lendemain matin en m'veillant, j'allai jeter par la fentre de
Saint-Loup qui, situe fort haut, donnait sur tout le pays, un regard de
curiosit pour faire la connaissance de ma voisine, la campagne, que je
n'avais pas pu apercevoir la veille, parce que j'tais arriv trop tard,
 l'heure o elle dormait dj dans la nuit. Mais de si bonne heure
qu'elle ft veille, je ne la vis pourtant en ouvrant la croise, comme
on la voit d'une fentre de chteau, du ct de l'tang, qu'emmitoufle
encore dans sa douce et blanche robe matinale de brouillard qui ne me
laissait presque rien distinguer. Mais je savais qu'avant que les
soldats qui s'occupaient des chevaux dans la cour eussent fini leur
pansage, elle l'aurait dvtue. En attendant je ne pouvais voir qu'une
maigre colline, dressant tout contre le quartier son dos dj dpouill
d'ombre, grle et rugueux. A travers les rideaux ajours de givre, je ne
quittais pas des yeux cette trangre qui me regardait pour la premire
fois. Mais quand j'eus pris l'habitude de venir au quartier, la
conscience que la colline tait l, plus relle par consquent, mme
quand je ne la voyais pas, que l'htel de Balbec, que notre maison de
Paris auxquels je pensais comme  des absents, comme  des morts,
c'est--dire sans plus gure croire  leur existence, fit que, mme sans
que je m'en rendisse compte, sa forme rverbre se profila toujours sur
les moindres impressions que j'eus  Doncires et, pour commencer par ce
matin-l, sur la bonne impression de chaleur que me donna le chocolat
prpar par l'ordonnance de Saint-Loup dans cette chambre confortable
qui avait l'air d'un centre optique pour regarder la colline (l'ide de
faire autre chose que la regarder et de s'y promener tant rendue
impossible par ce mme brouillard qu'il y avait). Imbibant la forme de
la colline, associ au got du chocolat et  toute la trame de mes
penses d'alors, ce brouillard, sans que je pensasse le moins du monde 
lui, vint mouiller toutes mes penses de ce temps-l, comme tel or
inaltrable et massif tait rest alli  mes impressions de Balbec, ou
comme la prsence voisine des escaliers extrieurs de grs noirtre
donnait quelque grisaille  mes impressions de Combray. Il ne persista
d'ailleurs pas tard dans la matine, le soleil commena par user
inutilement contre lui quelques flches qui le passementrent de
brillants puis en eurent raison. La colline put offrir sa croupe grise
aux rayons qui, une heure plus tard, quand je descendis dans la ville,
donnaient aux rouges des feuilles d'arbres, aux rouges et aux bleus des
affiches lectorales poses sur les murs une exaltation qui me soulevait
moi-mme et me faisait battre, en chantant, les pavs sur lesquels je me
retenais pour ne pas bondir de joie.

Mais, ds le second jour, il me fallut aller coucher  l'htel. Et je
savais d'avance que fatalement j'allais y trouver la tristesse. Elle
tait comme un arome irrespirable que depuis ma naissance exhalait pour
moi toute chambre nouvelle, c'est--dire toute chambre: dans celle que
j'habitais d'ordinaire, je n'tais pas prsent, ma pense restait
ailleurs et  sa place envoyait seulement l'habitude. Mais je ne pouvais
charger cette servante moins sensible de s'occuper de mes affaires dans
un pays nouveau, o je la prcdais, o j'arrivais seul, o il me
fallait faire entrer en contact avec les choses ce Moi que je ne
retrouvais qu' des annes d'intervalles, mais toujours le mme, n'ayant
pas grandi depuis Combray, depuis ma premire arrive  Balbec,
pleurant, sans pouvoir tre consol, sur le coin d'une malle dfaite.

Or, je m'tais tromp. Je n'eus pas le temps d'tre triste, car je ne
fus pas un instant seul. C'est qu'il restait du palais ancien un
excdent de luxe, inutilisable dans un htel moderne, et qui, dtach de
toute affectation pratique, avait pris dans son dsoeuvrement une sorte
de vie: couloirs revenant sur leurs pas, dont on croisait  tous moments
les alles et venues sans but, vestibules longs comme des corridors et
orns comme des salons, qui avaient plutt l'air d'habiter l que de
faire partie de l'habitation, qu'on n'avait pu faire entrer dans aucun
appartement, mais qui rdaient autour du mien et vinrent tout de suite
m'offrir leur compagnie--sorte de voisins oisifs, mais non bruyants, de
fantmes subalternes du pass  qui on avait concd de demeurer sans
bruit  la porte des chambres qu'on louait, et qui chaque fois que je
les trouvais sur mon chemin se montraient pour moi d'une prvenance
silencieuse. En somme, l'ide d'un logis, simple contenant de notre
existence actuelle et nous prservant seulement du froid, de la vue des
autres, tait absolument inapplicable  cette demeure, ensemble de
pices, aussi relles qu'une colonie de personnes, d'une vie il est vrai
silencieuse, mais qu'on tait oblig de rencontrer, d'viter,
d'accueillir, quand on rentrait. On tchait de ne pas dranger et on ne
pouvait regarder sans respect le grand salon qui avait pris, depuis le
XVIIIe sicle, l'habitude de s'tendre entre ses appuis de vieil or,
sous les nuages de son plafond peint. Et on tait pris d'une curiosit
plus familire pour les petites pices qui, sans aucun souci de la
symtrie, couraient autour de lui, innombrables, tonnes, fuyant en
dsordre jusqu'au jardin o elles descendaient si facilement par trois
marches brches.

Si je voulais sortir ou rentrer sans prendre l'ascenseur ni tre vu dans
le grand escalier, un plus petit, priv, qui ne servait plus, me tendait
ses marches si adroitement poses l'une tout prs de l'autre, qu'il
semblait exister dans leur gradation une proportion parfaite du genre de
celles qui dans les couleurs, dans les parfums, dans les saveurs,
viennent souvent mouvoir en nous une sensualit particulire. Mais
celle qu'il y a  monter et  descendre, il m'avait fallu venir ici pour
la connatre, comme jadis dans une station alpestre pour savoir que
l'acte, habituellement non peru, de respirer, peut tre une constante
volupt. Je reus cette dispense d'effort que nous accordent seules les
choses dont nous avons un long usage, quand je posai mes pieds pour la
premire fois sur ces marches, familires avant d'tre connues, comme si
elles possdaient, peut-tre dpose, incorpore en elles par les
matres d'autrefois qu'elles accueillaient chaque jour, la douceur
anticipe d'habitudes que je n'avais pas contractes encore et qui mme
ne pourraient que s'affaiblir quand elles seraient devenues miennes.
J'ouvris une chambre, la double porte se referma derrire moi, la
draperie fit entrer un silence sur lequel je me sentis comme une sorte
d'enivrante royaut; une chemine de marbre orne de cuivres cisels,
dont on aurait eu tort de croire qu'elle ne savait que reprsenter l'art
du Directoire, me faisait du feu, et un petit fauteuil bas sur pieds
m'aida  me chauffer aussi confortablement que si j'eusse t assis sur
le tapis. Les murs treignaient la chambre, la sparant du reste du
monde et, pour y laisser entrer, y enfermer ce qui la faisait complte,
s'cartaient devant la bibliothque, rservaient l'enfoncement du lit
des deux cts duquel des colonnes soutenaient lgrement le plafond
surlev de l'alcve. Et la chambre tait prolonge dans le sens de la
profondeur par deux cabinets aussi larges qu'elle, dont le dernier
suspendait  son mur, pour parfumer le recueillement qu'on y vient
chercher, un voluptueux rosaire de grains d'iris; les portes, si je les
laissais ouvertes pendant que je me retirais dans ce dernier retrait, ne
se contentaient pas de le tripler, sans qu'il cesst d'tre harmonieux,
et ne faisaient pas seulement goter  mon regard le plaisir de
l'tendue aprs celui de la concentration, mais encore ajoutaient, au
plaisir de ma solitude, qui restait inviolable et cessait d'tre
enclose, le sentiment de la libert. Ce rduit donnait sur une cour,
belle solitaire que je fus heureux d'avoir pour voisine quand, le
lendemain matin, je la dcouvris, captive entre ses hauts murs o ne
prenait jour aucune fentre, et n'ayant que deux arbres jaunis qui
suffisaient  donner une douceur mauve au ciel pur.

Avant de me coucher, je voulus sortir de ma chambre pour explorer tout
mon ferique domaine. Je marchai en suivant une longue galerie qui me
fit successivement hommage de tout ce qu'elle avait  m'offrir si je
n'avais pas sommeil, un fauteuil plac dans un coin, une pinette, sur
une console un pot de faence bleu rempli de cinraires, et dans un
cadre ancien le fantme d'une dame d'autrefois aux cheveux poudrs mls
de fleurs bleues et tenant  la main un bouquet d'oeillets. Arriv au
bout, son mur plein o ne s'ouvrait aucune porte me dit navement:
Maintenant il faut revenir, mais tu vois, tu es chez toi, tandis que
le tapis moelleux ajoutait pour ne pas demeurer en reste que, si je ne
dormais pas cette nuit, je pourrais trs bien venir nu-pieds, et que les
fentres sans volets qui regardaient la campagne m'assuraient qu'elles
passeraient une nuit blanche et qu'en venant  l'heure que je voudrais
je n'avais  craindre de rveiller personne. Et derrire une tenture je
surpris seulement un petit cabinet qui, arrt par la muraille et ne
pouvant se sauver, s'tait cach l, tout penaud, et me regardait avec
effroi de son oeil-de-boeuf rendu bleu par le clair de lune. Je me
couchai, mais la prsence de l'dredon, des colonnettes, de la petite
chemine, en mettant mon attention  un cran o elle n'tait pas 
Paris, m'empcha de me livrer au traintrain habituel de mes rvasseries.
Et comme c'est cet tat particulier de l'attention qui enveloppe le
sommeil et agit sur lui, le modifie, le met de plain-pied avec telle ou
telle srie de nos souvenirs, les images qui remplirent mes rves, cette
premire nuit, furent empruntes  une mmoire entirement distincte de
celle que mettait d'habitude  contribution mon sommeil. Si j'avais t
tent en dormant de me laisser rentraner vers ma mmoire coutumire,
le lit auquel je n'tais pas habitu, la douce attention que j'tais
oblig de prter  mes positions quand je me retournais, suffisaient 
rectifier ou  maintenir le fil nouveau de mes rves. Il en est du
sommeil comme de la perception du monde extrieur. Il suffit d'une
modification dans nos habitudes pour le rendre potique, il suffit qu'en
nous dshabillant nous nous soyons endormi sans le vouloir sur notre
lit, pour que les dimensions du sommeil soient changes et sa beaut
sentie. On s'veille, on voit quatre heures  sa montre, ce n'est que
quatre heures du matin, mais nous croyons que toute la journe s'est
coule, tant ce sommeil de quelques minutes et que nous n'avions pas
cherch nous a paru descendu du ciel, en vertu de quelque droit divin,
norme et plein comme le globe d'or d'un empereur. Le matin, ennuy de
penser que mon grand-pre tait prt et qu'on m'attendait pour partir du
ct de Msglise, je fus veill par la fanfare d'un rgiment qui tous
les jours passa sous mes fentres. Mais deux ou trois fois--et je le
dis, car on ne peut bien dcrire la vie des hommes si on ne la fait
baigner dans le sommeil o elle plonge et qui, nuit aprs nuit, la
contourne comme une presqu'le est cerne par la mer--le sommeil
interpos fut en moi assez rsistant pour soutenir le choc de la
musique, et je n'entendis rien. Les autres jours il cda un instant;
mais encore veloute d'avoir dormi, ma conscience, comme ces organes
pralablement anesthsis, par qui une cautrisation, reste d'abord
insensible, n'est perue que tout  fait  sa fin et comme une lgre
brlure, n'tait touche qu'avec douceur par les pointes aigus des
fifres qui la caressaient d'un vague et frais gazouillis matinal; et
aprs cette troite interruption o le silence s'tait fait musique, il
reprenait avec mon sommeil avant mme que les dragons eussent fini de
passer, me drobant les dernires gerbes panouies du bouquet
jaillissant et sonore. Et la zone de ma conscience que ses tiges
jaillissantes avaient effleure tait si troite, si circonvenue de
sommeil, que plus tard, quand Saint-Loup me demandait si j'avais entendu
la musique, je n'tais pas plus certain que le son de la fanfare n'et
pas t aussi imaginaire que celui que j'entendais dans le jour s'lever
aprs le moindre bruit au-dessus des pavs de la ville. Peut-tre ne
l'avais-je entendu qu'en un rve, par la crainte d'tre rveill, ou au
contraire de ne pas l'tre et de ne pas voir le dfil. Car souvent
quand je restais endormi au moment o j'avais pens au contraire que le
bruit m'aurait rveill, pendant une heure encore je croyais l'tre,
tout en sommeillant, et je me jouais  moi-mme en minces ombres sur
l'cran de mon sommeil les divers spectacles auxquels il m'empchait,
mais auxquels j'avais l'illusion d'assister.

Ce qu'on aurait fait le jour, il arrive en effet, le sommeil venant,
qu'on ne l'accomplisse qu'en rve, c'est--dire aprs l'inflexion de
l'ensommeillement, en suivant une autre voie qu'on n'et fait veill.
La mme histoire tourne et a une autre fin. Malgr tout, le monde dans
lequel on vit pendant le sommeil est tellement diffrent, que ceux qui
ont de la peine  s'endormir cherchent avant tout  sortir du ntre.
Aprs avoir dsesprment, pendant des heures, les yeux clos, roul des
penses pareilles  celles qu'ils auraient eues les yeux ouverts, ils
reprennent courage s'ils s'aperoivent que la minute prcdente a t
toute alourdie d'un raisonnement en contradiction formelle avec les lois
de la logique et l'vidence du prsent, cette courte absence
signifiant que la porte est ouverte par laquelle ils pourront peut-tre
s'chapper tout  l'heure de la perception du rel, aller faire une
halte plus ou moins loin de lui, ce qui leur donnera un plus ou moins
bon sommeil. Mais un grand pas est dj fait quand on tourne le dos au
rel, quand on atteint les premiers antres o les autosuggestions
prparent comme des sorcires l'infernal fricot des maladies imaginaires
ou de la recrudescence des maladies nerveuses, et guettent l'heure o
les crises remontes pendant le sommeil inconscient se dclancheront
assez fortes pour le faire cesser.

Non loin de l est le jardin rserv o croissent comme des fleurs
inconnues les sommeils si diffrents les uns des autres, sommeil du
datura, du chanvre indien, des multiples extraits de l'ther, sommeil de
la belladone, de l'opium, de la valriane, fleurs qui restent closes
jusqu'au jour o l'inconnu prdestin viendra les toucher, les panouir,
et pour de longues heures dgager l'arome de leurs rves particuliers en
un tre merveill et surpris. Au fond du jardin est le couvent aux
fentres ouvertes o l'on entend rpter les leons apprises avant de
s'endormir et qu'on ne saura qu'au rveil; tandis que, prsage de
celui-ci, fait rsonner son tic tac ce rveille-matin intrieur que
notre proccupation a rgl si bien que, quand notre mnagre viendra
nous dire: il est sept heures, elle nous trouvera dj prt. Aux parois
obscures de cette chambre qui s'ouvre sur les rves, et o travaille
sans cesse cet oubli des chagrins amoureux duquel est parfois
interrompue et dfaite par un cauchemar plein de rminiscences la tche
vite recommence, pendent, mme aprs qu'on est rveill, les souvenirs
des songes, mais si entnbrs que souvent nous ne les apercevons pour
la premire fois qu'en pleine aprs-midi quand le rayon d'une ide
similaire vient fortuitement les frapper; quelques-uns dj,
harmonieusement clairs pendant qu'on dormait, mais devenus si
mconnaissables que, ne les ayant pas reconnus, nous ne pouvons que nous
hter de les rendre  la terre, ainsi que des morts trop vite dcomposs
ou que des objets si gravement atteints et prs de la poussire que le
restaurateur le plus habile ne pourrait leur rendre une forme, et rien
en tirer. Prs de la grille est la carrire o les sommeils profonds
viennent chercher des substances qui imprgnent la tte d'enduits si
durs que, pour veiller le dormeur, sa propre volont est oblige, mme
dans un matin d'or, de frapper  grands coups de hache, comme un jeune
Siegfried. Au del encore sont les cauchemars dont les mdecins
prtendent stupidement qu'ils fatiguent plus que l'insomnie, alors
qu'ils permettent au contraire au penseur de s'vader de l'attention;
les cauchemars avec leurs albums fantaisistes, o nos parents qui sont
morts viennent de subir un grave accident qui n'exclut pas une gurison
prochaine. En attendant nous les tenons dans une petite cage  rats, o
ils sont plus petits que des souris blanches et, couverts de gros
boutons rouges, plants chacun d'une plume, nous tiennent des discours
cicroniens. A ct de cet album est le disque tournant du rveil grce
auquel nous subissons un instant l'ennui d'avoir  rentrer tout 
l'heure dans une maison qui est dtruite depuis cinquante ans, et dont
l'image est efface, au fur et  mesure que le sommeil s'loigne, par
plusieurs autres, avant que nous arrivions  celle qui ne se prsente
qu'une fois le disque arrt et qui concide avec celle que nous verrons
avec nos yeux ouverts.

Quelquefois je n'avais rien entendu, tant dans un de ces sommeils o
l'on tombe comme dans un trou duquel on est tout heureux d'tre tir un
peu plus tard, lourd, surnourri, digrant tout ce que nous ont apport,
pareilles aux nymphes qui nourrissaient Hercule, ces agiles puissances
vgtatives,  l'activit redouble pendant que nous dormons.

On appelle cela un sommeil de plomb; il semble qu'on soit devenu
soi-mme, pendant quelques instants aprs qu'un tel sommeil a cess, un
simple bonhomme de plomb. On n'est plus personne. Comment, alors,
cherchant sa pense, sa personnalit comme on cherche un objet perdu,
finit-on par retrouver son propre moi plutt que tout autre? Pourquoi,
quand on se remet  penser, n'est-ce pas alors une autre personnalit
que l'antrieure qui s'incarne en nous? On ne voit pas ce qui dicte le
choix et pourquoi, entre les millions d'tres humains qu'on pourrait
tre, c'est sur celui qu'on tait la veille qu'on met juste la main.
Qu'est-ce qui nous guide, quand il y a eu vraiment interruption (soit
que le sommeil ait t complet, ou les rves, entirement diffrents de
nous)? Il y a eu vraiment mort, comme quand le coeur a cess de battre
et que des tractions rythmes de la langue nous raniment. Sans doute la
chambre, ne l'eussions-nous vue qu'une fois, veille-t-elle des
souvenirs auxquels de plus anciens sont suspendus. Ou quelques-uns
dormaient-ils en nous-mmes, dont nous prenons conscience? La
rsurrection au rveil--aprs ce bienfaisant accs d'alination mentale
qu'est le sommeil--doit ressembler au fond  ce qui se passe quand on
retrouve un nom, un vers, un refrain oublis. Et peut-tre la
rsurrection de l'me aprs la mort est-elle concevable comme un
phnomne de mmoire.

Quand j'avais fini de dormir, attir par le ciel ensoleill, mais retenu
par la fracheur de ces derniers matins si lumineux et si froids o
commence l'hiver, pour regarder les arbres o les feuilles n'taient
plus indiques que par une ou deux touches d'or ou de rose qui
semblaient tre restes en l'air, dans une trame invisible, je levais la
tte et tendais le cou tout en gardant le corps  demi cach dans mes
couvertures; comme une chrysalide en voie de mtamorphose, j'tais une
crature double aux diverses parties de laquelle ne convenait pas le
mme milieu;  mon regard suffisait de la couleur, sans chaleur; ma
poitrine par contre se souciait de chaleur et non de couleur. Je ne me
levais que quand mon feu tait allum et je regardais le tableau si
transparent et si doux de la matine mauve et dore  laquelle je venais
d'ajouter artificiellement les parties de chaleur qui lui manquaient,
tisonnant mon feu qui brlait et fumait comme une bonne pipe et qui me
donnait comme elle et fait un plaisir  la fois grossier parce qu'il
reposait sur un bien-tre matriel et dlicat parce que derrire lui
s'estompait une pure vision. Mon cabinet de toilette tait tendu d'un
papier  fond d'un rouge violent que parsemaient des fleurs noires et
blanches, auxquelles il semble que j'aurais d avoir quelque peine 
m'habituer. Mais elles ne firent que me paratre nouvelles, que me
forcer  entrer non en conflit mais en contact avec elles, que modifier
la gaiet et les chants de mon lever, elles ne firent que me mettre de
force au coeur d'une sorte de coquelicot pour regarder le monde, que je
voyais tout autre qu' Paris, de ce gai paravent qu'tait cette maison
nouvelle, autrement oriente que celle de mes parents et o affluait un
air pur. Certains jours, j'tais agit par l'envie de revoir ma
grand'mre ou par la peur qu'elle ne ft souffrante; ou bien c'tait le
souvenir de quelque affaire laisse en train  Paris, et qui ne marchait
pas: parfois aussi quelque difficult dans laquelle, mme ici, j'avais
trouv le moyen de me jeter. L'un ou l'autre de ces soucis m'avait
empch de dormir, et j'tais sans force contre ma tristesse, qui en un
instant remplissait pour moi toute l'existence. Alors, de l'htel,
j'envoyais quelqu'un au quartier, avec un mot pour Saint-Loup: je lui
disais que si cela lui tait matriellement possible--je savais que
c'tait trs difficile--il ft assez bon pour passer un instant. Au bout
d'une heure il arrivait; et en entendant son coup de sonnette je me
sentais dlivr de mes proccupations. Je savais, que si elles taient
plus fortes que moi, il tait plus fort qu'elles, et mon attention se
dtachait d'elles et se tournait vers lui qui avait  dcider. Il venait
d'entrer; et dj il avait mis autour de moi le plein air o il
dployait tant d'activit depuis le matin, milieu vital fort diffrent
de ma chambre et auquel je m'adaptais immdiatement par des ractions
appropries.

--J'espre que vous ne m'en voulez pas de vous avoir drang; j'ai
quelque chose qui me tourmente, vous avez d le deviner.

--Mais non, j'ai pens simplement que vous aviez envie de me voir et
j'ai trouv a trs gentil. J'tais enchant que vous m'ayez fait
demander. Mais quoi? a ne va pas, alors? qu'est-ce qu'il y a pour votre
service?

Il coutait mes explications, me rpondait avec prcision; mais avant
mme qu'il et parl, il m'avait fait semblable  lui;  ct des
occupations importantes qui le faisaient si press, si alerte, si
content, les ennuis qui m'empchaient tout  l'heure de rester un
instant sans souffrir me semblaient, comme  lui, ngligeables; j'tais
comme un homme qui, ne pouvant ouvrir les yeux depuis plusieurs jours,
fait appeler un mdecin lequel avec adresse et douceur lui carte la
paupire, lui enlve et lui montre un grain de sable; le malade est
guri et rassur. Tous mes tracas se rsolvaient en un tlgramme que
Saint-Loup se chargeait de faire partir. La vie me semblait si
diffrente, si belle, j'tais inond d'un tel trop-plein de force que je
voulais agir.

--Que faites-vous maintenant? disais-je  Saint-Loup.

--Je vais vous quitter, car on part en marche dans trois quarts d'heure
et on a besoin de moi.

--Alors a vous a beaucoup gn de venir?

--Non, a ne m'a pas gn, le capitaine a t trs gentil, il a dit que
du moment que c'tait pour vous il fallait que je vienne, mais enfin je
ne veux pas avoir l'air d'abuser.

--Mais si je me levais vite et si j'allais de mon ct  l'endroit o
vous allez manoeuvrer, cela m'intresserait beaucoup, et je pourrais
peut-tre causer avec vous dans les pauses.

--Je ne vous le conseille pas; vous tes rest veill, vous vous tes
mis martel en tte pour une chose qui, je vous assure, est sans aucune
consquence, mais maintenant qu'elle ne vous agite plus, retournez-vous
sur votre oreiller et dormez, ce qui sera excellent contre la
dminralisation de vos cellules nerveuses; ne vous endormez pas trop
vite parce que notre garce de musique va passer sous vos fentres; mais
aussitt aprs, je pense que vous aurez la paix, et nous nous reverrons
ce soir  dner.

Mais un peu plus tard j'allai souvent voir le rgiment faire du service
en campagne, quand je commenai  m'intresser aux thories militaires
que dveloppaient  dner les amis de Saint-Loup et que cela devint le
dsir de mes journes de voir de plus prs leurs diffrents chefs, comme
quelqu'un qui fait de la musique sa principale tude et vit dans les
concerts a du plaisir  frquenter les cafs o l'on est ml  la vie
des musiciens de l'orchestre. Pour arriver au terrain de manoeuvres il
me fallait faire de grandes marches. Le soir, aprs le dner, l'envie de
dormir faisait par moments tomber ma tte comme un vertige. Le
lendemain, je m'apercevais que je n'avais pas plus entendu la fanfare,
qu' Balbec, le lendemain des soirs o Saint-Loup m'avait emmen dner 
Rivebelle, je n'avais entendu le concert de la plage. Et au moment o je
voulais me lever, j'en prouvais dlicieusement l'incapacit; je me
sentais attach  un sol invisible et profond par les articulations, que
la fatigue me rendait sensibles, de radicelles musculeuses et
nourricires. Je me sentais plein de force, la vie s'tendait plus
longue devant moi; c'est que j'avais recul jusqu'aux bonnes fatigues de
mon enfance  Combray, le lendemain des jours o nous nous tions
promens du ct de Guermantes. Les potes prtendent que nous
retrouvons un moment ce que nous avons jadis t en rentrant dans telle
maison, dans un tel jardin o nous avons vcu jeunes. Ce sont l
plerinages fort hasardeux et  la suite desquels on compte autant de
dceptions que de succs. Les lieux fixes, contemporains d'annes
diffrentes, c'est en nous-mme qu'il vaut mieux les trouver. C'est 
quoi peuvent, dans une certaine mesure, nous servir une grande fatigue
que suit une bonne nuit. Celles-l du moins, pour nous faire descendre
dans les galeries les plus souterraines du sommeil, o aucun reflet de
la veille, aucune lueur de mmoire n'clairent plus le monologue
intrieur, si tant est que lui-mme n'y cesse pas, retournent si bien le
sol et le tuf de notre corps qu'elles nous font retrouver, l o nos
muscles plongent et tordent leurs ramifications et aspirent la vie
nouvelle, le jardin o nous avons t enfant. Il n'y a pas besoin de
voyager pour le revoir, il faut descendre pour le retrouver. Ce qui a
couvert la terre n'est plus sur elle, mais dessous; l'excursion ne
suffit pas pour visiter la ville morte, les fouilles sont ncessaires.
Mais on verra combien certaines impressions fugitives et fortuites
ramnent bien mieux encore vers le pass, avec une prcision plus fine,
d'un vol plus lger, plus immatriel, plus vertigineux, plus
infaillible, plus immortel, que ces dislocations organiques.

Quelquefois ma fatigue tait plus grande encore: j'avais, sans pouvoir
me coucher, suivi les manoeuvres pendant plusieurs jours. Que le retour
 l'htel tait alors bni! En entrant dans mon lit, il me semblait
avoir enfin chapp  des enchanteurs,  des sorciers, tels que ceux qui
peuplent les romans aims de notre XVIIe sicle. Mon sommeil et ma
grasse matine du lendemain n'taient plus qu'un charmant conte de fes.
Charmant; bienfaisant peut-tre aussi. Je me disais que les pires
souffrances ont leur lieu d'asile, qu'on peut toujours,  dfaut de
mieux, trouver le repos. Ces penses me menaient fort loin.

Les jours o il y avait repos et o Saint-Loup ne pouvait cependant pas
sortir, j'allais souvent le voir au quartier. C'tait loin; il fallait
sortir de la ville, franchir le viaduc, des deux cts duquel j'avais
une immense vue. Une forte brise soufflait presque toujours sur ces
hauts lieux, et emplissait les btiments construits sur trois cts de
la cour qui grondaient sans cesse comme un antre des vents. Tandis que,
pendant qu'il tait occup  quelque service, j'attendais Robert, devant
la porte de sa chambre ou au rfectoire, en causant avec tels de ses
amis auxquels il m'avait prsent (et que je vins ensuite voir
quelquefois, mme quand il ne devait pas tre l), voyant par la
fentre,  cent mtres au-dessous de moi, la campagne dpouille mais o
 et l des semis nouveaux, souvent encore mouills de pluie et
clairs par le soleil, mettaient quelques bandes vertes d'un brillant
et d'une limpidit translucide d'mail, il m'arrivait d'entendre parler
de lui; et je pus bien vite me rendre compte combien il tait aim et
populaire. Chez plusieurs engags, appartenant  d'autres escadrons,
jeunes bourgeois riches qui ne voyaient la haute socit aristocratique
que du dehors et sans y pntrer, la sympathie qu'excitait en eux ce
qu'ils savaient du caractre de Saint-Loup se doublait du prestige
qu'avait  leurs yeux le jeune homme que souvent, le samedi soir, quand
ils venaient en permission  Paris, ils avaient vu souper au Caf de la
Paix avec le duc d'Uzs et le prince d'Orlans. Et  cause de cela, dans
sa jolie figure, dans sa faon dgingande de marcher, de saluer, dans
le perptuel lanc de son monocle, dans la fantaisie de ses kpis trop
hauts, de ses pantalons d'un drap trop fin et trop rose, ils avaient
introduit l'ide d'un chic dont ils assuraient qu'taient dpourvus
les officiers les plus lgants du rgiment, mme le majestueux
capitaine  qui j'avais d de coucher au quartier, lequel semblait, par
comparaison, trop solennel et presque commun.

L'un disait que le capitaine avait achet un nouveau cheval. Il peut
acheter tous les chevaux qu'il veut. J'ai rencontr Saint-Loup dimanche
matin alle des Acacias, il monte avec un autre chic! rpondait
l'autre, et en connaissance de cause; car ces jeunes gens appartenaient
 une classe qui, si elle ne frquente pas le mme personnel mondain,
pourtant, grce  l'argent et au loisir, ne diffre pas de
l'aristocratie dans l'exprience de toutes celles des lgances qui
peuvent s'acheter. Tout au plus la leur avait-elle, par exemple en ce
qui concernait les vtements, quelque chose de plus appliqu, de plus
impeccable, que cette libre et ngligente lgance de Saint-Loup qui
plaisait tant  ma grand'mre. C'tait une petite motion pour ces fils
de grands banquiers ou d'agents de change, en train de manger des
hutres aprs le thtre, de voir  une table voisine de la leur le
sous-officier Saint-Loup. Et que de rcits faits au quartier le lundi,
en rentrant de permission, par l'un d'eux qui tait de l'escadron de
Robert et  qui il avait dit bonjour trs gentiment; par un autre qui
n'tait pas du mme escadron, mais qui croyait bien que malgr cela
Saint-Loup l'avait reconnu, car deux ou trois fois il avait braqu son
monocle dans sa direction.

--Oui, mon frre l'a aperu  la Paix, disait un autre qui avait pass
la journe chez sa matresse, il parat mme qu'il avait un habit trop
large et qui ne tombait pas bien.

--Comment tait son gilet?

