The Project Gutenberg EBook of Les grandes dames, by Arsene Houssaye

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Title: Les grandes dames

Author: Arsene Houssaye

Release Date: November, 2005 [EBook #9261]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on September 15, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES DAMES ***




Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the PG Online

Distributed Proofreading Team.







LES GRANDES DAMES

par

ARSNE HOUSSAYE



Je pourrais m'enorgueillir du succs de ce roman, si je ne croyais
beaucoup aux bonnes fortunes littraires. L'opinion est comme la mer
qui prend un navire pour le conduire au rivage ou pour l'abmer dans
la tempte, selon le mouvement de ses caprices. La premire dition
des _Grandes Dames_ a paru au mois de mai 1868, en quatre volumes
in-8 imprims  cinq mille exemplaires. Quelques jours aprs, Dentu
m'envoyait cette dpche: Rimprimons encore cinq mille exemplaires.
Ce ne fut pas tout, on rimprima un si grand nombre d'ditions qu'on
ne les compte plus aujourd'hui. Pourquoi cette curiosit? Je veux bien
croire qu'on trouvait du plaisir  lire _Les Grandes Dames_, mais
combien d'autres romans qui n'taient pas moins dignes de curiosit
restaient-ils oublis chez les libraires? C'est que j'avais galamment
dmasqu tout un monde inconnu, vivant alors comme les dieux de
l'Olympe au del du monde connu. Il y eut en effet, pendant le second
empire, une priode inoue d'aventures amoureuses encadres dans
toutes les folies du luxe. On ne croyait plus qu' la politique
des femmes; l'horloge ne sonnait plus que l'heure  cueillir; on
s'imaginait que la civilisation avait dit son dernier mot. Aussi
courait-on de ftes en ftes sans entrevoir la guerre et la
rvolution, qui s'armaient pour les combats, pour les dfaites, pour
les dchances. Qui donc prvoit l'orage pour le lendemain, hormis
ceux qui s'crient le surlendemain: Je vous l'avais bien dit.
Moi-mme n'ai-je pas inconsciemment donn le couronnement de toutes
les ftes de l'Empire par me trop clbres redoutes vnitiennes, o
les plus grands personnages et les plus grandes dames auraient pu
couter des vrits dites sous le masque. Mais on riait de tout parce
qu'on ne croyait plus  rien.

J'ai donc peint  vif les passions parisiennes de ce temps pass,--et
bien pass.--Le succs m'entrana  crire _les Parisiennes_ et _les
Courtisanes du monde_: tout cela ne formait pas moins de douze volumes
in-8. Mais je suis comme mon compatriote Lafontaine: Les longs
ouvrages me font peur, voil pourquoi je me contente aujourd'hui de
ne rimprimer que _Les Grandes Dames_. Et encore je me suis obstin 
mettre les quatre volumes in-8 en un seul volume in-18, rejetant
quelques pisodes, mais conservant tout ce qui est l'me du livre.
_Les Grandes Dames_ appartiennent  l'histoire littraire, a dit
Nestor Roqueplan, parce qu'elles sont une page de notre vie intime
au XIXe sicle. Toute la critique, d'ailleurs, a t douce  ce roman,
Paul de Saint-Victor comme Nestor Roqueplan, Henry de Pne comme
Thophile Gautier. On a reconnu dans Octave de Parisis l'ternelle
figure de Don Juan entranant les femmes affoles dans le cortge des
pres volupts qui les brlent toutes vives. Mais Don Juan trouve
toujours son matre.




PRFACE


Le duc de Parisis, qui tait fort beau, portait dans sa figure la
marque de la fatalit. Toutes les femmes qui l'ont aim ressentaient
toutes dans le coeur, aux meilleurs jours de leur passion, je ne sais
quelle secrte pouvante. Aussi plus d'une confessait qu' certaines
heures elles croyaient sentir les treintes du diable quand elles se
jetaient dans ses bras.

A chaque priode,  Paris surtout, depuis que Paris est la capitale
des passions, un homme s'est rvl qui prenait--presque toutes les
femmes--pour les aimer un jour et pour les rejeter hors de sa vie,
toutes brises, dans les larmes ternelles, ne pouvant vaincre cet
amour tyrannique qui dchirait leur coeur et ensevelissait leur me.

Jean-Octave, duc de Parisis, fut cet homme dans la plus belle priode
du second empire; aussi fut-il surnomm don Juan par les femmes de la
cour, par les demi-mondaines et par les coquines.

Il tait si bien admis qu'il faisait le massacre des coeurs que
beaucoup de femmes se fussent trouves ridicules de ne pas se donner
 lui quand il voulait bien les prendre. C'tait la mode d'tre sa
victime; or, Paris est par excellence le pays de la mode.

Beaucoup de femmes du monde ont port ses armes--un petit poignard
d'or qu'il fichait dans leur chevelure,--quelques-unes s'imaginaient
que c'tait une fiche de consolation, quelques autres que c'tait un
porte-bonheur.

Les courtisanes, au contraire, disaient tout haut que le duc de
Parisis leur portait malheur. Octave porte la guigne. Mais celles
qui avaient le plus d'illusions ne furent pas longtemps  les perdre,
car on s'aperut bientt que le duc de Parisis tranait avec lui la
mort, la ruine, le dsespoir. Qui et jamais dit cela en le voyant si
gai en son perptuel sourire arm de raillerie?

La Fatalit, cette divinit des anciens, n'a pas d'autels parmi nous,
mais si on ne lui sacrifie pas des colombes elle n'en est pas moins
vivante, imprieuse, terrible, vengeresse, toujours desse du mal.

Elle est invisible, mais on la pressent comme on pressent l'orage et
la tempte.

Et d'ailleurs elle a ses reprsentants visibles. Combien d'hommes
ici-bas qui ne sont que les reprsentants de la fatalit! combien qui
portent malheur sans avoir la conscience du mal qu'ils vont faire!

C'est que le monde vit par le mal comme par le bien. Dieu l'a voulu
parce que Dieu a voulu que l'homme ne pt arriver au bien qu'en
traversant le mal: ne faut-il pas que la vertu ait sa rcompense? La
vertu n'est pas seulement le don de ne pas mal faire comme le croient
beaucoup de gens, c'est la force d'arriver au bien aprs avoir
travers tous les prils de la vie.

Ceux qui taient  la surface sous le second empire ont tous connu le
duc de Parisis: le comte d'Orsay comme M. de Morny, Kalil-Bey comme M.
de Persigny, M. de Grammont-Caderousse comme M. Georges de Heckereen,
le duc d'Aquaviva comme Antonio de Espeletta. Le rgne de ce
personnage, tragique dans sa comdie mondaine, fut bien phmre. Il
passa comme l'ouragan, mais son souvenir est vivant encore dans plus
d'un coeur de femme qu'il a bless mortellement. Ce n'tait pas un
coeur que cet homme, c'tait un orgueil, c'tait une soif de vivre par
toutes les volupts, c'tait don Juan ressuscit pour finir plus mal
que ses anctres, car on sait que tous les don Juan ont mal fini.

J'ai t plus d'une fois le compagnon d'aventures d'Octave de Parisis,
j'ai vcu avec ce viveur chez moi et chez lui dans l'intimit la plus
cordiale: je veux donc conter son histoire que je connais bien. Il y a
certes plus d'un chapitre qu'il me faudrait crire en hbreu pour les
jeunes filles, mais pourtant ce livre portera sa moralit; je pourrais
mme crire sur la premire page,  l'inverse de Jean-Jacques Rousseau
sur la _Nouvelle Hlose_: Toute femme qui lira ce livre est une femme
sauve.

Je passe avec respect devant toutes les femmes qui ont brav la
passion; j'tudie avec sympathie les coeurs vaincus, qui me rappellent
cette pitaphe d'une grande dame au Pre Lachaise: PAUVRE FEMME QUE
JE SUIS! Son nom? Point de nom. C'est une femme.

Si je n'ai pas racont l'histoire des grandes dames vertueuses, c'est
que les femmes vertueuses n'ont pas d'histoire.

Il n'y a plus de grandes dames, disent les petites dames; le
catchisme de 1789 a barbouill les marges du livre hraldique; la
dernire duchesse, si elle n'est pas morte dj, reoit le viatique
dans le dernier chteau de la Normandie ou dans le dernier htel du
faubourg Saint-Germain. Il n'y a donc plus de grandes dames, il n'y a
plus que des femmes comme il faut.

Il serait plus juste de dire: Il n'y a pas de grandes dames ni de
femmes comme il faut: il y a des femmes. Selon Balzac, le XIXe sicle
n'a plus de ces belles fleurs fminines qui ont orn les plus belles
priodes de la monarchie franaise. Et il ajoutait avec plus d'esprit
que de vrit: L'ventail de la grande dame est bris; la femme n'a
plus  rougir,  chuchoter,  mdire, l'ventail ne sert plus qu'
s'venter. Balzac dcouronnait ainsi la femme d'un trait de plume; un
peu plus il la rejetait dans l'humiliation de son ancien esclavage; ce
qui n'empchait pas Balzac de mettre en scne les grandes dames de son
imagination.

O commence la grande dame? o finit-elle? La grande dame commence
toujours dans l'aristocratie de race, qui est son vrai pays natal;
mais s'il lui manque la grce presqu'aussi belle que la beaut, elle
est dpossde; elle n'est plus qu'une femme du monde. Il serait trop
commode d'tre une grande dame parce qu'on est la fille d'une grande
dame, sans avoir toutes les vertus de son emploi. De mme qu'il serait
trop cruel de natre avec tous les dons de la beaut, de la grce, de
l'esprit, sans devenir une grande dame, parce qu'on ne serait pas la
fille d'une duchesse ni mme d'une baronne.

Il y a donc des grandes dames partout, depuis le faubourg
Saint-Germain jusqu'au faubourg du Temple.

Mais comment la plbienne qui nat grande dame prendra-t-elle sa
place au soleil? Par le hasard des choses; peut-tre lui faudra-t-il
traverser le luxe des courtisanes; mais, un jour ou l'autre, si elle
le veut bien, elle cartlera d'argent sur champ de gueules. C'est
l'amour qui la remettra dans son chemin, ce sera une grande dame de la
main gauche, mais ce sera une grande dame. Quand Mlle Rachel entrait
dans un salon, c'tait une grande dame; combien de princesses qui
venaient  sa suite, et qui ne semblaient que des princesses de
thtre!

La grande dame finit o commence la femme comme il faut, qui elle-mme
finit o commence le demi-monde.

On nat grande dame comme on nat pote; mais, pour cela, il ne faut
pas toujours natre d'une patricienne. Il faut bien laisser  la
cration ses imprvus et ses transfigurations; il faut bien que la
nature donne de perptuelles leons  l'orgueil humain. Les grandes
dames sont presque toujours des filles de race; mais quelques-unes
pourtant, nes plbiennes, lvent leur pi d'or de pur froment au
milieu du champ de seigle.

Les anciennes aristocraties ont gard le privilge de faire les
grandes dames. Les nouvelles en font aussi, mais avec plus d'alliage.
Ce n'est pas  la premire gnration que la race s'accuse; elle
resplendit  la seconde; souvent,  la troisime, elle se perd. C'est
l'histoire de ces vins, rudes  la premire priode, exquis  la
seconde, et qui vont se dpouillant trop vite  la troisime. C'est la
loi de l'humanit, comme c'est la loi de la nature.

Dieu lui-mme ne cre pas un chef-d'oeuvre du premier coup; il
commence, comme tous les artistes, par l'bauche.

Voil pourquoi la grande dame est un oiseau rare. O est le merle
blanc? Les familles qui ont fait leur temps n'ont plus le privilge
de frapper leur marque; elles se sont tioles, comme les plus belles
fleurs qui ne donnent plus que des tiges plies, o la sve s'puise.
Toutes les forces de la cration, dans son action la plus divine,
n'arrivent pas  crer dans le monde entier cent grandes dames par an.
Et combien qui meurent petites filles! Et combien qui font l'cole
buissonnire avant d'arriver  la beaut souveraine du corps et de
l'me!

AR--H--YE.




LES GRANDES DAMES


       *       *       *       *       *


LIVRE I


MONSIEUR DON JUAN


       *       *       *       *       *


I

C'EST CRIT SUR LES FEUILLES DU BOIS DE BOULOGNE


Les curieuses des bords du Lac se demandaient ce jour-l avec
inquitude pourquoi M. de Parisis n'avait pas encore paru?

Jean-Octave de Parisis, surnomm Don Juan de Parisis, tait un homme
du plus beau monde parisien;--un dilettante partout,  l'Opra,  la
Comdie-Franaise, dans l'atelier des artistes;--un virtuose quand il
conduisait son breack victorieux, quand il jouait au baccarat, quand
il pariait aux courses, quand il prchait l'athisme, quand il
donjuanisait avec les femmes.

C'est un quasi-ambassadeur. Aussi, selon les perspectives,
disait-on:--C'est un homme srieux,--ou:--C'est un dsoeuvr.

Les femmes disaient: Il porte l'Enfer avec lui.

Le duc de Parisis n'tait pas au bord du Lac, parce qu'il se promenait
 cheval dans l'avenue de la Muette. Il avait pris le chemin des
coliers pour suivre un landau  huit ressorts. C'est que dans ce
landau il voyait une jeune fille qu'il n'avait jamais rencontre, lui
qui connaissait toutes les femmes et toutes les jeunes filles du beau
Paris, comme Thophile Gautier connaissait toutes les figures du
Louvre.

Cette jeune fille tait accompagne d'une dame en cheveux blancs qui
avait grand air. Toutes deux descendirent de voiture pour se promener
dans une alle solitaire, en femmes qui ne vont au Bois que pour le
bois.

La dame en cheveux blancs s'appuya au bras de la jeune fille, qui,
toute pensive et toute silencieuse, effeuillait les feuilles sches et
rouilles des branches de chne. Octave ne regardait pas la vieille
dame; il n'avait d'yeux que pour la jeune fille.

Elle tait belle comme la beaut:--grande, souple, blanche, un profil
de vierge antique, une chaste dsinvolture, je ne sais quoi de
flexible et de bris dj comme le roseau aprs l'orage;--une gerbe de
cheveux blonds, des yeux noirs et doux--regards fiers et caressants 
la fois;--un sourire encore candide, mais dj fminin, expression de
la jeunesse, qui ne sait rien que Dieu, mais qui cherche Satan:--une
vraie femme transperant  travers la jeune fille.

M. de Parisis, qui venait de voir aux Champs-lyses quelques
demoiselles  la mode, fut mu de cette rencontre et murmura 
mi-voix: Comme on serait heureux d'aimer une pareille crature!

Un esprit vulgaire n'et pas manqu de dire: Comme on serait heureux
d'tre aim par une pareille crature!

Mais M. de Parisis savait bien que le bonheur d'tre aim est spar
par un abme du bonheur d'aimer. tre aim, qu'est-ce que cela en
regard du bonheur d'aimer! tre aim, c'est  la porte de tout le
monde; mais aimer! c'est rouvrir le paradis.

Octave avait, d'ailleurs, assez de foi en lui pour ne pas douter
qu'une fois amoureux d'une femme--quelle que ft cette femme--il ne
parvnt  tre aim d'elle.

Ce jour-l on se demandait donc au bord du Lac pourquoi M. Octave
de Parisis n'avait pas encore paru. Au bord de quel lac? Vous avez
raison. Il y a encore quelques lecteurs romanesques qui rvent au lac
de Lamartine et qui ne savent pas qu'il n'y a plus qu'un lac dans le
monde: le Lac du bois du Boulogne, cette perle trouble, cette cuvette
d'meraude, cette source insense, o les amazones ne trouveraient pas
d'eau pour se baigner les pieds.

Que pouvait bien faire un jour de fvrier, entre quatre et cinq
heures, M. le duc de Parisis, l'homme le plus beau de Paris,  pied, 
cheval ou en phaton? Et qui se demandait cela? Quelques comdiennes
de petits thtres, quelques filles perdues ou retrouves, quelques
Phrynes sans tats de service? Non! C'taient les femmes du plus beau
monde; c'taient aussi les comdiennes illustres et les courtisanes
irrprochables; celles-l qui ne se dmodent pas, parce qu'elles font
la mode.

Il y a toujours  Paris un homme qui rgne despotiquement sur les
femmes; on peut dire que le plus souvent c'est par droit de conqute
et par droit de naissance. L'origine d'une femme peut se perdre dans
les mille et une nuits; sa beaut est son blason, elle a des armoiries
parlantes, on ne lui demande pas comment elle cartle; mais il
n'en est pas ainsi de l'homme,  moins toutefois que la fortune,
l'hrosme, le gnie ne l'ait mis en relief. Et encore on veut savoir
d'o il vient. Et on lui tient compte d'tre fils des dieux comme
Csar, mme s'il descend des dieux par Vnus. Octave avait tous les
titres  ce despotisme.

N duc et beau, on l'avait ds son berceau habitu  sa part de
royaut. Au collge, il avait rgn sur les enfants; depuis son
adolescence, il avait une arme de chevaux, de chiens et de laquais;
depuis ses vingt ans, il avait une lgion de femmes; soldat
d'aventure, il avait eu son heure d'hrosme devant Pkin en tte des
spahis; diplomate de l'cole de M. de Morny, il avait dj triomph
des hommes comme il avait triomph des femmes, jouant cartes sur
table, mais en prouvant que les cartes taient pour lui.

Cependant Octave avait voulu suivre la jeune fille en robe lilas, mais
il sentit qu'il y avait l'infini entre elle et lui.

La vertu aura toujours cela de beau que les plus sceptiques
s'arrteront devant elle avec un sentiment de religion, comme le
voyageur devant les montagnes inaccessibles qui sont couvertes de
neige et de rayons.

Non, je ne la suivrai pas, dit le duc de Parisis avec quelque
tristesse, je n'ai pas le droit de jeter des roses dans son jardin.

C'tait la premire fois que M. de Parisis dtournait les passions de
sa route. Aprs cela, reprit-il en regardant,  travers la ramure
dpouille, la robe lilas de la jeune fille, j'ai beau me dtourner de
son chemin, si je dois l'aimer, c'est crit jusques sur ces feuilles
sches brles par le givre.

Et, au lieu d'aller au bord du lac, comme de coutume, il s'gara avec
une vague volupt dans les avenues solitaires, suivant d'un regard
rveur de blancs flocons qui allaient refaire une virginit  la terre
souille. Tombez, tombez, madame la Neige, disait-il dans sa soudaine
mlancolie, tombez sur moi, cela fait du bien  mon coeur. C'tait
la premire fois que ce fier sceptique coutait les battements de son
coeur.




II.

LA LGENDE DES PARISIS


Le soir, Parisis alla voir ses amis au Caf Anglais, dans ce numro
16 qui serait la vraie loge infernale de ces dernires annes--s'il
y avait eu une loge infernale.

Il y trouva Monjoyeux--sculpteur et comdien d'aventure--qui ouvrait
ses mains pleines de paradoxes;--le marquis de Villeroy, un ambitieux
qui ne vivait que la nuit; le vicomte de Miravault, un chercheur de
millions qui avait peur de perdre son temps et qui buvait du vin de
Champagne arithmtiquement; le prince Rio, surnomm dans le monde des
filles le prince Bleu,--le prince pass au bleu--qui faisait tourner
la tte--de l'autre ct-- Mlle Tournesol; Antonio, Harken et
d'Aspremont, qui enseignaient l'histoire de la main gauche, depuis
Diane de Poitiers jusqu' Mme de Pompadour,  quatre demoiselles ne
doutant pas que ces messieurs ne leur payassent  toutes un cachet
pour avoir si bien cout.

On avait soupaill en tourmentant quelques perdreaux, en corniflant
quelques mandarines, en se faisant les dents  quelques pommes d'api.

Ces dames revenaient du bal; leurs bouquets taient parpills et
effeuills comme leur vertu, un peu moins fltris pourtant. On
respirait une odeur de vin rpandu, de fleurs fanes, de chevelures
dnoues, de poudre  la marchale. En un mot, une petite gouache
des anciennes orgies. Quelles sont les nouvelles du jour? demanda
Villeroy.--Khalil-Bey a achet _Brunehaut_, rpondit le prince.--Est-ce
une femme? demanda Mlle Ophlia.--Non, c'est une reine.--Il y a
quelques dclarations de forfait et quelques naissances illustrer.
_Vermout_ va bien, il fait des siennes: il lui est n sept enfants:
_Javanais, Dona-Sol, Bonjour, Bonsoir, Comment-vas-tu, _Revolver_
et _N'y-vas-pas_.

Parisis tait soucieux; les autres nuits il ne passait qu'une heure en
cette belle acadmie du savoir-vivre, mais il tait blouissant. Il
raillait les hommes, il se moquait des femmes, il avivait l'esprit de
tout le monde par une verve de grand cru; Monjoyeux lui-mme, un fort
en gueule du plus haut style, tait souvent battu  ce duel o on se
jetait  la figure les mots les plus vifs.

Miravault, qui comptait les minutes avec avarice, regarda  sa montre:
Voil dix-sept minutes que Parisis n'a pas dit un mot, je lui donne
trois minutes pour se relever de cette dchance, sinon je lui enlve
sa royaut.--J'abdique, dit Octave.--Voyons, vas-tu jouer au beau
tnbreux?--Est-ce que tu as perdu au jeu ou  l'amour?--A l'amour!
qui perd gagne; au jeu! qu'est-ce qu'une poigne d'or?--Tu as bien
raison, quand on est en train de manger le fonds avant les revenus.
Mais enfin qu'as-tu donc?--Ce que j'ai...?

Octave voulait ne pas parler, il murmura pourtant,  demi-voix: J'ai
peur d'tre amoureux.

Mlle Tournesol se tourna naturellement vers lui. De moi?
demanda-t-elle.--Si c'tait de toi, je ne serais pas soucieux.--Ah!
a, t'imagines-tu donc, dit le prince Rio, qu'un homme est perdu
sans rmission parce qu'il est amoureux?--Mais jusqu'ici, dit Mlle
Trente-six-Vertus, vous n'avez donc jamais t amoureux!

--Non.--Comment, vous qui avez t aim de toutes les femmes de
Paris?

Octave ne rpondit pas. Le prince se chargea de rpondre pour lui.
S'il a t aim, c'est qu'il n'aimait pas. Vieille chanson.--Ah! oui,
dit Mlle Ophlia qui avait de la littrature: _Qui fait amour, amour
le suit_.

Le prince mit la main sur le marbre de Mlle Ophlia. Monsieur! lui
dit-elle en levant la tte avec une noble indignation, vous attentez
 mon honneur! Ce que j'ai de plus cher!--Ce que tu as de plus
cher!--Oui, puisque je le vends tous les jours.--Voil un beau mot,
dit Monjoyeux. C'est du La Rochefoucauld.--Oui, Ophlia doit tre
la fille de cette chiffonnire de Gavarni qui reoit une aumne d'un
galant homme et qui lui dit pour le remercier:Dieu vous garde de
mes filles!--Ne parlons pas lgrement des chiffonniers, reprit
Monjoyeux, on connat mes titres de noblesse.

Octave tait de plus en plus gar dans sa rverie. Sa belle figure,
plutt rieuse que pensive, avait pris ce soir-l un caractre de
mlancolie amre. Son regard semblait perdu dans je ne sais quel
horizon lointain et triste. Voyons, Octave! nous sommes en carnaval
et d'ailleurs, pour des philosophes comme nous, la vie est un carnaval
perptuel. Est-ce que tu lui ferais l'honneur de la prendre au
srieux? Peut-tre.--Ce que c'est que de nous! dit Monjoyeux;
parce que celui-ci aura rencontr, ce soir dans un salon, ou cette
aprs-midi au bord du Lac, quelque figure de romance ou de keepsake,
il n'est plus un homme!--Qui sait? dit Octave, c'est peut-tre parce
que je suis devenu un homme que je suis triste.

Sur ce beau mot on fit silence. Ah! je devine, dit tout  coup le
prince, car je sais ton secret. Tu es amoureux, donc tu as peur. Le
dernier des Parisis a toujours eu peur de l'amour. Il y a une terrible
lgende sur les Parisis, messieurs!--Prince, dit Monjoyeux, vous
dites cela comme dans la tour de Nesle, vous auriez d nous appeler
Messeigneurs.--Voyons la lgende? dit Mlle Tournesol.--Pas un mot, dit
Octave d'un air ennuy.--D'ailleurs, reprit le prince, je ne sais
cette lgende que par ou-dire.--Eh bien! dit Octave, tu la liras dans
_Nostradamus_, car elle y est. Tu ne te rappelles pas qu'il parle du
dernier des Parisis!

Mlle Tournesol voulut rassurer Octave en lui disant que s'il le
voulait bien,--et elle aussi,--il ne serait pas le dernier des
Parisis. Il ne daigna pas lui rpondre.

Une demi-heure aprs, deux femmes s'taient endormies sur un divan;
deux autres avaient dcid deux hommes  faire un mariage de raison,
si bien qu'il ne resta plus dans le clbre cabinet que Parisis,
Monjoyeux, d'Aspremont et le prince Bleu, qui depuis une heure
dj tait le prince Gris. Quelle est donc cette lgende? demanda
Monjoyeux  Parisis.--Une btise du vieux temps, mon cher. Vous savez
que je ne crois  rien, pas mme au diable: eh bien! depuis que j'ai
l'ge de raison, c'est--dire l'ge de folie, cette lgende m'a
toujours inquit. Est-ce que vous croyez au diable, vous?--Oui, la
nuit, quand je n'ai pas soup. Il me serait d'ailleurs dsagrable
de ne pas y croire du tout, car Satan prouve l'existence de Dieu.
Dites-moi votre lgende.--D'ailleurs, dit le prince, s'il ne vous le
dit pas, je vous la dirai.

Monjoyeux insista: le prince allait parler. Octave aima mieux conter
lui-mme. Voici comment il conta:

C'tait au quinzime sicle, au temps des grandes guerres: Jehan de
Parisis allait se marier avec la plus belle fille du pays. Mais voil
qu' l'heure des fianailles, le roi Charles VII le prit au passage
pour la guerre. Il fit des prodiges d'hrosme devant Orlans. Il
voulut revenir pour son mariage, car il portait dj l'anneau des
fianailles. Dieu s'ait s'il avait le mal du pays! Mais comme c'tait
un des meilleurs capitaines de cette vaillante arme, Dunois l'obligea
encore  l'hrosme. Il recevait les lettres les plus tendres et les
plus dsespres; Blanche de Champauvert se mourait de ne pas le voir
revenir. Enfin, entre deux batailles il courut en toute hte se jeter
aux pieds de sa chre abandonne.

Quand il entra dans le chteau, tout le monde pleurait.

Blanche se meurt! Blanche est morte! lui dit-on. Et la mre et les
soeurs et les enfants jetaient les hauts cris. Quand il saisit la main
de Blanche, elle respirait encore: il semblait qu'elle l'et attendu
pour mourir. --C'est toi, dit-elle. Dieu soit bni, puisque je t'ai
revu sur la terre. Il lui parla, elle ne rpondit pas.

Il clata dans sa douleur. Il se jeta sur Blanche et baisa tristement
ses lvres muettes comme s'il voulait prendre la mort dans un
baiser.--Oh! Seigneur, s'cria-t-il, vous que j'ai pri  Rome, vous
que j'ai aim partout, vous que mes aeux ont glorifi aux croisades,
Seigneur, prenez mon me ou rendez-moi Blanche!

Il tait tomb agenouill, il priait avec ferveur, la figure baigne
de larmes. Sa fiance, qui n'tait plus qu'une fiance de marbre,
ne le voyait pas pleurer. La famille avait fui ce spectacle. Minuit
sonnait au beffroi.

Une figure apparut au trs pieux Jehan de Parisis, c'tait la Mort
couverte d'un suaire, avec ses yeux creux et sa bouche sans lvres. Il
eut peur, mais il se jeta entre la Mort et sa fiance.

La Mort, plus forte que lui, l'loigna du lit et se pencha pour
saisir la jeune fille.

Il supplia la Mort. Et comme elle le regardait avec son rire
horrible, il prit son pe et frappa d'une main terrible.

L'pe se brisa. --Oh! Seigneur! Seigneur! s'cria-t-il, ayez piti
de moi.

Un ange apparut devant lui qui se pencha  son tour sur la jeune
fille et lui donna un baiser divin. Mais ce baiser, comme celui de
Jehan de Parisis, ne la rveilla point.

L'ange s'vanouit et la Mort resta seule devant le lit de Blanche.
--Puisque Dieu ne m'entend pas, s'cria Jehan de Parisis, que
l'Enfer me secoure.

Un autre ange apparut, c'tait l'ange des tnbres. La Mort se
redressa comme si elle dt obir  celui-l. --Que me veux-tu? dit
l'ange des tnbres  Jehan de Parisis.--Je te demande la vie de ma
fiance.--Elle vivra, mais cela cotera cher  ton coeur et  ton me.
Chaque heure de sa vie sera paye par toi par un sicle de damnation.
Le fils qui natra de son sein sera condamn  sa naissance.--Non! pas
mon fils. J'accepte les sicles de damnation, mais que la Mort ne me
prenne pas mon fils.--Ton petit-fils?--Non! Je suis le dernier des
Parisis, je veux que l'arbre porte encore longtemps des branches.--Eh
bien! dit Satan qui se cachait sous la figure d'un ange des tnbres,
tu ne seras pas le dernier des Parisis. Ta race vivra encore quatre
sicles aprs la mort de ton premier-n, mais tous les Parisis seront
marqus du signe fatal, tous priront tragiquement. Inscris bien ces
mots dans ton coeur pour qu'ils soient lgus de pre en fils, de
sicle en sicle, jusqu'au dernier des Parisis.

Et Jehan de Parisis vit ces mots imprims en lettres de feu sur le
suaire de la Mort.

    L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.
    L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT.

Tout s'vanouit; la fiance ouvrit les yeux et remua les lvres pour
dire: Je reviens du Paradis: oh! mon ami, aimons-nous en Dieu.

Ils se marirent, ils furent heureux; mais dix annes aprs, Jehan
de Parisis mourut de mort violente. Depuis quatre sicles, tous les
Parisis sont morts de mort tragique. De gnration en gnration, leur
bonheur a t diminu d'un an.

Octave avait cont cela trs simplement, sans rien accentuer, ne
voulant pas donner  cette histoire une couleur mlodramatique, mais
il tait demeur srieux comme si le souvenir des siens et retremp
son me.

Le prince voulut rire d'abord, mais il s'tait pris  la lgende comme
 quelque roman de Balzac ou de Georges Sand. Il n'tait plus gris.
Monjoyeux, qui aimait le drame avec passion, tait mu comme  un beau
spectacle.

Les femmes dormaient toujours. On ne les rveilla pas. Le Prince
remua les lvres pour demander  Octave si les quatre sicles taient
passes. Il n'osa pas. Il se contenta de lui dire: Eh bien! tu
n'as pas envie de te marier, toi?--Non, rpondit le dernier des
Parisis.--Je commence  comprendre, dit Monjoyeux, pourquoi tu passes
si vite  travers les passions: tu as toujours peur de te laisser
prendre.--Non! dit Octave, j'ai bien plus peur qu'on se prenne  moi,
si je dois porter malheur. Car pour moi, aprs tout, je suis bien
sr de n'aimer que quand je voudrai. _Voir Naples et mourir_! dit le
proverbe: c'est--dire: _Aimer et mourir_! mais je ne dirai cela que
quand je serai dgot de la vie. Maintenant n'allez pas vous imaginer
que la lgende des Parisis me proccupe beaucoup. Toutes les familles
en ont une pareille, le diable a fini son temps, je n'ai donc plus 
payer la part du diable.

Le prince dit qu'il y avait une lgende dans sa famille. On ne crot
plus  ces btises-l; mais quand le doigt de Dieu se montre on y
pense bien un peu.

Parisis se levant, dit adieu par un signe. Tu ne viens pas au club,
lui demanda le prince?--Non. J'ai compt aujourd'hui pour la premire
fois de ma vie; il ne me reste qu'un million, je ne jouerai plus. Il
se leva, et sortit. Puis rentrant aussitt, et comme pour se moquer
lui-mme de sa lgende: Messeigneurs! Jehan de Parisis, fils de
l'homme  la lgende, est mort en 1468: s'il ne me reste plus qu'un
million, il ne me reste plus que deux annes  vivre: je suis
riche.--Pauvre Parisis! murmura le prince, qui n'osait plus compter sa
fortune.

Quand Octave eut referm la porte, Monjoyeux dit au prince: Ce que
c'est que d'tre bien n! on a des lgendes de famille. Moi qui suis
le fils d'une chiffonnire, quelle pourrait bien tre la lgende de
mes anctres?

Monjoyeux rflchit. J'ai aussi ma lgende, moi! Je n'ai jamais eu
d'autre berceau que le berceau primitif: le sein et le bras de ma
mre; or, une bonne fe est venue  mon berceau qui m'a dit: _Tu
seras roi_! Sans doute elle a voulu dire un roi de comdie, puisque
j'ai jou,  Londres, des rois avec Fechter. Ah! si seulement ma mre
m'avait vu sous cette royaut-l!

Monjoyeux pencha la tte sur son verre; une larme tomba de ses yeux
dans le vin de Champagne.




III

PAGES D'HISTOIRE FAMILIALE


Octave de Parisis n'avait rien  envier aux plus beaux noms; son
cusson est  la salle des Croisades. Un Parisis fut grand amiral, un
autre fut marchal de France, un troisime ministre. Si les Parisis
ne marquent pas avec clat, dans l'histoire du dernier sicle, c'est
peut-tre parce qu'ils ont eu trop d'orgueil. Rfugis dans leur
chteau comme dans un royaume, ils taient trop rois sur leurs terres
pour vouloir se faire courtisans. Quelques-uns d'entre eux paraissent
cependant  et l, sous Louis XV et sous Louis XVI, dans les
ambassades et dans les armes, mais ce ne sont que des apparitions.
Ds qu'ils ont montr leur bravoure et leur esprit, ils s'en
reviennent au chteau natal se retremper dans la vie de famille, comme
si leur temps, d'ailleurs, n'tait pas encore revenu. La famille est
comme la nature, elle a ses jours de paresse: les plus belles gerbes
sont celles que le soleil dore aprs les jachres. La Rvolution,
qui n'tait pas attendue par les Parisis, vint casser la branche et
parpiller la couve. Le beau chteau de Parisis, une des merveilles
de la Renaissance, o Jean Goujon avait sculpt quatre figures sur la
faade, deux Muses et deux Saisons, fut saccag et brl aprs le 10
aot; dans l'admirable parc, qui tait une fort d'arbres rares, tous
les bcherons du pays vinrent fagoter  grands coups de hache. Le duc
de Parisis, pris les armes  la main pour dfendre les siens, fut
massacr  coups de sabre; la duchesse vint se cachera  Paris avec
ses enfants, car Paris tait encore le meilleur refuge quand on ne
pouvait pas gagner le Rhin ou l'Ocan.

Sous l'Empire, Pierre de Parisis, gnral de brigade, a fait des
prodiges d'hrosme. Il est mort  Ina, en pleine victoire. Celui-l
tait l'aeul d'Octave. Son pre, Raoul de Parisis, avait couru le
monde et s'tait arrt au Prou dans les Cordillres, o il avait
fini par dcouvrir un sillon argentifre. Mais sa vraie dcouverte
fut une femme adorable, une O'Connor, qui lui avait donn un fils: M.
Jean-Octave de Parisis, surnomm don Juan de Parisis, que nous avons
eu l'honneur de vous prsenter,--Madame,--et qui en vaut bien la
peine.

Le duc Raoul de Parisis fut tu  la chasse  sa troisime anne
de bonheur. On le rapporta mourant. Il baisa un crucifix que lui
prsentait sa mre. Ah! dit-il en regardant avec passion sa jeune
femme qui tenait son enfant dans ses bras pour cacher ses larmes,
l'amour ne pardonne pas aux Parisis.

Octave de Parisis tait de belle stature, figure barbue, lvre
railleuse, nez accentu  narines expressives, cheveux bruns  reflets
d'or, lgrement bouriffs par un jeu savant de la main. Dans le
regard profond d'un oeil bleu de mer, comme sur le front bien coup,
on voyait errer la pense, la volont, la domination. C'tait la tte
d'un sceptique plutt que celle d'un amoureux, mais la passion y
frappait sa marque. La raillerie n'avait pas eu raison du coeur.
Son sourire avait je ne sais quoi de fatal dans sa gaiet. Quand
on l'avait vu, on ne l'oubliait pas: c'tait surtout l'opinion des
femmes. Il avait la dsinvolture d'un artiste avec la dignit d'un
diplomate. Il s'habillait  Paris, mais dans le style anglais. Voil
pour la surface visible.

Son esprit tait inexplicable comme le coeur d'une femme coquette. Il
aspirait  tout, disant qu'il ne voulait de rien. Il ne se cognait pas
aux nues comme don Juan l'inassouvi; il avait pourtant son idal;
mais ne se nourrissant pas de chimres, aprs la premire heure
d'enthousiasme, il clatait de rire.

Il sentait, d'ailleurs, que les grandes passions sont dpayses dans
le Paris d'aujourd'hui. Vivre au jour le jour et cueillir la femme,
c'tait pour lui la sagesse. Il avait pour les femmes le got des
grands amateurs de gravures; il adorait l'preuve d'artiste et
l'preuve avant la lettre; mais il ne ddaignait pas l'esprit et la
malice de la lettre. Il n'avouait pas ses femmes et parlait avec un
peu trop de fatuit des autres, convaincu, d'ailleurs, que toute femme
tente tombe un jour comme une fraise mre dans la main de l'amoureux.
Il avait beaucoup d'esprit et il aimait beaucoup l'esprit,--l'esprit
parl,--car il ne lisait gure et n'crivait pas.

La nature avait plus fait pour lui qu'il n'avait fait pour elle.
Toutefois, il n'avait pas gt ses dons. Il montait  cheval comme
Mackensie; il donnait un coup d'pe avec la grce impitoyable de
Benvenuto Cellini. Il nageait comme une truite; il luttait  la force
du poignet avec le sourire du gladiateur. Il avait pareillement
fcond son esprit par le sentiment des arts et par l'amour de
l'inconnu. Son esprit aimait l'inconnu comme son coeur aimait
l'imprvu. Nul n'avait mieux pntr  vol d'oiseau l'histoire ou
plutt le roman des philosophies: nul n'en tait revenu plus sceptique
et plus ddaigneux.

Octave de Parisis tait n pour toutes les fortunes, mme pour les
mauvaises. Beau de l'altire beaut qui s'impose par la svrit des
lignes et la fiert de l'expression, il avait fait son entre dans le
monde avec l'aurole des vertus de naissance, qui ont tant de prestige
sous les gouvernements dmocratiques. Il n'en tait ni meilleur ni
plus mauvais. Il vivait comme ses amis ou ses camarades, un pied dans
le monde, un pied dans le demi-monde, sans trop de souci de sa dignit
plus ou moins chevaleresque, offrant  trois heures son coup et ses
gens  Mlle Trente-six-Vertus pour aller au Bois, le reprenant le soir
pour aller chez une duchesse de Sainte-Clotilde. Il se montrait dans
les salons officiels jusqu' minuit; mais, aprs minuit, il jouait au
club ou soupait  la Maison-d'Or ou au Caf Anglais avec les plus
gais compagnons. Il tait de toutes les ftes. On l'a vu conduire
le cotillon  la Cour, mais pour caricaturer tous les danseurs de
cotillon.

Avec son esprit d'aventure, Octave tait voyageur. Non pas pour aller
 Rome,  Bade, aux Pyrnes ou  Montmorency, comme ces gentlemen du
boulevard qui disent impertinemment au mois d'aot: Que voulez-vous,
moi, j'aime les voyages! Parisis ne parlait de voyager que pour faire
le tour du monde, pour pntrer dans les pays inaccessibles, franchir
les murailles de la Chine, fumer un cigare  Tombouctou et s'intituler
roi de quelque peuplade indienne. A sa vingtime anne, il tait all
 Lima, pour voyager bien plutt que pour liquider les affaires de son
pre dans la ville du soleil: Le duc Raoul de Parisis, chercheur et
trouveur d'or, n'tait revenu en France qu'avec l'ide de retourner
au Prou; il avait laiss l-bas un reprsentant ayant beaucoup de
comptes  rendre et croyant que l'Ocan le dispenserait de montrer ses
livres; il se contentait, depuis longtemps, d'envoyer au chteau
de Parisis la moiti des trouvailles. Octave s'tait donc reconnu
beaucoup plus riche qu'il ne l'esprait. Il n'avait eu garde de
quitter l'Amrique sans s'y promener, amoureux des forts vierges,
comme Chateaubriand, et des fleuves gants, comme Fenimore Cooper.
Ce qui lui plut surtout, ce furent ces villes universelles du
Nouveau-Monde, o l'horloge du temps va trois fois plus vite que dans
la vieille Europe. Il eut la bonne fortune de rencontrer,  New-York,
Mlle Rachel, qui finissait, et Mlle Patti, qui commenait. Il n'pousa
pas Mlle Patti, mais jurerait-on qu'il ne donna pas son coeur  Mlle
Rachel?

Il revint en France pour voir mourir sa mre: ce fut son premier
chagrin.

Que rapporta-t-il de la patrie de Franklin? Beaucoup d'or et l'amour
de l'or. Ce fut l surtout qu'il comprit qu'un dollar a plus d'esprit
qu'un homme, et que cent mille dollars ont plus de vertu qu'une femme:
style amricain. Il ne se passionna, d'ailleurs, ni pour les lois, ni
pour les arts, ni pour les lettres des tats-Unis. Les vraies femmes
qu'il aima l-bas, c'taient des Amricaines de Paris. Parisien par
excellence, il aimait Paris partout. Avec mille Parisiens comme
Octave, le monde serait conquis  la France.

Revenu  Paris, il rencontra l'Empereur,-- la Cour, o il tait si
difficile de rencontrer l'Empereur;--il lui parla de son pre et du
plerinage  Ste-Hlne. L'Empereur, qui savait toute cette histoire,
prsenta lui-mme Octave au marquis de la Valette en-disant: Voil
un futur ambassadeur. Octave prit ses grades en diplomatie dans
les coulisses de l'Opra, chez Mlle Lonide Leblanc ou Mlle Sarah
Bernhardt, au bal des Tuileries; chez les ambassadrices, au bois de
Boulogne. Aussi commenait-il  rire dans sa barbe des sentences de
Machiavel et des malices de M. de Talleyrand, quand clata la guerre
de Chine.

La Chine est un pays si fabuleux que nous ne pouvons dj plus nous
imaginer,  quelques annes de distance, que nous avons pris la
capitale du Cleste-Empire avec une poigne d'hommes. Octave de
Parisis fut dans cette poigne de hros.

Pendant que les Chinois incendiaient et que les Anglais choisissaient
des bijoux, les Franais s'enchinoisaient. Octave fit main basse
sur deux choses: une jeune Chinoise qu'il emmena  Paris, et un
ventail-Pompadour pour la premire marquise qu'il rencontrerait au
faubourg Saint-Germain. Des amours d'Octave  Pkin, on pourrait faire
un joli _Livre de Jade_. Il fit naviguer sur le fleuve jaune des maris
qui n'avaient jusque-l navigu que sur le fleuve Bleu. On se rappelle
le bruit qu'il fit  son retour avec sa Chinoise, une vraie potiche
qui ne marchait pas; il la portait dans le monde et chantait des duos
avec elle, dans le plus grand srieux, car il tait matre fou par
excellence.

On ne lui avait pas fait un crime d'avoir, pour quelques jours,
mtamorphos le diplomate en soldat, on lui avait promis une mission
en Orient. Il disait d'un air dgag: Si je ne meurs pas dans un
duel ou sur un pli de rose, on me retrouvera ambassadeur  Londres
et grand-croix de la Lgion d'honneur.--Mais surtout chevalier de la
Jarretire, lui disaient ses amis. Il avait dj, d'ailleurs, tous
les ordres, moins le ruban de Monaco, le seul qui lui et t refus.
Il faut bien laisser un dsir aux grandes ambitions.

En attendant sa mission--et la croix de Monaco--il ne se trouvait pas
trop malheureux dans un adorable htel de l'avenue de l'Impratrice,
bien connu sous le nom du Harem.

Comme une grande dame du dix-huitime sicle, Mme de Montmorin, la
duchesse de Parisis avait dit  son fils: Je ne vous recommande
qu'une chose, c'est d'tre amoureux de toutes les femmes. Octave
aimait toutes les femmes, comme le voulait sa mre. Pour jouer ce
rle, qui prserve souvent des dnouements tragiques de l'amour, il
faut toujours tre  l'oeuvre. Mais Octave tait un homme d'action,
souvent irrsistible par sa beaut intelligente, son art exquis de
tout dire aux oreilles les plus dlicates, d'tre passionn sans
passion, d'tre fou sans folie, et surtout d'tre sage sans sagesse.

Parisis avait une vertu: il aimait la vrit; nul ne ddaignait comme
lui les prjugs et les illusions, Aussi faisait-il bon march des
ambitions humaines; je me trompe, il avait l'ambition de conqurir les
femmes. Puisque la femme est le chef-d'oeuvre de la cration, pourquoi
ne pas adorer et possder ce chef-d'oeuvre  mille exemplaires? La
femme est amre, a dit Salomon devant ses sept cents femmes, mais au
moins elle est la femme, une chose visible, vivante et saisissable,
tandis que tout le reste n'est que vanit. Ainsi raisonnait Octave 
ses moments perdus: plus d'un philosophe  ses moments trouvs n'a
peut-tre pas t si prs de la sagesse.

Il disait  ses amis: Pour se faire adorer des femmes, il faut parler
aux femmes du monde,--si elles sont en rupture de ban conjugal,--comme
on parlerait aux courtisanes, et traiter les courtisanes comme
si elles taient les femmes du monde. Il disait aussi: Selon
Vauvenargues: Qui mprise l'homme n'est pas un grand homme.--Selon
moi: qui mprise la femme n'est pas un galant homme.

Il avait lu La Rochefoucauld. C'tait son brviaire. Il le prenait en
voyage, il le couchait sous son oreiller, il croyait ainsi savoir la
vie et il riait bien haut des saintes duperies du coeur. Il croyait
avoir tu la petite bte, mais l'amour est plus fort que La
Rochefoucauld, et le coeur prend de rudes revanches sur l'esprit.
Quand on est sur le rivage, on raille spirituellement les temptes;
mais ds qu'on a pris la mer, on sent qu'elle est profonde.




IV

OU OCTAVE DE PARISIS FUIT SON BONHEUR


Vers dix heures, le lendemain matin, Octave de Parisis montait 
cheval pour faire un tour au Bois, quand on lui remit cette petite
lettre, qui le surprit, mme avant de l'avoir lue, parce qu'il y
reconnut le cachet des Parisis:

    Monsieur mon neveu,

    Si je vous disais que votre vieille tante Rgine de Parisis est
    presque votre voisine,  Paris, o elle va passer deux moi
    ce printemps avec votre belle cousine de la Chastaigneraye, ne
    seriez-vous pas quelque peu tonn?

    Eh bien! nous demeurons avenue Dauphine (je ne veux pas dire
    avenue Bugeaud); ils appellent cela un htel! Il en tiendrait dix
    comme cela dans mon salon de Champauvert.

    Pourquoi suis-je venue  Paris? Grave question! Je ne vous
    rpondrai pas, mais vous devinerez. Aprs tout, c'est peut-tre
    pour vous voir, monsieur l'Invisible. Il est vrai que vous allez
    nous dire que les quatre maisons et les cinquante arbres qui nous
    sparent sont encore le bout du monde, comme qui dirait de Paris
    au chteau de Champauvert. Je ne vous dis pas notre numro, parce
    que je ne le sais pas. Cherchez! Et ne venez pas ce matin, car
    votre cousine Genevive est alle prier sur le tombeau de sa
    patronne,  Saint-Etienne-du-Mont.

    Je vous embrasse, enfant prodigue!

    RGINE DE PARISIS.

Octave n'avait pas vu sa tante depuis longtemps. A la mort de sa mre,
Mlle Rgine, dj cinquantenaire, l'avait pris dans ses bras et lui
avait dit qu'il retrouverait en elle toute une famille. Mais il avait
mieux aim prendre toute une famille dans une femme plus jeune: sa
famille, c'taient ses matresses.

Mlle Genevive de La Chastaigneraye tait devenue orpheline au temps
mme o Octave perdait sa mre. Il se rappelait vaguement avoir vu
cette petite fille cachant sa poupe sous sa robe noire; il n'avait
pas d'autres souvenirs de sa cousine.

Le comte de La Chastaigneraye tait mort colonel  Solfrino,
survivant d'une anne  peine  sa femme. Dj Genevive tait venue
habiter Champauvert avec sa tante qui jusque l n'aimait pas les
enfants, mais qui se laissa prendre aux caresses de cette fillette. Ce
fut bientt pour elle une vraie joie de la voir courir et chanter dans
ce chteau silencieux, dans ce parc solitaire.

Un beau matin, la tante fut toute surprise de voir que la petite fille
se transfigurait en une grande demoiselle digne des La Chastaigneraye
et des Parisis, par sa beaut grave et sa grce hraldique. Genevive
rvla soudainement toutes les vertus: la fiert et la douceur, front
pensif et bouche souriante, me divine et coeur vivant. Elle tait
musicienne comme la mlodie. Le dimanche, pour racheter ses pchs,
elle qui tait encore toute en Dieu, elle jouait de l'orgue  l'glise
de Champauvert avec un sentiment tout vanglique; puis le mme jour
au chteau, elle chantait des airs d'opra avec le brio de la Patti.
Elle tait bien un peu romanesque. Originale comme sa tante, disaient
les paysans.--Le feu de l'intelligence la brlait. Elle interrogeait
l'horizon plein de promesses. Dans son attitude si pudique encore, on
pressentait dj les entranements de la passion.

Depuis plus de dix ans, Octave n'avait pas remis les pieds au chteau
de Parisis, par un sentiment plus filial que familial; ses amis lui
parlaient en automne de belles chasses du chteau de Parisis, mais il
ne voulait pas s'amuser prs de la spulture o dormaient les deux
figures, toujours aimes, de son pre et de sa mre. A Paris, dans
son htel, quand il s'arrtait un instant devant leurs portraits, il
jurait d'aller s'agenouiller pieusement sur leur tombeau, mais le
courant de la vie, un torrent pour lui, l'entranait  toutes choses,
sans qu'il prt la force de suivre cette bonne pense.

Ce matin-l, Octave alla droit chez sa tante. Le chemin n'tait pas
long: il connaissait dans ces parages la physionomie de toutes les
maisons, aussi il ne se trompa point. Il vit apparatre une servante,
coiffe  la bourguignonne, qui faillit se jeter dans ses bras et qui
embrassa son cheval. Elle n'avait jamais vu le jeune duc de Parisis,
mais elle devinait que c'tait l'enfant du chteau de Parisis.

Octave trouva sa tante bien vieillie, de plus en plus ridicule avec
ses modes composites, de moins en moins imposante avec ses airs de
chtelaine altire--du temps des chteaux  pont-levis.

On s'embrassa sans trop d'effusion. La tante y mit de la dignit, le
neveu eut peur de se barbouiller de rouge et de blanc, ce qui lui
arrivait bien quelquefois avec ces demoiselles. Eh bien! monsieur le
duc Octave de Parisis, mon neveu par la grce de Dieu, sans que la
volont nationale y soit pour rien, avez-vous devin pour quoi je
suis venue  Paris?--Non, ma tante.--Eh bien! je vais vous le dire.
Seulement, pas un mot  Genevive.--Je devine! dit Octave avec
effroi.--Ma tante, vous avez rv un mariage entre le cousin et
la cousine.--Oui, monsieur, deux grands noms, Parisis et La
Chastaigneraye! Voil ce qui s'appelle ne pas mettre d'alliage dans
l'or, c'est du premier titre. Il y a des chevaliers de Malte et des
chanoinesses des deux cts. La vieille fille avait failli pouser un
chevalier de Malte: pour elle c'tait l'idal du vieux monde. Octave
Parisis dit  sa tante qu'il tait dsol de la contrarier dans ses
desseins, mais il y avait selon lui un abme entre la nice et le
neveu.--Un abme! qu'est-ce que cela veut dire?--Cela veut dire que le
cousin n'pousera jamais sa cousine. J'ai ce prjug-l, moi, il faut
varier les races, sans compter que je ne veux pas me marier.--Ah! vous
ne voulez pas vous marier, monsieur! Ah! vous ne voulez pas pouser
une La Chastaigneraye! Eh bien, le jour de mes funrailles vous vous
en repentirez.

Mlle de Parisis, avec colre et d'une main agite, prit une photographie,
faite la veille par un artiste bien connu, qui avait voulu accentuer
le caractre en donnant un coup de soleil de trop.

C'tait le portrait de Mlle Genevive de La Chastaigneraye.

M. de Parisis ne reconnut pas du tout, dans ce barbouillage de nitrate
d'argent, cette adorable crature qu'il avait vue, la veille, dans
l'avenue de la Muette, marquant la neige d'un pied idal et se
dessinant  travers les rames avec la grce d'une chasseresse
antique.

Il n'avait pas reconnu non plus sa tante dans la vieille dame en
cheveux blancs. Il est vrai qu'il l'avait si peu regarde!

N'est-ce pas qu'elle est belle? dit Mlle de Parisis.--Oui, dit Octave
sans enthousiasme, un peu trop brune, peut-tre.--Comment, trop brune?
Ma nice a les yeux noirs, mais elle est blonde, ce qui est d'une
beaut incomparable.--Alors, ma tante, pourquoi me donnez-vous ce
portrait d'une Africaine?--Je vois bien, monsieur, que vous tes
indigne de la regarder. Allez! allez! courez les comdiennes et les
courtisanes, je garderai ma chre Genevive pour quelque duc et pair
sans dchance.--Duc et pair, dit Octave en riant, c'est le merle
blanc; mais enfin, le merle blanc va peut-tre encore chanter sous les
arbres de Champauvert.

La tante se rapprocha d'Octave et l'embrassa sur le front. Mauvais
garnement, lui dit-elle, coeur endurci, libertin fieff, athe vou
au dmon, tu aimes donc mieux pouser toutes les femmes?--Oui, ma
tante.--Je te dshriterai!--Oui, ma tante. Il faut que je vous
embrasse pour ce bon mouvement.

Et Octave embrassa vaillamment la vieille fille.--Eh bien! ne parlons
plus de mariage, je ne veux pas la mort du pcheur.--D'autant plus,
ma tante, que le mariage ne tuerait peut-tre pas le pcheur.--Tu
m'effraies. Moi qui voulais sauver Genevive, j'allais la perdre en te
la donnant. N'en parlons plus.

On causa pendant une demi-heure. Octave prit, avec sa tante une tasse
de chocolat au pain grill, selon la mode de Champauvert, aprs quoi
il se leva pour partir. Reviens me voir souvent, il ne sera plus
question d'pousailles.--Ma tante, venez me voir avec Mlle de La
Chastaigneraye. Vous n'avez qu' dire votre nom pour que toutes les
portes de mon htel s'ouvrent  deux battants.--Eh bien! nous irons
te surprendre. Ah! a, monsieur, n'allez pas m'enlever Genevive au
moins! car je sais qu'on vous appelle le diable et que toutes les
femmes vous aiment parce qu'elles ont peur de vous. Adieu, Satan. Si
vous montrez vos yeux  Genevive, je lui dirai que vous avez plus de
femmes que la Barbe-Bleue.--Oh! ma tante, pour moi une cousine est
sacre.

Comme Parisis dpassait le seuil de la chambre, sa vieille tante lui
reprit la main: A propos, donne-moi donc des nouvelles de ta fortune?
Tu sais que ton chteau de Parisis tombe en ruines.--Je le rebtirai
en marbre.--La mine des Cordillres est donc toujours bonne? Octave
tait devenu pensif, mais il rpondit: Oui, ce n'est plus une mine
d'argent, c'est une mine d'or.

Parisis monta  cheval et fit un tour matinal au Bois tout en disant:
Je l'ai chapp belle!

L'homme n'est jamais plus heureux que le jour o il a fui son bonheur.
Je pourrais signer cette sentence de Confucius, de Saadi ou de
Voltaire, pour lui donner plus d'autorit, mais la vrit ne signe
jamais ses aphorismes.

Quand Mlle de La Chastaigneraye revint de Saint-Etienne-du-Mont, sa
tante l'embrassa et lui dit tristement: Eh bien, ma chre Genevive,
ton cousin est un rengat. Crois-tu qu'il refuse ta main, ta main
pleine d'or, cette main blanche et fire?

Mlle de Parisis avait pris la main de sa nice. Puisqu'il ne veut pas
m'pouser, dit Genevive simplement, il m'pousera.--C'est bien, cela!
Laisse-moi t'embrasser encore pour cette belle parole. Mais comment
feras-tu ce miracle?--Vous ne croyez pas  la destine, ma tante?--Je
crois que la destine ne travaille pour nous que si nous travaillons
pour elle.--Ma tante, nous travaillerons pour notre destine.--Etrange
fille! Pourquoi l'aimes-tu?

On ne sait jamais bien pourquoi on aime: ds qu'on raisonne sans
draisonner, il n'y a dj plus d'amour. Je le sais bien, dit Mlle de
Parisis: tu aimes Octave parce qu'on t'a dit beaucoup de mal de lui,
parce qu' Champauvert tu ne regardais que son portrait, parce que tu
l'as vu  la cour mardi, riant dans un bouquet de femmes, parce que
tu l'as vu hier au Bois, dans l'avenue de la Muette, tout pensif
pour t'avoir regarde.--Je l'aime parce que je l'aime, dit Genevive
ennuye de tous les parce que de sa tante. Si vous ne m'abandonnez pas
dans toutes mes tentatives romanesques, je vous promets que je serai
la femme de mon cousin.

Et la charmante fille, qui ne doutait de rien, se mit au piano devant
un magnifique bouquet qu'elle avait achet sur son chemin. A tous les
coeurs amoureux il faut des fleurs, des parfums et des chansons. Voil
pourquoi les coeurs amoureux font la maison si gaie.

Dieu donne deux aurores aux femmes: la premire vient aprs la nuit
de l'enfance et rpand sur le front l'aurole de la jeune fille; la
seconde, plus lumineuse, brle les cheveux d'un vif rayon: c'est
l'aurore de l'amour. Il y a tout un monde entre la jeune fille qui
n'aime que sa jeunesse et la jeune fille surprise par l'amour. Elle
est transfigure. Elle marchait avec la grce nave, mais abrupte
encore; maintenant il semble qu'elle marche dans le rhythme des belles
harmonies. Sa taille est plus souple, ses bras ont l'adorable abandon
de la rverie. Elle incline la tte ou la relve avec la dsinvolture
que donne la gaiet du coeur ou la mlancolie de l'me. On ne
respirait hier dans la maison sur ses pas lgers que les chastes
parfums des dix-sept ans; aujourd'hui, on boit par les lvres je
ne sais quelle savoureuse odeur de chevelure dnoue et de fleurs
effeuilles. Hier c'tait une colire  son piano; d'o vient
qu'aujourd'hui c'est l'inspiration qui chante? Hier elle rpandait un
charme discret et tempr, aujourd'hui c'est toute une fte. La femme
transperce  travers la jeune fille. C'est l'heure bnie o les
battements du coeur sont compts l-haut, car,  la premire heure
d'amour, la jeune fille prend les ailes de l'ange pour voler  son
idal. Mais combien qui retombent sur la terre pour ne plus jamais
reprendre leur vol?

Genevive en tait  sa seconde aurore.




V

LES CURIOSITS D'UNE FILLE D'VE


A quelques jours de l, on donnait une matine musicale chez la
duchesse de Persigny.

Tout Paris y tait. Fut-ce pour cela que Mlle Rgine de Parisis et
Mlle Genevive de la Chastaigneraye, qui pouvaient se faire ouvrir
l'htel d'Octave  deux battants, se hasardrent  entrer chez lui par
l'escalier drob ou par l'entre des artistes, ainsi nomme parce
que les comdiennes passaient par l, comdiennes de thtre et
comdiennes du monde?

Comment Genevive savait-elle que tous les jours, de deux  quatre
heures, on pouvait suivre ce chemin dangereux sans tre rencontr,
attendu que les gens de la maison ne se montraient jamais sur le
chemin de Corinthe dans l'aprs-midi? Comment Genevive osait-elle se
hasarder dans le labyrinthe de don Juan de Parisis? Comment Genevive
possdait-elle une petite clef d'argent qui ouvrait la porte du
jardin?

Ce n'tait pas le secret de la comdie, car je n'en sais rien. Octave
avait donn  et l beaucoup de ces petites clefs. Ce que je sais,
c'est que Genevive ouvrit cette porte et qu'elle entrana sa tante
par la serre, par l'escalier drob et par l'appartement intime
d'Octave.

Mlle Rgine de Parisis tait aussi trange dans ses actions que Mlle
de La Chastaigneraye; c'est que dans leur innocence elles n'avaient
peur de rien. Les coeurs les plus purs sont les plus braves.

Je ne peindrai pas avec quelle curiosit elles scrutrent des yeux la
vie familire d'Octave. Devant les portraits de femme la vieille fille
se signa avec pouvante. Dans la bibliothque--o il n'allait presque
jamais,--elle salua avec un sentiment d'orgueil le pre et la mre
d'Octave; elle reconnut qu'il y avait de bons livres parmi les
mauvais. Octave, tout au livre de sa vie, ne lisait plus ni les uns ni
les autres.

Genevive tudiait cet ameublement tout  la fois svre et fminin,
ces tableaux de matres et ces gouaches de sport, ces belles armes
et ces mille riens de la vie parisienne, ces cabinets d'bne qui
gardaient leur gravit devant le sourire des chiffonnires en bois de
rose.

La tante aurait voulu passer une heure dans le salon, o elle esprait
trouver la splendeur des Parisis; mais Genevive, qui savait qu'en
descendant par le grand escalier on rencontrerait des gens de la
maison, retint sa tante de toutes ses forces, en lui disant qu'elle
avait toujours le temps de voir le rez-de-chausse dans ses visites 
Octave.

Pour elle, curieuse comme ve, elle aurait voulu passer tout un jour
 pntrer son cousin par l'histoire de sa vie, qui tait crite
sommairement dans sa chambre  coucher, dans son petit salon, dans son
cabinet de toilette, dans sa salle d'armes, jusque dans son fumoir.

Tout tait d'un luxe de haut got. Octave aimait surtout les meubles
d'art en marqueterie d'ivoire sur chne, reprsentant les faades des
plus beaux palais et des plus belles glises de la Renaissance; il
aimait aussi les meubles travaills par les mains feriques des
Chartreux du quinzime sicle, ces marqueteries qui sont des
chefs-d'oeuvre de fini dans un encadrement grandiose.

Genevive, qui s'y connaissait, s'arrta devant des statuettes des
desses de l'Olympe en bronze dor attribues au Verocchio. Elles
ornaient les portes d'un meuble d'bne  trois corps, gracieusement
arrondi; elles taient places en sentinelles sur les portes dans des
niches  peine fouilles entre des colonnes  chapiteaux corinthiens
qui portaient des vases d'argent imits des vases de Castiglione.
Genevive admira aussi la sculpture des frontons; ses yeux suivirent
les dessins de la marqueterie, o elle retrouva les arabesques de
Raphal. Tout appelait les yeux: les ornements  rinceaux, les frises
toutes vivantes de chasses, de combats de lions, d'oiseaux, de
feuillages, de scnes mythologiques.

Pendant que Genevive se perdait dans le jeu des sculptures, Mlle de
Parisis admirait sur la porte du centre les armoiries en argent de sa
famille.

Devant ce meuble tait une table pareillement en bne: on y admirait
trois tableaux encadrs d'arabesques. C'tait Diane  la chasse, Diane
 la fontaine, Diane endormie. La table tait soutenue par trois
cariatides; des sirnes en argent s'enroulaient  un pied monumental
 ttes de chimres. Les chaises taient dans le mme style,
incrustations d'ivoire, trs fines sculptures, ornements, arabesques,
amours et rosaces. Les gravures reprsentaient les grandes scnes de
l'Iliade.

Dans d'admirables maux cloisonns, supports par des pieds en bronze
dor d'un fort beau travail, des fleurs rares s'panouissaient en
toute libert. Genevive cueillit une grappe blanche d'un arbre des
tropiques, que Parisis avait failli cueillir le matin pour une autre
main; elle la passa sur ses lvres avec un sentiment indfinissable de
vague esprance.

La pendule sonna quatre heures. Dj quatre heures! s'cria-t-elle
en regardant un chef-d'oeuvre de Boule suspendu sur un panneau entre
deux portes.

Elle ne prit pas le temps de regarder les jolies statuettes, les fines
gravures du cadran, les acanthes des chapiteaux. Il tait temps
de partir, Octave pouvait rentrer et la surprendre. Elle s'arrta
pourtant encore, pendant prs d'une minute, devant un tout petit
cabinet en bne, fermoirs et serrures d'argent, ornements  chimres.

C'tait l le roman d'Octave, selon son expression. Toutes les lettres
de femmes, tous les portraits de femmes,--je parle des petits dessins
et des cartes photographies,--taient jets ple-mle dans les
tiroirs.

Un des tiroirs tait ouvert. Genevive y vit un gant, trois ou quatre
lettres, un portrait. C'tait le portrait d'une comdienne clbre.
A qui tait le gant? Sans doute c'tait un gant qu'il avait lui-mme
arrach  quelque petite main rebelle. Et les lettres? Ah! si
Genevive se ft trouve toute seule!

Elle ouvrit un autre tiroir: des lettres, des portraits, des fleurs
fanes: Ce n'est pas un meuble, dit-elle, c'est un camposanto.
Pourquoi laisse-t-il tous ces tombeaux entr'ouverts?

Parisis n'avait ferm que la petite porte du milieu. L tait le
secret du jour, c'tait la place du coeur. Oh! que je voudrais que
cette porte ft ouverte! Mais si la porte se ft ouverte comme par
miracle, elle et t bien tonne. Il n'y avait rien dedans. Et alors
et-elle pens que c'tait la place rserve  ses lettres,  ses
portraits, aux fleurs cueillies avec elle,  son gant arrach par lui.

Voyons! lui dit sa tante. Octave va rentrer et nous surprendre. Il
nous fera conduire au poste comme des aventurires.--Ne craignez rien,
ma tante, quand on vient ici par l'escalier drob, on est toujours
bien reu. Mais partons, parce que je ne veux pas que mon cousin me
voie avant de m'aimer.--Que tu es enfant! Il ne t'aimera que s'il te
voit.

Genevive suivit sa tante en respirant la fleur des tropiques.




VI

LA MARGUERITE


Il tait dix heures du soir. Il neigeait. Paris tout encapuchonn,
comme un bndictin dans son blanc linceul, se disposait  courir les
aventures.

C'tait la nuit du mardi gras; les derniers Romains, les Parisiens de
la dcadence, voulaient encore une fois, avant les jours sombres
du carme, se couronner de roses et jeter leurs derniers bonnets
par-dessus le dernier moulin de Montmartre.

Tout s'en va! les moulins, les carnavals et Paris lui-mme.

Un vrai Parisien de la vraie dcadence, Octave de Parisis, se
prparait  cette belle nuit de carnaval,  l'ambassade de ----. Il se
dguisait en Faust, cherchant l'amour: un jeune gentilhomme vtu de
pourpre et brod d'or, le petit manteau de soie roide sur l'paule, la
plume de coq au chapeau, une longue pe affile au ct.

Allait-il, comme le vrai Faust, faire l'exprience de la vie? Et
devait-il se dire aussi comme Faust: Quel que soit l'habit que
j'endosse, en sentirai-je moins les dchirements et les angoisses de
mon coeur?

Octave prit un chandelier  deux branches pour se regarder dans une
glace. Il voulait voir s'il avait bien l'allure de Faust. Non,
dit-il, j'aime mieux, bien dcidment le bonnet et la houppelande du
docteur. Il revtit l'autre costume.

Ce fut alors que Monjoyeux le surprit dans sa rptition, je veux dire
au moment o il s'tudiait devant le miroir. Bravo! dit Monjoyeux en
entrant, voil le Docteur de la Science. J'espre bien que tu vas leur
dire de fortes vrits, cette nuit,  ces paens qui ne croient pas
 Jupiter, le dieu des dieux, le dieu d'Homre, de Phidias et
d'Apelles.--Moi! dit Octave en serrant la main de son ami, je n'ai pas
une pareille prtention.--Alors, pourquoi t'es-tu habill en docteur
Faust?--Pour effeuiller quelques Marguerites, s'il en reste.--Des
mots, des mots, des mots! Je croyais que tu lisais La Rochefoucauld et
non Rivarol.--Depuis que je sais par coeur La Rochefoucauld, je ne lis
plus.--Tu as peut-tre raison. La Rochefoucauld prend notre esprit
aprs avoir pris notre coeur. Crois-moi, retrempe-toi dans Homre,
Thocrite et toutes les bonnes btes de l'antiquit.--Veux-tu
fumer?--Non, je ne fume plus.--Pourquoi?--Parce que c'est dcidment
trop  la mode de fumer. Je ne veux plus tre de mon temps.--Homme
antique!--Je venais te prier de venir demain voir ma Junon. Je veux
qu'elle te rajeunisse de prs de deux mille ans. Vois-tu, mon cher,
l'antiquit c'est l'ternel pays des vingt ans, c'est le paradis
retrouv, c'est....--Chut! tu vas prcher. L'heure est mal choisie,
pour moi qui vais m'encarnavaliser. Parlons des Junons que nous avons
sculptes  Monaco.--Ne parlons plus, pour parler bien. Je vais 
la Crmonie du _Malade imaginaire_: voil mon carnaval;  minuit je
serai couch, car je me lve matin. Adieu. Veux-tu voir une belle
journe, lve-toi matin.

C'est un ancien qui a dit cela.--Adieu, tu sais mon opinion sur les
sept sages de la Grce.--Oui, parce que tu ne les connais pas. Si tu
les avais relus, tu ne dirais pas cette nuit tant de sottises  la
dernire mode,  homme d'esprit.

Et Monjoyeux souleva la portire en damas rouge pour sortir. Encore
un mot: s'il te reste une heure, relis Gothe pour ne pas faire trop
d'anachronismes.--Tu as raison, j'y avais pens. Pour reprsenter
Faust, il faudrait avoir la science de Faust, la science du diable.
--Donne ton me au diable! mais tu l'as donne si souvent que le
diable n'en voudrait plus. Adieu.

Octave alla  sa bibliothque et prit le livre de Gothe. Il le
feuilleta d'abord et y pntra bientt, non pas avec la vaine
curiosit d'un dsoeuvr spirituel qui court les ftes du carnaval,
mais avec la curiosit d'un homme qui cherche le mot de la vie.

Il sonna son groom, le citoyen galit, un ngre haut en couleur.
Egalit, mets du bois au feu et avertis le cocher que je ne sortirai
qu' onze heures.

A onze heures, Octave avait pntr les profondeurs du gnie de Gothe.

Je ne vais pas faire ici le tour de Gothe. Il faudrait avoir le temps
de faire le tour du monde. C'est une figure trs tudie, qui garde
le sourire de bronze du sphynx: nul ne lui arrachera son dernier mot.
Tout un monde est sorti de ses mains puissantes,--tout un monde: le
paradis de l'amour, l'Olympe du beau et des passions. Mais, quoi qu'en
disent les initis, la lumire de Gothe n'est pas le soleil: il a
trop aim l'heure nocturne. Quel miracle que le gnie! Dieu n'a cr
qu'une femme, Gothe en a cr deux. ve, elle-mme, est-elle plus
vivante en notre esprit que Marguerite et Mignon, ces deux symboles
radieux qui voyagent  jamais dans le ciel idal, mais qui demeurent
femmes? Car Gothe le panthiste les a ptries en pleine pte humaine.
L est le caractre du gnie de Gothe. Tout en parcourant les mondes
dans ses posies lgendaires, il ne perd jamais pied; les personnages
de sa comdie vont heurter les nues, sans cesser une heure d'tre des
hommes. Voil pourquoi il est grand et humain dans le sens de l'art.
Voil pourquoi sa renomme tend ses frontires, pourquoi la France le
traduit en vers et en prose, en peinture et en musique.

La pendule sonna minuit. Il n'tait que onze heures. C'est trange,
dit Pariais, c'est la troisime fois que j'entends sonner minuit.

Il regarda le cadran. Il lui sembla que la petite aiguille tournait
aussi vite que la grande. Qu'est-ce que cela? dit-il.

Rvait-il? tait-il devenu le jouet de ces somnolences lucides qui
jettent l'me dans les pnombres  et l rayonnantes de la seconde
vue?

Il se souvint qu'un soir Lamartine l'avait inquit dans son athisme
en lui parlant de l'me des choses: cette vie insaisissable qui s'agite
dans l'horloge, dans la lampe, dans l'air, dans le feu, dans le mur;
qui parle par la voix des cloches, du vent, de la pluie, des chos, des
flammes, du silence. Quelle folie, dit-il en rejetant les affres
nocturnes qui tombaient sur lui comme un suaire, il n'y a d'me que
dans le corps--et peut-tre mme qu'il n'y a pas d'me du tout.

Il se remit devant l'tre et rouvrit son livre. Il prit un charme
trange  cette lecture; pour la premire fois son esprit fut illumin
de toutes les lumires fantastiques du chef-d'oeuvre allemand. Un peu
plus, dit-il en se promenant et se voyant dans un miroir de Murano,
suspendu au-dessus d'une console, je me croirais Faust lui-mme, mais
o est Marguerite? Gothe a raison:

    Faust chercha la science et trouva Marguerite.

Et Parisis pensa  toutes les femmes qui avaient travers sa vie. Un
cortge de figures rieuses et plores passa dans son souvenir.

Cependant il tait onze heures. Il jeta sur son paule son pardessus
de fourrures et sonna galit.

Comme il partait, il se vit encore dans le miroir de Venise. Il
s'imagina qu'il se voyait double. Satan,--dit-il, tout indign contre
lui-mme,--tu as beau faire, tu n'es plus qu'un pauvre diable. On ne
croit plus  Dieu, pourquoi croirait-on  Satan?

Don Juan de Parisis, ou plutt ce soir Parisis-Faust, avait  peine
travers le premier salon de l'ambassade, qu'il vit devant lui, mais
fuyant d'un pas discret, une Marguerite, non pas celle d'Ary Scheffer,
mais celle de Gothe lui-mme.

Octave atteignit bientt cette Marguerite dans un embarras de
mascarades, caus par un houx gigantesque qui piquait tout le monde.
Dis-moi, Marguerite, tu savais donc que je me dguiserais en
Faust?--Oui je le savais.

Et Octave qui ne voulait jamais douter de rien: Tu ne viens pas ici
pour aller  l'glise? Veux-tu faire ton salut avec moi?--Je n'ai
pas un pch sur la conscience.--Cela te sera compt plus tard.
Viens--Mais vous tes le diable, Faust!--Le diable n'a-t il pas emmen
Jsus sur la montagne? La vertu ne triomphe que quand elle est en
danger.--Et sur quelle montagne veux-tu m'emmener, Satan?--L, 
l'ombre de cette haie de femmes qui dansent.--Eh bien! parlez,
tentateur.

Octave parla. Et, selon sa coutume, il parla bien. Mais la Marguerite
n'tait plus la fille de Gothe; elle n'en avait que le masque.
C'tait un coeur vaillant qui n'avait pas peur du diable, quoiqu'elle
et peur de l'amour.

Ce fut une jolie escarmouche de mots spirituels, tendres, passionns
quelquefois, plus souvent railleurs.

La Marguerite cachait son motion par une gaiet d'emprunt.

O femme! dit tout  coup Octave. Jusqu'ici vous n'avez parl que pour
masquer votre me et votre coeur. Soyez franche une fois: pourquoi
vous tes-vous dguise en Marguerite?--Pourquoi vous tes-vous
dguis en Faust?--Je n'en sais rien. Une btise! Ds que je me suis
vu ici, j'aurais voulu tre sur la Jungfrau. Un homme bien n comme
moi ne devrait se dguiser qu'en Pierrot.--Eh bien! c'est comme moi,
qui ne suis pas plus mal ne que vous: j'aurais d me dguiser en
Colombine.--O ma Colombine!--Chut! on vous coute! Vous auriez le
duel de Pierrot. Adieu, nous nous retrouverons. Voulez-vous mon
secret?--J'coute avec mon coeur.--Je me suis dguise en Marguerite,
parce que vous vous tes dguis en Faust.--Qui vous avait dit
mon dguisement?--Je sais tout.--Marguerite, je vous aime.--Un
peu.--Beaucoup.--Pas un mot de plus, car vous diriez: Pas du tout!

Marguerite disparut comme par enchantement. M. de Parisis eut beau se
soulever sur la pointe des pieds, il lui fut impossible de savoir dans
quel tourbillon elle s'tait vanouie.

C'est dommage, dit-il. Elle est un peu maigre, ce qui prouve qu'elle
est jeune, mais elle est charmante, et je suis tout enivr de la
frache senteur des vingt ans qu'elle rpandait autour d'elle. Mais,
aprs tout, il ne faut jamais s'attarder, surtout au bal masqu, o un
homme de mauvaise intention doit amorcer une aventure toutes les cinq
minutes.




VII

L'OR, LE POUVOIR, LA RENOMME, L'AMOUR


Aprs une spirituelle causerie avec la princesse de Metternich, o
elle lui prouva que les femmes ne se masquaient que pour se dmasquer
le coeur, le duc de Parisis rencontra deux de ses amis, qui n'avaient
pris, pour cette folie carnavalesque, que le petit manteau vnitien.

C'tait Rodolphe de Villeroy, attendant comme lui depuis longtemps
sa nomination de ministre plnipotentiaire; c'tait le vicomte de
Miravault, qui avait jet l'ambition aux orties pour devenir riche:
homme de son temps, qui difiait l'or, parce que l'or difie tout.
Ah! bonjour, mon cher Faust, tu cherches la science? Tu te rappelles
le vers: _Faust cherchait la science, il trouva Marguerite_.--Moi, je
cherche Marguerite. Sais-tu o elle est passe?--Elle passe son temps
 dire qu'elle aime beaucoup, comme toutes les marguerites.--Non. La
mienne dit qu'elle n'aime pas du tout.

Octave s'empara d'un divan pour lui et ses amis.--Asseyons-nous l,
c'est le bon endroit. Les femmes vous marchent sur les pieds, mais les
femmes sont si lgres!--As-tu remarqu, dit M. de Villeroy au vicomte
de Miravault, que Parisis ne trahit ras sa destine? Il est n pour
faire le malheur de toutes les femmes.--Except de la sienne, quand il
en prendra une, ou quand il se laissera prendre.--Ne craignez rien,
dit Octave; le pige  loup n'est pas encore tendu.--Prends garde, il
y a des piges  loup ici.--Et toi, Gaston, dit M. de Parisis, toi non
plus, tu ne trahis pas ta destine. Tu es si diplomate que tu n'en
as pas l'air.--La diplomatie n'est qu'un chemin, ce n'est pas une
carrire. Le vrai but, mon cher, c'est le pouvoir. Tu verras, quand je
serai ministre,--non pas ministre  Rio ou  Tonkin, mais ministre des
affaires trangres,--tu verras si je trahis ma destine qui est de
gouverner les hommes!--Gouverner les femmes! dit Parisis! comme s'il
ft convaincu de sa mission.--Vous tes deux grands enfants, dit le
vicomte de Miravault en montrant un napolon: voil la vraie royaut.
Quand j'aurai sept ou huit cent mille de ces soldats-l, rangs en
bataille, je serai matre du monde, matre de vos consciences, matre
de vos femmes. Et moi, je ne tomberai pas du pouvoir, je ne verrai
pas fuir les courtisans.--Vous poursuivez chacun une chimre, dit
Parisis. Moi j'treins la mienne.--Oui, mais toi tu te rveilleras un
matin tranant la patte vers les Invalides de l'amour; car tu n'auras
pas la suprme consolation d'tre foudroy au souper du commandeur.
--C'est singulier, dit M. de Villeroy, nous sommes peut-tre ici,
aprs tout, les trois hommes les plus srieux de cette fte: car nous
avons tous les trois notre thorie et notre volont. Moi, je m'appelle
le Pouvoir.--Parce que tu n'es rien.--Toi, dit Miravault  Octave,
tu t'appelles l'Amour, parce que tu l'as tu.--Toi, tu t'appelles
l'Argent, parce que tu n'en as pas.

Un homme dguis en diable  quatre coutait aux portes. Vous oubliez
un ami qui s'appelle la Gloire,--La Gloire, dit Octave, ne vaut pas
le diable.--C'est le diable  quatre, dit M. de Miravault en
reconnaissant Monjoyeux.--Oui, c'est le diable  quatre, reprit
Parisis en serrant la main du nouveau venu. Tu as voulu me surprendre
en me disant que tu ne viendrais pas.--Oui, rpondit Monjoyeux, j'ai
voulu te voir au milieu de tes femmes et de tes mauvaises actions. Et
il prit sa part du divan.

Donc, reprit Octave, RODOLPHE DE VILLEROY aspire au POUVOIR;--Le
second, MIRAVAULT, veut rgner par l'ARGENT;--Le troisime, MONJOYEUX,
tente les chimres de la GLOIRE;--Le quatrime, OCTAVE DE PARISIS, ne
veut tenter que la FEMME.

Villeroy tordit sa moustache: Eh bien! nous verrons dans un an ou
dans dix ans qui est-ce qui se sera tromp.--Tous les quatre, dit M.
de Parisis.--Et il se leva pour entraner ses amis au buffet. Allons
prendre des forces pour conqurir le monde.




VIII

LE JEU DE CARTES


En cette belle anne, vers le carnaval, toutes les nuits du beau monde
furent panaches par des mascarades de tous les styles. Ces folies
enseignent la sagesse. La plupart des gens  la mode n'apprennent ou
ne rapprennent l'histoire qu'en s'encarnavalisant, ce qui ne les
empche pas de faire les plus beaux anachronismes,--comme la clbre
Mme d'Amcourt, qui se dguisait en Frdgonde, avec des cheveux
poudrs  la marchale et deux mouches assassines.--Il est vrai
qu'elle donna une raison aux pdants: la poudre  la marchale
indiquait l'esprit de conqute de Frdgonde, et les mouches
assassines, ses armes dloyales; toutefois, cette nuit-l, Mme
d'Amcourt n'eut pas le prix d'histoire de France.

Parmi les bals masqus de l'hiver, il y eut encore, trois jours aprs
la fte de l'ambassade, celui d'une grande dame clbre  la Cour. On
avait mme dit qu'elle n'avait donn son bal que pour de trs hauts
personnages, mais elle le donnait pour tout Paris. Et comme dans
tout Paris il y a de tous les mondes, les personnages de la Cour
coudoyrent peut-tre quelques personnages du thtre.--Aprs tout,
o est la vraie comdie? o sont les vraies comdiennes?

Je ne dis pas cela pour quatre belles dames qui, la veille, se
rencontrant tout  propos, dcrtrent qu'elles iraient  ce bal
dguises en jeu de cartes, c'est--dire en dame de carreau,--dame de
pique,--dame de trfle--et dame de coeur. Trois de ces dames taient
illustres dans le beau monde:--la marquise de _Fontaneilles_, la
duchesse d'_Hauteroche_, la comtesse d'_Antraygues_-- La quatrime
tait une jeune fille qui portait un grand nom: Mlle Genevive de _La
Chastaigneraye_.

Le sort retourna pour elle la dame de coeur. Tant pis, dit-elle,
j'aurais voulu me dguiser en Jeanne d'Arc, c'est--dire en dame de
pique.

Les quatre dames se jurrent le secret au nom de la jeune fille, qui
ne voulait pas se hasarder ainsi dans le monde, au nom de la duchesse,
une vertu rigide et inaltrable, vraie femme de marbre qui tait
revenue des passions sans y tre alle.

Toutes pensaient, avec quelque raison, faire beaucoup de tapage dans
ce bal dj tapageur; elles ne voulaient pas que leurs noms courussent
les journaux du lendemain.

Naturellement, Octave de Parisis alla au bal masqu de Mme de ----. Il
ne revtit cette fois que le petit manteau vnitien. Presque  son
entre, il fut assailli par tout un jeu de cartes qui se dressa
gaiement et bruyamment devant lui. C'taient les quatre femmes qui
s'taient entendues la veille pour se dguiser en Dame de Coeur,--en
Dame de Pique,--en Dame de Trfle,--en Dame de Carreau.

On ne passe pas! lui cria la Dame de Trfle d'une voix sonore comme
l'argent.--Eh bien! c'est cela, dit Octave, emprisonnez moi tout de
suite, mais emprisonnez-moi dans vos bras ou dans ceux de la Dame de
Coeur.--Chut! dit la Dame de Carreau, la Dame de Coeur n'emprisonne
personne dans ses bras ni dans ses vingt ans.--Qui sait? dit Octave
avec un sourire moqueur.--Je le sais bien, moi! dit la Dame de Coeur
sans dguiser sa voix.

Octave lui prit la main. C'est trange! dit-il en lui regardant les
yeux: n'es-tu pas ma Marguerite de l'autre soir?--Qui sait? dit la
Dame de Coeur.

Le flot poussait le flot, la vague entranait la vague. Octave avait
suivi son jeu de cartes  la porte d'un petit salon, o un diplomate
dguis en sorcier, mais qui ne savait pas trouver le mot, se drobait
 ses chutes bruyantes, devant les railleries de quelques femmes
beaucoup plus sorcires que lui. M. de Parisis et les quatre dames
s'emparrent du divan sans s'inquiter du pauvre diable.

Expliquez-moi cette lgende, dit Octave en s'adressant  la Dame
de Carreau, qui lui semblait la plus gaiement babillarde; pourquoi
tes-vous ainsi dguises toutes les quatre? Qui est Rachel, qui
est Argine, qui est Agns, qui est Pallas?--C'est peut-tre tout
simplement, dit la Dame de Carreau, parce que les hommes aiment
les cartes. Aprs cela, si tu aimes  dchiffrer les symboles, les
nigmes, les hiroglyphes, regarde bien.

M. de Parisis dvisagea les quatre femmes  travers leur masque.

Je commence par reconnatre, dit-il, que vous tes toutes les quatre
fort jolies.--Sache, mon cher, rpondit la Dame de Carreau, que nous
sommes de trop bonne maison pour nous masquer si nous n'tions pas
jolies.--Il n'y a que les bourgeoises cherchant une aventure qui osent
mettre un loup sur leur museau quand il est vilain.--Toi! tu as fait
tes humanits  l'universit de M. de Balzac.--Je n'ai jamais lu qu'un
seul livre: Saint-Simon.--Tu te vantes, c'est pour me faire croire que
tu sais lire toute seule dans le livre des passions. Mais pourquoi
as-tu choisi le rle de la Dame de Carreau?--Parce que je suis une
Agns?--Oui, une Agns Sorel. Mais o est ton roi?--a et l, dans les
salons, je ne sais o, en bonne fortune avec quelque domino pistache.

M. de Parisis s'tait pench vers la Dame de Pique. Voil ma dame,
dit-il; elle s'appelle Pallas; elle a t consacre par Jeanne d'Arc;
c'est la sagesse, c'est la victoire, c'est le sacrifice!--C'est cela,
dit la Dame de Pique, volontiers vous me brleriez vive sur le bcher
de vos amours, monsieur Don Juan!--Et moi, qui suis-je? je demande
l'explication de la gravure, demanda la Dame de Trfle.--Toi tu
t'appelles Argine, tu es la reine, tu es le pouvoir, le despotisme, la
tyrannie. Veux-tu m'enchaner  tes pieds?--Je te connais: tu trouves
dj que les chanes de roses sont trop lourdes. Eh bien! mon cher, tu
ne sais pas dchiffrer les hiroglyphes du moyen ge. Je ne suis pas
le pouvoir, je suis mieux que cela: je m'appelle l'or.--Et moi! je
suis l'amour, dit la Dame de Pique, si on veut bien le permettre.

La Dame de Coeur se rcria: Non, tu n'es pas l'amour, tu n'es que la
galanterie, car tu n'es que le portrait d'Isabelle de Bavire.--Je
n'ai qu'un mot  dire, je suis la Dame de Pique: c'est la dame de
coeur, sinon la Dame du Coeur.--Non, tu es la dame des coeurs.--Et
qui donc est l'amour, Octave? reprit la Dame de Coeur.--L'amour, lui
dit-il avec une voix caressante, c'est toi et je t'aime.--L'amour, lui
rpondit-elle, c'est moi, et je ne t'aime pas.--Vous avez dit cela,
mais comme une femme qui n'a jamais parl d'amour. Vous tes adorable
dans votre motion.

Mlle de La Chastaigneraye ne pouvait cacher les battements de son
coeur.

Je ne veux pas redire mot  mot tout ce qui se dbita d'extravagant
dans le petit salon jaune. Octave de Parisis s'amusait beaucoup  ce
jeu. Les quatre dames lui montraient toutes les varits de la femme,
depuis les cimes bleues de l'idal jusqu'aux abmes de la passion.

L, il y avait la vertu et la volupt, la candeur qui se hasarde au
prcipice, et la malice savante qui se moque de tout.

Dans l'antiquit, dit tout  coup M. de Parisis, Praxitle prenait
sept femmes pour trouver la beaut: si vous voulez, ma Dame de Pique,
ma Dame de Carreau, ma Dame de Coeur, ma Dame de Trfle, je vous
prendrai toutes les quatre pour trouver l'amour.--C'est cela, dit en
riant la Dame de Carreau, ce sera un accord parfait.--Vous ne
serez jamais srieux, mon cher Octave, continua la Dame de Trfle.
Regardez-moi, et devenez un homme d'or, j'ai failli dire un homme
d'ordre. Vous tes en train de vous ruiner, prenez garde; quoi qu'en
disent les moralistes, l'or, c'est le bonheur.--Non, dit la Dame de
Carreau, le bonheur, c'est le pouvoir.--Tais-toi, ambitieuse, dit la
Dame de Pique, le bonheur, c'est la passion.

Octave avait cout en silence; il se tourna vers la Dame de Coeur:
Et vous, vous ne dites rien?--C'est que je ne suis pas si savante,
moi.

Octave se pencha vers elle pour lui parler  l'oreille. Elle
tressaillit et s'offensa, car tout en lui parlant, il touchait ses
cheveux de ses lvres. Que lui dit-il?

Pour la premire fois, il se fit un silence loquent.

Octave entendit ces mots murmurs  demi-voix par la Dame de Trfle
et la Dame de Pique: C'est la province qui triomphe!--La province!
pensa Octave, je ne connais pas la province.

Et d'un oeil profond, il tenta encore une fois de voir le dessous des
masques. Donc, reprit il tout haut, vous m'tes apparues toutes les
quatre comme les quatre images de la vie: L'OR, LE POUVOIR, LA GLOIRE,
L'AMOUR. Je vous avouerai que le hasard me joue de singulires
comdies, depuis quelques jours. Je ne parle pas d'une vision qui
m'est apparue sur le coup de minuit; mais au bal de l'ambassade, il
y a trois nuits, nous causions avec trois de mes amis: De L'OR, DU
POUVOIR, DE LA GLOIRE, DE L'AMOUR. C'est tout simple, dit la Dame de
Carreau, ce sont les quatre vertus cardinales. On ne peut pas faire un
pas sans marcher sur la queue de leur robe.

En disant ces mots, la Dame de Pique entrana ses trois amies 
d'autres aventures.

Sur le seuil du petit salon, la Dame de Coeur se retourna vers M. de
Parisis et lui dit:--C'EST LA! Octave se demanda srieusement s'il
rvait. Il voulut la ressaisir, mais elle s'tait envole.




IX

LA DAME DE PIQUE ET LES POIGNARDS D'OR


Une demi-heure aprs dans ce petit salon bleu, Octave retrouva seule
la Dame de Pique.

Diogne cherchait un homme, lui dit-elle. Il n'a pas trouv. Toi,
tu cherches une femme et tu ne trouveras pas.--Je ne trouverai pas
ici?--Ni ici, ni au bout du monde, ni plus loin encore.--Pourquoi?
demanda Parisis.--Pour deux raisons.--La seconde, c'est qu'il n'y a
pas de femmes.--Ni ta main droite, ni ta main gauche ne sont dignes
de dnouer...--Ta ceinture dore.--Non, les rubans des souliers d'une
jeune fille, belle de toutes les beauts de la jeunesse et de toutes
les beauts de la vertu.

Parisis regarda ses mains. Mes mains? Aprs tout je m'en lave les
mains.--Oui, comme la femme de Barbe-Bleue lavait sa cl. Il n'y a que
les larmes de la pnitence...--Est-ce que tu te repens. Veux-tu
te repentir avec moi? car on se repent toujours dans les bras de
quelqu'un.--Tu as lu cela quelque part.--Peut-tre.--Tout a t dit
et tout a t imprim.--Mais on peut avoir de l'esprit sans couter 
ta porte.

Mme d'Antraygues tait trs mue. C'tait une femme romanesque, mais
c'tait la premire fois qu'elle se hasardait dans les prils d'une
pareille causerie Dites-moi, Monsieur, pourquoi me dites-vous _tu_
avec tant d'impertinence?--Madame, je vous parle comme je parlerais 
Dieu: O mon Dieu, tu es si bon, que tu couteras ma prire! O Madame,
tu es si belle, que tu me diras ton nom!

Les violons prludrent  _la Fe Tapage_, le quadrille endiabl. On
va danser, si nous allions l-bas sur le canap qui s'ennuie.--Prenez
garde, c'est le sofa de Crbillon II, il dira vos secrets.

La Dame de Pique avait pris toute la place. Et moi? dit Octave.--La
belle question. Quand vous montez en coup avec Mlle Olympe ou Mlle
Cora, comment faites-vous?--Vous avez raison. Octave ne dtourna pas
d'une main discrte les jupes de la dame, il ne fit pas de manires
pour s'asseoir dessus. Chut, dit Mme d'Antraygues. Regardons ce
quadrille.

C'tait le plus blouissant tableau de carnaval que jamais Gavarni
ait rv. Le Soleil dansait avec la Lune, il avait pour vis--vis un
Buisson-de-Roses et une Gele-Blanche.

Parisis se pencha amoureusement vers la Dame de Pique et lui dit 
l'oreille dans un baiser: Veux-tu m'aimer?--Je ne m'en consolerai
jamais. Et puis, tu n'amuserais pas mon coeur.--Que cherches-tu,
toi?--Rien, car je sais que je ne trouverais pas. Si je cherchais, je
chercherais l'amour.--C'est toute mon ambition. Veux-tu chercher avec
moi? Ah! si tu savais comme j'aime l'amour.--Tu adores et tu n'aimes
pas.--T'imagines-tu donc que l'amour ait lu domicile chez les femmes
du monde? L'amour est comme le diable: il hante plus les filles
perdues que les vierges. Crois-tu que Des Grieux n'aimait pas Manon
avec toute la force humaine, avec toutes les aspirations divines? Va,
Des Grieux tait un homme et Manon tait une femme, l'homme et la
femme que nous cherchons.

Octave regarda la Dame de Pique. Si j'tais l'homme et si tu tais la
femme!

M. de Parisis entendit encore cet cho bien connu: CE N'EST PAS LA.
Il regarda autour de lui et ne vit que le tourbillon. Tu me compares
 Manon Lescaut, dit la Dame de Pique.--A Virginie, si tu veux, 
Batrix, si tu aimes mieux,  Marguerite,  toutes celles qui ont
aim.--Les lauriers sont coups: je suis marie.--Je le savais. Une
jeune fille ne parlerait pas si bien et n'couterait que son danseur.
Rassure-toi: il n'y a que les femmes maries--de la main droite ou de
la main gauche--qui soient romanesques. La jeune fille aujourd'hui
n'est que fanfaronesque. Elle rit de tout, parce qu'elle n'a pas
pleur.--Parce qu'elle n'a pas assez pleur. Moi aussi je ris de
tout.--Except de ton coeur.--Ne parlons pas des absents.--Ah! il n'y
a personne l?

M. de Parisis mit tout doucement la main sur le coeur de la

Dame de Pique. Voil un coeur capitonn.--Vous savez que je ne suis
pas une mappemonde et que je n'aime pas les gographes. La Dame de
Pique prit tout doucement la main d'Octave et la mit  la porte.
Est-ce qu'on nous voyait? lui demanda-t-il avec impertinence, mais de
l'air du monde le plus naf.--Non, rpondit-elle simplement, mais je
me voyais.

M. de Parisis pensa qu'il s'tait tromp en prenant le chemin de
traverse. Il sentit qu'il n'tait plus si prs d'elle et voulut se
rapprocher, mais plus il avana plus il perdit de terrain. Si vous
saviez mon ge....--Je sais votre ge. La femme a beau se masquer,
elle se trahit  chaque mot. En vain elle a travers la diplomatie,
elle a fait un cours de machiavlisme, en vain elle a l'exprience,
ce fruit amer qui empoisonne le coeur, elle dit tout, en voulant tout
cacher.--Vous tes si profond que je ne comprends pas.--Une femme
comme vous, madame, a toujours vingt-cinq ans. Vous avez vingt-cinq
ans, parce que vous savez par coeur l'encyclopdie de l'amour, la
science des coquineries autorises et des coquetteries permises. Vous
avez vingt-cinq ans, parce que vous jouez l'esprit et la btise  s'y
mprendre, parce que vous dfendez le quadrilatre en sachant bien
qu'on peut passer  ct et surprendre Venise sans s'inquiter de
Vrone. Vous avez vingt-cinq ans, parce que vous avez mis Dieu et le
dmon dans vos affaires.--C'est tout. Est-ce que vous tes petit-fils
de Labruyre?--Oui--Et depuis quand, s'il vous plat, ai-je vingt-cinq
ans?--Depuis cinq minutes.

La Dame de Pique respira. Vous vous trompez, Monsieur, j'ai vingt-cinq
ans depuis cinq ans.--Non, Madame, j'ai vu votre cou, j'ai respir vos
cheveux, j'ai senti votre coeur.--Oui, je vous vois venir, car vous n'y
allez pas par quatre chemins. Vous voulez me coiffer d'un de vos
poignards. J'en ai vu dj ce soir trois ou quatre dans les chevelures
de ces dames.

Chaque fois que Parisis tait heureux en amour, il piquait dans la
chevelure de la femme,--plus ou moins heureuse avec lui,--un petit
poignard d'or pas plus grand que le doigt. tait-ce un sacrificeaux
dieux, ou tait-ce pour marquer sa conqute?

Les amoureux improviss allaient bon train, mais une Giboule, au bras
d'un Soleil, vint se jeter  la traverse en disant  Mme d'Antraygues:
Ma chre, votre mari vous cherche: vous savez o vous devez vous
retrouver?--Oui, mais aprs le souper, dit la Dame de Pique. Et se
levant: Adieu, Monsieur,  l'an prochain.

Octave suivit un peu la Dame de Pique, il questionna autour de lui,
mais bientt il fut emport dans le groupe de la duchesse de Persigny
qui voulait le railler sur son jeu de cartes--biseautes--selon son
expression. Pas si biseautes que cela, dit une voix dont le timbre
d'or fit tressaillir Octave.

C'tait Mlle de Chastaigneraye: la Dame de Coeur.




X

LE BAISER DE DON JUAN


Octave ne fit pas de faons pour fuir la duchesse. Il saisit la main
de la Dame de Coeur et la passa  son bras avec toutes les caresses
d'un amoureux: Laissez-moi dfaire votre gant, lui dit-il, je vous
dirai qui vous tes.

Et Octave dveloppa une thorie sur la physionomie de la main. Pour
lui, la main c'tait le blason, c'tait les armes parlantes.

La Dame de Coeur avait la pudeur du gant. Pour moi, dit-elle, je
n'ai pas besoin de votre main pour vous dire qui vous tes.--Eh bien,
parlez-moi de moi-mme, je vous jure que je ne me connais pas.

La Dame de Coeur, qui avait une bonne grce charmante, avec un esprit
d'ange et de dmon, lui parla de sa famille, de sa jeunesse, de ses
aventures. Il tait ravi et effray, comme si sa conscience se ft
dresse devant lui.

Tout en constatant sa bravoure, son intelligence, son grand air, elle
peignit sous ses yeux, d'un trait rapide, tous les Parisis qui avaient
jou un grand rle. Devant de tels portraits, il s'inclinait avec
humilit, lui qui tait toujours si fier. Cette histoire, la Dame de
Coeur la conta  Octave, comme une bonne fe qui l'et suivi partout
depuis son berceau. Elle lui parla de sa mre avec une expression qui
le toucha au coeur. Elle lui parla de l'Amrique et de la Chine comme
un vrai compagnon de voyage. Aprs tout, dit-elle, qu'avez-vous
rapport d'Amrique? une poigne d'or! Qu'avez-vous rapport de la
Chine? un ventail! N'allez-vous pas vous croire un hros parce que
vous avez pris Pkin? J'oubliais, parlez-moi donc de votre Chinoise,
car 'a t l'histoire de tout Paris,  don Juan de Parisis!--Ne
parlons jamais des femmes d'hier, murmura Parisis.

Et comme s'il voult dire un secret  la Dame de Coeur, il baisa ses
beaux cheveux rayonnants. Il les brla.

Mlle Genevive de la Chastaigneraye se leva tout indigne et toute
rougissante. Le masque la dvorait.

Elle avait pu s'aventurer dans son innocence  jouer son jeu dans
cette partie de cartes, mais si elle trouvait doux de parler  Octave,
elle s'offensait d'tre touche par Don Juan.

Octave tressaillit  ce beau mouvement. La pudeur a une loquence qui
attre le plus rou.

La Dame de Coeur s'loigna dans sa chaste dignit, sans que le duc de
Parisis ost lui reprendre la main pour la retenir.

La mascarade tait abracadabrante; on avait puis tous les symboles;
on coudoyait l'Ange des tnbres et des Cocotes--en papier--les
Cocotes des enfants. Il y avait un Assurus, un Sarcophage, un
Oblisque, une Nuit et une Mille et une Nuits; un mlin s'tait
dguis en Facteur pour tre un homme de lettres. Il y avait un Orage
et une Tempte; il y avait une Californie que tout le monde demandait
en mariage. Et des Incroyables et des Mauresques, et des Valldas,
et des Almes, et des Repentirs, et des Diablesses et des
Poupes--beaucoup de poupes.

Mais le grand tapage de la soire, aprs le jeu de cartes, ce fut
l'entre triomphale du cortge de Cochinchinois portant sur un
palanquin l'Impratrice de la Chine. Tout le monde se figura que
c'tait la Chinoise de M. de Parisis.

Vainement Octave courut tout le bal pour retrouver ses cartes: les
quatre dames taient parties. Vainement il questionna tout le monde:
aucune d'elles n'avait soulev son masque. Ceux qui avaient tent
de jouer  ce jeu-l n'avaient pas retourn le roi, ils avaient t
traits comme des valets; on mettait beaucoup de noms sur les masques,
mais nul ne mit les vrais noms. C'tait la premire fois que quatre
femmes gardaient si bien leur secret.

Quoiqu'elles fussent parties, le bal conservait, hormis pour Octave,
toute sa gaiet et toute sa physionomie. Il retrouva Monjoyeux; ils
dbitrent des sottises comme au bal de l'Opra; car l ou l-bas,
c'est toujours le mme esprit.

A cet instant, un personnage entra comme un simple mortel. Il tait
encapuchonn dans un domino noir. Rien ne le dsignait  la curiosit.
Il n'avait ni la taille, ni la dsinvolture d'un vainqueur. Son oeil
ne jetait pas des feux bien vifs; sa riposte ne prouvait pas beaucoup
de prsence d'esprit. D'o vient pourtant que ce personnage fut trs
remarqu  son arrive? C'est que plusieurs femmes inoccupes se le
disputrent avec passion. Qu'y avait-il donc dans ce domino? Je te
dis que c'est lui, murmura une de ces dames  l'oreille de Parisis.

Bientt le bruit se rpandit que le nouveau venu n'tait rien autre
que l'empereur de la Chine--un souverain fort aimable qui voulait que
rien ne lui ft tranger dans son empire. La vie tait pour lui un
livre toujours ouvert. Il voulait faire le bonheur de tout le monde.
Mais ce jour-l c'tait par les femmes qu'il commenait. Il avait bien
raison: quiconque veut bien gouverner les hommes doit vivre avec les
femmes. Aussi la duchesse de Portalze lui disait que Napolon 1er
regrettait,  Sainte-Hlne, de n'avoir pas suivi ce conseil de la
sagesse des nations.

On continuait  se montrer le personnage. Les femmes se jetaient
devant lui tourdiment, pour se jeter dans son chemin. Tu t'imagines,
dit l'une; que c'est l'empereur de la Chine, c'est le duc d'Albe,
c'est Persigny.--Persigny! Il est l-bas, avec cette grande pyramide
qui voudrait bien tre son tombeau.--Il doit bien la connatre,
pourtant, lui qui a crit un volume sur les Pyramides.--Ne me parle
donc pas de cette femme, c'est une momie. J'ai toujours peur qu'elle
ne m'ensevelisse dans ses bandelettes.

Roqueplan passait l: Persigny n'est pas si bte, dit-il, ce n'est
pas lui qui disputera cette momie pyramidale au jeune Werther qui
l'aime de toute la ferveur de ses vingt ans.--Aprs cela, ajouta
Roqueplan, avec son malin sourire, je ne dois pas m'tonner de cet
amour, puisque je l'aimais dj quand j'avais vingt ans.

Et il donna la main  un autre homme de beaucoup d'esprit, le
commandeur de Niagara, qui dbitait en zzeyant un beau sonnet sur
Venise sauve,  l'Impratrice--de la Chine,--qui avait bien travaill
pour cela.

Un domino bleu de ciel passait; Octave reconnut une marquise de ses
amies. Ma belle marquise, tu t'es taill une robe dans ton ciel de
lit--ton seul ciel. La marquise ne rpondit pas. J'esprais que tu
allais me dire une btise.--Non: j'en fais faire.

Mme de Pontchartrain passa dguise en Firmament et s'arrta devant
Octave. Comment me trouves-tu?--Belle comme le jour.--Alors tu ne me
connais pas.--Belle comme la nuit. Tu vois bien que je te connais.

Mlle de Chantilly passa dguise en Pie. Ah! ma chre, lui dit M.
de Parisis, pourquoi avez-vous pris ce plumage-l? car cela ne vous
dguise pas. Je vous reconnais au premier mot.--Vous avez perdu une
belle occasion de vous taire.--Et vous, vous l'avez trouve.

Une femme avait eu l'esprit de se dguiser avec les modes
d'aujourd'hui sans les exagrer. N'est-ce pas, Messieurs les
philosophes, que ma robe me dshabille bien? Je suis si facile 
habiller!--Tu parles par antiphrase.

La Mode du jour souleva son sein sur la gaze, comme Vnus sur
la vague. C'est un sein qui choue.--Non, par malheur il flotte
encore.--Voil une femme qui a pass le pont-levis du faubourg
Saint-Germain. Regardez-moi ses mains, elles viennent des croisades.
--Ne t'imagine pas qu'elles se sont croises en chemin avec celles
de tes aeux.--Passe-tu encore par ta croise, quand ton mari ferme
la porte, fille des croiss?--Retire-toi donc de mon toile, dit
Monjoyeux  une femme maigre dguise en Algue-Marine, qui lui jeta ce
mot:--Monsieur Mardi-Gras!--Il n'y a qu'une nuit entre nous, mais je
ne la passerai pas, Madame Mercredi-des-Cendres.

Le prince Rio dbusqua. Que cherches-tu? lui demanda Octave.--Une
femme perdue.--Ici, mon cher, ce n'est pas un renseignement.--Voici la
blonde madame ---- qui tait si brune l'an pass; on voit qu'elle a
touch  la lune rousse. Vois donc, comme elle est vtue en musique
d'Offenbach.--Oui, drgle comme un papier de musique.

On dbitait des mots  toutes les effigies; c'tait plus souvent des
gros sous que des pices d'or. On n'avait pas puis dans l'arsenal
de l'htel Rambouillet. Le fusil  aiguille a dmontis ces armes
d'autrefois, si courtoises qu'elles ne touchent plus.

Octave s'esquiva  l'anglaise. Miravault lui dit:

Tu t'en vas parce que tu n'as plus de coeur dans ton jeu.--Vous vous
trompez, mon cher, dit Monjoyeux  Miravault, ce n'est pas le coeur qui
pique.




XI

LA DAME DE COEUR ET LA DAME DE PIQUE


Parisis s'endormit  l'aurore, mcontent de lui dans ce massacre des
coeurs. Cependant, sur le soir, il reut deux lettres par la poste,
comme un simple mortel qu'on ne traite pas en ambassadeur.

Voici la premire:

    Ces bals, ces ftes, ces folies, n'tait-ce pas comme le pome de
    Gothe, tout y dansait, les ides et les coeurs.

    Avez-vous reconnu Marguerite,  Faust?

    Dans le livre de la vie, comme dans le livre allemand, vous n'avez
    pas reconnu une marque  la page. C'TAIT LA! Adieu pour jamais.

    UNE DAME DE COEUR.

Je connais cela, dit Octave, le mot jamais se traduit souvent par
vingt-quatre heures. Si la nuit porte conseil, c'est aux femmes.
Demain Marguerite, un peu moins offense que cette nuit quand j'd
bais ses cheveux, taillera encore sa plume pour crire  Faust.

Octave respira la lettre et y reconnut une vague et lointaine odeur de
violette. Elle tait crite sur du papier anglais sans armoiries.

Octave avait bris le cachet sans le regarder; il ramassa l'enveloppe
tombe  ses pieds et y retrouva crit en arabe ce mot: C'EST LA!
qui le poursuivait depuis minuit. Voyons la seconde lettre; elle va
peut-tre m'expliquer la premire, murmura Octave.

Avant de briser le cachet, il le regarda; il y vit une couronne de
comtesse, mais on avait brouill l'cusson. C'est peut-tre une vraie
comtesse, dit-il.

C'tait une criture anglaise sur du papier franais. Il lut:

    Figurez-vous,--Monsieur et ennemi, puisque vous m'avez fait la
    cour,--que je vous cris avec un loup sur la figure pour me cacher
     moi-mme ma rougeur.

    Oh! la curiosit! Vous allez me trouver trois fois folle; je
    voudrais maintenant que toute la vie ft un bal masqu.

    Comment s'amuser  visage dcouvert? On doit faire une si bte de
    mine quand on coute un amoureux qui dit: Je vous aime; quand on
    lui rpond sur la mme musique: je ne vous aime pas.

    Le malheur, c'est que les bougies sont teintes et que le masque
    est tomb.

    Irez-vous au bal de la Cour? Je vous verrai aprs-demain chez la
    plus spirituelle des ambassadrices, mais ce sera comme  l'Opra,
    o la musique empche d'entendre les paroles.

    Et, d'ailleurs, malgr votre dsinvolture un peu trop
    _dsinvolte_, vous n'oserez pas mettre vos pieds dans ce bouquet
    de fleurs que ces Messieurs de la Chronique appellent la Corbeille
    ou le dessus du Panier.

    Demain vous irez au Bois. Je vous y convie pour votre sant. Par
    ordonnance du mdecin, vous ferez trois fois le tour du Lac de
    droite  gauche.

    Moi, par ordonnance de mon coeur, je ferai trois fois le tour du
    Lac de gauche  droite.

    Mais chut! Monsieur, je crois que vous soulevez mon masque.

    LA DAME DE PIQUE.

Voil qui est bien, dit Octave, deux sur quatre qui ont crit en
se rveillant  midi. A la prochaine distribution, les deux autres
lettres m'arriveront peut-tre.

Le duc de Parisis se promenait dans sa chambre, Ce sont l,
reprit-il, des lettres qui me dispensent de rpondre. C'est toujours
cela. Il avait tous les talents pour devenir ambassadeur: il ne
parlait jamais qu'aux femmes et n'crivait jamais. Et pourtant nul
comme lui ne savait cacheter une lettre. On et dit un graveur en
pierres fines, tant il marquait ses armoiries avec puret et avec
prcision. Et quel suave parfum s'exhalait de la cire? Ses lettres,
crites sur un irrprochable papier wathman qui avait de l'oeil et de
la main, donnaient toutes les curiosits de les lire. Par malheur, il
n'y avait rien dedans.

Octave avait trop d'esprit pour le dpenser en belles lettres. Il
avait horreur des phrases toutes faites et de l'esprit convenu. Quand
il crivait  sa matresse, c'tait par deux mots: _Je t'attends!_
Ou bien: _Attends-moi!_

C'tait tout. Pas un mot de plus. N'avait-il pas raison? Ce qu'on aime
dans la lettre, c'est le cachet, c'est le premier mot. _Attends-moi!_
Il y a toute une page dans ce mot.

Quand le duc de Parisis crivait ces deux mots  une femme comme il
faut, il tait encore plus loquent, car la vraie loquence dans
la vie, c'est l'amour, c'est l'action. Et ces deux mots de la main
d'Octave rappelaient un homme d'action.

Octave avait relu les deux lettres de la Dame de Coeur et de la Dame
de Pique. Tout bien considr, dit-il, je leur donne mon coeur. La
Dame de Trfle et la Dame de Carreau sont des endormies, des coquettes
ou des bgueules.

Monjoyeux entra sur ce mot. Des bgueules! dit-il en prenant une pose
thtrale.--Oui, des bgueules, je ne retire pas le mot, mais cela ne
te regarde pas, mon cher Monjoyeux.

Et, naturellement, Octave raconta ses nocturnes aventures  son ami.
J'ai vu tout cela. Voil de belles quipes! comme si tu n'avais
pas assez de femmes sur les bras!--On n'a jamais trop de pain sur
la planche.--Te voil repris par les illusions. Mais tu seras bien
attrap quand tu verras le dessous des cartes. Ta Dame de Pique aura
aim le genre humain, ta Dame de Carreau sera grle, la Dame de
Trfle aura le nez rouge et la Dame de Coeur...--Chut, dit Octave,
pas un mot sur celle-l.





XII

LE TOUR DU LAC


Quoique le temps ft abominable,  quatre heures Octave tait  cheval
pour faire le tour du Lac. Il bravait la bise, la neige et le verglas.
Il y avait peu de voitures. Il jugea qu'il ne lui serait pas difficile
de reconnatre celle qui signait la Dame de Pique.

Le ciel sombre avait jet des teintes grises dans son imagination.
Monjoyeux a peut-tre raison, pensait-il, le chapitre des illusions
perdues va commencer.

Un petit coup que tranaient deux chevaux de race dbusquait
au-dessus du rocher. C'est peut-tre cela, dit Octave. Et il
s'inclina, comme sans y penser. C'tait  la fois un salut ou un
mouvement de curiosit. La dame tint bon, elle ne drangea pas sa tte
d'un millimtre. Non, il est impossible que ce soit celle-l! dit
Octave qui avait reconnu la comtesse d'Antraygues.

Son cheval tait dj  vingt pas du coup quand il dtourna la tte.

La comtesse d'Antraygues s'tait trahie; elle avait soulev
l'abat-jour du petit oeil-de-boeuf. Est-ce que ce serait elle? se
dit Octave.

Il voulut tourner bride, mais il aima mieux tre discret; il continua
sa route, jurant qu'il saurait  quoi s'en tenir  la seconde
rencontre, ce qui ne l'empcha pas de jeter un coup d'oeil scrutateur
dans les autres voitures. Son imagination tait dj prise par
Mme d'Antraygues. C'tait une des plus jolies femmes des ftes
parisiennes. Elle n'avait pas la beaut sculpturale, mais elle avait
la beaut charmeuse; je ne sais quoi dans les yeux et dans la bouche
qui triomphe plus srement des hommes que le jeu des lignes absolues.

Parisis l'avait rencontre a et l dans les plus beaux salons, mais
 de rares intervalles; elle passait la moiti de son temps en
Angleterre et vivait beaucoup dans son htel, un des plus jolis nids
de l'avenue de la Reine-Hortense, quoique son mari n'y ft presque
jamais,--on pourrait dire, parce que.

A la seconde rencontre elle sourit; mais Octave, qui s'y entendait,
vit l'motion  travers le sourire. Cette fois il ne douta plus et
peronna son cheval pour faire deux fois le tour du lac pendant que
Mme. d'Antraygues faisait son troisime tour.

Il aurait pu simplifier cette tactique, mais il pouvait compromettre
la comtesse; sans parler du cocher et du valet de pied, il y a
toujours, au Bois, des yeux vigilants, envieux, jaloux.

Ce n'taient pas les yeux de M. d'Antraygues, qui passait sa vie
au club,  fumer ou  jouer, quand il n'tait pas enferm dans
l'appartement de Mlle. Eva, surnomme Belle-de-Nuit.

A la dernire rencontre, Mme. d'Antraygues pencha tout  fait la tte
 la portire, avec la coquetterie d'une femme qui s'est trop cache
sous l'ventail et qui est fire de montrer sa figure. Elle semblait
dire: Vous voil bien attrap; vous pensiez que j'tais laide et je
suis jolie.

Le coup partit au grand trot pour remonter l'avenue de l'Impratrice.
Octave le dpassa pour revoir encore la comtesse et pour qu'elle et
de ses nouvelles en rentrant  son htel. En effet, quand elle rentra,
aprs un tour dans les Champs-lyses, sa femme de chambre lui remit
une bote de drages.

D'o cela vient-il? demanda Mme. d'Antraygues.--D'une dame des amies
de madame la comtesse, qui sans doute a t marraine.--Il n'y avait
pas de lettre?--Non, madame.--Qui a apport cela?--Un ngre.--C'est
singulier, dit la comtesse, mes amies n'ont pas de ngre.

Elle eut un pressentiment. Ds qu'elle fut seule, elle ouvrit la
bote.

Point de carte! dit-elle, je me suis trompe.

Elle prit une drage et la croqua. Ce fut alors qu'elle s'aperut que
les drages n'taient pas dans l'ordre idal travaill en mosaque par
les marchandes de bonbons.

Elle renversa la bote dans une coupe  cartes de visite. Un billet!
dit-elle en rougissant. Son motion fut si vive qu'elle regarda le
billet sans y toucher. C'est amusant, l'amour! murmura-t-elle.
Elle s'imaginait dj qu'elle tait adore. Elle prit le billet en
regardant la porte: Il me semble que cela va me brler les yeux.
Elle lut:

    Puisque vous tes si belle et puisque je vous aime, venez  la
    fte de nuit des patineurs; n'ayez pas peur d'un amour  la glace.
    D'ailleurs, vous savez la chanson: Il est plus dangereux de
    glisser sur le garon que sur la glace. Je serai voire parachute.

Je n'irai pas, dit Mme. d'Antraygues.

Elle y alla. Je vous fais grce des combats qui se disputrent son
me. C'tait sa premire aventure. Elle voulait. Elle ne voulait pas.
Elle suivait dans son imagination tous les mandres d'un amour imprvu
et tourment. Puis tout  coup elle se rfugiait avec la quitude
de la conscience dans les devoirs du mariage. Mais je dois dire que
l'image de son mari ne l'y retenait pas longtemps. Elle avait dpens
pour lui ses premires aspirations romanesques; elle s'tait aperue,
avant-le dernier quartier de la lune de miel, que son mari n'tait pas
son homme.

On dira ici, si voulez bien, l'histoire de ce mariage.




XIII

POURQUOI MADEMOISELLE ALICE SE FIT ENLEVER


Il y avait cinq ans qu'Alice tait marie; cinq ans de curiosit et de
dceptions!

Mme d'Antraygues tentait  et l de se prendre aux distractions du
monde. Elle s'amusait de sa beaut, de son ventail, de ses diamants,
de ses robes et des bouches en coeur qui souriaient autour d'elle,
mais elle n'imaginait pas qu'elle dt tomber dans la gueule du loup.
Cinq ans de vertu! c'tait la seule station qu'elle pt faire dans son
devoir. L'heure de la premire crise venait de sonner.

Voil pourquoi elle avait crit au duc de Parisis, voil pourquoi elle
alla  la fte des patineurs.

Il arrive souvent qu'un galant homme s'imagine avoir une femme parce
qu'il est mari; mais l o est la femme, souvent la femme est
absente. Son esprit et son coeur font mnage ailleurs. Il n'y a pas
sparation de corps; c'est bien pis, car il y a sparation d'mes.

Vous savez qu'en Angleterre une jeune miss bien ne, qui n'aurait pas
t quelque peu enleve par son mari avant la bndiction nuptiale, se
considrerait comme la plus malheureuse des filles de la romantique
Albion. Or, les Anglaises de Paris ont souvent introduit en France les
plus belles traditions d'Outre-Manche.

Mlle Alice Mac Orchardson tait fille unique et comptait  peine
dix-neuf printemps. Elle avait vcu ses plus jeunes annes  Brighton.
Sa mre, une veuve de keepsake, avait obtenu du faubourg Saint-Germain
ses lettres de grande naturalisation. Jusqu' l'automne de 1867, Alice
sut du monde ce qu'on en apprend au couvent, ce qui est dj beaucoup.
Mais elle avait dans ses veines du sang des hrones de Shakspeare et
de Byron, et son esprit avait souvent err au clair de lune sous les
ombrages des parcs anglais.

Donc, le jour o elle revtit pour la premire fois la blanche robe
de bal, Alice se rcita quelques vers du _Songe d'une Nuit d't_, et
elle se jura solennellement devant son miroir qu'elle ne se marierait
qu'aprs avoir t enleve, comme une hrone.

Six semaines aprs son premier bal, Alice tait aime de Fernand
d'Antraygues, un turfiste trop beau pour faire quelque chose.

Mlle Alice ne voyait pas cet amour d'un oeil ddaigneux, mais elle
tremblait  cette ide:--que son amoureux pourrait bien ne pas vouloir
l'enlever.--Un beau jour, ou plutt une belle nuit de bal chez lady
Syons, Fernand profita de la solitude d'un petit salon pour dclarer
 Alice qu'il tait amoureux fou. Je le savais avant vous, Monsieur,
car vous avez des dettes et j'ai; un million de dot. Mais m'aimez-vous
assez pour m'enlever?

C'tait un homme trs prosaque. Il fut presque effray de la besogne:
Vous enlever, Alice!  quoi bon? Ma mre a dj parl  la vtre.
J'ai espr que tant de bonheur...--Eh bien, non; je ne croirai qu'
l'amour de celui qui consentira  m'enlever, interrompit Mlle Alice;
c'est un serment que j'ai fait. Voyez si vous voulez tenir mes
serments.--Vous tes mineure, mademoiselle; on voit bien que vous
n'avez pas fait votre droit, vous....--Si vous n'tes qu'un homme de
loi, pousez une Normande. Moi, je me donne  qui m'enlve.--Faut-il
frter un navire ou arrter un fiacre?--Tous les moyens sont bons. Il
fut arrt que le lendemain,  minuit, le hros du roman serait rue de
Londres,  vingt pas de la porte d'Alice; la jeune fille descendrait
par l'escalier, l'enlvement par la fentre n'tant plus d'usage
depuis l'invention des becs de gaz et des sergents de ville.

Fernand d'Antraygues fit bien les choses: on eut un coup attel de
chevaux de poste  grelots. Il faut toujours des violons. Tout
se passa comme il avait t prmdit: La mre dormait; sa fille
descendit avec des battements de coeur, mais elle ne trouva pas
d'obstacles; le suisse tira le cordon avant qu'elle ne l'et demand.
Dans la voiture, elle se jeta tout en pleurant dans les bras de
Fernand. Je suis effraye de mon bonheur, lui dit-elle.--Les vents
sont pour nous, dit l'amoureux; voyez comme le ciel est beau et comme
la lune nous fait bon visage!

Et ils allrent ainsi au galop des chevaux, au bruit des sonnettes et
des propos amoureux.

Le rossignol chantait peut-tre, mais je ne l'ai pas entendu.

Au premier relais,  Ville-d'Avray, Fernand proposa de faire une
station dans un pavillon o Alice serait comme chez elle, et o
elle trouverait une aile de perdreau et un pt d'alouettes. Toute
romanesque qu'elle ft, elle avait bien un peu envie de manger une
aile de perdreau, de toucher au pt d'alouettes, et de dormir sur un
lit moins cahot.

Les chevaux s'taient arrts  la grille d'un petit parc, 
C'est comme dans les lgendes, dit-elle: il y a de la lumire au
chteau.--C'est le feu de la cuisine, car j'ai envoy une dpche
tlgraphique pour que le souper ft cuit  point.

Mlle Alice traversa le parc. Quelle admirable solitude! je suis tout
embaume par les lilas. Elle monta le perron et se trouva, sans aller
plus loin, dans une salle  manger o deux couverts taient mis. Le
souper venait d'tre servi. C'est une ferie, dit Alice.--N'tes-vous
pas magicienne? Le souper se continua sur ce temps. Alice tait
ravie. Quelle nuit! soupirait elle en ouvrant la fentre.--Voyez,
Fernand, comme la lune baigne de douces clarts les arbres du parc.
Voulez-vous venir l-bas, sous les grands marronniers?--J'irais avec
vous au bout du monde! rpondit Fernand en ouvrant la porte.

Une femme tait sur le perron. Je viens trop tard pour souper,
dit-elle en entrant. Alice poussa un cri et se cacha la tte dans ses
mains. Enfant, je te pardonne, lui dit sa mre. Alice se jeta
dans ses bras. Quoi! tu tais ici? Et se tournant vers Fernand
d'Antraygues, qui riait  la drobe: Ceci est une trahison,
monsieur, car vous aviez tout dit  ma mre.--Mais enfin, ma belle
Alice, vous avez t enleve?--Oh! si peu et si mal! Je ne vous
pardonnerai jamais. J'aurai mon quart d'heure de vengeance!

Alice comprit qu'elle n'avait plus qu' se marier; mais, tout en
donnant sa main, elle rserva son coeur.

M. d'Antraygues eut beau faire, elle ne l'aima point: il avait ferm
son roman, un autre devait le rouvrir.

Octave de Parisis n'tait pas homme  avertir une mre--ni un
mari.--Il disait,--car il avait ses maximes comme La Rochefoucauld,
une femme qui veut se donner appartient par droit de conqute  celui
qui la prend.

Je dois dire--pour la vertu de Mme d'Antraygues--qu'elle tait marie
depuis cinq ans et qu'il n'avait fallu rien moins que la haute
loquence de Don Juan de Parisis pour la rejeter dans les folies
romanesques. Je dois dire aussi que son mari avait deux torts envers
elle: il avait une matresse et il jouait.

Il croyait trop  lui-mme, il croyait trop  sa femme pour ne pas la
perdre. On citait de lui un mot typique: Tu as pous une bien jolie
femme, lui disait un ami. Il rpondit: Il faut toujours pouser une
jolie femme, parce qu'on peut s'en dfaire.




XIV

SUR LA GLACE


Le soir de la rencontre du duc de Parisis et de la comtesse
d'Antraygues, le bois de Boulogne tait dans toute sa splendeur
hivernale.

Parisis ne fut pas le dernier  faire entendre le gai carillon des
grelots; il fit atteler quatre chevaux nains, quatre merveilles.

Qui ne se souvient de cette fte nocturne que Paris a donne sur la
glace? Les lacs taient couverts de traneaux et de visiteurs, mais
ce n'tait pas l le vrai thtre. La fte se donnait sur l'tang
rserv. Jamais on n'avait si bien illumin la neige et la glace.
C'tait une ferie. Le beau monde arrivait avec des cris de joie; il y
avait un peu du carnaval de Venise dans ce carnaval de la neige.

Paris est en toutes choses la synthse du monde connu et inconnu. Ici,
la zone torride avec ses fleurs clatantes et ses arbres qui mettent
cent ans  fleurir: l, la zone hyperborenne avec ses neiges, ses
forts poudres et ses plaisirs d'hiver.

Il n'y a pas longtemps, l'hiver parisien n'tait encore qu'un hiver
franais. C'est pour en faire un hiver du Nord qu'on a imagin le bois
de Boulogne et ses lacs. Si le bois de Boulogne est charmant, l't,
avec ses grands massifs, ses mandres capricieux, ses perspectives
lumineuses et ses chemins sabls tout vivants de promeneurs et
d'quipages, il est plus charmant encore par la neige. C'est alors que
vous avez le droit de vous croire en pleine rgion norwgienne. Les
taillis de sapins verts se profilent sur la grande tenture blanche qui
blouit; les arbres courbent leur front sous les panaches neigeux;
dans les sentes cartes, recouvertes d'une couche de flocons vierges
de toute trace humaine, vous pouvez apercevoir  et l la trace
furtive de quelque lapin gar, ou les toiles faiblement imprimes
par la patte engourdie d'un rouge-gorge ou d'un roitelet. Un silence
absolu rgne dans le bois; vous vous croyez transport dans quelque
dsert, dans une de ces solitudes blanches o l'on n'entend que le
craquement lointain de la neige glace et le vent qui pleure sur le
torrent des avalanches.

C'tait un spectacle et une fte. Le duc de Parisis et le comte Olympe
Aguado furent les plus remarqus par l'lgance et la richesse de
leur attelage. Parmi cette nocturne cavalcade, on remarquait aussi
l'Empereur et l'Impratrice, le duc d'Albe, le duc d'Aquila, la
comtesse Walewska et le comte Walewski, le duc et la duchesse de
Persigny, le prince Napolon dans son char pompien. Tous les grands
noms du sport et toutes les beauts clbres se donnaient le spectacle
de l'hiver, en faisant eux-mmes la mascarade. Les hauts financiers
taient l, eux qui, ne consacrant que peu d'instants  la vie de
plaisirs, la mnent  grandes guides et ne connaissent aucun obstacle
sur, leur route.

Les traneaux dors  la tte de cygne, les chars  l'antique, les
chariots bas des boyards, le long patin des Samoydes, le patin court
et recourb des Hollandais, jusqu' la planche des montagnards de
l'Islande, tout tait l qui courait, glissait, volait, dcrivait
des courbes gigantesques, se croisait, se fuyait, se recherchait et
s'vitait. C'tait la fivre du froid dans la fivre de l'amour.

Vers la fin de la fte, un curieux aurait pu entendre cette petite
conversation entre un patineur et une patineuse, qui n'avaient pas
l'air de se connatre depuis longtemps, mais qui avaient bien envie de
faire connaissance: Je vous jure, Madame, que c'est une trs jolie
promenade de venir chez moi en passant par la petite porte du jardin.
La serrure est un bijou; tenez, voyez plutt la clef.

Le patineur fit briller une clef d'argent d'un travail exquis. Quelle
coquetterie! monsieur.--En entrant on ne trouve pas de fleurs, si ce
n'est de givre aux arbustes. Mais une fois dans le jardin, on est
bientt dans la serre, o on est reu par cent camlias, armes au
bras, fleurs  la boutonnire. Ce sont mes cent-gardes. Aprs la
serre, on rencontre une porte que cette clef ouvre pareillement. On
trouve un escalier drob,--le dernier escalier drob,--qui vous
conduit par ses spirales de marbre  une petite bibliothque o je
travaille quand j'attends quelqu'un,  moins que je n'aille attendre
dans la serre. Savez-vous un chemin plus facile que celui-l?--Oui,
monsieur, un chemin qui mne chez moi.--C'est imprim. Mais ce qui est
imprim aussi, Madame, c'est que rien n'est ennuyeux que de passer par
le mme chemin. Du reste, je ne vous demande qu'une grce, c'est de
garder ma clef.--Oui, vous en avez une autre que vous donnerez demain,
sans compter celle que vous avez donne hier. On vous connat.--Je
vous jure que je ne donne jamais deux clefs  la fois.--Comment
la marquise rousse a-t-elle rencontr chez vous la comdienne
rousse?--Conjonction de comtes!--Vous savez qu'on nous
regarde!--Adieu! Madame.

Le patineur en donnant  la patineuse une poigne de main, lui laissa
dans la main la petite clef d'argent. Elle voulut la lui rendre, mais
il avait fait un tour de valse, et dj, avec la grce charmante des
Hollandais,--sur la glace,--il gravait avec un burin savant un A et un
O entrelacs.

Jamais ce chiffre n'avait apparu aux yeux en si belle calligraphie; on
et dit que le patineur avait tudi les lettres ornes du moyen ge.
L'Empereur, qui patinait comme un roi de Hollande, flicita Octave
d'crire si bien. Aprs vous, Sire.

Parisis rencontra encore, sur la glace, madame d'Antraygues. Comme
vous crivez bien, lui dit-elle.--Je n'cris bien que votre nom, comme
je vous aime, Alice!--Oui, sur la glace, jusqu'au prochain dgel:
votre amour tombera  l'eau. Vous savez que j'ai perdu votre clef;
mais rassurez-vous, elle a t ramasse par une main blanche qui vous
la rapportera en passant par la petite porte,--Je vais vous en
donner une autre.--Est-ce que vous seriez serrurier comme Louis XVI?
Savez-vous que vous tes un homme dangereux! Vous crochetez les
serrures--et les coeurs--Adieu! Monsieur.--A revoir, Madame. A propos,
j'oubliais de vous dire que je vous adore!

Et Octave rpandit son me dans un dernier regard. Ce n'est pas vrai,
dit-il, elle n'a pas perdu la clef; la petite main blanche c'est la
sienne; elle viendra demain.




XV

L' ESCALIER D'ONYX


Comme les femmes, le Bois a ses heures: il ne reoit qu'entre quatre
et six heures au mois de fvrier;--Mme d'Antraygues s'habilla tout en
noir, se voila comme une veuve et monta dans un coup, tout en ouvrant
son porte-monnaie.

Elle pensait donc  faire une bonne oeuvre? Sans doute elle allait
frapper  la porte de quelque misre cache?

Il ne faut pas la canoniser si vite. Il y avait  peine trois ou
quatre petites pices de cent sous dans ce porte-monnaie, de menues
aumnes qu'on donne en passant, le prix d'un goter au lait au Pr
Catelan avec une amie, ou d'un goter aux oranges glaces chez Guerre
ou  Frascati.

Mais dans ce porte-monnaie il y avait une clef d'argent.

La comtesse se fit descendre dans l'avenue de l'Impratrice devant
l'htel de la trop clbre Mme ---- qui recevait ce jour-l. D'o
vient qu'elle n'entra pas? Est-ce qu'elle allait se tromper de porte?
Tout autre jour, elle aurait pu s'inquiter des curieux, mais ce
jour-l, il neigait comme la veille, les curieux ne mettaient pas la
tte  la fentre ni  la portire.

Quoi qu'elle n'et pas beaucoup tudi la gographie, comme elle
connaissait bien la faade de l'htel de M. de Parisis, elle ne
demanda son chemin  personne pour tourner autour du jardin. Ce fut
d'autant mieux, qu'elle ne rencontra me qui vive dans les rues
avoisinantes. Elle devina la porte. Voyons, dit-elle, si je ne me
suis pas trompe? Elle prit la clef et la mit dans la serrure.
C'tait bien cela. Vous croyez peut-tre--Madame--qu'elle ouvrit la
porte? Eh bien! non, elle retira la clef et se promena. On n'a jamais
du premier coup le courage de son opinion.

Cependant il ne faisait pas un temps  rester indcise; il faut qu'une
porte soit ouverte ou ferme. Or, dans la vie on a toujours peur
d'ouvrir ou de fermer une porte. Ouvrir la porte! Que va-t-on trouver
de l'autre ct! Ne pas l'ouvrir! Et si c'est le bonheur?

Pour Alice, c'tait la porte du paradis et c'tait la porte de
l'enfer. Le paradis, c'est--dire un amoureux qui vous attend.
L'enfer, c'est--dire un amoureux qui vous attend. Dante a eu beau
tre terrible, il n'a dgot personne de l'enfer, parce qu'il a peint
dans l'enfer tous ceux qui ont t emparadiss dans leurs passions.

Mme d'Antraygues remit la clef dans la serrure et tourna rapidement.
C'tait une porte docile qui ne faisait jamais de faons pour
s'ouvrir, ni pour se fermer. Personne n'avait pass l depuis la
veille, peut-tre depuis l'avant-veille. La neige tait immacule
comme celle du Mont-Blanc. On n'y voyait que les hiroglyphes imprims
par les pattes d'or des merles.

Alice faillit laisser la clef dans la serrure, tant elle tait
trouble. Elle imprima aussi ses petits pieds sur la neige, une page
blanche dont elle faisait un acte d'accusation. Mais elle ne voyait
pas encore le tribunal. Son petit pied, dans sa bottine plus petite
encore, se dessinait en criant dans les lignes les plus gracieuses du
monde.

Un imbcile et prpar le chemin, mais Octave n'avait eu garde de
balayer la neige.

Alice avait reconnu la serre; la porte tait entr'ouverte comme
par mgarde. Une fois qu'elle eut franchi le seuil, la jeune femme
respira, et comme si les camlias eussent fleuri pour elle, elle
murmura avec un sourire:  Oh! les beaux camlias! 

Les femmes s'imaginent volontiers que tout ce qui fleurit, comme tout
ce qui chante, est un hosannah  leur beaut.

