The Project Gutenberg EBook of La dame de Monsoreau v.3, by Alexandre Dumas

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Title: La dame de Monsoreau v.3

Author: Alexandre Dumas

Release Date: January, 2006  [EBook #9639]
[This file was first posted on October 12, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA DAME DE MONSOREAU V.3 ***









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LA DAME DE MONSOREAU

PAR

ALEXANDRE DUMAS


DITION ILLUSTRE PAR J.-A. BEAUC





TROISIME PARTIE

PARIS

1890




TABLE DES MATIRES

DE LA TROISIME PARTIE.


I.--Ce que venait annoncer M. le comte de Monsoreau.

II.--Comment le roi Henri III apprit la fuite de son frre bien-aim
le duc d'Anjou, et de ce qui s'ensuivit.

III.--Comment, Chicot et la reine mre, se trouvant tre du mme avis,
le roi se rangea  l'avis de Chicot et de la reine mre.

IV.--O il est prouv que la reconnaissance tait une des vertus de M.
de Saint-Luc.

V.--Le projet de M. de Saint-Luc.

VI.--Comment M. de Saint-Luc montra  M. de Monsoreau le coup que le
roi lui avait montr.

VII.--O l'on voit la reine mre entrer peu triomphalement dans la
bonne ville d'Angers.

VIII.--Les petites causes et les grands effets.

IX.--Comment M. de Monsoreau ouvrit, ferma et rouvrit les yeux, ce qui
tait une preuve qu'il n'tait pas tout  fait mort.

X.--Comment le duc d'Anjou alla  Mridor pour faire  madame de
Monsoreau des compliments sur la mort de son mari, et comment il
trouva M. de Monsoreau qui venait au-devant de lui.

XI.--Du dsagrment des litires trop larges et des portes trop
troites.

XII.--Dans quelles dispositions tait le roi Henri III quand M. de
Saint-Luc reparut  la cour.

XIII.--O il est trait de deux personnages importants de cette
histoire, que le lecteur avait depuis quelque temps perdus de vue.

XIV.

XV.--Comment l'ambassadeur de M. le duc d'Anjou arriva  Paris, et de
la rception qui lui fut faite.

XVI.--Lequel n'est autre chose que la suite du prcdent, court par
l'auteur pour cause de fin d'anne.

XVII.--Comment M. de Saint-Luc s'acquitta de la commission qui, lui
avait t donne par Bussy.

XVIII.--En quoi M. de Saint-Luc tait plus civilis que M. de Bussy,
des leons qu'il lui donna, et de l'usage qu'en fit l'amant de la
belle Diane.

XIX.--Les prcautions de M. de Monsoreau.

XX.--Une visite  la maison des Tournelles.

XXI.--Les guetteurs.

XXII.--Comment M. le duc d'Anjou signa, et comment, aprs avoir sign,
il parla.

XXIII.--Une promenade aux Tournelles.

XXIV.--O Chicot s'endort.

XXV.--O Chicot s'veille.

XXVI.--La Fte-Dieu.

XXVII.--Lequel ajoutera encore  la clart du chapitre prcdent.

XXVIII.--La procession.

XXIX.--Chicot Ier.

XXX.--Les intrts et le capital.

XXXI.--Ce qui se passait du ct de la Bastille, tandis que Chicot
payait ses dettes  l'abbaye Sainte-Genevive.

XXXII.--L'assassinat.

XXXIII.--Comment frre Gorenflot se trouva plus que jamais entre la
potence et l'abbaye.

XXXIV.--O Chicot devine pourquoi d'pernon avait du sang aux pieds et
n'en avait pas aux joues.

XXXV.--Le matin du combat.

XXXVI.--Les amis de Bussy.

XXXVII.--Le combat.

XXXVIII.--Conclusion.



IMAGES


Titre

Ce que venait annoncer M. le comte de Monsoreau.

Livarot.

Ma mre, on me brave.

Le palefrenier dtacha Roland et l'amena.

Vous tes affreux  voir comme cela, mon cher monsieur de Monsoreau.

Regardez bien cette touffe de coquelicots et de pissenlits.

Vous tes trou  jour, mon cher monsieur.

Le comte aperut Diane debout  son chevet.

Saint-Luc se promenait le poing sur la hanche.

Et les deux amants s'treignaient et oubliaient le monde.

Bussy entra le front haut, l'oeil calme et le chapeau  la main.

D'pernon.

Un mousqueton tout charg tait pos  tout vnement  ct d'eux.

Monsoreau parut sur le seuil.

Je le jure par mon nom et sur ce poignard.

Adieu, mes petits lions, je m'en vais  l'htel de Bussy.

Veux-tu causer avec ton ami? tu ne t'en repentiras pas, Valois, foi de
Chicot.

Cher comte, le duc d Anjou est un perfide, un lche.

Tiens, tiens, tiens, voil pour les vices que tu as.

Trois hommes arms parurent sur le balcon, tandis que le quatrime
enfourchait la balustrade.

Saint-Luc la prit entre ses bras et disparut avec elle par la porte.

Bussy plongea son pe si vigoureusement dans la poitrine au grand
veneur, qu'il le cloua au parquet.

Il tomba sur les pointes du fer, et il demeura suspendu.

Et du doigt, Chicot montra au roi les bottes de d'pernon.

Oui, des pes, mais des pes bnites, cher ami.

Qulus s'inclina et baisa la main du roi.




CHAPITRE PREMIER

CE QUE VENAIT ANNONCER M. LE COMTE DE MONSOREAU.


Monsoreau marchait de surprise en surprise: le mur de Mridor
rencontr comme par enchantement, ce cheval caressant le cheval qui
l'avait amen, comme s'il et t de sa plus intime connaissance, il y
avait certes l de quoi faire rflchir les moins souponneux. En
s'approchant, et l'on devine si M. de Monsoreau s'approcha vivement;
en s'approchant, il remarqua la dgradation du mur  cet endroit;
c'tait une vritable chelle, qui menaait de devenir une brche; les
pieds semblaient s'tre creus des chelons dans la pierre, et les
ronces, arraches frachement, pendaient  leurs branches meurtries.

Le comte embrassa tout l'ensemble d'un coup d'oeil, puis, de
l'ensemble, il passa aux dtails.

Le cheval mritait le premier rang, il l'obtint.

L'indiscret animal portait une selle garnie d'une housse brode
d'argent. Dans un des coins tait un double F, entrelaant un double
A.

C'tait,  n'en pas douter, un cheval des curies du prince, puisque
le chiffre faisait: Franois d'Anjou.

Les soupons du comte,  cette vue, devinrent de vritables alarmes.
Le duc tait donc venu de ce ct; il y venait donc souvent, puisque,
outre le cheval attach, il y en avait un second qui savait le chemin.

Monsoreau conclut, puisque le hasard l'avait mis sur cette piste,
qu'il fallait suivre cette piste jusqu'au bout.

C'tait d'abord dans ses habitudes de grand veneur et de mari jaloux.

Mais, tant qu'il resterait de ce ct du mur, il tait vident qu'il
ne verrait rien.

En consquence, il attacha son cheval prs du cheval voisin, et
commena bravement l'escalade.

C'tait chose facile: un pied appelait l'autre, la main avait ses
places toutes faites pour se poser, la courbe du bras tait dessine
sur les pierres  la surface de la crte du mur, et l'on avait
soigneusement lagu, avec un couteau de chasse, un chne, dont,  cet
endroit, les rameaux embarrassaient la vue et empchaient le geste.

Tant d'efforts furent couronns d'un entier succs. M. de Monsoreau ne
fut pas plutt tabli  son observatoire, qu'il aperut, au pied d'un
arbre, une mantille bleue et un manteau de velours noir. La mantille
appartenait sans conteste  une femme, et le manteau noir  un homme;
d'ailleurs, il n'y avait point  chercher bien loin, l'homme et la
femme se promenaient  cinquante pas de l, les bras enlacs, tournant
le dos au mur, et cachs d'ailleurs par le feuillage du buisson.

Malheureusement pour M. de Monsoreau, qui n'avait pas habitu le mur 
ses violences, un moellon se dtacha du chaperon et tomba, brisant les
branches, jusque sur l'herbe: l, il retentit avec un cho mugissant.

A ce bruit, il parat que les personnages dont le buisson cachait les
traits  M. de Monsoreau se retournrent et l'aperurent, car un cri
de femme aigu et significatif se fit entendre, puis un frlement dans
le feuillage avertit le comte qu'ils se sauvaient comme deux
chevreuils effrays.

Au cri de la femme, Monsoreau avait senti la sueur de l'angoisse lui
monter au front: il avait reconnu la voix de Diane.

Incapable ds lors de rsister au mouvement de fureur qui l'emportait,
il s'lana du haut du mur, et, son pe  la main, se mit  fendre
buissons et rameaux pour suivre les fugitifs.

Mais tout avait disparu, rien ne troublait plus le silence du parc;
pas une ombre au fond des alles, pas une trace dans les chemins, pas
un bruit dans les massifs, si ce n'est le chant des rossignols et des
fauvettes, qui, habitus  voir les deux amants, n'avaient pu tre
effrays par eux.

Que faire en prsence de la solitude? que rsoudre? o courir? Le parc
tait grand; on pouvait, en poursuivant ceux qu'on cherchait,
rencontrer ceux que l'on ne cherchait pas.

M. de Monsoreau songea que la dcouverte qu'il avait faite suffisait
pour le moment; d'ailleurs, il se sentait lui-mme sous l'empire d'un
sentiment trop violent pour agir avec la prudence qu'il convenait de
dployer vis--vis d'un rival aussi redoutable que l'tait Franois;
car il ne doutait pas que ce rival ne ft le prince. Puis, si, par
hasard, ce n'tait pas lui, il avait prs du duc d'Anjou une mission
presse  accomplir; d'ailleurs, il verrait bien, en se retrouvant
prs du prince, ce qu'il devait penser de sa culpabilit ou de son
innocence.

Puis, une ide sublime lui vint. C'tait de franchir le mur 
l'endroit mme o il l'avait dj escalad, et d'enlever avec le sien
le cheval de l'intrus surpris par lui dans le parc.

Ce projet vengeur lui donna des forces; il reprit sa course et arriva
au pied du mur, haletant et couvert de sueur.

Alors, s'aidant de chaque branche, il parvint au fate et retomba de
l'autre ct; mais, de l'autre ct, plus de cheval, ou, pour mieux
dire, plus de chevaux. L'ide qu'il avait eue tait si bonne, qu'avant
de lui venir,  lui, elle tait venue  son ennemi, et que son ennemi
en avait profit.

M. de Monsoreau, accabl, laissa chapper un rugissement de rage,
montrant le poing  ce dmon malicieux, qui, bien certainement, riait
de lui dans l'ombre dj paisse du bois; mais, comme chez lui la
volont n'tait pas facilement vaincue, il ragit contre les fatalits
successives qui semblaient prendre  tche de l'accabler: en
s'orientant  l'instant mme, malgr la nuit qui descendait
rapidement, il runit toutes ses forces et regagna Angers par un
chemin de traverse qu'il connaissait depuis son enfance.

Deux heures et demie aprs, il arrivait  la porte de la ville,
mourant de soif, de chaleur et de fatigue: mais l'exaltation de la
pense avait donn des forces au corps, et c'tait toujours le mme
homme volontaire et violent  la fois.

D'ailleurs, une ide le soutenait: il interrogerait la sentinelle, ou
plutt les sentinelles; il irait de porte en porte; il saurait par
quelle porte un homme tait entr avec deux chevaux; il viderait sa
bourse, il ferait des promesses d'or, et il connatrait le signalement
de cet homme. Alors, quel qu'il ft, prochainement ou plus tard, cet
homme lui payerait sa dette.

Il interrogea la sentinelle; mais la sentinelle venait d'tre place
et ne savait rien. Il entra au corps de garde et s'informa: le
milicien qui descendait de garde avait vu, il y avait deux heures 
peu prs, rentrer un cheval sans matre, qui avait repris tout seul le
chemin du palais.

Il avait alors pens qu'il tait arriv quelque accident au cavalier,
et que le cheval intelligent avait regagn seul le logis.

Monsoreau se frappa le front: il tait dcid qu'il ne saurait rien.

Alors il s'achemina  son tour vers le chteau ducal.

L, grande vie, grand bruit, grande joie; les fentres
resplendissaient comme des soleils, et les cuisines reluisaient comme
des fours embrass, envoyant par leurs soupiraux des parfums de
venaison et de girofle capables de faire oublier  l'estomac qu'il est
voisin du coeur.

Mais les grilles taient fermes, et l une difficult se prsenta: il
fallait se les faire ouvrir.

Monsoreau appela le concierge et se nomma; mais le concierge ne voulut
point le reconnatre.

--Vous tiez droit, et vous tes vot, lui dit-il.

--C'est la fatigue.

--Vous tiez ple, et vous tes rouge.

--C'est la chaleur.

--Vous tiez  cheval, et vous rentrez sans cheval.

--C'est que mon cheval a eu peur, a fait un cart, m'a dsaronn et
est rentr sans cavalier. N'avez-vous pas vu mon cheval?

--Ah! si fait, dit le concierge.

--En tout cas, allez prvenir le majordome.

Le concierge, enchant de cette ouverture qui le dchargeait de toute
responsabilit, envoya prvenir M. Remy.

M. Remy arriva, et reconnut parfaitement Monsoreau.

--Et d'o venez-vous, mon Dieu! dans un pareil tat? lui demanda-t-il.

Monsoreau rpta la mme fable qu'il avait dj faite au concierge.

--En effet, dit le majordome, nous avons t fort inquiets, quand nous
avons vu arriver le cheval sans cavalier; monseigneur surtout, que
j'avais eu l'honneur de prvenir de votre arrive.

--Ah! monseigneur a paru inquiet? fit Monsoreau.

--Fort inquiet.

--Et qu'a-t-il dit?

--Qu'on vous introduist prs de lui aussitt votre arrive.

--Bien! le temps de passer  l'curie seulement, voir s'il n'est rien
arriv au cheval de Son Altesse.

Et Monsoreau passa  l'curie, et reconnut,  la place o il l'avait
pris, l'intelligent animal, qui mangeait en cheval qui sent le besoin
de rparer ses forces.

Puis, sans mme prendre le soin de changer de costume,--Monsoreau
pensait que l'importance de la nouvelle qu'il apportait devait
l'emporter sur l'tiquette,--sans mme changer, disons-nous, le grand
veneur se dirigea vers la salle  manger.

Tous les gentilshommes du prince, et Son Altesse elle-mme, runis
autour d'une table magnifiquement servie et splendidement claire,
attaquaient les pts de faisans, les grillades fraches de sanglier
et les entremets pics, qu'ils arrosaient de ce vin noir de Cahors si
gnreux et si velout, ou de ce perfide, suave et ptillant vin
d'Anjou, dont les fumes s'extravasent dans la tte avant que les
topazes qu'il distille dans le verre soient tout  fait puises.

--La cour est au grand complet, disait Antraguet, rose comme une jeune
fille et dj ivre comme un vieux retre; au complet comme la cave de
Votre Altesse.

--Non pas, non pas, dit Ribrac, il nous manque un grand veneur. Il
est, en vrit, honteux que nous mangions le dner de Son Altesse, et
que nous ne le prenions pas nous-mmes.

--Moi, je vote pour un grand veneur quelconque, dit Livarot; peu
importe lequel, ft-ce M. de Monsoreau.

Le duc sourit, il savait seul l'arrive du comte.

Livarot achevait  peine sa phrase et le prince son sourire que la
porte s'ouvrit et que M. de Monsoreau entra.

Le duc fit, en l'apercevant, une exclamation d'autant plus bruyante,
qu'elle retentit au milieu du silence gnral.

--Eh bien! le voici, dit-il, vous voyez que nous sommes favoriss du
ciel, messieurs, puisque le ciel nous envoie  l'instant ce que nous
dsirons.

Monsoreau, dcontenanc de cet aplomb du prince, qui, dans les cas
pareils, n'tait pas habituel  Son Altesse, salua d'un air assez
embarrass et dtourna la tte, bloui comme un hibou tout  coup
transport de l'obscurit au grand soleil.

--Asseyez-vous l et soupez, dit le duc en montrant  M. de Monsoreau
une place en face de lui.

--Monseigneur, rpondit Monsoreau, j'ai bien soif, j'ai bien faim, je
suis bien las; mais je ne boirai, je ne mangerai, je ne m'assoirai
qu'aprs m'tre acquitt prs de Votre Altesse d'un message de la plus
haute importance.

--Vous venez de Paris, n'est-ce pas?

--En toute hte, monseigneur.

--Eh bien! j'coute, dit le duc.

Monsoreau s'approcha de Franois, et, le sourire sur les lvres, la
haine dans Je coeur, il lui dit tout bas:

--Monseigneur, madame la reine mre s'avance  grandes journes; elle
vient voir Votre Altesse.

Le duc, sur qui chacun avait les yeux fixs, laissa percer une joie
soudaine.

--C'est bien, dit-il, merci. Monsieur de Monsoreau, aujourd'hui comme
toujours, je vous trouve fidle serviteur; continuons de souper,
messieurs.

Et il rapprocha de la table son fauteuil qu'il avait loign un
instant pour couter M. de Monsoreau.

Le festin recommena; le grand veneur, plac entre Livarot et Ribrac,
n'eut pas plutt got les douceurs d'un bon sige, et ne se fut pas
plutt trouv en face d'un repas copieux, qu'il perdit tout  coup
l'apptit.

L'esprit reprenait le dessus sur la matire.

L'esprit, entran dans de tristes penses, retournait au parc de
Mridor, et, faisant de nouveau le voyage que le corps bris venait
d'accomplir, repassait, comme un plerin attentif, par ce chemin
fleuri qui l'avait conduit  la muraille.

Il revoyait le cheval hennissant; il revoyait le mur dgrad; il
revoyait les deux ombres amoureuses et fuyantes; il entendait le cri
de Diane, ce cri qui avait retenti au plus profond de son coeur.

Alors, indiffrent au bruit,  la lumire, au repas mme, oubliant 
ct de qui et en face de qui il se trouvait, il s'ensevelissait dans
sa propre pense, laissant son front se couvrir peu  peu de nuages,
et chassant de sa poitrine un sourd gmissement qui attirait
l'attention des convives tonns.

--Vous tombez de lassitude, monsieur le grand veneur, dit le prince;
en vrit, vous feriez bien d'aller vous coucher.

--Ma foi, oui, dit Livarot, le conseil est bon, et, si vous ne le
suivez pas, vous courez grand risque de vous endormir dans votre
assiette.

--Pardon, monseigneur, dit Monsoreau en relevant la tte; en effet, je
suis cras de fatigue.

--Enivrez-vous, comte, dit Antraguet, rien ne dlasse comme cela.

--Et puis, murmura Monsoreau, en s'enivrant on oublie.

--Bah! dit Livarot, il n'y a pas moyen; voyez, messieurs, son verre
est encore plein.

--A votre sant, comte, dit Ribrac en levant son verre.

Monsoreau fut forc de faire raison au gentilhomme, et vida le sien
d'un seul trait.

--Il boit cependant trs-bien; voyez, monseigneur, dit Antraguet.

--Oui, rpondit le prince, qui essayait de lire dans le coeur du
comte; oui,  merveille.

--Il faudra cependant que vous nous fassiez faire une belle chasse,
comte, dit Ribrac; vous connaissez le pays.

--Vous y avez des quipages, des bois, dit Livarot.

--Et mme une femme, ajouta Antraguet.

--Oui, rpta machinalement le comte, oui, des quipages, des bois et
madame de Monsoreau, oui, messieurs, oui.

--Faites-nous chasser un sanglier, comte, dit le prince.

--Je tcherai, monseigneur.

--Eh! pardieu, dit un des gentilshommes angevins, vous tcherez, voil
une belle rponse! le bois en foisonne, de sangliers. Si je chassais
au vieux taillis, je voudrais, au bout de cinq minutes, en avoir fait
lever dix.

Monsoreau plit malgr lui; le vieux taillis tait justement cette
partie du bois o Roland venait de le conduire.

--Ah! oui, oui, demain, demain! s'crirent en choeur les
gentilshommes.

--Voulez-vous demain, Monsoreau? demanda le duc.

--Je suis toujours aux ordres de Votre Altesse, rpondit Monsoreau;
mais cependant, comme monseigneur daignait le remarquer il n'y a qu'un
instant, je suis bien fatigu pour conduire une chasse demain. Puis,
j'ai besoin de visiter les environs et de savoir o en sont nos bois.

--Et puis, enfin, laissez-lui voir sa femme, que diable! dit le duc
avec une bonhomie qui convainquit le pauvre mari que le duc tait son
rival.

--Accord! accord! crirent les jeunes gens avec gaiet. Nous donnons
vingt-quatre heures  M. de Monsoreau pour faire, dans ses bois, tout
ce qu'il a  y faire.

--Oui, messieurs, donnez-les-moi, dit le comte, et je vous promets de
les bien employer.

--Maintenant, notre grand veneur, dit le duc, je vous permets d'aller
trouver votre lit. Que l'on conduise M. de Monsoreau  son
appartement!

M. de Monsoreau salua et sortit, soulag d'un grand fardeau, la
contrainte.

Les gens affligs aiment la solitude plus encore que les amants
heureux.




CHAPITRE II

COMMENT LE ROI HENRI III APPRIT LA FUITE DE SON FRRE BIEN-AIM LE DUC
D'ANJOU, ET DE CE QUI S'ENSUIVIT.


Une fois le grand veneur sorti de la salle  manger, le repas continua
plus gai, plus joyeux, plus libre que jamais.

La figure sombre du Monsoreau n'avait pas peu contribu  maintenir
les jeunes gentilshommes; car, sous le prtexte et mme sous la
ralit de la fatigue, ils avaient dml cette continuelle
proccupation de sujets lugubres qui imprimait au front du comte cette
tache de tristesse mortelle qui faisait le caractre particulier de sa
physionomie.

Lorsqu'il fut parti, et que le prince, toujours gn en sa prsence,
eut repris son air tranquille:

--Voyons, Livarot, dit le duc, tu avais, lorsque est entr notre grand
veneur, commenc de nous raconter votre fuite de Paris. Continue.

Et Livarot continua.

Mais, comme notre titre d'historien nous donne le privilge de savoir
mieux que Livarot lui-mme ce qui s'tait pass, nous substituerons
notre rcit  celui du jeune homme. Peut-tre y perdra-t-il comme
couleur, mais il y gagnera comme tendue, puisque nous savons ce que
Livarot ne pouvait savoir, c'est--dire ce qui s'tait pass au
Louvre.

Vers le milieu de la nuit, Henri III fut rveill par un bruit
inaccoutum qui retentissait dans le palais, o cependant, le roi une
fois couch, le silence le plus profond tait prescrit.

C'taient des jurons, des coups de hallebarde contre les murailles,
des courses rapides dans les galeries, des imprcations  faire ouvrir
la terre; et, au milieu de tous ces bruits, de tous ces chocs, de tous
ces blasphmes, ces mots rpts par des milliers d'chos:

--Que dira le roi? que dira le roi?

Henri se dressa sur son lit et regarda Chicot, qui, aprs avoir soup
avec Sa Majest, s'tait laiss aller au sommeil dans un grand
fauteuil, les jambes enlaces  sa rapire.

Les rumeurs redoublaient.

Henri sauta en bas de son lit, tout luisant de pommade, en criant:

--Chicot! Chicot!

Chicot ouvrit un oeil. C'tait un garon prudent qui apprciait fort
le sommeil et qui ne se rveillait jamais tout  fait du premier coup.

--Ah! tu as eu tort de m'appeler, Henri, dit-il. Je rvais que tu
avais un fils.

--coute! dit Henri, coute!

--Que veux-tu que j'coute? Il me semble cependant que tu me dis bien
assez de sottises comme cela pendant le jour, sans prendre encore sur
mes nuits.

--Mais tu n'entends donc pas? dit le roi en tendant la main dans la
direction du bruit.

--Oh! oh! s'cria Chicot; en effet, j'entends des cris.

--Que dira le roi? que dira le roi? rpta Henri. Entends-tu?

--Il y a deux choses  souponner: ou ton lvrier Narcisse est malade,
ou les huguenots prennent leur revanche et font une Saint-Barthlemy
de catholiques.

--Aide-moi  m'habiller, Chicot.

--Je le veux bien; mais aide-moi  me lever, Henri.

--Quel malheur! quel malheur! rptait-on dans les antichambres.

--Diable! ceci devient srieux, dit Chicot.

--Nous ferons bien de nous armer, dit le roi.

--Nous ferons mieux encore, dit Chicot, de nous dpcher de sortir par
la petite porte, afin de voir et de juger par nous-mmes le malheur,
au lieu de nous le laisser raconter.

Presque aussitt, suivant le conseil de Chicot, Henri sortit par la
porte drobe et se trouva dans le corridor qui conduisait aux
appartements du duc d'Anjou.