--Il n'avait pas de gilet blanc, mais mauve avec des espces de palmes,
poilant!

Pour les anciens (hommes du peuple ignorant le Jockey et qui mettaient
seulement Saint-Loup dans la catgorie des sous-officiers trs riches,
o ils faisaient entrer tous ceux qui, ruins ou non, menaient un
certain train, avaient un chiffre assez lev de revenus ou de dettes et
taient gnreux avec les soldats), la dmarche, le monocle, les
pantalons, les kpis de Saint-Loup, s'ils n'y voyaient rien
d'aristocratique, n'offraient pas cependant moins d'intrt et de
signification. Ils reconnaissaient dans ces particularits le caractre,
le genre qu'ils avaient assigns une fois pour toutes  ce plus
populaire des grads du rgiment, manires pareilles  celles de
personne, ddain de ce que pourraient penser les chefs, et qui leur
semblait la consquence naturelle de sa bont pour le soldat. Le caf
du matin dans la chambre, ou le repos sur les lits pendant
l'aprs-midi, paraissaient meilleurs, quand quelque ancien servait 
l'escouade gourmande et paresseuse quelque savoureux dtail sur un kpi
qu'avait Saint-Loup.

--Aussi haut comme mon paquetage.

--Voyons, vieux, tu veux nous la faire  l'oseille, il ne pouvait pas
tre aussi haut que ton paquetage, interrompait un jeune licenci s
lettres qui cherchait, en usant de ce dialecte,  ne pas avoir l'air
d'un bleu et, en osant cette contradiction,  se faire confirmer un fait
qui l'enchantait.

--Ah! il n'est pas aussi haut que mon paquetage? Tu l'as mesur
peut-tre. Je te dis que le lieutenant-colon le fixait comme s'il
voulait le mettre au bloc. Et faut pas croire que mon fameux Saint-Loup
s'patait: il allait, il venait, il baissait la tte, il la relevait, et
toujours ce coup du monocle. Faudra voir ce que va dire le capiston. Ah!
il se peut qu'il ne dise rien, mais pour sr que cela ne lui fera pas
plaisir. Mais ce kpi-l, il n'a encore rien d'patant. Il parat que
chez lui, en ville, il en a plus de trente.

--Comment que tu le sais, vieux? Par notre sacr cabot? demandait le
jeune licenci avec pdantisme, talant les nouvelles formes
grammaticales qu'il n'avait apprises que de frache date et dont il
tait fier de parer sa conversation.

--Comment que je le sais? Par son ordonnance, pardi!

--Tu parles qu'en voil un qui ne doit pas tre malheureux!

--Je comprends! Il a plus de braise que moi, pour sr! Et encore il lui
donne tous ses effets, et tout et tout. Il n'avait pas  sa suffisance 
la cantine. Voil mon de Saint-Loup qui s'est amen et le cuistot en 
entendu: Je veux qu'il soit bien nourri, a cotera ce que a
cotera.

Et l'ancien rachetait l'insignifiance des paroles par l'nergie de
l'accent, en une imitation mdiocre qui avait le plus grand succs.

Au sortir du quartier je faisais un tour, puis, en attendant le moment
o j'allais quotidiennement dner avec Saint-Loup,  l'htel o lui et
ses amis avaient pris pension, je me dirigeais vers le mien, sitt le
soleil couch, afin d'avoir deux heures pour me reposer et lire. Sur la
place, le soir posait aux toits en poudrire du chteau de petits nuages
ross assortis  la couleur des briques et achevait le raccord en
adoucissant celles-ci d'un reflet. Un tel courant de vie affluait  mes
nerfs qu'aucun de mes mouvements ne pouvait l'puiser; chacun de mes
pas, aprs avoir touch un pav de la place, rebondissait, il me
semblait avoir aux talons les ailes de Mercure. L'une des fontaines
tait pleine d'une lueur rouge, et dans l'autre dj le clair de lune
rendait l'eau de la couleur d'une opale. Entre elles des marmots
jouaient, poussaient des cris, dcrivaient des cercles, obissant 
quelque ncessit de l'heure,  la faon des martinets ou des
chauves-souris. A ct de l'htel, les anciens palais nationaux et
l'orangerie de Louis XVI dans lesquels se trouvaient maintenant la
Caisse d'pargne et le corps d'arme taient clairs du dedans par les
ampoules ples et dores du gaz dj allum qui, dans le jour encore
clair, seyait  ces hautes et vastes fentres du XVIIIe sicle o
n'tait pas encore effac le dernier reflet du couchant, comme et fait
 une tte avive de rouge une parure d'caille blonde, et me persuadait
d'aller retrouver mon feu et ma lampe qui, seule dans la faade de
l'htel que j'habitais, luttait contre le crpuscule et pour laquelle je
rentrais, avant qu'il ft tout  fait nuit, par plaisir, comme on fait
pour le goter. Je gardais, dans mon logis, la mme plnitude de
sensation que j'avais eue dehors. Elle bombait de telle faon
l'apparence de surfaces qui nous semblent si souvent plates et vides, la
flamme jaune du feu, le papier gros bleu de ciel sur lequel le soir
avait brouillonn, comme un collgien, les tire-bouchons d'un crayonnage
rose, la tapis  dessin singulier de la table ronde sur laquelle une
rame de papier colier et un encrier m'attendaient avec un roman de
Bergotte, que, depuis, ces choses ont continu  me sembler riches de
toute une sorte particulire d'existence qu'il me semble que je saurais
extraire d'elles s'il m'tait donn de les retrouver. Je pensais avec
joie  ce quartier que je venais de quitter et duquel la girouette
tournait  tous les vents. Comme un plongeur respirant dans un tube qui
monte jusqu'au-dessus de la surface de l'eau, c'tait pour moi comme
tre reli  la vie salubre,  l'air libre, que de me sentir pour point
d'attache ce quartier, ce haut observatoire dominant la campagne
sillonne de canaux d'mail vert, et sous les hangars et dans les
btiments duquel je comptais pour un prcieux privilge, que je
souhaitais durable, de pouvoir me rendre quand je voulais, toujours sr
d'tre bien reu.

A sept heures je m'habillais et je ressortais pour aller dner avec
Saint-Loup  l'htel o il avait pris pension. J'aimais m'y rendre 
pied. L'obscurit tait profonde, et ds le troisime jour commena 
souffler, aussitt la nuit venue, un vent glacial qui semblait annoncer
la neige. Tandis que je marchais, il semble que j'aurais d ne pas
cesser un instant de penser  Mme de Guermantes; ce n'tait que pour
tcher d'tre rapproch d'elle que j'tais venu dans la garnison de
Robert. Mais un souvenir, un chagrin, sont mobiles. Il y a des jours o
ils s'en vont si loin que nous les apercevons  peine, nous les croyons
partis. Alors nous faisons attention  d'autres choses. Et les rues de
cette ville n'taient pas encore pour moi, comme l o nous avons
l'habitude de vivre, de simples moyens d'aller d'un endroit  un autre.
La vie que menaient les habitants de ce monde inconnu me semblait devoir
tre merveilleuse, et souvent les vitres claires de quelque demeure me
retenaient longtemps immobile dans la nuit en mettant sous mes yeux les
scnes vridiques et mystrieuses d'existences o je ne pntrais pas.
Ici le gnie du feu me montrait en un tableau empourpr la taverne d'un
marchand de marrons o deux sous-officiers, leurs ceinturons poss sur
des chaises, jouaient aux cartes sans se douter qu'un magicien les
faisait surgir de la nuit, comme dans une apparition de thtre, et les
voquait tels qu'ils taient effectivement  cette minute mme, aux yeux
d'un passant arrt qu'ils ne pouvaient voir. Dans un petit magasin de
bric--brac, une bougie  demi consume, en projetant sa lueur rouge sur
une gravure, la transformait en sanguine, pendant que, luttant contre
l'ombre, la clart de la grosse lampe basanait un morceau de cuir,
niellait un poignard de paillettes tincelantes, sur des tableaux qui
n'taient que de mauvaises copies dposait une dorure prcieuse comme la
patine du pass ou le vernis d'un matre, et faisait enfin de ce taudis
o il n'y avait que du toc et des crotes, un inestimable Rembrandt.
Parfois je levais les yeux jusqu' quelque vaste appartement ancien dont
les volets n'taient pas ferms et o des hommes et des femmes
amphibies, se radaptant chaque soir  vivre dans un autre lment que
le jour, nageaient lentement dans la grasse liqueur qui,  la tombe de
la nuit, sourd incessamment du rservoir des lampes pour remplir les
chambres jusqu'au bord de leurs parois de pierre et de verre, et au sein
de laquelle ils propageaient, en dplaant leurs corps, des remous,
onctueux et dors. Je reprenais mon chemin, et souvent dans la ruelle
noire qui passe devant la cathdrale, comme jadis dans le chemin de
Msglise, la force de mon dsir m'arrtait; il me semblait qu'une femme
allait surgir pour le satisfaire; si dans l'obscurit je sentais tout
d'un coup passer une robe, la violence mme du plaisir que j'prouvais
m'empchait de croire que ce frlement ft fortuit et j'essayais
d'enfermer dans mes bras une passante effraye. Cette ruelle gothique
avait pour moi quelque chose de si rel, que si j'avais pu y lever et y
possder une femme, il m'et t impossible de ne pas croire que c'tait
l'antique volupt qui allait nous unir, cette femme et-elle t une
simple raccrocheuse poste l tous les soirs, mais  laquelle auraient
prt leur mystre l'hiver, le dpaysement, l'obscurit et le moyen ge.
Je songeais  l'avenir: essayer d'oublier Mme de Guermantes me semblait
affreux, mais raisonnable et, pour la premire fois, possible, facile
peut-tre. Dans le calme absolu de ce quartier, j'entendais devant moi
des paroles et des rires qui devaient venir de promeneurs  demi avins
qui rentraient. Je m'arrtais pour les voir, je regardais du ct o
j'avais entendu le bruit. Mais j'tais oblig d'attendre longtemps, car
le silence environnant tait si profond qu'il avait laiss passer avec
une nettet et une force extrmes des bruits encore lointains. Enfin,
les promeneurs arrivaient non pas devant moi comme j'avais cru, mais
fort loin derrire. Soit que le croisement des rues, l'interposition des
maisons eussent caus par rfraction cette erreur d'acoustique, soit
qu'il soit trs difficile de situer un son dont la place ne nous est pas
connue, je m'tais tromp, tout autant sur la distance, que sur la
direction.

Le vent grandissait. Il tait tout hriss et grenu d'une approche de
neige; je regagnais la grand'rue et sautais dans le petit tramway o de
la plate-forme un officier qui semblait ne pas les voir rpondait aux
saluts des soldats balourds qui passaient sur le trottoir, la face
peinturlure par le froid; et elle faisait penser, dans cette cit que
le brusque saut de l'automne dans ce commencement d'hiver semblait avoir
entrane plus avant dans le nord,  la face rubiconde que Breughel
donne  ses paysans joyeux, ripailleurs et gels.

Et prcisment  l'htel o j'avais rendez-vous avec Saint-Loup et ses
amis et o les ftes qui commenaient attiraient beaucoup de gens du
voisinage et d'trangers, c'tait, pendant que je traversais directement
la cour qui s'ouvrait sur de rougeoyantes cuisines o tournaient des
poulets embrochs, o grillaient des porcs, o des homards encore
vivants taient jets dans ce que l'htelier appelait le feu ternel,
une affluence (digne de quelque Dnombrement devant Bethlem comme en
peignaient les vieux matres flamands) d'arrivants qui s'assemblaient
par groupes dans la cour, demandant au patron ou  l'un de ses aides
(qui leur indiquaient de prfrence un logement dans la ville quand ils
ne les trouvaient pas d'assez bonne mine) s'ils pourraient tre servis
et logs, tandis qu'un garon passait en tenant par le cou une volaille
qui se dbattait. Et dans la grande salle  manger que je traversai le
premier jour, avant d'atteindre la petite pice o m'attendait mon ami,
c'tait aussi  un repas de l'vangile figur avec la navet du vieux
temps et l'exagration des Flandres que faisait penser le nombre des
poissons, des poulardes, des coqs de bruyres, des bcasses, des
pigeons, apports tout dcors et fumants par des garons hors d'haleine
qui glissaient sur le parquet pour aller plus vite et les dposaient sur
l'immense console o ils taient dcoups aussitt, mais o--beaucoup de
repas touchant  leur fin, quand j'arrivais--ils s'entassaient
inutiliss; comme si leur profusion et la prcipitation de ceux qui les
apportaient rpondaient, beaucoup plutt qu'aux demandes des dneurs, au
respect du texte sacr scrupuleusement suivi dans sa lettre, mais
navement illustr par des dtails rels emprunts  la vie locale, et
au souci esthtique et religieux de montrer aux yeux l'clat de la fte
par la profusion des victuailles et l'empressement des serviteurs. Un
d'entre eux au bout de la salle songeait, immobile prs d'un dressoir;
et pour demander  celui-l, qui seul paraissait assez calme pour me
rpondre, dans quelle pice on avait prpar notre table, m'avanant
entre les rchauds allums  et l afin d'empcher que se refroidissent
les plats des retardataires (ce qui n'empchait pas qu'au centre de la
salle les desserts taient tenus par les mains d'un norme bonhomme
quelquefois support sur les ailes d'un canard en cristal, semblait-il,
en ralit en glace, cisele chaque jour au fer rouge, par un cuisinier
sculpteur, dans un got bien flamand), j'allai droit, au risque d'tre
renvers par les autres, vers ce serviteur dans lequel je crus
reconnatre un personnage qui est de tradition dans ces sujets sacrs et
dont il reproduisait scrupuleusement la figure camuse, nave et mal
dessine, l'expression rveuse, dj  demi presciente du miracle d'une
prsence divine que les autres n'ont pas encore souponne. Ajoutons
qu'en raison sans doute des ftes prochaines,  cette figuration fut
ajout un supplment cleste recrut tout entier dans un personnel de
chrubins et de sraphins. Un jeune ange musicien, aux cheveux blonds
encadrant une figure de quatorze ans, ne jouait  vrai dire d'aucun
instrument, mais rvassait devant un gong ou une pile d'assiettes,
cependant que des anges moins enfantins s'empressaient  travers les
espaces dmesurs de la salle, en y agitant l'air du frmissement
incessant des serviettes qui descendaient le long de leurs corps en
formes d'ailes de primitifs, aux pointes aigus. Fuyant ces rgions mal
dfinies, voiles d'un rideau de palmes, d'o les clestes serviteurs
avaient l'air, de loin, de venir de l'empyre, je me frayai un chemin
jusqu' la petite salle o tait la table de Saint-Loup. J'y trouvai
quelques-uns de ses amis qui dnaient toujours avec lui, nobles, sauf un
ou deux roturiers, mais en qui les nobles avaient ds le collge flair
des amis et avec qui ils s'taient lis volontiers, prouvant ainsi
qu'ils n'taient pas, en principe, hostiles aux bourgeois, fussent-ils
rpublicains, pourvu qu'ils eussent les mains propres et allassent  la
messe. Ds la premire fois, avant qu'on se mt  table, j'entranai
Saint-Loup dans un coin de la salle  manger, et devant tous les autres,
mais qui ne nous entendaient pas, je lui dis:

--Robert, le moment et l'endroit sont mal choisis pour vous dire cela,
mais cela ne durera qu'une seconde. Toujours j'oublie de vous le
demander au quartier; est-ce que ce n'est pas Mme de Guermantes dont
vous avez la photographie sur la table?

--Mais si, c'est ma bonne tante.

--Tiens, mais c'est vrai, je suis fou, je l'avais su autrefois, je n'y
avais jamais song; mon Dieu, vos amis doivent s'impatienter, parlons
vite, ils nous regardent, ou bien une autre fois, cela n'a aucune
importance.

--Mais si, marchez toujours, ils sont l pour attendre.

--Pas du tout, je tiens  tre poli; ils sont si gentils; vous savez, du
reste, je n'y tiens pas autrement.

--Vous la connaissez, cette brave Oriane?

Cette brave Oriane, comme il et dit cette bonne Oriane, ne
signifiait pas que Saint-Loup considrt Mme de Guermantes comme
particulirement bonne. Dans ce cas, bonne, excellente, brave, sont de
simples renforcements de cette, dsignant une personne qu'on connat
et dont on ne sait trop que dire avec quelqu'un qui n'est pas de votre
intimit. Bonne sert de hors-d'oeuvre et permet d'attendre un instant
qu'on ait trouv: Est-ce que vous la voyez souvent? ou Il y a des
mois que je ne l'ai vue, ou Je la vois mardi ou Elle ne doit plus
tre de la premire jeunesse.

--Je ne peux pas vous dire comme cela m'amuse que ce soit sa
photographie, parce que nous habitons maintenant dans sa maison et j'ai
appris sur elle des choses inoues (j'aurais t bien embarrass de dire
lesquelles) qui font qu'elle m'intresse beaucoup,  un point de vue
littraire, vous comprenez, comment dirai-je,  un point de vue
balzacien, vous qui tes tellement intelligent, vous comprenez cela 
demi-mot; mais finissons vite, qu'est-ce que vos amis doivent penser de
mon ducation!

--Mais ils ne pensent rien du tout; je leur ai dit que vous tes
sublime et ils sont beaucoup plus intimids que vous.

--Vous tes trop gentil. Mais justement, voil: Mme de Guermantes ne se
doute pas que je vous connais, n'est-ce pas?

--Je n'en sais rien; je ne l'ai pas vue depuis l't dernier puisque je
ne suis pas venu en permission depuis qu'elle est rentre.

--C'est que je vais vous dire, on m'a assur qu'elle me croit tout 
fait idiot.

--Cela, je ne le crois pas: Oriane n'est pas un aigle, mais elle n'est
tout de mme pas stupide.

--Vous savez que je ne tiens pas du tout en gnral  ce que vous
publiez les bons sentiments que vous avez pour moi, car je n'ai pas
d'amour-propre. Aussi je regrette que vous ayez dit des choses aimables
sur mon compte  vos amis (que nous allons rejoindre dans deux
secondes). Mais pour Mme de Guermantes, si vous pouviez lui faire
savoir, mme avec un peu d'exagration, ce que vous pensez de moi, vous
me feriez un grand plaisir.

--Mais trs volontiers, si vous n'avez que cela  me demander, ce n'est
pas trop difficile, mais quelle importance cela peut-il avoir ce
qu'elle peut penser de vous? Je suppose que vous vous en moquez bien; en
tout cas si ce n'est que cela, nous pourrons en parler devant tout le
monde ou quand nous serons seuls, car j'ai peur que vous vous fatiguiez
 parler debout et d'une faon si incommode, quand nous avons tant
d'occasions d'tre en tte  tte.

C'tait bien justement cette incommodit qui m'avait donn le courage de
parler  Robert; la prsence des autres tait pour moi un prtexte
m'autorisant  donner  mes propos un tour bref et dcousu,  la faveur
duquel je pouvais plus aisment dissimuler le mensonge que je faisais en
disant  mon ami que j'avais oubli sa parent avec la duchesse et pour
ne pas lui laisser le temps de me poser sur mes motifs de dsirer que
Mme de Guermantes me st li avec lui, intelligent, etc., des questions
qui m'eussent d'autant plus troubl que je n'aurais pas pu y rpondre.

--Robert, pour vous si intelligent, cela m'tonne que vous ne compreniez
pas qu'il ne faut pas discuter ce qui fait plaisir  ses amis mais le
faire. Moi, si vous me demandiez n'importe quoi, et mme je tiendrais
beaucoup  ce que vous me demandiez quelque chose, je vous assure que je
ne vous demanderais pas d'explications. Je vais plus loin que ce que je
dsire; je ne tiens pas  connatre Mme de Guermantes; mais j'aurais d,
pour vous prouver, vous dire que je dsirerais dner avec Mme de
Guermantes et je sais que vous ne l'auriez pas fait.

--Non seulement je l'aurais fait, mais je le ferai.

--Quand cela?

--Ds que je viendrai  Paris, dans trois semaines, sans doute.

--Nous verrons, d'ailleurs elle ne voudra pas. Je ne peux pas vous dire
comme je vous remercie.

--Mais non, ce n'est rien.

--Ne me dites pas cela, c'est norme, parce que maintenant je vois l'ami
que vous tes; que la chose que je vous demande soit importante ou non,
dsagrable ou non, que j'y tienne en ralit ou seulement pour vous
prouver, peu importe, vous dites que vous le ferez, et vous montrez par
l la finesse de votre intelligence et de votre coeur. Un ami bte et
discut.

C'tait justement ce qu'il venait de faire; mais peut-tre je voulais le
prendre par l'amour-propre; peut-tre aussi j'tais sincre, la seule
pierre de touche du mrite me semblant tre l'utilit dont on pouvait
tre pour moi  l'gard de l'unique chose qui me semblt importante, mon
amour. Puis j'ajoutai, soit par duplicit, soit par un surcrot
vritable de tendresse produit par la reconnaissance, par l'intrt et
par tout ce que la nature avait mis des traits mmes de Mme de
Guermantes en son neveu Robert:

--Mais voil qu'il faut rejoindre les autres et je ne vous ai demand
que l'une des deux choses, la moins importante, l'autre l'est plus pour
moi, mais je crains que vous ne me la refusiez; cela vous ennuierait-il
que nous nous tutoyions?

--Comment m'ennuyer, mais voyons! _joie! pleurs de joie! flicit
inconnue_!

--Comme je vous remercie ... te remercie. Quand vous aurez commenc!
Cela me fait un tel plaisir que vous pouvez ne rien faire pour Mme de
Guermantes si vous voulez, le tutoiement me suffit.

--On fera les deux.

--Ah! Robert! coutez, dis-je encore  Saint-Loup pendant le
dner,--oh! c'est d'un comique cette conversation  propos interrompus
et du reste je ne sais pas pourquoi--vous savez la dame dont je viens de
vous parler?

--Oui.

--Vous savez bien qui je veux dire?

--Mais voyons, vous me prenez pour un crtin du Valais, pour un
_demeur_.

--Vous ne voudriez pas me donner sa photographie?

Je comptais lui demander seulement de me la prter. Mais au moment de
parler, j'prouvai de la timidit, je trouvai ma demande indiscrte et,
pour ne pas le laisser voir, je la formulai plus brutalement et la
grossis encore, comme si elle avait t toute naturelle.

--Non, il faudrait que je lui demande la permission d'abord, me
rpondit-il.

Aussitt il rougit. Je compris qu'il avait une arrire-pense, qu'il
m'en prtait une, qu'il ne servirait mon amour qu' moiti, sous la
rserve de certains principes de moralit, et je le dtestai.

Et pourtant j'tais touch de voir combien Saint-Loup se montrait autre
 mon gard depuis que je n'tais plus seul avec lui et que ses amis
taient en tiers. Son amabilit plus grande m'et laiss indiffrent si
j'avais cru qu'elle tait voulue; mais je la sentais involontaire et
faite seulement de tout ce qu'il devait dire  mon sujet quand j'tais
absent et qu'il taisait quand j'tais seul avec lui. Dans nos
tte--tte, certes, je souponnais le plaisir qu'il avait  causer avec
moi, mais ce plaisir restait presque toujours inexprim. Maintenant les
mmes propos de moi, qu'il gotait d'habitude sans le marquer, il
surveillait du coin de l'oeil s'ils produisaient chez ses amis l'effet
sur lequel il avait compt et qui devait rpondre  ce qu'il leur avait
annonc. La mre d'une dbutante ne suspend pas davantage son attention
aux rpliques de sa fille et  l'attitude du public. Si j'avais dit un
mot dont, devant moi seul, il n'et que souri, il craignait qu'on ne
l'et pas bien compris, il me disait: Comment, comment? pour me faire
rpter, pour faire faire attention, et aussitt se tournant vers les
autres et se faisant, sans le vouloir, en les regardant avec un bon
rire, l'entraneur de leur rire, il me prsentait pour la premire fois
l'ide qu'il avait de moi et qu'il avait d souvent leur exprimer. De
sorte que je m'apercevais tout d'un coup moi-mme du dehors, comme
quelqu'un qui lit son nom dans le journal ou qui se voit dans une glace.

Il m'arriva un de ces soirs-l de vouloir raconter une histoire assez
comique sur Mme Blandais, mais je m'arrtai immdiatement car je me
rappelai que Saint-Loup la connaissait dj et qu'ayant voulu la lui
dire le lendemain de mon arrive, il m'avait interrompu en me disant:
Vous me l'avez dj raconte  Balbec. Je fus donc surpris de le voir
m'exhorter  continuer en m'assurant qu'il ne connaissait pas cette
histoire et qu'elle l'amuserait beaucoup. Je lui dis: Vous avez un
moment d'oubli, mais vous allez bientt la reconnatre.--Mais non, je te
jure que tu confonds. Jamais tu ne me l'as dite. Va. Et pendant toute
l'histoire il attachait fivreusement ses regards ravis tantt sur moi,
tantt sur ses camarades. Je compris seulement quand j'eus fini au
milieu des rires de tous qu'il avait song qu'elle donnerait une haute
ide de mon esprit  ses camarades et que c'tait pour cela qu'il avait
feint de ne pas la connatre. Telle est l'amiti.

Le troisime soir, un de ses amis auquel je n'avais pas eu l'occasion de
parler les deux premires fois, causa trs longuement avec moi; et je
l'entendais qui disait  mi-voix  Saint-Loup le plaisir qu'il y
trouvait. Et de fait nous causmes presque toute la soire ensemble
devant nos verres de sauternes que nous ne vidions pas, spars,
protgs des autres par les voiles magnifiques d'une de ces sympathies
entre hommes qui, lorsqu'elles n'ont pas d'attrait physique  leur
base, sont les seules qui soient tout  fait mystrieuses. Tel, de
nature nigmatique, m'tait apparu  Balbec ce sentiment que Saint-Loup
ressentait pour moi, qui ne se confondait pas avec l'intrt de nos
conversations, dtach de tout lien matriel, invisible, intangible et
dont pourtant il prouvait la prsence en lui-mme comme une sorte de
phlogistique, de gaz, assez pour en parler en souriant. Et peut-tre y
avait-il quelque chose de plus surprenant encore dans cette sympathie
ne ici en une seule soire, comme une fleur qui se serait ouverte en
quelques minutes, dans la chaleur de cette petite pice. Je ne pus me
tenir de demander  Robert, comme il me parlait de Balbec, s'il tait
vraiment dcid qu'il poust Mlle d'Ambresac. Il me dclara que non
seulement ce n'tait pas dcid, mais qu'il n'en avait jamais t
question, qu'il ne l'avait jamais vue, qu'il ne savait pas qui c'tait.
Si j'avais vu  ce moment-l quelques-unes des personnes du monde qui
avaient annonc ce mariage, elles m'eussent fait part de celui de Mlle
d'Ambresac avec quelqu'un qui n'tait pas Saint-Loup et de celui de
Saint-Loup avec quelqu'un qui n'tait pas Mlle d'Ambresac. Je les eusse
beaucoup tonnes en leur rappelant leurs prdictions contraires et
encore si rcentes. Pour que ce petit jeu puisse continuer et multiplier
les fausses nouvelles en en accumulant successivement sur chaque nom le
plus grand nombre possible, la nature a donn  ce genre de joueurs une
mmoire d'autant plus courte que leur crdulit est plus grande.

Saint-Loup m'avait parl d'un autre de ses camarades qui tait l aussi,
avec qui il s'entendait particulirement bien, car ils taient dans ce
milieu les deux seuls partisans de la rvision du procs Dreyfus.

--Oh! lui, ce n'est pas comme Saint-Loup, c'est un nergumne, me dit
mon nouvel ami; il n'est mme pas de bonne foi. Au dbut, il disait: Il
n'y a qu' attendre, il y a l un homme que je connais bien, plein de
finesse, de bont, le gnral de Boisdeffre; on pourra, sans hsiter,
accepter son avis. Mais quand il a su que Boisdeffre proclamait la
culpabilit de Dreyfus, Boisdeffre ne valait plus rien; le clricalisme,
les prjugs de l'tat-major l'empchaient de juger sincrement, quoique
personne ne soit, ou du moins ne ft aussi clrical, avant son Dreyfus,
que notre ami. Alors il nous a dit qu'en tout cas on saurait la vrit,
car l'affaire allait tre entre les mains de Saussier, et que celui-l,
soldat rpublicain (notre ami est d'une famille ultra-monarchiste),
tait un homme de bronze, une conscience inflexible. Mais quand
Saussier a proclam l'innocence d'Esterhazy, il a trouv  ce verdict
des explications nouvelles, dfavorables non  Dreyfus, mais au gnral
Saussier. C'tait l'esprit militariste qui aveuglait Saussier (et
remarquez que lui est aussi militariste que clrical, ou du moins qu'il
l'tait, car je ne sais plus que penser de lui). Sa famille est dsole
de le voir dans ces ides-l.

--Voyez-vous, dis-je et en me tournant  demi vers Saint-Loup, pour ne
pas avoir l'air de m'isoler, ainsi que vers son camarade, et pour le
faire participer  la conversation, c'est que l'influence qu'on prte au
milieu est surtout vraie du milieu intellectuel. On est l'homme de son
ide; il y a beaucoup moins d'ides que d'hommes, ainsi tous les hommes
d'une mme ide sont pareils. Comme une ide n'a rien de matriel, les
hommes qui ne sont que matriellement autour de l'homme d'une ide ne
la modifient en rien.

Saint-Loup ne se contenta pas de ce rapprochement. Dans un dlire de
joie que redoublait sans doute celle qu'il avait  me faire briller
devant ses amis, avec une volubilit extrme il me rptait en me
bouchonnant comme un cheval arriv le premier au poteau: Tu es l'homme
le plus intelligent que je connaisse, tu sais. Il se reprit et ajouta:
avec Elstir.--Cela ne te fche pas, n'est-ce pas? tu comprends,
scrupule. Comparaison: je te le dis comme on aurait dit  Balzac: Vous
tes le plus grand romancier du sicle, avec Stendhal. Excs de
scrupule, tu comprends, au fond immense admiration. Non? tu ne marches
pas pour Stendhal? ajoutait-il avec une confiance nave dans mon
jugement, qui se traduisait par une charmante interrogation souriante,
presque enfantine, de ses yeux verts. Ah! bien, je vois que tu es de
mon avis, Bloch dteste Stendhal, je trouve cela idiot de sa part. _La
Chartreuse,_ c'est tout de mme quelque chose d'norme! Je suis content
que tu sois de mon avis. Qu'est-ce que tu aimes le mieux dans _La
Chartreuse_? rponds, me disait-il avec une imptuosit juvnile (et sa
force physique, menaante, donnait presque quelque chose d'effrayant 
sa question), Mosca? Fabrice? Je rpondais timidement que Mosca avait
quelque chose de M. de Norpois. Sur quoi tempte de rire du jeune
Siegfried-Saint-Loup. Je n'avais pas fini d'ajouter: Mais Mosca est
bien plus intelligent, moins pdantesque que j'entendis Robert crier
bravo en battant effectivement des mains, en riant  s'touffer, et en
criant: D'une justesse! Excellent! Tu es inou.