Aprs ce premier sentiment d'enthousiasme contenu d'ailleurs, Alice se
dit: Il n'est pas l. Est-ce qu'il s'imagine que je vais monter son
escalier plus ou moins drob?

Quoique romanesque, elle avait souvent l'esprit railleur. Cet esprit
la rconforta un peu. Aprs tout, dit elle, on n'est pas une dame aux
camlias pour avoir travers cette serre. Elle rflchit que M. de
Parisis ne l'attendait pas, car c'tait bien l'heure convenue. Il
lui semblait que lui aussi aurait bien pu traverser la serre  sa
rencontre,  Il faut bien en prendre son parti, dit-elle. On a
supprim les tournois, il y a encore des amoureux, mais il n'y a point
de paladins.

Comme la porte de la serre, la porte de l'escalier tait entr'ouverte.
C'est toujours cela, pensa-t-elle. Et elle poussa la porte en y
appuyant son manchon. Mais cet escalier est un bijou! dit-elle.

C'tait un bijou, en effet, un bijou en onyx; la spirale tait une
merveille d'architecture, comme l'escalier du chteau d'Anet, ou
plutt une copie en miniature de l'escalier de l'htel Pava. Je ne
monterai pas, dit-elle. Et elle monta la premire marche. Elle monta
la seconde, parce qu'elle avait mont la premire, elle monta la
troisime tout en se retournant et tout en voulant descendre. Mais la
queue de sa robe ondoyait si bien sur l'onyx!

Se ft-elle arrte en chemin? Son coeur battait bien fort, l'motion
brisait ses forces. Elle qui tait vaillante quoique paresseuse, elle
qui avait la jambe de Diane et qui et vals toute une nuit sans se
reposer, elle s'appuya  la balustrade, toute chancelante.

Le duc de Parisis parut alors. Ah! c'est vous, lui dit-il. Et il se
prcipita pour lui prendre la main. Oui, c'est moi, dit-elle d'une
voix touffe. Octave tait devant la comtesse, il la prit dans ses
bras et l'embrassa sur les cheveux. Ah! reprit-elle, je ne me croyais
pas capable de venir jusqu'ici, mais je n'irai pas plus loin.--Je ne
comprends pas.--Je ne me comprenais pas non plus, mais je me comprends
maintenant. Il y a deux femmes en moi, la femme qui rve et qui
parle, une vraie folle, celle-l! Mais c'est assez de rver; chez moi
l'action ne suit pas la parole: adieu!

Octave saisit violemment Mme d'Antraygues et la voulut emporter.
Alice, je vous aime!--Qu'est-ce que cela prouve? Cela prouve que je
suis venue chez vous! Cela prouve, hlas! que je vous aime, mais c'est
tout. Elle soupira: C'est dj trop, adieu! Et alors, ressaissant
toutes ses forces, elle se dlivra d'Octave et s'enfuit.

Il la rejoignit dans la serre. Alice, pourquoi jouer ce jeu de
coquettes, si vous m'aimez. Il la reprit dans ses bras, il faillit la
vaincre. Elle plit et inclina la tte comme une victime rsigne.
 Mon ami, ayez piti de moi? je me sens mourir.--Je vous emporte
l-haut pour vous faire respirer des sels.

Mme d'Antraygues tait revenue  elle. Non, dit-elle, je vais
respirer l'air vif, vous n'avez l-haut que du vinaigre des quatre
voleurs. Et elle se mit  rire. Vous riez, donc vous tes dsarme.
La comtesse leva les yeux sur Octave. Je ris? dit-elle. Elle montra
deux larmes. Il les prit sur ses lvres, et fut mu lui-mme, tout en
jouant  la moquerie. Mme d'Antraygues n'tait pas encore  la porte.
La lutte recommena. Octave tait charmant, mais elle avait peur. Son
me entranait son corps loin des tentations; il lui semblait qu'une
fois dehors elle retrouverait cette quitude du coeur qui est bien
plus prs de la joie que les fivres de la passion. Non, dit-elle
tout  coup.

Cette fois elle avait bris tous les liens qui la retenaient. Octave
comprit que son rle de tentateur tait fini; il connaissait trop,
les femmes pour ne pas savoir qu'une fois chez elle la comtesse
regretterait de n'tre pas reste un peu plus longtemps chez lui. Il
compta sur le lendemain ou le surlendemain. Donc, dit-il d'un air
dgag, vous ne voulez pas que je fasse mon salut avec vous? Moi qui
avait jur que nulle femme ne passerait plus par cette petite porte.
Alice fut atteinte au coeur, mais elle cacha sa blessure. J'oubliais
de vous rendre la clef, dit-elle, en essayant un sourire. Je sais
qu'il y a beaucoup d'appeles et beaucoup d'lues. Je suis dsesprs
d'avoir empch quelque belle dame de l'un ou l'autre monde de
franchir votre seuil aujourd'hui, mais elles se rattraperont, car il
parat qu'on fait queue pour venir chez vous.--Quelle calomnie! je ne
suis jamais chez moi.--Je comprends, vous tes chez celle-ci ou chez
celle-l. C'est gal, voil votre clef, placez-la en de meilleures
mains.

Octave prit un air suppliant. Faites-moi une grce, gardez cette
clef. Demain, dans un an, toujours, vous me trouverez le plus heureux
homme du monde si vous montez l'escalier.--Eh bien! je la garde, je
viendrai dans un an, un jour de neige; aujourd'hui j'ai mont trois
marches, je prendrai mon courage  deux mains pour en monter six,--Je
vous attends, et ce jour-l je ne serai pas si bte que de m'humilier
devant votre vertu, comme si l'amour avait piti des robes blanches.
--Vous avez bien fait, monsieur de Parisis; contre la faiblesse il n'y
a pas de force. Les violences donjuanesques me font piti; on ne prend
une femme que si elle se donne. Je vous aime, mais je me garde. Adieu!
adieu! adieu!

Mme d'Antraygues s'enfuit, tout en gardant la clef.

Le duc de Parisis se promena par la neige. Je ne suis pas content de
moi, pensa-t-il, c'est une bataille perdue.

Il rentra dans la serre et salua philosophiquement ses camlias.
Vanit des vanits! reprit-il; d'o vient cet insatiable dsir
de conqurir des femmes comme les ambitieux conquirent des
villes?--Aprs tout, reprit le duc de Parisis, je n'aime en Mme
d'Antraygues que sa beaut, et je ne veux pas m'embarquer dans une
passion  perte de vue. Ah! si c'et t la Dame de Coeur.

Son imagination tait toute  cette figure  peine entrevue. Mais la
Dame de Coeur, reprit-il, ne viendra mme pas jusqu' la petite porte
du jardin. Le lys qu'elle tient si firement  la main se fltrirait
en traversant la serre aux camlias.




XVI


VIOLETTE


De Parisis n'en continua pas moins sa vie aux aventures. Il n'tait
pas homme  s'attarder dans un rve; chaque jour tait pour lui un
feuillet blanc qu'il fallait remplir par une page d'histoire plus ou
moins romanesque. Il y en a qui vivent par la tte, d'autres par le
ventre; ceux-ci par l'esprit, ceux-l par le coeur. Octave vivait
par l'esprit du coeur. Ni la fortune, ni l'ambition, ni la renomme
n'avaient de prestige pour lui; il ne s'amusait qu'aux aventures de
l'amour. Il disait que ce qu'il y a encore de plus inconnu, c'est la
femme; il s'indignait du philosophe qui a dit: Toutes les femmes sont
la mme. Pour lui, toute femme, quelle qu'elle ft, tait un monde
nouveau  dcouvrir. Et quand il avait jou le rle de Christophe
Colomb, il jouait celui d'Amric Vespuce. Ce fut une de ces aventures
qui lui ouvrit le vrai roman de sa vie. Voici comment:

Il passait rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel avec son ami Monjoyeux.
Ils venaient de voir un de leurs camarades rest fidle au pays
latin jusqu'aprs son doctorat. Le quasi-ambassadeur et le sculpteur
no-grec s'en allaient bras dessus, bras dessous, fumant leur cigare.
Octave riant un peu de la simplicit de l'tudiant qui tudie. Pas si
simple, dit Monjoyeux; le jour viendra o il nous prouvera sans peine
qu'il a pris le chemin le plus court. L'tude a du bon quand on est
jeune; sans compter que Georges a aussi ses heures de distraction.
Nous allons traverser le Luxembourg qui est encore maill  et l de
jolies fillettes qui ne cotent pas cher  habiller.--Ne parlons pas
par antiphrase, dit Octave. Les fillettes en question ont pass l'eau;
il n'y a plus au pays latin que les ombres de Rosine, de Mimi Pinson
et de Musette.--Tu ne sais pas ce que tu dis. C'est toujours ici
qu'elles poussent; elles ne vont s'effeuiller sur la rive droite
qu'aprs avoir fleuri sur la rive gauche.--Je t'entends; cela veut
dire que nous n'avons plus que les regains.--Tiens, justement en voil
une!

Une jeune fille qui n'avait pas dix-neuf ans, d'une beaut pudique,
d'une pleur de marbre, venait de sortir de la porte troite et sombre
d'une vieille maison de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Une robe
brune  peine attache  la ceinture, un lger fichu nou au corsage,
dont il ne voilait qu' demi les lignes indcises encore, un petit
bonnet qui enserrait mal une gerbe de cheveux noirs, des souliers en
pantoufles, voil dans quel quipage la jeune fille apparut aux deux
amis.

Octave fut frapp par l'expression de candeur souriante qui
embellissait encore cette jeune fille. On voyait tout de suite que
celle-l n'avait aim que sa mre, que nul souvenir d'amour coupable
n'inquitait son coeur; elle avait peut-tre rv aux passions de ce
monde, mais comme le voyageur qui se promne sur la rive et qui voit
de loin la tempte envahir le navire.

Elle ne vit pas d'abord Parisis et Monjoyeux; toute  sa douleur, car
elle avait les larmes dans les yeux, elle marchait lentement, comme si
elle ne savait pas o aller.

Octave, lui voyant les yeux baisss, lui dit tourdiment:
Mademoiselle, vous avez perdu quelque chose. Elle leva doucement ses
beaux yeux noys et rpondit avec simplicit: J'ai perdu ma mre,
monsieur. A ce seul mot, si bien dit, le duc de Parisis, qui s'tait
cru d'abord en bonne fortune, fut frapp au coeur: Mademoiselle, je
vous demande pardon.

La jeune fille tait dj partie. Mais il courut  elle et lui demanda
o elle allait. O je vais? je ne sais pas, puisque je n'ai plus ni
maison ni famille? mais pourquoi me parler puisque nous ne suivons pas
le mme chemin.

Le compagnon de Parisis l'avait rejoint? Sais-tu, lui dit-il, que
tu deviens trop romanesque. Voil les passants qui s'amusent du
spectacle: allons-nous-en,--Va-t'en si tu veux; pour moi, je suis dans
un quart d'heure de charit et je me soucie bien d'tre en spectacle.
--Ce serait bien pis si je m'en allais. Un pareil duo dans cette rue.

La jeune fille marchait toujours. Mademoiselle, reprit Octave, je
serais au dsespoir de vous importuner, mais il ne sera pas dit que
je vous aurai vu pleurer sans vous consoler.--Je ne pleure pas,
Monsieur.--Permettez-moi d'tre votre frre, ne ft-ce que cinq
minutes.--Mon frre? dit la jeune fille en regardant Octave pour la
premire fois, il ne vous ressemblait pas.--Vous l'avez donc perdu
aussi?--Oui, monsieur; s'il tait revenu du Mexique, je ne serais pas
l, car ma mre est morte de chagrin. La pauvre femme! elle n'avait
pas de quoi porter le deuil de son fils, et moi, mon plus grand
chagrin est de ne pouvoir porter le deuil de ma mre.--Eh bien!
permettez-moi de vous acheter une robe.

Et Parisis se tournant vers son ami. Voil qui me ferait pardonner
toutes les robes de fte dont j'ai habill les sept pchs capitaux.
La jeune fille s'tait encore loigne. Mademoiselle, je suis
srieux, parce que votre douleur m'a gagn. Encore une fois,
permettez-moi d'tre votre frre pendant cinq minutes. Si vous saviez
comme l'argent me cote peu! Ce n'est point, Dieu merci, une aumne
que je vous propose, vous tes trop fire et trop digne pour cela.

Monjoyeux prit la parole: Non, mademoiselle, mon ami ne vous donnera
pas d'argent, mais il vous en prtera; je connais ses mauvaises
habitudes, c'est un prteur sur gages. La jeune fille ne put
s'empcher de sourire. Eh bien! monsieur, j'allais au mont-de-pit,
dit-elle en soulevant une toffe qu'elle avait sous le bras;
voil deux rideaux que j'ai sauvs, car on a tout vendu hier  la
maison.--N'allez pas si loin, je vous prte dix louis sur vos deux
rideaux. Si ce n'est pas assez....--Sans parler de la reconnaissance,
dit Monjoyeux. D'ailleurs, je suis tmoin du contrat. La jeune fille
tait devenue rveuse. Monsieur, dit-elle gravement et en levant la
tte, j'accepte vos deux cents francs; il ne m'en faut pas davantage
pour payer les dettes de ma mre, et pour garder notre petite chambre.
Je vous demande un an et demi, car je puis, si je travaille bien,
mettre trois francs de ct par semaine.--Que faites-vous donc,
mademoiselle ?--Je travaille en vieilles dentelles. Si maman n'tait
pas tombe malade, je ne serais pas si pauvre, car il y a des jours o
je gagne jusqu' cent sous,--quand je passe la nuit,--ajouta-t-elle
avec un sourire qui parut d'autant plus douloureux  Octave qu'il
remarquait sur ce jeune visage les ravages de la misre et du
travail.

Octave prit dans les poches de son gilet une petite poigne d'or.
Voil qui est convenu, mademoiselle, ceci est  vous pendant un an et
demi, mais pas un jour de plus. Il prit la main de la jeune fille et
y versa l'or. Comptons, monsieur, vous me donnez plus qu'il ne me
faut.--Elle a raison: ce n'est pas gnreux, dit Monjoyeux.

La jeune fille avait compt: Ceci n'est pas pour moi, dit-elle,
en remettant  M. de Parisis quatre pices de vingt francs.--Que
voulez-vous, dit-il, je n'ai pu apprendre les mathmatiques.--Adieu,
monsieur, adieu, messieurs, dit la jeune fille en s'inclinant.

Elle retourna d'o elle venait. Mais, mademoiselle, dit Octave en la
rappelant, o vous retrouverai-je dans un an et demi?--Ah! c'est vrai;
j'oubliais. Vous me retrouverez o je demeure aujourd'hui, l-bas,
 cette porte grille.--Mais je ne sais pas votre nom, mademoiselle?
--Louise Marty.

En moins de quelques secondes, la jeune fille disparut dans la sombre
alle de la maison d'o elle tait sortie quelques minutes auparavant
C'est bte comme tout, dit le duc de Parisis, mu; c'est gal, voil
toujours deux cents francs bien placs.--Pas si bien placs que cela,
dit le sculpteur, car elle te les rendra.--Tant pis, mon cher. Ainsi,
dans ton opinion, c'est une honnte fille?--Pure comme un beau jour
d't. Pas un nuage  l'horizon, except toi, peut-tre. N'as-tu pas
vu cela tout de suite dans ses yeux? C'est bleu, doux et profond comme
la vertu. Cela fait du bien de voir une pareille crature!--A nous
surtout qui en voyons tant d'autres! Oh! Paris! tnbres sur tnbres!
Avec deux cents francs, cette fille est peut-tre sauve; or, j'en
connais plus d'une qui,  cette heure, en dvore cent fois autant d'un
seul coup pour des robes ou des bijoux dont elle ne voudra plus demain
matin.--Mais, aprs tout, reprit Monjoyeux, devenu pensif, la femme
est toujours la femme. Cette belle fille va peut-tre oublier d'acheter
une robe de deuil.--Oui, si nous allions la rencontrer avec une rose
quand nous viendrons surprendre notre ami le normalien  la Closerie
des Lilas!

Et, parlant ainsi, les deux compagnons d'aventure traversrent le
Luxembourg et gagnrent la rue de Seine, o ils prirent un coup. Ils
se dirent adieu sur le boulevard des Italiens. Mon cher Octave, dit
Monjoyeux en serrant la main de son ami, si tu veux je serai de moiti
dans ta belle action; je vais te donner cinq louis.--Non, non, dit
Octave avec impatience, ce n'est pas la peine de se mettre deux pour
un pareil capital.

Un sentiment de jalousie l'avait pris au coeur. Sa pense le reportait
dj, avec je ne sais quel charme mlancolique, vers la scne qui
s'tait passe rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Il regrettait que la
jeune fille n'et pas gard les quatre louis qui lui restaient; car
elle aurait beau faire, ce n'est pas avec deux cents francs qu'on paye
son terme, qu'on paye ses dettes et qu'on paye une robe de deuil.

Il se promit d'aller la voir le lendemain; ce qui ne l'empcha pas de
dner au caf Anglais, en compagnie de Mlle Va-t-en-Guerre et de
Mlle Cosaque, deux vertus guerrires qui avaient saut d'un char de
l'Hippodrome dans une victoria de Longchamp.

Aprs le dner, on alla aux Bouffes Parisiens, dans une petite loge
infernale o l'on fit semblant de s'amuser de tout, et o l'on ne
s'amusa de rien. Aprs le spectacle, on raccola des amoureux et des
amoureuses dpareills pour aller souper. Ce fut une de ces ftes
bruyantes dont les tapageuses disent toujours le lendemain: Tu n'y
tais pas; nous avons bien ri. Ri de quoi? Elles ont beau boire des
vins gnreux, ces Aspasies de hasard n'en sont pas plus spirituelles:
le vin ne fait que donner du ton  leur btise.

Au beau milieu du souper, Octave se leva, prit son chapeau et sortit
en disant qu'il allait revenir. Il ne revint pas. Pour la premire
fois, il voyait tout le nant de cette vie  la surface. Il se demanda
comment il avait pu perdre les plus fraches de ses belles annes
dans ce tourbillon dor, o l'on respire les fumes de l'ivresse, o
l'esprit prend un masque, o le coeur ne se retrouve jamais.

Le duc de Parisis rentra chez lui avec le contentement d'un homme qui
vient de faire une mauvaise traverse et qui franchit le seuil de sa
maison. Il n'avait pu d'un seul coup rompre avec son pass. Toutes les
figures de femmes qui avaient hant sa premire jeunesse le suivaient,
souriantes ou railleuses; il semblait qu'elles voulussent garder leur
proie. Son coeur n'tait occup que de la vision du matin; mais son
esprit, plus faible que son coeur, tait obsd du souvenir des folies
amoureuses. Et pourtant, dans l'espace de quelques jours, Octave avait
trois fois reni le diable comme saint Pierre avait trois fois reni
Jsus. Trois fois, de par l'apparition de Mlle de la Chastaigneraye
dans l'avenue de la Muette, de par le charme imprieux de la Dame de
Coeur, de par la vertu si simple et si douce de cette petite fille
gare au pays latin.

Le lendemain, que fit Octave? Sans bien savoir pourquoi, il fit
atteler et se conduisit lui-mme  la porte du Luxembourg. Il traversa
le jardin  pied et monta bientt les cinq tages de l'ouvrire en
dentelles. Quatre paroles du portier lui avaient appris que la belle
fille tait en odeur de saintet dans toute la maison. Elle travaille
bien?--Si bien qu'elle n'a jamais le temps d'ouvrir sa fentre, si
ce n'est pour respirer quand sa journe est finie. Et encore il lui
arrive plus d'une fois de recommencer sa journe quand sa journe est
finie.

Cependant Parisis frappa  la porte. C'est dj vous, monsieur? dit
Louise en rougissant. Elle demeura sur le pas de la porte comme pour
empcher Octave d'entrer. Oui, c'est dj moi, mademoiselle; il me
semble qu'hier nous avons oubli de nous dire quelque chose.--Nous
avons oubli...--Voulez-vous m'accorder une audience de cinq minutes?

Elle n'osa refuser et prsenta une chaise de paille  Octave.
Monsieur, je commence par vous remercier, car tout ce qui est ici,
grce  vous, est  moi. C'est singulier, depuis hier je suis presque
contente. Et, disant ces mots, la jeune fille reprit son travail; son
travail, c'tait une robe de laine noire. Elle ne nous a pas tromps,
pensa Octave, voil bien la robe de deuil.--Maintenant, monsieur,
voulez-vous me dire pourquoi vous tes mont si haut?

Le duc de Parisis regarda la jeune fille avec un sentiment profond.
Parce que je vous aime. La jeune fille plit et se leva: Monsieur,
si je suis chez moi, allez-vous-en; si je suis chez vous, je m'en
vais!--Vous tes chez vous et je ne m'en vais pas. Je croyais que vous
m'estimeriez assez pour ne pas me rappeler la dette qui est entre
nous. Pourquoi vous fcher d'un mot tout simple? C'est donc un grand
crime que de vous dire: _Je vous aime_, quand on parle selon son
coeur? Ne m'aimez pas si vous voulez; mais ne vous offensez pas si je
vous aime.

La foudre tait tombe dans la chambre: la jeune fille, toute hors
d'elle-mme, voulut dvorer ses larmes, mais ses larmes l'touffaient.
Octave lui saisit la main et la porta  ses lvres avec effusion:
Louise, ce sont les seules larmes que vous verserez  cause de moi.
Voyez en moi un ami, et si mon amour vous fait peur, je n'en parlerai
plus.

Que vous dirai-je? Je ne veux pas peindre cette singulire passion
dans toutes ses nuances. Ce qui est certain, c'est que, le lendemain,
la jeune ouvrire pleura encore, mais cette fois ce fut parce que
Parisis ne vint pas. L'amour ne vit que d'imprvu; elle l'attendait:
s'il ft venu, elle ne l'aurait pas attendu le lendemain;--il ne
vint pas, elle l'attendit quinze jours durant avec les anxieuses
impatiences de la jeune fille,--le dirai-je?--avec la fivre de
l'amour. Elle ne se l'avouait pas, mais elle aimait Octave. Et comment
ne l'et-elle pas aim? Il revint. Je ne vous attendais plus, dit
Louise, sans vouloir cacher sa joie.--Vous m'avez donc attendu?--Vous
le savez bien.

Ce jour-l, ce fut une vraie fte. Il avait apport une branche de
lilas qu'elle pressa sur son coeur et qu'elle embrassa  diverses
reprises. Oh! que je suis heureuse, dit-elle tristement, il y a deux
ans que je n'ai touch une fleur.--Pauvre enfant, s'cria Octave, je
veux vous donner un bouquet tous les jours.--Tous les jours? jusqu'
quand?--Jusqu' toujours.--Toujours, toujours, murmura-t-elle avec
amertume.--Aprs tout, reprit-elle, toujours c'est peut-tre demain et
peut-tre aprs demain.

Et elle embrassait encore la branche de lilas. Et elle racontait 
Octave qu'autrefois, avec sa mre et son frre, elle allait dans les
bois de Meudon se faire des bouquets agrestes: Si vous saviez mon
bonheur, lui dit-elle, quand je voyais des bls  la barrire d'Enfer,
o je trouvais des bleuets et des coquelicots!

Octave apporta tous les matins un bouquet de lilas ou de violettes.
Une fois, il se hasarda  apporter une robe de soie: Vous ne m'aimez
plus, lui dit Louise tout en rvolte, cette robe est une injure.
Octave comprit qu'il s'tait tromp: Louise, ne m'en veuillez pas, ne
parlons plus de cette robe, mais prenez le bouquet qui est dedans. Le
diable garda la robe.

Pendant dix jours, le duc de Parisis ne manqua pas un seul jour  ce
rendez-vous. Tous les matins, aprs djeuner, il montait en voiture,
descendait  la grille du Luxembourg et courait s'enfermer une heure
avec Louise. Et l'heure passait trop vite. Il se disait qu'elle tait
trop fire et trop pure pour devenir sa matresse. On se demandera
pourquoi il revenait tous les jours: il ne le savait pas lui-mme. Il
prouvait une joie indicible  se retrouver dans la petite chambre
de Louise. La vertu a son atmosphre qui rassrne l'me, comme les
horizons du matin, dans les beaux jours, o le vent ne secoue que
l'odeur saine et fortifiante des bls en fleur et des chnes verts. Il
y avait trop longtemps que Parisis n'avait respir cet air vivifiant
pour qu'il n'en ft pas pntr jusqu'au fond de l'me.

 et l, Octave avait tent d'augmenter sa crance, mais Louise
n'avait jamais voulu augmenter sa dette. Vous m'empcherez d'tre
heureuse, si je ne suis plus digne de moi.

C'est  peine si elle avait accept une jardinire, un livre d'heures,
un d d'or et un coucou de cinquante francs. Et encore elle n'avait
accept le coucou qu'aprs que Parisis eut bien prouv que c'tait
pour voir l'heure. Savoir l'heure!  quoi bon! Ne saurai-je pas
toujours l'heure o vous ne reviendrez pas? avait dit Louise.--Vous
voulez donc me fermer votre porte?--Jamais.

La pauvre Louise ne connaissait pas le vieux proverbe: Si tu ne
fermes pas ta porte  l'amour, l'amour te mettra  la porte. Un
matin, on ne vit pas Louise courir d'un pied lger chez la fruitire
qui lui vendait du lait, des oeufs et des pommes. Ce fut un vrai
chagrin dans le quartier quand on apprit qu'elle avait disparu, le
soir, au bras d'un amoureux  quipage. Quel malheur! dit la
portire. Une fille si bien leve! C'tait comme une hirondelle:
elle portait bonheur  la maison.--Eh bien, dit la fruitire, elle se
portera bonheur  elle-mme.

Octave n'avait pas de prjugs: il aimait la femme, quelle que ft son
origine et quel que ft son pays. Il l'avait prouv en ramenant une
Chinoise. Il aimait le faubourg Saint-Germain, mais il aimait Brda
street; il aimait les Champs-lyses, mais il aimait le pays latin.
Devant toutes frontires, il rptait le mot de Louis XIV: Il n'y a
plus de Pyrnes.

Il n'eut pas le pressentiment que cette jeune fille n'tait pas du
pays latin.

Le lendemain, non loin de l'htel de Parisis, dans une maison de
l'avenue d'Eylau, cache sous les grands arbres d'un jardin, une jeune
fille venait cacher sa vie. Je ne sais pas si elle devait porter
bonheur  cette petite maison humide et malsaine, que les derniers
locataires avaient quitte. C'tait cette solitude mme qu'Octave
avait cherche pour Louise. Il voulait lui louer le premier tage,
mais elle avait peur du luxe, et elle demanda  habiter l'tage
mansard: cela lui rappellerait sa mre et elle travaillerait mieux,
car elle comptait bien travailler toujours. Elle aimait trop  toucher
la dentelle et les fleurs pour vouloir se croiser les bras. Octave eut
beau lui dire qu'il lui en donnerait pour elle-mme; elle refusa.

Octave ne voulut pas l'encanailler dans l'acajou, ce pauvre bois trop
dcri. Il lui donna des meubles en citronnier, un petit mobilier de
villa, trs simple, mais pas vulgaire. Il ne voulut rien oublier: elle
eut des oiseaux dans une petite cage dore et des pervenches dans une
petite jardinire rustique. Cela ne vous empchera pas, lui dit-elle,
de m'apporter tous les matins un bouquet de violettes.--Oui, ma
Violette, rpondit-il.--Oui, s'cria-t-elle avec joie, Violette c'est
mon nom, car je veux vivre toujours cache.

La pauvre Violette s'imaginait qu'entre Octave et elle c'tait  la
vie,  la mort. N'est-ce pas, lui dit-elle, qu'entre moi qui
vous aime et vous qui m'aimez, c'est  la vie  la mort? Octave
tressaillit, il se rappela la lgende des Parisis. Si j'allais
l'aimer! Et si elle allait m'aimer! dit-il, avec un sentiment de
tristesse. Et il reprit: Il faudra que je jette de l'eau sur le feu.

Le soir il alla voir sa tante. Genevive tait au spectacle avec la
marquise de Fontaneilles. C'est dommage, dit-il, j'aurais voulu
apaiser mon coeur dans l'atmosphre de la province.

Il joua au reversis avec sa tante. tes-vous bien amoureux? lui
demanda-t-elle.--Effroyablement! J'aime trois ou quatre femmes.




XVII

POURQUOI OCTAVE SENTIT UNE PETITE MAIN SUR LA SIENNE QUAND IL VOULUT
SONNER


Pas un homme ne suit logiquement son coeur ni son esprit. M. de
Parisis avait peur d'aimer et d'tre aim,--et il ne voulait vivre
qu'au milieu des femmes.--Il pensait vaguement, sans trop s'inquiter
du reste, que la lgende des Parisis pourrait bien l'envelopper  son
tour dans sa robe funbre  ses premiers jours de bonheur,--et il
tait insatiable  chercher le bonheur.--Il voyait  et l flotter
sous ses yeux la lgende des Parisis: _L'amour des Parisis donnera
la mort_,--et il s'aventurait tte perdue dans les folies
amoureuses.--Il croyait bien, il est vrai, qu'en ne s'y attardant pas,
il cueillerait tous les amours sans y trouver le fruit mortel.

Les contrastes ont leur posie. Octave se disait que Violette dans sa
blancheur de vierge tait peut-tre le vritable amour pour un coeur
endurci comme le sien. C'tait le voyageur qui a puis toutes les
coupes et qui trempe ses lvres  la source glaciale qui jaillit du
rocher.

Mais les lvres insatiables de Parisis ne devaient, comme toujours,
boire qu'un seul jour  cette fontaine d'eau vive.

Il avait plus d'une fois revu Mme d'Antraygues dans le monde. Il
s'tait fait prsenter officiellement; mais il n'avait pas abus du
droit que prennent tous les hommes, de parler aux femmes. Il semblait
lui dire, en ne lui disant rien, qu'il ne pensait plus  elle. Alice
lui avait rappel la clef d'argent comme une menace gracieuse.

Enfin un soir,  la Cour, comme on chuchottait  la ronde sur les
amours de M. d'Antraygues avec Mlle Belle-de-Nuit, elle alla bravement
 Octave et lui dit qu'elle l'attendrait le lendemain chez elle entre
onze heures et minuit. J'aimerais bien mieux vous attendre chez moi,
lui dit Octave.--Non, lui dit-elle, je n'aurai jamais le courage de
monter votre escalier d'onyx.

Octave avait trop d'esprit pour insister; il prenait les femmes l o
elles voulaient se donner. Or, les femmes se donnent plus volontiers
chez elles, comme si le dmon de l'adultre leur imposait le champ de
bataille.

Le lendemain, la comtesse, qui s'tait jete tte baisse dans la
folie de son amour, crivit ce mot  Octave:

_Ce soir  minuit. J'en mourrai, mais qu'est-ce que a fait!_

Quand les femmes sont en train de se perdre, elles y vont bien. Mme
d'Antraygues signait ce petit billet,--la condamnation  mort de sa
vertu,--sans s'imaginer qu'elle jetait son bonnet par-dessus les
moulins.

Or, ces deux lignes taient le commencement d'un drame.

A dix heures, Violette, jalouse par pressentiment, alla chez Octave
qui lui avait dit qu'il ne sortirait qu' onze heures pour aller au
club.

Octave venait de sortir, elle monta en se disant qu'elle attendrait.
Il lui arrivait  et l de lui faire cette amoureuse surprise; pourvu
qu'elle ne vnt pas chez lui de deux heures  quatre heures, il lui
permettait toutes ses fantaisies.

Ds qu'elle fut chez lui ce soir-l, tout naturellement elle trouva le
billet de la comtesse d'Antraygues. Il n'tait pas long, mais il tait
explicite.

Violette fut frappe comme d'un coup de poignard. Elle plit, elle
chancela, elle tomba sur le canap presque vanouie, Et moi aussi,
dit-elle, j'en mourrai!

Une volont subite la ranima. Elle relut la lettre. Le hasard fait
bien tout ce qu'il fait: sur la chemine, prs de la lettre, elle vit
un petit revolver qu'elle connaissait bien. C'tait un vrai bijou.
Parisis le lui avait plus d'une fois montr en lui disant: N'interroge
jamais cette bte-l, parce qu'elle te rpondrait dans l'autre monde.

Violette appuya sur son coeur la bouche du revolver. Non! dit-elle,
je veux mourir sous ses yeux.

Mais o tait-il? Les femmes savent tout. Le matin, Violette tait
alle au parc Monceaux, cueillir des herbes pour ses oiseaux: elle
avait vu Octave qui fumait dans l'avenue de la Reine-Hortense et qui
regardait les fentres d'un htel. C'est cela, dit-elle, je me suis
sentie jalouse, je ne me trompe pas!

Et, presque folle de dsespoir, elle courut avenue de la Reine-Hortense.
Mais s'il est entr! dit-elle.

M. de Parisis avait pass par le club pour bien s'assurer que M.
d'Antraygues, le joueur obstin, tait bien  une table de baccarat.

Octave serait donc ce soir-l le plus heureux homme du monde
parisien.--C'tait entre onze heures et minuit,--l'heure fconde o
se nouent et se dnouent presque toutes les comdies amoureuses. Les
drames et les tragdies pour tout de bon ne commencent qu'aprs les
dernires scnes de l'Ambigu et de la Comdie-Franaise.

M. de Parisis fumait, renvers dans une lgre victoria enleve par
deux chevaux anglais de la plus altire dsinvolture. A les voir
passer, au clair de la lune et des rverbres dans l'avenue de la
Reine-Hortense, on et dit qu'ils ne touchaient pas la terre. Une
pianiste a la main plus lourde sur les touches d'ivoire que ces pieds
lgers pour effleurer le sol; ils jetaient dans le silence de l'avenue
un lger battement trs harmonieusement cadenc, qui certes ne
devait pas rveiller les belles dames dj endormies dans les villas
voisines.

Cependant, ds qu'ils dpassrent la rue du Faubourg-Saint-Honor, qui
coupe l'avenue, on aurait pu voir une ombre blanche soulever un rideau
 la fentre d'un prochain htel. Avait-on reconnu le pas des chevaux
ou venait-on rver  la belle toile?

A Paris, on ne rve plus  la belle toile, les pendules vont trop
vite pour cela. Les pendules! J'ai voulu dire les passions.

Octave sauta sur la chausse en donnant l'ordre  son groom de
promener les chevaux dans le voisinage comme s'il n'attendait
personne. Il regarda autour de lui: il ne vit que les arbres et les
rverbres. L'avenue de la Reine-Hortense, qui va du parc Monceaux 
l'Arc-de-Triomphe, est dserte  la tombe de la nuit; c'est l'avenue
de Paris o on passe le moins  pied: on y voit le matin des
cavaliers, dans l'aprs-midi des carrosses, le soir on y rencontre
a et l les rares habitants qui regagnent leur htel, quelques
cuisinires amoureuses, quelques sergents de ville distraits, en un
mot, une vraie voie pompienne aprs le Vsuve.

Quelques secondes aprs, Octave s'arrtait devant une porte et levait
la main pour sonner. Mais il ne sonna pas.

Une petite main blanche s'appuya subitement sur sa main. Lui qui
ne s'tonnait de rien, s'tonna pourtant cette fois. Il n'avait vu
personne autour de lui; mais les femmes jalouses ont l'art d'tre
invisibles et de n'apparatre qu'au moment tragique.

M. de Parisis s'tait retourn et avait reconnu Violette. Eh bien!
lui dit-elle, je vous y prends. Octave vit briller deux yeux que
l'enfer de la jalousie avait embrass. Tu es folle, Violette!--Oui,
monsieur, folle parce que je vous aime.

Octave releva la main pour sonner, mais une seconde fois la main
de Violette dtourna la sienne. Je te dis que tu ne sonneras
pas.--Voyons, Violette, soyez sage; il est minuit, je vais en soire,
rentrez chez vous.--Ah! vous allez en soire!--Si vous ne voulez
pas rentrer chez vous, rentrez chez moi; prenez ma victoria si vous
voulez, mais pour Dieu, plus un mot, n'est-ce pas?

M. de Parisis avait sonn. La porte s'ouvrit. Violette voulut
s'lancer, mais il la rejeta doucement comme en un tour de valse et
lui ferma la porte au nez.

Violette sonna  son tour en femme dcide  tout. Le duc de Parisis,
voyant la porte se rouvrir, retourna sur ses pas. Il rejeta Violette
une seconde fois tout en lui serrant la main avec amour. Mais il
referma la porte bruyamment.

Il entendit un cri, son nom retentit dans le silence. Il aurait voulu
foudroyer Violette. Il se demandait s'il ne ferait pas mieux de
rebrousser chemin et de remettre sa bonne fortune  des nuits
meilleures.

Une femme de chambre s'tait avance vers lui. Monsieur demande
madame la comtesse? dit-elle d'un air entendu. Elle avait dj trahi
la femme pour le mari, elle allait trahir le mari pour la femme. Elle
croyait ainsi racheter sa faute. Oui, dit Octave en lui donnant cinq
louis; si on sonne encore, n'ouvrez pas.--C'est bien simple, je vais
rompre le fil, et on ne sonnera plus.

Cette belle ide dcida tout  fait Octave  monter chez la comtesse.
Alice l'attendait sur le palier dans le plus adorable dshabill de
minuit. Un peignoir de mousseline garni de point d'Angleterre, cachant
 peine une chemise transparente,--des mules de satin rose sur des
bas  jour--et une chevelure dsordonne, s'chappant des peignes en
cascades voluptueuses. On voyait que la chevelure tait de la fte.

Il ne reconnaissait pas la comtesse. Etait-il possible que celle qui,
tout effraye d'elle-mme, avait fui l'escalier d'onyx, ft la mme
femme qui le recevait ainsi  bras ouverts? Le premier mot d'Alice fut
un mensonge. Je ne vous attendais pas, dit-elle  Octave. Octave
prit Mme d'Antraygues dans ses bras et la porta doucement jusque
devant un feu qui flambait joyeusement, quoiqu'on ft dj dans la
belle saison. Je croyais ne pas arriver, dit-il en baisant les
cheveux d'Alice. Votre avenue n'est pas sre! j'ai t arrt 
votre porte, j'ai failli tre poignard sous vos fentres.--Vous
m'pouvantez! Ceci m'explique pourquoi j'ai entendu parler; il me
semblait que c'tait une voix de femme. Je ne voulais pas ouvrir la
fentre parce que ma voisine n'est pas encore couche.--Oui, c'tait
une voix de femme.

Les hommes n'ont qu'un ennemi dangereux, c'est la femme; pour moi,
j'ai plus peur d'une femme que de quatre hommes.--Vous avez peut-tre
raison. Mais quel est donc ce mystre? Parlez vite, vous tes mu,
voulez-vous des sels?

Mme d'Antraygues soupira. Je ris, continua-t-elle, mais c'est moi qui
vais me trouver mal. Octave reprit Alice dans ses bras et l'appuya
sur son coeur. L'motion c'est la vie. Ne me parlez pas des lacs,
parlez-moi des torrents.

Parisis savait Alice romanesque et mme romantique. Comme vous
tes belle avec ces airs penchs! Moi qui croyais vous retrouver
railleuse!--Quand je vais dans le monde, je suis arme jusqu'aux
dents; quand je suis ici en face de moi-mme ou en face de vous-mme,
je deviens bte jusqu' montrer mon coeur. Ah! mon ami, comme je vous
aime!

Cette femme qui riait de tout avait les larmes dans les yeux. Le duc
avait dj oubli Violette, il respirait avec passion les savoureuses
senteurs de l'paule, du cou et des cheveux d'Alice. Mais enfin,
reprit la comtesse, qu'est-ce que cette femme?--N'en parlons plus,
c'est une femme qui me demandait son chemin. Je lui ai rpondu que je
ne savais pas le mien; mais ne parlons que de vous, de vos beaux yeux
pers, qui sont des abmes; je suis effray quand je les regarde: c'est
l'inconnu. Les yeux, voyez-vous, c'est tout un monde, c'est l'infini,
c'est Dieu. Octave embrassait Alice. Voil pourquoi vous fermez les
miens, dit-elle en souriant.

M. de Parisis se jeta aux pieds de Mme d'Antraygues, non pas
mlodramatiquement  la manire des jeunes premiers de l'Ambigu, mais
en comdien qui sait jouer tous les rles.

tre aux pieds d'une femme, c'est tre  mi-chemin de sa conqute.
L'amour fait bien ce qu'il fait. S'il devient respectueux au point de
tomber  genoux, c'est pour se relever plus triomphant.

La comtesse, tout amoureuse qu'elle ft, jetait toujours en toute
chose son vif et charmant clat de rire.

Minuit sonna  une petite pendule, un temple rond  colonnes avec des
acanthes et des perles d'or; une merveille d'horlogerie attribue 
Louis XVI. Dj minuit, dit la comtesse.--Cette impertinente pendule
qui se permet de mesurer mon bonheur, dit Octave.--La pendule, dit
Mme d'Antraygues, c'est la plus odieuse des inventions. La pendule va
toujours trop vite ou trop lentement.

Les femmes ont peur de cette action mystrieuse qui marque le temps,
qui compte les minutes--et les rides. Par l'horloge, la vie est
divise en cent mille parcelles inaperues, comme le coeur est divis
par l'amour en cent milles syllabes errantes. Ce sont les grains de
sable qui tombent sans fin sur les grains de beaut. Ils tombent du
sablier jusqu' ce qu'enfin le sablier soit vide et que le cercueil
soit plein.

M. de Parisis voulut embrasser la comtesse un peu violemment. Elle le
repoussa avec douceur. C'est cela, dit-il. La femme rgle l'homme,
comme l'horloge rgle le soleil. Et aprs un baiser: N'oubliez pas:
vous m'avez averti que vous me mettriez  la porte pour aller voir
lever l'aurore au club.--Ah! oui. Il faut que je vous donne une leon
de gographie. Si, contre toute attente, il prenait  M. d'Antraygues
la fantaisie de rentrer....--Soyez sans inquitude, il ne quittera sa
table que pour aller chez sa matresse.--Enfin il pourrait se tromper
de porte et venir chez sa femme. Vous savez, l'empire des mauvaises
habitudes!--Il ne faut jamais jurer de rien.--Donc, s'il rentrait 
l'htel et s'il frappait  ma porte, cela lui est arriv le jour de ma
fte, parce que sa matresse le lui avait rappel,--vous passerez par
mon cabinet de toilette ... mais il faut que je vous montre cela....

Alice conduisit M. de Parisis dans son cabinet de toilette, aprs quoi
elle lui fit traverser la salle de bain et lui montra un escalier 
jour qui descendait au jardin. Quand vous serez dans le jardin,
lui dit-elle, vous jugerez que les murs ne sont pas difficiles 
escalader. Vous trouverez d'ailleurs un marche-pied volant. Le jardin
conduit  un jardin voisin; ce jardin, si je ne me trompe, s'ouvre
sur la rue de Courcelles; ne craignez rien, il n'y a pas de piges 
loup.--Il n'y a pas de piges  loup! se rcria Octave, mais qu'est-ce
donc que ces beaux bras qui m'enchanent  vos pieds!






XVIII

LE ROI DE THUL


Cependant M. de Parisis passait sur son cou les belles mains de la
comtesse. A propos, dit-elle, je vous ai invit  prendre une tasse
de th et mon monde est couch.--Quel contre-temps! dit Octave, moi
qui ne suis venu que pour cela.--C'est d'autant plus fcheux que
j'aurais pu vous faire apprcier mon vieux Svres. Voyez-vous cette
merveille sur cette console?--C'est d'autant moins fcheux, Madame,
que vous avez un bon feu, que j'ai vu dans votre cabinet de toilette
une petite bouilloire d'argent, et que vous allez de vos blanches
mains me prparer vous-mme une tasse de th.

Octave n'aimait pas  tordre le cou  ses aventures. Un dilettante
en amour savoure le roman chapitre par chapitre sans brusquer le
dnouement.

Mme d'Antraygues ne se fit pas prier, elle mit la bouilloire au feu
pendant que M. de Parisis apportait le tte--tte sur un guridon
dor,  trois cariatides sculptes en syrne.

Octave admira la forme svelte, la couleur tendre, les fleurs dlicates
de cette petite merveille qu'une main ferique avait travaill pour
Trianon.

C'est admirable, dit-il, je n'ai jamais vu de forme plus exquise et
de tons plus harmonieux. Ce sucrier est un bijou.--J'aime encore mieux
la thire. Voyez donc comme l'anse est dessine! voyez donc comme
le goulot se profile bien!--Croyez-vous, Madame, qu' Trianon ou
ailleurs, depuis qu'on prend du th, ce divin tte--tte ait jamais
eu la bonne fortune de caresser des lvres aussi amoureuses que les
ntres.

Octave embrassait Alice. Octave! dcidment vous avez trop soif,
murmura Mme d'Antraygues en riant.--Vous tes comme le vieux Svres,
d'une pte exquise.--Oui, pte tendre. Octave alla embrasser encore
Alice. Chut! dit-elle, voil l'eau qui bout.--Quelle jolie chanson!
je comprends que les potes aient parl des symphonies de la
bouilloire; moi qui vous parle, j'ai une petite bouilloire dans ma
chambre pour me rappeler mon enfance. Ma grand'mre m'a berc au
chant de la bouilloire.--Vous avez t lev dans l'ge d'or; moi, ma
grand'mre m'a leve aux duos d'Antony, de Lelia et de Faust.

Alice chanta du bout des lvres une strophe du _Roi de Thul_. Oh!
chantez! chantez! dit Octave. Vous allez attacher mon amour  cette
chanson.--Oui, comme on cloue un papillon dans un herbier.--N'ayons
pas d'esprit et chantez-moi cette adorable ballade.

Mme d'Antraygues la chanta avec l'accompagnement des vagues de la
bouilloire et du ptillement du fagotin. Et elle la chanta presque
aussi bien que Mme Carvalho, musique de Gounod, traduction toute
nouvelle:

    Il tait un roi de Thul,
    Qui perdit un soir sa matresse
    Il but comme un inconsol
    Le souvenir avec l'ivresse.

    C'tait dans une coupe d'or
    Portant le chiffre d'Arabelle:
    Heureux, disait-il, qui s'endort
    Dans l'amour, comme a fait ma belle!

    Plus d'une fois, quand il rvait,
    La nuit, en coutant les merles,
    Il prenait sa coupe et buvait,
    Croyant y retrouver des perles.

    Perles et pleurs! Le sort amer
    Le fit vieillir fidle et sombre.
    Un soir qu'il regardait la mer,
    Et qu'il voquait la chre ombre:

    O ma belle! nulle aprs toi
    A cette coupe savoureuse
    Ne boira plus. Nul aprs moi
    N'y mettra sa bouche amoureuse.

    Et dans les vagues, tristement,
    Par lui la coupe fut jete,
    Ne voulant pas qu'un autre amant
    Profant la coupe enchante.

Pendant qu'Alice chantait, M. de Parisis promenait son vif regard sur
sa beaut panouie; tout un pome en vingt-quatre chants,  commencer
par les cheveux blonds en rvolte,  finir par les pieds mignons qui
jouaient dans les pantoufles.

Alice tait grasse et blanche, lgrement rose, lgrement brunie,
comme si le soleil et pass sur elle trop longtemps dans sa dernire
villgiature. Quoiqu'elle ft une femme du Nord, elle avait la
nonchalance des Havanaises. Elle vivait couche, quittant son lit pour
son canap, son canap pour sa calche; aussi faisait-elle une
rude pnitence quand le dimanche,  la messe d'une heure, elle
s'agenouillait  Saint-Philippe-du-Roule au milieu de ses amies. La
mre de M. d'Antraygues lui avait dit plus d'une fois: Prends garde 
ta femme, elle est romanesque et coquette. Le jeune mari rpondait
 sa mre: Il n'y a rien  craindre, elle est trop paresseuse pour
cela.

Un fin physionomiste n'et pas rpondu ainsi. Et, en effet, les yeux
d'Alice,--ces terribles yeux de mer,  reflets changeants, qui ne
disent jamais le secret du coeur, rvlaient une me trouble par les
rves amoureux comme la mer par les nues qui renferment l'orage. Il y
a des femmes qui se montrent tout entires par leurs regards. On
les pntre du premier coup comme ces sources vives jaillies de la
montagne dans leur premier lit virginal.--fontaines que nulle lvre
humaine n'a touches encore.--Mais il y a des femmes profondes comme
la mer: l'oeil s'y perd; plus on les croit connatre et plus on est
dans l'abme: Bien fol est qui s'y fie, disait Franois Ier devant
celles-l. M. d'Antraygues ne connaissait pas si bien les femmes que
Franois Ier, il n'avait pas appris  lire dans ce livre du bien et du
mal, une oeuvre toute divine que Dieu a livre au diable.

Il est des femmes  l'abri des tentations par leur figure; les passions
ne frappent pas  toutes les portes, elles laissent sommeiller dans la
vie les mes qui n'ont pas revtu une enveloppe attrayante. La beaut
qui ne tombe pas de son pidestal de marbre est un ange de vertu. La
laideur qui meurt immacule ne mrite pas les canons de l'Eglise. Toute-
fois, il faut bien le dire, il n'y a pas de laideur absolue, et toute
femme, quel que soit son masque, a son quart d'heure de rayonnement.

Mme d'Antraygues tait faite pour la volupt sinon pour la passion;
yeux profonds sous la flamme, lvres rouges, une fort de cheveux,
dont les broussailles envahissaient le cou et les oreilles, des
sourcils qui se joignaient presque et qui semblaient peints, tant ils
taient nergiquement et finement dessins, de longs cils retrousss
et mobiles qui accentuaient encore l'expression mystrieuse de ses
yeux. L'ovale du visage tait peut-tre trop arrondi, mais il tait
embelli par un second menton dont la ligne ondoyante se fondait
mollement sous le premier. L'oreille tait un bijou cisel sur la
chair; elle tait un peu rouge peut-tre mais par ce temps d'anmie,
qui se plaindrait de voir le sang vif s'accuser! Ce soir-l, la
comtesse avait de grands anneaux pompiens, mis  la mode par les
femmes excentriques.

M. de Parisis n'arrtait pas son regard  la figure seule; comme un
voyageur qui a entrevu  peine le pays inconnu, il promenait  et l
de la tte aux pieds, sur les montagnes et les vallons, pntrant la
robe un peu diaphane, admirant les surfaces de l'paule, les grces
abandonnes du cou, le marbre ros du bras. Quel joli pied vous
avez! dit-il  Alice aprs un silence. Et sans qu'elle y prit garde
ou qu'elle voult y prendre garde, il lui saisit le pied dans sa
pantoufle, comme il aurait pris sa main dans son manchon.

Les jeunes filles qui liront ce roman pourront me demander pourquoi M.
de Parisis allait  minuit chez Mme d'Antraygues, puisque ce n'tait
ni sa femme ni sa soeur; je rpondrai aux jeunes filles que le th de
la comtesse tait fort bon.




XIX

OCTAVE JETTE SA COUPE A LA MER


Madame d'Antraygues avait mis deux pinces de th dans la thire,
Octave voulut prendre la bouilloire. Non, lui dit-elle, il y a un
art de verser de l'eau que vous ne savez pas. Et avec une grce
charmante, elle prcipita dans la thire une petite cascade d'eau
bouillante. Une douce fume parfuma la chambre.

Alice prsenta le sucrier  Octave. Permettez-moi, madame, de prendre
une pince  sucre. Il prit les doigts de Mme d'Antraygues et les
mit dans le sucrier avec une douceur idale. En vrit, dit-elle, en
retirant deux morceaux de sucre, vous me feriez passer par un
trou d'aiguille: je n'aurais jamais cru que ma main pt entrer
l-dedans.--Et maintenant, dit Octave, donnez-moi du th  pleins
bords, car il sera exquis.

Glou, glou, glou, glou: les deux tasses furent pleines. Quelle belle
couleur! dit Alice, on dirait de l'or en fusion.--L'amour est un
magicien, tout ce qu'il touche devient or.--Ah! l'amour, c'est encore
la plus belle invention des anciens.--Pour les modernes.--Vous buvez
dj, vous allez vous brler les lvres.--Non, il est  point, voyez
plutt.

Et Octave prsenta sa tasse  Alice. Elle venait de se rasseoir prs
de lui sur le canap, leurs bouches n'taient pas loin l'une de
l'autre.

Quand la comtesse porta les lvres  la tasse, le duc y porta aussi
les siennes: deux bouches  la surface du th.  N'est-ce pas que
c'est bon?

On s'tait embrass,--j'imagine. Eh bien! Madame, dit Octave en
relevant la tte, c'est la premire fois que je comprends le th: je
jure que jamais je n'oublierai ce festin de nos lvres. Et il but
jusqu' la dernire goutte. Et il jeta la tasse dans le feu.

Le petit chef-d'oeuvre fut bris en mille clats. Que faites-vous l?
demanda la comtesse avec plus de surprise encore que de regret.--Vous
ne le devinez pas? rpondit M. de Parisis qui avait repris sa
railleuse expression adoucie par un sourire de pntrante volupt.
Est-ce que vous auriez permis, Madame, que d'autres lvres eussent
profan cette tasse? J'ai fait comme le roi de Thul, j'ai jet ma
coupe  la mer.




XX

UNE FEMME EN HAUT, UNE FEMME EN BAS


Cependant il tait une heure du matin, M. de Parisis avait-il pris
une seconde tasse de th avec la comtesse? La comtesse  son tour
avait-elle jet sa tasse au feu pour achever le sacrifice et garder un
souvenir plus vivant de cette heure amoureuse?

On ne me l'a pas dit. On m'a dit seulement qu'elle avait perdu dans
le va-et-vient une de ses mules de satin rose et que son mari, en
rentrant, l'avait retrouve dans l'escalier: ce qui prouverait assez
qu'elle avait reconduit Octave sans lumire.

Si Mme d'Antraygues et reconduit Octave un peu plus loin, elle et
assist  une autre scne amoureuse.

Ds que la porte s'ouvrit, Octave retrouva Violette couche par terre.
Un pressentiment traversa son esprit; il se pencha et vit un flot de
sang qui avait jailli sur sa robe. Violette! s'cria-t-il. Violette
ne rpondit pas.

Les platanes agits par un vent d'orage promenaient alternativement
l'ombre et la lumire; mais tout d'un coup un nuage ayant pass, la
lune rpandit sur Violette sa blancheur d'argent.

Octave s'tait prcipit et avait soulev la jeune fille dans ses
bras. Violette! Violette! ma Viola! c'est moi qui te parle, dis-moi
que tu m'entends!

Violette ne dit pas un mot. Le duc l'embrassait et lui parlait
toujours: elle avait les lvres tides et le front glac. Ma petite
Violette, tu sais que je t'aime!

Octave aimait Violette. Il ne me faudra pas faire un cours
d'esthtique sur les passions de l'me pour dmontrer que depuis les
sicles de dcadence, c'est--dire depuis le commencement du monde,
l'amour vit de contraste et que la loi primordiale du coeur, c'est de
conqurir, si ce n'est d'tre vaincu.

Octave venait d'adorer Mme d'Antraygues; mais il aimait Violette.
Il s'en revenait de conqurir la comtesse avec un vague sentiment
d'orgueil, mais la volupt seule avait t de la fte. Ce n'est pas
toujours le coeur qui remue les lvres, l'amour le plus loquent
jaillit de l'imagination. Quand Salomon a dit: La femme est amre,
c'tait le cri de l'esprit humain et non le cri du coeur humain. S'il
et trouv dans son palais, parmi ses sept cents femmes, une brave
fille, un coeur d'or comme Violette, il et peut-tre pouss  travers
les sicles un autre cri sur la femme.

Mais la femme de la Bible n'tait pas la femme de l'vangile; l'me
n'avait pas encore dompt le corps, le sentiment n'avait pas dvor
le coeur. Aujourd'hui, il y a beaucoup de Violettes qui se tuent
hroquement pour leurs passions. Faibles coeurs! disent les
philosophes et les moralistes. Ames vaillantes! peut-on dire plus
justement de toutes les phalanges d'amoureuses que la jalousie ou le
dsespoir a jetes dans l'abme.

Octave arracha le corsage de Violette. En s'agenouillant, il trouva
son petit revolver, ce bijou qu'elle avait pris au srieux. Tu es
donc devenue folle, lui dit-il en l'embrassant.

M. de Parisis, tout en parlant  Violette, avait  deux reprises
appel son cocher. Au moment o les chevaux arrivaient devant l'htel
d'Antraygues, Octave posait Violette sur le banc de l'avenue le plus
rapproch. Elle tait souple, de son adorable souplesse de roseau,
comme une femme endormie, les bras pendants, la tte renverse.

Quand elle fut sur le banc, Violette s'agita. Dieu soit lou!
s'cria Octave. Il et donn dix ans de sa vie pour voir vivre
Violette pendant dix minutes; sa blessure mme et t mortelle qu'il
et t presque consol de lui entendre dire qu'elle l'aimait. Je
meurs, je meurs, murmura-t-elle d'une voix coupe, il ne faut pas le
dire  maman.

La pauvre Violette ne savait plus que sa mre ft morte. Violette! tu
ne mourras pas, ma Violette, je t'aime et je te sauverai.--Non, je me
suis frappe au coeur.

A cet instant, un coup arrivait devant l'htel par la rue de
Courcelles. C'tait le coup de M. d'Antraygues, qui, par hasard,
rentrait chez lui avant l'aurore. Ceci mrite bien une explication.
Ce jour-l, M. d'Antraygues, appel du Club  la Maison d'Or, y avait
rencontr quelques demoiselles de l'Opra. Il avait bu avec elles--non
pas prcisment dans du vieux Svres--et, ne pouvant se griser
d'amour, il s'tait gris de vin de Champagne. Le comte, tout bte
qu'il ft, avait compris dans les fumes champenoises qu'il ferait
cette nuit-l un bien mauvais joueur et qu'il risquerait de perdre ce
qu'il avait dj gagn. Voil pourquoi il revenait chez lui.

En descendant de voiture, il reconnut l'attelage d'Octave. Il
s'approcha tout en se dandinant et vit le duc qui soulevait Violette.
Qu'est-ce cela? lui demanda-t-il.--Cela, rpondit M. de Parisis, sans
paratre s'inquiter de la prsence du comte, c'est une femme qui se
trouve mal.

M. d'Antraygues eut d'abord l'esprit travers par un soupon de
jalousie, mais voyant bien que ce n'tait pas sa femme, il se contenta
de dire  Octave: Diavolo! mon cher ami, vous chassez sur mes terres
au milieu de la nuit comme un braconnier; il est vrai que je viens de
chasser sur les vtres. Vos petites amies de l'Opra m'ont fait boire
outre mesure, et pourtant ma mesure est bonne.--Eh bien! dit Octave,
allez vous coucher.

Le comte, qui chancelait sous l'ivresse, releva la tte: J'irai si
je veux! Il parat que monsieur ne veut pas tre troubl dans ses
rendez-vous nocturnes.--C'est vous, mon cher, qui tes nocturne. Votre
femme vous attend.

Le duc avait repris Violette pour la poser dans la victoria. Ma femme
m'attend? Est-ce qu'elle vous l'a dit?--Oui. Htez-vous, car elle va
vous faire une scne. Le comte, jaloux cette fois comme un tigre,
saisit le bras d'Octave qui montait  ct de Violette. Vous savez,
mon cher, que je ne ris pas aprs minuit.--Vous savez, rpliqua
Octave furieux, que je vous dfends de dire un mot de plus-- moins
que vous ne trouviez un mot spirituel.--Un mot spirituel, je ne suis
pas si bte que cela; la preuve, c'est que je vois bien que vous
n'avez amen cette femme que pour cacher votre jeu! Vous venez de chez
ma femme.--La vrit dans le vin, pensa Octave.--Mon cher, dit-il
tout haut, allez voir chez vous si j'y suis.--Oui, monsieur, et je
me vengerai, et je briserai tout, et je jetterai la femme par la
fentre.

Cette fois, en voyant la colre subite du comte, Octave aurait voulu
reprendre les paroles qu'il avait dites. Il le savait capable de
toutes les folies et de toutes les sottises. Voyons, lui dit-il,
revenez  vous et ne vous donnez pas en spectacle  la lune; rentrez
chez vous silencieusement, et surtout ne dites pas  votre femme ce
qui s'est pass  votre porte. Sachez-le donc, mon cher, cette
pauvre fille que vous voyez l, baigne dans son sang, vous ne la
reconnaissez pas?

Le comte se rapprocha. Comment la reconnatrais-je? vous la
masquez.--C'est votre matresse.--Laquelle? Ce cri partait du coeur.
Je ne sais pas laquelle, dit le duc de Parisis. Je l'ai trouve ici
comme je revenais du boulevard Malesherbes, un revolver sanglant  ses
pieds. Tenez, le voil! Et Octave donna le bijou au comte sans trop
bien savoir pourquoi. Adieu, mon cher, pas un mot de ceci 
Mme d'Antraygues. Et n'allez pas vous servir du revolver contre
vous-mme.--Pauvre fille, dit le comte, avec des larmes de vin dans
les yeux.

Et tout chancelant sous l'ivresse et sous l'motion, il se souleva
pour voir Violette. Mais sur un signe d'Octave, les chevaux taient
partis au galop. Pauvre fille! dit encore le comte, ai-je fait assez
de malheureuses comme cela? Il regarda le revolver sous le rverbre,
C'est vrai qu'il est tach de sang! C'est un bijou. Je montrerai cela
demain  mes amis.

A cet instant, Mme d'Antraygues, qui avait assist toute haletante
du haut de son balcon  cette scne tragi-comique, hasarda ce nom de
baptme: Fernand! Le comte oublia qu'il tait ivre et marcha d'un
pied plus assur jusque sous le balcon. Au nom de Fernand, il rpondit
par le nom d'Alice. Que faites-vous l, mon ami? Et comme un cho,
Fernand dit aussi: Que faites-vous l, mon amie? Naturellement, Mme
d'Antraygues rpondit: Je vous attendais.

Cela tait jet du haut du balcon comme une aumne sur un pauvre.
Fernand ramassa ces paroles d'or et murmura: Dcidment, je ne mrite
pas tout mon bonheur.

Il craignit que sa femme n'et tout entendu. Alice, est-ce que
vous tes l depuis longtemps?--Non, je viens d'ouvrir la fentre,
rpondit-elle vivement.--Alors vous n'avez pas vu ce fou de Parisis
qui enlevait une femme?--Non, mon ami! Adieu, je meurs de sommeil. Ne
venez pas frapper  ma porte!

Cette scne d'intimit se passait en pleine avenue, mais les toiles
seules coutaient. Pas me qui vive au voisinage. Il faut se loger
avenue de la Reine-Hortense quand les maris partent pour la Syrie.

Alice avait ferm sa fentre. Toutes les femmes ont compris ce mot:
Ne venez pas frapper  ma porte. Quand M. de Parisis dit au mari:
Allez voir chez votre femme si j'y suis, il savait bien qu'il y
tait. L'amour a cela de beau dans ses enchantements, qu'il permet 
l'amoureux ou  l'amoureuse de garder l'image aime. Quand la femme
aime, elle n'est jamais seule.




XXI

LES DEUX RIVALES


C'tait au temps des ths diurnes. Vers quatre heures de l'aprs-midi,
Parisis et Mme d'Antraygues prirent le th ensemble, par rencontre,
chez une Havanaise des Champs-lyses. Il y avait beaucoup de monde.
Quelques figures svres obligeaient au crmonial; on parlait tout
haut. Est-ce que vous aimez le th? dit Octave  la comtesse en lui
passant une tasse.--Pas le matin, dit-elle.

Et elle refusa, tout en jetant un regard ddaigneux sur la tasse de
porcelaine anglaise que Parisis avait passe sous ses yeux.

On parlait dj dans tout Paris d'une jeune fille qui s'tait brl la
cervelle la veille dans l'avenue de la Reine-Hortense. Vous ne savez
pas cela? dit une dame en questionnant Octave avec une bonne intention
de femme.--Comment! dit Octave, je ne sais que cela. Je ne connais
pas la dame, mais c'est moi qui l'ai trouve baigne dans son sang,
comme dira la _Gazette des Iribunaux_.--Il parat que c'tait avenue
de la Reine-Hortense?--Je ne me souviens pas bien, dit Octave;
c'tait peut-tre avenue d'Ina.--On dit que c'est un dsespoir de
jalousie?--Si Mme d'Antraygues n'tait pas l, dit audacieusement
Octave, je dirais que la demoiselle a prononc le nom de baptme de
son mari. Aprs cela, il y a tant de Fernands!--Voyez-vous, dit la
matresse de la maison, on racontera tant d'histoires sur ce coup de
pistolet, qu'on ne saura jamais la vraie. Vous avez raison, madame,
reprit Octave; l'histoire n'a t invente que pour cacher la vrit.

Et il jeta une citation latine qui lui fit le plus grand honneur chez
toutes ces belles dames qui s'crirent en choeur: Il est inou! il
voit tout, il est partout, il sait tout!

Naturellement Octave, en s'en allant, trouva Mme d'Antraygues dans
l'escalier. Monsieur de Parisis, lui dit-elle, je sais tout; ce soir,
 onze heures, en revenant de chez ma grand'mre, j'irai prendre
le th chez vous.--Par quelle porte?--Par la grande, par celle
de Violette. Moi aussi, hlas! j'ai le droit d'avoir mes grandes
entres.--Vous savez que vous trouverez Violette?--C'est pour elle que
je veux aller chez vous.--Pour lui brler la cervelle?--Oui, mon mari
m'a donn le revolver.

Le philosophe, ou plutt le moraliste, car il y a un abme entre le
philosophe et le moraliste, aurait tudi avec une bien vive curiosit
les mtamorphoses rapides qui s'emparrent de la comtesse d'Antraygues
et de cette jeune fille que Parisis avait surnomme Violette. Les
hommes politiques les plus dvous  leur fortune ne font pas d'aussi
soudaines volutions,--mme dans les rvolutions.

Au lieu de se sauver l'une par l'autre, elles achevrent de se perdre
en se rencontrant. Comme elle l'avait dit, Mme d'Antraygues alla le
soir chez Octave. Il l'attendait dans son petit salon, un journal  la
main. C'est l'histoire d'hier que raconte le journal, sans doute, dit
Mme d'Antraygues en s'asseyant  ct de lui pendant qu'il lui baisait
le front.--Oui, coutez plutt:

Hier, vers minuit, avenue de Wagram, une jeune fille a reu six coups
de couteau dans la poitrine. On ne doute pas qu'elle n'ait t victime
d'une fureur jalouse; elle a survcu  cet acte de barbarie; elle a
t transporte  l'hpital Beaujon. On croit connatre le nom de
l'Othello. La justice informe.

Eh bien! voil un journal bien inform.--Quoi! vous doutez du
journal? Mais c'est la loi et les prophtes.--Vous savez que je veux
voir cette jeune fille?--Eh bien! vous vous imaginez qu'elle est
ici? Elle est chez elle.--Je ne suis donc pas mieux informe que le
journal!--Pourquoi voulez-vous la voir?--Parce que la passion qui va
jusque-l est encore de la vertu. Et puis, je ne sais pourquoi, mais
j'aime cette jeune fille.

La comtesse regarda doucement Octave, C'est peut-tre parce que vous
l'aimez. Puisqu'elle n'est pas ici, je m'en vais.--Quelle trange
femme vous faites!--Peut-tre. Mais il me semble que cette jeune fille
est pour quelque chose dans ma destine. Comment va-t-elle?--Mal, mais
elle ira bien. La balle s'est promene sur le sein sans pntrer; elle
a une forte fivre; j'ai eu peur jusqu' midi, parce qu'elle n'tait
pas revenue  elle, mais Ricord m'a rpondu de sa vie.--Conduisez-moi
chez elle.--Non! je ne ferai pas cette folie. Il faut que les femmes
du monde restent dans, le monde.--C'est l'histoire du Paradis; vous
m'avez ouvert la porte pour m'en aller et je ne la refermerai pas.

Mme d'Antraygues soupira. C'est fini! je ne m'amuserai plus chez moi,
 moins que vous ne mtamorphosiez mon mari en homme amusant. Donc,
si vous ne voulez pas me conduire chez Mlle Violette, car je sais son
nom, j'irai toute seule.--Nous ne ferons pas cette btise-l ni l'un
ni l'autre.

Mme d'Antraygues se leva. Don Juan, dit-elle  Octave, montrez-moi
donc votre palais. Je suis tout blouie, ici, moi qui n'habite
pourtant pas une chaumire.

Elle marcha rapidement, suivie d'Octave, parlant de toutes choses en
femme qui connat un peu toutes choses. Dites-moi donc, Alice, le nom
de la Dame de Coeur?--Oui! Et de la Dame de Carreau et de la Dame de
Trfle? Je suis trop jalouse pour vous le dire; et d'ailleurs,
j'ai jur sur votre tte que je ne le dirai pas.--Je vous donne ma
tte.--Je n'en veux pas. Ce fut en vain que Parisis insista, Il
embrassa Alice, Voyez, je vous mets  la question.--J'y resterais
plutt un sicle! s'cria Mme d'Antraygues. Et, se dgageant des bras
d'Octave: Adieu, dit-elle tout  coup, je reviendrai.

Octave, qui avait promis  Violette d'aller la voir  minuit, ne
retint pas de force la comtesse. Demain, reprit-elle, nous nous
verrons aux Italiens. Elle partit. Octave l'accompagna jusqu' son
coup. Adieu. Je vous aime; mais vous n'irez pas voir cette pauvre
enfant?--Non, puisque vous ne voulez pas, Mais Mme d'Antraygues alla
droit chez Violette.

On sait dj que Violette habitait les mansardes d'une petite maison
de l'avenue d'Eylau, perdue dans un de ces vieux jardins de Paris
qui disparaissent tous les jours sous les pyramides de pierres. La
comtesse avait t bien renseigne, car elle traversa le jardin sans
mme dire le nom de la jeune fille au concierge; elle monta les trois
tages et sonna; une garde-malade vint ouvrir et la conduisit au lit
de Violette. Je suis une amie inconnue, du la comtesse, je sais tout,
j'ai voulu vous voir et vous serrer la main.--Je ne comprends pas, dit
Violette en essayant de se soulever.--Ne remuez pas, imaginez que je
suis une soeur de charit; si la femme qui vous veille veut se reposer
demain, je viendrai vous veiller moi-mme.--Je comprends de moins en
moins, dit Violette; comment savez-vous qui je suis et o je suis, moi
qui ne connaissais personne?

Violette regarda Mme d'Antraygues jusqu'au fond du coeur. Ah! c'est
vous! dit-elle en laissant retomber sa tte. Elle avait jug que
c'tait sa rivale. Elle faillit se trouver mal, mais elle eut le
courage de lutter. Oh! madame, murmura-t-elle d'une voix teinte,
venez-vous ici pour me railler?

Et, avec un sourire: Une femme qui veut mourir et qui ne meurt pas
est si ridicule! mais j'espre que Dieu me fera la grce de ne pas
survivre.--Mademoiselle, je suis venue par un sentiment d'admiration
et de sympathie. Ne voyez pas une rivale en moi, mais une amie.--Aprs
tout, madame, dit Violette, l'amiti est si rare qu'il faut toujours
lui dire: Soyez la bienvenue. Je crois srieusement que je vais
mourir, je vous pardonne ma mort Ce n'est pas une balle qui m'a tue,
c'est une trahison.

--Pauvre enfant! vous tes comme moi, vous n'tes pas de votre sicle.
Une trahison d'Octave de Parisis! mais vous ne savez donc pas qu'il
trahit toujours le lendemain celle qu'il a adore la veille. On a
raison des hommes, non pas en se tirant des coups de revolver, mais
en se moquant d'eux.--Mais si on les aime?--dit Violette toute nave
encore et ne craignant pas d'ouvrir son coeur,--si on les aime, on
se moque de soi-mme.--Vous avez un coeur d'or, mais il se bronzera.
Adieu, je suis contente de vous avoir vue, je reviendrai demain.--Oui,
revenez, dit Violette devenue curieuse. Mme d'Antraygues lui serra la
main et partit en lui montrant le plus beau sourire du monde.

La beaut exerce un despotisme qui soumet tout le monde. Si Violette
et vu venir  elle une figure quelconque--_effigies sine anima_--une
de ces figures qui ne parlent pas au coeur, peut-tre se ft-elle
rvolte, mais elle subit avec je ne sais quelle douceur le charme
invincible de la comtesse; elle sentit d'ailleurs que ce n'tait pas
pour la trahir qu'elle venait  elle. Les coeurs se voient. Violette,
qui n'avait jamais rencontr une amie, se prit  cette amiti
imprvue. Elle s'imaginait d'ailleurs que Mme d'Antraygues ne lui
prendrait plus Octave, comme si son coup de pistolet tait un titre
sacr.

Octave entra chez Violette, cinq minutes aprs le dpart de Mme
d'Antraygues. Comment vas-tu?--Bien, si tu m'aimes. Parisis baisa
Violette au front. N'est-ce pas, reprit-elle, que tu m'aimeras
toujours? Il ne put s'empcher de sourire. Je lis ta pense, dit
vivement la jeune fille; tu m'as aime, mais tu ne m'aimes plus.--Si
je ne t'aimais plus, serais-je l?--Non, ce n'est pas l'amour qui te
conduit ici, c'est un sentiment de piti. Je me vengerai.--Et tu feras
bien! dit Octave qui voulait lui donner la soif de vivre.--Tu n'as pas
rencontr ta belle matresse?--Elle est donc venue? je m'en doutais;
c'tait bien sa voiture qui fuyait vers l'Arc de Triomphe. Elle est
aussi folle que toi. Puisque ta maison devient une maison de fous,
je n'y reviendrai plus.--Octave, tu veux me faire mourir?--Non, je
t'aime, je veux que tu vives; si cela t'amuse, je reviendrai avec
elle.

Le duc de Parisis embrassa doucement Violette. Il passa la nuit  la
veiller. Le lendemain, Ricord dclara qu'elle n'en avait que pour une
semaine. Dis-moi que tu m'aimeras toujours, disait-elle  son amant.
Et il rpondait Toujours!

Mais le surlendemain il envoya  Violette un adieu en ces mots:

    Je crois que nous n'avons plus rien  nous dire, ma petite
    Violette. Ne vous tuez plus pour les hommes, redevenez belle.
    Prenez une boutique de fleuriste et vendez-y de tout, except des
    violettes!

    Ne voyez pas trop les femmes du monde, elles vous perdraient.
    Adieu, je pars pour Londres et je vous embrasse. Tournez la
    page--comme celle du livre de la vie.

Point de signature. Octave ne signait presque jamais. Violette tourna
la page en pleurant. Elle s'indigna en y trouvant un bon de dix
mille francs sur M. de Rothschild. Elle le jeta au feu. En le voyant
flamber, elle s'imagina qu'elle avait brl dix mille francs. Elle se
dit: Il ne sait pas que cela ne vaut pas dix de mes larmes.

Mme d'Antraygues survint. Elle lui conta tout. C'est beau, cela! dit
Mme d'Antraygues. Je vais crire  Octave, il vous enverra vingt mille
francs.--Je ne veux rien, murmura Violette: Je veux mourir.

Violette devint plus malade qu'elle ne l'avait t. Elle se ft
laisse mourir de chagrin si la comtesse n'tait venue la consoler.

Mme d'Antraygues se consolait elle-mme en la consolant; elle n'avait
pas vu la profondeur de sa chute. Quoique son mari ft de jour en jour
plus indigne, elle reconnaissait qu'elle tait plus indigne que lui.
C'est  la femme bien plus qu' l'homme que Dieu a confi l'honneur de
la maison. Un amoureux avait franchi le seuil de la sienne: quand il
avait repass la porte, il tait son amant. Elle ne comprenait pas
cet blouissement, ce vertige, cet abme. Elle s'armait de toutes ses
vertus pour remonter le courant, pour retrouver ce sommet o l'on n'a
pas les curiosits de l'orage, mais o l'on respire l'air vif.

C'en tait fait! Elle devait bientt s'avouer qu'une femme ne se
repent d'un amour que dans un autre amour. C'est la loi fatale, la
vertu ne se reconquiert pas; le Rubicon est facile  franchir, mais si
on se retourne vers l'autre rive, elle est devenue inabordable.

Violette devait-elle, comme Mme d'Antraygues, se repentir de son
premier amour dans les bras d'un second amoureux?




XXII

LE DUC DE PAS LE SOU


Il y avait un secret dans la vie d'Octave, que Mlle Genevive de la
Chastaigneraye ne lui avait pas dit au bal masqu. Nul ne savait ce
secret, pas mme Genevive.

M. de Parisis passait pour un des hommes les plus riches de Paris; on
parlait de la terre de Parisis comme une des terres les plus fcondes
de la France, on parlait surtout de ses mines d'argent dans les
Cordillres. On l'avait vu plus d'une fois arriver au club avec une
poigne de ppites d'argent ou un lingot en forme de sabot chinois.
Quand je pense, disait-il d'un air convaincu, que j'ai cent Indiens
dans les Cordillres o on ne trouve que de l'argent, quand je
pourrais avoir cent Californiens qui me trouveraient de l'or!

Pareillement,  et l, il lisait tout haut quelques lignes d'un
journal de province, o on vantait les troupeaux de Parisis, ses
vignes, ses bois et ses champs de betteraves. C'tait une terre
modle.

La fortune lui arrivait par toutes les routes, puisqu'il gagnait aux
courses, puisqu'il gagnait au jeu, au club comme  Bade,  la Bourse
comme chez les dames qui jouent.

On le disait gnreux, on le disait mme prodigue; il pensionnait plus
d'un ami et ne regardait jamais ce qu'il donnait aux pauvres.

Quand deux chenapans se battaient, il les payait pour qu'ils
s'embrassassent. Il est vrai que ce spectacle ne lui cotait pas bien
cher. Il renouvelait ainsi l'histoire d'un de ses devanciers, le comte
de Grammont, qui donna un jour vingt-quatre livres  deux voleurs qui
se battaient pour avoir chacun trois louis, quoiqu'ils n'en eussent
vol que cinq.

Tout cela tait un jeu bien jou, car le duc de Parisis n'avait pas
le sou. Mais il cachait sa pauvret  quatre chevaux comme les vrais
riches cachent leurs millions  deux rosses. A premire vue, cela doit
paratre trange: rien n'tait plus simple.

Quand il tait entr dans la diplomatie, il avait recueilli un million
en rente trois pour cent, en actions de la Banque et en obligations
de chemins de fer. Le chteau de Parisis tait estim deux millions,
total trois millions. Mais il y avait dix ans de cela. Le premier
million dura bien deux annes. Octave avait toujours les mains pleines
et les mains ouvertes; il tait la providence des comdiennes, des
dames du Lac, de ses amis; il lui fallait quinze cents francs par jour
pour vivre vaillamment dans le premier feu de la jeunesse, avec son
titre de duc, sa soif de plaisir, ses manires d'enfant prodigue. Ce
n'tait pas trop. Il ne comptait pas bien, il s'imaginait que deux
millions sont une mine inpuisable: mais toutes les mines s'puisent,
mme celles des Cordillres, o les cent Indiens qui travaillaient
toujours pour lui trouvaient  peine de quoi vivre eux-mmes depuis
quelques annes.

Quand Octave tait revenu d'Amrique, il lui avait fallu emprunter par
hypothque sur son chteau. Il prit d'abord un million. A son retour
de Chine, il ne lui restait plus que la ressource des secondes
hypothques; on lui prta encore cinq cent mille francs, parce
qu'on savait que, le cas chant, la terre de Parisis vendue par
expropriation dpasserait toujours deux millions. Ces cinq cent mille
francs ne firent qu'une saison. M. de Parisis jouait alors sa vie et
sa fortune en homme qui n'a pas souci du lendemain, dcid  vivre
plus tard comme il plairait  Dieu,--ministre  Carlsruhe ou 
Dresde,--ou recueillant des dbris de son patrimoine pour planter ses
choux au chteau natal.

Il appartenait d'ailleurs  cette nouvelle gnration qui vit au jour
le jour et qui brave le lendemain. Cette gnration n'est pas plus
sage que l'autre, mais elle, n'est pas beaucoup plus folle, car la vie
n'est ni une maison de banque, ni un grenier d'abondance. Un galant
homme ne meurt jamais de faim; ceux qui vivent riches pour mourir
pauvres, sont des esprits suprieurs  ceux qui vivent pauvres pour
mourir riches, puisque ce sont les vrais riches. Dpenser gaiement un
louis, c'est l'avoir; le retenir d'une main avare, c'est le perdre.

Tant et si bien qu' vingt-huit ans, Octave de Parisis n'avait plus
rien, mais il n'tait pas ruin pour cela: je m'explique.

Je ne parle pas de quelques poignes d'or qui pouvaient lui venir tous
les ans de Lima, puisque le dernier arrivage, aprs un silence de
dix-huit mois, n'avait t que de quelques milliers de dollars; je ne
parle pas de ce qu'il pouvait retrouver dans la vente du chteau de
Parisis, puisqu'il le voulait garder cote que cote; je parle de son
crdit qui tait encore un capital. On ne saurait s'imaginer le nombre
de beaux viveurs qui vivent sur leur nom et qui sont encore riches
quand ils n'ont plus d'argent. Pourquoi tous les oisifs ne vivent-ils
pas ainsi? C'est qu'il faut avoir t riche, c'est qu'il faut avoir le
prestige du nom et de la mode.

Brummel, d'Orsay et les autres dilettantes de la haute vie, ont
toujours vcu en grands seigneurs sans qu'on sache bien avec quoi; un
homme d'esprit disait sans vergogne: Il faut laisser aux imbciles le
privilge d'avoir pour les autres une maison, une femme, un cheval
et le reste. Le braconnier prend plus de gibier que le chasseur. Le
trouve-t-il moins bon? Greuze qui fut cocu comme Molire, disait que
les hommes  la mode sont les braconniers du mariage. Ne sont-ils pas
les braconniers de la vie? Octave de Parisis tait plutt un comte
d'Orsay qu'un Brummel. Il vivait sur sa fortune passe et sur sa
fortune future Il menait toujours grand train, mais  et l dans le
train des autres. Comment avait-il encore une curie de course et des
quipages de chasse? Parce que le jeune marquis de Saint-Aymour lui
avait dit un matin, au retour de Chine: Veux-tu que nous fassions
courir et que nous chassions ensemble?--Oui. Mais je n'ai pas d'argent
comptant.--Qu' cela ne tienne, nous compterons plus tard. En
attendant le compte, Octave partageait la moiti des prix gagns.
C'tait de toute justice. Et naturellement, pour tout le monde,
c'tait Octave qui faisait courir et qui donnait les parties de
chasse.

Il savait bien qu'il payerait tout cela un jour. Il ne doutait pas
qu'un nouveau voyage  Lima ne le sauvt de toutes ces belles misres.

Parisis n'avait pas de train de maison. On a trouv chez un duc de
ses amis, le jour de l'inventaire, quatre volumes dpareills, un
_La Rochefoucault_, le _Dictionnaire des Actrices de Paris_, le
_Parfait-cuyer_ et la _Clef des Songes_. Dans la cave d'Octave, on
et  peine trouv quatre cents bouteilles dpareilles. Il n'avait
pas  s'inquiter de sa cuisine, il tait de tous les dners
officiels:  peine avait-il un jour par semaine  donner aux femmes.
Mais comment s'tait-il bti un htel avec le luxe des sculptures, des
fresques et des marbres? C'est encore bien simple. Il avait eu le
bon esprit--car il n'tait pas si dsordonn qu'on pourrait le
croire--d'acheter un terrain avenue de l'Impratrice, vendu par
expropriation,  peu prs la moiti de sa valeur. Cela se voit tous
les jours, selon les bruits de la guerre ou les sinistres de la
Bourse. Son notaire n'avait pas eu de peine, une fois l'htel
commenc,  lui trouver par un emprunt de quoi payer le terrain et la
moiti de l'htel. L'htel termin, comme il avait grande mine, un
second emprunt tait venu  point. Paris est le pays de la confiance.
Le crdit cre des prodiges; si on ne travaillait  Paris qu'avec de
l'argent comptant, on ne ferait pas grand'chose: or, on y remue des
mondes.

Mais comment Octave se payait-il le luxe des femmes? Avec des bouquets
de violettes, des bouquets de lilas blanc, des bouquets de roses-th.
Le plus souvent par des cartes de visite; les courtisanes s'estimaient
bien payes par sa carte de visite quasi royale: n'tait-il pas le
prince des amoureux? Il n'avait pas de scrupule en se rappelant qu'il
avait dbut dans la vie par brler plus d'un million sur l'autel de
madame Vnus.

Depuis trois ans, le duc de Parisis avait vcu sans un sou vaillant,
mais sans se priver de rien, tout en restant un des rois de Paris.
Seulement il ne jouait plus gure, parce qu'il ne voulait pas tre
frapp de dchance en dette d'honneur.

On commenait par dire qu'il devait  Dieu et  diable, mais ses amis
attribuaient ses dettes  son insouciance de toutes choses; selon eux,
s'il devait, c'est qu'il oubliait de payer.

Toutefois, il commenait  s'inquiter de cet abme qui s'appelle
la dette prive et qu'il franchissait tous les jours au risque d'y
tomber. C'tait danser sur le volcan: mais on ne faisait plus autre
chose au dix-neuvime-sicle.

Le duc de Parisis avait bien pens a et l  quelque beau mariage;
mais plus le mariage est beau, moins la femme est belle. Et puis, il
aimait peut-tre trop les femmes pour aimer une seule femme.




XXIII

UNE RAPPARITION A L'OPRA


Parisis tait  l'Opra avec ses amis, Miravault et Monjoyeux. On
jouait _le Prophte_. On coutait religieusement le ballet des
Patineurs.

Miravault, qui vivait  la minute, regardait sans cesse  sa montre;
Monjoyeux jetait  et l une saillie; Parisis ne regardait pas
l'heure et n'coutait pas les beaux mots. Il avait vu apparatre, dans
une loge de galerie, la jeune fille qu'il avait rencontre au bois de
Boulogne.

C'tait bien elle, c'tait la mme beaut, hautaine et dcide, que
tempraient la grce inne et la douceur du sourire. C'tait bien ce
mme profil idalement sculpt, c'tait la mme chevelure abondante,
retenue dans sa rvolte, blonde comme les gerbes mres. Elle tait ce
soir-l plus belle encore: ses bras admirablement models, ses paules
de marbre, son cou ferme et ondoyant  la fois, sa main qui agitait
l'ventail avec la simplicit du haut style, achevaient de sduire
Octave. Voyez donc l-bas, dit-il  ses amis.--Eh bien! dit
Miravault, c'est la marquise de Fontaneilles, la duchesse d'Hauteroche
et une jeune fille que je ne connais pas. Mais tu n'as pas le temps de
t'attarder  ces curiosits-l: vois donc l'heure qu'il est. Tu sais
bien qu'on nous attend chez M. Million.

Octave devait emprunter cent mille francs pour une dette de Courses.

Il se tourna vers Monjoyeux: Puisque vous restez dans ma loge, il
faut que vous me sachiez le nom de cette belle crature. J'espre
revenir d'ailleurs avant la fin du spectacle.--Allons! allons! dit
Miravault, te voil encore avec ta soif de conqutes. Il n'y a rien 
faire par l, mon cher; tu sais bien que la marquise est toute  Dieu,
que la princesse est une ambitieuse qui veut mettre un cu d'or de
plus sur son blason. Quant  ce qui est de la jeune fille, qui me
semble ce soir faire son entre  l'Opra, tu dois bien juger au
premier coup d'oeil qu'elle est aussi imprenable que le quadrilatre
rhnan. Tout ce que tu pourras faire, ce sera de passer  ct. Viens
vite, M. Million n'attend pas.

Octave serra la main de Monjoyeux. Vous me direz le nom de cette
jeune fille.

Il tait bien loin de penser que dans la mme loge il voyait du mme
coup trois cartes de son dernier jeu: la Dame de Carreau, la Dame de
Trfle et la Dame de Coeur.

Si l'homme tait toujours dans la coulisse, prendrait-il grand intrt
au spectacle?

Octave donc avait pri Monjoyeux du savoir le nom de la jeune fille
qui tait avec la marquise de Fontaneilles dans la loge de Mme
d'Hauteroche. Mais elles taient parties  la fin du quatrime acte.
a n'est pas de ma faute, dit Monjoyeux  Parisis, quand il reparut
vers la fin du spectacle: j'ai fait tout au monde pour les retenir;
j'ai dit  l'ouvreuse qu'un duc, un vrai duc, un comte des croisades,
demandait  tre prsent  la marquise de Fontaneilles.--Est-ce que
vous avez dit mon nom?--Non.--Mais vous ne me dites pas le nom de la
jeune fille.

--Elle s'appelle Genevive.--Genevive de quoi!--Ah! je me suis arrt
au baptme.

Octave tait furieux. Genevive! reprit-il, je connais ce nom-l.
Ah! pardieu, c'est le nom de ma cousine; mais celle-l est une vraie
Parisienne, tandis que ma cousine est une provinciale. Il faudra
pourtant que j'aille voir Mlle de La Chastaigneraye.

Octave tarda d'un jour; le lendemain, quand il se prsenta au petit
htel de sa tante, elle tait partie.

En rentrant chez lui, il trouva parmi ses lettres du matin ce billet
qu'il n'avait pas lu:

    Je pars trs mcontente, monsieur mon neveu. J'ai tent deux fois
    de vous trouver pour vous dire adieu. Mais monsieur le duc ne
    recevait pas. Je ne vous pardonnerai que si vous me faites la
    grce de venir  Champauvert. Puisque vous avez peur de votre
    cousine, je vous promets que vous ne la rencontrerez pas. Elle a,
    d'ailleurs, le plus grand dsir de ne jamais vous voir.

    Sur ce, monsieur le Duc, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte
    et digne garde.

    RGINE DE PARISIS.

Eh bien! dit Octave, j'irai chasser cette anne  Parisis.




XXIV

POURQUOI M. D'ANTRAYGUES DEMANDA A SA FEMME SI ELLE GANTAIT L'OCTAVE


Octave ne voulait pas--selon son habitude--revoir madame d'Antraygues.
On sait qu'il n'aimait pas se retourner vers le pass. Il aimait plus
les aventures que l'amour, ou plutt il aimait l'amour des aventures
plus encore que les aventures de l'amour.

Mais, trois jours aprs,  un bal de la princesse ----, il vit entrer
la comtesse dans toute la souverainet de la jeunesse, de la beaut et
des diamants. Tout le monde s'cria: Comme elle est belle! Faut-il
le dire, la comtesse tait plus belle aprs sa chute que dans la
souverainet de sa vertu. L'orage fait clore le lendemain mille
fleurs inattendues. La vertu a son despotisme, ses contraintes, ses
chanes inflexibles. La passion, quand elle ne rougit pas, quand
elle ne pleure pas, quand elle ne s'humilie pas, a je ne sais quelle
dsinvolture irrsistible. Chez les femmes du monde, elle s'abrite
encore sous des airs de vertu qui la font plus pntrante, comme
ces adorables voluptueuses de Prudhon, dont les yeux sont  la fois
baigns d'innocence et d'amour. La fable a fait Vnus plus belle que
Junon.

M. de Parisis fut pris soudainement d'un vif _revenez-y_, comme disait
Mme de Svign. Il alla saluer Alice et lui dit qu'il mourait d'amour.
Je vous connais, rpondit-elle, aussi je ne crois pas un mot de ce
que vous dites.

Tout autre qu'Octave et t rejet bien loin, mais il et bientt
prouv  Mme d'Antraygues qu'il ne l'avait pas revue parce qu'il
n'avait voulu revoir Violette. Vous savez qu'elle vous attend
toujours?--Oui, mais c'est fini. Le coup de revolver a tu mon
caprice. Je n'aime pas ces btises-l. Comment voulez-vous revoir un
sein de femme qui a t ensanglant?--Mais ce sang coulait pour vous,
monstre charmant!--Plus un mot de Violette. Qu'avez-vous fait de
votre belle jeunesse depuis notre dernire rencontre?--Je vous ai
ha.--C'est toujours par l que l'amour commence.--Que l'amour finit.

On jasait autour d'Octave et d'Alice. Quoiqu'il ne mt pas beaucoup
d'orgueil dans ses aventures galantes, il ressentait bien quelque
plaisir  tre accus de cette conqute.

Comme Mme d'Antraygues semblait dcide  ne plus le recevoir ni  ne
plus revenir chez lui, il la menaa d'un air dgag de se consoler
avec une de ses amies qui tait surnomme la consolatrice des affligs.
Elle aima mieux, tout bien considr, qu'il vnt se consoler chez elle,
o il restait encore un tte--tte en porcelaine de Svres--pte
tendre.

Le lendemain,  minuit, quand M. de Parisis se retrouva chez la
comtesse, il lui fallut vaincre sa rbellion par toute la comdie du
sentiment. Ah! vous voil  mes pieds. Je vous attendais l. Eh bien,
restez-y, mon cher duc.--Toujours, dit Octave en joignant les mains
sur les genoux de la comtesse.--Je ne puis m'empcher de penser, en
vous voyant ainsi en adoration plus ou moins railleuse, que dans les
pices de thtre, c'est toujours  ce moment critique que le mari
frappe  la porte. Prenez garde  vous!

La comtesse avait  peine achev ces mots, qu'on frappa trois coups 
la porte. Les amoureux ne raillrent plus. Octave fut moins de temps
 se remettre debout qu'il n'en avait pris pour s'agenouiller. Il
interrogea Mme d'Antraygues du regard. Mais, pour toute rponse, elle
appuya le doigt sur ses lvres agites.

On frappa encore trois fois. Ce n'est pas mon mari, dit la comtesse,
car Gladiateur n'a pas aboy. Modle des petits chiens de garde: elle
ne l'avait appris  aboyer que contre son mari. Qui donc a dit que le
chien tait l'ami de l'homme?

C'est gal, reprit Alice, jetez-vous sur le balcon! M. de Parisis
obit. Il ouvrit la fentre en homme expriment. Jamais un voleur
ou un amant n'avait fait moins de bruit. N'a-t-on pas frapp?
demandait-elle en jouant l'innocence.--Comment donc! je ne fais que
cela! cria d'Antraygues.

Mme d'Antraygues ferma la fentre, dploya les rideaux et poussa un
fauteuil dans l'embrasure, tout en disant: Ah! c'est vous, mon ami!
Est-ce que vous voulez que je vous ouvre la porte?--Vous le voyez
bien, puisque je frappe depuis une heure!--Dites-moi ce que
vous voulez?--Je n'ai pas l'habitude de parler par le trou de la
serrure.--Puisque vous avez la cl?

Mme d'Antraygues tait bien sre de la lui avoir prise.

Le comte frappa encore trois coups; mais cette fois avec le pied,
comme signe de haute impatience. En vrit, mon cher, vous n'aimez
pas  parlementer. Je me couchais; je remets ma robe. Faut-il faire
la conversation? Faut-il vous lire le journal du soir? On annonce que
Mlle Patti se marie et que Mlle Brohan divorce.--Pardieu, le monde est
un malade qui n'est jamais tourn du bon ct.

La comtesse ouvrit. Vous faites des maximes comme votre cousin La
Rochefoucauld? Je ne parle pas de l'ancien.--Merci, ma chre; tous
les La Rochefoucauld sont bons, mme les mauvais. Vous ne savez pas
pourquoi je viens vers vous  une pareille heure?--C'est vrai, vous ne
rentrez jamais que vers quatre ou cinq heures du matin. Or il est 
peine minuit.--J'ai jur de ne plus jouer et je vous supplie de me
lier les mains. J'ai jou ce soir pour la dernire fois. J'ai perdu
prs de sept cents louis; mais, en vrit, c'est une bonne fortune,
puisque je ne jouerai plus. Ah! ma chre, je vais redevenir un homme
de l'ge d'or.

Et le comte ajouta, comme se parlant  lui-mme: Quand j'aurai pay.

Mme d'Antraygues avait entendu. Quoi! vous n'avez pas pay?--Oh! cela
se fait toutes les nuits. On joue sur parole. C'est la dernire parole
d'honneur.--Si vous n'avez pas pay, je suppose que ce n'est pas faute
d'argent. Le comte prit dans la poche de son gilet une pice de cent
sous  l'effigie de Louis XVIII, troue en trois endroits, un vrai
ftiche qui naturellement lui avait toujours port malheur, Faute.
d'argent madame! Mais voyez donc cet objet d'art!--C'est tout ce
qu'il vous reste?--Oui, ma chre, avec notre pice de mariage.--Nous
parlerons de notre pice de mariage demain, monsieur. En attendant il
faut payer.

Et Mme d'Antraygues, qui ne comptait pas encore, ouvrit son
chiffonnier. Vous tes aimable, lui dit son mari, de considrer les
billets de banque comme des chiffons. Comment faites-vous pour
en avoir toujours?--C'est que je ne joue pas. Combien vous
faut-il?--Donnez-moi seulement dix billets roses.--Cinquante mille
francs, dit-elle, les voil. Mais vous voyez ce qui me reste.--Vous
tes un ange, Alice.

M. d'Antraygues se pencha pour baiser la main de sa femme. Il ne donna
pas le baiser. Il avait vu sur le tapis un gant qui ne lui parut pas
un gant de femme.

Il le ramassa. Madame, voulez-vous essayer ce gant-l? Il tenta
violemment de ganter sa femme. Je m'en doutais, lui dit-il, vous
gantez maintenant l'Octave. Et il rit de son mot pour dissimuler sa
colre.

Il se demanda srieusement s'il allait tuer Alice. Adieu, madame,
je vais payer pour l'honneur de la maison que vous protgez si bien.
Demain, je vous rendrai cet argent avec les intrts! Il partit.
Toute cette scne n'avait pas dur une demi-minute. Alice courut  l'a
fentre. Nous sommes perdus! Il a ramass un de vos gants, il a
jou sur le mot, il m'a demand si je gantais l'Octave.--Soyez sans
inquitude, dit Octave, mes chevaux m'attendent rue de Courcelles, je
serai au cercle avant lui. Et il baisa la main que M. d'Antraygues
n'avait pas voulu baiser. Octave! Octave!--Adieu! adieu!

Quand M. d'Antraygues arriva au cercle, il trouva M. de Parisis  une
table de baccarat. Il lui tendit son gant au bout de sa canne. C'est
votre, gant, n'est-ce pas? Oui, dit Octave, si vous n'tes pas
content, gardez-le.

Et s'adressant  tous les spectateurs. Messieurs, nous nous battrons
demain, M. d'Antraygues m'a trouv chez sa matresse. Pas un mot, car
si Mme d'Antraygues le savait!

Le duel fut terrible. Tous ceux qui tiennent une pe s'en souviennent
encore. On se battit dans le parc d'une villa du bois de Boulogne. M.
d'Antraygues, bless  la main, ne voulut pas cesser le combat. Il dit
que c'tait un duel  mort. Il atteignit Octave  l'paule, il vit
jaillir le sang, mais ce ne fut pas assez. Il eut beau faire, Octave
se contenta de se dfendre par de simples oppositions de quarte et de
six. A chaque nouvelle attaque, il se retrouvait  la mme parade.
Mais M. d'Antraygues lui pera la main. Octave, toujours souriant,
Octave reprit son pe de la main gauche et dsarma deux fois son
adversaire.

Les tmoins se jetrent entre eux et dclarrent que l'honneur tait
satisfait. Mais on recommena. D'Antraygues se battit en furieux. Il
finit par se jeter sur l'pe savante de Parisis. Le sang jaillit de
la poitrine. Il tomba en rugissant et en agitant son pe. Eh bien!
dit-il aux tmoins avec un rire horrible, l'honneur est-il satisfait?

L'honneur n'et t satisfait que si M. d'Antraygues avait forc
l'amant de devenir le mari. Le duel n'tait pas fini: Il recommena
entre M. d'Antraygues et sa femme.

Quand le comte fut port chez lui, il demanda la comtesse. On lui
apprit qu'elle tait partie  l'heure mme du duel et on lui remit
cette lettre:

_Adieu, monsieur, je vais en Irlande chez ma grand'mre. Nous n'avons
plus besoin de sparation de corps, puisqu'elle est faite depuis
longtemps, ni de sparation de biens, puisque vous les avec mangs.
Adieu._

Alice.

Avec la mme encre elle avait crit  Octave:

    Dcidment, votre amour porte malheur. Vous avez presque tu
    Violette et vous m'avez exile.

    Je ne vous dis pas o je vais, parce que vous n'y viendriez pas.

    Alice.




XXV

UNE AMBASSADE GALANTE D'OCTAVE DE PARISIS


Le duc de Parisis s'ennuyait bien un peu  et l, comme Rodolphe
de Villeroy, d'attendre trop longtemps sa nomination de ministre en
Allemagne, quoiqu'il n'aimt pas beaucoup la rive droite du Rhin.

En attendant, il ne se consumait pas dans l'orgueil tromp. Un de ses
amis, Guillaume de Montbrun, devait pouser Mlle Lucile de Courthuys
 la chapelle du Snat. Les lettres de faire part s'imprimaient. Le
lendemain, la nouvelle devait clater par tous les mondes de Paris.

Comme Octave, Guillaume tait de tous les mondes, du meilleur et
du plus mauvais. Il alla ds l'aurore rveiller le duc de Parisis:
Pourquoi viens-tu si matin?--Parce qu'il n'y a pas un jour  perdre.
Tu m'as promis d'tre toujours l pour mes affaires d'honneur; voil
pourquoi je te rveille.--Parle; un duel?--Oui, un duel  mort: je me
marie.

Octave se souleva sur l'oreiller. Pourquoi cette mauvaise
plaisanterie?--Parce que j'ai trouv une jeune fille adorable; je ne
te l'ai pas dit plus tt, connaissant tes allures, tu me l'aurais
enleve. Et pourtant celle-l, Dieu merci! n'est pas une de celles qui
se laissent enlever. Tu ne t'imagines pas ce que c'est: un ange!--Un
ange avec cinquante mille livres as rente? Le pain est si rare  ta
table.--Ne parlons pas d'argent.--Tu as raison; on n'en a jamais et on
en a toujours.--Mon cher, je ne viens pas pour te parler de la fiance
ni de la dot.--A propos, que va dire cette belle dame que j'ai
entrevue une fois sous les ombrages de la Vallire,  Versailles?
Elle tait bien voile, mais je crois qu'elle tait bien jolie. Elle
marchait comme une reine, et si depuis elle a boit comme Mlle de la
Vallire, c'est qu'elle avait pris une entorse en se promenant avec
toi.--C'est prcisment pour te parler d'elle que je suis venu
ici.--Alors, c'est elle qu'il faut que j'enlve?--Je ne vais pas
jusqu' te demander un tel service. Mais enfin, tu t'es si souvent
montr mon ami....--Explique-toi, sphinx.

Guillaume de Montbrun se renversa dans un fauteuil. Voil. Je suis
ador comme tous ceux qui vont se marier; une femme ne vous aime bien
que quand une autre femme est l, c'est de toute antiquit.--Ah! mon
ami, comme tu es malheureux si tu es aim!--Ne m'en parle pas, tu
sais cela, toi. Eh bien, mon cher ministre plnipotentiaire en
disponibilit, il faut que tu ailles bravement chez la dame en
question, et que tu lui arraches son amour du coeur.--C'est simple
comme tout. Je vais  elle et je lui dis: Madame, n'aimez plus mon
ami Guillaume, parce qu'il a confi les destines de son coeur  une
autre femme. Et quand j'aurai parl, la dame dira: Je ne l'aime
plus. Cela se fait toujours comme cela. Tu as donc peur qu'elle
poignarde la blanche pouse?--J'ai peur de tout; j'ai peur surtout
qu'elle ne se poignarde elle-mme. Quand une femme tombe dans la
btise d'aimer, elle est capable de toutes les autres.--Alors tu feras
bien mieux de ne lui rien dire du tout jusqu' la lune de miel.--Ah!
s'il n'y avait pas de journaux! Mais, un de ces jours, elle va lire la
nouvelle et tomber chez moi comme une avalanche, ou comme un coup de
tonnerre. L'amour qui commence est une bien belle chose, mais l'amour
qui finit....--Voil pourquoi tu recommences.--Ne rions pas, c'est
srieux.

Guillaume de Montbrun se leva et porta  Octave, toujours couch,
une enveloppe cachete  ses armes, renfermant une cinquantaine de
lettres, autant de ples souvenirs dj scells dans le tombeau.
Voil ses lettres. Tu iras chez elle, tu la trouveras  deux heures;
son mari ne rentre qu'aprs la Bourse....--O, naturellement, il est
heureux. Comment s'appelle-t-il, ou comment s'appelle-t-elle?--Elle
s'appelle Mme ... Mme de Rvilly.--En vrit! Je ne l'ai jamais vue,
mais on m'a dit qu'elle tait charmante.--Elle ne va jamais dans le
monde. Elle s'tait emprisonne dans notre amour avec une fentre
ouverte sur le ciel. Tu sais, les femmes arrangent tout cela: Dieu et
le diable.--Parce que les femmes sont l'oeuvre de Dieu et du diable.
Donc je porterai ces lettres  Mme de Rvilly. Et tout naturellement
tu lui demanderas les miennes. Tu comprends que si le lendemain des
noces il lui prenait fantaisie de les envoyer  ma femme, Lucile ne me
pardonnerait pas d'avoir crit  une autre avec une pareille loquence
de coeur.

Parisis regarda son ami Montbrun avec admiration. Je te trouve beau,
en vrit, de t'inquiter de pareilles billeveses. Ta femme te
pardonnera d'autant plus que ton loquence sera plus belle. Mais
enfin, tu veux briser, brisons.

Octave regarda la pendule. Dix heures. Je n'aurai pas le temps de
m'occuper de moi aujourd'hui. Un duel  arranger, ce qui veut dire
qu'il faut qu'il ait lieu; une visite au ministre pour lui prouver que
je n'ai pas de rancune; ta chane  briser-- esclave blanc qui en a
dj une autre;--un nouveau cheval  montrer, je veux dire  monter au
Bois; un dner officiel et un bal  l'ambassade d'Autriche. Enfin, 
minuit je pourrai commencer ma journe.--Je sais bien que tu es comme
le sage, et que, pour toi, chaque grain qui tombe du sablier est un
grain d'or.

M. de Montbrun s'tait lev: Adieu, je compte sur toi, Tu sais tout
ce qu'il faut dire  la dame. Parle-lui de mon chagrin et de mes
dettes.--Oui, on se marie pour chapper  une matresse qui vous
ennuie et on met cela sur le dos de ses cranciers. Sois tranquille,
je suis un excellent avocat pour ces causes dsespres. Sais-tu
pourquoi?--Parce que cela t'amuse.--Parce que c'est une tude de
femme.--Et parce qu'on n'apprend  connatre la femme qu'aprs avoir
mis le scalpel dans tous les coeurs.--Oh! je ne suis pas si mdecin
que cela.--Je reviendrai chercher la rponse  six heures.--Oui, tu
me trouveras; c'est l'heure o je m'habillerai pour aller dner.

Les deux amis se serrrent la main. N'oublie pas qu'elle demeure
boulevard Haussmann. Te rappelles-tu, quand l'autre jour tu m'as
demand du feu pour allumer ton cigare? c'tait sous sa porte
cochre. Que Dieu te conduise!--Sois heureux, va cueillir des fleurs
d'oranger.

A deux heures, M. de Parisis descendait  pied le boulevard Haussmann,
tout  sa mission; comme un avocat qui va plaider une mauvaise cause,
il cherchait de bons arguments. C'est l que demeure la belle,
dit-il tout  coup en regardant un petit htel d'architecture trop
composite.--Mme de Rvilly? demanda-t-il.

Sur un signe affirmatif, il monta l'escalier. Le concierge avait fait
deux fois retentir le timbre pour annoncer un homme. Il ne sonnait
qu'une fois pour une femme. Octave vit, par le grand air de
l'escalier, qu'il tait dans une bonne maison.

Un valet de chambre lui demanda son nom et revint tout de suite pour
lui dire d'entrer. Il fut quelque peu dsappoint en voyant deux dames
au lieu d'une. Il tombait mal, on recevait ce jour-l. Toute femme
du monde qu'elle tait, la matresse de la maison ne put masquer une
vraie surprise en voyant entrer M. de Parisis. Je ne m'attendais pas
 cette gracieuse visite, dit-elle avec un sourire charmant.--Madame,
j'tais dans mon tort. Il a fallu toute une histoire, que je vous
dirai, pour m'autoriser  me prsenter ainsi devant vous, sans avoir
eu l'honneur de vous tes prsent.

La visiteuse comprit qu'on ne dirait pas l'histoire devant elle. Aprs
de profondes rflexions sur la pluie et le beau temps, elle se leva et
sortit sans qu'on ft de bien grands efforts pour la retenir.

M. de Parisis avait dj tudi la dame du logis. Elle tait fort
jolie, dans tout l'panouissement de la seconde jeunesse, qui est
peut-tre la vraie. Madame, reprit Octave avec gravit, pouvez-vous
m'accorder quelques instants et pouvez-vous m'ouvrir une parenthse de
cinq minutes dans vos trois heures de rception?--Je ne rponds de
rien, dit la dame, plus surprise encore qu' l'arrive d'Octave,
seulement vous avez toutes chances de n'tre pas troubl, car les
vraies visites ne commencent qu' quatre heures, mais surtout au
retour du Bois. Parlez, monsieur.--Eh bien! madame, je vais droit
au but. Avez-vous lu des romans? Avez-vous t  la comdie? Oui,
n'est-ce pas? Eh bien! figurez-vous que vous tes une hrone de roman
ou un personnage de comdie. La vie! qu'est-ce autre chose, surtout la
vie du coeur?--Je ne comprends pas bien.--Il me semble que je vous ai
vue  cette premire reprsentation d'une comdie o il y a une jeune
fille qu'on aime et une jeune femme qu'on a aime. Le comdien est
trs amoureux de la jeune femme, mais il va pouser la jeune fille;
c'est la loi du monde.

La dame avait pli. Octave se tut un instant pour voir ce qu'elle
dirait, mais elle garda le silence. Vous vous rappelez, reprit
Octave, que l'amoureux a si peur de lui, qu'il prend un ambassadeur
pour le suprme adieu  sa matresse.

A ces derniers mots, la dame se leva et s'cria: Il se marie! Je
l'avais devin. Il y a huit jours que j'ai senti un coup au coeur.

Et la dame retomba atterre sur son fauteuil.

M. de Parisis se leva  son tour pour lui prendre la main. Il se
marie, madame, mais il vous aime. Il vivra  ct d'une autre, mais il
vivra dans votre souvenir tout vivant. Que voulez-vous, le monde est
ainsi fait! Voil pourquoi l'me aspire toujours  une autre patrie,
ce qui prouve que le divorce doit tre dcrt.

La dame semblait ne pas entendre. Mais, monsieur, c'est impossible;
a-t-il donc oubli que je lui ai tout sacrifi, mon honneur et
l'honneur de ma maison? Songez donc, monsieur, que mon mari sait tout
et m'a maudite. Il ne veut pas me revoir. Le scandale n'a pas clat,
parce que mon mari est un galant homme. Mais il m'a exile de ma
famille. Me voil seule! seule! seule!

La dame se leva. Elle tait effrayante de pleur et de dsolation.
--Il ne me reste que le dsespoir, il ne me reste que la mort.--Tout
s'arrange, madame. Le bien enfante le mal, comme le mal enfante le
bien.--Eh! monsieur, je ne me paye pas de phrases, quand on m'a dit:
A la vie,  la mort, j'ai subi fatalement cette passion, parce
que votre ami mourait de n'tre pas aim. Si vous saviez comme j'ai
rsist, comme je lui cachais mon coeur, comme je m'attachais  mon
devoir? Et maintenant que je suis tombe comme toutes les femmes qui
tombent, par sacrifice, il s'en irai gaiement, sans souci de mes
larmes, faire le bonheur d'une autre. Non, je ne le veux pas! le
scandale clatera plutt, tant pis! Je lui montrerai qu'on ne me
traite pas comme une poupe. Quand il entendra mes sanglots, il ne
voudra pas me condamner  mort. Mais il n'a donc pas de coeur, votre
ami? Et moi qui ne croyais qu' son coeur!

La dame avait dit tout cela avec un accent de passion qui mut
beaucoup M. de Parisis. Voil une vraie femme, se dit-il. Ce qui
ne l'empcha de prendre les lettres et de les prsenter  l'Hermione
farouche. Ce sont vos lettres, madame. La jeune femme bondit. Mes
lettres! Elle les prit et les jeta au feu. Oh! non, dit Octave, cela
brlerait trop vite.

L'enveloppe brlait dj. Il reprit les lettres dans l'tre. Et il
s'imagine que je vais lui rendre les siennes? Non, monsieur! qu'il
vienne plutt m'arracher le coeur. Ah! si vous saviez....

La jeune femme retomba pour la troisime fois sur son fauteuil. Cette
fois, elle tait  demi morte, son coeur battait  tout rompre, elle
chercha son flacon. M. de Parisis le saisit sur la chemine et le lui
fit respirer. Monsieur, lui dit-elle, vous aller me trouver bien
ridicule. Je sais qu'on ne permet pas  une femme d'avoir du coeur,
mais enfin, puisque vous tes son confesseur,--(une indiscrtion
que je ne comprends pas, tout galant homme que je vous reconnaisse),
--soyez le mien aussi. Vous comprenez que je ne suis pas de celles
qui donnent toute leur vie pour un caprice. Si j'ai fait cette chute
profonde, c'est que je croyais le retrouver toujours avec moi dans
l'abme. Pour moi, la solitude c'est la mort. Dites-le-lui bien.
--Mais, madame, vous voulez vous abreuver d'idal sans mettre les
pieds sur la terre. Songez donc que s'il se marie, c'est parce qu'il
n'a pas d'argent.--Il n'a pas d'argent! Ne dirait-on pas que je lui ai
mang son argent? Il ne s'est pas ruin avec moi, Dieu merci! Je ne
lui ai jamais cot que des bouquets de lilas blanc.--Je n'en doute
pas. Mais enfin, il n'a pas d'argent. Le mal tait fait depuis
longtemps. Que voulez-vous qu'il devienne, lui qui se rveille
ambitieux et qui porte un beau nom: noblesse oblige?--Oui, noblesse
oblige  tre un honnte homme. Qu'importe s'il n'a pas d'argent,
puisque j'en ai, moi!

Octave sourit. Pardon, madame, vous estimez trop mon ami pour le
soumettre  ce rgime-l, et moi je vous estime trop pour ne pas
attribuer cette parole  la colre.--Mais, monsieur, ma fortune est 
moi. Si bien  moi que mon mari, brouill  mort avec moi, vient de
partir pour une de mes terres.... Mais vous avez raison: je suis
folle, je ne sais plus ce que je dis. Votre ami est un lche, car,
s'il m'aimait, il ne dirait pas qu'il n'a plus d'argent.--Que
voulez-vous? l'homme n'est pas parfait; celui-l vous a adore, il
vous aime encore; sa mauvaise destine l'arrache  son bonheur. Il
faut lui pardonner.--Lui pardonner! jamais! Dites-lui qu'il vienne, je
veux lui parler.--Oui, mais il ne veut pas vous entendre; il sait trop
que vous parlerez bien et que vous aurez raison.

Octave se dit  lui-mme: Eh bien! j'ai t bien mauvais avocat, ou
la cause tait dsespre. Je n'ai plus qu' battre en retraite.
Et s'inclinant vers la jeune femme: Madame, voici vos lettres;
voulez-vous me donner celles de mon ami?--Monsieur, je ne veux pas de
mes lettres et je ne veux pas lui rendre les siennes. Ses lettres sont
 moi comme les miennes sont  lui.--C'est irrvocable?--J'ai dit.
Adieu, monsieur. Encore un mot. Dites-lui que je le hais.--Je savais
bien, madame, que vous me diriez ce mot-l, mais je sais le traduire.
Et se rapprochant de la jeune femme: Vous le hassez bien, n'est-ce
pas, madame?--Oui, dit-elle en cachant ses larmes.--Elle reprit sa
dignit: J'en mourrai. Dites  Horace....--Horace! s'cria M. de
Parisis.

Il s'imagina que la jeune femme avait deux amants. Il la regarda tout
merveill. Mais, madame, ce n'est pas Horace qui m'envoie. C'est
Guillaume.--Guillaume! quel Guillaume?

Octave se demanda si elle jouait la comdie. Voyons, vous le
connaissez bien! Guillaume de Montbrun.

La jeune femme partit d'un grand clat de rire. M. de Parisis, vous
vous tes tromp de porte; adressez-vous  ct.--Vous n'tes donc pas
Mme de Rvilly?--Non, je suis Mme d'Argicourt. Ils riaient tous
les deux de cette mprise de comdie--de comdie  faire.--Tout
justement, reprit la jeune femme, Mme de Rvilly tait l quand vous
tes arriv.--C'tait elle; voil donc pourquoi, quand j'ai demand
au concierge Mme de Rvilly, il m'a dit de monter.--Oui, monsieur de
Parisis, c'est ma meilleure amie, mais celle-l se consolera.--L'amour
console de l'amour.--Si j'ai un conseil  vous donner, c'est de lui
dire que vous l'adorez, avant de lui dire que son amant ne l'aime
plus.--Soyez tranquille, madame! Je reconnais que je suis un mauvais
diplomate. Dsormais, je serai plus fminin.

Octave et Mme d'Argicourt taient devenus les meilleurs amis du monde.
Elle tait si heureuse de ne pas perdre son amant, qu'un peu plus elle
se jetait dans les bras de M. de Parisis.

Il devina ce mouvement. Ah! madame, dit-il en jouant une passion
subite, c'est ici qu'il me serait facile de me tromper moi-mme!

Cependant une pense srieuse tait venue frapper le coeur de Mme
d'Argicourt; elle pencha la tte et prit l'attitude d'une de ces
belles repenties que peint si loquemment et si simplement Mlle de la
Vallire dans sa lettre  Mabillon.

Une profonde expression de tristesse s'tait rpandue sur sa figure.

M. de Parisis la regardait avec surprise; il se pencha vers elle
et prit sa main retombante. Et moi qui me croyais heureuse!
dit-elle.--Puisqu'on vous aime toujours, madame! Elle releva la tte
avec nergie, tout en dgageant sa main: Mais, monsieur, c'tait un
secret  deux! Vous tes venu surprendre mon secret! c'est fini. Je
n'oserai plus tre heureuse!

Il y avait dans l'accent de la jeune femme de la douleur et de la
colre. Il lui semblait qu'en arrachant ce secret de son coeur, Octave
venait d'arracher tout le charme de son amour. Sa solitude  deux--car
l'amour, mme  Paris, est toujours une solitude  deux--tait pour
jamais viole. Elle croirait toujours que M. de Parisis serait l
avec son sourire railleur, au spectacle des scnes les plus intimes.
C'tait le diable lui-mme qui tait venu jeter une lumire fatale sur
le secret de sa vie.

Et, comme Mme d'Argicourt tait toute  l'motion du moment, elle
s'abandonna comme un enfant  sa colre et  sa douleur.

Octave tudiait ce caractre tout primesautier, avec une vive
curiosit. Voil, se disait-il, une femme charmante qui fait bien ce
qu'elle fait; je suis sre que quand elle est avec son amant, elle ne
va pas chercher midi  quatorze heures.

Il jugea qu'il fallait la jeter dans un autre courant d'ides. Elle
paraissait le prier de la laisser  son chagrin; mais il et trouv
indigne de lui de ne pas consoler, par toute sa rhtorique, une si
belle crature.

Et, d'ailleurs, Octave sentait que la curiosit seule ne
l'aiguillonnait pas. Quoi! madame, parce qu'un galant homme a
surpris, comme par une fentre ouverte, que vous vous consoliez du
mariage par l'amour, vous allez vous mouvoir de cela? Il est pass,
le temps des hrones qui pleurent. Vous tes trop belle pour
pleurer.--Vous avez peut-tre raison, dit Mme d'Argicourt en reprenant
son beau sourire. L'amour m'a perdue, mais  force d'amour je veux
lever ma passion jusqu' l'hrosme. On ne condamne pas tout  fait
une femme quand elle subit son coeur.--Madame, on ne condamne jamais
une femme quand elle a votre adorable figure. Belle figure, belle
me, dit Lamartine.--Je suis belle? je ne m'en doutais pas.--Est-ce
qu'il ne vous trouve pas belle, lui?--Peut-tre. C'est un esprit
taciturne qui m'aime en silence.--Et comment s'appelle-t-il, cet
Horace heureux?--Vous voulez tout mon secret? Il s'appelle.... Mme
d'Argicourt s'interrompit. Il s'appelle l'Amour.--Et vous tes bien
heureuse?--Oh! bien heureuse!

C'tait l'expansion de la joie aprs les mouvements de la colre et de
la jalousie. Les lvres s'agitaient comme des roses aprs l'orage.
Eh bien! puisque vous tes si heureuse, madame, il faut que je vous
embrasse; cela me portera bonheur. Mme d'Argicourt ne voulait pas,
mais Octave l'appuyait sur son coeur. Un baiser fraternel, n'est-ce
pas? dit-elle en jetant sa tte en arrire.--Oui, le baiser de Ren
 sa soeur. Mme d'Argicourt prsenta son front, mais M. de Parisis
descendit jusqu'aux lvres. Ce n'est pas de jeu, dit-elle gaiement.

La jeune femme, toute sentimentale qu'elle ft, tait une des plus
luxuriantes cratures que la Bourgogne envoie  Paris. Or, on sait que
la Bourgogne produit les plus belles nourrices et le sang le plus vif.
C'est le sang de la vigne. Aussi est-ce la vigne mme que ttent
les nourrissons. M. de Parisis appuyait toujours sur son coeur Mme
d'Argicourt.

C'tait une femme de trente ans, qui avait pous un gentilhomme
campagnard sans relief, sans caractre, sans nergie, un de ces hommes
comme il y en a tant, qui sont ns pour mourir sans avoir vcu, parce
que la fe Passion n'est pas venue  leur berceau.

Mme d'Argicourt, fille d'un vigneron haut en couleur et en fortune,
n'avait pous M. d'Argicourt que pour son titre de baron. _Dans la
ville de Dijon_ ... la belle Dijonnaise avait voulu blouir tout le
monde par l'clat de son blason. Par malheur, elle prenait un mari
dont les vignes, uses depuis longtemps, ne devaient plus enivrer
personne; voil pourquoi, vers la troisime anne, la belle Dijonnaise
ouvrit son tome second avec un amant plus bourguignon que le premier.
Avec son mari, elle n'avait bu qu'un petit ordinaire maonnais; avec
son amant, elle avait got au vin de Nuits et au vin de Tonnerre.
Mais elle n'en tait pas encore aux grands crs.

M. de Parisis lui rvla, dans cette treinte de dix secondes, je
ne sais quel bouquet de Clos-Vougeot et de Romane qui l'enivra
subitement.

L'amant qu'elle adorait n'tait un dieu que dans son imagination. M.
de Parisis, qui lui tait de cent coudes suprieur par la beaut,
par l'esprit, par la noblesse, et, le dirai-je, par la coquinerie
donjuanesque, lui fit perdre en dix secondes la moiti de son
prestige. Il y a des magntismes despotiques qui enchanent une femme
et bouleversent son me. On avait dit d'Octave: Tout ce qu'il touche
devient feu, comme on dit du soleil: Tout ce qu'il touche devient
or. En effet, quand il avait touch une femme, elle pouvait s'envoler
impunment de ses bras, mais elle gardait toute sa vie son souvenir.
C'est que nul n'avait plus de force dans la grce, plus de feu dans la
passion.

Mme d'Argicourt tait enivre.

Le poison de l'amour, le plus subtil de tous les poisons, avait
pntr dans son me et dans son sang; elle le subissait sans rvolte,
comme si ses bras fussent enchans dans les roses. Octave, pench
au-dessus d'elle, respirait son souffle avec adoration et rpandait le
sien sur ses yeux comme pour l'aveugler.

Je crois que vous tes le diable, murmura-t-elle.

Le timbre retentit une fois. La jeune femme se dgagea et tourna
sa tte vers la glace. Ah! mon Dieu, dit-elle, vous m'avez toute
dcoiffe. Elle s'enfuit vers son cabinet de toilette. Octave n'tait
pas homme  rester clou  la chemine pour recevoir une visiteuse
quelconque, il ne considrait pas la partie comme perdue. Il suivit
Mme d'Argicourt, qui tait dj  sa toilette. Pourquoi fermez-vous
la porte? lui dit-elle.--Parce que je suis entr.--Et pourquoi
tes-vous venu?--Parce que, moi aussi, je veux me rajuster les
cheveux.--Monsieur de Parisis, nous sommes fous tous les deux.--Je
suis fou, madame, parce que je vous ai vue.

Mme d'Argicourt, qui s'tait assise devant sa toilette, venait de se
relever pour recevoir la visiteuse; mais Octave l'arrta au passage.
Vous savez que vos admirables cheveux sont tout aussi dsordonns que
tout  l'heure et vous font mille fois plus belle encore.

Mme d'Argicourt voulait passer, mais Octave la ressaisit dans ses
bras. Voyons! monsieur de Parisis, on m'attend.--Et moi qui vous
attendais depuis que j'existe! car je n'ai jamais aim que vous. Et,
sur cette belle parole, il embrassa une seconde fois la jeune femme.
Mais c'est une tyrannie! Me voil encore toute dcoiffe; je vais
crier.--Je vous ferme la bouche.

Ci-gt un troisime baiser, Oh! que je suis malheureuse! J'ai la tte
perdue, je voudrais vous battre. Octave souriait, tout en regardant
Mme d'Argicourt avec passion et en l'appuyant toujours sur son coeur.
Je suis au dsespoir. Si nous rentrons par l tous les deux, ce
sera un scandale.--Aussi suis-je bien dtermin  rester ici.
Mme d'Argicourt essaya de railler: Comme si vous tiez chez
vous!--L'amour est toujours chez lui, madame.

On peut tuer d'un seul coup par le ridicule un amant dans le coeur de
sa matresse; il arrive mme que, par la comparaison, on peut  jamais
dmontiser un amoureux. Mme d'Argicourt s'tait jete tout perdue
dans les bras du sien, parce qu'il tait un autre homme que son mari.
Maintenant qu'elle voyait face  face cet irrsistible Parisis, dont
les femmes disaient tant de mal, elle ne put s'empcher de mesurer les
tailles: Octave dpassait Horace par toutes les supriorits, par son
titre de duc, par sa beaut hautaine, par son esprit railleur.

Elle avait jusque-l appel son amant son ange et son dieu,--style
dijonnais,--mais Parisis avait du dmon, il sentait l'enfer. Elle
risquait son heure de damnation comme toutes les femmes qui cherchent
trop le paradis.

Cependant la visiteuse, qui s'ennuyait de faire le pied de grue, se
mit au piano et joua la valse des Roses. Un tour de valse, dit
Octave en prenant Mme d'Argicourt  la ceinture. C'tait la ceinture
de Vnus: on la dnoue en y touchant.

La visiteuse joua merveilleusement cette adorable valse qui a enivr
toutes les belles pcheresses depuis cinq ans. Et quand rsonna le
dernier soupir--de la valse--et de l'amour: Oh! mon Dieu! dit tout 
coup Mme d'Argicourt, Et ma visiteuse!--Oh! mon Dieu! dit tout  coup
Octave. Et mon ambassade!




XXVI

LA VALSE DES ROSES


Octave ne fut pas plus tt dans l'escalier de Mme d'Argicourt, qu'il
pensa  Mme de Rvilly.

Il se demanda comment il allait jouer son rle; mais comme il tait
de ceux qui ne croient qu' l'inspiration du moment en toutes choses,
comme il savait que le plus souvent les plus belles batteries perdent
leurs feux dans un sige,  l'heure mme o un accident, une trahison,
une dfaillance, un acte d'hrosme donne la place  l'ennemi, il
rsolut d'aborder, sans parti pris, la matresse abandonne.

Il se prsenta  sa porte. Elle tait rentre aprs sa visite  sa
voisine, mais elle venait de sortir encore.

Aprs tout, cela se trouvait d'autant mieux qu'il n'avait pas cinq
minutes  perdre pour monter  cheval.

Il arriva un peu tard au Bois, mais il ne manqua pas son effet. Le
cheval qu'il voulait prsenter, une bte bien ne, recueillit les plus
vives admirations. Tous les hommes disaient autour d'Octave: Il n'y a
vraiment que Parisis pour faire de pareilles trouvailles. Toutes les
femmes disaient: Il n'y a que lui pour monter comme cela un si beau
cheval.

Il pensait vaguement  Mme de Rvilly et  son ambassade, quand tout 
coup il vit la jeune femme en calche qui jouait de l'ombrelle, comme
la princesse T---- joue de l'ventail. Elle est dcidment fort
jolie, dit-il en s'inclinant avec un sourire.

Au Bois, on n'est jamais inquiet du salut qu'on donne, il y a toujours
quelqu'un pour le rattraper. Mme de Rvilly prit le salut pour elle.
M. de Parisis! dit-elle.

Une lgre rougeur se rpandit sur sa figure. Elle salua elle-mme
avec une grce charmante, comme une femme du monde qui n'est pas
tout  fait du haut monde, quand elle est salue par le prince de
Metternich, le comte Walewski ou le duc de Persigny. C'est bien, dit
Octave, nous voil de vieilles connaissances, car c'est la seconde
prsentation. Quand j'irai chez elle demain, nous pourrons dj parler
du pass.

Il constata qu'elle tait fort jolie.

En remontant l'avenue de l'impratrice, Parisis revit Mme de Rvilly;
cette fois il put s'approcher de la calche. Pardonnez-moi, madame,
si j'entre sans frapper trois coups.

C'tait une femme d'esprit, elle rpondit tout de suite: Il n'y a
personne, monsieur.--Je viens, madame, vous demander une audience de
cinq minutes.--Une audience! monsieur, vous vous imaginez donc que
j'accorde des grces.--Quand ce ne serait que la grce de vous
voir!--C'est une grce que je n'accorde jamais chez moi, car je ne
reois que mon mari, et il ne me regarde pas. Allez-vous ce soir au
bal de la ville, voir les princes trangers?--Oui, si vous voulez
m'accorder mes cinq minutes.

A ce moment, le cocher, qui ne s'inquitait pas de la conversation,
s'loigna trop de l'alle des cavaliers pour qu'Octave pt entendre
la rponse de la jeune femme; mais par l'expression du signe d'adieu
qu'elle lui faisait, il jugea qu'elle serait trs accessible le soir
dans la solitude de la foule panache de l'Htel-de-Ville, entre les
princes, les artistes, les ambassadeurs--et, malgr la diplomatie des
femmes,--les expropris et ceux qui demandent  l'tre.

On dit que quand on cherche une femme on ne la trouve pas. Ce ne
fut pas ce qui arriva le soir  M. de Parisis. Comme il montait
l'escalier, il suivait une trane de la plus belle envergure, un
taffetas idal, sem de fleurs et couvert de dentelles. Un membre de
l'Institut, Acadmie des inscriptions et belles lettres, qui n'avait
jamais march que dans le jardin des racines grecques, mit son pied
sur cette trane, ce qui fit tourner la tte  la dame. C'est elle!
dit Octave.

Et il salua, tout en enjambant trois marches. Il y a, lui dit-il, des
gens qui font leur chemin, mais qui ne sauront jamais marcher dans le
monde.--Comme vous avez raison! Si je ne me hte d'arriver, je n'aurai
plus du tout de robe.

Octave remarqua que la robe de Mme de Rvilly n'tait pas prcisment
une robe montante. Un noeud de rubans aux bras, deux doigts d'toffe
sous la ceinture, et deux petits nids pour les seins, de blanches
colombes aux becs roses voulant prendre leur vole; ce qui prouvait
irrvocablement que Mme de Rvilly tait une femme bien faite. Est-ce
que vous tes venue seule, madame? demanda Parisis.--Oui, c'est un
jour de liquidation, mon mari fait danser les chiffres. On vous a
peut-tre dit qu'il avait la folie des millions; moi, qui suis sage
comme Minerve, je viens au bal faire danser mes diamants.--Eh bien!
prenez mon bras, madame.--Jamais! Que dirait-on ici?--Avez-vous peur
d'tre exproprie?

Tout en ne voulant pas, Mme de Rvilly mit sa main sur le bras
d'Octave.

Il passa tant de monde  la fois qu'elle jugea qu'on ne la verrait
pas. Mais elle tait fort dcollete; mais Octave tait fort  la
mode; un haut personnage, qui connaissait bien le dessous des cartes
de la bonne ville de Paris, accentua son sourire spirituel quand elle
fit son entre. Voyez, dit-elle  Octave, vous m'avez horriblement
compromise, me voil toute dsoriente. Faites-moi valser bien vite
pour me remettre.

Parisis pensait, tout  sa curiosit de l'ternel fminin, que Mme de
Rvilly tait un type; beaucoup d'esprit et pas un atome de pense.
Elle demandait  valser pour se remettre, parce que le tourbillon
tait son lment. Elle ne passait pas, elle tournait dans la vie.

Octave valsa avec elle. Ce fut un joli tableau de les voir tous les
deux, dans leur jeunesse et dans leur beaut, valser la valse
des Roses--toujours la valse des roses--avec la plus adorable
dsinvolture.

Les valseurs et les valseuses d'occasion qui encombraient le terrain
s'taient peu  peu effacs pour ces dilettantes et ces virtuoses.

Octave ne pouvait s'empcher de penser que c'tait la seconde fois
dans la mme journe qu'il entendait la valse des Roses, avec une
vraie joie.

Mme de Rvilly, qui aimait la valse jusqu' s'en faire mourir,
appuyait sa tte enivre et haletante sur le sein de Parisis, qui
tressaillait sous la chaleur de ses lvres et sur la neige de ses
bras.

Aprs la valse, Mme de Rvilly avisa deux chaises dans une porte et
y entrana M. de Parisis, tout en lui disant: Et maintenant, c'est
l'heure des affaires srieuses; vous m'avez demand une audience, je
vous l'accorde. Dpchez-vous, car vous n'avez que cinq minutes. Voyez
plutt, voil un danseur--une me en peine--qui s'approche.--Madame,
je vous dfends de danser le premier quadrille, si ce n'est avec moi.

Mme de Rvilly partit d'un clat de rire, ce qui empcha le danseur en
disponibilit de venir jusqu' elle. A merveille, dit Mme de Rvilly,
je me croyais libre jusqu' deux heures du matin, mais il parat que
mon mari vous a donn ses pouvoirs. Vous seriez bien attrap si je
vous prenais au mot et si je dansais avec vous, car je vois l-bas une
belle dame qui vous lorgne avec les pleurs de la jalousie.--Madame,
quand je suis dans le monde, je n'y suis pas avec mes passions de la
veille; voulez-vous connatre ma philosophie de l'amour? Le plus
beau sentiment qui fasse battre le coeur est celui qui n'a pas de
lendemain; je m'explique: rencontrer une femme adorable comme vous,
l'aimer tout  coup doucement et furieusement, rver ensemble que
Dieu nous a jets sur la terre pour nous rencontrer une heure dans
le souvenir du ciel, sous les nues de feu de notre me soudainement
amoureuse, enivrs par un baiser suprme quand le coeur sa prcipite
sur les lvres, ah! madame, voil le souverain amour, voil le bonheur
inespr. Une heure ainsi passe, c'est un sicle, on s'en souvient
toute la vie, on s'en souvient toute l'ternit.

Mme de Rvilly n'tait pas habitue  cette loquence; elle regarda,
toute surprise, Octave qui lui prenait la main, sous prtexte
d'admirer son bracelet. Alors, pour vous, monsieur, l'amour n'a pas
de lendemain?--Un lendemain peut-tre, un surlendemain passe encore,
mais que voulez-vous que fassent des amoureux qui tombent dans
l'habitude? C'est odieux, c'est ridicule, c'est malsant. Si vous
aimiez le vin, je comparerais cela  des gourmands qui ne boivent
jamais d'une bouteille quand elle a t dbouche. Dans le flacon qui
contient l'amour, cette liqueur de Dieu, il n'y a que la premire
goutte qui donne l'ivresse.

Mme de Rvilly, pour la premire fois de sa vie, ne s'aperut pas
qu'on dansait sans elle.

Octave lui fit trs sataniquement le tableau de son amour avec
Guillaume de Montbrun, je veux dire qu'il en fit la caricature. Il
montra  la jeune femme tout le ridicule de ces vieux soupirs vents,
de ces poses acadmiques, de ces mensonges officiels; il tala devant
elle avec une complaisance railleuse toute la friperie des rles qu'on
joue plus ou moins mal dans cette comdie ternelle; il prouva
que l'amour n'engendrait que la haine, que les chemins battus ne
rpandaient que de la poussire, qu'il n'y a en ce monde que des
commencements, que la suite  demain veut toujours dire un roman
ennuyeux qu'il faut donner  lire  sa fille de chambre. Bien entendu
que le nom de Guillaume de Montbrun ne fut pas prononc, M. de Parisis
tait si persuasif qu' chaque mot la matresse de son ami se disait
tout bas: C'est pourtant vrai! Croyez-moi, reprit Octave, tout
en appelant  lui l'loquence des yeux, il n'y a en ce monde que
l'imprvu et le premier chapitre. Un homme et une femme qui vont aimer
sont adorables, parce qu'ils mettent en jeu toutes les forces, toutes
les grces, toutes les posies de l'me comme du corps; un homme et
une femme qui se sont aims, mettent au fourreau, pour des temps
meilleurs, leurs plus irrsistibles coquetteries; ils ne vivent pas,
ils sommeillent.--C'est pourtant vrai, murmurait toujours Mme de
Rvilly; quand Guillaume est avec moi, il ne trouve plus rien  me
dire.