C'est l qu'il vit des bras levs au ciel et qu'il entendit les
exclamations les plus dsespres.

--Oh! oh! dit Chicot, je devine: ton malheureux prisonnier se sera
trangl dans sa prison. Ventre-de biche! Henri, je te fais mon
compliment, tu es un plus grand politique que je ne croyais.

--Eh! non, malheureux! s'cria Henri, ce ne peut tre cela.

--Tant pis, dit Chicot.

--Viens, viens.

Et Henri entrana le Gascon dans la chambre du duc.

La fentre tait ouverte et garnie d'une foule de curieux entasss les
uns sur les autres pour contempler l'chelle de corde accroche aux
trfles de fer du balcon.

Henri devint ple comme la mort.

--Eh! eh! mon fils, dit Chicot, tu n'es pas encore si fort blas que
je le croyais.

--Enfui! vad! cria Henri d'une voix si retentissante, que tous les
gentilshommes se retournrent.

Il y avait des clairs dans les yeux du roi; sa main serrait
convulsivement la poigne de sa misricorde.

Schomberg s'arrachait les cheveux, Qulus se bourrait le visage de
coups de poing, et Maugiron frappait, comme un blier, de la tte dans
la cloison.

Quant  d'pernon, il avait disparu sous le spcieux prtexte de
courir aprs M. le duc d'Anjou.

La vue du martyre que, dans leur dsespoir, s'infligeaient ses favoris
calma tout  coup le roi.

--H l! doucement, mon fils, dit-il en retenant Maugiron par le
milieu du corps.

--Non, mordieu! j'en crverai, ou le diable m'emporte! dit le jeune
homme en prenant du champ pour se briser la tte non plus sur la
cloison, mais sur le mur.

--Hol! aidez-moi donc  le retenir, cria Henri.

--Eh! compre, dit Chicot, il y a une mort plus douce: passez-vous
tout bonnement votre pe au travers du ventre.

--Veux-tu te taire, bourreau! dit Henri les larmes aux yeux.

Pendant ce temps, Qulus se meurtrissait les joues.

--Oh! Qulus, mon enfant, dit Henri, tu vas ressembler  Schomberg
quand il a t tremp dans le bleu de Prusse! Tu seras affreux, mon
ami!

Qulus s'arrta.

Schomberg seul continuait  se dpouiller les tempes; il en pleurait
de rage.

--Schomberg! Schomberg! mon mignon, cria Henri, un peu de raison, je
t'en prie!

--J'en deviendrai fou.

--Bah! dit Chicot.

--Le fait est, dit Henri, que c'est un affreux malheur, et voil
pourquoi il faut que tu gardes la raison, Schomberg. Oui, c'est un
affreux malheur. Je suis perdu! Voil la guerre civile dans mon
royaume... Ah! qui a fait ce coup-l? qui a fourni l'chelle? Par la
mordieu! je ferai pendre toute la ville.

Une profonde terreur s'empara des assistants.

--Qui est le coupable? continua Henri; o est le coupable? Dix mille
cus  qui me dira son nom! cent mille cus  qui me le livrera mort
ou vif!

--Qui voulez-vous que ce soit, s'cria Maugiron, sinon quelque
Angevin?

--Pardieu! tu as raison, s'cria Henri. Ah! les Angevins, mordieu! les
Angevins, ils me le payeront!

Et, comme si cette parole et t une tincelle communiquant le feu 
une trane de poudre, une effroyable explosion de cris et de menaces
retentit contre les Angevins.

--Oh! oui, les Angevins! cria Qulus.

--O sont-ils? hurla Schomberg.

--Qu'on les ventre! vocifra Maugiron.

--Cent potences pour cent Angevins! reprit le roi.

Chicot ne pouvait rester muet dans cette fureur universelle: il tira
son pe avec un geste de taille-bras, et, s'escrimant du plat 
droite et  gauche, il rossa les mignons et battit les murs en
rptant avec des yeux farouches:

--Oh! ventre-de-biche! oh! mle-rage! ah! damnation! les Angevins,
mordieu! mort aux Angevins!

Ce cri: Mort aux Angevins! fut entendu de toute la ville comme le cri
des mres Isralites fut entendu par tout Raina.

Cependant Henri avait disparu.

Il avait song  sa mre, et, se glissant hors de la chambre sans mot
dire, il tait all trouver Catherine, un peu nglige depuis quelque
temps, et qui, renferme dans son indiffrence affecte, attendait,
avec sa pntration florentine, une bonne occasion de voir surnager sa
politique.

Lorsque Henri entra, elle tait  demi couche, pensive, dans un grand
fauteuil, et elle ressemblait plus, avec ses joues grasses, mais un
peu jauntres, avec ses yeux brillants, mais fixes, avec ses mains
poteles, mais ples,  une statue de cire exprimant la mditation
qu' un tre anim qui pense.

Mais,  la nouvelle de l'vasion de Franois, nouvelle que Henri
donna, au reste, sans mnagement aucun, tout embras qu'il tait de
colre et de haine, la statue parut se rveiller tout  coup, quoique
le geste qui annonait ce rveil se bornt, pour elle,  s'enfoncer
davantage encore dans son fauteuil et  secouer la tte sans rien
dire.

--Eh! ma mre, dit Henri, vous ne vous criez pas?

--Pourquoi faire, mon fils? demanda Catherine.

--Comment! cette vasion de votre fils ne vous parat pas criminelle,
menaante, digne des plus grands chtiments?

--Mon cher fils, la libert vaut bien une couronne, et rappelez-vous
que je vous ai,  vous-mme, conseill de fuir quand vous pouviez
atteindre cette couronne.

--Ma mre, on m'outrage.

Catherine haussa les paules.

--Ma mre, on me brave.

--Eh! non, dit Catherine, on se sauve, voil tout.

--Ah! dit Henri, voil comme vous prenez mon parti!

--Que voulez-vous dire, mon fils?

--Je dis qu'avec l'ge les sentiments s'moussent; je dis....

Il s'arrta.

--Que dites-vous? reprit Catherine avec son calme habituel.

--Je dis que vous ne m'aimez plus comme autrefois.

--Vous vous trompez, dit Catherine avec une froideur croissante. Vous
tes mon fils bien-aim, Henri; mais celui dont vous vous plaignez est
aussi mon fils.

--Ah! trve  la morale maternelle, madame, dit Henri furieux; nous
connaissons ce que cela vaut.

--Eh! vous devez le connatre mieux que personne, mon fils; car,
vis--vis de vous, ma morale a toujours t de la faiblesse.

--Et, comme vous en tes aux repentirs, vous vous repentez.

--Je sentais bien que nous en viendrions l, mon fils, dit Catherine;
voil pourquoi je gardais le silence.

--Adieu, madame, adieu, dit Henri; je sais ce qu'il me reste  faire,
puisque, chez ma mre mme, il n'y a plus de compassion pour moi. Je
trouverai des conseillers capables de seconder mon ressentiment et de
m'clairer dans cette rencontre.

--Allez, mon fils, dit tranquillement la Florentine, et que l'esprit
de Dieu soit avec ces conseillers, car ils en auront bien besoin pour
vous tirer d'embarras.

Et elle le laissa s'loigner sans faire un geste, sans dire un mot
pour le retenir.

--Adieu, madame, rpta Henri. Mais, prs de la porte, il s'arrta.

--Henri, adieu, dit la reine; seulement encore un mot. Je ne prtends
pas vous donner un conseil, mon fils; vous n'avez pas besoin de moi,
je le sais; mais priez vos conseillers de bien rflchir avant
d'mettre leur avis, et de bien rflchir encore avant de mettre cet
avis  excution.

--Oh! oui, dit Henri, se rattachant  ce mot de sa mre et en
profitant pour ne pas aller plus loin, car la circonstance est
difficile, n'est-ce pas, madame?

--Grave, dit lentement Catherine en levant les yeux et les mains au
ciel, bien grave, Henri.

Le roi, frapp de cette expression de terreur qu'il croyait lire dans
les yeux de sa mre, revint prs d'elle.

--Quels sont ceux qui l'ont enlev? en avez-vous quelque ide, ma
mre?

Catherine ne rpondit point.

--Moi, dit Henri, je pense que ce sont les Angevins.

Catherine sourit avec cette finesse qui montrait toujours en elle un
esprit suprieur veillant pour terrasser et confondre l'esprit
d'autrui.

--Les Angevins? rpta-t-elle.

--Vous ne le croyez pas, dit Henri, tout le monde le croit.

Catherine fit encore un mouvement d'paules.

--Que les autres croient cela, bien, dit-elle; mais vous, mon fils,
enfin!

--Quoi donc! madame!... Que voulez-vous dire?... Expliquez-vous, je
vous en supplie.

--A quoi bon m'expliquer?

--Votre explication m'clairera.

--Vous clairera! Allons donc! Henri, je ne suis qu'une femme vieille
et radoteuse; ma seule influence est dans mon repentir et dans mes
prires.

--Non, parlez, parlez, ma mre, je vous coute. Oh! vous tes encore,
vous serez toujours notre me  nous tous. Parlez.

--Inutile; je n'ai que des ides de l'autre sicle, et la dfiance
fait tout l'esprit des vieillards. La vieille Catherine! donner,  son
ge, un conseil qui vaille encore quelque chose! Allons donc! mon
fils, impossible!

--Eh bien! soit, ma mre, dit Henri; refusez-moi votre secours,
privez-moi de votre aide. Mais, dans une heure, voyez-vous, que ce
soit votre avis ou non, et je le saurai alors, j'aurai fait pendre
tous les Angevins qui sont  Paris.

--Faire pendre tous les Angevins! s'cria Catherine avec cet
tonnement qu'prouvent les esprits suprieurs lorsqu'on dit devant
eux quelque normit.

--Oui, oui, pendre, massacrer, assassiner, brler. A l'heure qu'il
est, mes amis courent dj la ville pour rompre les os  ces maudits,
 ces brigands,  ces rebelles!....

--Qu'ils s'en gardent, malheureux, s'cria Catherine emporte par le
srieux de la situation; ils se perdraient eux-mmes, ce qui ne serait
rien; mais ils vous perdraient avec eux.

--Comment cela?

--Aveugle! murmura Catherine; les rois auront donc ternellement des
jeux pour ne pas voir!

Et elle joignit les mains.

--Les rois ne sont rois qu' la condition qu'ils vengeront les injures
qu'on leur fait, car alors leur vengeance est une justice, et, dans ce
cas surtout, tout mon royaume se lvera pour me dfendre.

--Fou, insens, enfant, murmura la Florentine.

--Mais pourquoi cela, comment cela?

--Pensez-vous qu'on gorgera, qu'on brlera, qu'on pendra des hommes
comme Bussy, comme Antraguet, comme Livarot, comme Ribrac, sans faire
couler des flots de sang?

--Qu'importe! pourvu qu'on les gorge.

--Oui, sans doute, si on les gorge; montrez-les-moi morts, et, par
Notre-Dame! je vous dirai que vous avez bien fait. Mais on ne les
gorgera pas; mais on aura lev pour eux l'tendard de la rvolte;
mais on leur aura mis nue  la main l'pe qu'ils n'eussent jamais os
tirer du fourreau pour un matre comme Franois. Tandis qu'au
contraire, dans ce cas-l, par votre imprudence, ils dgaineront pour
dfendre leur vie; et votre royaume se soulvera, non pas pour vous,
mais contre vous.

--Mais, si je ne me venge pas, j'ai peur, je recule, s'cria Henri.

--A-t-on jamais dit que j'avais peur? dit Catherine en fronant le
sourcil et en pressant ses dents de ses lvres minces et rougies avec
du carmin.

--Cependant, si c'taient les Angevins, ils mriteraient une punition,
ma mre.

--Oui, si c'taient eux, mais ce ne sont pas eux.

--Qui est-ce donc, si ce ne sont pas les amis de mon frre?

--Ce ne sont pas les amis de votre frre, car votre frre n'a pas
d'amis.

--Mais qui est-ce donc?

--Ce sont vos ennemis  vous, ou plutt votre ennemi.

--Quel ennemi?

--Eh! mon fils, vous savez bien que vous n'en avez jamais eu qu'un,
comme votre frre Charles n'en a jamais eu qu'un, comme moi-mme je
n'en ai jamais eu qu'un, le mme toujours, incessamment.

--Henri de Navarre, vous voulez dire?

--Eh! oui, Henri de Navarre.

--Il n'est pas  Paris!

--Eh! savez-vous qui est  Paris ou qui n'y est pas? savez-vous
quelque chose? avez-vous des yeux et des oreilles? avez-vous autour de
vous des gens qui voient et qui entendent? Non, vous tes tous sourds,
vous tes tous aveugles.

--Henri de Navarre! rpta Henri.

--Mon fils,  chaque dsappointement qui vous arrivera,  chaque
malheur qui vous arrivera,  chaque catastrophe qui vous arrivera et
dont l'auteur vous restera inconnu, ne cherchez pas, n'hsitez pas, ne
vous enqurez pas, c'est inutile. criez-vous, Henri: C'est Henri de
Navarre, et vous serez sr d'avoir dit vrai... Frappez du ct o il
sera, et vous serez sr d'avoir frapp juste... Oh! cet homme!... cet
homme! voyez-vous, c'est l'pe que Dieu a suspendue au-dessus de la
maison de Valois.

--Vous tes donc d'avis que je donne contre-ordre  l'endroit des
Angevins?

--A l'instant mme, s'cria Catherine, sans perdre une minute, sans
perdre une seconde. Htez-vous, peut-tre est-il dj trop tard;
courez, rvoquez ces ordres; allez, ou vous tes perdu.

Et, saisissant son fils par le bras, elle le poussa vers la porte avec
une force et une nergie incroyables. Henri s'lana hors du Louvre,
cherchant  rallier ses amis.

Mais il ne trouva que Chicot, assis sur une pierre et dessinant des
figures gographiques sur le sable.




CHAPITRE III

COMMENT CHICOT ET LA REINE MRE SE TROUVANT TRE DU MME AVIS, LE ROI
SE RANGEA A L'AVIS DE CHICOT ET DE LA REINE MRE.


Henri s'assura que c'tait bien le Gascon, qui, non moins attentif
qu'Archimde, ne paraissait pas dcid  se retourner, Paris ft-il
pris d'assaut.

--Ah! malheureux, s'cria-t-il d'une voix tonnante, voil donc comme
tu dfends ton roi?

--Je le dfends  ma manire, et je crois que c'est la bonne.

--La bonne! s'cria le roi, la bonne, paresseux!

--Je le maintiens et je le prouve.

--Je suis curieux de voir cette preuve.

--C'est facile: d'abord, nous avons fait une grande btise, mon roi;
nous avons fait une immense btise.

--En quoi faisant?

--En faisant ce que nous avons fait.

--Ah! ah! fit Henri frapp de la corrlation de ces deux esprits
minemment subtils, et qui n'avaient pu se concerter pour en venir au
mme rsultat.

--Oui, rpondit Chicot, tes amis, en criant par la ville: Mort aux
Angevins! et, maintenant que j'y rflchis, il ne m'est pas bien
prouv que ce soient les Angevins qui aient fait le coup; tes amis,
dis-je, en criant par la ville: Mort aux Angevins! font tout
simplement cette petite guerre civile que MM. de Guise n'ont pas pu
faire, et dont ils ont si grand besoin; et, vois-tu,  l'heure qu'il
est, Henri, ou tes amis sont parfaitement morts, ce qui ne me
dplairait pas, je l'avoue, mais ce qui t'affligerait, toi; ou ils ont
chass les Angevins de la ville, ce qui te dplairait fort,  toi,
mais ce qui, en change, rjouirait normment ce cher M. d'Anjou.

--Mordieu! s'cria le roi, crois-tu donc que les choses sont dj si
avances que tu dis l?

--Si elles ne le sont pas davantage.

--Mais tout cela ne m'explique pas ce que tu fais assis sur cette
pierre.

--Je fais une besogne excessivement presse, mon fils.

--Laquelle?

--Je trace la configuration des provinces que ton frre va faire
rvolter contre nous, et je suppute le nombre d'hommes que chacune
d'elles pourra fournir  la rvolte.

--Chicot! Chicot! s'cria le roi, je n'ai donc autour de moi que des
oiseaux de mauvais augure!

--Le hibou chante pendant la nuit, mon fils, rpondit Chicot, car il
chante  son heure. Or le temps est sombre, Henriquet, si sombre, en
vrit, qu'on peut prendre le jour pour la nuit, et je te chante ce
que tu dois entendre. Regarde!

--Quoi!

--Regarde ma carte gographique, et juge. Voici d'abord l'Anjou, qui
ressemble assez  une tartelette; tu vois? c'est l que ton frre
s'est rfugi; aussi je lui ai donn la premire place, hum! L'Anjou,
bien men, bien conduit, comme vont le mener et le conduire ton grand
veneur Monsoreau et ton ami Bussy, l'Anjou,  lui seul, peut nous
fournir, quand je dis nous, c'est  ton frre, l'Anjou peut fournir 
ton frre dix mille combattants.

--Tu crois?

--C'est le minimum. Passons  la Guyenne. La Guyenne, tu la vois,
n'est ce pas? la voici: c'est cette figure qui ressemble  un veau
marchant sur une patte. Ah! dame! la Guyenne, il ne faut pas t'tonner
de trouver l quelques mcontents; c'est un vieux foyer de rvolte, et
 peine les Anglais en sont-ils partis. La Guyenne sera donc enchante
de se soulever, non pas contre toi, mais contre la France. Il faut
compter sur la Guyenne pour huit mille soldats. C'est peu! mais ils
seront bien aguerris, bien prouvs, sois tranquille. Puis,  gauche
de la Guyenne, nous avons le Barn et la Navarre, tu vois? ces deux
compartiments qui ressemblent  un singe sur le dos d'un lphant. On
a fort rogn la Navarre, sans doute; mais, avec le Barn, il lui reste
encore une population de trois ou quatre cent mille hommes. Suppose
que le Barn et la Navarre, trs-presss, bien pousss, bien pressurs
par Henriot, fournissent  la Ligue cinq du cent de la population,
c'est seize mille hommes. Rcapitulons donc: dix mille pour l'Anjou.

Et Chicot continua de tracer des figures sur le sable avec sa
baguette.

    Ci.                             10,000
    Huit mille pour la Guyenne, ci.  8,000
    Seize mille pour le Barn et
    la Navarre, ci.                 16,000

                         Total      34,000

--Tu crois donc, dit Henri, que le roi de Navarre fera alliance avec
mon frre?

--Pardieu!

--Tu crois donc qu'il est pour quelque chose dans sa fuite?

Chicot regarda Henri fixement.

--Henriquet, dit-il, voil une ide qui n'est pas de toi.

--Pourquoi cela?

--Parce qu'elle est trop forte, mon fils.

--N'importe de qui elle est; je t'interroge, rponds. Crois-tu que
Henri de Navarre soit pour quelque chose dans la fuite de mon frre?

--Eh! fit Chicot, j'ai entendu du ct de la rue de la Ferronnerie un
Ventre-saint-gris! qui, aujourd'hui que j'y pense, me parat assez
concluant.

--Tu as entendu un Ventre-saint-gris! s'cria le roi.

--Ma foi, oui, rpondit Chicot, je m'en souviens aujourd'hui
seulement.

--Il tait donc  Paris?

--Je le crois.

--Et qui peut te le faire croire!

--Mes yeux.

--Tu as vu Henri de Navarre?

--Oui.

--Et tu n'es pas venu me dire que mon ennemi tait venu me braver
jusque dans ma capitale!

--On est gentilhomme ou on ne l'est pas, fit Chicot.

--Aprs?

--Eh bien! si l'on est gentilhomme, on n'est pas espion, voil tout.

Henri demeura pensif.

--Ainsi, dit-il, l'Anjou et le Barn! mon frre Franois et mon cousin
Henri!

--Sans compter les trois Guise, bien entendu.

--Comment! tu crois qu'ils feront alliance ensemble?

--Trente-quatre mille hommes d'une part, dit Chicot en comptant sur
ses doigts: dix mille pour l'Anjou, huit mille pour la Guyenne, seize
mille pour le Barn; plus vingt ou vingt-cinq mille sous les ordres de
M. de Guise, comme lieutenant gnral de les armes; total,
cinquante-neuf mille hommes; rduisons-les  cinquante mille,  cause
des gouttes, des rhumatismes, des sciatiques et autres maladies. C'est
encore, comme tu le vois, mon fils, un assez joli total.

--Mais Henri de Navarre et le duc de Guise sont ennemis.

--Ce qui ne les empchera pas de se runir contre toi, quitte 
s'exterminer entre eux quand ils t'auront extermin toi-mme.

--Tu as raison, Chicot, ma mre a raison, vous avez raison tous deux;
il faut empcher un esclandre; aide-moi  runir les Suisses.

--Ah bien oui, les Suisses! Qulus les a emmens.

--Mes gardes.

--Schomberg les a pris.

--Les gens de mon service au moins.

--Ils sont partis avec Maugiron.

--Comment!... s'cria Henri, et sans mon ordre!

--Et depuis quand donnes-tu des ordres, Henri? Ah! s'il s'agissait de
processions ou de flagellations, je ne dis pas; on te laisse sur ta
peau, et mme sur la peau des autres, puissance entire. Mais, quand
il s'agit de guerre, quand il s'agit de gouvernement! mais ceci
regarde M. de Schomberg, M. de Qulus et M. de Maugiron. Quant 
d'pernon, je n'en dis rien, puisqu'il se cache.

--Mordieu! s'cria Henri, est-ce donc ainsi que cela se passe?

--Permets-moi de te dire, mon fils, reprit Chicot, que tu t'aperois
bien tard que tu n'es que le septime ou huitime roi de ton royaume.

Henri se mordit les lvres en frappant du pied.

--Eh! fit Chicot en cherchant  distinguer dans l'obscurit.

--Qu'y a-t-il? demanda le roi.

--Ventre-de-biche! ce sont eux; tiens, Henri, voil tes hommes.

Et il montra effectivement au roi trois ou quatre cavaliers qui
accouraient, suivis  distance de quelques autres hommes  cheval et
de beaucoup d'hommes  pied.

Les cavaliers allaient rentrer au Louvre, n'apercevant pas ces deux
hommes debout prs des fosss et  demi perdus dans l'obscurit.

--Schomberg! cria le roi, Schomberg, par ici!

--Hol, dit Schomberg, qui m'appelle?

--Viens toujours, mon enfant, viens! Schomberg crut reconnatre la
voix et s'approcha.

--Eh! dit-il, Dieu me damne, c'est le roi.

--Moi-mme, qui courais aprs vous, et qui, ne sachant o vous
rejoindre, vous attendais avec impatience; qu'avez-vous fait?

--Ce que nous avons fait? dit un second cavalier en s'approchant.

--Ah! viens, Qulus, viens aussi, dit le roi, et surtout ne pars plus
ainsi sans ma permission.

--Il n'en est plus besoin, dit un troisime que le roi reconnut pour
Maugiron, puisque tout est fini.

--Tout est fini? rpta le roi.

--Dieu soit lou, dit d'pernon, apparaissant tout  coup sans que
l'on st d'o il sortait.

--Hosanna! cria Chicot en levant les deux mains au ciel.

--Alors vous les avez tus? dit le roi.

Mais il ajouta tout bas:

--Au bout du compte, les morts ne reviennent pas.

--Vous les avez tus? dit Chicot; ah! si vous les avez tus, il n'y a
rien  dire.

--Nous n'avons pas eu cette peine, rpondit Schomberg, les lches se
sont enfuis comme une vole de pigeons;  peine si nous avons pu
croiser le fer avec eux.

Henri plit.

--Et avec lequel avez-vous crois le fer? demanda-t-il.

--Avec Antraguet.

--Au moins celui-l est demeur sur le carreau?

--Tout au contraire, il a tu un laquais de Qulus.

--Ils taient donc sur leur garde? demanda le roi.

--Parbleu! je le crois bien, s'cria Chicot, qu'ils y taient; vous
hurlez: Mort aux Angevins! vous remuez les canons, vous sonnez les
cloches, vous faites trembler toute la ferraille de Paris, et vous
voulez que ces honntes gens soient plus sourds que vous n'tes btes.

--Enfin, enfin, murmura sourdement le roi, voil une guerre civile
allume.

Ces mots firent tressaillir Qulus.

--Diable! fit-il, c'est vrai.

--Ah! vous commencez  vous en apercevoir, dit Chicot: c'est heureux!
Voici MM. de Schomberg et de Maugiron qui ne s'en doutent pas encore.

--Nous nous rservons, rpondit Schomberg, pour dfendre la personne
et la couronne de Sa Majest.

--Eh! pardieu, dit Chicot, pour cela nous avons M. de Crillon, qui
crie moins haut que vous et qui vaut bien autant.