A ce moment je fus interrompu par Saint-Loup parce qu'un des jeunes
militaires venait en souriant de me dsigner  lui en disant: Duroc,
tout  fait Duroc. Je ne savais pas ce que a voulait dire, mais je
sentais que l'expression du visage intimid tait plus que
bienveillante. Quand je parlais, l'approbation des autres semblait
encore de trop  Saint-Loup, il exigeait le silence. Et comme un chef
d'orchestre interrompt ses musiciens en frappant avec son archet parce
que quelqu'un a fait du bruit, il rprimanda le perturbateur: Gibergue,
dit-il, il faut vous taire quand on parle. Vous direz a aprs. Allez,
continuez, me dit-il.

Je respirai, car j'avais craint qu'il ne me ft tout recommencer.

--Et comme une ide, continuai-je, est quelque chose qui ne peut
participer aux intrts humains et ne pourrait jouir de leurs
avantages, les hommes d'une ide ne sont pas influencs par l'intrt.

--Dites donc, a vous en bouche un coin, mes enfants, s'exclama aprs
que j'eus fini de parler Saint-Loup, qui m'avait suivi des yeux avec la
mme sollicitude anxieuse que si j'avais march sur la corde raide.
Qu'est-ce que vous vouliez dire, Gibergue?

--Je disais que monsieur me rappelait beaucoup le commandant Duroc. Je
croyais l'entendre.

--Mais j'y ai pens bien souvent, rpondit Saint-Loup, il y a bien des
rapports, mais vous verrez que celui-ci a mille choses que n'a pas
Duroc.

De mme qu'un frre de cet ami de Saint-Loup, lve  la Schola
Cantorum, pensait sur toute nouvelle oeuvre musicale nullement comme son
pre, sa mre, ses cousins, ses camarades de club, mais exactement comme
tous les autres lves de la Schola, de mme ce sous-officier noble
(dont Bloch se fit une ide extraordinaire quand je lui en parlai, parce
que, touch d'apprendre qu'il tait du mme parti que lui, il
l'imaginait cependant,  cause de ses origines aristocratiques et de son
ducation religieuse et militaire, on ne peut plus diffrent, par du
mme charme qu'un natif d'une contre lointaine) avait une mentalit,
comme on commenait  dire, analogue  celle de tous les dreyfusards en
gnral et de Bloch en particulier, et sur laquelle ne pouvaient avoir
aucune espce de prise les traditions de sa famille et les intrts de
sa carrire. C'est ainsi qu'un cousin de Saint-Loup avait pous une
jeune princesse d'Orient qui, disait-on, faisait des vers aussi beaux
que ceux de Victor Hugo ou d'Alfred de Vigny et  qui, malgr cela, on
supposait un esprit autre que ce qu'on pouvait concevoir, un esprit de
princesse d'Orient recluse dans un palais des _Mille et une Nuits_. Aux
crivains qui eurent le privilge de l'approcher fut rserve la
dception, ou plutt la joie, d'entendre une conversation qui donnait
l'ide non de Schhrazade, mais d'un tre de gnie du genre d'Alfred de
Vigny ou de Victor Hugo.

Je me plaisais surtout  causer avec ce jeune homme, comme avec les
autres amis de Robert du reste, et avec Robert lui-mme, du quartier,
des officiers de la garnison, de l'arme en gnral. Grce  cette
chelle immensment agrandie  laquelle nous voyons les choses, si
petites qu'elles soient, au milieu desquelles nous mangeons, nous
causons, nous menons notre vie relle, grce  cette formidable
majoration qu'elles subissent et qui fait que le reste, absent du monde,
ne peut lutter avec elles et prend,  ct, l'inconsistance d'un songe,
j'avais commenc  m'intresser aux diverses personnalits du quartier,
aux officiers que j'apercevais dans la cour quand j'allais voir
Saint-Loup ou, si j'tais rveill, quand le rgiment passait sous mes
fentres. J'aurais voulu avoir des dtails sur le commandant qu'admirait
tant Saint-Loup et sur le cours d'histoire militaire qui m'aurait ravi
mme esthtiquement. Je savais que chez Robert un certain verbalisme
tait trop souvent un peu creux, mais d'autres fois signifiait
l'assimilation d'ides profondes qu'il tait fort capable de comprendre.
Malheureusement, au point de vue arme, Robert tait surtout proccup
en ce moment de l'affaire Dreyfus. Il en parlait peu parce que seul de
sa table il tait dreyfusard; les autres taient violemment hostiles 
la rvision, except mon voisin de table, mon nouvel ami, dont les
opinions paraissaient assez flottantes. Admirateur convaincu du colonel,
qui passait pour un officier remarquable et qui avait fltri l'agitation
contre
l'arme en divers ordres du jour qui le faisaient passer pour
antidreyfusard, mon voisin avait appris que son chef avait laiss
chapper quelques assertions qui avaient donn  croire qu'il avait des
doutes sur la culpabilit de Dreyfus et gardait son estime  Picquart.
Sur ce dernier point, en tout cas, le bruit de dreyfusisme relatif du
colonel tait mal fond, comme tous les bruits venus on ne sait d'o qui
se produisent autour de toute grande affaire. Car, peu aprs, ce
colonel, ayant t charg d'interroger l'ancien chef du bureau des
renseignements, le traita avec une brutalit et un mpris qui n'avaient
encore jamais t gals. Quoi qu'il en ft et bien qu'il ne se ft pas
permis de se renseigner directement auprs du colonel, mon voisin avait
fait  Saint-Loup la politesse de lui dire--du ton dont une dame
catholique annonce  une dame juive que son cur blme les massacres de
juifs en Russie et admire la gnrosit de certains Isralites--que le
colonel n'tait pas pour le dreyfusisme--pour un certain dreyfusisme au
moins--l'adversaire fanatique, troit, qu'on avait reprsent.

--Cela ne m'tonne pas, dit Saint-Loup, car c'est un homme intelligent.
Mais, malgr tout, les prjugs de naissance et surtout le clricalisme
l'aveuglent. Ah! me dit-il, le commandant Duroc, le professeur
d'histoire militaire dont je t'ai parl, en voil un qui, parat-il,
marche  fond dans nos ides. Du reste, le contraire m'et tonn, parce
qu'il est non seulement sublime d'intelligence, mais radical-socialiste
et franc-maon.

Autant par politesse pour ses amis  qui les professions de foi
dreyfusardes de Saint-Loup taient pnibles que parce que le reste
m'intressait davantage, je demandai  mon voisin si c'tait exact que
ce commandant ft, de l'histoire militaire, une dmonstration d'une
vritable beaut esthtique.

--C'est absolument vrai.

--Mais qu'entendez-vous par l?

--Eh bien! par exemple, tout ce que vous lisez, je suppose, dans le
rcit d'un narrateur militaire, les plus petits faits, les plus petits
vnements, ne sont que les signes d'une ide qu'il faut dgager et qui
souvent en recouvre d'autres, comme dans un palimpseste. De sorte que
vous avez un ensemble aussi intellectuel que n'importe quelle science ou
n'importe quel art, et qui est satisfaisant pour l'esprit.

--Exemples, si je n'abuse pas.

--C'est difficile  te dire comme cela, interrompit Saint-Loup. Tu lis
par exemple que tel corps a tent ... Avant mme d'aller plus loin, le
nom du corps, sa composition, ne sont pas sans signification. Si ce
n'est pas la premire fois que l'opration est essaye, et si pour la
mme opration nous voyons apparatre un autre corps, ce peut tre le
signe que les prcdents ont t anantis ou fort endommags par ladite
opration, qu'ils ne sont plus en tat de la mener  bien. Or, il faut
s'enqurir quel tait ce corps aujourd'hui ananti; si c'taient des
troupes de choc, mises en rserve pour de puissants assauts: un nouveau
corps de moindre qualit a peu de chance de russir l o elles ont
chou. De plus, si ce n'est pas au dbut d'une campagne, ce nouveau
corps lui-mme peut tre compos de bric et de broc, ce qui, sur les
forces dont dispose encore le belligrant, sur la proximit du moment o
elles seront infrieures  celles de l'adversaire, peut fournir des
indications qui donneront  l'opration elle-mme que ce corps va tenter
une signification diffrente, parce que, s'il n'est plus en tat de
rparer ses pertes, ses succs eux-mmes ne feront que l'acheminer,
arithmtiquement, vers l'anantissement final. D'ailleurs, le numro
dsignatif du corps qui lui est oppos n'a pas moins de signification.
Si, par exemple, c'est une unit beaucoup plus faible et qui a dj
consomm plusieurs units importantes de l'adversaire, l'opration
elle-mme change de caractre car, dt-elle se terminer par la perte de
la position que tenait le dfenseur, l'avoir tenue quelque temps peut
tre un grand succs, si avec de trs petites forces cela a suffi  en
dtruire de trs importantes chez l'adversaire. Tu peux comprendre que
si, dans l'analyse des corps engags, on trouve ainsi des choses
importantes, l'tude de la position elle-mme, des routes, des voies
ferres qu'elle commande, des ravitaillements qu'elle protge est de
plus grande consquence. Il faut tudier ce que j'appellerai tout le
contexte gographique, ajouta-t-il en riant. (Et en effet, il fut si
content de cette expression, que, dans la suite, chaque fois qu'il
l'employa, mme des mois aprs, il eut toujours le mme rire.) Pendant
que l'opration est prpare par l'un des belligrants, si tu lis qu'une
de ses patrouilles est anantie dans les environs de la position par
l'autre belligrant, une des conclusions que tu peux tirer est que le
premier cherchait  se rendre compte des travaux dfensifs par lesquels
le deuxime a l'intention de faire chec  son attaque. Une action
particulirement violente sur un point peut signifier le dsir de le
conqurir, mais aussi le dsir de retenir l l'adversaire, de ne pas lui
rpondre l o il a attaqu, ou mme n'tre qu'une feinte et cacher, par
ce redoublement de violence, des prlvements de troupes  cet endroit.
(C'est une feinte classique dans les guerres de Napolon.) D'autre part,
pour comprendre la signification d'une manoeuvre, son but probable et,
par consquent, de quelles autres elle sera accompagne ou suivie, il
n'est pas indiffrent de consulter beaucoup moins ce qu'en annonce le
commandement et qui peut tre destin  tromper l'adversaire,  masquer
un chec possible, que les rglements militaires du pays. Il est
toujours  supposer que la manoeuvre qu'a voulu tenter une arme est
celle que prescrivait le rglement en vigueur dans les circonstances
analogues. Si, par exemple, le rglement prescrit d'accompagner une
attaque de front par une attaque de flanc, si, cette seconde attaque
ayant chou, le commandement prtend qu'elle tait sans lien avec la
premire et n'tait qu'une diversion, il y a chance pour que la vrit
doive tre cherche dans le rglement et non dans les dires du
commandement. Et il n'y a pas que les rglements de chaque arme, mais
leurs traditions, leurs habitudes, leurs doctrines. L'tude de l'action
diplomatique toujours en perptuel tat d'action ou de raction sur
l'action militaire ne doit pas tre nglige non plus. Des incidents en
apparence insignifiants, mal compris  l'poque, t'expliqueront que
l'ennemi, comptant sur une aide dont ces incidents trahissent qu'il a
t priv, n'a excut en ralit qu'une partie de son action
stratgique. De sorte que, si tu sais lire l'histoire militaire, ce qui
est rcit confus pour le commun des lecteurs est pour toi un
enchanement aussi rationnel qu'un tableau pour l'amateur qui sait
regarder ce que le personnage porte sur lui, tient dans les mains,
tandis que le visiteur ahuri des muses se laisse tourdir et migrainer
par de vagues couleurs. Mais, comme pour certains tableaux o il ne
suffit pas de remarquer que le personnage tient un calice, mais o il
faut savoir pourquoi le peintre lui a mis dans les mains un calice, ce
qu'il symbolise par l, ces oprations militaires, en dehors mme de
leur but immdiat, sont habituellement, dans l'esprit du gnral qui
dirige la campagne, calques sur des batailles plus anciennes qui sont,
si tu veux, comme le pass, comme la bibliothque, comme l'rudition,
comme l'tymologie, comme l'aristocratie des batailles nouvelles.
Remarque que je ne parle pas en ce moment de l'identit locale, comment
dirais-je, spatiale des batailles. Elle existe aussi. Un champ de
bataille n'a pas t ou ne sera pas  travers les sicles que le champ
d'une seule bataille. S'il a t champ de bataille, c'est qu'il
runissait certaines conditions de situation gographique, de nature
gologique, de dfauts mme propres  gner l'adversaire (un fleuve, par
exemple, le coupant en deux) qui en ont fait un bon champ de bataille.
Donc il l'a t, il le sera. On ne fait pas un atelier de peinture avec
n'importe quelle chambre, on ne fait pas un champ de bataille avec
n'importe quel endroit. Il y a des lieux prdestins. Mais encore une
fois, ce n'est pas de cela que je parlais, mais du type de bataille
qu'on imite, d'une espce de dcalque stratgique, de pastiche tactique,
si tu veux: la bataille d'Ulm, de Lodi, de Leipzig, de Cannes. Je ne
sais s'il y aura encore des guerres ni entre quels peuples; mais s'il y
en a, sois sr qu'il y aura (et sciemment de la part du chef) un Cannes,
un Austerlitz, un Rosbach, un Waterloo, sans parler des autres,
quelques-uns ne se gnent pas pour le dire. Le marchal von Schieffer et
le gnral de Falkenhausen ont d'avance prpar contre la France une
bataille de Cannes, genre Annibal, avec fixation de l'adversaire sur
tout le front et avance par les deux ailes, surtout par la droite en
Belgique, tandis que Bernhardi prfre l'ordre oblique de Frdric le
Grand, Leuthen plutt que Cannes. D'autres exposent moins crment leurs
vues, mais je te garantis bien, mon vieux, que Beauconseil, ce chef
d'escadron  qui je t'ai prsent l'autre jour et qui est un officier du
plus grand avenir, a potass sa petite attaque du Pratzen, la connat
dans les coins, la tient en rserve et que si jamais il a l'occasion de
l'excuter, il ne ratera pas le coup et nous la servira dans les grandes
largeurs. L'enfoncement du centre  Rivoli, va, a se refera s'il y a
encore des guerres. Ce n'est pas plus prim que _l'Iliade_. J'ajoute
qu'on est presque condamn aux attaques frontales parce qu'on ne veut
pas retomber dans l'erreur de 70, mais faire de l'offensive, rien que de
l'offensive. La seule chose qui me trouble est que, si je ne vois que
des esprits retardataires s'opposer  cette magnifique doctrine,
pourtant un de mes plus jeunes matres, qui est un homme de gnie,
Mangin, voudrait qu'on laisse sa place, place provisoire, naturellement,
 la dfensive. On est bien embarrass de lui rpondre quand il cite
comme exemple Austerlitz o la dfense n'est que le prlude de l'attaque
et de la victoire.

Ces thories de Saint-Loup me rendaient heureux. Elles me faisaient
esprer que peut-tre je n'tais pas dupe dans ma vie de Doncires, 
l'gard de ces officiers dont j'entendais parler en buvant du sauternes
qui projetait sur eux son reflet charmant, de ce mme grossissement qui
m'avait fait paratre normes, tant que j'tais  Balbec, le roi et la
reine d'Ocanie, la petite socit des quatre gourmets, le jeune homme
joueur, le beau-frre de Legrandin, maintenant diminus  mes yeux
jusqu' me paratre inexistants. Ce qui me plaisait aujourd'hui ne me
deviendrait peut-tre pas indiffrent demain, comme cela m'tait
toujours arriv jusqu'ici, l'tre que j'tais encore en ce moment
n'tait peut-tre pas vou  une destruction prochaine, puisque,  la
passion ardente et fugitive que je portais, ces quelques soirs,  tout
ce qui concernait la vie militaire, Saint-Loup, par ce qu'il venait de
me dire touchant l'art de la guerre, ajoutait un fondement intellectuel,
d'une nature permanente, capable de m'attacher assez fortement pour que
je pusse croire, sans essayer de me tromper moi-mme, qu'une fois parti,
je continuerais  m'intresser aux travaux de mes amis de Doncires et
ne tarderais pas  revenir parmi eux. Afin d'tre plus assur pourtant
que cet art de la guerre ft bien un art au sens spirituel du mot:

--Vous m'intressez, pardon, tu m'intresses beaucoup, dis-je 
Saint-Loup, mais dis-moi, il y a un point qui m'inquite. Je sens que je
pourrais me passionner pour l'art militaire, mais pour cela il faudrait
que je ne le crusse pas diffrent  tel point des autres arts, que la
rgle apprise n'y ft pas tout. Tu me dis qu'on calque des batailles. Je
trouve cela en effet esthtique, comme tu disais, de voir sous une
bataille moderne une plus ancienne, je ne peux te dire comme cette ide
me plat. Mais alors, est-ce que le gnie du chef n'est rien? Ne fait-il
vraiment qu'appliquer des rgles? Ou bien,  science gale, y a-t-il de
grands gnraux comme il y a de grands chirurgiens qui, les lments
fournis par deux tats maladifs tant les mmes au point de vue
matriel, sentent pourtant  un rien, peut-tre fait de leur exprience,
mais interprt, que dans tel cas ils ont plutt  faire ceci, dans tel
cas plutt  faire cela, que dans tel cas il convient plutt d'oprer,
dans tel cas de s'abstenir?

--Mais je crois bien! Tu verras Napolon ne pas attaquer quand toutes
les rgles voulaient qu'il attaqut, mais une obscure divination le lui
dconseillait. Par exemple, vois  Austerlitz ou bien, en 1806, ses
instructions  Lannes. Mais tu verras des gnraux imiter
scolastiquement telle manoeuvre de Napolon et arriver au rsultat
diamtralement oppos. Dix exemples de cela en 1870. Mais mme pour
l'interprtation de ce que _peut_ faire l'adversaire, ce qu'il fait
n'est qu'un symptme qui peut signifier beaucoup de choses diffrentes.
Chacune de ces choses a autant de chance d'tre la vraie, si on s'en
tient au raisonnement et  la science, de mme que, dans certains cas
complexes, toute la science mdicale du monde ne suffira pas  dcider
si la tumeur invisible est fibreuse ou non, si l'opration doit tre
faite ou pas. C'est le flair, la divination genre Mme de Thbes (tu me
comprends) qui dcide chez le grand gnral comme chez le grand mdecin.
Ainsi je t'ai dit, pour te prendre un exemple, ce que pouvait signifier
une reconnaissance au dbut d'une bataille. Mais elle peut signifier dix
autres choses, par exemple faire croire  l'ennemi qu'on va attaquer
sur un point pendant qu'on veut attaquer sur un autre, tendre un rideau
qui l'empchera de voir les prparatifs de l'opration relle, le forcer
 amener des troupes,  les fixer,  les immobiliser dans un autre
endroit que celui o elles sont ncessaires, se rendre compte des forces
dont il dispose, le tter, le forcer  dcouvrir son jeu. Mme
quelquefois, le fait qu'on engage dans une opration des troupes normes
n'est pas la preuve que cette opration soit la vraie; car on peut
l'excuter pour de bon, bien qu'elle ne soit qu'une feinte, pour que
cette feinte ait plus de chances de tromper. Si j'avais le temps de te
raconter  ce point de vue les guerres de Napolon, je t'assure que ces
simples mouvements classiques que nous tudions, et que tu nous verras
faire en service en campagne, par simple plaisir de promenade, jeune
cochon; non, je sais que tu es malade, pardon! eh bien, dans une guerre,
quand on sent derrire eux la vigilance, le raisonnement et les
profondes recherches du haut commandement, on est mu devant eux comme
devant les simples feux d'un phare, lumire matrielle, mais manation
de l'esprit et qui fouille l'espace pour signaler le pril aux
vaisseaux. J'ai mme peut-tre tort de te parler seulement littrature
de guerre. En ralit, comme la constitution du sol, la direction du
vent et de la lumire indiquent de quel ct un arbre poussera, les
conditions dans lesquelles se font une campagne, les caractristiques du
pays o on manoeuvre, commandent en quelque sorte et limitent les plans
entre lesquels le gnral peut choisir. De sorte que le long des
montagnes, dans un systme de valles, sur telles plaines, c'est presque
avec le caractre de ncessit et de beaut grandiose des avalanches que
tu peux prdire la marche des armes.

--Tu me refuses maintenant la libert chez le chef, la divination chez
l'adversaire qui veut lire dans ses plans, que tu m'octroyais tout 
l'heure.

--Mais pas du tout! Tu te rappelles ce livre de philosophie que nous
lisions ensemble  Balbec, la richesse du monde des possibles par
rapport au monde rel. Eh bien! c'est encore ainsi en art militaire.
Dans une situation donne, il y aura quatre plans qui s'imposent et
entre lesquels le gnral a pu choisir, comme une maladie peut suivre
diverses volutions auxquelles le mdecin doit s'attendre. Et l encore
la faiblesse et la grandeur humaines sont des causes nouvelles
d'incertitude. Car entre ces quatre plans, mettons que des raisons
contingentes (comme des buts accessoires  atteindre, ou le temps qui
presse, ou le petit nombre et le mauvais ravitaillement de ses
effectifs) fassent prfrer au gnral le premier plan, qui est moins
parfait mais d'une excution moins coteuse, plus rapide, et ayant pour
terrain un pays plus riche pour nourrir son arme. Il peut, ayant
commenc par ce premier plan dans lequel l'ennemi, d'abord incertain,
lira bientt, ne pas pouvoir y russir,  cause d'obstacles trop
grands--c'est ce que j'appelle l'ala n de la faiblesse
humaine--l'abandonner et essayer du deuxime ou du troisime ou du
quatrime plan. Mais il se peut aussi qu'il n'ait essay du premier--et
c'est ici ce que j'appelle la grandeur humaine--que par feinte, pour
fixer l'adversaire de faon  le surprendre l o il ne croyait pas tre
attaqu. C'est ainsi qu' Ulm, Mack, qui attendait l'ennemi  l'ouest,
fut envelopp par le nord o il se croyait bien tranquille. Mon exemple
n'est du reste pas trs bon. Et Ulm est un meilleur type de bataille
d'enveloppement que l'avenir verra se reproduire parce qu'il n'est pas
seulement un exemple classique dont les gnraux s'inspireront, mais une
forme en quelque sorte ncessaire (ncessaire entre d'autres, ce qui
laisse le choix, la varit), comme un type de cristallisation. Mais
tout cela ne fait rien parce que ces cadres sont malgr tout factices.
J'en reviens  notre livre de philosophie, c'est comme les principes
rationnels, ou les lois scientifiques, la ralit se conforme  cela, 
peu prs, mais rappelle-toi le grand mathmaticien Poincar, il n'est
pas sr que les mathmatiques soient rigoureusement exactes. Quant aux
rglements eux-mmes, dont je t'ai parl, ils sont en somme d'une
importance secondaire, et d'ailleurs on les change de temps en temps.
Ainsi pour nous autres cavaliers, nous vivons sur le _Service en
Campagne_ de 1895 dont on peut dire qu'il est prim, puisqu'il repose
sur la vieille et dsute doctrine qui considre que le combat de
cavalerie n'a gure qu'un effet moral par l'effroi que la charge produit
sur l'adversaire. Or, les plus intelligents de nos matres, tout ce
qu'il y a de meilleur dans la cavalerie, et notamment le commandant dont
je te parlais, envisagent au contraire que la dcision sera obtenue par
une vritable mle o on s'escrimera du sabre et de la lance et o le
plus tenace sera vainqueur non pas simplement moralement et par
impression de terreur, mais matriellement.

--Saint-Loup a raison et il est probable que le prochain _Service en
Campagne_ portera la trace de cette volution, dit mon voisin.

--Je ne suis pas fch de ton approbation, car tes avis semblent faire
plus impression que les miens sur mon ami, dit en riant Saint-Loup, soit
que cette sympathie naissante entre son camarade et moi l'agat un peu,
soit qu'il trouvt gentil de la consacrer en la constatant aussi
officiellement. Et puis j'ai peut-tre diminu l'importance des
rglements. On les change, c'est certain. Mais en attendant ils
commandent la situation militaire, les plans de campagne et de
concentration. S'ils refltent une fausse conception stratgique, ils
peuvent tre le principe initial de la dfaite. Tout cela, c'est un peu
technique pour toi, me dit-il. Au fond, dis-toi bien que ce qui
prcipite le plus l'volution de l'art de la guerre, ce sont les
guerres elles-mmes. Au cours d'une campagne, si elle est un peu longue,
on voit l'un des belligrants profiter des leons que lui donnent les
succs et les fautes de l'adversaire, perfectionner les mthodes de
celui-ci qui,  son tour, enchrit. Mais cela c'est du pass. Avec les
terribles progrs de l'artillerie, les guerres futures, s'il y a encore
des guerres, seront si courtes qu'avant qu'on ait pu songer  tirer
parti de l'enseignement, la paix sera faite.

--Ne sois pas si susceptible, dis-je  Saint-Loup, rpondant  ce qu'il
avait dit avant ces dernires paroles. Je t'ai cout avec assez
d'avidit!

--Si tu veux bien ne plus prendre la mouche et le permettre, reprit
l'ami de Saint-Loup, j'ajouterai  ce que tu viens de dire que, si les
batailles s'imitent et se superposent, ce n'est pas seulement  cause de
l'esprit du chef. Il peut arriver qu'une erreur du chef (par exemple son
apprciation insuffisante de la valeur de l'adversaire) l'amne 
demander  ses troupes des sacrifices exagrs, sacrifices que certaines
units accompliront avec une abngation si sublime, que leur rle sera
par l analogue  celui de telle autre unit dans telle autre bataille,
et seront cits dans l'histoire comme des exemples interchangeables:
pour nous en tenir  1870, la garde prussienne  Saint-Privat, les
turcos  Froeschviller et  Wissembourg.

--Ah! interchangeables, trs exact! excellent! tu es intelligent, dit
Saint-Loup.

Je n'tais pas indiffrent  ces derniers exemples, comme chaque fois
que sous le particulier on me montrait le gnral. Mais pourtant le
gnie du chef, voil ce qui m'intressait, j'aurais voulu me rendre
compte en quoi il consistait, comment, dans une circonstance donne, o
le chef sans gnie ne pourrait rsister  l'adversaire, s'y prendrait le
chef gnial pour rtablir la bataille compromise, ce qui, au dire de
Saint-Loup, tait trs possible et avait t ralis par Napolon
plusieurs fois. Et pour comprendre ce que c'tait que la valeur
militaire, je demandais des comparaisons entre les gnraux dont je
savais les noms, lequel avait le plus une nature de chef, des dons de
tacticien, quitte  ennuyer mes nouveaux amis, qui du moins ne le
laissaient pas voir et me rpondaient avec une infatigable bont.

Je me sentais spar--non seulement de la grande nuit glace qui
s'tendait au loin et dans laquelle nous entendions de temps en temps le
sifflet d'un train qui ne faisait que rendre plus vif le plaisir d'tre
l, ou les tintements d'une heure qui heureusement tait encore loigne
de celle o ces jeunes gens devraient reprendre leurs sabres et
rentrer--mais aussi de toutes les proccupations extrieures, presque du
souvenir de Mme de Guermantes, par la bont de Saint-Loup  laquelle
celle de ses amis qui s'y ajoutait donnait comme plus d'paisseur; par
la chaleur aussi de cette petite salle  manger, par la saveur des plats
raffins qu'on nous servait. Ils donnaient autant de plaisir  mon
imagination qu' ma gourmandise; parfois le petit morceau de nature d'o
ils avaient t extraits, bnitier rugueux de l'hutre dans lequel
restent quelques gouttes d'eau sale, ou sarment noueux, pampres jaunis
d'une grappe de raisin, les entourait encore, incomestible, potique et
lointain comme un paysage, et faisant se succder au cours du dner les
vocations d'une sieste sous une vigne et d'une promenade en mer;
d'autres soirs c'est par le cuisinier seulement qu'tait mise en relief
cette particularit originale des mets, qu'il prsentait dans son cadre
naturel comme une oeuvre d'art; et un poisson cuit au court-bouillon
tait' apport dans un long plat en terre, o, comme il se dtachait en
relief sur des jonches d'herbes bleutres, infrangible mais contourn
encore d'avoir t jet vivant dans l'eau bouillante, entour d'un
cercle de coquillages d'animalcules satellites, crabes, crevettes et
moules, il avait l'air d'apparatre dans une cramique de Bernard
Palissy.

--Je suis jaloux, je suis furieux, me dit Saint-Loup, moiti en riant,
moiti srieusement, faisant allusion aux interminables conversations 
part que j'avais avec son ami. Est-ce que vous le trouvez plus
intelligent que moi? est-ce que vous l'aimez mieux que moi? Alors, comme
a, il n'y en a plus que pour lui? (Les hommes qui aiment normment une
femme, qui vivent dans une socit d'hommes  femmes se permettent des
plaisanteries que d'autres qui y verraient moins d'innocence n'oseraient
pas.)

Ds que la conversation devenait gnrale, on vitait de parler de
Dreyfus de peur de froisser Saint-Loup. Pourtant, une semaine plus tard,
deux de ses camarades firent remarquer combien il tait curieux que,
vivant dans un milieu si militaire, il ft tellement dreyfusard, presque
antimilitariste: C'est, dis-je, ne voulant pas entrer dans des dtails,
que l'influence du milieu n'a pas l'importance qu'on croit ... Certes,
je comptais m'en tenir l et ne pas reprendre les rflexions que j'avais
prsentes  Saint-Loup quelques jours plus tt. Malgr cela, comme ces
mots-l, du moins, je les lui avais dits presque textuellement, j'allais
m'en excuser en ajoutant: C'est justement ce que l'autre jour ... Mais
j'avais compt sans le revers qu'avait la gentille admiration de Robert
pour moi et pour quelques autres personnes. Cette admiration se
compltait d'une si entire assimilation de leurs ides, qu'au bout de
quarante-huit heures il avait oubli que ces ides n'taient pas de lui.
Aussi en ce qui concernait ma modeste thse, Saint-Loup, absolument
comme si elle et toujours habit son cerveau et si je ne faisais que
chasser sur ses terres, crut devoir me souhaiter la bienvenue avec
chaleur et m'approuver.

--Mais oui! le milieu n'a pas d'importance.

Et avec la mme force que s'il avait peur que je l'interrompisse ou ne
le comprisse pas:

--La vraie influence, c'est celle du milieu intellectuel! On est l'homme
de son ide!

Il s'arrta un instant, avec le sourire de quelqu'un qui a bien digr,
laissa tomber son monocle, et posant son regard comme une vrille sur
moi:

--Tous les hommes d'une mme ide sont pareils, me dit-il, d'un air de
dfi. Il n'avait sans doute aucun souvenir que je lui avais dit peu de
jours auparavant ce qu'il s'tait en revanche si bien rappel.