Octave allait frapper son dernier coup. Il y a, madame, un sentiment
qui domine tous les autres, c'est celui de la dignit de l'me.--Ah!
monsieur de Parisis, vous allez me faire mourir de rire: c'est donc un
sermon?--Non, madame; je reprends mon mot et vous allez le comprendre.
Supposez un instant--c'est une supposition--que vous avez eu un jour
de passion; n'est-il pas bien plus beau  vous de briser tout de
suite, que de traner aprs vous un amant morfondu qui se bat les
flancs pour se tromper et vous tromper vous-mme? Qui n'a eu ses
heures de folie? Ce sont celles-l que Dieu et la conscience
pardonnent, parce qu'il faut bien subir les orages. Mais ce que Dieu
et la conscience ne pardonnent pas, c'est de vouloir perptuer sa
folie quand la lumire s'est dj faite dessus. J'estime bien plus
une femme qui a eu dix amants par aventure, qu'une femme qui garde
un amant par rflexion.--Je vous admire, voil une nouvelle morale.
Dites-moi, est-ce que le ministre vous a autoris  faire des
confrences? Il fallait me dire tout de suite que je devais payer ma
place. Et pourquoi me sermonnez-vous tout cela?--La belle question!
parce que j'ai vals avec vous et parce que je vous aime.

Mme de Rvilly parodia les deux vers:

    _Vous m'aimez, j'en suis fort aise;
    Eh bien! dansons maintenant._

Parisis ne dansait que par force: Il se rsigna. Mais il avait  fait
peine une figure, quand il avisa un de ses amis,  qui trois ou quatre
quadrilles ne faisaient pas peur: il lui remit la main de Mme de
Rvilly. Madame, mon ami, un gentilhomme italien qui danse toujours
sur un volcan, va danser par intrim; nous nous retrouverons tout
 l'heure, et vous me direz si vous tes contente de lui.--Est-il
impertinent! pensa Mme de Rvilly.

Elle voulait se mettre en colre, mais il avait tant de sduction,
jusque dans son impertinence! L'intrimaire tait d'ailleurs un
cavalier charmant. Quand le quadrille fut fini, Mme de Rvilly
retourna  sa place et chercha des yeux M. de Parisis. Elle sentit
tout  coup la solitude autour d'elle. Est-ce qu'il s'est envol,
maintenant qu'il a loign tous mes amis?

Octave reparut et reprit sa place entre les deux salons. Eh bien!
madame, mon ami vous a-t-il plu?--Oui, pour danser. --Mais je n'ai pas
eu la prtention de vous le donner pour qu'il vous enlve. A propos,
jusqu' quelle heure restez-vous ici?--Pourquoi cette question? est-ce
que vous avez la prtention de m'enlever?--Un autre dirait: Peut-tre,
moi je dis: Oui.--Vous tes impayable--Vous comprenez bien, madame,
tous les dangers que vous pourriez courir en retournant seule chez
vous, l-bas, dans les solitudes du boulevard Haussmann; demandez
plutt au prfet.--Si bien qu'avec vous je ne cours aucun risque. Vous
tes admirable! Et que diront mes gens?--Je sais bien que vous
avez plus peur de vos gens que de l'opinion publique, mais si vous
retournez seule chez vous, que diront-ils? Ils verseront des larmes
sur votre abandon. La pauvre femme!... toujours seule!... un mari qui
ne s'occupe plus d'elle!... un amant qui la trahit!

Mme de Rvilly bondit et se leva  moiti. Un amant qui me trahit!
Qui vous a dit cela? Par exemple, je voudrais bien voir qu'on
m'accust d'avoir un amant!--Erratum! vous aviez un amant, mais vous
n'en avez plus.--Vous devenez fou, monsieur, en me parlant ainsi..

Parisis prit l'ventail de la jeune femme et lui donna quelques
bouffes d'air. Voyons, on n'coute pas aux portes, nous sommes entre
nous. Pourquoi dpenser mal  propos des rserves de dignit? Je
sais trop mon monde, madame, pour ne pas savoir que M. Guillaume de
Montbrun a t votre amant.

Mme de Rvilly se mordit les lvres et vit bien qu'il n'y avait pas 
s'en ddire. Pourquoi _a t_, monsieur, s'il vous plat?--Parce que
j'ai appris  conjuguer les verbes au pass et au futur. _A
t_, madame, veut dire qu'il ne l'est plus.--Et depuis quand,
monsieur?--Depuis qu'il a rencontr Mlle Peau-de-Satin et qu'il achve
de se ruiner dans la poussire de ses chevaux.

La jeune femme, toute bouleverse qu'elle ft, se contint, et de l'air
du monde le plus dgag, elle dit  Octave: Si nous allions prendre
une glace?--Oui, madame. Et puisque toute l'Acadmie est ici, disons
comme son Dictionnaire: Allons pictonner un peu.

Le tohu-bohu, le va-et-vient, le mouvement de la fte devait masquer
son motion, Sa pense rapide embrassa toute la priode de son amour.
Elle ne douta pas des paroles d'Octave, surtout quand elle se rappela
que depuis plusieurs semaines dj Guillaume avait une expression de
contrainte, sinon d'ennui. Elle jugea qu'il n'avait pas voulu briser,
par un sentiment de commisration. Ces coquines-l! murmura-t-elle.

M. de Parisis avait entendu. Ne m'en parlez pas, madame, elles me
prendront tous mes amis.--Et vous par-dessus le march.--Oui, si les
femmes du monde font toutes comme vous. Vous me jetez  la porte de
votre voiture ou vous ne voulez pas venir dans la mienne.--Quelle
heure est-il?--Madame, il est l'heure de demander vos gens ou les
miens.--Allons toujours au buffet.

Celui qui tudie le coeur humain remarquera que la femme, crature
idale, mais gourmande, ne veut jamais perdre ses droits aux festins,
quel que soit l'tat de son me. Le diable savait bien cela en lui
donnant une pomme  manger.

Au buffet, Mme de Rvilly prit une tasse de chocolat, un ou deux
petits pains de foie gras, une coupe de caf glac, un sandwich, un
quartier d'orange et une grappe de raisin. Que n'et-elle pas dvor,
sans cette fatale nouvelle?

Or, pendant qu'elle se dsolait ainsi au buffet, M. Guillaume de
Montbrun la regardait, tout en s'effaant dans un groupe; il tait
venu  l'Htel-de-Ville pour y rencontrer sa fiance. Mais la vue de
sa fiance n'avait pu l'arracher tout  fait au souvenir de Mme de
Rvilly. Il ne doutait pas du chagrin de sa matresse, car, dans son
esprit, si Octave tait avec elle, c'tait pour consoler un peu ce
pauvre coeur dchir.

Il aurait bien voulu parler  son ami: mais voyant que Mme de Rvilly
reprenait le bras d'Octave, il remit sa curiosit au lendemain.

La jeune femme n'avait pas pris tout  fait au srieux les
plaisanteries de Parisis. Elle se disait que Guillaume affichait
peut-tre une matresse pour mieux cacher son jeu.

On se rencontra au buffet avec Mme d'Argicourt. On se montra les dents
sous prtexte de manger des pommes d'api. Vous me trahissez dj, dit
tout bas la belle Bourguignonne  Octave. Et pourtant je porte vos
armes!

Elle avait dans les cheveux un poignard d'or.

Cinq minutes aprs, on criait du mme coup du haut de l'escalier:
Les gens de Mme la comtesse de Rvilly!--Les gens de M. le duc de
Parisis! Ce qui fit dire au duc d'Acquaviva, consolateur de Mme
d'Argicourt, que dans ce hasard des noms jets  la porte, celui
d'Octave sortait toujours  ct de celui d'une jolie femme. Simple
rapprochement--du hasard.

Au moment o M. de Parisis et Mme de Rvilly descendaient l'escalier,
Octave qui connaissait bien les hommes, dit  la jeune femme de
retourner la tte. Pourquoi? lui demanda-t-elle,--Parce que vous
verrez M. Guillaume de Montbrun.

Octave avait bien jug. La curiosit, l'amour et la jalousie avaient
entran son ami jusqu' l'escalier. C'est lui! dit Mme de Rvilly
toute surprise. Que vient-il faire ici? Je suppose que ce n'est pas
pour y trouver Mlle Peau-de-Requin?--Non, mais supposez-vous qu'il y
soit venu pour vous.

Mme de Rvilly tait furieuse. Ah! si je l'avais aim! dit-elle.
Octave jeta ce mot profond: On n'a jamais aim les amants qu'on
n'aime plus.

La voiture de Mme de Rvilly se prsenta la premire. Octave donna la
main  la jeune femme et se jeta rsolment  ct d'elle, aprs avoir
dit  son groom de faire suivre son coup.

C'tait une charmante crature que Mme de Rvilly. Elle se rvolta
de voir Octave  ct d'elle; elle voulut qu'il descendt, elle alla
jusqu' vouloir descendre elle-mme. Mais il lui parla si doucement,
il magntisa ses colres avec tant d'-propos, il lui prit les mains
si amoureusement, qu'elle se laissa dsarmer peu  peu.

C'est un joli voyage nocturne que celui du quai d'Orsay aux anciens
abattoirs du Roule, traverss aujourd'hui par le boulevard Haussmann.
On part  deux heures du matin par les quais, on touche  l'oblisque,
on suit l'avenue Gabriel, on trouble le silence de la rue de l'lyse,
on traverse la place Beauvau, on monte la rue Miromnil, et on est
arriv par le chemin des coliers.

Mais pourquoi est-ce un joli voyage? Est-ce parce qu'on voit errer
sur les quais les ombres amoureuses des femmes du Directoire qui ont
maill le Cours-la-Reine? Est-ce pour les bouquets des jardins de
l'avenue Gabriel, illustre par Mme de Pompadour?

Demandez  M. Octave de Parisis.

J'oubliais de vous dire que c'est un joli voyage dans la voiture de
Mme de Rvilly.

La comtesse dit tout  coup  Octave: Ce n'est plus de jeu: par
quel chemin me faites-vous passer.--Par le chemin le plus court,
rpondit-il dans un baiser.

Quand la femme de chambre vint pour dshabiller Mme de Rvilly,
c'tait dj fait. Madame a sans doute joliment vals, lui dit
cette fille, pour avoir ainsi perdu sa ceinture et les rubans de ses
paules?--Oui, murmura la comtesse, c'est la _Valse des Roses_.--Oh!
mon Dieu, madame, qu'est-ce donc que ce poignard d'or que je trouve
dans vos cheveux?--Je ne sais pas.

C'taient les armes parlantes de Parisis.




XXVI I

LE DERNIER MOT DE L'AMBASSADE


Quand Guillaume de Montbrun se prsenta le lendemain chez son ami
Octave de Parisis, il tait ple et inquiet. Et ton ambassade? lui
demanda-t-il.--Ah! diable! se dit Octave, et moi qui n'ai pas pens
 parler de ce mariage  Mme de Rvilly! Il paya d'audace: Tout va
bien, mon cher. Je te dois une bonne fortune.--Une bonne fortune! dit
Guillaume avec inquitude.--Oh! je ne parle pas de Mme de Rvilly.
Mais je me suis tromp de porte.

Et Octave raconta son aventure avec Mme d'Argicourt. Voil pourquoi
tout va bien, dit Octave en finissant de conter son aventure.--Tout va
bien avec Mme d'Argicourt, mais es-tu bien sr que Mme de Rvilly ne
va pas venir  moi comme une Hermione furieuse?--Tout est fini, pas un
mot de plus! vous vous reverrez dans six mois.

Guillaume dguisait mal son motion. La pauvre femme, dit-il en
soupirant, comment a-t-elle pris cela?--Mais elle a trs bien pris
cela, dit Octave qui n'avait pas dit un mot du mariage  Mme de
Rvilly.--Tu veux rire?--Veux-tu que je pleure avec toi?--Non; mais je
connais Mme de Rvilly, elle ne se consolera pas.--Je la connais tout
aussi bien que toi. Va te marier, elle aura la grandeur d'me de ne
pas aller aux noces.--Et mes lettres?--Fume que tout cela.--Elle a
tout brl!

Tout en ne sachant pas trop o il en tait, ressentant  la fois la
douleur d'avoir bris et le bonheur d'tre libre, il prit la main de
son ami: Je te remercie.--Il n'y a pas de quoi.

M. de Parisis ne put cacher un sourire railleur. Tu ris toujours,
toi.

Guillaume ne put cacher un second soupir. Ah! c'tait une belle
matresse!--Avec trois points d'admiration!--Merci encore; la belle
enfant que je vais pouser te devra son bonheur.--Qui sait?

Ainsi se termina cette; histoire d'une ambassade extraordinaire en
l'an de grce 1867.

Les affaires de coeur, qui sont les plus graves, puisque ce sont
celles-l qui mettent le monde  feu et  sang, seraient toujours
menes  bonne fin si on choisissait des diplomates comme Octave de
Parisis.

Mais tout n'tait pas fini. Cet imbroglio galant devait avoir son
dnoment tragique.

Octave croyait trop que les femmes se donnent et se reprennent comme
elles feraient d'un bouquet ou d'un ventail. Les plus lgres et
les plus rieuses subissent plus profondment que les hommes les
contre-coups de la passion. Mme de Rvilly n'tait pas console
parce qu'elle avait commis un pch de plus: On ne badine pas avec
l'amour, lui avait dit Alfred de Musset quand elle tait toute jeune
fille.




XXVIII

LE NAUFRAGE DU COEUR


Guillaume de Montbrun pousa Mlle Lucile de Courthuys  la chapelle du
Snat.

Naturellement M. de Parisis alla  cette messe de mariage. Ce n'tait
plus une chapelle, c'tait un salon. On croyait y continuer une
conversation commence la veille dans quelque belle socit du beau
Paris.

Quand il s'approcha de son ami Guillaume, il le trouva heureux, mais
inquiet. Tout est bien qui finit bien, lui dit Parisis  mi-voix.
Oui, mon ami, mais je ne serai peut-tre content qu'aprs la lune
de miel; j'ai toujours peur que Mme de Rvilly ne vienne troubler la
fte.

Les deux amis s'taient dit ces paroles trs rapidement  la fin de la
messe.

La jeune marie, toute radieuse qu'elle ft, semblait les interroger
du regard. Elle s'tait bien aperue de l'inquitude de son mari; elle
devinait qu'Octave avait le secret de Guillaume.

Toute jeune marie a un nuage  l'horizon.

Aprs la messe, Parisis s'en fut droit au boulevard Haussmann.
Allait-il en amoureux dsoeuvr ou en philosophe curieux tudier
les battements du coeur d'une femme trahie? Je crois que ces deux
sentiments l'entranaient  la fois; mais c'tait surtout le premier,
parce qu'il se disait: Si Mme de Rvilly n'est pas chez elle, je
monterai chez la belle Dijonnaise.

On verra tout  l'heure qu'il monta chez la belle Dijonnaise, parce
que Mme de Rvilly--n'y tait pas.--

En s'approchant de l'htel de la jeune femme trahie, il vit neuf
voitures de deuil suivant un corbillard; tout cela harnach, pomponn,
armori, comme pour les enterrements de premire classe. Un R sous une
couronne de comte le frappa. Rvilly! dit-il tout  coup. Est-ce que
ce serait son mari?

Il espra encore que cet R ne voulait pas dire _Rvilly_. Toutefois,
quoique les voitures de deuil se fussent loignes dj, il s'arrta
devant la porte de Mme de Rvilly sans avoir le courage d'entrer.

Il passa de l'autre ct du boulevard, regardant aux fentres, comme
s'il devait lire sur la faade de la maison.

Personne n'tait aux fentres. Dj il avait interrog vainement le
triste cortge. Tout en regardant la faade de l'htel de Rvilly, il
regarda la faade de l'htel d'Argicourt. Une figure lui apparut 
demi voile par un rideau de guipure. Il lui sembla que c'tait Mme de
Rvilly elle-mme. Il entra tout joyeux  l'htel d'Argicourt.

Le concierge, qui avait voulu tre du spectacle, n'tait pas dans son
salon. Comme Parisis savait que son mari tait en Bourgogne, il se
hasarda  monter. Il sonna; ce fut une femme de chambre qui ouvrit.
Mme de Rvilly? lui dit-il. Cette fille ne comprit pas et lui ouvrit
le petit salon sans lui rpondre. Mme d'Argicourt vint  lui. Ah! que
suis heureux de vous voir, lui dit-il en lui serrant la main; j'avais
peur que vous ne fussiez dans cet horrible corbillard.--La pauvre
femme! murmura Mme d'Argicourt.--Vous la connaissez donc? demanda
Parisis avec surprise.--Mais vous tes donc fou? C'est Mme de Rvilly
qui est morte.

Octave recula de trois pas. Oh! madame, je vous demande pardon, je
croyais voir Mme de Rvilly.--Comment! elle tait blonde et je suis
brune! Je vous remercie de vous rappeler ainsi ma figure.--Que
s'est-il donc pass? demanda Parisis tout atterr.

Que s'tait-il pass, en effet? Trois jours auparavant, une lettre de
faire-part tait venue frapper au coeur Mme de Rvilly. Naturellement
c'tait une amie qui, sachant son histoire amoureuse, lui avait envoy
la lettre de mariage de M. Guillaume de Montbrun avec Mlle Lucile de
Courthuys. Elle ne vivait pas dans le monde o allait vivre son amant;
elle le croyait  Londres depuis le bal de l'Htel-de-ville. Nuls
pressentiments ne l'avaient avertie. Elle relut vingt fois cette
lettre fatale, tout en l'inondant de larmes.

M. de Parisis avait pu, toute une nuit de bal, lui faire oublier M.
de Monbrun par je ne sais quelle sduction inattendue; la valse, les
violons, les jolis propos, toutes les magies d'une fte nocturne lui
avaient tourn la tte; elle s'tait abandonne  un mouvement de
passion subite. Mais le lendemain matin, en se rveillant, elle avait
eu horreur de sa faute, et--voil bien la logique des femmes!--elle
avait en elle-mme demand pardon  la fois  son amant et  son mari.

Octave croyait avoir sduit une femme; il n'avait surpris qu'une
expansion d'ivresse. S'il ft venu le lendemain frapper  la porte
de la jeune femme, certes, elle ne lui et pas ouvert. Si elle l'et
rencontr, elle se ft cache. S'il lui et parl, elle se ft
crie:--Je ne vous connais pas!

Et que fit-elle aprs avoir lu cette lettre de mariage qui lui parut
une lettre de mort? Elle devait aller dner  Chatou, chez des amis
qui l'attendaient tous les jeudis. Elle y alla.

Il lui et t impossible de rester chez elle o tout lui rappelait
son malheur. La pauvre femme ne savait pas que le malheur est un hte
qui vous suit partout, plus terrible encore dans le voyage qu' la
maison; car les figures trangres vous refoulent plus loin encore
dans l'enfer du dsespoir.

Avant de monter en wagon, elle s'arrta  l'glise Saint-Augustin.
Pourquoi? Son second adultre lui avait-il ouvert les yeux sur le
premier? La seconde chute lui montrait-elle toute l'horreur de la
premire? O n'tait-ce que le chagrin de perdre son amant?

Chez ses amis de Chatou, elle ne dit rien, elle cacha sa douleur, elle
essaya mme de sourire, elle les trompa par quelques clats de gaiet.
On servit  goter dans un petit pavillon de verdure au bord de
l'eau, devant une barque toute pavoise qui attendait. Comme on lui
reprochait de ne toucher  rien, elle mangea des fraises et but coup
sur coup d'un air de vaillance trois ou quatre petits verres de vin
de Malaga. Aprs quoi on monta dans la barque, selon la coutume, car
toutes les semaines on allait  Bougival, o l'on se rencontrait avec
d'autres Amphitrites, Parisiennes en villgiature.

Les jeunes amies de Mme de Rvilly remarqurent qu'elle tait devenue
silencieuse; elle penchait mlancoliquement la tte sur les vagues
lgres, murmurant  diverses reprises: N'est-ce pas que l'eau est
belle aujourd'hui?

Quand la barque s'approchait du bord, elle essayait de cueillir des
roseaux et des fleurs aquatiques. Elle cueillit un beau nnuphar
qu'elle montra  tout le monde. On l'entendit qui disait presque tout
haut? Et quand je pense qu'il n'est pas venu me dire tout cela!

La barque avait repris le milieu du fleuve et voguait  pleine voile.
Mme de Rvilly se penchait au-dessus de l'eau et y trempait le
nnuphar blanc cueilli sur la rive.

La fleur s'chappa de sa main. Oh! mon Dieu! dit-elle. Etait-ce pour
le nnuphar? Elle se pencha un peu plus et tomba. Oh! mon Dieu!
crirent  leur tour les deux amies.

Il y avait un homme qui conduisait la nacelle, un hardi navigateur
d'eau douce, qui, comme tous les navigateurs, ne savait pas nager. On
sait avec quelle imprudence les Parisiens, et surtout les Parisiennes,
s'aventurent sur les bords de l'Ocan. Le jeune homme voulut
s'lancer: ses soeurs le retinrent, tout en appelant. On avait vu
reparatre la robe de Mme de Rvilly; mais on fut plus de cinq minutes
sans qu'un sauveur se montrt.

Quand on ramena la pauvre femme sur la rive, elle tait bien morte.
Vainement les mdecins tentrent tout, elle ne rouvrit pas les yeux.
L'me amoureuse et blesse tait partie.

Comprenez-vous cela? dit Mme d'Argicourt  M. de Parisis. Une femme
qui riait toujours!--Oui, dit Parisis mu profondment; elle a pris
son coeur au srieux. Plus j'tudie les femmes et moins je les
connais.--Son mari ne se consolera pas, dit madame d'Argicourt. Il
parlait, lui aussi, de mourir.--C'est Guillaume de Montbrun qui ne se
consolera pas.

Mme d'Argicourt accorda une larme  Mme de Rvilly. C'tait la plus
charmante voisine du monde; je l'entendais chanter comme un oiseau,
je la voyais sourire sur le balcon: je sens que mon me est toute en
deuil.

Octave regardait la jeune femme. C'est trange! se dit-il  lui-mme;
il me semble que je vois toujours Mme de Rvilly dans Mme d'Argicourt.
Adieu, madame, reprit-il tout haut. Nous reparlerons d'elle.

Et quand il fut seul: Oh! les femmes! Quel abme de tnbres! Cette
pauvre morte! elle avait trouv tout simple de prendre un amant
pendant que son mari jouait  la Bourse; elle a trouv tout simple de
le trahir une belle nuit; et parce qu'il l'a trahie lui-mme, elle se
jette  l'eau. Explique cela qui pourra: moi je m'y perds.

Et pensant aux deux femmes: Il me sera impossible de revoir jamais
Mme d'Argicourt.




XXIX

LES MTAMORPHOSES DE MADEMOISELLE VIOLETTE DE PARME


C'tait un jour de grande rception chez M. Mabille: fte de nuit,
lanternes chinoises, palais vnitien, feu d'artifice. Et, pour le
bouquet, fianailles universelles. Ces beaux messieurs du Bois-Dor et
ces belles dames du Bois-Joli ne s'taient pas donn rendez-vous, mais
on se rencontrait pour causer mariage et divorce.

Octave de Parisis allait comme tout le monde fumer  et l un cigare
 Mabille. Il avait dn ce samedi-l avec Miravault qui voulut bien
lui donner le bras pendant vingt-huit minutes;  la trentime minute,
il devait tre au concert des Champs-Elyses.

Ils taient  peine entrs qu'ils remarquaient que dcidment le
beau style serait toujours l'apanage des Franaises. Entends-tu ces
vocables dignes des grammaires hraldiques? dit Octave  son ami.

C'tait une jeune personne de dix-sept ans qui sortait du giron de sa
mre et qui disait  une de ses amies. Ne me bche pas, ma chre, ou
je te donne du poing sur le baptme.

Rponse loquente de la dame, ainsi apostrophe, en langue javanaise,
que je ne saurais traduire.

On s'tait approch. Il y avait dj foule, quand arriva une femme
 huit ressorts. Elle se drapa dans sa dignit et s'cria: Faites
place, mesdames et messieurs, c'est une honnte femme qui passe. Et
elle passa.

Un duc anglais qui ne savait pas marcher, s'entortilla dans la queue
de sa robe. Elle se retourna avec une exquisse politesse. Milord
Muffleton! dit-elle avec un accent anglais.

L'offens demanda des rparations. Des rparations! c'est vous qui me
devez des rparations, puisque vous m'avez dchir ma robe.--Tais-toi!
dit un ami de l'Anglais, ou je te fais mettre dedans.--Tais-toi, o je
te fais mettre dehors.--Madame, rpondit l'ami de l'Anglais, tout cela
peut s'arranger; un homme mal lev dirait sortez, nous savons trop
notre monde pour ne pas dire sortons. Et on se donna rendez-vous
pour les rparations au caf Anglais.

Quelle tait cette femme qui se donnait si bien en spectacle?

Octave ne fut pas peu surpris de reconnatre Violette, qui avait
dchir tout ce qui lui restait de sa robe virginale pour revtir en
pleine lumire la robe  queue panouie. Il n'y comprenait rien. Il
savait pourtant que les mtamorphoses des femmes d'Ovide ne se font
pas plus rapidement que les mtamorphoses des femmes de Paris.

Violette l'avait reconnu, elle avait cach un battement de coeur, en
laissant tomber sur lui un regard de haut ddain et d'amre raillerie.
Violette! dit-il, comme pour l'arrter en chemin. Elle ne se
retourna pas. Il marcha plus vite, mais Miravault le retint. Tu sais,
si tu as des affaires ici, je m'en vais.

Octave se remit au pas de son ami, se promettant de parler plus tard
 Violette. Ils firent trois ou quatre tours. Violette tait alle
s'asseoir dans le salon d'honneur, o elle eut bientt un cercle
compos des hommes les plus  la mode.

Elle s'tait donne pour une trangre, qui venait de prendre les
bains de mer  Brighton et qui allait faire sauter la banque 
Wiesbaden.

Tout en tournant, Octave jetait sur elle un vif regard. Quoiqu'ils
fussent spars par tout un parterre des plus panachs et des plus
bruyants, elle ne perdit pas un seul regard d'Octave; elle le
hassait, mais elle dsirait le voir, ne ft-ce que pour le jeter
 ses pieds; il avait bris sa vie, il avait bris son coeur: elle
aurait voulu le briser lui-mme.

C'tait l'amour dans la colre.

Elle tait heureuse de se voir si bien entoure, croyant le piquer au
jeu et le ramener  elle. Elle ne se trompait pas. Octave avait cess
de l'aimer sous sa douce et sentimentale figure d'honnte fille;
tendre et dvoue comme une pouse, rveuse et potique comme une
fiance, toute  lui, fidle jusqu' la mort, le chien de la maison.
Maintenant qu'il la croyait  tout le monde, il sentit qu'il aimait
encore. C'tait un autre amour qui se relevait plus vigoureux sur les
anciennes racines, amour trange, furieux, terrible, qui met le feu
dans le sang et l'enfer dans le coeur.

Octave eut pourtant la patience d'attendre que Miravault l'et quitt
pour aller dans le salon d'honneur. Il ne s'inquita pas de la
cour improvise de Violette. Il drangea mme quelques-uns de ses
adorateurs, et, tranant une chaise  sa suite, il s'assit sans faon
tout contre la dame. Violette! expliquez-moi par quel chemin vous
tes venue ici.

Ce fut une rvolution dans le cercle des courtisans de Violette.
Comment, il la connat!--Tu sais bien que Parisis connat tout le
monde; il l'aura rencontre en Chine ou en Amrique.--Pas de chance!
dit un jeune premier, ds que je veux parler  une femme, c'est
toujours Octave qui me rpond.

Aucun de ceux qui papillonnaient l n'tait homme  cder la place
hormis  la pointe de l'pe. Tous taient plus ou moins braves comme
l'acier. Mais tel tait l'empire de Parisis qu'on le reconnaissait
toujours comme un matre; on s'effaait devant lui sans croire que
ce ft un pas en arrire. Il faut bien que la supriorit ait ses
privilges; d'ailleurs, tout le monde voulait tre l'ami d'Octave.

Aprs avoir regard froidement l'homme qu'elle avait tant aim,
Violette dtourna la tte et voulut continuer la conversation
commence avant l'arrive de M. de Parisis.

Il rpta sa question, et comme elle le regardait une seconde fois
avec la mme froideur, il partit d'un clat de rire. Et alors, ce
fut elle qui le questionna. Pourquoi riez-vous? monsieur.--Je
ris--madame--parce qu'en regardant votre main, j'y retrouve un
souvenir d'une autre existence. Vous savez que je crois  la
mtempsycose; or, il y a bien longtemps, quand vous tiez une vertu
irrprochable, vous avez mis  votre doigt cet anneau de six francs
cinquante centimes, qui se cache comme--une violette au milieu des
roses,--que dis-je, des roses! ce sont des diamants.

Ramene tout entire  sa vie passe, Violette se leva et demanda 
Octave de faire un tour avec elle. Tous les jeunes gens se regardrent
et s'offrirent des cigares, ne pouvant s'offrir Violette.

J'avais jur de ne plus vous parler, dit Violette au duc de Parisis,
mais vous tes le tyran de ma vie; ds que je vous revois, je
redeviens esclave. Je vous hais!--Et moi aussi, dit Octave. Mais
pourquoi tes-vous ici?--Pourquoi je suis ici? Il faut bien aller un
peu dans le monde quand on est femme du monde. Et d'abord, sachez que
je ne suis plus Violette, je me nomme Violette de Parme. La pauvre
petite Violette, de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, a t
pitine sous vos pieds; son dernier parfum s'est envol vers le ciel
des amoureux.--Violette de Parme!  la bonne heure.--J'ai mont en
grade; vous comprenez bien, mon cher, qu'aprs votre gracieux abandon,
c'tait la vie ou la mort, la vie dans le torrent ou la mort dans le
tombeau; mais on ne se tue pas deux fois; c'tait donc la mort, dans
quelque sombre atelier o l'on oublie tout  force de travail. Il n'y
a que la joie du coeur, il n'y a que la vertu qui s'arrange de tout,
mme de la pauvret. La mort n'avait pas voulu de moi, je n'ai pas
voulu d'elle, non plus que des pleurs et des misres du travail. Ne
vous tonnez pas de me voir ainsi, je suis votre oeuvre. Adieu, mon
cher, car je partirai demain  huit heures pour Dieppe avec le prince
Rio.--Qu'est-ce que le prince Rio?--Un prince du sang qui paye mes
chevaux.--Eh bien! ce n'est pas avec ces chevaux-l que tu iras 
Dieppe.




XXX

LE VOYAGE A DIEPPE


Octave de Parisis et Mlle Violette de Parme arrivrent, un beau jour
d'aot,  une heure de l'aprs-midi,  l'htel Royal de Dieppe, ce qui
fut un grand scandale, non seulement dans la ville de Duquesne, mais
encore dans toute la Normandie:--Une ville collet-mont dans une
province bgueule!

Quoi de plus simple et de plus lgitime? M. de Parisis n'avait pas de
conseil de famille et mademoiselle Violette tait mancipe. Il n'y
avait donc pas dtournement de mineurs. Mais ce qui scandalisait les
mres de famille et les demoiselles  marier, c'est que M. de Parisis
tait du meilleur monde, alli aux plus hautes familles, convoit
depuis longtemps pour un mariage par le faubourg Saint-Germain et par
le faubourg Saint-Honor.

Il y avait  l'htel Royal tout un groupe de dames de la cour:
celles-l qui tous les hivers sont mailles d'pithtes flamboyantes
par les chroniqueurs  la mode. A Dieppe, on s'ennuie toujours un peu,
mme quand on s'amuse. Ce matin-l on s'ennuyait beaucoup  l'htel
Royal; on attendait l'heure des promenades, on sommeillait sur les
journaux du jour, on disait du mal de son prochain et de soi-mme,
quand M. de Parisis, qui conduisait son phaton, un lorgnon dans
l'oeil, un cigare  la bouche, une demoiselle  ct de lui, entra
dans la cour au bruit de ses deux chevaux bai-bruns.

Tout le monde se mit aux fentres. M. de Parisis! Ce nom courut sur
toutes les lvres avec un sourire de curiosit et de surprise. Eh
bien! dit Mme de Valbon en regardant Violette de Parme du haut de son
balcon, mais surtout du haut de sa grandeur: voil ce qui s'appelle
jouer avec l'audace.--Il parat, dit Mme de Pontchartrin, que M. de
Parisis n'est pas embourb dans la fort des prjugs.

Depuis qu'il tait n, M. de Parisis avait toujours tout brav. Il ne
s'inquita pas beaucoup des mines bahies qu'il voyait autour de lui.
Toutefois, il jugea qu'il tait bien un peu trop en spectacle; c'tait
la premire fois qu'il venait  Dieppe; il croyait que tout le beau
monde tait  Trouville; il n'avait pas pens qu'il dt trouver tout
d'un coup tant de figures de connaissances.

Mais il fut brave dans son rle, car il tait bon comdien dans la
vie. Il commena par demander deux salons et quatre chambres  coucher
pour Violette. Madame la comtesse attend du monde? dit un garon
trs savant en art hraldique: il avait vu une couronne de duc sur le
phaton et sur les harnais.--Oui, rpondit Parisis, madame attend
sa mre, sa grand'mre, son oncle l'archidiacre et sa tante la
chanoinesse.

Il dit cela assez haut pour tre entendu de tout le monde. Pour moi,
ajouta-t-il, il ne me faut qu'une chambre  coucher et un cabinet de
toilette. J'oubliais: une curie pour huit chevaux.

Quoiqu'il n'y et que des sceptiques autour de lui, il parla si
naturellement que nul n'et os dire qu'il raillait. On le tenait
d'abord pour un homme si fantasque et si invraisemblable, que les
choses les plus impossibles n'tonnaient pas trop avec lui.

Il avait mis pied  terre. Mlle Violette sauta dans ses bras. Il
la confia  une fille de service et alla gaiement serrer la main
 quelques amis de turf et de club. Quelle est donc cette belle
ingnue? lui dit l'un d'eux.--Je ne la connais pas, dit froidement
Octave; elle venait  Dieppe, nous avons voyag ensemble; elle m'a
offert une cigarette et nous sommes les meilleurs amis du monde;
mais je n'ai vu ni son signalement, ni son dossier, ni ses tats de
service. Je crois qu'elle est encore  sa premire campagne. Je n'en
dirai rien, car je n'ai pas fait la guerre avec elle.

M. de Parisis s'assura que ses chevaux seraient bien logs et qu'ils
auraient une bonne table; aprs quoi il monta, sans se faire prier, au
troisime tage.

Une demi-heure aprs, il se jetait  la mer. Une heure aprs, il
coutait sur la plage, en compagnie de quelques fumeurs, la musique du
Casino, une vraie musique normande. A six heures, il dnait avec ces
dames de la Cour, qui ne cessaient de l'interroger sur sa compagne de
voyage. A huit heures, il tait sur la jete avec Violette, qui
ne pouvait comprendre pourquoi la mer faisait tant de chemin sans
avancer. A dix heures, il jouait aux jeux innocents avec les dames de
la Cour. A onze heures, il improvisait un lansquenet. A minuit....

Ici le romancier tourne la page.




XXXI

SUR LA PLAGE


Le lendemain, Octave alla voir ses amis au spectacle des baigneuses.
Ils avaient tous des lorgnettes et regardaient les jolies volutions
de ces dames, comme on regarde les danseuses  l'Opra.

On s'merveillait d'un quadrige de naades, des intrpides qui
savaient nager et qui jouaient au volant; joli jeu, o le vent, la
vague et l'imprvu font danser les joueuses.

On entendait les cris et les rires. Gai tableau pour Isabey ou pour
Ziem. La mer tait bleue et perle; quelques barques peuplaient
l'horizon; le soleil, perdu dans les nuages transparents, rpandait de
vifs rayons sur les flots; les chevelures dnoues, ailes de corbeau
et gerbes blondes, s'parpillaient  et l sur les vagues; la mer
monta et rapprocha les joueuses: on s'arrachait les lorgnettes. Chaque
fois que s'en allait la vague amoureuse, on surprenait  travers la
gaze humide la fine ou fire sculpture du pied, de la main, du cou, de
l'paule d'une de ces dames.

On affirma avec autorit que c'tait le grand livre hraldique qui
jouait au volant. On citait une duchesse, une marquise, une lady et
une jeune fille de grand nom. Quel tait l'enjeu?

Octave de Parisis et t quelque peu tonn si on lui et dit que
presque tout son jeu de cartes tait l.--Il ne manquait que la dame
de Pique.--Sans doute, parce qu'il l'avait retrouve.

Oui, la dame de Coeur, la dame de Carreau, la dame de Trfle, elles
taient l toutes les trois qui se renvoyaient le volant.

Dans l'aprs-midi, quand la plage est encore dserte, quelques
curieuses runies  quelques dsoeuvrs chuchotrent en voyant
arriver, toute blanche comme un pastel, dans la plus adorable robe de
linon, Mlle Violette de Parme un panier  la main.

Elle alla s'asseoir prs de l'orchestre, sous une tente solitaire.
Voyez donc comme elle se prlasse? dit une dame.--Non, dit une jeune
fille, elle marche bien, voil tout.--Vous appelez cela bien marcher!
Elle va comme une tortue.--C'est l ce qui donne cette grce
nonchalante qui lui sied  ravir.

Il y avait l un rhtoricien qui osa comparer, en face de sa mre,
Mlle Violette de Parme  un lys que le vent balance et  un cygne qui
glisse sur un lac.

Quand la compagne de voyage d'Octave se fut assise sur une de ces
abominables chaises qui ornent la plage de Dieppe, elle regarda la
mer et y perdit sa pense. La mer a de si grandes loquences, qu'elle
parle  toutes les mes, mme aux plus simples; elle ouvre dans la
pense je ne sais quels horizons inattendus. C'est un livre crit en
hbreu, mais les caractres ont des figures expressives qui disent
mille choses tranges. Jusqu'ici, Victor Hugo seul a os illustrer ce
beau livre. Mais l'me la moins illumine de posie n'est pas tout 
fait trangre aux sublimits de cette langue de l'infini.

Je crois que Mlle Violette de Parme ne se jetait pas la tte la
premire dans l'abme des rveries; elle regardait en curieuse les
embarcations lgres tout mailles de robes et de casaques rouges,
blanches, orange; elle regardait les mouettes qui venaient se perdre
dans la vague pour piper leur goter.

Tout  coup, comme si l'amour du travail ft une habitude invincible
chez elle, elle prit dans son panier une tapisserie commence et se
mit  l'oeuvre sans presque lever les yeux, comme une colire bien
apprise. Elle filait un oiseau bleu couleur du temps.

Comme le matin, Octave vint sur la plage; son nom bourdonnait  toutes
les oreilles, mais il semblait trs insouciant des contes dbits sur
lui. La raillerie des autres ne montait jamais  la hauteur de son
ddain.

Il alla saluer gravement Violette et il lui parla avec une certaine
rserve; quiconque et bien tudi, n'et reconnu entre lui et elle
qu'une amiti de passage qui ne viole pas les biensances par des airs
de familiarit  la mode dans le beau monde. Les voisines furent mme
difies par la conversation. Eh bien! disait M. de Parisis, comment
vous trouvez-vous  Dieppe? Est-ce que vous y ferez une saison?
L'air de la mer vous va  ravir. Avez-vous reu des lettres de votre
famille?

Et Mlle Violette rpondait: Je ne m'ennuie pas, mais je n'ose me
hasarder dans ces vagues furieuses. Je suis trs contrarie de n'avoir
pas reu de lettres ce matin. Je vous ai dit que l'archidiacre avait
la goutte. Je suis alle prier pour lui aux deux glises. Je ne sais
pas si l'air de la mer me va bien, mais je sais que j'ai djeun
comme quatre. Si vous voyez par l ma femme de chambre, dites-lui de
m'apporter des pches.

En un mot, une conversation irrprochable; j'oubliais de vous dire
que Violette termina sa priode par un adorable: Tu sais que tu
m'embtes.--Ce  quoi Octave rpliqua: Ce n'est pas tonnant, car je
m'embte tant moi-mme! C'tait le thermomtre de toute la plage.

M. de Parisis ne prit pas racine auprs de sa matresse, il alla
s'asseoir en face, contre le Casino, dans un groupe de jeunes femmes
qu'il n'avait pas encore salues  Dieppe. On ne manqua pas de lui
demander ce que c'tait que cette belle inconnue,--cette Ophlie de
Shakespeare, peinte par un aquarelliste d'aujourd'hui, Chaplin ou
Vidal--ou plutt peinte par elle-mme.

Il continua son jeu; il ne la connaissait que pour avoir voyag avec
elle. C'tait une jeune fille excentrique de la plus haute vertu
qui craignait d'autant moins la vie  la diable qu'elle tait plus
vertueuse. Elle voyageait incognito comme les princesses; elle
avait un frre zouave pontifical; un oncle archidiacre et une tante
chanoinesse. Il dsirait entrer un peu plus dans son intimit, mais
il n'esprait pas franchir les limites des civilits puriles et
honntes.

Dans le groupe qui l'coutait, il remarqua de prime abord une jeune
fille qui avait un oiseau bleu sur son chapeau.

Il reconnut la belle fille du bois de Boulogne et de l'Opra dans
cette blonde aux yeux noirs, d'une beaut trange, qui n'avait aucun
des caractres des beauts de convention, avec sa fiert si noble et
si naturelle. Elle rappelait ces figures  la Corrge et  la Prudhon
qui,  premire vue, vous prennent l'me comme le corps: un nuage de
volupt dans la puret idale des yeux, sur la virginit des lvres
un aiguillon d'amour. On voudrait les aimer avec violence et avec
douceur; on voudrait vivre et mourir pour elles. C'est le mariage
le plus profond et le plus impntrable des sens et de l'esprit,
l'treinte des bras et l'expansion du coeur.

C'tait la premire fois que Parisis voyait sa cousine de si prs.
Naturellement il ne se doutait pas qu'il avait devant lui la
Marguerite des Marguerites, ni la Dame de Coeur.

Elle aussi filait de la laine comme Mlle Violette. Singulier
rapprochement! pendant que Mlle Violette filait un oiseau bleu, Mlle
Genevive de La Chastaigneraye filait un bouquet de violettes.

Quoique la jeune fille semblt ne pas couter les propos de M. de
Parisis, elle entendait mot  mot et souriait du coin des lvres.

Parmi les dames qui taient autour d'elle, la marquise de
Fontaneilles, la duchesse de Hauteroche et lady Harrisson furent
salues  cet instant par deux jeunes gens qui, ne connaissant pas M.
de Parisis, allaient passer outre. Mais, sans doute, ils taient de
bonne prise ou de bonne rencontre, car les trois dames se levrent
soudainement comme si elles eussent obi  la mme ide. Mlle de La
Chastaigneraye se trouva donc seule un moment avec M. de Parisis.
Mademoiselle,--si je puis m'exprimer ainsi,--dit Octave gravement,
voulez-vous me dire pourquoi vous avez souri si malicieusement quand
j'ai parl?--Monsieur, dit Genevive, j'ai souri comme cela m'arrive
chaque fois que je vais  la comdie.--Je suis donc un comdien?--Oui,
monsieur.

Quand vous parlez  des comdiennes ou  des femmes familires aux
planches du monde, qui ont appris comme vous l'art de parler pour
dguiser leurs penses, vous avez la chance d'tre cru sur paroles:
elles ont tant de fois brouill le mensonge avec la vrit, qu'elles
ne savent plus reconnatre le vrai du faux. Mais moi qui, dans la
vie, ne suis pas encore entre en scne, mme pour jouer la dernire
ingnue, j'ai traduit ce que vous avez dit dans la vraie langue des
coeurs simples.--De grce, Mademoiselle, donnez-moi votre traduction.

Genevive regarda du ct des trois dames. Je veux bien, dit-elle
sans se faire prier; je commence par vous avertir que je sais
la gographie du monde sans avoir beaucoup voyag sur la carte
parisienne. Or, du premier coup, je reconnais le caractre des
nationalits. Ainsi, je ne confondrai jamais une femme du monde avec
une femme du demi-monde, quoiqu'elles se confondent si bien entre
elles par les panaches du langage et des chiffons; je ne confondrai
pas davantage une femme du demi-monde avec une demoiselle qui n'est
pas tout du monde, quels que soient les grands airs et le bel esprit
de celle-ci. Voil pourquoi, monsieur, je vais traduire ainsi ce
que vous avez dit tout  l'heure: Cette jeune fille n'est pas
excentrique, puisqu'elle ressemble  toutes ses pareilles; elle n'est
pas de la plus haute vertu, parce qu'elle n'est pas de la vertu,
d'ailleurs la vertu n'est ni haute ni basse. Si elle craint d'autant
moins la vie  la diable, c'est qu'elle est toujours affiche. Elle ne
voyage pas incognito, puisqu'elle n'a pas de nom; si elle voyage comme
les princesses, c'est que c'est une princesse de thtre. Elle n'a pas
de frre zouave au service du pape, ni d'oncle archidiacre au service
de Dieu, ni de tante chanoinesse au service des pauvres. Vous ne
dsirez pas entrer dans son intimit, vous dsirez en sortir, mais
les hommes ne savent jamais battre en retraite dans ces batailles
perdues. Voil, monsieur, ma traduction littrale.--Mademoiselle, si
j'tais de mauvais got, je dirais votre traduction libre; mais vous
avez parl si juste, partant si bien, que je serais indigne de vous
rpondre, si je prenais un masque avec vous. Dites-moi qui vous a
donn cette pierre de touche?--Voyez-vous, on a beau faire pour
enchsser le strass, il se trahit lui-mme en face du diamant. Ma
pierre de touche, c'est mon coeur. Dans la jeunesse, l'me est une
petite goutte de rose que Dieu a mise sur une pervenche ou sur une
violette: la goutte de rose rflchit le ciel, elle voit tout,
jusqu' l'toile la plus lointaine, jusqu'aux nuages les plus perdus.
Mais quand vient le mauvais jour, la goutte de rose tombe dans le
torrent qui roule le sable des montagnes; elle ne voit plus que le
chaos.--Vous avez raison, voil pourquoi la jeunesse est une perle
sans prix.

Et M. de Parisis ajouta: Mais dites-moi, mademoiselle,  quelle cole
avez-vous t?--A l'cole de Dieu. En disant ces mots, Mlle de La
Chastaigneraye leva ses grands yeux velouts sur M. de Parisis.
C'tait le regard de la vertu mme. Ces beaux yeux noirs, vaillamment
ouverts et doucement ombrags par de longs cils, rpandaient une si
divine expression de candeur, que M. de Parisis fut atteint au fond
de l'me. Lui que tant de femmes avaient regard avec amour, avec
volupt, avec passion, il tressaillit, comme atteint d'une motion
jusque-l inconnue. Il avait toujours ni ce qu'il appelait la beaut
et le charme des pensionnaires: il reconnut qu'il avait ni la
premire moiti de la femme.

Genevive regardait Violette  la drobe. Eh bien! dit-elle tout 
coup, je me trompais tout  l'heure, cette demoiselle a un grand
air et ne ressemble pas  ses pareilles.--Non, car elle vous
ressemble--par la figure--dit Parisis.

Les trois dames revinrent s'asseoir Eh bien! M. de Parisis, dit la
duchesse, vous avez dpos votre carte sur la chaise de notre belle
amie. Je vous avertis que c'est une carte perdue, car son coeur ne
reoit personne, mme dans l'antichambre.

Survint une visite. M. de Parisis se rapprocha de Genevive. Je n'ose
pas, lui dit-il doucement et avec un sentiment de mlancolie, mettre
ma carte  vos pieds. Je suis comme le voyageur qui cueillerait bien
une fleur sauvage dans le ravin, mais qui ne la cueille pas pour ne
pas faire tomber la goutte de rose dans l'abme.

Mlle de La Chastaigneraye rougit et plit; pour la premire fois de sa
vie, elle saisit son ventail et le passa devant sa figure.

Octave de Parisis regardait Genevive avec adoration: il lui sembla
qu'un rayon descendait dans son me et y rpandait une lumire toute
divine. A propos, dit la marquise de Fontaneilles, qui avait voulu
rserver son effet, je ne vous ai pas prsent  Mlle Genevive de la
Chastaigneraye.--De La Chastaigneraye! s'cria M. de Parisis.

Il se leva et s'inclina: Mademoiselle, vous tes ma cousine; moi je
vous prsente M. Octave de Parisis; car vous ne m'avez jamais vu.
Genevive, qui jusqu' ce jour n'avait pas menti, ne s'en acquitta pas
trop mal: Je vous ai vu, monsieur mon cousin, mais c'est du plus loin
qu'il m'en souvienne.--Ma cousine, il faut que je vous embrasse!
Genevive, trs mue, essaya de railler.--Oh! mon cousin, devant
la mer, que dira le flux?--Le flux reculera pouvant, dit Mme de
Hauteroche.

On s'embrassa vaillamment, ce qui n'et pas peu surpris Mile Violette
de Parme, si elle n'et alors regard un grand d'Espagne qui fumait
pour elle. Cigare d'Espagne de premire classe! Parisis parla de sa
tante, du sjour  Paris, de son regret de n'avoir pas vu Genevive.
Moi, mon cousin, je vous voyais tous les jours.--O donc?--Partout.
Au Bois,  la Cour,  l'Opra.--Ah! oui, je me souviens. Il fallait
donc me dire que j'avais la plus belle cousine du monde!--Il fallait
le deviner.--Expliquez-moi, ma cousine, par quel miracle nous nous
retrouvons ainsi, nous qui sommes Bourguignons, sur cette plage
normande, comme des naufrags.--Rien ne s'explique, mon cousin; il est
impossible de trouver un sens aux grands vnements qui bouleversent
le monde: comment voulez-vous savoir pourquoi nous nous rencontrons
ici? Je suppose que ce n'est pas pour me voir que vous y tes venu.

Genevive jeta un rapide regard vers Mlle Violette. Je vais vous le
dire, pourquoi vous tes ici tous les deux, reprit Mme de Hauteroche:
c'tait crit l-haut; c'est la destine qui a marqu votre rencontre
 Dieppe; je ne suis pas une tireuse de cartes, mais je lis dans les
astres--et dans les coeurs.

On entama une causerie  perte de vue sur le hasard et sur la
destine. Personne ne fut convaincu; tout s'vanouit dans les notes
harmonieuses de la valse de Faust, qui se maria amoureusement aux
hymnes de la mer.

M. de Parisis avait tenu bon, malgr les signes de Violette; mais
Violette ayant bris son ventail, il jugea qu'il ne lui restait que
le temps d'aller  elle. Il salua les dames, tout en disant: Nous
reparlerons de cela. En allant vers Violette, il murmura: Quel
malheur que Genevive soit ma cousine!

Il lui sembla que tout son amour tait dj tomb  la mer. Le coeur
aime l'inconnu; a beau aimer qui vient de loin. On n'a jamais aim sa
cousine, reprit-il.

Violette fit une scne. Il dna avec elle pour l'apaiser. Mais il
tait distrait. Violette lui demanda s'il se croyait toujours au bord
de la mer avec les femmes comme il faut. Chut! dit Octave, pas un mot
sur ces dames. Violette parla plus haut et dbita des malices sur les
grandes dames qui prennent aux petites leurs modes et leurs amants.
Octave se fcha et sortit seul pour aller fumer sur la jete. Quand il
revint, une demi-heure aprs, on lui dit que Violette tait partie par
le train de huit heures avec le grand d'Espagne. Tant mieux! dit-il.
Ce fut son premier mot. Son second mot fut: Tant pis.

Violette tait partie dsole, furieuse et jalouse. Elle croyait se
venger.

Le duc de Parisis alla au concert du soir, esprant trouver sa cousine
Genevive avec Mme de Fontanelles et ses autres amies. Genevive et la
marquise taient parties comme Violette par le train de huit heures.

Il ne prit pas racine  Dieppe. Il partit par le train de minuit.

Il ne chercha pas Violette. Et pourtant il l'et trouve seule chez
elle, plore et dsespre.

Dans son souvenir, il voyait du mme regard Genevive et Violette.
On dirait deux soeurs tant elles ont le mme air, murmura-t-il. Les
ai-je perdues toutes les deux?

Il courut chez la marquise de Fontaneilles, o il apprit que Mlle
de La Chastaigneraye tait alle rejoindre sa tante au chteau de
Champauvert sans s'arrter  Paris. Mlle Rgine de Parisis, tombe
malade, avait rappel sa nice par un tlgramme. J'irai voir ma
tante, dit le duc de Parisis en pensant  Genevive.




XXXII

LES DIX MILLIONS DE MADEMOISELLE RGINE DE PARISIS


Mademoiselle Rgine de Parisis avait t prise par une pleursie
dans son parc un jour d'orage; le mdecin de Champauvert, qui tait
pourtant un mdecin _Tant mieux_, lui parut inquiet. Elle se rsigna
saintement  mourir, mais elle ne voulait pas mourir seule.

Ds le retour de Genevive, le mdecin l'avertit qu'elle allait perdre
sa tante. Je meurs contente, dit la vieille demoiselle en essayant
de soulever sa main pour repousser Genevive, comme si elle et peur
d'tre touffe par ses embrassements. Prends garde! l'air me manque,
je ne respire plus. Et regardant sa nice avec cette belle joie des
coeurs aims qui se retrouvent: C'est fini, ma pauvre Genevive! Je
ne te reverrai plus bientt, toi que j'ai bien aime! Mais, enfin,
je me console dj, je meurs en Dieu et je trouverai d'autres anges
l-haut.

Naturellement, Genevive voulut convaincre sa tante qu'elle n'tait
pas malade. Si, si, si, je suis malade. La preuve, c'est que j'ai
fait mon dernier testament.--Votre dernier testament, ma tante!
Pourquoi faire?--Pourquoi faire? pour faire le bien. Je connais mon
monde; il y a ceux qui m'aiment, et il y a ceux qui aiment mon argent.
Pour ceux-l, je t'en rponds, ce sera un amour platonique; mais pour
toi.... Mlle de Parisis essuya deux larmes. Tiens, reprit-elle,
prends ma bote  ouvrage. Genevive prit la bote  ouvrage et
voulut la donner  sa tante. Non, regarde dedans.... C'est cela.
Prends ce papier et lis-le.... C'est un billet de cinq millions cela!
Leur banque de France a beau cuver son or depuis 1830, elle n'en
dlivre pas encore de pareils. Genevive ne voulait pas prendre le
testament. Je comprends, dit-elle, ton amour pour moi ne se paie pas
avec des millions. Tu as t ma jeunesse quand j'tais dj vieille;
tu as t mon sourire, tu as t ma joie: Je te bnis! La jeune
fille tomba agenouille sous ce dernier mot. Et Octave? dit-elle en
relevant sa belle tte.--Octave! Eh bien! il viendra te demander ta
main, et il aura cinq millions, sans compter tous les trsors de ton
coeur.--Vous ne connaissez pas Octave, ma tante, si vous voulez qu'il
ne m'pouse jamais, il faut me faire riche.--Mais tu ne sais donc pas
qu'il est aux trois quarts ruin. Je m'en lave les mains.--Mais, ma
tante, si vous saviez comme il est chevaleresque. Ses amis lui cotent
cher. Sans Octave, celui qu'ils appellent le prince Bleu vivrait 
Clichy depuis longtemps. Tout l'argent qu'il a gagn aux courses,
il l'a peut-tre donn aux pauvres; or, Dieu sait si cet argent des
courses le ruinait. C'est  qui gagne perd.--Tais-toi donc, ma belle!
Si Octave a donn aux pauvres, c'est qu' Paris les pauvres sont des
femmes,--et quelles femmes!

Genevive avait recueilli dans son voyage  Paris quelques belles
actions anonymes d'Octave. Elle les dit  sa tante, en leur donnant
une grandeur toute pique. Allons! allons! dit Mlle de Parisis,
tout cela est bien; mais plus naturel  un Parisis? Ne faut-il pas
canoniser Octave pour avoir ouvert ses mains pleines d'or! Pour moi,
je ne lui pardonne pas de ne pas t'avoir pouse sur ma prire.--Mais,
ma tante, n'oubliez pas la lgende des Parisis.

Genevive conta  sa tante la rencontre sur la plage de Dieppe: Je
vous jure, ma tante, que je serai la duchesse de Parisis si vous me
faites pauvre. Tout en parlant, Genevive avait apport une plume
trempe d'encre et une belle feuille de papier. crivez, ma tante.
--Que veux-tu que j'crive?

Genevive dicta un tout autre testament  sa tante qui murmura:
--J'cris, mais je ne signerai pas. Je veux faire une surprise pour
pouvoir rire aprs ma mort.

La vieille demoiselle mourut le lendemain dans l'aprs-midi. Genevive
donna l'ordre d'envoyer des dpches tlgraphiques  toute la
famille, mais elle dicta elle-mme le billet  Octave:

    M. Octave de Parisis, avenue de l'Impratrice,  Paris. Ma tante
    vient de mourir; je suis dsespre et vous ne viendrez pas!

    GENEVIVE.

Octave, absent, ne reut le tlgramme que le surlendemain. Aussi,
n'arriva-t-il  Champauvert qu' l'heure des funrailles. Le soir,
il embrassa fraternellement Genevive et alla coucher au chteau de
Parisis.

Quand le matin il salua la spulture de sa famille, il lui sembla
qu'il assistait encore  des funrailles, tant il retrouva vivant le
souvenir des siens.

On vint le chercher  midi, pour commencer l'inventaire des papiers
de la succession de sa tante Rgine; il avait voulu d'abord se faire
reprsenter, mais le juge de paix et le notaire avaient insist pour
qu'il ft l  cause des innombrables testaments ou codicilles que sa
tante railleuse s'tait amuse  faire.

C'tait la toile de Pnlope. Cette femme, qui avait pass sa vie sans
faire un pas, tout occupe  prier Dieu et  mettre une pice d'or sur
une pice d'or, avait beaucoup vcu par le rve. L'action ne l'avait
jamais tente; son amour pour l'argent tait un amour tout platonique,
puisqu'elle le cachait et ne s'en servait pas. Mais une de ses plus
grandes distractions tait de rver  toutes les aventures de voyage,
 toutes les bonnes oeuvres,  toutes les feries qu'elle pourrait
raliser avec les mains pleines d'or. En ces dernires annes, elle
n'avait plus song qu' ses hritiers. Chaque fois qu'elle faisait
un testament, c'tait pour suivre de la pense dans l'avenir les
volutions de sa fortune. Jamais on n'avait tant tourment le papier
timbr; mais on ne joue pas tous les jours avec cinq millions.

On savait dans le pays que Mlle Rgine de Parisis recommenait
toujours l'oeuvre de ses dernires volonts; elle ne s'en cachait
pas d'ailleurs, elle disait  tout le monde qu'elle lguerait des
surprises. Son seul chagrin, dans l'ide de la mort, c'tait de ne pas
pouvoir soulever la tte dans son tombeau pour voir la figure de ses
hritiers.

Octave de Parisis, quoiqu'il ft le vrai chef de la famille, paraissait
avoir bien moins de chances qu'aucun autre  cet hritage. Il n'tait
jamais venu voir sa tante, il lui crivait,  peine une fois l'an, des
lettres de quatre lignes, d'un tour charmant, il est vrai, mais trop
sommaires en vrit. Comme celle-ci qu'on retrouva dans la correspon-
dance de la tante Rgine:


    Bonjour ma tante! Adieu ma tante!

    Quel bonheur d'avoir une tante comme vous, et quel malheur de
    ne la voir jamais! J'ai votre portrait et je vous parle tous les
    matins; vous me dites des choses qui me vont au coeur; je jure
    tous les soirs que j'irai me jeter dans vos bras, mais je ne
    suis qu'un neveu dnatur, et je mrite vos maldictions! Avec
    lesquelles je vous embrasse._

    OCTAVE DE PARISIS.

Aprs tout, avec une tante fantasque comme celle-l, cette lettre
tait peut-tre un vrai titre  l'hritage. Un hritier vulgaire et
crit des platitudes au moins douze fois l'an.

Le dernier hiver, comme on sait, Parisis avait vu sa tante  Paris,
mais il ne lui avait pas fait les caresses d'un hritier prsomptif.
Une fois il avait refus de dner avec elle, une fois seulement il
avait trouv une heure de loisir pour prendre le th, sachant d'avance
que Genevive ne serait pas l. Il avait t jusqu' faire le
reversis; mais il n'tait pas homme  prendre de bonnes habitudes;
rien n'avait pu le dcider  retourner chez sa tante, un peu parce
qu'il ne trouvait jamais une heure pour bien faire, un peu beaucoup
dans la peur de rencontrer sa cousine.

Il ne dsesprait pourtant pas de sa part d'hritage. Il reprsentait
 lui seul le beau nom de Parisis: sa tante n'avait pu vouloir
dshriter son nom.

On commena l'inventaire des papiers. Il y avait cinq hritiers
directs: Octave de Parisis; Mlle Genevive de La Chastaigneraye; un
jeune lieutenant de vaisseau, absent pour le service de l'empereur;
deux petites filles qui taient au couvent et que reprsentait un
second notaire; et enfin Mme de Portien, une Parisis qui s'tait
encanaille.

Cette femme n'tait aime de qui que ce ft dans la contre. Il y a
dans toutes les familles l'image du bien et du mal. Genevive tait
l'ange, Mme de Portien tait le dmon. Et ce n'tait pas un joli
dmon.

Le premier notaire apportait quatre testaments dposs en son tude;
le quatrime dtruisait naturellement les trois premiers. Octave
demanda qu'ils fussent tous lus par ordre de date, pour montrer les
diverses aspirations de la testatrice.

Dans le premier testament, Mlle de Parisis ne drangeait presque rien
 l'esprit de la loi; elle se contentait de faire quelques legs
aux pauvres du pays. Dans le second, elle donnait le donjon de La
Roche-l'pine  son neveu Octave de Parisis,  la charge par lui d'en
remettre les revenus  l'hospice de Tonnerre o elle avait failli se
faire soeur de charit. Dans le troisime, elle donnait un million
hors part  sa nice Genevive de La Chastaigneraye. Dans le
quatrime, ce million passait aux deux petites orphelines.

Le notaire ne connaissait pas d'autres testaments. Il remua beaucoup
de parchemins, des titres de la terre de Champauvert et de La
Roche-l'pine. Pendant qu'il semblait chercher, Octave et Genevive se
regardaient avec un sourire de quitude.

Des cinq hritiers, Octave et Genevive taient les seuls qui fussent,
comme on dit, intressants. Et, en effet, c'taient les seuls pauvres.
Genevive n'avait rien; Octave n'avait plus rien,  moins que les
mines des Cordillres ne se rouvrissent pour lui par miracle.

Pourquoi la tante avait-elle abandonn sa nice dans le quatrime
testament? C'tait inexplicable. Genevive tait l'ange, le charme,
le sourire de sa vie; elle tait l toujours qui lui donnait son bras
pour se promener, sa voix pour lire, sa gaiet pour la rconforter.
La jeune fille avait pourtant ses heures de rverie, ses mouvements
fantasques, ses tristesses soudaines. En certains jours, elle avait
pu blesser sa tante sans y penser. Quelle est la date du quatrime
testament? demanda tout  coup Genevive.--Deux aot, rpondit le
notaire.--Ah! oui, je comprends, reprit Mlle de La Chastaigneraye.

Elle se tourna vers Octave: Vous rappelez-vous notre rencontre 
Dieppe?--Si je me la rappelle! Pas un mot tomb de vos lvres ce
jour-l n'a t oubli par mon coeur.--C'est beau de me dire cela 
l'heure o je suis dshrite. Eh bien! figurez-vous, mon cher cousin,
que ce jour-l ma tante, qui ne m'avait accord que quinze jours,
m'a dshrite parce que le dix-septime jour je n'tais pas encore
retourne chez elle. Mais rassurez-vous, il y a d'autres testaments,
je n'en doute pas.

A cet instant mme, le notaire venait d'en trouver un sous une
enveloppe qui portait ces mots: _Papiers prcieux_.

Ce testament voulait que la fortune ft partage selon les droits de
chacun, quand Mlle Genevive de La Chastaigneraye aurait pris d'abord
le donjon de La Roche-l'pine, les fermes qui en dpendaient et tous
les loyers en retard. Les deux petites filles auraient pour elles,
outre leurs parts naturelles, les bijoux, les perles et les diamants,
cent mille francs  peine.

Je ne parle pas du codicille qu'on trouva dans la mme enveloppe,
il ne renfermait que des legs minimes, au cur de Champauvert et au
mdecin de la Roche-l'pine.

Octave commenait  dsesprer, il voyait bien, par la lecture de tous
ces testaments, o son nom tait  peine prononc pour des bagatelles,
que ce n'tait pas  Champauvert qu'il retrouverait une fortune. Au
moins, se disait-il, je serais consol si la meilleure part revenait
 ma belle cousine. Je sais un autre testament, dit tout  coup
Genevive, je ne l'ai pas lu, mais j'ai vu ma tante qui, dj malade,
l'crivait d'une main tremblante.--O est-il? demanda le notaire.--Je
crois qu'il est dans la bote  ouvrage qui a t enferme dans
l'armoire aux bijoux.

On leva les scells de l'armoire aux bijoux, on l'ouvrit avec quelque
motion, on y trouva non seulement le testament indiqu par Genevive,
mais deux autres encore.

Le notaire leva la voix. Je lirai les autres testaments tout 
l'heure, mais je vais lire celui-ci dont la date indique que c'est la
dernire et suprme volont de Mlle Rgine de Parisis.

Et il lut tout haut:

    Ceci est mon testament.

    Je donne mon me  Dieu. Que la terre soit lgre  mon corps!

    J'institue pour ma lgataire universelle Mlle Anne-Genevive de
    La Chastaigneraye, ma nice bien-aime, qui a t pour moi une
    fille, qui a t pour moi un ange. Elle disposera de toute ma
    fortune sans aucune rserve; de tous mes biens, meubles et
    immeubles, quels qu'ils soient,  la charge par elle de donner
    cent mille francs  chacun de mes hritiers naturels.

    Tous les ans, le jour de ma fte, soit qu'elle habite Paris ou
    Champauvert, ou tout autre pays, elle prendra deux poignes d'or
    dans ses petites mains en allant  la messe pour le premier pauvre
    qu'elle rencontrera.

    Je donne mon livre d'Heures  mon cher neveu Octave de Parisis.

    Telles sont mes dernires volonts. Champauvert, ce 3 aot 1867.

    ANGLIQUE-RGINE DE PARISIS.

Aprs la lecture de ce testament, il se fit un grand silence. Tout le
monde fut convaincu que c'tait le dernier mot.

Octave se leva solennellement, prit les mains de sa cousine, la baisa
sur le front et lui dit d'une voix haute: Ma chre Genevive, voil
ce qui s'appelle de la justice; je crois que personne ici ne s'avisera
de rclamer contre les dernires volonts de ma tante; ce qui est
crit ici est crit l-haut.

Ces paroles firent une grande impression: on sentait qu'elles taient
dites du fond du coeur. Octave avait de trop nobles sentiments pour
jouer  l'hypocrisie. Sa tante lui et laiss un million qu'il n'et
pas trouv cela mal: mais quoiqu'elle ne lui laisst que cent mille
francs, de quoi vivre cent jours, il trouva cela bien.

Mme de Portien n'tait pas  cette hauteur, il lui fut impossible de
cacher son chagrin et son dpit. Elle hasarda quelques mots tout 
fait dignes d'elle; il lui semblait que les testaments les meilleurs
ne sont pas bons; puisque la loi a rgl les successions, on avait
toujours tort de violer, par le caprice d'un moment, les rgles
immuables de la loi et de la nature; dans un pareil hritage,
puisqu'il y avait cinq hritiers et cinq millions, le mieux et t de
laisser aller tout naturellement un million  chaque hritier; enfin
elle ne dsesprait pas de voir Mlle Genevive de La Chastaigneraye se
contenter de quelques avantages comme le donjon de La Roche-l'pine
qu'elle aimait beaucoup, et abandonner  ses cousines et  ses cousins
une part plus srieuse que les cent mille francs indiqus par le
testament.

Octave reprit la parole. Il ne comprenait rien  ce que disait sa
cousine Portien; quand un testament tait fait, c'tait la loi,
puisque la loi autorise les testaments.

La cousine Portien rpliqua qu'elle tait bien sre que Genevive
ne pensait pas comme Octave. Genevive ne dit pas un mot. Sa figure
sibyllique n'exprimait pas sa pense. Elle admirait Octave et
savourait dans son coeur toutes les joies de son admiration. Elle
avait subi trop de rebuffades de sa cousine Portien pour s'attendrir
sur le dsespoir de cette femme qui ne pardonnait  personne sa
msalliance.

La vacation avait t fort longue. Le notaire dit qu'il allait lever
la sance pour faire enregistrer le testament. Et si on en retrouve
un autre? dit Mme de Portien.--Cela n'est pas impossible, dit le
notaire des deux orphelines.--Non, rpondit Genevive; aprs ce
testament, ma tante Rgine ne m'a plus demand la plume qu'une seule
fois.--Eh bien! dit Mme de Portien, c'tait peut-tre pour crire ses
dernires volonts.--Non, ma cousine.

Cette fois, Genevive ne put masquer son motion. Elle reprit: 'a
t pour me dire adieu, car elle ne pouvait plus parler.

Comme Octave tait prs d'elle, elle lui dit tout bas: Le
croiriez-vous! cette nuit.... Elle se tut. Non, reprit-elle, je ne
veux rien dire.

Le dner avait t prpar pour les hritiers, les notaires et le cur
de la Roche-l'pine. Mme de Portien dit qu'elle tait attendue et
demanda sa calche; le premier notaire, qui s'intressait surtout au
lieutenant de vaisseau, dit qu'il devait faire signer ce jour-l un
contrat de mariage et demanda son cheval; le second notaire, qui
reprsentait les orphelines, ne savait quelle figure faire et demanda
sa canne.

Il ne resta pour dner que Parisis et Mlle de la Chastaigneraye.

Le cur se fit attendre. Le cousin et la cousine se promenrent un
instant dans le parc sous les grands chtaigniers. Quelle belle
solitude, dit Octave, comme on serait heureux ici!

Il se tourna vers sa cousine: Si on n'tait pas seul!--Oui, mon
cousin, mais le bonheur n'est pas de ce monde.--Vous avez bien raison,
ma cousine.

Il lui prit la main. Et pourtant, quand je songe que si ma tante
m'avait donn sa fortune, je me fusse peut-tre jet  vos genoux
pour vous prier d'tre ma femme!--Peut-tre! mais voil le malheur,
dit avec un charmant sourire Mlle de La Chastaigneraye, je vous
aurais dit? Relevez-vous, et allez-vous-en, mon cousin. Les La
Chastaigneraye sont aussi fiers que les Parisis. Par exemple, si
je vous donnais ma main pleine de cinq millions, vous ne la
voudriez pas, n'est-ce pas, mon cousin?--Non, non, non, ma cousine.
--Eh bien! parlons politique.




XXXIII

LA DAME BLANCHE


Octave et Genevive causaient encore politique quand survint M. le
cur.

C'tait une bonne me de cur, qui croyait  Dieu sans savoir
pourquoi. Il n'avait jamais bien compris l'vangile; il ne s'garait
pas dans les subtilits de la thologie. Il prchait sans savoir ce
qu'il disait, hormis qu'il prchait le bien. Il n'aurait pas tu une
mouche, mais il voyait tomber avec un vif plaisir, au temps de la
chasse, les livres, les perdreaux et les cailles, s'il devait en
avoir sa part. Par exemple, il n'tait pas si bon aptre aux chasseurs
qui ne payaient pas la dme. Il allait tous les jours, comme Louis
XIV, mietter du pain aux carpes de sa pice d'eau et aux poules de sa
basse-cour, mais il les mangeait sans regret. Il tait n gourmand
et n'avait pas song que ce pch de gourmandise, mortel pour ses
paroissiens, pouvait le conduire tout droit en enfer. D'ailleurs, bon
aux pauvres, mme quand il n'avait pas dn. Au demeurant, le meilleur
cur du monde.

A peine eut-il salu Parisis et sa cousine, qu'il tira sa montre,
ce qui voulait dire qu'il tait l'heure de se mettre  table. Oui,
monsieur le cur, dit Genevive; mais nous vous attendions.--Que
voulez-vous? c'est le catchisme. Ces pauvres enfants, il faut leur
corner la sainte vrit comme  des boeufs.

Et le cur marcha en avant.

Octave et envoy de bon coeur le cur au diable. Rassurez-vous,
lui dit Mlle de La Chastaigneraye, il y a une me dans cette figure
enlumine. Il a de l'esprit  ses heures. D'ailleurs, ma tante
l'aimait beaucoup. Vous voyez dj qu'il a un beau caractre: il
croyait hriter, il sait dj qu'il n'a rien, et n'en est pas moins
gai.

Genevive ne put retenir ce mot: Il est vrai qu'il va se mettre 
table.--Quand ce serait un ange, ma cousine, je ne lui en voudrais
pas moins de rompre notre tte--tte?--Est-ce que vous vous imaginiez
que nous allions dner en tte--tte?--Pourquoi pas? Je ne suis pas
venu ici pour aller dans le monde.--Eh bien! mon cousin, il faut en
prendre votre parti; mais vous dnerez non-seulement en compagnie du
cur de La Roche-l'pine, mais aussi en compagnie d'une jeune personne
qui a quatre fois vingt ans, une amie de ma tante, une Minerve qui me
prend aujourd'hui sous son gide. Parisis fit une effroyable grimace.
Voyons, n'ayez pas peur.  homme sans principes! je ne vous placerai
pas  ct d'elle, je vous ferai une surprise.

A cet instant, la surprise apparut sur le perron.

C'tait une jeune fille d'un chteau voisin, qui tait venue 
Champauvert pour les funrailles de Mlle Rgine de Parisis; Genevive
avait obtenu de la mre de cette jeune fille, Mme de Moncenac, qu'elle
resterait un mois  Champauvert, o d'ailleurs Mme de Moncenac
viendrait la voir souvent. Qu'est-ce que cela? demanda Octave avec
effroi.--Cela, mon cousin, c'est une Bourguignonne.

Mlle de Moncenac tait rouge comme une cerise, petite, le nez
retrouss, des pieds  dormir debout, des mains d'oie. Et ce beau
corps avait t habill par une couturire du village voisin. Ma
cousine, reprit Parisis, soyez assez bonne pour me placer  ct de
votre Minerve.

On se mit  table, aprs les prsentations. La conversation s'tablit
entre le cur, Genevive et Octave. La vieille demoiselle et la jeune
fille babillrent ensemble des modes nouvelles; le cur dbita une
parabole fort ingnieuse pour faire entendre  Octave et  Genevive
qu'ils devraient bien  eux deux rtablir les splendeurs de la
Roche-l'pine, de Champauvert, de Belle-Fontaine et de Parisis. Autant
de demeures seigneuriales qui n'avaient plus de seigneurs. Octave lui
rpondit qu'il aviserait; il allait partir pour le Prou, d'o son
pre avait rapport tant d'argent. La mine tait presque puise,
mais il ne dsesprait pas d'y trouver encore une fortune. Il promit
solennellement de restaurer, dans tout l'esprit du style gothique et
de la renaissance, Belle-Fontaine et Parisis. Il ne doutait pas que
Mlle Genevive de la Chastaigneraye ne le devant avec plus de
got et plus d'clat dans la restauration de la Roche-L'pine et de
Champauvert.

Octave demanda ses chevaux quand on servit le caf. Non, mon cousin,
dit Genevive; vous m'accorderez au moins cette faveur de passer
vingt-quatre heures chez moi.--Oh! quel bonheur! s'cria Mlle de
Moncenac.

Elle rougit encore, si c'est possible. Elle eut peur qu'on ne se ft
mpris sur ce cri de joie qu'elle avait jet, elle ajouta: Quel
bonheur que tu sois chez toi, Genevive!--C'est prcisment parce que
vous tes chez vous, ma cousine, que j'ai demand mes chevaux sitt.
Que dirait ma cousine Portien? Elle dirait que je veux vous pouser
pour vos millions.--Ma cousine Portien sait bien que vous ne voulez
pas pouser une provinciale.--Je ne sais pas  Paris une Parisienne
aussi parisienne que vous.--Eh bien! parisienne ou provinciale, je
vous ordonne de rester ici jusqu' demain aprs la messe. Et vous irez
avec le livre d'heures de ma tante Rgine. Et vous lirez la messe.
J'ai mes ides, je ne veux pas que vous mouriez dans l'impnitence
finale, je veux que vous fassiez votre salut. Vous commencerez demain
votre belle action en venant avec moi  la messe, vous verrez quelle
jolie glise nous avons  Champauvert. Vous ne savez peut-tre pas
que ma tante y a fait merveilles; par exemple, vous y retrouverez
l'admirable groupe de Bonassieux, reprsentant la Charit; jamais le
ciseau d'or de la Renaissance en France ou en Italie n'a trouv une
plus maternelle et plus divine expression. Ce n'est pas tout, nous
avons un beau vitrail de Marchal et une Assomption de Cabanel, deux
chefs-d'oeuvre. Ma tante ne donnait son argent qu' Dieu.--Vous faites
comme les papes, ma cousine, vous voulez me conduire au paradis par le
chemin des artistes; vous avez raison, le trait d'union de l'homme
 Dieu, c'est l'art.--Non, mon cousin, c'est l'amour.--L'amour!
Lequel?--Demandez cela  M. le cur.

Le cur venait de voir avec passion sa seconde tasse de caf. Il ne
disait pas comme l'abb de Voisenon: Je ne tiens que chopine; il
redemandait toujours une seconde fois de tout ce qui passait sur la
table, disant qu'il ne voulait pas contrarier la nature. Il essuya
ses lvres avec sa langue, parut se recueillir et rpondit avec
componction: L'amour! je ferai un sermon l-dessus.

C'tait sa manire de rpondre  toutes les questions. Pas si bte!
dit Octave  Genevive, car s'il et parl, il n'et pas manqu de
dire des sottises. Qui donc parlerait bien sur ce chapitre?--Si
ce n'est les plus simples d'esprit comme moi, rpondit Mlle de la
Chastaigneraye.--Eh bien! ma cousine, pour devenir un simple d'esprit
comme vous, je consens  aller  la messe demain  Champauvert. Je
vous avoue qu'il y a bien longtemps que je n'ai trouv Dieu dans
son glise; car  Paris, en vrit, hormis les jours d'enterrement,
l'glise n'est pas du tout catholique; on y va moins pour Dieu que
pour ses cratures. Voil pourquoi Dieu ne daigne pas s'y montrer. Je
croirais bien plus  l'action divine dans les glises de village, si
je croyais  quelque chose.

Sur ce mot, le cur dit les Grces. Aprs quoi on se leva pour aller
au salon. Mon cousin, puisque vous tes pris au trbuchet, vous allez
faire le whist.--Ma cousine, j'ai jur que j'obirais.--J'aime cette
rsignation; c'est dj un renoncement et je ne dsespre pas de votre
salut.

A onze heures, aprs avoir perdu trois francs cinquante centimes,
Octave, mu d'une pareille dveine, montait tout seul le grand
escalier pour aller se coucher. Il connaissait dj sa chambre.
C'tait la chambre d'honneur, une grande pice tendue de perse
ancienne o s'ennuyaient deux pastels, un monsieur et une dame du
temps de la Rgence, condamns  perptuit  faire ainsi bon mnage.
Octave soupira en les regardant. Ah! dit-il, s'ils descendaient de
leurs cadres, en voil deux qui me diraient le secret de la vie.

Des livres nouveaux et des gazettes varies parsemaient le guridon.
Naturellement Octave, qui avait quitt Paris depuis deux jours,
chercha des nouvelles de Paris.

Il avait dj entrelu trois ou quatre journaux quand il ouvrit la
croise pour respirer l'air vif et couter les rossignols, qu'il ne
connaissait que par ou-dire. Il n'entendit que le silence. Il ne
savait pas que les rossignols ne chantent qu'au printemps, les
paresseux! des tnors qui prennent neuf mois de cong!

Octave ressentit toutefois un vrai plaisir  se perdre dans cette
solitude immense qui ne l'avait jamais envahi. Ce parc, ces forts,
ces montagnes, ces horizons, ces toiles, toutes ces loquences
merveillaient son me. La nature a des attractions et des forces
qui dominent les plus rebelles. Octave comprit qu'il avait trop vcu
jusque-l dans le tourbillon parisien; il rva qu'il lui serait doux
et salutaire de se retremper dans ces luxuriantes valles de son pays
natal, qui sont comme un exemplaire du Paradis perdu.

Il y avait plus d'une heure qu'il tait  la fentre, abm dans ses
rveries, quand il vit passer au loin, sous les arbres, un homme tout
de noir habill, comme vous et moi.

Il s'imagina d'abord que c'tait le cur de la Roche l'pine qui
s'tait attard dans le parc, mais il vit bientt que l'homme tait
grand et souple. Et, d'ailleurs, son habit n'tait pas une soutane.

Il tait plus de minuit. Minuit! une heure incroyable dans les
provinces. Que pouvait faire  minuit cet homme dans le parc de
Champauvert?

Octave ne fut pas longtemps  adresser cette question indiscrte aux
toiles.

Une blanche vision lui apparut errant aussi sous les arbres et
marchant vers l'homme noir. C'est impossible! dit Octave avec une
fureur subite.

Il avait cru reconnatre Mlle de la Chastaigneraye.

Il passa ses mains sur ses yeux pour mieux voir. Il ne vit plus
rien. Il couta, il n'entendit que le bruissement des feuilles.
Allons, allons, allons, dit le duc de Parisis, je deviens fou ou
hallucin. Ce que c'est que de ne croire  rien!




XXXIV

LA MESSE DE DON JUAN


Le lendemain, quand Octave salua Genevive, elle lui remit le livre
d'Heures de sa tante Rgine. Votre salut est l, mais lisez toutes
les pages, lui dit-elle. Il tait dix heures et demie. M. de Parisis
et Mlle de la Chastaigneraye, suivis de la dame aux quatre-vingts
printemps et de Mlle de Moncenac, faisaient leur entre dans l'glise
de Champauvert. Tous les habitants du village se retournrent et
salurent comme si Dieu lui-mme ft entr.

Octave tait distrait: il lui semblait avoir vu Violette errer autour
du chteau. Pourquoi serait-elle venue? se demandait-il.

Dans la chapelle de la Vierge, Mlle de la Chastaigneraye s'agenouilla
devant une simple chaise rustique. Si vous voulez, mon cousin, vous
pouvez vous placer au banc d'honneur avec Mlle de Moncenac et Mme
Brigitte qui sont des orgueilleuses. Moi je trouve que la plus belle
place est la plus humble.

Octave se garda bien de quitter Genevive.

Il tenait  la main le livre d'Heures. Il voulait continuer la
conversation, mais elle lui dit: Mon cousin, ouvrez votre livre, si
ce n'est pour vous, que ce soit pour ma tante. Lisez la messe en son
souvenir, cela vous fera du bien.

Octave feuilleta le livre d'Heures.

C'tait un vieux missel  miniatures dignes d'un Muse de souverain ou
d'un Trsor d'glise. La calligraphie et les peintures taient dignes
de la plus belle priode du XVe sicle. On n'avait jamais t plus
hardi ni plus dlicat, on n'avait jamais traduit avec plus de charme
et plus d'onction les grandes pages de l'Evangile.

Octave tait tout  ce chef-d'oeuvre, quand un papier pli en quatre
s'chappa du livre d'Heures et tomba  ses pieds. Il n'appela pas le
suisse pour le ramasser, vous n'en doutez pas.

Son coeur battit, son oeil s'illumina; il s'imagina, je ne sais
pourquoi, que c'tait un billet de Genevive.

Elle tait si fantasque qu'elle avait voulu sans doute lui parler avec
toute la solennit de l'glise et du livre d'Heures, comme si Dieu
lui-mme et ainsi consacr ses paroles.

Genevive avait vu tomber le papier; tout en regardant dans son livre
de messe, elle ne perdait pas un seul des mouvements d'Octave.

Les femmes ont des yeux qui voient quand ils ne regardent pas.

Octave se demanda s'il ouvrirait ce pli. Qui sait s'il tait pour lui?
Il n'osait se tourner vers sa cousine, comme s'il et craint de voir
son motion. Car, enfin, si c'tait un billet d'elle!

Si c'tait le secret de ce coeur qui ne se dmasquait jamais!

Octave dplia  moiti le papier; cela fit du bruit. Il lui sembla
que Genevive le regardait. Il se tourna vers elle: leurs yeux se
rencontrrent. Il n'aimait pas  jouer au mystre: Vous avez vu,
Genevive?--Oui, j'ai vu un papier tomber du livre d'Heures, vous
l'avez ramass et vous ne l'avez pas lu.--Savez-vous pourquoi je ne
l'ai pas lu? C'est qu'il ne m'appartient pas.

--Vous vous trompez: N'est-il pas dans le livre d'Heures qui est bien
 vous?

Octave ne se fit pas prier.

Cette fois il tait convaincu qu'il allait trouver quelque charmante
surprise de Genevive.

Mais point. C'tait une autre surprise. Octave regarda Genevive d'un
air dsappoint.

Mlle de la Chastaigneraye prit une voix trs-douce: Si c'est
illisible, il ne faut pas en vouloir  ma tante, voyez-vous, car je
crois bien qu'elle a crit ceci  sa dernire heure.

Une motion subite remua Octave; il comprit qu'il avait sous les yeux
une des pages de sa destine.

M. de Parisis lut:

    Au nom du Pre, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. Que la
    volont de Dieu soit fate dans le monde, et la mienne dans ma
    famille.

    Ceci est mon testament.

    Reconnaissant que la meilleure part de ma fortune me vient des
    gnrosits de mon frre, M. Raoul de Parisis,  son retour du
    Prou.

    Voulant que le grand nom de Parisis ne puisse dchoir.

    Moi, dame Anglique-Rgine de Parisis, soussigne, je lgue toute
    ma fortune, telle qu'elle s'tend et se comporte: mes chteaux,
    mes terres, mes inscriptions de rentes, mes obligations de chemins
    de fer, mes meubles et bijoux,  mon cher neveu Jean-Octave de
    Parisis. Le priant de venir, ne ft-ce qu'une fois l'an,  mon
    tombeau, me faire les visites dont il m'a prive pendant ma vie.
    Mais je suis sre que si j'eusse t moins riche, il et t plus
    de mes amis.

    Au nom du Pre, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

    Au chteau de Champauvert, en mon lit de mort, le 4 aot 1867.

    RGINE DE PARISIS.

En relisant pour la seconde fois: _Au nom du Pre, du Fils, du
Saint-Esprit_, Octave de Parisis se signa et dit Ainsi ne soit-il
pas.--Ah! je me rjouis en Dieu, dit Genevive; la grce a touch Don
Juan, il vient de faire le signe de la croix: Satan est rconcili
avec Dieu.

Deux larmes brillaient dans les yeux de Genevive.

Parisis, qui n'avait pas pleur depuis bien longtemps, voulut cacher
deux larmes pareilles. Savez-vous pourquoi, Genevive, je viens de
remercier Dieu et de faire respectueusement ce signe d'adoration? Ce
n'est pas parce que j'ai vu le doigt de Dieu dans ce testament, c'est
parce que j'y ai vu le doigt de la plus noble et de la plus divine des
cratures, le doigt de Genevive de La Chastaigneraye.

Genevive voulut comprimer son motion. Je ne comprends pas, Octave.
Ce nom, qu'elle n'avait pas encore prononc en lui parlant, rsonna au
coeur de Parisis. Vous ne comprenez pas, Genevive. Vous ne voulez
pas avouer que vous comprenez; pour moi, je vois juste. Ce testament
n'exprime pas la volont de ma tante, il exprime la vtre. Voil
pourquoi je n'en veux pas.

Genevive reprit sa parole railleuse. Je vous remercie, monsieur,
vous devriez avoir plus de soumission pour ma volont, si c'est la
mienne.

Octave avait repli le testament et l'avait remis dans le livre
d'Heures. Voil, dit-il  Genevive en agrafant les fermoirs
d'argent.--Eh bien! monsieur, j'irai aujourd'hui mme le porter chez
le notaire.

Octave reprit le livre par un mouvement soudain. Genevive ne devina
pas ce qu'il voulait faire.

Une seconde fois il dplia le testament et baisa doucement la
signature de sa tante Rgine.

Puis le dchirant avec sa grce exquise: Voil mon dernier mot,
dit-il simplement.--Octave! qu'avez-vous fait? s'cria Genevive.

Il lui donna la moiti du testament et mit l'autre moiti dans le
livre d'Heures. Gardons ceci tous les deux pour nous prouver, ne
ft-ce qu' nous-mmes, que si la noblesse du coeur tait bannie de ce
monde, on la retrouverait chez les Parisis.

En ce moment, le cur de Champauvert chantait le _Pater Noster qui es
in coelis_.




XXXV

LE BOUQUET DE ROSES-TH


Quand la messe fut dite  l'glise de Champauvert, il se passa devant
le portail une scne imprvue qui vint tout  coup effacer les douces
motions qui avaient pris le coeur de M. Octave de Parisis et de Mlle
Genevive de la Chastaigneraye.

Tout le pays savait dj l'histoire du testament--je ne parle pas du
dernier;--puisque Mlle de La Chastaigneraye tait la lgataire, il
fallait bien manifester sa joie: les jeunes gens et les jeunes filles
avaient imagin, de lui tresser, avec des rameaux, des feuillages et
des fleurs, un petit palanquin ou plutt une chaise  porteurs de la
forme la plus rustique.

Huit paysannes, toutes vtues de blanc et couronnes de marguerites,
taient venues l, vers la fin de la messe, pour offrir des bouquets 
Genevive et pour la supplier de monter dans la chaise  porteurs.

Mlle de La Chastaigneraye prit gracieusement un magnifique bouquet
de roses-th que lui prsenta la plus jeune des paysannes, mais elle
refusa de monter.

Vous avez tort, ma cousine, lui dit Octave, vous allez dsesprer ces
braves gens.--Tant pis, mon cousin, rpondit Genevive en prenant le
bras d'Octave et en respirant le bouquet; songez bien que c'est aux
cinq millions de ma tante qu'on fait cette fte. Or, c'est vous qui
devriez monter dans cette maison rustique.

Et comme les jeunes filles insistaient, elle se tourna vers Mlle de
Moncenac et lui dit gravement que c'tait  elle  monter dans la
chaise  porteurs. Pourquoi?--Parce que vous tes vous-mme un
bouquet de ross.

Mlle de Moncenac tait trop simple pour s'imaginer qu'on pt railler
sa figure  prime-roses et sa robe  ramages. Elle monta sans se faire
prier dans la cabane de fleurs, trouvant tout simple que les huit
jeunes filles la portassent au chteau.

Quand on fut devant le vieux portail, Genevive demanda  Octave qu'il
voult bien l'autoriser  prendre sur la succession de sa tante Rgine
huit fois mille francs pour doter ces jeunes filles. Vous savez bien,
Genevive, que j'ai dchir le testament, vous savez bien que vous
tes matresse absolue de cette fortune; faites des dots  tout le
monde. Si un jour il ne vous reste plus de quoi vous faire une dot 
vous-mme, je viendrai peut-tre vous demander votre main.--Eh bien!
ce jour-l, mon cousin, je vous donnerai peut-tre ma main.

Genevive se sentit rougir et se cacha la figure dans son bouquet,
tout en le respirant encore avec ivresse.

Il lui sembla qu'elle respirait le bonheur dans les paroles d'Octave.

Le bonheur! Le bouquet lui tomba des mains. Octave qui la regardait,
vit la pleur se rpandre comme un nuage sur cette belle figure.
Octave! dit-elle en lui tendant la main, je me sens mourir.

Octave ne comprenait pas, mais il ne put empcher Genevive de tomber
foudroye. Oh! mon Dieu! s'cria Mlle de Moncenac, la voil morte!

Qui donc avait donn le bouquet de roses-th?




XXXVI

LE BOUQUET DE ROSES-TH ET LE POISON DES MDICIS


Mademoiselle de la Chastaigneraye qui n'avait pas voulu retourner au
chteau dans un palanquin, y fut porte dans les bras d'Octave.

Ce fut une rvolution tout autour d'elle; le cur et le mdecin
accoururent en mme temps: c'tait  qui sauverait son me, c'tait 
qui sauverait son corps.

Le cur n'avait que faire de toutes ses bndictions, parce que
Genevive tait une de ces pieuses cratures qui traversent le monde
comme une image de Dieu, exemple vivant de toutes les beauts et de
toutes les vertus.

Le mdecin pouvait-il sauver le corps? Le duc de Parisis lui dit qu'il
ne doutait pas qu'elle n'et respir dans un bouquet le poison subtil
des Mdicis, dont le secret s'est transmis dans quelques grandes
familles. Le mdecin secoua la tte d'un air de doute; mais comme
Octave insistait, il s'cria: Attendez donc! Je me souviens que par
Richelieu ou Mazarin j'ai le contrepoison; mais je crois encore que
Mlle de La Chastaigneraye est tout simplement vanouie.

La jeune fille tait couche sur une chaise longue devant une fentre
ouverte. L'air vif frappait son front et soulevait ses cheveux. Le
mdecin demeurait  la porte du chteau; il courut chez lui, aprs
avoir recommand  Octave de tenir toujours des sels sur les lvres de
Genevive.

Quand il revint, Genevive avait entr'ouvert les yeux; Octave la
soulevait dans ses bras, agenouill devant la chaise longue. Son me,
devenue une volont, avait-elle fait le miracle du contrepoison?
Non, sans doute. Genevive referma ses yeux et sembla retomber plus
profondment dans la mort.

On peindrait mal le dsespoir d'Octave; il regardait Mlle de La
Chastaigneraye, il regardait le mdecin avec des yeux dsols et
suppliants. Docteur! docteur! apportez-vous la vie!--A-t-elle parl?
demanda le mdecin.--Non; elle a entr'ouvert les yeux et les a
referms presque aussitt.--Elle m'a regarde, s'cria Mlle de
Moncenac en poussant des hurlements; je suis sre que c'tait pour me
dire adieu.

Le mdecin s'tait pench sur Mlle de La Chastaigneraye; il lui versa
dans la narine et sur la bouche une composition o dominaient le
chlore, le caf et le th. C'est tout simplement le contrepoison des
Orientaux, dit le mdecin. En mme temps il oignit les tempes d'une
liqueur blanche qui exhalait une forte odeur marine. La nature, donne
les poisons, la nature donne les contrepoisons. J'ai essay cette eau
sur une femme qui venait de mourir; l'action est telle, qu'elle a
remu la tte.

Comme le mdecin disait ces mots, Genevive rouvrit les yeux et tendit
les bras comme pour mieux respirer. La vie tait revenue. Je ne
comprends pas, dit-elle.

Une heure s'tait passe, elle se croyait encore sur le chemin de
l'glise; elle n'avait aucune conscience de son vanouissement. Elle
sembla touche de voir Octave  ses pieds, dans l'attitude de l'amour
et de la douleur; l'motion l'avait bris, il tait ple et dsol,
il ne savait pas si on triompherait du poison; car, pour lui, il ne
doutait pas du poison dans le bouquet de roses-th.

Il se rappelait que c'tait une jolie petite fille, toute blonde et
toute souriante, la plus jeune des paysannes, qui avait offert le
bouquet  Genevive. Mais ce n'tait pas cet enfant qui avait cueilli
les roses. Il donna l'ordre qu'on rechercht la petite fille. Que
s'est-il donc pass? demanda Genevive.--Vous avez respir ce bouquet
qui est l-bas, vous avez pli et vous vous tes trouve mal.--Bien
mal, sans doute, puisque je me sens mourir encore.--Voyons, voyons,
dit le mdecin, il faut vivre, il faut vouloir vivre, vous allez
marcher.--Jamais, dit Genevive anantie.

Octave comprit, comme le mdecin, que l'immobilit tait fatale. Bon
gr, mal gr, il fallut que Genevive essayt de se tenir debout,
appuye sur Octave et sur le mdecin, avec les larmes de Mlle de
Moncenac pour spectacle.

On avait amen la petite fille. Mon enfant, qui vous avait donn
ce bouquet?--Mais c'est un bouquet du chteau.--Qui donc l'a
cueilli?--Tout le monde.--Qui est-ce tout le monde?--Je ne sais pas,
on m'a dit que c'tait le plus joli bouquet et qu'il fallait me le
donner  moi, parce que j'tais la plus petite.--Qui vous a dit
cela?--Tout le monde.

Vainement on questionna l'enfant, elle ne rpondit pas autre chose.
Octave se promit bien de faire une enqute, mais il ne voulut pas
mettre la petite fille  la question.

Le souvenir de Violette, qu'il croyait avoir entrevue errant autour du
chteau, lui revint tout  coup. Oh mon Dieu! murmura-t-il. Mais il
dit aussitt: Non, ce n'est pas elle.

Cependant Mlle de La Chastaigneraye commenait  marcher toute seule;
sans doute elle trouvait bien doux de s'appuyer sur Octave, mais sa
pudeur s'tait rveille avant sa force; elle se dgagea du bras de
son cousin et alla s'appuyer  la fentre. Quel beau ciel, dit-elle
comme pour remercier Dieu.--Oui, dit le mdecin, est-il possible que
le ciel soit si pur et qu'il y ait des empoisonneurs sur la terre;
car vous l'avez chapp belle. Il y avait, je n'en doute pas, sur
le bouquet une poussire d'opium, d'acide prussique, de digitale
pourpre, de noix vomique et de cigu, que j'ai combattue par mon
antidote.

Le mdecin ne voulait pas qu'on s'imagint que ce ft un vanouissement.
Oui, dit Genevive, on avait voulu me faire mourir dans les roses; je
sais bien, moi, qui a donn ce bouquet; mais je serai comme la petite
fille, je dirai que c'est tout le monde.

Cependant le bouquet avait disparu. O sont donc ces roses! demanda
tout  coup Genevive.--Je ne sais pas, dit Octave; j'avais dit qu'on
apportt le bouquet ici, je ne le vois pas. Quelques minutes aprs,
on entendit un grand tumulte dans la cour de service; on criait au
secours, on pleurait tout haut. Qu'est-ce que cela? demanda Mlle de
La Chastaigneraye.--En voici bien d'une autre, dit le mdecin qui
remontait tout ple, en agitant le bouquet de roses.

Il se jeta sur un fauteuil. Parlez! parlez!--Comme je descendais, on
m'a dit? Accourez donc vite, voil Rose Dumont qui se trouve mal.
Elle se trouvait si mal qu'elle tait morte.--C'est impossible!--C'est
impossible, mais cela est. Et ce qui va bien plus tonner, c'est
qu'elle a t tue par le fameux bouquet de roses. Vous voyez bien
que les roses taient empoisonnes. Vous en tes revenue de loin,
mademoiselle. Figurez-vous que cette grosse bte-l s'est mise  rire
quand on lui a dit que vous tiez empoisonne par des roses. Elle
avait elle-mme rapport le bouquet. De si belles roses! s'est-elle
crie. Et elle a respir  plein nez et  pleine bouche, comme elle
et fait d'un panier de fraises. Cela n'a pas t long: quand je suis
descendu, on me l'a montre couche sur les dalles. Mais j'ai eu beau
faire, le sang est trop vif chez elle, le contrepoison n'a pu agir; il
tait trop tard.

Le mdecin avait dit tout cela en tenant  la main le bouquet de
roses. Octave le prit, arracha ce qui restait de papier et dnoua le
ruban rouge de Violette. Et comme il prenait les roses une  une,
Genevive lui dit: Est-ce que vous voulez les respirer aussi?--Non,
je cherche.--Vous imaginez-vous que vous allez trouver la carte de
celui ou de celle qui a envoy ces roses?--Il faudra pourtant savoir
d'o elles viennent.--On le saura, dit le mdecin. Ah! c'est un beau
cas pour la mdecine.--Chut! dit Genevive, gardez-vous bien de parler
de cela.--Quoi, mademoiselle, je ferais le silence sur un crime aussi
abominable!--Oui, vous ferez le silence; car je serais dsespre
que, hors des murs de ce chteau, on s'occupt de moi.--Mais,
mademoiselle....--Mon cher docteur, vous m'avez sauv la vie, n'est-ce
pas?--Eh bien ... oui, je vous ai sauv la vie.--Achevez votre oeuvre;
n'oubliez pas que vous me ferez mourir de chagrin s'il y a un procs
criminel.

Le mdecin serra la main de Genevive et sembla lui promettre, en ne
disant plus un mot, qu'il ne parlerait pas de l'empoisonnement.

Octave avait parpill toutes les roses. Le mdecin les ramassa en
disant: Vous me permettrez au moins, pour mon amour de l'tude,
d'emporter le bouquet, cela paiera ma visite de ce matin.

Le mdecin runit les roses et les emporta, sans oublier le ruban
rouge. Eh bien! dit Mlle de La Chastaigneraye  M. de Parisis quand
ils furent seuls, que pensez-vous de cela?--Je pense, ma cousine,
qu'il n'en faut rien penser du tout.




XXXVII

L'ADIEU DE VIOLETTE


Or que se passait-il hors de l'glise?

Violette ne s'tait pas console avec le grand d'Espagne des
volageries d'Octave; elle avait beau comprimer son coeur, le premier
amour tait l qui parlait haut. Un instant, quand elle s'tait jete
dans la vie d'aventures, elle avait espr oublier le duc de Parisis;
mais cette fatale image tait revenue plus despotique que jamais,
s'imposant par toutes les fascinations. Elle voulait devenir une femme
forte; mais elle avait beau mettre tous les masques qui cachent le
coeur, la pauvre petite Violette se rveillait toujours tendre et
douce. Aussi c'tait piti de lui voir jouer la haute comdie des
coquines.

A peine Octave tait-il parti pour Parisis, qu'elle fut prise d'un
grand dsespoir pour s'tre venge  Dieppe. Puisqu'il s'tait affich
avec elle, c'est qu'il l'aimait. Elle aurait d se rsigner  ses
fantaisies. Elle ne doutait pas qu'en reprenant sa douceur des
premiers jours, elle ne reconqut son amant.

Elle alla pour le voir  son htel le soir mme de son dpart. Un des
domestiques d'Octave, qui voulait du bien  Violette et qui croyait
que son matre s'ennuyait  Parisis, lui conseilla d'aller le
retrouver au chteau, o sans doute il serait ravi de la voir arriver.
Rien n'est impossible  une femme amoureuse: elle partit pour Parisis
le jour o l'on faisait  Champauvert la lecture des testaments.

La Bourgogne tait le pays de sa mre; mais Violette n'y tait pas
alle depuis sa naissance. Elle avait plus d'une fois dit  Octave:
Nous sommes du mme pays, comme si cela dt la rapprocher encore de
lui.

Le hasard, qui fait bien les choses, la mit nez  nez,  une table
d'htellerie  Tonnerre, au Lion-d'Or, avec Mme de Portien, qui dnait
l pour n'avoir pas voulu dner avec Genevive de La Chastaigneraye et
Octave de Parisis.

Quoique Mme de Portien n'et pas une figure sympathique, il restait
dans son air je ne sais quoi de la femme de race qui plut Violette. On
verra bientt que ces deux femmes devaient fatalement se rencontrer.

Mme de Portien tait encore tout  la fureur qui l'avait prise au
dernier testament lu. Aussi, ne regardant qu'en elle-mme, ce fut 
peine si elle avait entrevu Violette.

La jeune fille avait eu le bon esprit de revtir un simple costume de
voyage comme toutes les femmes du monde qui vont aux eaux, si bien
qu'on ne pouvait s'imaginer que ce ft une femme galante. On sait que
Mlle Violette de Parme avait une figure potique qui et t partout
une lettre de recommandation, mme dans le meilleur monde, quand elle
ne se barbouillait pas trop la figure de poudre de riz.

Comme il n'y avait ce jour-l que des hommes attabls dans la salle
 manger, elle se hasarda  parler  Mme de Portien. Le chteau de
Parisis, madame, est-il bien loin de Tonnerre?

Mme de Portien leva la tte avec la plus vive curiosit et dvisagea
Violette. Vous allez  Parisis, mademoiselle?--Peut-tre, madame.
Violette avait rougi comme la Violette d'autrefois. Eh bien! madame,
vous ne trouverez pas M. de Parisis.

Mme de Portien avait dit tour  tour _mademoiselle_ et _madame_ comme
et fait un juge d'instruction. Il est donc dj reparti pour Paris?
demanda Violette.--Non, mademoiselle; mais il est en train de se
marier au chteau de Champauvert. Cette fois, Violette plit. Ah!
dit-elle simplement, je ne savais pas cela. Mme de Portien vit bien
qu'elle avait port un coup  Violette. Ce lui fut une grande joie;
il lui sembla doux de faire souffrir son prochain comme elle-mme:
c'tait son pain quotidien. Mme quand elle tait heureuse, tout le
monde tait malheureux autour d'elle.

De tous les Parisis, Mme de Portien tait indigne de ce beau nom. Sa
mre, une soeur du duc Raoul de Parisis, avait pous le comte de
Pernan et n'avait eu qu'une fille: aussi Edwige avait bientt domin
la maison avec les caprices violents d'une nature rebelle.

Elle avait mal commenc. A seize ans, aprs une aventure avec le
vicomte d'Arse, elle allait  Paris avec sa femme de chambre pour
accoucher d'un enfant anonyme qu'elle ne voulut pas revoir, moins dans
l'horreur de sa faute que par l'absence d'entrailles. A dix-sept ans,
elle avait fui le chteau natal avec un aventurier qui avait dirig un
thtre  Lyon et qui tait venu prs de Parisis voir un oncle cur,
dont il esprait quelque argent. On ne dira pas cette vulgaire
histoire d'un enlvement qui ne se fit que par une brutale passion o
l'amour ne se montra pas. Au bout de quelque temps, le cur arrangea
tout. On aima mieux le dshonneur d'une msalliance que le dshonneur
d'une aventure. On espra tout sauver: on perdit tout. Thodore
Portion, qui signait Thodore de Portien, avait commenc par entamer
la dot, mme avant la crmonie; il continua de plus belle, jusqu'au
jour o la marie se retourna contre lui pour dfendre son bien, car
elle tait ne avare; enfant, elle vendait ses poupes pour avoir de
l'argent; jeune fille, elle volait les jetons du jeu; bien mieux, elle
volait les pauvres: quand sa grand'mre, la duchesse de Parisis, qui
tait aussi la grand'mre d'Octave, volilait qu'une aumne arrivt
 son adresse, il ne fallait pas qu'elle passt par ses mains dj
souilles. Quand Thodore Portien trouva une femme rebelle devant
son coffre-fort, il s'imagina qu'il tait sur la scne et parla
mlodramatiquement; il menaa de se faire dclarer en faillite; le
coffre-fort tint bon. Il montra un poignard; mais la femme tait  la
hauteur du mari: elle saisit le poignard et le leva sur lui; il y eut
une lutte horrible qui retentit jusque dans les journaux du temps. On
se spara, puis on se reprit: il y a des amours qui ne vivent que dans
les injures de la honte et du crime; il y a les volupts du dsespoir.
On se spara encore; cette fois, le tribunal parla. Quand les biens
furent  l'abri, l'horrible femme livra encore son corps. Thodore
Portien jouait le rle de ce marquis de la cour de Louis XV qui
ne venait voir sa femme que moyennant cent pistoles, et qui ne se
dbottait pas si le souper n'tait pas bon.

Mais la vraie passion de la Portien, c'tait la passion de l'or. Elle
achetait les faveurs de son mari: elle et vendu les siennes si elle
se ft trouve sur un tout autre thtre; mais elle vivait trs
oublie dans une petite terre qui lui restait de sa dot,  quelques
lieues de Parisis, convoitant sa part d'hritage dans la fortune de
Mlle Rgine de Parisis, et se promettait bien, ds qu'elle aurait
un bon million, d'aller jouir de son reste  Paris. Sa tante Rgine
n'avait que quelques annes plus qu'elle, mais elle semblait lui
promettre, par sa pleur maladive, de mourir bientt.

Voil quelle tait Mme de Portien quand mourut Mlle Rgine de Parisis.
A l'heure de la mort, elle alla s'installer au chteau comme pour
veiller sur son bien. On n'a peut-tre pas oubli les deux mots
dits par Genevive  Octave pendant la lecture des testaments: _Le
croiriez-vous? Cette nuit ... mais je ne veux rien dire...._ Or, que
s'tait-il pass cette nuit-l? Pendant que tout le monde dormait au
chteau, une vraie nuit de repos aprs tant de nuits d'anxit et de
fatigue, Mme de Portien, tourmente par le bruit des testaments,
avait pntr  pas de loup dans la chambre de la morte; et l, dans
l'horrible silence des mauvaises penses et des mauvaises actions,
elle avait forc un petit secrtaire en bois de rose o sa tante
crivait et cachait ses secrets. Qu'avait-elle trouv? des brouillons
de lettres et des brouillons de testaments. Elle avait lu rapidement.
Elle dsesprait de mettre la main sur autre chose, quand un pli
cachet lui apparut avec sa cire rouge: elle le saisit, ne doutant pas
qu'elle ne tnt sa ruine ou sa fortune.

Genevive, qui ne dormait pas non plus cette nuit-l, mais qui sans
doute ne pensait pas au testament, avait suivi sa cousine avec
curiosit; elle avait tout vu, parce qu'elle avait pu se cacher sous
la portire du cabinet de toilette. Elle ne fut pas peu surprise de
l'trange expression de cette figure domine par une ide maudite;
mais elle fut bien plus surprise encore quand Mme de Portien, aprs
avoir lu le pli cachet, regarda autour d'elle et l'alluma  la
bougie. Mlle de La Chastaigneraye s'enfuit effraye; elle alla se
cacher comme si elle et t atteinte elle-mme par cette souillure
d'une personne de sa famille. Mme de Portien avait brl un testament
qui la dshritait, mais un testament dj ancien.

Ce sacrilge n'avait pas empch l'horrible femme de subir le dshrit.
On comprend dans quelles ides de sourde fureur et de sourde vengeance
elle s'tait loigne du chteau de Champauvert.

Elle ne doutait pas que Genevive ne devnt bientt la duchesse de
Parisis; elle se voyait non seulement bannie de la fortune, mais
bannie de la famille. Elle enrageait de voir s'vanouir ses dernires
esprances; le rle qu'elle voulait jouer  Paris, elle ne le jouerait
pas; les paysans au milieu desquels elle vivait ne manqueraient pas de
se moquer d'elle, elle ne voyait plus sur son chemin que des avanies;
elle avait sem le mal, elle ne recueillerait plus que le mal.

Toutes ces ides lui traversaient la tte, quand Violette, qui dnait
 ct d'elle dans l'htellerie de Tonnerre, lui adressa cette
question: _Le chteau de Parisis est-il bien loin de Tonnerre?_

Mme de Portien interrogea Violette, comme si elle avait sous la main,
par un hasard providentiel--les coquins et les coquines mettent la
Providence partout--comme si elle avait sous la main un instrument
de vengeance: elle avait devin tout de suite que Violette tait une
matresse d'Octave de Parisis.

Les amoureux et les amoureuses aiment  jaser quand on parle  leur
coeur. Violette ne vit dans Mme de Portien qu'une femme curieuse, car
celle-ci ne dmasquait jamais ses batteries. Vous l'aimez donc bien,
ce mauvais sujet? demanda Mme de Portien.--Oui, 'a t mon bonheur et
mon malheur, dit ingnument Violette. Mais que voulez-vous! on n'en
meurt pas, puisque je ne suis pas morte. On dit qu'on se console parce
que la vie est un perptuel chagrin. Se consoler, c'est souffrir
ailleurs. Moi je me consolerai en pensant au bonheur d'Octave.--Ah!
vous n'tes pas vaillante! s'cria Mme de Portien, emporte plus
qu'elle ne voulait. Vous n'aimez pas les batailles de femmes; vous ne
voulez pas lutter contre Mlle de La Chastaigneraye.--Non, je veux
que M. de Parisis soit heureux.--Qui vous dit qu'il sera heureux?
Genevive est une trange fille qui fera le malheur du duc.--Vous la
connaissez donc?--Un peu: mais elle est si singulire qu'elle ne se
connat pas elle-mme. Ah! si j'tais comme vous, belle et jeune, je
ne voudrais pas que mon amant m'chappt. C'est lche de rendre les
armes avant le combat.

En ce moment, une fille de l'auberge apporta un magnifique bouquet de
roses-th, qu'elle venait de cueillir dans le jardin voisin; les
roses de Tonnerre sont renommes comme les roses de Provins. La fille
d'auberge prsenta le bouquet  Mme de Portien. Non, dit Mme de
Portien, dans la peur de donner cent sous  cette fille. Offrez cela 
mademoiselle.

La fille d'auberge se tourna vers Violette, qui lui donna un louis
Ah! les belles fleurs! dit Violette. Elle les admirait et les
respirait. Quand une ide traversa son coeur et le fit battre.
Madame, dit-elle en se retournant vers Mme de Portien, savez-vous
quel sera le dernier mot de ma passion pour M. de Parisis? Ce sera ce
bouquet.--Comment cela?--Je vais le lui envoyer avec une prire, une
prire de l'offrir  Mlle de La Chastaigneraye.--Ce sera votre
cadeau de noces?--Oui, et jamais elle n'entendra parler de
moi.--Jamais?--Jamais! jamais! jamais!

Une ide traversa aussi le coeur de Mme de Portien. Elle avait sa
vengeance: Eh bien, mademoiselle, dit-elle, donnez ce bouquet  ce
gamin qui joue l du violon: dans deux heures, il sera dans les mains
du duc de Parisis.--Madame, je vous remercie!

Violette crivit ce simple mot  Octave:

    Mon ami, j'tais revenue  vous; mais je sais tout. Adieu, nous
    ne nous reverrons pas. Gardez-moi une bonne pense, comme je
    garderai de vous mon plus cher souvenir. Nous sommes morts l'un
    pour l'autre, ne profanons jamais nos tombeaux.

    VIOLETTE.

Mme de Portien avait appel le petit joueur de violon: Tu vas aller
porter ce bouquet au chteau de Champauvert, o je t'ai rencontr
hier. Tu seras bien pay, mais pars tout de suite.

Violette avait demand du papier blanc pour envelopper le bouquet.
Aprs l'avoir bais une dernire fois, elle noua la tige avec un ruban
rouge qu'elle prit dans ses cheveux. Il aimait tant mes cheveux!
dit-elle avec un soupir.

On vint avertir les voyageurs que le train de Paris allait partir:
Violette pensa que ce qu'elle avait de mieux  faire c'tait de
rebrousser chemin. Elle se hta de mettre son chapeau, elle serra
affectueusement la main sche, et crochue de Mme de Portien, elle donna
un autre louis  son petit ambassadeur en guenilles, et elle sauta
dans l'omnibus qui conduisait au chemin de fer.

Or, Violette manqua le train. Elle rentra  Tonnerre, repassa par
l'htel, tout en se demandant ce qu'elle allait faire jusqu'au train
de nuit. Si je pouvais voir Octave! se demanda-t-elle.

Le silence et l'ennui de la province jettent les amoureux de Paris
plus loin dans la passion, parce qu'ils sont tout  eux-mmes.

Violette demanda s'il y avait de bons chevaux  l'htel. Naturellement
on lui rpondit qu'on pouvait atteler  une calche les deux meilleurs
chevaux du dpartement. Elle parla de Champauvert: on lui promit qu'en
moins de deux heures elle serait l.

Il tait trop tard. Mais comme cette ide de revoir Octave l'avait
envahie, elle dcida qu'elle irait le lendemain  la premire heure
 Champauvert.

Quand Octave se leva le dimanche matin, comment ne vit-il pas Violette
qui rdait dans la campagne, les yeux sur le parc?

Pour elle, elle l'aperut qui fumait sur le perron. A quoi pensait-il?
Il semblait rver. Elle se demanda si son souvenir ne passait pas dans
son me. Elle eut envie de sauter par-dessus les haies pour aller dans
ses bras! Est-ce possible! se dit-elle. C'est lui et c'est moi! En
une demi-minute je pourrais l'embrasser et pourtant je reste cloue
ici.... Mais cette jeune fille viendrait, je ne veux pas la voir....

Octave descendit dans le parc. Violette se rapprocha de la clture.
S'il se ft approch, sans doute elle et cri:--_Octave, c'est moi!_

Comme il tournait la tte de son ct, elle s'imagina qu'il l'avait
vue, mais il s'enfona sous les marronniers. C'est trange, dit-il,
je pensais  Violette et cette femme qui passe l-bas me la rappelle
un peu.

Si Violette et t devant le parc de Parisis, certes elle et
franchi la haie; mais elle se voyait devant le chteau de Mlle de La
Chastaigneraye: elle ne se hasarda pas. Non, dit-elle, je ne suis ici
ni chez moi ni chez lui.

Elle sentit que plus elle s'tait rapproche d'Octave, plus elle
tait loin de son amant. Elle se dcida  regagner sa calche qui
l'attendait  quelque distance du village. Elle tait venue jusqu'au
parc par des sentiers dtourns; en s'en retournant, elle se hasarda
un peu plus et voulut mme entrer  l'glise. Ce fut alors qu'elle vit
apparatre M. de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye, suivis de Mlle
de Moncenac et de Mme Brigitte. Ils allaient tous  la messe.

Violette tait masque par le bouquet d'arbres de la place publique;
mais elle vit bien l'expression amoureuse d'Octave et de Genevive.
Puisqu'ils sont heureux, dit-elle tristement, je m'en vais.

Elle ne fut pas surprise,  cet instant, quand elle vit passer
des jeunes paysannes qui prparaient une ovation  Mlle de La
Chastaigneraye  sa sortie de l'glise. On vint faire la rptition
sous les arbres. C'tait une vraie comdie. Quoiqu'elle se ft un peu
loigne, Violette comprit bien de quoi il tait question. Elle fut
plus surprise encore quand on apporta du chteau son bouquet de
roses-th. On le plaa sur la corbeille de fleurs qu'on devait offrir
 la chtelaine, selon l'usage antique et solennel.

Elle avait reconnu son bouquet  son ruban rouge. Pourquoi, le
bouquet, qui devait arriver le samedi soir  Champauvert, n'tait-il
arriv que le dimanche matin?

Toutes les jeunes filles, moins une, entrrent dans l'glise. Celle
qui resta sous les arbres devait veiller  la corbeille et aux
couronnes de marguerites destines  les coiffer toutes quand elles
feraient cortge  Genevive.

Violette ne craignait plus d'tre vue par Octave. D'ailleurs sa
douleur l'aveuglait. Elle s'avana vers la paysanne, quand celle-ci,
qui croyait que c'tait une nouvelle venue au chteau, qui allait
veiller  son tour sous la moisson de roses, courut chez une voisine
pour chercher du fil et une aiguille.

Violette s'approcha d'autant plus et regarda ses roses-th. Eh bien!
dit-elle, voil un bouquet qui ne s'est pas tromp d'adresse. Elle
entr'ouvrit l'enveloppe de papier: Elles sont aussi fraches qu'hier,
ces roses-th!

Elle saisit le bouquet avec un sentiment de jalousie et reprit sa
lettre d'adieu  Octave. A quoi bon cette lettre? dit-elle; j'ai
voulu donner mon bouquet  la marie, pourquoi rappeler mon nom 
Octave!

Elle mit la lettre dans sa poche et repartit pour Tonnerre. Cinq
minutes aprs, comme elle pleurait et prenait son flacon, la lettre
tomba de sa poche et s'envola sans qu'elle y prt garde.

Le soir, elle dnait avec le prince Rio: Comme vous tes gaie! lui
dit-il.--Je le crois bien, rpondit-elle en clatant de rire, pour
cacher ses larmes, mon ex-amant se marie!




XXXVIII

LES DIX MILLIONS


Il fallait quelques jours pour que Mlle de La Chastaigneraye reprt
ses forces. Ds qu'elle fut sur pied, elle voulut rcompenser les
paysannes de son cortge du dimanche. Chacune des jeunes filles, y
compris la petite fille qui avait prsent le bouquet, reut deux
mille cinq cents francs en or des mains de Mlle de La Chastaigneraye.
Ce n'taient que larmes et bndictions. Dieu a mis la joie si prs
des larmes, que la joie pleure toujours, si c'est la joie du coeur.

Huit jours s'taient passs; la figure de Mlle Rgine de Parisis
tait dj bien loin. Un vnement fait ombre  un vnement. Les
funrailles de la jeune Rose Dumont mirent au second plan celles de
la vieille chtelaine de Champauvert. M. de Parisis et Mlle de La
Chastaigneraye parlaient encore de leur tante, mais ils parlaient bien
plus du mystrieux bouquet.

Le procureur imprial, sur une lettre du mdecin et sur la rumeur
publique, tait venu commencer une enqute; mais Octave et Genevive
l'avaient suppli de faire l'oubli, tant ils avaient l'effroi d'un
procs en cour d'assises, qui viendrait les mettre en spectacle. Selon
Mlle de La Chastaigneraye, le bouquet n'tait pas empoisonn, il
y avait de l'orage ce jour-l, elle n'avait subi qu'un simple
vanouissement. Rose Dumont tait morte, il est vrai, aprs
avoir respir le bouquet; mais cette fille tait sujette aux
tourdissements, le sang la tourmentait, elle dormait toujours. M.
de Parisis appuya les raisonnements de sa cousine; c'tait un pieux
mensonge qui pouvait sauver un coupable n'ayant pas la conscience
du crime et qui devait leur pargner  eux beaucoup d'ennuis; sans
compter qu'il avait bien, lui aussi, ses ides sur l'origine du crime
et qu'il et t dsol que la lumire se ft.

Le procureur imprial parut dcid  ne pas suivre l'enqute,
quoiqu'elle ft dj ordonne.

Cependant Octave devait partir le dimanche matin; ses chevaux
l'attendaient tout attels et tout impatients. Il avait pris en
s'veillant une tasse de chocolat, il comptait djeuner  Parisis;
mais il tait dj midi, et il resta bien volontiers  djeuner 
Champauvert, sur une simple prire de Genevive,  l'heure des adieux.
Ce n'est pas tout, mon cousin, vous dnerez encore avec moi; ce soir,
vous vous en irez par le clair de lune.

Octave se fit rapidement cette question: Pourquoi Genevive veut-elle
me retenir  dner, et pourquoi me donne-t-elle aprs cela la clef
des champs par le clair de lune? Et il se rpondit: C'est peut-tre
parce qu'elle s'imagine que je m'ennuie. Mais la jalousie et
l'inquitude taient rentres dans son me. Le clair de lune lui avait
rappel les visions sous les arbres du parc: l'homme noir et la femme
blanche, la premire nuit de son sjour  Champauvert. Eh bien! ma
chre Genevive, je vais vous prouver que je vous aime bien: je ne
partirai que demain pour Parisis.

Il fut impossible  Octave de bien lire dans l'expression qui se
rpandit sur la figure de sa cousine. Connaissez donc les femmes,
murmura-t-il, tudiez-les pendant dix ans, soyez don Juan et
La Rochefoucauld, pour vous trouver tout d'un coup devant des
hiroglyphes comme celui-l.

On tait au dessert, on passait les plus beaux fruits: des pches qui
riaient  toutes les gourmandises, des raisins qui donnaient soif 
toutes les lvres. Mesdames, dit Mlle de La Chastaigneraye  Mme
Brigitte et  Mlle de Moncenac, vous vous imaginez peut-tre que
depuis le testament lu il y a huit jours, ce sont l des fruits de mon
jardin? Eh bien! ce sont des fruits du jardin de M. Octave de Parisis,
car il y a un autre testament.--C'est une plaisanterie! dit Octave.
Et se tournant vers Genevive: Ma cousine, si vous reparlez de cela,
je vais redemander mes chevaux.

On ne s'tait jamais si bien disput  qui n'aurait pas dix millions.

Dans l'aprs-midi, M. de Parisis, Mlle de La Chastaigneraye et Mlle de
Moncenac montrent  cheval pour parcourir la fort.

Octave tait merveill de voir Genevive en amazone; jamais la beaut
hraldique ne s'tait plus firement dessine sous les vertes ramures;
son cheval lui-mme avait des airs hautains, comme s'il et compris
que Mlle de La Chastaigneraye avait toute la majest d'une reine.
En revanche, jamais depuis qu'il y a des amazones, on n'avait vu de
caricature pareille  Mlle de Moncenac, d'autant plus qu'elle avait
revtu une amazone bleu de roi, qui criait encore plus aux yeux avec
les tons ardents de la figure. Octave avait comme toujours son grand
air, sa dsinvolture et son sourire ddaigneux.

A la Croix-des-Dames, le cheval de Mlle de Moncenac prit peur et la
jeta fort galamment dans un foss. Elle tait trop ronde et trop dodue
pour se rien casser. Octave la ramassa et la replanta sur son cheval
comme si de rien n'tait. Mais encore un peu il la replantait sans
dessus dessous.

A cela prs, d'ailleurs, la promenade fut charmante. Il est inutile de
vous dire que Parisis posa bien des points d'interrogation devant
les nigmes de son sphinx aux yeux noirs. Mais plus il cherchait la
lumire dans ce coeur aux abmes, plus la jeune fille plongeait dans
les tnbres; elle mettait tous les masques. Tantt profonde, tantt
insouciante; hasardant un mot de philosophie aprs avoir jet un mot
naf; montrant tour  tour des nuages et des clarts sur son front;
disant de l'air du monde le plus simple: Je ne sais rien, tout en
jetant un regard plein d'loquence muette. Ma cousine, dit tout 
coup Octave, est-ce que vous aimez aussi les promenades nocturnes au
clair de la lune?--Oui et non, mon cousin. J'obis toujours  mes
inspirations, pourtant je vous avoue que je ne suis pas lunatique le
moins du monde.--Avez-vous peur la nuit?--Jamais. Si j'avais peur,
est-ce que je resterais dans ce chteau, habit par les ombres
errantes comme tous les vieux chteaux?--Vous croyez aux revenants?
--Oui et non. Je crois que les mes gardent encore longtemps la figure
insaisissable des corps. Voil pourquoi on les appelle des ombres.
Mais je vous avoue que je n'en ai jamais vu.

Octave n'osa pas insister sur ses visions du parc. Il savait bien
d'ailleurs que ce n'tait pas des ombres.

Le dner fut gai pour un dner de deuil; la jeunesse s'accuse toujours
et triomphe de tout. Les paysans, d'ailleurs, n'en avaient pas fini
avec leurs surprises. Le violon, la flte et le hautbois, amour
insens des quadrilles rustiques, vinrent, au dessert, marier leurs
sons harmonieux. Jamais pareil trio n'avait offens les oreilles des
gens qui aiment la musique; Mlle de Moncenac elle-mme demandait grce
tout en clatant de rire.

On prit le caf sur le perron du jardin, o l'on eut la visite du cur
de La Roche-l'pine, accompagn cette fois du cur de Champauvert.

La conversation n'en fut pas beaucoup plus catholique; on raconta des
histoires de paysans pour prouver que les sept pchs capitaux ont
trouv chez eux bon logis  pied et  cheval. A force d'habiller et de
raviver les vices, la civilisation les transforme jusqu' en faire des
vertus; c'est dans la paix de l'innocence des champs qu'on retrouve le
pch dans toute sa force brutale.

Le cur de La Roche-L'pine offrit du caf au cur de Champauvert,
sachant bien que son compagnon refuserait. Vous n'y perdrez rien,
dit-il  Mlle de La Chastaigneraye, car j'en prendrai deux tasses.

On parla des dots faites si gracieusement aux huit paysannes.
Vont-elles se marier? demanda Mlle de Moncenac.--Si elles vont se
marier! s'cria le cur de La Roche-L'pine qui avait le mot pour
rire, je le crois bien, et plutt deux fois qu'une.--Oh! monsieur le
cur! dit Genevive avec quelque dignit, mais sans bgueulerie.--Que
voulez-vous, mademoiselle, c'est aujourd'hui dimanche.--Je suis sr,
dit Octave, qu' cette heure ces demoiselles ont autant de prtendants
que ceux de Pnlope, sans compter Ulysse.--Mon cousin, mon cousin, je
vous rappelle  l'ordre.--Eh bien, ma cousine, je suppose qu'on danse
dj devant l'glise. Voulez-vous venir voir danser vos vingt mille
francs?

Octave alluma un cigare et alla jusque devant l'glise pour voir
danser les filles et les garons. Les huit jeunes filles s'taient
encore habilles en blanc pour aller  la messe et pour venir
remercier Mlle de La Chastaigneraye. Sur le prau, elles n'taient pas
tout  fait aussi blanches que le matin. Comme M. de Parisis l'avait
dit, elles taient assaillies, assiges, prises d'assaut, chacune
avait une lgion d'adorateurs, d'autant plus qu'on rpandait le bruit
que le jour du mariage Mlle de La Chastaigneraye en ferait bien
d'autres.

C'tait comique et odieux. Huit poignes d'or avaient mis le feu aux
quatre coins du village. La veille, les pauvres filles avaient  peine
un amoureux, qui leur parlait du haut de sa faulx ou de sa
fourche; maintenant, on leur dbitait les compliments les plus
invraisemblables, sans oublier la phrase sacramentelle: Ce que je
vous en dis n'est pas pour votre argent.

On prit le th au chteau  dix heures, et on se retira  onze heures,
comme la veille. Vous pensez bien que Parisis ne tarda pas  se mettre
 la fentre. Aprs une demi-heure d'attente, il jugea qu'il avait eu
tort de se montrer: il pouvait effaroucher Romo et Juliette. Il avait
teint les bougies, mais on pouvait le voir. Il ferma prudemment sa
croise et se mit en spectacle derrire le rideau.

Il rflchit bientt qu'il n'tait pas bien digne de lui d'pier les
mystres du chteau de Champauvert. Ce ne sont pas les mystres
d'Udolphe, mais ils n'en sont que plus sacrs. Et il se retira
hroquement de son embuscade. Aprs tout, dit-il, cela ne me regarde
pas, Mlle de La Chastaigneraye est bien libre d'tre folle comme
toutes les femmes; elle n'est ni ma matresse ni ma fiance; qu'elle
ait ou qu'elle n'ait pas cinq millions, elle n'en est pas moins libre
de ses actions; elle est belle, elle a vingt ans: qui peut rpondre de
son coeur, mme dans les solitudes de la Bourgogne? Qui sait s'il
n'y a pas dans quelque villa voisine un gentilhomme campagnard ou un
Parisien attard qui travaille ses embches?

Et tout en se prouvant qu'il n'avait pas le droit de regarder par la
fentre, Parisis souleva le rideau. Il ne vit rien sous les arbres
doucement agits par les brises dj fraches. Il allait laisser
tomber le rideau; mais minuit sonna, la curiosit retint sa main.

Tout  coup, au loin, au del de la pice d'eau, voil que la vision
blanche apparat. Quand je dis la vision blanche, je ne veux pas
faire croire que c'tait une ombre, c'tait bien une vraie femme qui
marchait. Mais pourquoi cette dame blanche comme  l'Opra-Comique?
demandera-t-on. Je n'en sais rien. Peut-tre celle qui la portait
voulait-elle faire croire  une vision. Sans doute, dit Octave avec
un mouvement de fureur, le monsieur tout noir n'est pas loin...

Il faillit arracher le rideau quand il vit le monsieur noir aller  la
rencontre de la dame blanche. Je comprends pourquoi Genevive m'avait
conseill de partir  la brune.

Octave ralluma ses bougies comme s'il lui ft impossible de prendre
un parti sans y bien voir. Avant de rflchir, il sonna, tout en se
disant sans doute que tout le monde tait couch, moins les amoureux
du parc. A sa grande surprise, un petit groom qui vivait toujours dans
le vestibule, jouant  la toupie ou faisant des caricatures, vnt lui
demander ses ordres. Mlle de La Chastaigneraye dort-elle? lui demanda
Octave en le regardant dans les yeux.--Comment monsieur veut-il que je
sache cela, puisque mademoiselle ne me dit ni bonjour ni bonsoir?

Octave s'aperut seulement alors qu'il jouait un rle indigne.
Va-t'en, dit-il au groom. Je voulais prier Mlle de La Chastaigneraye
de me prter un livre si elle ne dormait pas encore.

Le groom disparut. Quelques minutes aprs, une fille de chambre, 
peine habille, apportait  Octave quelques volumes dpareills.
Est-ce cela, monsieur le duc?--Oui, dit-il sans regarder. Ce gamin a
eu tort de vous parler. Peut-tre aura-t-il rveill ma cousine?--Oh!
monsieur le duc, Mlle Genevive ne dort pas si tt.--Comment! 
minuit?--Vous savez, monsieur le duc, comment on vit ici: mademoiselle
est si fantasque!

Ce mot avait chapp  la fille de chambre: elle frmit d'en avoir
trop dit, et s'loigna tout en rajustant ses jupes. C'tait une belle
crature qui ne demandait qu' jaser; elle avait jug, sur le rapport
du groom, que puisque M. de Parisis ne dormait pas, c'est qu'il
s'ennuyait; elle avait pens aux fortunes rapides que font les femmes
de chambre dans leurs rencontres nocturnes avec les beaux messieurs de
Paris: elle tait apparue dans un dshabill fort voluptueux. Ma foi,
elle est fort jolie. dit Octave. Un peu plus il la rappelait; il
trouvait que les femmes sont trois fois femmes quand elles sortent du
bal et quand elles sortent du lit; c'est le moment o la force du sang
leur donne un magntisme irrsistible. Octave tait trop de l'cole
de don Juan pour ddaigner une femme sous prtexte que c'tait une
servante. Il n'avait donc pas plus de prjugs que lord Byron. Mais
tout  sa jalousie, il se contenta de lui crier: Mademoiselle, allez
rveiller mes gens.

Octave alluma le cigare de la colre et descendit lui-mme. Quand il
ordonnait, ses gens n'y allaient pas de main morte; sous ses yeux, il
fallait que tout se ft  la minute. En moins d'un quart d'heure,
ses chevaux furent  la voiture. Il s'tait imagin que Mlle de La
Chastaigneraye, avertie par la femme de chambre ou par le groom,
viendrait s'opposer  son dpart, ou tout au moins lui dire adieu.
Mais elle ne parut pas.

Au dernier moment, il remonta dans sa chambre, sous prtexte d'avoir
oubli je ne sais quoi,--il n'en savait rien lui-mme.--Il avait
oubli de soulever une dernire fois le rideau pour voir sous les
grands marronniers. Il ne vit rien que les feuilles qui ondoyaient au
vent et la lune qui mirait sa pleur dans la pice d'eau.

Il redescendit en toute hte et partit. Je ne me croyais pas si bte,
dit-il quand l'air de la nuit eut un peu frapp sur son front. Je me
conduis comme un colier. Ce que c'est que de ne plus tre matre de
son coeur! Il n'y a pas  se le dissimuler, j'aime Genevive.

Et aprs un silence de cinq minutes, il avait vu plus profondment
dans son coeur, il rpta: J'aime Genevive.

Et comme il aimait  railler toujours, mme les sentiments de son
coeur, il reprit: J'aurais bien mieux fait de donner un tour de clef
quand cette fille est venue; elle se ft dvoile  moi corps et
me; j'aurais appris  connatre la matresse par la servante.--Non,
reprit-il en se jugeant et en se condamnant, c'est assez de
profanations comme cela.




XXXIX

ALICE


L'aurore aux doigts de rose ouvrait les portes de l'Orient quand
Octave arriva au chteau de Parisis; ce qui veut dire, en prose du
XIXe sicle qu'il tait cinq heures quarante-cinq minutes, almanach de
Mathieu Lansberg.

Octave avait sommeill en voiture; il monta  sa chambre  coucher,
mais il ne se coucha pas. Il redescendit presque aussitt et donna
l'ordre qu'on lui ament l'intendant.