--Mais enfin, dit Qulus, vous qui nous gourmandez  tort et 
travers, monsieur Chicot, vous pensiez comme nous, il y a deux heures;
ou bout au moins, si vous ne pensiez pas comme nous, vous criiez comme
nous.

--Moi! dit Chicot.

--Certainement, et mme vous vous escrimiez contre les murailles en
criant: Mort aux Angevins!

--Mais moi, dit Chicot, c'est bien autre chose; moi, je suis fou,
chacun le sait; mais vous qui tes tous des gens d'esprit....

--Allons, messieurs, dit Henri, la paix; tout  l'heure nous aurons
bien assez la guerre.

--Qu'ordonne Votre Majest? dit Qulus.

--Que vous employiez la mme ardeur  calmer le peuple que vous avez
mise  l'mouvoir; que vous rameniez au Louvre les Suisses, les
gardes, les gens de ma maison, et que l'on ferme les portes, afin que
demain les bourgeois prennent ce qui s'est pass pour une chauffoure
de gens ivres.

Les jeunes gens s'loignrent l'oreille basse, transmettant les ordres
du roi aux officiers qui les avaient accompagns dans leur quipe.

Quant  Henri, il revint chez sa mre, qui, active, mais anxieuse et
assombrie, donnait des ordres  ses gens.

--Eh bien! dit-elle, que s'est-il pass?

--Eh bien! ma mre, il s'est pass ce que vous avez prvu.

--Ils sont en fuite?

--Hlas! oui.

--Ah! dit-elle, et aprs?

--Aprs, voil tout, et il me semble que c'est bien assez.

--La ville?

--La ville est en rumeur; mais ce n'est pas ce qui m'inquite, je la
tiens sous ma main.

--Oui, dit Catherine, ce sont les provinces.

--Qui vont se rvolter, se soulever, continua Henri.

--Que comptez-vous faire?

--Je ne vois qu'un moyen.

--Lequel?

--C'est d'accepter franchement la position.

--De quelle manire?

--Je donne le mot aux colonels,  mes gardes, je fais armer mes
milices, je retire l'arme de devant la Charit, et je marche sur
l'Anjou.

--Et M. de Guise?

--Eh! M. de Guise! M. de Guise! je le fais arrter, s'il est besoin.

--Ah! oui, avec cela que les mesures de rigueur vous russissent.

--Que faire alors?

Catherine inclina sa tte sur sa poitrine, et rflchit un instant.

--Tout ce que vous projetez est impossible, mon fils, dit-elle.

--Ah! s'cria Henri avec un dpit profond, je suis donc bien mal
inspir aujourd'hui!

--Non, mais vous tes troubl; remettez-vous d'abord, et ensuite nous
verrons.

--Alors, ma mre, ayez des ides pour moi; faisons quelque chose,
remuons-nous.

--Vous le voyez, mon fils, je donnais des ordres.

--Pour quoi faire?

--Pour le dpart d'un ambassadeur.

--Et  qui le dputerons-nous?

--A votre frre.

--Un ambassadeur  ce tratre! Vous m'humiliez, ma mre.

--Ce n'est pas le moment d'tre fier, fit svrement Catherine.

--Un ambassadeur qui demandera la paix?

--Qui l'achtera, s'il le faut.

--Pour quels avantages, mon Dieu?

--Eh! mon fils, dit la Florentine, quand cela ne serait que pour
pouvoir faire prendre en toute scurit, aprs la paix faite, ceux qui
se sont sauvs pour vous faire la guerre. Ne disiez-vous pas tout 
l'heure que vous voudriez les tenir.

--Oh! je donnerais quatre provinces de mon royaume pour cela; une par
homme.

--Eh bien! qui veut la fin veut les moyens, reprit Catherine d'une
voix pntrante qui alla remuer jusqu'au fond du coeur de Henri la
haine et la vengeance.

--Je crois que vous avez raison, ma mre, dit-il; mais qui leur
enverrons-nous?

--Cherchez parmi tous vos amis.

--Ma mre, j'ai beau chercher, je ne vois pas un homme  qui je puisse
confier une pareille mission.

--Confiez-la  une femme alors.

--A une femme, ma mre? est-ce que vous consentiriez?

--Mon fils, je suis bien vieille, bien lasse, la mort m'attend
peut-tre  mon retour; mais je veux faire ce voyage si rapidement,
que j'arriverai  Angers avant que les amis de votre frre lui-mme
n'aient eu le temps de comprendre toute leur puissance.

--Oh! ma mre! ma bonne mre! s'cria Henri avec effusion en baisant
les mains de Catherine, vous tes toujours mon soutien, ma
bienfaitrice, ma Providence!

--C'est--dire que je suis toujours reine de France, murmura Catherine
en attachant sur son fils un regard dans lequel entrait pour le moins
autant de piti que de tendresse.




CHAPITRE IV

OU IL EST PROUV QUE LA RECONNAISSANCE TAIT UNE DES VERTUS DE M. DE
SAINT-LUC.


Le lendemain du jour o M. de Monsoreau avait fait,  la table de M.
le duc d'Anjou, cette piteuse mine qui lui avait valu la permission de
s'aller coucher avant la fin du repas, le gentilhomme se leva de grand
matin, et descendit dans la cour du palais.

Il s'agissait de retrouver le palefrenier  qui il avait dj eu
affaire, et, s'il tait possible, de tirer de lui quelques
renseignements sur les habitudes de Roland.

Le comte russit  son gr. Il entra sous un vaste hangar, o quarante
chevaux magnifiques grugeaient,  faire plaisir, la paille et l'avoine
des Angevins.

Le premier coup d'oeil du comte fut pour chercher Roland; Roland tait
 sa place, et faisait merveille parmi les plus beaux mangeurs.

Le second fut pour chercher le palefrenier.

Il le reconnut debout, les bras croiss, regardant, selon l'habitude
de tout bon palefrenier, de quelle faon, plus ou moins avide, les
chevaux de son matre mangeaient leur provende habituelle.

--Eh! l'ami, dit le comte, est-ce donc l'habitude des chevaux de
monseigneur de revenir  l'curie tout seuls, et les dresse-t-on  ce
mange-l?

--Non, monsieur le comte, rpondit le palefrenier. A quel propos Votre
Seigneurie me demande-t-elle cela?

--A propos de Roland.

--Ah! oui, qui est venu seul hier; oh! cela ne m'tonne pas de la part
de Roland, c'est un cheval trs-intelligent.

--Oui, dit Monsoreau, je m'en suis aperu; la chose lui tait-elle
donc dj arrive?

--Non, monsieur; d'ordinaire il est mont par monseigneur le duc
d'Anjou, qui est excellent cavalier, et qu'on ne jette point
facilement  terre.

--Roland ne m'a point jet  terre, mon ami, dit le comte, piqu qu'un
homme, cet homme ft-il un palefrenier, pt croire que lui, le grand
veneur de France, avait vid les arons; car, sans tre de la force de
M. le duc d'Anjou, je suis assez bon cuyer. Non, je l'avais attach
au pied d'un arbre pour entrer dans une maison. A mon retour, il tait
disparu; j'ai cru, ou qu'on l'avait vol, ou que quelque seigneur,
passant par les chemins, m'avait fait la mchante plaisanterie de le
ramener, voil pourquoi je vous demandais qui l'avait fait rentrer 
l'curie.

--Il est rentr seul, comme le majordome a eu l'honneur de le dire
hier  monsieur le comte.

--C'est trange, dit Monsoreau.

Il resta un moment pensif, puis, changeant de conversation:

--Monseigneur monte souvent ce cheval, dis-tu?

--Il le montait presque tous les jours, avant que ses quipages ne
fussent arrivs.

--Son Altesse est rentre tard hier?

--Une heure avant vous,  peu prs, monsieur le comte.

--Et quel cheval montait le duc? n'tait-ce pas un cheval bai-brun,
avec les quatre pieds blancs et une toile au front?

--Non, monsieur, dit le palefrenier; hier Son Altesse montait Isohn,
que voici.

--Et, dans l'escorte du prince, il n'y avait pas un gentilhomme
montant un cheval tel que celui dont je te donne le signalement?

--Je ne connais personne ayant un pareil cheval.

--C'est bien, dit Monsoreau avec une certaine impatience d'avancer si
lentement dans ses recherches, C'est bien! merci! Selle-moi Roland.

--Monsieur le comte dsire Roland?

--Oui. Le prince t'aurait-il donn l'ordre de me le refuser?

--Non, monseigneur, l'cuyer de Son Altesse m'a dit, au contraire, de
mettre toutes les curies  votre disposition.

Il n'y avait pas moyen de se fcher contre un prince qui avait de
pareilles prvenances.

M. de Monsoreau fit de la tte un signe au palefrenier, lequel se mit
 seller le cheval.

Lorsque cette premire opration fut finie, le palefrenier dtacha
Roland de la mangeoire, lui passa la bride, et l'amena au comte.

--coute, lui dit celui-ci en lui prenant la bride des mains, et
rponds-moi.

--Je ne demande pas mieux, dit le palefrenier.

--Combien gagnes-tu par an?

--Vingt cus, monsieur.

--Veux-tu gagner dix annes de tes gages d'un seul coup?

--Pardieu! fit l'homme. Mais comment les gagnerai-je?

--Informe-toi qui montait hier un cheval bai-brun, avec les quatre
pieds blancs et une toile au milieu du front.

--Ah! monsieur, dit le palefrenier, ce que vous me demandez l est
bien difficile; il y a tant de seigneurs qui viennent rendre visite 
Son Altesse.

--Oui; mais deux cents cus, c'est un assez joli denier pour qu'on
risque de prendre quelque peine  les gagner.

--Sans doute, monsieur le comte, aussi je ne refuse pas de chercher,
tant s'en faut.

--Allons, dit le comte, ta bonne volont me plat. Voici d'abord dix
cus pour te mettre en train; tu vois que tu n'auras point tout perdu.

--Merci, mon gentilhomme.

--C'est bien; tu diras au prince que je suis all reconnatre le bois
pour la chasse qu'il m'a commande.

Le comte achevait  peine ces mots, que la paille cria derrire lui
sous les pas d'un nouvel arrivant.

Il se retourna.

--Monsieur de Bussy! s'cria le comte.

--Eh! bonjour, monsieur de Monsoreau, dit Bussy; vous  Angers, quel
miracle!

--Et vous, monsieur, qu'on disait malade!

--Je le suis, en effet, dit Bussy; aussi mon mdecin m'ordonne-t-il un
repos absolu; il y a huit jours que je ne suis sorti de la ville. Ah!
ah! vous allez monter Roland,  ce qu'il parat? C'est une bte que
j'ai vendue  M. le duc d'Anjou, et dont il est si content qu'il la
monte presque tous les jours.

Monsoreau plit.

--Oui, dit-il, je comprends cela, c'est un excellent animal.

--Vous n'avez pas eu la main malheureuse de le choisir ainsi du
premier coup, dit Bussy.

--Oh! ce n'est point d'aujourd'hui que nous faisons connaissance,
rpliqua le comte, je l'ai mont hier.

--Ce qui vous a donn l'envie de le monter encore aujourd'hui?

--Oui, dit le comte.

--Pardon, reprit Bussy, vous parliez de nous prparer une chasse?

--Le prince dsire courir un cerf.

--Il y en a beaucoup,  ce que je me suis laiss dire, dans les
environs.

--Beaucoup.

--Et de quel ct allez-vous dtourner l'animal?

--Du ct de Mridor.

--Ah! trs-bien, dit Bussy en plissant  son tour malgr lui.

--Voulez-vous m'accompagner? demanda Monsoreau.

--Non, mille grces, rpondit Bussy. Je vais me coucher. Je sens la
fivre qui me reprend.

--Allons, bien, s'cria du seuil de l'curie une voix sonore, voil
encore M. de Bussy lev sans ma permission.

--Le Haudoin, dit Bussy; bon, me voil sr d'tre grond. Adieu,
comte. Je vous recommande Roland.

--Soyez tranquille.

Bussy s'loigna, et M. de Monsoreau sauta en selle.

--Qu'avez-vous donc? demanda le Haudoin; vous tes si ple, que je
crois presque moi-mme que vous tes malade.

--Sais-tu o il va? demanda Bussy.

--Non.

--Il va  Mridor.

--Eh bien! aviez-vous espr qu'il passerait  ct?

--Que va-t-il arriver, mon Dieu! aprs ce qui s'est pass hier?

--Madame de Monsoreau niera.

--Mais il a vu.

--Elle lui soutiendra qu'il avait la berlue.

--Diane n'aura pas cette force-l.

--Oh! monsieur de Bussy, est-il possible que vous ne connaissiez pas
mieux les femmes!

--Remy, je me sens trs-mal.

--Je crois bien. Rentrez chez vous. Je vous prescris, pour ce
matin....

--Quoi?

--Une daube de poularde, une tranche de jambon, et une bisque aux
crevisses.

--Eh! je n'ai pas faim.

--Raison de plus pour que je vous ordonne de manger.

--Remy, j'ai le pressentiment que ce bourreau va faire quelque scne
tragique  Mridor. En vrit, j'eusse d accepter de l'accompagner
quand il me l'a propos.

--Pour quoi faire?

--Pour soutenir Diane.

--Madame Diane se soutiendra bien toute seule, je vous l'ai dj dit
et je vous le rpte; et, comme il faut que nous en fassions autant,
venez, je vous prie. D'ailleurs, il ne faut pas qu'on vous voie
debout. Pourquoi tes-vous sorti malgr mon ordonnance?

--J'tais trop inquiet, je n'ai pu y tenir.

Remy haussa les paules, emmena Bussy, et l'installa, portes closes,
devant une bonne table, tandis que M. de Monsoreau sortait d'Angers
par la mme porte que la veille.

Le comte avait eu ses raisons pour redemander Roland, il avait voulu
s'assurer si c'tait par hasard ou par habitude que cet animal, dont
chacun vantait l'intelligence, l'avait conduit au pied du mur du parc.
En consquence, en sortant du palais, il lui avait mis la bride sur le
cou.

Roland n'avait pas manqu  ce que son cavalier attendait de lui. A
peine hors de la porte, il avait pris  gauche; M. de Monsoreau
l'avait laiss faire; puis  droite, et M. de Monsoreau l'avait laiss
faire encore.

Tous deux s'taient donc engags dans le charmant sentier fleuri, puis
dans les taillis, puis dans les hautes futaies. Comme la veille, 
mesure que Roland approchait de Mridor, son trot s'allongeait; enfin
son trot se changea en galop, et, au bout de quarante, ou cinquante
minutes, M. de Monsoreau se trouva en vue du mur, juste au mme
endroit que la veille.

Seulement, le lieu tait solitaire et silencieux; aucun hennissement
ne s'tait fait entendre; aucun cheval n'apparaissait attach ni
errant.

M. de Monsoreau mit pied  terre; mais, cette fois, pour ne pas courir
la chance de revenir  pied, il passa la bride de Roland dans son bras
et se mit  escalader la muraille.

Mais tout tait solitaire au dedans comme au dehors du parc. Les
longues alles se droulaient  perte de vue, et quelques chevreuils
bondissants animaient seuls le gazon dsert des vastes pelouses.

Le comte jugea qu'il tait inutile de perdre son temps  guetter des
gens prvenus, qui, sans doute effrays par son apparition de la
veille, avaient interrompu leurs rendez-vous ou choisi un autre
endroit. Il remonta  cheval, longea un petit sentier, et, aprs un
quart d'heure de marche, dans laquelle il avait t oblig de retenir
Roland, il tait arriv  la grille.

Le baron tait occup  faire fouetter ses chiens pour les tenir en
haleine, lorsque le comte passa le pont-levis. Il aperut son gendre
et vint crmonieusement au-devant de lui.

Diane, assise sous un magnifique sycomore, lisait les posies de
Marot. Gertrude, sa fidle suivante, brodait  ses cts.

Le comte, aprs avoir salu le baron, aperut les deux femmes. Il mit
pied  terre et s'approcha d'elles.

Diane se leva, s'avana de trois pas au-devant du comte et lui fit une
grave rvrence.

--Quel calme, ou plutt quelle perfidie! murmura le comte; comme je
vais faire lever la tempte du sein de ces eaux dormantes!

Un laquais s'approcha; le grand veneur lui jeta la bride de son
cheval; puis, se tournant vers Diane:

--Madame, dit-il, veuillez, je vous prie, m'accorder un moment
d'entretien.

--Volontiers, monsieur, rpondit Diane.

--Nous faites-vous l'honneur de demeurer au chteau, monsieur le
comte? demanda le baron.

--Oui, monsieur; jusqu' demain, du moins.

Le baron s'loigna pour veiller lui-mme  ce que la chambre de son
gendre fut prpare selon toutes les lois de l'hospitalit.

Monsoreau indiqua  Diane la chaise qu'elle venait de quitter, et
lui-mme s'assit sur celle de Gertrude, en couvant Diane d'un regard
qui et intimid l'homme le plus rsolu.

--Madame, dit-il, qui donc tait avec vous dans le parc hier soir?

Diane leva sur son mari un clair et limpide regard.

--A quelle heure, monsieur? demanda-t-elle d'une voix dont,  force de
volont sur elle-mme, elle tait parvenue  chasser toute motion.

--A six heures.

--De quel ct?

--Du ct du vieux taillis.

--Ce devait tre quelque femme de mes amies, et non moi, qui se
promenait de ce ct-l.

--C'tait vous, madame, affirma Monsoreau.

--Qu'en savez-vous? dit Diane.

Monsoreau, stupfait, ne trouva pas un mot  rpondre; mais la colre
prit bientt la place de cette stupfaction.

--Le nom de cet homme? dites-le-moi.

--De quel homme?

--De celui qui se promenait avec vous.

--Je ne puis vous le dire, si ce n'tait pas moi qui me promenais.

--C'tait vous, vous dis-je! s'cria Monsoreau en frappant la terre du
pied.

--Vous vous trompez, monsieur, rpondit froidement Diane.

--Comment osez-vous nier que je vous aie vue?

--Ah! c'est vous-mme, monsieur?

--Oui, madame, c'est moi-mme. Comment donc osez-vous nier que ce soit
vous, puisqu'il n'y a pas d'autre femme que vous  Mridor?

--Voil encore une erreur, monsieur, car Jeanne de Brissac est ici.

--Madame de Saint-Luc?

--Oui, madame de Saint-Luc, mon amie.

--Et M. de Saint-Luc?....

--Ne quitte pas sa femme, comme vous le savez. Leur mariage,  eux,
est un mariage d'amour. C'est M. et madame de Saint-Luc que vous avez
vus.

--Ce n'tait pas M. de Saint-Luc; ce n'tait pas madame de Saint-Luc.
C'tait vous, que j'ai parfaitement reconnue, avec un homme que je ne
connais pas, lui, mais que je connatrai, je vous le jure.

--Vous persistez donc  dire que c'tait moi, monsieur?

--Mais je vous dis que je vous ai reconnue, je vous dis que j'ai
entendu le cri que vous avez pouss.

--Quand vous serez dans votre bon sens, monsieur, dit Diane, je
consentirai  vous entendre; mais, dans ce moment, je crois qu'il vaut
mieux que je me retire.

--Non, madame, dit Monsoreau en retenant Diane par le bras, vous
resterez.

--Monsieur, dit Diane, voici M. et madame de Saint-Luc. J'espre que
vous vous contiendrez devant eux.

En effet, Saint-Luc et sa femme venaient d'apparatre au bout d'une
alle, appels par la cloche du dner, qui venait d'entrer en branle,
comme si l'on n'et attendu que M. de Monsoreau pour se mettre 
table.

Tous deux reconnurent le comte; et, devinant qu'ils allaient sans
doute, par leur prsence, tirer Diane d'un grand embarras, ils
s'approchrent vivement.

Madame de Saint-Luc fit une grande rvrence  M. de Monsoreau;
Saint-Luc lui tendit cordialement la main. Tous trois changrent
quelques compliments; puis Saint-Luc, poussant sa femme au bras du
comte, prit celui de Diane.

On s'achemina vers la maison.

On dnait  neuf heures, au manoir de Mridor: c'tait une vieille
coutume du temps du bon roi Louis XII, qu'avait conserve le baron
dans toute son intgrit.

M. de Monsoreau se trouva plac entre Saint-Luc et sa femme; Diane,
loigne de son mari par une habile manoeuvre de son amie, tait
place, elle, entre Saint-Luc et le baron.

La conversation fut gnrale. Elle roula tout naturellement sur
l'arrive du frre du roi  Angers et sur le mouvement que cette
arrive allait oprer dans la province.

Monsoreau et bien voulu la conduire sur d'autres sujets; mais il
avait affaire  des convives rtifs: il en fut pour ses frais.

Ce n'est pas que Saint-Luc refust le moins du monde de lui rpondre;
tout au contraire. Il cajolait le mari furieux avec un charmant
esprit, et Diane, qui, grce au bavardage de Saint-Luc, pouvait garder
le silence, remerciait son ami par des regards loquents.

--Ce Saint-Luc est un sot, qui bavarde comme un geai, se dit le comte;
voil l'homme duquel j'extirperai le secret que je dsire savoir, et
cela par un moyen ou par un autre.

M. de Monsoreau ne connaissait pas Saint-Luc, tant entr  la cour
juste comme celui-ci en sortait.

Et, sur cette conviction, il se mit  rpondre au jeune homme de faon
 doubler la joie de Diane et  ramener la tranquillit sur tous les
points.

D'ailleurs, Saint-Luc faisait de l'oeil des signes  madame de
Monsoreau, et ces signes voulaient visiblement dire:

--Soyez tranquille, madame, je mris un projet.

Nous verrons dans le chapitre suivant quel tait le projet de M. de
Saint-Luc.




CHAPITRE V

LE PROJET DE M. DE SAINT-LUC.


Le repas fini, Monsoreau prit son nouvel ami par le bras, et,
l'emmenant hors du chteau:

--Savez-vous, lui dit-il, que je suis on ne peut plus heureux de vous
avoir trouv ici, moi que la solitude de Mridor effrayait d'avance!

--Bon! dit Saint-Luc, n'avez-vous pas votre femme? Quant a moi, avec
une pareille compagne, il me semble que je trouverais un dsert trop
peupl.

--Je ne dis pas non, rpondit Monsoreau en se mordant les lvres.
Cependant....

--Cependant quoi?

--Cependant je suis fort aise* de vous avoir rencontr ici.

--Monsieur, dit Saint-Luc en se nettoyant les dents avec une petite
pe d'or, vous tes, en vrit, fort poli; car je ne croirai jamais
que vous ayez un seul instant pu craindre l'ennui avec une pareille
femme et en face d'une si riche nature.

--Bah! dit Monsoreau, j'ai pass la moiti de ma vie dans les bois.

--Raison de plus pour ne pas vous y ennuyer, dit Saint-Luc; il me
semble que plus on habite les bois, plus on les aime. Voyez donc quel
admirable parc. Je sais bien, moi, que je serai dsespr lorsqu'il me
faudra le quitter. Malheureusement j'ai peur que ce ne soit bientt.

--Pourquoi le quitteriez-vous?

--Eh! monsieur, l'homme est-il matre de sa destine? C'est la feuille
de l'arbre que le vent dtache et promne par la plaine et par les
vallons, sans qu'il sache lui-mme o il va. Vous tes heureux, vous.

--Heureux, de quoi?

--De demeurer sous ces magnifiques ombrages.

--Oh! dit Monsoreau, je n'y demeurerai probablement pas longtemps non
plus.

--Bah! qui peut dire cela? Je crois que vous vous trompez, moi.

--Non, fit Monsoreau; non, oh! je ne suis pas si fanatique que vous de
la belle nature, et je me dfie, moi, de ce parc que vous trouvez si
beau.

--Plat-il? fit Saint-Luc.

--Oui, rpta Monsoreau.

--Vous vous dfiez de ce parc, avez-vous dit; et  quel propos?

--Parce qu'il ne me parat pas sr.

--Pas sr! en vrit! dit Saint-Luc tonn. Ah! je comprends:  cause
de l'isolement, voulez-vous dire?

--Non. Ce n'est point prcisment  cause de cela; car je prsume que
vous voyez du monde  Mridor?

--Ma foi non! dit Saint-Luc avec une navet parfaite, pas une me.

--Ah! vraiment?

--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.

--Comment, de temps en temps, vous ne recevez pas quelque visite?

--Pas depuis que j'y suis, du moins.

--De cette belle cour qui est  Angers, pas un gentilhomme ne se
dtache de temps en temps?

--Pas un.

--C'est impossible!

--C'est comme cela cependant.

--Ah! fi donc, vous calomniez les gentilshommes angevins.

--Je ne sais pas si je les calomnie; mais le diable m'emporte si j'ai
aperu la plume d'un seul.

--Alors, j'ai tort sur ce point.

--Oui, parfaitement tort. Revenons donc  ce que vous disiez d'abord,
que le parc n'tait pas sr. Est-ce qu'il y a des ours?