Je n'arrivais pas tous les soirs au restaurant de Saint-Loup dans les
mmes dispositions. Si un souvenir, un chagrin qu'on a, sont capables de
nous laisser au point que nous ne les apercevions plus, ils reviennent
aussi et parfois de longtemps ne nous quittent. Il y avait des soirs o,
en traversant la ville pour aller vers le restaurant, je regrettais
tellement Mme de Guermantes, que j'avais peine  respirer: on aurait dit
qu'une partie de ma poitrine avait t sectionne par un anatomiste
habile, enleve, et remplace par une partie gale de souffrance
immatrielle, par un quivalent de nostalgie et d'amour. Et les points
de suture ont beau avoir t bien faits, on vit assez malaisment quand
le regret d'un tre est substitu aux viscres, il a l'air de tenir plus
de place qu'eux, on le sent perptuellement, et puis, quelle ambigut
d'tre oblig de _penser_ une partie de son corps! Seulement il semble
qu'on vaille davantage. A la moindre brise on soupire d'oppression, mais
aussi de langueur. Je regardais le ciel. S'il tait clair, je me disais:
Peut-tre elle est  la campagne, elle regarde les mmes toiles, et
qui sait si, en arrivant au restaurant, Robert ne va pas me dire: Une
bonne nouvelle, ma tante vient de m'crire, elle voudrait te voir, elle
va venir ici. Ce n'est pas dans le firmament seul que je mettais la
pense de Mme de Guermantes. Un souffle d'air un peu doux qui passait
semblait m'apporter un message d'elle, comme jadis de Gilberte dans les
bls de Msglise: on ne change pas, on fait entrer dans le sentiment
qu'on rapporte  un tre bien des lments assoupis qu'il rveille mais
qui lui sont trangers. Et puis ces sentiments particuliers, toujours
quelque chose en nous s'efforce de les amener  plus de vrit,
c'est--dire de les faire se rejoindre  un sentiment plus gnral,
commun  toute l'humanit, avec lequel les individus et les peines
qu'ils nous causent nous sont seulement une occasion de communiquer. Ce
qui mlait quelque plaisir  ma peine c'est que je la savais une petite
partie de l'universel amour. Sans doute de ce que je croyais reconnatre
des tristesses que j'avais prouves  propos de Gilberte, ou bien quand
le soir,  Combray, maman ne restait pas dans ma chambre, et aussi le
souvenir de certaines pages de Bergotte, dans la souffrance que
j'prouvais et  laquelle Mme de Guermantes, sa froideur, son absence,
n'taient pas lies clairement comme la cause l'est  l'effet dans
l'esprit d'un savant, je ne concluais pas que Mme de Guermantes ne ft
pas cette cause. N'y a-t-il pas telle douleur physique diffuse,
s'tendant par irradiation dans des rgions extrieures  la partie
malade, mais qu'elle abandonne pour se dissiper entirement si un
praticien touche le point prcis d'o elle vient? Et pourtant, avant
cela, son extension lui donnait pour nous un tel caractre de vague et
de fatalit, qu'impuissants  l'expliquer,  la localiser mme, nous
croyions impossible de la gurir. Tout en m'acheminant vers le
restaurant je me disais: Il y a dj quatorze jours que je n'ai vu Mme
de Guermantes. Quatorze jours, ce qui ne paraissait une chose norme
qu' moi qui, quand il s'agissait de Mme de Guermantes, comptais par
minutes. Pour moi ce n'tait plus seulement les toiles et la brise,
mais jusqu'aux divisions arithmtiques du temps qui prenaient quelque
chose de douloureux et de potique. Chaque jour tait maintenant comme
la crte mobile d'une colline incertaine: d'un ct, je sentais que je
pouvais descendre vers l'oubli; de l'autre, j'tais emport par le
besoin de revoir la duchesse. Et j'tais tantt plus prs de l'un ou de
l'autre, n'ayant pas d'quilibre stable. Un jour je me dis: Il y aura
peut-tre une lettre ce soir et en arrivant dner j'eus le courage de
demander  Saint-Loup:

--Tu n'as pas par hasard des nouvelles de Paris?

--Si, me rpondit-il d'un air sombre, elles sont mauvaises.

Je respirai en comprenant que ce n'tait que lui qui avait du chagrin et
que les nouvelles taient celles de sa matresse. Mais je vis bientt
qu'une de leurs consquences serait d'empcher Robert de me mener de
longtemps chez sa tante.

J'appris qu'une querelle avait clat entre lui et sa matresse, soit
par correspondance, soit qu'elle ft venue un matin le voir entre deux
trains. Et les querelles, mme moins graves, qu'ils avaient eues
jusqu'ici, semblaient toujours devoir tre insolubles. Car elle tait de
mauvaise humeur, trpignait, pleurait, pour des raisons aussi
incomprhensibles que celles des enfants qui s'enferment dans un cabinet
noir, ne viennent pas dner, refusant toute explication, et ne font que
redoubler de sanglots quand,  bout de raisons, on leur donne des
claques. Saint-Loup souffrit horriblement de cette brouille, mais c'est
une manire de dire qui est trop simple, et fausse par l l'ide qu'on
doit se faire de cette douleur. Quand il se retrouva seul, n'ayant plus
qu' songer  sa matresse partie avec le respect pour lui qu'elle avait
prouv en le voyant si nergique, les anxits qu'il avait eues les
premires heures prirent fin devant l'irrparable, et la cessation d'une
anxit est une chose si douce, que la brouille, une fois certaine, prit
pour lui un peu du mme genre de charme qu'aurait eu une
rconciliation. Ce dont il commena  souffrir un peu plus tard furent
une douleur, un accident secondaires, dont le flux venait incessamment
de lui-mme,  l'ide que peut-tre elle aurait bien voulu se
rapprocher; qu'il n'tait pas impossible qu'elle attendt un mot de lui;
qu'en attendant, pour se venger elle ferait peut-tre, tel soir,  tel
endroit, telle chose, et qu'il n'y aurait qu' lui tlgraphier qu'il
arrivait pour qu'elle n'et pas lieu; que d'autres peut-tre profitaient
du temps qu'il laissait perdre, et qu'il serait trop tard dans quelques
jours pour la retrouver car elle serait prise. De toutes ces
possibilits il ne savait rien, sa matresse gardait un silence qui
finit par affoler sa douleur jusqu' lui faire se demander si elle
n'tait pas cache  Doncires ou partie pour les Indes.

On a dit que le silence tait une force; dans un tout autre sens, il en
est une terrible  la disposition de ceux qui sont aims. Elle accrot
l'anxit de qui attend. Rien n'invite tant  s'approcher d'un tre que
ce qui en spare, et quelle plus infranchissable barrire que le
silence? On a dit aussi que le silence tait un supplice, et capable de
rendre fou celui qui y tait astreint dans les prisons. Mais quel
supplice--plus grand que de garder le silence--de l'endurer de ce qu'on
aime! Robert se disait: Que fait-elle donc pour qu'elle se taise ainsi?
Sans doute, elle me trompe avec d'autres? Il disait encore: Qu'ai-je
donc fait pour qu'elle se taise ainsi? Elle me hait peut-tre, et pour
toujours. Et il s'accusait. Ainsi le silence le rendait fou en effet,
par la jalousie et par le remords. D'ailleurs, plus cruel que celui des
prisons, ce silence-l est prison lui-mme. Une clture immatrielle,
sans doute, mais impntrable, cette tranche interpose d'atmosphre
vide, mais que les rayons visuels de l'abandonn ne peuvent traverser.
Est-il un plus terrible clairage que le silence, qui ne nous montre pas
une absente, mais mille, et chacune se livrant  quelque autre
trahison? Parfois, dans une brusque dtente, ce silence, Robert croyait
qu'il allait cesser  l'instant, que la lettre attendue allait venir. Il
la voyait, elle arrivait, il piait chaque bruit, il tait dj
dsaltr, il murmurait: La lettre! La lettre! Aprs avoir entrevu
ainsi une oasis imaginaire de tendresse, il se retrouvait pitinant dans
le dsert rel du silence sans fin.

Il souffrait d'avance, sans en oublier une, toutes les douleurs d'une
rupture qu' d'autres moments il croyait pouvoir viter, comme les gens
qui rglent toutes leurs affaires en vue d'une expatriation qui ne
s'effectuera pas, et dont la pense, qui ne sait plus o elle devra se
situer le lendemain, s'agite momentanment, dtache d'eux, pareille 
ce coeur qu'on arrache  un malade et qui continue  battre, spar du
reste du corps. En tout cas, cette esprance que sa matresse
reviendrait lui donnait le courage de persvrer dans la rupture, comme
la croyance qu'on pourra revenir vivant du combat aide  affronter la
mort. Et comme l'habitude est, de toutes les plantes humaines, celle qui
a le moins besoin de sol nourricier pour vivre et qui apparat la
premire sur le roc en apparence le plus dsol, peut-tre en pratiquant
d'abord la rupture par feinte, aurait-il fini par s'y accoutumer
sincrement. Mais l'incertitude entretenait chez lui un tat qui, li au
souvenir de cette femme, ressemblait  l'amour. Il se forait cependant
 ne pas lui crire, pensant peut-tre que le tourment tait moins cruel
de vivre sans sa matresse qu'avec elle dans certaines conditions, ou
qu'aprs la faon dont ils s'taient quitts, attendre ses excuses tait
ncessaire pour qu'elle conservt ce qu'il croyait qu'elle avait pour
lui sinon d'amour, du moins d'estime et de respect. Il se contentait
d'aller au tlphone, qu'on venait d'installer  Doncires, et de
demander des nouvelles, ou de donner des instructions  une femme de
chambre qu'il avait place auprs de son amie. Ces communications
taient du reste compliques et lui prenaient plus de temps parce que,
suivant les opinions de ses amis littraires relativement  la laideur
de la capitale, mais surtout en considration de ses btes, de ses
chiens, de son singe, de ses serins et de son perroquet, dont son
propritaire de Paris avait cess de tolrer les cris incessants, la
matresse de Robert venait de louer une petite proprit aux environs de
Versailles. Cependant lui,  Doncires, ne dormait plus un instant la
nuit. Une fois, chez moi, vaincu par la fatigue, il s'assoupit un peu.
Mais tout d'un coup, il commena  parler, il voulait courir, empcher
quelque chose, il disait: Je l'entends, vous ne ... vous ne.... Il
s'veilla. Il me dit qu'il venait de rver qu'il tait  la campagne
chez le marchal des logis chef. Celui-ci avait tch de l'carter d'une
certaine partie de la maison. Saint-Loup avait devin que le marchal
des logis avait chez lui un lieutenant trs riche et trs vicieux qu'il
savait dsirer beaucoup son amie. Et tout  coup dans son rve il avait
distinctement entendu les cris intermittents et rguliers qu'avait
l'habitude de pousser sa matresse aux instants de volupt. Il avait
voulu forcer le marchal des logis de le mener  la chambre. Et celui-ci
le maintenait pour l'empcher d'y aller, tout en ayant un certain air
froiss de tant d'indiscrtion, que Robert disait qu'il ne pourrait
jamais oublier.

--Mon rve est idiot, ajouta-t-il encore tout essouffl.

Mais je vis bien que, pendant l'heure qui suivit, il fut plusieurs fois
sur le point de tlphoner  sa matresse pour lui demander de se
rconcilier. Mon pre avait le tlphone depuis peu, mais je ne sais si
cela et beaucoup servi  Saint-Loup. D'ailleurs il ne me semblait pas
trs convenable de donner  mes parents, mme seulement  un appareil
pos chez eux, ce rle d'intermdiaire entre Saint-Loup et sa
matresse, si distingue et noble de sentiments que pt tre celle-ci.
Le cauchemar qu'avait eu Saint-Loup s'effaa un peu de son esprit. Le
regard distrait et fixe, il vint me voir durant tous ces jours atroces
qui dessinrent pour moi, en se suivant l'un l'autre, comme la courbe
magnifique de quelque rampe durement forge d'o Robert restait  se
demander quelle rsolution son amie allait prendre.

Enfin, elle lui demanda s'il consentirait  pardonner. Aussitt qu'il
eut compris que la rupture tait vite, il vit tous les inconvnients
d'un rapprochement. D'ailleurs il souffrait dj moins et avait presque
accept une douleur dont il faudrait, dans quelques mois peut-tre,
retrouver  nouveau la morsure si sa liaison recommenait. Il n'hsita
pas longtemps. Et peut-tre n'hsita-t-il que parce qu'il tait enfin
certain de pouvoir reprendre sa matresse, de le pouvoir, donc de le
faire. Seulement elle lui demandait, pour qu'elle retrouvt son calme,
de ne pas revenir  Paris au 1er janvier. Or, il n'avait pas le courage
d'aller  Paris sans la voir. D'autre part elle avait consenti  voyager
avec lui, mais pour cela il lui fallait un vritable cong que le
capitaine de Borodino ne voulait pas lui accorder.

--Cela m'ennuie  cause de notre visite chez ma tante qui se trouve
ajourne. Je retournerai sans doute  Paris  Pques.

--Nous ne pourrons pas aller chez Mme de Guermantes  ce moment-l, car
je serai dj  Balbec. Mais a ne fait absolument rien.

--A Balbec? mais vous n'y tiez all qu'au mois d'aot.


--Oui, mais cette anne,  cause de ma sant, on doit m'y envoyer plus
tt.

Toute sa crainte tait que je ne jugeasse mal sa matresse, aprs ce
qu'il m'avait racont. Elle est violente seulement parce qu'elle est
trop franche, trop entire dans ses sentiments. Mais c'est un tre
sublime. Tu ne peux pas t'imaginer les dlicatesses de posie qu'il y a
chez elle. Elle va passer tous les ans le jour des morts  Bruges. C'est
bien, n'est-ce pas? Si jamais tu la connais, tu verras, elle a une
grandeur.... Et comme il tait imbu d'un certain langage qu'on parlait
autour de cette femme dans des milieux littraires: Elle a quelque
chose de sidral et mme de vatique, tu comprends ce que je veux dire,
le pote qui tait presque un prtre.

Je cherchai pendant tout le dner un prtexte qui permt  Saint-Loup de
demander  sa tante de me recevoir sans attendre qu'il vnt  Paris. Or,
ce prtexte me fut fourni par le dsir que j'avais de revoir des
tableaux d'Elstir, le grand peintre que Saint-Loup et moi nous avions
connu  Balbec. Prtexte o il y avait, d'ailleurs, quelque vrit car
si, dans mes visites  Elstir, j'avais demand  sa peinture de me
conduire  la comprhension et  l'amour de choses meilleures
qu'elle-mme, un dgel vritable, une authentique place de province, de
vivantes femmes sur la plage (tout au plus lui euss-je command le
portrait des ralits que je n'avais pas su approfondir, comme un chemin
d'aubpine, non pour qu'il me conservt leur beaut mais me la
dcouvrt), maintenant au contraire, c'tait l'originalit, la sduction
de ces peintures qui excitaient mon dsir, et ce que je voulais surtout
voir, c'tait d'autres tableaux d'Elstir.

Il me semblait d'ailleurs que ses moindres tableaux,  lui, taient
quelque chose d'autre que les chefs-d'oeuvre de peintres mme plus
grands. Son oeuvre tait comme un royaume clos, aux frontires
infranchissables,  la matire sans seconde. Collectionnant avidement
les rares revues o on avait publi des tudes sur lui, j'y avais appris
que ce n'tait que rcemment qu'il avait commenc  peindre des paysages
et des natures mortes, mais qu'il avait commenc par des tableaux
mythologiques (j'avais vu les photographies de deux d'entre eux dans son
atelier), puis avait t longtemps impressionn par l'art japonais.

Certaines des oeuvres les plus caractristiques de ses diverses manires
se trouvaient en province. Telle maison des Andelys o tait un de ses
plus beaux paysages m'apparaissait aussi prcieuse, me donnait un aussi
vif dsir du voyage, qu'un village chartrain dans la pierre meulire
duquel est enchss un glorieux vitrail; et vers le possesseur de ce
chef-d'oeuvre, vers cet homme qui au fond de sa maison grossire, sur la
grand'rue, enferm comme un astrologue, interrogeait un de ces miroirs
du monde qu'est un tableau d'Elstir et qui l'avait peut-tre achet
plusieurs milliers de francs, je me sentais port par cette sympathie
qui unit jusqu'aux coeurs, jusqu'aux caractres de ceux qui pensent de
la mme faon que nous sur un sujet capital. Or, trois oeuvres
importantes de mon peintre prfr taient dsignes, dans l'une de ces
revues, comme appartenant  Mme de Guermantes. Ce fut donc en somme
sincrement que, le soir o Saint-Loup m'avait annonc le voyage de son
amie  Bruges, je pus, pendant le dner, devant ses amis, lui jeter
comme  l'improviste:

--coute, tu permets? dernire conversation au sujet de la dame dont
nous avons parl. Tu te rappelles Elstir, le peintre que j'ai connu 
Balbec?

--Mais, voyons, naturellement.

--Tu te rappelles mon admiration pour lui?

--Trs bien, et la lettre que nous lui avions fait remettre.

--Eh bien, une des raisons, pas des plus importantes, une raison
accessoire pour laquelle je dsirerais connatre ladite dame, tu sais
toujours bien laquelle?

--Mais oui! que de parenthses!

--C'est qu'elle a chez elle au moins un trs beau tableau d'Elstir.

--Tiens, je ne savais pas.

--Elstir sera sans doute  Balbec  Pques, vous savez qu'il passe
maintenant presque toute l'anne sur cette cte. J'aurais beaucoup aim
avoir vu ce tableau avant mon dpart. Je ne sais si vous tes en termes
assez intimes avec votre tante: ne pourriez-vous, en me faisant assez
habilement valoir  ses yeux pour qu'elle ne refuse pas, lui demander de
me laisser aller voir le tableau sans vous, puisque vous ne serez pas
l?

--C'est entendu, je rponds pour elle, j'en fais mon affaire.

--Robert, comme je vous aime!

--Vous tes gentil de m'aimer mais vous le seriez aussi de me tutoyer
comme vous l'aviez promis et comme tu avais commenc de le faire.

--J'espre que ce n'est pas votre dpart que vous complotez, me dit un
des amis de Robert. Vous savez, si Saint-Loup part en permission, cela
ne doit rien changer, nous sommes l. Ce sera peut-tre moins amusant
pour vous, mais on se donnera tant de peine pour tcher de vous faire
oublier son absence.

En effet, au moment o on croyait que l'amie de Robert irait seule 
Bruges, on venait d'apprendre que le capitaine de Borodino, jusque-l
d'un avis contraire, venait de faire accorder au sous-officier
Saint-Loup une longue permission pour Bruges. Voici ce qui s'tait
pass. Le Prince, trs fier de son opulente chevelure, tait un client
assidu du plus grand coiffeur de la ville, autrefois garon de l'ancien
coiffeur de Napolon III. Le capitaine de Borodino tait au mieux avec
le coiffeur car il tait, malgr ses faons majestueuses, simple avec
les petites gens. Mais le coiffeur, chez qui le Prince avait une note
arrire d'au moins cinq ans et que les flacons de Portugal, d'Eau
des Souverains, les fers, les rasoirs, les cuirs enflaient non moins
que les shampoings, les coupes de cheveux, etc., plaait plus haut
Saint-Loup qui payait rubis sur l'ongle, avait plusieurs voitures et des
chevaux de selle. Mis au courant de l'ennui de Saint-Loup de ne pouvoir
partir avec sa matresse, il en parla chaudement au Prince ligot d'un
surplis blanc dans le moment que le barbier lui tenait la tte renverse
et menaait sa gorge. Le rcit de ces aventures galantes d'un jeune
homme arracha au capitaine-prince un sourire d'indulgence bonapartiste.
Il est peu probable qu'il pensa  sa note impaye, mais la
recommandation du coiffeur l'inclinait autant  la bonne humeur qu' la
mauvaise celle d'un duc. Il avait encore du savon plein le menton que la
permission tait promise et elle fut signe le soir mme. Quant au
coiffeur, qui avait l'habitude de se vanter sans cesse et, afin de le
pouvoir, s'attribuait, avec une facult de mensonge extraordinaire, des
prestiges entirement invents, pour une fois qu'il rendit un service
signal  Saint-Loup, non seulement il n'en fit pas sonner le mrite,
mais, comme si la vanit avait besoin de mentir, et, quand il n'y a pas
lieu de le faire, cde la place  la modestie, n'en reparla jamais 
Robert.

Tous les amis de Robert me dirent qu'aussi longtemps que je resterais 
Doncires, ou  quelque poque que j'y revinsse, s'il n'tait pas l,
leurs voitures, leurs chevaux, leurs maisons, leurs heures de libert
seraient  moi et je sentais que c'tait de grand coeur que ces jeunes
gens mettaient leur luxe, leur jeunesse, leur vigueur au service de ma
faiblesse.

--Pourquoi du reste, reprirent les amis de Saint-Loup aprs avoir
insist pour que je restasse, ne reviendriez-vous pas tous les ans? vous
voyez bien que cette petite vie vous plat! Et, mme, vous vous
intressez  tout ce qui se passe au rgiment comme un ancien.

Car je continuais  leur demander avidement de classer les diffrents
officiers dont je savais les noms, selon l'admiration plus ou moins
grande qu'ils leur semblaient mriter, comme jadis, au collge, je
faisais faire  mes camarades pour les acteurs du Thtre-Franais. Si 
la place d'un des gnraux que j'entendais toujours citer en tte de
tous les autres, un Galliffet ou un Ngrier, quelque ami de Saint-Loup
disait: Mais Ngrier est un officier gnral des plus mdiocres et
jetait le nom nouveau, intact et savoureux de Pau ou de Geslin de
Bourgogne, j'prouvais la mme surprise heureuse que jadis quand les
noms puiss de Thiron ou de Febvre se trouvaient refouls par
l'panouissement soudain du nom inusit d'Amaury. Mme suprieur 
Ngrier? Mais en quoi? donnez-moi un exemple. Je voulais qu'il existt
des diffrences profondes jusqu'entre les officiers subalternes du
rgiment, et j'esprais, dans la raison de ces diffrences, saisir
l'essence de ce qu'tait la supriorit militaire. L'un de ceux dont
cela m'et le plus intress d'entendre parler, parce que c'est lui que
j'avais aperu le plus souvent, tait le prince de Borodino. Mais ni
Saint-Loup, ni ses amis, s'ils rendaient en lui justice au bel officier
qui assurait  son escadron une tenue incomparable, n'aimaient l'homme.
Sans parler de lui videmment sur le mme ton que de certains officiers
sortis du rang et francs-maons, qui ne frquentaient pas les autres et
gardaient  ct d'eux un aspect farouche d'adjudants, ils ne semblaient
pas situer M. de Borodino au nombre des autres officiers nobles,
desquels  vrai dire, mme  l'gard de Saint-Loup, il diffrait
beaucoup par l'attitude. Eux, profitant de ce que Robert n'tait que
sous-officier et qu'ainsi sa puissante famille pouvait tre heureuse
qu'il ft invit chez des chefs qu'elle et ddaigns sans cela, ne
perdaient pas une occasion de le recevoir  leur table quand s'y
trouvait quelque gros bonnet capable d'tre utile  un jeune marchal
des logis. Seul, le capitaine de Borodino n'avait que des rapports de
service, d'ailleurs excellents, avec Robert. C'est que le prince, dont
le grand-pre avait t fait marchal et prince-duc par l'Empereur,  la
famille de qui il s'tait ensuite alli par son mariage, puis dont le
pre avait pous une cousine de Napolon III et avait t deux fois
ministre aprs le coup d'tat, sentait que malgr cela il n'tait pas
grand' chose pour Saint-Loup et la socit des Guermantes, lesquels 
leur tour, comme il ne se plaait pas au mme point de vue qu'eux, ne
comptaient gure pour lui. Il se doutait que, pour Saint-Loup, il
tait--lui apparent aux Hohenzollern--non pas un vrai noble mais le
petit-fils d'un fermier, mais, en revanche, considrait Saint-Loup comme
le fils d'un homme dont le comt avait t confirm par l'Empereur--on
appelait cela dans le faubourg Saint-Germain les comtes refaits--et
avait sollicit de lui une prfecture, puis tel autre poste plac bien
bas sous les ordres de S.A. le prince de Borodino, ministre d'tat, 
qui l'on crivait Monseigneur et qui tait neveu du souverain.

Plus que neveu peut-tre. La premire princesse de Borodino passait pour
avoir eu des bonts pour Napolon Ier qu'elle suivit  l'le d'Elbe, et
la seconde pour Napolon III. Et si, dans la face placide du capitaine,
on retrouvait de Napolon Ier, sinon les traits naturels du visage, du
moins la majest tudie du masque, l'officier avait surtout dans le
regard mlancolique et bon, dans la moustache tombante, quelque chose
qui faisait penser  Napolon III; et cela d'une faon si frappante
qu'ayant demand aprs Sedan  pouvoir rejoindre l'Empereur, et ayant
t conduit par Bismarck auprs de qui on l'avait men, ce dernier
levant par hasard les yeux sur le jeune homme qui se disposait 
s'loigner, fut saisi soudain par cette ressemblance et, se ravisant,
le rappela et lui accorda l'autorisation que, comme  tout le monde, il
venait de lui refuser.

Si le prince de Borodino ne voulait pas faire d'avances  Saint-Loup ni
aux autres membres de la socit du faubourg Saint-Germain qu'il y avait
dans le rgiment (alors qu'il invitait beaucoup deux lieutenants
roturiers qui taient des hommes agrables), c'est que, les considrant
tous du haut de sa grandeur impriale, il faisait, entre ces infrieurs,
cette diffrence que les uns taient des infrieurs qui se savaient
l'tre et avec qui il tait charm de frayer, tant, sous ses apparences
de majest, d'une humeur simple et joviale, et les autres des infrieurs
qui se croyaient suprieurs, ce qu'il n'admettait pas. Aussi, alors que
tous les officiers du rgiment faisaient fte  Saint-Loup, le prince de
Borodino  qui il avait t recommand par le marchal de X... se borna
 tre obligeant pour lui dans le service, o Saint-Loup tait
d'ailleurs exemplaire, mais il ne le reut jamais chez lui, sauf en une
circonstance particulire o il fut en quelque sorte forc de l'inviter,
et, comme elle se prsentait pendant mon sjour, lui demanda de
m'amener. Je pus facilement, ce soir-l, en voyant Saint-Loup  la table
de son capitaine, discerner jusque dans les manires et l'lgance de
chacun d'eux la diffrence qu'il y avait entre les deux aristocraties:
l'ancienne noblesse et celle de l'Empire. Issu d'une caste dont les
dfauts, mme s'il les rpudiait de toute son intelligence, avaient
pass dans son sang, et qui, ayant cess d'exercer une autorit relle
depuis au moins un sicle, ne voit plus dans l'amabilit protectrice qui
fait partie de l'ducation qu'elle reoit, qu'un exercice comme
l'quitation ou l'escrime, cultiv sans but srieux, par divertissement,
 l'encontre des bourgeois que cette noblesse mprise assez pour croire
que sa familiarit les flatte et que son sans-gne les honorerait,
Saint-Loup prenait amicalement la main de n'importe quel bourgeois
qu'on lui prsentait et dont il n'avait peut-tre pas entendu le nom, et
en causant avec lui (sans cesser de croiser et de dcroiser les jambes,
se renversant en arrire, dans une attitude dbraille, le pied dans la
main) l'appelait mon cher. Mais au contraire, d'une noblesse dont les
titres gardaient encore leur signification, tout pourvus qu'ils
restaient de riches majorats rcompensant de glorieux services, et
rappelant le souvenir de hautes fonctions dans lesquelles on commande 
beaucoup d'hommes et o l'on doit connatre les hommes, le prince de
Borodino--sinon distinctement, et dans sa conscience personnelle et
claire, du moins en son corps qui le rvlait par ses attitudes et ses
faons--considrait son rang comme une prrogative effective;  ces
mmes roturiers que Saint-Loup et touchs  l'paule et pris par le
bras, il s'adressait avec une affabilit majestueuse, o une rserve
pleine de grandeur temprait la bonhomie souriante qui lui tait
naturelle, sur un ton empreint  la fois d'une bienveillance sincre et
d'une hauteur voulue. Cela tenait sans doute  ce qu'il tait moins
loign des grandes ambassades et de la cour, o son pre avait eu les
plus hautes charges et o les manires de Saint-Loup, le coude sur la
table et le pied dans la main, eussent t mal reues, mais surtout cela
tenait  ce que cette bourgeoisie, il la mprisait moins, qu'elle tait
le grand rservoir o le premier Empereur avait pris ses marchaux, ses
nobles, o le second avait trouv un Fould, un Rouher.

Sans doute, fils ou petit-fils d'empereur, et qui n'avait plus qu'
commander un escadron, les proccupations de son pre et de son
grand-pre ne pouvaient, faute d'objet  quoi s'appliquer, survivre
rellement dans la pense de M. de Borodino. Mais comme l'esprit d'un
artiste continue  modeler bien des annes aprs qu'il est teint la
statue qu'il sculpta, elles avaient pris corps en lui, s'y taient
matrialises, incarnes, c'tait elles que refltait son visage. C'est
avec, dans la voix, la vivacit du premier Empereur qu'il adressait un
reproche  un brigadier, avec la mlancolie songeuse du second qu'il
exhalait la bouffe d'une cigarette. Quand il passait en civil dans les
rues de Doncires un certain clat dans ses yeux, s'chappant de sous le
chapeau melon, faisait reluire autour du capitaine un incognito
souverain; on tremblait quand il entrait dans le bureau du marchal des
logis chef, suivi de l'adjudant, et du fourrier comme de Berthier et de
Massna. Quand il choisissait l'toffe d'un pantalon pour son escadron,
il fixait sur le brigadier tailleur un regard capable de djouer
Talleyrand et tromper Alexandre; et parfois, en train de passer une
revue d'installage, il s'arrtait, laissant rver ses admirables yeux
bleus, tortillait sa moustache, avait l'air d'difier une Prusse et une
Italie nouvelles. Mais aussitt, redevenant de Napolon III Napolon
Ier, il faisait remarquer que le paquetage n'tait pas astiqu et
voulait goter  l'ordinaire des hommes. Et chez lui, dans sa vie
prive, c'tait pour les femmes d'officiers bourgeois ( la condition
qu'ils ne fussent pas francs-maons) qu'il faisait servir non seulement
une vaisselle de Svres bleu de roi, digne d'un ambassadeur (donne 
son pre par Napolon, et qui paraissait plus prcieuse encore dans la
maison provinciale qu'il habitait sur le Mail, comme ces porcelaines
rares que les touristes admirent avec plus de plaisir dans l'armoire
rustique d'un vieux manoir amnag en ferme achalande et prospre),
mais encore d'autres prsents de l'Empereur: ces nobles et charmantes
manires qui elles aussi eussent fait merveille dans quelque poste de
reprsentation, si pour certains ce n'tait pas tre vou pour toute sa
vie au plus injuste des ostracismes que d'tre n, des gestes
familiers, la bont, la grce et, enfermant sous un mail bleu de roi
aussi, des images glorieuses, la relique mystrieuse, claire et
survivante du regard. Et  propos des relations bourgeoises que le
prince avait  Doncires, il convient de dire ceci. Le
lieutenant-colonel jouait admirablement du piano, la femme du
mdecin-chef chantait comme si elle avait eu un premier prix au
Conservatoire. Ce dernier couple, de mme que le lieutenant-colonel et
sa femme, dnaient chaque semaine chez M. de Borodino. Ils taient
certes flatts, sachant que, quand le Prince allait  Paris en
permission, il dnait chez Mme de Pourtals, chez les Murat, etc. Mais
ils se disaient: C'est un simple capitaine, il est trop heureux que
nous venions chez lui. C'est du reste un vrai ami pour nous. Mais quand
M. de Borodino, qui faisait depuis longtemps des dmarches pour se
rapprocher de Paris, fut nomm  Beauvais, il fit son dmnagement,
oublia aussi compltement les deux couples musiciens que le thtre de
Doncires et le petit restaurant d'o il faisait souvent venir son
djeuner, et  leur grande indignation ni le lieutenant-colonel, ni le
mdecin-chef, qui avaient si souvent dn chez lui, ne reurent plus, de
toute leur vie, de ses nouvelles.