L'air tait vif, il fit allumer un grand feu dans le petit salon et
promena mlancoliquement ses regards sur les meubles dmods, mais
chers  son souvenir. C'tait dans ce petit salon, sur cette chaise
longue, devant la fentre ouverte, que sa mre avait voulu mourir.
Il se revit agenouill devant elle, mouillant de larmes ses mains
blanches qui le bnissaient et retombaient sans forces. Ces souvenirs
peuplrent soudainement cette silencieuse solitude. Il se renversa sur
un fauteuil et regarda amrement le chemin parcouru depuis la mort
de sa mre: le voyage en Amrique, l'expdition de Chine, et les
aventures parisiennes. Il n'eut pas  rougir de cet examen de
conscience; il avait t fier toujours, aventureux, hroque; s'il
s'tait attard dans les folies de la vie parisienne, c'tait encore 
ses yeux de l'hrosme, puisqu'il avait pris le premier rle parmi les
Alcibiades de son temps,  la pointe de son pe et  la pointe de son
esprit. Il ne se reconnaissait qu'un tort--un tort bien lger--celui
d'avoir dvor deux millions.

Octave voyait dans son imagination passer la belle figure de sa
cousine. Dix millions! reprit-il, mon premier mouvement a t beau;
mais le second me conseillait de ne pas dchirer le testament et
d'pouser Genevive.

Vers minuit, Octave se promenait par le parc, quand tout  coup une
femme qui pleurait se jeta sur son passage. C'tait la fille de son
intendant, M. Rossignol qui lui avait taill une dot dans la fort de
Parisis. Pourquoi pleurez-vous, madame? lui demanda Octave. Il la
prit dans ses bras comme pour la protger. Oh! monsieur de Parisis,
mon pre m'a marie, malgr moi,  un notaire qui ne parle que de
coups de canif dans le contrat. Je me suis enfuie  la dernire
heure.--A l'heure du sacrifice!--Oui, monsieur le duc.--Comme votre
coeur bat!--Je savais bien que vous me consoleriez!

Le duc de Parisis consola la jeune marie--pendant tout une
heure.--Aprs tout, pensait-il, elle est jolie; ce qui tombe dans le
foss c'est pour le soldat. Et d'ailleurs, elle me cote cent mille
francs.

Survint le notaire avec une lanterne. Monsieur, lui dit le duc de
Parisis, voici votre femme qui s'est perdue dans le parc; mais je l'ai
remise dans son chemin. Ne lui parlez plus de coups de canif dans le
contrat. La fille de M. Rossignol montra firement  son mari un
petit poignard d'or que Parisis lui avait fich dans les cheveux.

Octave ne serait peut-tre pas parti le lendemain pour Paris si une
figure inattendue ne se ft montre au chteau de Parisis.

Il se promenait dans le parc, dans le cortge des mlancolies. Il y
avait bien de quoi. Il sentait que Mlle de La Chastaigneraye tait
perdue pour lui; il ne s'tait pas avou encore tout son amour pour
elle, parce que son coeur tait alors le pays des ruines et que les
fantmes des femmes aimes y revenaient a et l.

Non seulement il voyait dj s'vanouir ce rve le plus cher qu'il et
caress, mais il pressentait qu'un jour ou l'autre il lui faudrait
faire son compte au grand jour, c'est--dire avouer tout haut qu'il
n'avait pas le sou. On ne joue pas impunment toute sa vie le jeu des
riches quand on est devenu pauvre.

Jusque-l il avait pris cela gaiement--comme on dit dans la langue
parisienne--parce qu'il tait emport par le tourbillon et qu'il ne
descendait pas profondment en lui-mme; mais au chteau de Parisis,
le dernier voile tomba de ses yeux.

Les figures des maisons et des arbres ont leur physionomie journalire
comme les figures des personnes; il semble que l'me des choses
transperce partout dans ses mouvements de gaiet et de tristesse.

Octave regardait son vieux chteau et le trouvait plus mlancolique
encore que lui. Cette demeure, berceau et tombeau de tous les siens,
le regardait pas ses grandes fentres dsoles et lui parlait avec
loquence par cette langue universelle des sentiments qui dit tout
et qui se comprend si bien. Les arbres, les nouveaux venus comme les
anciens, lui reprochaient son absence et son oubli.

Mais il y avait un reproche qui s'levait plus haut et qui le touchait
de plus prs, dans toute cette belle demeure et dans tout ce beau
parc. Il entendait une voix s'lever des tombeaux pour lui dire:
Qu'as-tu fait de ta fortune? tu as humili notre fiert, la lpre des
hypothques a entam le marbre de notre spulcre, et le jour vient
o on nous jettera dehors comme des chiens.--Jamais! s'cria Parisis
comme s'il et vraiment entendu ce reproche sortir de terre.

Et ce reproche ne venait pas seulement des tombeaux. Il cueillit une
rose comme pour respirer d'autres ides, mais la rose elle-mme lui
dit: Pourquoi me cueilles-tu, je ne fleuris que pour les Parisis!

On sait qu'Octave, un beau paen comme ils le sont presque tous parmi
ceux-l qui ont rejet le devoir comme un bourrelet, ne croyait qu'
l'me des choses, une religion qu'il s'tait faite, car les athes
aussi ont leur religion. La Rvolution n'avait-elle pas dcrt l'tre
suprme! Or, Octave croyait  sa religion. Pour lui, l'homme, la
nature, les choses, tout communiait; il tait donc plus sensible que
tout aux voix de l'invisible. Il jura que le chteau de Parisis ne
serait pas vendu; il sentait bien venir jusqu' lui la gueule bante
et affame de l'expropriation, mais il trouverait encore quelque
gteau d'or pour apaiser le monstre jusqu'au jour o il le chasserait
de ses terres. On serait si heureux ici! dit-il en respirant, si on
ne respirait pas l'air des hypothques.

Et il faisait des calculs. Il se demandait s'il ne serait pas plus
sage de vendre d'abord quelques fermes loignes, mais c'taient les
meilleures. La montagne et la valle du chteau ne donnaient que du
bois et du foin, terre rocheuse sur la montagne, terre humide dans la
valle. On aurait bien pu trouver deux cent mille francs en abattant
les bois, mais c'tait dcouronner le chteau. On aurait bien pu
cultiver la valle, mais il fallait pour cela desscher une suite
d'tangs qui formaient un des plus beaux paysages de la Bourgogne.

C'est l l'ternel chagrin des grands seigneurs qui se ruinent: ils
ont trop l'amour du beau, du grandiose et du pittoresque, pour les
sacrifier, ft-ce  une pyramide d'or. Ils ne sont pas pour les
demi-mesures, ils aiment mieux tout perdre.

Octave, aprs avoir rumin sur des chiffres problmatiques, termina
toutes ses additions et toutes ses soustractions par ces mots: Total:
tout ou rien.

Il tait assis devant une des grilles bordant le saut-de-loup qui
entourait le parc,  trois ou quatre portes de fusil du grand perron,
quand une voix bien timbre rpta comme un cho railleur: Total:
tout ou rien.

C'tait Mme d'Antraygues. Ah! pardieu! dit Octave en se levant, je
croyais bien que je n'tais entendu que des oiseaux. Et il se jeta
dans les bras de la comtesse. Que faites-vous? lui dit-elle en riant,
si les oiseaux allaient nous voir!

Ils se regardrent comme s'ils ne s'taient pas vus depuis des
sicles. Ma foi, ma chre amie, vous arrivez bien  propos, j'tais
en train, tel que vous me voyez, de creuser mon tombeau; j'avais dj
revtu la robe des trappistes.--Soeur, il faut mourir!--Frre, il faut
mourir! rpta en riant Mme d'Antraygues. Et aprs un silence: Vous
vous imaginez peut-tre, Octave, que je m'amuse beaucoup depuis que je
veux m'amuser? Eh bien! je m'ennuie horriblement!--Je le crois sans
peine, puisque vous venez jusqu'ici.--Voyez, je suis toute en noir. Je
porte le deuil de ma jeunesse.

Elle regarda Parisis d'un oeil fixe: Et de votre amour! Encore si tu
m'avais aime!--Mais je vous ai adore, Alice: mais je n'ai pas dans
ma vie de plus cher souvenir que le vtre!--Profanateur! des phrases
toutes faites! Enfin il est crit que la femme se laissera toujours
prendre par la mme illusion.

Octave embrassa une seconde fois Mme d'Antraygues. N'est-ce pas que
je suis devenue laide avec cette pleur, avec ces yeux cerns? je me
fais peur  moi-mme.--Vous tes plus jolie que jamais, dit Octave en
remarquant un coup d'aile du Temps de plus sur la figure de la jeune
femme.

Les mois de passion comptent comme des annes. C'est l'orage qui
brle, qui effeuille, qui dvaste. Vous avez donc pris tout cela au
srieux? dit Octave avec douceur.--Si j'ai pris cela au srieux! Mais
qu'est-ce donc que la vie sans cela?--Vous avez bien raison: un brave
coeur, une bouche qui dit _je t'aime_, une chevelure qui se rpand sur
deux fronts, voil toute la sagesse. Celui qui cherche autre chose sur
la terre est un fou. Vous avez l un bien joli chapeau!

Octave baisait les cheveux de Mme d'Antraygues, comme pour retrouver
le parfum vanoui qui l'avait enivr quand elle tait en Dame de
Pique. Un joli chapeau!--Vous tes bien bon de vous apercevoir que
j'ai un joli chapeau! Je suis partie comme une folle, sans me faire
faire un costume de voyage. En arrivant d'Irlande, j'avais tout donn
 ma femme de chambre. On m'a dit que vous tiez ici, je voulais vous
voir, j'ai cherch, j'ai trouv et me voil!--Quelle bonne ide vous
avez eue! Il y a longtemps que le chteau de Parisis n'a vu balayer
ses alles par une pareille robe  queue.--Oui, je lui fais l un
grand honneur; j'ai dj perdu la moiti de mon jais en route; tout 
l'heure, en venant  vous, les buissons m'ont tout grene.

Octave entranait Mme d'Antraygues vers le chteau. Contez-moi donc
toute votre histoire depuis que je vous ai vue.

Alice conta son voyage en Irlande, o elle avait failli mourir de
chagrin et d'ennui sous les remontrances de sa grand'mre, une vertu
revche qui n'avait jamais capitul, parce qu'elle n'avait jamais lu
que les romans de Walter Scott. Mme d'Antraygues avait commenc par se
soumettre et par s'humilier, comme si elle dt se retourner dj vers
le repentir. Mais le coeur voulait vivre et brisait sa prison. Elle
revint en France. Le scandale avait clat; qui ne s'en souvient
encore,  cette heure? Elle tait descendue incognito comme une
voyageuse qui n'a plus de pied--terre,  l'htel d'Albion. Elle se
hasarda chez sa meilleure amie, la duchesse de Hauteroche, qui fut
impitoyable, parce que la vertu chrtienne ne sera jamais la vertu des
femmes.

Puisque les femmes ne consolent pas les femmes, il faut bien qu'elles
se consolent avec les hommes. Voil pourquoi, dit Mme d'Antraygues 
Octave, je suis venue  Parisis. Allez-vous me faire de la morale,
vous?--Je ne suis pas si bte: toute la morale a t faite par Jsus
Christ, qui a pardonn  la femme adultre. Je vous aime comme moi-mme.
--Ne raillez pas! car au fond cela n'est pas si gai. Si vous saviez,
mon ami, comme j'tais inquite et attriste quand je sortais dans
Paris! Je me figurais que tout le monde me regardait et lisait ma faute
sur mon front. Aussi, voyez, j'ai pris l'habitude du voile. Et puis, je
ne savais o aller! Le soir, je me cachais, au spectacle, dans le fond
d'une avant-scne.--Le thtre est comme l'glise, il accueille tout le
monde.--Voil pourquoi je me trouvais  ct de vos petites amies.--Eh
bien! vous allez me donner de leurs nouvelles!--On a tout vendu chez
Mlle Diane. Ce que c'est que de ne se pouvoir plus vendre soi-mme! Il
parat que c'est un faux luxe; faux diamants, fausses perles, faux
chignon, fausse femme.--Aussi me suis-je inscrit en faux contre ses
fossettes. Et Violette? vous ne l'avez pas revue?--Plus Violette de
Parme que jamais. Et pourtant, voulez-vous que je vous dise sur Violette
une chose qui va vous surprendre? Depuis votre abandon, elle n'a pas
eu d'amant, si ce n'est vous quand vous l'avez reprise en allant
 Dieppe.--Allons donc! je n'en crois pas un mot.--Eh bien! c'est
pourtant la vrit. Elle se moque de ses amoureux, car ce ne sont pas
ses amants; je connais entre autres ce grand d'Espagne qui lui a
fait un pont d'or sur lequel elle a pass ... sans lui.--Ce serait
original, si c'tait possible.--C'est impossible, mais cela est. Ce
n'est pas pour poser, puisqu'elle a tout brav, que Violette fait
cela, c'est parce qu'elle vous aime. Croyez-vous donc qu'on ne voit
plus une vertu aprs la premire chute?

Octave embrassa une troisime fois Mlle d'Antraygues. Et de quel
argent vit cette vertu farouche?--Ne savez-vous pas que le prince de
Rio lui a donn une parure de haut prix et un bon sur la banque de
cent mille francs, rien que pour prendre rang dans son cortge et
compter parmi ses convives, car sa salle  manger est dj illustre.

Octave dit d'un air grave qu'il croyait trop  la vertu en gnral
pour nier celle-ci en particulier. a t, poursuivit la comtesse,
la seule femme  me faire bonne figure depuis mon retour  Paris.
Je sentais que son coeur tait sur ses lvres quand elle me
parlait.--tes-vous heureuse? lui demandai-je.--Non, mais c'est
gal.--L'avez-vous revu?--Oui, je l'ai revu, mais je ne le reverrai
plus; c'est toujours le mme homme; il ne prend jamais une femme que
pour la sacrifier  une autre. Il m'a emmene  Dieppe pour m'humilier
devant ses duchesses.

On vint avertir le duc de Parisis que le dner tait servi. Madame,
dit-il solennellement  la comtesse, je vous prie de me faire
l'honneur de dner avec moi en grande crmonie. Nous aurons chacun un
domestique pour nous servir: c'est tout ce qu'il y a au chteau. Je
ne vous rponds pas de la cuisine, mais je vous rponds de la
cave.--Comme cela se trouve, s'cria Mme d'Antraygues, moi qui n'ai
jamais bu que de l'eau.

On tait arriv sur le perron. Le soleil se couchait dans un lit de
nuages empourprs. Il n'avait rayonn que  et l depuis le matin;
il rpandit tout  coup un air de fte sur le chteau. Vous tes une
bonne fe, dit Octave  Alice: tout tait triste tout  l'heure, tout
me semble sourire maintenant. Voyez! sous cette teinte chaude du
soleil couchant, le chteau se rveille et me fait bonne figure,
tandis que tout  l'heure il me lanait toutes ses maldictions.
Dcidment, je ne serai jamais un homme srieux, parce que l'amour
sera toujours mon matre!--Ah! si vous vouliez m'aimer, dit Mme
d'Antraygues avec une tendresse expansive, je n'aurais peur de rien,
pas mme de l'enfer!

Parisis, qui avait son loquence  lui, embrassa pour la troisime
fois Alice, ce qui le dispensait de lui dire la vrit; car il ne put
s'empcher de rver  Genevive et  Violette--tout en les trahissant.




XL

OU VA UNE FEMME QUI TOMBE


Octave aurait bien voulu revoir Genevive, mais la prsence  Parisis
de Mme d'Antraygues ne fit que hter son retour  Paris. Il avait
peur que Mlle de La Chastaigneraye ne se hasardt  venir le voir; il
craignait aussi que la figure de la comtesse ne ft pas une figure
difiante pour le pays. Il bravait tout  Paris: mais ce chteau
natal, o il retrouvait si vivant le souvenir de son pre et de
sa mre, il ne voulait pas qu'il ft le thtre de ses aventures
galantes.

Octave de Parisis partit donc le soir mme avec Mme d'Antraygues,
sous prtexte que tout tait si dsorganis dans son chteau qu'il ne
pouvait pas y donner l'hospitalit  une femme du monde comme elle.

Il s'tait repris  l'amour de Violette: il se reprit  l'amour de Mme
d'Antraygues, faisant de son coeur deux parts, une pour l'idal et
l'autre pour le rel,--la rverie et la passion,--l'une pour la
comtesse et ses pareilles, l'autre pour Mlle de la Chastaigneraye.

A cette seconde rentre  Paris, Mme d'Antraygues releva un peu plus
haut son voile; elle commenait  s'habituer  ne plus rougir, elle se
familiarisait avec les horizons nouveaux. Comme elle n'avait plus de
maison, elle ne fit pas de faon pour descendre  l'htel d'Octave,
qui comptait bien ne point garder chez lui une matresse qui frappait
les yeux de tout Paris. C'tait, d'ailleurs, une femme charmante, un
peu romanesque, mais avec de l'esprit et de la gaiet. On condamnait
tout haut Octave, mais on le jalousait tout bas.

Tout en esprant qu'il ne garderait Mme d'Antraygues que quelques
jours avec lui, il prouvait un charme trs vif  vivre avec elle. Une
semaine s'tait passe  jaser,  courir,  prendre la vie en rose. Il
pensait vaguement  faire avec elle le voyage d'Amrique, quand elle
lui chappa sans dire gare.

Le prince Rio, le seul qui ft admis dans cette intimit amoureuse,
venait tous les soirs, vers minuit, prendre le th. Deux fois il
trouva Mme d'Antraygues seule, Octave n'ayant pas perdu ses belles
habitudes de courir  et l. Le prince, qui devait beaucoup  Octave,
lui devait bien de lui prendre Mme d'Antraygues. Il avait ses heures
de sduction; Mme d'Antraygues avait ses heures de curiosit: le
huitime jour, quand Octave rentra, vers une heure du matin, son
valet de chambre lui dit que le prince et la comtesse taient alls
au-devant de lui.

Ils taient si bien alls au-devant de lui, qu'il fut vingt-quatre
heures sans les rencontrer.





LIVRE II

MADAME VNUS


       *       *       *       *       *


I

LA CHAMBRE A DEUX LITS


Le duc de Parisis prit fort gaiement l'aventure. Il se dcida  partir
pour le Prou par le prochain paquebot des transatlantiques. Ses
malles taient boucles, il avait dit adieu  ses cinq amis et  ses
cinq cents femmes, rien ne pouvait l'arrter un jour de plus  Paris.

Mais il avait compt sans une petite lettre anonyme qui lui vint de
Bade toute parfume encore des senteurs d'outre-Rhin; elle exhalait
je ne sais quel bouquet de Johannisberg. On disait  Octave que Bade
tait dsol depuis que le bruit s'tait rpandu qu'il n'y viendrait
pas. Quoiqu'il ne reconnt pas l'criture, il pensa que ce doux appel
tait de Violette. Pourquoi ne vais-je pas  Bade? se demanda-t-il,
c'est peut-tre l que la fortune m'attend. Bade ou le Prou, c'est la
mme chose.

Il croyait qu'en toutes choses le seul service qu on pt demander  un
ami, c'tait une pice de cent sous, non pas pour la dpenser, mais
pour la jeter en l'air et jouer chacune de ses actions  pile ou face.
Il n'y manquait jamais. Pour lui, l'indcision tait la pire des
choses; elle ruinait l'nergie, elle ruinait la volont, elle ruinait
la vie. Il avait vu, tout jeune encore, reprsenter dans un salon
cette vieille comdie o le beau Valre flotte continuellement entre
Isabelle et Climne; on sait le dernier vers de la pice: au moment
de partir pour l'glise avec Isabelle, Valre s'crie: _J'aurais mieux
fait, je crois, d'pouser Climne_. Parisis, qui n'avait que douze
ans, s'cria tout haut: Pourquoi ne les pouse-t-il pas toutes les
deux?

Ds qu'Octave eut reu la lettre de Bade, il jeta en l'air une pice
de cent sous. Si c'est face, dit-il, j'irai  Bade. La pice de cent
sous tomba face; le dieu Hasard avait parl, Octave obit.

Comme il ne faisait pas courir cette anne-l  Bade, il voulut y
arriver _incognito_, sans quipages d'aucune sorte, dcid  risquer
vingt-cinq mille francs et  s'en revenir si le dieu Hasard s'tait
tromp.

Parisis arriva un soir  Bade le second jour des courses. Au
dbarcadre, Villeroy et Saint-Aymour lui dirent que Violette tait
dans le voisinage, mais qu'elle cachait son bonheur en tte  tte
avec le prince Rio. Elle aussi tait venue _incognito_. On ne la
voyait que passer. Octave, ne voulant pas se montrer au grand jour,
descendit  l'htel de France, qui naturellement n'est jamais habit
par les Franais.

Le matre de la maison, qui vit tout de suite un voyageur de grand
air, lui dit combien il tait dsol de n'avoir pas un appartement.
Octave demanda une simple chambre, mais il n'y avait plus rien, les
toits taient habits. Cherchez bien, dit Parisis.--Attendez donc!
reprit l'htelier, il y a une dame qui va partir tout  l'heure pour
Paris, et d'ailleurs, si elle ne part pas, tant pis pour elle.--Vous
n'tes pas galant, remarqua Octave, mais cela ne me regarde pas,
donnez-moi cette chambre.--Il y a une petite difficult, c'est que la
dame en question a encore la clef.--Quelle est cette dame?--C'est une
dame connue, j'imagine, mais je ne la connais pas, dit l'hte avec des
airs fort malins.--O est-elle?--Elle est  la roulette, je n'en doute
pas, car elle a toujours perdu, et vous savez que c'est la perte qui
fait les joueurs, mais surtout les joueuses. Aprs tout, j'ai une
autre clef; la dame n'a rien  prendre, elle a tout jou.--Mme son
honneur? dit Octave, comme s'il mesurait un oblisque.--Je n'en doute
pas. Je vais vous ouvrir la porte.--A merveille!

Octave, toujours chercheur d'aventures, n'avait garde de faire un pas
en arrire. Il entra rsolument dans la chambre de la dame.--Deux
lits! s'cria-t-il, peste! quel luxe!--Oui, monsieur, c'est du luxe,
car je dois  la vrit de dire que la dame a toujours couch toute
seule.--Mais, tout  l'heure, vous doutiez de sa vertu.--J'en doute
encore, monsieur. Vous en douterez vous-mme en la voyant.--Aprs
tout, cela m'est gal, la chambre est trs agrable, un paysage par
la fentre, le portrait de la reine Victoria et du roi de Prusse: en
vrit, je ne connais pas mon bonheur.

L'htelier allait s'en aller. Il pria Octave de lui donner son nom.
Quel est le cheval qui a gagn le prix aujourd'hui?--Gladiateur.--Eh
bien! c'est mon nom, pas un mot de plus.

Octave, demeur seul, ouvrit un sac de nuit et jeta  et l les
chemises, les cravates et les pantoufles. Oh! oh! dit-il en
s'approchant de la toilette, la dame aime le luxe: voici tout un
attirail de femme comme il ne faut pas. Cocotte, ma mie, qui t'a donn
tout cela? Aprs tout, c'est peut-tre moi. Mais n'allons pas faire de
fouilles. Je suis couvert de poussire,  ce point que je sens germer
des herbes sur mon cou. Une forte ablution est indique ici.

Octave versa de l'eau et plongea sa tte dans la cuvette. Tout
naturellement ce fut  cet instant que la dame entra chez elle--je me
trompe--chez lui.

Elle n'avait pas t avertie; sa surprise fut telle qu'elle ne trouva
pas un mot  dire.

Au bruit de la porte qui s'ouvrait, M. de Parisis se retourna, les
joues ruisselantes, la barbe perle. Ah! c'est vous, madame, dit-il
sans s'mouvoir le moins du monde, je suis charm de vous rencontrer
chez vous.

Au premier regard, Octave jugea que la dame tait admirablement belle.
Si jamais, pensa-t-il, cet htelier s'tait tromp? Il est bien assez
malin pour cela.--Monsieur, dit la dame en levant la tte, je ne
suppose pas que l'impertinence aille si loin: j'aime  croire que vous
vous tes tromp de porte.--Non, madame: vous ne savez donc pas que
le Grand-Duc vient de rendre un nouveau dcret? Toutes les chambres
 deux lits seront dsormais habites par deux voyageurs.--Des deux
sexes? dit la dame, qui ne put s'empcher de rire.--Oui, madame; o
est le mal? Vous savez comme moi que la vertu n'est en danger que
lorsqu'elle cherche le danger.

La dame rentra dans toute sa dignit. Je ne suis pas venue ici pour
apprendre des maximes.--Et moi, madame, je ne suis pas venu pour en
dbiter.

Tout en parlant, M. de Parisis avait pris sa brosse pour remettre
au vent ses cheveux et sa barbe. Il tait redevenu le plus beau des
hommes de son temps. Et maintenant, madame, permettez-moi de vous
prsenter ma carte.--Monsieur le duc de Parisis! dit la dame. Eh bien!
voil une raison de plus pour moi de m'insurger contre le dcret du
Grand-Duc. Avec un homme comme vous, monsieur, les chambres  deux
lits sont des illusions.--Je ne croyais pas, madame, qu'on et aussi
bonne opinion de moi au del du Rhin. Sur le Rhin allemand, il ne faut
craindre que les Allemands.--Des mots, des mots, des mots. L'htelier
s'est sans doute imagin que je partais ce soir, mais, Dieu merci! je
reste.--Pourquoi, Dieu merci? Madame, donnez-vous donc la peine
de vous asseoir.--Vous tes trop gracieux, monsieur.--Il y a deux
fauteuils, comme vous voyez, nous pouvons causer.--Il y a deux
fauteuils, c'est vrai, je ne m'en tais pas aperue. J'en suis bien
aise, puisque je vais continuer  habiter cette chambre.

La dame dposa sur la chemine deux rouleaux d'or. Voil qui est
loquent, dit Parisis; je vois bien, madame, que vous avez deux mille
raisons pour rester ici. Cette chambre vous porte bonheur; savez-vous
pourquoi? c'est parce que j'y suis. Je m'appelle _Ftiche_ de
mon petit nom.--Monsieur, j'ai des prjugs, mais je ne suis pas
superstitieuse. Donc, je pense qu'il n'est pas sant d'habiter une
chambre  deux lits avec un inconnu. Et puis je crois que les hommes
ne portent pas bonheur.

En disant ces mots, la dame ne put masquer une expression de
mlancolie qui alla jusqu' la tristesse. Madame, je fais un appel 
votre patriotisme, vous ne mettrez pas  la porte un Franais au del
du Rhin.--Monsieur, je ne crois pas aux frontires, voil pourquoi je
vous prie de prendre votre chapeau et d'aller saluer ces dames  la
Conversation. Il y a l Mlle Trente-Six-Vertus, le trio Soubise,
Dlions et Letessier, Mme Revolver, Mlle Rebecca, Mlle Tourne-Sol, la
Nouvelle Hlose, tout le dessus du panier de l'ge d'or. Mais les
Phryns ont toujours trois jeunesses.--Rassurez-vous, madame, je
suis un homme bien n, je n'ai jamais violent les femmes--si j'ose
m'exprimer ainsi;--je n'ai jamais pris dans les batailles amoureuses
que ce qu'on ne voulait pas m'accorder: c'est le droit de la guerre.
Donc, vous ne voulez pas m'accorder l'hospitalit, je la prends.

La dame regarda le duc avec curiosit. Je vous admire, monsieur, et
vous croyez que je subirai pacifiquement votre volont!--Appelez vos
gens, madame, j'appellerai les miens. Ah! j'oubliais, nous les avons
laisss  Paris, nous voyageons tous deux _incognito_.--Mes gens,
monsieur, c'est ma colre, c'est ma dignit, c'est ma pudeur.--Vous
oubliez votre vertu, madame, voulez-vous que je la sonne?

Octave fut trs surpris de voir deux larmes dans les yeux de la dame.
Il lui prit les mains et les baisa respectueusement, Madame, si je
vous ai blesse, je vous en demande pardon.

C'est toujours au moment o la femme va mettre un homme  la porte
qu'elle se laisse vaincre, si l'homme--est un homme,--s'il sait
qu'elle est belle et qu'elle a raison.

Octave fut irrsistible; il parla si bien, il se montra si insens,
il trouva tant de mots imprvus, il prouva tant d'amour subit, que la
dame fut presque dsarme.

Ils signrent un trait en quatre articles,  peu prs comme dans le
_Voyage sentimental_ et dans je ne sais quelle comdie.

    I.--La chambre sera divise en deux jusqu' minuit.

    II.--Monsieur aura son lit, mais n'aura pas le droit de se
    coucher.

    III.--La clef restera  la porte, quelque dommage qu'il en puisse
    advenir.

    IV.--Monsieur respirera  l'unique fentre, mais  la condition
    que Madame ne sera plus l.

    ARTICLE ADDITIONNEL.--Jusqu' minuit, Monsieur cherchera une
    chambre par la ville,--ou une dame plus hospitalire.--S'il ne
    trouvait pas  minuit, les parties belligrantes aviseront.

A peine le trait fut-il sign, que la dame se mit  la fentre, comme
pour bien marquer son droit. C'est cela, dit Octave, les femmes
ne perdent jamais une minute pour prouver leur despotisme. Et il
s'approcha de la fentre, comme s'il manquait d'air. Je vous vois
venir, dit la dame, la fentre est troite,je connais ces malices-l.
--Je ne doute pas, madame, de votre science--universelle.--Les femmes
les plus ignorantes ont pass sous l'arbre de leur grand'mre; Adam ne
leur apprend jamais rien. Aimez-vous ces hautes montagnes?--Beaucoup,
monsieur. Mais si vous voulez bien les voir, allez vous promener. Ne
violons pas la loi. Je suis venue pour m'habiller, on va sonner tout
 l'heure le dner, et, grce  vous, je ne dnerai pas.--Voyez, madame,
ce que c'est que la passion, j'avais oubli moi-mme l'heure du dner,
et pourtant, Dieu sait si j'avais faim en arrivant. Voulez-vous dner
avec moi, madame? Les passions les plus violentes ne m'empchent pas
de dner.--Ni moi non plus, mais je dne seule dans ma chambre ou 
table d'hte. Et je vous assure que je suis plus seule encore  table
d'hte que je ne le suis chez moi.--Madame ne trinque pas avec
l'infanterie?--Vous avez bien raison, tous ces Allemands ne sont pas
des hommes, si ce n'est pour les Allemandes.--Sur ce mot, madame, j'ai
l'honneur de vous saluer. Nous nous reverrons entre onze heures et minuit.
--Oui, monsieur, pour nous dire adieu.--Oui, un ternel adieu, madame.

Et le duc de Parisis referma la porte tout en disant: Je veux que
le diable m'emporte si j'ai pntr celle-l; j'ai pourtant de bons
yeux.

Il avisa l'htelier en descendant. Eh bien! vous m'avez fait faire
une singulire connaissance. A propos, comment se nomme cette
dame?--Madame de Marsillac. Tenez, monsieur, j'ai l sa carte dans le
bureau de l'htel.

Octave regarda la carte. Une couronne de marquise! il fallait donc me
dire cela.--Pourquoi, monsieur?--Pourquoi? c'est que je n'y serais pas
all par quatre chemins, je n'aurais pas fait tant de faons.

L'htelier, tout malin qu'il ft, eut bien l'air de ne pas comprendre.

Cinq minutes aprs, Octave alluma un cigare et s'en alla en toute hte
prendre sa pture, selon son expression, au palais des jeux-- la
Conversation, ainsi nomme parce qu'on n'y parle jamais.

Aprs avoir fait vingt pas, il se retourna et regarda une des fentres
du second tage, o il croyait apercevoir Mme de Marsillac; mais il ne
la vit pas.

Elle avait ferm la croise et regardait  travers le rideau. Il fut
dsappoint et elle fut contente. Marsillac, Marsillac, disait-il
entre ses dents, je connais des Marsillac; c'est une bonne famille
toulousaine; il y a un Marsillac au service du pape. Qui sait, la
marquise entretient peut-tre un zouave pontifical!




II

DE MADAME DE MARSILLAC QUI PORTAIT DES MUFFLES D'OR SUR CHAMP DE

GUEULES


A son arrive  la Conversation, Octave fut acclam. Parisis!
Parisis! Parisis! Ce fut  qui l'aurait  sa table. Par ici! par
ici! par ici! criaient-ils tous.

Octave cherchait les femmes des yeux, comme s'il dt voir Violette. On
revenait des courses, on tait encore dans la folie de cette descente
de la Courtille. Quelle bonne fortune de te voir ici, toi qu'on
n'attendait pas!--Je ne suis pourtant pas en bonne fortune, dit
Octave. Je viens de faire une cour assidue pendant une heure  une
femme que je ne connais pas, et elle m'a mis  la porte. Aprs cela,
c'est peut-tre une bonne fortune, car, qui sait si elle a dj fait
cela pour quelqu'un? Connaissez-vous Mme de Marsillac?--Si nous la
connaissons! mais nous ne connaissons qu'elle ici.--Entendons-nous.
Vous la connaissez intr muros?--Oh! pour cela, non! elle est fort
belle, tout le monde le lui dit, mais elle ne reoit nos hommages
qu'extr muros: aucun de nous n'a encore pntr chez elle. Tu es
donc entr par la fentre?--Non! Je suis descendu chez elle.--Par la
chemine?--Peut-tre. Que fait-elle ici?--Elle joue.--Ni pre, ni
mari, ni frre, ni amoureux?--Non, Elle est arrive avec un ngre qui
ajustait la queue de sa robe de distance en distance; mais le ngre
a t enlev par une bourgeoise de Breslau, qui voulait jouer  la
couleur.--Comment passe-t-elle ses jours et ses nuits?--Ses nuits,
c'est le secret des dieux. Ses jours, c'est le secret de Polichinelle.
Elle vient indolemment au trente-et-quarante vers midi. Elle n'est ni
bruyante ni coquette, elle prend sa place sans emphase, elle pique les
coups avec conscience, et elle joue le jeu le plus stupide que j'aie
vu jouer.--Aprs cela, dit une femme de la meilleure compagnie, chacun
joue selon son inspiration. Vous la trouvez si belle et je la trouve
si bte.

Pour clbrer la bienvenue du duc de Parisis, on avait apport trois
tables autour de lui. Tous les coeurs s'taient rapprochs; au
dessert, les femmes buvaient dans le verre de leurs voisins. Ce fut
une petite fte du Caf Anglais. Octave pensait vaguement  la dame de
l'htel de France. Il voyait se dessiner ces deux lits aux draperies
blanches, que protgeaient le roi de Prusse et la reine Victoria. A
travers les fumes du vin de Champagne, il ne voyait pas de plus doux
horizons. Ce jour-l, son idal tait cette chambre que sa destine
lui avait ouverte et presque ferme.

Aprs le dner, on alla deux par deux, la femme entranant l'homme,
hasarder une poigne de louis, qui  la roulette, qui au trente-et-
quarante. Octave cherchait toujours Violette, sans prononcer son nom;
mais Violette ne parut pas, soit qu'elle se cacht dans l'htel, soit
qu'elle et quitt Bade. Il jeta un billet de cinq cents francs  la
noire, pour Mlle Tourne-Sol, qui faillit se trouver mal en voyant un
rouleau de cinq cents francs couvrir son billet. Pour lui, il n'avait
pas vu cela;

Mme de Marsillac venait de passer devant lui, plus belle encore qu'il
ne l'avait vue chez elle--chez lui. Madame que cherchez-vous? dit-il
en se plaant sur son passage.--Ce n'est pas vous, monsieur.--Vous
avez tort, madame, car vous me trouveriez si vous me cherchiez bien.
--Je suis furieuse. Figurez-vous que j'avais retenu ma place, et cet
hippopotame que vous voyez l-bas me l'a prise pour jouer des Frdrics.
Il la dshonore.--Eh bien, madame, ne soyez pas furieuse. Je vais le
prier de me donner votre place; s'il refuse, comme c'est un Allemand,
je lui chercherai un querelle d'Allemand.

Tout en disant ces mots, Parisis alla droit  l'hippopotame.
Monsieur, vous allez avoir la parfaite bonne grce de donner votre
place  une dame qui est debout.--Non! dit l'Allemand.--Monsieur,
vous tes mari, n'est-ce pas?--Oui! dit l'Allemand.--Eh bien,
monsieur, je vais enlever votre femme.--Cela m'est bien gal,
monsieur!--Si j'enlve votre femme, monsieur, c'est pour enlever
votre fille. L'Allemand se leva. Monsieur, vous m'insultez!--Oui,
monsieur. Mme de Marsillac avait dj repris sa place. Tenez, mon
bonhomme, dit-elle  l'Allemand en lui prsentant un double florin,
voil la dot de votre fille.

Mme de Marsillac tait trs mue quand elle prit le rteau pour
conduire  la rouge un des deux rouleaux que Parisis avait vus sur sa
chemine. Elle perdit. Tout le monde avait les yeux sur elle, ce qui
l'obligea  hasarder le second rouleau pour avoir l'air brave. Ce sont
ces coups-l qui perdent le joueur. Ds que le joueur se croit en
spectacle, il est battu. Mme de Marsillac perdit le second rouleau.
Elle prit une pingle et marqua hroquement sa dfaite. Mais comment
prendre sa revanche? Elle se tourna vers Octave et lui dit ces simples
mots: Et pourtant, je sens une srie  la rouge! Octave chiffonna
un billet de mille francs et le jeta  la rouge. Je suis de moiti,
dit-il avec une exquise galanterie. La rouge sortit. Va pour trois
mille francs, dit-il au croupier qui taillait la banque. Et il jeta
d'un air distrait un autre billet de mille francs. La rouge sortit.
Du second coup, Parisis atteignit donc le maximum. Va pour six mille
francs.

La dame ne disait pas un mot. La rouge sortit huit fois. La taille
n'tait pas finie, mais la banque sauta. Il y avait, tout naturellement,
une grande motion autour de la table. Eh bien! dit Octave  Mme de
Marsillac, reprenez le rteau dans vos blanches mains, et tirez  nous
ces papillons et ces lingots. C'est un travail, dit Mme de Marsillac
en saisissant le rteau et en le posant sur la masse.--Savez-vous
compter? dit-il  la belle joueuse.--Non, dit-elle. Et vous?--Moi non
plus. Prenez les papillottes, moi je prendrai l'or.--Non, vous seriez
vol. Appelons un homme de loi.--Oh! mon Dieu, dit Octave qui savait
dj son compte, c'est une misre, il y a quarante-huit mille francs.
--Et encore, dit Mme de Marsillac qui savait compter aussi, il y a
deux mille francs qu'il faut retrancher, puisque c'est votre mise.
--Il ne faut rien retrancher du tout, c'est votre mise comme la mienne.
Comptez-vous donc pour rien votre inspiration? Voyez le hasard: si vous
aviez eu mille francs de plus, je ne gagnais rien. Bien mieux, si
j'avais parlement une demi-minute de plus avec l'hippopotame, vous
ne perdiez que mille francs avant la srie.--Oui, les mille francs
qu'on jette aux dieux jaloux, comme disent les joueurs.

M. de Parisis eut beau dire pour faire un partage d'amoureux, Mme de
Marsillac ne consentit  prendre que la moiti.

Elle porta trs bien sa fortune. Aprs avoir risqu quelques louis 
la roulette, toujours en compagnie d'Octave, elle le salua avec un
charmant sourire et lui dit qu'elle allait se coucher. Je vais vous
accompagner, madame, car vous avez peur des voleurs?--Non, je n'ai
pas peur des voleurs d'or--ni des autres, ajouta Mme de Marsillac d'un
air railleur. Et elle partit.




III

LA LUNE REGARDAIT PAR LA FENTRE


Octave jugea qu'il devait tre dans la place avec elle.

Maintenant qu'il venait de lui faire gagner vingt-quatre mille francs,
il se croyait moins avanc qu'auparavant. Il tait de ceux qui ne
veulent jamais cueillir le fruit de la reconnaissance. Une femme qu'il
avais oblige tait sacre pour lui.

Il est vrai qu'il n'avait pas oblig Mme de Marsillac: il avait jou
avec elle; mais enfin il craignait qu'elle ne prt dsormais ses
prires pour des chances. Voil pourquoi, surtout, il voulait tre
rentr avant elle. Cela ne lui fut pas bien difficile; quand il prit
la clef  l'htel, elle tait encore  mi-chemin.

Sa premire action fut de se jeter sur le lit rserv en mchant une
cigarette, aprs toutefois avoir allum les quatre bougies du ct
oppos sur la chemine et sur le guridon. A giorno, dit Mme de
Marsillac en entrant. Elle chercha des yeux et fit un pas en arrire
en voyant Parisis couch. Sur mon me, monsieur, je ne m'attendais
pas  celle-l.

Octave salua lgrement de la tte sans faire un mouvement.
Figurez-vous que je suis rou. Est-ce le voyage? sont-ce les motions
du jeu? Toujours est-il que me voil couch et que pour rien au monde
je ne me tiendrai debout.--Comment faire? Et moi qui pour rien au
monde ne me coucherais si vous ne vous levez pas.--Vous voulez donc,
madame, me condamner  dormir debout?--Je sais bien, monsieur, que
vous n'avez pas des pieds  dormir debout; mais, enfin, ni moi
non plus.--Eh bien, madame, couchez-vous, je n'y mettai point
d'obstacle.--En vrit! c'est pour cela que vous avez allum quatre
bougies?--Oui madame; je ne sais rien de plus charmant qu'une femme
qui se couche, comme je ne sais rien de plus attristant qu'une femme
qui se lve.--Quatre bougies! reprit Mme de Marsillac?--Oui, reprit
Octave; sans compter que la lune met son museau  la fentre.--Tout
cela est fort joli, monsieur; mais il sera tout  l'heure minuit: vous
n'avez pas oubli les articles de notre trait, c'est l'heure de nous
dire adieu.--Pour toujours?--Pour toujours.--Eh bien, madame, c'est
au-dessus de mes forces, soyez charitable; ce lit est ma seule planche
de salut, ne me rejetez pas  la mer, je vous jure que je ne violerai
pas les lois de l'hospitalit.--L'hospitalit! Comment, vous prenez
une citadelle qui n'tait pas dfendue, vous y entrez avec armes et
bagages, vous vous y couchez, et vous parlez d'hospitalit?

La figure de Mme de Marsillac, jusque-l souriante devint tout  coup
srieuse.--Allons, monsieur, nous avons dj dit trop de sottises;
vous me forcerez  sonner et  prier le matre de la maison de vous
mettre dehors.--Prenez garde, madame, je ferai du bruit et on me
mettra dedans.--Allons, monsieur, devenez donc srieux pour cinq
minutes. Je sais bien que vous n'tes pas venu  Bade pour cela; vous
avez trop de tte pour accuser le vin de Champagne de vos folies.

Octave avait soulev la tte: Madame, si vous me fermez votre porte,
(je pourrais dire ma porte) songez donc  quelle extrmit vous
me condamnez: il me faudra aller demander l'hospitalit  Mlle
Tourne-Sol.--Eh bien, vous vous retrouverez en pays de connaissance;
car, tous les deux, vous avez enlev  la semelle de vos bottines la
poussire patriotique du boulevard des Capucines.--Madame, vous
ne nous connaissez pas, ni elle ni moi; ladite demoiselle, toute
Tourne-Sol qu'elle soit, n'a jamais hasard son pied mignon sur le
boulevard des Capucines.--Ah! oui, je la connais--par ou-dire:--c'est
une ancienne cuyre, elle est toujours  cheval. Vous feriez mieux de
l'appeler Mlle Tourne-Bride.--Allons, vous redevenez spirituelle, ma
cause est gagne.--Non, monsieur, votre cause est plus perdue que
jamais. Voyez plutt, je vais sonner.

Octave se leva d'un bond; il pronona quelques paroles hypocrites qui
lui permirent de retirer la clef, aprs avoir tout doucement ferm la
porte  double tour. Je croyais, dit Mme de Marsillac, que cela ne se
faisait plus que dans les comdies.--Peut-tre, madame. Il y a encore
une chose qui ne se fait que dans les comdies. Et Parisis arracha le
cordon de la sonnette. Vous devenez fou, monsieur!--Que diriez-vous
si j'tais sage?

Mme de Marsillac alla se camper firement au manteau de la chemine.
Vous vous imaginez peut-tre que j'ai peur de vos violences et que je
m'inquite de vos malices?--Non. Je m'imagine que vous ne pouvez
pas finir une si belle journe par une nuit blanche.--Eh bien! je
compterai mon or ou j'crirai ma dpense.--Je ne vous croyais pas une
femme de chiffres.--Si vous aimez mieux, si vous ne voulez pas que je
me dpotise  vos yeux, j'ouvrirai la fentre et je rverai au
clair de la lune, comme Juliette attendant Romo.--Puisque Romo
est l!--Vous! Romo! Si vous tiez Romo, mon cher monsieur, vous
descendriez bien vite l, sous les arbres, pour me chanter une
srnade; mais il n'y a pas plus de Romo que sur le quai des
Morfondus.

La dame alla ouvrir la fentre; naturellement Parisis se mit dans
l'embrasure; mais elle le repoussa vertement, avec une indignation
bien naturelle ou bien joue. Vous tes belle ainsi! lui dit-il en se
croisant les bras, car il jugeait que le moment de la grande bataille
n'tait pas venu encore.--Je le sais bien, dit Mme de Marsillac: une
femme est toujours belle quand elle reste une femme en face d'un homme
qui s'oublie.--Voulez-vous fumer, madame? Un sourire amer. Pourquoi
toutes ces impertinences? Que vous ai-je fait! Si on savait  Paris
qu'entre minuit et une heure du matin, M. de Parisis se trouvait le 5
septembre,  Bade, chez une femme du monde, que penserait-on?--Il y a
longtemps, madame, que Paris ne songe plus  ces choses-l: il aurait
trop  penser. Il n'y a plus que les bgueules qui s'indignent du
plaisir des autres. Je vous en conjure, n'ayons pas de prjugs. Vous
tes  Bade toute seule comme j'y suis moi-mme; puisque vous aimez
les chiffres, un et un font deux; quoi de plus beau que ce nombre
d'or, quand c'est un homme amoureux et une belle femme?

Octave s'tait rapproch de Mme de Marsillac et lui avait pris la
main. Songez, madame, que vous n'tes pas venue ici, j'imagine, pour
faire votre salut.--Cela ne vous regarde pas, monsieur, vous n'avez
aucun titre pour veiller sur mes actions.--Peut-tre, madame, car je
suis l'opinion publique.--Eh bien, si vous tes l'opinion publique, je
m'en fiche.

Depuis une heure, Mme de Marsillac avait les belles attitudes d'une
femme du monde qui s'indigne et qui ne veut pas tre vaincue; mais
elle pronona ces dernires paroles comme si le mot et t plus
nergique. Aprs tout, pensa Octave, c'est peut-tre une simple
drlesse--ou plutt une drlesse complique.

Mais il fit cette rflexion strotype que beaucoup de femmes du
meilleur monde ont pris, pour tre plus  la mode, le beau langage et
les belles manires des femmes de la plus mauvaise compagnie.

Il voulut faire quelques fouilles archologiques. Mais, madame, nous
devons nous connatre beaucoup! car nous sommes bien ns tous les
deux; nous avons d vivre dans les mmes parages.--Non, monsieur, je
ne vous ai jamais rencontr, hormis chez moi.--Vous allez aux bals de
la cour, aux ftes des ambassades, aux soires des ministres?--Non,
monsieur, je ne sors jamais de chez moi.--Alors, vous habitez
quelque solitude du faubourg Saint-Germain, l'herbe pousse sur
votre seuil.--Non, monsieur, il vient beaucoup de monde dans ma
maison.--Et... qu'est-ce qu'on fait chez vous, madame?--Cela ne vous
regarde pas, monsieur, la recherche de la vie prive est interdite.

Parisis tourmenta sa moustache. Vous tes une femme impntrable.
--Non; je suis toute simple; vous ne pouvez voir dans mon me, parce
que vous avez un lorgnon.--Mon lorgnon ne m'empche pas de voir que
vous avez les plus beaux bras du monde.

Parisis glissait sa main sous la manche toffe. Froide comme le
serpent!--Je suis une femme de marbre.--O est Pygmalion? Est-ce que
votre mari est  Biarritz quand vous tes  Bade?--Allez y voir.

A cet instant, une bobche cassa sous le feu de la bougie. Mme de
Marsillac tressaillit et s'abandonna presque aux mains caressantes
d'Octave. Suis-je assez bte! dit-elle; voil pourtant les choses qui
me font peur.--Eh bien, madame, nous allons teindre les bougies
pour que les bobches ne cassent plus, car les bougies sont  toute
extrmit.--Et vous croyez peut-tre que moi aussi je suis  toute
extrmit? Eh bien, je vous avoue franchement que oui, parce que vous
m'avez nerve et que je meurs de sommeil.... Je vous en prie, vous
dchirez mes dentelles....

Octave avait teint les bougies. Voyons, monsieur de Parisis,
soyez bien sage, allez vous coucher et je vais me jeter dans un
fauteuil.--Dans un fauteuil! Octave souleva avec ses bras d'acier
cette belle amazone comme il et fait d'un enfant. Mme de Marsillac
fut si merveille de la force de M. de Parisis, qu'il lui chappa ce
cri involontaire: Je n'avais jamais vu cela!--C'est la force de
la passion, dit Octave en coupant chaque mot par une averse de
baisers.--Oh! mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir!

Mme de Marsillac se cacha la tte dans les mains. Pourquoi vous
cacher, puisque j'ai teint les bougies?--Vous ne voyez donc pas, mon
cher Parisis, la lune qui nous regarde par la fentre?




IV

POURQUOI ANGLE TAIT-ELLE PARTIE


Le lendemain, je veux dire quand le soleil eut resplendi dans l'alle
de Lichtenthal et sur la montagne du Vieux-Chteau, Mme de Marsillac
se souleva sur l'oreiller et sauta dans ses pantoufles sans vouloir
rveiller Parisis, qui faisait semblant de dormir.

Elle s'habilla quatre--quatre, comme une voyageuse qui va manquer
le train. Elle prit pourtant le temps de se regarder un peu dans le
miroir de la chemine. N'est-ce pas que vous tes belle ainsi? dit
Octave sans remuer.

Tout chevele encore, sa pleur clatait sous les touffes noires,
lgrement boucles. Non, je ne suis pas belle, j'imagine que vous me
voyez en songe, car vous n'tes pas rveill.--C'est un reproche
que je ne mrite pas, car je n'ai pas sommeill, c'est moi qui vous
regardais dormir.--J'ai peur de manquer le dpart du matin; grce 
vous, j'ai oubli de remonter ma montre, et ces pendules d'auberge
n'ont jamais marqu que l'heure du djeuner.--Pourquoi parlez-vous de
partir? Est-ce que c'est moi qui vous chasse, n'avons-nous pas une
chambre  deux lits?--Oh! pour Dieu, faites-moi grce de vos malices,
je parle de partir parce que je vais partir. Comment voulez-vous que
je reste  Bade aprs notre rencontre, qui sera cette aprs-midi la
chronique de tout le pays.--Ma chre Angle, qu'est-ce que cela vous
fait? Je t'aime et tu es belle, pas un mot de plus. Je vais envoyer
une dpche  Paris, mes chevaux arriveront demain avec mes gens, nous
allons louer un chalet pour huit jours, avenue de Lichtenthal, et nous
y mangerons les vingt-quatre mille francs que tu m'as fait gagner
hier.

Mme de Marsillac regarda Octave et sembla sduite par cette
perspective de vivre huit jours avec lui dans cette solitude toute
mondaine et toute romanesque. C'est une ide, cela!--Je suis de
l'cole de Girardin, j'ai une ide tous les huit jours. C'est dit,
n'est-ce pas?--Avec vous, on perd son temps  dire non.

Disant ces mots, Angle se pencha vers Octave pour l'embrasser.
Qu'est-ce que cela? dit-elle en voyant un petit poignard d'or sur
l'oreiller.--Cela, dit-il, c'est un ftiche que j'ai mis dans tes
cheveux. Garde-le si tu veux que mon amour te porte bonheur.

Octava s'tait habill. Il baisa Angle sur le cou et sortit en toute
hte en disant qu'il allait commander le djeuner  la Conversation
sous les arbres. Attendez-moi sous l'orme, lui dit Mme de Marsillac.

Une demi-heure aprs, Octave tait assis sous l'orme de Mry, devant
les degrs de la Conversation,  une petite table surabondamment
couverte de flacons de vin du Rhin. Il attendait Angle, en lisant
un journal pour embrouiller un peu plus son esprit sur la question
d'Orient. On lui prparait les plus belles crevisses de Loos et les
plus belles truites tombes des cascades.

Mlle Tourne-Sol vint s'asseoir  ct de lui. C'est pour moi que tu
prpares ce festin?--Oui, dit Octave qui ne voulait pas tre pris sans
femme. Il avait dj pos cinq minutes, et il trouvait que c'tait
cinq minutes de trop.

On sait, d'ailleurs, que son plus grand bonheur tait d'assembler les
nuages, de brouiller les cartes, de jouer aux imbroglios, comme les
Indiens jouent avec les couteaux. Il n'tait jamais plus content de
lui que dans les situations inextricables. Les colres d'Hermione,
les larmes de Brnice, les imprcations de Sapho taient douces 
son coeur. Il affrontait le danger, le sourire sur les lvres et
l'insouciance dans l'me. Il disait que les meilleures mlodies
taient celles qui remuaient toutes les cordes.

Il djeuna donc avec Mlle Tourne-Sol, esprant bien que Mme de
Marsillac viendrait, altire et humilie  la fois, troubler ce duo
matinal.

Mais Angle ne vint pas. Il pensa qu'elle avait entrevu de loin Mlle
Tourne-Sol et qu'elle tait retourne sur ses pas. Aprs tout, se
dit-il en buvant une dernire perle de Johannisberg, c'est peut-tre
une honnte femme.

Quand il retourna  l'htel, une demi-heure aprs, il ne fut pas peu
surpris d'apprendre que Mme de Marsillac tait partie. Il monta dans
la chambre, bien convaincu qu'il trouverait un mot d'adieu. En effet,
sur la chemine, prs de la bobche casse, il trouva ce simple
billet:

    Adieu, sans rancune, mais ne nous revoyons jamais!

    ANGLE.

Un nuage de mlancolie se rpandit sur le front d'Octave. Pendant
toute la journe on lui parla de sa misanthropie. Tout alla mal: il ne
fit plus sauter la banque, il sauta lui-mme; Violette passa devant
lui toute rayonnante au bras du prince Rio; Mlle Tourne-Sol ne le
quitta pas d'une semelle; il rencontra un musicien qui avait le
mauvais oeil; au dner, on renversa du sel sur la table.

Mais le soir jugez s'il fut heureux, quand il rentra avec l'ide de
se coucher avec le souvenir d'Angle, de trouver une femme au lit.
Angle! s'cria-t-il. Et il courut pour embrasser Mme de Marsillac.

Quel ne fut pas son dsespoir quand il reconnut Mlle Tourne-Sol. Comme
la veille, il y avait quatre bougies allumes, il les teignit avec
fureur, comme s'il dt retrouver son illusion perdue; mais la lune
curieuse, comme la veille, vint le railler  la fentre.

Pourquoi Angle tait-elle partie?




V

VIOLETTE AU SECRET


Octave n'tait point un lgiaque, il se consolait des femmes avec les
femmes.

Cependant,  son retour  Paris, trois semaines aprs l'aventure 
Bade, il chercha partout et ailleurs Mme la marquise de Marsillac.
Il jugea que c'tait une provinciale gare  Bade, quelque femme
marie qui voulait s'amuser sans le dire  son mari. Il pensa que
le nom de Mme de Marsillac tait un pseudonyme et jura de ne jamais
prendre au srieux les femmes qui voyagent.

Beaucoup de lettres attendaient Octave. Il regarda toutes les
enveloppes avant de les ouvrir. Il esprait une lettre de Champauvert,
il trouva une lettre de M. Rossignol, son intendant au chteau, qui
fut pour lui un coup de tonnerre.

    Aprs une enqute sur le poison rpandu dans le bouquet de roses,
    on vient d'arrter  Paris une demoiselle Violette, que vous
    connaissez sans doute, monsieur le duc, si j'en crois le journal.
    On dit qu'on la conduira ces jours-ci  Champauvert pour continuer
    l'instruction de cette affaire mystrieuse.

M. Rossignol avait dcoup un entrefilet d'un journal du pays, que
Parisis lut avec fureur:

Il n'est bruit dans nos contres, que de l'arrestation d'une de ces
demoiselles  la mode qui sont le dsespoir des familles. Celle-ci,
qui s'est baptise du nom de Violette, mais qui s'appelle Marty de son
nom de famille,--un vrai nom de mlodrame--est venue dans un chteau
voisin, il y a quelque temps, en proie  une rage de jalousie qui l'a
pousse, dit-on,  un crime abominable. S'il faut en croire le bruit
public, elle aurait rpandu le poison des Mdicis sur un bouquet
roses-th qu'on devait offrir  une jeune fille de la plus haute
famille au moment de ses fianailles. Au moment de son arrestation,
cette demoiselle Violette a prononc un nom bien connu ici, un nom
illustre qu'il est de notre devoir de ne pas rappeler. La justice
suit son cours: la malignit publique va trouver bien des motifs de
curiosit dans cette cause, qui sera clbre.

Le procureur imprial n'avait pu touffer l'affaire, le mdecin de
Champauvert ayant parl partout avec mystre du bouquet empoisonn.
Le juge d'instruction avait si bien cherch l'trangre de l'htel
du Lion-d'Or, errant un matin  Champauvert, qu'il avait trouv ses
traces. Voil pourquoi il avait sign un mandat d'arrt contre la
fille Louise Marty dite Violette, domicilie  Paris, rue d'Albe,
no 7, anciennement avenue d'Eylau.

Octave lisait pour la seconde fois la lettre de M. Rossignol, quand
son valet de chambre lui dit qu'un homme de mauvaise mine, tout noir,
avec une cravate rouge, demandait  tre introduit.

Cet homme se prsenta presque aussitt devant lui. Il reconnut un de
ces rdeurs parisiens, familiers au Palais de Justice, aux cabarets
nocturnes,  tous les mauvais lieux. Que me voulez-vous? demanda
le duc de Parisis.--C'est que, voyez-vous, monsieur, j'ai une
correspondance pour vous.--Eh bien!

L'homme  la cravate rouge fit un signe au valet de chambre de
s'loigner. Il tira de son portefeuille,--car il avait un portefeuille,
--un admirable portefeuille en cuir de Russie qu'il avait vol la
veille  un Anglais, sous prtexte de lui demander du feu pour allumer
son bout de cigare. Entre nous, monsieur le duc, dit-il, il ne faut
pas m'en vouloir; je suis incognito facteur de la petite poste des
prisons. Je rends plus de services  moi tout seul que tous les
employs de la grande poste, et on peut me confier des valeurs: vous
voyez, mon prince, que j'ai un portefeuille.--Est-ce que vous m'apportez
de l'argent? dit le duc de Parisis en souriant.--De l'argent? Vous me
feriez mettre  la porte. Je vous apporte mieux que cela.

Et le messager des prisons remit  Octave une lettre de Violette.
Est-ce qu'il y a une rponse? demanda Octave en dcachetant la
lettre.--Oui, la dame est au secret; mais, sur mon honneur, ce que
vous crirez lui arrivera.

Et comme il y a des joueurs de mots  tous les dgrs, celui-ci
ajouta: Il n'y a point de secret pour moi.

Voici la lettre de Violette:

    Octave! Octave! je suis  moiti morte de chagrin. Le savez-vous?
    Hier, comme je revenais du bois, deux hommes, qui taient  ma
    porte, m'ont dit de les suivre  la prfecture de police. J'ai
    voulu passer, le premier a mis brutalement la main sur moi; j'ai
    rsist; le second m'a parl plus doucement et m'a propos de
    monter dans un fiacre. Il m'a fait comprendre qu'il fallait obir
    si je voulais viter un grand scandale dans une rue o tout le
    monde me connaissait. Je suis monte en fiacre, esprant bien
    qu'il y avait une mprise et que le juge d'instruction me
    rendrait la libert; mais on m'a jete dans un cachot, comme une
    criminelle, avec trois autres femmes que je ne connais pas. De
    quoi m'accuse-t-on? grand Dieu! Une de ces femmes m'a confi, avec
    un air de sympathie, qu'elle n'tait l que pour me parler. Dieu
    sait si j'ai quelque chose  dire! Si vous recevez cette lettre,
    qu'elle m'a promis de vous faire parvenir, sauvez-moi de cette
    mort anticipe. Le mandat d'arrt portait bien mon nom de Louise
    Marty, surnomme Violette; mais je suis sre qu'il y a une erreur
    de la justice. Octave! Octave! Pourquoi ne m'avez-vous pas laisse
    mourir  la porte de Mme d'Entraygues?

    VIOLETTE.

L'homme  la cravate rouge demanda  Octave s'il tait content.--Oui,
trs content, dit Octave. Et il crivit ce mot  Violette:

    Violette, je vous aime et je veille sur vous.

    PARISIS.

Et se tournant vers l'homme  la cravate rouge: Tenez, il faut que
cette lettre arrive dans une heure.--Comme vous y allez, mon prince!
Je n'ai pas encore djeun.--Eh bien, reprit Octave en lui jetant cinq
louis, vous ne djeunerez pas.

Le jour o le duc de Parisis recevait les lettres de M. Rossignol
et de Violette, la marquise de Fontanelles recevait celle-ci de
Genevive:

    Je suis dsespre, ma chre Armande. Je ne sais quel dmon s'est
    incarn a Champauvert depuis la mort de ma tante; mais j'y meurs
    de chagrin. A qui ouvrir mon coeur? Ah! si tu tais l! Si tu
    m'aimes, accours. Figure-toi que j'ai t empoisonne par un
    bouquet de roses; mais qu'est-ce que cela? Ce n'est pas l qu'est
    le mal! Le mme bouquet a empoisonn une des filles de service qui
    a voulu rire avec le poison.

    Malgr toutes mes prires on instruit l'affaire, il me faudra
    comparatre comme tmoin. J'aime mieux mourir. Et puis, figure-toi
    qu'on a arrt une pauvre fille qui aime M. de Parisis: je rponds
    que celle-l n'est pas coupable. Mais je ne puis pas dire le
    nom de l'empoisonneuse, quoique je le sache bien. C'est une
    dsolation. C'est un scandale. Je ne sais o cacher mes larmes.
    Viens me voir, si tu m'aimes. Je te dirai tout cela. Mais les
    journaux parleront avant moi. Oh! mon Dieu! mon Dieu! qui donc a
    permis que la dignit des familles, que la pudeur des femmes,
    que toutes les vertus soient ainsi jetes eu pture  la sottise
    publique.

    Adieu, je meurs de chagrin.

    GENEVIVE.

La marquise de Fontaneilles voulait courir  Champauvert pour consoler
Genevive, mais le marquis ne voulut pas, dans la peur que le nom de
sa femme ne ft inscrit au procs.

Il tient une petite lettre de Genevive.

    Vous avez oubli  Champauvert vos cinq millions et votre
    porte-cigare. Figurez-vous que j'ai failli pour avoir le secret de
    votre insouciance et de votre gaiet. Ne viendrez-vous pas chercher
    vos cigares et vos millions? Vous me trouverez l'me en deuil.

Octave fut touch au coeur. Il voulut courir  Champauvert, mais il
remit au lendemain cette effusion. Le lendemain il fut pris par une
aventure nouvelle.

Mlle de La Chastaigneraye demeura seule en face de tous ses chagrins;
car elle n'avait pas tout dit  son amie. Un volume de La Bruyre o
elle avait marqu cette pense: _Vouloir oublier quelqu'un, c'est y
songer_, n'et-il pas dit le plus srieux de ses chagrins?

Elle qui n'avait pas pch, elle lisait Mlle de La Vallire, comme si
elle et cout une soeur: Jsus-Christ est mort pour payer toutes
nos dettes, il a bris le joug de notre esclavage et nous a faits
ses enfants d'adoption.--Oui, disait Genevive, Jsus-Christ a pay
toutes nos dettes et nous a faits ses enfants, mais il n'a pas bris
le joug de notre esclavage, puisqu'il n'a pas bris le joug de
l'amour.




VI

DE QUELQUES DEMOISELLES CHEZ LE JUGE D'INSTRUCTION


M. de Parisis courut au Palais de Justice. Il avait pour camarade de
collge un jeune juge d'instruction, qui s'tait signal par trois ou
quatre condamnations  mort. Celui-l cherchait les crimes. Dans toute
crature, il ne voyait que la tache originelle. Il avait ray le mot
rdemption de son dictionnaire; il croyait que la peine de mort
tait le soldat de la vie. Aussi tait-ce un curieux spectacle que de
le voir interroger un patient; on peut dire qu'il avait rtabli la
question, tant il tyrannisait les consciences, tant il pitinait sur
les mes, tant il flagellait les esprits.

Et comme tout est contraste, dans la vie prive c'tait le meilleur
homme du monde. Comme Lonard de Vinci, il rachetait la libert des
oiseaux, il tait gnreux aux derniers saltimbanques, et, s'il et
dchir son manteau, c'et t pour les paules de deux pauvres.

Quand Parisis tait entr dans le cabinet du juge d'instruction,
on annonait sept ou huit femmes--lgres--trs lgres.--plus que
lgres. J'espre que tu ne vas pas me mettre  la porte, lui dit
Parisis. Mais le juge d'instruction comprenait svrement son devoir,
il se leva pour conduire son ami jusqu'au seuil.

Octave tint bon. Non, non, dit-il, je suis de l'affaire, tu verras
que je rpandrai a et l un trait de lumire. D'ailleurs, j'ai  te
parler trs srieusement.

Les femmes entraient deux par deux comme  une procession.

Octave prit un livre de droit et fit semblant de ne pas couter. Le
juge d'instruction fit semblant de ne pas s'apercevoir que son ami ft
encore l.

Huit de ces cratures taient entres; on et dit que toutes
descendaient de la charrette qui conduisait Manon Lescaut au Havre.
C'tait la mme insouciance, la mme curiosit, la mme figure o ne
descendait pas l'me.

Je me trompe, il y en avait deux qui taient restes des femmes. Une
grande et une petite. Le juge d'instruction ne put s'empcher de leur
demander par quelle singulire dchance elles taient tombes l.

La petite rpondit trs vivement que c'tait pour se venger de sa
famille, qui l'avait humilie par la maison de correction pour un
pch tout vniel. La seconde commena par dire, avec quelque fiert,
qu'elle ne devait compte qu' elle-mme de ses actions. Et comme le
juge d'instruction eut le bon esprit d'insister gracieusement, tout
 sa curiosit, elle rpondit qu'il n'y a point de stations dans les
chutes de femme; que du premier coup une femme perdue est une femme
perdue; que peut-tre, elle aussi, elle exerait une vengeance.

Octave ne lisait pas son livre de droit: il tait tout aux paroles
de cette femme, il la regardait avec de grands yeux. Madame de
Marsillac! dit-il, croyant rver. Il se pencha vers son ami et
lui dit de demander  cette fille depuis quel temps elle en tait
l.--Depuis un an, dit-elle. J'ai frapp  la porte de cette maison,
parce que je n'ai pas trouv un lit, pas mme un lit de paille aux
Filles repenties. Si Mlle Eudoxie se venge de sa famille, moi je me
venge de la socit. Mais comment pouvez-vous rester l, vous
qui paraissez intelligente? Vous avez donc jet votre coeur  la
porte?--Non, je souffre de l'infamie comme d'autres souffrent du
repentir. C'est la mme pnitence.--Mais les heures sont des sicles
pour vous dans une pareille atmosphre.--Non; il y a, si vous voulez
me permettre ce mot, des grces d'tat: je passe mon temps  jouer du
piano et  lire des romans; je lis mme des livres de pit.--C'est
une profanation.--Non! mon me n'est pas complice.

Octave n'en pouvait croire ses yeux ni ses oreilles. Quoi!
murmura-t-il, cette femme qui jouait l-bas  l'ange de vertu!

Le juge d'instruction questionna la jeune femme sur un crime dont
elle avait t tmoin comme ses compagnes. Comment vous nommez-vous?
--Mlanie, rpondit Angle.--Votre nom de famille?--Je ne puis le
dire.--Pourquoi?--Parce que si je me venge, je ne veux me venger que
sur moi-mme.--O les coups de poignard ont-ils t donns?--Dans le
salon, sur un des canaps.--Qui tait-l?--Ces dames et quatre ou
cinq messieurs que je connais bien, mais dont je n'ai pas le droit
de dire les noms. Demandez cela  une de ces dames.

Et se retournant, tout en indiquant la petite femme dj interroge:
Pas  mon amie, car elle les connat aussi, mais les autres ne
pourront vous dire que leurs noms de guerre. L'un s'appelle Carrabas,
l'autre Chat-Botte, celui-l Gladiateur, celui-ci Barrabas.--Que
pouvaient-ils faire au salon?

Angle regarda profondment le juge d'instruction. Vous le savez
bien. Ils causaient: on a quelquefois beaucoup d'esprit chez nous. Il
y vient tant d'hommes bien ns que les femmes finissent par faire leur
ducation. Dieu a pris une cte  l'homme pour faire la femme, c'est
un symbole: l'homme fait toujours la femme.--Et la femme refait
l'homme, dit une fille.--C'est trop de littrature, interrompit le
juge d'instruction. Et il continua gravement son interrogatoire.
Angle, qui n'avait pas reconnu Octave dans l'ombre, alla s'appuyer
au mur de son ct, Il lui prit la main et lui marqua la figure en
passant devant elle. Quoi! lui dit-il, je vous retrouve dans une
pareille compagnie? Angle leva les yeux et reconnut Octave, Oh! mon
Dieu, dit-elle, je ne voudrais pas pour tout au monde que ce malheur
de vous rencontrer me ft arriv. Vous tiez l! Elle baissa la
tte avec un profond sentiment de tristesse. Expliquez-moi cette
nigme.--Chut! on nous coute; j'irai vous voir demain et je vous
dirai tout; car si vous ne me connaissez pas, je vous connais bien,
vous.

Quand ces filles furent parties, Parisis s'empressa de parler de
Violette; il voulait qu'on la mt en libert sur-le-champ. Je rponds
d'elle, dit-il, comme d'une enfant que j'aurais leve.--Eleve au
mal, dit le juge d'instruction, je te connais.--Te voil encore avec
ta fureur de trouver partout des criminels. T'imagines-tu donc que
j'aie jamais tu une mouche?--Tu as tu des femmes. Il viendra un
jour, mon cher, o on recherchera le crime moral comme le crime
matriel. Jeter le trouble dans un coeur, dsesprer une pauvre
crature dont on a tu l'nergie par l'amour, la faire mourir de
chagrin par l'abandon, crois-tu donc que ce ne soit pas l un crime?

Parisis tait devenu pensif. Peut-tre, dit-il. Est-ce toi qui vas
inaugurer la rpression de ces crimes-l? Appelle deux gendarmes et
mets-moi au rgime cellulaire, car je me reconnais coupable. Mais
puisque le jour n'est pas venu de cette justice du coeur, donne-moi
la libert de Violette, qui est la plus brave crature que j'aie
rencontre.--Comme tu y vas! dit le juge d'instruction, qui voulait
rserver toutes les prrogatives de la justice.--Cela me parat si
simple et si juste! On ne s'lvera jamais assez haut contre l'odieuse
prvention. Quoi! voil une fille convaincue d'empoisonnement, sans
que cela se puisse jamais prouver, puisqu'elle est innocente, on la
jette en prison jusqu'au jour o il plaira au procureur imprial de
l'envoyer devant messieurs les Jurs, qui ont peut-tre une me et une
conscience, mais qui ont toujours peur de condamner un coupable et
toujours peur d'absoudre un innocent.--Il n'y a pas d'innocents!
s'cria le juge d'instruction.

Cette parole avait jailli comme la vrit. Sais-tu que tu
m'pouvantes? dit Octave en souriant.--Ah! mon cher, l'tude de
l'homme, c'est l'tude du crime. Nous sommes tous marqus du sceau
fatal.--Ce que c'est que le parti pris! Tu as donc commis des
abominations et des atrocits?--Qui sait? dit le juge d'instruction
en souriant  son tour. Si je n'tais occup  prouver que les
autres sont criminels, je me prouverais peut-tre que je le suis
moi-mme.--Ce sera ta dernire instruction.

Le duc de Parisis parla  son ami de l'empoisonnement  Champauvert.
Une belle affaire, dit le juge d'instruction, je la sais dj par
coeur. Tu n'as donc pas lu la _Gazette des Tribunaux_?--Je ne lis
jamais la _Gazette des Tribunaux_.--Chacun son monde. Tu es dans le
monde des pcheresses et moi dans le monde des criminels; tu lis les
journaux de sport et de ftes, moi je lis les procs en adultre et
les causes clbres de l'amour.--C'est le mme livre, dit Octave; je
lis le commencement, tu lis la fin.--Oui, mon cher duc, il y a l
un mdecin que j'estime beaucoup parce qu'il a voulu savoir la
vrit.--Tais-toi donc! un charlatan qui a voulu se mettre en
relief.--Je te dis que c'est un honnte homme: si tout le monde
faisait son devoir, il n'y aurait pas de crimes impunis.--Tu
t'imagines que c'est la justice qui punit les crimes!--Et qui donc? Tu
ne me diras pas que c'est Dieu, puisque tu ne crois pas  Dieu.--C'est
la conscience. Tout homme a son tribunal en lui: il est lui-mme son
juge d'instruction et son juge sans appel. Et quand il se condamne 
mort, c'est bien un homme mort, c'est bien un homme mort: il a beau
aller et venir parmi les vivants, il n'est plus de ce monde.--Bravo!
Voil une nouvelle thorie qui supprime la justice des hommes et celle
de Dieu. Tu as des ides, toi; il y a du bon dans ce systme-l! Mais,
quoi que tu en dises, l'homme qui se juge lui-mme abuse du droit de
grce.

Octave regarda son ami avec l'expression d'une vieille amiti.
Voyons, mon cher Maxime, donne-moi la libert de Violette et touffe
cette affaire! Je sais bien que tu vas me dire que cela ne te regarde
pas; mais je sais bien aussi que tu es tout-puissant, parce que tu es
l'enfant gt du ministre de la justice.--Je te jure que je n'y puis
rien. Les journaux de Paris, aprs les journaux de la Bourgogne, ont
parl hier de cet empoisonnement, il faut que l'affaire suive son
cours; le ministre lui-mme se briserait  vouloir tout arrter.

Parisis ne croyait pas que ce ft si srieux. Mais c'est horrible!
dit-il en voyant d'avance le tableau du procs. Quoi! Mlle de La
Chastaigneraye serait oblige de comparatre pour accuser Violette ou
toute autre. Mais c'est impossible! elle aimerait mieux mourir!--Ah!
vous voil bien, vous autres: vous vous imaginez toujours parce que
vous portez un grand nom que vous serez toujours au-dessus de la loi.
Tu ne sais donc pas que la loi est symbolise par un niveau?

Octave tait dsespr. Aprs tout, ne te dsole pas. On priera les
journaux de ne donner que les initiales.--Mais quelle folie d'aller
rechercher le crime, puisque ma cousine va bien!--Et la servante?
n'est-ce donc pas une femme comme ta cousine? Aprs tout, cette
demoiselle Violette n'ira pas sur l'chafaud. Mais enfin, si c'est
elle, il faudra bien qu'elle expie sa mauvaise action.--Mais je
te jure que ce n'est pas elle.--Eh bien! elle remontera dans son
carrosse, car on dit que c'est une courtisane  la mode.

Pour la premire fois de sa vie, Octave se sentait vaincu par une
force suprieure. Il tremblait de recueillir le mal qu'il avait sem.
Si Violette tait une courtisane, c'tait sa faute  lui; si
elle tait accuse dans l'opinion publique, sur qui retomberait
l'accusation? Sur lui-mme. Si ce n'est pas Violette, qui donc
est-ce? lui demanda tout  coup le juge d'instruction.--Je ne puis le
dire, rpondit Octave; la vrit, c'est qu'on ne le sait pas bien.
Mlle de La Chastaigneraye et moi nous avons notre ide, mais nous
n'avons pas de preuves et nous n'en voulons pas chercher. Mais je puis
bien te dire  toi que c'est une vengeance de famille. A quoi bon
pntrer de pareils mystres, aujourd'hui surtout qu'il faut laisser
aux grandes familles tout leur prestige?--Si c'est cela, tu as
peut-tre raison, dit le juge d'instruction qui tait un homme
d'autorit, lev  l'cole de Joseph de Maistre. Va voir le ministre,
qui est la justice faite homme, il voudra peut-tre touffer le
scandale de cette affaire.

Le caractre de notre temps, c'est qu'il n'y a plus que des
demi-caractres. A peine les physionomies se sont-elles accuses
fortement, qu'elles droutent l'observateur par les timidits et les
indcisions. Au moyen ge, l'ami d'Octave et fait condamner jusqu'
sa famille; au XIXe sicle, il n'avait que par bouffes les ardeurs de
l'Inquisition.

Octave serra la main  son ami: Dis-moi, puisque je viens de retrouver
l'homme dans le juge d'instruction, fais-moi voir Violette.--Que me
demandes-tu l! Tu ne sais donc pas qu'elle est au secret?

Parisis sourit: Pour la justice, mais pas pour moi.




VII

POURQUOI ANGLE TAIT-ELLE PARTIE


Octave alla voir le ministre; mais il eut beau prier, le ministre lui
dit que les journaux avaient dj trop parl pour que la justice ne
parlt pas  son tour.

Il crivit  Violette par la mme poste, car l'homme  la cravate
rouge tait revenu:

    Je vous sais par coeur, chre Violette. Vous m'avez dit souvent
    que, pour vous, le monde c'tait moi: eh bien! je vous juge. Vous
    sortirez de ce guet-apens blanche comme un lys.

    Votre ami plus que jamais,

    DUC DE PARISIS.

Il crive  sa cousine sans changer d'encre.

    Je devine tous vos chagrins, chre Genevive. Je vous ai quitte
    comme un fou; mais je vous aime comme un frre. Parlez, et j'obirai.

    OCTAVE.

Toutes ces motions n'empchrent pas M. de Parisis de se rappeler Mme
de Marsillac.

Le lendemain, il attendit Angle, trs curieux et trs agit, tout en
pensant  Violette.--Elle ne vint pas.--Le surlendemain il attendit
encore.--Elle ne vint pas. Il se dcida, le soir,  lui crire ce
billet:

    Je vous ai attendue, Angle, je vous attends et je vous
    attendrai; il faut que je vous parle et que vous me parliez. Vous
    aimez peut-tre les clairs de lune  Bade, moi j'aime ta lumire 
    Paris. Venez ce soir souper avec moi, je vous recevrai avec du vin
    du Rhin.

    Pas un mot au juge d'instruction.

A ce billet, Angle rpondit par celui-ci:

    Ne m'attendez pas, nous ne boirons pas du vin du Rhin  la mme
    coupe. Votre lettre m'arrive  l'heure mme o je quitte cette
    odieuse maison.

    Si j'y reviens jamais, je vous le dirai!

    ANGLE.

Ce billet irrita vivement l'esprit d'Octave. Devant la grande muraille
de l'impossible, on sent qu'il vous pousse des ailes.

Il voulut voir Angle. Depuis cinq minutes, Angle tait partie. O
est-elle alle? demanda Octave furieux.--Ma foi, monsieur, dit une
femme avec un rire effront, elle n'a pas dit son _numro_.

Octave ne pensait plus  Angle, quand il reut une lettre de
Champauvert. C'tait la rponse de Mlle de la Chastaigneraye au duc de
Parisis:

    Je pense, mon cousin, que nous avons chacun notre douleur. Je ne
    puis vous consoler et vous ne pouvez me consoler.

    Je vous serre la main,

    GENEVIVE DE LA CHASTAIGNERAYE.

Parisis laissa tomber la lettre: Eh bien! voil qui est concis, on
n'aime pas  crire dans ma famille. Et aprs avoir relu: Il y a
de la sibylle dans cette jeune fille, elle parle toujours avec une
loquence mystrieuse. Il ne put comprimer un mouvement de jalousie.
Si je ne puis la consoler, je sais bien pourquoi: c'est qu'elle aime
quelqu'un. Et pourtant....

On s'imagine peut-tre que Parisis allait rentrer en lui-mme et ne
plus se mettre en spectacle dans la vie parisienne: mais qui donc
aurait pu le retenir dans ses folies?

On parla beaucoup alors d'une de ses aventures, au clair de la lune
avec une trs grande dame, dans un des parcs qui avoisinent le bois de
Boulogne.

Il faillit attendre! Fut-ce pour cela qu'il crivit le lendemain cet
aphorisme sur l'album de la dame:

    La vertu des femmes est comme la lune. Elle a ses phases, ses
    rvolutions et ses clipses. Elle fait les cornes aux amants en
    croissant et aux maris en dcroissant. Elle se montre de face,
    de trois quarts, de profil. Elle se montre dans tous les
    quartiers--mme dans le quartier Brda.





VIII

DE QUELQUES PARADOXES DE MONTJOYEUX


Tous les dsoeuvrs du Caf Anglais ne savaient, un soir, plus que
dire, ils devinrent srieux--un quart d'heure de sagesse dans cette
folie de toutes les heures. Les femmes dormaient, quelque peu
dpenailles dans leur luxe, perdant leurs cheveux, mais tenant bien
leurs diamants. Chacun parla d'escalader la montagne abrupte de la
fortune, l'un par la politique, l'autre par les journaux, celui-l par
les thtres, celui-ci par l'argent des autres.

Monjoyeux prit la parole: Tout cela est fort beau, dit-il; mais vous
raisonnez comme des enfants gts, qui s'imaginent qu'on peut aller
chercher la lune. Or, le moyen? C'est toujours l'histoire d'Archimde:
Donnez-moi un point d'appui et je dplace le monde,--dans le seul but
de donner un peu plus de soleil  Paris,--car nous avons, cette nuit,
quinze degrs au-dessous de zro, et une capitale universelle ne peut
pas durer  ce rgime-l. Songez  Babylone!  Carthage!  Athnes!
 Rome!--Il s'agit bien de soulever le monde! Il s'agit seulement
d'avoir trois ou quatre cent mille livres de rente.--Oh! oui, rien que
cela, dit une des demoiselles qui sommeillaient; si Gaston me fait une
pareille liste civile, je deviendrai un ange.

Monjoyeux regarda celle qui parlait. Si elle tait un peu plus jolie,
dit-il, je lui ferais trois ou quatre cent mille livres de rente,
car elle serait mon point d'appui pour les grandes ides qui germent
l.--Et quelles sont les grandes ides qui germent l? demanda le duc
de Parisis  Monjoyeux.--Mes enfants, le Monjoyeux qui vous parle
n'est par le premier venu. Comme Veuillot et beaucoup de grands
seigneurs qui ne s'en vantent pas, il est n dans un cabaret; mais il
est d'un bon tonneau et d'un bon cr. Voyez-vous, mes gentilshommes,
j'ai mes trente-deux quartiers de roture comme vous avez vos
trente-deux quartiers de noblesse.--No! passez au dluge, dit
Octave.--Eh bien! je suis taill sur le grand modle. Je suis un
homme, et quiconque peut dire qu'il est un homme, est bien prs d'tre
un grand homme. Vous m'avez siffl au thtre, parce que je suis de
trop haute taille pour des yeux habitus aux prouesses des femmes. Mon
jeu est hroque et vous n'aimez que les miniatures; vos comdiens 
la mode sont des Lilliputiens qui jouent les infiniment petits. Je
suis un Shakespeare et un Molire, ni plus ni moins; je ne jouerai
bien que les pices que je ferai moi-mme; ce qui me manque, ce n'est
pas le gnie, c'est le thtre. Je vous l'ai dit dj: je suis n pour
les premiers rles dans la vie, et on me condamne aux troisimes rle.
Quand je veux crire dans un journal, quand je vais voir un directeur
de thtre, quand je veux portraiturer quelqu'un, je fais peur aux
gens. Ce n'est pas si simple que cela crire, jouer la comdie,
sculpter! Le gnie est un moulin qui tourne  vide quand il n'a pas du
bl  mettre sous les meules. C'est mon histoire, c'est l'histoire
de tous ceux qui n'ont pas commenc dans le despotisme paternel des
coles, par le Conservatoire, par l'cole de Rome, par l'Universit.
Il est vrai que j'aurais jet toutes les coles par la fentre.--Voil
pourquoi tu feras l'cole buissonnire toute ta vie.--Eh bien,
non! dit Monjoyeux aprs un silence, non! je ne ferai pas l'cole
buissonnire toute ma vie. Voil trop longtemps qu'on doute de moi, je
veux prouver ma force: j'ai mon ide, j'ai mon point d'appui. Adieu!

Et Monjoyeux sortit,  la grande surprise de tous ses amis sans mme
boire la coupe de vin de Champagne glac que venait de lui verser Mlle
Jacyntha, une Hb en fourrures, laquelle but en s'criant: Je bois
 Monjoyeux!--Quel pourrait bien tre son point d'appui? demanda
Parisis.

L'amiti de Parisis et de Monjoyeux avait commenc par un duel, parce
que, dans un souper de comdiennes, Monjoyeux avait dfendu  Octave
de boire dans le verre de Mlle Aurore, une ingnue qui avait dj ce
soir-l donn trois rendez-vous avec l'ingnuit d'une ingnue. Il
n'y a plus que les femmes du monde tombes dans le demi-monde qui
cultivent la rouerie  front dcouvert. Monjoyeux s'tait battu avec
une pe trempe d'imprvu et de ressources. Octave, bless  la main,
eut son pe brise. Il dit  ses tmoins qu'il tait merveill
de son adversaire. On le rappela. Monsieur, vous me donnerez une
revanche.--Jamais, monsieur, je ne me suis battu que parce que j'ai
demain un duel au thtre.

On trouva cela digne d'un vritable artiste; on s'en alla content; le
lendemain, Octave emmena tous ses amis pour applaudir Monjoyeux qui
dbutait  l'Odon. Par malheur, la pice tomba; Monjoyeux eut beau
sauver la scne du duel par des miracles, les sifflets furent le
dernier mot de ce chef-d'oeuvre incompris.

Monjoyeux, qui avait jou  Londres les grands rles, se brouilla
quelques jours aprs avec son directeur, ne voulant jouer ni les
tratres, ni les pres-nobles. Or, comme tous les autres thtres
avaient leur premier rle accrdit, il se trouva sur le pav, grand
artiste incompris. Il se remit  la sculpture, tout en regrettant de
ne pouvoir faire de la sculpture vivante.

Octave le revit  et l. Il le trouva dans sa misre digne et
chevaleresque, jouant dans la coulisse son emploi de beau tnbreux,
de mousquetaire ou de don Juan. Il l'invita  souper avec les mmes
comdiennes. Ses amis furent charms de cet esprit mi-gaulois,
mi-parisien, qui courait gaiement sur la nappe. On l'invita le
lendemain, puis encore, puis toujours, si bien que son vrai thtre
tait le Caf Anglais. Ce fut l qu'il joua ses rles improviss tout
un hiver, content de son public, quoiqu'il reconnt que le public du
boulevard du Crime ft encore meilleur.

Celui-l tait bien une figure du dix-neuvime sicle, avec toutes les
aspirations et toutes les dfaillances qui nous passionnent et nous
dsenchantent. Il tait parti du dernier chelon de l'chelle sociale;
Monjoyeux n'tait pas un nom de terre, c'tait un sobriquet, un
sobriquet de bon augure: son pre, un chiffonnier de la rue Gracieuse,
le tranait avec lui dans ses quipes nocturnes. L'enfant tait si
gai, malgr la pluie ou la neige,  travers l'orage ou la bise, que le
chiffonnier l'appelait mon Joyeux, comme il et dit mon Chenapan.

Monjoyeux n'avait pas d'tat civil; sa mre tait accouche dans les
anciennes carrires de Montmartre; elle n'avait pas jug bien utile
d'aller dire cela  M. le Maire, d'autant plus que, dans cette belle
priode de sa vie, elle se considrait comme du XIIIe arrondissement,
attendu qu'elle n'avait pas de domicile fixe.

Monjoyeux, qui ne riait pas toujours alors, tait bien log, car il
avait lu domicile sur le sein de sa mre. La bonne femme n'tait pas
marie, mais elle tait fidle  son compagnon nocturne; Monjoyeux
n'tait donc pas l'enfant de trente-six pres. Il ne sut jamais bien
s'il avait t baptis, il ne se connaissait pas de nom de baptme;
on l'appelait quelquefois Jean comme son pre, mais le plus souvent
Monjoyeux.

Ce fut Pradier qui dcida de sa fortune. Un matin que l'enfant n'avait
pas teint sa lanterne et s'oubliait  regarder les gravures sur le
quai Voltaire, Pradier s'arrta devant lui, tout charm de sa petite
figure  la Chardin. C'tait comme une vieille gravure de Saint-Aubin;
vous vous rappelez ces adorables estampes: _les Petits Polissons de
Paris_.

Pradier lui adressa la parole; il aimait les scnes de la rue et les
tudes en plein vent. Qui ne se rappelle l'avoir vu se retourner et
suivre ces figures de caractre que les vrais artistes seuls saluent
au passage? Que diable, mon enfant, cherches-tu avec ta lanterne
allume? Tu ne vois donc pas le soleil? L'enfant regarda Pradier
avec de grands yeux surpris: c'tait la premire fois qu'un homme
en habit noir lui parlait avec un sourire.--C'est donc un homme, ton
pre, mon petit Diogne?--Non, monsieur, c'est un chiffonnier.--Alors,
tu ne le retrouveras que la nuit; viens avec moi, je te donnerai cent
sous.--Monjoyeux eut l'air de ne pas comprendre, mais il suivit
Pradier, qui le conduisit rue de l'Abbaye,  son atelier. Ds que le
sculpteur prit un crayon pour faire un croquis, l'enfant eut l'air de
comprendre. Ah! oui, dit-il, vous faites des statues. Oh! que c'est
beau le marbre!--O as-tu vu du marbre?--Dans les glises. J'aime le
marbre.

C'est l'glise qui initie le peuple au sentiment du beau et du bien,
ces deux sources parallles qui se rencontrent au confluent de toute
grandeur. Les rvolutionnaires qui ont ferm les glises n'taient pas
seulement des dicides, mais des homicides. Ils voulaient tuer l'me.
L'glise est la grande cole; elle enseigne Dieu, l'Art, la Posie, la
Musique  ceux-l mmes qui n'ont pas le temps d'couter les matres.
Si un pauvre diable qui n'a jamais ouvert les yeux  la lumire
traverse une glise, Dieu lui parle par les yeux, sinon par les voix
de l'me. Devant les chefs-d'oeuvre de la statuaire et de la peinture,
en coutant les grandes symphonies de l'orgue, qui sont comme les voix
divines sur les voix humaines, il s'arrte abm dans une admiration
sourde, mais dj intelligente. S'il ne sent pas la prsence de Dieu,
il admire l'homme dans ses oeuvres; c'est dj une station lumineuse.
Combien d'glises qui, au moyen ge, ont t le muse d'o sont
sorties des lgions d'artistes?

Ouvrez les palais au peuple, mais ne lui fermez jamais les glises. Ce
fut la pense de Pradier en coutant l'enfant qui posait devant lui.
Si tu aimes tant le marbre, mon camarade, veux-tu rester avec moi?
-Oh! oui! s'cria Monjoyeux? mais que dirait maman?--Ah! il y a aussi
une mre. Eh bien! nous lui ferons des rentes pour qu'elle te donne ta
libert.

Monjoyeux ne posait plus, il dansait. Oui, mais, reprit-il tristement,
je ne verrai plus maman!--Tu iras la voir, et elle te viendra voir.
--La pauvre femme! avec ses guenilles, est-ce qu'elle pourrait entrer
ici?--Oui, oui, dit Pradier, ici ce n'est pas le palais des Tuileries.
Tiens, je t'ai promis cent sous, porte cela  ta mre.

Et il lui donna un louis. Monjoyeux pleurait de joie. Va! mon
bonhomme, si tu aimes encore le marbre demain, reviens pour toujours
ici.

Monjoyeux revint le jour mme, Pradier lui donna un crayon. Il ne fut
pas peu surpris de voir que l'enfant dessinait dj. Jusque-l le
gamin s'tait exerc sur les murailles de Paris, pendant que
ses camarades crivaient des maximes. On a publi les murailles
rvolutionnaires, on pourrait publier aussi les murailles artistes et
littraires.

A dix-huit ans, Monjoyeux allait concourir pour le prix de Rome quand
mourut Pradier. Ce fut le premier chagrin de sa vie. Il manqua son
concours, et il fut perdu par sa libert de main; comme Pradier, il
voulait trop que le marbre parlt.

Tous les arts donnent la pauvret, mais la sculpture donne la misre.
Six mois aprs la mort de Pradier, il n'avait plus ni atelier ni
marbre. Il frappa vainement  beaucoup de portes, sa main tait
discrte et fire, les portes se refermrent sur lui. Il n'avait eu
jusque-l que deux vraies passions, deux hommes, deux originalits:
Pradier et Frdrick Lematre. Dsesprant de la sculpture, il se fit
comdien. Il joua le drame et la comdie avec le caractre des grands
artistes. L'enfant dlicat tait devenu un homme robuste, de la
nature des titans, tte hrisse, torse d'Hercule, un des plus beaux
exemplaires de l'humanit.

Monjoyeux menait la misre. Il n'avait pas plus de thtre que
d'atelier, il jouait et sculptait a et l par aventure. Mlle Rachel
et Mlle Brohan lui avaient donn cinq mille francs pour deux bustes,
deux portraits: la Tragdie et la Comdie. Il avait donn des
reprsentations  Londres avec Fechter pour jouer les rles de
Frdrick. Il parlait de faire le tour du monde. En attendant, il
vivait au jour le jour, semant  pleines mains le paradoxe et la
vrit pendant que ses amis du club semaient l'or.

Ces beaux messieurs du turf se disaient quelquefois entre eux: Ce
comdien est charmant, mais nous ne pouvons pourtant pas tre les amis
d'un comdien. Et souvent ils ne le connaissaient pas dans la rue.

Il ne faut pas se faire illusion, la question n'a pas fait un pas
depuis Molire. Louis XIV a daign djeuner du bout des lvres avec le
plus grand homme de son rgne pour donner une leon  ses esclaves.
Aujourd'hui Louis XIV djeunerait-il avec Frdrick Lematre? Il n'y a
que l'glise qui ait ouvert sa porte et son campo-santo. Les gens
du monde ne reoivent gure les comdiens que le jour o on joue la
comdie chez eux. Il est vrai que les comdiens ne voudraient pas
recevoir les gens du monde.

Octave n'avait pas ces prjugs. Il donnait bravement le bras 
Monjoyeux. Il l'appelait son ami; il s'tait battu une fois pour un
mot contre son caractre; aussi Monjoyeux disait: C'est  la vie  la
mort entre un homme qui a reu un coup d'pe de moi et qui en adonn
un pour moi.--Je ne suis pas ton ami, je suis ton lion, avait-il dit
 Octave. Si jamais tes ennemis me tombent sous la patte, tu verras ma
griffe!

Depuis quelque temps on n'avait pas revu Monjoyeux  la Maison-d'Or,
ni au caf Anglais, ni aux premires reprsentations. On oublie vite 
Paris les figures de la galerie vivante; et si on ne se revoit plus,
c'est  peine si un mot dit par hasard rveille le souvenir des
absents: la vague qui passe emporte tout, jusqu'au souvenir. Dans la
vie agite, qui vous prend jusqu'aux heures de sommeil pour les mille
riens dvorants des heures dsoeuvres, comment aurait-on le temps
de se retourner vers le pass, d'voquer des souvenirs vanouis, de
regretter les gais compagnons ou les matresses disparues? On jette le
pass dans l'abme, sans vouloir se pencher pour voir s'il est bien
mort. Vieux habits, vieux galons, que me voulez-vous? Autrefois,
le souvenir avait des temples, aujourd'hui il n'habite plus que la
boutique des dfroques humaines;--nagure, on vivait de la veille
et du lendemain, un pied dans le pass, le front dans l'avenir;
maintenant on vit au jour le jour.

Donc, Monjoyeux avait disparu sans qu'on st pourquoi et sans qu'on se
demandt quelle belle folie avait pu l'emporter.

Un soir pourtant, Octave, qui regrettait cette belle figure panouie,
mme dans les quarts d'heure de misanthropie, demanda si on n'avait
pas rencontr Monjoyeux. Monjoyeux? dit Villeroy, c'est du plus loin
qu'il m'en souvienne. Nous avons soup ensemble, il y a bien six
semaines, et nous nous sommes quitts pour aller nous coucher--le
lendemain. Nous n'tions rests  table que depuis minuit moins un
quart jusqu' l'aurore aux doigts de Champagne rose. Ces dames des
Bouffes-Parisiens avaient panach le festin. Monjoyeux n'tait pas
si gris que moi, si j'ai bonne mmoire: il avait crit--entre deux
vins--un trait de mtaphysique pour le _Figaro_. Ces dames ont trouv
cela sublime. Il me demanda mon opinion; mais tu sais que j'ai le
vin trop tendre pour avoir une opinion.--Ce brave Monjoyeux! dit
d'Aspremont, je serais dsespr de ne plus le revoir; j'ai tudi
tous les philosophes de l'antiquit, mais je n'en ai jamais trouv un
si profond.--Oui, profond comme le tonneau des Danades? on a beau lui
verser  boire, il ne s'emplit jamais.--Que veux-tu? il aura pris un
engagement dans quelque thtre de province. Je suis bien sr que si
on faisait faire des fouilles  Prigueux, le pays des truffes, on le
retrouverait l jouant des rles de Frdrick et cascadant comme les
chutes du Niagara.--Non, il a des vises plus hautes, dit Harken, il
sera all s'oublier dans quelque thtre tranger,  Baltimore ou 
Odessa.--Qui parle d'Odessa? s'cria une voix bien connue.
C'tait Monjoyeux. Monjoyeux! c'est lui! dit Octave avec un vif
plaisir.--Quand on parle du loup, dit le marquis de Saint-Aymour, on
en voit les dents.--Oui, mon cher marquis, je suis devenu un loup:
regardez mes dents! vous allez voir le carnage que je vais faire sur
le pauvre monde. J'ai dj commenc.--Expliquez-vous, sphinx!

Monjoyeux prit dans la poche de son habit un trs beau porte-cigare
en cuir de Russie, encadr d'ornements en platine. Voulez-vous des
cigares?

C'tait la premire fois que Monjoyeux offrait des cigares. Tudieu!
quel luxe, dit Octave; tu as donc dcouvert une mine d'or ou une tante
avare?--C'est bien mieux que cela! je me marie.--Oh! Monjoyeux! je
vais me trouver mal; on ne tire pas ainsi  ses amis des coups de
canon ray. Tu te maries?--Oui. Tu comprends qu'il ne fallait rien
moins qu'une pareille catastrophe pour fumer de pareils cigares, des
cigares  moi, des cigares offerts par moi-- moi.--Tu te maries! Il y
a donc encore des femmes?--Il y en avait une et je l'ai prise.--E elle
est belle?--Comme la beaut. Figurez-vous une Transtvrine avec une
figure de Milanaise. Une statue en chair, venue d'Arles  Paris sans
passer par l'Acadmie des Inscriptions. En un mot, un chef-d'oeuvre
vivant.--Et que feras-tu quand tu seras mari?--La belle question! Je
ferai mon chemin.

Les trois amis se mirent  rire, Faire son chemin, dit Octave, c'est
encore un vieux prjug. Est-ce que nous sommes matres de nous?--Eh
bien! vous verrez si je suis matre de moi et des autres.--Oui, de
tout le monde, except de ta femme.--De ma femme comme de tout
le monde.--Permets-moi d'tre fort indiscret, demanda Parisis 
Monjoyeux. Quel rle jouera ta femme dans ce chemin-l?--Elle jouera
le rle de toutes les femmes qui veulent que leurs maris fassent leur
chemin.--Oh! Monjoyeux! je ne te croyais pas descendu  ce degr de
scepticisme, pour dire un mot bien porte.--Tu me crois donc une me
plus haute que tous ces ambitieux qui passent l sous nos yeux,
courant  leurs chimres, escorts par tous les vices, jetant leurs
matresses, leurs femmes, leurs soeurs  toutes les concupiscences
qui ouvriront la main pour leur donner  eux, qui des croix, qui une
ambassade au Monomotapa, qui une concession de chemin de fer de Rome
 la lune. Je ne me paye pas d'une autre monnaie que tous ces
gens-l.--Aprs tout, dit d'Aspremont, jouant l'esprit fort, les
anciens vendaient les femmes, pourquoi les modernes les estimeraient
plus--ou moins--que ne le faisaient les anciens? La femme ne devrait
tre qu'un objet de luxe, qu'on se passe de main en main jusqu'au
dernier enchrisseur, ou plutt jusqu' ce qu'elle devienne mre de
famille.--Rassurez-vous, messieurs, dit Monjoyeux en voulant reprendre
ce qu'il avait dit, j'ai raill sur des choses saintes. Pour moi, la
femme est l'me, la posie, la conscience de l'homme; elle doit tre
pour lui l'image de Dieu sur la terre. Celui-l qui la sacrifie ou
la bafoue, est indigne du titre d'homme. Voil pourquoi je hais mon
sicle, voil pourquoi je voudrais le souffleter en face des sicles
passs et des sicles  venir. Adieu, vous aurez de mes nouvelles.

Les amis se sparrent. Te voil devenu pensif, dit Saint-Aymour 
Parisis.--C'est que ce fou est un sage; il nous a donn l un premier
avertissement; nous vivons comme des enfants prodigues, secouons donc
toutes ces aspirations fminines qui nous cassent les bras. Pour moi,
je l'avoue, j'en suis arriv  n'avoir plus le courage d'aller me
coucher.

En effet, ce jour-l, Octave tait revenu du club au soleil levant, il
avait regard son lit, qui ne l'attendait plus, il s'tait jet sur sa
chaise longue, mcontent de tout, mme du sommeil.

Il sentait que parmi toutes ses femmes, deux femmes manquaient  son
coeur: Genevive et Violette.




IX

MONTJOYEUX JOUE UN NOUVEAU ROLE


On apporta un matin cette lettre de faire-part  M. de Parisis:

    M. Monjoyeux a l'honneur de vous faire part de son mariage avec
    Mlle Aline de La Roche.

Diable! dit Octave, de La Roche en deux mots, il ne s'encanaille pas.
Quelle pourrait donc bien tre cette Aline de La Roche?

M. de Parisis avait la prtention de connatre toutes les femmes: Il
aura dnich cela sur quelque toit du pays latin ou de Montmartre. Je
lui souhaite une hirondelle, cela portera bonheur  la maison.

Il jeta le premier feuillet pour lire le second:

    Mme la comtesse de La Roche a l'honneur de vous faire part du
    mariage de Mlle Thodule-Angle-Aline de La Roche, avec M. de
    Monjoyeux.

Il y avait au bas de la page, en caractres imperceptibles:
_Lithographie de Kardec,  Nantes_. Oh! oh! noblesse de Bretagne! dit
Parisis, comment s'y est-il pris pour faire ce coup de matre:

Le mme jour,  la nuit tombante, comme le duc de Parisis fumait aux
Champs-Elyses avec quelques amis du club, il reconnut  vingt pas de
distance la tte chevelue de Monjoyeux dans un groupe de spectateurs,
hommes et femmes, qui assistaient au spectacle des filles  marier ou
des filles  vendre qui vont au Bois. Je suis sr qu'il est avec sa
femme, dit Octave. Il alla droit  Monjoyeux, qui lui dit; Voici
ma femme.--O diable ai-je vu cette figure-l? se demanda Octave en
cherchant dans une sphre o il ne devait pas trouver. Par ce temps de
blondes et de brunes, o les brunes se font blondes et les blondes se
font brunes, sans parler des rousses, o le pastel et le crayon noir
jouent un si grand jeu sur le visage, les yeux les plus fins risquent
de se tromper.

Octave connaissait bien cette figure, il ne la reconnut pas.

C'tait une jeune femme, un peu forte, mais d'une belle envergure.
Elle tait blonde et blanche, voile d'un voile noir et d'un voile de
poudre de riz.

Monjoyeux reprenant sa dsinvolture thtrale: Donc, M. le duc,
dit-il, j'ai l'honneur de vous prsenter  Mme Monjoyeux.--Madame, dit
Octave--en s'inclinant pour une noblesse de Bretagne--je suis bien
heureux que mon ami Monjoyeux ait fait une pareille fin. Voil ce qui
s'appelle un commencement.

La jeune femme ne rpondit pas un mot, elle avait rougi, elle s'tait
leve  moiti, comme si elle ne st pas quelle figure faire. Oui,
mon cher, dit Monjoyeux, vous l'avez dit, cette fin-l c'est un
commencement. C'est d'aujourd'hui seulement que je me sens n  la
vie; vous allez voir bientt ce que peut un homme, avec une femme.

M. de Parisis, qui regardait Monjoyeux, remarqua plus de raillerie
et d'amertume que de joie dans le sourire du comdien. Il salua une
seconde fois et rejoignit ses amis. C'est Monjoyeux, lui dirent
plusieurs voix, as-tu vu sa femme?--Elle est fort belle, fort timide,
fort rougissante; mais elle a des mains trop fortes pour des mains
bien nes. Noblesse de Bretagne, messieurs!--Je lui trouve un autre
dfaut: je ne sais si c'est Monjoyeux qui a fait sa figure, mais,
comme disaient nos aeux, elle n'a pas le velout de la candeur, elle
est dj trop familire  la poudre de riz et au crayon noir. Aprs
cela, je ne hais pas l'art dans la nature, quand c'est le pastel de
Rosalba.

Un vague souvenir traversa l'esprit d'Octave; on le questionnait
encore, il ne rpondait plus. Te voil soucieux! Est-ce que tu
deviendrais amoureux de cette jeune marie?--Non, dit-il, elle me
rappelle seulement une femme que j'ai aime au clair de lune. Aprs
cela, il y a tant de femmes au Bois qui se ressemblent.

Tout Paris parla avec quelque surprise du mariage inattendu de
Monjoyeux. Que va-t-il faire de sa femme?--Il va l'aimer, puisqu'elle
est si belle.--On dit qu'elle n'est pas riche.--Il y a peut-tre une
comdienne sous Roche.--Il rentrera sans doute au thtre.--Qui sait
si la femme n'a pas un million dans le gosier, comme la Patti!--Ou un
ventail de socitaire de la Comdie-Franaise, comme Croizette.

On comprend bien qu'une aussi grave nouvelle fut imprime jusque dans
les grands journaux, o un jour on lut cette lettre de Monjoyeux:

    Monsieur le rdacteur,

    On annonce ma rentre au thtre; que mes amis ne reprennent pas
    encore leurs sifflets; avant d'tre comdien, j'tais sculpteur,
    j'ai ressaisi mon ciseau et je pars pour Rome. S'il n'y a plus de
    marbre en Italie, j'irai sculpter les neiges de la Russie.

    Agrez mes adieux ternels, car je n'emporte pas ma patrie  la
    semelle de mes souliers.

    MONJOYEUX.

On commenta cette lettre. C'tait bien le style connu de Monjoyeux;
il avait sa manire d'crire comme il avait sa manire de parler. Le
lendemain il n'en fut plus question: Monjoyeux disparut de l'horizon
parisien.




X

LA COUR D'ASSISES


Le duc de Parisis avait toujours sa cour; il avait beau vouloir se
drober, les satellites lui prouvaient toujours qu'il est un astre.
Vainement il tentait de vivre chez lui, pour s'accoutumer  une loi
plus svre; mais les mauvaises habitudes le rejetaient bien vite
dans le cortge des folies parisiennes. Il tait comme ces rois du
dix-neuvime sicle, qui sont entrans par la politique de leurs
ministres. Il se promettait toujours d'avoir raison de tout le monde
et de lui-mme, le lendemain; mais le lendemain, il se donnait un jour
de plus.

On n'abdique pas, d'ailleurs, si volontiers sa part de royaut dans le
bruit contemporain: Octave dominait toujours sur le champ de courses,
dans les coulisses et dans les loges de l'Opra, au milieu des gens
d'esprit; il ne ddaignait mme pas d'tre l'idole de chair des
Phryns de rencontre et des Aspasies de contrebande. Comme Alcibiade,
dans ses jours de paresse, il croyait que les femmes sont encore une
lgion qui donne quelque gloire au capitaine.

Cependant l'affaire du bouquet de roses-th arriva devant le jury
d'Auxerre.

Les journaux de Paris, pour une cause aussi trange et aussi
romanesque, dpchrent leurs chroniqueurs  la mode; la capitale de
l'Yonne fut envahie par les trangers, mais surtout par les Parisiens.
Quelques dames trop  la mode panachrent la foule. On et achet les
bonnes places cinq louis, comme  une belle reprsentation de l'Opra.

Quand Violette parut, une voix domina tous les murmures; c'tait une
paysanne qui n'avait pu s'empcher de crier: Elle est toute blonde et
toute noire. En effet, la ple figure de Violette apparaissait comme
du marbre encadr dans la dentelle noire qui retombait sur ses yeux,
sans cacher son admirable chevelure de jais. Elle tait toute vtue
de noir. Elle marcha entre les deux gendarmes, grave et digne. Elle
n'avait pu croire jusque-l qu'elle serait trane jusque devant le
jury; mais,  force de prier Dieu, elle s'tait rsigne  toutes
les humiliations; elle trouvait d'ailleurs je ne sais quelle secrte
volupt  souffrir pour Octave et pour elle-mme: elle croyait ainsi
se retourner vers sa vertu.

Mlle de La Chastaigneraye avait refus de comparatre. On produisit
des certificats de mdecins constatant qu'elle ne pouvait quitter sa
chambre.

M. de Parisis n'avait pas fait de faons pour venir tmoigner; il se
fit inscrire comme tmoin  charge. Il se retrouva dans la salle des
tmoins avec le mdecin de Champauvert, avec Mlle de Moncenac, avec
deux servantes du chteau, avec les paysannes qui avaient offert la
corbeille de fleurs.

Me Lachaud tait au banc d la dfense. Il avait le front rayonnant
comme un avocat qui doit gagner sa cause.

Parmi les pices de conviction, sur une table, devant la Cour, tait
expos un bouquet de roses fan depuis longtemps.

Le greffier se leva et lut cet acte d'accusation que je retrouve dans
un journal d'Auxerre, qui n'avait donn que les initiales des noms de
Parisis et de sa cousine:

    Le 8 aot dernier, une jeune fille qui porte un des plus grands
    noms de notre pays, Mlle G---- de La C---- revenait de la messe
    en famille, au chteau de C----, quand les paysannes du pays lui
    offrirent une corbeille de fleurs. On avait appris la veille que
    Mlle G---- de La C---- tait l'unique hritire de sa tante,
    une fortune considrable. C'tait une vraie joie dans le pays,
    puisqu'on savait que la jeune hritire tait bonne aux pauvres.

    Si le bien nat du mal, le mal nat quelquefois du bien. On avait
    voulu faire une fte  Mlle de La C----, on faillit l'empoisonner:
    un bouquet dominait tous les autres. Mlle de La C---- dchira le
    papier qui l'enveloppait et le respira  plusieurs reprises.

    Tout  coup elle plit et tomba dans les bras de son amie, Mlle
    de M----, et de son cousin, le duc de P---- On s'imagina d'abord
    que c'tait un vanouissement; mais quand le mdecin arriva, il ne
    fut pas douteux pour lui qu'elle n'et respir le plus subtil et
    le plus rapide des poisons, L ne fut pas tout le mal. On rapporta
    le bouquet au chteau, et le bruit s'tant rpandu que Mlle de
    La C---- s'tait empoisonne en respirant des roses, une jeune
    servante se mit  rire, s'empara du bouquet et le respira  perdre
    haleine, comme pour se moquer de tout le monde. Elle venait de
    respirer la mort.

    Notre poque, Dieu merci, n'est plus familire  ces poisons qui
    ont t la terreur du quinzime sicle; mais le tmoignage des
    hommes de l'art prouvera tout  l'heure qu'il ne peut y avoir
    aucun doute sur ce point. Mlle de La C---- a t trs malade et
    la jeune servante ne s'est pas rleve.

    Maintenant, qui donc avait vers le poison sur les roses? Tout
    est romanesque en cette affaire.

    Le bouquet avait t apport au chteau par un de ces petits
    Pimontais, qui font tout dans leur enfance, except le bien. Tour
     tour ramoneurs, joueurs de guitare, montreurs de singes, en un
    mot, toutes les figures de la mendicit. Mais qui lui avait donn
    le bouquet? Il a t impossible de retrouver l'enfant, mais on
    a pu suivre ses traces. Le samedi soir, il tait  Tonnerre, 
    l'htel du _Lion d'or_, o une trangre prenait son repas du
    soir; selon l'habitude de la belle saison, on apporta un bou
     l'trangre. Ce bouquet passa de ses mains dans celles du petit
    musicien. Elle lui donna l'ordre, tout en lui donnant une pice
    d'or, de porter ce bouquet, avec une lettre qu'elle crivit
    sur-le-champ,  M. le duc de P----, au chteau de C----. La
    lettre, qui a t retrouve comme par miracle, est bien explicite;
    on verra avec quelle hypocrisie la fille Marty conseille  son
    amant d'offrir cet abominable bouquet  Mlle de La C----. Ainsi
    elle ne craint pas de faire son complice d'un homme qui,
    heureusement, est au-dessus de toute atteinte, et qui, d'ailleurs,
    n'a pas eu  offrir le bouquet lui-mme. L'enfant obit; mais
    comme il tait dj tard, il coucha en route ou s'amusa en route.
    Il n'arriva au chteau de C---- que le lendemain matin,  l'heure
    de la messe. Quand il se prsenta au chteau, tout le monde tait
     l'glise, moins une fille de service, la nomme Rose Dumont,
    qui jugea que c'tait un bouquet pour la fte, et qui le porta
    elle-mme sur la corbeille, que les paysannes avaient dpose sur
    la place devant l'glise.

    Cette trangre, qui venait pour la premire fois dans le pays,
    tait une de ces filles, trop connues  Paris, qui jettent la
    honte, la ruine et le dsespoir dans les familles. Quelques-unes
    sont d'autant plus dangereuses qu'elles cachent leur perversit
    sous des airs de dignit et d'innocence. Mais la justice ne s'y
    trompe pas: ce ne sont que des masques, et la justice arrache tous
    les masques. La fille Louise Marty, surnomme Violette, est une de
    ces cratures qui ont fui le travail de bonne heure pour se livrer
     toutes les souillures. On a connu celle-ci avec des chevaux et
    des diamants quand elle aurait d honorer ses mains par le mtier
    que lui avait appris sa mre; car elle est d'autant plus coupable,
    que sa mre, d'aprs tous les rapports qui nous sont venus, tait
    une honnte femme.

    Fleuriste! voil donc quel aurait t son dernier bouquet, un
    bouquet de roses empoisonnes! Toute jeune encore, elle a appris
    l'art de parfumer les bouquets artificiels; on ne s'tonnera donc
    pas quand elle empoisonnera les fleurs naturelles.

    Et qui l'a pousse  ce crime? Toutes les mauvaises passions.
    Elle avait eu des relations intimes avec M. le duc de P----, qui
    ne voulait pas la revoir. Mais sachant qu'il tait venu au chteau
    de C---- pour un hritage, naturellement elle voulut le revoir. A
    son passage  Tonnerre, elle apprit que l'hritage chappait
    au duc. Ce fut alors, sans doute, que l'ide du crime s'empara
    d'elle. Mlle G---- de La C---- tait le grand obstacle;
    puisqu'elle avait l'argent, le duc allait l'pouser: ces cratures
    jugent les actions des autres d'aprs leurs sentiments. Se
    dbarrasser de l'hritire, c'tait tout gagner: l'homme et
    l'argent. Mlle G---- de la C---- morte, le duc hritait, la fille
    Marty comptait sur sa part d'hritage. Mais comment faire? Les
    dbats prouveront qu'elle avait emport du poison pour effrayer
    son amant, peut-tre mme avec l'ide de s'en servir contre
    elle-mme, si tout chouait. Ce poison lui servit contre Mlle
    G---- de de La C----, mais ce fut la jeune servante qui en fut
    victime.

    Ne voit-on pas d'ici la fille Louise Marty versant le poison sur
    le bouquet, et payant cher l'enfant qui le portait  son adresse?
    De l, elle court au chemin de fer pour dpister les soupons
    car il faut tout prvoir. Mais ce n'tait qu'une fausse route. En
    effet, le lendemain elle tait sur la route de Champauvert pour
    s'assurer du message. On l'a vue errer autour du chteau. Que
    dis-je! on l'a vue pendant la messe, car rien n'arrte ces
    filles-l dans leurs audaces, venir se pencher au-dessus de la
    corbeille de fleurs, comme s'il n'y avait pas assez de poison dans
    le fatal bouquet.

    En consquence, la nomme Louise Marty, dite Violette, est
    accuse d'homicide volontaire avec prmditation sur la personne
    de Mlle G---- de La C----, et d'homicide involontaire sur la
    personne de la fille Rose Dumont, au service de Mlle G---- de la
    C----

Violette, toute trouble qu'elle ft d'tre en spectacle et en pareil
spectacle, entendit pourtant cet acte d'accusation qui n'admettait pas
un doute. Chaque mot tombait sur son coeur comme un coup de poignard.
Non pas qu'elle craignt pour sa vie, elle en avait fait le sacrifice,
mais elle tait frappe de stupeur  la seule pense qu'on pt la
croire empoisonneuse.

Le prsident procda  l'interrogatoire, aprs avoir feuillet
rapidement le volumineux dossier du juge d'instruction. Accuse,
levez-vous. Violette obit, tout en laissant transparatre sa fiert.
Votre nom?--Louise Marty.--Pourquoi ce surnom de Violette?--Parce
que j'aimais les violettes.--O tes-vous ne?--A Paris, mais je suis
originaire de Bourgogne.--Oui, l'instruction nous apprend que votre
mre, Sophie Marty, est alle faire ses couches  Paris, car vous
tes fille naturelle. Violette ne rpondit pas. Avez-vous quelques
souvenirs de votre enfance? Pouvez-vous nous dire si votre mre vous
a parl de votre pre?--Jamais.--N'avez-vous pas vu venir chez votre
mre des habitants de Tonnerre ou des environs, M. de Portien,
par exemple; car votre mre avait t femme de chambre de Mme de
Portien.--Je ne sais pas, je ne me rappelle rien.--Vous auriez tort
de vouloir cacher quelque chose.--Je me rappelle vaguement ce nom
de Portien; mais ma mre ne me parlait jamais du pass; mon devoir
n'tait pas d'interroger ma mre: mon pre ne m'avait pas reconnue.
Nous avons men dans les dernires annes une existence bien
misrable. Ma mre m'embrassait quelquefois en me disant: Si je
voulais, tu serais riche. Je la regardais avec curiosit, elle se
remettait aussitt en disant: Je suis folle! Nous nous remettions 
travailler.--Quel travail?--Ma mre raccommodait de la dentelle et je
faisais des fleurs.--Vous ne vous expliquez pas ce paroles: _Si je
voulais, tu serais riche?_--Il n'y a pas  s'y mprendre. Ma mre
voulait me parler de mon pre; je n'en doute pas, car elle tait
trop noble pour songer un instant que je pourrais tre riche si elle
me vendait.--En voyant Mme Portien au _Lion d'Or_,  Tonnerre, vous ne
saviez pas son nom?--Non. C'tait la seule femme qui ft dans la salle
 manger, je m'adressai  elle, et elle eut la bont de m'couter.
Voil tout.--Vous savez aujourd'hui que votre mre a t au service
de cette dame.--Je ne l'ai appris que dans l'instruction.--Pourquoi
avez-vous envoy un bouquet  Mlle La Chastaigneraye?--Je voulais dire
un ternel adieu  M. de Parisis.--Il avait commenc avec moi par un
bouquet de violettes, je voulais finir avec lui avec un bouquet de
roses. Cela tait si peu prmdit, que je me fusse contente sans
doute de lui crire une lettre, si le hasard n'et mis dans mes mains
ce fatal bouquet.--Croyez-vous donc que le bouquet ft empoisonn
avant d'arriver dans vos mains?--Non, puisque je l'ai respir et que
je ne suis pas morte.--Alors, comment vous expliquez-vous que ce
bouquet ait t empoisonn  Champauvert?--Je ne sais rien. Je
n'y tais pas.--Vous y tiez, vous l'avez avou dans l'instruction.
--J'tais autour du chteau et non pas dans le chteau.--La femme
Barjou vous a vue sur la place publique vous approcher de la corbeille
et entr'ouvrir le papier qui enveloppait le bouquet.--J'ai retir ma
lettre  M. de Parisis. Si  cet instant j'ai empoisonn le bouquet,
c'est que mes larmes tait empoisonnes.

Le procureur imprial eut un sourire railleur et murmura: La comdie
du sentiment! L'interrogatoire n'tait pas fini. Puisque vous vous
dites innocente, qui donc est le coupable: Car c'est un fait acquis,
Rose Dumont est morte du poison, et Mlle de la Chastaigneraye n'a
survcu que par miracle, tant les choses avaient t bien faites.--Je
ne sais rien, si ce n'est que le bouquet est bien mon bouquet.--En
retournant  Tonnerre, vous persistez  dire que vous n'avez pas
rencontr le petit joueur de violon?--Je ne l'ai pas revu.--Ceci est
bien singulier, car MM. les jurs savent dj qu'il a t impossible
de retrouver cet enfant.--Est-ce que je suis accuse aussi de l'avoir
assassin?--Non! la justice n'accuse pas, quand elle n'a pas de
preuves. Et, d'un air svre, le prsident fit signe  Violette de
s'asseoir.

On appela les tmoins  charge. On savait d'avance tout ce qu'ils
diraient. On avait espr quelques-unes de ces rvlations inattendues
qui jettent une vive lumire sur les causes obscures; mais rien.

Ce fut une bien grande curiosit quand parut M. le duc de Parisis,
cit par l'accusation comme tmoin  charge; mais on savait bien qu'il
serait tmoin  dcharge. Il raconta trs simplement ce qu'il avait vu,
tout en dclarant, sur son me et sur sa conscience, comme s'il ft
jur dans l'affaire, que l'accuse n'tait pas coupable. Il ne nia
pas que le bouquet ne ft empoisonn, mais, selon lui, jamais la main
de Violette n'avait vers le poison.

Comme on le tenait pour trs savant en toutes choses, l'avocat de
l'accuse le pria de donner quelques explications sur cet abominable
empoisonnement par l'asphyxie instantane. Il ne se fit point prier.
Il rappela que depuis le seizime sicle, si on n'avait plus le secret
du poison des Mdicis, il n'tait pas douteux pour lui qu'un chimiste
ne pt le retrouver avec la noix vomique, la cigu et l'acide
prussique. Il conta que beaucoup d'expriences avaient t faites par
Magendie et Cabarrus sur des chiens, qui n'avaient pas eu le temps de
respirer, tant la mort les foudroyait. Pour M. de Parisis, le bouquet
n'en tait pas moins un prodige; puisqu'il avait t cueilli 
Tonnerre, vers le soir du samedi, on savait dans quel jardin; il
n'avait pu traverser, de Tonnerre  Champauvert, le laboratoire d'un
chimiste: et pourtant il donnait la mort  Rose Dumont, qui l'avait
respir aprs Mlle de La Chastaigneraye. Aussi me permettrai-je,
continua M. de Parisis, de trouver trange que ce procs se fasse en
l'absence du seul tmoin qui pourrait dire la vrit; le petit joueur
de violon.--Pensez-vous donc, demanda le prsident avec raillerie,
que cet enfant soit le coupable?--Non; mais je pense que puisqu'il
n'est arriv  Champauvert que le lendemain,  l'heure de la messe,
c'est qu'il s'est arrt en route.--Eh bien! il n'y a pas de--chimiste
de Tonnerre  Champauvert?--Qui sait?--Je le sais bien, moi, dit
l'avocat. L'enfant  fait l'cole buissonnire. Mais j'espre n'avoir
pas  accuser pour dfendre.

Parmi les tmoins  dcharge, Mme de Portien se prsenta la premire.

Quand elle parut, on fit cette remarque pour la premire fois: bien
que Violette ft belle et que Mme de Portien ft laide, il y avait
entre elles quelque ressemblance, je ne sais quel lointain air de
famille. Voyez donc, dit  sa voisine une des curieuses venues de
Paris, ce petit signe de beaut au coin de la lvre, elles l'ont
toutes les deux.

Une vague ide de la vie aventureuse de Mme de Portien courait dans
l'auditoire. On avait rveill un cho de vingt ans; quand la mre
de Violette tait partie pour Paris, elle tait partie avec Mme de
Portien, accuse de vouloir cacher une faute avant son mariage. Nul
n'avait os dire cela tout haut, mais beaucoup l'avaient pens; or,
comme cette ide tait revenue  la surface, il ne semblait pas
impossible que l'accuse ft la fille de Mme de Portien, un de ces
enfants perdus qu'on jette derrire soi et vers lesquels on ne se
retouche jamais.

Aussi fut-ce avec une vraie motion qu'on vit paratre Mme de Portien.
Le prsident la salua imperceptiblement, tout en lui demandant ses
noms. Elle rpondit qu'elle se nommait Ange-Virginie de Pernan,
petite-fille du duc de Parisis, marie  M. Thodore de Portien, mais
spare de corps et de biens depuis longtemps. Dites-nous ce que vous
savez.--Ce sera bientt dit. J'tais au _Lion-d'Or_,  Tonnerre; cette
dame est venue s'asseoir  ma table, elle m'a demand s'il y avait
loin pour aller  Parisis; nous avons caus quelques minutes. Une des
filles de l'htel m'a offert un bouquet que j'ai refus; cette dame a
pris le bouquet et l'a envoy  M. de Parisis, qui tait au chteau
de Champauvert. Voil tout ce que je sais. J'avais dit tout cela dans
l'instruction, et j'esprais ne pas tre force de paratre  ce
triste procs.--Mais vous tiez l quand l'accuse a empaquet le
bouquet; n'avez-vous rien vu qui pt veiller vos soupons?--Non. J'ai
beau rveiller mes souvenirs...--Dans quel esprit avez-vous trouve
l'accuse?--J'ai trouv une amoureuse qui ne savait pas bien ce
qu'elle disait. Cela m'a amuse un instant, parce que je pensais  mon
cousin de Parisis; mais cinq minutes aprs, j'tais sur le chemin de
Pernan et je ne songeais plus  cela.

Mme de Portien voulait se retirer, mais le prsident la pria d'aller
s'asseoir au banc des tmoins. Octave, qui tait rest au banc de Me
Lachaud, alla s'asseoir  ct de sa cousine. Mme de Portien lui dit
combien elle tait dsole de tout cela; elle trouvait Violette fort
jolie et elle tait loin de faire au duc de Parisis un crime de son
amour pour elle. Vous avez raison, dit Parisis sans faon, de trouver
que Violette est belle, car j'entends dire autour de moi que vous vous
ressemblez.--Comment! je ressemble  cette fille!--Mais, ma cousine,
on pourrait se ressembler de plus loin.

Le tribunal coutait toujours les tmoins  dcharge. Violette avait
demand le tmoignage de la propritaire de la maison qu'elle habitait
rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Cette femme peignit l'accuse sous
les couleurs les plus sympathiques; elle l'avait toujours connue
honnte, laborieuse, dvoue  sa mre, ne sortant le dimanche que
pour aller  la messe. Elle l'avait surprise une fois qui achetait des
cerises pour djeuner; une pauvre femme tait survenue, elle avait
abandonn les cerises, pour remettre l'argent  cette mendiante.
Cette simple action de djeuner d'une aumne donnait l'ide de son
coeur et aurait d lui porter bonheur; mais Dieu prouve les plus
braves et les plus pures.

Le prsident demanda au tmoin si elle n'avait ou parler du pre de
l'accuse. Monsieur le prsident, il y aurait bien  dire; Mme Marty
ne m'a fait que des demi-confidences. Si vous voulez savoir mon
opinion, mais je puis me tromper, c'est que Mlle Violette, puisque
c'est aujourd'hui son nom, n'est pas la fille de Mme Sophie Marty.
--Ah! madame! s'cria Violette, laissez-moi au moins ma mre!




XI

LA MRE DE VIOLETTE


A cet instant une femme se trouva mal. C'tait Mme de Portien. Les
dbats furent interrompus une minute. On emporta Mme de Portien
vanouie. Parlez, dites tout ce que vous savez, dit le prsident au
tmoin.--Eh bien, monsieur le prsident, je crois que Mme Marty a
cach la faute d'une autre personne que je ne connais pas. Quand elle
tait en retard pour payer son loyer, la pauvre femme se croyait
oblige  quelque confidence. Ah! si je voulais, disait-elle,
j'aurais de l'argent, mais j'ai peur du scandale, et puis qui sait
si on ne m'arracherait pas cet enfant? Et je lui parlais du pre,
et elle me rpondait, le dirai-je? comme une femme qui n'a jamais eu
ni mari ni amant. A travers toutes ces phrases ambigus, je croyais
voir une fille innocente se sacrifiant  une fille coupable.

Ce fut le tour de la mre de Rose Dumont. Cette femme vint toute
plore demander vengeance. Mlle de La Chastaigneraye avait eu beau
lui donner de quoi se croiser les bras, elle ne lui rendait pas sa
fille. Elle tait bien sre que le poison avait t mis par cette
trangre qui n'avait fait que paratre et disparatre.

Quelques autres tmoignages vinrent  la suite qui firent pntrer
dans l'esprit des jurs la culpabilit de Violette.

Octave commenait  dsesprer, car Violette n'avait eu que deux bons
tmoignages contre vingt mauvais, quand tout  coup le prsident
annona que Mlle de La Chastaigneraye allait comparatre comme tmoin;
il venait de recevoir un mot d'elle o elle lui disait que, dans
l'intrt de la vrit, elle avait cru devoir braver la fivre et
venir faire son devoir.

Une rumeur bientt touffe courut dans la salle comme si on et
annonc au Thtre-Franais Mlle Rachel, quand elle tait en Amrique.


Il y eut un moment d'attente. Bientt tout le monde se leva 
l'arrive de cette noble hritire qui avait toutes les sympathies.
Elle parut plus belle encore qu'on ne se l'imaginait, quoique
l'admiration et parl d'avance. Elle marcha simplement et noblement
devant la Cour, mais avec la dignit de la race et la grce de la
jeunesse. Le prsident, aprs les formules coutumires, la pria de
dire ce qu'elle savait. Mon premier mot, monsieur le prsident, c'est
que l'accuse n'est pas coupable.

Ce premier mot jeta une grande surprise dans l'assemble. On se
questionnait des yeux, on coutait avec anxit. Mais qui donc est
coupable? demanda le prsident.--Je le sais bien, rpondit Genevive
avec l'accent de la vrit, mais il m'est impossible de dire le nom du
coupable.--La justice est en droit de lever tous vos scrupules.--Il
y a des secrets que la justice elle-mme ne peut pas arracher. J'ai
trembl que l'accuse ne ft condamne pour un crime qu'elle n'avait
pas commis; je suis venue jurer sur mon me qu'elle n'tait pas
coupable, mais c'est mon dernier mot.

Mlle de la Chastaigneraye s'inclina, et demanda  s'en aller. Parisis
alla  elle et lui offrit son bras. Le prsident ne jugea pas qu'il
dt la retenir. L'audience fut suspendue pendant un quart d'heure.
Quand le prsident reprit son sige, il appela Mme de Portien. Elle
tait revenue  elle; elle reparut au bras d'une dame. Je vous prie,
madame de Portien, de nous renseigner sur la mre de l'accuse, qui a
t  ce qu'il parat  votre service.

Mme de Portien rpondit d'une voix trouble: Je n'ai plus qu'un bien
vague souvenir; je n'ai qu' me louer de cette fille jusqu'au jour
o elle s'est oublie.--On nous a appris qu'elle avait t faire ses
couches  Paris, et que vous l'aviez accompagne?--Nous allions tous 
Paris  cette poque, et, pour lui viter l'affront aux yeux du pays,
nous lui avons permis de partir avec nous.

La voix de Mme de Portien s'arrtait dans sa gorge; on attribua cela 
l'motion de son vanouissement. Et savait-on dans le pays quel tait
le pre de l'enfant?--La malignit publique voulait que ce ft mon
mari.--Vous tiez donc dj marie? Mme de Portien, qui ne rougissait
plus depuis longtemps, rougit encore. Monsieur le prsident, le
procs n'est pas l. Je vous avoue que je n'ai pas mis tout cela sur
mes tablettes, avec l'ide que je serais un jour appele  en parler
en Cour d'assises.--C'est vrai, madame, mais nous cherchons la vrit
par toutes les voies.

Sans doute une nouvelle lumire venait de se faire dans l'esprit
du procureur imprial, puisqu'il demanda la parole pour dire ceci:
Messieurs les jurs, nous avions espr que la justice n'avait qu'
se prononcer: toutes les preuves parlaient loquemment devant elle.
Mais l'audition des tmoins nous avertit qu'avant de vous prononcer il
nous faut entendre un autre tmoin, celui qui a port le bouquet de
Tonnerre  Champauvert. Un doute pourrait subsister dans l'esprit
des juges et dans l'opinion publique; la justice ne doit pas tre
souponne: nous attendrons. Des recherches nouvelles seront tentes;
une enqute plus minutieuse encore sera faite pour retrouver, sinon
le tmoin, du moins les traces du chemin qu'il a suivi en portant le
bouquet.--Pour moi, je suis bien sr, dit l'avocat de Violette, qu'il
a suivi le chemin des coliers; s'il et suivi le droit chemin, le
bouquet n'et pas t empoisonn.

Le prsident rappela l'avocat au silence, et, aprs avoir consult la
Cour, il dclara que l'affaire tait remise aux prochaines assises.

Violette et t condamne aux travaux forcs, qu'elle n'et pas t
plus pouvante que par cette alternative de rentrer en prison sans
tre juge.

Depuis quelques minutes, deux penses parallles se disputaient son
coeur; elle avait le pressentiment que Mme de Portien tait sa mre,
et elle avait le pressentiment que Mme de Portien avait empoisonn le
bouquet offert  Mlle de La Chastaigneraye.




XII

VIOLETTE ET GENEVIVE


Octave tait dsespr, mais il fallait courber le front sous le
niveau de la justice. Il s'approcha de Violette et lui tendit la main
comme il et fait  sa soeur. Octave, lui dit-elle, puisque vous
connaissez le poison des Mdicis, pourquoi ne m'en donnez-vous
pas?--Violette, je vous en prie, soyez patiente, Dieu vous
sauvera.--Dieu! lui dit-elle; pourquoi me parlez-vous de Dieu, puisque
vous n'y croyez pas!

Les gendarmes attendaient; les gendarmes n'attendent pas.

M. de Parisis veilla  ce que la prison d'Auxerre ft adoucie pour
cette dernire station. Le juge d'instruction et le procureur
imprial, qui avaient fait volte-face, permirent que Violette ne subit
plus l'horrible cellule: on lui donna une chambre; on lui permit
d'crire et de recevoir des lettres, toujours sauf le contrle
du greffe. Octave lui envoya des livres et des fleurs, mais le
porte-clefs fut inexorable pour lui. Le procureur imprial, dans
l'intrt de Violette, lui conseilla de ne pas insister.

Mme de Portien, toute trouble qu'elle ft, avait offert  Genevive
de l'accompagner  Champauvert, comme si elle dt retrouver une robe
d'innocence dans cette intimit du voyage; mais la jeune fille refusa
avec douceur et fermet. Elle refusa aussi de partir en compagnie du
duc de Parisis; mais elle lui permit d'aller la voir.

Octave arriva  Champauvert le lendemain vers dix heures. Genevive
lui parla de Violette en toute sympathie. Vous avez raison, Genevive,
car c'est notre cousine.

Et il raconta  Mlle de La Chastaigneraye, quoiqu'il ne le st pas
trs bien, le roman de Mme de Portien. Il avait peur que leur famille
ne ft atteinte par la personne de Mme de Portien. Il aurait fallu
sacrifier Violette; mais ni lui ni Genevive ne le voulaient. Et puis,
aprs tout, il y avait tant de mystre dans ce poison, que peut-tre
se trompait-il.

O tait le petit joueur de violon? Il y a dans tous les procs
clbres une figure singulire qui ne semble apparatre que pour se
jouer de la justice, comme s'il fallait prouver aux nommes que nul ne
peut tre infaillible.

Octave ne se fit pas beaucoup prier pour passer la journe 
Champauvert. Ce lui fut une douce chose de se retrouver dans
l'atmosphre de Genevive, dans les ides et les sentiments de cette
belle crature, qui avait une grande me et un grand coeur.