--Oh! non pas.

--Des loups?

--Non plus.

--Des voleurs?

--Peut-tre. Dites-moi, mon cher monsieur, madame de Saint-Luc est
fort jolie,  ce qu'il m'a paru.

--Mais oui.

--Est-ce qu'elle se promne souvent dans le parc?

--Souvent; elle est comme moi, elle adore la campagne. Mais pourquoi
me faites-vous cette question?

--Pour rien; et, lorsqu'elle se promne, vous l'accompagnez?

--Toujours, dit Saint-Luc.

--Presque toujours? continua le comte.

--Mais o diable voulez-vous en venir?

--Eh mon Dieu!  rien, cher monsieur de Saint-Luc, ou presque  rien
du moins.

--J'coute.

--C'est qu'on me disait....

--Que vous disait-on? Parlez.

--Vous ne vous fcherez pas?

--Jamais je ne me fche.

--D'ailleurs, entre maris, ces confidences-l se font; c'est qu'on me
disait que l'on avait vu rder un homme dans le parc.

--Un homme?

--Oui.

--Qui venait pour ma femme?

--Oh! je ne dis point cela.

--Vous auriez parfaitement tort de ne pas le dire, cher monsieur de
Monsoreau; c'est on ne peut plus intressant; et qui donc a vu cela?
je vous prie.

--A quoi bon?

--Dites toujours. Nous causons, n'est-ce pas? Eh bien! autant causer
de cela que d'autre chose. Vous dites donc que cet homme venait pour
madame de Saint-Luc. Tiens! tiens! tiens!

--coutez, s'il faut tout vous avouer; eh bien! non, je ne crois pas
que ce soit pour madame de Saint-Luc.

--Et pour qui donc?

--Je crains, au contraire, que ce ne soit pour Diane.

--Ah bah! fit Saint-Luc, j'aimerais mieux cela.

--Comment! vous aimeriez mieux cela?

--Sans doute. Vous le savez, il n'y a pas de race plus goste que les
maris. Chacun pour soi, Dieu pour tous! Le diable plutt! ajouta
Saint-Luc.

--Ainsi donc, vous croyez qu'un homme est entr?

--Je fais mieux que de le croire, j'ai vu.

--Vous avez vu un homme dans le parc?

--Oui, dit Saint-Luc.

--Seul?

--Avec madame de Monsoreau.

--Quand cela? demanda le comte.

--Hier.

--O donc?

--Mais ici,  gauche, tenez.

Et, comme Monsoreau avait dirig sa promenade et celle de Saint-Luc du
ct du vieux taillis, il put, d'o il tait, montrer la place  son
compagnon.

--Ah! dit Saint-Luc, en effet, voici un mur en bien mauvais tat; il
faudra que je prvienne le baron qu'on lui dgrade ses cltures.

--Et qui souponnez-vous?

--Moi! qui je souponne?

--Oui, dit le comte.

--De quoi?

--De franchir la muraille pour venir dans le parc causer avec ma
femme.

Saint-Luc parut se plonger dans une mditation profonde dont M. de
Monsoreau attendit avec anxit le rsultat.

--Eh bien! dit-il.

--Dame! fit Saint-Luc, je ne vois gure que....

--Que... qui?... demanda vivement le comte.

--Que... vous... dit Saint-Luc en se dcouvrant le visage.

--Plaisantez-vous, mon cher monsieur de Saint-Luc? dit le comte
ptrifi.

--Ma foi! non. Moi, dans le commencement de mon mariage, je faisais de
ces choses-l; pourquoi n'en feriez-vous pas, vous?

--Allons, vous ne voulez pas me rpondre; avouez cela, cher ami; mais
ne craignez rien... Voyons, aidez-moi, cherchez: c'est un norme
service que j'attends de vous.

Saint-Luc se gratta l'oreille.

--Je ne vois toujours que vous, dit-il.

--Trve de railleries; prenez la chose gravement, monsieur, car, je
vous en prviens, elle est de consquence.

--Vous croyez?

--Mais je vous dis que j'en suis sr.

--C'est autre chose alors; et comment vient cet homme? le savez-vous?

--Il vient  la drobe, parbleu.

--Souvent?

--Je le crois bien: ses pieds sont imprims dans la pierre molle du
mur, regardez plutt.

--En effet.

--Ne vous tes-vous donc jamais aperu de ce que je viens de vous
dire?

--Oh! fit Saint-Luc, je m'en doutais bien un peu.

--Ah! voyez-vous, fit le comte haletant; aprs?

--Aprs, je ne m'en suis pas inquit; j'ai cru que c'tait vous.

--Mais quand je vous dis que non.

--Je vous crois, mon cher monsieur.

--Vous me croyez?

--Oui.

--Eh bien! alors....

--Alors c'est quelque autre.

Le grand veneur regarda d'un oeil presque menaant Saint-Luc, qui
dployait sa plus coquette et sa plus suave nonchalance.

--Ah! fit-il d'un air si courrouc, que le jeune homme leva la tte.

--J'ai encore une ide, dit Saint-Luc.

--Allons donc!

--Si c'tait....

--Si c'tait?

--Non.

--Non?

--Mais si.

--Parlez.

--Si c'tait M. le duc d'Anjou.

--J'y avais bien pens, reprit Monsoreau; mais j'ai pris des
renseignements: ce ne pouvait tre lui.

--Eh! eh! le duc est bien fin.

--Oui, mais ce n'est pas lui.

--Vous me dites toujours que cela n'est pas, dit Saint-Luc, et vous
voulez que je vous dise, moi, que cela est.

--Sans doute; vous qui habitez le chteau, vous devez savoir....

--Attendez! s'cria Saint-Luc.

--Y tes-vous?

--J'ai encore une ide. Si ce n'tait ni vous ni le duc, c'tait sans
doute moi.

--Vous, Saint-Luc?

--Pourquoi pas?

--Vous, qui venez  cheval par le dehors du parc, quand vous pouvez
venir par le dedans?

--Eh! mon Dieu! je suis un tre si capricieux, dit Saint-Luc.

--Vous, qui eussiez pris la fuite en me voyant apparatre au haut du
mur?

--Dame! on la prendrait  moins.

--Vous faisiez donc mal alors? dit le comte qui commenait  n'tre
plus matre de son irritation.

--Je ne dis pas non.

--Mais vous vous moquez de moi,  la fin! s'cria le comte plissant,
et voil un quart d'heure de cela.

--Vous vous trompez, monsieur, dit Saint-Luc en tirant sa montre et en
regardant Monsoreau avec une fixit qui fit frissonner celui-ci malgr
son courage froce; il y a vingt minutes.

--Mais vous m'insultez, monsieur, dit le comte.

--Est-ce que vous croyez que vous ne m'insultez pas, vous, monsieur,
avec toutes vos questions de sbire?

--Ah! j'y vois clair maintenant.

--Le beau miracle!  dix heures du matin. Et que voyez-vous? dites.

--Je vois que vous vous entendez avec le tratre, avec le lche que
j'ai failli tuer hier.

--Pardieu! fit Saint-Luc, c'est mon ami.

--Alors, s'il en est ainsi, je vous tuerai  sa place.

--Bah! dans votre maison! comme cela, tout  coup! sans dire gare!

--Croyez-vous donc que je me gnerai pour punir un misrable? s'cria
le comte exaspr.

--Ah! monsieur de Monsoreau, rpliqua Saint-Luc, que vous tes donc
mal lev! et que la frquentation des btes fauves a dtrior vos
moeurs! Fi!....

--Mais vous ne voyez donc pas que je suis furieux! hurla le comte en
se plaant devant Saint-Luc, les bras croiss et le visage boulevers
par l'expression effrayante du dsespoir qui le mordait au coeur.

--Si, mordieu! je le vois; et, vrai, la fureur ne vous va pas le moins
du monde; vous tes affreux  voir comme cela, mon cher monsieur de
Monsoreau.

Le comte, hors de lui, mit la main  son pe.

--Ah! faites attention, dit Saint-Luc, c'est vous qui me provoquez...
Je vous prends vous-mme  tmoin que je suis parfaitement calme.

--Oui, muguet, dit Monsoreau, oui, mignon de couchette, je te
provoque.

--Donnez-vous donc la peine de pauser de l'autre ct du mur, monsieur
de Monsoreau; de l'autre ct du mur, nous serons sur un terrain
neutre.

--Que m'importe? s'cria le comte.

--Il m'importe  moi, dit Saint-Luc; je ne veux pas vous tuer chez
vous.

--A la bonne heure! dit Monsoreau en se htant de franchir la brche.

--Prenez garde! allez doucement, comte! Il y a une pierre qui ne tient
pas bien; il faut qu'elle ait t fort branle. N'allez pas vous
blesser, au moins; en vrit, je ne m'en consolerais pas.

Et Saint-Luc se mit  franchir la muraille  son tour.

--Allons! allons! hte-toi, dit le comte en dganant.

--Et moi qui viens  la campagne pour mon agrment! dit Saint-Luc se
parlant  lui-mme; ma foi, je me serai bien amus.

Et il sauta de l'autre ct du mur.




CHAPITRE VI

COMMENT M. DE SAINT-LUC MONTRA A M. DE MONSOREAU LE COUP QUE LE ROI
LUI AVAIT MONTR.


Monsieur de Monsoreau attendait Saint-Luc l'pe  la main, et en
faisant des appels furieux avec le pied.

--Y es-tu? dit le comte.

--Tiens! fit Saint-Luc, vous n'avez pas pris la plus mauvaise place,
le dos au soleil; ne vous gnez pas.

Monsoreau fit un quart de conversion.

--A la bonne heure! dit Saint-Luc, de cette faon je verrai clair  ce
que je fais.

--Ne me mnages pas, dit Monsoreau, car j'irai franchement.

--Ah ! dit Saint-Luc, vous voulez donc me tuer absolument?

--Si je le veux!... oh! oui... je le veux!

--L'homme propose et Dieu dispose! dit Saint-Luc en tirant son pe 
son tour.

--Tu dis....

--Je dis... Regardez bien cette touffe de coquelicots et de
pissenlits.

--Eh bien?

--Eh bien, je dis que je vais vous coucher dessus.

Et il se mit en garde, toujours riant.

Monsoreau engagea le fer avec rage, et porta avec une incroyable
agilit  Saint-Luc deux ou trois coups que celui-ci para avec une
agilit gale.

--Pardieu! monsieur de Monsoreau, dit-il tout en jouant avec le fer de
son ennemi, vous tirez fort agrablement l'pe, et tout autre que moi
ou Bussy et t tu par votre dernier dgagement.

Monsoreau plit, voyant  quel homme il avait affaire.

--Vous tes peut-tre tonn, dit Saint-Luc, de me trouver si
convenablement l'pe dans la main; c'est que le roi, qui m'aime
beaucoup, comme vous savez, a pris la peine de me donner des leons,
et m'a montr, entre autres choses, un coup que je vous montrerai tout
 l'heure. Je vous dis cela, parce que, s'il arrive que je vous tue de
ce coup, vous aurez le plaisir de savoir que vous tes tu d'un coup
enseign par le roi, ce qui sera excessivement flatteur pour vous.

--Vous avez infiniment d'esprit, monsieur, dit Monsoreau exaspr en
se fendant  fond pour porter un coup droit qui et travers une
muraille.

--Dame! on fait ce qu'on peut, rpliqua modestement Saint-Luc en se
jetant de ct, forant, par ce mouvement, son adversaire de faire une
demi-volte qui lui mit en plein le soleil dans les yeux.

--Ah! ah! dit-il, voil o je voulais vous voir, en attendant que je
vous voie o je veux vous mettre. N'est-ce pas que j'ai assez bien
conduit ce coup-l, hein? Aussi, je suis content, vrai, trs-content!
Vous aviez tout  l'heure cinquante chances seulement sur cent d'tre
tu; maintenant vous en avez quatre-vingt-dix-neuf.

Et, avec une souplesse, une vigueur et une rage que Monsoreau ne lui
connaissait pas, et que personne n'et souponnes dans ce jeune homme
effmin, Saint-Luc porta de suite, et sans interruption, cinq coups
au grand veneur, qui les para, tout tourdi de cet ouragan ml de
sifflements et d'clairs; le sixime fut un coup de prime compos
d'une double feinte, d'une parade et d'une riposte dont le soleil
l'empcha de voir la premire moiti, et dont il ne put voir la
seconde, attendu que l'pe de Saint-Luc disparut tout entire dans sa
poitrine.

Monsoreau resta encore un instant debout, mais comme un chne dracin
qui n'attend qu'un souffle pour savoir de quel ct tomber.

--L! maintenant, dit Saint-Luc, vous avez les cent chances compltes;
et, remarquez ceci, monsieur, c'est que vous allez tomber juste sur la
touffe que je vous ai indique.

Les forces manqurent au comte; ses mains s'ouvrirent, son oeil se
voila; il plia les genoux et tomba sur les coquelicots,  la pourpre
desquels il mla son sang.

Saint-Luc essuya tranquillement son pe et regarda cette dgradation
de nuances qui, peu  peu, change en un masque de cadavre le visage de
l'homme qui agonise.

--Ah! vous m'avez tu, monsieur, dit Monsoreau.

--J'y tchais, dit Saint-Luc; mais maintenant que je vous vois couch
l, prs de mourir, le diable m'emporte si je ne suis pas fch de ce
que j'ai fait! Vous m'tes sacr  prsent, monsieur; vous tes
horriblement jaloux, c'est vrai, mais vous tiez brave.

Et, tout satisfait de cette oraison funbre, Saint-Luc mit un genou en
terre prs de Monsoreau, et lui dit:

--Avez-vous quelque volont dernire  dclarer, monsieur? et, foi de
gentilhomme, elle sera excute. Ordinairement, je sais cela, moi,
quand on est bless, on a soif: avez-vous soif? J'irai vous chercher 
boire.

Monsoreau ne rpondit pas. Il s'tait retourn la face contre terre,
mordant le gazon et se dbattant dans son sang.

--Pauvre diable! fit Saint-Luc en se relevant. Oh! amiti, amiti, tu
es une divinit bien exigeante!

Monsoreau ouvrit un oeil alourdi, essaya de lever la tte et retomba
avec un lugubre gmissement.

--Allons! il est mort! dit Saint-Luc; ne pensons plus  lui... C'est
bien ais  dire: ne pensons plus  lui... Voil que j'ai tu un
homme, moi, avec tout cela! On ne dira pas que j'ai perdu mon temps 
la campagne.

Et aussitt, enjambant le mur, il prit sa course  travers le parc et
arriva au chteau.

La premire personne qu'il aperut fut Diane; elle causait avec son
amie.

--Comme le noir lui ira bien! dit Saint-Luc.

Puis, s'approchant du groupe charmant form par les deux femmes:

--Pardon, chre dame, fit-il  Diane; mais j'aurais vraiment bien
besoin de dire deux mots  madame de Saint-Luc.

--Faites, cher hte, fates, rpliqua madame de Monsoreau; je vais
retrouver mon pre  la bibliothque. Quand tu auras fini avec M. de
Saint-Luc, ajouta-t-elle en s'adressant  son amie, tu viendras me
reprendre, je serai l.

--Oui, sans faute, dit Jeanne.

Et Diane s'loigna en les saluant de la main et du sourire.

Les deux poux demeurrent seuls.

--Qu'y a-t-il donc? demanda Jeanne avec la plus riante figure; vous
paraissez sinistre, cher poux.

--Mais oui, mais oui, rpondit Saint-Luc.

--Qu'est-il donc arriv?

--Eh! mon Dieu! un accident!

--A vous? dit Jeanne effraye.

--Pas prcisment  moi, mais  une personne qui tait prs de moi.

--A quelle personne donc?

--A celle avec laquelle je me promenais.

--A monsieur de Monsoreau?

--Hlas! oui. Pauvre cher homme!

--Que lui est-il donc arriv?

--Je crois qu'il est mort!....

--Mort! s'cria Jeanne avec une agitation bien naturelle  concevoir,
mort!

--C'est comme cela.

--Lui qui, tout  l'heure, tait l, parlant, regardant!....

--Eh! justement, voil la cause de sa mort; il a trop regard et
surtout trop parl.

--Saint-Luc, mon ami! dit la jeune femme en saisissant les deux bras
de son mari.

--Quoi?

--Vous me cachez quelque chose.

--Moi! absolument rien, je vous jure, pas mme l'endroit o il est
mort.

--Et o est-il mort?

--L-bas, derrire le mur,  l'endroit mme o notre ami Bussy avait
l'habitude d'attacher son cheval.

--C'est vous qui l'avez tu, Saint-Luc?

--Parbleu! qui voulez-vous que ce soit? Nous n'tions que nous deux,
je reviens vivant, et je vous dis qu'il est mort: il n'est pas
difficile de deviner lequel des deux a tu l'autre.

--Malheureux que vous tes!

--Ah! chre amie, dit Saint-Luc, il m'a provoqu, insult; il a tir
l'pe du fourreau.

--C'est affreux!... c'est affreux!... ce pauvre homme!

--Bon! dit Saint-Luc, j'en tais sr! Vous verrez qu'avant huit jours
on dira saint Monsoreau.

--Mais vous ne pouvez rester ici! s'cria Jeanne; vous ne pouvez
habiter plus longtemps sous le toit de l'homme que vous avez tu.

--C'est ce que je me suis dit tout de suite; et voil pourquoi je suis
accouru pour vous prier, chre amie, de faire vos apprts de dpart.

--Il ne vous a pas bless, au moins?

--A la bonne heure! quoiqu'elle vienne un peu tard, voil une question
qui me raccommode avec vous. Non, je suis parfaitement intact.

--Alors nous partirons.

--Le plus vite possible, car vous comprenez que, d'un moment 
l'autre, on peut dcouvrir l'accident.

--Quel accident? s'cria madame de Saint-Luc en revenant sur sa pense
comme quelquefois on revient sur ses pas.

--Ah! fit Saint-Luc.

--Mais, j'y pense, dit Jeanne, voil madame de Monsoreau veuve.

--Voil justement ce que je me disais tout  l'heure.

--Aprs l'avoir tu?

--Non, auparavant.

--Allons, tandis que je vais la prvenir....

--Prenez bien des mnagements, chre amie!

--Mauvaise nature! pendant que je vais la prvenir, sellez les chevaux
vous-mme, comme pour une promenade.

--Excellente ide. Vous ferez bien d'en avoir comme cela plusieurs,
chre amie; car, pour moi, je l'avoue, ma tte commence un peu 
s'embarrasser.

--Mais o allons-nous?

--A Paris.

--A Paris! Et le roi?

--Le roi aura tout oubli; il s'est pass tant de choses depuis que
nous ne nous sommes vus; puis, s'il y a la guerre, ce qui est
probable, ma place est  ses cts.

--C'est bien; nous partons pour Paris alors.

--Oui, seulement je voudrais une plume et de l'encre.

--Pour crire  qui?

--A Bussy; vous comprenez que je ne puis pas quitter comme cela
l'Anjou sans lui dire pourquoi je le quitte.

--C'est juste, vous trouverez tout ce qu'il vous faut pour crire dans
ma chambre.

Saint-Luc y monta aussitt, et, d'une main qui, quoi qu'il en et,
tremblait quelque peu, il traa  la hte les lignes suivantes:

Cher ami,

Vous apprendrez, par la voie de la Renomme, l'accident arriv  M.
de Monsoreau; nous avons eu ensemble, du ct du vieux taillis, une
discussion sur les effets et les causes de la dgradation des murs et
l'inconvnient des chevaux qui vont tout seuls. Dans le fort de cette
discussion, M. de Monsoreau est tomb sur une touffe de coquelicots et
de pissenlits, et cela si malheureusement, qu'il s'est tu roide.

Votre ami pour la vie, SAINT-LUC.

P.S. Comme cela pourrait, au premier moment, vous paratre un peu
invraisemblable, j'ajouterai que, lorsque cet accident lui est arriv,
nous avions tous deux l'pe  la main.

Je pars  l'instant mme pour Paris, dans l'intention de faire ma
cour au roi, l'Anjou ne me paraissant pas trs-sr aprs ce qui vient
de se passer.

Dix minutes aprs, un serviteur du baron courait  Angers porter cette
lettre, tandis que, par une porte basse donnant sur un chemin de
traverse, M. et madame de Saint-Luc partaient seuls, laissant Diane
plore, et surtout fort embarrasse pour raconter au baron la triste
histoire de cette rencontre.

Elle avait dtourn les yeux quand Saint-Luc avait pass.

--Servez donc vos amis! avait dit celui-ci  sa femme; dcidment tous
les hommes sont ingrats, il n'y a que moi qui suis reconnaissant.




CHAPITRE VII

OU L'ON VOIT LA REINE MRE ENTRER PEU TRIOMPHALEMENT DANS LA BONNE
VILLE D'ANGERS.


L'heure mme o M. de Monsoreau tombait sous l'pe de Saint-Luc, une
grande fanfare de quatre trompettes retentissait aux portes d'Angers,
fermes, comme on sait, avec le plus grand soin.

Les gardes, prvenus, levrent un tendard, et rpondirent par des
symphonies semblables.

C'tait Catherine de Mdicis qui venait faire son entre  Angers,
avec une suite assez imposante.

On prvint aussitt Bussy, qui se leva de son lit, et Bussy alla
trouver le prince, qui se mit dans le sien.

Certes, les airs jous par les trompettes angevines taient de fort
beaux airs; mais ils n'avaient pas la vertu de ceux qui firent tomber
le murs de Jricho; les portes d'Angers ne s'ouvrirent pas.

Catherine se pencha hors de sa litire pour se montrer aux gardes
avances, esprant que la majest d'un visage royal ferait plus
d'effet que le son des trompettes. Les miliciens d'Angers virent la
reine, la salurent mme avec courtoisie, mais les portes demeurrent
fermes.

Catherine envoya un gentilhomme aux barrires. On fit force politesses
 ce gentilhomme; mais, comme il demandait l'entre pour la reine
mre, en insistant pour que Sa Majest ft reue avec honneur, on lui
rpondit qu'Angers, tant place de guerre, ne s'ouvrait pas sans
quelques formalits indispensables.

Le gentilhomme revint trs-mortifi vers sa matresse, et Catherine
laissa chapper alors dans toute l'amertume de sa ralit, dans toute
la plnitude de son acception, ce mot que Louis XIV modifia plus tard
selon les proportions qu'avait prises l'autorit royale:

--J'attends! murmura-t-elle.

Et ses gentilshommes frmissaient  ses cts.

Enfin Bussy, qui avait employ prs d'une demi-heure  sermonner le
duc et  lui forger cent raisons d'tat, toutes plus premptoires les
unes que les autres, Bussy se dcida. Il fit seller son cheval avec
force caparaons, choisit cinq gentilshommes des plus dsagrables 
la reine mre, et, se plaant  leur tte, alla, d'un pas de recteur,
au-devant de Sa Majest.

Catherine commenait  se fatiguer, non pas d'attendre, mais de
mditer des vengeances contre ceux qui lui jouaient ce tour.

Elle se rappelait le conte arabe dans lequel il est dit qu'un gnie
rebelle, prisonnier dans un vase de cuivre, promet d'enrichir
quiconque le dlivrerait dans les dix premiers sicles de sa
captivit; puis, furieux d'attendre, jure la mort de l'imprudent qui
briserait le couvercle du vase.

Catherine en tait l. Elle s'tait promis d'abord de gracieuser les
gentilshommes qui s'empresseraient de venir  sa rencontre. Ensuite
elle fit voeu d'accabler de sa colre celui qui se prsenterait le
premier.

Bussy parut tout empanach  la barrire, et regarda vaguement, comme
un factionnaire nocturne qui coute plutt qu'il ne voit.

--Qui vive? cria-t-il.

Catherine s'attendait au moins  des gnuflexions; son gentilhomme la
regarda pour connatre ses volonts.

--Allez, dit-elle, allez encore  la barrire; on crie: Qui vive!
Rpondez, monsieur, c'est une formalit....

Le gentilhomme vint aux pointes de la herse.

--C'est madame la reine mre, dit-il, qui vient visiter la bonne ville
d'Angers.

--Fort bien, monsieur, rpliqua Bussy; veuillez tourner  gauche, 
quatre-vingts pas d'ici environ, vous allez rencontrer la poterne.

--La poterne! s'cria le gentilhomme, la poterne! Une porte basse pour
Sa Majest!

Bussy n'tait plus l pour entendre. Avec ses amis, qui riaient sous
cape, il s'tait dirig vers l'endroit o, d'aprs ses instructions,
devait descendre Sa Majest la reine mre.

--Votre Majest a-t-elle entendu? demanda le gentilhomme... La
poterne!

--Eh! oui, monsieur, j'ai entendu; entrons par l, puisque c'est par
l qu'on entre.

Et l'clair de son regard fit plir le maladroit qui venait de
s'appesantir ainsi sur l'humiliation impose  sa souveraine.