Un matin, Saint-Loup m'avoua, qu'il avait crit  ma grand'mre pour lui
donner de mes nouvelles et lui suggrer l'ide, puisque un service
tlphonique fonctionnait entre Doncires et Paris, de causer avec moi.
Bref, le mme jour, elle devait me faire appeler  l'appareil et il me
conseilla d'tre vers quatre heures moins un quart  la poste. Le
tlphone n'tait pas encore  cette poque d'un usage aussi courant
qu'aujourd'hui. Et pourtant l'habitude met si peu de temps  dpouiller
de leur mystre les forces sacres avec lesquelles nous sommes en
contact que, n'ayant pas eu ma communication immdiatement, la seule
pense que j'eus ce fut que c'tait bien long, bien incommode, et
presque l'intention d'adresser une plainte. Comme nous tous maintenant,
je ne trouvais pas assez rapide  mon gr, dans ses brusques
changements, l'admirable ferie  laquelle quelques instants suffisent
pour qu'apparaisse prs de nous, invisible mais prsent, l'tre  qui
nous voulions parler, et qui restant  sa table, dans la ville qu'il
habite (pour ma grand'mre c'tait Paris), sous un ciel diffrent du
ntre, par un temps qui n'est pas forcment le mme, au milieu de
circonstances et de proccupations que nous ignorons et que cet tre va
nous dire, se trouve tout  coup transport  des centaines de lieues
(lui et toute l'ambiance o il reste plong) prs de notre oreille, au
moment o notre caprice l'a ordonn. Et nous sommes comme le personnage
du conte  qui une magicienne, sur le souhait qu'il en exprime, fait
apparatre dans une clart surnaturelle sa grand'mre ou sa fiance, en
train de feuilleter un livre, de verser des larmes, de cueillir des
fleurs, tout prs du spectateur et pourtant trs loin,  l'endroit mme
o elle se trouve rellement. Nous n'avons, pour que ce miracle
s'accomplisse, qu' approcher nos lvres de la planchette magique et 
appeler--quelquefois un peu trop longtemps, je le veux bien--les Vierges
Vigilantes dont nous entendons chaque jour la voix sans jamais connatre
le visage, et qui sont nos Anges gardiens dans les tnbres
vertigineuses dont elles surveillent jalousement les portes; les
Toutes-Puissantes par qui les absents surgissent  notre ct, sans
qu'il soit permis de les apercevoir: les Danades de l'invisible qui
sans cesse vident, remplissent, se transmettent les urnes des sons; les
ironiques Furies qui, au moment que nous murmurions une confidence  une
amie, avec l'espoir que personne ne nous entendait, nous crient
cruellement: J'coute; les servantes toujours irrites du Mystre, les
ombrageuses prtresses de l'Invisible, les Demoiselles du tlphone!

Et aussitt que notre appel a retenti, dans la nuit pleine d'apparitions
sur laquelle nos oreilles s'ouvrent seules, un bruit lger--un bruit
abstrait--celui de la distance supprime--et la voix de l'tre cher
s'adresse  nous.

C'est lui, c'est sa voix qui nous parle, qui est l. Mais comme elle est
loin! Que de fois je n'ai pu l'couter sans angoisse, comme si devant
cette impossibilit de voir, avant de longues heures de voyage, celle
dont la voix tait si prs de mon oreille, je sentais mieux ce qu'il y a
de dcevant dans l'apparence du rapprochement le plus doux, et  quelle
distance nous pouvons tre des personnes aimes au moment o il semble
que nous n'aurions qu' tendre la main pour les retenir. Prsence
relle que cette voix si proche--dans la sparation effective! Mais
anticipation aussi d'une sparation ternelle! Bien souvent, coutant de
la sorte, sans voir celle qui me parlait de si loin, il m'a sembl que
cette voix clamait des profondeurs d'o l'on ne remonte pas, et j'ai
connu l'anxit qui allait m'treindre un jour, quand une voix
reviendrait ainsi (seule et ne tenant plus  un corps que je ne devais
jamais revoir) murmurer  mon oreille des paroles que j'aurais voulu
embrasser au passage sur des lvres  jamais en poussire.

Ce jour-l, hlas,  Doncires, le miracle n'eut pas lieu. Quand
j'arrivai au bureau de poste, ma grand'mre m'avait dj demand;
j'entrai dans la cabine, la ligne tait prise, quelqu'un causait qui ne
savait pas sans doute qu'il n'y avait personne pour lui rpondre car,
quand j'amenai  moi le rcepteur, ce morceau de bois se mit  parler
comme Polichinelle; je le fis taire, ainsi qu'au guignol, en le
remettant  sa place, mais, comme Polichinelle, ds que je le ramenais
prs de moi, il recommenait son bavardage. Je finis, en dsespoir de
cause, en raccrochant dfinitivement le rcepteur, par touffer les
convulsions de ce tronon sonore qui jacassa jusqu' la dernire seconde
et j'allai chercher l'employ qui me dit d'attendre un instant; puis je
parlai, et aprs quelques instants de silence, tout d'un coup j'entendis
cette voix que je croyais  tort connatre si bien, car jusque-l,
chaque fois que ma grand'mre avait caus avec moi, ce qu'elle me
disait, je l'avais toujours suivi sur la partition ouverte de son visage
o les yeux tenaient beaucoup de place; mais sa voix elle-mme, je
l'coutais aujourd'hui pour la premire fois. Et parce que cette voix
m'apparaissait change dans ses proportions ds l'instant qu'elle tait
un tout, et m'arrivait ainsi seule et sans l'accompagnement des traits
de la figure, je dcouvris combien cette voix tait douce; peut-tre
d'ailleurs ne l'avait-elle jamais t  ce point, car ma grand'mre, me
sentant loin et malheureux, croyait pouvoir s'abandonner  l'effusion
d'une tendresse que, par principes d'ducatrice, elle contenait et
cachait d'habitude. Elle tait douce, mais aussi comme elle tait
triste, d'abord  cause de sa douceur mme presque dcante, plus que
peu de voix humaines ont jamais d l'tre, de toute duret, de tout
lment de rsistance aux autres, de tout gosme; fragile  force de
dlicatesse, elle semblait  tout moment prte  se briser,  expirer en
un pur flot de larmes, puis l'ayant seule prs de moi, vue sans le
masque du visage, j'y remarquais, pour la premire fois, les chagrins
qui l'avaient fle au cours de la vie.

tait-ce d'ailleurs uniquement la voix qui, parce qu'elle tait seule,
me donnait cette impression nouvelle qui me dchirait? Non pas; mais
plutt que cet isolement de la voix tait comme un symbole, une
vocation, un effet direct d'un autre isolement, celui de ma grand'mre,
pour la premire fois spare de moi. Les commandements ou dfenses
qu'elle m'adressait  tout moment dans l'ordinaire de la vie, l'ennui de
l'obissance ou la fivre de la rbellion qui neutralisaient la
tendresse que j'avais pour elle, taient supprims en ce moment et mme
pouvaient l'tre pour l'avenir (puisque ma grand'mre n'exigeait plus
de m'avoir prs d'elle sous sa loi, tait en train de me dire son espoir
que je resterais tout  fait  Doncires, ou en tout cas que j'y
prolongerais mon sjour le plus longtemps possible, ma sant et mon
travail pouvant s'en bien trouver); aussi, ce que j'avais sous cette
petite cloche approche de mon oreille, c'tait, dbarrasse des
pressions opposes qui chaque jour lui avaient fait contrepoids, et ds
lors irrsistible, me soulevant tout entier, notre mutuelle tendresse.
Ma grand'mre, en me disant de rester, me donna un besoin anxieux et fou
de revenir. Cette libert qu'elle me laissait dsormais, et  laquelle
je n'avais jamais entrevu qu'elle pt consentir, me parut tout d'un coup
aussi triste que pourrait tre ma libert aprs sa mort (quand je
l'aimerais encore et qu'elle aurait  jamais renonc  moi). Je criais:
Grand'mre, grand'mre, et j'aurais voulu l'embrasser; mais je n'avais
prs de moi que cette voix, fantme aussi impalpable que celui qui
reviendrait peut-tre, me visiter quand ma grand'mre serait morte.
Parle-moi; mais alors il arriva que, me laissant plus seul encore, je
cessai tout d'un coup de percevoir cette voix. Ma grand'mre ne
m'entendait plus, elle n'tait plus en communication avec moi, nous
avions cess d'tre en face l'un de l'autre, d'tre l'un pour l'autre
audibles, je continuais  l'interpeller en ttonnant dans la nuit,
sentant que des appels d'elle aussi devaient s'garer. Je palpitais de
la mme angoisse que, bien loin dans le pass, j'avais prouve
autrefois, un jour que petit enfant, dans une foule, je l'avais perdue,
angoisse moins de ne pas la retrouver que de sentir qu'elle me
cherchait, de sentir qu'elle se disait que je la cherchais; angoisse
assez semblable  celle que j'prouverais le jour o on parle  ceux qui
ne peuvent plus rpondre et de qui on voudrait au moins tant faire
entendre tout ce qu'on ne leur a pas dit, et l'assurance qu'on ne
souffre pas. Il me semblait que c'tait dj une ombre chrie que je
venais de laisser se perdre parmi les ombres, et seul devant l'appareil,
je continuais  rpter en vain: Grand'mre, grand'mre, comme Orphe,
rest seul, rpte le nom de la morte. Je me dcidais  quitter la
poste,  aller retrouver Robert  son restaurant pour lui dire que,
allant peut-tre recevoir une dpche qui m'obligerait  revenir, je
voudrais savoir  tout hasard l'horaire des trains. Et pourtant, avant
de prendre cette rsolution, j'aurais voulu une dernire fois invoquer
les Filles de la Nuit, les Messagres de la parole, les Divinits sans
visage; mais les capricieuses Gardiennes n'avaient plus voulu ouvrir les
portes merveilleuses, ou sans doute elles ne le purent pas; elles eurent
beau invoquer inlassablement, selon leur coutume, le vnrable inventeur
de l'imprimerie et le jeune prince amateur de peinture impressionniste
et chauffeur (lequel tait neveu du capitaine de Borodino), Gutenberg et
Wagram laissrent leurs supplications sans rponse et je partis, sentant
que l'Invisible sollicit resterait sourd.

En arrivant auprs de Robert et de ses amis, je ne leur avouai pas que
mon coeur n'tait plus avec eux, que mon dpart tait dj
irrvocablement dcid. Saint-Loup parut me croire, mais j'ai su depuis
qu'il avait, ds la premire minute, compris que mon incertitude tait
simule, et que le lendemain il ne me retrouverait pas. Tandis que,
laissant les plats refroidir auprs d'eux, ses amis cherchaient avec lui
dans l'indicateur le train que je pourrais prendre pour rentrer  Paris,
et qu'on entendait dans la nuit toile et froide les sifflements des
locomotives, je n'prouvais certes plus la mme paix que m'avaient
donne ici tant de soirs l'amiti des uns, le passage lointain des
autres. Ils ne manquaient pas pourtant, ce soir, sous une autre forme 
ce mme office. Mon dpart m'accabla moins quand je ne fus plus oblig
d'y penser seul, quand je sentis employer  ce qui s'effectuait
l'activit plus normale et plus saine de mes nergiques amis, les
camarades de Robert, et de ces autres tres forts, les trains dont
l'alle et venue, matin et soir, de Doncires  Paris, miettait
rtrospectivement ce qu'avait de trop compact et insoutenable mon long
isolement d'avec ma grand'mre, en des possibilits quotidiennes de
retour.

--Je ne doute pas de la vrit de tes paroles et que tu ne comptes pas
partir encore, me dit en riant Saint-Loup, mais fais comme si tu partais
et viens me dire adieu demain matin de bonne heure, sans cela je cours
le risque de ne pas te revoir; je djeune justement en ville, le
capitaine m'a donn l'autorisation; il faut que je sois rentr  deux
heures au quartier car on va en marche toute la journe. Sans doute, le
seigneur chez qui je djeune,  trois kilomtres d'ici, me ramnera 
temps pour tre au quartier  deux heures.

A peine disait-il ces mots qu'on vint me chercher de mon htel; on
m'avait demand de la poste au tlphone. J'y courus car elle allait
fermer. Le mot interurbain revenait sans cesse dans les rponses que me
donnaient les employs. J'tais au comble de l'anxit car c'tait ma
grand'mre qui me demandait. Le bureau allait fermer. Enfin j'eus la
communication. C'est toi, grand'mre? Une voix de femme avec un fort
accent anglais me rpondit: Oui, mais je ne reconnais pas votre voix.
Je ne reconnaissais pas davantage la voix qui me parlait, puis ma
grand'mre ne me disait pas vous. Enfin tout s'expliqua. Le jeune
homme que sa grand'mre avait fait demander au tlphone portait un nom
presque identique au mien et habitait une annexe de l'htel.
M'interpellant le jour mme o j'avais voulu tlphoner  ma grand'mre,
je n'avais pas dout un seul instant que ce ft elle qui me demandt. Or
c'tait par une simple concidence que la poste et l'htel venaient de
faire une double erreur.

Le lendemain matin, je me mis en retard, je ne trouvai pas Saint-Loup
dj parti pour djeuner dans ce chteau voisin. Vers une heure et
demie, je me prparais  aller  tout hasard au quartier pour y tre ds
son arrive, quand, en traversant une des avenues qui y conduisait, je
vis, dans la direction mme o j'allais, un tilbury qui, en passant prs
de moi, m'obligea  me garer; un sous-officier le conduisait le monocle
 l'oeil, c'tait Saint-Loup. A ct de lui tait l'ami chez qui il
avait djeun et que j'avais dj rencontr une fois  l'htel o Robert
dnait. Je n'osais pas appeler Robert comme il n'tait pas seul, mais
voulant qu'il s'arrtt pour me prendre avec lui, j'attirai son
attention par un grand salut qui tait cens motiv par la prsence d'un
inconnu. Je savais Robert myope, j'aurais pourtant cru que, si seulement
il me voyait, il ne manquerait pas de me reconnatre; or, il vit bien le
salut et le rendit, mais sans s'arrter; et, s'loignant  toute
vitesse, sans un sourire, sans qu'un muscle de sa physionomie bouget,
il se contenta de tenir pendant deux minutes sa main leve au bord de
son kpi, comme il et rpondu  un soldat qu'il n'et pas connu. Je
courus jusqu'au quartier, mais c'tait encore loin; quand j'arrivai, le
rgiment se formait dans la cour o on ne me laissa pas rester, et
j'tais dsol de n'avoir pu dire adieu  Saint-Loup; je montai  sa
chambre, il n'y tait plus; je pus m'informer de lui  un groupe de
soldats malades, des recrues dispenses de marche, le jeune bachelier,
un ancien, qui regardaient le rgiment se former.

--Vous n'avez pas vu le marchal des logis Saint-Loup? demandai-je.

--Monsieur, il est dj descendu, dit l'ancien.

--Je ne l'ai pas vu, dit le bachelier.

--Tu ne l'as pas vu, dit l'ancien, sans plus s'occuper de moi, tu n'as
pas vu notre fameux Saint-Loup, ce qu'il dgotte avec son nouveau
phalzard! Quand le capiston va voir a, du drap d'officier!

--Ah! tu en as des bonnes, du drap d'officier, dit le jeune bachelier
qui, malade  la chambre, n'allait pas en marche et s'essayait non sans
une certaine inquitude  tre hardi avec les anciens. Ce drap
d'officier, c'est du drap comme a.

--Monsieur? demanda avec colre l'ancien qui avait parl du phalzard.

Il tait indign que le jeune bachelier mt en doute que ce phalzard ft
en drap d'officier, mais, Breton, n dans un village qui s'appelle
Penguern-Stereden, ayant appris le franais aussi difficilement que s'il
et t Anglais ou Allemand, quand il se sentait possd par une
motion, il disait deux ou trois fois monsieur pour se donner le temps
de trouver ses paroles, puis aprs cette prparation il se livrait  son
loquence, se contentant de rpter quelques mots qu'il connaissait
mieux que les autres, mais sans hte, en prenant ses prcautions contre
son manque d'habitude de la prononciation.

--Ah! c'est du drap comme a? reprit-il, avec une colre dont
s'accroissaient progressivement l'intensit et la lenteur de son dbit.
Ah! c'est du drap comme a? quand je te dis que c'est du drap
d'officier, quand je-te-le-dis, puisque je-te-le-dis, c'est que je le
sais, je pense.

--Ah! alors, dit le jeune bachelier vaincu par cette argumentation.
C'est pas  nous qu'il faut faire des boniments  la noix de coco.

--Tiens, v'l justement le capiston qui passe. Non, mais regarde un peu
Saint-Loup; c'est ce coup de lancer la jambe; et puis sa tte. Dirait-on
un sous-off? Et le monocle; ah! il va un peu partout.

Je demandai  ces soldats que ma prsence ne troublait pas  regarder
aussi par la fentre. Ils ne m'en empchrent pas, ni ne se
drangrent. Je vis le capitaine de Borodino passer majestueusement en
faisant trotter son cheval, et semblant avoir l'illusion qu'il se
trouvait  la bataille d'Austerlitz. Quelques passants taient assembls
devant la grille du quartier pour voir le rgiment sortir. Droit sur son
cheval, le visage un peu gras, les joues d'une plnitude impriale,
l'oeil lucide, le Prince devait tre le jouet de quelque hallucination
comme je l'tais moi-mme chaque fois qu'aprs le passage du tramway le
silence qui suivait son roulement me semblait parcouru et stri par une
vague palpitation musicale. J'tais dsol de ne pas avoir dit adieu 
Saint-Loup, mais je partis tout de mme, car mon seul souci tait de
retourner auprs de ma grand'mre: jusqu' ce jour, dans cette petite
ville, quand je pensais  ce que ma grand-mre faisait seule, je me la
reprsentais telle qu'elle tait avec moi, mais en me supprimant, sans
tenir compte des effets sur elle de cette suppression; maintenant,
j'avais  me dlivrer au plus vite, dans ses bras, du fantme,
insouponn jusqu'alors et soudain voqu par sa voix, d'une grand'mre
rellement spare de moi, rsigne, ayant, ce que je ne lui avais
encore jamais connu, un ge, et qui venait de recevoir une lettre de moi
dans l'appartement vide o j'avais dj imagin maman quand j'tais
parti pour Balbec.

Hlas, ce fantme-l, ce fut lui que j'aperus quand, entr au salon
sans que ma grand'mre ft avertie de mon retour, je la trouvai en train
de lire. J'tais l, ou plutt je n'tais pas encore l puisqu'elle ne
le savait pas, et, comme une femme qu'on surprend en trahi de faire un
ouvrage qu'elle cachera si on entre, elle tait livre  des penses
qu'elle n'avait jamais montres devant moi. De moi--par ce privilge qui
ne dure pas et o nous avons, pendant le court instant du retour, la
facult d'assister brusquement  notre propre absence--il n'y avait l
que le tmoin, l'observateur, en chapeau et manteau de voyage,
l'tranger qui n'est pas de la maison, le photographe qui vient prendre
un clich des lieux qu'on ne reverra plus. Ce qui, mcaniquement, se fit
 ce moment dans mes yeux quand j'aperus ma grand'mre, ce fut bien une
photographie. Nous ne voyons jamais les tres chris que dans le systme
anim, le mouvement perptuel de notre incessante tendresse, laquelle,
avant de laisser les images que nous prsente leur visage arriver
jusqu' nous, les prend dans son tourbillon, les rejette sur l'ide que
nous nous faisons d'eux depuis toujours, les fait adhrer  elle,
concider avec elle. Comment, puisque le front, les joues de ma
grand'mre, je leur faisais signifier ce qu'il y avait de plus dlicat
et de plus permanent dans son esprit, comment, puisque tout regard
habituel est une ncromancie et chaque visage qu'on aime le miroir du
pass, comment n'en euss-je pas omis ce qui en elle avait pu s'alourdir
et changer, alors que, mme dans les spectacles les plus indiffrents de
la vie, notre oeil, charg de pense, nglige, comme ferait une tragdie
classique, toutes les images qui ne concourent pas  l'action et ne
retient que celles qui peuvent en rendre intelligible le but? Mais qu'au
lieu de notre oeil ce soit un objectif purement matriel, une plaque
photographique, qui ait regard, alors ce que nous verrons, par exemple
dans la cour de l'Institut, au lieu de la sortie d'un acadmicien qui
veut appeler un fiacre, ce sera sa titubation, ses prcautions pour ne
pas tomber en arrire, la parabole de sa chute, comme s'il tait ivre ou
que le sol ft couvert de verglas. Il en est de mme quand quelque
cruelle ruse du hasard empche notre intelligente et pieuse tendresse
d'accourir  temps pour cacher  nos regards ce qu'ils ne doivent jamais
contempler, quand elle est devance par eux qui, arrivs les premiers
sur place et laisss  eux-mmes, fonctionnent mcaniquement  la faon
de pellicules, et nous montrent, au lieu de l'tre aim qui n'existe
plus depuis longtemps mais dont elle n'avait jamais voulu que la mort
nous ft rvle, l'tre nouveau que cent fois par jour elle revtait
d'une chre et menteuse ressemblance. Et, comme un malade qui ne s'tait
pas regard depuis longtemps, et composant  tout moment le visage qu'il
ne voit pas d'aprs l'image idale qu'il porte de soi-mme dans sa
pense, recule en apercevant dans une glace, au milieu d'une figure
aride et dserte, l'exhaussement oblique et rose d'un nez gigantesque
comme une pyramide d'gypte, moi pour qui ma grand'mre c'tait encore
moi-mme, moi qui ne l'avais jamais vue que dans mon me, toujours  la
mme place du pass,  travers la transparence des souvenirs contigus et
superposs, tout d'un coup, dans notre salon qui faisait partie d'un
monde nouveau, celui du temps, celui o vivent les trangers dont on dit
il vieillit bien, pour la premire fois et seulement pour un instant,
car elle disparut bien vite, j'aperus sur le canap, sous la lampe,
rouge, lourde et vulgaire, malade, rvassant, promenant au-dessus d'un
livre des yeux un peu fous, une vieille femme accable que je ne
connaissais pas.

A ma demande d'aller voir les Elstirs de Mme de Guermantes, Saint-Loup
m'avait dit: Je rponds pour elle. Et malheureusement, en effet, pour
elle ce n'tait que lui qui avait rpondu. Nous rpondons aisment des
autres quand, disposant dans notre pense les petites images qui les
figurent, nous faisons manoeuvrer celles-ci  notre guise. Sans doute
mme  ce moment-l nous tenons compte des difficults provenant de la
nature de chacun, diffrente de la ntre, et nous ne manquons pas
d'avoir recours  tel ou tel moyen d'action puissant sur elle, intrt,
persuasion, moi, qui neutralisera des penchants contraires. Mais ces
diffrences d'avec notre nature, c'est encore notre nature qui les
imagine; ces difficults, c'est nous qui les levons; ces mobiles
efficaces, c'est nous qui les dosons. Et quand les mouvements que dans
notre esprit nous avons fait rpter  l'autre personne, et qui la font
agir  notre gr, nous voulons les lui faire excuter dans la vie, tout
change, nous nous heurtons  des rsistances imprvues qui peuvent tre
invincibles. L'une des plus fortes est sans doute celle que peut
dvelopper en une femme qui n'aime pas, le dgot que lui inspire,
insurmontable et ftide, l'homme qui l'aime: pendant les longues
semaines que Saint-Loup resta encore sans venir  Paris, sa tante,  qui
je ne doutai pas qu'il et crit pour la supplier de le faire, ne me
demanda pas une fois de venir chez elle voir les tableaux d'Elstir.

Je reus des marques de froideur de la part d'une autre personne de la
maison. Ce fut de Jupien. Trouvait-il que j'aurais d entrer lui dire
bonjour,  mon retour de Doncires, avant mme de monter chez moi? Ma
mre me dit que non, qu'il ne fallait pas s'tonner. Franoise lui avait
dit qu'il tait ainsi, sujet  de brusques mauvaises humeurs, sans
raison. Cela se dissipait toujours au bout de peu de temps.

Cependant l'hiver finissait. Un matin, aprs quelques semaines de
giboules et de temptes, j'entendis dans ma chemine--au lieu du vent
informe, lastique et sombre qui me secouait de l'envie d'aller au bord
de la mer--le roucoulement des pigeons qui nichaient dans la muraille:
iris, imprvu comme une premire jacinthe dchirant doucement son coeur
nourricier pour qu'en jaillt, mauve et satine, sa fleur sonore,
faisant entrer comme une fentre ouverte, dans ma chambre encore ferme
et noire, la tideur, l'blouissement, la fatigue d'un premier beau
jour. Ce matin-l, je me surpris  fredonner un air de caf-concert que
j'avais oubli depuis l'anne o j'avais d aller  Florence et 
Venise. Tant l'atmosphre, selon le hasard des jours, agit profondment
sur notre organisme et tire des rserves obscures o nous les avions
oublies les mlodies inscrites que n'a pas dchiffres notre mmoire.
Un rveur plus conscient accompagna bientt ce musicien que j'coutais
en moi, sans mme avoir reconnu tout de suite ce qu'il jouait.

Je sentais bien que les raisons n'taient pas particulires  Balbec
pour lesquelles, quand j'y tais arriv, je n'avais plus trouv  son
glise le charme qu'elle avait pour moi avant que je la connusse; qu'
Florence,  Parme ou  Venise, mon imagination ne pourrait pas davantage
se substituer  mes yeux pour regarder. Je le sentais. De mme, un soir
du Ier janvier,  la tombe de la nuit, devant une colonne d'affiches,
j'avais dcouvert l'illusion qu'il y a  croire que certains jours de
fte diffrent essentiellement des autres. Et pourtant je ne pouvais pas
empcher que le souvenir du temps pendant lequel j'avais cru passer 
Florence la semaine sainte ne continut  faire d'elle comme
l'atmosphre de la cit des Fleurs,  donner  la fois au jour de Pques
quelque chose de florentin, et  Florence quelque chose de pascal. La
semaine de Pques tait encore loin; mais dans la range des jours qui
s'tendait devant moi, les jours saints se dtachaient plus clairs au
bout des jours mitoyens. Touchs d'un rayon comme certaines maisons d'un
village qu'on aperoit au loin dans un effet d'ombre et de lumire, ils
retenaient sur eux tout le soleil.

Le temps tait devenu plus doux. Et mes parents eux-mmes, en me
conseillant de me promener, me fournissaient un prtexte  continuer mes
sorties du matin. J'avais voulu les cesser parce que j'y rencontrais Mme
de Guermantes. Mais c'est  cause de cela mme que je pensais tout le
temps  ces sorties, ce qui me faisait trouver  chaque instant une
raison nouvelle de les faire, laquelle n'avait aucun rapport avec Mme de
Guermantes et me persuadait aisment que, n'et-elle pas exist, je
n'en eusse pas moins manqu de me promener  cette mme heure.

Hlas! si pour moi rencontrer toute autre personne qu'elle et t
indiffrent, je sentais que, pour elle, rencontrer n'importe qui except
moi et t supportable. Il lui arrivait, dans ses promenades matinales,
de recevoir le salut de bien des sots et qu'elle jugeait tels. Mais elle
tenait leur apparition sinon pour une promesse de plaisir, du moins pour
un effet du hasard. Et elle les arrtait quelquefois car il y a des
moments o on a besoin de sortir de soi, d'accepter l'hospitalit de
l'me des autres,  condition que cette me, si modeste et laide
soit-elle, soit une me trangre, tandis que dans mon coeur elle
sentait avec exaspration que ce qu'elle et retrouv, c'tait elle.
Aussi, mme quand j'avais pour prendre le mme chemin une autre raison
que de la voir, je tremblais comme un coupable au moment o elle
passait; et quelquefois, pour neutraliser ce que mes avances pouvaient
avoir d'excessif, je rpondais  peine  son salut, ou je la fixais du
regard sans la saluer, ni russir qu' l'irriter davantage et  faire
qu'elle commena en plus  me trouver insolent et mal lev.

Elle avait maintenant des robes plus lgres, ou du moins plus claires,
et descendait la rue o dj, comme si c'tait le printemps, devant les
troites boutiques intercales entre les vastes faades des vieux htels
aristocratiques,  l'auvent de la marchande de beurre, de fruits, de
lgumes, des stores taient tendus contre le soleil. Je me disais que la
femme que je voyais de loin marcher, ouvrir son ombrelle, traverser la
rue, tait, de l'avis des connaisseurs, la plus grande artiste actuelle
dans l'art d'accomplir ces mouvements et d'en faire quelque chose de
dlicieux. Cependant elle s'avanait ignorante de cette rputation
parse; son corps troit, rfractaire et qui n'en avait rien absorb
tait obliquement cambr sous une charpe de surah violet; ses yeux
maussades et clairs regardaient distraitement devant elle et m'avaient
peut-tre aperu; elle mordait le coin de sa lvre; je la voyais
redresser son manchon, faire l'aumne  un pauvre, acheter un bouquet de
violettes  une marchande, avec la mme curiosit que j'aurais eue 
regarder un grand peintre donner des coups de pinceau. Et quand, arrive
 ma hauteur, elle me faisait un salut auquel s'ajoutait parfois un
mince sourire, c'tait comme si elle et excut pour moi, en y ajoutant
une ddicace, un lavis qui tait un chef-d'oeuvre. Chacune de ses robes
m'apparaissait comme une ambiance naturelle, ncessaire, comme la
projection d'un aspect particulier de son me. Un de ces matins de
carme o elle allait djeuner en ville, je la rencontrai dans une robe
d'un velours rouge clair, laquelle tait lgrement chancre au cou. Le
visage de Mme de Guermantes paraissait rveur sous ses cheveux blonds.
J'tais moins triste que d'habitude parce que la mlancolie de son
expression, l'espce de claustration que la violence de la couleur
mettait autour d'elle et le reste du monde, lui donnaient quelque chose
de malheureux et de solitaire qui me rassurait. Cette robe me semblait
la matrialisation autour d'elle des rayons carlates d'un coeur que je
ne lui connaissais pas et que j'aurais peut-tre pu consoler; rfugie
dans la lumire mystique de l'toffe aux flots adoucis elle me faisait
penser  quelque sainte des premiers ges chrtiens. Alors j'avais honte
d'affliger par ma vue cette martyre. Mais aprs tout la rue est  tout
le monde.