Bien des fois dj il avait tudi les variations de l'atmosphre
morale, se trouvant meilleur ou plus mauvais, selon les cratures de
son intimit, mme quand il les dominait de toute sa hauteur. Il y a
l'air vif de la vertu, comme il y a l'air orageux de la passion; on
pourrait faire toute une gographie des sensations. On connat les
habitudes d'Octave: ds qu'il restait une heure avec une femme, il
n'avait qu'un but, l'aimer et lui parler d'amour. Quoique avec
Genevive les barrires fussent difficiles  franchir, tant elle se
tenait dans les hauteurs de sa dignit, de sa grce, de sa pudeur, il
se risqua bientt  lui dire qu'elle tait la seule femme qui ft
alle jusqu' son coeur, toutes les autres n'ayant amus que son
esprit. Mon cousin, vous ne croyez pas  ce que vous dites, et je
ne suis pas assez folle pour y croire. Vos lvres ont trop profan
les choses du coeur en les jetant  tout propos et  toutes les
figures. Votre dictionnaire n'est pas le mien; nous ne parlons pas
la mme langue: si je dis un jour _j'aime_, c'est que j'aimerai
jusqu' en mourir.--Remarquez, ma cousine, que je vous adore depuis
que vous m'tes apparue dans la blancheur de la neige, et pourtant
je ne vous l'ai jamais dit.--Je vous tiens compte de cette discrtion,
mais je ne crois pas  un amour aussi extravagant pour une pauvre
provinciale.--Comme vous vous moquez de toutes les Parisiennes!

Et Octave essayait de prouver par l'action de ses regards que s'il ne
disait pas par sa voix: _Je vous aime_, il le disait par ses yeux.

Genevive avait beau vouloir couper court  toute causerie
sentimentale, comme elle y prenait un vif plaisir, Octave y revenait
toujours. Ils se promenaient par le parc et cueillaient ainsi les
heures les plus charmantes.

Un instant Mlle de La Chastaigneraye changea de figure et de
conversation. Sans avoir l'air d'y penser, Parisis l'entrana dans le
parc bois; mais elle parla astrologie. Quand je pense, dit tout 
coup Octave, que dans cent ans nous habiterons chacun une toile,
si loigne l'une de l'autre, qu'il faudra un million d'annes pour
qu'elles tressaillent  la mme lumire!--Pourquoi ces deux toiles si
loignes, mon cousin?--Parce que nous aurions pu nous aimer sur la
terre et que nous n'avons pas voulu.--Eh bien! mon cousin, vous vous
consolerez parce que vous aurez aim Violette.

Mlle de La Chastaigneraye tait jalouse de toutes les femmes mais elle
tait surtout jalouse de Violette.

M. de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye ne s'taient gure parl de
l'empoisonnement du bouquet de roses: le nom de Mme de Portien, comme
le nom de Violette, s'arrtait sur leurs lvres. Ils craignaient tous
les deux d'accuser la vraie coupable. Craignaient-ils de dfendre
Violette? Et pourtant il n'tait douteux ni pour l'un ni pour l'autre
que Mme de Portien n'et empoisonn le bouquet.

Enfin, Genevive prit la parole sur cette tnbreuse affaire. Mon
cousin, croyez-vous donc qu'aux prochaines assises Mme de Portien ne
sera pas appele sur le banc des accuss?--Peut-tre n'osera-t-on pas,
car on n'a pas de preuves contre elle.--Et pourtant, vous tes bien
convaincu que cette jeune fille n'a pas voulu m'empoisonner?--Oui, ma
cousine; et puisque nous parlons de l'accuse, il faut que je vous
dise encore que Mlle Violette est la fille de Mme de Portien. Je crois
mme que Mme de Portien en est convaincue elle-mme aujourd'hui. Or,
que fera-t-elle? Je sais que l'avocat a dress toutes ses batteries
contre elle. Aprs tout, si Mme de Portien est appele, elle s'appelle
Mme de Portien, elle est dj bien loin de nous. Si elle est punie,
nous ne serons pas atteints. Que voulez-vous, on a dans toutes les
familles des cousines  la mode de Toulon.--Pauvre Violette! dit
Genevive.

Ce cri partait du coeur, mais d'un coeur bless. Octave n'avait pu
rejeter de son esprit le souvenir de la dame blanche se promenant au
clair de la lune sous les grands arbres de Champauvert. Il me vient
une nouvelle ide, dit-il. Nous accusons Mme de Portien; mais que
faisaient l vers minuit cette dame blanche et ce monsieur noir dans
votre parc, la nuit d'avant l'empoisonnement par les roses-th?--Mon
cousin, le monsieur noir et la dame blanche ne pensaient pas 
empoisonner les autres, je vous assure; c'taient deux lunatiques qui
ne voulaient dire leurs secrets qu' la lune, mais qui n'avaient pas
de poison dans les mains.

Octave n'insista pas et parla politique pour mieux rentrer dans le
sujet. Lisez-vous le _Moniteur_, ma cousine?--Oui, mon cousin, pour
voir le lundi les dcrets du feuilleton.--Eh bien! moi, ma cousine,
je ne lis que la quatrime page pour voir les enrichis qui se font
un baptme hraldique. Vous connaissez M. de Rochelieu, ci-devant
M. Marsouin?

Octave tudia la physionomie de sa cousine. Il savait que ce
gentilhomme de frache date habitait prs de Champauvert une vieille
abbaye qu'il avait orne de colombiers  tous les points cardinaux.
C'tait peut-tre pour lui et avec lui que se promenait la dame
blanche. Oui, dit Genevive, je connais M. Marsouin; on a trouv ici
qu'il avait eu tort de ne pas s'appeler M. de la Truffardire.

Octave sentit qu'il ne faisait que de la mauvaise politique. Comme il
regardait Genevive, elle se mit  sourire avec une pointe de malice.
Puisque vous tes visionnaire, mon cousin, pourquoi me parlez-vous
de visions de Champauvert, et ne me parlez-vous pas des visions de
Paris?--Parce qu' Paris, il n'y a pas de visions.

Le duc de Parisis avait oubli l'trange visite que lui avait
faite une femme voile une nuit de carnaval; il croyait  quelque
mystification de comdienne, une de ces vingt femmes qui avaient une
clef d'argent de la petite porte du jardin. Mais, mon cousin, reprit
Genevive, vous avez donc oubli--que n'oubliez-vous pas?--cette
apparition, dans votre htel, une nuit de carnaval?--Ah! oui, c'est
encore une des pages inexpliques de ma vie. Une femme est venue vers
moi: elle m'a parl; mon motion a t telle, moi qui suis bronz
contre toutes choses, que je n'ai pas trouv de voix pour lui rpondre
ni de pieds pour la suivre. Je me sentais de marbre  travers mon
demi-sommeil; le peu d'esprit qui me restait appartenait au monde des
esprits, puisque je lisais Faust.--Oui, vous lisiez Faust, et la femme
qui vous est apparue vous a marqu votre destine.--Oui, elle l'a
si bien marque que j'ai ferm le livre et que je n'ai jamais bien
retrouv la page, car ce beau livre c'est la folie dans la sagesse, ou
la sagesse dans la folie. Mais comment savez-vous tout cela? Est-ce
que vous connaissez cette femme?--Non, mon cousin. Parlons politique.

Toute la politique d'Octave, c'tait Genevive; mais ce fut en vain
qu'il posa devant elle cent points d'interrogation; plus il la
questionnait, plus elle embrouillait les cartes: comme la Sibylle,
elle se drobait sous les rames les plus feuillues. C'tait la plus
impntrable et la plus adorable des femmes. Octave changeait tous ses
points d'interrogation en points d'admiration.

Le soir, Octave partit pour passer la nuit  Parisis. Quoiqu'il se
trouvt trs heureux d'tre  Champauvert, il comprit que Mme Brigitte
ne verrait pas d'un bon oeil qu'il prt pied chez sa cousine. Il ne
fallait pas que Mlle de La Chastaigneraye ft souponne--mme d'tre
aime par son cousin. Quand il fut parti, Genevive pleura. Ah!
dit-elle tristement, je suis un corps sans me. S'il ne revient pas
demain, je mourrai.

Il ne revint pas le lendemain.

A Parisis, ce soir-l, il se coucha fort tard. A une heure du matin,
il ne dormait pas encore. Il alla chercher un livre dans la biblio-
thque du chteau. Sur une table il vit un livre ouvert. C'tait
_Faust_. Il pencha la tte et vit ces deux mots:--C'EST LA!--qui
couraient comme le feu sur ces deux lignes:

Le sentiment est tout, le reste n'est que la fume qui nous voile
l'clat des cieux.




XIII

TROIS MARIS CONTENTS


 son retour  Paris, Octave joua encore les Don Juan dans les
entr'actes de sa vie.

La comdie que je vais conter n'a t reprsente jusqu'ici sur aucun
thtre, mais elle a t joue scne pour scne, mot pour mot, aux
Champs-Elyses, no 123 et no 125, tage des balcons. C'est une comdie
en un acte, un acte nocturne qui pourrait s'intituler _les Trois
Maris_. Il y a cinq personnages en scne, mais les trois maris sont
presque des personnages muets; il n'y a  crire que le duo chant
entre minuit et une heure du matin par M. de Parisis et Mme le baronne
de Bianay.


M. de Parisis connaissait beaucoup ces nos 123 et 124 de l'avenue
des Champs-Elyses. Au no 123, il tait quelquefois attendu trs
discrtement au troisime tage par une noble trangre qui s'ennuyait
 l'heure o son mari courait le demi-monde. Au no 125, il tait non
moins discrtement attendu, au quatrime tage, par une trs jolie
Havanaise ne dans un hamac et qui vivait toujours couche.

Il n'avait pas jug de utile de faire connaissance avec les maris, si
bien qu'il ne les avait jamais vus. Or, un soir vers minuit, pendant
qu'il tait au no 125, le mari, qui ne savait pas vivre, rentra sans
se faire annoncer. Parisis dit gravement au mari qu'il venait pour lui
demander la main de sa soeur. C'tait l'heure de demander une jeune
fille en mariage; mais le mari n'avait pas de soeur.

C'tait un Espagnol qui avait des habitudes amricaines; il rpondit
 Octave en lui montrant un revolver. Octave, ne pouvant alors parler
cette langue-l, se jeta sur le balcon et escalada les chardons aigus
du balcon voisin.

Voil le prologue de la comdie. Maintenant figurez-vous, dans
l'appartement contigu, une jeune femme qui arrive du concert et qui
a envoy coucher ses domestiques. C'est Mme la baronne Blanche de
Bianay. Le mari est un chasseur intrpide qui, aimant mieux sa meute
que sa femme, est depuis trois jours  la chasse; il est n pour la
vie rustique; il aime l'architecture des forts et non celle de Paris;
il meurt d'ennui dans un salon; il s'panouit dans un chenil. Comme
sa femme n'est pas une Diane enchanteresse, il lui donne presque tout
l'hiver les agrments du veuvage. C'est la femme de quarante ans qui
voudrait bien faucher son regain avec un beau moissonneur arm d'une
faux d'or. Elle porte son idal dans son coeur; mais elle court risque
de passer toujours  ct.

Il ne faut pas dsesprer: le hasard, qui n'est autre qu'un ministre
aveugle de la clairvoyante nature, va jeter son idal sur son chemin.

En ce moment, M. de Parisis frappa trois coups  la fentre. Eh bien?
on frappe  la fentre! Qu'est-ce que cela veut dire? C'est un coup de
vent, sans doute.

La baronne couta. Voil qu'on frappe encore! c'est original; je
n'ouvrirai pas plus la fentre que la porte.

Nous ne sommes plus ici dans le cercle des grandes dames.

Elle alla soulever le rideau de la fentre. Octave tait toujours
l. Un homme sur le balcon! s'cria-t-elle.--Madame, ouvrez-moi, de
grce!--Passez votre chemin.--Madame, je vais briser les vitres.

Blanche se dcida  ouvrir la fentre. Mais, monsieur, je suis chez
moi.

Octave se jeta aux genoux de Mme de Bianay. Madame, pardonnez-moi,
je vous en supplie, c'est toute une histoire que je ne vous dirai
jamais.--Est-ce une gageure, monsieur?--Non, madame, c'est un
quiproquo. M. Sardou vous expliquera cela dans une de ses comdies.
Adieu, madame.

La baronne avait reconnu Parisis. Ah! vous voulez vous en aller par
la porte quand vous tes entr par la fentre; non, monsieur, je vous
dfends ma porte.--Mais, madame, je ne puis pas m'en aller par le mme
chemin, car je dois vous dire la vrit: il y a par l un revolver.
J'allais partir avec sa femme pour le bal de l'Opra--en tout bien,
tout honneur,--mais il est rentr! Je me suis enfui sur le balcon pour
garder mon incognito, mon Othello m'a poursuivi et me voil  vos
pieds. Ah! madame, si j'ai escalad votre balcon, ce n'est pas sans
danger, car vous tes dfendue par des chardons fort aigus, j'ai
failli y rester.--Je vous remercie de la prfrence; pourquoi
n'avez-vous pas pris l'autre balcon? c'est celui d'une danseuse. Ainsi
mon appartement n'est plus maintenant qu'une grande route. On entrera
chez moi sans dire gare! On y passera pour aller  la Bourse; on y
donnera des rendez-vous; je ne dsespre pas d'y voir passer un jour
les arbres du bois de Boulogne pour aller aux Champs-Elyses.--Adieu,
madame, je suis profondment touch de cette hospitalit d'un
instant, sans cela j'tais forc de descendre quatre tages
per-pen-di-cu-lai-re-ment! comme une goutte de pluie.--Encore une
fois, monsieur, vous ne vous en irez que par la fentre. Songez donc,
si mes gens vous voyaient ici, je serais perdue. Il est minuit pass;
une jeune femme ne reoit pas de visites  pareille heure.--C'est
vrai, madame, je suis dsol d'tre entr chez vous si matin; mais que
voulez-vous que je fasse? Attendez donc ... Il me semble ... c'est
bien cela ... vous tes Mme la baronne de Bianay? j'ai eu l'honneur
de jouer la comdie avec vous au chteau de Marchais.

Octave avait pris son lorgnon. La baronne prit sa lorgnette. Est-ce
possible! J'avoue que je ne vous avais pas encore regard. Quoi! M. de
Parisis!--Permettez-moi, madame, de commencer par dposer une carte 
vos pieds; car enfin, il faut procder par ordre. Maintenant, voici
une carte corne.--C'est cela. Et  la troisime visite vous passez
par la fentre.--Si vous saviez comme je vous aime!--Depuis combien de
minutes?--Depuis toujours; ceux qui s'aiment ici-bas se sont aims
dans une autre vie.

Le duo devenait fort joli, mais il se changea malencontreusement en
trio. Le mari outrag avait  son tour franchi les chardons,  son
tour il frappait  la fentre. C'est srieux, dit la baronne. On
frappe  la fentre; c'est le mari de ma voisine. Le mari de la
voisine cria d'une voix de tonnerre: Madame, ouvrez la fentre, ou je
brise les vitres. Madame de Bianay cria: Monsieur, je vous prie de
passer votre chemin.--Madame, dit Octave, le mari se fche. Avez-vous
des armes?--Oui, un poignard.

L'Amricain donna un coup de pied dans la glace. Parisis saisit une
chaise. Je vais lui passer cette pe  travers le corps.--Madame, un
homme se cache ici, cria le mari outrag.

Octave s'avana vers le revolver: Je ne me cache pas, monsieur, je
suis chez Mme Bianay parce que je vais l'pouser. Si j'ai pass par
chez vous, c'est parce que je me suis tromp de numro. tes-vous
content?--Tout s'explique. Je suis content! Je vous prie, madame, de
me pardonner cette visite nocturne, si j'ose m'exprimer ainsi. Je
payerai les verres casss.

Octave allait offrir un bougeoir au mari content, mais il tait dj
parti.

Mme de Bianay se croisa les bras pour admirer l'impertinence
d'Octave. Monsieur de Parisis, maintenant que je vous ai sauv de la
vengeance du mari, vous n'avez plus rien  me demander et vous allez
me dire un ternel adieu.--Un ternel adieu! j'aimerais mieux m'en
aller par o je suis venu. Je vous aime et je vous supplie de
m'couter.--Quand vous passerez par la porte.--Par la porte de
l'glise avec vous  mon bras. Vous me prenez par les sentiments.
Mais vous savez bien que je suis marie.

Mme de Bianay prit un flambeau. Si vous voulez avoir le droit de
revenir, allez-vous-en.--Comment, vous mettez  la porte un homme qui
passe par la fentre.--Taisez-vous, vous me faites frmir! aussi je
sais bien ce que l'avenir vous rserve. Vous finirez dans un chteau
avec une gardeuse d'oies.--Non, madame, rassurez-vous, je serai
foudroy comme Don Juan, dans les bras d'une belle femme qui n'aura
encore rien gard du tout.--Dieu vous mne  cette terre promise!--La
terre promise, c'est vous.--C'est la premire venue.--Non, c'est vous.
Avant de vous voir, je vous aimais, car vous tes mon idal. Depuis
que je vous ai vue, je vous adore.--Et les autres? Et Mlle Violette de
Parme? Et la comtesse d'Antraygues? Et Mme d'Argicourt? Et celle-ci et
celle-l?--Que voulez-vous! Les pches de l'espalier voisin me donnent
toujours soif.--Et vous croyez que je vais descendre de l'escalier
pour vous.

Octave embrassa la baronne. Quelle saveur et quel parfum!--Mais la
voisine?--Srieusement, je n'ai pass chez elle que pour arriver chez
vous.--C'est le chemin le plus court. Mais que dira-t-elle?--Elle
pensera que vous avez sauv son honneur.--Oui! oui! en perdant le
mien.--Vous tes si belle qu'il n'est pas impossible que vous ne le
retrouviez.--Je ne comprends pas.--Ni moi non plus. Comme vous avez de
beaux cheveux! Il vient un rude vent par cette vitre casse. Si nous
passions dans votre chambre?--Ah! M. de Parisis, ayez piti de moi,
car mon mari....

Octave avait entran Mme de Biancay qui, dj toute chevele, se
croyait encore forte dans sa vertu.

Les derniers mots de la causerie se perdirent dans le bruit du vent.
Mais tout n'tait pas dit. Le mari du balcon, qui avait rflchi,
revint furieux. Non, s'cria-t-il, on ne se sera pas impunment jou
de moi, je me vengerai.

Cette fois, ce n'tait plus un mari de comdie, mais un mari de
mlodrame. Il acheva de briser la glace. Aprs quoi, dj content de
cette belle action, il passa l'avant-corps tout entier. Et comme il
n'y avait personne, il s'cria:--Ah! je tiens mon homme, cette fois.
Il entra. Sans doute il allait chercher le duc de Parisis dans les
pices voisines, quand on sonna  la porte. Comme il ne savait pas
bien ce qu'il faisait, il alla ouvrir.

Un homme tout aussi emport que lui entra par la porte comme un coup
de tonnerre. C'tait le mari de dessous, le Maure de Venise. C'est
trop me braver, dit-il au mari du balcon, croyant avoir affaire  M.
de Parisis.

Il n'y avait pas de lumire dans l'antichambre. Mais, monsieur, je ne
vous connais pas, dit le mari du balcon.--Et moi, monsieur, je vous
connais trop. Vous avez mont un tage de plus parce que j'tais chez
moi; vous vous tes dit sans doute que ma femme monterait chez la
baronne de Bianay, car la baronne est indulgente aux actions des
autres. Quelles sont vos armes, monsieur?--Mes armes! les voil!

Et le mari du balcon saisit le mari du dessous pour le mettre  la
porte. Naturellement celui-ci rsista par les mmes armes.

Et pourtant ni l'un ni l'autre n'taient habitus  un pareil duel.
C'taient deux hommes d'honneur, plus ou moins--malheureux,--pntrs
des principes d'une bonne ducation.

Cependant le duc de Parisis et Mme de Bianay s'inquitaient quelque
peu de ce beau tapage. Octave remettait dj ses gants pour rappeler
les maris  l'ordre, mais ce ne fut pas lui qui arriva le premier
sur le champ de bataille, tant il trouvait doux d'apaiser la belle
effarouche.

Ce fut le mari de Mme de Bianay. Comme elle l'avait pressenti, il
pouvait rentrer cette nuit-l. Et mme elle aurait d en tre sre,
puisqu'il avait annonc son retour pour la nuit suivante. Mais il y
a des heures o les femmes n'ont pas la science des hommes. Tant pis
pour les hommes qui arrivent avant l'heure qu'ils ont annonce: ils
sont deux fois dans leur tort.

Ce qui est certain, c'est que M. de Bianay, suivi d'un domestique
qui portait une valise, arriva pour faire une charmante surprise 
sa femme, au moment o le mari du balcon et le mari du dessous
s'agitaient dans son antichambre; c'tait une belle gymnastique en
l'honneur de M. le duc de Parisis. Qu'est-ce qui se passe chez moi?
se demanda-t-il tout abasourdi.

Il ne fallut pas cinq secondes pour que la colre l'envaht et lui
montt  la tte. C'tait un homme taill en hercule, qui n'abusait
pas de sa force, mais qui, plus d'une fois pourtant, avait prouv
qu'il ne fallait pas lui marcher sur le pied. Il saisit le mari et
le jeta dans l'escalier. C'tait le mari du dessous. Celui-ci et
peut-tre remont, si le mari du balcon, qui roulait  son tour, ne
lui et interdit ce chemin-l.

Ce fut une belle fricasse de museaux, selon l'expression d'Octave,
car je ne me permettrais pas de parler ainsi de maris malheureux. Non
seulement les deux maris roulrent et continurent leur duel, mais
ils entranrent dans leur chute le domestique de M. de Bianay et la
bougie qu'il portait  la main.

La bougie fut teinte, mais on vit bientt  tous les tages d'autres
maris inquiets du vacarme qui retentissait dans toute la maison. La
fte de nuit fut complte, avec illuminations.

M. de Bianay avait repris possession de lui-mme et de son appartement.
Il s'tonnait de ne pas voir accourir sa femme, car il ne pouvait
supposer qu'elle ft endormie pendant qu'on se battait chez elle.
Quand M. de Parisis,--tout frachement gant,--apparut portant aussi
un bougeoir.

Ils se salurent tous les deux avec dfiance. M. de Biancay connaissait
vaguement M. de Parisis, M. de Parisis ne se rappelait pas M. de Bianay.
Monsieur, dit le mari sans trop prendre les airs d'un mari outrag,
voulez-vous m'expliquer cette comdie?--Monsieur, j'allais vous adresser
la mme question.--Mais, monsieur, puisque vous tes chez moi et que je
suis absent depuis longtemps, sans doute vous savez mieux que moi ce qui
s'y passe.--Pas le moins du monde, monsieur.

Parisis n'tait jamais en peine. Les auteurs comiques auraient pu
inventer pour lui les situations les plus prilleuses, il en ft sorti
gaiement sans sourciller jamais. Mais enfin, monsieur, permettez-moi
de vous demander ce que vous faites ici  deux heures du matin?--Je
devrais ne pas vous rpondre, rpondit Octave, mais vous y mettez
vraiment trop de bonne grce pour que je ne vous confie pas mon
secret. La femme du voisin, votre voisin du balcon, est nerveuse 
tout casser, elle se trouvait mal, le mari est rentr comme je lui
donnais des sels; il n'a pas trouv cela de son got. Comme il tait
arm et que je ne l'tais pas, comme elle me suppliait de ne pas me
dfendre, j'ai franchi votre balcon croyant passer par un appartement
inhabit. La fentre tait ouverte, le mari m'a poursuivi, j'ai ferm
la fentre, il a bris les vitres et a rencontr un monsieur qui avait
 lui parler, car vous avez entendu leur conversation. Je ne sais
pas un mot de plus.--Eh bien, dit M. de Bianay, ils continuent la
conversation dans l'escalier.--Je ne suppose pas, dit Octave, que vous
songiez  me mettre en tiers dans cette conversation.--Est-ce que
c'est Mme de Bianay, monsieur, qui vous a donn ce bougeoir?--Oui,
monsieur; Mme de Bianay, qui vous attendait, a t une femme
d'esprit: j'tais entr par la fentre, elle a voulu me mettre  la
porte. Voil pourquoi elle m'a donn ce bougeoir pour que je trouve
mon chemin.

Le duc de Parisis salua. M. de Bianay salua. Le duc de Parisis salua
une seconde fois. M. de Bianay se demandait s'il devait le saluer
d'un coup de pied, mais il se contint et entra chez sa femme. Ah! mon
ami, j'tais bien sre que vous arriveriez cette nuit, car je vous
attendais.--Avec le duc de Parisis!--Quoi, c'tait le duc de Parisis?
Ah! par exemple, voil un original! Cette fois, mon ami, il s'est
tromp de chemin en passant par la fentre.

Le troisime mari fut content.





XIV

LES FEMMES INVINCIBLES


Cependant don Juan de Parisis perdit quelques batailles vers ce
temps-l.

Il surprit un jour presque tout le secret du jeu de cartes. Mme
d'Antraygues finit par lui confier les noms de la Dame de Carreau
et de la Dame de Trfle, la duchesse de Hautefort et la marquise de
Fontaneilles. Alice s'obstina  cacher le nom de la Dame de Coeur par
un sentiment de jalousie, car elle adorait toujours Octave et savait
qu'il aimait Genevive.

Parisis connaissait trop de femmes pour reconnatre celles qu'il
ne voyait que de loin en loin. Les figures les plus opposes se
confondaient dans son souvenir avec le mme souvenir amoureux.
Souventes fois, il lui arrivait de causer intimement avec une femme,
sans bien se rappeler son nom, comme si toutes les femmes taient la
mme, suivant l'expression d'un moraliste.

Ds qu'il eut surpris le secret, il se prsenta vaillamment chez la
marquise de Fontaneilles, qu'il ne connaissait gure, sous prtexte
qu'il voulait danser pour les pauvres. Elle tait dame patronnesse de
toutes les bonnes oeuvres. On allait donner un bal de bienfaisance, il
fallait bien que l'esprit malfaisant y ft reprsent.

Quand Octave entra dans le salon de la marquise de Fontaneilles, il y
trouva la duchesse de Hauteroche, qui attendait son amie pour sortir.

Mme de Hauteroche, comme Mme de Fontaneilles, tait une trs grande
dame de la plus haute naissance, qui avait travers jusque-l le monde
parisien demi-souriante, mais s'amusant  la fte des autres, ne
voulant pas jouer d'autre rle que celui de femme honnte; on disait
que son mari s'amusait pour elle. C'tait peut-tre une raison de plus
pour qu'elle ft plus stoque dans son devoir. Ce qui est hors de
doute, c'est que, jusque-l, nul n'avait marqu son pied dans la neige
de ses avenues.

Elle tait charmante: une beaut brune et grave, adoucie par des yeux
d'outre-mer profonds comme l'Ocan; elle avait t blonde, on le
devinait encore  la lgret de ses cheveux.

Quand Mme de Fontaneilles vint pour prendre son amie, elle fut quelque
peu surprise de la voir en tte--tte avec le duc de Parisis. Ils
causaient avec abandon comme des gens qui se sont vus la veille.
Octave tait partout chez lui.

Il se leva et alla au-devant de la marquise, comme si ce ft elle qui
vnt en visite. Elle le remercia de faire si bien les honneurs de son
salon; il ne manqua pas de dvelopper ce paradoxe, que les gens bien
ns sont tous de la mme famille, et que, mme avant d'avoir t
prsents, ils se savent par coeur.

Ce fut le point de dpart d'une causerie imprvue. Les deux dames se
rvoltrent  cette ide prtentieuse d'Octave de connatre si bien
les gens qu'il ne connaissait pas.

Mais lui, qui n'tait jamais pris sans vert, se rappela  propos
quelques paradoxes de Lavater. Il s'engagea  dire la bonne aventure
 la duchesse et  la marquise, si elles lui permettaient de les
dvisager un peu; il n'oublia pas de leur rappeler qu'on n'tait pas
toujours masqu comme la Dame de Trfle et comme la Dame de Carreau.

La glace tait brise. La duchesse dit  Octave que Mme d'Antraygues
avait trahi le secret de ses amies, mais qu'elle comprenait cela,
puisqu'elle savait, par ou-dire, qu'une femme n'avait pas de secrets
pour son amant.

Le duc de Parisis, un physionomiste raffin, trouva beaucoup de
vrits  dire aux deux amies. La premire venue parmi les diseuses
de bonne aventure remue des vrits, puisqu'elle remue des mots:
qu'est-ce donc si le diseur de bonne aventure est un homme d'esprit
qui a tudi dans le coin des femmes! Pour connatre les hommes,
pratiquez les femmes; pour connatre les femmes, pratiquez encore
les femmes: c'est la sagesse des nations folles.

Pendant cette sance  la Lavater, Octave eut l'art de prouver  la
duchesse et  la marquise qu'il tait perdument amoureux d'elles.
Pendant qu'il leur parlait d'elles, ses yeux leur parlaient de lui.
Et ce qu'il y eut de bien fait dans cette oeuvre diabolique, c'est
que chacune des deux femmes fut convaincue qu'il n'aimait qu'elle-mme.

Mais elles taient au-dessus de l'amour, mme de l'amour de don Juan
de Parisis. La marquise de Fontaneilles s'tait tourne vers Dieu
et ne voulait pas se retourner vers son prochain. La duchesse
de Hauteroche, me plus romaine, aimait la vertu pour la vertu,
s'attachant  son devoir non pas avec rsignation, comme tant
d'autres, mais avec vaillance, fire des victoires de l'me sur le
corps.

Octave perdit bien huit jours--huit sicles pour lui-- errer autour
de ces deux vertus; il avait pourtant imagin une tactique qui lui
semblait victorieuse:--Aprs avoir prouv  la marquise qu'il n'tait
pas amoureux de la duchesse, il prouva  la duchesse qu'il tait
amoureux de la marquise, soufflant l'orage  tous les horizons.--Mais
les nuages ne montrent pas jusque dans l'azur.

Il ne s'avoua pas vaincu; il leva le sige et passa dans un autre
camp. Mais tout en courant les petites dames, ses aspirations le
ramenaient bientt aux femmes du monde, parce que s'il trouvait que
l'amour est toujours le mme au dernier chapitre, quelle que soit
l'atmosphre, il trouvait aussi qu'il faut chercher les variations du
coeur dans les commencements. Or il n'y a de commencements qu'avec les
femmes comme il faut, puisqu'avec les autres on commence toujours par
la fin.




XV

L'ESCARPOLETTE


Parisis ne se contentait pas des femmes du monde ni des femmes du
demi-monde; les fillettes de tous les ordres, pourvu qu'elles fussent
jolies, lui semblaient de bonne prise; son grand art, en ceci, tait
de se mettre au diapason et d'entrer de plain-pied dans l'intimit des
femmes quelles qu'elles fussent. Venait-il une modiste apporter un
chapeau, une fleuriste apporter un bouquet, une couturire apporter
une robe, il la lorgnait; si elle tait belle, il la saluait et lui
disait mille folies, au grand dpit de la dame qu'on venait habiller
ou coiffer; on lui reprochait de manquer de dignit, mais il disait
lui-mme qu'il ne reconnaissait pas les biensances.

Combien d'aventures taient le second chapitre de ses premires
escarmouches!

Aussi, un matin, Mme d'Antraygues surprit-elle Parisis dans son
jardin, qui faisait balancer, sur une escarpolette, deux jeunes
modistes  qui il avait command des chapeaux, sans doute pour
coiffer ses arbres. Ces deux modistes taient des jeunes brunes fort
provocantes par l'clat de leurs yeux qu'elles ne veloutaient pas du
tout.

Elles riaient comme des folles, elles criaient en tombant sur l'herbe
comme de vraies pensionnaires; il fallait voir Parisis les rouler sur
le gazon, les prendre dans ses bras et les remettre sur la balanoire.
Mme d'Antraygues, cache par un magnolia, assista  toute la fte; on
s'amusait si vaillamment qu'elle aurait voulu en tre, si sa grandeur
ne l'et attache au rivage.

Elle se montra, les oiseaux s'envolrent. Parisis les rappela, mais
le charme tait tomb. Comment pouvez-vous vous amuser avec ces
fillettes? demanda-t-elle  Octave.--Vous voulez que je vous dise le
secret, lui rpondit-il en riant, c'est que ce sont des femmes et que
je m'amuse toujours avec les femmes.

Le duc de Parisis avait d'ailleurs un got trs modr pour les
fillettes; il n'aimait pas les raisins verts, il disait que la volupt
s'accommode mieux du fruit que de la fleur.

Il disait encore que la femme a deux virginits, celle de la
chrysalide et celle du papillon. Il aimait mieux le papillon que la
chrysalide. La jeune fille n'est d'abord qu'une bauche; elle n'est
une oeuvre d'art qu'aprs avoir secou l'arbre de la science.

Les libertins aiment les ingnues; les voluptueux aiment les savantes.
Toutes les forts sont vierges dans le pays de l'amour.




XVI

LE FESTIN DE MARBRE


Ce fut  peine si de loin en loin le nom de Monjoyeux retentissait
aux oreilles de ses amis. Aussi ce fut une vraie surprise quand cette
lettre courut  la Maison d'Or, dans le cabinet des journalistes,
dans l'atelier des peintres et des sculpteurs, jusque chez M.
Beul-les-Fouilles, secrtaire perptuel de l'acadmie des beaux-arts.

    M. Monjoyeux et Mme Monjoyeux prient monsieur de leur faire
    l'honneur de venir souper chez eux le vendredi, 12 dcembre, 
    minuit.

    Les statues, sculptes par M. Monjoyeux, seront exposes 
    giorno.

    Avenue de l'Impratrice, 22.

Quand M. de Parisis reut cette invitation, il se dit: Voil
Monjoyeux qui nous prpare un coup de thtre. Il va nous prouver
qu'il est un homme de gnie; je ne manquerai pas  cette fte.

Ce fut une vraie fte. On en parla beaucoup la veille; on en parla
bien plus le lendemain; mais ce fut une fte sans lendemain.

Octave ne s'attendait pas  tant d'quipages devant l'htel. Il tait
all le matin pour voir Monjoyeux; mais quoiqu'il et beaucoup insist
pour tre reu, quoiqu'il et remis d'un air victorieux cette carte
clbre qui lui ouvrait toutes les portes, comme nagure  M. de Morny
et au comte d'Orsay, un domestique fort bien styl vint lui dire que
ni monsieur ni madame ne pouvaient recevoir monsieur le duc, ce qui
aiguillonna d'autant plus sa curiosit.

A minuit, quand il fut annonc dans le premier salon, il fut bloui
par les lumires, les femmes, les diamants; il connaissait l'htel,
o durant deux hivers une trangre clbre avait reu le beau monde
parisien, mais il n'avait jamais vu tant de haut luxe dans les salons.
Les toffes, les tapis, les bronzes, les meubles, tout avait la marque
d'une main savante et prodigue. Dans l'avant-salon, dont Cabanel
avait peint le plafond, soutenu par des cariatides de Clsinger,
on remarquait une marguerite  la fontaine, d'Ary Scheffer, et une
Cloptre, de Grme, deux civilisations en contraste. Dans le grand
salon plus svre quoique plus riche, Ingres, Delacroix, Meissonier
et Diaz, les quatre expressions de l'art moderne, se disputaient les
panneaux. Diable! mon cher, dit M. de Parisis  Monjoyeux, vous
faites bien les choses.--N'est-ce pas? dit le comdien-sculpteur;
l'habitude du thtre, l'amour des chefs-d'oeuvre! mais je suis trs
fier de votre approbation,  vous qui avez le plus charmant petit
palais de Paris. C'est mon seul talent, et j'avoue que je suis
toujours surpris de voir que les autres font bien. Donnez un million 
cent hommes, et ces cent hommes gaspilleront leur million sans montrer
une preuve de got.--Si le got tait  la porte de tout le monde, il
n'y aurait rien  faire. Mais je vais vous prsenter  ma femme: la
voyez-vous l-bas dans cette corbeille panouie?--Oui, c'est le dessus
du panier. Tudieu! mon cher, comme elle est belle! Et vous avez le
courage de travailler du marbre quand vous avez sous la main un pareil
chef-d'oeuvre! Pour moi, je briserais mon ciseau pour adorer la statue
vivante.

Le duc de Parisis attachait son regard sur Mme Monjoyeux avec un vague
souvenir. Il lui semblait la reconnatre comme  la rencontre des
Champs-Elyses. Et pourtant pensait-il, je n'ai jamais vu cette
Bretonne que Monjoyeux est all pouser  Nantes. Mme Monjoyeux lui
rappelait une figure aime en passant.

Il s'avana vers Mme Monjoyeux, ne s'inquitant pas de dranger toutes
les femmes qui l'entouraient. Il s'assit dans le groupe et parla 
tort et  travers de la pluie et du beau temps, de la vie d'artiste,
de ses imprvus, des jeux du hasard et des jeux de l'amour. Il eut
bientt conquis toutes les femmes  son esprit railleur et charmant.

Octave avait pour politique de se mettre toujours du ct des femmes,
disant que dans le papottage qui court sur les ventails, il y
avait beaucoup plus de sagesse  recueillir que dans les phrases
sentencieuses des hommes srieux. Quand une femme cause, elle trahit
l'ternel fminin, elle ouvre son coeur sans le vouloir, tandis que
l'homme n'ouvre le plus souvent que sa bote  btises, tout bouffi
qu'il est de vanit. Et puis, comme disait Octave, du ct des femmes
la btise elle-mme a son prix. Il allait plus loin, il disait que la
femme est parfaite dans le mal comme dans le bien; tandis que l'homme,
sous prtexte d'tre un animal raisonnable, n'est en dfinitif qu'un
animal.

M. de Parisis fut quelque peu surpris de ne pas reconnatre une
seule Parisienne parmi toutes ces femmes qui faisaient cortge  Mme
Monjoyeux. C'tait la fleur des pois de cette socit trangre
qui rgne dans les Champs-Elyses et l'avenue de l'Impratrice,
Havanaises, Pruviennes, Polonaises, Espagnoles et autres expressions
des mondes voyageurs. Quand on veut improviser un salon, il faut
s'adresser  ces peuplades pittoresques, toujours gaies et vives, qui
paraissent et disparaissent sans marquer de vifs souvenirs. C'est
cela, pensa Octave, Mme Monjoyeux n'ayant pas de racines dans le monde
parisien, a ouvert sa porte aux passagres des quatre mondes. Tant
mieux, ce sont de jolis oiseaux trs apprivoiss qui chantent sans
trop se faire prier la chanson de l'amour. Nous allons nous amuser
ce soir: je suis bien sr qu'il n'y a pas une bgueule ici et qu'on
pourra avoir de l'esprit sans peur de l'estampille.

Tout en causant avec les femmes, M. de Parisis cherchait  reconnatre
les hommes errants ou discutant en groupes dans les salons. C'tait
le tohu-bohu des premires reprsentations, avec quelques peintres et
sculpteurs en plus. Monjoyeux, en effet, n'allait-il pas donner une
premire reprsentation? Il y avait l les critiques du lundi, les
causeurs du samedi, les polmistes du dimanche, les chroniqueurs
de toute la semaine. Il y avait l les gentilshommes du turf, les
patriciens du Moulin-Rouge, du Caf Anglais, de la Maison-d'Or;
quelques hommes politiques, retenus par la patte aux comdiennes;
l'acadmie des beaux-arts et l'acadmie franaise taient reprsentes
par leurs plus jeunes toiles. En un mot, tout Paris.

Un valet vint avertir que madame tait servie. Monjoyeux pria Octave
de donner le bras  sa femme, quoiqu'il et l les personnages
consacrs. M. de Parisis obit avec sa grce accoutume; il ne faisait
jamais de faons pour passer le premier: c'est un bon pli  prendre
 Paris, quand on a vingt ans. Il y a ainsi des personnalits qui
s'imposent et prennent le pas sur tout le monde, sans qu'on sache
pourquoi. Les hommes s'tonnaient bien un peu de toujours voir Octave
jouer le premier rle, quand tant d'illustrations ne venaient qu'aprs
lui; mais les femmes trouvaient cela trs naturel: il tait jeune, il
tait beau, il tait fier; pour les femmes, ce sont l des titres plus
srieux que les titres du gnie. Et puis, il tait duc. Molire a fait
sauter les marquis; peut-tre qu'aujourd'hui, en face des immortels
principes--des principes immortels--les marquis ne songeraient pas 
faire sauter Molire, s'il n'avait pas ses deux sicles d'immortalit?
Nous avons fait tant de chemin! Le monde marche, mais il marche dans
un cercle.

M. de Parisis tait, d'ailleurs, un homme bien lev, qui savait son
monde; je ne parle pas de son stage en diplomatie, car il tait n
diplomate. Quand il se trouvait en face d'une illustration de haute
roche, il avait l'art, avec ses quartiers de noblesse, de lui faire un
pidestal; nul ne savait mieux mettre en relief dans sa vraie lumire
un homme de gnie, ou mme un homme de talent. Et c'tait d'autant
mieux fait, qu'il se montrait fort impertinent pour toutes les
mdiocrits tapageuses qui sont le dsespoir des esprits d'lite. Il
disait que chaque gnration, dans la capitale du monde, enfante 
peine laborieusement cinquante hommes dignes d'tre tudis, cinquante
intelligences qu'il faut aimer et qu'il faut craindre. Octave ne
s'y trompait pas, il admirait et il adorait les grands hommes
d'aujourd'hui; mais, du haut de son ddain, il disait aux petits
hommes monts sur les chasses de la rclame: Retirez-vous de leur
soleil.

Cependant, trois portes  deux vantaux s'taient ouvertes; on avait
t saisi par le radieux spectacle d'un atelier, un ancien thtre
intime, o Monjoyeux avait dress une table de cinquante couverts sous
les lumires ruisselantes des plus beaux lustres du Murano.

Dirai-je quel fut l'blouissement de tout le monde devant le luxe
ferique de cette salle et de cette table? Les plus belles toffes des
Indes, broches d'or et d'argent, retombaient  larges plis sur les
murs et s'toilaient par des candlabres en cristal de roche. Sous
chaque candlabre se profilait une lgante jardinire ou un svelte
brle-parfums; ici un mail cloisonn, l une merveille de Svres. On
marchait sur un tapis de Smyrne moussu et fleuri.

La table tait magnifique; les festins de Paul Vronse ne donnent pas
une ide de ces splendeurs toutes modernes. A la place de toutes ces
misres argentes ou dores qui jouent au luxe, Monjoyeux avait mis
deux statues; le surtout tait un admirable buste  deux ttes,
reprsentant les deux faces de la femme, le bien et le mal, l'ange et
le dmon.

C'tait le portrait de Mme Monjoyeux.

Aucun des convives, tout en la reconnaissant, n'osa prononcer son
nom. Pourquoi ce symbole? Le regard courait de surprise en surprise,
l'esprit se perdait aux nigmes. Mesdames et messieurs, dit Monjoyeux
en s'inclinant avec sa bonne grce accoutume, sous prtexte de vous
convier  un festin, j'ai voulu vous montrer mes oeuvres. Je ne sais
pas si vous les trouverez dignes de vous et dignes de moi; mais je
sais bien que le souper sera exquis, c'est l'oeuvre de Mme Monjoyeux.

Un cri d'admiration s'tait lev autour de toute la table. La
critique est de rigueur, mais l'admiration est interdite, dit
Monjoyeux en s'asseyant; voyez cela tout  votre aise, faites comme si
je n'tais pas l. Le pote Destouches a dit: La critique est aise
et l'art est difficile; mais depuis que Janin, Thophile Gautier et
Saint-Victor font de la critique avec toutes les magnificences de
l'art, nous avons chang tout cela. C'est l'art qui est facile, c'est
la critique qui est malaise.--Vous en parlez bien  votre aise,
Monjoyeux, dit M. de Parisis. Vous avez raison, d'ailleurs: la
critique est malaise devant de pareilles oeuvres; il y a longtemps
que je n'ai vu le marbre moderne me parler si loquemment.--Oui, dit
un musicien, ces lignes si blanches, et si harmonieuses chantent
comme des mlodies de Gounod.--On dit que les dieux s'en vont, dit un
no-grec; les dieux peut-tre, les desses, point. Voyez plutt,
ces deux belles statues qui marchent sur la table viennent toutes
radieuses de l'Olympe.

Une jeune femme demanda ingnument quelles taient ces deux desses;
son voisin, un journaliste rpondit: Je reconnais dans celle-ci
Cyble ou, si vous aimez mieux, la Nature. Voyez comme elle clate
dans sa jeunesse! Quel rayonnement!--Mais, l'autre? dit la jeune
femme.--L'autre, madame, je ne la connais pas.

De bouche en bouche, la mme question courut toute la table. Quelle
est cette statue,--quelle est cette dame,--qui pourrait bien me dire
son tat civil,--est-ce une jeune vierge?--est-ce une jeune pouse?
M. de Parisis lui-mme demanda  Mme Monjoyeux quel tait le symbole
rvl par cette figure. Quoi! vous ne la reconnaissez pas? dit Mme
Monjoyeux, vous l'avez pourtant bien souvent frquente.--Je ne m'en
souviens pas; vous que je n'ai jamais vue, madame, il me semble que je
vous connais; mais cette figure, aucune ide ne me la rappelle.--Je
vous dis, monsieur, que vous ne connaissez que cela. Une femme qui
marche de son pied de marbre sur les roses blanches comme sur la
neige ... une femme qui regarde de son oeil candide le bleu des
nues ... Cherchez bien.

A cet instant, les questions furent toutes si vives que Monjoyeux
dit en souriant: Eh quoi! mesdames, eh quoi! messieurs, vous ne
reconnaissez pas la Vertu! Il y a donc bien longtemps qu'elle n'est
plus  Paris?--La Vertu, dit une Espagnole, elle n'est pas habille
comme cela. La vertu prend ses robes chez Worth.--Comment, madame, dit
un pote, vous ne savez donc pas que la vertu n'est vtue que de sa
pudeur?--A Athnes, c'est possible, dit une cossaise, mais  Paris,
la pudeur est une robe trop lgre.--Mais le marbre aussi est une robe
impntrable, dont la chaste blancheur protge la femme; une femme
en marbre n'est jamais nue.--C'est vrai, dit M. de Parisis, mais ce
marbre tressaille et frmit comme la chair, c'est la seule critique
que je fasse devant ce chef-d'oeuvre. Monjoyeux a fait de sa Vertu
une femme plutt qu'une desse.--Votre critique est un loge, dit
Monjoyeux  Octave. La Vertu est une femme et non une desse; j'aurais
pu la faire plus penche, plus chrtienne, plus asctique; j'aurais pu
lui donner les pleurs des vierges byzantines, mais je n'ai pas ainsi
compris la Vertu. Pour moi, c'est la femme dans toute sa force et dans
toute sa splendeur. Si elle est la Vertu, c'est parce qu'elle domine
la nature jusque dans sa luxuriance. Elle a triomph de sa beaut et
de son sang, elle foule aux pieds dans les roses les pines enflammes
de la volupt. N'est-ce pas, messieurs, que cela a son cachet
Metternich?

Disant ces mots, Monjoyeux leva son verre de vin du Rhin et but aprs
avoir salu sa voisine.

Le souper s'annonait gaiement: les savoureux parfums des faisans, des
bcasses, des glinotes, des crevisses, des truffes, se mlaient aux
vertes senteurs des roses, des fraises et des framboises, aux bouquets
des vins de Bordeaux et des vins de Bourgogne, des vins d'A et des
vins de Johannisberg; sans parler des vagues odeurs qui s'chappaient
des femmes, paules et chevelures. Tous les esprits s'enivraient dj
et entraient en campagne arms des plus beaux paradoxes.

Mais la causerie avait beau courir par tous les mandres de l'imprvu,
les yeux ne pouvaient se dtacher des figures sculptes par Montjoyeux;
la Cyble et la Vertu, les groupes d'enfants joueurs, le buste  deux
faces, tout prenait le regard et l'me des convives, tant la beaut
traduite par le marbre a d'empire sur les esprits. Parler en prose
devant de si belles choses, ce n'est pas bien parler, dit une Parisienne
qui tait en face du pote; voyons, monsieur Homre, faites des vers 
Phidias.--Des vers! Pour qui me prenez-vous?--Pour un pote, tout
btement.--Un pote! Il n'y en a plus qu'un, ce merveilleux joueur de
rimes, Thodore de Banville, qui raille tout, mme sa posie, dans des
vers charivariques.--Et Hugo?--Oh! celui-l est un Dieu!

Cependant, on admirait la Cyble et la Vertu. La Cyble semblait
sculpte par le ciseau vivant et fleuri d'Allegrain; c'tait la mme
abondance et le mme charme. La grande desse avait la posie d'une
amante et la fcondit d'une mre. C'tait une fte pour les yeux de
suivre le jeu de la chevelure, la beaut du profil, les ondoiements et
les serpentements de ces lignes savantes qui couraient avec la grce
antique des paules aux seins, des hanches aux cuisses, sur les bras
luxuriants comme sur les jambes fires. Le marbre avait une force et
une saveur incomparables; c'tait Cyble ruisselante de vie, moins
robuste que si elle ft sortie des mains de Phidias, moins divine
peut-tre, mais plus humaine.

La Vertu tait une belle figure tout  fait nue. Un sculpteur mdiocre
et copi les anciens qui reprsentaient cette figure voile. Mais
la chaste blancheur du marbre n'est-elle pas une robe virginale? Et,
d'ailleurs, si la Vertu est nue, elle ne le sait pas. Elle est trop
divinement candide pour songer qu'elle n'a pas de pplum, de draperie
ou de robe. Elle ne se dfendait de l'amour que par la candeur de son
attitude. Monjoyeux tait un philosophe qui savait que les femmes qui
se dfendent avec violence sont celles qui tombent bientt vaincues,
car la violence c'est dj la passion.

Cette statue, c'tait bien la Vertu. Elle levait les yeux et cherchait
l'amour du ciel. Il y avait en elle de la nymphe antique, mais il
y avait aussi de la jeune fille chrtienne. Le sculpteur l'avait
dtache des passions terrestres avec cet art souverain qui triomphe
des rbellions du marbre. Les nymphes de Diane se fussent agenouilles
en passant devant elle et auraient bais sur la neige l'empreinte de
ses pieds lgers; les vierges de Vesta auraient respir, dans son
atmosphre, je ne sais quelle douceur et quelle vertu divines,--l'air
vif des rgions sereines qui chasse les orages de l'me.

Ce beau marbre appelait et retenait le regard charm. On le
contemplait de face, on tournait autour avec le mme charme. La Vertu
tait belle comme si elle devait donner encore plus de regrets 
l'Amour. L'artiste l'avait coiffe avec un got savant; il avait nou
une grappe de fleurs dans sa chevelure ondule  l'antique. Il y avait
dans le visage, dans le cou, dans les paules, dans les bras, dans le
torse, dans les jambes, dans toute la figure, une jeunesse de contour,
une proccupation de style, une caresse amoureuse et chaste du ciseau,
qui ne sont familires qu'aux matres. N'est-ce pas, s'cria Monjoyeux,
que c'est beau de voir la Vertu?--Oui, en marbre, rpondit le duc de
Parisis.




XVII

UN TOAST A LA FEMME


M. de Parisis, tout en jetant un mot  droite,  gauche, en face de
lui, en homme bien cout, cherchait  pntrer dans l'esprit et
dans le coeur de Mme Monjoyeux. Plus il regardait, et plus elle lui
rappelait une femme qu'il avait connue. N'avez-vous pas t blonde,
madame?--Non, monsieur.

Octave regardait de plus prs la dame. Pour lui, toute l'nigme de la
fte tait l. Aussi s'inquitait-il bien moins que ses voisins du
symbolisme des figures de marbre qui dominaient la table; la vraie
statue, c'tait la femme du sculpteur.

Mais, comme tous les sphinx, Mme Monjoyeux ne se laissait pas
pntrer. Soit qu'elle ft bte, soit qu'elle ne le ft point, elle
avait l'art de le paratre  propos. A certaines questions, elle
rpondait par un sourire qui n'tait ni la malice, ni la niaiserie,
mais qui en exprimait vaguement l'effet. Tantt elle rpondait de
travers, rompant les chiens, puis jouait  l'cole buissonnire; si
Octave lui parlait de l'empereur de Russie, elle lui rpondait que
le pape tait un fort galant homme, puisque le jour o elle s'tait
agenouille pour baiser sa pantoufle, il avait daign lui tendre la
main. C'est trange, pensait Octave, cette femme est reste Bretonne,
quoique ses yeux accusent  et l des perversits de fille d'Eve.

Selon sa coutume, M. de Parisis tentait des mots risqus; alors Mme
Monjoyeux le regardait avec une candeur de vraie Bretonne. Octave
s'aventurait alors sur une autre route; curieux en toutes choses, il
suivait les femmes partout o elles voulaient le conduire, mme sur
les Alpes de la vertu, les pieds dans la neige, le front dans le
ciel. Il trouvait une autre volupt  changer d'horizon. Les natures
amoureuses ne gardent l'amour qu'en variant ses images  l'infini.

Avec Mme Monjoyeux, si M. de Parisis devenait austre, elle se htait
de le ramener au sourire, quelquefois mme  l'clat de rire. Il ne
croyait pas, d'ailleurs, que ce ft un jeu savant: c'tait sans doute
le hasard des ides et des mots. Comment trouvez-vous mon mari? dit
tout  coup Mme Monjoyeux;  tort ou  raison, il me trouve bien
faite...--Il m'est impossible, madame, interrompit Octave qui ne
faisait jamais de compliments, d'avoir une opinion sur ce point
dlicat.--Une opinion sur ce point dlicat, vous l'aurez tout 
l'heure, coutez-moi jusqu'au bout.

Mon mari n'est pas un de ces artistes qui font une statue d'aprs une
statue; comme il dit qu'une statue est une femme, il prend ses modles
parmi les femmes...--J'ai compris, madame: ces seins adorables de la
Cyble, ces hanches savoureuses, ces jambes de chasseresse, ce sont
vos seins, vos hanches et vos jambes.--Chut! dit la jeune femme, si on
nous coutait.

Elle baissa la tte comme pour cacher sa rougeur. Eh bien! madame,
dit Octave, mon opinion est maintenant toute faite; ce chef-d'oeuvre
de l'art, c'est le chef-d'oeuvre de la nature; les gnrations futures
remercieront les dieux d'avoir donn une pareille femme  un pareil
sculpteur.--Mais, moi, je ne me consolerai jamais d'avoir t ainsi
trahie dans ma nudit.

La jeune femme continuait  pencher la tte, comme si tout le monde
avait le secret de sa beaut. Pourquoi cette fausse pudeur? reprit M.
de Parisis. Vous tes traduite mot  mot, et je ne doute pas que la
traduction ne soit digne de l'original, mais c'est la chair traduite
en marbre; or, le marbre ne rougit jamais, parce que le marbre est
au-dessus de cette pudeur atmosphrique invente par des couturires
qui avaient des robes  placer. Si la femme rougissait de montrer
quelque chose, elle devrait rougir de montrer sa figure, puisque la
figure est l'expression des sept pchs capitaux.

Et une fois dans ce steeple-chase du paradoxe, Octave dbita toutes
ses opinions avances sur la pudeur du nu. En effet, dit Mme
Monjoyeux, la robe n'habille pas.

Aux deux bouts de la table, en face de M. de Parisis, partout l'esprit
courait gaiement sur la nappe; la gaiet resplendissait comme une
lumire nouvelle, sur les coupes, les roses et les raisins. Monjoyeux
remarqua que les femmes prenaient des expressions de bacchantes et que
les hommes devenaient irrsistibles, parce qu'ils ne savaient plus ce
qu'ils disaient.

Il jugea qu'il tait temps de porter un toast pour tre cout. Sa
coupe de vin de Champagne tait pleine; il la prsenta  sa voisine,
et lui dit qu'il allait bien parler, puisqu'il allait porter un toast
 la femme. Chut! mesdames, dit la voisine de Monjoyeux, le sculpteur
va parler!

Tout le monde porta la main  son verre, tout le monde couta. On
connaissait la phrasologie pittoresque de Monjoyeux, on ne doutait
pas de son loquence, de ses ides originales, de ses saillies
imprvues. C'tait une bonne fortune de l'entendre.

Monjoyeux s'tait lev, la coupe  la main, le front souriant, le
sourire moqueur. Il secoua sa crinire comme un lion qui part pour la
chasse; il promena son regard sur ses convives et sur ses statues; il
jeta un coup d'oeil trange sur sa femme et porta ce toast: Mesdames
et messieurs! je bois  la femme!

Tous les hommes se levrent et burent  la femme, Chut! dit une dame,
il ne faut pas boire, il faut parler; on n'a pas si souvent l'occasion
d'entendre faire l'loge des femmes. Eh bien! dit Monjoyeux,
coutez-moi et ne m'interrompez plus.

Il trempa ses lvres dans la coupe: _Je bois  la femme!_ parce que
la femme est l'alpha et l'omga, le premier et le dernier mot, l'enfer
et le paradis, le mal et le bien, la chute et la rdemption.

L'homme s'agite, la femme le mne. C'est que la femme est tout  la
fois le bien et le mal, la quatrime vertu thologale et le huitime
pch mortel. Comme l'ange rebelle, qui se souvient du ciel et qui
travaille pour l'enfer, la femme est commence par Dieu et acheve par
Satan.

_O est la femme?_ disait le magistrat que vous savez,  chaque
procs que plaidaient ses justiciables.

_O est la femme?_ rptent avec le subtil questionneur tous ceux qui
veulent expliquer  peu prs raisonnablement l'histoire des peuples et
le roman des mes.

Quand un sculpteur a fait une belle statue,--_o est la femme?_ Quand
un pote a fait un beau livre,--_o est la femme?_

Quand un hros a gagn une bataille,--_o est la femme?_

Dans l'Olympe, le dieu de la pense est un homme; mais Apollon, que
fait-il sans les neuf muses? Or, toutes les femmes sont des muses,
muses des passions et des crimes, des hrosmes et des misres.

Elus ou rprouvs, dchus ou rachets, notre destine commune se
rattache  l'Eden ou  Bethlem: nous relevons tous d'Eve ou de Marie.

_Ab Jove principium!_ s'crie le pote fervent. Mais s'il veut que
nous confessions Jupiter, il faut que, sous les antres de Crte, il
nous ait arrts d'abord dans le groupe souriant des nourrices du
jeune dieu.

Le ciel lui-mme n'aurait plus sa chaleur et sa lumire, sans cette
prsence relle de la femme!

La lyre d'Apollon ne commence  vibrer que sous le souffle lger de
Daphn qui s'enfuit. Sans Isis, Osiris n'est que la moiti d'un dieu;
sans Sit, Ram serait  peine un hros! Quand l'me du vieux Faust
chappe aux griffes tenaces de Mphisto, elle flotte incertaine de
sphre en sphre. En vain chemine-t-elle  travers les toiles: ce
ne sont pas les saints et les martyrs qui donneront un refuge  la
plerine errante. Mais elle a retrouv celle qui fut Marguerite, mais
elle a t touche par le rayon de la mre sept fois douloureuse,
elle est sauve, elle est en possession de sa destine bienheureuse,
elle est entre en possession de l'_ternel fminin_!

Redescendons sur terre. Aussi bien la femme n'est pas suzeraine
seulement sur les cimes sacres; Marie l'gyptienne et sainte Thrse
ont des soeurs; voyez-vous d'ici l'escadron volant des courtisanes de
tous les pays, des desses en chair et en os, qui vont au sabbat
des passions; celles-l imposent le mot d'ordre  toute l'infernale
compagnie d'ici-bas; mais les unes et les autres gardent une gale
influence.

Pour rassurer contre quarante ans d'preuves l'me orageuse de
Michel-Ange, mon divin matre, il suffit du mystique attachement de
la marquise de Pescaire. Pour ruiner et dpraver Andr del Sarte, il
ne faut qu'un caprice vaniteux de sa Lucrce.

Depuis Eve, qui n'aimait pas assez Adam, et depuis Zulka, qui
aimait trop Joseph, les individus et les empires vivent au gr de
quelques femmes.

L'Orient et l'Occident s'branlent pour Hlne, la veuve aux cinq
maris; Hercule est vaincu par Omphale; Antoine est dompt par
Cloptre; Eurydice entrane Orphe dans les Champs-Elyses; Merlin
est emprisonn par Vivianne; Fastrade, morte, enchane Charlemagne sur
son tombeau; Batrice lve Dante jusqu'aux bleus sentiers du paradis.

Ce n'est pas Hiram, c'est Balkis qui btit le temple de Jrusalem;
c'est la veuve adultre de Ninus qui dresse les portiques de Babylone;
c'est la courtisane Rhodope qui assemble les masses normes des
Pyramides; mais c'est Thas la courtisane qui brle les palais de
Perspolis. Aspasie trne au sommet d'une des grandes priodes,
Hersilie ou Vturie arrte la fureur des soldats qui s'gorgent; mais
que la Pompadour, marquise de hasard, jette sa pantoufle au plafond en
signe de guerre, et les armes de l'Europe bivaqueront sept ans sur
les champs de bataille.

Donnez des couteaux  Judith, qui va dlivrer Bthulie, et  Mlle de
Corday, qui s'imagine sauver la France. Mettez la hache aux mains de
la Jeanne de Beauvais et l'tendard fleurdelys aux mains de la Jeanne
de Domrmy: Dieu agit par le ministre de ces violentes et de ces
inspires.

Est-ce Dieu encore, est-ce Satan qui collabore avec la Florentine au
24 aot 1572?

Et vous, Marie Stuart, et vous, Marie la Sanglante, et vous,
Elisabeth,  grande vestale de l'Occident! et vous, Catherine de
Russie, qui avez rgn sur le roi Voltaire, et vous, Germaine de
Stal,  prophtesse loquente! qui avez troubl les nuits de
Napolon, dites quelle force secrte vous poussa en avant, dans ces
luttes o vous avez tmoign une timidit si fire et une nergie si
virile. Ah! vous le saviez, temptueuses hrones: le spectre des
affaires humaines appartient  qui sait vouloir, et les hommes
s'inclinaient pour saluer nos volonts souveraines qui passaient.

Monjoyeux se versa du vin de Champagne: Qui s'avise de contester
aujourd'hui l'incontestable autocratie des femmes? S'il restait un
athe pour la nier au moment mme o la raison d'Etat abroge la loi
salique, ce n'est pas moi qui essayerais de gurir sa misogynie, et je
n'irai pas, pour si peu, visiter, dans le char de ma rhtorique, Sapho
sur son rocher trop hant, Paule de Viguier  son balcon de
Toulouse, Mme de Svign en son htel Carnavalet, ou Mme Rcamier 
l'Abbaye-aux-Bois.

Laissons Mme Roland sur son chafaud triomphal et Mlle de La Vallire
dans son illustre solitude.

N'outrageons pas, par un commentaire indiscret, tant de charmantes
visions des tombeaux, Mme Henriette ou Mme de Longueville, Marie
Touchet ou Mlle de Romans. Vous savez votre histoire des rois de
France, rois qui rgnent sous le gouvernement de leurs femmes ou de
leurs matresses. L, au lieu de dire: O est la femme? Diogne vient
avec sa lanterne, et dit: O est l'homme?

Un jour de rvolution, le ministre des affaires trangres n'eut pas
le temps d'enlever son portefeuille; celui qui vint aprs s'cria: _Je
tiens le mot du sphinx!_ Il ouvrit le portefeuille: il y trouva un
portrait de femme, puis un autre portrait de femme, puis une lettre de
femme, puis une autre lettre de femme.

La femme est le dernier mot du Crateur. Le grand matre avait
d'abord sculpt les mondes, puis le mastodonte, puis l'aigle, puis le
lion, puis l'homme; il termina par la femme. Ce fut alors qu'il se
reposa pour se contempler dans son oeuvre.

Je bois  la femme! parce que sans la femme que vous voyez l, en
face de moi, je n'eusse pas sculpt ces bustes, ces groupes, ces
statues, qui prouvent, j'imagine, que je ne suis pas un dshrit.

Sans cette femme, qui est en face de moi, on dirait encore de moi
comme nagure: Monjoyeux! un hbleur! qui promet toujours d'tre un
homme de gnie, qui ne se montre au thtre que pour se faire siffler,
qui n'entre  l'atelier que pour sculpter des mots. Grce  cette
femme, j'ai sculpt du marbre.

O est la femme?

La femme, la voil! C'est toujours la femme qui fait le miracle; pour
le pauvre diable, la femme endimanche la vie; pour les artistes, elle
donne une me au gnie. Mais pour le sculpteur qui n'a pas de marbre,
que fait-elle? Ecoutez bien.

La figure de Monjoyeux prit une expression tout  la fois amre,
byronnienne, satanique. J'tais las d'entendre mes ennemis, mes
amis me corner aux oreilles les conqutes des autres, les oeuvres de
celui-ci, les chefs-d'oeuvre de celui-l: ce qui voulait dire que
je ne faisais rien. Ne rien faire, messieurs! c'est dj beau,
savez-vous! C'est tudier et c'est admirer. Les sots ne se croisent
jamais les bras. Toutefois, si c'est une vertu de ne rien faire pour
entrer aux acadmies, il ne faut pas en abuser, comme a dit Chamfort.
Un soir que Parisis, Saint-Aymour, Villeroy, Miravault, me mettaient
au dfi de prouver mes forces, je suis rentr chez moi, o, durant
deux nuits et deux jours, j'ai surexcit ma volont. La Volont! une
femme celle-l! une fire femme, quand on l'aime jusqu'au sacrifice.
Aprs deux nuits et deux jours, je suis sorti, mais criant comme
Newton aprs ses deux annes de visions clestes: J'ai trouv!

Cinq minutes aprs, on a pu me voir entrer bravement,--je ne
rougis jamais, car je suis comme l'ancien, je porte mon me sur mon
chapeau,--dans une maison quelque peu clbre par ses folies nocturnes
et diurnes. Que ceux qui ne connaissent pas la maison, messieurs, me
jettent la premire pierre.

M. de Parisis remarqua l'agitation et la pleur de Mme Monjoyeux, qui
regardait le sculpteur avec effroi et avec colre.

Je n'y restai pas longtemps, poursuivit Monjoyeux. Je ressortis
bientt ayant au bras une femme voile, qui n'tait pas prcisment
vtue comme une femme du monde qui va  la messe. Comme je ne voulais
pas porter la queue de sa robe dans les rues, nous montmes dans le
premier fiacre venu, qui nous conduisit chez moi. A peine arriv, la
femme avisa ma chambre  coucher et se dshabilla  demi pendant que
je lisais une lettre.

Non, lui dis-je. Vous vous imaginez peut-tre que c'est une matresse
que je suis all prendre dans cette joyeuse maison o je vous ai
trouve si insouciante, si oublieuse et si belle. Non! si vous voulez,
vous serez ma force et non ma faiblesse. Je vous ai choisie non pour
humilier la femme, mais pour venger la femme; je vous ai choisie pour
faire la satire en action de mon sicle. Elle ne comprenait pas du
tout, je mis mon coeur  nu devant elle, je lui dmasquai toutes mes
batteries. Si vous voulez jouer un grand rle, lui dis-je, venez avec
moi; vous serez mon compagnon d'armes dans la guerre terrible que je
vais faire  la socit. Vous ne changerez pas de mtier, mais vous
remonterez d'un degr, parce que c'est le dernier mot de l'oeuvre qui
moralise l'oeuvre. L-bas, o je vous ai prise, vous tiez au premier
venu qui donnait un louis  la porte. Dans le monde o nous allons,
vous serez encore au premier venu, mais les louis se multiplieront 
l'infini: je dirai que vous tes ma femme.

Cette fille rougit pour moi; elle ne rougissait plus pour elle. Ne
rougissez pas, lui dis-je, vous comprendrez un jour pourquoi nous
jouons ces deux rles. Donc, je dirai que vous tes ma femme. Je suis
idologue, sculpteur, machiavliste, vous irez solliciter pour moi
des monuments  faire et  dfaire; je suis un grand homme politique,
comme tous ceux qui n'ont rien  faire: nous courrons le monde, et,
comme trop d'hommes politiques, je sauverai tous les Etats. C'est
vous encore qui serez le trait d'union entre moi et le pouvoir, 
Ptersbourg comme  Paris. Une femme a manqu  Machiavel, voil
pourquoi il est mort de faim. Je vous jure que si vous tes
belle--sans tre rebelle,--nous n'aurons pas fait vainement le tour
de l'Europe. Nous deviendrons riches, moi glorieux, vous plus
blouissante, et toute ma fortune si bien acquise sera pour vous.
Cette fois, elle comprit. Jouer un pareil rle, pour une pareille
femme, c'tait dj de se dgager de ses langes immondes. Ce n'tait
pas d'ailleurs la premire venue. Elle tait bien ne et elle avait
 se venger. Elle voulut m'embrasser: Non, lui dis-je, je ne vous
connais pas, je ne vous embrasserai jamais; vous serez une femme pour
tout le monde, except pour moi. Et en effet, messieurs, cette
femme que vous voyez l, en face de moi, ce n'est ni ma femme ni ma
matresse.

Un cri traversa la salle. La jeune femme tomba vanouie dans les bras
de Parisis.

Jusque-l, elle avait espr que Monjoyeux ne la dmasquerait pas; il
lui avait promis de ne pas la trahir; elle ne pouvait croire 
cette brutalit; mais c'en tait fait, il venait, d'une main fire,
d'arracher le masque et de la rejeter  toute sa honte. Il ne mesurait
pas l'abme. Il voulait frapper fort et frapper juste. Voil tout. Ce
n'est rien, dit-il en homme expriment, ce n'est rien: c'est une femme
qui se trouve mal.

Et il poursuivit:

Nous commenmes le lendemain. Est-ce la peine de vous le dire?
Ma volont, arme de cette femme, a triomph de tout; j'ai t, du
premier coup, l'ami des princes, courtis par les courtisans. Nul n'a
rsist  cette femme. J'ai improvis de belles statues, car j'avais
avec moi quatre praticiens romains, des fiers  marbre; j'ai donn 
chaque prince la gographie future de l'Europe, tous ont reconnu que
j'avais le secret de toutes les politiques. Mais ce n'est pas le gnie
qui m'a donn tant d'or, tant de croix et tant de titres, car je suis
comte italien, baron bavarois, grand d'Espagne, pacha, prince valaque.
Non! c'est la beaut de cette femme qui a tout fait. Et combien de
femmes aujourd'hui qui ont fait la mme besogne!

Il salua sa compagne dans cette oeuvre infernale. Pardonnez-moi,
madame, si je vous ai mise en scne au dnouement de ma comdie.
Puis, se tournant vers les femmes qui faisaient mine de vouloir sortir
pour sauver leur dignit: Encore un mot, mesdames, je vous en prie.
Il monta sur la table, arm d'un marteau. Il faut bien qu'on le
sache, je me dpouille de tous ces oripeaux indignes de moi.

Il arracha ses commanderies et les jeta  ses pieds. Il prit dans sa
poche des parchemins qu'il alluma aux bougies. Le silence tait plus
profond et plus terrible autour de lui.

Il y avait quelque chose du jugement dernier dans ce soufflet donn 
son sicle sur la joue d'une courtisane.

Il frappa d'un premier coup de marteau la figure de la Vertu. Je ne
veux pas qu'il reste rien de cette oeuvre impie.

Un cri de douleur retentit par toute la salle. Frapper un chef
d'oeuvre, c'est frapper l'humanit elle-mme. On cria autour de lui.

O divine Vertu! dit-il sans couter, je te rvre trop pour permettre
que ce marbre souill ose transmettre ton adorable figure.

Il donna un second coup de marteau. La statue fut dfigure.

Il se retourna soudainement et marcha sur les ross et les camlias
qui jonchaient la table jusqu'au pidestal de Cyble.

--Et toi, sainte Nature! s'cria-t-il, toi qui es l'image de Dieu, toi
dont les adorables mamelles m'ont allait, toi qui as mis au monde les
Grecs du temps de Socrate, les Italiens du temps de Lonard de Vinci,
les Franais du temps de Molire et du temps de Saint-Just, je ne veux
pas qu'un indigne souvenir te puisse profaner. Je t'ai reprsente
dans ta souveraine beaut; mais ce marbre a subi les attouchements
impudiques de l'or.

Et il frappa la statue sur le front, sur la joue, sur les lvres. En
une seconde, c'en tait fait de ce chef-d'oeuvre.

Vainement Parisis s'tait lanc pour empcher cette profanation.
Monjoyeux, comme un Titan dchan, ne se ft laiss dominer que par
la foudre.

Tout le monde tait debout; la pleur, l'effroi, la tristesse taient
rpandus sur les figures. La plupart des convives ne comprenaient qu'
demi. On se demandait s'il tait fou. Mesdames et messieurs, dit-il
en s'inclinant une dernire fois, fier d'avoir cr son oeuvre et fier
de l'avoir sacrifie, je redeviens Monjoyeux comme devant. Je crois
que j'ai acquis le droit de me croiser les bras comme je faisais. Il
prit un cigare sur la table. De toute fortune, je ne me garde que
ce cigare,--la dernire fume!--Je retourne  ma chaumire de la rue
Germain-Pilon. Adieu, mesdames! adieu, messieurs! Je ne suis plus ici
chez moi.

Et se tournant vers celle qu'on appelait Mme Monjoyeux: Adieu, madame
Vnus, adieu! Vous avez t hroque dans le mal; si je vous avais
aime, vous eussiez t hroque dans le bien.--Adieu! Nous ne nous
reverrons jamais. Vous tes ici chez vous. Faites que les hirondelles
viennent btir leurs nids  vos fentres.

Il sortit, le front lev, la dmarche hautaine, comme Frdrick-
Lematre dans _Ruy-Blas_.

Les femmes qui taient l ne portrent pas leurs flacons  la jeune
femme, toujours  demi vanouie, qui croyait rver, qui touffait dans
son humiliation et qui ne trouvait pas la force de s'humilier tout
haut.

Ces dames mettaient en toute hte leurs pelisses et leurs chapeaux,
Que dira-t-on de nous demain? se demandaient-elles toutes.

Quelques-unes s'enfuirent, les plus curieuses demeurrent.

Les hommes commentaient diversement ce que Monjoyeux appelait sa
satire en action. C'est un fou, disaient les uns.--C'est un sage,
disaient les autres.--C'est un sage et un fou, pensait Parisis, qui
avait reconnu enfin Mme de Marsillac.




XVIII

HISTOIRE DE MADAME VNUS


Cependant Mme Vnus s'tait leve et voulait parler  son tour:
Encore un instant, mesdames les femmes comme il faut, je prends la
parole et on ne refusera pas de m'entendre. Les dames, plus curieuses
encore qu'indignes, se tournrent vers Mme Vnus. Elle avait subi les
rudes paroles de Monjoyeux comme on subit un coup imprvu. Le premier
sentiment est la dfaillance, mais le coeur se relve, les tempes
s'enflamment, la vengeance prend le mors aux dents.

Tout emporte qu'elle ft toujours par sa nature, elle s'tait
contenue, elle avait aim Monjoyeux, elle avait eu l'adoration de son
gnie: elle n'avait pas voulu, car elle tait gnreuse, se jeter  sa
traverse pour lui couper son effet, comme on dit au thtre. Elle se
rservait son rle.

Quand elle prit la parole, elle rougit, le sang lui monta  la gorge;
elle faillit ne rien dire; mais aprs cette premire secousse, elle
retrouva sa voix et ses ides. Ne vous imaginez pas, mesdames,
dit-elle en essayant de railler, que je vais me laisser gorger comme
une colombe  l'autel du sacrifice. Monjoyeux est un grand comdien
comme il est un grand sculpteur, il lui fallait une femme pour jouer
son jeu, il m'a prise o il m'a trouve. Mais cette femme n'tait pas
la premire venue; moi aussi je voulais jouer mon jeu, moi aussi je
voulais me venger.

Etes-vous bien sres, mesdames, qu'entre les lvres et la coupe, il
n'y a pas un abme? On dit  la jeune fille: Ce lit nuptial s'appelle
la vertu, tu n'aimeras pas celui que tu aimes, pour pouser celui que
tu n'aimes pas. C'est la loi du monde depuis que le roi du monde
s'appelle l'argent. L'odieux argent, dites-vous, l'odieuse pauvret,
dis-je; entre l'argent et la pauvret, il y a tous les crimes.

Je ne veux pas m'humilier jusqu' vous dire qui je suis. Une fille,
si vous voulez, mais une femme aussi. Je garde mon secret. Quelle que
soit la chute, sachez-le bien, le coeur garde un battement pour Dieu;
plus la nuit est profonde, plus l'me se tourne vers le ciel.
Adieu, mesdames, vous tes toutes, je n'en doute pas, des vertus
inaccessibles. Peut-tre une de vous, en rentrant le soir, ira tirer
les verrous sur la porte de sa fille, non pour prserver la fille qui
dort dans son lit virginal, mais pour prserver l'amant de la mre qui
se cache dans le lit conjugal.

Les femmes n'avaient gure cout, mais la sacrifie avait eu des
auditeurs srieux.

Tout le monde se regardait et se demandait le secret de cette comdie;
mais se tournant vers Octave, Mme Vnus lui dit: Monsieur de Parisis,
je ne veux confier mon secret  personne, hormis  vous seul.

Ces mots loignrent les derniers invits. Et maintenant que nous
sommes seuls, dit Parisis en prenant la main de la jeune femme, vous
aller me confier le secret de votre vie.--Je vous dirai tout, car il
vous a fallu un grand courage pour rester avec moi aprs tous ces
sarcasmes; mais ne restons pas l, devant ces dbris d'un odieux
festin, qui est pour moi une orgie de l'esprit sinon des lvres.

Les domestiques, qu'on avait renvoys, taient revenus peu  peu et
semblaient se demander  qui il fallait encore obir. Retirez-vous,
dit la dame du logis d'une voix douce et calme; il ne me faut que ma
femme de chambre, que je vais retrouver l-haut.

Et elle passa devant Octave. Le duc avait souffert de tous les coups
ports  cette femme d'une main brutale. Il lui avait fallu un vrai
caractre pour rester avec elle en face de tous ceux qui la fuyaient.
Il risquait d'entamer sa dignit hraldique. Il pouvait bien, le soir,
courir les folies nocturnes avec ses amis, mais en face des gens du
monde il tait toujours rest un homme du monde.

Au haut de l'escalier du premier tage, aprs avoir travers une
antichambre, la dame se retourna vers lui et lui fit signe de
s'asseoir sur le divan d'un petit salon, doucement clair par une
lampe pompienne. Je m'tonne, lui dit-elle, que vous me demandiez le
secret de ma vie; ne l'avez-vous pas devin, vous qui tes un homme
d'esprit, vous qui m'avez surprise  Bade?

Octave avait reconnu Angle depuis qu'elle s'tait vanouie, comme si
elle et laiss tomber ce masque d'innocence qu'elle s'tait fait.
C'tait vous! Je le croyais et je ne le croyais pas.--Vous savez
pourtant bien avec quel art une femme peut faire, dfaire et refaire
sa figure.--Oui; en changeant la couleur de ses cheveux, en
accentuant ses sourcils, en marquant un grain de beaut pour changer
l'expression, on se fait une autre femme.--J'avais jur que vous ne
me reverriez jamais; que vous ne feriez pas la lumire sur la nuit de
Bade; qu'une fois au moins, dans ma vie, je garderais quelque prestige
dans le souvenir d'un galant homme; mais notre rencontre chez le
juge d'instruction m'avait arrach cette illusion.--Je suis un homme
d'esprit, dit M. de Parisis, c'est pour cela que je reconnais que tout
est impossible et que tout est invraisemblable.--Comme mon histoire!
Et pourtant mon histoire est toute simple. Je vais vous la conter avec
l'abandon d'une pauvre fille qui serait au confessionnal.

Angle leva les yeux comme pour retrouver les mandres du pass.
Octave se renversa sur un coussin tout en attachant son regard sur la
jeune femme. Mon cher ami, vous ne connaissez pas la pauvret? Eh
bien! vous aurez toutes les peines du monde  me comprendre. Celui qui
n'a pas travers la misre noire, comme disent les pauvres gens, la
misre qui a faim et qui a froid, ne pressent pas toutes les
angoisses de l'enfer. Le pauvre n'existe pas et il souffre toutes les
existences. Le pauvre est un inconnu que personne ne veut recevoir,
parce qu'il arrive dans la vie sans lettres de recommandation. Je
m'appelle Angle-Hlne de La Roche-Parmailles. Je vous livre le nom
de mon pre, le baron de La Roche-Parmailles, parce que vous tes
un galant homme et que vous comprenez tout. Je ne l'ai jamais dit 
personne. J'ai pris quelquefois le nom de Montrigeac, qui fut un des
fiefs de notre famille. Hlas! o sont les fiefs? o est la famille?
La premire rvolution a supprim les fiefs, la prochaine supprimera
la famille, si ce n'est dj fait! Mon pre n'tait pas riche, il
tait garde du corps quand il pousa ma mre. En 1830, il accrocha son
pe et se fit gentilhomme campagnard. Mais il aimait ma mre et
ma mre aimait Paris; il vendit la petite terre de Parmailles pour
complaire  ma mre. On vint  Paris, on prit pied rue du Bac, au coin
de la rue de Varennes, dans une maison o j'ai vu mourir Mme Dorval.
La pauvre femme! elle me caressait les cheveux sans se douter que je
serais plus malheureuse encore qu'elle ne le fut, elle qui mourut de
chagrin. Il n'y avait jamais d'argent  la maison, mon pre voulait
faire figure avec ses anciens camarades, ma mre voulait aller dans le
monde. Le capital tait entam, il ne restait plus que quatre-vingt
mille francs quand on les risqua pour chercher fortune. Quoique mon
pre ft rest fier, il se laissa convaincre qu'il pouvait, sans
droger, s'associer dans un htel garni, l'htel de ----, o
d'ailleurs il ne devait jamais paratre. Dans deux associs, il y a
presque toujours un fripon, celui qui n'a pas d'argent. Au bout de
deux ans, l'associ de mon pre avait quatre-vingt mille francs et
mon pre avait des dettes. Vous voyez d'ici le dsastre: mon pre en
mourut.

Ma mre, le dirai-je! tait plus malheureuse encore que coupable,
elle chercha  se consoler. Quand les femmes ne trompent pas, ce sont
elles qui sont trompes. Ma mre tait loyale, elle risqua sa vertu,
elle donna ses derniers jours de beaut; on lui avait promis une
fortune, elle croyait aux contrats du coeur, on ne lui donna qu'un
clat de rire. Elle courut toute dsespre se rfugier chez une de
ses amies  Montmartre. Une femme dchue aussi, qui n'avait sauv que
des paves. J'avais quatorze ans, vous voyez le tableau, vous voyez
l'exemple. Pas une me au monde qui veillt sur nous.

Nous vivions avec cette femme. Quel pain que celui-l! Des hommes
venaient a et l, je comprends  moiti, j'tais rvolte, ma mre se
rvolta elle-mme, car elle ne voulait pas descendre jusque-l. Avec
les derniers bijoux, on loua une chambre. Ma mre prit une aiguille
et travailla hroquement depuis le soleil levant jusqu'au soleil
couchant, car la lumire achete cote trop cher.

J'allais concourir pour le Conservatoire, mais ma matresse de piano,
une mchante femme, croyant que notre misre n'tait pas vraie, voulut
tre paye et m'abandonna. C'tait la dernire planche de salut. On
nous avait fait quelque crdit en me croyant dj une artiste: tout le
monde se dtourna.

Je me jetai dans les bras de ma mre et je pleurai longtemps.
Ma mre pleura plus longtemps que moi. Je voyais ses belles larmes
tomber sur d'affreux torchons qu'elle ourlait, car elle n'avait pas
le droit de pleurer les bras croiss. Oh! les travaux forcs 
perptuit! on ne les connat pas au bagne de Toulon: c'est au
bagne de Paris qu'il faut les voir!

Je pris une aiguille moi-mme et je travaillai avec ma mre. Total:
trente sous par jour. Et pas une heure pour relever la tte, pas une
heure, except le dimanche quand nous allions nous cacher derrire un
pilier pour couter la grand'messe  Notre-Dame-de-Lorette. C'tait
notre seul luxe. Je masquais les reprises de ma robe en me serrant
contre ma mre. Bientt il ne me fut plus possible de sortir ensemble:
nous n'avions plus qu'une robe!

Je priais Dieu; mais si Dieu se montrait, o serait la vertu? Dieu
est en nous, qui nous montre le bien et le mal; Dieu, c'est la
conscience.

Je priais encore, je priais toujours; je ne pouvais croire alors 
de pareilles preuves. Il nous fallut souffrir la faim et le froid,
toutes les misres, que dis-je, toutes les humiliations. Quand on
parle de cela aux gens riches, ils ne comprennent pas; ils sont comme
les voyageurs qui ne voient que les rives d'un pays et qui n'en
devinent pas les dserts, les abmes et les volcans.

Nous nous trompions ma mre et moi; nous reprenions encore sur nos
lvres, pour nous regarder, le sourire des meilleurs jours. Cette
dernire expression de ma mre souriante dans sa douleur mortelle
m'est reste dans l'me; je la vois toujours ainsi, comme ces saintes
femmes qui allaient au supplice avec une flamme divine dans les yeux,
parce qu'elles marchaient pour la gloire de Dieu.

On m'a souvent parl de la charit, je l'ai mme vue en peinture,
mais je vous jure que la charit ne s'est pas montre une seule fois
pendant notre misre. Je me trompe: une femme est venue un jour, qui
avait de l'or dans la main et qui a parl  ma mre; je ne comprenais
pas bien et dj je voulais embrasser cette femme,--une marchande 
la toilette qui vendait plus de femmes que de robes,--mais je compris
bientt; elle venait proposer  ma mre de vendre mon coeur, de vendre
mon me.

Les pauvres esclaves qu'on vend en Orient ne donnent pas leur me
parce qu'elles ne connaissent pas leur me, mais la femme chrtienne
donne sa part de paradis le jour o elle vend son corps.

Vous devinez bien que ma mre mit cette odieuse crature  la porte,
mais ce fut le dernier coup. Le soir mme, quand ma mre se coucha
plus tt que de coutume, ce fut pour ne plus se relever. Je ne pouvais
croire  la mort de ma mre; pendant plus de trois semaines ce fut une
agonie, ce fut presque une agonie pour moi-mme. J'ai veill ma mre
toutes les nuits; le jour, je tombais de fatigue et de chagrin sur le
bord de son lit; le mdecin ne vint que deux fois, quoiqu'il m'et
promis de venir souvent, mais ce n'tait pas le mdecin des pauvres.
Quelques voisines me donnaient cinq minutes  et l, mais j'tais
presque toujours seule. Un matin ma mre sembla se ranimer: Ah! si
tu m'apportais des oranges et du raisin, il me semble que cela irait
bien. Je n'avais pas un sou, mais je mis mon chapeau et mon mantelet,
je descendis en toute hte et je courus chez cette abominable
marchande  la toilette, car je savais o elle demeurait. C'tait
tout prs, rue Fontaine-Saint-Georges. Avant d'arriver chez elle, je
m'arrtai devant une boutique de fruitier o je vis des oranges et des
raisins. Ah! pensai-je, comme ma mre sera heureuse! Les raisins
taient magnifiques, quoiqu'on ft en janvier; on avait entr'ouvert
une bote o ils semblaient m'appeler par leur belle couleur dore.

Enfin, me voil chez la marchande  la toilette. Que vous dirai-je?
Je ne venais pas pour faire des faons; le sacrifice tait dj
consomm; j'avais demand pardon  Dieu, je priais pour mon me, mais
j'apportais mon corps  toutes les souillures.

Ce qui m'a toujours surprise et rvolte, c'est qu'on trouve  toute
heure un homme pour cet odieux sacrifice. Celui qui vint ce jour-l
n'tait pas, comme il arrive quelquefois, un vieillard qui se retourne
vers la jeunesse, c'tait un jeune homme qui cherchait des motions,
 peu prs comme ces enfants cruels qui tuent une colombe  coups
de canif. Cette horrible profanation d'une pauvre fille, qui tout 
l'heure croyait  tout, et qui dsormais ne croira plus  rien, s'est
accomplie dans l'arrire-boutique de la marchande  la toilette. Je
regardai ce jeune homme avec stupeur. Savez-vous quelle tait sa
volupt? C'taient mes larmes, c'tait mon effroi, c'taient mes
sanglots. Paris renferme des Hliogabales par milliers.

Ici Angle s'interrompit. Parisis remarqua qu'elle ressentait encore
toute l'horreur de cet attentat; elle avait pli, la fivre l'agitait,
elle criait toujours vengeance.

Elle se leva et fit quelques pas dans l'attitude d'une muse tragique.
Vous tes belle ainsi, lui dit Octave.--Je vous demande pardon,
dit-elle simplement; je me croyais seule tant j'tais retourne loin
dans le pass.

Elle retomba dans un fauteuil et continua:

Ma mre eut ses raisins et ses oranges. Elle mangea une orange et une
grappe de raisin, sans se douter du prix qu'elles me cotaient. Puis,
tout  coup, comme si l'ide lui en ft venue, elle rejeta ce qui
restait et tomba dans le dlire. La nuit mme elle mourut.

J'avais encore cent quatre-vingts francs; cet argent ne me brla
pas longtemps les mains, ma mre ne fut pas enterre dans la fosse
commune, mais, hlas! son linceul n'en fut que plus souill, puisqu'il
tait le prix de ma honte.

Vous devinez quel fut mon dgot pour toutes choses, surtout quand,
au convoi de ma mre, je ne vis venir que la marchande  la toilette.
Et comme elle priait Dieu! c'tait  croire que Dieu l'inspirait.

Quoique je fusse alors  deux pas de la mort, j'tais nergique.
Je rsolus de me venger. Dieu m'avait trop abandonne pour que je
n'abandonnasse pas Dieu. On m'a dit que vous tiez athe: eh bien!
moi, quand je m'agenouillai sur la terre qui recouvrait ma mre, je
ne pouvais pas prier. Je fus logique, puisque Dieu n'existait pas,
puisque le monde n'tait qu'un march de dupes, puisque l'argent avait
raison de tout, puisque la vertu n'tait qu'une lgende. Je levai la
tte avec ddain, et d'un air railleur je dis  la marchande  la
toilette: Et maintenant que Dieu m'a pris ma mre et que vous m'avez
pris mon me, que me reste-t-il?--Je serai ta mre, me dit-elle. Sur
ce mot, je la quittai avec horreur.

Je ne rentrai mme pas  la maison. J'eus encore un souvenir du ciel;
je marchai d'un pas ferme vers le refuge Sainte-Anne, aux Filles
repenties. Mais il n'y avait pas une place, pas un lit de paille! Je
me dcidai tout  fait  me venger d'une pareille socit, o il n'y
avait ni une place pour travailler, ni une place pour prier Dieu. Je
pris une patente pour le vice lgal.

Je me vengeai de moi sur moi-mme. Je dis mon nom tout haut; je me
trompe, je ne gardai que mon nom de baptme:--Angle,--un nom bien
fait pour une pareille mission, et je pris le nom de celui qui m'avait
donn l'horreur de l'humanit en me donnant l'horreur de l'amour. Il
se nommait M. de Marsillac; voil pourquoi vous m'avez connue  Bade
sous le nom de Mme de Marsillac.

Octave avait cout silencieusement. Il pria Angle de lui expliquer
sa figure  Bade. Comment! lui dit-elle, vous n'avez pas compris?
Vous m'avez vue  Bade sous ma figure toute naturelle. Trois fois en
trois ans, je me suis donne un mois pour respirer un peu d'air vif
dans la vie. La premire anne, je suis alle aux bains d'Ostende; la
seconde anne, aux Pyrnes; la troisime anne,  Bade. Je devenais
alors, pendant tout un mois, une honnte femme dans le sens le plus
rigoureux du mot; aussi ne ft-ce pas un jeu que je jouai avec vous
 Bade. Si vous n'aviez veill en moi un vif sentiment,--l'avoue-
rai-je,--c'tait l'amour qui me surprenait pour la premire fois,
--l'amour sur le fumier de mon corps,--j'eusse rsist stoquement.
Vous avez vu le lendemain comme je me suis enfuie honteuse de ma
dfaite, parce que je m'tais jur  moi-mme de ne pas souiller mes
vacances.--Etrange femme que vous faites! murmura le duc de Parisis.
Savez-vous que vous tes admirable dans vos dchances comme dans vos
rappels de vertu!--Je ne suis pas admirable: j'ai le courage de ma
situation et j'ai le courage de mon coeur. Ce qui me soutient quand
je me souille, c'est l'ide de la vengeance; ce qui me relve devant
moi-mme, c'est qu'au milieu de ces infamies, j'ai gard mon me fire.
Vous avez lu _Rolla_?--Si j'ai lu _Rolla_! je le sais par coeur.--Eh
bien! il y a beaucoup de vers qui entrent dans ma vie comme des flches
d'or. Vous dirai-je qu'une nuit Monjoyeux faillit en finir avec moi
comme le hros d'Alfred de Musset, mais je voulus mourir aussi; ce fut
ce qui le sauva, parce qu'il trouva cela mlodramatique de mourir 
deux. Ce qu'il y a de plus trange, c'est que je n'ai t pour lui
qu'une tude et un modle. Mme avant qu'il ne me prt pour jouer son
grand jeu, j'tais alle poser dans son atelier; il me trouva fort
belle, mais l'admiration de l'artiste ne fut point altre par l'amour
du voluptueux. Il m'avait vue souvent dans le salon--de conversation
--avec les autres femmes, sans aller plus loin. Une seule fois, il
monta dans ma chambre, je lui avais, malgr moi, ouvert mon coeur;
ce soir-l il tait dsespr, il voulait mourir, il voulait me
prendre pour le marbre de son tombeau, mais, comme je vous l'ai dj
dit, je voulus mourir aussi, voil pourquoi il ne mourut pas. Six mois
aprs, il revint et me dit  l'oreille: Tu te venges ici de l'humanit,
moi aussi je veux me venger; veux-tu jouer un grand rle?

Vous savez le reste, je ne voulais pas ternellement m'acclimater dans
ce bourbier; quoi que je pusse faire, je ne risquais pas de tomber
beaucoup plus bas: je me sentais une vive sympathie pour Monjoyeux, je
jurai d'tre  lui comme une esclave qu'il aurait achete. Je fus donc
pour tout le monde, except pour lui, Mme Monjoyeux.




XIX

LE TH DE MADAME VNUS


Angle pencha la tte: Ou plutt, reprit-elle, je fus pour tout le
monde Mme Tout-le-Monde--Mme Vnus, comme disait Monjoyeux.--Ainsi,
dit M. de Parisis, vous avez pris votre rle au srieux.--Oui, certes,
ce n'tait pas un simulacre. Jamais Dana n'a vu tomber de pareilles
pluies d'or. Monjoyeux, dans son jeu railleur, terrible, insens, me
jetait dans les bras de quiconque avait les mains pleines d'or, de
diamants et de croix. Je ne pouvais pas trouver trange de faire
des faons pour une poigne d'or, moi qui n'en faisais pas pour une
poigne d'argent.--Je vous avoue que je ne croyais pas qu'au del des
fortifications, la femme, quelque belle qu'elle ft, pt trouver le
chemin de Corinthe.--Mon cher duc, vous tes dans les vieilles ides.
Paris n'a plus comme vous que des sceptiques qui n'ont que des
passions de vingt-quatre heures--et encore si la nuit dure
vingt-quatre heures. Il faut courir, je ne dirai pas les provinces,
mais les capitales trangres, pour trouver des paladins srieux,
de ceux-l qui vous mettent aux oreilles, sur la poitrine, les perles
et les diamants des reines de l'ancien rgime.--En un mot, des hommes
de l'ge d'or.--Oui! riez d'eux, parce que vous n'avez ni assez
d'argent, ni assez d'amour pour les imiter; mais ce sont de vrais
hommes, ceux-l. Au lieu d'attacher leur nom aux biens de ce monde,
ils attachent leurs biens  la beaut d'une femme. Croyez-vous donc
qu'une femme ne soit pas un joli coffre-fort? Ne raillons personne.
Tout le monde a tort et tout le inonde a raison.

Parisis rappela que c'tait son principe. Angle continua: Vous vous
imaginez peut-tre que je vais quitter cette maison comme a fait
Monjoyeux, laissant la clef sur la porte et en emportant une
cigarette? Nenni! nenni! mon cher. Je veux me relever de mes
humiliations de ce soir; non pas par la vertu qui ne veut pas de moi,
mais par la fortune qui ne fait fi de personne. Vous me verrez au
Bois ces jours-ci dans une daumont qui fera du bruit, par ses quatre
chevaux, aux quatre coins du monde. Les journaux diront tant de mal de
moi que je deviendrai clbre avant la fin de la saison. Et alors nul
ne sera digne, parmi les plus ddaigneux, de dnouer la ceinture de
Mme Vnus.--Except moi!--Vous, vous ne comptez pas, parce que vous
comptez trop. Or, puisque je suis chez moi, voulez-vous prendre du
th?

Angle sonna. Un domestique se prsenta  moiti endormi; mais elle
lui donna l'ordre de servir le th avec un air de souveraine grandeur
qui le rveilla subitement. Il comprit qu'elle tait la matresse de
la maison.

Octave se rappela le th de Mme d'Antraygues quand le domestique
apporta un service de Saxe. Mme Vnus avait profan ses lvres dans la
porcelaine de toutes les nations, dans le vieux Japon, comme dans le
vieux Chine, dans le vieux Svres, comme dans le vieux Saxe, jusque
dans la faence hollandaise et dans la majolique italienne. Quoique
Octave trouvt quelque peu ridicule de ddaigner la bouche qui a bu,
quand on ne ddaigne pas la coupe o on a bu, tout en se souvenant de
Mme de Marsillac, il tait encore assez dlicat pour ne pas chanter
avec Mme de Monjoyeux la ballade du _Roi de Thul_.

Il ne jeta donc pas, ce soir-l, sa coupe  la mer. Adieu, dit-il
 Angle, la force des choses nous rejettera en face l'un de
l'autre.--Adieu, dit-elle tristement, ce jour-l je vous dirai mon
secret, car j'en ai encore un  vous dire.

Tout le monde parla bientt du luxe, des chevaux, des cheveux et des
amants de Mme Vnus.




XX

LE SOUPER DU COMMANDEUR


Octave tait de ce clbre dner des athes, qui a soulev
l'indignation des journaux religieux, comme si les nuages taient
clous au ciel. On sait que le dner des athes, qui se donnait les
samedis  la Maison d'Or du pays latin, fut illustr par quelques
figures fort  la mode aujourd'hui, et qui seront encore clbres
demain.

Un soir que Parisis allait dner  la Maison d'Or du pays latin, au
clbre cnacle des athes, il arriva bras dessus bras dessous avec un
historien qui a crit l'histoire de Dieu parce qu'il ne croit pas 
Dieu.

Comme il allait entrer, il vit arriver avec fracas une dame  la
mode dans une demi-daumont, ce qui tait un spectacle pour tout le
quartier. Il reconnut bientt Mme Vnus, car elle n'avait plus d'autre
nom. Elle en tait  son quatrime baptme. Ce devait tre le dernier.

Elle donna la main  Octave en descendant de voiture: Ah! que je suis
heureuse de vous voir! lui dit-elle avec une vritable expansion. Il
me semble qu'il y a un sicle que je ne vous ai vu, il me semble que
je serai un sicle sans vous voir.--Vous tes en bonne fortune, ma
chre?--Oui. Je suis attendue l-haut par Ali-Baba. Pendant que vous
allez dner comme des Parpaillots, nous dnerons comme des Turcs.
Saluez mon amie, qui est une turquoise.

Disant ces mots, et pendant que Parisis essayait une plaisanterie du
srail  la dame, Angle tourna la tte avec inquitude, comme si elle
et peur d'tre suivie. Je ne vous cache pas, dit-elle en dpassant
Octave, que j'ai M. Othello, mon dernier amant,  mes trousses.
Puis, se retournant vers Parisis, elle lui dit  l'oreille: Quand
m'offrirez-vous du th chez vous? Voil mon vrai festin! Ce jour-l je
vous dirai mon secret.

Octave serra la main d'Angle et rejoignit ses amis.

On se mit  table: un convive renversa une salire. Grand moi dans
tout le cnacle! Pas un qui ne prt du sel et ne le jett derrire lui
pour apaiser les dieux irrits. On se regarda, comme si on dt
trouver Judas autour de la table. Saluons! dit un savant,--un des
quarante,--la philosophie prside ici.

La philosophie, c'tait un bas-bleu, un bas-bleu par excellence qui a
tudi les passions dans son coeur, et qui sait bien comment tombe une
femme. C'est une plume d'or qui dit que la parole est d'argent: voil
pourquoi elle ne parle pas  table.

A cet instant, un convive attard ouvrit la porte. Ce fut un bien plus
grand moi, quand on aperut un treizime convive.

Le treizime convive s'avana pour se mettre  table; mais tout le
monde se leva avec pouvante et prit son chapeau. Le dernier venu, qui
avait son chapeau  la main, s'clipsa pour ne pas appeler sur lui
mme la vengeance des dieux.

On dna gaiement jusqu' la premire entre. Un journaliste, versant 
boire  son voisin, cassa une coupe  vin de Champagne: on faillit se
signer. C'est un jour nfaste, s'cria un ancien; casser un verre
dans lequel on n'a pas encore bu!--Comment donc, s'cria un moderne,
c'est de bon augure: rappelez-vous le festin de Faliero.--Par le doge!
dit un pote chevelu, oeil d'aigle et de colombe, voil deux couteaux
en croix! Est-ce contre nous que le poignard s'aiguise?

Un historien critique no-grec qui a pass par Venise, ciseau de
Praxitle, palette de Titien, s'cria: Serons-nous toujours asservis
 ces enfantillages? Ne sommes-nous pas sous le portique?--Voyons, dit
un clectique qui voulait marier Dieu et le diable, l'me et le nant,
ne soyons pas si absolus; n'oublions pas que plus d'un d'entre nous
cache sous son sein une mdaille de la Vierge.--Ou la croix de sa
mre, dit un romancier  deux figures.--N'oublions pas, reprit
l'clectique, que plus d'un de nous, en rentrant ce soir, saluera chez
lui quelque belle madone veillant sur un berceau, ou quelque doux
portrait de mre partie pour le ciel.--Question d'art, dit l'historien
critique.--Mais l'art, qu'est-ce autre chose que l'expression de la
grandeur humaine s'levant jusqu' la grandeur divine?--Tu parles
trop bien, bipde saugrenu, reprit le Mrovingien. Tu vas devenir
charentonesque, si tu te fais si majestueux. A quoi bon convaincre ces
Philistins?

A propos d'art, on parla posie, peinture et musique. Comme il est
convenu que deux musiciens sur quatre ont le mauvais oeil, presque
tous les convives conjurrent les jettatores chimriques en faisant la
fourche de Satan avec leurs doigts. Une superstition de plus!

Et pourtant il y avait l de vritables grands esprits, qui sont
l'honneur des dernires annes dans la posie, dans l'histoire, dans
l'art et dans la science. Ils croyaient honorer l'intelligence
en arrachant d'une main hardie la dernire herbe des prjugs.
Quelques-uns se disaient athes, mais nul ne l'tait; nier Dieu, c'est
dj le reconnatre; s'il n'existait pas, il ne serait pas ni.

Un second philosophe parla ainsi: Dieu a voulu djouer la logique
humaine: comme nous n'entrons jamais dans la coulisse du thtre o
il joue son grand rle, nous n'avons pas le secret de la comdie.
Par exemple: comment Dieu, qui doit tre le bon Dieu, a-t-il pu nous
condamner  l'origine, dans la figure d'Adam et d've? Puisqu'il tait
Dieu, c'est--dire l'universel et l'infini, il savait que la femme
pcherait et entranerait l'homme dans sa chute; c'tait donc un jeu
cruel. Quel, est le pre de famille qui voudrait condamner d'avance
toute sa ligne?--Dieu n'a voulu la chute que pour la rdemption, dit
le bas-bleu.--A moins, dit un snateur, que Dieu ne sache pas mieux
que nous l'histoire du lendemain, entran lui-mme dans le tourbillon
des mondes qu'il a crs, mais qu'il ne domine pas, comme un pre
de famille qui devient bientt l'esclave de ses enfants.--Un Dieu
aveugle! Il est bien plus simple de dire que Dieu n'existe pas.--Si
Dieu n'existait pas, nous n'aurions pas l'ide de Dieu.--Tais-toi, tu
n'est qu'un orgueilleux; tu as frquent les potes classiques; tu
trouves que ce n'est pas assez de descendre des croises, tu veux
descendre de plus haut.--Alors Dieu ne serait qu'une question de livre
hraldique, un soleil d'or sur champ d'azur.

Le snateur voulut tre profond: Crois-moi, puisque le monde est
ternel, c'est qu'il n'a pas eu de commencement. Que serait venu faire
Dieu?--Et le chaos.--Es-tu bien sr que le chaos ne soit pas encore
le chaos, et qu'il ne sera pas toujours le chaos? Dieu, c'est la vie
universelle, c'est le pain et le vin du cnacle, le pain et le vin du
cnacle matriel. Nous avons tous notre part de divinit passagre,
comme les vagues de l'Ocan ont leur part de soleil.--Il n'est pas
plus difficile de croire  la Trinit.--La Trinit! c'est le Vrai,
le Bien et le Beau, trois figures en une seule, ou une figure  trois
faces. Les philosophes de l'antiquit ne disaient-ils pas que ces
trois grandes vertus, qui ne vivaient que dans l'me des hommes,
taient suprieures  tous les dieux?--A tous les dieux fainants de
l'Olympe, puisque le Vrai, le Beau, le Bien inspiraient des ides, des
oeuvres, des actions,--Voil les trois types de l'humanit, voil les
trois dieux, les trois dieux ternels.--Ce sont les dieux de notre
me; mais les dieux de notre corps?--Ce sont les trois dieux de la
nature: l'air, le feu, l'eau.--Et que faites-vous de la terre?--C'est
l'homme qui est la terre, berceau et tombeau de la vie universelle.

Chacun btissait sur la nappe son petit chteau de cartes
philosophique. Parisis prit ainsi la parole:

Pour moi, la force n'est pas sur les choses, mais dans les choses.
Rien de ce qui se fait sur la terre n'est l'oeuvre du ciel. Hraclite
avait raison: l'univers n'a t cr ni par les dieux ni par les
hommes; il a t et sera toujours un feu vivant qui se ranime et
s'teint pour se ranimer encore. Mais Hraclite tait timide dans ses
ides, car il fait apparatre Jupiter, quand il dit que la comdie du
monde est un jeu que Jupiter joue avec lui-mme. Moi, je ne reconnais
de Dieu que dans l'imagination des potes et des femmes. Ce ne sont
pas les dieux qui ont cr l'homme  leur image, mais ce sont les
hommes qui ont cr Dieu  leur image. Ou plutt ce sont les hommes
qui sont les dieux, puisqu'ils ont la puissance cratrice, matrielle
et immatrielle, le rel et l'idal. Corneille a cr Mlle Corneille
et Chimne; Molire a fait Mlle Molire et Climne. Quelle folie de
vouloir qu'un Dieu se cache dans la coulisse pour faire mouvoir les
polichinelles et les poupes de la scne du monde! De mme que nous
respirons pour notre corps l'air vivifiant, notre front allume sa
pense dans un rayonnement invisible comme l'air, mais qui est la
source de feu de toute pense. Il y a la lumire pour l'esprit
comme il y a la lumire pour les yeux. Tout homme est un monument
d'architecture, l'oeuvre la plus russie de ce grand architecte qui
s'appelle la Nature. Et ma comparaison n'est pas un jeu de rhtorique.
Oui, l'homme n'est autre chose qu'une maison plus ou moins ouverte 
la lumire qui passe; si les fentres sont basses, si l'architecture a
domin, si elle est ombrage par des montagnes ou des arbres, elle est
sombre, on y respire mal; c'est l'antre des visions nocturnes; si,
au contraire, elle est btie sur la montagne, dans le style grec, la
lumire y vient toute rayonnante; c'est la lumire de l'intelligence
et de la vrit. Il faut donc que les fentres de l'homme soient bien
ouvertes sur la lumire de l'esprit, cette aurole de tout front qui
pense. Tous les grands hommes ont vu par de grandes fentres.

Octave saisit une coupe: Messieurs, ne laissons pas tomber la maison
en ruines.

Il but et ajouta gaiement: Quand ma maison tombera en ruines, tout
sera dit et tout sera fini. La lumire qui est mon intelligence ne
mourra pas, parce que rien ne meurt, mais elle clairera une
autre maison mortelle qui ne s'appellera plus Octave de Parisis.
Rappelez-vous ce qu'a dit le grand Shakspeare: Csar chang en
argile, lui qui faisait trembler le monde, servira  boucher le trou
d'un mur pour repousser le vent. Et aujourd'hui, messieurs, cette
lumire qui s'appelait Csar, qui sait si elle ne s'teint pas dans
un idiot, parce que les fentres de son cerveau auront t manques?
Pauvres hommes que nous sommes, nous nous croyons des phnix: il n'y
a qu'un phnix, c'est la terre toujours renaissante. Que si on veut 
tout prix une part d'immortalit, qu'on la prenne l. Un voisin de
Parisis se rcria: Voil comme pense Don Juan Parisis!--Croit-on,
reprit Octave, que saint Bernard,  force de flagellation, ce qui
tait un sacrilge  la nature, soit parvenu  mieux penser que moi
parce qu'il comprimait ses passions pour faire dominer l'esprit pur;
n'aurait-il pas t un plus grand homme s'il se ft jet dans les bras
d'Hlose? C'et t plus loquent que de lui parler latin.

Et aprs avoir ainsi creus l'abme du nant, sans qu'aucun des
convives voult y tomber, mais tout simplement comme un simple dfi 
la Don Juan,--quand on sait que le Commandeur ne viendra pas,--tous se
levrent pour partir, prenant en piti ces pauvres bourgeois qu'ils
allaient rencontrer dans la rue, emmaillots toujours dans les langes
de la religion.

Voil que tout  coup la porte s'ouvre! Une femme apparat, toute
blanche et toute sanglante! Elle pousse un cri et vient tomber  la
renverse sur cette table encore tout gaye des plus beaux paradoxes.




XXI

CI GIT MADAME VNUS


Ce fut comme un coup de foudre.

Tout le monde se pencha pour voir cette femme. Tout le monde reconnut
qu'elle tait belle, mme dans les sanglots, mme dans le sang, mme
dans les tortures de l'agonie.

Octave s'tait prcipit: il avait reconnu Mme Monjoyeux. Angle!
dit-il en lui prenant la main.

La pauvre femme se tordait dans sa douleur, mais elle tait toute 
son salut. Donnez-moi un crucifix! s'cria-t-elle.

Le premier philosophe fit le signe de la croix sur le front de la
courtisane. Monsieur de Parisis! murmura-t-elle d'une voix dj
perdue. Je meurs ... Un lche vient de m'assassiner ... Je vous savais
l ... Je viens vous demander une prire....

Octave, tout en voulant la secourir, se tourna vers ses amis. Eh
bien! messieurs, dit-il d'un air quelque peu solennel, qui va prier
pour cette femme?

Nul ne songea  rire. Octave ne riait pas non plus.

Une seconde femme entra. C'tait l'amie de Mme Vnus, qui dnat avec
elle dans le cabinet voisin, et qui raconta l'histoire en quelques
mots.

Angle avait t surprise par un amant ddaign, qui, sur son refus de
le suivre, l'avait frappe d'un coup de poignard. Et il avait frapp
juste.

Angle tournait ses yeux mourants vers Octave avec un vrai sentiment
d'amour. Elle parlait sans cesse de vous, monsieur de Parisis, reprit
sa compagne; elle avait dit qu'elle vous reverrait avant de partir.

Et avec une triste expression, cette femme continua: Elle vous revoit
avant de partir.

Tout le monde coutait, tout le monde tait pris par l'motion la plus
vive. On et dit les douze aptres penchs respectueusement vers la
Madeleine.

Angle n'avait plus que le souffle. Elle essaya de soulever la tte,
elle murmura ces mots: Octave ... je meurs ... J'ai brav Dieu, Dieu
m'a punie ... Priez Dieu pour moi!--Et ce secret que vous ne m'avez
pas dit?--Ce secret: je vous aimais!

Angle venait d'expirer sur ce mot. Octave la regarda doucement, lui
qui raillait toujours. Pauvre femme! dit-il en posant un baiser sur
le front de la morte.

Et se tournant vers ses camarades d'athisme: Messieurs, leur dit-il,
il y a pourtant une heure o l'on croit  Dieu, c'est quand on voit la
mort purifier la vie. Cette femme que vous voyez l tait une femme
galante, si galante qu'on l'a surnomme Mme Tout-le-Monde et Mme
Vnus: eh bien! cette blancheur qui se rpand sur elle, n'est-ce pas
l'aurore de sa rdemption?

Un des douze aptres s'cria: CI-GIT MADAME VNUS! que les dieux lui
ouvrent le ciel!





LIVRE III

LA DAME DE COEUR


       *       *       *       *       *


I

DEUX LARMES DE GENEVIVE


Le duc de Parisis avait entrevu Mlle de La Chastaigneraye dans
l'avenue de la Muette, marquant son joli pied sur la neige. Depuis ce
temps, un homme nouveau naissait en lui  son insu qui menaait de
dtruire l'ancien. Cette vie  tous les vents tait dsormais domine
par une pense. Jusque-l,  tous les horizons qui l'appelaient, il
voyait des femmes, mais un plus pur horizon attirait surtout son me:
l'horizon o rayonnait doucement cette adorable figure de jeune fille
dans la virginit des vingt ans. C'tait pour la lumire sacre le
rve lumineux de l'avenir, l'arc-en-ciel de bon augure sur l'orage qui
l'enveloppait encore dans ses nues et ses clairs.

Octave avait beau vouloir s'affermir dans son athisme par l'intimit
de quelques stociens antiques et par la science de quelques docteurs
modernes, il pressentait l'inconnu et l'invisible devant la belle et
chaste figure de Genevive, comme si la nature aveugle n'avait pu
faire un pareil chef-d'oeuvre avec les mains du hasard.

Mlle de La Chastaigneraye parlait donc  son esprit comme  son coeur,
mais elle parlait surtout  son coeur: elle lui rappelait sa mre,
quoiqu'elle ne lui ressemblt pas, mais parce qu'il y a des airs de
tte qui voquent toute une lgion de figures potiques. Combien de
sphres distinctes dans ce inonde o tout se touche! C'est comme le
paradis du Dante.

Ceux qui nient la force de l'me n'ont donc pas tudi toute son
action divine? La prescience sera toujours plus forte que la science,
parce qu'elle voit de haut et de loin. Ce n'est pas le souvenir de
l'image corporelle qui s'impose, c'est l'me elle-mme qui, pour les
yeux d'une autre me, a revtu la forme visible. Octave avait beau
s'loigner de Genevive, se perdre dans ce Paris bruyant, o l'on
oublie plus vite qu'en faisant le tour du monde, il voyait partout
cette fire et charmante image, parce qu'elle avait pris possession de
son me. Il ft retourn au Prou ou en Chine sans qu'elle restt en
chemin. Elle s'imposait avec la douceur qui pntre, elle dominait par
la grce; c'tait la soeur, c'tait l'amante, c'tait la conscience.
Cet homme, qui ne voulait pas croire  Dieu, n'osait nier les anges,
tant il sentait la prsence relle de l'ange gardien dans Mlle de La
Chastaigneraye.

Octave souffrait de ne pas voir Genevive; il vivait toujours dans
le mme tourbillon, mais il ne se passait pas de jour qu'il ne se
retournt vers Champauvert et qu'il ne demandt  son me si elle ne
voyait rien venir.

Il se ft peut-tre dcid  retourner  Parisis pour tre plus prs
d'elle, pour la voir, ou mme pour l'entrevoir.

Il n'avait jamais eu bien peur pour lui-mme de la lgende des
Parisis, et il disait volontiers: Que m'importe! si j'avais seulement
une anne de bonheur! Mais il se prenait  redouter pour Genevive la
terrible lgende:

    L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.
    L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT!

Cependant il tait dcid  partir, quand, un matin, il reut ce
billet de la marquise de Fontaneilles:

    Monsieur le duc de Parisis a, je n'en doute pas, oubli le numro
    de mon htel, je crois mme qu'il a oubli ma figure, car, hier,
    je l'ai vu conduisant son mailcoach  peu prs comme Apollon
    conduit le char du soleil: Dieu me garde! j'ai souri, et il ne m'a
    pas salue, lui qui salue tout le monde comme un empereur.

    Si je dis  M. le duc de Parisis qu'il me trouvera demain au
    retour du Bois, daignera-t-il descendre de l'Olympe pour me serrer
    la main?

    MARQUISE DE FONTANEILLES.

Est-ce une embche? se demanda Octave. Est-ce un pas fait vers moi?
Raille-t-elle pour se cacher son coeur ou raille-t-elle pour se
moquer? Qui sait? Depuis que je ne la connais plus, elle veut
peut-tre faire ma connaissance.

Il se rappela ses tentatives galantes chouant devant les hautaines
coquetteries de la marquise; il n'avait pas de rancune; il alla le
lendemain, vers six heures,  l'htel de Fontaneilles, esprant que la
premire heure de la revanche avait sonn et qu'il allait recommencer
son jeu savant pour vaincre la dame de Trfle. Il comptait sans la
Dame de Coeur.

Quand il dit son nom au valet de chambre, il fut frapp d'un
pressentiment. Je ne sais quoi de triste traversa son me. Monsieur
le duc est attendu dans le petit salon, lui dit le domestique. Comme
Octave dpassait la porte, il vit venir  lui une femme trs mue et
trs ple.

Cette femme tait Mlle de La Chastaigneraye. Il lui prit les mains
pour l'embrasser, mais il vit des larmes dans ses beaux yeux: Des
larmes! Genevive. Des larmes, vous qui ne pleurez jamais?--Octave,
vous rappelez-vous la lgende des Parisis:

    L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.
    L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT!

Mlle de La Chastaigneraye avait la pudeur des larmes, elle gardait
avec fiert le secret de son coeur. Elle n'avait pas ces lchets des
profanes amours qui vont s'humiliant jusqu' l'esclavage. Sa dignit
lui tait trop chre pour qu'elle courbt la tte sous la passion,
quelque ardente que ft sa passion.

Voil ce qu'elle se disait; mais quand arriva Octave, qu'elle
n'attendait pas sitt, il la surprit dans ses larmes, elle qui ne
pleurait pas. C'taient les larmes du sacrifice.

Elle venait apporter son amour, son coeur, sa vie, pour les immoler.
Tous les rves d'or de ses nuits sans sommeil, toutes les illusions
parsemant les horizons de Champauvert, comme de blanches colombes qui
se fuient et se cherchent, il fallait leur dire adieu.

Genevive n'tait pas de celles qui se consolent de l'amour dans
l'amour. Elle ne croyait pas que l'me pt contenir deux images
aimes, celle qu'on ne veut plus aimer et celle qu'on veut aimer. Elle
aurait eu horreur d'elle-mme si elle et song un instant  profaner
ce qui avait t la religion de son coeur. Elle croyait que Dieu fait
une me pour une me et que Dieu seul console les mes dpareilles.

Aussi le jour o Mlle de La Chastaigneraye rsolut de ne plus aimer
M. de Parisis, elle se tourna vers le ciel. Quiconque aurait vu cette
jeune fille tomber agenouille, appuyant saintement sur son coeur un
crucifix d'ivoire, et t touch de sa douleur et de sa rsignation.
Elle fermait la porte, d'une main stoque ou plutt d'une main
chrtienne,  toutes les joies de la vie. Il ne lui fallait pas,
comme  tant d'autres, la cellule d'un couvent pour s'isoler dans le
silence, dans la mort, dans Dieu. Elle avait l'hroque volont des
grandes mes; le monde avait beau lui montrer toutes les tentations,
elle pouvait descendre la montagne en bravant Satan.

Les esprits forts, les sceptiques, les athes, sont sans doute des
mes d'lite qui s'lvent toujours au-dessus des passions humaines,
puisqu'ils rient si gaiement des consolations divines; la terre n'a
que des joies pour leur orgueil, puisqu'ils ne veulent jamais regarder
le ciel. Pas un de ceux-l, pourtant, n'et assist au sacrifice de
Genevive sans tre atteint par l'motion de cette me, qu'ils jugent
mortelle, mais qui brave leur condamnation.

Mlle de La Chastaigneraye voulut d'abord cacher ses larmes: Non!
pensa-t-elle, mes larmes lui diront combien je l'aime.

Octave avait pris les deux mains de sa cousine pour l'embrasser.
Il mouilla ses lvres  ces belles larmes. Genevive! ma chre
Genevive! vous pleurez?--Non, rpondit-elle en essayant un sourire,
il n'y a que les enfants qui pleurent. Ces larmes que je voulais vous
cacher, ont jailli de mon coeur malgr moi; montrer des larmes, ce
n'est pas toujours pleurer.

Genevive s'tait remise sur le canap; Octave s'assit devant elle,
gardant toujours ses mains dans les siennes. Je vous en prie,
Genevive, dites-moi votre chagrin!

Mlle de La Chastaigneraye regarda le duc de Parisis avec une tendresse
irrvable. Mon chagrin, Octave! c'est que je vous aimais et que je ne
vous aime plus.

Elle avait dit ces mots doucement et lentement avec une expression
pntrante. Octave fut mu dans toute son me. Il leva les deux mains
de Genevive  ses lvres et les baisa avec passion. Genevive, si
vous m'aviez aim, vous m'aimeriez toujours.--Est-ce bien vous qui
dites cela? vous qui faites de l'amour une partie de plaisir ou une
partie de campagne.--Genevive, vous ne me connaissez pas. Je vous
aime, je vous ai toujours aime, je n'ai aim que vous et je n'aimerai
jamais que vous.

Genevive regardait Octave comme si elle entendait parler hbreu. Il
continua: Comment n'avez-vous pas compris, que, dans les prodigalits
de la vie, on peut tout jeter par la fentre, hormis son coeur? Je
suis indigne de vous, je le sais; j'ai travers toutes les passions de
la jeunesse sans garder les vertus de l'orgueil; mais, depuis que je
vous ai vue, j'ai senti que je n'avais jamais donn mon coeur.

La jeune fille souriait tristement. Il compara l'amour au soleil: tout
feu et toute lumire. C'est vous, lui dit-il, qui m'avez donn le feu
et la lumire. Jusqu' vous, j'tais le voyageur des contes arabes,
qui ne se rveille jamais que la nuit et qui ne connat que les
lointaines clarts des toiles. Toutes ces femmes qui ont pass dans
ma vie, taient comme des toiles perdues,  des millions de lieues
de mon coeur.--Vaine loquence, dit Genevive; ne me comparez pas au
soleil, car vous ne verrez plus mes rayons. Je viens tristement vous
dire adieu et vous apprendre une grande nouvelle.

Octave, qui matrisait ses motions comme le cavalier qui d'un seul
mot arrte soudainement son cheval, se laissa emporter cette fois.
Une grande nouvelle, vous m'effrayez!

Il ne riait pas. Il pressentit que sa cousine allait lui annoncer
son mariage avec quelque prince franais ou tranger. La douleur le
saisit. Depuis un an, Genevive tait le rivage, l'horizon, le rve de
son me. Tout  la tempte, tout  l'orage, tout  l'inquitude,
il aspirait  cet idal. Supprimer de sa vie l'image de Genevive,
c'tait supprimer son coeur. Il coutait silencieusement, comme si sa
destine et parl par la bouche sibyllique de Genevive. Mon cousin,
reprit Mlle de La Chastaigneraye, j'ai l'honneur de vous faire part du
mariage de M. le duc Jean-Octave de Parisis....

Octave respira; Genevive s'tait interrompue, il s'imagina qu'elle
n'osait prononcer son nom, ce doux nom de Genevive. Il la savait si
trange, qu'il ne devait pas s'tonner de cette manire originale de
lui annoncer leur mariage.

Il se sentait bien heureux et l'avenir lui rouvrait sa porte d'or.

Il voulut reprendre une des mains de Genevive, mais-elle dgagea sa
main tout en relevant la tte avec sa fiert accoutume. Mon cousin,
reprit-elle, d'une voix plus ferme et plus brve, j'ai l'honneur de
vous faire part du mariage de M. Jean-Octave, duc de Parisis, avec
Mlle Violette de Pernan-Parisis.




II

LA FOLIE DE LA RAISON


Octave regarda Genevive comme pour lui demander si c'tait une
gageure. Elle comprit sa pense  son expression. Mon cousin, lui
dit-elle gravement, je vous parle ainsi parce que Violette est ma
cousine et qu'elle est digne d'tre ma soeur. Ne l'accusez pas, ou je
me lve et je ne vous revois plus. Vous avez fait tout le mal, c'est
 vous  le rparer. Vous allez me dire que le mal est irrparable,
parce que Violette a eu d'autres amants; ce serait un mensonge, je
sais Violette par coeur, je l'ai vue dans sa prison, elle s'est
confesse  moi mot  mot; elle a tromp tout le monde pour ne pas
vous tromper; c'tait un jeu cruel o elle s'est blesse presque
mortellement. Elle voulait se venger de votre ddain; elle ne s'est
venge que sur elle-mme. Mais comme c'tait un grand coeur, elle
s'est prserve. L'opinion publique l'a condamne, mais Violette a
gard le droit de s'absoudre.--C'est elle qui vous a dit cela? murmura
le duc de Parisis.

A ces mots, Mlle de La Chastaigneraye se leva rapide, blesse,
indigne. Quoi! c'est vous, monsieur de Parisis, qui doutez de la
vertu de Violette?--Eh bien! je vous crois, dit Octave en l'arrtant,
mais je serai seul  vous croire.--Non, la vrit finit toujours par
tre la vrit. Qui donc osera nier la vertu de Violette quand elle
sera la duchesse de Parisis?--Tous ceux qui l'ont vue dans ses folies
de l't pass.--Il y a un prince, il y a un Espagnol et un Russe qui
se sont donn les airs d'tre ses amants, mais ils savent bien qu'ils
ne l'ont pas t. Et s'ils l'oubliaient....--Je vous comprends, ma
cousine, je vous jure que je n'ai pas besoin d'pouser Violette pour
leur faire mordre la poussire s'ils s'avisaient de parler d'elle
dsormais.--Oui, mais vous pouserez Violette. Les assises vont
s'ouvrir: elle sera acquitte. On trouvera cela trs beau  vous, ce
sera un exemple clatant  la face de votre sicle.--L'exemple
du ridicule! O belle romanesque! J'avoue que si je faisais cela,
j'inquiterais quelques sducteurs timors, mais la morale n'y
gagnerait rien. Il faut qu'il y ait des Violettes comme il y a des
Genevives.--Je vous dis que vous ferez cela. J'ai tout arrang, j'ai
fait de ma fortune,--ou de la vtre, si vous voulez,--cinq parts; ou
plutt, nous avons dchir tous les testaments: un million  chaque
branche; donc, Violette a un million, puisqu'elle est la fille de Mme
de Portien.--Je l'pouserai d'autant moins, puisque me voil spar
d'elle par un million.

Octave prit les mains de sa cousine et lui dit avec des yeux
idoltres: Genevive, je vous coute avec admiration, mais tout ce
que vous me dites l, c'est la folie de la sagesse.--La folie de la
sagesse! Je ne comprends pas.--Vous voulez, comme toutes les grandes
mes, refaire le monde  votre image. Je sais que vous dessinez bien;
or, je vous le demande, peut-on faire des retouches  un tableau
ancien? L'homme ne crera jamais que des infiniment petits dans
l'oeuvre de la nature; la perfection de ce monde vit des imperfections
comme le bien vit du mal. Au moins, vous, ma cousine, vous avez une
consolation, c'est de croire  un autre monde, revu, corrig
et augment.--En un mot, mon cousin, vous refusez d'pouser
Violette?--Mais, ma cousine, j'ai refus au premier mot.

Mlle de La Chastaigneraye se leva encore une fois.

A cet instant, la marquise de Fontaneilles souleva la portire.
Faut-il frapper trois coups? dit-elle en souriant.--Non, dit
Genevive, tu sais bien que tout ce que j'avais  dire  M. de
Parisis, je devais le dire devant toi. Viens  mon secours, car j'ai
chou dans ma mission.

Octave tait all au-devant de Mme de Fontaneilles. Ma chre
marquise, lui dit-il, soyez mon avocat, puisque ma cousine ne veut pas
comprendre.--Que lui dites-vous?--Je lui dis que je l'aime.--Eh bien,
mon cher duc, elle a bien raison de ne pas vous comprendre.

Octave s'tait assis  ct de la marquise, en face de Genevive
qui demeurait debout. Asseyez-vous donc, Genevive, dit Mme de
Fontaneilles.--Non, rpondit Mlle de La Chastaigneraye, je n'ai plus
rien  dire.

La marquise se tourna vers Octave: Voyons, monsieur de Parisis, ne
laissez pas partir Genevive.

Octave avait l'loquence de la parole, mais surtout l'loquence des
mains. Quand il voulait persuader une femme, il lui prenait la main,
et sa cause tait  moiti gagne. Au moment o il prit la main de la
marquise, elle le regarda en tressaillant: il jaillit de ses yeux un
clair qui fit pareillement tressaillir Octave.

Le dmon qui le possdait toujours,--le dmon que Genevive, par sa
prsence, avait exorcis,--se rempara de lui. Son regard tomba tout 
propos sur les seins de la marquise, qui faisaient transparatre leur
beaut  travers une lgre robe du matin, dans un corsage simple et
vague qui caressait au lieu d'emprisonner.

Octave devait mourir dans l'impnitence finale, puisque toutes ses
motions ne l'empchrent pas de reconnatre encore une fois que
la marquise avait des beauts incomparables pour un voluptueux. Et
d'ailleurs, elle lui avait rsist, il ne voulait jamais s'avouer
vaincu.

Cependant Genevive, toute  sa douleur, ne vit pas, heureusement--ou
plutt malheureusement,--ce tressaillement de son cousin et de son
amie.

Mais elle vit que la main de la marquise restait trop longtemps dans
la main d'Octave; elle fit un pas pour s'en aller.--Quoi! tu t'en
vas firement et sans me donner la main? dit la marquise, qui avait
repouss celle d'Octave avec quelque colre, comme si elle ft
humilie du plaisir prouv--un poison qu'elle venait de boire avec
dlices,--sans y songer.--Oui, dit Genevive, vous me comprendrez
peut-tre, mais vous ne me comprenez ni l'un ni l'autre. Je vais
retourner  Champauvert, je ne reviendrai plus jamais  Paris.--A
moins, dit-elle aprs un silence, que M. le duc de Parisis ne vienne
me demander la main de Mlle Violette.

Ni Octave ni la marquise ne croyaient que Mlle de La Chastaigneraye
ft si srieuse; mais vainement ils tentrent de la retenir.

Le coup de la duchesse de Hautefort attendait Mlle de La
Chastaigneraye dans la cour: elle tait dj sur le perron quand
son amie lui dit qu'elle allait l'accompagner, ce qui naturellement
mettait Parisis  la porte.--Ma chre Genevive, dit-il en
s'en allant, je veux venir vous revoir chez la marquise.--Non,
murmura-t-elle, j'ai dit.

Il pria en vain, il se brisa contre un silence inflexible. trange
fille! plus trange que jamais! pensait-il en traversant la cour. Elle
a dit! Mais, moi, je n'ai pas dit!




III

LES DEUX COUSINES


L'affaire du bouquet de roses-th devait revenir aux assises de
l'Yonne sous quelques jours. Le procureur imprial avait fait une
visite  Mlle de Portien et lui avait promis de venir la revoir,
sans lui dire combien elle tait compromise par une sourde vindicte
publique. On prtendait avoir vu chez elle le petit joueur de violon;
on l'accusait mme de le cacher. Elle dit au procureur imprial
qu'elle ne descendrait pas jusqu' se dfendre. Le magistrat lui dit
qu'il reviendrait; mais, le lendemain, elle reut l'ordre d'aller au
parquet d'Auxerre.

Que se passa-t-il dans son esprit? Ce qui est certain, c'est qu'on
vint lui servir  djeuner et qu'elle ne djeuna pas. Elle prit un peu
de caf et se retira dans sa chambre.

Une heure aprs, elle tait morte.

J'ai lu l'interrogatoire d'une de ses servantes, une de ces filles de
campagne tour  tour cuisinires et couturires, qui font la cuisine
le soir et les robes le matin. Cette fille, nomme Athnas Duru,
dclara ceci au juge d'instruction:

Mme de Portien, fire au milieu de ses gens, ne leur disait jamais
rien de sa vie ni de sa pense. Elle tait avare et dpensire.
Comment dpensait-elle son argent? Ce n'tait pas dans son petit
chteau. Quatre fois par an, elle allait passer quinze jours  Paris,
o elle laissait le plus clair de ses revenus. Comment vivait-elle 
Paris? Elle descendait  l'htel Lord-Byron, o elle prenait le titre
de comtesse d'Arcourt et o elle se montrait dans tout l'attirail de
la dernire mode. Elle vivait  son gr quinze jours par saison.
Le reste du temps, toute seule  Pernan, elle rvait, lisait ou
gourmandait ses gens. Son mari apparaissait de loin en loin; quand
il arrivait, le petit chteau se rveillait un peu, car le sieur de
Portien tait gourmand et donnait  la cuisinire, ds son arrive,
les menus  la mode dans les journaux.

Quand Mme de Portien reut l'ordre d'aller au parquet d'Auxerre,
elle monta donc dans sa chambre. On la vit un instant  la fentre.
Jeta-t-elle un regard de regret sur le chteau de Parisis, dont on
voyait les grands bois, sur les montagnes lointaines? sur le chteau
de Champauvert, perdu  l'horizon? sur son petit parc  elle, o elle
avait pass quelques bonnes heures avec des amoureux d'occasion? On ne
sait.

Une demi-heure aprs, on vit sortir par la porte du jardin le petit
joueur de violon, qu'on cherchait vainement par toute la France,
jusqu'en Italie. Le jardinier le questionna, mais il passa la porte
sans mot dire. Le jardinier le suivit des yeux; ds qu'il se crut
seul, il prit dans sa poche une poigne d'or et la regarda avec une
joie d'enfant. Les gens du chteau n'avaient jamais vu ce petit joueur
de violon: d'o sortait-il? l tait le secret. Tout le chteau tait
en veil, car on savait bien, l comme ailleurs, que Mme de Portien
serait inquite pour l'affaire du bouquet de roses-th.

Peu de temps aprs le dpart du petit joueur de violon, la servante
Athnas crut entendre un cri, quoiqu'elle ft  quelque distance de
la chambre de sa matresse. Elle courut et voulut ouvrir la porte.
Mais Mme de Portien avait pouss le verrou. Cette fille eut peur
d'tre indiscrte. Elle attendit. Mais le soir, s'tonnant de ne pas
revoir Mme de Portien, elle avait repris un autre chemin. Le cabinet
de toilette s'ouvrait par une autre petite porte sous tenture, sur
une aile abandonne du chteau, qui ne servait que de fruiterie et de
lingerie, et qui avait un escalier descendant aux communs. La servante
monta cet escalier et arriva  la porte du cabinet de toilette. Elle
avait bien jug: cette porte n'tait pas ferme  l'intrieur. Quelle
fut la surprise de cette fille en voyant sa matresse renverse au
milieu de la chambre, la figure contracte, les yeux ouverts, les bras
tendus: horrible spectacle pour une paysanne qui n'avait pas vu les
drames de l'Ambigu.

Elle la souleva dans ses bras; mais Mme de Portien tait morte. Dj
les mains taient froides comme le marbre. La servante appela au
secours. Ce fut un grand bruit, qui, d'cho en cho, courut en
quelques heures jusqu' Tonnerre. A minuit, le procureur imprial
d'Auxerre apprenait que Mme de Portien tait morte subitement. Il
envoya chercher le mdecin de Champauvert, et, au point du jour, il
se trouvait avec lui au chteau de Pernan. On trouva Mme de Portien
couche sur son lit, mais dans l'attitude et avec l'expression que la
fille Athnas avait remarques la veille. Je vous ai appel, dit
le procureur imprial au mdecin, parce que je suis sr que Mme de
Portien s'est empoisonne avec le poison du bouquet de roses-th.
--Je n'en doute pas, dit le docteur aprs avoir examin  la loupe
les lvres et les narines de la morte.

Une lettre cachete, sur le secrtaire, portait cette suscription:
_A Monsieur le duc Octave de Parisis._ En vertu de son pouvoir
discrtionnaire, le procureur imprial dcacheta la lettre, croyant
trouver le secret de cette mort inattendue. Voici ce qu'il lut:

    Mon cher cousin, je meurs de chagrin, car on a os me souponner.
    Je dsire que ma fortune soit donne  Violette,  cette pauvre
    fille qui n'est pas la coupable, car la coupable, je la connais.
    Mon crime  moi, mon seul crime, c'est que Violette est ma fille,
    et que je l'ai abandonne. Je meurs dchire de remords. Que
    Violette me pardonne. Soyez son frre, comme vous tes le frre de
    Mlle de La Chastaigneraye. Dans une heure, je serai morte. Tout en
    me condamnant, priez pour moi. J'ai eu beau faire, la destine a
    t plus forte que moi.

    Adieu, mon cousin, je vous embrasse.

    EDWIGE DE PERNAN-PARISIS.