Le cortge tourna vers la gauche, et la poterne s'ouvrit.

Bussy,  pied, l'pe nue  la main, s'avana au dehors de la petite
porte, et s'inclina respectueusement devant Catherine; autour de lui
les plumes des chapeaux balayaient la terre.

--Soit, Votre Majest, la bienvenue dans Angers, dit-il.

Il avait  ses cts des tambours qui ne battirent pas, et des
hallebardiers qui ne quittrent pas le port d'armes.

La reine descendit de litire, et, s'appuyant sur le bras d'un
gentilhomme de sa suite, marcha vers la petite porte, aprs avoir
rpondu ce seul mot:

--Merci, monsieur de Bussy.

C'tait toute la conclusion des mditations qu'on lui avait laiss le
temps de faire.

Elle avanait, la tte haute. Bussy la prvint tout  coup et l'arrta
mme par le bras.

--Ah! prenez garde, madame, la porte est bien basse; Votre Majest se
heurterait.

--Il faut donc se baisser? dit la reine; comment faire?... C'est la
premire fois que j'entre ainsi dans une ville.

Ces paroles, prononces avec un naturel parfait, avaient pour les
courtisans habiles un sens, une profondeur et une porte qui firent
rflchir plus d'un assistant, et Bussy lui-mme se tordit la
moustache en regardant de ct.

--Tu as t trop loin, lui dit Livarot  l'oreille.

--Bah! laisse donc, rpliqua Bussy, il faut qu'elle en voie bien
d'autres.

On hissa la litire de Sa Majest par-dessus le mur avec un palan, et
elle put s'y installer de nouveau pour aller au palais. Bussy et ses
amis remontrent  cheval escortant des deux cts la litire.

--Mon fils! dit tout  coup Catherine; je ne vois pas mon fils
d'Anjou!

Ces mots, qu'elle voulait retenir, lui taient arrachs par une
irrsistible colre. L'absence de Franois en un pareil moment tait
le comble de l'insulte.

--Monseigneur est malade, au lit, madame; sans quoi Votre Majest ne
peut douter que Son Altesse ne se ft empresse de faire elle-mme les
honneurs de _sa_ ville.

Ici Catherine fut sublime d'hypocrisie.

--Malade! mon pauvre enfant, malade! s'cria-t-elle. Ah! messieurs,
htons-nous... est-il bien soign, au moins?

--Nous faisons de notre mieux, dit Bussy en la regardant avec surprise
comme pour savoir si rellement dans cette femme il y avait une mre.

--Sait-il que je suis ici? reprit Catherine aprs une pause qu'elle
employa utilement  passer la revue de tous les gentilshommes.

--Oui, certes, madame, oui.

Les lvres de Catherine se pincrent.

--Il doit bien souffrir alors, ajouta-t-elle du ton de la compassion.

--Horriblement, dit Bussy. Son Altesse est sujette  ces
indispositions subites.

--C'est une indisposition subite, monsieur de Bussy?

--Mon Dieu, oui, madame.

On arriva ainsi au palais. Une grande foule faisait la haie sur le
passage de la litire.

Bussy courut devant par les montes, et, entrant tout essouffl chez
le duc:

--La voici, dit-il... Gare!

--Est-elle furieuse?

--Exaspre.

--Elle se plaint?

--Oh! non; c'est bien pis, elle sourit.

--Qu'a dit le peuple?

--Le peuple n'a pas sourcill; il regarde cette femme avec une muette
frayeur: s'il ne la connat pas, il la devine.

--Et elle?

--Elle envoie des baisers, et se mord le bout des doigts.

--Diable!

--C'est ce que j'ai pens, oui, monseigneur. Diable, jouez serr!

--Nous nous maintenons  la guerre, n'est-ce pas?

--Pardieu! demandez cent pour avoir dix, et, avec elle, vous n'aurez
encore que cinq.

--Bah! tu me crois donc bien faible?... tes-vous tous l? Pourquoi
Monsoreau n'est-il pas revenu? fit le duc.

--Je le crois  Mridor... Oh! nous nous passerons bien de lui.

--Sa Majest la reine mre! cria l'huissier au seuil de la chambre.

Et aussitt Catherine parut, blme et vtue de noir, selon sa coutume.

Le duc d'Anjou fit un mouvement pour se lever. Mais Catherine, avec
une agilit qu'on n'aurait pas souponne en ce corps us par l'ge,
Catherine se jeta dans les bras de son fils, et le couvrit de baisers.

--Elle va l'touffer, pensa Bussy, ce sont de vrais baisers, mordieu!

Elle fit plus, elle pleura.

--Mfions-nous, dit Antraguet  Ribrac, chaque larme sera paye un
muid de sang.

Catherine, ayant fini ses accolades, s'assit au chevet du duc; Bussy
fit un signe, et les assistants s'loignrent. Lui, comme s'il tait
chez lui, s'adossa aux pilastres du lit, et attendit tranquillement.

--Est-ce que vous ne voudriez pas prendre soin de mes pauvres gens,
mon cher monsieur de Bussy? dit tout  coup Catherine. Aprs mon fils,
c'est vous qui tes notre ami le plus cher, et matre du logis,
n'est-ce pas? je vous demande cette grce.

Il n'y avait pas  hsiter.

--Je suis pris, pensa Bussy.

--Madame, dit-il, trop heureux de pouvoir plaire  Votre Majest, je
m'en y vais.

--Attends, murmura-t-il. Tu ne connais pas les portes ici comme au
Louvre, je vais revenir.

Et il sortit, sans avoir pu adresser mme un signe au duc. Catherine
s'en dfiait; elle ne le perdit pas de vue une seconde.

Catherine chercha tout d'abord  savoir si son fils tait malade ou
feignait seulement la maladie. Ce devait tre toute la base de ses
oprations diplomatiques.

Mais Franois, en digne fils d'une pareille mre, joua miraculeusement
son rle. Elle avait pleur, il eut la fivre.

Catherine, abuse, le crt malade; elle espra donc avoir plus
d'influence sur un esprit affaibli par les souffrances du corps. Elle
combla le duc de tendresse, l'embrassa de nouveau, pleura encore, et 
tel point, qu'il s'en tonna et en demanda la raison.

--Vous avez couru un si grand danger, rpliqua-t-elle, mon enfant!

--En me sauvant du Louvre, ma mre?

--Oh! non pas, aprs vous tre sauv.

--Comment cela?

--Ceux qui vous aidaient dans cette malheureuse vasion....

--Eh bien?....

--taient vos plus cruels ennemis....

--Elle ne sait rien, pensa-t-il, mais elle voudrait savoir.

--Le roi de Navarre! dit-elle tout brutalement, l'ternel flau de
ntre race... Je le reconnais bien.

--Ah! ah! s'cria Franois, elle le sait.

--Croiriez-vous qu'il s'en vante, dit-elle, et qu'il pense avoir tout
gagn?

--C'est impossible, rpliqua-t-il, on vous trompe, ma mre.

--Pourquoi?

--Parce qu'il n'est pour rien dans mon vasion, et qu'y ft-il pour
quelque chose, je suis sauf comme vous voyez... Il y a deux ans que je
n'ai vu le roi de Navarre.

--Ce n'est pas de ce danger seulement que je vous parle, mon fils, dit
Catherine sentant que le coup n'avait pas port.

--Quoi encore, ma mre? rpliqua-t-il en regardant souvent dans son
alcve la tapisserie qui s'agitait derrire la reine.

Catherine s'approcha de Franois, et d'une voix qu'elle s'efforait de
rendre pouvante:

--La colre du roi! fit-elle, cette furieuse colre qui vous menace!

--Il en est de ce danger comme de l'autre, madame; le roi mon frre
est dans une furieuse colre, je le crois; mais je suis sauf.

--Vous croyez? fit-elle avec un accent capable d'intimider les plus
audacieux.

La tapisserie trembla.

--J'en suis sr, rpondit le duc; et c'est tellement vrai, ma bonne
mre, que vous tes venue vous-mme me l'annoncer.

--Comment cela? dit Catherine inquite de ce calme.

--Parce que, continua-t-il aprs un nouveau regard  la cloison, si
vous n'aviez t charge que de m'apporter ces menaces, vous ne
fussiez pas venue, et qu'en pareil cas le roi aurait hsit  me
fournir un otage tel que Votre Majest.

Catherine effraye leva la tte.

--Un otage, moi! dit-elle.

--Le plus saint et le plus vnrable de tous, rpliqua-t-il en
souriant et en baisant la main de Catherine, non sans un autre coup
d'oeil triomphant adress  la boiserie.

Catherine laissa tomber ses bras, comme crase; elle ne pouvait
deviner que Bussy, par une porte secrte, surveillait son matre et le
tenait en chec sous son regard, depuis le commencement de
l'entretien, lui envoyant du courage et de l'esprit  chaque
hsitation.

--Mon fils, dit-elle enfin, ce sont toutes paroles de paix que je vous
apporte, vous avez parfaitement raison.

--J'coute, ma mre, dit Franois, vous savez avec quel respect; je
crois que nous commenons  nous entendre.




CHAPITRE VIII

LES PETITES CAUSES ET LES GRANDS EFFETS.


Catherine avait eu, dans cette premire partie de l'entretien, un
dsavantage visible. Ce genre d'checs tait si peu prvu, et surtout
si inaccoutum, qu'elle se demandait si son fils tait aussi dcid
dans ses refus qu'il le paraissait, quand un tout petit vnement
changea tout  coup la face des choses.

On a vu des batailles aux trois quarts perdues tre gagnes par un
changement de vent, _et vice versa_; Marengo et Waterloo en sont un
double exemple. Un grain de sable change l'allure des plus puissantes
machines.

Bussy tait, comme nous l'avons vu, dans un couloir secret,
aboutissant  l'alcve de M. le duc d'Anjou, plac de faon  n'tre
vu que du prince; de sa cachette, il passait la tte par une fente de
la tapisserie aux moments qu'il croyait les plus dangereux pour sa
cause.

Sa cause, comme on le comprend, tait la guerre  tout prix: il
fallait se maintenir en Anjou tant que Monsoreau y serait, surveiller
ainsi le mari et visiter la femme.

Cette politique, extrmement simple, compliquait cependant au plus
haut degr toute la politique de France; aux grands effets les petites
causes.

Voil pourquoi, avec force clins d'yeux, avec des mines furibondes,
avec des gestes de tranche-montagne, avec des jeux de sourcils
effrayants enfin, Bussy poussait son matre  la frocit. Le duc, qui
avait peur de Bussy, se laissait pousser, et on l'a vu effectivement
on ne peut plus froce.

Catherine tait donc battue sur tous les points et ne songeait plus
qu' faire, une retraite honorable, lorsqu'un petit vnement, presque
aussi inattendu que l'enttement de M. le duc d'Anjou, vint  sa
rescousse.

Tout  coup, au plus vif de la conversation de la mre et du fils, au
plus fort de la rsistance de M. le duc d'Anjou, Bussy se sentit tirer
par le bas de son manteau. Curieux de ne rien perdre de la
conversation, il porta, sans se retourner, la main  l'endroit
sollicit, et trouva un poignet; en remontant le long de ce poignet,
il trouva un bras, et aprs le bras une paule, et aprs l'paule un
homme.

Voyant alors que la chose en valait la peine, il se retourna.

L'homme tait Remy.

Bussy voulait parler, mais Remy posa un doigt sur sa bouche, puis il
attira doucement son matre dans la chambre voisine.

--Qu'y a-t-il donc, Remy? demanda le comte trs-impatient, et pourquoi
me drange-t-on dans un pareil moment?

--Une lettre, dit tout bas Remy.

--Que le diable t'emporte! pour une lettre, tu me tires d'une
conversation aussi importante que celle que je faisais avec
monseigneur le duc d'Anjou!

Remy ne parut aucunement dsaronn par cette boutade.

--Il y a lettre et lettre, dit-il.

--Sans doute, pensa Bussy; d'o vient cela?

--De Mridor.

--Oh! fit vivement Bussy, de Mridor! Merci, mon bon Remy, merci!

--Je n'ai donc plus tort?

--Est-ce que tu peux jamais avoir tort? O est cette lettre?

--Ah! voil ce qui m'a fait juger qu'elle tait de la plus haute
importance, c'est que le messager ne veut la remettre qu' vous seul.

--Il a raison. Est-il l?

--Oui.

--Amne-le.

Remy ouvrit une porte et fit signe  une espce de palefrenier de
venir  lui.

--Voici M. de Bussy, dit-il en montrant le comte.

--Donne; je suis celui que tu demandes, dit Bussy.

Et il lui mit une demi-pistole dans la main.

--Oh! je vous connais bien, dit le palefrenier en lui tendant la
lettre.

--Et c'est elle qui te l'a remise!

--Non, pas elle, lui.

--Qui, lui? demanda vivement Bussy en regardant l'criture.

--M. de Saint-Luc!

--Ah! ah!

Bussy avait pli lgrement; car,  ce mot: _lui_, il avait cru qu'il
tait question du mari et non de la femme, et M. de Monsoreau avait le
privilge de faire plir Bussy chaque fois que Bussy pensait  lui.

Bussy se retourna pour lire, et, pour cacher en lisant cette motion
que tout individu doit craindre de manifester quand il reoit une
lettre importante, et qu'il n'est pas Csar Borgia, Machiavel,
Catherine de Mdicis ou le diable.

Il avait eu raison de se retourner, le pauvre Bussy, car  peine
et-il parcouru la lettre que nous connaissons, que le sang lui monta
au cerveau et battit ses yeux en furie: de sorte que, de ple qu'il
tait, il devint pourpre, resta un instant tourdi, et, sentant qu'il
allait tomber, fut forc de se laisser aller sur un fauteuil prs de
la fentre.

--Va-t'en, dit Remy au palefrenier abasourdi de l'effet qu'avait
produit la lettre qu'il apportait.

Et il le poussa par les paules.

Le palefrenier s'enfuit vivement; il croyait la nouvelle mauvaise, et
il avait peur qu'on ne lui reprt sa demi-pistole.

Remy revint au comte, et le secouant par le bras:

--Mordieu! s'cria-t-il, rpondez-moi  l'instant mme; ou, par saint
Esculape, je vous saigne des quatre membres.

Bussy se releva; il n'tait plus rouge, il n'tait plus tourdi, il
tait sombre..

--Vois, dit-il, ce que Saint-Luc a fait pour moi.

Et il tendit la lettre  Remy. Remy lut avidement.

--Eh bien, dit-il, il me semble que tout ceci est fort beau, et M. de
Saint-Luc est un galant homme. Vivent les gens d'esprit pour expdier
une me en purgatoire; ils ne s'y reprennent pas  deux fois.

--C'est incroyable! balbutia Bussy.

--Certainement, c'est incroyable; mais cela n'y fait rien. Voici notre
position change du tout au tout. J'aurai, dans neuf mois, une
comtesse de Bussy pour cliente. Mordieu! ne craignez rien, j'accouche
comme Ambroise Par.

--Oui, dit Bussy, elle sera ma femme.

--Il me semble, rpondit Remy, qu'il n'y aura pas grand'chose  faire
pour cela, et qu'elle l'tait dj plus qu'elle n'tait celle de son
mari.

--Monsoreau mort!

--Mort! rpta le Baudoin, c'est crit.

--Oh! il me semble que je fais un rve, Remy. Quoi! je ne verrai plus
cette espce de spectre, toujours prt  se dresser entre moi et le
bonheur? Remy, nous nous trompons,

--Nous ne nous trompons pas le moins du monde. Relisez, mordieu! tomb
sur des coquelicots, voyez, et cela si rudement, qu'il en est mort!
J'avais dj remarqu qu'il tait trs-dangereux de tomber sur des
coquelicots; mais j'avais cru que le danger n'existait que pour les
femmes.

--Mais alors, dit Bussy, sans couter toutes les facties de Remy, et
suivant seulement les dtours de sa pense, qui se tordait en tous
sens dans son esprit; mais Diane ne va pas pouvoir\PG{33} rester 
Mridor. Je ne le veux pas... Il faut qu'elle aille autre part,
quelque part o elle puisse oublier.

--Je crois que Paris serait assez bon pour cela, dit le Haudoin; on
oublie assez bien  Paris.

--Tu as raison, elle reprendra sa petite maison de la rue des
Tournelles, et les dix mois de veuvage, nous les passerons
obscurment, si toutefois le bonheur peut rester obscur, et le mariage
pour nous ne sera que le lendemain des flicits de la veille.

--C'est vrai, dit Remy; mais pour aller  Paris....

--Eh bien!

--Il nous faut quelque chose.

--Quoi?

--Il nous faut la paix en Anjou.

--C'est vrai, dit Bussy; c'est vrai. Oh! mon Dieu! que de temps perdu
et perdu inutilement!

--Cela veut dire que vous allez monter  cheval et courir  Mridor.

--Non pas moi, non pas moi, du moins, mais toi; moi, je suis
invinciblement retenu ici; d'ailleurs, en un pareil moment, ma
prsence serait presque inconvenante.

--Comment la verrai-je? me prsenterai-je au chteau?

--Non; va d'abord au vieux taillis, peut-tre se promnera-t-elle l
en attendant que je vienne; puis, si tu ne l'aperois pas, va au
chteau.

--Que lui dirai-je?

--Que je suis  moiti fou.

Et, serrant la main du jeune homme sur lequel l'exprience lui avait
appris  compter comme sur un autre lui-mme, il courut reprendre sa
place dans le corridor  l'entre de l'alcve derrire la tapisserie.

Catherine, en l'absence de Bussy, essayait de regagner le terrain que
sa prsence lui avait fait perdre.

--Mon fils, avait-elle dit, il me semblait cependant que jamais une
mre ne pouvait manquer de s'entendre avec son enfant.

--Vous voyez pourtant, ma mre, rpondit le duc d'Anjou, que cela
arrive quelquefois.

--Jamais quand elle le veut.

--Madame, vous voulez dire quand ils le veulent, reprit le duc qui,
satisfait de cette fire parole, chercha Bussy pour en tre rcompens
par un coup d'oeil approbateur.

--Mais je le veux! s'cria Catherine; entendez-vous bien, Franois? je
le veux.

Et l'expression de la voix contrastait avec les paroles, car les
paroles taient impratives et la voix tait presque suppliante.

--Vous le voulez? reprit le duc d'Anjou en souriant.

--Oui, dit Catherine, je le veux, et tous les sacrifices me seront
aiss pour arriver  ce but.

--Ah! ah! fit Franois. Diable!

--Oui, oui, cher enfant; dites, qu'exigez-vous, que voulez-vous?
parlez! commandez!

--Oh! ma mre! dit Franois presque embarrass d'une si complte
victoire, qui ne lui laissait pas la facult d'tre un vainqueur
rigoureux.

--coutez, mon fils, dit Catherine de sa voix la plus caressante; vous
ne cherchez pas  noyer un royaume dans le sang, n'est-ce pas? Ce
n'est pas possible. Vous n'tes ni un mauvais Franais ni un mauvais
frre.

--Mon frre m'a insult, madame, et je ne lui dois plus rien; non,
rien comme  mon frre, rien comme  mon roi.

--Mais moi, Franois, moi! vous n'avez pas  vous en plaindre, de moi?

--Si fait, madame, car vous m'avez abandonn, vous! reprit le duc en
pensant que Bussy tait toujours l et pouvait l'entendre comme par le
pass.

--Ah! vous voulez ma mort? dit Catherine d'une voix sombre. Eh bien!
soit, je mourrai comme doit mourir une femme qui voit s'entre-gorger
ses enfants.

Il va sans dire que Catherine n'avait pas le moins du monde envie de
mourir.

--Oh! ne dites point cela, madame, vous me navrez le coeur! s'cria
Franois qui n'avait pas le coeur navr du tout.

Catherine fondit en larmes.

Le duc lui prit les mains et essaya de la rassurer, jetant toujours
des regards inquiets du ct de l'alcve.

--Mais que voulez-vous? dit-elle, articulez vos prtentions au moins,
que nous sachions  quoi nous en tenir.

--Que voulez-vous vous-mme? voyons, ma mre, dit Franois; parlez, je
vous coute.

--Je dsire que vous reveniez  Paris, cher enfant, je dsire que vous
rentriez  la cour du roi votre frre, qui vous tend les bras.

--Et, mordieu! madame, j'y vois clair; ce n'est pas lui qui me tend
les bras, c'est le pont-levis de la Bastille.

--Non, revenez, revenez, et, sur mon honneur, sur mon amour de mre,
sur le sang de notre Seigneur Jsus-Christ (Catherine se signa), vous
serez reu par le roi, comme si c'tait vous qui fussiez le roi, et
lui le duc d'Anjou.

Le duc regardait obstinment du ct de l'alcve.

--Acceptez, continua Catherine, acceptez, mon fils; voulez-vous
d'autres apanages, dites, voulez-vous des gardes?

--Eh! madame, votre fils m'en a donn, et des gardes d'honneur mme,
puisqu'il avait choisi ses quatre mignons.

--Voyons, ne me rpondez pas ainsi: les gardes qu'il vous donnera,
vous les choisirez vous-mme; vous aurez un capitaine, s'il le faut,
et, s'il le faut encore, ce capitaine sera M. de Bussy.

Le duc, branl par cette dernire offre,  laquelle il devait penser
que Bussy serait sensible, jeta un regard vers l'alcve, tremblant de
rencontrer un oeil flamboyant et des dents blanches, grinant dans
l'ombre. Mais,  surprise! il vit, au contraire, Bussy riant, joyeux,
et applaudissant par de nombreuses approbations de tte.

--Qu'est-ce que cela signifie? se demandt-il; Bussy ne voulait-il
donc la guerre que pour devenir capitaine de mes gardes?--Alors,
dit-il tout haut, et s'interrogeant lui-mme, je dois donc accepter?

--Oui! oui! oui! fit Bussy, des mains, des paules et de la tte.

--Il faudrait donc, continua le duc, quitter l'Anjou pour revenir 
Paris?

--Oui! oui! oui! continua Bussy avec une fureur approbative, qui
allait toujours en croissant.

--Sans doute, cher enfant, dit Catherine; mais est-ce donc si
difficile de revenir  Paris?

--Ma foi, se dit le duc, je n'y comprends plus rien. Nous tions
convenus que je refuserais tout, et voici que maintenant il me
conseille la paix et les embrassades.

--Eh bien! demanda Catherine avec anxit, que rpondez-vous?

--Ma mre, je rflchirai, dit le duc, qui voulait s'entendre avec
Bussy de cette contradiction, et demain....

--Il se rend, pensa Catherine. Allons, j'ai gagn la bataille.

--Au fait, se dit le duc, Bussy a peut-tre raison.

Et tous deux se sparrent aprs s'tre embrasss.




CHAPITRE IX

COMMENT M. DE MONSOREAU OUVRIT, FERMA ET ROUVRIT LES YEUX, CE QUI
TAIT UNE PREUVE QU'IL N'TAIT PAS TOUT A FAIT MORT.


Un bon ami est une douce chose, d'autant plus douce qu'elle est rare.
Remy s'avouait cela  lui-mme, tout en courant sur un des meilleurs
chevaux des curies du prince. Il aurait bien pris Roland, mais il
venait, sur ce point, aprs M. de Monsoreau; force lui avait donc t
d'en prendre un autre.

--J'aime fort M. de Bussy, se disait le Haudoin  lui-mme; et, de son
ct, M. de Bussy m'aime grandement aussi, je le crois. Voil pourquoi
je suis si joyeux aujourd'hui, c'est qu'aujourd'hui j'ai du bonheur
pour deux.

Puis il ajoutait, en respirant  pleine poitrine:

--En vrit, je crois que mon coeur n'est plus assez large.

Voyons, continuait-il en s'interrogeant, voyons quel compliment je
vais faire  madame Diane.

Si elle est gourme, crmonieuse, funbre, des salutations, des
rvrences muettes, et une main sur le coeur; si elle sourit, des
pirouettes, des ronds de jambes, et une polonaise que j'excuterai 
moi tout seul.

Quant  M. de Saint-Luc, s'il est encore au chteau, ce dont je doute,
un vivat et des actions de grces en latin. Il ne sera pas funbre,
lui, j'en suis sr....

Ah! j'approche.

En effet, le cheval, aprs avoir pris  gauche, puis  droite, aprs
avoir suivi le sentier fleuri, aprs avoir travers le taillis et la
haute futaie, tait entr dans le fourr qui conduisait  la muraille.

--Oh! les beaux coquelicots! disait Remy; cela me rappelle notre grand
veneur; ceux sur lesquels il est tomb ne pouvaient pas tre plus
beaux que ceux-ci. Pauvre cher homme!

Remy approchait de plus en plus de la muraille.

Tout  coup le cheval s'arrta, les naseaux ouverts, l'oeil fixe;
Remy, qui allait au grand trot, et qui ne s'attendait pas  ce temps
d'arrt, faillit sauter par-dessus la tte de Mithridate.