La rue est  tout le monde, reprenais-je en donnant  ces mots un sens
diffrent et en admirant qu'en effet dans la rue populeuse souvent
mouille de pluie, et qui devenait prcieuse comme est parfois la rue
dans les vieilles cits de l'Italie, la duchesse de Guermantes mlt 
la vie publique des moments de sa vie secrte, se montrant ainsi 
chacun, mystrieuse, coudoye de tous, avec la splendide gratuit des
grands chefs-d'oeuvre. Comme je sortais le matin aprs tre rest
veill toute la nuit, l'aprs-midi, mes parents me disaient de me
coucher un peu et de chercher le sommeil. Il n'y a pas besoin pour
savoir le trouver de beaucoup de rflexion, mais l'habitude y est trs
utile et mme l'absence de la rflexion. Or,  ces heures-l, les deux
me faisaient dfaut. Avant de m'endormir je pensais si longtemps que je
ne le pourrais, que, mme endormi, il me restait un peu de pense. Ce
n'tait qu'une lueur dans la presque obscurit, mais elle suffisait pour
faire se reflter dans mon sommeil, d'abord l'ide que je ne pourrais
dormir, puis, reflet de ce reflet, l'ide que c'tait en dormant que
j'avais eu l'ide que je ne dormais pas, puis, par une rfraction
nouvelle, mon veil ...  un nouveau somme o je voulais raconter  des
amis qui taient entrs dans ma chambre que, tout  l'heure en dormant,
j'avais cru que je ne dormais pas. Ces ombres taient  peine
distinctes; il et fallu une grande et bien vaine dlicatesse de
perception pour les saisir. Ainsi plus tard,  Venise, bien aprs le
coucher du soleil, quand il semble qu'il fasse tout  fait nuit, j'ai
vu, grce  l'cho invisible pourtant d'une dernire note de lumire
indfiniment tenue sur les canaux comme par l'effet de quelque pdale
optique, les reflets des palais drouls comme  tout jamais en velours
plus noir sur le gris crpusculaire des eaux. Un de mes rves tait la
synthse de ce que mon imagination avait souvent cherch  se
reprsenter, pendant la veille, d'un certain paysage marin et de son
pass mdival. Dans mon sommeil je voyais une cit gothique au milieu
d'une mer aux flots immobiliss comme sur un vitrail. Un bras de mer
divisait en deux la ville; l'eau verte s'tendait  mes pieds; elle
baignait sur la rive oppose une glise orientale, puis des maisons qui
existaient encore dans le XIVe sicle, si bien qu'aller vers elles,
c'et t remonter le cours des ges. Ce rve o la nature avait appris
l'art, o la mer tait devenue gothique, ce rve o je dsirais, o je
croyais aborder  l'impossible, il me semblait l'avoir dj fait
souvent. Mais comme c'est le propre de ce qu'on imagine en dormant de se
multiplier dans le pass, et de paratre, bien qu'tant nouveau,
familier, je crus m'tre tromp. Je m'aperus au contraire que je
faisais en effet souvent ce rve.

Les amoindrissements mmes qui caractrisent le sommeil se refltaient
dans le mien, mais d'une faon symbolique: je ne pouvais pas dans
l'obscurit distinguer le visage des amis qui taient l, car on dort
les yeux ferms; moi qui me tenais sans fin des raisonnements verbaux en
rvant, ds que je voulais parler  ces amis je sentais le son s'arrter
dans ma gorge, car on ne parle pas distinctement dans le sommeil; je
voulais aller  eux et je ne pouvais pas dplacer mes jambes, car on n'y
marche pas non plus; et tout  coup, j'avais honte de paratre devant
eux, car on dort dshabill. Telle, les yeux aveugles, les lvres
scelles, les jambes lies, le corps nu, la figure du sommeil que
projetait mon sommeil lui-mme avait l'air de ces grandes figures
allgoriques o Giotto a reprsent l'Envie avec un serpent dans la
bouche, et que Swann m'avait donnes.

Saint-Loup vint  Paris pour quelques heures seulement. Tout en
m'assurant qu'il n'avait pas eu l'occasion de parler de moi  sa
cousine: Elle n'est pas gentille du tout, Oriane, me dit-il, en se
trahissant navement, ce n'est plus mon Oriane d'autrefois, on me l'a
change. Je t'assure qu'elle ne vaut pas la peine que tu t'occupes
d'elle. Tu lui fais beaucoup trop d'honneur. Tu ne veux pas que je te
prsente  ma cousine Poictiers? ajouta-t-il sans se rendre compte que
cela ne pourrait me faire aucun plaisir. Voil une jeune femme
intelligente et qui te plairait. Elle a pous mon cousin, le duc de
Poictiers, qui est un bon garon, mais un peu simple pour elle. Je lui
ai parl de toi. Elle m'a demand de t'amener. Elle est autrement jolie
qu'Oriane et plus jeune. C'est quelqu'un de gentil, tu sais, c'est
quelqu'un de bien. C'taient des expressions nouvellement--d'autant
plus ardemment--adoptes par Robert et qui signifiaient qu'on avait une
nature dlicate: Je ne te dis pas qu'elle soit dreyfusarde, il faut
aussi tenir compte de son milieu, mais enfin elle dit: S'il tait
innocent quelle horreur ce serait qu'il ft  l'le du Diable. Tu
comprends, n'est-ce pas? Et puis enfin c'est une personne qui fait
beaucoup pour ses anciennes institutrices, elle a dfendu qu'on les
fasse monter par l'escalier de service. Je t'assure, c'est quelqu'un de
trs bien. Dans le fond Oriane ne l'aime pas parce qu'elle la sent plus
intelligente.

Quoique absorbe par la piti que lui inspirait un valet de pied des
Guermantes--lequel ne pouvait aller voir sa fiance mme quand la
Duchesse tait sortie car cela et t immdiatement rapport par la
loge--Franoise fut navre de ne s'tre pas trouve l au moment de la
visite de Saint-Loup, mais c'est qu'elle maintenant en faisait aussi.
Elle sortait infailliblement les jours o j'avais besoin d'elle. C'tait
toujours pour aller voir son frre, sa nice, et surtout sa propre fille
arrive depuis peu  Paris. Dj la nature familiale de ces visites que
faisait Franoise ajoutait  mon agacement d'tre priv de ses services,
car je prvoyais qu'elle parlerait de chacune comme d'une de ces choses
dont on ne peut se dispenser, selon les lois enseignes 
Saint-Andr-des-Champs. Aussi je n'coutais jamais ses excuses sans une
mauvaise humeur fort injuste et  laquelle venait mettre le comble la
manire dont Franoise disait non pas: j'ai t voir mon frre, j'ai
t voir ma nice, mais: j'ai t voir le frre, je suis entre en
courant donner le bonjour  la nice (ou  ma nice la bouchre).
Quant  sa fille, Franoise et voulu la voir retourner  Combray. Mais
la nouvelle Parisienne, usant, comme une lgante, d'abrviatifs, mais
vulgaires, elle disait que la semaine qu'elle devrait aller passer 
Combray lui semblerait bien longue sans avoir seulement l'Intran. Elle
voulait encore moins aller chez la soeur de Franoise dont la province
tait montagneuse, car les montagnes, disait la fille de Franoise en
donnant  intressant un sens affreux et nouveau, ce n'est gure
intressant. Elle ne pouvait se dcider  retourner  Msglise o le
monde est si bte, o, au march, les commres, les ptrousses se
dcouvriraient un cousinage avec elle et diraient: Tiens, mais c'est-il
pas la fille au dfunt Bazireau? Elle aimerait mieux mourir que de
retourner se fixer l-bas, maintenant qu'elle avait got  la vie de
Paris, et Franoise, traditionaliste, souriait pourtant avec
complaisance  l'esprit d'innovation qu'incarnait la nouvelle
Parisienne quand elle disait: Eh bien, mre, si tu n'as pas ton jour
de sortie, tu n'as qu' m'envoyer un pneu.

Le temps tait redevenu froid. Sortir? pourquoi? pour prendre la
crve, disait Franoise qui aimait mieux rester  la maison pendant la
semaine que sa fille, le frre et la bouchre taient alls passer 
Combray. D'ailleurs, dernire sectatrice en qui survct obscurment la
doctrine de ma tante Lonie--sachant la physique,--Franoise ajoutait en
parlant de ce temps hors de saison: C'est le restant de la colre de
Dieu! Mais je ne rpondais  ses plaintes que par un sourire plein de
langueur, d'autant plus indiffrent  ces prdictions que, de toutes
manires, il ferait beau pour moi; dj je voyais briller le soleil du
matin sur la colline de Fiesole, je me chauffais  ses rayons; leur
force m'obligeait  ouvrir et  fermer  demi les paupires, en
souriant, et, comme des veilleuses d'albtre, elles se remplissaient
d'une lueur rose. Ce n'tait pas seulement les cloches qui revenaient
d'Italie, l'Italie tait venue avec elles. Mes mains fidles ne
manqueraient pas de fleurs pour honorer l'anniversaire du voyage que
j'avais d faire jadis, car depuis qu' Paris le temps tait redevenu
froid, comme une autre anne au moment de nos prparatifs de dpart  la
fin du carme, dans l'air liquide et glacial qui les baignait les
marronniers, les platanes des boulevards, l'arbre de la cour de notre
maison, entr'ouvraient dj leurs feuilles comme dans une coupe d'eau
pure les narcisses, les jonquilles, les anmones du Ponte-Vecchio.

Mon pre nous avait racont qu'il savait maintenant par A.J. o allait
M. de Noirpois quand il le rencontrait dans la maison.

--C'est chez Mme de Villeparisis, il la connat beaucoup, je n'en savais
rien. Il parat que c'est une personne dlicieuse, une femme suprieure.
Tu devrais aller la voir, me dit-il. Du reste, j'ai t trs tonn. Il
m'a parl de M. de Guermantes comme d'un homme tout  fait distingu: je
l'avais toujours pris pour une brute. Il parat qu'il sait infiniment de
choses, qu'il a un got parfait, il est seulement trs fier de son nom
et de ses alliances. Mais du reste, au dire de Noirpois, sa situation
est norme, non seulement ici, mais partout en Europe. Il parat que
l'empereur d'Autriche, l'empereur de Russie le traitent tout  fait en
ami. Le pre Noirpois m'a dit que Mme de Villeparisis t'aimait beaucoup
et que tu ferais dans son salon la connaissance de gens intressants. Il
m'a fait un grand loge de toi, tu le retrouveras chez elle et il
pourrait tre pour toi d'un bon conseil mme si tu dois crire. Car je
vois que tu ne feras pas autre chose. On peut trouver cela une belle
carrire, moi ce n'est pas ce que j'aurais prfr pour toi, mais tu
seras bientt un homme, nous ne serons pas toujours auprs de toi, et il
ne faut pas que nous t'empchions de suivre ta vocation.

Si, au moins, j'avais pu commencer  crire! Mais quelles que fussent
les conditions dans lesquelles j'abordasse ce projet (de mme, hlas!
que celui de ne plus prendre d'alcool, de me coucher de bonne heure, de
dormir, de me bien porter), que ce ft avec emportement, avec mthode,
avec plaisir, en me privant d'une promenade, en l'ajournant et en la
rservant comme rcompense, en profitant d'une heure de bonne sant, en
utilisant l'inaction force d'un jour de maladie, ce qui finissait
toujours par sortir de mes efforts, c'tait une page blanche, vierge de
toute criture, inluctable comme cette carte force que dans certains
tours on finit fatalement par tirer, de quelque faon qu'on et
pralablement brouill le jeu. Je n'tais que l'instrument d'habitudes
de ne pas travailler, de ne pas me coucher, de ne pas dormir, qui
devaient se raliser cote que cote; si je ne leur rsistais pas, si je
me contentais du prtexte qu'elles tiraient de la premire circonstance
venue que leur offrait ce jour-l pour les laisser agir  leur guise, je
m'en tirais sans trop de dommage, je reposais quelques heures tout de
mme,  la fin de la nuit, je lisais un peu, je ne faisais pas trop
d'excs; mais si je voulais les contrarier, si je prtendais entrer tt
dans mon lit, ne boire que de l'eau, travailler, elles s'irritaient,
elles avaient recours aux grands moyens, elles me rendaient tout  fait
malade, j'tais oblig de doubler la dose d'alcool, je ne me mettais pas
au lit de deux jours, je ne pouvais mme plus lire, et je me promettais
une autre fois d'tre plus raisonnable, c'est--dire moins sage, comme
une victime qui se laisse voler de peur, si elle rsiste, d'tre
assassine.

Mon pre dans l'intervalle avait rencontr une fois ou deux M. de
Guermantes, et maintenant que M. de Norpois lui avait dit que le duc
tait un homme remarquable, il faisait plus attention  ses paroles.
Justement ils parlrent, dans la cour, de Mme de Villeparisis. Il m'a
dit que c'tait sa tante; il prononce Viparisi. Il m'a dit qu'elle tait
extraordinairement intelligente. Il a mme ajout qu'elle tenait un
_bureau d'esprit_, ajouta mon pre impressionn par le vague de cette
expression qu'il avait bien lue une ou deux fois dans des Mmoires, mais
 laquelle il n'attachait pas un sens prcis. Ma mre avait tant de
respect pour lui que, le voyant ne pas trouver indiffrent que Mme de
Villeparisis tnt bureau d'esprit, elle jugea que ce fait tait de
quelque consquence. Bien que par ma grand'mre elle st de tout temps
ce que valait exactement la marquise, elle s'en fit immdiatement une
ide plus avantageuse. Ma grand'mre, qui tait un peu souffrante, ne
fut pas d'abord favorable  la visite, puis s'en dsintressa. Depuis
que nous habitions notre nouvel appartement, Mme de Villeparisis lui
avait demand plusieurs fois d'aller la voir. Et toujours ma grand'mre
avait rpondu qu'elle ne sortait pas en ce moment, dans une de ces
lettres que, par une habitude nouvelle et que nous ne comprenions pas,
elle ne cachetait plus jamais elle-mme et laissait  Franoise le soin
de fermer. Quant  moi, sans bien me reprsenter ce bureau d'esprit,
je n'aurais pas t trs tonn de trouver la vieille dame de Balbec
installe devant un bureau, ce qui, du reste, arriva.

Mon pre aurait bien voulu par surcrot savoir si l'appui de
l'Ambassadeur lui vaudrait beaucoup de voix  l'Institut o il comptait
se prsenter comme membre libre. A vrai dire, tout en n'osant pas douter
de l'appui de M. de Norpois, il n'avait pourtant pas de certitude. Il
avait cru avoir affaire  de mauvaises langues quand on lui avait dit au
ministre que M. de Norpois dsirant tre seul  y reprsenter
l'Institut, ferait tous les obstacles possibles  une candidature qui,
d'ailleurs, le gnerait particulirement en ce moment o il en soutenait
une autre. Pourtant, quand M. Leroy-Beaulieu lui avait conseill de se
prsenter et avait supput ses chances, avait-il t impressionn de
voir que, parmi les collgues sur qui il pouvait compter en cette
circonstance, l'minent conomiste n'avait pas cit M. de Norpois. Mon
pre n'osait poser directement la question  l'ancien ambassadeur mais
esprait que je reviendrais de chez Mme de Villeparisis avec son
lection faite. Cette visite tait imminente. La propagande de M. de
Norpois, capable en effet d'assurer  mon pre les deux tiers de
l'Acadmie, lui paraissait d'ailleurs d'autant plus probable que
l'obligeance de l'Ambassadeur tait proverbiale, les gens qui l'aimaient
le moins reconnaissant que personne n'aimait autant que lui  rendre
service. Et, d'autre part, au ministre sa protection s'tendait sur mon
pre d'une faon beaucoup plus marque que sur tout autre fonctionnaire.

Mon pre fit une autre rencontre mais qui, celle-l, lui causa un
tonnement, puis une indignation extrmes. Il passa dans la rue prs de
Mme Sazerat, dont la pauvret relative rduisait la vie  Paris  de
rares sjours chez une amie. Personne autant que Mme Sazerat n'ennuyait
mon pre, au point que maman tait oblige une fois par an de lui dire
d'une voix douce et suppliante: Mon ami, il faudrait bien que j'invite
une fois Mme Sazerat, elle ne restera pas tard et mme: coute, mon
ami, je vais te demander un grand sacrifice, va faire une petite visite
 Mme Sazerat. Tu sais que je n'aime pas t'ennuyer, mais ce serait si
gentil de ta part. Mon pre riait, se fchait un peu, et allait faire
cette visite. Malgr donc que Mme Sazerat ne le divertt pas, mon pre,
la rencontrant, alla vers elle en se dcouvrant, mais,  sa profonde
surprise, Mme Sazerat se contenta d'un salut glac, forc par la
politesse envers quelqu'un qui est coupable d'une mauvaise action ou est
condamn  vivre dsormais dans un hmisphre diffrent. Mon pre tait
rentr fch, stupfait. Le lendemain ma mre rencontra Mme Sazerat
dans un salon. Celle-ci ne lui tendit pas la main et lui sourit d'un air
vague et triste comme  une personne avec qui on a jou dans son
enfance, mais avec qui on a cess depuis lors toutes relations parce
qu'elle a men une vie de dbauches, pous un forat ou, qui pis est,
un homme divorc. Or de tous temps mes parents accordaient et
inspiraient  Mme Sazerat l'estime la plus profonde. Mais (ce que ma
mre ignorait) Mme Sazerat, seule de son espce  Combray, tait
dreyfusarde. Mon pre, ami de M. Mline, tait convaincu de la
culpabilit de Dreyfus. Il avait envoy promener avec mauvaise humeur
des collgues qui lui avaient demand de signer une liste rvisionniste.
Il ne me reparla pas de huit jours quand il apprit que j'avais suivi une
ligne de conduite diffrente. Ses opinions taient connues. On n'tait
pas loin de le traiter de nationaliste. Quant  ma grand' mre que seule
de la famille paraissait devoir enflammer un doute gnreux, chaque fois
qu'on lui parlait de l'innocence possible de Dreyfus, elle avait un
hochement de tte dont nous ne comprenions pas alors le sens, et qui
tait semblable  celui d'une personne qu'on vient dranger dans des
penses plus srieuses. Ma mre, partage entre son amour pour mon pre
et l'espoir que je fusse intelligent, gardait une indcision qu'elle
traduisait par le silence. Enfin mon grand-pre, adorant l'arme (bien
que ses obligations de garde national eussent t le cauchemar de son
ge mr), ne voyait jamais  Combray un rgiment dfiler devant la
grille sans se dcouvrir quand passaient le colonel et le drapeau. Tout
cela tait assez pour que Mme Sazerat, qui connaissait  fond la vie de
dsintressement et d'honneur de mon pre et de mon grand-pre, les
considrt comme des suppts de l'Injustice. On pardonne les crimes
individuels, mais non la participation  un crime collectif. Ds qu'elle
le sut antidreyfusard, elle mit entre elle et lui des continents et des
sicles. Ce qui explique qu' une pareille distance dans le temps et
dans l'espace, son salut ait paru imperceptible  mon pre et qu'elle
n'et pas song  une poigne de main et  des paroles lesquelles
n'eussent pu franchir les mondes qui les sparaient.

Saint-Loup, devant venir  Paris, m'avait promis de me mener chez Mme de
Villeparisis o j'esprais, sans le lui avoir dit, que nous
rencontrerions Mme de Guermantes. Il me demanda de djeuner au
restaurant avec sa matresse que nous conduirions ensuite  une
rptition. Nous devions aller la chercher le matin, aux environs de
Paris o elle habitait.

J'avais demand  Saint-Loup que le restaurant o nous djeunerions
(dans la vie des jeunes nobles qui dpensent de l'argent le restaurant
joue un rle aussi important que les caisses d'toffe dans les contes
arabes) ft de prfrence celui o Aim m'avait annonc qu'il devait
entrer comme matre d'htel en attendant la saison de Balbec. C'tait un
grand charme pour moi qui rvais  tant de voyages et en faisais si peu,
de revoir quelqu'un qui faisait partie plus que de mes souvenirs de
Balbec, mais de Balbec mme, qui y allait tous les ans, qui, quand la
fatigue ou mes cours me foraient  rester  Paris, n'en regardait pas
moins, pendant les longues fins d'aprs-midi de juillet, en attendant
que les clients vinssent dner, le soleil descendre et se coucher dans
la mer,  travers les panneaux de verre de la grande salle  manger
derrire lesquels,  l'heure o il s'teignait, les ailes immobiles des
vaisseaux lointains et bleutres avaient l'air de papillons exotiques et
nocturnes dans une vitrine. Magntis lui-mme par son contact avec le
puissant aimant de Balbec, ce matre d'htel devenait  son tour aimant
pour moi. J'esprais en causant avec lui tre dj en communication avec
Balbec, avoir ralis sur place un peu du charme du voyage.

Je quittai ds le matin la maison, o je laissai Franoise gmissante
parce que le valet de pied fianc n'avait pu encore une fois, la veille
au soir, aller voir sa promise. Franoise l'avait trouv en pleurs; il
avait failli aller gifler le concierge, mais s'tait contenu, car il
tenait  sa place.

Avant d'arriver chez Saint-Loup, qui devait m'attendre devant sa porte,
je rencontrai Legrandin, que nous avions perdu de vue depuis Combray et
qui, tout grisonnant maintenant, avait gard son air jeune et candide.
Il s'arrta.

--Ah! vous voil, me dit-il, homme chic, et en redingote encore! Voil
une livre dont mon indpendance ne s'accommoderait pas. Il est vrai que
vous devez tre un mondain, faire des visites! Pour aller rver comme je
le fais devant quelque tombe  demi dtruite, ma lavallire et mon
veston ne sont pas dplacs. Vous savez que j'estime la jolie qualit de
votre me; c'est vous dire combien je regrette que vous alliez la renier
parmi les Gentils. En tant capable de rester un instant dans
l'atmosphre nausabonde, irrespirable pour moi, des salons, vous rendez
contre votre avenir la condamnation, la damnation du Prophte. Je vois
cela d'ici, vous frquentez les coeurs lgers, la socit des
chteaux; tel est le vice de la bourgeoisie contemporaine. Ah! les
aristocrates, la Terreur a t bien coupable de ne pas leur couper le
cou  tous. Ce sont tous de sinistres crapules quand ce ne sont pas tout
simplement de sombres idiots. Enfin, mon pauvre enfant, si cela vous
amuse! Pendant que vous irez  quelque _five o'clock_, votre vieil ami
sera plus heureux que vous, car seul dans un faubourg, il regardera
monter dans le ciel violet la lune rose. La vrit est que je
n'appartiens gure  cette Terre o je me sens si exil; il faut toute
la force de la loi de gravitation pour m'y maintenir et que je ne
m'vade pas dans une autre sphre. Je suis d'une autre plante. Adieu,
ne prenez pas en mauvaise part la vieille franchise du paysan de la
Vivonne qui est aussi rest le paysan du Danube. Pour vous prouver que
je fais cas de vous, je vais vous envoyer mon dernier roman. Mais vous
n'aimerez pas cela; ce n'est pas assez dliquescent, assez fin de sicle
pour vous, c'est trop franc, trop honnte; vous, il vous faut du
Bergotte, vous l'avez avou, du faisand pour les palais blass de
jouisseurs raffins. On doit me considrer dans votre groupe comme un
vieux troupier; j'ai le tort de mettre du coeur dans ce que j'cris,
cela ne se porte plus; et puis la vie du peuple ce n'est pas assez
distingu pour intresser vos snobinettes. Allons, tchez de vous
rappeler quelquefois la parole du Christ: Faites cela et vous vivrez.
Adieu, ami.

Ce n'est pas de trop mauvaise humeur contre Legrandin que je le quittai.
Certains souvenirs sont comme des amis communs, ils savent faire des
rconciliations; jet au milieu des champs sems de boutons d'or o
s'entassaient les ruines fodales, le petit pont de bois nous unissait,
Legrandin et moi, comme les deux bords de la Vivonne.

Ayant quitt Paris o, malgr le printemps commenant, les arbres des
boulevards taient  peine pourvus de leurs premires feuilles, quand le
train de ceinture nous arrta, Saint-Loup et moi, dans le village de
banlieue o habitait sa matresse, ce fut un merveillement de voir
chaque jardinet pavois par les immenses reposoirs blancs des arbres
fruitiers en fleurs. C'tait comme une des ftes singulires, potiques,
phmres et locales qu'on vient de trs loin contempler  poques
fixes, mais celle-l donne par la nature. Les fleurs des cerisiers sont
si troitement colles aux branches, comme un blanc fourreau, que de
loin, parmi les arbres qui n'taient presque ni fleuris, ni feuillus, on
aurait pu croire, par ce jour de soleil encore si froid, que c'tait de
la neige, fondue ailleurs, qui tait encore reste aprs les arbustes.
Mais les grands poiriers enveloppaient chaque maison, chaque modeste
cour, d'une blancheur plus vaste, plus unie, plus clatante et comme si
tous les logis, tous les enclos du village fussent en train de faire, 
la mme date, leur premire communion.

Ces villages des environs de Paris gardent encore  leurs portes des
parcs du XVIIe et du XVIIIe sicle, qui furent les folies des
intendants et des favorites. Un horticulteur avait utilis l'un d'eux
situ en contre-bas de la route pour la culture des arbres fruitiers (ou
peut-tre conserv simplement le dessin d'un immense verger de ce
temps-l). Cultivs en quinconces, ces poiriers, plus espacs, moins
avancs que ceux que j'avais vus, formaient de grands
quadrilatres--spars par des murs bas--de fleurs blanches sur chaque
ct desquels la lumire venait se peindre diffremment, si bien que
toutes ces chambres sans toit et en plein air avaient l'air d'tre
celles du Palais du Soleil, tel qu'on aurait pu le retrouver dans
quelque Crte; et elles faisaient penser aussi aux chambres d'un
rservoir ou de telles parties de la mer que l'homme pour quelque pche
ou ostriculture subdivise, quand on voyait des branches, selon
l'exposition, la lumire venir se jouer sur les espaliers comme sur les
eaux printanires et faire dferler a et l, tincelant parmi le
treillage  claire-voie et rempli d'azur des branches, l'cume
blanchissante d'une fleur ensoleille et mousseuse.

C'tait un village ancien, avec sa vieille mairie cuite et dore devant
laquelle, en guise de mts de cocagne et d'oriflammes, trois grands
poiriers taient, comme pour une fte civique et locale, galamment
pavoiss de satin blanc.

Jamais Robert ne me parla plus tendrement de son amie que pendant ce
trajet. Seule elle avait des racines dans son coeur; l'avenir qu'il
avait dans l'arme, sa situation mondaine, sa famille, tout cela ne lui
tait pas indiffrent certes, mais ne comptait en rien auprs des
moindres choses qui concernaient sa matresse. Cela seul avait pour lui
du prestige, infiniment plus de prestige que les Guermantes et tous les
rois de la terre. Je ne sais pas s'il se formulait  lui-mme qu'elle
tait d'une essence suprieure  tout, mais je sais qu'il n'avait de
considration, de souci, que pour ce qui la touchait. Par elle, il tait
capable de souffrir, d'tre heureux, peut-tre de tuer. Il n'y avait
vraiment d'intressant, de passionnant pour lui, que ce que voulait, ce
que ferait sa matresse, que ce qui se passait, discernable tout au plus
par des expressions fugitives, dans l'espace troit de son visage et
sous son front privilgi. Si dlicat pour tout le reste, il envisageait
la perspective d'un brillant mariage, seulement pour pouvoir continuer 
l'entretenir,  la garder. Si on s'tait demand  quel prix il
l'estimait, je crois qu'on n'et jamais pu imaginer un prix assez lev.
S'il ne l'pousait pas c'est parce qu'un instinct pratique lui faisait
sentir que, ds qu'elle n'aurait plus rien  attendre de lui, elle le
quitterait ou du moins vivrait  sa guise, et qu'il fallait la tenir par
l'attente du lendemain. Car il supposait que peut-tre elle ne l'aimait
pas. Sans doute, l'affection gnrale appele amour devait le
forcer--comme elle fait pour tous les hommes-- croire par moments
qu'elle l'aimait. Mais pratiquement il sentait que cet amour qu'elle
avait pour lui n'empchait pas qu'elle ne restt avec lui qu' cause de
son argent, et que le jour o elle n'aurait plus rien  attendre de lui
elle s'empresserait (victime des thories de ses amis de la littrature
et tout en l'aimant, pensait-il) de le quitter.

--Je lui ferai aujourd'hui, si elle est gentille, me dit-il, un cadeau
qui lui fera plaisir. C'est un collier qu'elle a vu chez Boucheron.
C'est un peu cher pour moi en ce moment: trente mille francs. Mais ce
pauvre loup, elle n'a pas tant de plaisir dans la vie. Elle va tre
joliment contente. Elle m'en avait parl et elle m'avait dit qu'elle
connaissait quelqu'un qui le lui donnerait peut-tre. Je ne crois pas
que ce soit vrai, mais je me suis  tout hasard entendu avec Boucheron,
qui est le fournisseur de ma famille, pour qu'il me le rserve. Je suis
heureux de penser que tu vas la voir; elle n'est pas extraordinaire
comme figure, tu sais (je vis bien qu'il pensait tout le contraire et ne
disait cela que pour que mon admiration ft plus grande), elle a surtout
un jugement merveilleux; devant toi elle n'osera peut-tre pas beaucoup
parler, mais je me rjouis d'avance de ce qu'elle me dira ensuite de
toi; tu sais, elle dit des choses qu'on peut approfondir indfiniment,
elle a vraiment quelque chose de pythique.

Pour arriver  la maison qu'elle habitait, nous longions de petits
jardins, et je ne pouvais m'empcher de m'arrter, car ils avaient toute
une floraison de cerisiers et de poiriers; sans doute vides et inhabits
hier encore comme une proprit qu'on n'a pas loue, ils taient
subitement peupls et embellis par ces nouvelles venues arrives de la
veille et dont  travers les grillages on apercevait les belles robes
blanches au coin des alles.

--coute, puisque je vois que tu veux regarder tout cela, tre potique,
me dit Robert, attends-moi l, mon amie habite tout prs, je vais aller
la chercher.

En l'attendant je fis quelques pas, je passais devant de modestes
jardins. Si je levais la tte, je voyais quelquefois des jeunes filles
aux fentres, mais mme en plein air et  la hauteur d'un petit tage,
a et l, souples et lgres, dans leur frache toilette mauve,
suspendues dans les feuillages, de jeunes touffes de lilas se laissaient
balancer par la brise sans s'occuper du passant qui levait les yeux
jusqu' leur entresol de verdure. Je reconnaissais en elles les pelotons
violets disposs  l'entre du parc de M. Swann, pass la petite
barrire blanche, dans les chauds aprs-midi du printemps, pour une
ravissante tapisserie provinciale. Je pris un sentier qui aboutissait 
une prairie. Un air froid y soufflait vif comme  Combray, mais, au
milieu de la terre grasse, humide et campagnarde qui et pu tre au bord
de la Vivonne, n'en avait pas moins surgi, exact au rendez-vous comme
toute la bande de ses compagnons, un grand poirier blanc qui agitait en
souriant et opposait au soleil, comme un rideau de lumire matrialise
et palpable, ses fleurs convulses par la brise, mais lisses et glaces
d'argent par les rayons.

Tout  coup, Saint-Loup apparut accompagn de sa matresse et alors,
dans cette femme qui tait pour lui tout l'amour, toutes les douceurs
possibles de la vie, dont la personnalit mystrieusement enferme dans
un corps comme dans un Tabernacle tait l'objet encore sur lequel
travaillait sans cesse l'imagination de mon ami, qu'il sentait qu'il ne
connatrait jamais, dont il se demandait perptuellement ce qu'elle
tait en elle-mme, derrire le voile des regards et de la chair, dans
cette femme, je reconnus  l'instant Rachel quand du Seigneur, celle
qui, il y a quelques annes--les femmes changent si vite de situation
dans ce monde-l, quand elles en changent--disait  la maquerelle:
Alors, demain soir, si vous avez besoin de moi pour quelqu'un, vous me
ferez chercher.