Le procureur imprial dit qu'il fallait finir ainsi, pour ne pas finir
plus mal. C'est dj quelque chose que de savoir se rendre justice.
Que Dieu lui pardonne, dit le mdecin par habitude de langage, car
c'tait un mdecin qui ne croyait pas  Dieu.

Le procureur imprial lut encore ces quelques lignes sur une feuille
de papier que le vent avait emporte dans un coin de la chambre:

    Ceci est mon testament:

    Je donne et lgue  Mlle Louise de Pernan-Parisis, surnomme
    Violette, injustement souponne d'un crime qu'elle n'a pas
    commis, tout ce que je possde au jour de ma mort, en biens,
    meubles, immeubles, titres de rente et bijoux. A la charge par
    elle de faire servir  M. de Portien, une rente de trois mille
    six cents francs qui lui sera paye tous les mois,  Paris.

    EDWIGE DE PERNAN-PARISIS.

    crit au chteau de Pernan.

Le jardinier vint dclarer qu'une demi-heure avant la mort de Mme de
Portien, il avait vu sortir un gamin de douze  quinze ans, qui avait
travers le parterre et s'en tait all par la porte du jardin. C'est
encore un trait de lumire, dit le mdecin. Voil le dernier mot.

Ds que le procureur imprial put retourner  Auxerre, il fit jouer
le tlgraphe dans toutes les directions, ce qui ne l'empcha pas de
mettre en campagne la gendarmerie. Pendant qu'on le cherchait bien
loin, le joueur de violon tait dj  Auxerre, dans un cabaret hant
par les femmes de mauvaise vie.

Le procureur imprial, qui tait un philosophe, remarqua la figure
du jeune Bohme. Il avait une charmante tte, qui et arrt Lopold
Robert  Naples. Murillo en et fait un adorable Pouilleux. Yeux
vifs, bouche de feu, air malin, l'Espagne et l'Italie semblaient
rire voluptueusement dans cette figure de rencontre. Mme de Portien
remarquait-elle tout cela?

On lui trouva dix-sept louis: il en avait dpens trois depuis la
veille, trente sous sur sa route et le reste dans le cabaret. Ses
premires rponses au juge d'instruction prouvrent qu'une leon de
silence lui avait t faite: mais ds qu'on lui promit que sa libert
lui serait rendue, qu'on lui achterait un beau violon et qu'on lui
remettrait ses dix-sept louis, il parla avec abondance de coeur.

Voici l'interrogatoire: La belle dame de Paris vous avait donn, au
_Lion-d'Or_, un bouquet de roses pour le porter  Champauvert.--Oui,
je suis parti tout de suite; mais, au bout d'une demi-heure, je me
retourne pour voir passer une calche: c'tait l'amie de la dame. Elle
fait arrter la voiture et me fait signe de venir lui parler. Mon
enfant, me dit-elle, vous allez monter  ct du cocher, j'ai une
lettre  vous donner pour Champauvert. J'tais bien content.--Le
cocher a-t-il entendu?--Non, elle me parlait bas. Elle a ajout: Ne
dites cela  personne, c'est une surprise que je veux faire. Voil
que je monte  ct du cocher, mais on ne suivit plus le mme
chemin.--O tes-vous all?--Cette btise! au chteau de la dame.--Et
que se passa-t-il l?--Rien. Elle me donna  souper elle-mme.--Et 
quelle heure tes-vous parti pour Champauvert?--Le lendemain, au point
du jour.--Que vous dit Mme de Portien?--De remettre le bouquet  la
demoiselle du chteau, et de revenir chez elle sans dire un mot; elle
m'avait promis de me donner un louis d'or.--Et pourquoi n'avez-vous
pas remis le bouquet  Mlle de La Chastaigneraye?--Cette btise! parce
qu'elle tait  la messe. Il y avait au chteau une servante qui s'est
charge de la commission.--Et tes-vous retourn  Pernan?--Oui; pas
si bte que de perdre mon louis d'or.--Et qu'tes-vous devenu?--Cette
btise! je suis rest l, sans rien faire, bien nourri et bien
log.--Mais pourquoi restiez-vous l?--Parce que la dame m'avait
promis de me reconduire en Italie et de faire la fortune de ma
mre.--Et que faisiez-vous au chteau?--Cette btise! j'tais comme un
prince; seulement je m'ennuyais, parce que j'tais dans une chambre o
l'on ne pouvait pas ouvrir les persiennes ni jouer du violon. A cela
prs, j'tais bien heureux.--Expliquez-vous mieux.--Eh bien, la dame
n'avait dit  personne que j'tais l pour ne pas faire de chagrin 
sa famille. Je vivais cach; c'tait toujours elle qui me donnait 
manger; tous les jours elle jouait aux cartes avec moi, en me disant
que nous partirions bientt.--Mais on ne jouait pas toujours aux
cartes?--Cette btise! Elle venait me voir trois ou quatre fois par
jour, elle me contait des contes, elle me montrait ses belles robes,
elle m'a donn une montre et une bague.--Les gens du chteau ne
vous ont jamais vu?--Ils m'ont peut-tre vu  mon arrive; mais ils
croyaient que j'tais parti.--Que vous disait Mme de Portien?--Elle me
disait qu'il fallait bien l'aimer, et ne jamais dire que j'avais port
un bouquet  Champauvert, parce que la belle dame de Paris avait
empoisonn le bouquet et qu'on l'accuserait elle-mme de l'avoir
empoisonn.--Hier, avant votre dpart, que vous a dit Mme de
Portien?--Elle m'a effray, tant elle tait blanche. Elle m'a embrass
et m'a dit, en me donnant une poigne d'or: Va, mon enfant, je ne
puis partir avec toi pour l'Italie; tu vas t'en aller  petites
journes; tu cacheras bien ton argent et tu joueras du violon en
Italie. Mais elle ne m'a pas rendu mon violon parce qu'elle l'avait
brl. Mon pauvre petit violon, quel beau feu il a fait! Elle disait
qu'il y avait un sort dedans qui me porterait malheur. Voil pourquoi
elle l'a jet au feu.--tes-vous venu  Auxerre?--Cette btise!
C'tait mon chemin.--Et pourquoi tes-vous entr dans ce mauvais
cabaret.--C'est que j'avais du chagrin de ne plus voir la
dame.--Expliquez-vous?--Cette btise! Je voulais revoir des femmes
bien habilles!

Ce mot du jeune Bohme fut une nouvelle rvlation pour la justice.
Mais le procs n'tait pas l.

Mme de Portien s'tait rsigne  mourir. Elle s'tait repentie  la
dernire heure: la justice des hommes devait s'arrter devant son
tombeau. Esprait-elle cacher par sa mort la main de l'empoisonneuse?
Comme elle l'avait dit  Octave dans sa lettre d'adieu, elle avait
subi sa destine sans trouver la force de la vaincre. Elle s'avoua
vaincue. Comme elle n'avait jamais pens  Dieu dans sa vie, elle n'y
pensa pas  sa mort.

Nous n'irons pas plus loin dans cette tude que nos deux hrones,
Genevive et Violette, nous ont impose. Certes, ce n'est pas pour
peindre une grande dame que nous avons traduit Mme de Portien devant
notre tribunal.

L'avocat de Violette vint lui apprendre cette triste nouvelle de la
mort de Mme de Portien. Votre mre vous sauve en mourant pour vous,
lui dit-il. Il faut lui pardonner.

Violette tomba agenouille: Ma mre! Pourquoi aimais-je tant
l'autre?--C'est que l'autre tait la mre de votre me.

Depuis qu'on avait laiss plus de libert  Violette, il ne s'tait
prsent que deux personnes pour la voir: son avocat et Mlle de La
Chastaigneraye. Genevive, dans un moment d'hrosme romanesque,
tait alle  Auxerre pour consoler cette pauvre fille; pour la mieux
consoler, elle lui avait dit: Vous tes ma cousine.

Comme une bonne fe qui veut laisser des esprances, elle s'tait
complu  lui promettre de meilleurs jours, car elle songeait dj  la
marier au duc de Parisis, lui donnant  lui comme  elle une dot d'un
million. Elle cachait cette belle action en dchirant le testament.
Et ainsi elle ne se contentait pas de donner deux millions, elle en
perdait deux encore, puisque les autres hritiers de Rgine de Parisis
reprenaient leurs droits et leurs parts.

L'affaire du bouquet de roses-th revint aux assises de mai, o
l'innocence de Violette fut proclame au milieu des applaudissements 
peine contenus. Me Lachaud eut cette fois l'loquence du silence.

La voiture de Mlle de La Chastaigneraye tait  la porte du tribunal,
Violette y monta, avec une soeur de charit qui l'avait assiste en
ces dernires semaines. Elle tait si ple et si dfaite, que les
paysans juraient, en la voyant  cette nouvelle station, qu'elle
n'avait pas un mois  vivre.

Quand elle arriva  Champauvert, elle trouva Genevive  la premire
marche du perron qui lui tendait les bras. Violette s'inclina
respectueusement, avec la religion pour la vertu, et demanda la grce
d'embrasser cet ange de bont qui avait daign venir  elle jusque
dans sa prison.

Elle rpandit un torrent de larmes, heureuse et dsole: heureuse
d'tre ainsi accueillie, dsole de ne pas apporter un front pur sous
des lvres si pures. Enfin, dit-elle avec un sourire et en levant les
yeux au ciel, je puis mourir maintenant! Mlle de La Chastaigneraye
avait entran Violette dans sa chambre. Mourir! lui dit-elle; ce
serait vous donner tort: vous vivrez, je le veux. M. de Parisis le
veut aussi, car il vous aime.--Non, dit Violette tristement; s'il
m'et aime vraiment, je serais encore  la rue Saint-Hyacinthe. Mais
je lui pardonne, puisque j'ai souffert pour racheter ma faute.

Genevive rappela  Violette qu'elle tait dsormais riche. Vous
tes, comme Octave et comme moi, hritire de ntre tante Rgine.
Votre part est d'un million.--Eh bien! je payerai mes dettes, dit
Violette en rougissant.--Je crois que je comprends, dit Genevive en
rougissant aussi.--Puisque vous avez t assez bonne pour descendre
vers moi dans ces tnbres, je veux vous dire, pour n'en plus parler
jamais, que je vais renvoyer tout ce qui m'a t donn dans mes
folies, et je vous jure encore que M. de Parisis seul a t mon amant;
les autres n'ont eu que mes promesses.

Il se fit un silence entre les deux jeunes filles. Violette avait peur
de profaner l'me toute blanche de sa cousine; Genevive avait peur de
rejeter Violette dans les humiliations du pass. Aprs quoi, reprit
Violette, j'irai aux Filles repenties.--Non, dit rapidement Mlle de La
Chastaigneraye, vous irez habiter le chteau de Pernan, et mon cousin
Parisis viendra vous demander votre main, je vous en rponds: il
finira par voir le nant de sa vie; il voudra se racheter par une
belle action.--Jamais! s'cria Violette, jamais! S'il arrivait  M.
de Parisis d'avoir un jour de raison, ce ne serait pas pour moi, ce
serait pour vous; car, n'en doutez pas, il vous aime.--Il y a un abme
entre nous: votre malheur.--Laissez-moi  ma destine; je sens
qu'il n'y a plus pour moi que Dieu sur la terre; j'irai aux Filles
repenties, on m'oubliera, et j'oublierai.--Non, votre devoir est
d'aller  Pernan; de sanctifier, par vos prires et vos charits, la
maison de cette pauvre femme, plus folle que coupable, je n'en doute
pas. C'est votre mre, Violette; vous devez cela  sa mmoire.

Violette s'inclina et demeura silencieuse.




IV

LA CONFESSION DE GENEVIVE


En son adoration pour Genevive, Violette voulut lui obir; elle se
hasarda  aller habiter Pernan, la petite terre de Mme de Portien.
Il lui avait dj fallu, d'ailleurs, faire deux voyages  ce chteau
abandonn, une vraie solitude en ruines, pour le testament et la
succession de sa mre. La premire fois, elle y tait alle avec Mlle
de La Chastaigneraye comme en plerinage, les lvres toutes pleines de
prires pour sa mre qui, sans doute, n'et pas commis son crime si
elle n'et pas rencontr sa fille.

La seconde fois, elle y alla avec une jeune fille de Champauvert que
protgeait Genevive, Mlle Hyacinthe de Montguyon.

C'tait une vraie musicienne perdue en pleine campagne; fille d'un
gnral mort au Mexique, elle vivait d'une petite pension, mais
surtout des gnrosits anonymes de Genevive. Le dimanche elles
jouaient de l'orgue ensemble pour l'dification du cur et la joie des
paysans. Dans la semaine, Mlle Hyacinthe--un nom de fleur comme celui
de Violette--jouait de la harpe au chteau avec un sentiment exquis.

A Pernan, voyant pleurer Violette en face de cette solitude
lamentable, Mlle Hyacinthe lui dit avec cette douceur d'ange que lui
avait inspire Mlle de La Chastaigneraye: Si vous voulez, madame, je
resterai ici avec vous.

Violette la prit dans ses bras. Oh! je remercie Dieu, s'cria-t-elle,
je croyais n'avoir qu'une amie, mais il m'en donne deux! Et aprs
cette effusion de deux mes soeurs: Oh! oui, restez avec moi! Vous me
sauverez de la mort et vous me sauverez de la vie.

Elles s'arrangrent comme deux soeurs. En quelques jours le chteau
reprit un air de fte  travers son deuil. Les fentres, presque
toujours fermes, s'ouvrirent toutes grandes. Hyacinthe mit des fleurs
partout; mais, par un sentiment dlicat, elle oublia les roses.

Ds son arrive, Violette donna dix mille francs aux pauvres en disant
que c'tait Mme de Portien qui les donnait par son testament. Mais
personne n'y fut tromp; on savait bien que Mme de Portien ne pensait
pas aux pauvres: aussi ce fut une vraie bndiction sur le passage de
Violette, surtout quand on apprit coup sur coup les bonnes oeuvres
qu'elle s'efforait de cacher: la cration de deux lits pour les
pauvres de Pernan  l'hospice de Tonnerre, le don d'un orgue 
l'glise, la fondation d'une cole de soeurs dans ce petit village o
les filles allaient encore avec les garons.

Mlle de La Chastaigneraye vint voir Violette un jour et surprit les
deux jeunes filles chez une pauvre femme qui avait quatre enfants
malades. Dieu soit lou! dit Genevive, vous allez faire tant de bien
ici que vous ne songerez jamais  vous en aller.--Et vous, ma chre
voisine? dit Violette en baisant les mains de Genevive pendant que sa
cousine lui baisait le front. Consentirez-vous  tre heureuse?

Hyacinthe, voyant que Mme de La Chastaigneraye gardait le silence sans
dissimuler une expression de tristesse, dit avec motion: Oh! tout
le monde sera heureux. Mais Genevive, non plus que Violette, ne
voulaient prendre ce mot pour elles.

Quelques jours aprs, Violette et Hyacinthe allrent  Champauvert.
Elles trouvrent Genevive qui priait  l'glise, toute seule dans la
chapelle o Parisis avait lu le testament des cinq millions. Vous
priez pour moi, n'est-ce pas? dit Violette  sa cousine.--Non, dit Mme
de La Chastaigneraye, je prie pour moi.

Violette parut surprise: Pour vous! Pourquoi priez-vous pour vous?

Genevive ne rpondit pas, mais elle se dit  elle-mme: Je prie
parce que j'ai beau jeter mon coeur sur le marbre de cet autel, il se
rvolte et domine ma raison.

C'est de ce temps-l qu'il faut dater une lettre de Genevive  la
marquise de Fontaneilles.

    Ma belle Armande,

    Tu t'es toujours moque de moi pour mes airs romanesques. Tu vas
    me trouver bien plus fantasque encore, car je viens te prier
    aujourd'hui de me chercher,  Paris, un couvent pour y cacher mon
    chagrin.

    Si je ne t'avais ouvert mon coeur, je serais dj morte. En
    vrit, je ne sais pas ce que je fais sur la terre, mais j'y suis
    retenue par ton amiti. Tu es si belle, que c'est pour moi une
    vraie joie de te voir, aussi je ne veux rentrer au couvent qu'en
    gardant la libert de te recevoir et d'aller chez toi.

    Tu vas dire encore que je ne fais rien comme personne! En effet,
    il faut vivre de Dieu ou vivre du monde. Que veux-tu? quoique je
    sois trs absolue, je suis quelquefois comme cette femme  deux
    figures, qui regardait le paradis et l'enfer avec le mme amour.

    Je crois que c'est la faute de ma tante Rgine. Tu sais comment
    elle tait romanesque par l'imagination. Tous les jours elle
    enfantait un rve nouveau qui, comme tous les rves, hlas! ne
    durait qu'un jour.

    Elle a eu bien tort de ne pas me confier  toi dans mon enfance.
    Mais elle avait horreur de Paris et de la vie moderne; elle me
    rejetait dans le pass tout en rpandant les couleurs les plus
    tendres et les plus gaies sur ses vieilles idoles.

    Moi, je l'coutais en aspirant, comme toutes les jeunes filles,
    aux choses de mon temps. J'avais peur d'tre ridicule par mon
    esprit tout affubl de vieilles ides. Voil pourquoi j'avais des
    jours de hardiesse comme une hrone de roman, pour me prouver 
    moi-mme que je n'tais pas trop embguine.

    Tu sais que j'aimais Octave de toute ternit. Je ne sais plus
    quand cette folie m'a prise. J'tais toute petite, il tait dj
    grand, il retournait  Paris, il m'a sembl qu'il m'emportait mon
    coeur. Je le suivis dans l'avenue du chteau de Champauvert o il
    tait venu voir ma tante Rgine, j'avais ma poupe  la main, je
    pleurais toutes mes larmes; quand il disparut au loin, je regardai
    ma poupe, comme pour lui dire mon chagrin: elle riait.--Ah! tu ne
    pleures pas, toi! m'criai-je avec colre. Et je jetai ma poupe
    par-dessus la haie.

    Depuis ce jour, je ne regardai plus jamais ma poupe--dans la main
    des autres--car moi je ne voulus plus jouer avec les poupes.

    Tous les ans, nous esprions voir revenir Octave. Il ne revint
    pas. Comme moi, il tait orphelin, mais pendant que je restais
    emprisonne au pays natal, il courait tous les mondes. Un jour tu
    t'en souviens, tu vins  Champauvert passer une saison avec ta
    mre. Quelle joie d'avoir une amie! une grande amie qui avait tout
    vu et qui savait tout, d'autant que tu tais pour moi l'idal des
    filles. Ce fut par tes yeux que je vis Paris, le monde des ftes,
    le monde de l'esprit.

    Par malheur pour moi, tu te marias et tu ne revins plus; ma tante,
    me voyant mourir d'ennui, finit par se dcider  passer un hiver
     Paris, dans ce petit htel que tu avais lou pour nous au
    voisinage d'Octave.

    C'est ici que commence mon roman; car toute femme a au moins son
    premier chapitre.

    J'tais  moiti folle, surtout aprs avoir revu mon cousin  ce
    premier bal de la cour, o je fis mon entre dans le monde.

    Je te fais aujourd'hui ma confession, car je ne te disais pas
    tout.

    Je me figurais que pour tre aime d'Octave, lui qui tait aim de
    toutes les femmes, lui qui aimait toutes les femmes, il me fallait
    frapper son esprit. Aussi jamais comdienne ne mit en jeu de plus
    trange comdie. Ce que c'est que de n'tre point Parisienne et
    d'avoir trop d'imagination! Les jeunes filles qui vivent dans les
    folies du jour sont moins folles que je ne l'tais, moi qui avais
    vcu dans la sagesse!

    Tu m'avais donn une femme de chambre de grande maison  mon
    arrive  Paris, Mlle Charmide. C'tait un monstre de perversit.
    Elle avait pass par les choeurs de l'Opra; la petite vrole
    l'avait jete dehors; mais elle avait eu le temps de connatre
    tous ces messieurs. Elle me conta mot  mot la vie de mon
    cousin. J'tais furieuse et charme! Quand elle parlait, je lui
    imposais silence; ds qu'elle ne parlait plus, je lui disais de
    continuer. Le croirais-tu, je voulais har mon cousin! mais plus
    je le fuyais, plus je le retrouvais devant moi! Dieu a donc voulu
    ce mariage perptuel du bien et du mal, de la vertu et du vice, du
    paradis et de l'enfer.

    Cette fille tait alle chez Octave avec une de ses amies:--avant
    la petite vrole--elle me peignit cet htel clbre, ce fameux
    escalier drob o montaient tant de curieuses. Elle me proposa de
    m'y conduire.--Jamais! m'criai-je.--Le lendemain, cette fille me
    montra la clef, un vrai bijou, que lui avait confi son ex-amie,
    sur la promesse qu'on la lui payerait fort cher. Une heure aprs,
    j'en parlais  ma tante.--Quelle folie! me dit-elle, puisque nous
    irons par le grand escalier.--J'insistai. Ma tante, qui avait ses
    quarts d'heure de fantaisie, consentit gaiement  cette escapade,
    sachant que je n'avais rien  risquer quand elle tait l--et mme
    quand elle n'tait pas l.

    Ce fut pour nous une vraie partie de plaisir: nous savions que
    M. de Parisis tait chez Mme de Metternich, si je me souviens bien.

    Je ne m'arrtai plus dans cette fatale folie. Charmide m'amusait
    par tous ses contes; elle se consolait ainsi des malheurs
    irrparables de la petite vrole qui l'avait condamne  jouer
    les seconds rles: mais elle y mettait de la passion. Pour mieux
    m'encourager dans cette ide qu'on ne prend le coeur des hommes
    qu'en frappant leur esprit, elle me citait les plus beaux
    exemples.

    Je voulais te parler de tout cela, mais j'avais peur de toi. Tous
    les purs je faisais un pas dans ces tentatives prilleuses. Ainsi,
    le soir de notre premier bal costum, croirais-tu  ceci:

    Je savais que mon cousin devait se dguiser en Faust, voil
    pourquoi je me dguisai en Marguerite. Mais ce ne fut pas tout.
    J'imaginai d'aller le surprendre avec ma tante,  l'heure de son
    dpart. Voil quel tait mon dessein. Je devais faire du bruit
    dans sa bibliothque; sans doute, il serait venu: Faust aurait vu
    Marguerite, et, comme j'tais belle en Marguerite, sans doute il
    et jug qu'il avait tort de ne pas voir sa cousine, sans compter
    que cette apparition et mis quelque posie dans l'entrevue. Me
    voil donc entranant ma tante, toutes les deux avec de grandes
    pelisses noires et voiles comme des Espagnoles. Charmide nous
    avait accompagnes jusqu' la porte du jardin, pour s'assurer
    qu'il n'y avait personne sur ce chemin si bien hant. J'a
    une petite lanterne sourde toute cache sous ma pelisse. Nous
    traversons la serre, nous montons l'escalier, nous voil dans la
    bibliothque. Ma tante frappe du pied; mais Octave ne vient
    pas. On voyait par l portire la lumire de ses bougies. Je me
    hasarde, je soulve la portire, je le vois  moiti endormi,
    la tte penche sur un livre. Emporte par je ne sais quelle
    inspiration, je vais jusqu' lui, et lui montrant du doigt la page
    ouverte: C'EST LA! lui dis-je. J'avais vu qu'il lisait Faust. Il
    se leva et se tourna vers moi:--C'EST LA! me dit-il tout surpris.
    Je m'loignais  reculons sur le point d'clater de rire pour
    cacher mon motion, car j'tais plus effraye de mon audace qu'il
    ne pouvait l'tre. Il saisit un candlabre pour me suivre,
    car j'avais dj dpass la porte. Comment les bougies
    s'teignirent-elles? je n'en sais rien, sans doute par sa
    prcipitation  me suivre et par le vent que leur jeta la portire
    en retombant.

    J'avais manqu mon entre, puisque je n'avais pas song  retirer
    ma pelisse. Je me jugeai si ridicule dans ce rle, que j'entranai
    ma tante malgr elle, en lui disant que je ne voulais pas tre
    reconnue.--Enfin, dit ma tante en descendant l'escalier, il faut
    bien que les enfants s'amusent.

    Ce n'tait pas l un jeu d'enfant. Je me figurais avoir frapp un
    grand coup dans l'esprit d'Octave. Je me trompais. Ce ne fut pour
    lui que l'motion d'un moment, il s'imagina que c'tait un jeu de
    quelque comdienne en disponibilit ayant une clef de la petite
    porte.

    J'ai su depuis qu'il avait t bien plus frapp en me voyant tout
    btement passer avec ma tante dans l'avenue de la Muette
    qui prouve que le coeur ne se laisse prendre que par les choses
    simples et naturelles.

    Et maintenant, ma chre Armande, tu sais le reste. Marguerite a
    rencontr Faust au bal; il l'a aime pendant cinq minutes. La Dame
    de Pique l'a intrigu quelques jours aprs; il a aim la
    de Pique. A Dieppe, Octave m'a aime pendant cinq minutes, mais
    Violette attendait. A Champauvert, mon cousin m'a aime pendant
    cinq minutes, mais nous tions spars par cinq millions.

    Aujourd'hui, je rougis d'avoir jou un rle et de l'avoir si mal
    jou. Voil pourquoi je n'ai pas gard ta femme de chambre; cette
    folle tait pour moi le mauvais esprit; si je l'avais coute,
    tout Paris parlerait aujourd'hui de moi.

    J'ai eu d'autres quarts d'heure romanesques. A Champauvert, j'ai
    tent une autre comdie. Mlle de Moncenac en robe blanche--ma robe
    blanche--s'est deux fois promene sous les fentres d'Octave, et
    moi, vtue d'un manteau noir, j'allais  sa rencontre comme un
    amoureux d'opra.

    Je voulais qu'il ft jaloux. O jeu d'enfant!

    Il n'y a pas encore bien longtemps que j'ai voulu parler  Octave
    par la voix du miracle ou de l'inconnu. Il me quittait le soir
    pour aller coucher  Parisis. En arrivant au chteau, il trouva un
    volume de Faust ouvert avec ces mots--C'EST LA!--au crayon rouge
    en marge de ces deux lignes:


       ..._Le sentiment est tout, le reste n'est que fume nous voilant
    l'clat des cieux._


    Toutes les tristesses ont assailli mon coeur: Ma pauvre tante
    Rgine est morte. J'ai respir des roses: elles taient
    empoisonnes! J'aime Octave: il aime Violette! Tu vois bien que
    Dieu seul est mon avenir.

    Si tu savais comme Champauvert est devenu dsol. Tout ce qui
    riait autrefois pleure aujourd'hui. Hte-toi de me trouver
    un refuge  Paris; si je restais ici huit jours de plus, j'y
    resterais toujours, mais  ct de ma tante Rgine.

    J'ai tout dispos pour mon dpart, j'irai aujourd'hui faire mes
    adieux  La Roche l'Epine, au tombeau de mon pre et de ma mre.

    A bientt; je t'embrasse, aime-moi toujours et cris-moi bien
    vite.

    GENEVIVE DE LA CHASTAIGNERAYE.

    P.S. Je ne te parle pas de Violette. Je t'ai dj crit toute
    l'histoire du procs. Violette est aussi triste que moi. Il y a
    des jours o je la hais. C'est elle qui m'a pris mon bonheur. La
    pauvre fille! ce n'est pourtant pas sa faute. Si tu savais comme
    elle essaie de racheter cela! Elle fait trs bonne figure 
    Pernan. On ne s'imaginerait jamais en la voyant qu'elle a 
    la mode parmi les filles perdues. Depuis qu'elle a repris son
    attitude et son expression, c'est un ange de douceur, mais c'est
    aussi un ange de beaut; est-il possible qu'elle soit la fille de
    cette malheureuse femme!

    J'oubliais de te dire que si je me rfugie au couvent, c'est
    aussi pour elle; car tu as beau me dire que je suis folle, Octave
    pousera Violette ds que j'aurai disparu de ce monde, elle l'aime
    et il l'aime.

    Et mme, s'il ne l'aimait plus, pourrais-je pouser Octave en face
    de cette pauvre fille plore qui s'est perdue pour lui?


Mme de Fontaneilles rpondit par ces lignes:

    Tu es  moiti folle, tu ne verras jamais le monde comme il est,
    ma chre rveuse. On n'pouse pas sa matresse quand on s'appelle
    le duc de Parisis, et quand on a une matresse qui s'appelle
    Violette. Je t'ai dit tout cela. C'est gal, comme tu deviendrais
    tout  fait folle dans ta solitude de Champauvert, je t'ai cherch
    une cellule bien capitonne avec une fentre ouverte sur de grands
    arbres,  cinq minutes de chez moi. A ton arrive, tu descendras
    chez la duchesse de Hautefort.

    Pauvre coeur malade! il faut te gurir, Dieu sera ton mdecin.

    Je baise tes beaux yeux noirs et tes adorables cheveux blonds.

    ARMANDE DE FONTANEILLES.

Violette crivait alors ceci  Mme d'Entraygues:

    Vous m'avez crit des lettres si tendres dans ma prison, que je
    voudrais pleurer dans vos bras et y pleurer longtemps. Hlas! en
    quittant la prison d'Auxerre, je suis rentre dans une autre: la
    prison du remords et du repentir, d'o je ne sortirai jamais. Je
    suis bien malheureuse. Vous oubliez peut-tre,  force de gaiet,
    mais, quoi qu'on fasse, le coeur est toujours triste.

    Dieu est bon, pourtant, car en me condamnant  tant de lar
    il m'a donn deur amies: vous, ma chre Alice, et Mlle de La
    Chastaigneraye, qui daigne descendre jusqu' m'appeler sa cousine.
    Oh! que c'est beau, la vertu! Je suis en adoration devant
    Genevive, ce qui ne m'empche pas de vous aimer beaucoup.

    J'ai pass quelques jours au chteau de Champauvert. Sur les
    prires de Mlle de la Chastaigneraye, j'ai fini par me dc
     venir habiter le petit chteau de Pernan, d'o je vous cris.
    C'est triste  mourir; mais pourtant j'y suis chez moi, et
    j'espre bien que vous viendrez m'y voir.

    Voyez jusqu'o va l'ingratitude! J'ai une troisime amie dont j'ai
    oubli de vous parler. C'est Mlle Hyacinthe, une jeune fille du
    pays, qui me donne son sourire ternel. Je veux la bien doter et
    la bien marier; mais pas tout de suite, parce que j'ai horreur de
    la solitude.

    Est-ce l que je vais finir mes fours, si j'ai le courage de
    vivre? Le duc de Parisis vous aura dit que j'tais devenue riche
    par la volont de Genevive. Je n'ai vas besoin de vous confier
    que j'ai rendu tous les bijoux et que j'ai renvoy les cent mille
    francs au prince. Je croyais que te prince aurait donn cela aux
    pauvres, il a mieux aim le donner  une danseuse.

    J'ai aussi ma volont: je veux que le duc de Parisis pouse
    Genevive. Il me semble qu'une fois mari, il sera plus loin de
    mon coeur. Ah! ma chre Alice, si vous saviez comme je l'aime!

    crivez-moi ou venez me voir.

    VlOLETTE DE PERNAN-PARISIS.

Mme d'Antraygues rpondit ces quelques mots:

    Oui, ma chre Violette, j'irai vous voir, car j'ai beau rire, cela
    me fera du bien. Tout est triste dans l'amour. Et pourtant c'est
    la meilleure chose ... quand c'est l'amour du coeur.

    Puisque vous tes riche, envoyez-moi vingt mille francs. Mon
    ex-mari m'a brouille avec toute ma famille pour se venger de
    n'avoir pas d'argent lui-mme, car vous savez qu'il a tout jou.

    Vous comprenez bien, ma chre Violette, que j'ai accept toutes
    les clameurs de l'opinion publique; mais je ne souffrirais pas
    qu'on m'accust de vivre de mes folies. Femme perdue, c'est vrai,
    mais point courtisane.

    Je suis comme vous, je ne me consolerai pas. J'ai beau me dire que
    la curiosit console de tout, plus je cherche et moins je trouve.

    Je vois beaucoup une de vos amies d'un jour, Mlle Rbecca,
    surnomme la Fille de la Bible. C'est une mauvaise comdienne;
    mais c'est la plus  la mode  cette heure; elle tait
    aux courses dans une daumont irrprochable. Son amant? me
    demanderez-vous. Son amant s'appelle M. Tout-le-Monde. Je crois
    bien que M. de Parisis lui a donn une petite clef d'argent, mais
    ce n'est ni la clef de son trsor ni celle de son coeur ... vous
    le savez bien.

    Je vous embrasse sur vos beaux yeux bleus, des violettes dans la
    rose. Ne pleurez plus.

    ALICE.




V

POURQUOI CLOTILDE MOURUT VIERGE


Ce fut avec une vraie joie que le duc de Parisis apprit le triomphe de
l'innocence de Violette. Peut-tre ft-il retourn  Auxerre pour
la ramener  Paris, s'il n'et craint de rencontrer Mlle de la
Chastaigneraye. Et d'ailleurs qui sait si Violette et voulu d'un
pareil compagnon de voyage, maintenant qu'elle ne parlait plus que de
se rfugier en Dieu. Octave aima mieux, selon son habitude, laisser
passer les choses, trouvant qu'il avait la main trop malheureuse pour
toucher  la destine des autres. Et puis, il aimait trop Genevive
pour aimer assez Violette.

Il se promettait bien d'aller bientt  Champauvert sous prtexte de
travaux  faire  Parisis.

Mais il ne dominait pas sa vie aventureuse, le torrent l'entranait
toujours, parce qu'il n'avait pas le courage de suivre son coeur.

Le duc de Parisis amenait la joie et jetait le deuil partout, on se
prenait  lui parce qu'il avait toujours le charme, parce qu'il jouait
la passion quand il tait  peine amoureux, parce qu'il entr'ouvrait
je ne sais quelle perspective toute d'or et de pourpre.

Son ami Saint-Aymour l'emmena un jour  la chasse en Picardie, au
chteau de Montreuil. Il fut trs recherch dans les chteaux voisins;
c'tait  qui lui ferait une hospitalit princire: non seulement
on ouvrait sa maison, mais on ouvrait son coeur. Ce fut toute une
rvolution dans ce pays que la passion ne hante gure, si ce n'est la
passion de l'argent.

Octave fut conduit au chteau de Beaufort, chez la duchesse de Fleury,
de la famille du Roi des Halles. Il y avait l une jeune fille,
petite-fille de la duchesse, une adorable crature, blonde et ple,
toute  Dieu, qui ne savait rien du monde, parce qu'elle ne lisait que
l'vangile.

La premire fois que Mlle Clotilde de Beaufort vit Octave, c'tait 
dner, un vrai dner de chteau du bon temps, o l'on resta 
table quatre heures durant: le temps de jouer deux tragdies au
Thtre-Franais, le temps de commencer et de finir une passion au
bois de Boulogne; le temps de jouer et perdre sa fortune au club.

Octave tait  ct de Clotilde. La jeune fille croyait jusque-l que
la vie tait une oeuvre de paix et de patience dans l'esprit de Dieu,
entre une mre qu'on aime et des enfants qu'on adore. Elle ne voyait
encore le mari que comme un mythe--ou comme un nuage  l'horizon qui
lui gtait presque la srnit du ciel.

Octave fut pour elle une rvlation, parce qu'il lui donna l'amour
avec ses regards magntiques, sa voix d'or et ses contes charmants. Ce
fut comme un coup de foudre.

Vers onze heures du soir, quand tout le monde prit cong, M. de Parisis
promit de revenir le lendemain. Il s'tait pris lui-mme  ses piperies.
Mlle Clotilde de Beaumont lui apparaissait comme un doux pastel 
conqurir. C'tait un djeuner de soleil.

Le lendemain, Clotilde ne pouvait se dtacher de la fentre, jusqu'
l'heure o elle vit passer un cavalier sur le versant de la montagne,
 travers les ramures a et l dpouilles. La romanesque enfant
s'imagina que Parisis lui apportait l'amour.

Il fut charmant, il eut toutes les loquences pour la mre et la
fille. Clotilde pensait dj qu'il ne quitterait plus le chteau; mais
comme il comprit qu'il ne pourrait parler  la fille sans voir les
yeux de la mre, il partit pour toujours.

Parisis ne s'obstinait jamais contre l'impossible. Tout tait fini
pour lui, quand tout tait  peine commenc pour la pauvre Clotilde.

Que si vous vouliez suivre le mot  mot de l'histoire de cette jeune
fille qui mourut pour avoir regard Octave, comme Racine mourut sous
un regard de Louis XIV, il faudrait lire cent lettres du marquis
de Saint-Aymour  la duchesse de Hautefort. Le jeune marquis tait
amoureux de Clotilde et il avait quelque peu la maladie de la plume.
Voici la dernire:

    Une fois malade, elle ne voulut rien faire pour vivre. L'amour
    malheureux aime la mort. Sa mre ne voulait pas comprendre. Et
    d'ailleurs pouvait-elle la jeter dans les bras de Parisis?

    Plaignez-moi, je l'adorais et j'en tais arriv  la consoler par
    les illusions. Je lui faisais croire que Parisis venait
    les jours se promener sentimentalement de son ct. Je montais
    moi-mme le cheval mont par Octave, quand il tait venu au
    chteau. Je courais la montagne en face de la fentre de Clotilde
    en lui envoyant des baisers.

    Quoique mourante, elle se tranait au bout du parc pour voir
    Parisis de plus prs. Une fois, l'illusion fut plus grande que
    jamais: elle accourut avec des cris de joie et de douleur. Je me
    suis troubl comme elle; j'ai oubli que je n tais, que je ne
    devais tre que le fantme de son amour. Je me suis prci
    dans la montagne, j'ai franchi la haie et la ruisseau du p
    La pauvre femme, toujours gare, a ferm sur moi ses bras, si
    longtemps, si vainement ouverts! Enfin, c'est vous! m'a-t-elle
    dit d'une voix clatante en appuyant sa tte sur mon coeur.

    Et moi tout perdu, tout palpitant, je la pressais dans mes bras
    avec l'amour des anges; je la regardais, je regardais le ciel: je
    me croyais dans l'autre vie.

    Et tout  coup elle a lev les yeux sur moi: Ce n'est pas lui!
    s'est-elle crie. Je lui ai pris la main. Elis m'a repouss avec
    frayeur et avec colre. Je restai clou devant elle, le coeur en
    dmence. Elle s'vanouit presque. J'essayai de la secourir, mais
    elle me repoussa encore et mourut bientt en disant: Ce n'est pas
    lui!

    J'tais la ralit, elle ne cherchait que la vision.

    Si vous voyez Parisis, ne lui dites pas cela, il rirait de moi et
    il rirait de la morte!

Voil la fin du rcit du marquis de Saint-Aymour tel qu'il l'crivit,
dans un style un peu tendu, trop sentimental, presque dclamatoire,
comme crivent les gens du monde qui ont peur d'crire comme ils
parlent.

La duchesse de Hauteroche lut avec motion cette histoire d'une pauvre
femme, qui avait vu son idal en Parisis, et qui tait morte pour
avoir touch  la ralit. Ce Parisis! dit-elle. Il a os me dire
qu'il m'aimait! C'est vrai qu'il est charmant. Elle eut peur de cette
image fatale.




VI

L'HEURE DU DIABLE


La duchesse de Hauteroche pensait donc quelque peu  Octave. Elle
tait un jour descendue de sa calche  la vacherie du Pr Catelan.

Toutes les tables taient occupes; elle se tint debout un instant,
mais, ployant sa fiert sous elle, elle trouva de bon got de
s'asseoir comme les autres dames, quelle que ft la compagnie.

Comme elle posait son ombrelle sur la table, elle reconnut sa voisine:
c'tait la comtesse d'Antraygues, qui, elle aussi, tait venue l
toute seule.

Les deux amies ne s'taient pas vues depuis les hauts faits d'Octave
de Parisis, avenue de la Reine-Hortense. La comtesse tait alle chez
la duchesse, mais on sait qu'elle fut accueillie avec un si haut
ddain qu'elle ne se hasarda pas  la revoir. Elles se rencontraient
bien de loin en loin, mais  distance; la duchesse souriait vaguement
comme pour exprimer qu'elle n'avait pas oubli le pass, mais qu'elles
ne suivaient plus le mme chemin.

Ce jour-l,  moins de faire un grand chagrin, la duchesse fut bien
oblige de parler  la comtesse; ce fut ce qu'elle fit avec une grce
charmante, quoique avec quelque rserve. Ah! bonjour Alice, je suis
contente de vous voir, je ne vous croyais pas  Paris. La comtesse
d'Antraygues fut touche de cet accueil, connaissant la fiert de son
ex-amie.--Ma chre duchesse, je suis  Paris, parce que Paris est le
seul pays o le coeur oublie.--Vous ne vous tes pas revus avec M.
d'Antraygues, hasarda la duchesse. Elle voulut peut-tre dire avec M.
de Parisis. Non, Dieu merci! rpondit Alice. Vous savez le proverbe
arabe: Il ne faut jamais se retourner vers son ennemi, si ce n'est
pour le tuer. Si j'avais  frapper quelqu'un, ce serait moi.

On apporta du laid froid et du pain de seigle  la duchesse, Est-ce
que vous venez souvent ici? demanda-t-elle  Alice.---Oui, je n'ai
plus de voiture. L'an pass, je promenais mes chevaux, aujourd'hui je
promne moi-mme.--Dites-moi, est-ce qu'il ne vous est pas rest une
vraie fortune aprs la sparation?--Rien, rien, rien. J'ai vcu de mes
bijoux.

Et essayant de sourire: Aujourd'hui, je suis comme Cloptre, je bois
ma dernire perle.

La comtesse acheva de boire sa coupe de lait. Je vous aime trop, dit
la duchesse, pour vous faire des reproches striles, mais comment
avez-vous pu jouer une existence comme la vtre dans un pareil coup
de ds?--Comment? mais ce n'est pas moi qui ai jou, c'est M.
d'Antraygues. Ce n'est pas ma folie qui nous a ruins, c'est la
sienne. Il avait tout perdu, parce que j'avais eu la btise de
toujours signer. Je n'en serais donc pas plus riche  l'heure
qu'il est, sinon que je serais une honnte femme comme vous. Mais,
vous savez, une honnte femme sans argent n'est pas encore bien
pose sur le pav de Paris! Et puis, voulez-vous savoir l'tat de
mon me? Je ne me suis jamais repentie un instant de ce que j'ai
fait. Ceci vous tonne, sans doute? C'est que vous n'tes pas sur
l'autre rive et que vous ne pouvez comprendre.

La duchesse grignota son pain et sembla chercher  comprendre. Vous
avez revu M. de Parisis?--Oui. Mais ce n'est pas parce que je l'ai
revu que je ne me repens pas, c'est parce que je l'ai aim.--Eh bien!
je ne comprends pas. Vous ne me ferez pas croire qu'une heure d'amour
paye un sicle de chagrin.


Alice soupira. Je ne vous le ferai pas croire, mais je le croirai
toujours, parce que cette heure d'amour on l'a attendue longtemps, on
l'a savoure avec dlice, et on s'en souvient jusqu' la mort. Qui
sait si la vie est autre chose?--Qui sait! Ce mot avait chapp  la
duchesse devenue pensive. Ainsi, reprit Alice, je vous tiens pour
la femme la plus vertueuse, pour la plus noble crature, mais vous
amusez-vous beaucoup?--Non! je m'ennuie profondment. Je n'ai pas,
comme vous, pris la couronne de roses, je n'ai gure cueilli que des
scabieuses, mais j'aime ces fleurs-l. Et puis, je ne crois pas que le
but de la vie soit de s'amuser.--Moi non plus. J'ai voulu dire que
la vertu ne vaut pas ce qu'elle cote. Croyez-vous donc que Dieu
ait condamn la femme  cette lutte mortelle contre son coeur?
Rappelez-vous les paroles de l'Evangile: Il sera pardonn  celle qui
aura aim. Aimer! sentir un coeur qui bat contre le vtre! voir des
yeux qui se perdent dans vos yeux! abriter son me en peine dans une
me de feu! Aimer! c'est rouvrir la porte du Paradis, mme pour
descendre au Paradis perdu.

La duchesse regardait Alice avec sympathie. Ah! oui, dit-elle, vous
avez aim. Maintenant, je vous comprends. On me parle toujours de ma
vertu; eh bien, du haut de ma vertu, je vous pardonne.

Alice serra la main de la duchesse. C'est bien, ce que vous me dites
l! car pour vous la vertu n'est pas un mot. Je sais que vous tes une
femme d'un autre sicle. Vous allez mme plus haut que la vertu; s'il
y avait un chemin de roses, et un chemin d'pines, vous choisiriez le
dernier.--Ne me canonisez pas si vite, ma chre.

La duchesse regarda autour d'elle comme si elle et craint d'tre
pie ou d'tre entendue: Voulez-vous nous promener un peu, Alice?

Les deux amies prirent un sentier sous les grands arbres. Ecoutez,
Alice, reprit la duchesse, vous tes une femme de coeur, et je puis
bien vous faire des confidences. J'ai aujourd'hui trente-quatre ans;
j'ai vu tomber ma jeunesse sans un seul rayonnement, comme si je
n'avais vcu que par des jours de pluie. Tout a t triste autour
de moi. Ma figure est si svre que nul ne s'est jamais arrt pour
mdire que j'tais belle. On m'a accable sous le respect. On a pos
un perptuel point d'admiration devant ma vertu; je suis de toutes
les ftes du monde, mais surtout de tous les sermons et de toutes les
oeuvres de charit. Ds que j'entre dans un salon, c'est pour entendre
parler des enfants pauvres, du refuge de Sainte-Anne ou de la Ruche
des Abeilles. Vous l'avouerai-je? j'ai eu mes moments de doute dans
mon rude plerinage, car je ne vous parle pas de mon mari, un ami qui
n'a jamais t mon amant, pour dire comme vous. Je me suis demand
plus d'une fois si on ne pouvait pas tre bonne aux pauvres sans tre
si rigoureuse envers soi-mme. Dieu me tiendra-t-il plus de compte
de mes aumnes parce que mes mains seront plus blanches? Qu'importe
qu'elles soient plus blanches si elles sont pleines d'or?--Je vais
vous rpondre franchement, dit la comtesse. Oui, Dieu vous tiendra
compte de vos mains blanches. Mais quand Dieu m'aura pardonn, qui
sait si nous ne serons pas assises toutes les deux dans la mme
sphre! Et s'il y a un enfer, cet enfer, tout terrible qu'il soit, ne
m'arrachera pas le souvenir de mon heure d'amour.

La duchesse serra la main d'Alice. Oui, vous avez raison. Je veux
tout vous dire. J'aime M. de Parisis.--Je le savais, dit la comtesse.

Mme de Hauteroche, toute surprise, regarda son amie. Et comment le
savez-vous?--Parce que si vous n'aimiez pas Octave, vous ne m'auriez
pas parl si longtemps. C'est lui que vous cherchiez dans mon coeur.

La duchesse ne trouva pas un mot  dire contre cette vrit. Elle
murmura en baissant la tte: Oui, je l'aime.

Mme d'Antraygues dit  la duchesse que tout le jeu de cartes y
passerait. Voyez-vous, ma chre amie, les femmes ne jouent pas
impunment avec Octave de Parisis. Je me suis jete dans ses bras la
premire; la marquise de Fontaneilles y tombera aussi, un jour qu'elle
aura oubli de faire le signe de la croix; Mlle de La Chastaigneraye
l'adore jusqu' en perdre la raison,--et vous-mme, que je croyais
hors d'atteinte,--vous voil saisie.

La duchesse releva la tte avec fiert: Oui, je l'aime, mais
j'arracherai cette mauvaise herbe de mon coeur, duss-je arracher mon
coeur.

Elle raconta  Mme d'Antraygues comment elle avait rencontr Parisis
chez la marquise de Fontaneilles; elle parla de son esprit  tout
dire, mme ce qu'il ne faut pas dire, de son charme irritant. Il leur
avait fait la cour  toutes les deux, mais il avait chou. Vous
appelez cela avoir chou? dit Alice. Mais l'amour ne triomphe pas
toujours  sa premire bataille. C'est souvent un laboureur pacifique
qui sme en octobre pour moissonner en juillet.

L'ombrage devenait de plus en plus sombre, la duchesse et son ex-amie
pouvaient se croire bien loin de Paris, tant elles avaient trouv le
silence et la solitude. Des paroles brlaient les lvres de Mme de
Hauteroche; elles taient l comme emprisonnes. La duchesse n'osait
parler tout haut. Elle s'aventura pourtant: Je vous tonnerais bien,
ma chre Alice, si je vous disais que plus d'une fois j'ai rv 
ces enivrements dont vous tes revenue plus belle encore, il faut
l'avouer, comme si la passion tait le dernier mot de la beaut pour
les femmes. Le visage de la duchesse s'empourpra comme un soleil
couchant. Vous ne m'tonnez pas du tout. Presque toutes les femmes
ont ces heures de tentation; voil pourquoi elles sont sublimes quand
elles arrivent toutes blanches dans le linceul; voil pourquoi il faut
leur pardonner quand elles ont travers toutes les joies et toutes
les angoisses de l'amour.--Oui, reprit la duchesse, comme si elle
continuait sa pense, il m'est arriv de songer  ces lgendes o on
donnait son me au diable pendant une heure pour toute une ternit de
damnation.--Oui, et plus la damnation est terrible et plus l'heure est
attrayante.--Je remercie Dieu d'avoir loign M. de Parisis de mon
chemin. Il est venu chez moi quatre fois: il n'a pas compris qu' la
dernire entrevue j'tais d'autant plus svre que j'avais plus peur
de lui; voil pourquoi je suis devenue indulgente aux fautes des
autres. Jusque-l, je n'avais pas vu l'abme.--L'abme! Elle y
tombera, pensa Mme d'Antraygues.

Elles taient revenues vers la vacherie. J'oubliais, dit tout  coup
la duchesse, il y a une heure qu'on m'attend au bord du lac.

Et elle embrassa la matresse d'Octave. C'tait bien la matresse
d'Octave qu'elle embrassait. Mme d'Antraygues ne s'y trompa point et
elle murmura: C'est un souvenir qu'elle me prend sur les joues.

Le soir, Alice rencontra Parisis: Mon cher duc, vous perdez vos
batailles au moment mme de la victoire; j'ai rencontr aujourd'hui
une femme que vous avez aime huit jours et qui n'et pas rsist le
neuvime.

Octave chercha dans ses souvenirs. La Dame de Carreau!
s'cria-t-il.--Ah! je ne vous dirai pas son nom. C'est elle, je n'en
doute pas. J'ai senti trop tard,--on n'est pas parfait,--qu'elle
aurait fini par m'aimer, car, vous savez, je n'ai jamais dout de
moi.--Vous avez raison. Pour inspirer de la confiance aux autres, il
faut avoir confiance en soi.

A quelques jours de l, Octave, rencontrant la duchesse de Hauteroche,
lui dit qu'il avait des tableaux italiens dignes de son admiration. Il
lui savait un sentiment d'art trs distingu, il serait ravi qu'elle
voult bien lui donner son opinion. Si vous habitiez le Louvre, dit
la duchesse, j'irais peut-tre.--Madame, quand on est comme vous sur
un pidestal de marbre de Carrare, on est si loin des atteintes des
hommes qu'on peut aller partout,--surtout chez un amateur d'art.--Un
amateur d'art! C'est gal, je vous prends au mot, dit la duchesse,
j'irai demain voir vos madones.

A celle-l, Octave ne donna pas une clef d'argent: la duchesse
passa par la grande porte. Tout l'htel tait sur pied, fleur  la
boutonnire, comme un jour de grande rception. Octave avait peur que
la duchesse ne vnt avec une amie. Elle vint toute seule. Elle admira
l'htel, elle admira l'ameublement, elle admira les tableaux, mais
vit-elle tout cela?

Le duc de Parisis la reut avec une grce toute respectueuse, mais
avec cette douceur pntrante qui va jusqu' l'me. La duchesse
n'avait plus peur d'elle, parce qu'elle n'avait plus peur de lui.

Elle tait alle jusque dans la chambre d'Octave, sous prtexte de
voir des maux de Lonard Limousin et une Vierge de Prugin. Tout
 coup la pendule sonna trois heures.

C'tait l'heure du diable qui sonnait.

La duchesse tressaillit. La mme pense avait travers son me et
l'me d'Octave. Une heure  moi! se disait-il.--Une heure  moi! se
disait-elle. Se comprirent-ils? Octave prit les mains de la duchesse
et la regarda avec des yeux allums dans l'enfer. Elle plit, elle
chancela, elle voulut fuir. Non! lui dit-il, en joignait ses mains
autour de son cou. Non! je t'aime!

Elle voulut se dgager. Mais la douceur des mains la retint.

Octave l'embrassa sur les cheveux et sur les yeux pour l'aveugler;
ses lvres gares brlrent le front et turent la vertu. La nature
reprenait ses droits: l'me tait touffe, la femme clatait 
travers l'ange. Eh bien! oui, dit-elle dans son garement, je veux
t'aimer pendant toute une heure!

Elle rpandit ses cheveux d'or sur son front comme pour voiler sa
rougeur.

C'tait l'heure du diable. Interrogez Satan, il vous racontera comment
on perd le ciel.

Quatre heures sonnrent leur douce sonnerie  la pendule d'Octave.
Cette douce sonnerie, ce fut pour la duchesse la trompette du jugement
dernier. Il lui sembla que le monde allait trembler, que les toiles
tombaient dj du ciel et que le soleil se voilait la face.

Mais rien n'avait chang autour d'elle. Elle leva la tte: la Vierge
de Prugin la regardait toujours avec le mme sourire.

Elle dit adieu  Octave. Nous ne nous reverrons jamais!
murmura-t-elle en se cachant. Nous ne nous reverrons jamais! dit
Octave qui ne voulait pas contrarier les femmes.

La duchesse avait repris son grand air, sa dignit romaine, sa
svrit hraldique. En se voyant passer dans le miroir de Venise,
elle se reconnut telle qu'elle tait avant sa chute.

Mais en se voyant passer dans son me, elle ne se reconnut pas!




VII

LES VISIONS DE MADEMOISELLE JULIA


Le duc de Parisis se consolait facilement du chagrin qu'il faisait aux
femmes. Il dtournait la tte de la femme qui pleurait pour ne voir
que celle qui souriait.

Il ne croyait pas aux esprits, mais il y faisait croire. coutez cette
histoire.

Parce qu'on n'entendait plus parler de M. Home, parce que M. Victorien
Sardou avait retourn le portrait de Swedenborg sous celui de
Beaumarchais, on disait que les esprits taient remonts dans les
deux. Mais le royaume des esprits descend de plus en plus sur la
terre; son premier dpartement est Paris, o il y a des ministres des
deux sexes.

L'action ne se passe pas dans la Fort-Noire, mais dans un fort bel
htel de la Chausse-d'Antin. Quoi que Saint-Simon pt en dire, les
htels de la Chausse-d'Antin sont fort bien hants. En dpit de
l'cole romantique, les maisons qui trnent dans la rue de Provence,
dans la rue de la Victoire, dans la rue Neuve-des-Mathurins, voient
monter et descendre dans leurs escaliers un assez joli nombre de
drames romantiques et de ballades  la lune.

J'arrive  l'histoire de ma beaut ple comme un beau soir d't.
C'est une fille de bonne maison,--air candide, esprit malin.--Ses
parents la voulaient marier. La dlicieuse enfant dclina le mari.
Mais  quoi donc rvent les jeunes filles, si ce n'est  se marier?

La mre prit sa fille  part et lui dit: Nous voulons ton bonheur,
d'o qu'il vienne; mais un mari ne t'enlverait pas  notre amour en
te prenant dans ses bras. Je me suis donne  ton pre et n'en suis
pas plus malheureuse. Veux-tu donc te donner au diable?

Le pre tint le mme discours que la mre; l'poux parla comme
l'pouse; mais il ne vint qu'un sourire sur les lvres de la belle.
Pourquoi ce sourire? dirent ensemble M. et Mme de Canillac.--C'est
que j'aime quelqu'un, repartit la jeune fille en prenant son air le
plus grave et le plus mystrieux. C'est que j'aime quelqu'un qui n'est
pas votre protg, comme est M. de Terray, ou M. de Mortagne, ou M.
de Langeac. Vous ne connaissez pas celui que j'aime! Je vous dirai un
jour ce qu'il est. D'ici l, ne cherchez pas  tromper ma destine
avec un autre.

Mais le pre et la mre taient inquiets. On voulut forcer enfin la
jeune et belle mystrieuse. Ne pouvez-vous nous montrer celui que
vous aimez et qui vous aime? La mre supplia, le pre fit mine
d'ordonner, les amis questionnrent malicieusement. Julia resta encore
quelque temps sans rpondre; elle refusait de s'amuser au Bois, aux
soires, aux bals, aux courses. Un beau soir,--car les soirs sont
ternellement beaux qui parlent d'amour,--Julia rpondit avec
assurance et sans rougir: Vous le saurez, ce secret; j'aime un beau
gentilhomme du sicle de Louis XV; il est colonel d'un rgiment du
roi; il a gagn la bataille de Fontenoy; son me est leve, ses
manires sont chevaleresques, sa parole est loquente  mon coeur.
Mais il est aussi discret que glorieux, et il ne veut m'apparatre
qu'aux instants o je suis seule; alors je puis le contempler dans
l'idal, l'entendre dans le rve, l'aimer dans l'inconnu, l'adorer
dans l'impossible.

On jugea que tout cela tait un peu trop fou. On appela Victorien
Sardou, qui rpondit: Je suis revenu de l'autre monde; mon esprit a
tu les esprits. Beaumarchais a dcid que je me moquais de lui et que
ma plume n'avait pas besoin de sa main pour la conduire.

On appela M. Home, _Ecce homo_, mais celui-ci demanda  s'enfermer une
nuit avec la jeune spirite, pour voir de prs ses belles visions. M.
Home tait mari: on l'envoya passer la nuit avec sa femme.

La mre, qui ne dormait plus des songes de sa fille, se rsigna 
veillera la porte de la chambre aux visions. On prit gaiement le th
en famille, selon la coutume. A onze heures, la jeune fille fit un
joli billement et alluma sa bougie. Bonsoir, papa; bonsoir, maman.
On lui souhaita la bonne nuit. Elle ferma la porte. La mre mit son
fauteuil devant le seuil et attendit. Une heure se passa dans le
silence. Quand sonna minuit, on entendit un bruit, _le bruit dans le
mur_, comme disent les lgendes. La mre voulut entrer, mais refrna
sa curiosit. Elle couta des deux oreilles en ouvrant la bouche.

Ce qu'elle entendit, ce fut presque le duo de _Romo et Juliette_.
C'est vous, mon inconnu?--C'est vous, ma bien-aime?--Comme je vous
attendais.--Mais, depuis hier, je ne vous ai pas quitte.--Oui, mais
vous tiez invisible et j'aime  vous voir.--Aussi me suis-je dcid 
vous apparatre une fois encore. Que vous tes belle, Julia!--Oh! mon
Dieu! vous avez teint la bougie.--Mon adore! je suis un pur esprit
et mon baiser ne vous touchera pas.--Mais vous m'avez touch la
main.--C'est la force de l'illusion.--Ciel! vous m'avez embrasse...

Un soir, au moment que les mres de famille appellent le moment
critique, la mre de Julia entra subitement dans la chambre de Julia.
Qu'ai-je entendu, mademoiselle?--Maman, c'est l'Esprit.

On alluma la bougie,--et on vit qu'on ne vit rien. La mre courut  la
fentre, quoiqu'il n'y et pas de balcon; elle courut  la chemine,
quoiqu'il n'y et pas de truc  la Richelieu. Elle ne vit que la nuit
et n'entendit que le silence! Adieu, mademoiselle, ne rvez plus tout
haut, car je suppose que vous faisiez par dsoeuvrement les demandes
et les rponses.

La mre se remit dans son fauteuil. Mais le joli duo recommena. Et
sur une gamme plus vibrante. Julia, comme vous tes belle dans la
nuit!--C'est pour me dire cela que vous avez teint la bougie!--Julia,
comme je vous aime!--Mais, monsieur, vous avez beau dire que c'est une
illusion, je sens bien votre main sur mon coeur....

La mre reparut. Mme comdie. La belle tait seule. Mademoiselle, il
y a ici quelqu'un.--Oui, maman quelqu'un d'invisible qui ne se montre
 moi que si je suis seule.--Ce sont des contes. Et la mre se remit
 chercher et ne trouva personne.

Le lendemain, on fit venir quatre mdecins, qui dcidrent que le
coeur de Julia tait  gauche et que la paix du monde tait trouble
par les petits esprits. Les grands mdecins sont de grands politiques.

Ce texte aurait besoin d'tre illustr par la gravure pour devenir
plus lumineux, ou plutt cette taille-douce aurait besoin d'explication.


EXPLICATION DE LA GRAVURE.

L'hiver pass, j'ai rencontr Mlle Julia  un bal d'ambassade. Elle a
vals trois fois avec un sceptique qui lui offrit de faire parler les
esprits: c'tait M. Octave de Parisis.


DEUXIME EXPLICATION DE LA GRAVURE.


Mlle Julia aune femme de chambre qui couche dans son cabinet de
toilette. Cette femme de chambre a l'art mystrieux d'introduire les
esprits.


COMMENTAIRE RISQU.

Le cabinet de toilette de Julia a deux portes: la premire est une
porte sous tenture qui ne crie pas sur ses gonds, une vraie porte
d'amoureux; celle-l vient dans la chambre de Julia; la seconde est
une porte toute simple qui donne sur l'escalier de service.

Les esprits ne sont pas humilis de passer par l, mme quand ils se
donnent la figure du duc de Parisis.




VIII

LA SOLITUDE DE VIOLETTE


Cependant Violette ne s'acclimatait pas  Pernan.

Avec sa fivre, son amour, son repentir, elle ne pouvait vivre dans
cette solitude rustique o sifflait gaiement le merle, o chantait
amoureusement le rossignol. Pour la paix des champs, il faut la paix
du coeur. Violette n'entendait ni le merle ni le rossignol. Elle
coutait pleurer les brises et sangloter les fontaines.

A quelques pas du chteau, Mlle Hyacinthe la surprenait tous les
soirs, abme dans ses rveries, assise au bord d'un ravin profond,
qui tait l'image de la mort par ses roches brises, ses cavernes
profondes, ses ronces brles, vritable refuge des oiseaux de nuit.

Quand, le soir, Violette n'tait pas penche dans l'escarpement du
ravin, elle tait au cimetire, croyant prier pour sa mre, mais
priant pour elle-mme.

Le matin, il semblait qu'elle reprt du coeur  la vie. Elle se jetait
sur les journaux, qui lui parlaient de Paris, comme si chaque gazette
devait lui apporter un peu de cette douce poussire qui avait couvert
ses pantoufles rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, ou ses bottines
mordores avenue d'Eylau, prs de l'htel d'Octave.

Comme les journaux parlaient souvent du duc de Parisis, c'tait pour
elle comme un coup de soleil quand ce nom rayonnait sous ses yeux.
Elle savait sa vie, elle devinait ses aventures; mais c'tait surtout
les lettres de la comtesse d'Antraygues qui le reprsentaient dans ses
folies, Comme elle avait toujours t srieuse, mme dans sa
mascarade de trois mois, comme elle tait devenue plus srieuse, elle
s'affligeait de toutes les folies d'un homme dou pour les grandes
choses, qui trahissait son nom et son avenir; mais elle ne dsesprait
pas, disant toujours qu'il prendrait de fires revanches.

On se rappelle que Mme d'Antraygues avait demand vingt mille francs 
Violette. Violette s'tait empresse d'tre agrable  son amie, tout
en lui rappelant qu'elle s'ennuyait beaucoup de ne pas la voir. Un
jour,  l'heure du djeuner, Mme d'Antraygues arriva bruyamment.

Alice avait remplac la gaiet par le bruit, comme font toutes
celles qui ne veulent pas se repentir et qui refusent de voir leurs
blessures. La comtesse trouva Violette bien change, mais plus belle
encore, si la beaut est une expression divine. Le marbre en est la
plus belle traduction; a-t-il besoin des tons roses de la vie pour
charmer les yeux du corps et les yeux de l'me? Violette avait perdu
 jamais la fracheur des jeunes annes; mais dans cette figure plus
accentue et plus ple, la vraie femme s'exprimait mieux encore. Et
puis ses beaux yeux--ciel profond--n'avaient-ils pas une loquence
plus pntrante? Comme vous tes devenue belle! dit Alice en
embrassant Violette. Violette prsenta sa jeune amie  la comtesse:
Si vous voulez voir la beaut sur la terre, la voil! dit-elle avec
l'accent de la vrit.

Mlle Hyacinthe n'tait pas prcisment l'idal de Phidias ni de
Raphal--ni de Jean Goujon, ni de Prudhon,--mais elle avait la beaut
agreste et simple qui ne connat gure la mode et que la passion n'a
pas consacre encore: on peut dire qu'elle s'habillait de son charme
et de son sourire.

On djeuna avec une gaiet mlancolique, on se promena dans la
campagne et par les jardins du chteau, on visita l'glise, on alla
goter dans une tour en ruines. Le soir, les trois femmes taient
heureuses par l'amiti.

Toutes les trois adoraient la musique. On veilla jusqu' minuit, les
mains sur le piano, caressant tous les airs aims, voquant le gnie
de tous les matres. La vraie musicienne tait Mlle Hyacinthe.
Violette jouait mal et Mme d'Antraygues avait plus de brio que de
sentiment. Vous rappelez-vous? dit Alice  Violette, vous m'avez dit
que M. de Parisis vous avait appris la valse de _Faust_?--Si je me
rappelle! dit-elle en plissant.

Et elle joua la valse de _Faust_--elle qui jouait mal--comme Gounod la
joue lui-mme, avec toutes les loquences du coeur et de la passion!




IX

LES DEUX COUSINES


Le lendemain, les trois amies eurent une visite tout  fait
inattendue: le duc de Parisis, qui tait venu avec d'Aspremont et
Monjoyeux passer quelques jours au chteau de Parisis.

Octave voulait revoir tout  la fois Genevive et Violette. Il savait
que les deux cousines taient devenues deux amies. Quoi-qu'il ft
emport par l'amour--vers l'une et vers l'autre--il se promettait de
n'tre plus pour elles qu'un ami.

Il tait d'ailleurs venu  Parisis avec son ami Violet-le-Duc, pour
commencer la restauration du chteau dans le plus pur style Louis XII.
Monjoyeux et Saint-Aymour l'accompagnaient. A tout autre moment, il
et prouv une vraie joie  ce travail qui allait remettre en toute
splendeur une des plus curieuses seigneuries fodales; mais une
tristesse profonde envahissait son coeur. C'est qu'on ne btit ou
qu'on ne restaure un chteau que pour une femme aime, c'est que
Parisis pressentait que la femme aime ne viendrait pas habiter son
chteau.

Sa premire visite fut pour Mlle de La Chastaigneraye. Elle n'avait
pas vari dans son ide, elle voulait qu'il poust Violette. Elle
l'accueillit avec une douceur d'ange: mais elle cacha si bien son
coeur, que son cousin s'imagina qu'elle ne l'aimait plus.

Aussi ce fut une simple visite de crmonie o on parla de tout,
hormis de soi-mme. J'espre bien, mon cousin, dit Genevive, que
vous irez voir Violette  Parnan.--Oui, ma cousine, dit Octave,
croyant raviver la jalousie de Genevive.

Mais elle fut impassible, comme si elle habitait dsormais d'autres
rgions. Elle lui dit d'ailleurs une fois encore qu'elle s'tait
tourne vers Dieu et qu'elle allait se retirer du monde. Grand
Dieu! se rcria Parisis, mais o irez-vous donc?--Dans une solitude
sanctifie par les prires. Ici, quoi que je fasse, j'habite une
solitude toute profane. Voyez ces tableaux, voyez ces livres, voyez ce
piano, voyez cette harpe; je ne suis pas de celles qui se rsignent
sans avoir sous les yeux l'exemple de toutes les rsignations.--Ma
cousine, dit Parisis, vous avez march ce matin sur des asphodles
ou des soucis. Je reviendrai bientt, si vous voulez arracher les
mauvaises herbes qui poussent sous vos pieds.--Revenez, mon cousin;
pour moi, ds qu'on travaillera  la restauration de Parisis, j'irai
vous voir si je ne suis pas partie.

Octave tait all voir Violette le lendemain. Il trouva la mme
figure, la mme douceur, mais la mme indiffrence bien joue. Il
voulait railler un peu; mais la triste expression qui s'tait grave
profondment sur la figure de Violette arrta la raillerie sur ses
lvres.

Mme d'Antraygues lui prit le bras et l'entrana sous les arbres.
Cette pauvre Violette, lui dit-elle, savez-vous qu'elle en mourra? Je
vous ai dj averti.--O avez-vous vu des femmes mourir de chagrin?--A
Paris et en province, mon cher. Moi qui vous parle, je mourrai de
chagrin, mais passons. J'tais venue pour embrasser Violette et
repartir aussitt; je suis si malheureuse de son malheur, que je vais
rester avec elle toute une semaine. On ne se console d'un amour que
dans un autre amour: Violette n'en aimera pas d'autre que vous. Mais
peut-tre la consolerai-je, moi! car si l'amiti console de l'amour,
c'est l'amiti d'une femme, surtout quand cette femme est amoureuse
dans la mme paroisse. O monstre aux griffes roses!--Bouche de femme,
paroles perdues! dit Octave dans une fume de cigare.--Vous vous
imaginez peut-tre que vous ne laissez tomber de vos lvres que des
paroles de votre Evangile,  don Juan de Parisis! Je vous le dis encore,
rien ne consolera Violette de vous avoir trouv et de vous avoir perdu.




X

LE CHATEAU DE CARTES


Octave causa avec Violette aprs avoir caus avec Alice. Ils taient
seuls dans le salon; la comtesse avait entran Hyacinthe.

Aprs un silence, Violette dit en regardant Octave: Cela me fait tant
de mal de vous voir, que j'prouve un trange contentement; arrangez
cela comme vous pourrez.--Si vous m'aimiez encore, je dirais que vous
tes heureuse parce que vous tes malheureuse; c'est inexplicable,
mais cela est, parce que l'amour est une douleur, est une volupt.
Violette retint un soupir: _Si je vous aimais encore!_ vous avez
raison; je ne vous aime plus. C'est une bouffe du pass qui me
revient jusqu'au coeur; grce  Dieu, je suis dlivre de toutes ces
angoisses.

Violette reprit le masque de la srnit. Octave lui saisit la main;
mais elle cacha si bien son motion qu'il jugea que, pareille 
Genevive, elle n'avait gard de l'amour que le souvenir.

La conversation changea de thme. On parla de la vie rustique et des
joies innocentes qu'elle donne au coeur; on ouvrit une parenthse sur
Paris, mais Violette la ferma bien vite. Octave tenta de lire l'avenir
de Violette par ce qu'elle disait ou par ce qu'elle ne disait pas;
mais il ne vit que des nuages.

La nuit tait venue peu  peu. Violette se leva pour se rapprocher de
la fentre. Octave la suivit. Je vais partir, lui dit-il. Ce simple
mot tomba dans le coeur de Violette comme le glas de la mort. Il lui
sembla que c'tait la dernire fois qu'elle voyait Parisis.

Parisis! l'amour et la mort dans sa vie; Parisis! tout ce qu'elle
avait aim depuis qu'elle n'aimait plus que lui. Vous allez partir!
rpta-t-elle d'une voix lente et triste. Elle regarda Octave qu'elle
ne voyait plus bien.

Tout  coup, rejetant tout cet attirail de pieux mensonges qui voilait
son coeur, elle se jeta dans ses bras et elle clata en sanglots.
Violette, ma Violette, dit-il doucement, pourquoi pleures-tu? je
t'aime!--Oh! dis-moi cela encore; je veux mourir, mais je veux mourir
avec ce mot dans le coeur. Dis-moi encore que tu m'aimes!--Tu le sais
bien!

Octave entendait  peine Violette, tant ses paroles taient coupes
par les sanglots. Mais je t'ai toujours aime, ma Violette! Avant de
te voir, je n'aimais pas, je ne cherchais que des aventures! Avec toi
j'ai trouv mon coeur.

Et ainsi ils se dirent les choses les plus tendres et les plus senties.
Tous les deux obissaient  une de ces expansions qui jettent deux
coeurs, deux mes dans la mme pense. C'est l'amour  sa suprme
priode. Quand il a hant ces divins sommets, il s'est puis  demi,
il retombe de ses aspirations, il retrouve la terre et regrette le
ciel. Mais le ciel n'est pas la patrie des hommes ni des femmes, mme
quand ils sont amoureux.

Violette retomba sur la terre, Il lui sembla qu'elle avait donn tout
le feu de sa vie dans ce divin embrassement, son coeur battait  se
briser, la fivre l'avait envahie, le rve brlait son front. Adieu,
Octave! lui dit-elle tristement.--Adieu! je ne comprends pas. Je ne
veux pas comprendre, murmura-t-il.

Il tenta avec toutes ses grces irrsistibles de perptuer cette
minute d'amour. Rien ne lui cotait, pas mme le mensonge. Il tait de
bonne foi avec Violette, puisqu'il venait de retrouver son coeur dans
le sien. Il lui dit qu'il voulait vivre avec elle et vivre pour lui.
Vivre pour moi, dit-il, n'est-ce pas vivre pour toi! Vivre pour toi,
n'est-ce pas vivre pour moi! Et comme Violette semblait douter: Tu
sais mon ddain des plus hautes ambitions; j'ai toujours dit que
l'amour tait le premier et le dernier mot de la vie. Avoir  son bras
une femme, si je l'aime et si elle m'aime, c'est avoir le souverain
bien. Nous habiterons Parisis et nous serons heureux.

Ces derniers mots, quoique bien naturellement et bien tendrement dits,
ramenrent Violette  la raison. Elle ne put s'empcher de penser
que si Octave et parl  Genevive, il ne lui et pas dit: Nous
habiterons Parisis et nous serons heureux. Elle traduisit ainsi ces
mots: Nous serons heureux  Parisis, mais nous ne serions pas heureux
ailleurs, parce que Paris rpudierait un pareil bonheur.--Non!
dit-elle, on n'est heureux nulle part avec Violette, parce que
Violette, au lieu d'apporter sa part de bonheur, n'apporterait que
les larmes du repentir.--Pourquoi le repentir? Quel est ton crime?
Maintenant que je te connais, je sais que tout cela n'tait qu'un jeu
cruel pour me punir. J'ai mrit d'en souffrir, j'en ai souffert, mais
j'ai oubli.

Octave avait reprit la tte de Violette sur son coeur. Elle n'eut
pas le courage de relever la tte. Pendant cinq minutes encore, elle
continua ce doux rve d'tre aime. Et pourtant, murmura-t-elle, si
je voulais tre heureuse!

Pauvre fille! elle ne savait pas que la volont qui brave tous les
obstacles s'arrte frappe de mort devant ce chteau de cartes qui
s'appelle le bonheur.




XI

UN AUTRE BOUQUET MORTEL


On sonna  la grille du chteau. Violette eut le pressentiment que
c'tait une mauvaise nouvelle, sans doute parce que ce coup de
sonnette l'arrachait  son rve.

Deux minutes aprs, le valet de chambre entrait, portant d'une main
un majestueux bouquet et de l'autre une lettre sur un plat d'argent.
Pour moi? demanda Violette. Cela me vient sans doute de Mlle de la
Chastaigneraye.--Peut-tre, dit Octave; mais avant d'en tre bien
sre, ne vous avisez pas de respirer le bouquet; j'ai toujours peur
des roses de Tonnerre.

Violette donna l'ordre au valet de chambre d'allumer les bougies.

Pendant que le duc de Parisis regardait le bouquet avec dfiance,--un
magnifique bouquet compos de fleurs symboliques,--Violette tournait
la lettre dans ses mains, tout en disant: Ce n'est pas l'criture de
Genevive!

Elle passa la lettre  Octave. Je ne veux ni de la lettre ni du
bouquet.

Elle allait sonner, mais Octave la retint. Attendez donc; nous ne
sommes pas  Paris, n'allez pas dsoler quelque bonne voisine de
campagne ou quelque coeur reconnaissant, car je sais que vous avez
fait beaucoup de bien dans le pays.--Mais il y a des armoiries sur le
cachet.--C'est que ce petit coin de la France est bien habit.

Violette obit. Si vous n'tiez pas l, je vous jure que je ne
lirais pas cette lettre. Elle lut rapidement les premiers mots et la
signature. Voyez plutt! dit-elle en plissant.

Elle jeta la lettre  Octave, qui la ramassa en jetant le bouquet.

Il lut ce joli compliment:

    Ma chre Violette de Parme et de Plaisance,

    Jugez de ma bonne fortune! J'achte un chteau qui fait l'oeil au
    chteau de Pernan, et voil que vous habitez le chteau de Pernan.
    Moi qui avais peur de m'ennuyer! Avec une voisine comme vous, je
    vais devenir tout  fait Bourguignon. Je vous envoie un bouquet
    cueilli par moi-mme, c'est le dessus du panier. Si vous
    connaissez le langage des fleurs, vous jugerez de mon loquence.
    Quand voulez-vous souper ensemble? car enfin, il faut bien que je
    vous rende, entre onze heures et minuit, un de ces festins que
    vous nous donniez, au prince et  ses amis, avec toutes les grces
    d'une femme qui sait bien vivre.

    Je vous baise le pied et la main.

    Marquis D'HARCIGNIES.

Octave contint sa fureur. Violette! dit-il gravement, chaque mot de
cette lettre rentrera avec mon pe dans le corps de ce faquin.
Je garde la lettre. Demain,  huit heures, le marquis n'en crira
plus--de la mme main--ou, s'il en crit encore, ce ne sera pas 
vous. Pas un mot de ceci.

En ce moment, le valet de chambre entra pour dire que le messager du
marquis attendait la rponse. La rponse! dit Parisis en contenant
 grand'peine sa colre, le duc de Parisis la donnera lui-mme au
marquis avant une heure.

Le domestique sortit sans bien comprendre. Vous voyez bien, Octave,
dit tristement Violette, que tout est fini pour moi! Je remercie Dieu
de m'avoir rouvert pendant quelques minutes cette porte du paradis
o je vous ai retrouv, mais c'est mon dernier moment. D'ailleurs,
croyez-le bien, une fois hors de cette ivresse, je serais revenue  ma
pense de tous les instants: il faut que vous pousiez Genevive.--Il
faut que je vous venge, voil toute ma pense. On m'a dit que le
prince tait chez le marquis, il lui servira de tmoin, j'imagine.
Je veux que le prince dise tout haut la vrit, devant le marquis et
devant mes tmoins; il faut qu'il jure qu'il n'a pas t votre amant.

Mme d'Antraygues et Hyacinthe survinrent alors. Violette pria sa jeune
amie de se mettre au piano. Oh! le beau bouquet! s'cria la comtesse
en se penchant pour ramasser les fleurs symboliques du marquis
d'Harcignies.--Chut! dit Octave en donnant un coup de pied dans
le bouquet, ce sont des fleurs empoisonnes.--Des fleurs
empoisonnes!--Oui, dit Violette. Vous vous rappelez le bouquet de
roses-th qui a failli tuer Genevive? Eh bien! il y avait moins
de poison dans ces fleurs-l que dans celles que vous voyez sur ce
tapis.

Mlle Hyacinthe, heureuse de sa promenade avec Alice, faisait retentir
le piano des airs les plus vifs d'Offenbach, ce maestro de l'imprvu
qui traduit quelquefois en franais l'esprit railleur de Henri Heine.

Quand Octave rentra  Parisis, il dit  Monjoyeux et  d'Aspremont
qu'il lui fallait un duel pour le lendemain  huit heures. Il raconta
l'histoire du bouquet symbolique. D'Aspremont et Monjoyeux allrent
vers minuit chez le marquis pour lui infliger une lettre d'excuses.
Mais M. d'Harcignies, aprs avoir pris la plume, la jeta en disant:
J'aime mieux me battre.

Le lendemain,  huit heures, comme Octave l'avait dit, le marquis
d'Harcignies payait cruellement ses impertinences bien naturelles.
Mais en ce monde, il y a toujours quelqu'un qui paye la dette des
autres. Octave croyant frapper  la main, frappa au coeur.

Le prince Rio prit son ami dans ses bras et dit avec amertume qu'il
n'y avait pourtant pas de quoi tuer un si galant homme.

Octave se redressa furieux! J'allais oublier! dit-il au prince. Je
vous somme de dire ici la vrit; vous allez la dire devant ce sang
rpandu: Mlle de Pernan, ma cousine, celle qu'on appelait Violette
dans ses jours de comdie, n'a pas t votre matresse!

Le prince tait un galant homme comme le marquis: il s'offensa de
cette sommation. Monsieur! je ne reois de sommations que des
huissiers, et encore les huissiers s'arrtent  ma porte. Voil
pourquoi je ne vous rpondrai pas. En disant ces mots, le prince
prit l'pe du marquis dj toute tache de son sang.--Eh bien! dit
Parisis, puisque vous avez une pe, je suis plus absolu. Je ne
quitterai le terrain que si vous dites tout haut la vrit. Mais vous
commencerez par retirer vos paroles de tout  l'heure: _Il n'y a pas
de quoi_.--Et d'abord, dit d'Aspremont, je constate que le prince n'a
plus qu'un tmoin et que vous ne pouvez pas vous battre.

Monjoyeux prit la parole: M. de Parisis n'a que faire de deux
tmoins. S'il faut deux tmoins au prince, me voil! Le prince est
trop bon prince pour me rpudier  cause de ma naissance: mon pre
tait chiffonnier, mais il a vcu en homme libre, c'est un titre de
noblesse. Et d'ailleurs, si nous ne sortons pas tous de la salle des
Croisades, nous sortons tous de l'arche de No.--Vous avez raison,
monsieur, dit le prince. Soyez tout  la fois le tmoin de M. de
Parisis et le mien.

Monjoyeux s'entendit sur le duel avec les deux autres tmoins.

Au moment de se mettre en garde, le prince dit ceci d'une voix bien
accentue: Mon ide bien arrte tait de ne rpondre  M. de Parisis
qu'aprs un coup d'pe; mais il possde si bien le coup du coeur,
qu'il pourrait bien me couper la parole. Je ne ferai donc pas de
faons pour dire que je n'ai pas t l'amant de Mlle Violette de
Parme. Maintenant, tuer un homme parce qu'il a mal parl  une femme,
je dirai toujours qu'il n'y a pas de quoi.--Eh bien! dit Parisis en
jetant son pe, c'est assez comme cela. Je ne suis pas venu ici pour
venger la femme, mais pour venger une femme. Gavarni a dit: On ne se
bat pas  cause d'une femme, on se bat d'abord contre quelqu'un et
pour soi ensuite. Gavarni a tort contre moi: je n'ai pas voulu me
battre contre quelqu'un ni pour moi, je me suis battu  cause d'une
femme.

On se quitta tristement, mais sans rancune. Octave exprima ses regrets
avec une vraie noblesse de coeur. Il avait voulu blesser, il n'avait
pas voulu tuer.

La mort du marquis d'Harcignies ne rconforta pas Violette, non plus
que la dclaration du prince.

Quand l'opinion publique a frapp une femme, cette femme, ft-elle une
sainte, n'en revient jamais, parce qu'il n'y a pas de mdecin pour
cette mortelle blessure.




XII

O TAIT ALLE VIOLETTE


La mort du marquis d'Harcignies fit un grand tapage et rveilla toutes
les curiosits  peine assoupies qui rouvraient les yeux sur Violette.
Ce fut donc un nouveau chagrin pour elle. Toutefois, comme Parisis
venait de dire hautement qu'il ne fallait pas mal parler d'elle,
peut-tre se ft-elle remis de ce duel bruyant qui troublait sa
solitude.

Mais la pauvre fille devait tre poursuivie  outrance par les
souvenirs vivants de sa vie de courtisane platonique.

Quelques semaines  peine s'taient passes, la comtesse d'Antraygues,
revenue  Paris, lui crivait de braves lettres pour l'affermir dans
sa retraite, lui demandant pour un temps prochain un petit pavillon
du chteau. Mlle Hyacinthe tait toujours l avec ses consolations,
sympathique  ses douleurs, sympathique  ses esprances, tout en
niant les peines de coeur par ce charmant sourire de celles qui n'ont
pas aim.

Voil qu'un matin le bruit se rpand que Pernan possde un jeune
mdecin. Jusque-l il fallait courir  deux lieues quand on avait une
migraine. C'est toujours une figure de plus, dit Hyacinthe.--Oui, dit
Violette, mais si je tombe malade, vous savez que je ne veux pas voir
la figure d'un mdecin.

Ce jour-l les deux jeunes filles, fort occupes  faire des confitures
de fraises, ne parlrent plus du nouveau venu, mais on leur annona
vers trois heures que le docteur Pierrefitte demandait  tre reu par
Mlle de Pernan. Pierrefitte, dit Violette.

Elle ressentit un coup au coeur. Ce nom lui rappelait un jeune homme
qui avait soup un soir avec elle dans une folle compagnie du caf
Anglais. C'tait un de ces tudiants amoureux de la vie--parce qu'ils
voient la mort de prs--qui passent tous les soirs la Seine pour
prendre leur part du mouvement sur les boulevards, dans les cafs  la
mode, aux concerts des Champs-lyses, aux ftes de nuit de Mabille et
aux soupers de la Maison d'Or, quand ils ont quelques louis de reste.

C'tait peut-tre parce que M. Pierrefitte avait trop soup qu'il
venait se faire mdecin de campagne dans son pays.

Violette avait retenu ce nom de Pierrefitte, parce que la verve de
l'tudiant amusait tout le monde. Elle ne doutait pas que ce ne ft
le mme Pierrefitte. Rpondez que je ne puis recevoir, dit-elle au
valet de chambre.

C'tait bien dommage pour Pierrefitte, car il l'et trouve plus
adorable que jamais dans la grande cuisine du chteau, les bras nus,
les mains rougies par les fraises. Mais Pierrefitte, qui aimait trop 
gouailler, n'aurait pas eu le bon got de ne pas la reconnatre. Il se
ft sans doute avis d'voquer les images de Paris. Violette dcida
qu'elle ne le verrait jamais.

Le lendemain il se prsenta encore, puis le surlendemain, puis tous
les jours de la semaine. On avait beau lui dire que madame ne voulait
pas recevoir, il insistait en disant qu'il voulait tre reu.

Que pouvait faire une femme contre cette tyrannie? Ah! dit Violette,
si Octave tait l! Mais Octave ne pouvait pas toujours tre l pour
effacer un  un tous les tmoins des folies de Violette. Ma chre
Hyacinthe, dit-elle  son amie, je vois bien que tout est fini pour
moi. J'avais jur de ne plus remettre les pieds  Paris, je me croyais
oublie dans cette solitude; mais chaque fois que l'esprance renat
dans mon coeur, une main brutale coupe la fleur et vient l'arracher.
Et mon coeur saigne. Et je meurs de chagrin. Ne m'en veuillez pas si
un jour vous ne me voyez plus.

Hyacinthe embrassa Violette et voulut encore une fois la raviver  sa
gaiet, mais elle commena  dsesprer d'elle. Vainement elle jouait
ses airs les plus chers, vainement elle l'entranait  ses promenades
les plus aimes, Violette devenait trangre  tout, mme  l'amiti
de cette belle et bonne crature que Dieu avait mise sur son chemin
comme un ange gardien visible. Si vous aviez un grand chagrin, quelle
mort choisiriez-vous? demanda un jour Violette  son amie.--Voil
une question! s'cria Hyacinthe. Si j'avais un grand chagrin, je
pleurerais beaucoup et je me consolerais, parce que Dieu console tous
les coeurs de bonne volont.

Violette, toute  ses ides, n'coutait pas ces bonnes paroles, Moi,
dit-elle, je me suis tir un coup de revolver, la mort n'a pas voulu
de moi. Dans ma prison, j'ai t trois jours sans manger; mais, de
tous les courages, le plus grand, c'est de mourir de faim. Vingt fois
j'ai appuy le poignard contre mon sein, le poignard m'est toujours
tomb des mains. J'ai l'effroi de l'acier et du sang. J'ai une pudeur
rebelle qui me dfend de me jeter  l'eau, parce que je serais
dshabille par les premiers venus. Ah! si on pouvait s'enterrer
soi-mme!--Vous m'pouvantez! dit Hyacinthe, vous m'pouvantez dans
cette tude que vous avez faite de la mort. Moi, je ne comprends
qu'une manire de se tuer, c'est de se jeter par la fentre dans un
moment de dsespoir, quand on n'est plus matresse de soi.--Il y a
aussi le poison, dit Violette, mais je ne veux pas m'empoisonner.

Elle avait pens  sa mre. Elle devint silencieuse; Heureusement,
dit Hyacinthe, que Dieu vous tient par la main et vous empchera de
faire des folies.

Violette donna doucement sa main  Hyacinthe. Et pourtant, lui
dit-elle, songez que si je n'tais plus l, Octave pouserait
Genevive. Je suis malheureuse et j'empche le bonheur de ceux que
j'aime le plus.

Le soir, vers onze heures, pendant que Mlle Hyacinthe dormait
profondment, Violette quitta le chteau de Pernan et n'y reparut
jamais.

Voici le petit mot qu'elle avait laiss pour son amie:

    Adieu, je ne vous reverrai plus. Mariez-vous et acceptez en
    souvenir de moi la bague que vous trouviez jolie et que j'aurais
    d vous donner dj. Acceptez aussi cent mille francs de dot que
    vous remettra mon notaire le jour de votre mariage. Jusque-l,
    vivez avec Mlle de La Chastaigneraye.

    C'est beau la vertu! Je viens de vous voir dormir, moi je n'aurai
    plus ce sommeil-l que dans la mort. Et encore, je n'aurai pas vos
    rves! Adieu encore, je vous embrasse.

    VIOLETTE.

O tait alle Violette? Il fut impossible  Mlle Hyacinthe comme 
Mlle de La Chastaigneraie de suivre sa trace. On envoya un tlgramme
 Octave, qui remua vainement tout Paris.

Ce fut un vrai dsespoir pour lui comme pour Genevive et Hyacinthe.
C'est moi qui aurais d partir la premire! dit Mlle de La
Chastaigneraye.

Mais la marquise de Fontaneilles, tout en lui prparant un pavillon
 l'Abbaye-au-Bois, lui avait dit de l'attendre  Champauvert. Elle
voulait gagner du temps, esprant toujours la dcider  pouser
Octave, ne doutant point que don Juan de Parisis ne ft heureux de
faire une fin qui serait encore pour lui un commencement.




XIII

LE TROISIME LARRON


Il y a en France, depuis que les femmes sont toutes blondes, deux
rcoltes srieuses: la moisson des bls et la moisson des chevelures.

Il n'y a donc plus que des blondes. C'est comme  Venise dans le
sicle d'or, c'est comme  Versailles dans le sicle de Louis XIV. Non
seulement sous le Roi-Soleil toutes les La Vallires taient blondes,
mais les hommes ne voulaient plus que des perruques blondes. Voyez le
duc de Lauzun, un blond, le comte de Guiche, un blond--blondasse, dit
Saint-Simon;--Henriette d'Angleterre tait blonde, blonde tait Mlle
de La Vallire, trs blonde Mme de Montespan, presque rousse Mlle de
Fontanges.

Le duc de Parisis, qui et aim les blondes  la cour de Louis XIV,
comme dans le Dcamron de Giorgone, comme dans les festins de Paul
Vronse, aimait aussi les blondes du temps prsent. Mais on a dj vu
que ce n'tait pas un homme exclusif; il ne faisait pas un crime 
une belle femme d'tre brune, il aimait aussi les chtaines et ne
ddaignait pas les Vnus aux carottes.

Mais on peut dire qu'il marchait surtout dans le cortge des blondes.

Mais pour lui la vraie blonde tait Mlle de La Chastaigneraye. Sa
luxuriante chevelure, contenue dans ses ondulations par une main
pudique, car elle seule touchait  ses cheveux, avait la nuance la
plus douce aux yeux: c'tait le vrai blond  son premier coup de
soleil, le blond d've avant le paradis perdu.

Quoique Parisis ft beau et spirituel, il tait toujours
l'irrsistible Parisis. Les femmes n'ont pas toutes le sentiment de la
beaut virile et n'aiment pas souvent l'homme qui les domine trop
par l'esprit. Mais Parisis semblait fait pour montrer aux poupes
l'amoureux de l'idal nouveau. Plus de faux sentimentalisme, plus de
sonnets  la lune, plus d'aspirations vers les toiles: l'homme et la
femme dans l'amour. N'est-ce pas tout un monde? A quoi bon se perdre
 l'horizon, sur les rivages platoniques, quand on a sous la main la
posie visible.

Aspasie dit un jour  Platon, qui l'avait promene dans tous les
sentiers perdus du sentimentalisme: Que de chemin nous avons
fait!--Pour arriver o? demanda Platon.--Au commencement, rpondit
la courtisane.

Que de temps perdu! dira celui qui aime les chemins de traverse.
Celui-l prend tout ce qu'il trouve sous sa main. Ne perd pas qui
veut son temps, rpondra celui qui voyage pour n'arriver point.
Celui-ci fait le tour du monde sans mettre pied  terre. Il arrive
devant Naples.--Voir Naples et mourir!--Et il n'entre pas dans la
ville. Platon draisonne, car l'amour est une ivresse; or, comment
s'enivrer sans mordre  la grappe?

Les platoniciens disent qu'Hercule, aux pieds d'Omphale, n'coutait
que les battements de son coeur. Mais quand Hercule filait le parfait
amour aux pieds d'Omphale, c'tait aprs avoir accompli ses douze
travaux.

Octave ne filait pas aux pieds d'Omphale, et pourtant, chez une
comtesse blonde,--paroisse Saint-Thomas-d'Aquin,--il avait t retenu
trois jours devant sa tapisserie. Elle filait une blanche colombe pour
un coussin: il filait le parfait amour. Le quatrime jour, la colombe
fut immole.

Le grand art de Parisis tait d'arriver  temps. Henry de Pne a parl
comme La Bruyre quand il a dit: Le plus souvent, ce que la femme
aime, ce n'est pas l'amant, c'est l'amour. Parisis le savait bien, il
ne parlait jamais de lui.

Cette histoire de la comtesse blonde fit quelque bruit l'an pass--rive
gauche et rive droite.

Le Cours-la-Reine est une promenade dchue. On y trouve quelques jolis
htels; mais comme les arbres y sont encore fort beaux, on aime mieux
les arbres des Champs-lyses, qui ne donnent pas d'ombre.

Une aprs-midi, vers deux heures et demie, le duc d'Ayguesvives, un
ministre tranger qui reprsente fort spirituellement une rpublique
idale, fumait sous les arbres du Cours-la-Reine avec un de ses amis,
pareillement ministre tranger, surnomm Nyvapas.

Je suis tent de croire que ces deux diplomates ne changeaient rien
alors  la gographie du monde; peut-tre faisaient-ils l'histoire du
Cours-la-Reine. Sans doute, ils ne sortaient pas de leur sujet; mais
d'o vient que pendant qu'ils parlaient si bien, une jeune dame
passait sous les arbres, blonde comme les gerbes,--en robe de
taffetas violet, garnie de valenciennes, ceinture flottante, noue 
contresens, sans doute pour qu'on la puisse dnouer sans qu'on
s'en aperoive, cache-peigne de roses mousseuses, sur une coiffure
rvolutionnaire, gants ris perle.

Voil la femme,--je me trompe,--voil la mode.

La femme n'tait pas voile; mais elle jouait si bien de l'ventail
avec son ombrelle, qu'on ne pouvait pas voir sa figure. C'tait bien
dommage, car c'tait une femme fort agrable, sinon fort jolie. Un
menton trop accus, mais une bouche charmante. Et des dents! Octave de
Parisis lui trouvait les plus beaux yeux du monde; par malheur pour
moi, elle ne me regardait pas avec ces yeux-l, aussi je me contente
de dire qu'elle avait des yeux temprs--dix degrs au-dessus de
zro.--Sans doute Octave de Parisis faisait monter le thermomtre  la
chaleur des tropiques.

D'o venait cette frache crature? J'en suis bien fch pour
le faubourg Saint-Germain, mais elle ne venait pas du faubourg
Saint-Antoine. Savez-vous pour qui, dit un des deux ministres, cette
femme qui est descendue de voiture avenue d'Antin s'gare sous ces
arbres?--La belle question! C'est pour vous.--Non, je crois que c'est
pour vous. Vous la connaissez bien? C'est Mme de ----.--Elle savait
donc que vous veniez ici?--Non! Je l'ai rencontre tout  l'heure en
voiture.

La dame regardait  la drobe les deux amis et paraissait inquite.
Elle s'loigna un peu. Avait-elle peur d'tre reconnue? Se promenait-
elle pour l'un d'eux? Alors, pourquoi l'autre restait-il l?

Le duc d'Aiguesvives se rappela que la veille il avait t fort
brillant au concert des Champs-lyses, dans le groupe de la dame. Il
avait raill avec tout l'esprit de Lauzun les femmes embguines dans
leur vertu, les comparant  ces respectables intrieurs de chteaux
gothiques o les araignes font la toile de Pnlope.

Il ne lui parut pas douteux que la dame ne vnt pour lui. Mais l'autre
ministre tranger tait un fat qui s'imaginait toujours qu'un homme du
Sud avait pour lui toutes les blondes. Tout bien considr, dit-il,
elle est l pour moi.

Mais le duc d'Aiguesvives ne fut pas convaincu. Non, mon cher, c'est
pour moi qu'elle est venue, et vous tes trop galant homme pour ne pas
me dire adieu.--Je vous dis que je l'ai vue en voiture, elle m'a souri
adorablement. Je vois bien qu'elle veut me parler.--loignez-vous par
l'avenue Montaigne; ds que vous ne serez plus l, je rponds qu'elle
viendra droit  moi.--Mais c'est une tyrannie!--Vous avez des
illusions, mon cher; moi, je n'en ai pas.--Pile ou face  qui s'en
ira?--Eh bien! jetons en l'air un louis.--Face! s'cria le duc
d'Ayguesvives.

Ds que le louis fut  terre, les diplomates se baissrent tous les
deux.

Or, pendant qu'ils gagnaient ou perdaient ainsi Mme de ----, le duc de
Parisis tait arriv sur le champ de bataille et avait offert son bras
 la jeune femme. Eh bien! dit le duc d'Ayguesvives, il parat que
c'est le duc de Parisis qui a gagn?




XIV

LA FEMME DE NEIGE


C'est du Nord que nous viennent aujourd'hui les femmes romanesques.
Combien d'histoires invraisemblables, depuis vingt ans, la destine
s'est complu  crire de sa plume d'or ou de fer, qui avaient pour
hrones des Danoises, des Norvgiennes, des Russes ou des Polonaises!
Ce ne sont pas toujours des anges de beaut, mais enfin ce sont des
femmes: plus d'une d'entre elles, d'ailleurs, a sa beaut originale.
Celles qui ne sont pas jolies ont encore une saveur de terroir, je ne
sais quoi qui rappelle la perce-neige. Le soleil ne produit que des
merveilles, tout ce qu'il touche devient or, mais les femmes dores
n'ont plus ce charme pntrant, cette douceur fuyante, cette
morbidesse corrgienne des femmes qui ont hant la neige.

Octave rencontra un soir au concert des Champs-lyses une jeune
femme, grande et blanche, un peu penche par la rverie, qui se
promenait seule. Tout le monde la remarquait et jasait sur elle. Les
hommes du contrle avaient chuchot en la voyant passer, mais ils
n'avaient os lui dire de rebrousser chemin, sous prtexte qu'elle
n'avait point de cavalier ou de suivante. Sa fiert native leur
imposait silence.

M. de Parisis tait dans un groupe de jeunes femmes railleuses du beau
monde, qui se vengent le plus souvent par l'intemprance de la langue
des temprances du coeur. On se moquait beaucoup de la jeune femme
grande et blanche. C'est le roseau pensant de Pascal, dit une femme
savante.--C'est une femme qui nous vient des pays brumeux, voil
pourquoi elle s'est habille d'un fourreau de parapluie.--Blanche
comme le marbre, une vraie figure  mettre sur un tombeau.--Quand on
pense qu'elle vient ici pour chercher un homme, mais ses yeux sont
deux lanternes sourdes.--Si Debureau tait ici enfarin, ce serait
bien son homme.--Son homme! dit Octave en se levant, ce sera moi.

On partit d'un clat de rire. Vous! vous faites donc vigile et jene
maintenant.--Non! mais il y a si longtemps que je fais le mardi gras
avec des Parisiennes dont je sais le refrain, que je suis curieux
d'entendre une autre chanson.

Et il alla bravement  rencontre de l'inconnue. M. de Parisis tait de
ceux qui savent si bien la langue de l'esprit humain, qu'il ne disait
jamais une btise. Aussi nul ne savait mieux aborder une femme
inabordable. La plupart se brisent aux rcifs ou se font mitrailler
par l'ennemi; mais il arborait si  propos son drapeau, et montrait
des manoeuvres si savantes qu'il n'chouait jamais.

Il rencontra l'trangre. Madame, permettez-moi de vous offrir mon
bras.

La jeune femme s'arrta avec surprise et voulut passer outre sans
rpondre; mais en voyant le grand air de M. de Parisis, elle lui dit
en adoucissant sa colre subite: Monsieur, je n'ai pas l'honneur de
vous connatre.--Et moi, madame, dit Octave avec un gai sourire qui
montrait jusqu' son coeur, c'est prcisment parce que je n'ai pas
l'honneur de vous connatre que je vous offre mon bras.

La jeune femme obit involontairement, subjugue par la volont
d'Octave. Je ne comprends pas bien, dit-elle; vous voyez que je suis
trangre! je croyais savoir le franais, mais vous avez  Paris de si
tranges faons de traduire les choses, que je ne suis pas familire 
votre grammaire.--Vous ne sauriez que quatre mots de franais que je
vous comprendrais. Il y a la langue des esprits suprieurs qui se
parle par les yeux, par le sourire, par la raillerie, par toutes les
volutions, par toutes les loquences de l'me; cette langue-l, vous
la savez mieux que moi, parce que vous tes une femme et parce que
vous tes trangre.--Parce que je suis une femme, peut-tre; mais
pourquoi parce que je suis une trangre?--Ne confondons point. Il y a
des trangres qui restent chez elles, tant pis pour celles-l; mais
il y a des trangres qui restent  Paris, ce sont nos matres, j'ai
failli dire nos matresses.--Vous voyez que vous-mme vous n'tes pas
sr de bien parler.--En un mot, la femme du Nord ou du Midi, la femme
du Nord surtout, qui ose s'aventurer  Paris, n'y vient que parce
qu'elle est sre d'elle-mme, sre de sa force, sre de son esprit,
sre de sa domination. Voil pourquoi vous tes venue  Paris, madame,
voil pourquoi vous comprenez.--En vrit, monsieur, le serpent ne
sifflait pas de plus jolis airs  ve. Je m'appelle ve, mais je ne
suis pas du Paradis. On me nomme la Femme de Neige: je ne veux pas
voir le soleil. Adieu, monsieur. Maintenant que nous nous connaissons,
adieu.

Mme ve dgagea lestement son bras et s'inclina vivement avec une
imperceptible moquerie. C'tait tout juste au moment o Octave passait
devant le groupe d'o il s'tait dtach pour aller  l'abordage. Il
ne voulait pas chouer, surtout devant de pareilles spectatrices. Sans
s'mouvoir le moins du monde, il prit doucement et fermement l'autre
bras de Mme ve. Ce n'est pas tout, lui dit-il, j'ai commenc une
phrase, permettez-moi de l'achever.--J'ai peur que votre phrase ne
soit comme ma robe  queue, une priode  perte de vue. C'est gal, je
vous coute; nous allons nous compromettre tous les deux, mais enfin,
comme je n'ai peur que de moi-mme, parlez.

Et il parla. Et il parla si bien, et il parla si mal, qu'au second
tour la Femme de Neige tait conquise; c'tait la premire fois qu'une
langue dore rsonnait jusqu' son coeur.

M. de Parisis avait le grand art de verser le sentiment au bord de la
coupe. Sa raillerie mme le servait, il se moquait de tout, hormis du
coeur; il jouait la comdie de l'amour en comdien convaincu. Et que
de force dans son jeu! Je ne parle pas seulement des loquences de
l'esprit, mais de celles du regard et de la voix, mais de celles de
la main. A tout propos, pour convaincre une femme, il lui prenait
la main, et avec tant de douceur et tant de magntisme, qu'il
communiquait comme par magie son me et son amour. Je dois dire que
sa main, d'un admirable dessin, tait tout  la fois fine et forte.
C'tait la main de Lonard de Vinci qui brisait un fer  cheval,
qui soulevait une femme comme une plume au vent et qui dnouait une
chevelure pour s'y garer avec la lgret d'un enfant.

Au troisime tour, Octave vint s'asseoir avec elle en face du groupe
o on commenait  ne plus douter de son triomphe. Vous tiez tout
 l'heure avec ces dames, dit la jeune femme; que vont-elles
dire?--Beaucoup de mal de vous et de moi. Aussi demain, le sort en est
jet, vous serez clbre  Paris; aprs demain, tout le monde voudra
vous connatre; dans huit jours, chacun se racontera une histoire qui
ne sera pas vraie.--Que voil une jolie perspective!--Soyez de bonne
foi, vous n'tes pas venue  Paris pour autre chose. tre le roman,
la chronique, l'hrone, la lionne, ne ft-ce que pendant une heure,
c'est avoir sa part de royaut. Or, qu'est-ce que la vie sans cela?--A
votre point de vue, dans l'horizon parisien, ce qui prouve que
vous n'entendez rien aux choses de coeur.--Moi! se rcria Octave;
voulez-vous partir pour Christiania? J'irai avec vous m'exiler dans le
bonheur au fond d'une villa rustique, sous les trembles argents,
foulant du pied l'herbe vierge ou la neige immacule.

Mme ve tait--naturellement--une femme romanesque qui aimait tout,
qui fuyait tout, qui courait  tout; une de ces mes inquites qui ont
soif de l'idal, qui se brisent au rel; tantt amoureuses du bruit,
tantt prises du silence; tantt curieuses et soulevant leur masque,
tantt replies sur elles-mmes et pleurant jusqu'aux pchs qu'elles
n'ont pas commis.

La femme de Neige comprit que M. de Parisis avait, comme elle, une
imagination ardente et courant  tous les horizons, emportant en
croupe l'illusion et le dsenchantement tout  la fois. Ce qu'elle
cherchait sans l'avouer, c'tait moins un homme pour aimer son corps
que pour promener son me dans tous les labyrinthes de la passion.
Cette ve tait curieuse comme ve.

On jouait la marche du _Tannhauser_. Aimez-vous la musique allemande?
demanda-t-elle  Octave.--Oui, rpondit-il, j'aime la musique de
l'avenir comme la musique du pass; j'aime la musique franaise comme
la musique italienne. D'ailleurs, la musique, comme l'amour, n'a pas
de patrie. Comment voulez-vous marquer des frontires  l'oiseau qui
vole et au vent qui passe? Qui m'et dit que ce soir  dix heures
je serais violemment et perdument amoureux d'une Norvgienne?
--perdument, violemment, ces deux adverbes-l font admirablement,
dirait une Franaise.--Oui, madame, ne riez pas. Et remarquez bien
qu'un amour qui clate comme aujourd'hui sur les airs de Verdi, de
Wagner et de Gounod, ne peut pas mourir demain. Tant que ces airs-l
chanteront dans mon me ou autour de moi, je vous aimerai. Par exemple,
cette valse de _Faust_ que nous entendons l, qu'on vient de commencer,
c'est la premire fois que je la trouve si belle, parce qu'elle traduit
soudainement toutes les motions de mon coeur. Je sens que Marguerite
est l et qu'elle me fait monter au septime ciel par les spirales
inoues des architectures ariennes.

Octave pensait bien  Mlle de La Chastaigneraye,  sa chre Marguerite
du bal de l'ambassade. Vous parlez comme un pome, dit la jeune
femme, il n'y manque que la rime et la raison.

Octave prit ve au mot. Oui, me voil devenu aussi sublime et aussi
bte que M. de Lamartine ou M. Victor Hugo. Que voulez-vous, on n'est
pas parfait. Ce que c'est que d'tre amoureux!

ve regarda en silence le duc de Parisis. Il tait amoureux, puisqu'il
tait toujours amoureux. Si ce n'tait pas d'elle, c'tait d'une
autre; mais elle prit pour elle toute la vivante expression qui
clatait dans ses yeux. Eh bien! lui dit-elle, vous tes un esprit
suprieur. Ce n'est pas avec vous se perdre dans les infiniment petits
de la passion. Prenons donc le chemin de traverse, seulement je
vous avertis que je vais vous surprendre, car j'irai plus vite que
vous.--Non, dit Octave en souriant, votre chemin ne sera pas plus
rapide que le mien; j'arriverai avant vous.--Mais vous ne comprenez
donc pas que j'essayais de jouer la comdie?--Et moi aussi! Mais nous
ferons comme ces amoureux de thtre qui finissent par se prendre au
srieux.

Octave entrana la dame un peu malgr elle, par la force du
coeur,--par la force du poignet.

Les trangres les plus svres sur elles-mmes ne font jamais de
faon  Paris, s'imaginant qu'elles n'ont rien  craindre de leur
conscience.

Cependant, on se demandait au concert pourquoi cette adorable femme
blonde s'tait aventure au bras de Parisis. Tout le monde voulait les
montrer du doigt: mais ils n'taient plus l. O taient-ils?

ve tait monte dans la voiture du duc; ils avaient fait un tour de
Bois; ils taient entrs  l'htel de Parisis.

Sans doute pour admirer les objets d'art--aux flambeaux!

Elle ne s'avouait pas vaincue; mais elle s'abandonnait avec ivresse 
l'imprvu de cette passion soudaine. On sait qu'Octave tait l'homme
du moment, qu'il n'accordait pas de merci, qu'il tait avant tout
l'amoureux de la premire heure. Pygmalion avait embrass la femme de
marbre: Octave de Parisis embrassa la Femme de Neige.

Il reconduisit vers minuit la dame chez elle. Pourquoi tes-vous
triste? lui demanda-t-il.--Pourquoi serais-je gaie? lui rpondit-elle.
On s'en va toujours d'un amour comme d'un feu d'artifice,--avec la
nuit dans l'me.

Elle comprenait bien qu'avec Parisis il n'y avait pas de lendemain.
Adieu, lui dit-elle  la porte de l'htel de Bade, je partirai
demain.--Pourquoi? Elle rpondit en souriant avec amertume. Parce
que j'ai la nostalgie de la neige. Et elle ajouta d'une voix plus
mue: J'ai t fondue au soleil.




XV

PAGES DTACHES DE LA VIE D'OCTAVE


Le duc de Parisis, quoiqu'il aimt profondment Mlle de La
Chastaigneraye, quoiqu'il ne rvt pas de bonheur plus doux que celui
de vivre avec une belle crature qui ne vivrait que pour lui, tait
retenu, lui qui bravait toutes les superstitions, par un vague effroi
de la lgende des Parisis, non pas pour lui, mais pour Genevive.

La question d'argent n'tait plus une question, parce qu'il se
trouvait plus riche que sa cousine. Comme son matre en l'art de
vivre, M. de Morny, Parisis avait encore de l'argent, mme quand il
n'en avait plus. Ce n'tait pas certes un de ces faiseurs d'affaires
qui se jettent comme des tourneaux--ou comme des oiseaux de
proie--dans le grenier d'abondance des familles pour y gaspiller
jusqu'au grain d'or des semailles. Il jouait  la Bourse avec une
grande sret de coup d'oeil. En attendant qu'il ralist son rve
politique,--ambassadeur  Constantinople--il prouvait par l'exemple
qu'il croyait  la dure de l'empire ottoman, puisqu'il jouait sur les
fonds turcs, conduisant la hausse et la baisse comme il conduisait ses
chevaux haut la main.

Ses amis trouvaient cela fort beau. Il leur disait; Pourquoi ne
faites-vous pas tous comme moi? vous supprimeriez la question
d'Orient, puisque vous affirmeriez le crdit ottoman. Il n'y a pas de
meilleur Chassepot que la pice de cent sous. Croyez-moi, le dernier
mot de la politique est celui-ci: L'argent, c'est la paix arme. Tu es
le Girardin du Club, lui dit le prince Rio, tu as une ide par nuit
comme il a une ide par jour!

Donc, si le duc de Parisis ne voyait rien venir du ct des
Cordillres, il remuait toujours  Paris quelques bonnes poignes
d'or. Et on en remuait chez lui. Quand il donnait une fte nocturne,
deux coupes antiques taient pleines d'or dans le salon de jeu, comme
autrefois le duc de Luynes. Ceux qui perdaient allaient puiser  la
source en laissant leur carte. Parisis disait que c'tait de la plus
stricte hospitalit.

S'il me fallait indiquer quelques traits de temprament et de
caractre, j'en trouverais par milliers. On disait de lui, tout en
raillant un peu, comme si la vrit n'tait jamais absolue: Les
muscles d'Hercule cachs sous la beaut d'Antinos. On avait dit
cela aussi de Roger de Beauvoir. Le duc de Parisis avait eu vingt
rencontres, prouv sa force sans parler de son hrosme en Chine.

Un jour qu'il conduisait aux Champs-lyses, il vit un cocher qui
rudoyait une femme; c'tait une jeune Anglaise qui avait pay et
qui ne comprenait rien au pourboire. Le cocher, fort en gueule,
l'assaillait d'pithtes toutes franaises. Il y avait dj une
galerie qui s'amusait du spectacle. Octave avait remis les guides 
son valet de pied et tait descendu par je ne sais quelle fantaisie,
car il n'tait pas n rformateur et croyait qu'il est dangereux de
dranger un grain de sable pour l'harmonie de l'univers. La dame tait
fort jolie. Il ordonna au cocher de la saluer et de lui faire des
excuses; le cocher rpondit par un coup de fouet qui rejaillit sur
l'Anglaise. Octave saisit le cocher sur son sige et le jeta  terre
comme une poigne de sottises. Et l dessus il retourna  ses chevaux.
Mais le cocher s'tait relev furieux pour lui assner un coup de
poing. Cette fois le duc de Parisis s'abandonna  toute sa colre,
frappa le cocher sur la tte et le tua du coup.

Voil de la belle besogne, dit un passant qui connaissait le numro
de longue date.

Octave donna sa carte  un sergent de ville en disant qu'il irait
lui-mme avertir le Prfet de Police. Aprs quoi il remonta sur son
phaton et continua sa promenade sans beaucoup plus d'motion que s'il
et tu un Chinois. Oh! mon Dieu! dit l'Anglaise, j'ai oubli de
donner mon nom  ce gentleman.--Soyez tranquille, dit quelqu'un dans
la foule, je connais M. de Parisis, vous tes trop jolie pour qu'il ne
vous rencontre pas un jour ou l'autre.

Au Rond-Point, Octave se trouva dans un embarras de voitures. Il tenta
vainement de dominer les chevaux, qui prirent le mors aux dents et
furent en quelques secondes emports comme des aigles. En face du
Cirque, le valet de pied fut jet au milieu des promeneurs; Octave fit
alors une manoeuvre que tout le monde admira: il sauta  cheval sur la
Folle, la plus emporte de ses deux btes. La Folle le reconnut et fut
matrise comme par miracle.

Quand Parisis descendait l'avenue de l'Impratrice ou l'avenue des
Champs-Elyses avec la rapidit d'une locomotive, dans la srnit des
dieux de l'Olympe, tout le monde le regardait avec des battements de
coeur. Il jonglait avec ses chevaux comme l'Indien avec ses couteaux.
Il dessinait des mandres imprvus dans les flots d'quipages de
toutes les formes qui criaient sur les deux rives de l'avenue. On se
demandait toujours si ses chevaux avaient pris le mors aux dents.
Les dilettantes parisiens, qui ne pouvaient entrer en lutte, se
consolaient en disant que cela finirait par une catastrophe.

Parisis ne paraissait pas robuste; il tait surtout devenu fort par sa
volont.

Il ne croyait pas  la mdecine, il ne croyait qu' la nature, cette
mre gnreuse qui dfie la mort pour ses enfants, qui les nourrit de
son lait jusque dans les jours de fivre et de dlire.

Il avait un mdecin. Il faut bien avoir un avocat, mme quand on a
pour soi la justice. Un soir qu'il tait malade, son mdecin, qu'il
n'avait pas appel, survint et parut effray. Ah! oui, mon cher
docteur, je crois que cette fois j'en ai pour six semaines: la fivre,
les lvres ples, le diable dans la tte, des jambes de quatre-vingts
ans, en un mot, comme disait Fontenelle, une grande difficult
d'tre.--Bravo! dit le docteur, cette fois vous allez croire  la
mdecine.

M. de Parisis mit son scepticisme sous l'oreiller. Oui, mon cher
docteur, je vous promets mme une consultation. Demain, vous
appellerez Caburus, Ricord et Desmares, total quatre mdecins, quatre
oracles, quatre lumires de la science; vous causerez politique et
vous dciderez que tout va mal dans l'tat, mais que tout va bien chez
moi.--En attendant, dit le mdecin, je vais vous faire une ordonnance,
promettez-moi de la prendre au srieux.--Oui, mon cher docteur,  une
condition: Nous allons boire chacun une bouteille de vin de Champagne.
Vous connaissez mon vin de Champagne?--Exquis, on ne le fait que pour
vous; mais chacun une bouteille! c'est de la folie!--Deux si vous
voulez.

Octave sonna et demanda du vin de Champagne. Vous me promettez d'y
tremper  peine vos lvres? reprit le mdecin.--Je vous promets,
mon cher docteur, de me soumettre  toutes vos mdecines; mais, que
diable! donnez-moi un quart d'heure de grce.

On prsenta les coupes. Octave trempa si bien les lvres dans la
sienne, qu'il la vida huit fois pendant son quart d'heure de grce.
Il avait ses ides. Le docteur n'avait plus les siennes  la quatrime
coupe.

Octave pouvait boire pendant toute une nuit sans se griser; il avait
trop de tte pour se laisser vaincre par le vin. Il ne se grisait
bien qu'en respirant la savoureuse odeur de certaines chevelures, qui
caressaient son front quand ses lvres s'garaient sur le cou.

Deux heures aprs, le mdecin trbuchait dans les vignes de No et
conseillait  Octave de prendre trois fois mdecine. M. de Parisis
versa au docteur trois coupes de plus.

A minuit, Octave entrait au club parfaitement guri; cette petite
dbauche de vin de Champagne avait raviv toutes les forces de la
nature et jet dehors toutes les mauvaises influences.

A minuit, le mdecin rentrait chez lui parfaitement malade. Qu'on
aille chercher un mdecin, dit sa femme.--Non! s'cria-t-il avec
fureur, qu'on aille chercher de Parisis!

Sa femme vit bien qu'il battait la Champagne.

Un des livres familiers  Octave tait les _Dames galantes_ de
Brantme, cet autre sceptique, ce Montaigne des Valois et des
Valoises, qui commence toujours ses histoires par ces mots si
navement railleurs: J'ai cogneu une trs honneste dame. Le clbre
conteur a connu ces trs honntes dames dans le meilleur monde, le
plus souvent  la cour. C'est toujours une haute coquine qui ne serait
pas reue dans le demi-monde d'aujourd'hui. On a dit que ceux qui ne
russissaient pas dans la vie taient ceux-l qui ne jugeaient pas les
hommes aussi btes qu'ils le sont. Octave appliquait ce prcepte aux
femmes, disant que ceux-l qui ne russissaient pas ne croyaient pas
les femmes aussi--ves--qu'elles le sont. Or le seigneur de Brantme
doit rconforter les timides sur ce chapitre, par l'exemple de ces
trs honnestes dames, qui ont d faire baisser le pont-levis de
beaucoup de chteaux forts.

Quand je relis Brantme, je bnis Dieu de m'avoir fait natre dans le
sicle de la vertu. Il n'y a plus aujourd'hui que des rosires.




XVI

LA CHIFFONNIRE


Ces messieurs et ces demoiselles soupaient bruyamment un soir  la
Maison d'Or. L tait Parisis, le duc d'Aiguesvives, Miravault,
Saint-Aymour, d'Aspremont, la Taciturne, Tourne-Sol, Cigarette,
Trente-Six Vertus et Fleur-de-Pche. C'tait l'ternel souper que vous
savez: on touche  tout, on trempe ses lvres dans tous les vins,
on parle contre toutes les lois de la grammaire, on cultive le
nologisme, on est ruisselant d'insensisme.

D'esprit? pas beaucoup: Parisis, en soupant encore, obissait au
dsoeuvrement comme on obit lchement  un mauvais camarade qui vous
domine, qui vous prend le matin, qui vous mne o il lui plat, qui
dispose de vous comme de lui-mme.

Monjoyeux et Lo Rame venaient quelquefois ensemble souper avec ces
dames et ces messieurs. Il faut bien tre de son temps; il y avait
toujours quelque figure nouvelle plus ou moins curieuse  tudier--au
point de vue du marbre, disait Monjoyeux, au point de vue de la
palette, disait Lo Rame.

Ce soir-l, Lo Rame apparut seul sur le seuil de la porte  la
fin du souper. Et Monjoyeux? demanda Parisis.--Je ne l'ai pas vu
aujourd'hui; il m'a dit hier que je le trouverais cette nuit avec
toi.

Tout le monde dit un mot sur Monjoyeux, un mot qui tomba sympathique
de la bouche des hommes, un mot qui tomba amer de la bouche des
femmes.

Toutes avaient la religion de Mme Vnus. Elles contaient son histoire
avec des pleurnicheries sentimentales.

Les femmes ne pardonnaient pas  Monjoyeux d'avoir jou de la femme,
parce qu'elles ne comprenaient pas sa haute satire. Elles ne lui
pardonnaient pas non plus de n'avoir jamais d'argent!

Mlle Fleur-de-Pche prit pourtant sa dfense parmi ces dames. Elle le
trouvait beau; elle avouait qu'il tait bien mal habill; mais elle
l'aimait mieux ainsi qu'elle n'et aim M. Million habill de billets
de banque. On demanda  la Taciturne son opinion; elle rpondit d'un
air convaincu:--_Ni oui ni non_. Et pour tre loquente elle ajouta:
_Question d'argent_.

A cet instant, il se fit dans l'escalier un bruit qui retentit jusque
dans le cabinet privilgi entre tous. C'est M. Monjoyeux qui fait
une farce, dit le garon en apportant des cigares.

Or, voici quelle tait la farce de M. Monjoyeux: il apportait dans
ses bras une malheureuse chiffonnire, jeune encore, mais tue par
la misre, qu'il avait trouve devant la Maison d'Or, tranant son
crochet sans trouver la force de remplir sa hotte.

Toutes les femmes partirent d'un bruyant clat de rire; mais les
hommes ne rirent pas: tous savaient que Monjoyeux tait fils
d'une chiffonnire, tous comprenaient le sentiment de charit qui
l'inspirait. C'est cela, dit Monjoyeux en posant respectueusement la
pauvre femme sur le divan, riez, mesdames! riez encore! riez toujours!
Quoi de plus gai? Une malheureuse crature qui meurt de faim!
Voyez-vous, mesdames, dans les chiffons, qu'ils soient fans comme
chez vous ou qu'ils soient fans comme les chiffonnires, chacun pour
soi, Dieu pour tous. Celle qui n'a pas rempli sa hotte la nuit n'a
plus que l'hpital, et si on ne veut pas d'elle  l'hpital, elle n'a
plus que la rue.

Les femmes ne riaient plus. Et comme les femmes sont extrmes en tout,
celles qui avaient ri le plus haut se mirent  l'oeuvre pour secourir
la chiffonnire. Qu'on apporte une soupe srieuse, dit Monjoyeux, et
non pas la soupe  l'oignon de ces dames.

La chiffonnire regardait tout le monde avec inquitude. Elle tait si
peu habitue  la charit chrtienne, elle avait vcu si loin de
ses semblables, dans ce Paris sceptique o les pauvres n'ont pas
d'amis,--d'amis visibles,--qu'elle ne pouvait croire encore  ce beau
mouvement de Monjoyeux et  cette soudaine sympathie qui souriait
autour d'elle.

On lui apporta une crote au pot, la dernire du pot-au-feu, qu'elle
mangea avec un vif plaisir. Monjoyeux l'avait mise  table, mais elle
se tenait  distance. Allons donc! lui dit-il, nous faisons bien les
choses, nous autres! mettez les coudes sur la table.

C'tait  qui la servirait, parmi les femmes. Mlle Tourne-Sol lui
passa son verre. Non! dit Monjoyeux, elle n'aurait qu' boire tes
penses! Et il donna un verre  la chiffonnire.

C'tait une femme de vingt-cinq ans, dj fltrie par la misre et le
chagrin. Elle veillait la nuit et ne dormait gure le jour. Il y
avait de tout dans cette figure: de la beaut et de la laideur, de
l'intelligence et de l'idiotisme, de la candeur et de la passion.

Peu  peu elle se familiarisa et risqua quelques paroles. Elle raconta
sa vie en trois mots: Fille d'un chiffonnier, souvent battue parce
qu'il tait toujours ivre, mre sans avoir eu d'enfants, parce que sa
mre tait morte lui laissant quatre petites soeurs. Messieurs, dit
Monjoyeux, cette brave crature qui nous fait l'honneur de souper avec
nous, ne vous y trompez pas, c'est la synthse de l'humanit. Comme
l'humanit, elle aspire  la crote au pot, mais c'est l'idal
inaccessible. Adorons l'humanit dans cette femme, que ses haillons
nous soient chers, que ses douleurs viennent jusques  nos mes, que
ses larmes sanctifient  jamais cette table profane.

Monjoyeux, assis  ct de la chiffonnire, se leva et l'embrassa sur
le front avec un sentiment indicible de respect et de fraternit. Au
nom de ma mre, lui dit-il gravement, je vous embrasse.--Votre mre!
pourquoi? lui demanda-t-elle en le regardant avec douceur.--Parce que
je suis du btiment! Ma mre tait chiffonnire; je ne m'en vante pas,
mais je n'en rougis pas. Et se tournant vers Parisis: Mon ami, lui
dit-il, rjouis-toi, non pas parce que je vais te demander une poigne
d'or pour cette femme, mais parce que j'ai trouv un but  ma vie.
Je vais tout  l'heure rentrer dans mon atelier avec amour, je veux
dsormais travailler pour cette femme et ses quatre petites soeurs. Je
suis heureux pour la premire fois, parce que je me sens riche du bien
que je ferai.

Les femmes pleuraient. Monjoyeux se tourna vers Miravault: Miravault,
vous avez des millions et vous tes pauvre; faites comme moi: vous
serez riche.--Voil qui est bien parl, dit Lo Rame en serrant la
main de Monjoyeux.--C'est que je parle comme je pense. Et revenant 
Parisis: Mon cher ami, prte-moi cent sous pour commencer ma fortune.
Je vais, pour point de dpart, prendre un fiacre pour reconduire
cette femme--non pas tout  fait comme tu fais quand tu reconduis ces
dames.

Parisis voulut que Monjoyeux et la chiffonnire prissent sa voiture.
Ce n'est pas tout, dit Tourne-Sol, tu-nous feras une grce, je
suppose que ta charit n'est pas jalouse. Nous allons tous donner de
l'argent  cette pauvre femme.

La moisson fut bonne. Les gens qui s'amusent sont les plus gnreux
envers les gens qui souffrent.

Le lendemain, Parisis alla dire bonjour  Monjoyeux dans son petit
atelier de la rue Germain Pilon. Il le trouva au travail, plus allgre
qu'il ne l'avait vu. Vous avez raison, Monjoyeux, lui dit-il, les
deux grands mots de la vie sont ceux-ci: le Travail et la Charit.
--Oui, dit Monjoyeux; mais vous en oubliez un troisime que vous
croyez connatre, mais que vous ne connatrez bien que quand vous
aurez pous Mlle de La Chastaigneraye.

Monjoyeux ajouta d'un air quelque peu thtral: Le troisime mot de
la vie, c'est l'Amour. Vous ne connaissez que sa soeur, la Volupt.




XVII

L'HOTEL DU PLAISIR, MESDAMES


On se raconta tout bas, un jour dans Paris, une nouvelle quelque
peu trange. Plusieurs grandes dames--de vraies grandes dames,
disait-on,--avaient leurs petites maisons comme les grands seigneurs
du XVIIIe sicle. Qui avait rpandu cette nouvelle  Paris? Trois
amis: le duc d'Ayguesvives, le comte de Harken et Monjoyeux.

Ils se promenaient aux Champs-Elyses; c'tait au retour du Bois, vers
six heures; ils reconnurent une femme trs  la mode qui parlait  son
valet de pied,  l'angle de la rue du Bel-Respiro. Elle lui indiquait
la rue Lord Byron. Le cocher qui avait compris, tourna par la rue du
Bel Respiro et conduisit la dame au numro 12 de la rue Lord Byron.
Elle sauta lgrement sur le trottoir, franchit la grille, contourna
le jardin et monta le perron avec la lgret d'une biche, avec la
fiert d'une conscience sans peur et sans reproche.

Que pouvait-elle bien faire dans cette mystrieuse petite maison toute
blanche, revtue de lierre, btie par l'architecte Azemar, entre un
jardinet et une serre?

Les trois amis avaient suivi la dame de loin, en vrais dsoeuvrs qui
n'ont pas encore faim pour aller dner. A peine le coup s'tait-il
loign, allant au pas comme un coup qui doit revenir bientt, qu'un
second coup arriva au grand trot devant la grille; celui-l savait
son chemin. Une autre dame, pareillement une grande dame, monta le
perron avec la mme lgret, sinon la mme fiert. Que diable
vont-elles faire dans ce petit htel? demanda d'Ayguesvives, qui tait
le plus curieux parce qu'il connaissait mieux les deux dames.

Pas de portier  l'htel, pas me qui vive dans la rue. C'tait
l'heure o toutes les familles trangres qui habitent Beaujon
commenaient un dner srieux qui dure rgulirement une heure et
qui n'est jamais troubl par les journaux du soir comme les dners
parisiens.

Survint une troisime grande dame, toujours dans son coup, toujours
lgre comme l'innocence. C'est une oeuvre de charit, dit
Monjoyeux. Passa un marmiton qui portait une tourte monumentale. Mon
bonhomme, lui demanda Harken, est-ce que tu connais ce pays?--Oui d,
j'y viens tous les jours depuis un mois.--Qui donc habite ce petit
htel:--Il n'est pas habit.--Comment! il n'est pas habit? Mais
il est plein de monde!--Ah! oui; on y passe, mais on n'y
reste pas.--Comment s'appelle-t-il?--Il s'appelle l'Htel du
Plaisir-Mesdames.

Les trois amis se mirent  rire. Pourquoi donc?--Je ne sais pas.
C'est peut-tre qu'il y a l des marchandes de plaisir.

Le gamin avait l'air si fut qu'il fut impossible aux trois amis de
saisir le sens de ses paroles.

Ce fut le tour d'une quatrime dame, encore une grande dame, mais
celle-ci tait venue  pied. D'Ayguesvives la reconnut, quoique la
nuit tombt et qu'elle ft voile.

C'tait Mme de Montmartel, surnomme la belle aux cheveux d'or.
Messaline blonde! dit d'Ayguesvives, c'est bien elle, partie carre,
car maintenant elles sont quatre, si nous avons bien compt.--Je ne
suis pas curieux, murmura Harken, mais je donnerais bien quatre louis
pour avoir une stalle  ce spectacle-l.

Tous les trois dvoraient des yeux la faade de l'htel. On avait
allum des bougies, mais la lumire transperait  peine par les
rideaux de soie. Si nous sonnions? dit Monjoyeux qui tait toujours
un peu gamin.--Sonnez, Monjoyeux, dit d'Ayguesvives, vous direz que
vous vous tes tromp de porte.--Non, dit Harken, ce serait un crime
de lse-amiti; la vie prive est mure, passons notre chemin.--C'est
bien dommage, reprit d'Ayguesvives entran par Harken; que diable
peuvent-elles faire dans cette maison, ces grandes dames, qui ont
toutes les allures de petites dames?--Viens, viens, viens, tu liras
cela dans le journal du soir.

Ils rencontrrent un quatrime ami au coin de la rue de Balzac;
c'tait le prince Rio. Chut! dit d'Ayguesvives en se retournant, ne
le rencontrons pas, il va peut-tre  l'Htel du Plaisir-Mesdames.

Quand les trois amis virent que le prince suivait la rue Balzac, sans
entrer dans la rue Lord Byron, ils allrent  lui. Mon cher prince,
lui dit Harken, vous qui connaissez la gographie du quartier,
connaissez-vous l'_Htel du Plaisir-Mesdames_?--Non; qu'est-ce que
cela veut dire?--Nous n'en savons rien. On raconta ce qu'on avait vu.
_O tempora! o mores!_

Une demi-heure s'tait passe; les trois coups qui erraient de a et
de l revinrent  la grille et reprirent chacun leur grande dame. La
troisime referma la grille. Et Messaline blonde, dit d'Ayguesvives,
est-ce qu'elle garde l'htel? Les lumires du rez-de-chausse avaient
disparu. C'est le moment de sonner, puisqu'il n'y a plus qu'une
femme, dit Monjoyeux.

Tout en riant, il avait mis la main sur l'anneau du timbre: le timbre
rsonna malgr lui. Harken, d'Ayguesvives et le prince s'loignrent
comme devant un coup du sort mystrieux. Monjoyeux resta bravement 
son poste, dcid  affronter le pril; mais on ne vint pas.

Ce fut alors que le marmiton repassa en chantant: Voil le plaisir,
mesdames; voil le plaisir!--Mon bonhomme, lui dit Monjoyeux, on ne
vient donc pas ouvrir quand on sonne  cette porte?--Non, monsieur,
j'ai souvent vu sonner, mais je n'ai jamais vu ouvrir.--L'htel n'a
pas une autre porte pour sortir?--Non, monsieur, de l'autre ct c'est
le jardin de l'htel Bobrinsko.

Monjoyeux, presque effray d'abord d'avoir sonn, s'irrita de voir
qu'on ne venait pas lui ouvrir la porte, et pourtant il n'avait pas
la prtention d'entrer dans cette maison mystrieuse, o on ne voyait
passer que des femmes. Messeigneurs, dit-il  ses amis allons dner,
voil le plaisir des hommes, nous parlerons du plaisir des dames.

On entendait au loin le marmiton chanter: Voil le plaisir, mesdames!
Voil le plaisir!

D'Ayguesvives connaissait la comtesse Bobrinsko, cette grande dame
russe qui a apport  Paris, avec ses marbres italiens, ses tableaux
flamands et ses meubles en porcelaine de Saxe, l'art perdu des
anciennes causeries. Il alla pour la voir, mais il ne trouva chez elle
qu'un de ses amis, un peintre italien, Raimondo Marchio, qui ne fit
pas de faons pour rpondre aux questions du duc; il le conduisit dans
le jardin qui sparait les deux htels. Est-ce qu'on ne se met jamais
 la fentre, demanda d'Ayguesvives.--Jamais. Une seule fois j'ai vu
trois dames que j'aurais voulu peindre, tant elles reprsentaient mon
idal pour les trois vertus thologales que le pape m'a demandes.--Ce
sont donc des dames de charit?--Non, mais elles taient groupes
avec un abandon charmant, s'appuyant l'une sur l'autre, dans la
dsinvolture italienne; celle du milieu tait la plus belle: celle-l
je l'ai reconnue, car elle habite les Champs-Elyses.--Mais qui est-ce
qui habite l'htel.--Oh! pour cela, nous n'en savons rien. Il est
d'ailleurs si peu habit, qu'on appelle cela un pied--terre.--Ma
foi, c'est un joli pied. Connaissez-vous le propritaire?--Oui, un
original de la rue du Cherche-Midi  quatorze heures; la comtesse a
voulu lui acheter ce petit htel pour agrandir son jardin. Il lui a
rpondu ceci, ou  peu prs: Madame, je suis au soleil et vous vous
tes  l'ombre; je suis Diogne, et vous tes Alexandre, je ne vends
pas mon soleil.

D'Ayguesvives comprit qu'on ne saurait rien par un pareil
propritaire. Croyez-vous que ces dames payent leur loyer?--Sans
doute, mais je n'ai pas vu en quelle monnaie.

D'Ayguesvives regarda le peintre italien. Mais vous tes convaincu
que ce sont des femmes du monde?--Oui, mais panaches de quelques
femmes du demi-monde, car, il y a quelques jours, il m'a bien sembl
reconnatre une desse des Bouffes, sans compter que Mlle Thrsa y
a chant ses chansons.--Ce doit tre fort amusant, ce petit
intrieur-l! Est-ce que ces dames ne lancent pas des invitations? Je
voudrais bien m'inscrire.--Oh non! il parat qu'on s'amuse entre soi.
Tout en regardant le petit htel, d'Ayguevives tait de plus en plus
convaincu qu'on avait bien choisi pour se cacher. Certes, ce n'tait
pas l une maison de verre:  gauche et  droite un pignon sans
fentre; au nord un jardin tranger, celui de la comtesse, mais masqu
par la serre au rez-de-chausse et les persiennes du premier tage; au
midi une faade visible, mais au bout d'un jardin inaccessible.