C'tait ainsi que se nommait le cheval qu'il avait pris au lieu et
place de Roland.

Remy, que la pratique avait fait cuyer sans peur, mit ses perons
dans le ventre de sa monture; mais Mithridate ne bougea point; il
avait sans doute reu ce nom  cause de la ressemblance que son
caractre obstin prsentait avec celui du roi du Pont.

Remy, tonn, baissa les yeux vers le sol pour chercher quel obstacle
arrtait ainsi son cheval; mais il ne vit rien qu'une large mare de
sang, que peu  peu buvaient la terre et les fleurs, et qui se
couronnait d'une petite mousse rose.

--Tiens! s'cria-t-il, est-ce que ce serait ici que M. de Saint-Luc
aurait transperc M. de Monsoreau?

Remy leva les yeux de terre, et regarda tout autour de lui.

A dix pas, sous un massif, il venait de voir deux jambes roides et un
corps qui paraissait plus roide encore.

Les jambes taient allonges, le corps tait adoss  la muraille.

--Tiens! le Monsoreau! fit Remy. _Hic obiit Nemrod_. Allons, allons,
si la veuve le laisse ainsi expos aux corbeaux et aux vautours, c'est
bon signe pour nous, et l'oraison funbre se fera en pirouettes, en
ronds de jambe et en polonaise.

Et Remy, ayant mis pied  terre, fit quelques pas en avant dans la
direction du corps.

--C'est drle! dit-il, le voil mort ici, parfaitement mort, et
cependant le sang est l-bas. Ah! voici une trace. Il sera venu de
l-bas ici, ou plutt ce bon M. de Saint-Luc, qui est la charit mme,
l'aura adoss  ce mur pour que le sang ne lui portt point  la tte.
Oui, c'est cela, il est, ma foi! mort, les yeux ouverts sans grimace;
mort roide, l, une, deux!

Et Remy passa dans le vide un dgagement avec son doigt.

Tout  coup, il recula stupide, et la bouche bante: les deux yeux
qu'il avait vu ouverts s'taient referms, et une pleur, plus livide
encore que celle qui l'avait frapp d'abord, s'tait tendue sur la
face du dfunt.

Remy devint presque aussi ple que M. de Monsoreau; mais, comme il
tait mdecin, c'est--dire passablement matrialiste, il marmotta en
se grattant le bout du nez:

--_Credere portentis mediocre_. S'il a ferm les yeux, c'est qu'il
n'est pas mort.

Et comme, malgr son matrialisme, la position tait dsagrable,
comme aussi les articulations de ses genoux pliaient plus qu'il
n'tait convenable, il s'assit ou plutt il se laissa glisser au pied
de l'arbre qui le soutenait, et se trouva face  face avec le cadavre.

--Je ne sais pas trop, se dit-il, o j'ai lu qu'aprs la mort il se
produisait certains phnomnes d'action, qui ne dclent qu'un
affaissement de la matire, c'est--dire un commencement de
corruption.

Diable d'homme, va! il faut qu'il nous contrarie mme aprs sa mort;
c'est bien la peine. Oui, ma foi, non-seulement les yeux sont ferms
tout de bon, mais encore la pleur a augment, _color albus, chroma
chlron_ comme dit Galien; _color albus_, comme dit Cicron qui tait
un orateur bien spirituel. Au surplus, il y a un moyen de savoir s'il
est mort ou s'il ne l'est pas, c'est de lui enfoncer mon pe d'un
pied dans le ventre; s'il ne remue pas, c'est qu'il sera bien
trpass.

Et Remy se disposait  faire cette charitable preuve; dj mme il
portait la main  son estoc, lorsque les yeux de Monsoreau s'ouvrirent
de nouveau.

Cet accident produisit l'effet contraire au premier, Remy se redressa
comme m par un ressort, et une sueur froide coula sur son front.

Cette fois les yeux du mort restrent carquills.

--Il n'est pas mort, murmura Remy, il n'est pas mort. Eh bien! nous
voil dans une belle position.

Alors une pense se prsenta naturellement  l'esprit du jeune homme.

--Il vit, dit-il, c'est vrai; mais, si je le tue, il sera bien mort.

Et il regardait Monsoreau, qui le regardait aussi d'un oeil si effar,
qu'on et dit qu'il pouvait lire dans l'me de ce passant de quelle
nature taient ses intentions.

--Fi! s'cria tout  coup Remy, fi! la hideuse pense. Dieu m'est
tmoin que, s'il tait l tout droit, sur ses jambes, brandissant sa
rapire, je le tuerais du plus grand coeur. Mais tel qu'il est
maintenant, sans force et aux trois quarts mort, ce serait plus qu'un
crime, ce serait une infamie.

--Au secours! murmura Monsoreau, au secours! je me meurs.

--Mordieu! dit Remy, la position est critique. Je suis mdecin, et,
par consquent, il est de mon devoir de soulager mon semblable qui
souffre. Il est vrai que le Monsoreau est si laid, que j'aurai presque
le droit de dire qu il n'est pas mon semblable, mais il est de la mme
espce,--_genus homo._

--Allons, oublions que je m'appelle le Haudoin, oublions que je suis
l'ami de M. de Bussy, et faisons notre devoir de mdecin.

--Au secours! rpta le bless.

--Me voil, dit Remy.

--Allez me chercher un prtre, un mdecin.

--Le mdecin est tout trouv, et peut-tre vous dispensera-t-il du
prtre.

--Le Haudoin! s'cria M. de Monsoreau, reconnaissant Remy, par quel
hasard?

Comme on le voit, M. de Monsoreau tait fidle  son caractre; dans
son agonie il se dfiait et interrogeait.

Remy comprit toute la porte de cette interrogation. Ce n'tait pas un
chemin battu que ce bois, et l'on n'y venait pas sans y avoir affaire.
La question tait donc presque naturelle.

--Comment tes-vous ici? redemanda Monsoreau,  qui les soupons
rendaient quelque force.

--Pardieu! rpondit le Haudoin, parce qu' une lieue d'ici j'ai
rencontr M. de Saint-Luc.

--Ah! mon meurtrier, balbutia Monsoreau en blmissant de douleur et de
colre  la fois.

--Alors il m'a dit: Remy, courez dans le bois, et,  l'endroit appel
le Vieux-Taillis, vous trouverez un homme mort.

--Mort! rpta Monsoreau.

--Dame! il le croyait, dit Remy, il ne faut pas lui en vouloir pour
cela; alors je suis venu, j'ai vu, vous tes vaincu.

--Et maintenant, dites-moi, vous parlez  un homme, ne craignez donc
rien, dites-moi, suis-je bless mortellement?

--Ah! diable, fit Remy, vous m'en demandez beaucoup; cependant je vais
tcher, voyons.

Nous avons dit que la conscience du mdecin l'avait emport sur le
dvouement de l'ami. Remy s'approcha donc de Monsoreau, et, avec
toutes les prcautions d'usage, il lui enleva son manteau, son
pourpoint et sa chemise.

L'pe avait pntr au-dessus du tton droit, entre la sixime et la
septime cte.

--Hum! fit Rmi, souffrez-vous beaucoup?

--Pas de la poitrine, du dos.

--Ah! voyons un peu, fit Remy, de quelle partie du dos?

--Au-dessous de l'omoplate.

--Le fer aura rencontr un os, fit Remy: de l la douleur.

Et il regarda vers l'endroit que le comte indiquait comme le sige
d'une souffrance plus vive.

--Non, dit-il, non, je me trompais; le fer n'a rien rencontr du tout,
et il est entr comme il est sorti. Peste! le joli coup d'pe,
monsieur le comte;  la bonne heure, il y a plaisir  soigner les
blesss de M. de Saint-Luc. Vous tes trou  jour, mon cher monsieur.

Monsoreau s'vanouit; mais Remy ne s'inquita point de cette
faiblesse.

--Ah! voil, c'est bien cela: syncope, le pouls petit; cela doit tre.
Il tta les mains et les jambes: froides aux extrmits. Il appliqua
l'oreille  la poitrine: absence du bruit respiratoire. Il frappa
doucement dessus: matit du son. Diable, diable, le veuvage de madame
Diane pourrait bien n'tre qu'une affaire de chronologie.

En ce moment, une lgre mousse rougetre et rutilante vint humecter
les lvres du bless.

Remy tira vivement une trousse, et de sa poche une lancette, puis il
dchira une bande de la chemise du bless, et lui comprima le bras.

--Nous allons voir, dit-il; si le sang coule, ma foi, madame Diane
n'est peut-tre pas veuve. Mais s'il ne coule pas!... Ah! ah! il
coule, ma foi. Pardon, mon cher monsieur de Bussy, pardon, mais, ma
foi! on est mdecin avant tout.

Le sang, en effet, aprs avoir, pour ainsi dire, hsit un instant,
venait de jaillir de la veine; presque en mme temps qu'il se faisait
jour, le malade respirait et ouvrait les yeux.

--Ah! balbutia-t-il, j'ai bien cru que tout tait fini.

--Pas encore, mon cher monsieur, pas encore; il est mme possible....

--Que j'en rchappe.

--Oh! mon Dieu! oui, voyez-vous, fermons d'abord la plaie. Attendez,
ne bougez pas. Voyez-vous, la nature, dans ce moment-ci, vous soigne
en dedans comme je vous soigne en dehors. Je vous mets un appareil,
elle fait son caillot. Je fais couler le sang, elle l'arrte. Ah!
c'est une grande chirurgienne que la nature, mon cher monsieur. L!
attendez, que j'essuie vos lvres.

Et Remy passa un mouchoir sur les lvres du comte.

--D'abord, dit le bless, j'ai crach le sang  pleine bouche.

--Eh bien! voyez, dit Remy, maintenant, voil dj l'hmorrhagie
arrte. Bon! cela va bien, ou plutt tant pis!

--Comment! tant pis?

--Tant mieux pour vous, certainement; mais tant pis! je sais ce que je
veux dire. Mon cher monsieur de Monsoreau, j'ai peur d'avoir le
bonheur de vous gurir.

--Comment! vous avez peur?

--Oui, je m'entends.

--Vous croyez donc que j'en reviendrai?

--Hlas!

--Vous tes un singulier docteur, monsieur Remy.

--Que vous importe, pourvu que je vous sauve?... Maintenant, voyons.

Remy venait d'arrter la saigne: il se leva.

--Eh bien! vous m'abandonnez? dit le comte.

--Ah! vous parlez trop, mon cher monsieur. Trop parler nuit. Ce n'est
pas l'embarras, je devrais bien plutt lui donner le conseil de crier.

--Je ne vous comprends pas.

--Heureusement. Maintenant vous voil pans.

--Eh bien?

--Eh bien! je vais au chteau chercher du renfort.

--Et moi; que faut-il que je fasse pendant ce temps?

--Tenez-vous tranquille, ne bougez pas, respirez fort doucement;
tchez de ne pas tousser, ne drangeons pas ce prcieux caillot.
Quelle est la maison la plus voisine?

--Le chteau de Mridor.

--Quel est le chemin? demanda Remy, affectant la plus parfaite
ignorance.

--Ou enjambez la muraille, et vous vous trouverez dans le parc; ou
suivez le mur du parc, et vous trouverez la grille.

--Bien, j'y cours.

--Merci, homme gnreux! s'cria Monsoreau.

--Si tu savais, en effet,  quel point je le suis, balbutia Remy, tu
me remercierais bien davantage.

Et, remontant sur son cheval, il se lana au galop dans la direction
indique.

Au bout de cinq minutes, il arriva au chteau, dont tous les
habitants, empresss et remuants comme des fourmis dont on a forc la
demeure, cherchaient dans les fourrs, dans les retraits, dans les
dpendances, sans pouvoir trouver la place o gisait le corps de leur
matre: attendu que Saint-Luc, pour gagner du temps, avait donn une
fausse adresse.

Remy tomba comme un mtore au milieu d'eux et les entrana sur ses
pas. Il mettait tant d'ardeur dans ses recommandations, que madame de
Monsoreau ne put s'empcher de le regarder avec surprise.

Une pense bien secrte, bien voile, apparut  son esprit, et, dans
une seconde, elle ternit l'anglique puret de cette me.

--Ah! je le croyais l'ami de M. de Bussy, murmura-t-elle, tandis que
Remy s'loignait emportant civire, charpie, eau frache, enfin toutes
les choses ncessaires au pansement.

Esculape lui-mme n'et pas fait plus avec ses ailes de divinit.




CHAPITRE X

COMMENT LE DUC D'ANJOU ALLA A MRIDOR POUR FAIRE A MADAME DE MONSOREAU
DES COMPLIMENTS SUR LA MORT DE SON MARI, ET COMMENT IL TROUVA M. DE
MONSOREAU QUI VENAIT AU-DEVANT DE LUI.


Aussitt l'entretien rompu entre le duc d'Anjou et sa mre, le premier
s'tait empress d'aller trouver Bussy pour connatre la cause de cet
incroyable changement qui s'tait fait en lui.

Bussy, rentr chez lui, lisait pour la cinquime fois la lettre de
Saint-Luc, dont chaque ligne lui offrait des sens de plus en plus
agrables.

De son ct, Catherine, retire chez elle, faisait venir ses gens, et
commandait ses quipages pour un dpart qu'elle croyait pouvoir fixer
au lendemain ou au surlendemain au plus tard.

Bussy reut le prince avec un charmant sourire.

--Comment! monseigneur, dit-il, Votre Altesse daigne prendre la peine
de passer chez moi?

--Oui, mordieu! dit le duc, et je viens te demander une explication.

--A moi?

--Oui,  toi.

--J'coute, monseigneur.

--Comment! s'cria le duc, tu me commandes de m'armer de pied en cap
contre les suggestions de ma mre, et de soutenir vaillamment le choc;
je le fais, et, au plus fort de la lutte, quand tous les coups se sont
mousss sur moi, tu viens me dire: tez votre cuirasse, monseigneur;
tez-la.

--Je vous avais fait toutes ces recommandations, monseigneur, parce
que j'ignorais dans quel but tait venue madame Catherine. Mais
maintenant que je vois qu'elle est venue pour la plus grande gloire et
pour la plus grande fortune de Votre Altesse....

--Comment! fit le duc, pour ma plus grande gloire et pour ma plus
grande fortune; comment comprends-tu donc cela?

--Sans doute, reprit Bussy; que veut Votre Altesse, voyons? Triompher
de ses ennemis, n'est-ce pas? car je ne pense point, comme l'avancent
certaines personnes, que vous songiez  devenir roi de France.

Le duc regarda sournoisement Bussy.

--Quelques-uns vous le conseilleront peut-tre, monseigneur, dit le
jeune homme; mais ceux-l, croyez-le bien, ce sont vos plus cruels
ennemis; puis, s'ils sont trop tenaces, si vous ne savez comment vous
en dbarrasser, envoyez-les-moi: je les convaincrai qu'ils se
trompent.

Le duc fit la grimace.

--D'ailleurs, continua Bussy, examinez-vous, monseigneur, sondez vos
reins, comme dit la Bible; avez-vous cent mille hommes, dix millions
de livres, des alliances  l'tranger; et puis, enfin, voulez-vous
aller contre votre seigneur?

--Monseigneur ne s'est pas gn d'aller contre moi, dit le duc.

--Ah! si vous le prenez sur ce pied-l, vous avez raison;
dclarez-vous, faites-vous couronner et prenez le titre de roi de
France, je ne demande pas mieux que de vous voir grandir, puisque, si
vous grandissez, je grandirai avec vous.

--Qui te parle d'tre roi de France? repartit aigrement le duc; tu
discutes l une question que jamais je n'ai propos  personne de
rsoudre, pas mme  moi.

--Alors tout est dit, monseigneur, et il n'y a plus de discussion
entre nous, puisque nous sommes d'accord sur le point principal.

--Nous sommes d'accord?

--Cela me semble, au moins. Faites-vous donc donner une compagnie de
gardes, cinq cent mille livres. Demandez, avant que la paix soit
signe, un subside  l'Anjou pour faire la guerre. Une fois que vous
le tiendrez, vous le garderez; cela n'engage  rien. De cette faon,
nous aurons des hommes, de l'argent, de la puissance, et nous irons...
Dieu sait o!

--Mais, une fois  Paris, une fois qu'ils m'auront repris, une fois
qu'ils me tiendront, ils se moqueront de moi, dit le duc.

--Allons donc! monseigneur, vous n'y pensez pas. Eux, se moquer de
vous! N'avez-vous pas entendu ce que vous offre la reine-mre?

--Elle m'a offert bien des choses.

--Je comprends, cela vous inquite?

--Oui.

--Mais, entre autres choses, elle vous a offert une compagnie de
gardes, cette compagnie ft-elle commande par Bussy.

--Sans doute elle a offert cela.

--Eh bien! acceptez, c'est moi qui vous le dis; nommez Bussy votre
capitaine; nommez Antraguet et Livarot vos lieutenants; nommez Ribrac
enseigne. Laissez-nous  nous quatre composer cette compagnie comme
nous l'entendrons; puis vous verrez, avec cette escorte  vos talons,
si quelqu'un se moque de vous, et ne vous salue pas quand vous
passerez, mme le roi.

--Ma foi, dit le duc, je crois que tu as raison, Bussy, j'y songerai.

--Songez-y, monseigneur.

--Oui; mais que lisais-tu l si attentivement, quand je suis arriv?

--Ah! pardon, j'oubliais, une lettre.

--Une lettre.

--Qui vous intresse encore plus que moi; o diable avais-je donc la
tte de ne pas vous la montrer tout de suite.

--C'est donc une grande nouvelle.

--Oh! mon Dieu oui, et mme une triste nouvelle: M. de Monsoreau est
mort.

--Plat-il! s'cria le duc avec un mouvement si marqu de surprise,
que Bussy, qui avait les yeux fixs sur le prince, crut, au milieu de
cette surprise, remarquer une joie extravagante.

--Mort, monseigneur.

--Mort, M. de Monsoreau?

--Eh! mon Dieu oui! ne sommes-nous pas tous mortels?

--Oui; mais l'on ne meurt pas comme cela tout  coup.

--C'est selon. Si l'on vous tue.

--Il a donc t tu?

--Il parat que oui.

--Par qui?

--Par Saint-Luc, avec qui il s'est pris de querelle.

--Ah! ce cher Saint-Luc, s'cria le prince.

--Tiens, dit Bussy, je ne le savais pas si fort de vos amis, ce cher
Saint-Luc!

--Il est des amis de mon frre, dit le duc, et, du moment o nous nous
rconcilions, les amis de mon frre sont les miens.

--Ah! monseigneur,  la bonne heure, et je suis charm de vous voir
dans de pareilles dispositions.

--Et tu es sr....?

--Dame! aussi sr qu'on peut l'tre. Voici un billet de Saint-Luc qui
m'annonce cette mort, et, comme je suis aussi incrdule que vous, et
que je doutais, monseigneur, j'ai envoy mon chirurgien Remy, pour
constater le fait, et prsenter mes compliments de condolance au
vieux baron.

--Mort! Monsoreau mort! rpta le duc d'Anjou; mort _tout seul._

--Le mot lui chappait comme _le cher Saint-Luc_ lui avait chapp.
Tous deux taient d'une effroyable navet.

--Il n'est pas mort tout seul, dit Bussy, puisque c'est Saint-Luc qui
l'a tu.

--Oh! je m'entends, dit le duc.

--Monseigneur l'avait-il par hasard donn  tuer par un autre? demanda
Bussy.

--Ma foi non, et toi.

--Oh! moi, monseigneur, je ne suis pas assez grand prince pour faire
faire cette sorte de besogne par les autres, et je suis oblig de la
faire moi-mme.

--Ah! Monsoreau, Monsoreau, fit le prince avec son affreux sourire.

--Tiens! monseigneur! on dirait que vous lui en vouliez,  ce pauvre
comte?

--Non, c'est toi qui lui en voulais.

--Moi, c'tait tout simple que je lui en voulusse, dit Bussy en
rougissant malgr lui. Ne m'a-t-il pas un jour fait subir, de la part
de Votre Altesse, une affreuse humiliation.

--Tu t'en souviens encore?

--Oh! mon Dieu non, monseigneur, vous le voyez bien; mais vous, dont
il tait le serviteur, l'ami, l'me damne....

--Voyons, voyons, dit le prince, interrompant la conversation qui
devenait embarrassante pour lui, fais seller les chevaux, Bussy.

--Seller ls chevaux, et pourquoi faire?

--Pour aller  Mridor, je veux faire mes compliments de condolance 
madame Diane. D'ailleurs, cette visite tait projete depuis
longtemps, et je ne sais comment elle ne s'est pas faite encore; mais
je ne la retarderai pas davantage. Corbleu! je ne sais pas pourquoi,
mais j'ai le coeur aux compliments aujourd'hui.

--Ma foi, se dit Bussy en lui-mme,  prsent que le Monsoreau est
mort et que je n'ai plus peur qu'il vende sa femme au duc, peu
m'importe qu'il la revoie; s'il l'attaque, je la dfendrai bien tout
seul. Allons, puisque l'occasion de la revoir m'est offerte, profitons
de l'occasion.

Et il sortit pour donner l'ordre de seller les chevaux.

Un quart d'heure aprs, tandis que Catherine dormait ou feignait de
dormir pour se remettre des fatigues du voyage, le prince, Bussy, dix
gentilshommes, monts sur de beaux chevaux, se dirigeaient vers
Mridor avec cette joie qu'inspirent toujours le beau temps, l'herbe
fleurie et la jeunesse, aux hommes comme aux chevaux.

A l'aspect de cette magnifique cavalcade, le portier du chteau vint
au bord du foss demander le nom des visiteurs.

--Le duc d'Anjou! cria le prince.

Aussitt le portier saisit un cor et sonna une fanfare qui fit
accourir tous les serviteurs au pont-levis.

Bientt ce fut une course rapide dans les appartements, dans les
corridors et sur les perrons; les fentres des tourelles s'ouvrirent;
on entendit un bruit de ferrailles sur les dalles, et le vieux baron
parut au seuil, tenant  la main les clefs de son chteau.

--C'est incroyable comme Monsoreau est peu regrett, dit le duc; vois
donc, Bussy, comme tous ces gens-l ont des figures naturelles.

Une femme parut sur le perron.

--Ah! voil la belle Diane, s'cria le duc, vois-tu, Bussy, vois-tu?

--Certainement que je la vois, monseigneur, dit le jeune homme; mais,
ajouta-t-il tout bas, je ne vois pas Remy.

Diane sortait en effet de la maison, mais immdiatement derrire Diane
sortait une civire, sur laquelle, couch, l'oeil brillant de fivre
ou de jalousie, se faisait porter Monsoreau, plus semblable  un
sultan des Indes sur son palanquin qu' un mort sur sa couche funbre.

--Oh! oh! Qu'est ceci? s'cria le duc, s'adressant  son compagnon,
devenu plus blanc que le mouchoir  l'aide duquel il essayait d'abord
de dissimuler son motion.

--Vive monseigneur le duc d'Anjou, cria Monsoreau en levant, par un
violent effort, sa main en l'air.

--Tout beau! fit une voix derrire lui, vous allez rompre le caillot.

--C'tait Remy, qui, fidle jusqu'au bout  son rle de mdecin,
faisait au bless cette prudente recommandation.

Les surprises ne durent pas longtemps  la cour, sur les visages du
moins: le duc d'Anjou fit un mouvement pour changer la stupfaction en
sourire.

--Oh! mon cher comte, s'cria-t-il, quelle heureuse surprise!
Croyez-vous qu'on nous avait dit que vous tiez mort?

--Venez, venez, monseigneur, dit le bless, venez, que je baise la
main de Votre Altesse. Dieu merci! non-seulement je ne suis pas mort,
mais encore j'en rchapperai, je l'espre, pour vous servir avec plus
d'ardeur et de fidlit que jamais.

Quant  Bussy, qui n'tait ni prince ni mari, ces deux positions
sociales o la dissimulation est de premire ncessit, il sentait une
sueur froide couler de ses tempes, il n'osait regarder Diane. Ce
trsor, deux fois perdu pour lui, lui faisait mal  voir, si prs de
son possesseur.

--Et vous, monsieur de Bussy, dit Monsoreau, vous qui venez avec Son
Altesse, recevez tous mes remercments, car c'est presque  vous que
je dois la vie.

--Comment!  moi! balbutia le jeune homme, croyant que le comte le
raillait.

--Sans doute, indirectement, c'est vrai; mais ma reconnaissance n'est
pas moindre, car voici mon sauveur, ajouta-t-il en montrant Remy qui
levait des bras dsesprs au ciel, et qui et voulu se cacher dans
les entrailles de la terre; c'est  lui que mes amis doivent de me
possder encore.

Et, malgr les signes que lui faisait le pauvre docteur pour qu'il
gardt le silence, et que lui prenait pour des recommandations
hyginiques, il raconta emphatiquement les soins, l'adresse,
l'empressement dont le Haudoin avait fait preuve envers lui.