Et quand on tait venu la chercher en effet, et qu'elle se trouvait
seule dans la chambre avec ce quelqu'un, elle savait si bien ce qu'on
voulait d'elle, qu'aprs avoir ferm  clef, par prcaution de femme
prudente, ou par geste rituel, elle commenait  ter toutes ses
affaires, comme on fait devant le docteur qui va vous ausculter, et ne
s'arrtant en route que si le quelqu'un, n'aimant pas la nudit, lui
disait qu'elle pouvait garder sa chemise, comme certains praticiens qui,
ayant l'oreille trs fine et la crainte de faire se refroidir leur
malade, se contentent d'couter la respiration et le battement du coeur
 travers un linge. A cette femme dont toute la vie, toutes les penses,
tout le pass, tous les hommes par qui elle avait pu tre possde,
m'taient chose si indiffrente que, si elle me l'et conte, je ne
l'eusse coute que par politesse et  peine entendue, je sentis que
l'inquitude, le tourment, l'amour de Saint-Loup s'taient appliqus
jusqu' faire--de ce qui tait pour moi un jouet mcanique--un objet de
souffrances infinies, le prix mme de l'existence. Voyant ces deux
lments dissocis (parce que j'avais connu Rachel quand du Seigneur
dans une maison de passe), je comprenais que bien des femmes pour
lesquelles des hommes vivent, souffrent, se tuent, peuvent tre en
elles-mmes ou pour d'autres ce que Rachel tait pour moi. L'ide qu'on
pt avoir une curiosit douloureuse  l'gard de sa vie me stupfiait.
J'aurais pu apprendre bien des coucheries d'elle  Robert, lesquelles me
semblaient la chose la plus indiffrente du monde. Et combien elles
l'eussent pein! Et que n'avait-il pas donn pour les connatre, sans y
russir!

Je me rendais compte de tout ce qu'une imagination humaine peut mettre
derrire un petit morceau de visage comme tait celui de cette femme, si
c'est l'imagination qui l'a connue d'abord; et, inversement, en quels
misrables lments matriels et dnus de toute valeur pouvait se
dcomposer ce qui tait le but de tant de rveries, si, au contraire,
cela avait t, connue d'une manire oppose, par la connaissance la
plus triviale. Je comprenais que ce qui m'avait paru ne pas valoir vingt
francs quand cela m'avait t offert pour vingt francs dans la maison de
passe, o c'tait seulement pour moi une femme dsireuse de gagner vingt
francs, peut valoir plus qu'un million, que la famille, que toutes les
situation envies, si on a commenc par imaginer en elle un tre
inconnu, curieux  connatre, difficile  saisir,  garder. Sans doute
c'tait le mme mince et troit visage que nous voyions Robert et moi.
Mais nous tions arrivs  lui par les deux routes opposes qui ne
communiqueront jamais, et nous n'en verrions jamais la mme face. Ce
visage, avec ses regards, ses sourires, les mouvements de sa bouche, moi
je l'avais connu du dehors comme tant celui d'une femme quelconque qui
pour vingt francs ferait tout ce que je voudrais. Aussi les regards, les
sourires, les mouvements de bouche m'avaient paru seulement
significatifs d'actes gnraux, sans rien d'individuel, et sous eux je
n'aurais pas eu la curiosit de chercher une personne. Mais ce qui
m'avait en quelque sorte t offert au dpart, ce visage consentant,
'avait t pour Robert un point d'arrive vers lequel il s'tait dirig
 travers combien d'espoirs, de doutes, de soupons, de rves. Il
donnait plus d'un million pour avoir, pour que ne ft pas offert 
d'autres, ce qui m'avait t offert comme  chacun pour vingt francs.
Pour quel motif, cela, il ne l'avait pas eu  ce prix, peut tenir au
hasard d'un instant, d'un instant pendant lequel celle qui semblait
prte  se donner se drobe, ayant peut-tre un rendez-vous, quelque
raison qui la rende plus difficile ce jour-l. Si elle a affaire  un
sentimental, mme si elle ne s'en aperoit pas, et surtout si elle s'en
aperoit, un jeu terrible commence. Incapable de surmonter sa dception,
de se passer de cette femme, il la relance, elle le fuit, si bien qu'un
sourire qu'il n'osait plus esprer est pay mille fois ce qu'eussent d
l'tre les dernires faveurs. Il arrive mme parfois dans ce cas, quand
on a eu, par un mlange de navet dans le jugement et de lchet devant
la souffrance, la folie de faire d'une fille une inaccessible idole, que
ces dernires faveurs, ou mme le premier baiser, on ne l'obtiendra
jamais, on n'ose mme plus le demander pour ne pas dmentir des
assurances de platonique amour. Et c'est une grande souffrance alors de
quitter la vie sans avoir jamais su ce que pouvait tre le baiser de la
femme qu'on a le plus aime. Les faveurs de Rachel, Saint-Loup pourtant
avait russi par chance  les avoir toutes. Certes, s'il avait su
maintenant qu'elles avaient t offertes  tout le monde pour un louis,
il et sans doute terriblement souffert, mais n'et pas moins donn un
million pour les conserver, car tout ce qu'il et appris n'et pas pu le
faire sortir--car cela est au-dessus des forces de l'homme et ne peut
arriver que malgr lui par l'action de quelque grande loi naturelle--de
la route dans laquelle il tait et d'o ce visage ne pouvait lui
apparatre qu' travers les rves qu'il avait forms, d'o ces regards,
ces sourires, ce mouvement de bouche taient pour lui la seule
rvlation d'une personne dont il aurait voulu connatre la vraie nature
et possder  lui seul les dsirs. L'immobilit de ce mince visage,
comme celle d'une feuille de papier soumise aux colossales pressions de
deux atmosphres, me semblait quilibre par deux infinis qui venaient
aboutir  elle sans se rencontrer, car elle les sparait. Et en effet,
la regardant tous les deux, Robert et moi, nous ne la voyions pas du
mme ct du mystre.

Ce n'tait pas Rachel quand du Seigneur qui me semblait peu de chose,
c'tait la puissance de l'imagination humaine, l'illusion sur laquelle
reposaient les douleurs de l'amour, que je trouvais grandes. Robert vit
que j'avais l'air mu. Je dtournai les yeux vers les poiriers et les
cerisiers du jardin d'en face pour qu'il crt que c'tait leur beaut
qui me touchait. Et elle me touchait un peu de la mme faon, elle
mettait aussi prs de moi de ces choses qu'on ne voit pas qu'avec ses
yeux, mais qu'on sent dans son coeur. Ces arbustes que j'avais vus dans
le jardin, en les prenant pour des dieux trangers, ne m'tais-je pas
tromp comme Madeleine quand, dans un autre jardin, un jour dont
l'anniversaire allait bientt venir, elle vit une forme humaine et crut
que c'tait le jardinier? Gardiens des souvenirs de l'ge d'or, garants
de la promesse que la ralit n'est pas ce qu'on croit, que la splendeur
de la posie, que l'clat merveilleux de l'innocence peuvent y
resplendir et pourront tre la rcompense que nous nous efforcerons de
mriter, les grandes cratures blanches merveilleusement penches
au-dessus de l'ombre propice  la sieste,  la pche,  la lecture,
n'tait-ce pas plutt des anges? J'changeais quelques mots avec la
matresse de Saint-Loup. Nous coupmes par le village. Les maisons en
taient sordides. Mais  ct des plus misrables, de celles qui avaient
un air d'avoir t brles par une pluie de salptre, un mystrieux
voyageur, arrt pour un jour dans la cit maudite, un ange
resplendissant se tenait debout, tendant largement sur elle
l'blouissante protection de ses ailes d'innocence en fleurs: c'tait un
poirier. Saint-Loup fit quelques pas en avant avec moi:

--J'aurais aim que nous puissions, toi et moi, attendre ensemble,
j'aurais mme t plus content de djeuner seul avec toi, et que nous
restions seuls jusqu'au moment d'aller chez ma tante. Mais ma pauvre
gosse, a lui fait tant de plaisir, et elle est si gentille pour moi, tu
sais, je n'ai pu lui refuser. Du reste, elle te plaira, c'est une
littraire, une vibrante, et puis c'est une chose si gentille de
djeuner avec elle au restaurant, elle est si agrable, si simple,
toujours contente de tout.

Je crois pourtant que, prcisment ce matin-l, et probablement pour la
seule fois, Robert s'vada un instant hors de la femme que, tendresse
aprs tendresse, il avait lentement compose, et aperut tout d'un coup
 quelque distance de lui une autre Rachel, un double d'elle, mais
absolument diffrent et qui figurait une simple petite grue. Quittant le
beau verger, nous allions prendre le train pour rentrer  Paris quand,
 la gare, Rachel, marchant  quelques pas de nous, fut reconnue et
interpelle par de vulgaires poules comme elle tait et qui d'abord,
la croyant seule, lui crirent: Tiens, Rachel, tu montes avec nous?
Lucienne et Germaine sont dans le wagon et il y a justement encore de la
place; viens, on ira ensemble au skating, et s'apprtaient  lui
prsenter deux calicots, leurs amants, qui les accompagnaient, quand,
devant l'air lgrement gn de Rachel, elles levrent curieusement les
yeux un peu plus loin, nous aperurent et s'excusant lui dirent adieu en
recevant d'elle un adieu aussi, un peu embarrass mais amical. C'taient
deux pauvres petites poules, avec des collets en fausse loutre, ayant 
peu prs l'aspect qu'avait Rachel quand Saint-Loup l'avait rencontre la
premire fois. Il ne les connaissait pas, ni leur nom, et voyant
qu'elles avaient l'air trs lies avec son amie, eut l'ide que celle-ci
avait peut-tre eu sa place, l'avait peut-tre encore, dans une vie
insouponne de lui, fort diffrente de celle qu'il menait avec elle,
une vie o on avait les femmes pour un louis tandis qu'il donnait plus
de cent mille francs par an  Rachel. Il ne fit pas qu'entrevoir cette
vie, mais aussi au milieu une Rachel tout autre que celle qu'il
connaissait, une Rachel pareille  ces deux petites poules, une Rachel 
vingt francs. En somme Rachel s'tait un instant ddouble pour lui, il
avait aperu  quelque distance de sa Rachel la Rachel petite poule, la
Rachel relle,  supposer que la Rachel poule ft plus relle que
l'autre. Robert eut peut-tre l'ide alors que cet enfer o il vivait,
avec la perspective et la ncessit d'un mariage riche, d'une vente de
son nom, pour pouvoir continuer  donner cent mille francs par an 
Rachel, il aurait peut-tre pu s'en arracher aisment, et avoir les
faveurs de sa matresse, comme ces calicots celles de leurs grues, pour
peu de chose. Mais comment faire? Elle n'avait dmrit en rien. Moins
comble, elle serait moins gentille, ne lui dirait plus, ne lui crirait
plus de ces choses qui le touchaient tant et qu'il citait avec un peu
d'ostentation  ses camarades, en prenant soin de faire remarquer
combien c'tait gentil d'elle, mais en omettant qu'il l'entretenait
fastueusement, mme qu'il lui donnt quoi que ce ft, que ces ddicaces
sur une photographie ou cette formule pour terminer une dpche, c'tait
la transmutation sous sa forme la plus rduite et la plus prcieuse de
cent mille francs. S'il se gardait de dire que ces rares gentillesses de
Rachel taient payes par lui, il serait faux--et pourtant ce
raisonnement simpliste, on en use absurdement pour tous les amants qui
casquent, pour tant de maris--de dire que c'tait par amour-propre, par
vanit. Saint-Loup tait assez intelligent pour se rendre compte que
tous les plaisirs de la vanit, il les aurait trouvs aisment et
gratuitement dans le monde, grce  son grand nom,  son joli visage, et
que sa liaison avec Rachel, au contraire, tait ce qui l'avait mis un
peu hors du monde, faisait qu'il y tait moins cot. Non, cet
amour-propre  vouloir paratre avoir gratuitement les marques
apparentes de prdilection de celle qu'on aime, c'est simplement un
driv de l'amour, le besoin de se reprsenter  soi-mme et aux autres
comme aim par ce qu'on aime tant. Rachel se rapprocha de nous, laissant
les deux poules monter dans leur compartiment; mais, non moins que la
fausse loutre de celles-ci et l'air guind des calicots, les noms de
Lucienne et de Germaine maintinrent un instant la Rachel nouvelle. Un
instant il imagina une vie de la place Pigalle, avec des amis inconnus,
des bonnes fortunes sordides, des aprs-midi de plaisirs nafs,
promenade ou partie de plaisir, dans ce Paris o l'ensoleillement des
rues depuis le boulevard de Clichy ne lui sembla pas le mme que la
clart solaire o il se promenait avec sa matresse, mais devoir tre
autre, car l'amour, et la souffrance qui fait un avec lui, ont, comme
l'ivresse, le pouvoir de diffrencier pour nous les choses. Ce fut
presque comme un Paris inconnu au milieu de Paris mme qu'il souponna,
sa liaison lui apparut comme l'exploration d'une vie trange, car si
avec lui Rachel tait un peu semblable  lui-mme, pourtant c'tait bien
une partie de sa vie relle que Rachel vivait avec lui, mme la partie
la plus prcieuse  cause des sommes folles qu'il lui donnait, la partie
qui la faisait tellement envier des amies et lui permettrait un jour de
se retirer  la campagne ou de se lancer dans les grands thtres, aprs
avoir fait sa pelote. Robert aurait voulu demander  son amie qui
taient Lucienne et Germaine, les choses qu'elles lui eussent dites si
elle tait monte dans leur compartiment,  quoi elles eussent ensemble,
elle et ses camarades, pass une journe qui et peut-tre fini comme
divertissement suprme, aprs les plaisirs du skating,  la taverne de
l'Olympia, si lui, Robert, et moi n'avions pas t prsents. Un instant
les abords de l'Olympia, qui jusque-l lui avaient paru assommants,
excitrent sa curiosit, sa souffrance, et le soleil de ce jour
printanier donnant dans la rue Caumartin o, peut-tre, si elle n'avait
pas connu Robert, Rachel ft alle tantt et et gagn un louis, lui
donnrent une vague nostalgie. Mais  quoi bon poser  Rachel des
questions, quand il savait d'avance que la rponse serait ou un simple
silence ou un mensonge ou quelque chose de trs pnible pour lui sans
pourtant lui dcrire rien? Les employs fermaient les portires, nous
montmes vite dans une voiture de premire, les perles admirables de
Rachel rapprirent  Robert qu'elle tait une femme d'un grand prix, il
la caressa, la fit rentrer dans son propre coeur o il la contempla,
intriorise, comme il avait toujours fait jusqu'ici--sauf pendant ce
bref instant o il l'avait vue sur une place Pigalle de peintre
impressionniste,--et le train partit.

C'tait du reste vrai qu'elle tait une littraire. Elle ne
s'interrompit de me parler livres, art nouveau, tolstosme, que pour
faire des reproches  Saint-Loup qu'il bt trop de vin.

--Ah! si tu pouvais vivre un an avec moi on verrait, je te ferais boire
de l'eau et tu serais bien mieux.

--C'est entendu, partons.

--Mais tu sais bien que j'ai beaucoup  travailler (car elle prenait au
srieux l'art dramatique). D'ailleurs que dirait ta famille?

Et elle se mit  me faire sur sa famille des reproches qui me semblrent
du reste fort justes, et auxquels Saint-Loup, tout en dsobissant 
Rachel sur l'article du Champagne, adhra entirement. Moi qui craignais
tant le vin pour Saint-Loup et sentais la bonne influence de sa
matresse, j'tais tout prt  lui conseiller d'envoyer promener sa
famille. Les larmes montrent aux yeux de la jeune femme parce que j'eus
l'imprudence de parler de Dreyfus.

--Le pauvre martyr, dit-elle en retenant un sanglot, ils le feront
mourir l-bas.

--Tranquillise-toi, Zzette, il reviendra, il sera acquitt, l'erreur
sera reconnue.

--Mais avant cela il sera mort! Enfin au moins ses enfants porteront un
nom sans tache. Mais penser  ce qu'il doit souffrir, c'est ce qui me
tue! Et croyez-vous que la mre de Robert, une femme pieuse, dit qu'il
faut qu'il reste  l'le du Diable, mme s'il est innocent? n'est-ce pas
une horreur?

--Oui, c'est absolument vrai, elle le dit, affirma Robert. C'est ma
mre, je n'ai rien  objecter, mais il est bien certain qu'elle n'a pas
la sensibilit de Zzette.

En ralit, ces djeuners choses si gentilles se passaient toujours
fort mal. Car ds que Saint-Loup se trouvait avec sa matresse dans un
endroit public, il s'imaginait qu'elle regardait tous les hommes
prsents, il devenait sombre, elle s'apercevait de sa mauvaise humeur
qu'elle s'amusait peut-tre  attiser, mais que, plus probablement, par
amour-propre bte, elle ne voulait pas, blesse par son ton, avoir l'air
de chercher  dsarmer; elle faisait semblant de ne pas dtacher ses
yeux de tel ou tel homme, et d'ailleurs ce n'tait pas toujours par pur
jeu. En effet, que le monsieur qui au thtre ou au caf se trouvait
leur voisin, que tout simplement le cocher du fiacre qu'ils avaient
pris, et quelque chose d'agrable, Robert, aussitt averti par sa
jalousie, l'avait remarqu avant sa matresse; il voyait immdiatement
en lui un de ces tres immondes dont il m'avait parl  Balbec, qui
pervertissent et dshonorent les femmes pour s'amuser, il suppliait sa
matresse de dtourner de lui ses regards et par l-mme le lui
dsignait. Or, quelquefois elle trouvait que Robert avait eu si bon got
dans ses soupons, qu'elle finissait mme par cesser de le taquiner pour
qu'il se tranquillist et consentt  aller faire une course pour qu'il
lui laisst le temps d'entrer en conversation avec l'inconnu, souvent de
prendre rendez-vous, quelquefois mme d'expdier une passade. Je vis
bien ds notre entre au restaurant que Robert avait l'air soucieux.
C'est que Robert avait immdiatement remarqu, ce qui nous avait chapp
 Balbec, que, au milieu de ses camarades vulgaires, Aim, avec un clat
modeste, dgageait, bien involontairement, le romanesque qui mane
pendant un certain nombre d'annes de cheveux lgers et d'un nez grec,
grce  quoi il se distinguait au milieu de la foule des autres
serviteurs. Ceux-ci, presque tous assez gs, offraient des types
extraordinairement laids et accuss de curs hypocrites, de confesseurs
papelards, plus souvent d'anciens acteurs comiques dont on ne retrouve
plus gure le front en pain de sucre que dans les collections de
portraits exposs dans le foyer humblement historique de petits thtres
dsuets o ils sont reprsents jouant des rles de valets de chambre ou
de grands pontifes, et dont ce restaurant semblait, grce  un
recrutement slectionn et peut-tre  un mode de nomination
hrditaire, conserver le type solennel en une sorte de collge augural.
Malheureusement, Aim nous ayant reconnus, ce fut lui qui vint prendre
notre commande, tandis que s'coulait vers d'autres tables le cortge
des grands prtres d'oprette. Aim s'informa de la sant de ma
grand'mre, je lui demandai des nouvelles de sa femme et de ses enfants.
Il me les donna avec motion, car il tait homme de famille. Il avait un
air intelligent, nergique, mais respectueux. La matresse de Robert se
mit  le regarder avec une trange attention. Mais les yeux enfoncs
d'Aim, auxquels une lgre myopie donnait une sorte de profondeur
dissimule, ne trahirent aucune impression au milieu de sa figure
immobile. Dans l'htel de province o il avait servi bien des annes
avant de venir  Balbec, le joli dessin, un peu jauni et fatigu
maintenant, qu'tait sa figure, et que pendant tant d'annes, comme
telle gravure reprsentant le prince Eugne, on avait vu toujours  la
mme place, au fond de la salle  manger presque toujours vide, n'avait
pas d attirer de regards bien curieux. Il tait donc rest longtemps,
sans doute faute de connaisseurs, ignorant de la valeur artistique de
son visage, et d'ailleurs peu dispos  la faire remarquer, car il tait
d'un temprament froid. Tout au plus quelque Parisienne de passage,
s'tant arrte une fois dans la ville, avait lev les yeux sur lui, lui
avait peut-tre demand de venir la servir dans sa chambre avant de
reprendre le train, et dans le vide translucide, monotone et profond de
cette existence de bon mari et de domestique de province, avait enfoui
le secret d'un caprice sans lendemain que personne n'y viendrait jamais
dcouvrir. Pourtant Aim dut s'apercevoir de l'insistance avec laquelle
les yeux de la jeune artiste restaient attachs sur lui. En tout cas
elle n'chappa pas  Robert sur le visage duquel je voyais s'amasser une
rougeur non pas vive comme celle qui l'empourprait s'il avait une
brusque motion, mais faible, miette.

--Ce matre d'htel est trs intressant, Zzette? demanda-t-il  sa
matresse aprs avoir renvoy Aim assez brusquement. On dirait que tu
veux faire une tude d'aprs lui.

--Voil que a commence, j'en tais sre!

--Mais qu'est-ce qui commence, mon petit? Si j'ai eu tort, je n'ai rien
dit, je veux bien. Mais j'ai tout de mme le droit de te mettre en garde
contre ce larbin que je connais de Balbec (sans cela je m'en ficherais
pas mal), et qui est une des plus grandes fripouilles que la terre ait
jamais portes.

Elle parut vouloir obir  Robert et engagea avec moi une conversation
littraire  laquelle il se mla. Je ne m'ennuyais pas en causant avec
elle, car elle connaissait trs bien les oeuvres que j'admirais et tait
 peu prs d'accord avec moi dans ses jugements; mais comme j'avais
entendu dire par Mme de Villeparisis qu'elle n'avait pas de talent, je
n'attachais pas grande importance  cette culture. Elle plaisantait
finement de mille choses, et et t vraiment agrable si elle n'et pas
affect d'une faon agaante le jargon des cnacles et des ateliers.
Elle l'tendait d'ailleurs  tout, et, par exemple, ayant pris
l'habitude de dire d'un tableau s'il tait impressionniste ou d'un opra
s'il tait wagnrien: Ah! c'est _bien_, un jour qu'un jeune homme
l'avait embrasse sur l'oreille et que, touch qu'elle simult un
frisson, il faisait le modeste, elle dit: Si, comme sensation, je
trouve que c'est _bien_. Mais surtout ce qui m'tonnait, c'est que les
expressions propres  Robert (et qui d'ailleurs taient peut-tre venues
 celui-ci de littrateurs connus par elle), elle les employait devant
lui, lui devant elle, comme si c'et t un langage ncessaire et sans
se rendre compte du nant d'une originalit qui est  tous.

Elle tait, en mangeant, maladroite de ses mains  un degr qui laissait
supposer qu'en jouant la comdie sur la scne elle devait se montrer
bien gauche. Elle ne retrouvait de la dextrit que dans l'amour, par
cette touchante prescience des femmes qui aiment tant le corps de
l'homme qu'elles devinent du premier coup ce qui fera le plus de plaisir
 ce corps pourtant si diffrent du leur.

Je cessai de prendre part  la conversation quand on parla thtre, car
sur ce chapitre Rachel tait trop malveillante. Elle prit, il est vrai,
sur un ton de commisration--contre Saint-Loup, ce qui prouvait qu'elle
l'attaquait souvent devant lui--la dfense de la Berma, en disant: Oh!
non, c'est une femme remarquable. videmment ce qu'elle fait ne nous
touche plus, cela ne correspond plus tout  fait  ce que nous
cherchons, mais il faut la placer au moment o elle est venue, on lui
doit beaucoup. Elle a fait des choses bien, tu sais. Et puis c'est une
si brave femme, elle a un si grand coeur, elle n'aime pas naturellement
les choses qui nous intressent, mais elle a eu, avec un visage assez
mouvant, une jolie qualit d'intelligence. (Les doigts n'accompagnent
pas de mme tous les jugements esthtiques. S'il s'agit de peinture,
pour montrer que c'est un beau morceau, en pleine pte, on se contente
de faire saillir le pouce. Mais la jolie qualit d'esprit est plus
exigeante. Il lui faut deux doigts, ou plutt deux ongles, comme s'il
s'agissait de faire sauter une poussire.) Mais--cette exception
faite--la matresse de Saint-Loup parlait des artistes les plus connus
sur un ton d'ironie et de supriorit qui m'irritait, parce que je
croyais--faisant erreur en cela--- que c'tait elle qui leur tait
infrieure. Elle s'aperut trs bien que je devais la tenir pour une
artiste mdiocre et avoir au contraire beaucoup de considration pour
ceux qu'elle mprisait. Mais elle ne s'en froissa pas, parce qu'il y a
dans le grand talent non reconnu encore, comme tait le sien, si sr
qu'il puisse tre de lui-mme, une certaine humilit, et que nous
proportionnons les gards que nous exigeons, non  nos dons cachs, mais
 notre situation acquise. (Je devais, une heure plus tard, voir au
thtre la matresse de Saint-Loup montrer beaucoup de dfrence envers
les mmes artistes sur lesquels elle portait un jugement si svre.)
Aussi, si peu de doute qu'et d lui laisser mon silence, n'en
insista-t-elle pas moins pour que nous dnions le soir ensemble,
assurant que jamais la conversation de personne ne lui avait autant plu
que la mienne. Si nous n'tions pas encore au thtre, o nous devions
aller aprs le djeuner, nous avions l'air de nous trouver dans un
foyer qu'illustraient des portraits anciens de la troupe, tant les
matres d'htel avaient de ces figures qui semblent perdues avec toute
une gnration d'artistes hors ligne du Palais-Royal; ils avaient l'air
d'acadmiciens aussi: arrt devant un buffet, l'un examinait des poires
avec la figure et la curiosit dsintresse qu'et pu avoir M. de
Jussieu. D'autres,  ct de lui, jetaient sur la salle les regards
empreints de curiosit et de froideur que des membres de l'Institut dj
arrivs jettent sur le public tout en changeant quelques mots qu'on
n'entend pas. C'taient des figures clbres parmi les habitus.
Cependant on s'en montrait un nouveau, au nez ravin,  la lvre
papelarde, qui avait l'air d'glise et entrait en fonctions pour la
premire fois, et chacun regardait avec intrt le nouvel lu. Mais
bientt, peut-tre pour faire partir Robert afin de se trouver seule
avec Aim, Rachel se mit  faire de l'oeil  un jeune boursier qui
djeunait  une table voisine avec un ami.

--Zzette, je te prierai de ne pas regarder ce jeune homme comme cela,
dit Saint-Loup sur le visage de qui les hsitantes rougeurs de tout 
l'heure s'taient concentres en une nue sanglante qui dilatait et
fonait les traits distendus de mon ami; si tu dois nous donner en
spectacle, j'aime mieux djeuner de mon ct et aller t'attendre au
thtre.

A ce moment on vint dire  Aim qu'un monsieur le priait de venir lui
parler  la portire de sa voiture. Saint-Loup, toujours inquiet et
craignant qu'il ne s'agt d'une commission amoureuse  transmettre  sa
matresse, regarda par la vitre et aperut au fond de son coup, les
mains serres dans des gants blancs rays de noir, une fleur  la
boutonnire, M. de Charlus.

--Tu vois, me dit-il  voix basse, ma famille me fait traquer jusqu'ici.
Je t'en prie, moi je ne peux pas, mais puisque tu connais bien le matre
d'htel, qui va srement nous vendre, demande-lui de ne pas aller  la
voiture. Au moins que ce soit un garon qui ne me connaisse pas. Si on
dit  mon oncle qu'on ne me connat pas, je sais comment il est, il ne
viendra pas voir dans le caf, il dteste ces endroits-l. N'est-ce pas
tout de mme dgotant qu'un vieux coureur de femmes comme lui, qui n'a
pas dtel, me donne perptuellement des leons et vienne m'espionner!

Aim, ayant reu mes instructions, envoya un de ses commis qui devait
dire qu'il ne pouvait pas se dranger et que, si on demandait le marquis
de Saint-Loup, on dise qu'on ne le connaissait pas. La voiture repartit
bientt. Mais la matresse de Saint-Loup, qui n'avait pas entendu nos
propos chuchots  voix basse et avait cru qu'il s'agissait du jeune
homme  qui Robert lui reprochait de faire de l'oeil, clata en injures.

--Allons bon! c'est ce jeune homme maintenant? tu fais bien de me
prvenir; oh! c'est dlicieux de djeuner dans ces conditions! Ne vous
occupez pas de ce qu'il dit, il est un peu piqu et surtout,
ajouta-t-elle en se tournant vers moi, il dit cela parce qu'il croit que
a fait lgant, que a fait grand seigneur d'avoir l'air jaloux.

Et elle se mit  donner avec ses pieds et avec ses mains des signes
d'nervement.

--Mais, Zzette, c'est pour moi que c'est dsagrable. Tu nous rends
ridicules aux yeux de ce monsieur, qui va tre persuad que tu lui fais
des avances et qui m'a l'air tout ce qu'il y a de pis.

--Moi, au contraire, il me plat beaucoup; d'abord il a des yeux
ravissants, et qui ont une manire de regarder les femmes! on sent qu'il
doit les aimer.

--Tais-toi au moins jusqu' ce que je sois parti, si tu es folle,
s'cria Robert. Garon, mes affaires.

Je ne savais si je devais le suivre.

--Non, j'ai besoin d'tre seul, me dit-il sur le mme ton dont il venait
de parler  sa matresse et comme s'il tait tout fch contre moi. Sa
colre tait comme une mme phrase musicale sur laquelle dans un opra
se chantent plusieurs rpliques, entirement diffrentes entre elles,
dans le livret, de sens et de caractre, mais qu'elle runit par un mme
sentiment. Quand Robert fut parti, sa matresse appela Aim et lui
demanda diffrents renseignements. Elle voulait ensuite savoir comment
je le trouvais.

--Il a un regard amusant, n'est-ce pas? Vous comprenez, ce qui
m'amuserait ce serait de savoir ce qu'il peut penser, d'tre souvent
servie par lui, de l'emmener en voyage. Mais pas plus que a. Si on
tait oblig d'aimer tous les gens qui vous plaisent, ce serait au fond
assez terrible. Robert a tort de se faire des ides. Tout a, a se
forme dans ma tte, Robert devrait tre bien tranquille. (Elle regardait
toujours Aim.) Tenez, regardez les yeux noirs qu'il a, je voudrais
savoir ce qu'il y a dessous.