D'Ayguesvives s'en alla comme il tait venu, sans se vanter  ses amis
qu'il avait si bien cherch pour ne rien trouver. C'est gal, se
disait-il avec impatience, je ne dsespre pas d'avoir le mot de cette
nigme.

Il alla voir Mme de Montmartel pour poser des points d'interrogation.
Mais, de mme qu'il avait tourn autour de l'htel sans pouvoir y
entrer, il tourna autour de la belle railleuse. Elle lui dit: Vous
connaissez le mot du bon Dieu: Frappez et on vous ouvrira, mais moi
je ne suis pas le bon Dieu: on frappe et je n'ouvre pas.--Oh! oh!
si c'tait Parisis, vous ouvririez!--Parisis! dit Messaline blonde,
celui-l ne frappe pas, car il passe par la fentre.




XVIII

LES INSPARABLES


Alors on parlait beaucoup de deux soeurs fort belles, une brune et une
blonde: Mme de Ners et Mme de Montmartel. La brune aimait l'glise;
la blonde aimait les ftes. Aussi Mme de Montmartel fut-elle surnomme
Messaline blonde; tandis qu'on donnait  sa soeur le bon Dieu sans
confession.

Parisis eut un duel avec le mari de Mme de Montmartel, quoiqu'il
ne ft pas son amant; tandis qu'il fut toujours trs bien dans les
papiers de M. de Ners, quoique Mme de Ners lui ft tombe dans les
bras un jour d'extase.

Et pourtant, ce jour-l, comme les autres, elle tait coiffe  la
vierge, en opposition  sa soeur qui tait coiffe  la diable.

Parisis qui avait raison de toutes les femmes mondaines, choua donc
devant les clats de rire de Mme de Montmartel. Ce qui n'empcha pas
l'injuste opinion publique d'infliger sa rprobation  cette belle
femme et de lui donner le surnom de Messaline blonde, parce qu'elle
avait horreur des poses vertueuses.

Elle se moquait des aveuglements de l'opinion, avec son amie, la belle
Brangre de Saint-Ral, une autre blonde, non moins joyeuse, qui
avait soif de curiosits. Elles se rencontraient  l'Htel du
Plaisir-Mesdames.

Mme de Montmartel disait  Brangre de Saint-Ral, qui lui parlait
de Mme de Ners: Savez-vous la diffrence qu'il y a entre moi et ma
soeur? C'est que je suis une chercheuse et qu'elle est une trouveuse.
Je cherche toujours et je ne trouve pas, tandis qu'elle ne cherche
jamais et qu'elle trouve toujours.

Ce qui sauvait Mme de Montmartel, c'est qu'elle avait un idal; ce
qui perdait Mme de Ners, c'est qu'elle n'en avait point: la comtesse
s'tait fait un Dieu de l'amour; pour la marquise, l'amour c'tait un
homme.

Mme de Montmartel avait un esprit rapide qui dvorait tout en une
seconde. Ds qu'un amoureux chantait sa srnade, elle le jugeait
aussi bte et aussi fat que les autres; elle se disait que ce n'tait
pas la peine de tenter l'aventure avec lui. Elle s'arrtait toujours 
la prface, disant que le livre ne mritait pas d'tre lu.

Mme de Ners, au contraire, ne faisait pas de prface; elle entrait
de plain-pied dans le roman, sauf  sauter beaucoup de pages, sauf 
fermer le livre si le hros l'ennuyait.

Mme de Montmartel aimait les commencements; elle ne faisait pas de
faon pour donner son me au diable. Mais je ne sais quelle fiert
d'piderme rservait son corps. Tandis que Mme de Ners donnait son
corps tout en rservant son me  Dieu.

Mme de Montmartel tait bien plutt soeur par l'esprit et par le coeur
de Brangre de Saint-Ral, puisqu'elles avaient les mmes aspirations
et les mmes curiosits. On les attaquait beaucoup sur la douceur de
leur amiti.

La malice parisienne ne permet pas aux femmes la familiarit avec les
hommes ni l'intimit avec les femmes, si bien qu'elles sont condamnes
 vivre seules ou avec leurs maris, ce qui est souvent tout un.

Il semble pourtant bien naturel que les femmes qui se disent opprimes
--ce n'est pas mon opinion, au contraire--s'entendent entre elles en
comit secret pour combattre les hommes ou pour se venger de leurs
mfaits; voil pourquoi on a peut-tre eu tort de les accuser d'avoir
trop aim l'Htel du Plaisir-Mesdames. Elles allaient l, sans doute,
comme les hommes vont au cercle pour se distraire de leurs femmes.
Peut-tre allaient-elles l pour scher les larmes de la tyrannie ou
plutt de l'esclavage, les pauvres colombes, aussi c'taient les
colombes de Vnus qui battaient des ailes dans l'Htel du Plaisir-
Mesdames.

Rien n'est plus malais  une femme que de garder l'aurole de toutes
ses vertus, mme quand elle reste vertueuse; si elle valse, on ne lui
permet pas de valser avec un homme, sous prtexte que la valse est un
cercle de flammes agit par l'enfer; c'est le tourbillon du diable. Si
deux femmes valsent entre elles, ce qui est un adorable tableau, la
malignit publique les accuse pareillement: pourquoi ces enlacements,
ces serpentements, ces ondoyements, si ce n'est pour braver la nature?
Dans les bals, qui ne se rappelle avoir vu valser Mme de Montmartel et
Brangre? C'tait la fte des yeux: tantt Brangre appuyait sa joue
sur le sein de celle qui l'entranait, tantt elle renversait la tte
avec l'abandon de la bacchante. Toutes les deux gardaient pourtant les
attitudes chastes des femmes du monde, mais cette chastet mme ne
donnait que plus de saveur  leur emportement.

Quand elles se rencontraient, elle se jetaient au cou l'une de
l'autre, avec toute la passion de la beaut pour la beaut, et les
bras s'entrelaaient si bien pendant l'treinte, qu'un jour la
Chanoinesse rousse leur dit en souriant: Prenez garde, vous y
resterez!

C'est que la Chanoinesse rousse ne croyait pas  l'amiti des femmes.
Je ne suis pas si sceptique; si Brangre et Mme de Montmartel
s'embrassaient si perdument, c'est--qu'elles s'aimaient beaucoup.--




XIX

LES POIGNARDS D'OR


On a quelque peu parl aussi de cette jeune beaut extravagante qui
voulut se faire justice d'un coup de poignard; les journaux ont
imprim une page de son histoire en hasardant les initiales de son
nom.

Disons cette histoire sans jeter ce nom trs respect  la curiosit
romanesque: nous nommerons Mlle Wilhelmine.

Elle tait douce comme si toutes les bonnes fes fussent venues  son
berceau; mais, sans doute, la mauvaise fe aussi l'avait frappe de sa
baguette.

Wilhelmine fit son entre dans le monde au milieu des enthousiasmes.
Combien d'amoureux qui se fussent sacrifis pour elle! Beaucoup de
beaut, beaucoup d'argent, beaucoup d'esprit. Mais sur tout cela la
raison ne rpandait pas sa lumire. Wilhelmine se conduisait comme une
folle, disant  tout propos: Je ne suis pas matresse de moi.

Sur son cachet elle avait fait graver la sentence arabe: C'est crit
l-haut, faisant ainsi Dieu responsable de toutes ces quipes.

Le duc de Parisis, qui la rencontra dans la socit anglaise de Paris,
eut naturellement la curiosit de vouloir tre de moiti dans ses
extravagances, c'tait pour lui une tude entranante; il disait que
c'tait par philosophie, mais c'tait par amour.

Un soir, dans une causerie presque intime, elle lui dit tout  coup:
Montrez-moi donc un de ces petits poignards d'or dont on parle tant
autour de moi?--Chut, lui dit-il, ces poignards-l sont des joujoux
qui tuent.

Mais Wilhelmine tait un enfant gt: elle voulut voir les poignards
avec tant d'obstination, que Parisis osa lui dire, comme  la premire
coquette venue: Eh bien, venez demain chez moi et je vous les
montrerai.--J'irai, dit-elle.

Sans doute le rouge lui monta au front, car elle se leva et se perdit
dans le bal.

Le lendemain, elle ne se fit pas attendre  l'htel du duc de Parisis.
Vous voyez, dit-elle d'un air de vaillance, j'ai pris la premire
heure, car je n'ai pas peur de vos poignards.

Son coeur battait bien fort, mais elle cachait son coeur.

Parisis joignit les mains sur sa tte et lui baisa les cheveux.
Je vous attendais, lui dit-il.--Eh bien, puisque je suis venue,
expliquez-moi le jeu de vos poignards.

Il la fit asseoir bien prs de lui, trop prs de lui. Croyez-vous
aux influences occultes? lui demanda-t-il.--Je crois  tout, mme
au diable, rpondit-elle, d'un air brave.--Vous croyez aux
jettatores?--Oui, je crois au mauvais oeil. La journe est bonne ou
mauvaise, selon la premire figure que nous voyons.--Eh bien, moi,
j'ai mis un pied dans la cabale; je crois que tout le monde est
gouvern par des esprits invisibles toujours matres de nos actions;
les sorcires de Macbeth sont de vieilles folles, mais la sorcellerie
est pourtant l'expression d'une vrit. J'ai dcouvert dans un vieux
livre, miraculeusement venu jusqu' moi, que tout homme qui portait
malheur devait forger des poignards d'or pour conjurer le mauvais
destin.--Vous portez donc malheur? Parisis ne voulut pas,  ce qu'il
parat, s'expliquer l-dessus. Peut-tre, dit-il  Wilhelmine, mais
grce  mes poignards d'or, je suis sr de prserver les femmes que
j'aime.--Et comment faites-vous pour cela?--C'est bien simple: je
leur enfonce un de ces poignards dans les cheveux, il m'est mme
arriver d'en enfoncer deux, pour plus de sret contre l'esprit du
mal.

Wilhelmine partit d'un grand clat de rire. C'est vous qui tes
l'esprit du mal, puisque vous perdez toutes les femmes que vous
rencontrez.--Hormis vous.

Parisis regarda profondment Wilhelmine. Moi comme les autres; depuis
que je vous ai vu, je ne vois plus mon chemin.

Aprs avoir dit cela, Wilhelmine se rvolta contre elle-mme et voulut
s'en aller. Mais par une tactique savante, Parisis la retint en lui
disant: Vous n'avez rien  craindre, je ne vous aime pas.

Elle se retourna, et voulut lui prouver qu'il l'aimait.

Quand elle sentit qu'elle allait, elle aussi, tomber dans la gueule du
loup, elle s'cria: Je veux bien vous aimer, mais je ne veux pas de
vos poignards.

On s'aima donc. Parisis, plein de foi dans la vertu de ses poignards
d'or, ne voulut pas tenir compte de la bravade de Wilhelmine; il
en prit un--un vrai bijou--pour le ficher dans sa belle chevelure
brunissante, mais elle le saisit dans sa main et le jeta  ses pieds.
Si je suis perdue, dit-elle en pleurant, ce n'est pas ce poignard qui
me sauverait.

Elle avait voulu jouer avec l'amour! Elle s'enfuit et ne revint pas,
malgr les prires de Parisis.

Parisis lui porta malheur. Il y a des femmes qui se consolent de leur
premire chute dans les ivresses ou dans les troubles d'une seconde
chute. Wilhelmine avait eu une heure de vertige; mais elle s'tait
indigne contre elle-mme, jusqu' vouloir en mourir; rien ne pouvait
l'arracher au souvenir humiliant de sa faute, c'tait l'enfant pris
par le feu, qui s'enfuit avec pouvante, mais qui emporte le feu.

Wilhelmine sentit qu'elle serait consume dans sa honte. Elle ne
voulut plus reparatre dans le monde, elle repoussa les caresses
de toute sa famille, elle s'enferma dans sa chambre comme dans une
cellule, toute  son dsespoir.

Parisis fut lui-mme dsespr quand il apprit par une lettre
incohrente cette retraite dans les larmes. Cette lettre tait
navrante: la fiert qui se rvolte contre la honte! La pauvre
Wilhelmine s'efforait d'y cacher son coeur bless par des clats de
rire; mais il comprit et il regretta d'avoir t de moiti dans cette
folie.

Il s'tait imagin que celle qui lui tombait sous la main tait une
de ces jeunes filles prdestines au pch; il l'avait prise en se
disant: Autant moi qu'un autre.

Il n'avait pas compris que c'tait une vertu qui s'immolait dans
l'amour.

A la fin de la lettre, Wilhelmine,  moiti folle, le priait de lui
envoyer un de ses poignards d'or pour conjurer les mauvais esprits.
Il n'avait aucune raison pour ne pas obir  ce caprice. La femme de
chambre qui avait apport la lettre reporta le poignard d'or.

Les journaux nous ont appris le reste. Le lendemain matin, on trouva
la jeune fille baigne dans son sang.

Wilhelmine n'avait pas mis le poignard d'or dans ses cheveux: elle
s'en tait frapp le coeur.




XX

UN CARABIN ARRACHE UNE DENT A MLLE REBECCA

Nous ne suivrons pas Octave dans les mille et une aventures du
demi-monde et du monde des thtres. L encore il retrouvait des
grandes dames dchues ou des comdiennes qui jouaient les grandes
dames sur la scne. Naturellement, toutes le voulaient conqurir pour
l'afficher, sinon pour l'aimer un quart d'heure. Il disait avec sa
haute impertinence ce mot renouvel de Brantme: Il leur faudrait
pour m'afficher tout le papier de la Cour des Comptes. Il se
rsignait  se dbarrasser des femmes,--en les prenant. Mais
quelques-unes tenaient bon; elles le trouvaient si charmant, qu'elles
s'acharnaient  lui avec fureur. Il lui fallait tout son haut ddain
pour les rejeter loin de lui. Mais il lui arrivait lui-mme de se
laisser piper pour quelques semaines  ces passions de hasard.

Il ne faut pas s'imaginer que le duc de Parisis ft un mondain sans
philosophie. Il ne vivait pas comme un Sibarite sans souci du mystre
de la vie. L'esprit a aussi ses volupts; Octave se dtachait de ces
vulgaires viveurs qui ne vivent que pour vivre, tout entiers  la
gourmandise corporelle; il avait toutes les gourmandises; la soif
de l'amour n'apaisait pas en lui la soif de l'intelligence; aussi
prenait-il peut-tre plus de femmes par l'intelligence que par
l'amour. En effet, sans vouloir faire la femme meilleure qu'elle
n'est, il faut avouer que c'est d'abord par l'me qu'on la prend.

Devant toutes les choses de la vie, Parisis posait un point
d'interrogation. Ce fut ainsi qu'il voulut tudier la mort jusque dans
l'amour.

Une comdienne clbre dans les thtres de genre, plus clbre encore
dans les clubs par ses gaillardes aventures, Mlle Rebecca,--pour ne
pas l'appeler par son nom,--rencontra Parisis dans son dernier voyage
aux courses d'Epsom.

En arrivant  Londres, il daigna souper avec elle, un jour qu'il
devait souper avec le prince de Galles, le duc de Cambridge, le
marquis d'Englesea et le prince Alfred.--Octave aimait mieux une femme
bte que quatre hommes d'esprit; il lui promit de repasser l'Ocan en
sa compagnie; il fut adorable, elle fut irrsistible: il parat qu'ils
furent heureux en Angleterre.

Mais Octave ne voulut plus tre heureux en France, disant qu'il
fallait laisser cela aux Anglais.

Rebecca tait une fille de trop d'esprit pour insister: elle n'avait
pas l'habitude, d'ailleurs, de s'terniser dans un amour; elle
changeait d'amants comme de bottines: c'tait la fille la mieux
chausse du monde.

A Paris, Octave revit a et l Mlle Rebecca. Il lui trouvait une
saveur mi-anglaise, mi-franaise  nulle autre pareille. Un jour
il lui fallut aller  Saint-Lazare, puisque Mlle Rebecca avait t
surprise avec quelques dames de bonne compagnie dans une maison
surnomme la maison de Sapho, une succursale de l'htel du
Plaisir-Mesdames, o l'on jouait dans les entr'actes.

Rebecca ne se releva pas de cet chec; quand cette fille violente,
femme de temptes dans un verre d'eau, sortit de Saint-Lazare au bout
de trois mois, elle tomba malade de fureur. Les bons jours taient
dj passs pour elle.

Dans son thtre, ses meilleures amies disaient qu'elle avait donn
des reprsentations  Saint-Lazare. On la remercia. Ses amants eurent
peur d'tre l dans sa dchance. Elle perdit tout en quelques
semaines et retomba malade.

Octave, qui oubliait toutes les filles galantes sans jamais vouloir
retourner la tte, eut la fantaisie de revoir encore Rebecca.
Croyait-il qu'il retrouverait tout d'un coup dans sa compagnie je
ne sais quelle chanson de jeunesse, je ne sais quel parfum de
chvrefeuille, je ne sais quel tableau d'orgie  couleurs clatantes?
C'tait l'ivrogne qui a gard le souvenir d'un mauvais cabaret o il a
bu une bonne pinte.

Octave alla boulevard Malesherbes pour retrouver la comdienne de
hasard. Mais ces oiseaux-l ne perchent pas longtemps sur la mme
branche; tantt c'est un coup de vent qui les jette loin de l; tantt
c'est un rayon qui les appelle plus loin; quelquefois l'orage les
emporte avec le rameau bris.

Parisis entra dans la maison qu'il connaissait bien; mais l'ternel
Qui demandez-vous? l'arrta au passage. Quoiqu'il n'et pas
l'habitude de rpondre aux voies harmonieuses du rez-de-chausse, il
rpondit qu'il demandait Mlle Rebecca. Sur quoi on lui rpliqua qu'il
y avait belle heure que Mlle Rebecca n'habitait plus son appartement.
--Elle est rue des Martyrs, 16--pour en faire encore des martyrs.

Ce fut pour Octave une vraie surprise; il avait jug que Mlle Rebecca
ne devait pas dchoir; or, retomber du boulevard Malesherbes, o elle
occupait un appartement de deux mille francs par mois,--quatre salons,
ameublement en bois de rose, curie pour quatre chevaux,--dans la rue
des Martyrs, o les filles les plus huppes ne payent pas deux cents
francs par mois, c'tait une vraie droute.

Octave alla rue des Martyrs, non plus pour chercher une heure de
gaiet, mais pour consoler celle qui venait d'tre vaincue dans son
ascension. Mlle Rebecca? demanda-t-il.--Mlle Rebecca n'est plus ici.
Elle est  l'hpital Beaujon.

Le concierge apprit  Octave que Mlle Rebecca tait malade en revenant
dans la maison qu'elle avait autrefois habite. Elle souffrait depuis
longtemps de la poitrine, en disant toujours que ce n'tait rien. Elle
tait arrive avec une meute de cranciers, marchandes  la toilette,
tapissiers, prteurs sur gages, carrossiers, tous ceux qui vivent du
luxe des filles. A peine arrive rue des Martyrs, on tait venu
pour saisir ses dernires hardes; elle avait vendu jusqu' ses
reconnaissances du Mont-de-Pit. Le croiriez-vous, Monsieur? on
riait toujours de ses cheveux rouges; on disait qu'ils n'taient pas 
elle; la vrit, c'est qu'elle avait la plus belle chevelure du monde.
Eh bien! comme son mdecin lui conseillait de la couper pour reposer
sa tte, elle a demand un coiffeur pour lui vendre ses cheveux. Mais
comme on lui amena un coiffeur qui lui rappela une ancienne dette,
elle ne parla plus de vendre ses cheveux.

Octave alla  l'hpital Beaujon; mais il eut beau faire: c'tait
un mercredi, on lui dit de revenir le lendemain avec le numro
d'inscription, car en entrant  l'hpital, on perd son nom, on n'est
plus qu'un chiffre. Le lendemain, Parisis retourna  l'hpital. Il
n'avait pas le numro; mais comme le jeudi tout le monde a le droit de
parcourir les salles, il jugea qu'il lui serait facile de reconnatre
Mlle Rebecca. Mais vainement il alla dans toutes les salles, il passa
devant tous les lits sans voir celle qu'il cherchait. Il questionna un
interne, qui finit par se rappeler que dj deux femmes lui avaient
demand ce nom et qu'il les avait vues s'arrter salle Sainte-Claire
au numro 4. Malheureusement, dit l'interne, le numro 4 est  cette
heure  l'amphithtre de Clamart, mais comme il est parti cette
nuit, vous pouvez encore arriver  temps.--Arriver  temps! murmura
Parisis.

Il demanda comment elle tait morte. L'interne rpondit qu'elle tait
morte comme les autres. Et comme s'il ft frapp par un souvenir il
ajouta: C'tait une juive, elle a voulu mourir chrtienne; le cur de
Saint-Philippe-du-Roule est venu pour son abjuration: tout le monde a
t difi ici, except moi. Quel Dieu va-t-elle trouver l-haut?

Octave avait commenc le plerinage, il voulut aller jusqu'au bout.
Clamart est l'amphithtre par excellence; c'est l que viennent tous
les sujets des hpitaux de Paris: Rembrandt pourrait tous les jours y
retrouver sa leon d'anatomie.

On sait que l'amphithtre de Clamart est bti sur le terrain de
l'ancien cimetire, dont on retrouve encore un coin aujourd'hui tout
ombrag de cerisiers, de saules, de pruniers et d'aubpine. On y salue
d'anciennes pierres tumulaires ronges par la lune, par la pluie, par
la gele. C'est un cimetire plus sauvage que la mort, puisque jamais
les vivants n'y viennent. L'amphithtre est dans la forme des anciens
clotres, mais sans galeries couvertes: les promenoirs sont quatre
parterres  la franaise, spars par une fontaine.

Octave respira en passant une pntrante odeur de girofle et d'herbe
fauche. On le conduisait vers le directeur qu'on ne trouvait pas. Les
parterres lui souriaient par l'clat des bouquets, mais il reconnut
bientt qu'il tait dans le pays de la mort. Des voitures noires, sans
portires, sans vasistas, plus dsoles que les voitures cellulaires,
survenaient  chaque instant pour vomir des cadavres.

Octave s'approcha. Plus de cinquante cadavres, hommes, femmes,
enfants, taient dj jets ple-mle dans la salle d'attente. Un
mort d'hpital qui n'est pas rclam n'en a pas fini avec les
prgrinations et les aventures.

Quoique devant une des fentres ouvertes, Octave n'osait regarder,
comme s'il et craint de voir tout  coup apparatre celle qu'il
cherchait.

Le directeur survint. Par respect pour la mort, Octave avait jet
son cigare; mais le directeur, qui fumait lui-mme, lui conseilla de
fumer.

Il eut bientt dit pourquoi il venait. Eh bien! lui dit le directeur,
cherchons. Par malheur, murmura un des hommes de peine qui voulait
rire en attendant l'heure de la distribution, on ne reconnat pas
ici les gens  leur habit.

En effet, c'est la nudit dans toute sa misre. Que doit dire l'me,
si elle voit ainsi son corps! Mais l'tude n'est-elle pas aussi une
prire? Le mdecin qui cherche la vie dans la mort n'a ni un homme ni
une femme sous les yeux,--il a un sujet.

Octave entra dans cette grande salle toute inonde de lumire, ceinte
de beaux arbres chanteurs. Il vit des femmes, il vit des jeunes
filles, il ne reconnut pas Rebecca. C'est qu'elle a t de la
premire distribution, dit le directeur,  moins qu'elle ne soit pas
encore arrive.

Deux hommes de peine apparurent avec une civire: ils venaient pour la
seconde distribution. Ils prenaient les cadavres pour les transporter
avec une philosophie qui surprit Octave; l'un avait une rose sur les
lvres, l'autre tait  peine  la dernire crote de pain de son
djeuner.

Parisis alla dans la premire salle de la dissection. Quoiqu'il ft
venu l pour chercher Rebecca, un sentiment plus lev l'agitait: une
fois de plus son esprit redescendait dans l'abme du nant, comme pour
y chercher les mes de tous les corps abandonns. Selon sa coutume, il
posait des questions. Hlas! lui rpondait le directeur, Montaigne
disait: Que sais-je? moi je dis que je ne sais rien. Si je vous
montre dans sa chair et dans ses os le sublime corch de Houdon,
j'avouerai que Dieu en crant un homme a cr une merveille; mais
si je vous montre tout  l'heure au microscope une fourmi, vous
reconnatrez que la merveille est plus grande encore, puisqu'elle
indique mieux l'infini, puisque cet exemplaire lilluputien est tout
aussi merveilleusement imprim que l'exemplaire in-folio. Si Dieu a
fait tout cela, c'est un grand artiste: si Dieu ne l'a pas fait, le
hasard est un grand matre.

Survint un professeur clbre: O est l'me? lui demanda Octave qui
le connaissait bien.

Le professeur ouvrit un cerveau. Hlas! lui dit-il, je ne vois pas
plus l'me ici que je ne vois Dieu dans le ciel.

Octave avait jet a et l un vague regard dans la salle: cinquante
tudiants, par groupes de trois ou quatre, tudiaient l'opration de
l'os maxiliaire. Tout  coup il s'cria: La voil!

Il avait reconnu Rebecca au moment o un tudiant lui arrachait une
dent pour mieux trancher la mchoire. C'tait un horrible spectacle.
Il plit et s'approcha. Le professeur fit signe  ses lves de
suspendre leur travail. Octave avait reconnu Rebecca  ses longs
cheveux rouges, qui descendaient jusqu' terre, humides et pars.

Elle avait gard toute sa beaut biblique; la mort y avait imprim
plus de caractre encore. Mais, dix secondes plus tard, la joue et
t coupe: dj un tudiant approchait le scalpel. Vous voyez, dit
le professeur, que les hpitaux respectent leurs morts; on les a
accuss de vendre les chevelures, regardez celle-ci!--Oui! dit
Parisis tristement. Il la connaissait bien, cette chevelure-l!

L'tudiant qui avait arrach une dent  Rebecca la replaa par un
sentiment de respect pour la mort, car pour lui, depuis que Parisis
avait reconnu Rebecca, ce n'tait plus un sujet, c'tait une femme.

Octave lui dit gravement: Monsieur, je vous remercie.

La lvre suprieure avait t releve; l'tudiant y appuya le doigt
avec douceur pour la refermer; la bouche reprit le dessin que la mort
lui avait imprim.

Quelques secondes encore, Octave regarda en silence cette figure aux
belles lignes, qui faisait songer aux femmes de la Bible. Un autre
tudiant, ayant apport un suaire, le rpandit comme une chaste robe
sur ce pauvre corps abandonn qui, jusqu' l'arrive d'Octave, n'avait
t vtu que de la pudeur de la Science.

Octave dtourna le linceul pour voir encore une fois cette figure que
la passion avait profane et que la mort faisait blanche devant Dieu.
Il lui prit la main et la baisa doucement.

Le mme jour, il lui donna un tombeau au cimetire des juifs, et il y
mit cette pitaphe:

    POURQUOI VOUS DIRAIS-JE MON NOM!





LIVRE IV

LA TRAGDIE


       *       *       *       *       *


I

LA CONFESSION DE VIOLETTE


Que ces tableaux du muse secret de la vie moderne s'effacent
de nos yeux sous les douces images de Violette et de Genevive.

On n'avait pas reu de nouvelles de Violette depuis sa fuite. Un
ami d'Octave lui dit qu'il l'avait vue  Rome. Une amie de Mme de
Fontaneilles lui dit qu' Biarritz on s'tait montr du doigt une
jeune fille voile qui passait pour Violette de Parme. Rien de plus.
O tait-elle? Sur quel rivage hospitalier avait-elle port son
dsespoir?

Un matin, Genevive reut une lettre timbre de Madrid. C'tait une
lettre de Violette. Madrid! Que peut-elle faire  Madrid? se demanda
Mlle de La Chastaigneraye. Et elle dvora cette longue lettre qui
tait la confession de Violette.

    Madrid, ce 12 aot.

    Ma chre Genevive,

    Quand cette lettre tombera sous vos beaux yeux, je ne serai plus
    de ce monde; pardonnez-moi, si je joue, moi aussi, la Dame de
    Coeur.

    Il faut se confesser avant de mourir. Je vous choisis pour mon
    confesseur, c'est devant vous que je veux m'humilier dans l'esprit
    de Dieu, c'est  votre coeur que je veux tout dire.

    Ce n'est pas faute de prtre que je vous choisis; j'en ai trouv
    partout depuis que je fuis la France, depuis que je me fuis
    moi-mme. A l'heure o j'cris, j'en vois un  la fentre voisine
    qui lit son brviaire; mais que lui dirais-je? Je ne suis pas de sa
    paroisse: couterait-il bien les paroles d'une trangre qui porte
    un coeur comme le sien sans doute, mais qui meurt d'une passion
    qu'il ne comprendra pas?

    Vous, Genevive, vous me comprendrez, parce que vous m'aimez.

    Je vous ai dit a et l, dans les hasards de la causerie, une
    page de la vie de mon coeur. Je vais me confesser toute.

    Mes premires annes mritent-elles bien qu'on s'y arrte? J'ai
    vcu toujours abrite par cette adorable femme toute de travail et
    de prire que je croyais ma mre. Mais n'tait-elle pas ma mre?
    J'ai lu depuis l'histoire de d'Alembert et de Mme de Tencin.
    Vous savez que d'Alembert avait t abandonn par cette grande
    pcheresse de la Rgence, qui avait fait de son frre un cardinal
    et qui faisait de son fils un enfant perdu. Cet enfant perdu fut
    un enfant trouv et retrouv, grce  une vitrire qui lui donna
    son lait, son pain, son sang. Elle lui donna une me. Elle en fit
    un homme. S'il porta des fruits, cet arbre de science, ce fut par
    la greffe; s'il fut un homme, ce fut par sa seconde mre. Aussi
    ai-je compris ces terribles paroles qu'il dit  la premire quand
    elle revint  lui: Je ne vous connais pas! Ma mre, c'est la
    vitrire!

    Moi, je n'aurais pas eu la brutalit de d'Alembert, sans doute,
    parce que je suis une femme. Mais tout en accueillant ma premire
    mre, je fusse reste l'enfant de la seconde, si toutes les deux
    avaient vcu. Et si la seconde et t toujours ma mre, je puis
    dire que j'eusse t toujours sa fille, car je m'explique bien
    pourquoi elle me cacha  ma premire mre, c'est qu'elle la
    connaissait, c'est qu'elle avait peur de me perdre, c'est qu'elle
    voulait vivre pour moi.

    Tant qu'elle vcut, je fus heureuse. Elle avait choisi pour mes
    mains dlicates un travail charmant. Pendant qu'elle raccommodait
    de la dentelle, je faisais des fleurs. Je trouvais bien doux de
    veiller  ct d'elle, je ne croyais pas travailler, et il se
    trouvait que j'avais gagn ma journe.

    Dans les heures de repos, je lisais, et je ne lisais que des
    livres pieux. Maman tait svre, elle avait veill comme une
    sainte  ma premire communion. Elle m'avait expliqu avec
    l'accent chrtien tous les miracles et toutes les beauts du
    christianisme; je ne vivais que dans le monde des purs esprits,
    aucune mauvaise pense n'tait venue en de de notre porte.

    Certes, nous n'tions pas riches, mais nous ne pensions pas que
    la richesse ft un bien. Nous avions un petit appartement sous les
    toits, mais tout y tait gai, les fentres avaient pour horizon
    le ciel et les arbres du Luxembourg. Je ne me contentais pas de
    fabriquer des fleurs; pour les mieux connatre, j'en cultivais.
    J'ai lu que je ne sais plus quel philosophe voyait la nature dans
    un fraisier, moi je m'tais fait toute une compagnie,
    un monde avec des roses, des violettes, des pervenches, des
    girofles; j'avais mme un arbre sur ma fentre, un lilas qui
    merveillait tous nos voisins; j'avais aussi un fraisier, mais
    c'tait par gourmandise, car j'y cueillais jusqu' cent fraises
    par an.

    Que serait-il arriv si maman et vcu?

    J'avoue que je n'aurais pas eu grand plaisir  pouser un homme
    de ma condition; quoique je n'eusse pas lu de romans, j'avais mon
    idal comme s'il coult encore en moi un peu du sang des Parisis.
    Je ne saurais vous dire comme mon orgueil s'veilla quand j'appris
    que ce beau monsieur qui avait os me parler dans la rue, et que
    j'aimais dj malgr moi, tait un duc.

    Genevive, ce fut mon premier pch. Et voyez le malheur;
    que le dmon vous a touch, vous tes presque  lui. La porte de
    l'orgueil fut pour moi la porte de l'enfer.

    Maman mourut. Elle m'avait plusieurs fois parl de son pays; elle
    me disait que nous ferions bientt le voyage pour aller voir une
    grande dame de ses amies qui me ferait peut-tre une dot si je
    trouvais un brave homme pour m'pouser. Plus d'une fois elle
    pleura en m'embrassant; je n'osais l'interroger, car je ne voulais
    pas lui parler de mon pre, puisqu'elle ne m'en parlait pas.
    Quelques mots surpris dans l'escalier pendant le commrage des
    voisines m'avaient avertie vaguement que ma mre n'tait pas
    marie. Mais elle tait si pieuse et si bonne, que je me disais:
    Dieu lui a pardonn.

    Quand elle tomba malade, elle me retint un jour devant son lit
    pour me faire des confidences, puis tout  coup elle se re
    en disant: Non, je n'en mourrai pas, nous parlerons de cela plus
    tard, quand nous irons en Bourgogne. Elle ne croyait pas  sa mort
    prochaine, mais elle mourut soudainement d'un anvrisme. La parole
    lui manqua pour me dire la vrit; quand j'arrivai devant son lit,
    elle expirait. Louise! Louise! dit-elle, Dieu....

    Elle ne dit pas un mot de plus; elle aurait pu prononcer peut-tre
    quelques paroles, mais elle n'eut pas le courage de me dire en
    mourant: Je ne suis pas ta mre.

    La misre est venue s'abattre sur ce pauvre petit appartement en
    deuil, tout me manqua  la fois: ma mre, le travail, le courage!
    Ce fut alors que survint M. de Parisis. Il me sauva de la misre,
    il m'emporta dans un rve d'or; mais je n'tais sauve que pour
    tre perdue.

    Je n'avais pas eu le temps de feuilleter les papiers de maman
    Ce n'est que depuis ma sortie de prison que j'ai pu dcouvrir
    l'histoire de ma naissance, en lisant des lettres et des
    brouillons de lettres que ma mre cachait dans un petit coffret
    en bois noir o je ne croyais trouver que des factures.

    Est-ce la peine de vous parler des lettres de Mme de Portien et
    des rponses de maman, ou plutt des lettres de ma mre et des
    rponses de sa femme de chambre? Pendant la premire anne, ma
    mre s'inquita de moi, elle vint me voir une fois, elle gronda sa
    femme de chambre de lui crire trop souvent, elle lui recommandait
    de dire _mon enfant_ et non _votre enfant_.

    Au bout d'un an, il n'y avait plus de lettres de Mme. de Portien;
    elle voulait tout oublier pour mieux faire tout oublier. Je
    trouvai des brouillons de lettres de maman o la pauvre femme
    parlait avec adoration de la petite Louise. A ma premire
    communion, elle crivit encore, ce fut la dernire fois. Ce qu'il
    y a d'admirable, c'est que dans ces lettres elle ne lui parle
    jamais d'argent. Et Mme. de Portien n'en parlait pas non plus.

    Maintenant, quel fut mon pre? L est le secret ternel, mais
    ce ne fut pas ce M. de Portien. Je ne dis pas cela pour calomnier
    ma mre, je dis cela parce que je me confesse et que je vous dois
    toute la vrit.

    Je vais mourir et je ne me plains pas. J'ai eu ma part de
    bonheur. J'ai ador M. de Parisis; les jours que j'ai passs avec
    lui ont t des sicles. Qu'ai-je  regretter? Je vous jure,  ma
    douce et sainte Genevive, que c'est pour moi une joie encore
    de penser que je me sacrifie  votre bonheur. Moi vivante, vous
    n'pouseriez pas Octave, voil pourquoi je meurs heureuse. La vie
    est ainsi faite, il faut savoir se retirer de devant le soleil des
    autres. J'tais comme l'arbre empoisonn: vous seriez morte sous
    mon ombre.

    En face de Dieu qui m'entend, en face de vous qui tes l'image de
    la vertu, je le dclare encore, car je veux vous prouver que je
    ne suis pas tout  fait indigne du doux nom de cousine que vous
    m'avez donn. Je n'ai pas eu d'autre amant que le duc de Parisis.
    Il a t cruel en m'abandonnant. Vous savez qu'il m'avait envoy
    un bon de dix mille francs comme  la premire venue. J'ai jur de
    me venger. Et je me suis venge!

    Ah! j'avais une vengeance bien noble. C'tait de retourner rue
    Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, de travailler jour et nuit, de
    mourir  la peine.

    Mais Mme. d'Antraygues, qui connaissait les hommes, m'enseigna
    l'autre vengeance. Il ne faut pas la condamner, car c'est un brave
    coeur; elle a ses heures de fragilit, mais elle a gard toute sa
    noblesse d'me.

    Sur ses conseils, je me jetai donc la tte la premire dans ce
    tourbillon de la comdie parisienne, dans ce steeple-chase de
    toute la folie du luxe et de l'amour. La pauvre Violette, foule
    aux pieds, devint l'orgueilleuse Violette de Parme. Ce fut Mme.
    d'Antraygues, qui me donna mon premier billet de mille francs
    avant de partir pour l'Irlande. J'avais t trs malade, presque
    condamne, mais elle me dit que j'tais plus belle que jamais, la
    premire fois qu'elle me conduisit boire du lait au Pr Catelan
    par des chemins dtourns, car elle se cachait et je ne voulais
    pas me montrer.

    C'tait sans doute parce que nous nous cachions que nous fmes
    surprises. Le prince Rio vint vers nous et demanda  la comtesse
    l'honneur de m'tre prsent. Vous avez raison, lui dit-elle, car
    celle que vous voyez l, dans tout l'clat de ses vingt ans et de
    sa beaut, est une princesse par la grce de Dieu. Elle ne vous
    dira jamais son nom; elle ne veut tre connue  Paris que sous le
    nom de Violette de Parme.

    L'orgueil qui m'avait perdue parce que M. de Parisis tait duc,
    me perdit encore une fois parce que celui qui nous parlait tait
    prince. Je sentis tout de suite que je ne l'aimerais pas, mais
    c'tait l'homme qu'il me fallait pour jouer mon jeu. Je ne fis
    pas trop de faons pour aller dner avec lui dans un salon du
    Petit-Moulin-Rouge. Je savais que le duc y allait quelquefois, je
    ne dsesprais pas de le rencontrer et de passer firement devant
    lui au bras du prince.

    A la fin du dner, on tait perdument amoureux de moi, on
    m'offrait des diamants, un htel, des quipages. Je ne rentrai pas
    chez moi; mais tout en allant chez le prince, j'tais bien dcide
     ne pas tre sa matresse.

    Le prince me trouva bizarre, mais il tait bon prince; ce qu'il
    aimait en moi, c'tait ma figure. Lui aussi tait un orgueilleux,
    c'tait dj quelque chose que de m'afficher. Il y a des
    qui veulent tre, il y a des gens qui veulent paratre. Ma
    bizarrerie ne l'empcha pas de me donner cent mille francs et de
    me meubler, avec le luxe du plus pur Louis XVI, un htel rue de
    Marignan, o il vint trois fois par semaine dner avec ses amis,
    des hommes du monde, des journalistes, des hommes politiques, des
    diplomates et des artistes.

    C'tait bien un peu le monde de Parisis; mais comme on ne m'avait
    pas connue avec lui, naturellement personne ne me reconnut chez le
    prince.

    Cette vie-l, je vous l'avouerai, me plut beaucoup, quoique je
    souffrisse beaucoup, quoique je souffrisse toujours. J'esprais
    venir  bout de mon coeur; mais point. Plus je m'loignais
    d'Octave, plus je le retrouvais.

    Il tait en Angleterre quand je fis ma premire entre dans le
    monde du Bois. On vous a parl du bruit qui retentit autour de
    moi. Quand on voit monter peu  peu une courtisane cela n'tonne
    personne.--Ah! c'est celle-ci!--Ah! c'est celle-l!--Connue!
    reconnue! tout est dit. Mais quand une courtisane apparat
    un grand luxe sans qu'on puisse dire d'o elle vient, toutes les
    curiosits sont en veil, elle triomphe avec clat. C'est un feu
    d'artifice qui n'a pas t annonc.

    Le prince ne pouvait croire  son bonheur; jusqu' minuit,
    c'tait le plus heureux des hommes, mais  minuit, je m'enfermais
    dans ma chambre et je me jetais voluptueusement dans la solitude
    de mon lit.

    Je n'tais pourtant pas une sainte. Je me hasardais dans tous les
    prils, j'tais coquette avec tous les hommes, comme une femme qui
    veut se faire une cour. J'prouvais une joie secrte de me prouver
    que j'tais vertueuse sous le masque d'une pcheresse.

    Ce fut ainsi que j'allai un soir  Mabille  l'insu du prince;
    ayant appris la langue du pays avant d'y entrer, dcide 
    rpondre  toutes les apostrophes. J'avais dn en folle
    compagnie, et je crois bien que j'avais bu un peu trop de vin de
    Champagne.

    Je vous ai dit comment j'y avais rencontr Octave, comment il
    s'tait repris  moi selon les prdictions de Mme d'Antraygues.
    Mais, en le retrouvant, je ne retrouvai plus mon coeur. Il y avait
    de l'orage dans le ciel.

    Vous savez mieux que moi l'histoire de Dieppe. Je ne lui ai pas
    dit toute ma jalousie, mais je compris alors qu'il vous aimait.
    Les femmes qui aiment ont la double vue. Vous me hassiez et je
    vous hassais; dans ma jalousie aveugle, croyant frapper Octave au
    coeur, je m'enfuis avec ce grand d'Espagne qui n'avait de grand
    que sa grandesse. Tout naturellement je fus tout aussi bizarre
    avec lui qu'avec le prince.

    Mais j'avais beau vouloir m'tourdir, je ne vivais que pour
    Octave; mon me tait toute  sa pense, mes yeux le cherchaient
    partout.

    Mais vous savez le reste. Vous savez ma rencontre avec ma mre.
    Je vous avouerai que la force du sang ne se trahit pas alors. Et
    pourtant, quoique Mme de Portien n'et pas une figure sympathique,
    je me souviens que j'prouvais quelque plaisir  la voir. C'est
    peut-tre un prjug, mais il me semble qu'elle ne me parut pas
    tre une trangre pour moi.

    La pauvre femme! Dans quelques heures je la reverrai, si Dieu lui
    permet ce bonheur de revoir un enfant qu'elle a abandonn. Qui
    sait si elle aussi n'a pas subi cette fatalit du coeur qui trahit
    toujours les vertus de la femme?

    Vous avez voulu tenter une belle chose. Vous avec dit  Octave de
    m'pouser pour arracher de ma main ces violettes de Parme qui la
    souillent. Mais la vertu est comme les sources vives, elle ne
    remonte jamais. Ce n'tait pas moi qui devait pouser Octave; un
    mariage aussi clatant et montr ma chute plus grande encore.

    Grce  vous, grce  cette douce Hyacinthe que vous m'aviez
    donne, j'ai failli prendre racine  Pernan pour y vivre dans le
    repentir et la charit. Vous savez que les souvenirs vivants m'en
    ont chasse.

    Et d'ailleurs, je voulais mourir. Je voulais mourir pour vous,
    sinon pour moi. Croiriez-vous que vingt fois le courage m'a
    manqu? Une femme qui ne s'est pas tue du premier coup ne trouve
    plus la force de se tuer.

    Le courage m'est enfin revenu.

    Suis-je digne de revtir le linceul blanc? Ai-je assez expi mes
    fautes? Ma prison a t un long supplice, ma dlivrance ne m'a pas
    dlivre de mes chagrins. Vous avez t un ange pour moi, aussi
    c'est  vous que je demande des prires.

    Avant les prires, j'ai une grce  vous demander: c'est
    d'pouser Octave, car je ne veux pas que ma mort soit inutile. Et
    puis il me semble que je serai dans votre bonheur.

    Ne me pleurez pas, je meurs contente.

    Vous m'avez donn un million, je vous lgue un million. Ce que
    j'ai dpens tait la fortune de ma mre.

    J'aime tant  causer avec vous, ma chre Genevive, que j'allais
    oublier l'heure de la mort.

    Adieu!  Dieu!

    VIOLETTE DE PERNAN-PARISIS.

Et d'une criture plus fivreuse, Violette avait jet ces mots aprs
sa signature.

    Quand vous vous promnerez avec Octave dans le parc de Par
    ou de Champauvert, si vous voyez  vos pieds une pauvre petite
    violette des champs--pas une violette de Parme!--ne la foulez pas
    dans la poussire; penchez-vous pour la cueillir, respirez-la et
    donnez-la  votre mari. Il se souviendra de moi, mais vos mains
    auront sanctifi le souvenir.

    Adieu!

Mlle de La Chastaigneraye pleura beaucoup en lisant la confession de
Violette. Elle sentait que c'tait un coeur et une me qui parlaient.
Ah! oui, dit-elle en se rappelant cette douce figure, c'est Violette
qu'il faut appeler la DAME DE COEUR.

Violette tait entre si profondment dans la vie de Genevive, qu'il
lui semblait qu'en la perdant elle perdait quelque chose d'elle-mme,
un battement de son coeur, un rayon de son me. Et pourtant,
dit-elle, j'tais jalouse jusqu' en mourir!




II

OCTAVE A PARISIS


Mademoiselle de La Chastaigneraye crivit  la marquise de Fontaneilles:

    Ma chre Armande,

    Je suis dsespre plus que jamais. Je reois une lettre de
    Violette, et cette lettre c'est l'adieu d'une femme qui va mourir.

    Cette fois, si tu ne viens pas tout de suite, je pars pour
    l'Abbaye-au-Bois. Je t'embrasse.

    GENEVIVE.

Mlle de La Chastaigneraye avait un trop noble coeur pour songer 
pouser Octave devant le tombeau de Violette.

La marquise de Fontaneilles pria par un mot le duc de Parisis d'aller
la voir. Mon cher duc, lui dit-elle, ne perdez pas une heure; cette
pauvre Violette est morte, c'est par un dvouement sublime pour
Genevive et pour vous-mme. Partez de suite pour Champauvert, dites
que j'y serai demain avec le marquis. Il faut que dans quinze jours
Mlle de La Chastaigneraye soit la duchesse de Parisis.

Octave partit une heure aprs, non sans avoir tent d'entraner avec
lui la marquise. Il arriva la nuit  Parisis; le lendemain,  midi, il
descendait de cheval dans la cour de Champauvert, quelque peu surpris
de ne pas voir apparatre Genevive, car ds qu'on voyait poindre une
figure dans l'avenue, on avertissait la jeune chtelaine.

Un domestique s'avana sur le perron. Monsieur le duc ne sait donc
pas que mademoiselle est partie!--Partie! Depuis quand?--Depuis
hier?--Elle est alle  Paris?--Oui, monsieur le duc.--Quand doit-elle
revenir?--Oh! pour cela! ni moi non plus, rpondit le domestique dans
la mode de son pays. On a parl ici du couvent, presque toute la
maison a t remercie et je vais rester seul ici avec ma femme. On a
donn l'ordre de vendre les chevaux.--C'est srieux, pensa Parisis.

Il remonta  cheval. Il voulut repartir pour Paris, mais il se ravisa
et se contenta d'crire  la marquise de Fontaneilles:

    Chre marquise,

    Nos destines jouent aux quatre coins. Pendant que je viens 
    Champauvert, Genevive va  Paris. Faut-il que je rebrousse chemin
    ou qu'elle revienne sur ses pas? Jugez. J'attends!

    PARISIS.

Le lendemain, Parisis reut un tlgramme qui ne renfermait qu'un mot:

    Attendez.

Octave attendit. Il ne craignait pas de trop s'ennuyer, car il y
avait au chteau une arme d'ouvriers. Le spectacle du travail des
autres est une vive rcration pour l'esprit, surtout quand le travail
des autres est pour soi-mme. En l'absence de l'architecte, Parisis
pouvait donner de bons conseils pour les dtails de la restauration
du chteau. Il n'tait pas n artiste, mais il avait le sentiment de
l'art dans toutes ses faces, peinture, sculpture, architecture, art
antique, art chrtien, art de la Renaissance, art rococo, art moderne;
suprieur en cela  Monjoyeux lui-mme, qui tait absolu dans son
style, qui n'aimait pas Louis XII et qui et massacr les plus jolis
motifs pour mtamorphoser  son gr le caractre du chteau.

Octave ne croyait pas que Violette ft morte. Toutefois son souvenir
attristait encore la solitude de Parisis.




III

LE DFI A DIEU


Ce jour-l, Octave feuilleta la bibliothque du chteau. Il avait
ouvert cinquante volumes. Il avait travers  vol d'oiseau, on
pourrait dire  vol de hibou, toute l'histoire des philosophes, mais
pntrant surtout dans les sciences occultes, quoique le caractre de
son esprit l'appelt toujours dans les rgions lumineuses.

C'tait un dimanche. Tout le monde du chteau tait  une fte
voisine. Il n'avait voulu retenir personne. Il tait donc seul. Le
soir amenait l'ombre, le ciel s'tait voil. Il se rappela qu'il
n'tait pas all  la chapelle, on lui avait remis depuis longtemps
les clefs de la crypte.

Il tait presque nuit quand il entra dans la chapelle.

A la mort de son mari, la duchesse de Parisis eut une telle horreur de
la nuit qu'elle ne dormit jamais sans lumire, pareille en cela  Mme
de Montespan qui se voyait dj dans le linceul ds que l'ombre se
rpandait sur elle. Quand on descendit  son tour la duchesse de
Parisis dans la chapelle souterraine, Octave qui savait avec quelle
terreur sa mre envisageait la nuit, voulut qu'une lampe brlt
perptuellement devant son tombeau.

Aussi ds qu'il ouvrit la porte de la crypte, il vit passer un ple
rayon de lumire. Il descendit avec une sourde motion, s'efforant
de ne voir dans la mort que la mort elle-mme, voulant supprimer les
sombres cortges que lui font les potes et les visionnaires. Quand il
fut aux derniers degrs de l'escalier en spirale, il s'arrta, regarda
tous les cercueils et les salua avec pit.

C'taient pour la plupart des cercueils de pierre et de marbre, tous
rangs autour d'un autel o le jour des Morts le cur de Parisis
venait dire la messe. Quelques-uns des cercueils, les derniers,
taient en bois de htre recouvert de velours  clous d'argent.
C'taient les derniers venus. Parisis retrouvait parmi ceux-l son
pre et sa mre. Il vint se pencher au-dessus et appuya les deux mains
comme s'il touchait les deux morts bien-aims.

Quoiqu'il n'et pas l'habitude de s'agenouiller, par un mouvement
involontaire et soudain il tomba  genoux et mit ses lvres sur
le velours de chaque cercueil. Il lui sembla qu'il sentait des
tressaillements sous ses lvres.

Je ne sache pas un athe qui n'ose rayer d'un trait de plume
l'immortalit de l'me. Et pourtant s'il n'y a qu'un pas de la vie
 la mort, il n'y a qu'un pas de la mort  la vie.

Octave se leva. Il regarda cette ternelle lumire qui ne brlait que
pour ceux qui ne voient plus et retourna vers l'escalier. Quand il fut
sur la dernire marche, il salua gravement comme  son arrive. Il lui
sembla que les morts lui disaient adieu. Dans le silence funbre, il
crut entendre ce mot qui l'obsdait toujours: C'EST LA!

Il remonta silencieusement l'escalier; mais ds qu'il eut referm la
porte, il murmura en essayant de sourire: Non! je ne veux pas que
ce soit l. Il se sentait protg par sa mre. Je dfie tous les
esprits de m'enchaner  la destine des Parisis, je brise les liens
de la lgende et je m'affranchis de tout en bravant tout.

Quoiqu'il se crt matre de lui et de sa destine, il ne fut pas
fch de se retrouver au grand air et d'allumer un cigare. Le cigare,
l'ami de l'homme depuis que le chien l'a trahi--depuis qu'il y a des
chiens enrags.

La vie de chteau, dpouille de toutes ses suzerainets, n'est plus
possible que si on y apporte la vie de Paris. Je sais des chtelains
qui ne reoivent de Paris que le journal; ceux-l se nourrissent trop
de la vie idale; il leur faut alors une grande force d'imagination
pour trouver que tout est bien, mme si comme Candide ils cultivent
leur jardin.

Octave, qui n'avait pas prvu son voyage, n'avait rien emport du
boulevard des Italiens, pas mme un journal.

Aussi, aprs le dner, il ne lui resta qu'une ressource, celle de
remontera la bibliothque. Cette fois il feuilleta des romans; il
n'avait pas la main heureuse ce jour-l: il tomba sur le _Moine_ de
Lewis. Il l'avait lu dj, il le relut  vol d'oiseau, mais trop
encore pour ne pas se pntrer de la terreur que rpand ce chef
d'oeuvre.

Le vieux Dominique, qui lui avait servi  dner, vint lui demander
s'il voulait du feu. Oui, dit Octave, qui n'aimait pas la solitude;
le feu est un gai compagnon: d'ailleurs cela fera plaisir aux
grillons, aux araignes, aux moucherolles qui habitent cette
bibliothque, sans compter que tous ces livres-l ne seront pas fchs
de se rchauffer un peu, car ils me semblent tous morfondus.

Il y avait au bout de la bibliothque une chemine en bois sculpt du
temps de Franois 1er o couraient des salamandres. La bibliothque
tait alors une salle d'armes. Au XVIIIe sicle, autre temps autres
moeurs, la plume avait conquis ses droits de haute noblesse; on
recueillit tous les livres pars dans le chteau et on les logea dans
cette grande pice abandonne.

Octave fut content de voir du feu. En se chauffant les pieds, il se
vit dans la glace et faillit ne pas se reconnatre. La vie mditative
qu'il menait depuis le matin avait altr son expression railleuse.
En outre, il avait bien un peu nglig ses cheveux et ses moustaches.
Diable! dit-il, si je restais toute une saison en province, je ferais
une drle de rentre  Paris.

Il trana un canap devant le feu et s'y renversa, toujours un livre 
la main. Ce livre, c'tait Descartes. Il avait voulu refaire le
tour des ides dans les tourbillons du grand philosophe. Au premier
tourbillon il s'endormit.

Quelle heure tait-il quand il se rveilla? Le feu s'teignait,
les quatre bougies brlaient encore, mais ne devaient pas brler
longtemps. Il voulut sonner. Il y avait encore un cordon, mais il n'y
avait plus de sonnette. Il appela, mais tout le monde tait  la fte.
Il ouvrit la fentre. Un orage tait survenu, un coup de tonnerre
retentit; le vent se dchanait dans les grands arbres: de noires
nues sillonnes d'clairs ensevelissaient le chteau. C'tait le
dernier orage de la saison, mais il devait laisser un beau souvenir.

A travers les grandes voix du tonnerre et du vent, Parisis entendit au
loin les violons, ces violons rustiques qui ne seraient pas touffs
par la trompette du Jugement dernier. C'est bien, dit Octave, on
s'amuse l-bas; ne soyons pas un trouble-fte, d'autant qu'aprs tout
je trouverai bien mon lit tout seul. Quelle heure est-il?

Il n'y avait qu'un sablier dans la bibliothque. Sans doute un des
Parisis avait voulu exprimer que mme avec les philosophes il ne faut
pas perdre son temps.

Quand une fois le sommeil du soir vous a pris dans ses chanes, on
a toutes les peines du monde  briser les liens. Octave avait beau
tendre les bras, il resta  moiti ananti sur le canap o il
s'tait rejet comme en fuyant l'orage.

L'orage tait bien pour quelque chose dans cet ensevelissement de ses
forces. Il avait continu par ses rves son voyage dans le pays des
Esprits. Suis-je assez bte, murmura-t-il, pour me laisser envahir
par toutes ces rveries de philosophes ou de chercheurs, qui n'ont
jamais aim la terre parce qu'ils n'avaient pas cent mille livres de
rente pour s'y trouver bien! La terre est notre patrie passe et notre
patrie future, nous n'en avons point d'autre. Le tonnerre a beau
gronder, il ne m'pouvante pas. La science nous a conduits dans la
coulisse, nous savons maintenant comment on fait le tonnerre.

Mais Parisis avait beau se dire toutes ces belles choses, une
vague terreur s'tait rpandue sur lui. Il faut bien l'avouer,
poursuivit-il d'un ton moins fier,  force de science, nous savons que
nous ne savons rien de Dieu.

Il avait beaucoup discut avec les philosophes d'aujourd'hui, il avait
dn avec les plus fiers aptres de l'athisme, mais ils accusaient 
et l des phrases superstitieuses. Parisis se moquait de toutes les
superstitions, mais il et t dsespr de rencontrer le matin un de
ces musiciens redouts par leur mauvais oeil, d'autant plus terrible
qu'il porte bonheur  eux-mmes. Eh bien! dit tout  coup Octave, je
veux en finir avec ces derniers nuages de la btise humaine.

Sur la chemine, il n'y avait qu'une glace sans tain. Il se
leva et marcha droit au fond de la bibliothque, devant un grand
miroir qui descendait du plafond jusqu'au parquet. Le miroir n'tait
clair que par la rverbration des quatre bougies. J'oubliais! dit
Parisis. Pour que les esprits se manifestent, il ne faut que trois
lumires.

Il retourna sur ses pas et teignit la quatrime bougie. Maintenant,
dit-il en revenant au miroir, il doit tre minuit, et le moment
est bien choisi, puisque le vent siffle et que le tonnerre tonne.
Montre-toi, Satan! Il se regarda. Or lui, qui jusque-l n'avait
jamais eu peur de qui que ce ft au monde, il eut peur de lui-mme.
Dans cette lumire douteuse, il se trouva d'une pleur mortelle; il
essaya de sourire, mais son expression demeura grave et triste.

Il attendit bravement, se regardant toujours. Un clair passa, il vit
une vague image dans la glace.

Une fentre s'ouvrit avec fracas, les bougies s'teignirent, et
Octave, qui se regardait toujours dans la glace, vit deux figures.
L'effroi le saisit: il appela Dominique et retourna vers la chemine
pour rallumer les bougies. Il n'osait regarder. Cependant, quand il
eut fait jaillir le feu d'une allumette, il ouvrit bien les yeux.

Une femme s'avanait vers lui. Il laissa tomber l'allumette....




IV

LA MORTE ET LA VIVANTE


Quelle tait cette femme qui s'avanait ainsi vers Octave? Elle!
s'cria-t-il avec effroi. Il croyait voir Mme Rvilly. Il s'imagina
qu'elle tait sortie de son tombeau pour venir lui reprocher sa mort.

Vous n'avez pas oubli Mme d'Argicourt, cette blonde Bourguignonne
haute en amour, avec laquelle il avait vals--la valse des Roses.
--Vous n'avez pas oubli non plus que, par un singulier jeu du
souvenir, Octave s'tait imagin, en la revoyant aprs la mort de
Mme de Rvilly, que c'tait Mme de Rvilly elle-mme qu'il revoyait.

Son aventure avec ces deux femmes avait t si rapide, il les avait
si peu vues avant de les aimer, que ces charmantes figures se
confondaient dans sa mmoire. Il avait beau vouloir recomposer les
deux figures, ds que son esprit recommenait le dessin de l'une, la
figure de l'autre s'imposait.

Cette nuit-l,  peine eut-il distingu vaguement les traits de Mme
d'Argicourt, qu'il s'imagina que Mme de Rvilly tait devant lui.

Tout autre,  sa place, se ft peut-tre vanoui, mais il dominait sa
peur, toujours rsolu  ne croire  rien.

Il reconnut bientt que ce n'tait pas l un fantme, car Mme
d'Argicourt parla tout haut. Or, comme il ne craignait pas les
esprits, il ne craignait pas non plus les vivants. Il est vrai qu'il
n'tait pas arm ce soir-l; mais quoique sans pistolet et sans
poignard, trois ou quatre voleurs eussent encore mordu la poussire
s'ils se fussent hasards au chteau.

Il alluma enfin une bougie, aprs quoi il fit deux pas au-devant de
Mme d'Argicourt. Mon cher duc, lui dit-elle gaiement, vous tes
introuvable; je vous cherche partout; pas me qui vive dans ce
chteau!--C'est vous, madame? dit Octave avec une joie soudaine, tout
en saisissant la main de la baronne; je ne vous attendais pas ici!--A
cette heure, surtout, n'est-ce pas? Si je viens vous dire bonjour 
minuit, c'est que je me suis perdue dans vos grands bois. Vous ne
savez donc pas que je suis presque votre voisine pendant la chasse?
J'ai dn chez ma soeur,  deux lieues d'ici; on m'a dit que vous
tiez en villgiature. J'ai voulu vous surprendre le soir, ne pouvant
pas, d'ailleurs, venir le jour. J'esprais bien arriver plus tt, car
je ne voulais pas faire une pompeuse entre de minuit, mais l'orage
m'a fait perdre deux heures et demie; il m'a fallu m'abriter dans une
cabane de bcherons. Quel temps! quel tonnerre!--Ne m'en parlez
pas; voyez si ce n'est pas le diable qui entre par cette
fentre!--Dites-moi, mon cher duc, ce que vous pouvez faire dans une
bibliothque sans y voir clair?--J'voquais les esprits, ou plutt je
me moquais des esprits.--Vous m'pouvantez!--Il y a bien de quoi! Je
m'ennuyais; j'avais peur de passer la nuit tout seul, je priais le
diable devenir me tenir compagnie. Mais voulez-vous que je vous dise
pourquoi le diable n'est pas venu?--Dites.--C'est que je ne crois pas
au diable.--Eh bien! moi, je vais vous dire pourquoi le diable n'est
pas venu,-- paen endurci dans le pch!--c'est que Dieu voulait se
montrer  vous.

Et d'un air de moquerie: Voil pourquoi je suis venue.--Oui, vous
avez raison, car si Dieu s'est jamais montr sur la terre, c'est
par la figure de ses plus belles cratures.--Eh bien! maintenant
croyez-vous en Dieu?--Oui, puisque je crois en vous.

Octave embrassa la jeune femme sur le front. Elle le pria de lui
montrer le thtre de ses vocations ou de ses dfis au diable. Il
prit la bougie et la conduisit devant le miroir. C'est trange!
dit-il en s'approchant.--Que voyez-vous donc?

Octave venait de voir apparatre la blanche figure de Mme de Rvilly,
comme s'il ft toujours le jouet de cette trange vision qui lui
montrait l'une pour l'autre. Je vois que le miroir est cass.--Il
ne l'tait donc pas?--Non, si j'ai bonne mmoire; cela m'explique
pourquoi je me suis vu double et pourquoi je vous vois double.
--Comment, vous me voyez double?--Oui ne voyez-vous donc pas
Mme de Rvilly  ct de vous?--Vous me faites froid! tes-vous assez
fou?--Oui, je veux rire, dit Octave qui ne riait pas.--Mais qui a
cass ce miroir?

Parisis comprit que la question des superstitions tait encore 
rsoudre. C'est le coup de vent, aprs avoir ouvert la fentre.--Cela
n'est pas prouv; mais d'ailleurs, pourquoi le coup de vent a-t-il
ouvert la fentre?

Il y avait trop de _pourquoi_ et de _parce que_ pour que Parisis et
Mme d'Argicourt s'y attardassent. Adieu! dit tout  coup la
belle voyageuse.--Adieu! au milieu de la nuit, par cet abominable
temps!--Oui, mes chevaux sont en bas.--Madame, on n'est jamais venu
la nuit  Parisis--c'est une tradition--pour ne pas y voir lever
l'aurore.

Honni soit qui mal y pense! Octave avait-il trop peur de trouver Mme
de Rvilly dans Mme d'Argicourt pour couter cette nuit-l les chos
de la Valse des Roses? Je crois qu'il n'avait peur de rien.

Je ne rpondrais pourtant pas que les images de Genevive et de
Violette ne fussent venues, comme celle de Mme de Rvilly, traverser
ses songes amoureux et faire ombre  la gaiet de Mme d'Argicourt.




V

LE BOUQUET DE FRAISES ET LE BOUQUET DE LVRES


Cependant Mme de Fontaneilles ne dsesprait pas encore de marier
Genevive  Octave. Elle avait compris cette pudeur des sentiments qui
empchait la jeune fille de faire un rve de bonheur sous une pense
de deuil.

Quelques jours dj s'taient passs; un matin, elle alla voir
Genevive  l'Abbaye-au-Bois et lui dit qu'il fallait qu'elle partt
avec elle pour Champauvert. Non, dit Genevive, je ne retournerai pas
 Champauvert. Et d'ailleurs, qu'irais-je y faire?--M. de Parisis t'y
attend. Il est  son chteau.--De grce, ma chre Armande, laissez-moi
 mes prires. Je veux mourir en Dieu.

La marquise comprit que l'heure n'tait pas venue. Elle crivit 
Octave:

    J'ai chou dans une mission qui m'tait bien douce, car je vous
    aime tous les deux; revenez donc  Paris, vous aurez peut-tre une
    loquence plus sre que la mienne.

Parisis revint  Paris. Il voulut voir Genevive, mais elle refusa
de se rencontrer avec lui chez la marquise. Ce qui n'empcha pas la
marquise de dire  sa jeune amie qu'il fallait obir  la dernire
volont de la morte. Tu pouseras Octave.--Jamais, rpondit
Genevive.--Jamais! voil un mot qui n'est pas en situation. Pourquoi
jamais?--Pourquoi? parce que je n'aime plus Octave.--Tu n'aimes
plus Octave! mais il te faut donc tre jalouse pour aimer! Violette
vivante, tu aimais Octave; Violette morte, tu ne l'aimes plus?--Non.
Et, d'ailleurs, je ne veux pas btir sur un tombeau.--Pathos? on ne
btit que sur des ruines.

Et la marquise, qui croyait connatre les femmes, ajouta avec une
pointe de raillerie: Puisque tu aimes mieux vivre au couvent dans la
mort que de vivre  Parisis dans l'amour,  ton aise, je m'en lave les
mains.

La fire Genevive ne s'adoucit pas. Donc, reprit la marquise, tu ne
veux plus revoir Octave?--Non.

Et Genevive rentra stoquement au couvent. Mais, le lendemain, Mlle
de La Chastaigneraye retourna chez la marquise de Fontaneilles, quoi
qu'elle et l'habitude de n'y aller que deux fois par semaine. La
marquise ne dit pas un mot d'Octave. Genevive ne parla pas de son
cousin. Veux-tu venir au bois? dit la marquise  son amie.--Oui,
rpondit Genevive.--Tu me promets, reprit Mme de Fontaneilles en
souriant, que tu ne regarderas pas l'htel d'Octave?--Je te le promets.
--Et si nous rencontrons Octave au bord du Lac, tu dtourneras la
tte?--Oui.

Genevive ne regarda pas l'htel de M. de Parisis. Au bord du Lac,
elle n'eut pas besoin de dtourner la tte, parce qu'elle ne rencontra
pas Octave. Est-ce pour cela qu'elle demanda  aller boire du lait 
la vacherie du Pr Catelan? Il tait tard, il n'y avait presque plus
personne.

Quand le coup s'arrta devant la vacherie, elle dit  son amie
qu'elle ne descendrait pas. Elle avait entrevu Octave et une clbre
trangre, la plus belle des Italiennes blondes, attabls sous un
orme. Ils buvaient du lait,--je me trompe,--elle buvait du lait et il
buvait sa beaut, car il la regardait avec des yeux amoureux.

A son tour, la marquise vit le duc de Parisis et l'Italienne. Eh
bien! ma belle amie, dit-elle  Genevive, on appelle cela: boire
du lait! Tu vois que Violette n'a pas emport la jalousie dans le
tombeau.--Je ne suis pas jalouse, dit froidement Genevive qui s'tait
rejete au fond du coup. Demande du lait, nous ne descendrons pas.

La marquise fit signe  une Suissesse d'opra comique d'apporter deux
tasses de lait. Pour boire il faut bien se pencher: voil pourquoi
Mlle de La Chastaigneraye vit encore une fois son cousin de Parisis.

Dieu de vengeance, comment le vit-elle! On avait apport des fraises
en bouquet, car on avait coup le fraisier pour avoir les fraises,
 la manire des plus sauvages et des plus civiliss. C'taient
d'admirables fraises anglaises rouges, toutes pleines du sang de la
terre comme la vigne, des fraises presque vivantes.

Parisis promenait le fraisier sous les lvres de la dame: les lvres
et les fraises, c'taient le mme fruit.

L'Italienne dore mordit  belles dents, prenant la moiti de chaque
fraise. Et quand elle avait mordu sa moiti, Octave dvorait l'autre.
Vraie comdie d'amoureux.

Genevive rpandit la moiti de son lait. Oh! la belle maladroite!
s'cria la marquise.--C'est que le lait est si mauvais! murmura Mlle
de La Chastaigneraye.

La marquise de Fontaneilles pensa que c'tait sur les lvres de
Genevive que Parisis devait cueillir des fraises: Tu n'as pas vu
l-bas M. de Parisis et la duchesse de Casti?

Genevive sembla ne pas comprendre: M. de Parisis? dit-elle d'un air
distrait pour cacher son motion, pourquoi n'est-il pas encore venu me
demander ma main? La marquise sourit. Enfin! s'cria-t-elle, voil
le mot parti! Et se parlant  elle-mme: Il n'y a donc que la
jalousie qui fasse des miracles en amour!




VI

LE MARIAGE DE DON JUAN


Et si je vous dis que monseigneur de Bourges, prince de la Tour
d'Auvergne, vint un soir coucher au chteau de Champauvert, que le
lendemain matin tout le village tait pavois; qu'on avait lev un
arc de triomphe sur le chemin de l'glise, que l'vque de Dijon, les
chanoines, les archidiacres, que toutes les robes noires, toutes les
robes violettes, toutes les robes rouges, suivant le mot des paysans,
illustraient l'glise, vous ne me demanderez pas pourquoi.

Vous savez dj que c'est pour le mariage de M. le duc de Parisis avec
Mlle Genevive de La Chastaigneraye.

N'avez-vous pas reu une lettre de faire-part? Le _Sport_ n'a pas
manqu,  ce propos, de rappeler tous les titres des deux familles.

Qui que vous soyez, athe ou chrtien, libre penseur ou catholique,
vous auriez prouv comme moi une vive motion dans le sanctuaire
de cette glise rustique, en voyant non pas toutes ces splendeurs
inacoutumes, mais la jeune marie, qui souriait doucement pour faire
croire  son bonheur, quoique l'inquitude passt jusque sur ses
lvres.

Elle n'avait pas toute sa beaut: les maries ne sont jamais belles le
jour de leur mariage. La joie a ses fivres et ses pleurs; on dort mal
la veille de ses noces; c'est comme la veille d'une traverse prilleuse,
quand on pressent dj la tempte.

Pendant la messe, tous ceux qui regardaient la blanche pouse
voyaient un point noir  l'horizon, mme s'ils ne se rappelaient pas
la lgende de Parisis. C'est qu'on connaissait bien Octave, c'est que
ceux qui l'aimaient le plus voyaient avec quelque frayeur tomber cette
haute et divine vertu de Genevive de La Chastaigneraye dans les bras
de don Juan de Parisis.

Quel serait le lendemain? Cet homme, toujours emport par ses
passions, allait-il abdiquer, renoncer  l'ternel fminin pour
s'enchaner aux pieds d'une seule femme? crever les yeux  toutes ses
curiosits, tuer en lui le hros de roman pour n'tre plus qu'un homme
d'honneur et de raison? ne plus courir qu'une aventure, la bonne
aventure du foyer?

Tout le monde en doutait. Et en voyant l'expression  la fois heureuse
et triste de Genevive, on se disait  soi-mme que cette jeune marie
tait de celles qui se couchent chastement dans le tombeau, quand leur
chappe le rve de leur vie.

Le Ministre des Affaires trangres tait venu avec son cadeau de
noces. Le duc de Parisis devait tre nomm, sous trs peu de temps,
ministre en Allemagne; c'tait une promesse, mais une promesse qui
avait le sceau imprial, car l'Empereur venait d'crire de sa main 
la duchesse de Parisis.

Octave tait-il heureux en ce plus beau jour de sa vie? Il s'tait
peut-tre mari trop souvent.

On remarquait dans l'assistance, parmi les femmes, vingt clbrits
hraldiques, toutes plus distraites que pieuses, s'inquitant de leurs
robes et critiquant celles de leurs voisines. La seule femme qui pria
pour le bonheur de Genevive, ce fut Mlle Hyacinthe: celle-l avait
des larmes dans les yeux.

Avait-elle des larmes pour Violette! Pauvre Violette, elle n'tait
pas oublie encore. Genevive lui donna une prire pendant la messe,
Octave lui donna un souvenir.

Si la marie avait perdu ce jour-l beaucoup de sa beaut, le duc de
Parisis, en revanche, tait plus beau que jamais. Ce qui le soir fit
dire  une des grandes dames de l'assemble: Est-il possible qu'on
nous le prenne pour toujours!

Cette grande dame, c'tait la duchesse de Hautefort parlant  la
marquise de Fontaneilles. Qui sait! dit la marquise, qui ne savait
pas encore lire dans son coeur.

Il y eut dans les jardins de Champauvert un dner de cent et un
couverts, qui rappelait les ftes patriarcales du moyen ge.

Les paysans dansaient sur le prau; on n'avait rien voulu changer
 leur musique, pour ne pas altrer le caractre rustique cher 
Genevive.

On porta un toast de l'archevque  la marie et un toast de Parisis
 l'archevque; ce n'tait pas encore un chrtien qui parlait  un
prince de l'glise, mais ce n'tait plus un athe qui bravait le ciel.

On ne chanta pas; mais Guy de Charnac lut un fort beau sonnet d'un
rimeur illustre qui voulait que sa muse ft de la fte.

On se croyait tout  la fois aux noces de Cana et aux noces de
Gamache. Octave voulut ramener la mode de ces festins homriques, o
l'on fait rtir un boeuf et o jaillissent des fontaines de vin.

Au milieu du festin, les jeunes paysannes de Champauvert, celles qui
avaient t dotes par Genevive et celles qui devaient tre dotes ce
jour-l, vinrent cette fois encore avec des bouquets, mais non plus
avec des bouquets de roses-th.

La plus jeune de toutes, celle qui avait apport le bouquet
empoisonn, prsenta  M. de Parisis la plus belle grappe de raisin
de la vendange. N'y touchez pas, dit-elle, car j'ai la main
malheureuse.

Genevive avait achet pour les paysannes des croix d'or toutes
rustiques, tailles dans la vieille mode.

Quand elle se leva pour les mettre au cou de chacune des jeunes
filles, Octave se leva aussi.

Cette simple action de placer une croix d'or sur le sein d'une
femme ramena Parisis plus prs des sphres chrtiennes que tous les
sermons qu'il avait entendus.




VII

L'EXTRAIT MORTUAIRE DE VIOLETTE DANS LA CHAMBRE NUPTIALE


Il tait deux heures du matin quand une chaise de poste  quatre
chevaux emmena les maris  Parisis. Genevive n'tait accompagne que
de Mlle Hyacinthe.

Ce fut avec un sentiment de fiert et de mlancolie que Genevive
entra--en souveraine, cette fois--dans cette vieille demeure des
Parisis. Elle s'appuyait, pour monter l'escalier, sur Octave et sur sa
jeune protge, qui sauvait, par son intarissable gaiet, les embarras
charmants de la situation.

Les deux jeunes amies entrrent seules dans la chambre nuptiale.
Genevive se laissa tomber sur une petite causeuse hospitalire
tourne vers la porte; elle vit du premier regard deux pastels de La
Tour, son bisaeul et sa bisaeule, souriants comme s'ils taient
heureux de la voir. Oh! mon Dieu! dit-elle tout  coup  Hyacinthe,
j'ai oubli dans la voiture, dans le petit panier, la miniature de ma
mre.

La jeune fille ouvrit la porte pour descendre chercher le petit
portrait. Dans sa prcipitation, elle laissa tomber une lettre qu'on
lui avait remise  l'heure du dpart et qu'elle voulait achever de
lire le soir mme.

Il n'y avait plus d'enveloppe  la lettre. Genevive la prit et
reconnut l'criture de Violette. C'est singulier, dit elle. Comment
cette lettre m'arrive-t-elle ici?

Elle ne l'avait pas vue tomber des mains de Mlle Hyacinthe.

Genevive lut rapidement, sans bien reconnatre que la lettre n'tait
pas pour elle:

    Pour vivre, il fallait que vous fussiez l; pour mourir, pourquoi
    ne puis-je vous serrer la main?

    Il me faut mourir seule, dans un coin, comme un chien abandonn.

    Moi aussi, je suis une Parisis, surtout pour la lgende. Vous la
    connaissez, Hyacinthe:

    L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT!
    L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.

    Adieu, mon amie.

    On m'a promis de vous envoyer cette lettre avec mon extrait
    mortuaire, pour qu'on puisse l-bas s'occuper de ma succession.

    N'oubliez pas que vous avez cent mille francs en dot. Soyez
    heureuse!

    VIOLETTE.

A cette lettre tait joint cet extrait mortuaire:

    Don Francisco Santa-Cruz, licenciado en teologia, Caballero de la
    Real orden americana de Isabel la Catolica y Cura parroco de la
    Iglesia de Santa-Maria de esta ciudad de Burgos, diocesis de la
    misma, de la que es Arzobispo el Excelentisimo  Ilustrisimo senor
    Don Atanasio Rodriguez Juste.

    Certifico: que, en el dia de hoy, ha sido depositado en la boveda
    de esta Santa Iglesia parroquial el cadaver de la senora dona
    _Luisa Violeta de Pernan Parisis_, hija del senor Hedwige Portien
    la cual nacio en Paris el 17 de april 1846 y fallecio en el
    de ayer a las cuatro de la tarde, despues de haber recibido los
    ultimos ausilios espirituales, asistida del Teniente Cura, vicario
    de esta parroquia D. Florencio Lasala.

    I para que conste espido la presente certificacion, cuyo original
    queda depositado en el archivo de esta parroquia  inscripto al
    folio 237 con el numero 3,789 en el libro de difuntos.

    A Ruegos de los Senores Don Angel Vallejo y Don Laureano de la
    Roda-infante, ejecutores testamentarios de la finada, Burgos 13 de
    agosto de 1867.

    EL CURA PARROCO, L. FRANCISCO SANTA-CRUZ.

Mlle Hyacinthe, en rentrant, surprit Genevive dans les bras d'Octave.
Elle avait jet un cri de douleur, le duc de Parisis tait accouru, il
ne comprenait rien  ses dsolations.

Celle qui tait la duchesse de Parisis depuis midi montra  son mari
la lettre de Violette. Voyez, lui dit-elle, pouvait-on me rappeler
plus fatalement la lgende des Parisis!

Octave lut l'extrait mortuaire de Violette. C'est trange, se dit-il
 lui-mme, je ne puis croire  la mort de Violette.




VIII

L'HIRONDELLE DE VIOLETTE


Pour le duc de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye, la nuit des noces
fut une nuit de deuil. Le spectre de Violette se dressa devant les
pouss; ils eurent beau s'abriter dans leur amour, la pauvre fille
sacrifie promena sur la couche nuptiale l'ombre de son suaire.

Le bonheur est ainsi fait qu'il n'arrive jamais dans un cortge
qui rit et qui chante sans regret. Regardez bien parmi ces figures
joyeuses, ne voyez-vous pas celles qui penchent la tte et qui
essayent de sourire pour cacher leurs larmes?

C'est que les deux pouss, quelle que soit la candeur de la jeune
femme, quelle que soit la noblesse de coeur du jeune homme, apportent
toujours l'un  l'autre un pass qui a ses nuages. On a beau faire,
on ne peut pas rayer les pages vcues dans le livre de la vie. Tous
les points noirs du pass font les points noirs de l'avenir; les
tombes fermes se rouvrent trop souvent; les fantmes apparaissent
dans l'aurole de leur vertu,  l'heure mme o les vivants montrent
les imperfections de la nature. Le souvenir a cela de beau, qu'il ne
garde en amour que les sourires des figures aimes.

Mais chaque jour emporte sa peine comme sa joie: le soleil levant sme
dans ses rayons d'or l'espoir du bonheur; l'me la plus dtache des
ftes du monde se reprend malgr elle  chanter sa chanson dans le
concert universel.

Voil pourquoi Octave et Genevive se levrent gaiement le lendemain
de leur mariage, oubliant presque Violette et ne songeant qu' vivre
de leur amour.

Mlle Hyacinthe les avait rveills, vers midi, en jouant sur le piano
le _Songe d'une nuit d't_. Le djeuner fut charmant. Une hirondelle
gare, la dernire de la saison, vint battre des ailes au-dessus de
la table, ce qui fit dire  Genevive: --C'est la bonne messagre.

Hyacinthe la saisit et la baisa. Genevive voulut lui attacher aux
pattes un ruban bleu de ciel de sa coiffure; quelle ne fut pas sa
surprise de trouver un petit ruban violet au cou de l'hirondelle,
presque cach par ses plumes. Elle a dj un ruban! s'cria
Genevive.--Il faut le dnouer, dit Hyacinthe; elle porte peut-tre
un secret.--Non, dit Genevive, c'est un simple souvenir.

Mais Hyacinthe avait dnou le ruban violet. Eh bien, en vrit,
dit-elle, on se croirait dans une ferie du Chtelet.--Pourquoi?
--Voyez plutt!

C'tait  qui, d'Octave ou de Genevive, prendrait le ruban; ce
fut Genevive qui le saisit. Elle le laissa tomber en plissant.
Violette! dit-elle.--N'allez-vous pas vous attrister pour cela? dit
Octave  Genevive, aprs avoir  son tour lu le nom de Violette sur
le ruban. C'est tout simplement une hirondelle de Pernan qui a pass
par Parisis, chasse par l'automne. Elle bat le rappel, elle a sans
doute ici de petites amies qu'elle veut emmener avec elle vers
l'ternel printemps.--Qui sait, dit Hyacinthe, si ce n'est pas une
hirondelle prive qu'on a baptise du nom de Violette?--Peut-tre,
dit Genevive; il faut bien vite lui remettre ce ruban.

Hyacinthe tenait toujours sous sa main la gentille hirondelle, qui
ppiait sans trop d'effroi. Genevive lui rattacha elle-mme le ruban
violet; le ruban bleu de ciel tait dj nou  la patte; elle la
baisa doucement sur la tte et lui donna la libert. Va, petit
oiseau; si tu montes assez haut dans les nues pour rencontrer l'me
de Violette, caresse-la d'un coup d'aile en souvenir de moi.

Ce nuage passa rapidement; on alla se promener dans les sombres
avenues du parc, dj dpouilles par les premires bises d'automne.
Dieu donnait  la terre une de ces belles journes d'octobre o la
nature resplendit sous les couleurs les plus lumineuses. Les tons
verts de l't, mordus  et l au soleil, ont pris des teintes d'or
et de pourpre; les fils de la vierge s'accrochent aux glantiers,
qui sourient au regard par leurs fruits rouges comme le sorbier des
oiseaux, comme les mriers sauvages, comme les prunelliers amers. Ah!
que je suis heureuse! s'cria le soir Genevive en se jetant dans les
bras d'Octave. Il rpondit par mille baisers; il n'avait jamais t
si heureux lui-mme.

C'est que don Juan de Parisis n'avait jamais appuy sur son coeur un
coeur si noble et si pur; c'est qu'il n'avait jamais bu sur les lvres
d'une femme une me si divine.




IX

LE LENDEMAIN DU BONHEUR


Parisis tait merveilleusement dou pour tout faire, c'est
peut-tre pour cela qu'il n'avait rien fait. On sait qu'il avait le
sentiment de l'art au plus haut degr. Les heures qui suivirent son
mariage, il fit de charmantes surprises  Genevive: elle aimait
surtout, en peinture, les paysages, non pas seulement parce qu'ils
taient l'image de la nature,--cette figure de Dieu, mais parce
qu'elle les peuplait  sa fantaisie: son imagination, toujours
cratrice, y reprsentait les scnes romanesques de son esprit.

Le lendemain du mariage, elle avait trouv que le parc tait un peu
touffu; on n'y respirait pas la lumire, les horizons taient trop
rapprochs, elle aurait voulu des perspectives et des chappes,--des
portes ouvertes vers l'infini.--Elle disait que c'tait l le tort des
paysagistes modernes, de se parquer dans un coin de valle ou devant
une lisire de fort, sans souci des lointains. Voil pourquoi elle
aimait le paysage de style, ft-il trop bleu comme celui de Lonard de
Vinci, ft-il trop vert comme celui de Raphal. Elle aimait surtout le
paysage de Poussin qui pense dans ses arbres et dans ses nuages.

Le duc de Parisis joua  sa femme le jeu du duc d'Antin  Louis XIV;
en une nuit, il fit abattre assez d'arbres pour changer tout le
caractre du parc. Le lendemain, quand le soleil fut  son znith, il
prit Genevive par la main et la conduisit  une des grandes fentres
du chteau. Voyez, lui dit-il. Elle fut ravie. Ah! dit-elle, comme
on respire bien aujourd'hui! Hier, on respirait la terre; aujourd'hui,
on respire le ciel.

Parisis prit un trange plaisir  se faire paysagiste en action.
Arm d'un marteau  marque, il tudiait tous les points de vue et
condamnait les arbres qui obstruaient ou qui dpotisaient, celui-ci
par un feuillage vulgaire, celui-l par un dessin maladroit. Pendant
quelques jours, il se passionna  ce plaisir de faire des Poussin,
des Diaz, des Claude Lorrain, des Rousseau, des Ruysdal, des Corot,
jusqu' des Paul Potter et des Rosa Bonheur, car il avait amen des
troupeaux dans le parc.

Selon que le promeneur prenait telle ou telle avenue, il trouvait des
paysages de style aux grandes nappes de lumire, aux horizons perdus,
avec des arbres centenaires, pensifs, la tte dans les nues; ou bien
il trouvait des pages animes: la prairie avec ses vaches, la cascade
avec son rocher et son buisson, le promenoir avec ses brebis.

Je ne saurais trop donner le conseil d'imiter Parisis aux chtelains
et aux chtelaines qui s'ennuient; mais je me hte de dire qu'il ne
faut faire ce paysage-l qu'aux premiers jours d'automne, quand les
arbres sont encore feuillus et qu'on peut les dplacer sans les tuer.
N'oublions pas que les arbres vivent comme nous, et que si nous
n'avons pas besoin de leur abri aprs avoir joui de leur ombre, il
nous faut dire: Prenez garde  la hache!

Tous les soirs la douce Hyacinthe tait au salon et chantait. Octave
et Genevive taient ravis de n'tre que deux en cette belle saison
de leur amour pour mieux savourer les joies de la lune de miel; mais
quand Hyacinthe tait l, ils croyaient n'tre toujours que deux; elle
ne troublait pas leur duo, mme quand elle chantait.

Genevive avait transform la physionomie intrieure du chteau de
Parisis pendant qu'on retouchait  la faade, qu'on btissait les
serres et qu'on replantait  et l dans le parc des arbres rares
avec la rapidit fabuleuse du duc d'Antin ou du baron Haussmann. Les
paysans s'merveillaient de ces changements  vue; ils avaient bien
ou parler de la pluie qui marche, mais ils ne pouvaient croire que
les arbres en fleurs ou en feuilles voyageaient comme de grandes
personnes, pour venir  quatre chevaux se planter d'eux-mmes au
voisinage de chnes sculaires.

La jeune femme avait fait du chteau un palais. On sait dj sa
passion pour les oeuvres d'art, elle avait voulu tre presque de
moiti dans tout ce que son mari avait achet,  et l,  l'atelier
de Clsinger et  l'atelier de Grme, aux ventes Demidoff, Salamanca,
Diaz, Morny et Khalil-Bey. Ds qu'on franchissait la porte du
vestibule de Parisis, on tait merveill par le grand air que donnent
toujours les chefs-d'oeuvre.

Dans ce beau chteau, on voyait qu'il fallait que tout le monde ft
content, les htes comme les matres de la maison.

Et quel luxe de chevaux et de voitures pour les promenades! Et quelles
rserves royales pour les chasses? Et quelle cole de chiens pour les
massacres de chevreuils, de faisans et de sangliers! La haute vie
n'avait jamais t mieux comprise.

M. de Parisis tait si heureux qu'il avait peur du lendemain.

L'homme qui btit son bonheur est pareil  ces enfants qui lvent des
chteaux de cartes. A chaque instant l'difice s'croule avant d'tre
achev; si par hasard ou par adresse ce chteau est fini, l'enfant
admire et s'tonne de le voir si beau; mais, presque au mme instant,
il s'amuse  le dtruire.

M. de Parisis avait devant ses yeux le chteau enchant pour loger son
bonheur. Son bonheur tait fait de toutes les posies; il savourait
avec religion cet amour d'une vierge, que le pote appelle une Pit.
Il avait trouv un ange gardien visible, il avait trouv l'Amour sous
la forme de la Beaut. Genevive, trop romanesque avant son mariage,
avait pris la souriante gravit d'une femme et d'une mre; c'tait
l'me de la maison. Aprs toutes les secousses et toutes les
dfaillances de la fortune, Octave tait redevenu riche, il pouvait 
son gr vivre, dans son chteau comme  Paris, d'une vie princire.
Il avait les plus beaux chevaux du monde, il triomphait toujours aux
courses, il allait fertiliser sa terre. Il n'avait qu'un mot  dire
pour recommencer sa carrire politique par le Corps lgislatif: les
fortes ttes de l'arrondissement taient venues lui offrir vingt mille
voix pour les prochaines lections. S'il voulait rentrer dans la
diplomatie, il n'avait encore qu'un mot  dire, tant il avait laiss
de bons souvenirs chez le ministre ou chez l'Empereur. Tout lui
souriait donc; mais les vraies joies ne sont pas de ce monde.
L'infini, qui est la force de notre me, nous condamne sur la terre;
dans le chteau du bonheur, nous ouvrons la fentre pour voir par
del, nous aspirons  l'inconnu, dvor par cette ternelle curiosit
qui a gt le lait de notre premire mre.

Voil pourquoi, au chteau de Parisis, qui tait redevenu le chteau
du Bonheur, Octave ouvrait la fentre et regardait l'horizon.

Qu'y a-t-il au del des nuages, au del des montagnes, au del des
forts, au del des neiges ternelles, au del des ocans, au del des
toiles, au del des mondes? L'me a beau s'essouffler dans la grande
course au clocher de l'infini, elle n'arrive jamais. Si on aime tant
l'amour, c'est que l'amour est une parcelle de l'infini, c'est l'abme
sans fond, c'est le ciel sans barrire; on s'y jette et on s'y envole
perdument. Aimer, c'est tre presque Dieu, car dj vivre de la vie
ternelle, c'est goter au ciel, c'est se fondre dans l'immensit.

Quoique M. de Parisis ne ft pas en amour un rveur platonicien,
quoique ce ft plutt chez lui une action qu'un sentiment, comme
c'tait un chercheur et que son corps ne dominait pas son me, il
ressentait mme dans ses treintes d'une heure, dans ses passions d'un
jour, tous les enivrements de la pense; il s'embarquait  toutes
voiles pour les rivages dors, pour les pays impossibles, pour les
routes toiles.

Sa femme lui tait, certes, plus chre mille fois que toutes les
cratures qu'il avait entr'aimes, mais elle ne lui donnait pas le
vertige. Elle faisait autour de lui tout un horizon d'or et d'azur,
mais c'tait le monde connu; elle avait beau varier  l'infini les
mlodies et les symphonies de son me, c'tait toujours le mme opra.
Octave avait le malheur d'aimer trop les premires reprsentations.

Voil pourquoi l'hiver il dcida Genevive  passer deux ou trois mois
 Paris, quoiqu'il lui et dit vingt fois qu'ils passeraient toute la
mauvaise saison  Paris. Ils emportrent leur bonheur  Paris.




X

MOURIR CHEZ SOI


La comtesse d'Antraygues tait tombe des bras d'Octave dans les bras
du prince Bleu, un Octave au petit pied. Elle sentait que son premier
amant ne l'aimait plus; elle croyait retrouver les mmes feries
imprvues dans l'amour d'un autre. Mais quand on a soup chez
Lucullus, le souper de Marcellus ne donne plus les savantes ivresses.
Quand on quitte Naples pour chouer  Livourne, on ne croit plus au
paradis terrestre. Le prince tait un homme d'esprit, mais c'tait un
homme; Parisis avait quelque chose du dieu et du dmon. Le prince,
d'ailleurs, eut le tort de devenir follement amoureux; il se tranait
aux pieds d'Alice comme un esclave et comme un chien; il jurait de
vivre et de mourir pour elle; il lui chanta trop la mme chanson. A
une femme romanesque comme elle, il fallait un esprit suprieur.

Elle chercha et ne le trouva pas. Ce fut en vain que, tombant tout
 coup, comme on l'a vu, dans le demi-monde, dans le monde des
comdiennes, elle tenta de s'appareiller  un de ces hommes  la mode,
dont s'affolent les filles. Elle ne trouva partout que le nant de
l'esprit et le nant de la passion. Ah! dit-elle un jour en pleurant
toutes ses larmes, Parisis ou mourir!

Elle crivit  Parisis qu'elle l'attendait. Parisis ne vint pas et lui
rpondit par ce simple mot: _Pourquoi faire?_

_Pourquoi faire!_ En effet, le rve tait vanoui; ils avaient lu
ensemble le premier mot et le dernier mot du livre. Pourquoi faire?

Ce jour-l, elle alla dans une glise et y pria longtemps. Le soir,
elle entra dans une maison de refuge. Pourquoi faire? dit-elle
encore; Parisis me cachera Dieu.

Elle passa d'un couvent dans un autre, comme elle avait pass d'un
amant  un autre. Elle ne trouva pas plus Dieu qu'elle n'avait trouv
l'amant.

Mme d'Antraygues avait donc voulu reposer sa tte sur le marbre de
l'autel, mais vainement elle s'tait cogn le front dans l'glise de
trois couvents o elle avait pass et o elle n'avait pu s'exiler du
monde. Une insatiable curiosit la rejetait dehors, la fivre de vivre
l'empchait d'apaiser son coeur dans la solitude et le silence.

Si Violette ft reste  Pernan, peut-tre ft-elle alle vivre avec
elle, peut-tre se ft-elle enchane sans trop de rvoltes dans
cette amiti si douce et si suave. Il fallait  cette nature ardente,
dpayse dans les devoirs du monde, dpayse aussi dans les licences
du demi-monde, il fallait un coeur vaillant qui l'aimt  toute heure.

Elle tait de celles qui ne peuvent vivre rfugies en elles-mmes
dans l'horizon de leur me; nature de feu et d'expansion, elle courait
toujours les aventures, cherchant l'amour et ne le trouvant pas, parce
que celle-l aussi avait un idal inaccessible. Avant de rencontrer
le duc de Parisis, elle avait lutt bravement contre toutes les
tentations. On a vu que le vrai coupable tait son mari. Si M.
d'Antraygues se ft montr plus digne de cette jeune femme romanesque,
elle et pass le cap des temptes sans trahir cet hymne o elle
avait apport toutes les illusions et toutes les grces de ses vingt
ans. Mais Parisis avait pass par l.

Certes, elle et aim Parisis d'un amour ternel,--que dis-je? elle
n'avait pas cess de l'aimer un instant,--mais il n'tait pas dans
la destine de Parisis d'tre heureux avec une femme, quelle que ft
cette femme. Il miettait l'amour comme un enfant joueur miette son
pain aux oiseaux quand il fait l'cole buissonnire.

Mme d'Antraygues avait eu beau tomber des bras de Parisis dans les
bras du prince Bleu, pour tomber le lendemain dans un autre amour,
pour faire le surlendemain une chute plus profonde encore, rien
n'avait pu l'arracher  son amour pour son premier amant. Elle s'tait
amuse des coups de ds de l'imprvu; elle avait de plus en plus
compromis ce qui lui restait de noblesse et de dignit; aprs avoir
subi le mpris de tout le monde, elle s'tait mprise elle-mme.

Rien ne lui restait, pas mme Dieu. Quand on donne sa vie au premier
venu, on s'loigne de Dieu par respect pour Dieu, si ce n'est par
oubli.

Il ne lui restait mme plus sa famille, puisqu'elle avait fini par
se brouiller avec sa grand'mre et les soeurs de sa mre. Une de ses
tantes tait venue  Paris pour l'arracher  ses folies; cette femme
avait parl de haut, la comtesse s'tait rvolte  jamais. Dites 
ma grand'mre que je ne subirai jamais de pareilles remontrances: elle
peut me dshriter, mais elle ne m'obligera jamais  m'humilier devant
vous.

La grand'mre mourut sans l'avoir pourtant dshrite, mais les tantes
s'arrangrent si bien que, grce au procs qu'elles suscitrent, il ne
revint presque rien  la comtesse, parce que c'tait une fortune en
terres impossibles  vendre. Son notaire pourtant lui fit ouvrir
un crdit de cinquante mille francs sur cette succession  longue
chance.

Alice n'avait pas revu son mari qui vivait dans le Poitou d'une petite
rente de sa famille, et qui pchait  la ligne, sans trop regretter
une jeunesse infconde, o, tous comptes faits, il avait eu bien plus
de dboires que de plaisirs.

Quoique Mme d'Antraygues fut renomme par la fracheur de son teint,
la robustesse de ses paules bien nourries de chair, l'clat de
ses beaux yeux, elle perdit l'me du sang, elle fut prise par des
palpitations et tomba malade.

Elle tomba malade, parce que son me tait malade.

Elle avait voulu jouer un jeu qui dpassait sa fortune; elle avait
bien vite dissip cette belle sant qu'enviaient toutes les femmes
tioles qui font leur entre dans le monde avec une jeunesse dj
fltrie.

Alice habitait depuis quelque temps le boulevard Malesherbes; son
appartement--un petit appartement--ne rappelait gure le haut luxe de
son htel de l'avenue de la Reine-Hortense. Aussi n'aimait-elle pas
son chez soi. Elle se levait tard et djeunat dans son lit; elle se
tranait dans son petit salon et recevait quelques hommes, tout en
tourmentant son piano comme pour attnuer toutes les sottises qu'ils
dbitaient. Elle ne dnait gure chez elle, et elle rentrait fort
tard, courant les thtres et soupant quelquefois; il lui arrivait
mme de ne plus rentrer du tout, ce qui ne scandalisait plus personne,
except elle-mme, car elle avait gard, sans le vouloir, des rappels
de dignit.

Un matin qu'elle n'tait pas rentre chez elle, quoiqu'elle ft dj
bien malade, elle passa avenue de la Reine-Hortense pour traverser le
parc Monceaux. Naturellement, quand elle passait l, elle regardait
toujours la faade de son htel qui la regardait, lui aussi:
expression triste d'un ct, svre de l'autre.

Ce matin-l, elle y remarqua deux affiches: l'htel tait  vendre.

Aprs le procs en sparation de corps, on avait, d'un commun accord
avec les cranciers, vendu l'htel tout meubl  un Amricain
frachement mari qui voulait y placer le bonheur conjugal. Mais il
parat que le bonheur conjugal ne voulait pas loger l: l'Amricain,
forc de faire un voyage  New-York, y laissa sa femme qui, elle non
plus, n'aimait pas la solitude. Quand revint l'Amricain, la femme
avait disparu. Cette disparition romanesque fit beaucoup de bruit:
l'Amricain cherche encore sa femme.

Voil pourquoi l'htel tait encore  vendre, mais on devait commencer
par les meubles. Mme d'Antraygues, aprs avoir lu rapidement les
affiches, franchit le seuil en toute hte.

Elle avait peur d'tre reconnue; elle ne savait pas qu' Paris en
moins de deux ans tout s'oublie et tout se renouvelle: le torrent qui
passe aujourd'hui emporte toutes les paves d'hier. On ne vit plus au
jour le jour, on vit  l'heure l'heure.

On ne la reconnut pas dans la maison. Elle ne s'y reconnut pas non
plus. Etait-ce bien Mme d'Antraygues qui montait l'escalier? Etait-ce
bien cette jeune femme envie de tout le beau Paris, pour qui
piaffaient dans la cour des chevaux anglais? Elle avait alors sa part
de royaut dans le monde: quelle figure faisait aujourd'hui cette
inconnue qui montait l'escalier? O allez-vous, madame? lui cria une
voix aigu.

_O allez-vous, madame?_ Le savait-elle bien? Elle comprit que ce
n'tait plus son escalier qu'elle montait. Je vais voir les meubles,
parce que je veux les acheter.--Mais l'exposition ne commence qu'
midi.

La comtesse passa outre. Pauvre femme! chaque pas qu'elle fit la
rejeta dans les bras d'Octave. En s'appuyant  la rampe, elle se
rappela la premire soire o elle attendait Parisis dans cet idal
dshabill blanc qu'il trouva si bon  chiffonner. Elle se souvint
comment il l'emporta jusque devant le feu qui ptillait si gaiement
dans sa chambre. Tout le roman de cette soire remplissait encore
son me: l'illusion fut grande quand elle retrouva sa chambre telle
qu'elle l'avait quitte. Le mme lit, la mme causeuse, la mme
pendule, la mme jardinire. Mais dans la jardinire il n'y avait que
des fleurs artificielles. Hlas! dit la comtesse, moi aussi j'ai
chang mes fleurs naturelles contre des fleurs artificielles.

L'Amricaine n'avait pour ainsi dire fait que traverser cette chambre.
On sait d'ailleurs que les trangres se soumettent  toutes les
fantaisies parisiennes, acceptant bien volontiers les formes et les
modes de l'intrieur comme de l'extrieur. Elles habitent toute une
anne une chambre dispose par une autre; quand elles s'en vont, tout
est  sa place, tant la France impose jusqu' ses habitudes.

Aprs ces images riantes du souvenir, qui arrachrent deux larmes 
Mme d'Antraygues, des images plus srieuses passrent sous ses yeux.
Il lui sembla que les figures du Devoir et de la Vertu hantaient
tristement cet htel. Elle se rappela toutes ses dchances; elle
pensa  toutes ses ruines, ruines du coeur, ruines de la jeunesse,
ruines de la fortune; elle tomba sur un fauteuil en murmurant: Je
veux mourir.

Puis, jetant les yeux sur son lit, elle ajouta: Je veux mourir ici.

C'tait trs bien de dire cela, mais comment Alice pouvait-elle mourir
l, dans cet htel qui n'tait plus  elle, dans ce lit qui allait
tre vendu?

Elle sortit en toute hte et alla rue Castiglione, chez le notaire
charg de vendre ou de louer l'htel. Avec le peu qui lui restait de
la succession de sa grand'mre, il lui tait impossible de vivre l;
mais puisqu'elle voulait mourir, elle n'eut pas de calculs  faire. Le
notaire demanda dix-huit mille francs par an; elle ne marchanda pas,
elle offrit de signer le bail  l'instant mme. Elle alla ensuite chez
le commissaire-priseur et lui donna l'ordre de racheter, quel que ft
le prix, tout ce qui tait dans la chambre  coucher, dans le boudoir
et le cabinet de toilette.

C'tait dans la morte-saison, on ne lui fit pas payer cela trop cher.

Le lendemain soir, pendant que les vendeurs emportaient leur butin,
Mme d'Antraygues, accompagne de sa femme de chambre,--son ancienne
femme de chambre qu'elle avait reprise,--rentrait dans cet htel
qu'elle avait par de ses mains, mais surtout de sa grce. La
concierge, qui l'attendait, avait en toute hte effac les traces de
la vente  l'encan, mais il n'avait pu effacer je ne sais quel air de
dsolation qui avait pris la place des meubles.

Mais Alice ne put s'empcher de parcourir, un bougeoir  la main,
ces beaux salons dpouills comme par l'ennemi. Elle prouva quelque
bien-tre  entrer dans sa chambre qui avait t ferme aux curieux
et o tout tait en ordre. Dans la journe, la femme de chambre tait
venue mettre de vraies fleurs dans la jardinire et des draps au lit.
Elle y avait rpandu les parfums chers  sa matresse, elle y avait
apport les livres souvent feuillets, si bien que Mme d'Antraygues se
sentit chez elle.

Elle respira et soupira. Enfin, dit-elle, voil le rivage!

Oui, c'tait le rivage. Elle s'tait embarque pendant la tempte;
aprs toutes les angoisses du naufrage, elle s'en revenait mourante
aborder au port.

Ds qu'elle fut seule, elle se jeta  genoux et remercia Dieu. En
retrouvant sa maison, elle retrouva Dieu: Je vous remercie,  mon
Dieu! de me permettre de mourir dans ma maison.




XI.

LA D'ANTRAYGUES!


M. de Parisis n'avait pas revu Mme d'Antraygues depuis qu'il tait
mari. Quelques jours aprs la crmonie, il avait reu d'elle ce
petit mot crit dans le style tout moderne qu'elle adoptait:

    Il le fallait! Soyez heureux, ce sera le dernier beau jour de
    ma vie. C'est gal, j'ai bien de la peine  croire que vous tes
    mari.

    Et vous qui vous tes tant de fois mari, le croyez-vous? Oui,
    n'est-ce pas? car Genevive est la vraie femme. Cette fleur
    je vous envoie, c'est la fleur de l'oubli: vous l'avez dj
    respire....

    ALICE.

A ce mot, Octave avait rpondu par je ne sais quel billet sentimental,
moiti railleur, selon sa coutume. Il se demandait quelquefois avec
mlancolie ce qu'elle tait devenue, cette Alice qui lui avait laiss
un trs vif souvenir; il ne s'tait pas ternis dans cet amour, mais
elle n'tait pas de celles qu'il avait aimes  la hussarde ou 
la Parisis, pour dire un mot plus juste. Alice avait rsist avec un
charme trange; ses jolies causeries en dame de Pique, les scnes
pittoresques du patinage, les scnes intimes de l'escalier d'onyx, la
tasse de th bue  deux, la rencontre au chteau de Parisis, tout
cela rpandait dans le souvenir d'Octave un parfum enivrant qui l'et
rejet bien volontiers dans les bras d'Alice.

Chaque fois qu'il passait dans l'avenue de la Reine-Hortense, il
faisait comme elle: il baisait du regard la faade de l'htel
d'Antraygues.

Le lendemain de son retour  Paris, il y passa en voiture avec
Genevive, il vit des affiches: c'tait au moment de la vente du
mobilier. Il ne parla pas  Genevive, mais il se dit tout bas qu'il
irait  cette vente.

Voulait-il acheter la fameuse thire de vieux Svres qui faisait le
th si bon?

Il alla  la vente, bravant, lui qui bravait tout, les malices de ceux
qui pourraient le reconnatre sur ce terrain brlant. On voit
qu'un mme sentiment tait sorti de son coeur et du coeur de Mme
d'Antraygues, le sentiment du pass: seulement, lui voulait en vivre
une heure et elle voulait en mourir.

A la vente, on lui dit que la chambre, le boudoir et le cabinet de
toilette seraient vendus en un seul lot. Il demanda pourquoi: on lui
dit que la comtesse d'Antraygues avait donn l'ordre d'acheter 
quelque prix que ce ft. Il comprit cela et voulut s'en aller; mais
malgr lui il fut retenu par quelques conversations qui racontaient
les faits et gestes d'Alice. On rappelait son histoire, on parlait
d'elle comme de la premire coquine venue.

Ce fut pour lui un vif chagrin; il n'avait jamais si bien tt le
pouls  l'opinion publique. Tout le monde apprciait  sa manire ce
rachat de meubles. Elle s'imagine qu'elle va racheter sa vertu.--Sa
vertu! j'en connais qui l'ont achete  meilleur compte.--Il parat
que cette vertu-l n'a rien cot au duc de Parisis. Bien mieux, on
dit que dans leurs premires folies ils ont cass deux tasses
de Svres qui valaient bien deux mille francs, deux bijoux du
Petit-Trianon.

Octave tait furieux; il se contint. Ce n'tait pas tout. Qu'est-elle
devenue, cette femme  la mode?--Plus  la mode que jamais.--A la
mode de Caen.--Vous n'avez pas entendu parler de la d'Antraygues?--Ah!
c'est celle-l?

Celui qui avait dit _la d'Antraygues_ tait un _Monsieur_, un
monsieur non pas du meilleur monde, mais du monde. Octave le jeta 
trois pas de l par un geste de colre. Monsieur! quand on parle
d'une femme qu'on ne connat pas, on ne dit pas la d'Antraygues!

Le monsieur plit, balbutia et se perdit dans la foule.

Cette indignation d'Octave changea visiblement l'opinion publique
sur la comtesse, du moins jusqu' la fin de la vente: nul n'osa plus
parler d'elle d'un air dgag.

Il n'y a que ceux qui ne connaissent pas les femmes qui en disent du
mal.




XII

LA MORT D'UNE PCHERESSE


Quelques jours aprs, Octave passant seul avenue de la Reine-Hortense,
aprs avoir dn dans un des htels du parc Monceaux, vit une lumire
 la chambre  coucher de Mme d'Antraygues. Il reconnaissait bien la
fentre. Que veut dire cette lumire? se demanda-t-il, ne se doutant
pas que la comtesse et rachet les meubles pour habiter l'htel.

Il sonna. Qui donc demeure ici?--Mme la comtesse d'Antraygues. Il
monta rapidement l'escalier, ne revenant pas de sa surprise. La femme
de chambre, qui reconduisait un mdecin, s'cria: M. de Parisis!

Et quand le mdecin fut parti: Ah! lui dit-elle, le vrai mdecin,
c'est vous, monsieur le duc.

Elle le conduisit  sa matresse. Octave n'avait pas dit un mot; il ne
trouva pas un mot  dire quand il vit Mme d'Antraygues couche toute
blanche dans son lit, comme dans un tombeau. On pouvait dire d'elle
les paroles du pote: Elle s'est chappe des bras de l'amour pour se
jeter dans les bras de la mort.

Octave ressentit un coup au coeur. Il saisit la main d'Alice et tomba
agenouill. Ah! mon ami, lui dit-elle, je ne vous attendais pas. Je
croyais mourir seule comme un chien; mais je ne me plains pas, car je
m'abreuve de ma douleur comme je me suis abreuve de ma joie.

La mourante--car elle tait mourante--se ranima un peu. Dieu me
pardonne, reprit-elle, puisqu'il vous envoie me dire adieu. Je n'osais
esprer cette grce. Et aprs un silence: Ah! je suis bien heureuse
de vous avoir revu.

Parisis n'avait pas encore dit un mot. Il regardait la pauvre femme
avec une passion respectueuse. Alice! est-ce bien vous? murmura-t-il
d'une voix touffe.

La comtesse avait sur son lit un petit miroir  cadre d'argent qu'elle
souleva de sa main gauche; sa main droite tait toujours dans les
mains de Parisis. N'est-ce pas, mon ami, que vous ne me reconnaissez
pas, lui dit-elle? C'est pourtant vous qui m'avez mtamorphose
ainsi!--Moi!--Oui, vous! laissez-moi vous dire, laissez moi croire
que c'est vous--vous seul--qui m'avez tue. Allez, Octave, la femme,
quelle qu'elle soit, vaut toujours mieux qu'on ne pense.

La comtesse se souleva sur l'oreiller: Voyez-vous, mon cher Octave,
quand une femme est tombe de haut, elle peut rpter les paroles de
Jsus: Je suis triste jusqu' la mort. Elle a beau rire, elle est
frappe au coeur.

Alice appuya la main d'Octave sur son coeur: Voyez, il y a longtemps
que le mien bat trop vite: on dirait qu'il dvore une anne en une
heure. Oui, frappe au coeur; elles le sont toutes ces pauvres femmes
trop calomnies,  moins pourtant.... Elle regarda Octave avec amour:
A moins pourtant qu'elles ne trouvent un homme qui les abrite dans
leur fragilit et qui les console de tout, mme de l'honneur perdu.

Octave tait mu profondment. Mme d'Antraygues, qu'il avait  et
l mal juge parce qu'elle donnait le spectacle d'une femme qui a
abdiqu, le dominait du haut de sa douleur. Est-il possible, se
disait-il, que si peu de plaisir soit pay si cher!

Il n'en revenait pas de la voir si change. En quelques semaines de
maladie, elle n'tait plus que l'ombre d'elle-mme. Le sceau de la
mort s'tait dj imprim sur cette figure si vivante nagure. Alice,
dit-il en dvorant ses larmes, il faut vivre, Genevive viendra vous
voir et vous prouver que tout n'est pas perdu. On juge les femmes par
le coeur et non par les actions. Vous tes un noble coeur.

Et pour la rconforter, il ajouta ce pieux mensonge: La duchesse de
Hauteroche m'a parl de vous hier en toute amiti; elle aussi viendra
vous voir.

La mourante sourit amrement: Dites  la duchesse de Hauteroche
que je la remercie: dites  Genevive que je l'aime; mais je veux
mourir!--Pourquoi?--Pourquoi! Vous me le demandez? vous le savez bien.
C'est ma volont seule qui m'a mise dans ce lit mortuaire. N'avez-vous
donc pas compris pourquoi je suis venue ici? C'est le sentiment du
devoir qui m'a fait rouvrir cette porte que mon amour pour vous
m'avait ferme.

La comtesse n'avait plus de voix. Elle s'tait puise dans les
motions de cette entrevue inespre. Sachez-le bien, mon ami, j'ai
voulu mourir chez moi ... dans ma chambre ... dans mon lit.... On
jugera cela comme on voudra; pour moi, je juge que je fais bien. J'ai
tout dispos pour mon dernier jour. Ce dernier jour, c'est peut-tre
demain; c'est demain, du moins, que je me rconcilie avec Dieu. Vous
ne me croirez pas! je me fais une fte de l'Extrme-Onction!

Octave admirait la grandeur de la femme dans sa fragilit. Il se
perdait dans cet abme o Dieu a marqu l'infini, il s'merveillait
de ce vif rayon d'intelligence qui transperce dans toute crature.
Ouvrez la fentre, dit tout  coup Mme d'Antraygues.

L'air lui manquait, elle se trouva mal. La femme de chambre, qui
guettait, arriva tout de suite et baigna d'eau glace le front de sa
matresse. Oh! dit-elle, voil une visite qui lui fera beaucoup de
bien, mais qui lui fera beaucoup de mal.--Adieu, mon ami, dit Mme
d'Antraygues  Octave en rouvrant  demi les yeux. Reviendrez-vous
demain?--Oui, je reviendrai.--Aprs trois heures, car le cur de
Saint-Philippe-du-Roule viendra  deux heures.

Octave baisa doucement Alice sur le front et s'loigna dsol,
n'esprant presque pas la revoir.

Le lendemain matin, il fit prendre de ses nouvelles. Elle avait pass
une mauvaise nuit; le mdecin ne lui accordait plus que quelques
jours. Octave n'avait rien dit  Genevive. Il devait, ce soir-l,
prsenter sa femme aux Tuileries. Aussitt qu'il eut dn, il courut
chez Mme d'Antraygues.

Quoiqu'elle ft trs contente d'avoir communi, elle tait plus mal
encore que la veille; elle ne pouvait plus respirer, mme assise; le
mdecin l'avait transporte dans un fauteuil devant le feu;  chaque
instant il fallait ouvrir la fentre. Ce qui prouve qu'elle va
mourir, dit la femme de chambre  Octave, c'est qu' toute minute elle
regarde la pendule et demande, l'heure qu'il est.

En effet,  peine Alice eut-elle soulev la main pour la donner 
Octave, qu'elle lui dit d'une voix teinte: Il est huit heures,
n'est-ce pas?

Elle regardait la pendule, mais elle ne voyait plus bien. Elle venait
d'entendre sonner, mais elle ne savait plus compter. Savez-vous quand
je mourrai? dit-elle en regardant doucement Parisis.--Vous mourrez
quand vous aurez quatre-vingts ans.

Elle sourit avec impatience. Je mourrai  minuit.

Et comme il y avait dans son esprit un fond de raillerie,--l'esprit
d'Octave avait pass en elle,--elle ne put arrter ce mot qui
trahissait la pcheresse: Et vous ne serez pas l quand je jetterai
ma coupe  la mer.

A minuit, le duc de Parisis vit passer la figure de la comtesse
d'Antraygues au bal des Tuileries. C'est trange, dit-il  Villeroy,
je deviens visionnaire.

C'tait l'me d'Alice qui passait devant lui.




XIII

LA LETTRE DE DEUIL


Comme elle l'avait dit, la comtesse d'Antraygues mourut  minuit.

Elle mourut en Dieu, mais pourtant son dernier mot fut pour Octave.
Elle avait dit  sa femme de chambre: S'il vient demain, tu lui diras
qu'il embrasse mes cheveux.

Le duc de Parisis retourna pour voir la mourante: il vit la morte.
Madame, lui dit-il en s'agenouillant, je vous demande pardon.

Les larmes, qu'il avait dvores la veille et l'avant-veille, il les
rpandit sur les cheveux et les mains de la morte: Madame, dit-il
encore, je vous demande pardon.

Toutes les amies d'Alice, quand Alice tait une femme du monde,
reurent cette lettre d'invitation:

 -------------------------------------------------------------
|M                                                            |
|                                                             |
|_Le colonel O'NEIL et madame MARY O'NEIL, lord LEIGHTON      |
|et lady LEIGHTON, miss Lucy et JANE LEIGHTON ont             |
|l'honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu'ils  |
|viennent de faire en la personne de madame la comtesse       |
|D'ANTRAYGUES, ne ALICE MAC-ORCHARDSON, leur nice           |
|et cousine, dcde dans sa vingt-septime anne, munie      |
|des Sacrements de l'Eglise, en son htel, avenue de la       |
|Reine-Hortense;_                                             |
|                                                             |
|Et vous prient d'assister au convoi, service et enterrement  |
|qui se feront en l'glise Saint-Philippe-du-Roule,           |
|le samedi 12 janvier,  midi.                                |
|                                                             |
|ON SE RUNIRA A LA MAISON MORTUAIRE                          |
|                                                             |
|_Priez pour elle!_                                           |
 -------------------------------------------------------------

Comme elle l'avait voulu, la comtesse d'Antraygues tait morte en son
htel.

On pouvait se runir  la maison mortuaire.

Mais le monde ne pardonne pas, mme quand on meurt pieusement dans son
htel avec les Sacrements de l'Eglise. Le monde est plus svre que
Dieu.

Trois femmes seulement se runirent  la maison mortuaire. C'taient
la duchesse de Parisis, la marquise de Fontaneilles et la duchesse de
Hauteroche.

Elles prirent pour la morte  Saint-Philippe-du-Roule. Elles
pleurrent de vraies larmes sur sa tombe, au Pre-Lachaise. Hlas!
dit la marquise de Fontaneilles, la pauvre Alice avait bien raison
quand elle s'criait en retournant sa carte: Je ne veux pas jouer la
Dame de Pique.--Oui, je me rappelle, dit Mme de Hauteroche. Quand
chacune de nous a tir sa carte pour faire dessiner son costume, Alice
eut peur de la Dame de Pique: Tant pis, dit-elle, il n'y a pas  s'en
ddire. Il faut jouer sa carte.--Qui sait, dit la marquise, si la
Dame de Carreau et la Dame de Trfle nous porteront bonheur?

Les deux amies se regardrent comme des femmes qui n'taient pas
heureuses. Il n'y a, dit Mme de Hauteroche, que Genevive qui ait
mis la main sur la bonne carte. La Dame de Coeur, c'est le bonheur.
--Oh! oui, dit la duchesse de Parisis, mais mon bonheur est si
grand qu'il m'effraye.

Quand les trois grandes dames se furent loignes de la tombe de Mme
d'Antraygues, une jeune fille toute vtue de noir, une ample robe de
cachemire brode de jais, la tte presque masque par un double voile,
vint s'agenouiller et pria longtemps.

Il tait deux heures, une sombre nue couvrait le Pre-Lachaise,
quelques gouttes de pluie tombrent sur la jeune fille sans qu'elle
relevt la tte.

Elle dtourna son voile comme pour permettre  ses larmes de mouiller
la terre.

Elle avait entendu, cache derrire un monument, l'oraison funbres
des trois amies de Mme d'Antraygues. Elles ne savent pas,
murmura-t-elle, qu'il n'y a pas loin de la vertu aux garements de
l'amour.

Et regardant la fosse, qui peut-tre attendait une dalle de marbre,
qui peut-tre n'attendait-que l'herbe des cimetires, la jeune fille
se releva et murmura: Pauvre femme!

Puis, portant la main  son coeur, elle reprit: Pauvre fille! Pauvre
fille!




XIV

L'APPARITION


A Paris, Octave fut un mari idal. Il revit tout ses amis, mais il
refusa de voir ses amies. Et pourtant que de tentations de quelque
ct qu'il tournt ses yeux! Les femmes qu'il avait aimes et les
femmes qu'il avait failli aimer! Combien de passions bauches,
combien d'aventures qui parlaient du lendemain! Parisis fut stoque,
se disant qu'on est plus prs de l'amour avec une seule femme qu'avec
toutes les femmes. Profession de foi bien nouvelle pour lui!

Toutefois, Genevive fit bien de ne pas trop s'attarder  Paris. Ds
qu'on fut de retour  Parisis, on parla de la succession de Violette,
parce que les notaires insistaient  cause des droits d'enregistrement
et parce qu'on voulait assurer la situation d'Hyacinthe qui avait,
comme on sait, un legs de cent mille francs.

Voici les termes du testament:

    J'cris ici mes dernires volonts.

    Mademoiselle Genevive de la Chastaigneraye m'a donn un million
    que je suis heureuse de lui rendre intact. Je la prie donc, en
    toute amiti, de reprendre la terre de la Roche-l'pine et les
    crances qui y sont attaches.

    Il me reste la fortune de ma mre. Je donne cent-mille francs 
    mademoiselle Hyacinthe Auberti,  prendre sur la succes
    que j'ai recueillie de madame Edwige de Portien, ne de
    Pernan-Parisis.

    crit  Burgos,  l'heure de ma mort, le 13 aot 1866.

    LOUISE-VIOLETTE DE PERNAN-PARISIS.

Un notaire de Burgos avait envoy ce testament au notaire de Pernan,
en disant qu'il obissait  l'ordre de la testatrice.

Sur la prire d'Octave, le notaire de Pernan avait crit au notaire
de Burgos pour lui demander des dtails sur la mort de Violette. Cet
homme rpondit trs brivement que la jeune dame lui avait elle-mme
remis le testament, qu'elle lui en avait pay le dpt, qu'il avait
appris sa mort, qu'il croyait  un suicide, mais qu'il ne savait rien
de plus.

Genevive voulut donner aussi cent mille francs  Hyacinthe; elle
voulut en outre que le petit chteau de Pernan, qui valait bien cent
mille francs, devnt sa proprit.

Et comme Hyacinthe refusait: C'est par gosme, lui dit-elle; c'est
pour vous avoir toujours dans le voisinage.

L'ide d'avoir deux cent mille francs, l'espoir de trouver un mari, le
rve d'tre chtelaine, consola bien un peu cette charmante Hyacinthe
de la mort de Violette.

Elle pensait pourtant que ce ne serait pas sans une profonde tristesse
qu'elle habiterait le petit chteau de Pernan o elle verrait toujours
errer la figure de la morte. Fut-ce pour cela que le fantme de
Violette s'imposa  son imagination?

A Parisis, elle avait voulu aller,  chaque repas, puiser de l'eau 
la source vive du parc. Octave et Genevive trouvaient l'eau meilleure
quand Hyacinthe l'apportait de ses blanches mains. Elle ne posait pas
la cruche sur la tte pour imiter les filles de la Bible, mais elle
trahissait une grce charmante en portant une jolie cruche du Japon
qui emplissait les deux carafes du djeuner ou du dner.

Un soir, la nuit tait venue depuis plus d'une heure, quand Hyacinthe,
familire aux chemins et aux sentiers du parc, alla puiser de l'eau.

On n'avait pas encore rebti la glacire; l'eau de cette source tait
si froide qu'elle tenait presque lieu de glace. Parisis avait toujours
l'habitude de boire du vin de Champagne en le coupant avec de l'eau de
source; il le croyait presque frapp.

Or, ce soir-l, elle laissa tomber sa cruche et revint en toute
hte, blanche comme une statue. Qu'avez-vous? dit Genevive, qui
traversait le salon pour passer dans la salle  manger.

Hyacinthe la regardait avec de grands yeux effars qui lui firent
peur. Parisis survint. Qu'y a-t-il? demanda-t-il  son tour.--Je
viens de voir Violette, dit Hyacinthe sur le point de se trouver
mal.--Vous tes folle!--Je ne sais si c'est une vision, mais j'ai vu
Violette comme je vous vois; j'allais me penchera la fontaine, elle
tait au-dessus sous les arbres, toute vtue de noir. La terreur m'a
prise, au lieu d'aller  elle je me suis enfuie.

On n'entra pas dans la salle  manger. Octave s'lana sur le perron
qui descendait sur le parc. Octave, je vais avec vous! lui cria la
duchesse.

Genevive suivit son mari, Hyacinthe suivit Genevive. Il les prit
toutes les deux par le bras et les entrana vers la source.

Vainement ils parcoururent tout ce ct du parc. Vous voyez bien,
ma chre Hyacinthe, que vous tes une folle, dit la duchesse  son
amie.--Peut-tre pas si folle que cela! pensait Parisis.

On dna avec quelque agitation. L'clat des lumires n'avait pas
ramen la gaiet sur la figure de Mlle Hyacinthe. Elle tait toute
 sa vision, elle ne parlait que par monosyllabes, elle avait des
distractions incroyables.

Aussi elle proposa  la duchesse d'aller avec elle  la fontaine.
Peut-tre la reverrons-nous? Avec vous je n'aurai plus
peur.--Allons, dit la duchesse.

Et les voil toutes les deux  la porte. Allez, allez, dit Parisis.
Il ne faut jamais fuir les fantmes.

Les deux amies furent bientt au bas du perron. La nuit tait sombre;
elles se hasardrent vers la fontaine avec des battements de coeur.
Parisis, qui les avait suivies, s'tait arrt sur le perron. Tout 
coup il entendit un cri; il courut vers elles. Violette! Violette!
dit la duchesse en se jetant dans les bras de son mari Octave, je te
jure que j'ai vu Violette!--Je te jure que tu es folle, dit Parisis.

Mais Mlle Hyacinthe affirma qu'elle aussi avait vu Violette.

Parisis alla jusqu' la fontaine, entranant les deux femmes. Il eut
beau ouvrir les yeux, il ne vit que la petite nappe d'eau sous les
branches agites des marronniers. Voyez, leur dit-il, le jeu de
l'imagination.--Ne raisonnez pas, Octave, reprit la duchesse, je vous
jure que j'ai vu apparatre Violette.




XV

LE DIABLE AU CHATEAU


Cependant on tait rentr au salon. Le duc de Parisis se moquait de sa
femme et de Mlle Hyacinthe. La duchesse dit qu'il ne fallait jamais
rire des visions, puisque les plus grands hommes ont t des
visionnaires.

Comme minuit sonnait, un bruit inaccoutum se fit entendre. J'ai
peur, dit Genevive. Le duc de Parisis se pencha vers elle et
l'embrassa. Peur avec moi!  ct d'Hyacinthe! Mais le diable
lui-mme n'oserait venir dans une pareille compagnie,--si le diable
existait.--Octave, je vous en supplie, ne dfiez pas le diable.--Vous
avez raison, Genevive; si le diable n'existe pas, son esprit est
rpandu partout. On m'a dit souvent  moi-mme que j'tais le diable,
quand j'tais un pcheur. Maintenant, grce  vous, j'ai abdiqu le
sceptre de Satan. Mais, le plus souvent, c'est sous la figure d'une
femme qu'on retrouve le diable.

La porte s'ouvrit avec fracas. Cette fois, la duchesse s'imagina que
c'tait le diable en personne qui entrait sans se faire annoncer.
C'tait un coup de vent dans la porte, un domestique  moiti endormi
venait d'ouvrir cette porte avant d'avoir ferm les fentres de
l'antichambre. Qu'est-ce que cela? dit Octave impatient.--Monsieur
le duc, c'est un coup de vent. Je me trompe, reprit le domestique en
prsentant un plat d'argent, c'est une dpche tlgraphique.

Genevive, curieuse, se leva pour la saisir. Prenez garde, dit
Octave; si elle venait de l'enfer!

Genevive ouvrit la dpche et lut ces vingt mots:

    Aprs-demain, midi, j'arriverai  Tonnerre. Venez me prendre au
    chemin de fer, je passerai huit jours  Parisis.



    ARMANDE.

Dieu soit lou! s'cria Genevive.--Pourvu, dit Octave, que Mme de
Fontaneilles vienne sans le marquis, cet homme accompli qui ferait
prendre en horreur toutes les vertus dont il s'embguine.--Rassurez-
vous, mon cher Octave, elle vient pour me voir dans mon bonheur, elle
ne vous ennuiera pas de son mari.

Hyacinthe s'tait leve pour tourmenter le piano. Cette dpche me
chiffonne, pensa-t-elle: elle arrive un vendredi,  minuit, au moment
o on parle de l'autre monde; elle entre avec un coup de vent: je
suis bien sre que c'est le diable qui envoie la marquise. Pauvre
Genevive! elle est si heureuse! Et aprs avoir rv un instant:
Si jamais la destine retournait la page de son livre!

Le duc et la duchesse allrent le lendemain  Tonnerre chercher 
quatre chevaux la marquise de Fontaneilles, comme et fait Louis XIV.

Ce fut une vraie fte de se revoir. Pendant toute une demi-heure les
mille propos de l'amiti, de l'imprvu, de la curiosit se croisaient
et se brouillaient comme un cheveau que tiennent des mains
capricieuses. On parla de soi-mme et on dit un peu de mal de
son prochain pour n'en pas perdre l'habitude. La marquise fit
la caricature de la dernire fte de l'htel ----, o tous les
asthmatiques du faubourg Saint-Germain s'taient retrouvs comme 
un enterrement de premire classe. Est-ce que vous avez beaucoup de
monde au chteau? demanda Mme de Fontaneilles.--Beaucoup de monde!
dit Genevive; mais pour moi, l'univers, c'est Octave.--Comment donc!
s'cria Parisis, mais encore un peu on vous refusait l'hospitalit.

Genevive regardait son amie. La marquise n'avait jamais t plus
belle. Elle tait vtue avec un peu de luxe pour une voyageuse. Robe
en foulard des Indes framboise et lis avec une mante Pompadour et
une ceinture ferme par un chou. Louis XV n'a rien vu  sa cour de
mieux trouss et de mieux chiffonn. Et le chapeau de paille avec
la couronne de sorbiers, comme il tait plant dans cette belle
chevelure! La marquise balanait une ombrelle pareille  sa robe;
elle montrait son petit pied dans des bottines mordores du plus
merveilleux dessin. Le pied est une des expressions de la femme.
Quand on pense, disait Octave en voyant cette beaut panouie, que
tout cela est du bien perdu!

On dna  quatre. Et vous tes bien heureux? dit Mme de
Fontaneilles au dessert.--Comme dans les contes de fes, rpondit
Genevive.--N'allez pas croire, ma chre marquise, dit Parisis, que
notre vie soit un conte.--Ni un roman, reprit Genevive.--Prenez
garde, dit la marquise, qu'elle ne devienne une histoire; je n'ai
jamais eu de got pour l'histoire.--Allons! allons! dit Octave, vous
voudriez nous faire croire que vous n'tes pas la femme la plus
heureuse du monde.--Chut! dit elle, on n'entre pas dans mon coeur.
--Est-ce que vous n'y entrez pas vous-mme?--Peut-tre, mais je vis
presque toujours en dehors.--Oui, je vous admire, continua Octave.
S'il fallait reprsenter la Charit, on prendrait votre figure.

La marquise soupira. Que voulez-vous! quand on ne peut pas
faire, comme Genevive, le bonheur d'un homme, on se consacre aux
pauvres.--Comment, le bonheur d'un homme! s'cria Genevive; mais le
marquis de Fontaneilles est l'homme le plus heureux du monde.--Vous
croyez! moi, je ne crois pas; car il n'est content de rien. Si on
lui prsentait le bonheur en personne, il ne voudrait pas faire
sa connaissance, parce qu'il ne le trouverait pas d'assez bonne
maison.--Ce que c'est que de n'avoir jamais t amoureux, dit
tourdiment Parisis.--Je vous remercie, dit la marquise; mais vous
avez peut-tre raison: mon mari m'a aime  peu prs comme il aimait
sa soeur, dont il vient d'hriter.--Ingrate, dit Genevive en
regardant son amie; est-ce qu'on est jaloux de sa soeur comme le
marquis est jaloux de toi?--Ma chre enfant, la jalousie de M. de
Fontaneilles n'est pas du tout la jalousie d'Othello; il est jaloux
par orgueil et point par amour.

Octave retint cette exclamation sur ses lvres: Et pourquoi ne vous
a-t-il pas aime! Les jeunes femmes marchaient devant lui; il
s'adressa la question  lui-mme pendant qu'elles se parlaient bas.
Pourquoi Fontaneilles n'a-t-il pas aim sa femme? Et il rpondit:
Ce n'est pas la faute de la femme, c'est la faute du mari. Il y a
des coeurs qui n'ont pas l'nergie de l'amour.

Comme tous ceux qui raisonnent sur cette thse, Parisis se trompait.

Les deux femmes causaient toujours entre elles: c'tait un duo de
confidences intimes dont il n'arrivait qu'un mot a et l  Octave.
Il comprit que Genevive, toute en effusion, disait  la marquise les
joies de son coeur.

En voyant Mme de Fontaneilles, Octave pensait que c'tait du bien
perdu. Il jugeait que son mari ne comprenait rien ni  sa beaut ni 
son intelligence. Ah! si j'avais eu le temps de l'aimer! se dit-il
en admirant l'adorable tte de la marquise. Mais comme il voyait du
mme regard la tte de sa femme, plus adorable encore, il fit comme
les soldats aprs la bataille, il mit son pe au fourreau et ne
songea qu' tre un ami charmant pour la marquise.

Quand une femme nouvelle entre par une porte dans une maison, le
diable y vient par la fentre.




XVI

LA MARQUISE DE FONTANEILLES


La marquise de Fontaneilles s'tait marie  vingt ans. On l'a connue
jeune fille dans les salons parisiens sous le nom de Mlle Armande de
Joyeuse. Sur sa figure, on se disputait beaucoup sans bien s'entendre.
Pour les uns, elle n'avait que la beaut du diable, tandis que pour
les autres elle avait la beaut absolue. C'est que les juges, en
France, n'ont pas tudi  l'universit de Phidias et d'Apelles. Le
Franais n'est pas n dessinateur, je dirai mme qu'il n'aime pas la
ligne svre; les minois chiffonns l'ont toujours ravi. La plupart
des gens de lettres eux-mmes n'ont qu'un vague sentiment de l'art.
Jean-Jacques,  Venise, n'allait pas voir les Giorgione, ni les
Titien; Voltaire,  Ferney, disait pompeusement: Mon Versailles,
devant quelques tableaux italiens des plus mdiocres. Aujourd'hui,
Voltaire aurait peut-tre de meilleurs tableaux, et Jean-Jacques irait
voir les chefs-d'oeuvre pendant son sjour  Venise; mais si on leur
demandait leur sentiment sur la beaut, ils n'iraient pas le chercher
devant la Vnus de Milo; ils le prendraient devant quelque Parisienne
aux lignes brises par l'expression et la coquetterie.

Y aurait-il deux beauts, celle du marbre et celle de la chair?

La marquise avait la beaut de la chair, aussi disait-on que c'tait
la beaut du diable. Etait-ce pour cela qu'elle se donnait  Dieu?
Non, elle se donnait  Dieu parce que M. de Fontaneilles n'avait pas
su la prendre.

C'tait un de ces maris pareils  beaucoup de maris qui ne savent pas
amuser l'esprit de leur femme, quand ils n'ont pas eu le don d'amuser
leur coeur--parce qu'ils sont trop srieux dans leur magistrature
de mari pour avoir du coeur et de l'esprit.--Les maris s'imaginent
volontiers que le sacrement du mariage doit produire le miracle de
l'amour. Ils s'achtent une terre; elle est bien  eux aprs le
contrat et la purge des hypothques; ils pousent une femme, n'est-ce
pas  eux pareillement? A eux les moissons et les vendanges. Mais ils
oublient que la femme est comme la terre, que tout en elle a sa
fleur avant d'avoir son fruit; que si les geles blanches du mariage
viennent la frapper dans sa fleur, le mari ne recueillera ni les
moissons ni les vendanges.