Le duc frona le sourcil; Bussy regarda Remy avec une expression
effrayante.

Le pauvre garon, cach derrire Monsoreau, se contenta de rpliquer
par un geste qui voulait dire:

--Hlas! ce n'est point ma faute.

--Au reste, continua le comte, j'ai appris que Remy vous a trouv un
jour mourant comme il m'a trouv moi-mme. C'est un lien d'amiti
entre nous; comptez sur la mienne, monsieur de Bussy: quand Monsoreau
aime, il aime bien; il est vrai que, lorsqu'il hait, c'est comme
lorsqu'il aime, c'est de tout son coeur.

Bussy crut remarquer que l'clair qui avait un instant brill en
prononant ces paroles dans l'oeil fivreux du comte tait  l'adresse
de M. le duc d'Anjou. Le duc ne vit rien.

--Allons donc! dit-il en descendant de cheval et en offrant la main 
Diane. Veuillez, belle Diane, nous faire les honneurs de ce logis, que
nous comptions trouver en deuil, et qui continue au contraire  tre
un sjour de bndictions et de joie. Quant  vous, Monsoreau,
reposez-vous; le repos sied aux blesss.

--Monseigneur, dit le comte, il ne sera pas dit que vous viendrez chez
Monsoreau vivant, et que, tant que Monsoreau vivra, un autre fera 
Votre Altesse les honneurs de son logis; mes gens me porteront, et,
partout o vous irez, j'irai.

Pour le coup, on et cru que le duc dmlait la vritable pense du
comte, car il quitta la main de Diane.

Ds lors Monsoreau respira.

--Approchez d'elle, dit tout bas Remy  l'oreille de Bussy.

Bussy s'approcha de Diane, et Monsoreau leur sourit, Bussy prit la
main de Diane, et Monsoreau lui sourit encore.

--Voil bien du changement, monsieur le comte, dit Diane  demi-voix.

--Hlas! murmura Bussy, que n'est-il plus grand encore!

Il va sans dire que le baron dploya,  l'gard du prince et des
gentilshommes qui l'accompagnaient, tout le faste de sa patriarcale
hospitalit.




CHAPITRE XI

DU DSAGRMENT DES LITIRES TROP LARGES ET DES PORTES TROP TROITES.


Bussy ne quittait point Diane; le sourire bienveillant de Monsoreau
lui donnait une libert dont il se ft bien gard de ne point user.
Les jaloux ont ce privilge qu'ayant rudement fait la guerre pour
conserver leur bien ils ne sont point pargns, quand une fois les
braconniers ont mis le pied sur leurs terres.

--Madame, disait Bussy  Diane, je suis en vrit le plus misrable
des hommes. Sur la nouvelle de sa mort, j'ai conseill au prince de
retourner  Paris et de s'accommoder avec sa mre; il a consenti, et
voil que vous restez en Anjou.

--Oh! Louis, rpondit la jeune femme en serrant du bout de ses doigts
effils la main de Bussy, osez-vous dire que nous sommes malheureux?
Tant de beaux jours, tant de joies ineffables dont le souvenir passe
comme un frisson sur mon coeur, vous les oubliez donc, vous?

--Je n'oublie rien, madame; au contraire, je me souviens trop, et
voil pourquoi, pendant ce bonheur, je me trouve si fort  plaindre.
Comprenez-vous ce que je vais souffrir, madame, s'il faut que je
retourne  Paris,  cent lieues de vous! Mon coeur se brise, Diane, et
je me sens lche.

Diane regarda Bussy; tant de douleur clatait dans ses yeux, qu'elle
baissa la tte et qu'elle se prit  rflchir.

Le jeune homme attendit un instant, le regard suppliant et les mains
jointes.

--Eh bien! dit tout  coup Diane, vous irez  Paris, Louis, et moi
aussi.

--Comment! s'cria le jeune homme, vous quitteriez M. de Monsoreau?

--Je le quitterais, rpondit Diane, que lui ne me quitterait pas; non,
croyez-moi, Louis, mieux vaut qu'il vienne avec nous.

--Bless, malade comme il est, impossible!

--Il viendra, vous dis-je.

Et aussitt, quittant le bras de Bussy, elle se rapprocha du prince,
lequel rpondait de fort mauvaise humeur  Monsoreau, dont Ribrac,
Antraguet et Livarot entouraient la litire.

A l'aspect de Diane, le front du comte se rassrna; mais cet instant
de calme ne fut pas de longue dure, il passa comme passe un rayon de
soleil entre deux orages.

Diane s'approcha du duc, et le comte frona le sourcil.

--Monseigneur, dit-elle avec un charmant sourire, on dit Votre Altesse
passionne pour les fleurs. Venez, je veux montrer  Votre Altesse les
plus belles fleurs de tout l'Anjou.

Franois lui offrit galamment la main.

--O conduisez-vous donc monseigneur, madame? demanda Monsoreau
inquiet.

--Dans la serre, monsieur.

--Ah! fit Monsoreau. Eh bien! soit, portez-moi dans la serre.

--Ma foi, se dit Remy, je crois maintenant que j'ai bien fait de ne
pas le tuer; Dieu merci! il se tuera bien tout seul.

Diane sourit  Bussy d'une faon qui promettait merveilles.

--Que M. de Monsoreau, lui dit-elle tout bas, ne se doute pas que vous
quittez l'Anjou, et je me charge du reste.

--Bien! fit Bussy.

Et il s'approcha du prince, tandis que la litire du Monsoreau
tournait derrire un massif.

--Monseigneur, dit-il, pas d'indiscrtion surtout; que le Monsoreau ne
sache pas que nous sommes sur le point de nous accommoder.

--Pourquoi cela?

--Parce qu'il pourrait prvenir la reine-mre de nos intentions pour
s'en faire une amie, et que, sachant la rsolution prise, madame
Catherine pourrait bien tre moins dispose  nous faire des
largesses.

--Tu as raison, dit le duc. Tu t'en dfies donc?

--Du Monsoreau? parbleu!

--Eh bien! moi aussi; je crois, en vrit, qu'il a fait exprs le
mort.

--Non, par ma foi, il a bel et bien reu un coup d'pe  travers la
poitrine; cet imbcile de Remy, qui l'a tir d'affaire, l'a cru
lui-mme mort un instant; il faut, en vrit, qu'il ait l'me
cheville dans le corps.

On arriva devant la serre. Diane souriait au duc d'une faon plus
charmante que jamais.

Le prince passa le premier, puis Diane. Monsoreau voulut venir aprs;
mais, quand sa litire se prsenta pour passer, on s'aperut qu'il
tait impossible de la faire entrer: la porte, de style ogival, tait
longue et haute, mais large seulement comme les plus grosses caisses,
et la litire de M. de Monsoreau avait six pieds de largeur.

A la vue de cette porte trop troite et de cette litire trop large,
le Monsoreau poussa un rugissement.

Diane entra dans la serre sans faire attention aux gestes dsesprs
de son mari.

Bussy, pour qui le sourire de la jeune femme, dans le coeur de
laquelle il avait l'habitude de lire par les yeux, devenait
parfaitement clair, demeura prs de Monsoreau en lui disant avec une
parfaite tranquillit:

--Vous vous enttez inutilement, monsieur le comte; cette porte est
trop troite, et jamais vous ne passerez par l.

--Monseigneur! monseigneur! criait Monsoreau, n'allez pas dans cette
serre; il y a de mortelles exhalaisons, des fleurs trangres qui
rpandent les parfums les plus vnneux. Monseigneur!....

Mais Franois n'coutait pas. Malgr sa prudence accoutume, heureux
de sentir dans ses mains la main de Diane, il s'enfonait dans les
verdoyants dtours.

Bussy encourageait Monsoreau  patienter avec la douleur; mais, malgr
les exhortations de Bussy, ce qui devait arriver arriva: Monsoreau ne
put supporter, non pas la douleur physique, sous ce rapport il
semblait de fer, mais la douleur morale. Il s'vanouit.

Remy reprenait tous ses droits; il ordonna que le bless ft reconduit
dans sa chambre.

--Maintenant, demanda Remy au jeune homme, que dois-je faire?

--Eh! pardieu! dit Bussy, achve ce que tu as si bien commenc: reste
prs de lui, et guris-le.

Puis il annona  Diane l'accident arriv  son mari.

Diane quitta aussitt le duc d'Anjou et s'achemina vers le chteau.

--Avons-nous russi? lui demanda Bussy lorsqu'elle passa  ses cts.

--Je le crois, dit-elle. En tout cas, ne partez point sans avoir vu
Gertrude.

Le duc n'aimait les fleurs que parce qu'il les visitait avec Diane.
Aussitt que Diane ft loigne, les recommandations du comte lui
revinrent  l'esprit, et il sortit du btiment.

Ribrac, Livarot et Antraguet le suivirent.

Pendant ce temps, Diane avait rejoint son mari,  qui Remy faisait
respirer des sels.

Le comte ne tarda pas  rouvrir les yeux.

Son premier mouvement fut de se soulever avec violence; mais Remy
avait prvu ce premier mouvement, et le comte tait attach sur son
matelas.

Il poussa un second rugissement; mais, en regardant autour de lui, il
aperut Diane debout  son chevet.

--Ah! c'est vous, madame, dit-il; je suis bien aise de vous voir pour
vous dire que ce soir nous partons pour Paris.

Remy jeta les hauts cris; mais Monsoreau ne fit pas plus attention 
Remy que s'il n'tait pas l.

--Y pensez-vous, monsieur? dit Diane avec son calme habituel, et votre
blessure?

--Madame, dit le comte, il n'y a pas de blessure qui tienne, j'aime
mieux mourir que souffrir, et, dusse-je mourir par les chemins, ce
soir nous partirons.

--Eh bien! monsieur, dit Diane, comme il vous plaira.

--Il me plat ainsi; faites donc vos prparatifs, je vous prie.

--Mes prparatifs seront vite faits, monsieur. Mais puis-je savoir
quelle cause a amen cette subite dtermination?

--Je vous le dirai, madame, quand vous n'aurez plus de fleurs 
montrer au prince, ou quand j'aurai fait construire des portes assez
larges pour que ma litire entre partout.

Diane s'inclina.

--Mais, madame, dit Remy.

--M. le comte le veut, rpondit Diane, mon devoir est d'obir.

Et Remy crut reconnatre,  un signe de la jeune femme, qu'il devait
cesser ses observations.

Il se tut tout en grommelant:

--Ils me le tueront, et puis on dira que c'est la faute de la
mdecine.

Pendant ce temps, le duc d'Anjou s'apprtait  quitter Mridor. Il
tmoigna la plus grande reconnaissance au baron de l'accueil qu'il lui
avait fait et remonta  cheval.

Gertrude apparut en ce moment. Elle venait annoncer tout haut au duc
que sa matresse, retenue prs du comte, ne pouvait avoir l'honneur de
lui prsenter ses hommages, et tout bas,  Bussy, que Diane partait le
soir.

On partit.

Le duc avait les volonts dgnrescentes, ou plutt les
perfectionnements de ses caprices.

Diane cruelle le blessait et le repoussait de l'Anjou; Diane souriante
lui fut une amorce.

Comme il ignorait la rsolution prise par le grand veneur, tout le
long du chemin il ne cessa de mditer sur le danger qu'il y aurait 
obir trop facilement aux dsirs de la reine-mre.

Bussy avait prvu cela, et il comptait bien sur ce dsir de rester.

--Vois-tu, Bussy, lui dit le duc, j'ai rflchi.

--Bon! monseigneur. Et  quoi? demanda le jeune homme.

--Qu'il n'est pas bon de me rendre ainsi tout de suite aux
raisonnements de ma mre.

--Vous avez raison; elle se croit dj bien assez profonde politique
comme cela.

--Tandis que, vois-tu, en lui demandant huit jours, ou plutt en
tranant huit jours; en donnant quelques ftes auxquelles nous
appellerons la noblesse, nous montrerons  notre mre combien nous
sommes forts.

--Puissamment raisonn, monseigneur. Cependant il me semble....

--Je resterai ici huit jours, dit le duc, et, grce  ce dlai,
j'arracherai de nouvelles conditions  ma mre; c'est moi qui te le
dis.

Bussy parut rflchir profondment.

--En effet, monseigneur, dit-il, arrachez, arrachez; mais tchez qu'au
lieu de profiter par ce retard, vos affaires n'en souffrent pas. Le
roi, par exemple....

--Eh bien! le roi?

--Le roi, ne connaissant pas vos intentions, peut s'irriter. Il est
trs-irascible, le roi.

--Tu as raison; il faudrait que je pusse envoyer quelqu'un pour saluer
mon frre de ma part, et pour lui annoncer mon retour: cela me donnera
les huit jours dont j'ai besoin.

--Oui; mais ce quelqu'un court grand risque, dit Bussy.

Le duc d'Anjou sourit de son mauvais sourire.

--Si je changeais de rsolution, n'est-ce pas? dit-il.

--Eh! malgr la promesse faite  votre frre, vous en changerez si
l'intrt vous y pousse, n'est-ce pas?

--Dame! fit le prince.

--Trs-bien! et alors on enverra votre ambassadeur  la Bastille.

--Nous ne le prviendrons pas de ce qu'il porte, et nous lui donnerons
une lettre.

--Au contraire, dit Bussy, ne lui donnez pas de lettre et prvenez-le.

--Mais alors personne ne voudra se charger de la mission.

--Allons donc!

--Tu connais un homme qui s'en chargera, toi?

--Oui, j'en connais un.

--Lequel?

--Moi, monseigneur.

--Toi?

--Oui, moi... J'aime les ngociations difficiles.

--Bussy, mon cher Bussy, s'cria le duc, si tu fais cela, tu peux
compter sur mon ternelle reconnaissance.

Bussy sourit. Il connaissait la mesure de cette reconnaissance dont
lui parlait Son Altesse.

Le duc crut qu'il hsitait.

--Et je te donnerai dix mille cus pour ton voyage, ajouta-t-il.

--Allons donc! monseigneur, dit Bussy, soyez plus gnreux: est-ce que
l'on paye ces choses-l?

--Ainsi tu pars?

--Je pars.

--Pour Paris?

--Pour Paris.

--Et quand cela?

--Dame! quand vous voudrez.

--Le plus tt serait le mieux.

--Oui, eh bien!

--Eh bien?

--Ce soir, si vous voulez, monseigneur.

--Brave Bussy, cher Bussy, tu consens donc rellement?

--Si je consens? dit Bussy; mais, pour le service de Votre Altesse,
vous savez bien, monseigneur, que je passerais dans le feu. C'est donc
convenu, je pars ce soir. Vous, vivez joyeusement ici, et attrapez-moi
de la reine-mre quelque bonne abbaye.

--J'y songe dj, mon ami.

--Alors adieu, monseigneur.

--Adieu, Bussy... Ah! n'oublie pas une chose.

--Laquelle?

--Prends cong de ma mre.

--J'aurai cet honneur.

En effet, Bussy, plus leste, plus joyeux, plus lger qu'un colier
pour lequel la cloche vient de sonner l'heure de la rcration, fit sa
visite  Catherine, et s'apprta pour partir aussitt que le signal du
dpart lui viendrait de Mridor.

Le signal se fit attendre jusqu'au lendemain matin. Monsoreau s'tait
senti si faible aprs cette motion prouve, qu'il avait jug
lui-mme qu'il avait besoin de cette nuit de repos.

Mais, vers sept heures, le mme palefrenier qui avait apport la
lettre de Saint-Luc vint annoncer  Bussy que, malgr les larmes du
vieux baron et les oppositions de Remy, le comte venait de partir pour
Paris dans une litire qu'escortaient  cheval Diane, Remy et
Gertrude.

Cette litire tait porte par huit hommes qui, de lieue en lieue,
devaient se relayer.

Bussy n'attendait que cette nouvelle. Il sauta sur un cheval sell
depuis la veille et prit le mme chemin.




CHAPITRE XII

DANS QUELLES DISPOSITIONS TAIT LE ROI HENRI III QUAND M. DE SAINT-LUC
REPARUT A LA COUR.


Depuis le dpart de Catherine, le roi quelle que ft sa confiance dans
l'ambassadeur qu'il avait envoy dans l'Anjou, le roi, disons-nous, ne
songeait plus qu' s'armer contre les tentatives de son frre.

Il connaissait, par exprience, le gnie de sa maison; il savait tout
ce que peut un prtendant  la couronne, c'est--dire l'homme nouveau
contre le possesseur lgitime, c'est--dire contre l'homme ennuyeux et
prvu.

Il s'amusait, ou plutt il s'ennuyait, comme Tibre,  dresser des
listes de proscription, o l'on inscrivait, par ordre alphabtique,
tous ceux qui ne se montraient pas zls a prendre le parti du roi.

Ces listes devenaient chaque jour plus longues.

Et  l'_S_ et  l'_L_, c'est- dire plutt deux fois qu'une, le roi
inscrivait chaque jour le nom de M. de Saint-Luc.

Au reste, la colre du roi contre l'ancien favori tait bien servie
par les commentaires de la cour, par les insinuations perfides des
courtisans et par les amres rcriminations de la fuite en Anjou de
l'poux de Jeanne de Coss, fuite qui tait une trahison depuis le
jour o le duc, fuyant lui-mme, avait dirig sa course vers cette
province.

En effet, Saint-Luc fuyant  Mridor ne devait-il pas tre considr
comme le fourrier de M. le duc d'Anjou, allant prparer les logements
du prince  Angers?

Au milieu de tout ce trouble, de tout ce mouvement, de toute cette
motion, Chicot, encourageant les mignons  affiler leurs dagues et
leurs rapires, pour tailler et percer les ennemis de Sa Majest
Trs-Chrtienne, Chicot, disons-nous, tait magnifique  voir.

D'autant plus magnifique  voir, que, tout en ayant l'air de jouer le
rle de la mouche du coche, Chicot jouait en ralit un rle beaucoup
plus srieux. Chicot, petit  petit, et pour ainsi dire homme par
homme, mettait sur pied une arme pour le service de son matre.

Tout  coup, une aprs-midi, tandis que le roi soupait avec la reine,
dont,  chaque pril politique, il cultivait la socit plus
assidment, et que le dpart de Franois avait naturellement amene
prs de lui, Chicot entra les bras tendus et les jambes cartes,
comme les pantins que l'on carte  l'aide d'un fil.

--Ouf! dit-il.

--Quoi? demanda le roi.

--M. de Saint-Luc, fit Chicot.

--M. de Saint-Luc! exclama Sa Majest.

--Oui.

--A Paris?

--Oui.

--Au Louvre?

--Oui.

Sur cette triple affirmation, le roi se leva de table, tout rouge et
tout tremblant.

Il et t difficile de dire quel sentiment l'animait.

--Pardon, dit-il  la reine en essuyant sa moustache et en jetant sa
serviette sur son fauteuil, mais ce sont des affaires d'tat qui ne
regardent point les femmes.

--Oui, dit Chicot en grossissant la voix, ce sont des affaires d'tat.

La reine voulut se lever de table pour laisser la place libre  son
mari.

--Non, madame, dit Henri, restez, s'il vous plat; je vais entrer dans
mon cabinet.

--Oh! sire, dit la reine avec ce tendre intrt qu'elle eut
constamment pour son ingrat poux, ne vous mettez pas en colre, je
vous prie.

--Dieu le veuille! rpondit Henri sans remarquer l'air narquois avec
lequel Chicot tortillait sa moustache.

Henri s'loigna vivement hors de la chambre. Chicot le suivit.

Une fois dehors:

--Que vient-il faire ici, le tratre? demanda Henri d'une voix mue.

--Qui sait? fit Chicot.

--Il vient, j'en suis sr, comme dput des tats d'Anjou. Il vient
comme ambassadeur de mon frre; car ainsi vont les rbellions: ce sont
des eaux troubles et fangeuses dans lesquelles les rvolts pchent
toutes sortes de bnfices, sordides, c'est vrai, mais avantageux, et
qui, de provisoires et prcaires, deviennent peu  peu fixes et
immuables. Celui-ci a flair la rbellion, et il s'en est fait un
sauf-conduit pour venir m'insulter ici.

--Qui sait? dit Chicot.

Le roi regarda le laconique personnage.

--Il se peut encore, dit Henri, toujours traversant les galeries d'un
pas ingal et qui dcelait son agitation; il se peut qu'il vienne pour
me redemander ses terres, dont je retiens les revenus, ce qui est un
peu abusif peut-tre, lui n'ayant pas commis, aprs tout, de crime
qualifi, hein?

--Qui sait? continua Chicot.

--Ah! fit Henri, tu rptes, comme mon papegeai, toujours la mme
chose. Mort de ma vie! tu m'impatientes enfin avec ton ternel: Qui
sait?

--Eh! mordieu! te crois-tu bien amusant, toi, avec tes ternelles
questions?

--On rpond quelque chose, au moins.

--Et que veux-tu que je te rponde? Me prends-tu, par hasard, pour le
Fatum des anciens? me prends-tu pour Jupiter, pour Apollon ou pour
Manto? Eh! c'est toi-mme qui m'impatientes, morbleu! avec tes sottes
suppositions!

--Monsieur Chicot...

--Aprs, monsieur Henri?

--Chicot, mon ami, tu vois ma douleur, et tu me rudoies.

--N'aie pas de douleur, mordieu!

--Mais tout le monde me trahit!

--Qui sait? ventre-de-biche! qui sait?

Henri, se perdant en conjectures, descendit en son cabinet, o, sur
l'trange nouvelle du retour de Saint-Luc, se trouvaient dj runis
tous les familiers du Louvre, parmi lesquels, ou plutt  la tte
desquels brillait Crillon, l'oeil en feu, le nez rouge et la moustache
hrisse comme un dogue qui demande le combat.

Saint-Luc tait l, debout, au milieu de tous ces menaants visages,
sentant bruire autour de lui toutes ces colres, et ne se troublant
pas le moins du monde. Chose trange! il avait amen sa femme, et
l'avait fait asseoir sur un tabouret contre la balustrade du lit.

Lui, se promenait le poing sur la hanche, regardant les curieux et les
insolents du mme regard dont ils le regardaient.

Par gard pour la jeune femme, quelques seigneurs s'taient carts,
malgr leur envie de coudoyer Saint-Luc, et s'taient tus, malgr leur
dsir de lui adresser quelques paroles dsagrables.

C'tait dans ce vide et dans ce silence que se mouvait l'ex-favori.

Jeanne, modestement enveloppe dans sa mante de voyage, attendait, les
yeux baisss.

Saint-Luc, drap firement dans son manteau, attendait; de son ct,
avec une attitude qui semblait plutt appeler que craindre la
provocation.

Enfin les assistants attendaient, pour provoquer, de bien savoir ce
que revenait faire Saint-Luc  cette cour o chacun, dsireux de se
partager une portion de son ancienne faveur, le trouvait bien inutile.

En un mot, comme on le voit, de toutes parts, l'attente tait grande,
lorsque le roi parut.

Henri entra, tout agit, tout occup de s'exciter lui-mme. Cet
essoufflement perptuel compose, la plupart du temps, ce qu'on appelle
la dignit chez les princes.

Il entra, suivi de Chicot, qui avait pris les airs calmes et dignes
qu'aurait d prendre le roi de France, et qui regardait le maintien de
Saint-Luc, ce qu'aurait d commencer par faire Henri III.

--Ah! monsieur, vous ici? s'cria tout d'abord le roi, sans faire
attention  ceux qui l'entouraient, et semblable en cela au taureau
des arnes espagnoles, qui, dans des milliers d'hommes, ne voient
qu'un brouillard mouvant, et, dans l'arc-en-ciel des bannires, que la
couleur rouge.

--Oui, Sire, rpondit simplement et modestement Saint-Luc en
s'inclinant avec respect.

Cette rponse frappa si peu l'oreille du roi; ce maintien plein de
calme et de dfrence communiqua si peu  son esprit aveugl ces
sentiments de raison et de mansutude que doit exciter la runion du
respect des autres et de la dignit de soi-mme, que le roi continua
sans intervalle:

--Vraiment, votre prsence au Louvre me surprend trangement.

A cette agression brutale, un silence de mort s'tablit autour du roi
et de son favori.

C'tait le silence qui s'tablit en un champ clos autour de deux
adversaires qui vont vider une question suprme.

Saint-Luc le rompit le premier.

--Sire, dit-il avec son lgance habituelle et sans paratre troubl
le moins du monde de la boutade royale, je ne suis, moi, surpris que
d'une chose: c'est que, dans les circonstances o elle se trouve,
Votre Majest ne m'ait pas attendu.

--Qu'est-ce  dire, monsieur? rpliqua Henri avec un orgueil tout 
fait royal et en relevant sa tte, qui, dans les grandes
circonstances, prenait une incomparable expression de dignit.

--Sire, rpondit Saint-Luc, Votre Majest court un danger.

--Un danger! s'crirent les courtisans.