Bientt on vint lui dire que Robert la faisait demander dans un cabinet
particulier o, en passant par une autre entre, il tait all finir de
djeuner sans retraverser le restaurant. Je restai ainsi seul, puis 
mon tour Robert me fit appeler. Je trouvai sa matresse tendue sur un
sofa, riant sous les baisers, les caresses qu'il lui prodiguait. Ils
buvaient du Champagne. Bonjour, vous! lui dit-elle, car elle avait
appris rcemment cette formule qui lui paraissait le dernier mot de la
tendresse et de l'esprit. J'avais mal djeun, j'tais mal  l'aise, et
sans que les paroles de Legrandin y fussent pour quelque chose, je
regrettais de penser que je commenais dans un cabinet de restaurant et
finirais dans des coulisses de thtre cette premire aprs-midi de
printemps. Aprs avoir regard l'heure pour voir si elle ne se mettrait
pas en retard, elle m'offrit du Champagne, me tendit une de ses
cigarettes d'Orient et dtacha pour moi une rose de son corsage. Je me
dis alors: Je n'ai pas trop  regretter ma journe; ces heures passes
auprs de cette jeune femme ne sont pas perdues pour moi puisque par
elle j'ai, chose gracieuse et qu'on ne peut payer trop cher, une rose,
une cigarette parfume, une coupe de Champagne. Je me le disais parce
qu'il me semblait que c'tait douter d'un caractre esthtique, et par
l justifier, sauver ces heures d'ennui. Peut-tre aurais-je d penser
que le besoin mme que j'prouvais d'une raison qui me consolt de mon
ennui suffisait  prouver que je ne ressentais rien d'esthtique. Quant
 Robert et  sa matresse, ils avaient l'air de ne garder aucun
souvenir de la querelle qu'ils avaient eue quelques instants auparavant,
ni que j'y eusse assist. Ils n'y firent aucune allusion, ils ne lui
cherchrent aucune excuse pas plus qu'au contraste que faisaient avec
elle leurs faons de maintenant. A force de boire du Champagne avec eux,
je commenai  prouver un peu de l'ivresse que je ressentais 
Rivebelle, probablement pas tout  fait la mme. Non seulement chaque
genre d'ivresse, de celle que donne le soleil ou le voyage  celle que
donne la fatigue ou le vin, mais chaque degr d'ivresse, et qui devrait
porter une cote diffrente comme celles qui indiquent les fonds dans
la mer, met  nu en nous, exactement  la profondeur o il se trouve, un
homme spcial. Le cabinet o se trouvait Saint-Loup tait petit, mais la
glace unique qui le dcorait tait de telle sorte qu'elle semblait en
rflchir une trentaine d'autres, le long, d'une perspective infinie; et
l'ampoule lectrique place au sommet du cadre devait le soir, quand
elle tait allume, suivie de la procession d'une trentaine de reflets
pareils  elle-mme, donner au buveur mme solitaire l'ide que l'espace
autour de lui se multipliait en mme temps que ses sensations exaltes
par l'ivresse et qu'enferm seul dans ce petit rduit, il rgnait
pourtant sur quelque chose de bien plus tendu, en sa courbe indfinie
et lumineuse, qu'une alle du Jardin de Paris. Or, tant alors  ce
moment-l ce buveur, tout d'un coup, le cherchant dans la glace, je
l'aperus, hideux, inconnu, qui me regardait. La joie de l'ivresse tait
plus forte que le dgot; par gat ou bravade, je lui souris et en mme
temps il me souriait. Et je me sentais tellement sous l'empire phmre
et puissant de la minute o les sensations sont si fortes que je ne sais
si ma seule tristesse ne fut pas de penser que, le moi affreux que je
venais d'apercevoir, c'tait peut-tre son dernier jour et que je ne
rencontrerais plus jamais cet tranger dans le cours de ma vie.

Robert tait seulement fch que je ne voulusse pas briller davantage
aux yeux de sa matresse.

--Voyons, ce monsieur que tu as rencontr ce matin et qui mle le
snobisme et l'astronomie, raconte-le-lui, je ne me rappelle pas bien--et
il la regardait du coin de l'oeil.

--Mais, mon petit, il n'y a rien  dire d'autre que ce que tu viens de
dire.

--Tu es assommant. Alors raconte les choses de Franoise aux
Champs-lyses, cela lui plaira tant!

--Oh oui! Bobbey m'a tant parl de Franoise. Et en prenant Saint-Loup
par le menton, elle redit, par manque d'invention, en attirant ce menton
vers la lumire: Bonjour, vous!

Depuis que les acteurs n'taient plus exclusivement, pour moi, les
dpositaires, en leur diction et leur jeu, d'une vrit artistique, ils
m'intressaient en eux-mmes; je m'amusais, croyant avoir devant moi les
personnages d'un vieux roman comique, de voir du visage nouveau d'un
jeune seigneur qui venait d'entrer dans la salle, l'ingnue couter
distraitement la dclaration que lui faisait le jeune premier dans la
pice, tandis que celui-ci, dans le feu roulant de sa tirade amoureuse,
n'en dirigeait pas moins une oeillade enflamme vers une vieille dame
assise dans une loge voisine, et dont les magnifiques perles l'avaient
frapp; et ainsi, surtout grce aux renseignements que Saint-Loup me
donnait sur la vie prive des artistes, je voyais une autre pice,
muette et expressive, se jouer sous la pice parle, laquelle
d'ailleurs, quoique mdiocre, m'intressait; car j'y sentais germer et
s'panouir pour une heure,  la lumire de la rampe, faites de
l'agglutinement sur le visage d'un acteur d'un autre visage de fard et
de carton, sur son me personnelle des paroles d'un rle.

Ces individualits phmres et vivaces que sont les personnages d'une
pice sduisante aussi, qu'on aime, qu'on admire, qu'on plaint, qu'on
voudrait retrouver encore, une fois qu'on a quitt le thtre, mais qui
dj se sont dsagrges en un comdien qui n'a plus la condition qu'il
avait dans la pice, en un texte qui ne montre plus le visage du
comdien, en une poudre colore qu'efface le mouchoir, qui sont
retournes en un mot  des lments qui n'ont plus rien d'elles, 
cause de leur dissolution, consomme sitt aprs la fin du spectacle,
font, comme celle d'un tre aim, douter de la ralit du moi et mditer
sur le mystre de la mort.

Un numro du programme me fut extrmement pnible. Une jeune femme que
dtestaient Rachel et plusieurs de ses amies devait y faire dans des
chansons anciennes un dbut sur lequel elle avait fond toutes ses
esprances d'avenir et celles des siens. Cette jeune femme avait une
croupe trop prominente, presque ridicule, et une voix jolie mais trop
menue, encore affaiblie par l'motion et qui contrastait avec cette
puissante musculature. Rachel avait apost dans la salle un certain
nombre d'amis et d'amies dont le rle tait de dcontenancer par leurs
sarcasmes la dbutante, qu'on savait timide, de lui faire perdre la tte
de faon qu'elle ft un fiasco complet aprs lequel le directeur ne
conclurait pas d'engagement. Ds les premires notes de la malheureuse,
quelques spectateurs, recruts pour cela, se mirent  se montrer son dos
en riant, quelques femmes qui taient du complot rirent tout haut,
chaque note flte augmentait l'hilarit voulue qui tournait au
scandale. La malheureuse, qui suait de douleur sous son fard, essaya un
instant de lutter, puis jeta autour d'elle sur l'assistance des regards
dsols, indigns, qui ne firent que redoubler les hues. L'instinct
d'imitation, le dsir de se montrer spirituelles et braves, mirent de la
partie de jolies actrices qui n'avaient pas t prvenues, mais qui
lanaient aux autres des oeillades de complicit mchante, se tordaient
de rire, avec de violents clats, si bien qu' la fin de la seconde
chanson et bien que le programme en comportt encore cinq, le rgisseur
fit baisser le rideau. Je m'efforai de ne pas plus penser  cet
incident qu' la souffrance de ma grand'mre quand mon grand-oncle, pour
la taquiner, faisait prendre du cognac  mon grand-pre, l'ide de la
mchancet ayant pour moi quelque chose de trop douloureux. Et pourtant,
de mme que la piti pour le malheur n'est peut-tre pas trs exacte,
car par l'imagination nous recrons toute une douleur sur laquelle le
malheureux oblig de lutter contre elle ne songe pas  s'attendrir, de
mme la mchancet n'a probablement pas dans l'me du mchant cette pure
et voluptueuse cruaut qui nous fait si mal  imaginer. La haine
l'inspire, la colre lui donne une ardeur, une activit qui n'ont rien
de trs joyeux; il faudrait le sadisme pour en extraire du plaisir, le
mchant croit que c'est un mchant qu'il fait souffrir. Rachel
s'imaginait certainement que l'actrice qu'elle faisait souffrir tait
loin d'tre intressante, en tout cas qu'en la faisant huer, elle-mme
vengeait le bon got en se moquant du grotesque et donnait une leon 
une mauvaise camarade. Nanmoins, je prfrai ne pas parler de cet
incident puisque je n'avais eu ni le courage ni la puissance de
l'empcher; il m'et t trop pnible, en disant du bien de la victime,
de faire ressembler aux satisfactions de la cruaut les sentiments qui
animaient les bourreaux de cette dbutante.

Mais le commencement de cette reprsentation m'intressa encore d'une
autre manire. Il me fit comprendre en partie la nature de l'illusion
dont Saint-Loup tait victime  l'gard de Rachel et qui avait mis un
abme entre les images que nous avions de sa matresse, lui et moi,
quand nous la voyions ce matin mme sous les poiriers en fleurs. Rachel
jouait un rle presque de simple figurante, dans la petite pice. Mais
vue ainsi, c'tait une autre femme. Rachel avait un de ces visages que
l'loignement--et pas ncessairement celui de la salle  la scne, le
monde n'tant pour cela qu'un plus grand thtre--dessine et qui, vus de
prs, retombent en poussire. Plac  ct d'elle, on ne voyait qu'une
nbuleuse, une voie lacte de taches de rousseur, de tout petits
boutons, rien d'autre. A une distance convenable, tout cela cessait
d'tre visible et, des joues effaces, rsorbes, se levait, comme un
croissant de lune, un nez si fin, si pur, qu'on aurait souhait tre
l'objet de l'attention de Rachel, la revoir autant qu'on voudrait, la
possder auprs de soi, si jamais on ne l'avait vue autrement et de
prs. Ce n'tait pas mon cas, mais c'tait celui de Saint-Loup quand il
l'avait vue jouer la premire fois. Alors, il s'tait demand comment
l'approcher, comment la connatre, en lui s'tait ouvert tout un domaine
merveilleux--celui o elle vivait--d'o manaient des radiations
dlicieuses, mais o il ne pourrait pntrer. Il sortit du thtre se
disant qu'il serait fou de lui crire, qu'elle ne lui rpondrait pas,
tout prt  donner sa fortune et son nom pour la crature qui vivait en
lui dans un monde tellement suprieur  ces ralits trop connues, un
monde embelli par le dsir et le rve, quand du thtre, vieille petite
construction qui avait elle-mme l'air d'un dcor, il vit,  la sortie
des artistes, par une porte dboucher la troupe gaie et gentiment
chapeaute des artistes qui avaient jou. Des jeunes gens qui les
connaissaient taient l  les attendre. Le nombre des pions humains
tant moins nombreux que celui des combinaisons qu'ils peuvent former,
dans une salle o font dfaut toutes les personnes qu'on pouvait
connatre, il s'en trouve une qu'on ne croyait jamais avoir l'occasion
de revoir et qui vient si  point que le hasard semble providentiel,
auquel pourtant quelque autre hasard se ft sans doute substitu si nous
avions t non dans ce lieu mais dans un diffrent o seraient ns
d'autres dsirs et o se serait rencontre quelque autre vieille
connaissance pour les seconder. Les portes d'or du monde des rves
s'taient refermes sur Rachel avant que Saint-Loup l'et vue sortir, de
sorte que les taches de rousseur et les boutons eurent peu d'importance.
Ils lui dplurent cependant, d'autant que, n'tant plus seul, il
n'avait plus le mme pouvoir de rver qu'au thtre devant elle. Mais,
bien qu'il ne pt plus l'apercevoir, elle continuait  rgir ses actes
comme ces astres qui nous gouvernent par leur attraction, mme pendant
les heures o ils ne sont pas visibles  nos yeux. Aussi, le dsir de la
comdienne aux fins traits qui n'taient mme pas prsents au souvenir
de Robert, fit que, sautant sur l'ancien camarade qui par hasard tait
l, il se fit prsenter  la personne sans traits et aux taches de
rousseur, puisque c'tait la mme, et en se disant que plus tard on
aviserait de savoir laquelle des deux cette mme personne tait en
ralit. Elle tait presse, elle n'adressa mme pas cette fois-l la
parole  Saint-Loup, et ce ne fut qu'aprs plusieurs jours qu'il put
enfin, obtenant qu'elle quittt ses camarades, revenir avec elle. Il
l'aimait dj. Le besoin de rve, le dsir d'tre heureux par celle 
qui on a rv, font que beaucoup de temps n'est pas ncessaire pour
qu'on confie toutes ses chances de bonheur  celle qui quelques jours
auparavant n'tait qu'une apparition fortuite, inconnue, indiffrente,
sur les planchers de la scne.

Quand, le rideau tomb, nous passmes sur le plateau, intimid de m'y
promener, je voulus parler avec vivacit  Saint-Loup; de cette faon
mon attitude, comme je ne savais pas laquelle on devait prendre dans ces
lieux nouveaux pour moi, serait entirement accapare par notre
conversation et on penserait que j'y tais si absorb, si distrait,
qu'on trouverait naturel que je n'eusse pas les expressions de
physionomie que j'aurais d avoir dans un endroit o, tout  ce que je
disais, je savais  peine que je me trouvais; et saisissant, pour aller
plus vite, le premier sujet de conversation:

--Tu sais, dis-je  Robert, que j'ai t pour te dire adieu le jour de
mon dpart, nous n'avons jamais eu l'occasion d'en causer. Je t'ai
salu dans la rue.

--Ne m'en parle pas, me rpondit-il, j'en ai t dsol; nous nous
sommes rencontrs tout prs du quartier, mais je n'ai pas pu m'arrter
parce que j'tais dj trs en retard. Je t'assure que j'tais navr.

Ainsi il m'avait reconnu! Je revoyais encore le salut entirement
impersonnel qu'il m'avait adress en levant la main  son kpi, sans un
regard dnonant qu'il me connt, sans un geste qui manifestt qu'il
regrettait de ne pouvoir s'arrter. videmment cette fiction qu'il avait
adopte  ce moment-l, de ne pas me reconnatre, avait d lui
simplifier beaucoup les choses. Mais j'tais stupfait qu'il et su s'y
arrter si rapidement et avant qu'un rflexe et dcel sa premire
impression. J'avais dj remarqu  Balbec que,  ct de cette
sincrit nave de son visage dont la peau laissait voir par
transparence le brusque afflux de certaines motions, son corps avait
t admirablement dress par l'ducation  un certain nombre de
dissimulations de biensance et, comme un parfait comdien, il pouvait
dans sa vie de rgiment, dans sa vie mondaine, jouer l'un aprs l'autre
des rles diffrents. Dans l'un de ses rles il m'aimait profondment,
il agissait  mon gard presque comme s'il tait mon frre; mon frre,
il l'avait t, il l'tait redevenu, mais pendant un instant il avait
t un autre personnage qui ne me connaissait pas et qui, tenant les
rnes, le monocle  l'oeil, sans un regard ni un sourire, avait lev la
main  la visire de son kpi pour me rendre correctement le salut
militaire!

Les dcors encore plants entre lesquels je passais, vus ainsi de prs
et dpouills de tout ce que leur ajoutent l'loignement et l'clairage
que le grand peintre qui les avait brosss avait calculs, taient
misrables, et Rachel, quand je m'approchai d'elle, ne subit pas un
moindre pouvoir de destruction. Les ailes de son nez charmant taient
restes dans la perspective, entre la salle et la scne, tout comme le
relief des dcors. Ce n'tait plus elle, je ne la reconnaissais que
grce  ses yeux o son identit s'tait rfugie. La forme, l'clat de
ce jeune astre si brillant tout  l'heure avaient disparu. En revanche,
comme si nous nous approchions de la lune et qu'elle cesst de nous
paratre de rose et d'or, sur ce visage si uni tout  l'heure je ne
distinguais plus que des protubrances, des taches, des fondrires.
Malgr l'incohrence o se rsolvaient de prs, non seulement le visage
fminin mais les toiles peintes, j'tais heureux d'tre l, de cheminer
parmi les dcors, tout ce cadre qu'autrefois mon amour de la nature
m'et fait trouver ennuyeux et factice, mais auquel sa peinture par
Goethe dans _Wilhelm Meister_ avait donn pour moi une certaine beaut;
et j'tais dj charm d'apercevoir, au milieu de journalistes ou de
gens du monde amis des actrices, qui saluaient, causaient, fumaient
comme  la ville, un jeune homme en toque de velours noir, en jupe
hortensia, les joues crayonnes de rouge comme une page d'album de
Watteau, lequel, la bouche souriante, les yeux au ciel, esquissant de
gracieux signes avec les paumes de ses mains, bondissant lgrement,
semblait tellement d'une autre espce que les gens raisonnables en
veston et en redingote au milieu desquels il poursuivait comme un fou
son rve extasi, si tranger aux proccupations de leur vie, si
antrieur aux habitudes de leur civilisation, si affranchi des lois de
la nature, que c'tait quelque chose d'aussi reposant et d'aussi frais
que de voir un papillon gar dans une foule, de suivre des yeux, entres
les frises, les arabesques naturelles qu'y traaient ses bats ails,
capricieux et fards. Mais au mme instant Saint-Loup s'imagina que sa
matresse faisait attention  ce danseur en train de repasser une
dernire fois une figure du divertissement dans lequel il allait
paratre, et sa figure se rembrunit.

--Tu pourrais regarder d'un autre ct, lui dit-il d'un air sombre. Tu
sais que ces danseurs ne valent pas la corde sur laquelle ils feraient
bien de monter pour se casser les reins, et ce sont des gens  aller
aprs se vanter que tu as fait attention  eux. Du reste tu entends bien
qu'on te dit d'aller dans ta loge t'habiller. Tu vas encore tre en
retard.

Trois messieurs--trois journalistes--voyant l'air furieux de Saint-Loup,
se rapprochrent, amuss, pour entendre ce qu'on disait. Et comme on
plantait un dcor de l'autre ct nous fmes resserrs contre eux.

--Oh! mais je le reconnais, c'est mon ami, s'cria la matresse de
Saint-Loup en regardant le danseur. Voil qui est bien fait,
regardez-moi ces petites mains qui dansent comme tout le reste de sa
personne!

Le danseur tourna la tte vers elle, et sa personne humaine apparaissant
sous le sylphe qu'il s'exerait  tre, la gele droite et grise de ses
yeux trembla et brilla entre ses cils raidis et peints, et un sourire
prolongea des deux cts sa bouche dans sa face pastellise de rouge;
puis, pour amuser la jeune femme, comme une chanteuse qui nous fredonne
par complaisance l'air o nous lui avons dit que nous l'admirions, il se
mit  refaire le mouvement de ses paumes, en se contrefaisant lui-mme
avec une finesse de pasticheur et une bonne humeur d'enfant.

--Oh! c'est trop gentil, ce coup de s'imiter soi-mme, s'cria-t-elle en
battant des mains.

--Je t'en supplie, mon petit, lui dit Saint-Loup d'une voix dsole, ne
te donne pas en spectacle comme cela, tu me tues, je te jure que si tu
dis un mot de plus, je ne t'accompagne pas  ta loge, et je m'en vais;
voyons, ne fais pas la mchante.--Ne reste pas comme cela dans la fume
de cigare, cela va te faire mal, me dit Saint-Loup avec cette
sollicitude qu'il avait pour moi depuis Balbec.

--Oh! quel bonheur si tu t'en vas.

--Je te prviens que je ne reviendrai plus.

--Je n'ose pas l'esprer.

--coute, tu sais, je t'ai promis le collier si tu tais gentille, mais
du moment que tu me traites comme cela....

--Ah! voil une chose qui ne m'tonne pas de toi. Tu m'avais fait une
promesse, j'aurais bien d penser que tu ne la tiendrais pas. Tu veux
faire sonner que tu as de l'argent, mais je ne suis pas intresse comme
toi. Je m'en fous de ton collier. J'ai quelqu'un qui me le donnera.

--Personne d'autre ne pourra te le donner, car je l'ai retenu chez
Boucheron et j'ai sa parole qu'il ne le vendra qu' moi.

--C'est bien cela, tu as voulu me faire chanter, tu as pris toutes tes
prcautions d'avance. C'est bien ce qu'on dit: Marsantes, Mater Semita,
a sent la race, rpondit Rachel rptant une tymologie qui reposait
sur un grossier contresens car Semita signifie sente et non Smite,
mais que les nationalistes appliquaient  Saint-Loup  cause des
opinions dreyfusardes qu'il devait pourtant  l'actrice. (Elle tait
moins bien venue que personne  traiter de Juive Mme de Marsantes  qui
les ethnographes de la socit ne pouvaient arriver  trouver de juif
que sa parent avec les Lvy-Mirepoix.) Mais tout n'est pas fini,
sois-en sr. Une parole donne dans ces conditions n'a aucune valeur. Tu
as agi par tratrise avec moi. Boucheron le saura et on lui en donnera
le double, de son collier. Tu auras bientt de mes nouvelles, sois
tranquille.

Robert avait cent fois raison. Mais les circonstances sont toujours si
embrouilles que celui qui a cent fois raison peut avoir eu une fois
tort. Et je ne pus m'empcher de me rappeler ce mot dsagrable et
pourtant bien innocent qu'il avait eu  Balbec: De cette faon, j'ai
barre sur elle.

--Tu as mal compris ce que je t'ai dit pour le collier. Je ne te l'avais
pas promis d'une faon formelle. Du moment que tu fais tout ce qu'il
faut pour que je te quitte, il est bien naturel, voyons, que je ne te le
donne pas; je ne comprends pas o tu vois de la tratrise l dedans, ni
que je suis intress. On ne peut pas dire que je fais sonner mon
argent, je te dis toujours que je suis un pauvre bougre qui n'a pas le
sou. Tu as tort de le prendre comme a, mon petit. En quoi suis-je
intress? Tu sais bien que mon seul intrt, c'est toi.

--Oui, oui, tu peux continuer, lui dit-elle ironiquement, en esquissant
le geste de quelqu'un qui vous fait la barbe. Et se tournant vers le
danseur:

--Ah! vraiment il est patant avec ses mains. Moi qui suis une femme, je
ne pourrais pas faire ce qu'il fait l. Et se tournant vers lui en lui
montrant les traits convulss de Robert: Regarde, il souffre, lui
dit-elle tout bas, dans l'lan momentan d'une cruaut sadique qui
n'tait d'ailleurs nullement en rapport avec ses vrais sentiments
d'affection pour Saint-Loup.

--coute, pour le dernire fois, je te jure que tu auras beau faire, tu
pourras avoir dans huit jours tous les regrets du monde, je ne
reviendrai pas, la coupe est pleine, fais attention, c'est irrvocable,
tu le regretteras un jour, il sera trop tard.

Peut-tre tait-il sincre et le tourment de quitter sa matresse lui
semblait-il moins cruel que celui de rester prs d'elle dans certaines
conditions.

--Mais mon petit, ajouta-t-il en s'adressant  moi, ne reste pas l, je
te dis, tu vas te mettre  tousser.

Je lui montrai le dcor qui m'empchait de me dplacer. Il toucha
lgrement son chapeau et dit au journaliste:

--Monsieur, est-ce que vous voudriez bien jeter votre cigare, la fume
fait mal  mon ami.

Sa matresse, ne l'attendant pas, s'en allait vers sa loge, et se
retournant:

--Est-ce qu'elles font aussi comme a avec les femmes, ces petites
mains-l? jeta-t-elle au danseur du fond du thtre, avec une voix
facticement mlodieuse et innocente d'ingnue, tu as l'air d'une femme
toi-mme, je crois qu'on pourrait trs bien s'entendre avec toi et une
de mes amies.

--Il n'est pas dfendu de fumer, que je sache; quand on est malade, on
n'a qu' rester chez soi, dit le journaliste.

Le danseur sourit mystrieusement  l'artiste.

--Oh! tais-toi, tu me rends folle, lui cria-t-elle, on en fera des
parties!

--En tout cas, monsieur, vous n'tes pas trs aimable, dit Saint-Loup au
journaliste, toujours sur un ton poli et doux, avec l'air de
constatation de quelqu'un qui vient de juger rtrospectivement un
incident termin.

A ce moment, je vis Saint-Loup lever son bras verticalement au-dessus de
sa tte comme s'il avait fait signe  quelqu'un que je ne voyais pas, ou
comme un chef d'orchestre, et en effet--sans plus de transition que, sur
un simple geste d'archet, dans une symphonie ou un ballet, des rythmes
violents succdent  un gracieux andante--aprs les paroles courtoises
qu'il venait de dire, il abattit sa main, en une gifle retentissante,
sur la joue du journaliste.

Maintenant qu'aux conversations cadences des diplomates, aux arts
riants de la paix, avait succd l'lan furieux de la guerre, les coups
appelant les coups, je n'eusse pas t trop tonn de voir les
adversaires baignant dans leur sang. Mais ce que je ne pouvais pas
comprendre (comme les personnes qui trouvent que ce n'est pas de jeu que
survienne une guerre entre deux pays quand il n'a encore t question
que d'une rectification de frontire, ou la mort d'un malade alors qu'il
n'tait question que d'une grosseur du foie), c'tait comment Saint-Loup
avait pu faire suivre ces paroles qui apprciaient une nuance
d'amabilit, d'un geste qui ne sortait nullement d'elles, qu'elles
n'annonaient pas, le geste de ce bras lev non seulement au mpris du
droit des gens, mais du principe de causalit, en une gnration
spontane de colre, ce geste cr _ex nihilo_. Heureusement le
journaliste qui, trbuchant sous la violence du coup, avait pli et
hsit un instant ne riposta pas. Quant  ses amis, l'un avait aussitt
dtourn la tte en regardant avec attention du ct des coulisses
quelqu'un qui videmment ne s'y trouvait pas; le second fit semblant
qu'un grain de poussire lui tait entr dans l'oeil et se mit  pincer
sa paupire en faisant des grimaces de souffrance; pour le troisime, il
s'tait lanc en s'criant:

--Mon Dieu, je crois qu'on va lever le rideau, nous n'aurons pas nos
places.

J'aurais voulu parler  Saint-Loup, mais il tait tellement rempli par
son indignation contre le danseur, qu'elle venait adhrer exactement 
la surface de ses prunelles; comme une armature intrieure, elle tendait
ses joues, de sorte que son agitation intrieure se traduisant par une
entire inamovibilit extrieure, il n'avait mme pas le relchement, le
jeu ncessaire pour accueillir un mot de moi et y rpondre. Les amis
du journaliste, voyant que tout tait termin, revinrent auprs de lui,
encore tremblants. Mais, honteux de l'avoir abandonn, ils tenaient
absolument  ce qu'il crt qu'ils ne s'taient rendu compte de rien.
Aussi s'tendaient-ils l'un sur sa poussire dans l'oeil, l'autre sur la
fausse alerte qu'il avait eue en se figurant qu'on levait le rideau, le
troisime sur l'extraordinaire ressemblance d'une personne qui avait
pass avec son frre. Et mme ils lui tmoignrent une certaine
mauvaise humeur de ce qu'il n'avait pas partag leurs motions.

--Comment, cela ne t'a pas frapp? Tu ne vois donc pas clair?

--C'est--dire que vous tes tous des capons, grommela le journaliste
gifl.

Inconsquents avec la fiction qu'ils avaient adopte et en vertu de
laquelle ils auraient d--mais ils n'y songrent pas--avoir l'air de ne
pas comprendre ce qu'il voulait dire, ils profrrent une phrase qui est
de tradition en ces circonstances: Voil que tu t'emballes, ne prends
pas la mouche, on dirait que tu as le mors aux dents!

J'avais compris le matin, devant les poiriers en fleurs, l'illusion sur
laquelle reposait son amour pour Rachel quand du Seigneur, je ne me
rendais pas moins compte de ce qu'avaient au contraire de rel les
souffrances qui naissaient de cet amour. Peu  peu celle qu'il
ressentait depuis une heure, sans cesser, se rtracta, rentra en lui,
une zone disponible et souple parut dans ses yeux. Nous quittmes le
thtre, Saint-Loup et moi, et marchmes d'abord un peu. Je m'tais
attard un instant  un angle de l'avenue Gabriel d'o je voyais souvent
jadis arriver Gilberte. J'essayai pendant quelques secondes de me
rappeler ces impressions lointaines, et j'allais rattraper Saint-Loup au
pas gymnastique, quand je vis qu'un monsieur assez mal habill avait
l'air de lui parler d'assez prs. J'en conclus que c'tait un ami
personnel de Robert; cependant ils semblaient se rapprocher encore l'un
de l'autre; tout  coup, comme apparat au ciel un phnomne astral, je
vis des corps ovodes prendre avec une rapidit vertigineuse toutes les
positions qui leur permettaient de composer, devant Saint-Loup, une
instable constellation. Lancs comme par une fronde ils me semblrent
tre au moins au nombre de sept. Ce n'taient pourtant que les deux
poings de Saint-Loup, multiplis par leur vitesse  changer de place
dans cet ensemble en apparence idal et dcoratif. Mais cette pice
d'artifice n'tait qu'une roule qu'administrait Saint-Loup, et dont le
caractre agressif au lieu d'esthtique me fut d'abord rvl par
l'aspect du monsieur mdiocrement habill, lequel parut perdre  la fois
toute contenance, une mchoire, et beaucoup de sang. Il donna des
explications mensongres aux personnes qui s'approchaient pour
l'interroger, tourna la tte et, voyant que Saint-Loup s'loignait
dfinitivement pour me rejoindre, resta  le regarder d'un air de
rancune et d'accablement, mais nullement furieux. Saint-Loup au
contraire l'tait, bien qu'il n'et rien reu, et ses yeux tincelaient
encore de colre quand il me rejoignit. L'incident ne se rapportait en
rien, comme je l'avais cru, aux gifles du thtre. C'tait un promeneur
passionn qui, voyant le beau militaire qu'tait Saint-Loup, lui avait
fait des propositions. Mon ami n'en revenait pas de l'audace de cette
clique qui n'attendait mme plus les ombres nocturnes pour se
hasarder, et il parlait des propositions qu'on lui avait faites avec la
mme indignation que les journaux d'un vol  main arme, os en plein
jour, dans un quartier central de Paris. Pourtant le monsieur battu
tait excusable en ceci qu'un plan inclin rapproche assez vite le dsir
de la jouissance pour que la seule beaut apparaisse dj comme un
consentement. Or, que Saint-Loup ft beau n'tait pas discutable. Des
coups de poing comme ceux qu'il venait de donner ont cette utilit, pour
des hommes du genre de celui qui l'avait accost tout  l'heure, de leur
donner srieusement  rflchir, mais toutefois pendant trop peu de
temps pour qu'ils puissent se corriger et chapper ainsi  des
chtiments judiciaires. Ainsi, bien que Saint-Loup et donn sa racle
sans beaucoup rflchir, toutes celles de ce genre, mme si elles
viennent en aide aux lois, n'arrivent pas  homogniser les moeurs.

Ces incidents, et sans doute celui auquel il pensait le plus, donnrent
sans doute  Robert le dsir d'tre un peu seul. Au bout d'un moment il
me demanda de nous sparer et que j'allasse de mon ct chez Mme de
Villeparisis, il m'y retrouverait, mais aimait mieux que nous n'entrions
pas ensemble pour qu'il et l'air d'arriver seulement  Paris plutt que
de donner  penser que nous avions dj pass l'un avec l'autre une
partie de l'aprs-midi.





End of the Project Gutenberg EBook of Le Ct de Guermantes (Premire partie)
by Marcel Proust

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COTE DE GUERMANTES ***

***** This file should be named 8946-8.txt or 8946-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/8/9/4/8946/

Produced by Robert Connal, Wilelmina Mallire and the Online
Distributed Proofreading Team. From images generously made available
by gallica (Bibliothque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