C'est ce qui arrivait  M. de Fontaneilles. Il avait eu avec d'autres
femmes ses heures de jeunesse; il tait revenu de ce qu'il appelait
les duperies du coeur: il voulait que sa femme sautt  pieds joints
sur toutes ces fmineries indignes d'une me fire, qui ne doit
resplendir que pour les beaux sentiments de la famille et de la
religion. Par malheur pour lui, il n'avait pas purg les hypothques,
il n'avait pas effac du coeur de sa femme les souvenirs de vingt ans
qui se rveillent un jour et l'envahissent toute.

Il tait d'ailleurs d'une jalousie espagnole, comme si sa mre, une
Pyrnenne, lui et donn dans son lait cette inquitude mridionale.

Du plus pur faubourg Saint-Germain, il n'avait jamais pactis
avec les hommes nouveaux. Il faisait tous les ans le plerinage de
Frosdorff pour esprer encore dans les destines de la France. Il
sentait bien que son heure tait passe ou n'tait pas venue; il se
rsignait au silence,--ce silence glacial sur la femme qui est le vent
d'hiver sans le printemps. Il se croyait bon chrtien et bon mari.

La marquise et prfr de beaucoup, je n'en doute pas, un mauvais
chrtien et un mauvais mari comme il y en a tant, qui sont adors de
leur femme, ce qui prouve que, si la perfection tait de ce monde, on
n'en voudrait pas.

Mme de Fontaneilles s'tait rsigne, disant  ses amies, qui la
plaignaient de vivre presque toujours dans ses terres: Je me suis
rsigne  mon bonheur.

Quoique son mari ft trs jaloux, il la laissait aller a et l
dans le monde, pour ne pas trop ressembler au tyran de Padoue. Il
l'accompagnait le plus souvent et s'indignait toujours de la voir trop
dcollete,  l'inverse des maris parisiens. Mais il aimait mieux
l'accompagner  la messe qu'au bal.

La marquise s'tait donne  Dieu. A Dieu toutes ses esprances et
toutes ses aspirations. Elle avait jug, quand elle tait jeune fille,
que sa vie ne serait pas si svre. Elle restait neuf mois au chteau
de Fontaneilles;  peine si elle passait  Paris le dernier mois du
printemps;  peine si son mari lui donnait un mois de vacances--elle
appelait cela ses vacances-- Dieppe,  Biarritz,  Bade, o elle
allait avec sa mre et sa soeur, presque toujours sans lui.

C'tait donc une vaste solitude que sa vie. Elle avait espr avoir
des enfants, mais la trentime anne allait sonner sans qu'un berceau
ft entr dans sa chambre. Le berceau, la bndiction du ciel dans le
mariage.

Elle avait ses heures de dsespoir; elle priait avec passion, le
dirai-je, quelquefois avec colre, car il lui semblait que Dieu
n'tait pas toujours l. Elle avait aussi ses heures de tentation;
quand elle voyait sa beaut opulente, elle s'criait avec un battement
de coeur, avec une aspiration vers l'inconnu, avec une secousse de
vague volupt: Est-ce donc pour le tombeau!

Depuis un an elle se demandait, avec une rougeur subite, pourquoi elle
n'tait pas tombe dans les bras d'Octave.

Le duc de Parisis avait jur trs srieusement d'effacer de son me
les images du pass pour mieux voir celle de Genevive dans l'avenir.
Il avait jur  Dieu dans le style officiel; mais il avait mieux fait:
il avait jur  lui-mme que Genevive serait la seule femme de son
me, de son coeur et de ses lvres. Et il tait de bonne foi; car
s'il ne croyait pas  un Dieu qui coute les serments, il croyait 
lui-mme: il n'avait jamais manqu  sa parole.

Pourquoi Mme de Fontaneilles tait-elle venue  Parisis? Elle ne le
savait pas bien elle-mme. Etait-ce un de ces jeux de la destine, qui
s'amuse  crer des orages sur les srnits de la vie? Etait-ce pour
vivre sous le mme toit que celui qui lui faisait peur?

Elle se trouva bien heureuse dans le bonheur de Genevive.

Mais huit jours aprs, des Parisiens vinrent au chteau. Octave avait
dj oubli qu'il les attendait. Il aurait voulu qu'ils eussent
eux-mmes oubli d'y venir, tant il se trouvait heureux lui-mme en
cette solitude  trois o Mme de Fontaneilles rpandait un charme
nouveau par sa figure et par son esprit.

Octave craignit de n'avoir plus une heure pour les rves. Lui qui
avait t tout action, il trouvait doux de se reposer ainsi en pleine
nature, entre deux femmes qui taient comme les figures de l'amour et
de l'amiti.

Et puis, quoiqu'il ne ft pas jaloux dans le sens franais du mot,
c'est--dire dans le sens brutal, il n'aimait pas qu'on jett un
regard trop vif dans sa maison. Il tait Romain en de du seuil;
pour lui, la femme tait une crature sacre que ne devaient jamais
profaner les vaines curiosits. Mais enfin, il faut tre de son temps
et de son monde.

On vit arriver  Parisis quelques amis bien connus d'Octave: le prince
Bleu, Guillaume de Montbrun et sa femme, le prince Rio, Monjoyeux,
d'Aspremont, le comte de Harken, le duc de Pontchartrain et sa femme,
la princesse ---- et sa jeune cousine de H----,--qui amenrent Mlle
Diane-Clotilde de Joyeuse, la soeur de Mme de Fontaneilles, une
adorable crature, un sourire de Dieu sur la terre.

Le chteau fut comme mtamorphos. C'tait tout un monde qui allait,
qui venait, qui riait, qui chantait. Depuis un sicle, les ombres de
cette grande solitude n'avaient pas t si gaiement voques. Ce fut
tous les jours une fte: on commenait le matin pour quelque belle
promenade vers les ruines voisines, le plus souvent en cavalcades
irrgulires; on djeunait dans la fort, o les plus beaux menus
sortaient de terre comme par magie; le soir, on faisait les charades,
on jouait la comdie improvise, la seule comdie de l'avenir; on se
couchait tard, mais on se levait matin; car il est convenu que la vie
de chteau est plus dsordonne que la vie de Paris; il faut tre
firement camp pour y rsister: jambes d'acier, estomac d'enfer et
coeur de bronze.

On s'imagine que tout ce bruit et tout ce mouvement arrachrent
Parisis  cette vive aspiration qui l'avait entran vers Mme de
Fontaneilles. Eh bien! non. Quand un mauvais sentiment germe dans le
coeur, il pousse vite, comme les mauvaises herbes dans le bl de mars.
Vous tes tout surpris, aussitt les semailles, de voir le bleuet
et le coquelicot s'lancer rapidement, lui qu'on n'attendait pas,
au-dessus des tiges de bl. Et plus la terre est bonne et plus
l'ivraie monte vite. Voil pourquoi les plus grands coeurs sont
souvent les plus coupables; voil pourquoi la femme qui n'apporte 
Dieu que la moisson du bon grain est une vertu divine, car il lui a
fallu bien de l'hrosme pour arracher toujours les mauvaises herbes.

Octave de Parisis n'avait pas cet hrosme-l. Mais il croyait
fermement  la vertu de Mme de Fontaneilles.

La vertu est une robe faite aprs coup sur la nature, pour cacher
les battements du coeur. Ce qui fait la force de la femme, c'est que
l'homme croit trouver la vertu sous la robe.

L'antiquit a connu M. de Cupidon--un enfant qui n'tait pas n 
l'amour.--Les anciens ont lev des temples  Vnus--Vnus pudique
et Vnus impudique--aux chasseresses comme aux bacchantes;--mais
ils n'ont pas pntr dans le divin sanctuaire de l'amour. Nous ne
connaissons plus les neuf Muses, mais nous savons par coeur toutes les
sublimes strophes de cette muse moderne qui s'appelle la _Passion_.
Si nous avons moins bti de temples  l'ide, nous avons pieusement
lev l'autel du sentiment.

Chez Sapho, comme chez Didon, l'amour a toutes les violences, toutes
les colres, toutes les fureurs, mais il ne s'attendrit jamais
jusqu'aux larmes. Elles sont gares, mais elles ne pleurent pas. Le
feu qui les altre, qui les dvore, qui les consume, c'est la volupt
de la louve. Ce n'est pas la soif de l'infini qui les attire, ce n'est
pas la pit universelle qui ouvre et rpand leur coeur sur toutes
choses: elles sont domines par les dsirs qu'allume le sang.

La femme que nous a donne le christianisme ne voudrait pas, au prix
de la couronne de Didon ni de la gloire de Sapho, traverser cet enfer
de l'amour paen. La femme nouvelle, tout en subissant les morsures
des btes froces de la volupt, se dtache, d'un pied victorieux, de
la fosse aux lions par ses aspirations vers l'infini. Elle sait que sa
vraie patrie est au del de la fort tnbreuse qui lui cache le ciel.

Dans l'antiquit, la femme ne mettait que l'amour dans l'amour; dans
la Vie moderne, la femme y met aussi Dieu. Voil pourquoi il y a moins
de Messalines et plus de La Vallires.

Mme de Fontaneilles tait la femme du christianisme; mais  force de
contenir ses passions en les voulant vaincre, elle se sentait vaincue,
comme les femmes de l'antiquit qui jetaient leurs imprcations aux
vents des forts et aux vagues de la mer. Le corps se rvoltait contre
l'me, la nature touffait Dieu.

Octave sera-t-il l, le jour de la crise? En attendant, on jouait
 Parisis aux jeux innocents, au jeu de cache-cache, au jeu des
petits-pieds, charmantes foltreries o l'amour trouve toujours son
compte. On dit les jeux innocents par antiphrase.




XVII

LE DJEUNER SUR L'HERBE


On renouvela donc  Parisis les belles ftes agrestes du XVIIIe
sicle. C'tait tous les jours des cavalcades dans la fort, des
caravanes vers les chteaux voisins, des djeuners et des goters sur
l'herbe, vrais tableaux vivants  rjouir Giorgione.

On s'amusait bruyamment. Genevive donnait son beau rire  la fte,
mais elle aspirait au temps o elle retrouverait la solitude  deux.
Elle aimait trop Octave pour le retrouver dans la fte des autres;
l'amour est jaloux de tout, mme des joies du soleil: il aime  se
rfugier en lui-mme sous l'ombre des fraches rames.

Genevive fut pourtant bien heureuse, le jour o on alla djeuner
 la Roche-l'pine et dner  Champauvert.

Octave rappela si  propos tant de scnes chres  tous les deux,
qu'elle pardonna  tout le monde de prendre une part de sa joie. Ce
fut d'ailleurs une charmante journe. On djeuna devant les sources
vives, presque glaciales, o se frappait naturellement le vin de
Champagne; on tendit une nappe de vingt couverts devant la
fontaine, dans un cadre d'aubpine en fleur, en face d'un panorama
merveilleusement pittoresque, sur un tapis d'herbe inclin, ce qui
amena des chutes sans nombre; on avait toutes les peines du monde 
se mettre d'aplomb; les bouteilles et les verres roulaient; le vent
battait les jupes et soulevait la nappe; c'tait tout un travail des
plus divertissants que de mettre l'ordre dans le dsordre.

Mme de Fontaneilles tait blouissante, il lui semblait qu'elle
respirait le bonheur pour la premire fois de sa vie. Toutes les
femmes taient habilles avec beaucoup d'art dans leur simplicit
presque rustique; mais elle tait plus provocante que les autres, avec
ses yeux de flamme sous, ses longs cils, ses lvres rouges, son cou
onduleux, ses seins vivants, sa jambe fine et ronde, son pied mutin
qui s'agitait dans la bottine. Le vent tait son complice, soit qu'il
frappt sa jupe, soit qu'il parpillt ses cheveux sur son front.
Comme elle est jolie, dit tout  coup Genevive parlant de la
marquise  la princesse.--Comment donc! s'cria la princesse, je ne la
reconnais pas. Quand elle est chez elle, on dirait toujours qu'elle
vient du sermon et qu'elle se prpare  aller  confesse.--De
l'influence fatale du mari sur sa femme, dit sentencieusement et
comiquement le prince Bleu qui coutait aux portes.

Octave, qui tait  l'autre bout de la table, se disait aussi que la
marquise tait bien jolie, et pour lui ce n'tait pas seulement un cri
d'admiration, c'tait un cri d'inquitude; ce n'tait pas seulement
sa voix qui parlait, c'tait son me, c'tait son coeur, c'tait ses
bras, c'tait ses yeux, c'tait sa bouche.

Il adorait Genevive, mais il aurait voulu treindre avec fureur cette
rebelle de l'an pass, qui lui avait rsist, qui tait l'image de
l'amour corporel comme Genevive l'image de l'amour idal.

On joua aux quatre coins. Quatre arbres centenaires avaient inspir ce
jeu primitif trs salutaire aprs un djeuner de plusieurs heures.
Ce furent des cris et des rires  mouvoir la montagne et la valle.
Parisis joua comme un enfant; il lui arriva cent fois de saisir la
joueuse comme il et saisi l'arbre,  tour de bras. Les jeux rustiques
permettent bien des hardiesses. Mme de Fontaneilles, qui n'avait bu
que de l'eau, tait ivre. Quand Octave la faisait tourner en courant 
sa rencontre, elle s'appuyait sur lui comme si elle allait tomber.

Il vint un moment o la princesse jeta un mouchoir  Genevive: Vite,
cachez vos larmes, folle que vous tes!--Pourquoi folle:--Parce que
vous avez peur de la marquise.--J'ai peur de toutes les femmes.

Le soir, Parisis, Genevive et Mme de Fontaneilles se promenaient dans
le parc; ils passrent devant une source vive qui jaillissait d'une
roche, tombait dans une fontaine et courait dans un nid de verdure et
de fleurs jusqu' l'tang.

Octave et Genevive n'allaient jamais de ce ct du parc sans
s'arrter pour y retremper leurs rves. Ce jour-l, comme ils se
promenaient au-dessus de la fontaine, la marquise leur dit: C'est
cela, mirez-vous dans votre bonheur!

Genevive s'tait penche pour voir dans l'eau l'image de son mari.
Etait-ce pour voir Genevive ou Mme de Fontaneilles que Parisis
s'tait pench lui-mme? Hlas! dit tristement Genevive, il ne faut
jamais se mirer dans son bonheur.--Pourquoi? Pourquoi? demanda la
marquise.--Vous n'avez pas vu cette couleuvre qui s'agite dans
cette fontaine?--C'est d'autant plus trange, dit Parisis, que les
couleuvres ne vont pas dans l'eau.

Parisis prit la couleuvre du bout de sa canne et la jeta violemment
contre le tronc d'un arbre. C'est triste, pensa Genevive devenue
srieuse. Dieu ne donne pas un beau jour sans mettre un nuage 
l'horizon.

Mais ce nuage  l'horizon passa bien vite. Parisis n'avait qu'
appuyer Genevive sur son coeur pour lui faire croire  toutes les
joies de l'amour. Ce soir-l, on improvisa des charades en action,
o on s'amusa follement. Genevive paraissait si heureuse, que la
princesse de ---- et la marquise de Fontaneilles se demandrent:
Qu'est-ce donc que le bonheur? car celles-l n'taient pas
heureuses.

Quand, elles allrent se coucher, elles s'arrtrent devant la chambre
de Genevive. Mme de Fontaneilles, plus curieuse, mit son oeil  la
serrure en murmurant encore: Qu'est-ce donc que le bonheur! Elle
entrevit Genevive, qui,  peine arrive dans sa chambre, se jetait
toute ple d'amour dans les bras de Parisis.




XVIII

LES FILLES REPENTIES




Toute la belle compagnie du chteau de Parisis s'envola un matin,
comme les oiseaux chanteurs d'une volire dore, pour retourner 
Paris.

Genevive, qui avait toujours paru gaie, ne put arrter ce cri de
dlivrance: Ah! que je suis heureuse!

Elle retrouva cette belle vie  deux qu'elle aimait tant. Ma chre
Hyacinthe, dit-elle  la jeune fille, il n'y a que vous qui ne
comptiez pas quand je suis avec Octave.

Pourquoi Octave alla-t-il  Paris quelques jours aprs le dpart de la
marquise de Fontaneilles!

C'tait la premire fois que le duc se trouvait  Paris sans la
duchesse. Il lui avait dit qu'il n'y passerait que deux jours, le
temps d'aller  Chantilly pour voir ses chevaux, le temps de parler 
un notaire,  un avocat, et  deux agents de change, car le bonheur,
quel qu'il soit, a toujours un pareil cortge.

Genevive avait voulu partir avec Octave, non pas qu'elle et peur de
le voir retomber dans la fosse aux lions, non pas qu'elle ft bien
jalouse, puisqu'il n'avait jamais t plus amoureux, mais parce que
c'tait pour elle un vif chagrin de vivre un jour--un sicle--sans
lui.

Elle n'tait point partie, parce qu'une nouvelle esprance de bonheur
tait venue lui sourire: elle sentait dans ses entrailles et dans son
coeur les premiers tressaillements de la maternit. L'hiver prochain
elle serait mre, ce qui tait pour elle une vraie bndiction de
Dieu. Un mdecin conseillait  Mme de Fontaneilles d'aller  Ems,
quand un mdecin conseillait  Mme de Parisis de ne pas aller  Paris.

Octave ne tint pas parole; il crivit tous les jours  Genevive une
lettre charmante, il envoya tous les soirs une dpche aussi gracieuse
que le permet la langue des dpches, mais il resta huit jours absent.

Et pourquoi resta-t-il huit jours absent? Parce qu'il allait tous les
soirs chez la marquise de Fontaneilles.

Le premier soir, par une pluie battante, comme il avait t faire une
visite  Monjoyeux dans son atelier, ses chevaux, irrits d'avoir
trop attendu, partirent au galop et renversrent, sur le boulevard de
Clichy, la femme en noir que vous avez vue tout en larmes sur la fosse
de la comtesse d'Antraygues.

Cette jeune fille se releva, se retourna involontairement. Le duc de
Parisis! murmura-t-elle avec un battement de coeur.

Octave avait donn ordre d'arrter et il descendait pour la secourir.
Ce n'est rien, dit-elle sans soulever son voile. Et elle poursuivit
firement son chemin. Elle ai riva haletante  la porte du refuge
Sainte-Anne. Elle tait mouille jusqu'aux os. La suprieure
l'accueillit avec sa grce accoutume; elle alluma pour elle un fagot
et-lui donna l'habit de bure de la maison.

La jeune fille embrassa la suprieure. Oh! ma mre, lui dit-elle,
priez pour moi.

Elle s'agenouilla devant le crucifix. Moi, je vais remercier Dieu de
m'avoir donn le courage de franchir votre seuil. Et se rejetant
dans les bras de la suprieure: Oh! ma mre, dites-moi que je ne
retrouverai pas mon coeur ici. J'ai soufert mille morts pour mon
coeur, faites-moi vivre en Dieu aux Filles-Repenties.

Les Filles-Repenties!

Ce mot est de l'hbreu pour vous qui tes de votre sicle. Vous ne
connaissez que les filles qui ne se repentent pas: celles-l qui vont
et qui viennent sans savoir o elles vont, sans savoir d'o elles
viennent; qui promnent lu ruine et la mort, mais surtout leur ruine
et leur mort; qui se pavanent au Bois avec la queue bruyante de leur
robe et la gerbe strile de leur chevelure; qui soupent  la _Maison
d'Or_; qui jouent,--elles qui n'ont rien  perdre;--qui ne vont jamais
voir le lever de l'aurore, si ce n'est avant de s'endormir.

Et pour elles cela s'appelle la fte de la vie. Et quel sera le
lendemain de cette fte?

Trois ou quatre pouseront un amoureux obstin, trois ou quatre seront
des comtesses  Vienne,  Florence,  Saint-Ptersbourg; la plupart
mourront  la premire chute des feuilles; les autres suivront Rebecca
 Clamart. La nouvelle Sainte-Baume des Madeleines--_le refuge
Sainte-Anne_--est  Clichy-la-Garenne. C'est un ancien pavillon de
chasse o Louis XIV chassait La Vallire, la grande repentie. Aussi
cette maison prdestine tait sanctifie d'avance.

Vous pouvez faire comme moi un plerinage  cette ancienne maison
royale. Tout y porte une marque de lieux prdestins. Saint Vincent
de Paul, ce grand retrouveur de brebis perdues, a t cur de la
paroisse. On revoit son ombre toujours en sollicitude, accueillant les
mes en peine. Dans cette ruche toute sainte, vous serez touch de
cette pauvret voulue. Toutes ces femmes qui ont travers le luxe sont
sous la bure. Et quel ameublement! Et quelle table! Saint-Lazare est
une maison de luxe. Un banc de bois, du pain et de l'eau, pas de feu
dans l'tre. Mais Dieu est l.

La porte est toujours ouverte. On entre avec les larmes, on en sort
consol.

Allez  la messe du dimanche dans la chapelle du refuge. C'est un
ancien salon du roi Louis XIV, encore orn de peintures allgoriques,
de chasses et de trophes; Diane, Adonis et les autres symboles des
passions du temps,  peu prs comme les tragdies de Racine.

Mais aujourd'hui la maison tombe en ruines, il ne faut pas laisser
tomber le toit qui abrite ces repenties.

O vous qui ne vous repentez pas, apportez tous votre obole! Et vous
qui n'avez jamais jet la premire pierre  la pcheresse ni  la
femme adultre, soyez, ne ft-ce que pour un grain de sable, dans
cette oeuvre du Refuge Sainte-Anne!

Quand vous verrez au Bois ou au thtre, toutes les belles pcheresses
vivant de temps perdu, le sourire aux lvres et l'inquitude au coeur,
rappelez-vous ce mot qui les peint toutes:--Ah! si j'tais riche!--Que
feriez-vous?--Je me donnerais le luxe de n'avoir pas d'amant.

Aprs tout, _celles du lendemain_, celles qui ne veulent plus que
Dieu, celles qui vivent l-bas avec six sous par jour, ne sont-elles
pas moins pauvres encore?

Quelques jours avant l'entre de la femme en noir, une femme du
meilleur monde--et un peu du plus mauvais, depuis qu'elle ouvrait
des parenthses dans sa vertu--le tome second de la comtesse
d'Antraygues--venait, toute blouissante de jeunesse, mais toute
voile, frapper aussi  la porte hospitalire des Filles Repenties. Il
y a deux ans, aux courses de Longchamps, elle rayonnait encore dans
les tribunes, elle papillonnait au pesage, elle se multipliait, tant
elle avait soif de vivre. C'est que son heure allait sonner bientt:
ce fut Octave de Parisis qui la fit tinter gaiement et tristement.

Elle crivait ce billet dat des Filles-Repenties  une de ses amies,
une autre grande dame qui n'aura point de dchance:

    Ma chre Berthe, c'est moi. Aujourd'hui tu ne refuserais
    de me recevoir, car je sens que Dieu m'a dj pardonne ou me
    pardonnera.

    J'ai trahi tout le monde en me trahissant moi-mme. Mais enfin je
    me suis souvenue et j'ai compris tout mon crime. Voil pourquoi je
    suis aux Filles-Repenties; voil pourquoi j'apprends le travail et
    la prire: le travail, pour t'offrir une robe qui ne sortira pas
    de chez Worth; la prire, pour que tu ne fasses point comme moi.

    Car, ne l'oublie pas, dans la femme la plus vertueuse, il y a une
    pcheresse, comme dans la pcheresse la plus abandonne, il y a
    une repentante.

    Oui, aux Filles-Repenties! J'ai choisi le refuge le plus humble.
    Que m'importe? Je ne rougirai plus que devant Dieu.

    cris-moi, dis-moi que tu m'aimes encore; ne me donne pas des
    nouvelles de Paris--j'ai failli crire Parisis--que j'entends
    gronder  ma fentre comme la tempte prs du port. Quand tu iras
     Trouville, dans six semaines, tu diras  la tempte que je ne la
    crains plus.

    Si tu rencontres le duc de Parisis, dis-lui tout bas que ma
    pnitence est plus grande encore que mon amour.

    MATHILDE.

Or, la grande dame qui bravait la tempte, et la jeune fille qui tait
venue pour oublier son coeur, se rencontrrent au dortoir, lit  lit.

Une nuit qu'elles ne dormaient pas parce qu'elles pleuraient:
Pourquoi pleurez-vous? se demandrent-elles toutes les deux.

L'une fit sa confession. Elle aimait toujours Parisis. Et vous, ma
soeur?--Vous avez racont mon histoire, j'aime toujours Parisis.

La blessure saigna, la plaie s'tait ouverte, l'orage avait ressaisi
leur coeur.

Le lendemain  midi, elles n'taient plus aux Filles-Repenties. Ce
n'est pas l encore que je pouvais oublier, dit la jeune fille en se
retournant vers le Refuge; il faut que je brise mon corps pour tuer
mon coeur, il me faut les rudes devoirs de la soeur de charit.




XIX

LA GRISE


La marquise de Fontaneilles tait devenue folle du duc de Parisis, si
le duc tait devenu amoureux d'elle.

Il s'avouait  lui-mme qu'il se donnait bien de la peine pour
conqurir non pas le coeur qui tait  lui depuis longtemps dj, mais
pour conqurir ce bien plus visible et plus humain qui s'appelle le
corps. Une guenille, dit Diogne. Toute la femme, dit don Juan.

Le marquis de Fontaneilles tait parti pour Londres, o il devait
acheter des chevaux et o il tait attendu par son ami lord Harttford,
pour quelques visites dans le Devonshire.

La marquise tait seule  Paris: il devait la retrouver, 
Fontaneilles ou  Ems. Depuis qu'elle aimait Octave, elle avait pli,
elle ne respirait qu' moiti, la fivre la prenait souvent; son
mdecin avait conseill au marquis de la conduire  Ems pour y faire
une saison, ne ft-ce mme qu'une demi-saison. L'eau providentielle
d'Ems et l'air balsamique des montagnes voisines devaient effacer ces
premires atteintes d'une irritation de poitrine. Il tait convenu que
si Mme de Fontaneilles se dcidait  aller  Ems, elle y emmnerait sa
jeune soeur, cette jolie Clotilde de Joyeuse, ces dix-sept annes
qui s'veillaient lgres et souriantes sous la plus belle chevelure
rousse qui et rayonn en France depuis Mlle de Fontanges.

Mme de Fontaneilles, ne savait que faire; tous les matins elle se
dcidait  partir pour la terre de son mari, toutes les aprs-midi
elle se dcidait  aller  Ems, mais tous les soirs elle se dcidait
 rester  Paris. C'est que tous les soirs elle recevait la visite de
Parisis.

Mme de Fontaneilles, une fois dans la bataille, n'avait pas dfendu
son coeur. Elle avait donn son me, mais elle dfendait sa vertu,
comme si on pouvait faire deux parts, une pour Dieu et une pour le
diable.

Octave ne doutait pas de son triomphe. Un soir dj, la marquise tait
tombe presque vanouie dans ses bras, en lui disant qu'elle voulait
mourir. Elle s'avouait vaincue, mais elle le suppliait  mains jointes
de la tuer dans ses embrassements, afin qu'elle ne se rveillt pas.

Elle versa tant de larmes ce soir-l, que Parisis se sentit dsarm.
Une femme qui se donne est quelquefois plus difficile  prendre qu'une
femme qui rsiste; une femme qui combat est plus prs de sa dfaite
qu'une femme qui se croise les bras, parce que l'enivrement du combat
la prcipite dans sa chute.

Le lendemain de cette soire mmorable, M. de Parisis pensa bien
srieusement  ne plus revoir la marquise. Il prvoyait une passion
violente qui dborderait de ses rives: rien ne pourrait l'arrter ni
la contenir: il en serait lui-mme submerg, malgr son habitude de
fuir toujours le mal qu'il causait. M. de Morny, qui le connaissait
bien, disait de lui: Parisis met le feu aux monuments, mais il ne
se laisse pas consumer; il ne s'inquite mme pas s'il y aura des
pompiers.

Mais la sagesse n'a jamais raison des hommes: si Parisis ft retourn
 Parisis, tout le monde et t heureux, lui tout le premier,
mais surtout la duchesse de Parisis, mais surtout la marquise de
Fontaneilles.

Pourquoi ne partit-il pas? Parce qu'il n'avait pas encore perdu
l'habitude des conqutes. C'tait Napolon qui voulait aller  Moscou;
le conqurant des femmes est comme le conqurant des villes, il ne
veut jamais rebrousser chemin, mme s'il doit mourir en chemin.

Le duc de Parisis ne partit pas, parce qu'il n'tait plus matre de
lui, parce que la terrible destine des Parisis allait bientt se
montrer dans toute son horreur.




XX

QUE L'AMOUR DE LA RSISTANCE EST AUSSI IMPRIEUX QUE LE DSIR DE

L'AMOUR


Octave retourna donc vers cinq heures chez Mme de Fontaneilles, qu'il
trouva plus adorablement belle que jamais. Je ne vous attendais plus,
lui dit-elle; mais puisque vous voil, je serai votre matresse.

Et comme Octave lui fermait la bouche par des baisers trop loquents,
elle se dgagea pour lui dire ses volonts. Mon ami, je vous aime
et vous donne ma vie: peut-tre Dieu me fera-t-il cette grce que je
mourrai bientt. Je ne crois pas aux annes selon l'almanach, je crois
aux sicles selon le coeur. J'ai plus vcu depuis que je vous aime que
je n'ai vcu jusque-l; donc, je ne dfends plus rien de moi-mme.

Et comme Octave voulait trop prendre  la lettre ces dernires paroles:
Laissez-moi parler, continua-t-elle doucement. Je vous avoue qu'ici
mme, dans cet htel, qui est l'htel de M. de Fontaneilles, je ne veux
pas braver une pareille trahison. Depuis que je vous aime, je ne me sens
plus chez moi quand je suis chez moi.

Parisis vit apparatre l'image de Genevive. Ni chez moi ni chez
vous, reprit Mme de Fontaneilles.--Je vous comprends, dit Octave,
chaque maison a une me qui est un peu notre conscience. Je vais vous
proposer une chose bien simple: nous allons monter en fiacre et nous
irons dbarquer au Grand-Htel ou  l'htel du Louvre, comme des
voyageurs qui traversent Paris.--Eh bien! non! rpondit la marquise:
j'y ai song, mais ce n'est pas encore cela. Il faut que je vous aime
de toutes mes forces, mais dans l'air vif des montagnes, loin de
Paris, plus loin que la France,  Ems.

Octave pensa que c'tait bien loin. Vous ne me rpondez pas?
reprit-elle avec anxit.--C'est mon rve comme c'est le vtre,
rpondit Octave; mais n'oubliez pas que je suis attendu  Parisis
et que si je n'y suis pas demain, aprs-demain matin Genevive sera
 Paris.--Ah! bien, mon ami, vous irez  Parisis et j'irai  Ems.
Adieu.

Octave ne se rsignait pas si vite  dire adieu. Il regarda Mme de
Fontaneilles et ne put s'empcher de se dire en lui-mme: Elle est
pourtant bien belle!

La femme ne nglige jamais la figure visible, mme si elle est tout
sentiment, tout coeur, toute me. Celles-l mmes qui ne croient pas
 la force des sens mettent en campagne toutes leurs coquetteries. Ce
jour-l, quoique la marquise n'et song qu' jeter de l'eau sur le
feu, elle avait je ne sais quoi de provocant dans sa chevelure  la
Rcamier, dans ses yeux pleins d'amour, dans sa pose inquite et
agite, qui donnait un voluptueux mouvement  sa gorge, que recouvrait
 peine une lgre robe de mousseline entr'ouverte, dans la forme des
robes Pompadour.

La robe n'a pas t invente par la pudeur, mais par l'amour.

Octave prit les mains, prit les bras, prit les paules de la marquise,
puis l'appuyant violemment et tendrement sur son coeur: j'irai  Ems,
lui dit-il.

Il esprait bien la vaincre soudainement par cette promesse; mais elle
sortit victorieuse de ses bras.

Quand Octave prit son chapeau, la marquise se leva et l'accompagna
amoureusement jusque dans l'antichambre. A Ems! lui dit-elle.--A
Ems! lui rpondit-il.

Cette promesse fut scelle par un dernier baiser; mais ds qu'Octave
entendit refermer la porte, il murmura en descendant l'escalier: Je
n'irai pas.




XXI

LE DERNIER SOUPER


Le soir, Octave voulait partir pour Parisis. Il fut retenu par
Villeroy qui lui dit que Miravault et Monjoyeux voulaient dner avec
lui.

On se rappelle peut-tre que dans les premiers chapitres de ce
livre on a mis en scne quatre amis trs opposs de caractre, qui
aspiraient: AU POUVOIR: c'tait M. de Villeroy;--A LA FORTUNE: c'tait
M. de Miravault;--A LA RENOMME: c'tait Monjoyeux.--A L'AMOUR:
c'tait M. Parisis.

Ils se retrouvrent donc ce soir-l  dner. Eh bien, leur dit
Parisis, c'est moi qui ai eu raison. Vivre amoureux et oubli, c'est
le souverain bien.--Et pourtant, dit Monjoyeux, inscrire son nom sur
un chef-d'oeuvre.--livre, statue ou tableau,--qui traversera les
sicles, n'est-ce pas plus beau que ces heures de paresse passes aux
pieds d'une femme? Mais aprs tout le duc de Parisis a raison, car
combien faut-il de livres, de statues et de tableaux pour crer une
oeuvre immortelle!--d'autant que tout a t fait.--Je m'avoue vaincu
devant Octave.--Et moi aussi, dit M. de Villeroy, car je vais vous
confier un secret. Vous savez tous que je rvais le pouvoir par le
ministre des affaires trangres. Eh bien! j'ai brl mes vaisseaux,
aprs vingt annes de diplomatie. Hier, on m'a offert une ambassade;
j'ai eu le tort de dvoiler que j'avais des ides absolues en
politique. Il y a en France un homme qui pense et un homme qui parle;
j'ai compris cela trop tard. Je n'ai pas de rancune et je reconnais
que l'homme qui pense et l'homme qui parle sont deux matres. Je n'ai
pas voulu m'humilier devant moi-mme: j'ai discut pied  pied comme
un homme qui sent que son pe est bonne. Quoique ma nomination ft
dcide, le ministre a dit qu'il aviserait. Nous nous sommes salus
froidement. Vous avez vu ce matin au _Moniteur_ un autre nom que le
mien.

Monjoyeux flicita Villeroy. Ces dfaites-l, lui dit-il, sont des
victoires. On perd son ambassade, mais on se gage soi-mme. Vous voil
un homme libre, buvons  votre libert.'

Marivault leva son verre, mais tristement. Depuis le commencement
du dner il tait soucieux.  quoi pense Marivault? demanda
Parisis.--Mon cher ami, rpondit l'homme d'argent, je pense que moi
aussi, je m'avoue vaincu devant vous.--Je m'en doutais, reprit Octave.
Depuis que je vous ai vu monter l'escalier de la marquise Dana, j'ai
trembl pour vos millions.

Miravault soupira, brisa son verre et parla ainsi:

Me culp! J'ai dfi l'or et j'ai t mitraill par l'or. J'ai eu
mes soudaines ascensions, mais d'un seul coup je suis retomb  mon
point de dpart. Ah! mes amis, quel steeple-chase que cette course
au pays de l'or! quelles stations douloureuses dans les cohues
indicibles! Combien de sourires aux coquins qui vous ont dpass d'une
tte! Combien de beaux sentiments il faut tuer sous soi! Et tout cela
pour n'avoir pas le prix! Ah! si c'tait  recommencer, comme j'irais
me jeter dans ma petite terre paternelle pour y vivre de rien,
c'est--dire de m'a petite fortune patrimoniale. Voil mon histoire en
quatre mots: J'avais quatre-vingts mille francs. Que voulez-vous faire
de quatre-vingts mille francs  Paris? Il n'y a pas de quoi vivre plus
d'une anne quand on a des passions. Or, quand on a mang son capital,
on n'a plus de revenus; j'ai mieux aim ne vivre qu'un jour. J'ai jou
 la Bourse sur les ides de Parisis, j'ai ramass ses miettes et
je suis devenu matre de quatre millions. Mais qu'est-ce que quatre
millions quand on a quatre millions! La veille, c'tait beau;
le lendemain, on aspire au cinquime million. Nul ne reste dans
l'escarpement; on veut monter, toujours monter, jusqu'au point o
l'on tombe  la renverse pouss par le vertige. C'est moins encore la
fortune que l'amour qui m'a trahi. Parisis avait raison, il a toujours
raison. Quand il m'a vu amoureux de la marquise Dana, il m'a dit:
Elle a deux fausses dents, cela ne l'empchera pas de te manger.
Elle m'a mang tout vif.

Voil, mes amis, l'histoire de l'argent. De tous ceux qui s'lancent
dans la vie  travers la jeunesse, l'homme qui court aprs l'argent
est le plus malheureux. Je n'ai pas eu le temps de vivre une heure.
Je traversais les ftes comme vous, mais j'entendais les minutes me
crier: Tu perds ton temps! Et j'allais, et j'allais, et j'allais
toujours! Je n'ai pas eu le temps de voir mourir ma mre! je n'ai pas
eu le temps d'admirer les oeuvres d'art qui illustraient mon htel et
mon chteau, qui seront vendues ces jours-ci! je n'ai pas eu le temps
de voir un soleil couchant! que dis-je? je n'ai pas eu le temps d'tre
amoureux! Quel rocher que celui-l! Sans compter que les fortunes
d'aujourd'hui sont verses dans le tonneau des Danades.

Miravault essuya son front. Adieu, mes amis! dit-il en se levant. Je
suis rest digne de vous, je le prouverai. Je vais faire un plongeon
pour me retremper: quand vous me reverrez  la surface de l'eau, c'est
que j'aurai le bon vent. Adieu! Et, comme un fou, Miravault serra la
main de ses amis et s'loigna en toute hte, Ce pauvre Miravault! dit
Villeroy; qui de nous se ft imagin qu'il btissait son chteau sur
le sable!--Moi, dit Parisis. J'tais plus riche sans argent que lui
avec ses millions, parce que je dominais la femme, tandis que lui
tait domin par la femme.

Comme Parisis parlait ainsi, Lo Rame entra. On le salua par un
toast. Tu arrives  propos; il n'y a qu'un instant, nous tions
quatre blesss sur le champ de bataille de la vie.--Oui, dit
Monjoyeux; comme Salomon lui-mme, nous reconnaissions que tout est
vanit, rien que vanit;--que la femme est amre;--que l'ambition
a trop de cartes biseautes dans son jeu;--que la renomme a trop de
caprices,--et que la fortune a des coups de thtre tragiques.--Vous
avez oubli le travail! dit Lo Rame.

Il parlait avec une noble fiert. Le travail, mes amis, vous ne le
connaissez pas; c'est la muse du matin qui vous veille doucement, qui
vous conduit  l'atelier dans l'aurole des rves, qui vous met le
pinceau  la main en vous pariant Raphal, qui vous chante la gaie
chanson de l'alouette et qui vous dit,  toute heure, que l'Art aussi
est une royaut.

Parisis serra la main  Lo Rame. C'est beau, tout ce que tu dis l;
je ne t'ai jamais vu si enthousiaste et si radieux!--C'est que, tout 
l'heure, j'ai t nomm membre de l'Institut.

Monjoyeux porta un second toast  Lo Rame. Au Travail! s'cria-t-il
avec une vive expansion d'amiti.--C'est bien, mon cher Lo, dit
Parisis, mais pourtant n'oublie pas que Raphal n'tait pas de
l'Institut.




XXII

UNE CAUSERIE SUR LES FEMMES AU CONCERT DES CHAMPS-LYSES


Ce soir-l, c'tait un vendredi, tout Paris qui n'aime pas la
musique tait au concert des Champs-lyses,--le concert Musard,
comme on dit toujours,--parce qu'en France la royaut a toujours un
lendemain.

Parisis et Villeroy allrent au concert, non pas pour la musique, mais
pour voir quelques-unes de leurs contemporaines. Il y avait tant de
monde que c'tait  grand'peine si deux promeneurs de front pouvaient
passer. Aux loges d'avant-scne, s'panouissaient dans la fume de
cigare les plus grandes dames. On s'tait disput les places, non pour
tre au spectacle, mais pour tre en spectacle; aussi les promeneurs
ne voyaient que le dessus du panier. Quelques bourgeoises
prtentieuses avaient voulu, comme les grandes dames, faire corbeille
de fleurs; mais c'tait des bouquets de la fontaine des Innocents.
Celles qui aimaient la musique c'taient, comme de coutume, approches
des musiciens, s'imaginant tout btement que le concert des
Champs-lyses est un concert et non un salon.

Aprs tout, celles-l avaient raison, parce que celles-l n'taient
pas piques de ce dmon parisien qui dit aux femmes les mieux nes:
Vous jouez un rle, entrez en scne.

Les deux amis, qui savaient tout cela, emportrent d'assaut une
position difficile: ils prirent deux chaises  la porte et se firent
une avant-scne devant les avant-scnes, dcids  tout braver, non
seulement les murmures des femmes, mais le parlementarisme des hommes.

Ils s'taient tablis, sans le savoir, devant le cercle de la duchesse
de Hauteroche; on allait se fcher autour d'elle; mais comme elle ne
douta pas que Parisis se ft mis l pour ses beaux yeux, elle apaisa
d'un signe d'ventail les colres qui s'levaient autour d'elle.

Quand il reconnut Mme Hauteroche, Parisis salua de son beau sourire et
fora la duchesse  se remettre sur le devant de la scne, elle et
une de ses amies, Mme de Tramont, surnomme dans son monde la
Forte-en-Gueule, quoiqu'elle et la plus adorable bouche qui ft au
monde. Mais quand on a de si belles dents, il faut bien mordre son
prochain, surtout quand on n'a pas d'amant. Combien de femmes qui sont
mchantes parce qu'on ne leur a pas donn l'occasion d'tre bonnes!
Monsieur de Parisis, dit Mme de Tramont  Octave,--ils se connais-
saient bien,--puisque nous avons la bonne fortune de vous rencontrer
avec M. de Villeroy, qui ne vaut pas mieux que vous, vous allez nous
faire quelques portraits  La Bruyre et  La Rochefoucauld.--Aprs
vous, madame,--Oh! moi, je ne sais plus mordre.

Et elle montra ses trente-deux dents, trente-deux perles fines, pas
une de moins, pas une perle noire. Voyez-vous, dit-elle, depuis qu'il
m'est pouss deux dents de sagesse, je ne me reconnais plus.

Mais comme on ne peut pas vaincre les bonnes habitudes, elle dit en
voyant passer une femme irrprochable au bras de son mari: C'est une
femme parfaite comme les tragdies de Racine, voil pourquoi elle
est si ennuyeuse. C'est elle qui,  la cour, chante si bien: _Il
pleut-t-il pleut, bergre_...--Vous n'aimez pas les liaisons, madame,
dit Villeroy.--Non; une femme qui dit _t-il pleut, bergre_, me
rvolte; si j'tais son mari, je demanderais ma sparation.--C'est
gal, dit Parisis, je vous trouve svre;  tout prendre, j'aimerais
mieux _t-il pleut, bergre_, qu'un tnor dans la chambre  coucher
de ma femme.--Chut! la voil l-bas, la femme au tnor, dit Mme de
Hauteroche.--Pourquoi chut! dit la belle amie de la duchesse, est-ce
qu'elle disait chut! au tnor, quand il chantait?--Il parat qu'il
n'avait pas assez de voix quand il a chant un duo avec elle, car
elle lui a dit adieu  la troisime station.--La pauvre femme, dit
Villeroy, elle avait perdu deux annes de sa vie, deux annes! sept
cent trente et un jours!  tudier les quatre tnors de Paris. Le
soleil de la rampe est trompeur; elle a choisi celui qui avait la
mauvaise mthode.--Enfin! dit Parisis, il faut bien que les femmes
prennent des leons de fugue et de contre-point.

Passa la veuve de Malabar: Tambours, battez aux champs, dit Villeroy,
voil un monument d'un autre ge; quand on a t belle, on l'est
toujours; les ruines ont encore leur grandeur et leur caractre.
--C'est aujourd'hui la veuve idale; elle est en deuil de son mari
et de son amant. Je me rappelle toujours le mot de son mari quand
son amant l'a plant l: Tu pleures, ma chre amie! tu es si bonne;
je t'avais toujours dit que cet homme-l nous tromperait.--Les maris
d'aujourd'hui, dit Parisis,--et-il dit cela avant d'tre mari?--font
jouer le rle ridicule  l'amant. Par exemple, voil un homme d'esprit
passant avec sa femme qui a eu son quart d'heure de folie plus ou moin
platonique. Le mari protgeait beaucoup l'amant; il lui savait gr de
porter l'ventail, le manteau et le chien de la dame; c'tait lui qui
demandait les gens, qui se prcipitait au marchepied, qui faisait les
lectures pieuses. Le mari aimait l'Opra,--vu des coulisses;--il ne
s'inquitait pas de quelques nuages sur les ciels bleus de l'hymne.
Il savait que sa femme tait une brave crature qui, comme toutes les
femmes, aurait ses jours de rvolte en passant le cap des Temptes,
aprs quoi elle lui reviendrait  jamais amoureuse et reconnaissante.
Voil qu'un jour l'amant ou l'amoureux s'aperoit que la dame a pris
un train de plaisir sur les bords du Rhin avec un jeune crev de haute
ligne. Dieu sait si l'amant s'indigna! Il va trouver le mari et lui
reprsente qu'il ne peut laisser sa femme voyager ainsi. Est-ce que
cela vous fait beaucoup de chagrin? dit le trs spirituel mari en
clatant de rire au nez de celui qui plaidait l'honneur de la maison.

Rodolphe de Villeroy fit remarquer que le XIXe sicle tait le sicle
des maris. Ils voient tout et se moquent de tout. Except, dit la
duchesse de Hauteroche, ce savant clbre qui passe l-bas avec sa
femme et ses deux filles, une de ces femmes immacules qui n'ont hant
que les montagnes neigeuses. Elle ne manque pas un sermon! si ce n'est
pas pour elle, c'est pour ses filles. En effet, ds que ses filles sont
assises devant la chaire, elle change de paroisse, elle court  un autre
prche, elle monte quatre tages quatre  quatre, elle trouve un jeune
avocat stagiaire qui la renverse par son loquence. Pendant ce temps-l,
l'astrologue se laisse choir dans un puits.--Dans un puits! dit la dame
aux trente-deux dents, il se laisse choir dans les bras d'une comte,
un joli bas-bleu qui a une tache d'encre pour grain de beaut. Je les
ai vus qui s'en allaient bras dessus bras dessous piper les toiles.

Passa la reine des Abeilles: Saluez, Villeroy, voil la reine des
Abeilles; les grenouilles demandent toujours un roi, les abeilles
demandent toujours une reine. Cette reine des abeilles nous vient de
loin, mais elle est plus Parisienne que les Parisiennes nes sur le
boulevard des Capucines. Elle rgne imprieusement sur la mode et sur
l'esprit; elle donne le ton; les envieuses disent le mauvais ton, mais
elles le prennent. Autrefois, il y avait le coin du roi et le coin de
la reine; aujourd'hui, il y a le coin de la princesse de M----
--Oui, elle marque bien son coin.--Il n'y a pas un critique musical
qui ne deviendrait plus savant s'il allait  son cole. Ils ne parlent
que par ou-dire, elle parle par ou-chanter.

La princesse salua le groupe avec sa grce enjoue et spirituelle.
Elle n'a peur de rien, dit Parisis, parce qu'elle n'a pas peur
d'elle-mme.

Une jeune brune passait alors. Ce n'est pas comme cette femme
sentimentale qui se fait un masque de son ventail, tant elle craint
de montrer son coeur. Regardez bien, elle va rougir et plir tour 
tour quand va passer devant elle ce jeune aide de camp qui a t
un hros  la guerre et qui est un mauvais soldat dans sa passion.
--Pourquoi ces deux femmes blondes ne se quittent-elles pas? Parce
qu'elles fricassent ensemble le moineau de Lesbie, comme autrefois
Ninon et la Maintenon.--Et cette femme rousse, pourquoi est-elle
seule l-bas en face de nous?--C'est pour tre deux; depuis qu'elle
a t chasse du Paradis par Adam lui-mme, cette ve majestueuse
siffle des airs de serpent.--C'est la fte des rousses! Fontanges
serait plus  la mode que jamais. Qui donc est couch dans ce
fauteuil?--C'est une Havanaise: un diable--quatre, qui fait du
mariage la vie  trois.--Je m'aperois que l'empire n'est plus aux
Parisiennes. Voyez donc toutes ces Italiennes, ces Espagnoles et
Amricaines. L'Ocan a jet ses vagues jusque sur le bord du lac.
--C'est la force de Paris de faire des Parisiennes de toutes les
figures du globe.

Passa une chercheuse d'esprit qui n'a jamais trouv: Ah! voil la
belle des belles! dit Villeroy. Elle est descendue de son char de
triomphe et marche dans la souverainet de la queue de sa robe et de
sa niaiserie hraldique.--Qu'est donc devenue sa soeur depuis son
quipe? demanda la duchesse.--Sait-on ce que deviennent les vieilles
lunes? dit Parisis, car la femme  la mode est comme la lune, elle
se renouvelle tous les mois. Aussi la femme  la mode a toujours je
ne sais quoi de l'inconstance de la lune naissante et dcroissante
dans ses passions ou dans ses fantaisies, non pas seulement tous les
mois, mais toutes les heures.--Toutes les femmes ne sont pas
lunatiques. Combien qui sont des anges de douceur et de vertus, de
grce et de charit!--Je n'en connais pas une,  commencer par moi,
dit Mme de Tramont.

Parisis regarda la dame: Celui qui voudrait faire l'histoire des
contradictions ferait votre histoire, dit Parisis. Vous avez raison,
la logique de la femme c'est d'tre illogique; elle ne triomphe que
par l'imprvu, elle n'est parfaite que par ses imperfections, elle
n'est divine que parce qu'elle est humaine.--Chut! dit Mme de Tramont,
voyez donc Mme de Clarmonde qui pleure son premier amour parce qu'elle
n'a pu en trouver un second.--L'amour est un temple en ruines; on
n'y cueille que les fleurs de la mort. Les Romains avaient raison de
porter au temple de Vnus tout ce qu'il fallait pour les funrailles
des trpasss, car rien ne consume plus rapidement la vie,--la vie de
l'me,--que la volupt.--Voyez donc cette comdienne et cette duchesse
qui se regardent du haut de leur ddain, plus ou moins thtralement;
elles portent pourtant des robes faites par la mme couturire, comme
elles-mmes sont faites par la pareille nature.--Vous trouvez ces
robes invraisemblables?--Non, dit Mme de Tramont, ce sont les
femmes.--_Impudicus habitus signum est adulterae mentis._--La mode a
toujours raison. M. de Buonaparte a trs bien dit: Quand le Franais
est entre la crainte des gendarmes et celle du diable, il se dcide
pour le diable; mais quand il est entre le diable et la mode, il obit
 la mode.--Et pourtant c'est le peuple, le plus spirituel de la
terre,  ce qu'il dit.--Il lui faut toujours des idoles  ce peuple
parisien; quelles sont donc les nouvelles idoles du jour? demanda
Mme de Tramont.--La femme la plus adore, la plus peinte, la plus
sculpte, la plus grave, c'est une morte: Marie-Antoinette. Tout le
monde lui a bti dans son coeur une petite chapelle expiatoire; c'est
qu'on a reconnu un peu tard que son seul crime avait t d'tre une
femme sous sa couronne de reine. Crime qu'elle racheta si noblement en
restant une reine quand elle ne fut plus qu'une femme.--Oui, elle a
laiss partout sa figure et sa marque. Celle qui sera la figure de
la Charit au XIXe sicle, est tout entoure des meubles de
Marie-Antoinette, qui sont, il faut le dire, les plus adorables bijoux
qu'on ait travaills dans aucun temps,--reliques royales.--Mais
toutes les vraies princesses ne sont pas mortes. Combien qui sont
l'inspiration, le charme et la grce de leur temps! Il en est une qui
sculpte avec le grand art des Italiens de la Renaissance; il en est
une qui promne l'me impriale et artiste de la Russie par tous les
muses et tous les salons de l'Europe; il en est une qui le dimanche
tient sa cour plnire, ayant encore, non pas des taches d'encre aux
doigts, mais des taches de couleur sur sa blanche main, car elle peint
comme un homme.

Une perle fausse passait. Ah! par exemple, dit Mme de Tramont, elle
s'est trompe de porte, cette fille rousse gare  Londres et qui
s'est retrouve  Paris. Qui donc lui donne ses chevaux et ses
cheveux? De beaux cheveux et de beaux chevaux?--Elle ne sait pas;
c'est le luxe effrn des filles. Il en est plus d'un qui s'est ruin
pour elle, quoiqu'elle soit toujours ruine. On aime ses passions
comme ses enfants, plus que soi-mme. Plus d'un homme se refuse un
fiacre, qui donne un carrosse  sa matresse.

Passrent deux femmes renommes pour leur figure et pour leur amiti.
Voil, dit Parisis, deux cocottes du meilleur monde qui ont une
cour et qui en abusent, qui ont ouvert un htel Rambouillet pour y
parler la langue verte, mais, au demeurant, les plus honntes femmes
du monde. Chez elles, tout s'vapore en fume. Combien qui ne font
pas parler d'elles comme cette ple duchesse qui coute l-bas, 
travers les causeries de son entourage, des motifs du _Trovatore_,
parce que la musique de Verdi lui rappelle ses crimes cachs; celle-l
n'est mme pas souponne, on lui donnera le paradis sans confession.

Mme de Hauteroche se rappela l'_Heure du Diable_; elle eut une
soudaine motion qui se trahit sur sa figure; mais Parisis seul s'en
aperut.

Pendant que la femme aux trente-deux perles clatait de rire au
passage d'une Amricaine qui accentuait trop les modes, Parisis dit
 la duchesse: Voulez-vous prendre mon bras et faire le tour des
mondes?

Elle obit sans rpondre, entrane malgr elle. Vous m'avez bien
ha, n'est-ce pas? lui dit Parisis aprs un silence, en pressant
contre lui la petite main de la duchesse. Elle tressaillit. Moi,
poursuivit-il en penchant la tte pour parler dans l'oreille de la
duchesse, je vous ai bien aime.

Un second silence. Je vous ai ha et je vous ai aim, lui dit-elle,
moi toute ma vie n'aura t qu'une heure. Je me croyais la femme du
monde la plus vertueuse, je n'aspirais qu'aux oeuvres de charit,
je ne croyais qu' l'amour divin. J'ai trouv avec vous l'amour de
l'enfer; il m'a consume. Je ne sais si cette pauvre Alice s'est
repentie en mourant: le croirez-vous? moi je n'ai pas la force de me
repentir. J'ai horreur de moi-mme, mais je me retourne doucement vers
mon crime et j'y reste abme.

Parisis regardait la duchesse: elle tait ple comme la mort, ses
grands yeux flambaient, son coeur agitait son sein. Vous avez voulu,
lui dit-elle, savoir le secret de mon me, vous le savez; maintenant,
allons dire du mal des autres.

Parisis conduisit la duchesse dans son cercle, mais il ne resta pas
avec Villeroy.

Il avait vu non loin de l Mme de Fontaneilles. Quoiqu'il lui et dit
adieu, il ns put s'empcher d'aller  elle. Je vous avais vu et je
vous attendais, lui dit-elle, je vous croyais dj  Parisis.--Je
pars  minuit. Et il lui serra la main. Et moi! reprit-elle avec
un sentiment de passion mal dguis, quoique sa soeur ft l, quand
partirai-je pour Ems--la terre promise!

Ils tressaillirent tous les deux: une flamme invisible courut sur eux
et les brla. Ce fut  ce point que Mlle de Joyeuse, une vierge encore
toute  Dieu, eut leur secret ce soir-l.




XXIII


LA FATALIT


Octave partit le lendemain matin par l'express pour Parisis. Quand
il vit au loin dans l'aprs-midi se dessiner sur le ciel et sur les
grands arbres les vieilles tours qui lui semblrent prendre pour le
regarder leur meilleure physionomie, il dit encore une fois: Non! je
n'irai pas  Ems. Mais, pour le malheur de tout le monde, la fatalit
voulait que le duc de Parisis allt  Ems.

Quand il arriva  Parisis, la duchesse tait en larmes; il la prit
dans ses bras, la caressa doucement et lui demanda pourquoi elle
pleurait. Je pleure mon bonheur perdu, rpondit-elle.--Tu es
folle, Genevive! Je te rapporte ton bonheur. Si tu savais comme je
m'ennuyais  Paris! Mais tu sais bien que Paris vous retient de force
par les mille raisons des choses, mme quand on est attendu par une
femme comme toi.--Ce n'est pas ce la qui me fait pleurer, reprit
Genevive en embrassant son mari; tu n'as donc pas vu le ministre
avant de partir?--Non, j'ai vu l'Empereur.--Et l'Empereur ne t'a
rien dit?--Il m'a beaucoup parl d'Alexandre et de Csar.--Tu vas
comprendre mes larmes!

Genevive conduisit Octave dans le petit salon d't.

Il comprit tout de suite en voyant sur la table une grande enveloppe
qui portait son nom sous le timbre du ministre des affaires
trangres. Il lut deux fois: Ministre des affaires trangres!
comme s'il avait peur de savoir la nouvelle. Et se parlant  lui-mme:
A-t-on assez la fureur en France de ne pas parler franais? Si je
deviens ministre des affaires trangres, on dira comme autrefois:
_ministre des affaires extrieures_. trangres! qu'est-ce que cela
veut dire? trangres  qui? trangres  quoi?

Genevive s'impatientait: Mais lis donc? dit-elle.

Octave prit le pli et lut. C'tait sa nomination de ministre en
Allemagne. La duchesse s'aperut qu'il avait pli. La pauvre femme ne
pouvait comprendre pourquoi cette pleur.

Il avait pli, voyant que la fatalit le rejetait vers Mme de
Fontaneilles. Il fallait qu'il passt prs d'Ems pour aller  sa
lgation. Eh bien! dit-il  Genevive, il n'y a pas de quoi te
dsoler, puisque aussi bien tu voulais me voir continuer ma carrire.

La duchesse interrogea son mari du regard. Et sans doute, reprit-elle,
tu vas partir tout de suite?

Le dmon du mal avait dj dict la rponse de Parisis. Oui, sauf 
revenir bientt te chercher.--Eh bien! non, mon ami! je veux partir
avec vous.--Ma chre Genevive, ce serait une folie; j'aimerais mieux
donner ma dmission. Je sens dj trop que j'aimerai les enfants
que tu me donneras, pour que tu les sacrifies en te sacrifiant
toi-mme.--Et si je meurs d'ennui ici?--Rassure-toi; je courrai l-bas
pour montrer ma bonne volont; mais  peine arriv, je reviendrai en
toute hte ici.--Eh bien? ne parlons plus de cela. Tu dois mourir de
faim?--Oui. Mais je ne t'ai pas encore mange.

Et Parisis embrassa Genevive sur les bras, sur les mains, sur le cou,
sur les cheveux. Ce fut comme une me de feu qui courut sur la jeune
femme.--Oh! que c'est bon! dit-elle en respirant. Sitt que tu n'es
plus l, je me sens mourir: j'ai froid jusqu'au coeur. Un jour, si tu
es trop longtemps sans revenir, tu me trouveras change en statue de
marbre.--A propos! tu sais que Monjoyeux fait toujours des siennes? Il
vient d'exposer un groupe qui fait courir tout Paris; je veux qu'il
fasse ton buste. Ce coquin-l donne la vie au marbre, on dirait qu'il
le ptrit comme Dieu a ptri le monde, ou plutt comme nos fermires
ptrissent leur pte. S'il fait un jour Galathe, elle descendra de
son pidestal.--Mon ami, dit la duchesse, je ne veux tre reprsente
en marbre que sur mon tombeau; si tu veux un portrait de moi, tu me
feras peindre.--C'est une bonne ide, s'cria Octave: nous allons
goter ensemble sur le perron, aprs quoi j'enverrai une dpche  Lo
Rame. Il viendra faire ici son bauche pendant les huit jours que je
vais passer avec toi; dans trois semaines, je le reprendrai  Paris
pour revenir encore et il finira ton portrait avant notre dpart.
Genevive dit qu'elle ne le voulait pas: Le temps que je poserai sera
du temps perdu, je n'aurai pas le temps de te regarder, j'aime mieux
tre seule avec toi.--Tu ne connais pas Lo Rame, on ne pose jamais
devant lui quand il vous peint. Il a fait des Dianes et des Junons
trs ressemblantes: est-ce qu'elles ont jamais pos devant lui! Tu
verras, toi, ma Diane et ma Junon, quelle belle chose il va faire avec
cette figure divine. Tu as peur de ne pas tre seule! Mais Lo Rame
est un brave coeur, il sera si heureux de nous voir heureux, que nous
ne verrons pas qu'il est l. D'ailleurs, il est comme l'hirondelle, il
porte bonheur  la maison.--Eh bien! cris-lui de venir.

Genevive pensait qu'elle avait perdu la moiti de son bonheur le
jour o son amie la marquise de Fontaneilles tait venue lui demander
l'hospitalit. Elle pensa aussi qu'un ami d'Octave troublerait
peut-tre  son tour cette fte intime de deux coeurs qui vivent des
mmes joies. Mais l'amour profond a des timidits enfantines, elle
n'osa dire cela  son mari. C'est gal, se dit-elle  elle-mme, le
proverbe arabe a peut-tre raison: Prends garde  ton meilleur ami,
prends garde  ta meilleure amie, un atome fait ombre, l'amiti fait
peur  l'amour.

Et, malgr elle, elle pensa  sa meilleure amie, la marquise de
Fontaneilles.

Mais Lo Rame ne devait pas trahir l'amiti d'Octave, comme la
marquise devait trahir l'amiti de Genevive.

Il vint  Parisis pour faire le portrait de la duchesse: il tait
encore dans toutes les joies de son triomphe  l'Institut. Arriver 
l'Acadmie en cheveux blancs, c'est  la porte de tout le monde; mais
y arriver dans l'aurole des cheveux blonds, c'est une bonne fortune.

Lo Rame baucha largement, dans la grande manire, le portrait de la
duchesse. Dj le quatrime jour, non seulement la figure sortait du
chaos, mais l'me mme de la duchesse de Parisis rayonnait par les
yeux et par le sourire. Quelle belle chose tu vas faire l! dit
Parisis  son ami.

Mais le lendemain, Lo Rame tait parti. Il est donc fou! s'cria
Octave. Et il amena la duchesse devant le portrait. Quel malheur!
dit-il; il et fait l un chef-d'oeuvre. Vois donc, Genevive, quel
adorable dessin et quelle charmante couleur! Tu ressembles  une
desse de Prudhon ou plutt tu ressembles  toi-mme.--Si ton ami est
parti, dit la duchesse, c'est qu'il a dsespr de bien finir ce qu'il
avait si bien commenc.

En effet, Lo Rame avait trouv la duchesse trop belle: la fivre de
l'amour l'avait saisi...

Jusque-l, il avait idalis ses modles d'atelier. Pour la premire
fois, la vraie beaut posait devant lui: il tait vaincu par la nature
et par l'amour.

Il avait fui comme Joseph devant Putiphar, mais sans laisser son
manteau, ne voulant pas avoir l'occasion de revenir.




XXIV

LES ADIEUX


Ce fut avec un dchirement de coeur que la duchesse vit s'loigner
Parisis. Elle l'accompagna jusqu' la station. On tait parti de bonne
heure; elle attendit dans la calche que le train se ft loign. Elle
avait voulu revoir encore Parisis  la portire; elle agita longtemps
son lger mouchoir, un mode d'adieu un peu dmod depuis que nous
prenons la vie en riant. Quand elle rentra  Parisis, elle s'imagina
qu'elle tait dans la solitude depuis un sicle; si elle n'et craint
alors de ne plus arriver  temps, elle serait repartie pour rejoindre
Octave. Elle monta dans sa chambre, tomba sur un fauteuil et se
rsigna.

Le soleil venait jouer  ses pieds; il lui sembla d'abord que c'tait
une ironie; mais peu  peu la srnit reprit son me; elle s'accusa
de manquer de courage; elle se rjouit  l'esprance qu'elle serait
bientt mre, et s'enorgueillit  la pense que son mari serait
bientt ambassadeur.

Mais Genevive n'tait pas de celles qui vivent du bonheur de demain;
elle avait t si heureuse de vivre au jour le jour, qu'elle ne voulut
pas s'accoutumer  la solitude. Elle dcida nergiquement que, si
Parisis ne venait pas la reprendre aprs quinze jours d'absence, elle
partirait seule pour l'Allemagne avec Hyacinthe.

Et comme son coeur dbordait, elle prit une plume et crivit  Octave.

L'criture est la vraie marque de l'amour. Quiconque n'aime pas,
quiconque n'aime plus, ne tourmente pas la plume, parce qu'il ne
trouve rien  dire. Mais les vrais amoureux sont terribles. Ils ont
l'loquence impitoyable de Sapho, de sainte Thrse et de Llia. On
trouve dans leurs lettres le mot jailli du coeur comme d'une source
vive; mais quel torrent de phrases perdues qui vont se jeter dans
l'ocan de la pense! Or, je ne sais rien au monde de plus bte 
certaines heures que l'ocan, cette ternelle voix qui bgaye depuis
la cration du monde sans avoir rien dit, ce monstre sans conscience
qui bat la terre sans savoir pourquoi.

Voici comment crivit Genevive:

    Quand je pense, mon cher Octave, que tout ce que je vais te dire
    arrivera  toi tout glac sous la main de la poste franais
    de la poste allemande, je m'arrte dcourage. Tu me le disais un
    jour: les lettres qu'on envoie  cent lieues sont comme les duels
    qu'on remet au lendemain. Eh bien! je reprends mon courage; je
    sens qu'un coeur qui parle garde sa force pour parler loin. Je
    suis sre que, quand tu ouvriras ma lettre, il s'en exhalera je ne
    sais quoi de mon me qui ira droit  la tienne. Ah! mon Octave, je
    suis dsole de n'tre pas partie avec toi: l'absence, c'est la
    mort. Tu as emport mon coeur et je ne respire plus.

    Que te dirai-je? Le chteau est dsol comme moi; jusqu'aux
    chansons d'Hyacinthe qui se changent en litanies. Ah! bien heureux
    ceux qui aiment et bien heureux ceux qui n'aiment pas. Ainsi
    Hyacinthe est triste de me voir triste, mais comme elle va et
    vient avec insouciance! Ne te dsole pas de mon chagrin, ce n'est
    que le nuage du dpart; j'aurai le courage de garder mes larmes.
    Je vais vivre dans l'esprance de te voir bientt; non, je ne veux
    pas pleurer.

La duchesse pleurait.

    Tu sais que je suis forte et que je puis dominer mon coeur.
    Reviens pourtant bien vite; d'ailleurs, prends-y garde, si tu
    tardais d'un jour, tu me trouverais mourante.

    Je ne suis pas jalouse, mais prends garde; si tu prenais quelque
    got aux Allemandes sentimentales; si tu disais un seul jour  une
    autre que tu l'aimes, je sentirais ici un coup de poignard dans
    mon coeur.

Pour tromper son chagrin, la duchesse crivit plus de dix pages  son
mari; mais elle se dit tout  coup: Ce pauvre Octave! il faut que
j'aie piti de lui. Voil pourquoi elle ne lui envoya que la premire
page.

Sur ces mots o elle disait: Non, je ne veux pas pleurer, elle
laissa la trace de deux larmes. --C'est mal, dit-elle, d'envoyer
des larmes. Mais elle ne refit pas cette page; il lui sembla qu'une
lettre recopie n'tait plus une lettre d'amour.




XXV

LE DMON DE L'ADULTRE


Pour ne pas inquiter la duchesse, qui n'aimait pas Paris, Octave lui
avait dit qu'il partirait pour Nuits pour prendre le chemin de fer de
l'Est.

Ds qu'il fut  Nuits, il crivit cette dpche qu'il donna au tl-
graphe pour la marquise de Fontaneilles:

    Midi. Je pars pour Ems. J'y serai aprs-demain. Je vous saluerai
     l'htel d'Angleterre ou  l'htel de Russie.

    PARISIS.

Ds que la dpche fut partie, Octave comprit son imprudence; non
qu'il s'inquitt d'avoir donn son nom aux hommes du tlgraphe, mais
le marquis de Fontaneilles pouvait arriver de Londres tout juste pour
recevoir la dpche. _Alea jacta est!_ s'cria-t-il. Et il n'y pensa
plus.

La dpche arriva dans les blanches mains de Mme de Fontaneilles, le
marquis n'tant pas revenu de Londres. Elle la lut vingt fois, parce
qu'elle y vit la marque de sa destine. Et moi aussi, je serai  Ems
aprs-demain, dit-elle en coutant battre son coeur.

Elle entendit la voix de Mlle de Joyeuse, qui montait l'escalier. Elle
chercha une allumette pour brler la dpche, mais, ne trouvant pas
de feu sous sa main, elle la dchira et la jeta dans l'tre, se
promettant de la brler plus tard. Ma chre belle, dit-elle  sa
soeur, nous partirons ce soir pour le Rhin. Es-tu contente?--Plus
joyeuse que jamais, dit la jeune fille qui avait l'habitude de jouer
sur son nom quand elle tait heureuse.--Tu sais, reprit Mme de
Fontaneilles, que nous nous arrterons  Nancy chez la chanoinesse,
mais pour quelques heures seulement. Je te donnerai une robe de
dentelle qui fera bien des jalouses  Ems, car on se fait belle
l-bas!

On partit le soir;  Nancy on manqua le train; un accident en vue
d'Heidelberg retarda encore les voyageuses; si bien qu'on n'arriva pas
le surlendemain  Ems comme on se l'tait promis.

La marquise pitinait d'impatience comme une femme qui ne veut pas
obir aux vnements. Mlle de Joyeuse, qui tait trs babillarde,
remarqua que sa soeur tait devenue bien silencieuse.

C'est que Mme Fontaneilles tait domine par une seule pense qu'elle
ne disait pas; elle dessinait d'avance dans son imagination toutes les
scnes de son entrevue avec Octave. Elle se demandait comment elle
chapperait  la vigilance de Mlle de Joyeuse. N'y avait-il pas mille
manires de tromper tout le monde? on rencontrerait Octave par hasard;
on s'tonnerait beaucoup de part et d'autre, il serait l retenu pour
attendre des ordres du ministre; rien ne s'opposait  ce qu'on passt
une journe ensemble, sinon dans le mme htel, du moins dans la mme
calche et  la mme table. La nuit venue, Mlle de Joyeuse, qui
avait encore le sommeil des enfants, s'endormirait bien vite; Mme de
Fontaneilles crirait des lettres dans la chambre voisine; ne voyant
plus de lumire, sa soeur la croirait couche, pendant que, toute
perdue, elle serait chez Octave, donnant son coeur, donnant son me,
donnant sa vie; heure adorable et terrible que les femmes appellent
l'heure du sacrifice.

Mme de Fontaneilles tait partie  huit heures du soir par l'express
de l'Est.

A neuf heures, le marquis arrivait de Londres par l'express du Nord.

Il tait si hautain et si fier que nul dans sa maison n'osait lui
adresser la parole. Il entra silencieusement et monta droit  la
chambre de sa femme.

Au moment o il allait entrer, la femme de chambre se hasarda  lui
dire que la marquise tait partie. M. de Fontaneilles ne put retenir
un mouvement de colre. Partie! Et depuis quand?--Ce soir mme.--Avec
sa soeur?--Oui, monsieur le marquis. Madame  crit  Monsieur.
Je l'ai conduite  la gare de Strasbourg. Madame doit s'arrter 
Nancy.--Est-ce qu'elle toussait toujours?--Pas du tout, monsieur le
marquis.

Le marquis entra dans la chambre et referma la porte violemment. Son
oeil jaloux courut partout sur le lit, sur les meubles, sur le tapis.
Il dposa sur le petit secrtaire le bougeoir qu'il avait  la main.
Elle m'avait crit, dit-il. Mais sa lettre ne me reviendra que dans
deux jours.

Mme de Fontaneilles avait laiss la clef de son secrtaire comme une
femme qui n'a pas de secret: le marquis l'ouvrit et n'y trouva que
des lettres de femmes. Suis-je assez fou, dit-il, en voyant dans la
psych ses cheveux en dsordre, sa pleur, ses traits contracts. Ma
femme va  Ems avec sa soeur, quoi de plus naturel, puisque c'tait
convenu; puisque c'est par ordonnance du mdecin?

Mais la jalousie tenaille le coeur des jaloux; il n'en tait qu' ses
premires tortures.

Voyant quelques chiffons dans la chemine, le marquis y courut et
les saisit. Il dcouvrit du premier regard un lambeau de dpche
tlgraphique. J'ai trouv, dit-il avec une joie mortelle.

Il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour retrouver les autres
lambeaux: c'tait l'appel de Parisis  la marquise.

M. de Fontaneilles faillit tomber  la renverse. Il clata dans sa
fureur et brisa la psych.

La pendule sonnait dix heures. Si je n'arrivais! dit-il.

On peindra mal toutes ses angoisses; il adorait sa femme sans le lui
dire jamais, comme si son amour et paru une humiliation. Ce Parisis,
cria-t-il d'une voix sourde, je l'ai toujours ha!

Il alla dans sa chambre, qui n'tait spare de celle de la marquise
que par une petite bibliothque intime o ne se montraient gure que
des livres de religion. Dans sa chambre, sur une table o il n'y avait
que des armes, il prit tour  tour un revolver, un poignard, des
pistolets, un couteau malais. Malheur! malheur! s'cria-t-il. Si
j'arrive trop tard, je les tuerai tous les deux. Si je n'arrive pas
trop tard...

Il retint sa phrase pour laisser tomber ce mot froid comme l'acier:
Je te tuerai, Parisis!

Et aprs un silence: Et que ferai-je de cette femme?




XXVI

NE POUR AIMER, NE POUR SOUFFRIR


Le marquis de Fontaneilles se ft veng de son malheur sur tout le
monde, tant la haine clatait en lui.

Il eut la cruaut, que dis-je? la lchet d'aller lui-mme au
tlgraphe pour envoyer cette dpche  la duchesse de Parisis:

    Madame la duchesse de Parisis est avertie par le marquis de
    Fontanes que M. de Parisis et madame de Fontanes ne l'attendent
    pas la nuit prochaine  Ems, htel d'Angleterre ou htel de
    Russie._

    FONTANEILLES.

Il tait minuit quand Genevive reut cette trange et horrible
dpche. Elle comprit bien que Fontanes voulait dire Fontaneilles. La
jalousie, qui n'tait pas aveugle cette fois, lui dessilla les yeux.
Ah! mon coeur! dit-elle, ne trouvant plus d'air  respirer, je
pressentais bien cela. Cette femme t'a frappe  mort dans ton
bonheur.

Elle appela Hyacinthe. Hyacinthe, lui dit-elle, je vais
mourir.--Mourir! s'cria Hyacinthe en la soulevant dans ses bras, car
la pauvre femme tait vanouie.--Non! dit Genevive en se ranimant, je
veux aller  Ems, je veux sauver mon bonheur.

Elle conta tout  Hyacinthe. Oui, dit la jeune fille, il faut partir,
et je veux partir avec vous.

Une heure aprs, les deux femmes taient  Tonnerre, o elles
prenaient l'express pour Paris. Le soir, Genevive partit par le train
de Cologne, sans rencontrer le marquis de Fontaneilles, qui partait en
mme temps.

Qui peindrait jamais les angoisses de cette pauvre femme,--cette
pauvre mre dj, qui risquait son enfant pour son mari? Il n'y a
que celles qui ont t trahies dans les joies de leur amour qui
comprendront ces horribles douleurs.

Hyacinthe tentait de consoler la duchesse. Non, non, disait
Genevive, je suis comme ma mre: ne pour aimer, ne pour souffrir!

A Cologne, la duchesse se spara de Hyacinthe, quelles que fussent
les prires de la jeune fille. Non, Hyacinthe, je veux arriver  Ems
toute seule et mystrieusement. Allez m'attendre  Parisis--vivante ou
morte.




XXVII

TOURNE-SOL ET LA TACITURNE


Cependant Parisis tait arriv seul  Ems par une de ces clatantes
journes de mai, qui font croire  l'amour ceux-l mmes qui ne sont
pas amoureux.

A la gare de Coblentz, Parisis avait rencontr Mlle Tourne-Sol et la
Taciturne, qui allaient tenter la fortune sur la rive trangre.

Il les avait  peine salues de la main, ne voulant pas refaire leur
connaissance, se croyant devenu un homme tout  fait srieux par son
titre de mari et par son titre de ministre; mais  Ems, il s'aperut,
cinq minutes aprs son arrive, qu'elles taient, comme lui,
descendues  _Englischer-Hof_.

Il pensa aller retenir sur la promenade un autre appartement. Il ne
voulait pas tre en pays--de connaissances--pour recevoir la marquise
de Fontaneilles.

Mais il ne trouva pas mieux que l'htel d'Angleterre. En effet,
l'appartement tait vaste et il avait deux entres. Et d'ailleurs
Octave n'avait-il pas crit  Mme de Fontaneilles qu'il l'attendait 
l'htel d'Angleterre ou  l'htel de Russie? Or,  l'htel de Russie,
il n'y avait rien  louer, hormis sous les toits.

Parisis essaya d'abord de vivre renferm; il demanda  djeuner; mais
cela lui parut si triste de tenir compagnie aux gravures allemandes
qui ornaient son salon de passage, qu'il ne put rsister au plaisir
d'aller djeuner au soleil, devant la Conversation, comme il faisait 
Bade,--comme on fait  Ems. A la bonne heure, dit-il en coutant la
chanson du vin du Rhin tombant dans son verre, on peut djeuner ici
gaiement.

Mais  peine lui avait-on servi un filet de chevreuil aux confitures
de groseilles, que Tourne-Sol et la Taciturne vinrent se pencher
au-dessus de lui. Eh bien! voil comme tu djeunes sans nous, toi!
Elles taient de si belle humeur, elles rpandaient un si doux parfum
de Paris, qu'un peu plus Octave leur disait de s'asseoir. Mais il
les maintint debout, presque  distance, par ce simple mot: Chut!
j'attends la reine de Prusse.

Les deux demi-comdiennes s'envolrent comme deux oiseaux.

Mais elles n'allrent pas loin; elles s'abattirent sous la prochaine
branche et firent tout haut un menu franco-allemand des plus imprvus.
Par exemple, elles demandrent du vin de Champagne du Rhin; Octave ne
fut pas peu surpris de voir qu'elles taient plus savantes que lui sur
ce sujet, puisqu'en effet on leur apporta du vin de Champagne du Rhin,
un vin mousseux avec je ne sais quoi de sauvage dans le bouquet.

Parisis, tout en gardant sa svrit, ne pouvait s'empcher de songer
un peu  ces bonnes annes de sa vie o il vivait sans prjugs et sans
soucis, ne craignant de s'attabler en plein soleil avec des comdiennes:
Mais la vie ne se passe pas  djeuner;--bien mieux, les hommes srieux
ne djeunent pas,--hormis en voyage.

Cependant Mlle Tourne-Sol et la Taciturne, voyant que la reine de
Prusse n'arrivait pas, se hasardrent  envoyer une coupe pleine 
Octave. Il ne fit pas de faons pour boire avec elles. Il regarda la
coupe o ptillait le vin du Rhin mousseux et y trempa ses lvres avec
un sentiment de mlancolie. C'est que, sans le savoir, il buvait  la
dernire coupe de sa jeunesse.

Il rentra chez lui sans avoir renou conversation avec ces demoiselles.
Aprs tout, dit-il, la vraie sagesse, c'est la folie; ne ferais-je
pas mieux de passer gaiement une heure avec ces deux toques que de
m'aventurer plus loin dans cette passion qui me fait peur?--moi qui
n'ai jamais eu peur!

L'immoralit qui rit est  moiti pardonne; le seul pch srieux,
c'est l'immoralit srieuse. Prendre une fille qui passe, c'est
chasser sur ses terres; prendre la femme d'autrui, c'est voler une
famille.

Ces ides traversaient l'esprit du duc de Parisis. Et pourtant,
dit-il, si jamais quelqu'un s'avisait de songer mme  aimer
Genevive!

C'tait la premire fois qu'il se sentait jaloux.

S'il et t temps encore, peut-tre et-il envoy une dpche  Mme
de Fontaneilles pour lui dire qu'il tait forc de quitter Ems 
l'heure mme. Mais il rflchit que la marquise avait d partir de
Paris la veille. Et puis cet obstin dsir de prendre sa part dans la
vie de toutes les femmes, l'aveugla encore. Il se raffermit dans sa
nature en disant le vers de Byron;

    _L'amour est un fruit qu'il faut cueillir au risque de casser la
    branche._

Il crivit  la duchesse.

Combien d'hommes divers dans un homme, combien de sentiments opposs
dans un coeur.

Il attendait le soir la marquise de Fontaneilles et il crivit une
lettre tendrement amoureuse  sa femme. Les potes  symboles ne
marqueraient pas de dire que l'adultre ricanait devant l'amour
conjugal. Voici la lettre:

    Ma Genevive,

    Comme je suis loin de toi! j'ai beau me dire que tu es l
    dans mon coeur, dans mon esprit, dans mon me: j'ai beau voir
    apparatre  toute minute ton admirable figure, je me sens triste;
    il me semble que je suis spar de toi par un monde et par un
    sicle! C'est que tu m'as gt; c'est que j'ai vcu de ton amour.
    Tu sais que tu m'as fait croire aux anges avant de croire  Dieu.
    Ah! ma chre Genevive, pourquoi faut-il que l'homme soit quelque
    chose dans la vie? Si l'ambition allait m'exiler du bonheur!
    N'est-ce donc la sagesse de vivre avec toi  Parisis, dans l'oubli
    du monde, touffant ma pense sous la gerbe odorante de tes
    cheveux! Tes blonds cheveux, voil la la vraie moisson, la moisson
    d'or. Le reste ne vaut pas la peine d'y aller.

    C'est gal, je te jure que je ne m'terniserai pas  reprsenter
    mon souverain dans les capitales. Je ne veux vivre que pour toi,
    ce sera vivre pour moi.

    Adieu, ma douce adore. Je rve que tu viens t'incliner pendant
    que j'cris, pour me surprendre par un de ces divins baisers qui
    font refleurir mon front. Je me retourne, mais, hlas! tu n'es pas
    l! Et pourtant, il me semble que j'ai senti tes lvres.

    PARISIS.




XXVIII

LA FEMME VOILE


Et l-dessus, le duc de Parisis monta  cheval et suivit la route
d'Ehrenbreistein, tout en se rappelant les promenades de lord Byron
sur ces belles rives du Rhin o les deux grandes figures potiques de
la Rvolution--Hoche et Marceau--ont trouv leur tombe hroque. On
pourrait y mettre pour pitaphe les paroles de Childe-Harold: Brave
et glorieuse fut leur jeune carrire, ils furent pleures par deux
armes, celle qu'ils commandaient et celle qu'ils combattaient.--Ah!
dit Parisis, bien heureux celui qui meurt jeune,--plein de jours,
--pour une grande pense dans une grande action! C'est ainsi que je
voudrais mourir.

Le soleil allait se coucher dans un lit de pourpre,--ternelle formule
des potes qui s'obstinent  croire que le soleil est toujours la
lampe d'or de la terre;--le crpuscule rpandait ses mlancolies.
Octave admirait ses paysages grandioses qu'il voulait vainement
comparer  ceux de Parisis, o il avait accentu les sites sauvages.
Il pensa  la duchesse et au doux horizon du parc o sans doute elle
se promenait  cette heure. Tout  coup, un nuage de fume appela ses
regards et sa pense. C'tait le train du soir qui amenait de Coblentz
les voyageurs venant  Ems. Dj! dit-il.

Il s'imagina que la marquise de Fontaneilles arrivait alors; il
rebroussa chemin, donna un coup d'peron et rentra au galop  l'htel
d'Angleterre.

C'tait le moment o les voyageurs arrivaient eux-mmes; il ne doutait
pas que la marquise n'appart tout  coup; mais trois calches survin-
rent avec des trangers, sans qu'il reconnt Mme de Fontaneilles.
Pourquoi? se demanda-il. C'tait pourtant bien aujourd'hui; elle a d
partir hier soir, elle avait dit qu'elle s'arrterait  Coblentz pour
n'arriver ici que la nuit. N'est-elle donc pas partie!

Il avait command  dner  l'htel; mais il ne toucha pas plus au
dner qu'il n'avait touch au djeuner. Il alla dner  sa table
du matin sous les arbres du Casino. Mlle Tournesol et la Taciturne
taient aussi  leur table, elles avaient prolong leur dner, parce
que Mlle Fleur-de-Pche tait frachement dbarque apportant des
nouvelles de la Maison d'Or. Quoique devenu tranger au monde dor,
Parisis ouvrit ses oreilles sans avoir l'air d'couter.

Il apprit que le prince Bleu, qui se consolait avec Mlle
Fleur-de-Pche de la mort de Mme d'Antraygues, qu'il avait pleure
ostensiblement pour se donner des airs d'un homme  passions, tait
arriv lui-mme; mais il dnait  l'htel de Russie avec le duc H----,
perdument amoureux de Mlle Nimporteki et venant la surprendre  Ems.

Le duc de Parisis demanda du feu  ces dames pour allumer une
cigarette. Quand il dnait seul, il avait l'habitude de fumer dans les
entr'actes. Sans couter aux portes, dit-il  Fleur-de-Pche, j'ai
compris que le prince tait venu avec vous.--Oui. Il va tre enchant
de vous trouver.--Est-ce qu'il n'y avait pas d'autres Parisiens dans
le train?--Non, c'tait le train du silence.

Et se reprenant: Attendez donc, nous avons voyag avec une dame
voile qui avait l'air d'aller  son enterrement, tant elle tait
vtue de noir. Elle n'tait ni dans le compartiment des des femmes, ni
dans le compartiment des fumeurs, elle avait un coup pour elle toute
seule et sa confidente.

Fleur-de-Pche se mit  rire. Pourquoi riez-vous? dit Octave avec
motion.--Je ris, parce que le prince Bleu, qui aime  faire des
folies, a voulu monter avec elle comme s'il se trompait de bonne foi.
Mais c'est une femme srieuse, il a eu beau faire pour voir la couleur
de ses paroles: Impntrable comme une statue.--Est-ce qu'elle est
descendue aussi  l'htel d'Angleterre?--Je ne l'ai pas vue depuis
Coblentz.

Octave ne douta pas que cette femme voile ne ft la marquise de
Fontaneilles. Il retourna  l'htel d'Angleterre et alla  l'htel de
Russie, esprant la trouver, mais aucune femme voile n'y avait paru.

Il ne restait plus  Octave qu' s'attabler au trente et quarante pour
tuer le temps.




XXIX

LES DEUX ATHES


Ce soir-l, Parisis perdit vingt-cinq mille francs en s'obstinant  la
noire. Et il ne jouait pas son grand jeu. Allons, dit-il en se levant
quand ce fut fini, il parat que je suis heureux en amour. Tous les
bonheurs se payent cher.

Il tait irrit de sa dveine; il demanda un sorbet sous les arbres,
 la belle toile, tout en injuriant la rouge.

Un philosophe allemand qu'il avait connu  Paris, au dner du
Commandeur, vint s'asseoir  sa table. Eh bien! monsieur le duc, vous
avez perdu de belles batailles ce soir?--Oui, expliquez-moi pourquoi
un homme qui joue si bien est battu par les cartes. Je commence 
croire  la malice des choses plus qu' la malice des hommes.--Et
vous avez peut-tre raison. Et pour commencer par le commencement,
croyez-vous  Dieu?--Non. Et vous?--Moi, je crois  Dieu.--C'est
tonnant, dit Parisis en regardant son philosophe, en France vous tes
athe, et en Allemagne vous tes diste?--J'ai chang d'opinion; un
peu de philosophie loigne de Dieu, beaucoup y ramne.--Voulez-vous
prendre un sorbet?--Non, un verre de kirsch. Je suis de mon pays.--Et
o voyez-vous Dieu?--Partout. Dans ce beau ciel toile, qui est comme
la couverture historie du livre des mondes; sur cette terre, qui
n'est que l'bauche de l'oeuvre de Dieu. Que dis-je? Je le vois mme
en vous qui le niez.

Un chien passait, qui s'arrta, lui aussi, devant la table.
Voyez-vous Dieu dans cette bte?--Oui.--Alors ce chien a une me, une
parcelle de la divine intelligence?--Oui, il a une me matrielle.--Je
vous vois venir; vous donnez une me aux btes et une me aux gens;
vous voulez que la premire soit mortelle et la seconde immortelle.
Croyez-vous donc qu'il y ait bien loin de l'me du chien qui rve sans
nous couter,  l'me de notre voisin qui nous coute en buvant de
la bire et qui ne nous comprend pas? Croyez-vous que le chien ne
raisonne pas aussi profondment que ce buveur de bire quand, 
la chasse, il rapporte la perdrix  son matre? Pourquoi la
rapporte-t-il, lui qui aime le gibier,--au bout du fusil?--C'est qu'il
a le sentiment du bien et du mal. Pas un coup de dent, lui qui a faim,
c'est stoque! Mon cher savant, il ne manque  ce chien que de faire
un cours  vos universits allemandes pour rduire ces raisonnements
en syllogismes.--Peut-tre, dit le savant devenu plus pensif, chaque
pas qu'on fait dans la science est un pas dans l'abme.--Voyez-vous,
reprit Parisis, quand j'ouvre Malebranche, je suis effray de ces
lignes: Les btes perdent tout  la mort; elles ont t innocentes et
malheureuses, mais il n'y a point de rcompenses qui les attende.
Ainsi, Dieu n'existe pas, puisqu'il n'est pas juste. A quoi
servira-t-il au perdreau d'avoir t assassin et mang par moi?
L'univers n'est qu'un vaste tombeau o s'teint l'me des hommes comme
l'me des btes.--L'univers est une vaste rsurrection, parce que
la vie est dans la mort comme la mort est dans la vie.--Et pourquoi
passerions-nous dans un autre monde? Le ntre est admirable; celui qui
n'y trouve pas son idal est un sot ou un rveur. Mon idal, je l'ai
toujours saisi. Quoi de plus beau que la nature en fte? quoi de plus
beau qu'un cheval de race? quoi de plus beau qu'une belle femme? quoi
de plus beau que le ciel du soleil ou le ciel des toiles? Si j'avais
une prire  faire  Dieu, ce serait de me faire revivre dans ce
monde-ci.

Parisis ajouta en raillant: D'autant que l'autre n'existe pas
--Monsieur le duc, dit le savant, ce monde-ci n'est que l'bauche
de notre destine.

Octave se leva: Adieu, mon cher savant, c'est assez btir sur sable.
Rappelons-nous le mot de Gassendi: Les philosophes qui parlent de
l'me sont confine ces voyageurs qui racontent ce qui se passe dans le
srail, parce qu'ils ont travers Constantinople.--Oui, mais si on
parle du srail, c'est que le srail existe.--Ah! vous tes entts,
vous autres Allemands.

Quand Octave fut seul, il leva les yeux vers les millions d'toiles
qui lui parlaient de l'infini. Et pourtant, dit-il avec un mouvement
d'enthousiasme, je serais si heureux si je pouvais croire en Dieu.

Une femme se jeta  sa rencontre. Il reconnut la marquise de
Fontaneilles. Enfin! s'cria-t-il.--Oui, c'est moi, lui dit-elle en
lui serrant la main et en appuyant son front rougissant contre lui.
Mais chut! ma soeur est l qui marche en avant vers l'htel. Nous
sommes arrives tout  l'heure. Nous avons pris un appartement prs
du vtre, mais nous sommes en voisinage d'un personnage prussien qui
partira demain. Donc,  demain.

Parisis voulut retenir la marquise. Mais qui vous empchera de venir
ce soir causer avec moi!--Causer avec vous! Je ne sais pas causer 
deux.

La marquise le regarda avec une expression voluptueuse: Non! demain.
Et elle courut rejoindre sa soeur.

Il a fallu que Louis XIV aimt Montespan pour comprendre tout le
charme divin de La Vallire, comme s'il fallait voir l'ange  travers
le dmon. Ce fut un peu le sentiment qui s'empara de Parisis quand
il pensa  Genevive aprs avoir dvor d'un oeil ardent Mme de
Fontaneilles, comme s'il prenait dj une part des ivresses promises.

L'image mlancolique de Genevive amena l'image dsole de
Violette,--puis celle de Mme d'Antraygues,--puis celle de Mme de
Revilly,--puis celles de tant d'autres qui avaient pay cher les
heures d'amour passes avec Parisis.

Ce fut la vision de Louis XIV, qui, prs de mourir, vit apparatre
tout plores les vingt femmes qu'il avait aimes et qu'il avait
condamnes  toutes les misres, au repentir, au dsespoir,  la mort:
Marie de Mancini, Henriette d'Angleterre, La Vallire, Fontanges,
Montespan, dont le cri de douleur retentira au del des sicles.
Pauvres femmes! dit Parisis en voyant passer dans son souvenir toutes
celles qui l'avaient aim.--Aprs cela, reprit-il philosophiquement,
bien heureuses celles qui meurent jeunes! Mourir jeune, dans la joie
ou l'angoisse de l'amour, c'est aller au ciel--s'il y a quelqu'un
l-haut!




XXX

M. DE FONTANEILLES


 Ems, M. de Fontaneilles descendit au Kursaal; mais ds que ses
bagages furent dans son appartement, il alla  l'htel d'Angleterre
avec son sac de nuit.

Pourquoi ce sac de nuit? C'est qu'il portait  l'htel d'Angleterre
ce qu'il avait de plus cher dans ses bagages:--ses pistolets,--son
poignard espagnol,--son couteau malais.

Il savait dj, par le cocher qui l'avait conduit au Kursaal, que le
duc de Parisis tait  l'htel d'Angleterre. Octave tait naturellement
le lion du pays, par son grand nom, par son grand air et par son grand
jeu.

Le marquis demanda s'il restait quelque chose  louer au premier.
On lui offrit deux chambres. Il arrivait  propos; celui qui les
occupait, M. de Bismark, venait de partir pour Cologne. Il y avait
trois portes sur le palier. M. de Fontaneilles entra chez lui par la
porte du milieu. C'est bien, pensa-t-il, je suis sr d'tre voisin de
Parisis.

Il ne discuta pas sur le prix. Voyant une porte condamne: O donne
cette porte?--Sur le salon de M. le duc de Parisis, dit l'htelier,
qui tait fier d'avoir un duc franais tout au dbut de la saison.--Et
quel est mon autre voisin?--Deux dames franaises venues cette nuit
qui n'ont pas encore donn leur nom.--C'est bien, murmura le marquis,
j'ai mis le pied dans le nid de vipres.

Il dit tout haut: Je laisse mon sac de nuit. Tenez, voil mon nom.
Il donna la carte d'un marchand anglais qu'il avait garde par
mgarde:

 --------------------------
|                          |
|WILLIAMS COOLIDGE         |
|                          |
|_Mark-Lane, London._      |
|                          |
 --------------------------

Il enferma son sac de nuit et retourna au Kursaal. Il ne reparut
pas de la matine. Mais vers trois heures, il demanda sa clef, une
bouteille de kirsch, une plume et de l'encre, disant qu'il avait 
crire et priant qu'on le laisst en paix.

On le trouvait fort original et fort sombre; mais un Anglais!

Quand il fut seul, il parcourut l'appartement pour s'assurer que nul
ne le pouvait voir, aprs quoi il tira de sa poche un marteau, une
lime et un rossignol. Il venait d'apprendre que Parisis tait mont en
voiture,  deux heures, avec une dame voile, accompagne d'une jeune
fille, pour aller se promener  la maison de chasse d'Oberlahnstein.

Le marquis s'avouait qu'il tait arriv trop tard; il ne doutait pas
que la trahison ne ft consomme, il n'avait plus d'me que pour la
vengeance.

Tel tait son aveuglement, qu'aprs avoir examin la porte condamne,
il ne craignit pas de dcider qu'il fallait scier les charnires sans
s'inquiter du bruit qu'il ferait. Il se mit  l'oeuvre, croyant que
Parisis et sa femme ne rentreraient qu' l'heure du dner.

Le temps fut plus long qu'il n'avait cru; mais, arm de sa vengeance,
il ne se reposa pas une minute. Au bout d'une heure, c'tait fini. Et
maintenant, dit-il, cela ne m'empchera pas de crocheter la serrure,
pour faire moins de bruit; mais, quoi qu'il en soit, je suis sr de
les surprendre--et de les tuer!

Disant ces mots, il s'agenouilla et pria Dieu. Voil pourquoi Dieu
pardonne souvent  ceux qui ne le prient pas.





XXXI

PROPOS PERDUS


Fleur-de-Pche, Tourne-Sol et la Taciturne s'arrtrent vers deux
heures sur le pont, pour voir passer au loin le duc de Parisis qui
emmenait deux dames en promenade, la marquise de Fontaneilles et Mlle
Clotilde de Joyeuse. Oh! oh! dit Tourne-Sol, on nous enlve Parisis;
c'est dommage, j'esprais qu'il jouerait pour moi. Dieu des dcavs,
_ora pro nobis_!--Ces princesses, dit Fleur-de-Pche, n'ont-elles pas
tous les privilges? Elles vont  la cour, ce qui ne les empche pas
de venir nous prendre nos hommes jusque sur les tapis verts. N'est-ce
pas, la Taciturne?--_Question d'argent_, dit celle-ci avec son
indolence accoutume.--Mais non, ce n'est pas une question d'argent;
c'est une question de principes. Dcidment, je finirai par le
mariage. Je veux, moi aussi, aller partout.--Mais quand tu seras
marie, nous ne te recevrons plus.--Je m'en consolerai. Je prendrai
ces grands airs que donnent l'hymne et la vertu. Voyez ces dames:
nous avons beau faire, elles ont un art de pencher la tte, des
mouvements de cygne et de roseau que je ne puis pas attraper.--Est-il
heureux, ce Parisis! car il est toujours dans les deux mondes,
celui-l: il dne de la messe et soupe du thtre.--Mais non, ma
chre, il est devenu un saint. Il nous parle encore, mais nous n'en
ferons plus rien. _Ni oui ni non_, dit la Taciturne.--Quand je pense
qu'il n'y a pas ici un seul Russe pour me venger de la rouge! reprit
Tournesol. Encore si la Taciturne tait plus expansive, elle sduirait
son voisin un jouvenceau.--Oui, _mais je suis dsarme_.--Il est cousu
d'or, demande au prince Bleu.--_J'en accepte l'augure._

Le prince Bleu, qui montait  l'autre bout du pont, fut bientt prs
de ces demoiselles. Dites-moi, leur demanda-t-il, je ne puis pas
rencontrer Parisis; il n'est pourtant pas parti?--Parti! Il n'y a
qu'un instant, il passait en calche avec deux dames.--Est ce que sa
femme est ici?--Chut! n'entrons pas dans la vie prive.

Le prince Bleu, aprs avoir promis de prsenter le voisin de la
Taciturne, un jeune Russe qui voulait entrer  Paris par la porte
d'Enfer, alla, pour la seconde fois,  l'htel d'Angleterre,
questionner l'htelier sur Parisis. Etait-il venu seul? Quelles
taient les dames qu'il promenait? Reviendrait-il de bonne heure? M.
le duc est venu seul, dit l'htelier; mais je crois bien qu'il connat
les deux dames qui sont arrives cette nuit.--Pouvez-vous me dire
le nom de ces dames?--Oui, je viens de les inscrire: c'est si je me
souviens bien, la marquise de Fontaneilles et sa soeur, Mlle de la
Gaiet.--Vous voulez dire Mlle de Joyeuse.---Ah! oui, dit l'htelier,
qui pensait en allemand; je traduisais mal.

Le prince s'loigna. Que diable tout ce monde-l fait-il ici? Il
rencontra Monjoyeux: Vous ici! par quel miracle?

Monjoyeux arrivait en toute hte de Paris, parce qu'un modle--la
soeur de la femme de chambre de Mme de Fontaneilles--lui avait appris
l'histoire du rendez-vous  Ems et le dpart du marquis.

Il tait parti lui-mme, pressentant un malheur.

Monjoyeux n'avait qu'un ami: il veillait sur lui. Il ne voulut rien
dire au prince, craignant que cet vapor ne mt le feu aux poudres.

Le duc de Parisis rentra  l'htel d'Angleterre  onze heures, avec la
marquise de Fontaneilles et Mlle de Joyeuse. Il avait dn avec elles
dans une villa voisine.

Le duc et la marquise ne s'taient pas dit un mot d'amour, mais quelle
adorable causerie des yeux!

A l'htel, Octave serrant la main de Mme de Fontaneilles, avait dit
tout haut: _A demain_, pour Mlle de Joyeuse, mais il avait dit tout
bas: _A minuit_.

Et il tait sorti pour passer l'heure d'attente  la salle de jeu.




XXXII



OU TAIT LA DUCHESSE DE PARISIS?


Elle tait arrive  la station d'Ems  une heure; elle s'tait
loge tout  ct en donnant un nom quelconque; elle s'tait bientt
hasarde dans les promenades qui bordent la rivire, mais se drobant
 chaque instant pour n'tre pas reconnue.

Elle avait bientt vu ce qu'elle brlait de voir, ce qu'elle n'aurait
pas voulu voir: Parisis se promenant avec Mme de Fontaneilles et Mlle
de Joyeuse. La jeune fille n'tait pas pour les amoureux un tmoin
bien embarrassant, car elle courait les buissons et ne s'occupait ni
de leurs oeillades ni de leurs causeries. Au dtour d'une alle, comme
Genevive s'tait approche, emporte malgr elle, elle avait vu
Parisis qui saisissait la marquise par la ceinture pour l'embrasser en
plein soleil. Ah! c'est un coup de poignard, dit-elle en portant la
main  son coeur. Elle voulut se montrer, mais elle eut le courage
de se contenir et de s'en aller, craignant un clat public, car des
promeneurs s'taient approchs.

Elle tait rentre en proie  mille desseins contraires. J'en
mourrai, disait-elle  chaque instant. Et elle avait crit plusieurs
lettres  son mari,  la marquise,  Mlle Hyacinthe; mais ces lettres,
on les retrouva inacheves le lendemain.

Le soir, Genevive s'tait dcide  aller  l'htel d'Angleterre.
Comme elle passait devant le palais de la Conversation, elle avait
rencontr Parisis qui venait de conduire Mme de Fontaneilles et qui
revenait  la salle de jeu. Le nom d'Octave chappa aux lvres de la
duchesse, quoiqu'elle et rsolu d'arriver chez lui incognito. Parisis
retourna la tte, trs surpris de reconnatre la voix de Genevive.
Il lui saisit la main. C'est toi?--Je sais que vous ne m'attendiez
pas.--Comme je suis heureux de te retrouver!

Ce mot tait si bien dit, que toute la jalousie de Genevive tomba
presque comme par enchantement. Mais elle se rappela le baiser  la
promenade. Et la marquise? dit-elle,--La marquise, elle devient
folle, rpondit Parisis, elle est ici, elle ne sait pourquoi. Elle
dit pour sa poitrine, moi je dis pour son coeur. Je l'ai promene
aujourd'hui avec sa soeur, pour lui faire des remontrances.--En
l'embrassant?--Oui, comme un bon prdicateur que je suis: je ne veux
pas la mort du pcheur.

On sait que Parisis avait par excellence l'art de conjurer toutes
les temptes de l'amour. Il n'avait peur de rien, parce qu'il tait
fertile en ressources: tromper, toujours tromper, c'tait son jeu.
Genevive le trouva si calme, si souriant, si amoureux, qu'elle ne
voulut plus lui parler de Mme de Fontaneilles; elle pensa que le
marquis avait t aveugl par la jalousie, et qu'entre son mari et la
marquise il n'y avait eu qu'une simple rencontre de hasard  Ems.

La duchesse eut pourtant le courage, en entrant  l'htel d'Angleterre,
de demander  Parisis pourquoi il se htait si lentement d'aller  son
poste. Tu sais, ma chre amie, lui rpondit-il, que j'ai gard quel-
ques-unes de mes mauvaises habitudes. J'aime toujours le jeu. Et aprs
un silence: Mais j'aime bien mieux l'amour. Et il prit Genevive dans
ses bras avec toute la douceur pntrante de la vritable passion.

Une des filles d l'htel, qui avait vu les manges de Parisis et de
Mme de Fontaneilles, ne put s'empcher de dire en voyant Octave si
amoureux de sa femme: Eh bien! Dieu merci, que va dire l'autre tout
 l'heure!

Parisis avait voulu que Genevive soupt. Peut-tre esprait-il
pouvoir s'chapper un instant pour avertir la marquise; mais
Genevive, qui n'avait pris depuis le matin que du th et du caf,
ne voulut pas souper. Aprs avoir t toute  sa douleur, elle tait
toute  sa joie: elle embrassait Octave et le dvorait des yeux.
Son bonheur, qu'elle croyait perdu, elle le retrouvait plus rayonnant.

Que se passait-il dans le coeur d'Octave? S'il tait inquiet, il
cachait bien son inquitude. Tu sais que je vais me coucher, lui dit
tout  coup Genevive. Et moi donc, lui rpondit-il. Sur ce mot elle
jeta ses gants sur le canap, et dcoiffa d'un revers de main son mari
qui, sans doute, n'avait gard son chapeau que pour pouvoir sortir
encore.

Genevive qui,  Parisis comme  Champauvert, passait une heure le
soir  se dshabiller, ne fut pas cinq minutes cette nuit-l, d'autant
plus que Parisis y mit la main avec sa grce accoutume.

       *       *       *       *       *

Or, M. de Fontaneilles tait  son poste; avec une vrille, il avait
perc deux trous imperceptibles pour voir le spectacle.

Mais contre son attente, on ne venait pas dans le salon, on restait 
causer dans la chambre  coucher.




XXXIV

L'HEURE D'AIMER


La porte qui s'ouvrait de la chambre  coucher sur le salon tait
ferme. M. de Fontaneilles entendait vaguement un bruit de voix sans
qu'une seule parole vnt  son oreille.

Que se disait-on? Il coutait avec anxit, il regardait avec fureur
le sillon de lumire qui passait sous la porte. Oh! ma vengeance,
dit-il en se contenant.

On causait toujours. Aprs une heure d'attente, la porte s'ouvrit.
Octave seul passa dans le salon. Que venait-il y faire? il n'y apporta
pas de lumire, mais la lumire de la chambre le suivit d'un ple
reflet.

La chambre de la marquise de Fontaneilles avait une porte sur ce
salon: Octave tentait-il de lui donner des nouvelles? La duchesse
appela son mari. Octave retourna dans la chambre sans refermer la
porte.

Alors M. de Fontaneilles vit,  demi masque par Octave, une femme qui
le pressait amoureusement sur son sein.

Le marquis rugit. Il avait entendu cette parole--ce cri d'un coeur
perdu: Ah! si tu savais comme je t'aime!--Elle ne m'a jamais dit
cela! dit-il en touffant sa voix.

Il regardait toujours. Octave commena  dshabiller Genevive avec
sa grce accoutume. Et, tout en la dshabillant, il lui baisait les
cheveux, il lui baisait le cou, il lui baisait les bras.

M. de Fontaneilles voyait mal, mais il voyait trop.

Et quand la robe tomba, Octave prit doucement Genevive et la porta
sur le lit avec les paroles les plus amoureuses. Il me semble qu'il y
a un sicle! dit-elle.

Parisis alla fermer la porte ouverte sur le salon. Cette fois, le
marquis ne vit plus rien et n'entendit plus rien. Sa curiosit fbrile
le clouait encore  la porte condamne.

Tout  coup, il arracha cette porte. Il saisit le poignard,--il
avait le revolver dans sa poche,--il se prcipita dans la chambre 
coucher.--Tout aveugl et tout perdu il frappa.

Octave se dfendit mal, parce qu'il fut surpris se dshabillant.

Quoique la femme ft presque nue, elle se jeta hors du lit pour se
prcipiter au-devant du furieux, comme pour prserver Parisis. En
se jetant hors du lit, elle renversa le candlabre, les bougies
s'teignirent.

Mais M. de Fontaneilles, voyant une forme blanche devant lui: Toi
aussi, je te tuerai! dit-il en rugissant comme une bte fauve.

Il avait dj bless Parisis.

Avant que Parisis se ft jet entre l'assassin et sa femme, l'assassin
eut le temps de frapper. Et il frappa au coeur.

Genevive poussa un cri: Octave, je meurs! je meurs!

M. de Fontaneilles n'tait pas assouvi; pendant que sa femme
entranait Parisis qui l'avait prise dans ses bras, le marquis frappa
encore.

Parisis cria avec l'effroi de toutes les douleurs: Genevive!
Genevive!

Frapp au ct, ne s'inquitant que de sa femme, qui tombait  moiti
morte dans ses bras, il n'avait pas reconnu M. de Fontaneilles, il ne
comprenait rien  cet assassinat.

A ce cri d'Octave appelant Genevive, M. de Fontaneills eut peur.
Dj quand Genevive avait dit:--_Octave, je meurs!_--, il avait pens
que sa femme parlait  son amant en dguisant sa voix.

Il courut dans sa chambre et revint avec une bougie.

Il vit la duchesse de Parisis mourante, mais s'agitant encore sous les
baisers et sous les cris d'Octave.

Alors il s'enfuit pouvant, laissant tomber son poignard.

Octave venait de tout voir et de tout deviner. Tout ensanglant, il
ramassa le poignard et courut sur le marquis.

Il tait effrayant: le visage livide, les traits contracts, les yeux
injects de stries sanglantes.

Quand le marquis vit accourir Octave, il saisit un des deux pistolets
qui taient sur la table. N'avancez pas, lui cria-t-il, n'avancez pas
ou je vous tue.

Octave avana, et, frappant au bras M. de Fontaneilles, il dtourna le
coup.

La balle alla trouer une boiserie et briser bruyamment un miroir dans
la chambre voisine.

C'tait la chambre de Mme de Fontaneilles.

Elle ne savait pas que Genevive ft venue  Ems non plus que M. de
Fontaneilles.

A cette heure mme, la marquise, aveugle par son amour, se demandait
pourquoi Octave ne lui faisait pas signe, puisqu'il avait t convenu
qu' minuit, pendant le premier sommeil de Mlle de Joyeuse, elle
irait, de son pied lger, continuer sa causerie amoureuse avec
Parisis.

En attendant, elle se mirait et se trouvait belle. Elle avait les deux
battements de coeur de celles qui attendent.

Au coup de pistolet, mille clats de la glace volrent sur elle. Elle
fut stoque et ne cria pas.

Il restait assez du miroir pour lui montrer qu'elle tait dfigure.

Mlle de Joyeuse, presque endormie dans une chambre  ct, accourut,
poussa un cri et recula avec effroi devant ce spectacle. Ma soeur!
ma soeur!--Chut! prions Dieu, Clotilde, dit Mme de Fontaneilles en
tombant vanouie.

Mlle de Joyeuse essuyait de ses mains et de ses lvres le sang qui
perlait sur la figure de sa soeur.

La femme adultre tait frappe  jamais dans ce qu'elle aimait le
plus: sa beaut!




XXXIV

LE JUGEMENT DE DIEU


Parisis avait renvers le marquis de Fontaneilles; il avait frapp
deux fois dj... C'est une lchet! dit le marquis, je suis
dsarm.--Une lchet! dit Octave avec amertume; est-ce que ma femme
tait arme?--Vous savez bien que je croyais frapper ma femme.

C'tait la premire fois que le mot _lchet_ rsonnait aux oreilles
de Parisis. Il domina toutes ses colres et toutes ses douleurs. Il se
releva et dit avec calme: Eh bien! il vous reste un pistolet charg:
voulez-vous le jugement de Dieu?--Le jugement de Dieu! dit le marquis
se relevant aussi. Vous ne croyez pas  Dieu!

Ce fut  cet instant que Mlle de Joyeuse jeta un cri en voyant sa
soeur toute sanglante.

Octave crut entendre la voix de Genevive et courut  elle.

Il lui parla et l'embrassa comme s'il voult lui donner son me pour
la ranimer.

La lune rpandait sur la figure de la duchesse un ple sillon de
lumire.

Genevive avait les yeux ouverts, mais elle ne voyait plus Octave.

Il s'agenouilla: Oui, le jugement de Dieu! dit-il avec dsespoir; le
jugement de Dieu, puisque tout est fini.

Et comme si Genevive dt l'entendre: Genevive! Genevive! mon
adore Genevive, attends-moi!

Il l'embrassa encore. Non, dit-il, l'me n'est pas morte! Et levant
les yeux dans la nuit, cet athe s'cria: _Credo!_

Cette fois, il eut des larmes. Il lui sembla qu'il revoyait dj au
ciel sa mre et sa femme.

Mais le marquis attendait. Il retourna vers lui. Voyons, dit-il, j'ai
hte.--Moi aussi, dit M. de Fontaneilles. Voil deux pistolets, tous
les deux sont couverts de sang: prenez!

Mais Parisis dit qu'il reconnaissait celui qui venait d'tre tir.

Le marquis dplia une serviette, la jeta sur les pistolets et les
tourna trois fois. Prenez donc! dit-il avec impatience.

    Parisis, toujours galant homme, crivait sur le coin d'une table:
    Je me bats en duel avec M. de Fontaneilles.

    DUC DE PARISIS.

    Ce 28 juin, minuit et demi.

A son tour, le marquis de Fontaneilles crivit:

    Je me bats en duel avec M. de Parisis.

    MARQUIS DE FONTANEILLES.

    Ce 29 juin, minuit et demi.

Le duc croyait que toute la nuit appartenait au jour pass. Le marquis
comptait, en homme ordonn, le jour nouveau  partir de minuit. Voil
pourquoi on trouva deux dates: _le 28 juin et le 29 juin._

Parisis mit la main sous le repli de la serviette et prit un pistolet.
Quand il l'arma, il lui sembla, malgr son motion, tant tait grande
son exprience des armes, que le canon de ce pistolet tait encore
tide comme si on venait de s'en servir. Dieu me condamne, Genevive
m'appelle, dit-il en levant firement la tte.

Les deux adversaires se placrent presque l'un contre l'autre, le
doigt sur la dtente, la gueule du pistolet  peine  dix centimtres
du coeur.

Eclairs par la flamme vacillante d'une bougie, ils se regardrent un
instant d'un terrible regard; ils entendirent battre leur coeur
sous le canon des pistolets. Un, dit Octave.--Deux, dit M. de
Fontaneilles.--Trois, dit Octave.

Une dtonation retentit dans le silence de la nuit.

M. de Fontaneilles vit le dernier des Parisis, frapp d'une balle en
pleine poitrine, faire quelques pas en arrire.

Tout  coup, ressaisissant un clair de vie, Octave alla d'un pas
rapide tomber avec un grand cri de douleur sur le sein de la duchesse
de Parisis.

Elle eut encore un tressaillement.




XXXV

MONJOYEUX


Quoiqu'il ft minuit et demi, quelques joueurs attards avaient
reconduit aprs souper Mlles Fleur-de-Pche, la Taciturne et
Tourne-Sol jusqu' la porte de l'htel d'Angleterre.

Ces deux dames ne recevaient pas _intr muros_.

On entendit le coup de pistolet qui frappait Parisis. Entendez-vous?
dit un joueur, c'est un dcav qui joue  la rouge.

Horrible mot, quand on pense  tout ce sang rpandu.

Le prince Bleu devisait gaiement avec ces demoiselles; il avait
rencontr  onze heures Parisis et sa femme qui allaient entrer 
l'htel d'Angleterre; ils lui paraissaient si heureux, qu'un rayon lui
tait venu jusque sur la figure; il n'avait jamais t si gai.

Cette dtonation l'inquita pourtant.

Ce fut alors qu'un homme, plus inquiet que lui, arriva dans le groupe
et demanda de quoi il tait question. C'tait Monjoyeux, suivi bientt
de Villeroy qui tait arriv par le train du soir.

Quand on leur eut rpondu qu'on venait d'entendre une dtonation: Oh!
mon Dieu! s'cria Monjoyeux, il y a l-haut un assassinat.

On voyait courir des lumires dans l'htel, on criait et on parlait
haut.

Monjoyeux carillonna pour entrer. La porte s'ouvrit. Le prince Bleu
s'lana dsespr.

Monjoyeux allait le suivre, mais M. de Fontaneilles sortit.

Monjoyeux remarqua qu'il tait tout couvert de sang. On ne passe
pas, lui dit-il en l'arrtant.--Pourquoi? demanda froidement
le marquis.--Parce que vous ressemblez  un homme qui fait son
crime.--Moi! Je ne fuis pas. Cet homme m'avait pris ma femme, je
vais tout droit me constituer prisonnier.--Eh bien! vous tes mon
prisonnier, dit Monjoyeux. Et quand il eut appris l'horrible
tragdie: Va! lui dit-il, je t'abandonne  toi-mme, va cuver ton
sang!

Mais le ressaisissant: Tu m'as tu mon seul ami; tu porteras un jour
ma marque, si tu es absous.

Le rude Monjoyeux pleurait comme un enfant. Et comme  toutes choses
il y a une moralit, Monjoyeux ajouta: Il faut en finir une fois pour
toutes avec ces hommes qui assassinent les femmes. Dieu merci! la
peine de mort contre la femme est abolie.

Monjoyeux courut vers Parisis. Il lui sembla qu'il tressaillait
encore. Il voulait l'embrasser; mais, quand il le vit couvrant de
ses mains et de sa figure la chaste nudit de Genevive, il tomba
agenouill et il clata en sanglots.

Le mdecin qui tait survenu, les supplia, lui, Villeroy et le prince
Bleu, de sortir de cette chambre sanglante, o tout le monde voulait
entrer. Oui, dit Monjoyeux, allons-nous-en. C'est la chambre
nuptiale de la mort. Que personne ne la profane. Et aprs avoir
respectueusement bais la main de la morte, il ajouta: Demain j'y
reviendrai seul.

Mais le lendemain, quand il revint, on lui dit que son ami tait dj
dans le cercueil. Il rencontra dans l'escalier de l'htel une femme
qu'il avait vue  Paris au bras d'Octave.

C'tait la Femme de Neige.

Elle lui tendit la main: Tout est fini! dit-elle tristement. Il
voulut lui parler, mais elle passa rapide et mystrieuse.




XXXVI

UNE NOUVELLE A LA MAIN


Madame d'Argicourt tait srieusement malade. Elle aussi avait perdu
son amant; elle aussi s'tait rveille de toutes ses illusions.
Horrible rveil, quand dj la jeunesse dcline et qu'on n'espre plus
reprendre pied dans le pays de l'amour. Cette femme, si vive et si
gaie, toute emporte par la force de sa nature, devait tomber d'un
seul coup comme ces arbres branchus qui appellent la foudre.

Une soeur de charit la veillait.

C'tait une jeune religieuse, ple et mditative, qui lui tait venue
par son mdecin ou par son confesseur, je ne sais pas bien.

La jeune religieuse, toute  ses livres de prires, ne semblait rien
savoir des choses de ce monde. On apportait les journaux de sport,
de haute vie, de nouvelles  la main  Mme d'Argicourt, la soeur de
charit ne les lisait jamais.

Mais un soir, comme Mme d'Argicourt s'impatientait dans la fivre,
elle lui dit: Ma soeur, je vous en prie, lisez-moi les journaux,
faites-moi oublier que je souffre.

La religieuse tenta de la convaincre que si elle coutait quelques
lectures pieuses elle sentirait comme par miracle ses douleurs
s'apaiser, tant les lgendes chrtiennes sont un baume sur toutes les
douleurs, mme sur les douleurs corporelles, puisque, selon l'aptre,
il n'y a que l'me qui vit. L est le vrai stocisme.

Mais enfin, pour complaire  la malade, la religieuse ouvrit le
premier journal venu.

Elle promena ses regards  et l. D'o vient que la premire chose
qu'elle lut fut cette nouvelle  la main toute frache venue d'Ems par
le tlgraphe, comme s'il se ft agi d'un vnement politique?

    La ville d'Ems inaugure mal sa saison. Voici, en quelques mots,
    la tragdie pouvantable dont cette petite ville, toujours si
    gaie, vient d'tre le thtre. Il y a l un dnouement pour les
    faiseurs de drames.

    Un duc clbre dans le monde parisien tait arriv hier sans sa
    duchesse. Il parat qu'il venait  Ems pour y rencontrer une belle
    marquise parisienne.

    Mais le duc et la marquise avaient compt sans la duchesse et le
    marquis.

    Or, la duchesse arrive  temps et prend sa place le soir dans le
    lit du duc, c'tait son droit; c'tait son devoir.

    Mais, par malheur, le marquis, en proie  sa fureur jalouse, ne
    doute pas qu'il va trouver sa femme dans le lit du duc; dans son
    aveuglement, il se prcipite, il entend parler une femme, la
    jalousie lui dit que c'est la sienne, il est arm d'un poignard.
    Il veut frapper le duc, peut-tre pour frapper la femme ensuite.

    Le duc tait debout, se dshabillant; la femme tait dj
    couche. Au premier coup de poignard, la femme se prcipite; dans
    son aveuglement, le marquis la frappe  son tour.

    Il frappe au coeur.

    Le duc est bless et la femme tue. Rien ne peut peindre cet
    horrible carnage.

    Ce n'est pas tout: duel au poignard, duel au pistolet, jugement
    de Dieu, que sais-je! Le duc est tu, le marquis s'est livr  la
    justice allemande.

    On n'a pas de nouvelles de la marquise.

    C'est d'autant plus pouvantable, que le duc et la duchesse
    s'adoraient. On sait qu'ils taient encore dans leur lune de miel.
    Mais n'est-ce pas bien mourir que de mourir heureux?

    Et maintenant, on se demande ce que faisait l une dame trangre
    connue  Paris sous le nom de la _Femme de Neige_?

    Tout est mystrieux en cette tragdie d'Ems.

La religieuse ne lut tout haut que les premires lignes de cette
nouvelle  la main. Mme d'Argicourt se souleva. Lisez, lisez, ma
soeur. Je suis sre que c'est le duc de Parisis. Oh! mon Dieu! mon
Dieu! quel malheur!

Mme d'Argicourt s'aperut alors que la religieuse venait de tomber
vanouie.




XXXVII

LES ROSES FANES


Cette dpche de Bade avait averti d'Aspremont, qui tait alors en
Bourgogne:

    M. le comte d'Aspremont  Dijon. Ami, allez nous attendre  Paris.
    pouvantable malheur. Duc et duchesse assassins. Funrailles
    mardi.

    MONJOYEUX.

D'Aspremont courut au chteau de Parisis. Il y trouva, dans la chambre
de la duchesse, Mlle Hyacinthe,  peine revenue de Cologne. Elle avait
le matin cueilli des roses pour Genevive. Elle venait, elle aussi, de
recevoir, une dpche de Monjoyeux.

Quoique d'Aspremont connt  peine la jeune amie de la duchesse, il se
jeta dans ses bras et pleura avec elle. Voyez-vous, lui dit-il, je
ne retrouverai jamais un ami comme de Parisis. Brave comme le feu,
gnreux comme l'or, celui-l ne se marchandait pas. Il donnait son
coeur et son me comme sa fortune. C'est un deuil pour tout Paris!
car il tait partout la joie et la vie.--Et la duchesse? s'criait
Hyacinthe en clatant dans ses sanglots, c'tait la plus adorable de
toutes les femmes: la beaut, la vertu, lchante. Elle n'avait pas sa
seconde, si ce n'est la Violette.

D'Aspremont fut touch des larmes de Mlle Hyacinthe. Il n'avait jamais
si bien pleur. Dieu ne voulait pas qu'ils fussent heureux, lui
dit-elle, car Violette tait morte pour eux.--Qui vous a dit que
Violette ft morte? dit d'Aspremont. Je suis sr que je l'ai reconnue
 Paris aux filles repenties, quoiqu'elle se cacht bien.--Oh!
dites-moi que Violette n'est pas morte; si vous saviez comme nous nous
aimions! Si vous saviez comme la duchesse aimait sa cousine! Il n'y a
pas une fleur ici qui n'en tmoignerait.

Mlle Hyacinthe eut un sourire  travers ses larmes. Genevive,
reprit-elle, effeuillait tous les jours des milliers de roses en
souvenirs de Violette. Les pauvres roses de Parisis et de Pernan, qui
donc les cueillera?

Hyacinthe montra  d'Aspremont une couronne de roses blanches qu'elle
avait jete sur le lit de la duchesse. Ce lit, dit-elle, o on ne la
couchera plus, mme dans la mort! Ce lit o j'esprais la voir mre!

D'Aspremont eut  cet instant comme une vision de sa vie future: il
sembla que ces roses dj fanes taient jetes sur le tombeau de son
coeur. Il se jeta dans les bras de Hyacinthe comme un dsespr qui
voudrait mourir.

Hyacinthe ne comprenait pas; elle s'imagina un instant que d'Aspremont
l'aimait. Mais d'Aspremont n'tait si triste que par prescience: comme
un spectateur au thtre de sa vie, il voyait le drame avant que le
rideau ft lev. Que m'importe moi-mme, dit-il  la jeune fille;
mon vrai dsespoir, c'est la mort de Parisis. Que ferai-je sans lui,
maintenant!

Et ce fut  Paris le cri de tous les amis d'Octave, tant il tait
l'me de toutes ses belles folies.




XXXVIII

VIOLETTE TAIT-ELLE MORTE?


Celui qu'on surnommait le prince Bleu, le marquis de Villeroy et
Monjoyeux accompagnrent au chteau de Parisis les dpouilles
mortelles du duc et de la duchesse. Monjoyeux avait des bouffes de
colre contre ce jeu de hasard que d'autres appellent la destine.
Villeroy tait grave, triste et silencieux: un chagrin diplomatique.
Le prince tait mconnaissable. Il sentait qu'il avait perdu celui
qu'il aimait, lui aussi, comme son seul ami.

On se racontait dans ce plerinage de la mort tous les pisodes
amoureux d'Octave de Parisis. Il semblait que la vie parisienne
fut dj en deuil. Qui donc vivrait si bravement dans toutes les
aventures, dans le luxe inou, dans les lgances exquises; une fois
encore le beau monde avait perdu son d'Orsay.

Les trois amis parlaient de Genevive comme d'une soeur et comme d'une
sainte.

Quand on arriva devant le chteau, qui ce jour-l riait au soleil, on
vit, appuye sur Mlle Hyacinthe, une religieuse voile, qui descendit
le perron et qui fit le signe de la croix sur les deux cercueils
recouverts de velours.

La religieuse tait blanche comme un linceul; elle ressemblait  ces
figures d'Angelico da Fiesole qui n'ont plus rien de la terre. Aussi
tait-ce un trange contraste que de la voir soutenue par Mlle
Hyacinthe qui, quoique toute  sa douleur, gardait l'clat de ses
vingt ans.

C'tait l'image de la mort soutenue par la vie.

Monjoyeux demanda  Mlle Hyacinthe si cette religieuse tait de la
famille. Vous ne la connaissez donc pas?--Dites-moi son nom.--Elle
s'appelle Louise de la Misricorde, comme Mlle de la Vallire.

La religieuse avait pos ses deux mains sur les deux cercueils, comme
si elle et senti battre encore le coeur d'Octave de Parisis et de
Genevive de La Chastaigneraye. Octave, murmura-t-elle, priez Dieu
pour moi!




XXXIX

LA LEGENDE DES PARISIS


Les funrailles du duc et de la duchesse de Parisis appelrent au
chteau le beau monde qui nagure tait venu si joyeux aux noces
d'Octave et Genevive.

Mais il y eut des absents.

Ce pauvre chteau de Parisis! un instant rveill pour les ftes,
dsormais le campo santo d'une grande famille dont le nom ne retentira
plus!

Aprs les funrailles, dans la crypte des tombeaux, la religieuse ne
dit qu'un seul mot, le mot de Genevive:--C'EST LA!--

Et elle montra les deux cercueils.

Monjoyeux ne dit qu'un seul mot  la religieuse: Ma soeur ainsi le
voulait la lgende des Parisis, qui a dit:

    L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT,
    L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.

La soeur de charit murmura: Oui, puisque je suis morte pour ce
monde.




XL

FRAGMENT D'UNE LETTRE DE MONJOYEUX


On donnera ici quelques lignes d'une lettre crite par Monjoyeux 
celui qui a cont cette histoire:

    N'imprimez pas encore le mot FIN. Il n'y a jamais de dnouement
    dans les histoires de ce monde. La mort ne tue ni l'me
    le souvenir, ni la passion. Le tombeau n'est pas le nant; ne
    parle-t-il pas  ceux qui survivent? Que de chapitres  travers la
    mort! Demandez  Violette, cette autre Louise de la Misricorde,
    qui porte son linceul, mais qui ne peut pas mourir.

    Demandez  Mme d'Antraygues,  Mme de Fontaneilles,  Mme de
    Hauteroche,  toutes celles que nous avons vues dans les pleurs
    de la passion.

    Violette me disait hier: Pourquoi la tombe ne s'ouvre-t-elle pas
    pour moi, puisque je trane mon suaire! Et elle ajouta: Mourir
    d'amour, c'est vivre deux fois: de la vie prsente et de la vie
    future.

    La pauvre et douce Violette avait raison. C'est une vraie femme
    celle-l, une figure et un coeur, une me dans la passion!

    Plus je vais, plus je reconnais la supriorit de la femme.
    Qu'est-ce que l'homme? Un rhteur. Notre ami Octave n'tait pas un
    rhteur. C'tait la jeunesse emporte par la passion.

    Pauvre Parisis! J'ai pleur sur son tombeau; mais je ne puis
    croire qu'un homme si vivant soit couch dans un linceul. Quand je
    vois une belle femme, il me semble toujours qu'il n'est pas loin.





TABLE DES CHAPITRES


PRFACE.


LIVRE I

MONSIEUR DON JUAN


I. C'EST CRIT SUR LES FEUILLES DU BOIS DE BOULOGNE.

II. LA LGENDE DES PARISIS.

III. PAGES D'HISTOIRE FAMILIALE.

IV. OU OCTAVE DE PARISIS SUIT SON BONHEUR.

V. LES CURIOSITS D'UNE FILLE D'EVE.

VI. LA MARGUERITE.

VIL L'OR, LE POUVOIR, LA RENOMME, L'AMOUR.

VIII. LE JEU DE CARTES.

IX. LA DAME DE PIQUE ET LES POIGNARDS D'OR.

X. LE BAISER DE DON JUAN.

XI. LA DAME DE COEUR ET LA DAME DE PIQUE.

XII. LE TOUR DU LAC.

XIIL POURQUOI MADEMOISELLE ALICE SE FIT ENLEVER.

XIV. SU LA GLACE.

XV. L'ESCALIER D'ONYX.

XVI. VIOLETTE.

XVII. POURQUOI OCTAVE SENTIT UNE PETITE MAIN SUR LA SIENNE QUAND IL
      VOULUT SONNER.

XVIII. LE ROI DE THUL.

XIX. OCTAVE JETTE SA COUPE A LA MER.

XX. UNE FEMME EN HAUT, UNE FEMME EN BAS.

XXI. LES DEUX RIVALES.

XXII. LE DUC DE PAS LE SOU.

XXI. IL UNE RAPPARITION A. L'OPRA.

XXIV. POURQUOI M. D'ANTRAYGUES DEMANDA A SA FEMME SI ELLE GANTAIT
      L'OCTAVE.

XXV. UNE AMBASSADE GALANTE D'OCTAVE DE PARISIS.

XXVI. LA VALSE DES ROSES.

XXVII. LE DERNIER MOT DE L'AMBASSADE.

XXVIII. LE NAUFRAGE DU COEUR.

XXIX. LES MTAMORPHOSES DE MADEMOISELLE VIOLETTE DE PARME.

XXX. LE VOYAGE A DIEPPE.

XXXI. SUR LA PLAGE.

XXXII. LES DIX MILLIONS DE MADEMOISELLE RGINE DE PARISIS.

XXXIII. LA DAME BLANCHE.

XXXIV. LA MESSE DE DON JUAN.

XXXV. LE BOUQUET DE ROSES-TH.

XXXVI. LE BOUQUET DE ROSES-TH ET LE POISON DES MDICIS.

XXXVII. L'ADIEU DE VIOLETTE.

XXXVIII. LES DIX MILLIONS.

XXXIX. ALICE.

XL. OU VA UNE FEMME QUI TOMBE.


LIVRE II

MADAME VNUS


I. LA CHAMBRE A DEUX LITS.

II. DE MADAME DE MARSILLAC QUI PORTAIT DES MUFFLES D'OR SUR CHAMP
    DE GUEULES.

III. LA LUNE REGARDAIT PAR LA FENTRE.

IV. POURQUOI ANGLE TAIT-ELLE PARTIE.

V. VIOLETTE AU SECRET.

VI. DE QUELQUES DEMOISELLES CHEZ LE JUGE D'INSTRUCTION.

VII. POURQUOI ANGLE TAIT-ELLE PARTIE.

VIII. DE QUELQUES PARADOXES DE MONJOYEUX.

IX. MONJOYEUX JOUE UN NOUVEAU ROLE.

X. LA COUR D'ASSISES.

XI. LA MRE DE VIOLETTE.

XII. VIOLETTE ET GENEVIVE.

XIII. TROIS MARIS CONTENTS.

XIV. LES FEMMES INVINCIBLES.

XV. L'ESCARPOLETTE.

XVI. LE FESTIN DE MARBRE.

XVII. UN TOAST A LA FEMME.

XVIII. HISTOIRE DE MADAME VNUS.

XIX. LE TH DE MADAME VNUS.

XX. LE SOUPER DU COMMANDEUR.

XXL. CI GIT MADAME VNUS.


LIVRE III

LA DAME DE COEUR



I. DEUX LARMES DE GENEVIVE.

II. LA FOLIE DE LA RAISON.

III. LES DEUX COUSINES.

IV. LA CONFESSION DE GENEVIVE.

V. POURQUOI CLOTILDE MOURUT VIERGE.

VI. L'HEURE DU DIABLE.

VII. LES VISIONS DE MADEMOISELLE JULIA.

VIII. LA SOLITUDE DE VIOLETTE.

IX. LES DEUX COUSINES.

X. LE CHATEAU DE CARTES.

XI. UN AUTRE BOUQUET MORTEL.

XII. O TAIT ALLE VIOLETTE.

XIII. LE TROISIME LARRON.

XIV., LA FEMME DE NEIGE.

XV. PAGES DTACHES DE LA VIE D'OCTAVE.

XVI. LA CHIFFONNIRE.

XVII. L'HTEL DU PLAISIR, MESDAMES.

XVIII. LES INSPARABLES.

XIX. LES POIGNARDS D'OR.

XX. UN CARABIN ARRACHE UNE DENT A MADEMOISELLE RBECCA.


LIVRE IV

LA TRAGDIE


I. LA CONFESSION DE VIOLETTE.

II. OCTAVE A PARISIS.

III. LE DFI A DIEU.

IV. LA MORTE ET LA VIVANTE.

V. LE BOUQUET DE FRAISES ET LE HOUQUET DE LVRES.

VI. LE MARIAGE DE DON JUAN.

VII. L'EXTRAIT MORTUAIRE DE VIOLETTE DANS LA CHAMBRE NUPTIALE.

VIII. L'HIRONDELLE DE VIOLETTE.

IX. LE LENDEMAIN DU BONHEUR.

X. MOURIR CHEZ SOI.

XI. LA D'ANTRAYGUES!

XII. LA MORT D'UNE PCHERESSE.

XIII. LA LETTRE DE DEUIL.

XIV. L'APPARITION.

XV. LE DIABLE AU CHATEAU.

XVI. LA MARQUISE DE FONTANEILLES.

XVII. LE DJEUNER SUR L'HERBE.

XVIII. LES FILLES REPENTIES.

XIX. LA CRISE.

XX. QUE L'AMOUR DE LA RSISTANCE EST AUSSI IMPRIEUX QUE LE DSIR
    DE L'AMOUR.

XXI. LE DERNIER SOUPER.

XXII. UNE CAUSERIE SUR LES FEMMES AU CONCERT DES CHAMPS-ELYSES.

XXIII. LA FATALIT.

XXIV. LES ADIEUX.

XXV. LE DMON DE L'ADULTRE.

XXVI. NE FOUR AIMER, NE POUR SOUFFRIR.

XXVII. TOURNE-SOL ET LA TACITURNE.

XXVIII. LA FEMME VOILE.

XXIX. LES DEUX ATHES.

XXX. M. DE FONTANEILLES.

XXXI. PROPOS PERDUS.

XXXII. O TAIT LA DUCHESSE DE PARISIS?

XXXIII. L'HEURE D'AIMER.

XXXIV. LE JUGEMENT DE DIEU.

XXXV. MONJOYEUX.

XXXVI. UNE NOUVELLE A LA MAIN.

XXXVII. LES ROSES FANES.

XXXVIII. VIOLETTE TAIT-ELLE MORTE?

XXXIX. LA LGENDE DES PARISIS.

XL. FRAGMENT D'UNE LETTRE DE MONJOYEUX.







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