--Oui, messieurs, un danger grand, rel, srieux, un danger dans
lequel le roi a besoin depuis le plus grand jusqu'au plus petit de
tous ceux qui lui sont dvous; et, convaincu que, dans un danger
pareil  celui que je signale, il n'y a pas de fa***e assistance, je
viens remettre aux pieds de mon roi l'offre de mes trs-humbles
services.

--Ah! ah! fit Chicot; vois-tu, mon fils, que j'avais raison de dire:
Qui sait?

Henri III ne rpondit point tout d'abord. Il regarda l'assemble;
l'assemble tait mue et offense; mais Henri distingua bientt dans
le regard des assistants la jalousie qui s'agitait au fond de la
plupart des coeurs.

Il en conclut que Saint-Luc avait fait quelque chose dont tait
incapable la majorit de l'assemble, c'est--dire quelque chose de
bien.

Cependant il ne voulut point se rendre ainsi tout  coup.

--Monsieur, rpondit-il, vous n'avez fait que votre devoir, car vos
services nous sont dus.

--Les services de tous les sujets du roi sont dus au roi, je le sais,
Sire, rpondit Saint-Luc; mais, par le temps qui court, beaucoup de
gens oublient de payer leurs dettes. Moi, Sire, je viens payer la
mienne, heureux que Votre Majest veuille bien me compter toujours au
nombre de ses dbiteurs.

Henri, dsarm par cette douceur et cette humilit persvrantes, fit
un pas vers Saint-Luc.

--Ainsi, dit-il, vous revenez sans autre motif que celui que vous
dites, vous revenez sans mission, sans sauf-conduit?

--Sire, dit vivement Saint-Luc, reconnaissant, au ton dont lui parlait
le roi, qu'il n'y avait plus dans son matre ni reproche ni colre, je
reviens purement et simplement pour revenir, et cela  franc trier.
Maintenant, Votre Majest peut me faire jeter  la Bastille dans une
heure, arquebuser dans deux; mais j'aurai fait mon devoir. Sire,
l'Anjou est en feu; la Touraine va se rvolter; la Guyenne se lve
pour lui donner la main. M. le duc d'Anjou travaille l'ouest et le
midi de la France.

--Et il y est bien aid, n'est-ce pas? s'cria le roi.

--Sire, dit Saint-Luc, qui comprit le sens des paroles royales, ni
conseils ni reprsentations n'arrtent le duc; et M. de Bussy, tout
ferme qu'il soit, ne peut rassurer votre frre sur la terreur que
Votre Majest lui a inspire.

--Ah! ah! dit Henri, il tremble donc, le rebelle!

Et il sourit dans sa moustache.

--Tudieu! dit Chicot en se caressant le menton, voil un habile homme!

Et, poussant le roi du coude:

--Range-toi donc, Henri, dit-il, que j'aille donner une poigne de
main  M. de Saint-Luc.

Ce mouvement entrana le roi. Il laissa Chicot faire son compliment 
l'arrivant, puis, marchant avec lenteur vers son ancien ami, et, lui
posant la main sur l'paule:

--Sois le bien-venu, Saint-Luc, lui dit-il.

--Ah! Sire, s'cria Saint-Luc en baisant la main du roi, j'ai retrouv
mon matre bien-aim!

--Oui; mais moi, je ne te retrouve pas, dit le roi, ou du moins je te
retrouve si maigri, mon pauvre Saint-Luc, que je ne t'eusse pas
reconnu en te voyant passer.

A ces mots, une voix fminine se fit entendre.

--Sire, dit cette voix, c'est du chagrin d'avoir dplu  Votre
Majest.

Quoique cette voix ft douce et respectueuse, Henri tressaillit. Cette
voix lui tait aussi antipathique que l'tait  Auguste le bruit du
tonnerre.

--Madame de Saint-Luc! murmura-t-il. Ah! c'est vrai, j'avais
oubli....

Jeanne se jeta  ses genoux.

--Relevez-vous, madame, dit le roi. J'aime tout ce qui porte le nom de
Saint-Luc.

Jeanne saisit la main du roi et la porta  ses lvres.

Henri la retira vivement.

--Allez, dit Chicot  la jeune femme, allez, convertissez le roi,
ventre-de-biche! vous tes assez jolie pour cela.

Mais Henri tourna le dos  Jeanne, et, passant son bras autour du col
de Saint-Luc, entra avec lui dans ses appartements.

--Ah ! lui dit-il, la paix est faite, Saint-Luc?

--Dites, Sire, rpondit le courtisan, que la grce est accorde!

--Madame, dit Chicot  Jeanne indcise, une bonne femme ne doit pas
quitter son mari... surtout lorsque son mari est en danger.

Et il poussa Jeanne sur les talons du roi et de Saint-Luc.




CHAPITRE XIII

OU IL EST TRAIT DE DEUX PERSONNAGES IMPORTANTS DE CETTE HISTOIRE, QUE
LE LECTEUR AVAIT DEPUIS QUELQUE TEMPS PERDUS DE VUS.


Il est un des personnages de cette histoire, il en est mme deux, des
faits et gestes desquels le lecteur a droit de nous demander compte.

Avec l'humilit d'un auteur de prface antique, nous nous empresserons
d'aller au-devant de ces questions, dont nous comprenons toute
l'importance.

Il s'agit d'abord d'un norme moine, aux sourcils pais, aux lvres
rouges et charnues, aux larges mains, aux vastes paules, dont le col
diminue chaque jour de tout ce que prennent de dveloppement la
poitrine et les joues.

Il s'agit ensuite d'un fort grand ne dont les ctes s'arrondissent et
se ballonnent avec grce.

Le moine tend chaque jour  ressembler  un muid cal par deux
poutrelles.

L'ne ressemble dj  un berceau d'enfant soutenu par quatre
quenouilles.

L'un habite une cellule du couvent de Sainte-Genevive, o toutes les
grces du Seigneur viennent le visiter.

L'autre habite l'curie du mme couvent, o il vit  mme d'un
rtelier toujours plein.

L'un rpond au nom de Gorenflot.

L'autre devrait rpondre au nom de Panurge.

Tous deux jouissent, pour le moment du moins, du destin le plus
prospre qu'aient jamais rv un ne et un moine. Les Gnovfains
entourent de soins leur illustre compagnon, et, semblables aux
divinits de troisime ordre qui soignaient l'aigle de Jupiter, le
paon de Junon et les colombes de Vnus, les frres servants
engraissent Panurge en l'honneur de son matre.

La cuisine de l'abbaye fume perptuellement; le vin des clos les plus
renomms de Bourgogne coule dans les verres les plus larges.
Arrive-t-il un missionnaire ayant voyag dans les pays lointains pour
la propagation; arrive-t-il un lgat secret du pape apportant des
indulgences de la part de Sa Saintet, on lui montre le frre
Gorenflot, ce double modle de l'glise prchante et militante, qui
manie la parole comme saint Luc et l'pe comme saint Paul; on lui
montre Gorenflot dans toute sa gloire, c'est--dire au milieu d'un
festin. On a chancr une table pour le ventre sacr de Gorenflot, et
l'on s'panouit d'un noble orgueil en faisant voir au saint voyageur
que Gorenflot engloutit  lui tout seul la ration des huit plus
robustes apptits du couvent.

Et quand le nouveau venu a pieusement contempl cette merveille:

--Quelle admirable nature! dit le prieur en joignant les mains et en
levant les yeux au ciel, le frre Gorenflot aime la table et cultive
les arts; vous voyez comme il mange! Ah! si vous aviez entendu le
sermon qu'il a fait certaine nuit, sermon dans lequel il offrait de se
dvouer pour le triomphe de la foi! C'est une bouche qui parle comme
celle de saint Jean Chrysostome, et qui engloutit comme celle de
Gargantua.

Cependant, parfois, au milieu de toutes ces splendeurs, un nuage passe
sur le front de Gorenflot; les volailles du Mans fument inutilement
devant ses larges narines; les petites hutres de Flandre, dont il
engloutit un millier en se jouant, billent et se contournent en vain
dans leur conque nacre; les bouteilles aux diffrentes formes restent
intactes, quoique dbouches; Gorenflot est lugubre, Gorenflot n'a pas
faim, Gorenflot rve.

Alors le bruit court que le digne Gnovfain est en extase, comme
saint Franois, ou en pamoison, comme sainte Thrse, et l'admiration
redouble.

Ce n'est plus un moine, c'est un saint; ce n'est plus mme un saint,
c'est un demi-dieu; quelques-uns mme vont jusqu' dire que c'est un
dieu complet.

--Chut! murmure-t-on, ne troublons pas la rverie du frre Gorenflot.

Et l'on s'carte avec respect.

Le prieur seul attend le moment o frre Gorenflot donne un signe
quelconque de vie. Il s'approche du moine, lui prend la main avec
affabilit et l'interroge avec respect.

Gorenflot lve la tte et regarde le prieur avec des yeux hbts.

Il sort d'un autre monde.

--Que faisiez-vous, mon digne frre? demande le prieur.

--Moi? dit Gorenflot.

--Oui, vous; vous faisiez quelque chose.

--Oui, mon pre, je composais un sermon.

--Dans le genre de celui que vous nous avez si bravement dbit dans
la nuit de la sainte Ligue.

Chaque fois qu'on lui parle de ce sermon, Gorenflot dplore son
infirmit.

--Oui, dit-il en poussant un soupir dans le mme genre. Ah! quel
malheur que je n'aie pas crit celui-l!

--Un homme comme vous a-t-il besoin d'crire, mon cher frre? Non, il
parle d'inspiration, il ouvre la bouche, et, comme la parole de Dieu
est en lui, la parole de Dieu coule de ses lvres.

--Vous croyez, dit Gorenflot.

--Heureux celui qui doute, rpond le prieur.

En effet, de temps en temps, Gorenflot, qui comprend les ncessits de
la position, et qui est engag par ses antcdents, mdite un sermon.
Foin de Marcus Tullius, de Csar, de saint Grgoire, de saint
Augustin, de saint Jrme et de Tertullien, la rgnration de
l'loquence sacre va commencer  Gorenflot. _Rerum novus ordo
nascitur._

De temps en temps aussi,  la fin de son repas, ou au milieu de ses
extases, Gorenflot se lve, et, comme si un bras invisible le
poussait, va droit  l'curie; arriv l, il regarde avec amour
Panurge qui hennit de plaisir, puis il passe sa main pesante sur le
pelage plantureux o ses gros doigts disparaissent tout entiers. Alors
c'est plus que du plaisir, c'est du bonheur: Panurge ne se contente
plus de hennir, il se roule.

Le prieur et trois ou quatre dignitaires du couvent l'escortent
d'ordinaire dans ces excursions, et font mille platitudes  Panurge:
l'un lui offre des gteaux, l'autre des biscuits, l'autre des
macarons, comme autrefois ceux qui voulaient se rendre Pluton
favorable offraient des gteaux au miel  Cerbre.

Panurge se laisse faire; il a le caractre accommodant; d'ailleurs,
lui qui n'a pas d'extases, lui qui n'a pas de sermon  mditer, lui
qui n'a d'autre rputation  soutenir que sa rputation d'enttement,
de paresse et de luxure, trouve qu'il ne lui reste rien  dsirer, et
qu'il est le plus heureux des nes.

Le prieur le regarde avec attendrissement.

--Simple et doux, dit-il, c'est la vertu des forts.

Gorenflot a appris que l'on dit en latin _ita_ pour dire oui; cela le
sert merveilleusement, et,  tout ce qu'on lui dit, il rpond _ita_
avec une fatuit qui ne manque jamais son effet.

Encourag par cette adhsion perptuelle, l'abb lui dit parfois:

--Vous travaillez trop, mon cher frre, cela vous rend triste de
coeur.

Et Gorenflot rpond  messire Joseph Foulon, comme Chicot rpond
parfois  Sa Majest Henri III:

--Qui sait?

--Peut-tre nos repas sont-ils un peu grossiers, ajoute le prieur,
dsirez-vous qu'on change le frre cuisinier? vous le savez, cher
frre: _Quaedam saturationes minus succedunt._

--_Ita,_ rpond ternellement Gorenflot en redoublant de tendresse
pour son ne.

--Vous caressez bien votre Panurge, mon frre, dit le prieur; la manie
des voyages vous reprendrait-elle?

--Oh! rpond alors Gorenflot avec un soupir.

Le fait est que c'est l le souvenir qui tourmente Gorenflot.
Gorenflot, qui avait d'abord trouv son loignement du couvent un
immense malheur, a dcouvert dans l'exil des joies infinies et
inconnues dont la libert est la source. Au milieu de son bonheur, un
ver le pique au coeur: c'est le dsir de la libert; la libert avec
Chicot; le joyeux convive; avec Chicot, qu'il aime sans trop savoir
pourquoi, peut-tre parce que, de temps en temps, il le bat.

--Hlas! dit timidement un jeune frre qui a suivi le jeu de la
physionomie du moine, je crois que vous avez raison, digne prieur, et
que le sjour du couvent fatigue le rvrend pre.

--Pas prcisment; dit Gorenflot; mais je sens que je suis n pour une
vie de lutte, pour la politique du carrefour, pour le prche de la
borne.

Et, en disant ces mots, les yeux de Gorenflot s'animent; il pense aux
omelettes de Chicot, au vin d'Anjou de matre Claude Bonhommet,  la
salle basse de la Corne-d'Abondance.

Depuis la soire de la Ligue, ou plutt depuis la matine du lendemain
o il est rentr  son couvent, on ne l'a pas laiss sortir; depuis
que le roi s'est fait chef de l'Union, les ligueurs ont redoubl de
prudence.

Gorenflot est si simple, qu'il n'a mme pas pens  user de sa
position pour se faire ouvrir les portes. On lui a dit: Frre, il est
dfendu de sortir, et il n'est point sorti.

On ne se doutait point de cette flamme intrieure qui lui rendait
pesante la flicit du couvent.

Aussi, voyant que sa tristesse augmente de jour en jour, le prieur lui
dit un matin:

--Trs-cher frre, nul ne doit combattre sa vocation; la vtre est de
militer pour le Christ: allez donc, remplissez la mission que le
Seigneur vous a confie; seulement, veillez bien sur votre prcieuse
vie, et revenez pour le grand jour.

--Quel grand jour? demande Gorenflot absorb dans sa joie.

--Celui de la Fte-Dieu.

--_Ita!_ dit le moine avec un air de profonde intelligence; mais,
ajouta Gorenflot, afin que je m'inspire chrtiennement par des
aumnes, donnez-moi quelque argent.

Le prieur s'empressa d'aller chercher une large bourse, qu'il ouvrit 
Gorenflot. Gorenflot y plongea sa large main.

--Vous verrez ce que je rapporterai au couvent, dit-il en faisant
passer dans la large poche de son froc ce qu'il venait d'emprunter 
la bourse du prieur.

--Vous avez votre texte, n'est-ce pas, trs-cher frre? demanda Joseph
Foulon.

--Oui, certainement.

--Confiez-le-moi.

--Volontiers, mais  vous seul.

Le prieur s'approcha de Gorenflot et prta une oreille attentive.

--coutez.

--J'coute.

--Le flau qui bat le grain se bat lui-mme, dit Gorenflot.

--Oh! magnifique! oh! sublime! s'cria le prieur.

Et les assistants, partageant de confiance l'enthousiasme de messire
Joseph Foulon, rptrent d'aprs lui: Magnifique! sublime!

--Et maintenant, mon pre, suis-je libre, demanda Gorenflot avec
humilit.

--Oui, mon fils, s'cria le rvrend abb, allez et marchez dans la
voie du Seigneur.

Gorenflot fit seller Panurge, l'enfourcha avec l'aide de deux
vigoureux moines et sortit du couvent vers les sept heures du soir.

C'tait le jour mme o Saint-Luc tait arriv de Mridor. Les
nouvelles qui venaient de l'Anjou tenaient Paris en motion.

Gorenflot, aprs avoir suivi la rue Saint-tienne, venait de prendre 
droite et de dpasser les Jacobins, quand tout  coup Panurge
tressaillit: une main vigoureuse venait de s'appesantir sur sa croupe.

--Qui va l? s'cria Gorenflot effray.

--Ami, rpliqua une voix que Gorenflot crut reconnatre.

Gorenflot avait bonne envie de se retourner; mais, comme les marins,
qui, toutes les fois qu'ils s'embarquent, ont besoin d'habituer de
nouveau leur pied au roulis, toutes les fois que Gorenflot remontait
sur son ne, il tait quelque temps  reprendre son centre de gravit.

--Que demandez-vous? dit-il.

--Voudriez-vous, mon respectable frre, reprit la voix, m'indiquer le
chemin de la Corne-d'Abondance?

--Morbleu! s'cria Gorenflot au comble de la joie, c'est M. Chicot en
personne.

--Justement, rpondit le Gascon, j'allais vous chercher au couvent,
mon trs-cher frre, quand je vous ai vu sortir, je vous ai suivi
quelque temps, de peur de me compromettre en vous parlant; mais,
maintenant que nous sommes bien seuls, me voil. Bonjour, frocard.
Ventre-de-biche! je te trouve maigri.

--Et vous, monsieur Chicot, je vous trouve engraiss, parole
d'honneur.

--Je crois que nous nous flattons tous les deux.

--Mais, qu'avez-vous donc, monsieur Chicot? dit le moine, vous
paraissez bien charg.

--C'est un quartier de daim que j'ai vol  Sa Majest, dit le Gascon;
nous en ferons des grillades.

--Cher monsieur Chicot! s'cria le moine; et sous l'autre bras?

--C'est un flacon de vin de Chypre envoy par un roi  mon roi.

--Voyons, dit Gorenflot.

--C'est mon vin  moi; je l'aime beaucoup, dit Chicot en cartant son
manteau, et toi, frre moine?

--Oh! oh! s'cria Gorenflot en apercevant la double aubaine et en
s'baudissant si fort sur sa monture, que Panurge plia sous lui; oh!
oh!

Dans sa joie, le moine leva les bras au ciel, et d'une voix qui fit
trembler  droite et  gauche les vitres des maisons, il chanta,
tandis que Panurge l'accompagnait en hihannant:

    La musique a des appas,
    Mais on ne fait que l'entendre.
    Les fleurs ont le parfum tendre,
    Mais l'odeur ne nourrit pas.
    Sans que notre main y touche,
    Un beau ciel flatte nos yeux;
    Mais le vin coule en la bouche,
    Mais le vin se sent, se touche
    Et se boit; je l'aime mieux
    Que musique, fleurs et cieux.

C'tait la premire fois que Gorenflot chantait depuis prs d'un mois.




CHAPITRE XIV


Laissons les deux amis entrer au cabaret de la Corne-d'Abondance, o
Chicot, en se le rappelle, ne conduisait jamais le moine qu'avec des
intentions dont celui-ci tait loin de souponner la gravit, et
revenons  M. de Monsoreau, qui suit en litire le chemin de Mridor 
Paris, et  Bussy, qui est parti d'Angers avec l'intention de faire la
mme route.

Non-seulement il n'est pas difficile  un cavalier bien mont de
rejoindre des gens qui vont  pied, mais encore il court un risque,
c'est celui de les dpasser.

La chose arriva  Bussy.

On tait  la fin de mai, et la chaleur tait grande, surtout vers le
midi. Aussi M. de Monsoreau ordonna-t-il de faire halte dans un petit
bois qui se trouvait sur la route; et, comme il dsirait que son
dpart ft connu le plus tard possible de M. le duc d'Anjou, il veilla
 ce que toutes les personnes de sa suite entrassent avec lui dans
l'paisseur du taillis pour passer la plus grande ardeur du soleil. Un
cheval tait charg de provisions: on put donc faire la collation sans
avoir recours  personne.

Pendant ce temps, Bussy passa.

Mais Bussy n'allait pas, comme on le pense bien, par la route, sans
s'informer, si l'on n'avait pas vu des chevaux, des cavaliers et une
litire porte par des paysans.

Jusqu'au village de Durtal, il avait obtenu les renseignements les
plus positifs et les plus satisfaisants; aussi, convaincu que Diane
tait devant lui, avait-il mis son cheval au pas, se haussant sur ses
triers au sommet de chaque monticule, afin d'apercevoir au loin la
petite troupe  la poursuite de laquelle il s'tait mis. Mais, contre
son attente, tout  coup les renseignements lui manqurent; les
voyageurs qui le croisaient n'avaient rencontr personne, et, en
arrivant aux premires maisons de la Flche, il acquit la conviction
qu'au lieu d'tre en retard il tait en avance, et qu'il prcdait au
lieu de suivre.

Alors il se rappela le petit bois qu'il avait rencontr sur sa route,
et il s'expliqua les hennissements de son cheval qui avait interrog
l'air de ses naseaux fumants au moment o il y tait entr.

Son parti fut pris  l'instant mme; il s'arrta au plus mauvais
cabaret de la rue, et, aprs s'tre assur que son cheval ne
manquerait de rien, moins inquiet de lui-mme que de sa monture,  la
vigueur de laquelle il pouvait avoir besoin de recourir, il s'installa
prs d'une fentre, en ayant le soin de se cacher derrire un lambeau
de toile qui servait de rideau.

Ce qui avait surtout dtermin Bussy dans le choix qu'il avait fait de
cette espce de bouge, c'est qu'il tait situ en face la meilleure
htellerie de la ville, et qu'il ne doutait point que Monsoreau ne fit
halte dans cette htellerie.

Bussy avait devin juste; vers quatre heures de l'aprs-midi, il vit
apparatre un coureur, qui s'arrta  la porte de l'htellerie.

Une demi-heure aprs, vint le cortge.

Il se composait, en personnages principaux, du comte, de la comtesse,
de Remy et de Gertrude;

En personnages secondaires, de huit porteurs qui se relayaient de cinq
lieues en cinq lieues.

Le coureur avait mission de prparer les relais des paysans. Or, comme
Monsoreau tait trop jaloux pour ne pas tre gnreux, cette manire
de voyager, tout inusite qu'elle tait, ne souffrait ni difficult ni
retard.

Les personnages principaux entrrent les uns aprs les autres dans
l'htellerie; Diane resta la dernire, et il sembla  Bussy qu'elle
regardait avec inquitude autour d'elle. Son premier mouvement fut de
se montrer, mais il eut le courage de se retenir; une imprudence les
perdait.

La nuit vint, Bussy esprait que, pendant la nuit, Remy sortirait, ou
que Diane paratrait  quelque fentre; il s'enveloppa de son manteau
et se mit en sentinelle dans la rue.

Il attendit ainsi jusqu' neuf heures du soir;  neuf heures du soir,
le coureur sortit.

Cinq minutes aprs, huit hommes s'approchrent de la porte: quatre
entrrent dans l'htellerie.

--Oh! se dit Bussy, voyageraient-ils de nuit? Ce serait une excellente
ide qu'aurait M. de Monsoreau.

Effectivement, tout venait  l'appui de cette probabilit: la nuit
tait douce, le ciel tout parsem d'toiles, une de ces brises qui
semblent le souffle de la terre rajeunie passait dans l'air,
caressante et parfume.

La litire sortit la premire.

Puis vinrent  cheval Diane, Remy et Gertrude.

Diane regarda encore avec attention autour d'elle; mais, comme elle
regardait, le comte l'appela, et force lui fut de revenir prs de la
litire.

Les quatre hommes de relais allumrent des torches et marchrent aux
deux cts de la route.

--Bon, dit Bussy, j'aurais command moi-mme les dtails de cette
marche, que je n'eusse pas mieux fait.

Et il rentra dans son cabaret, sella son cheval, et se mit  la
poursuite du cortge.

Cette fois, il n'y avait point  se tromper de route ou  le perdre de
vue: les torches indiquaient clairement le chemin qu'il suivait.

Monsoreau ne laissait point Diane s'loigner un instant de lui.

Il causait avec elle, ou plutt il la gourmandait. Cette visite dans
la serre servait de texte  d'inpuisables commentaires et  une foule
de questions envenimes.

Remy et Gertrude se boudaient, ou, pour mieux dire, Remy rvait et
Gertrude boudait Remy.

La cause de cette bouderie tait facile  expliquer: Remy ne voyait
plus la ncessit d'tre amoureux de Gertrude, depuis que Diane tait
amoureuse de Bussy.

Le cortge s'avanait donc, les uns disputant, les autres boudant,
quand Bussy, qui suivait la cavalcade hors de la porte de la vue,
donna, pour prvenir Remy de sa prsence, un coup de sifflet d'argent
avec lequel il avait l'habitude d'appeler ses serviteurs  l'htel de
la rue de Grenelle-Saint-Honor.

Le son en tait aigu et vibrant. Ce son retentissait d'un bout 
l'autre de la maison, et faisait accourir btes et gens.

Nous disons btes et gens, parce que Bussy, comme tous les hommes
forts, se plaisait  dresser des chiens au combat, des chevaux
indomptables et des faucons sauvages.

Or, au son de ce sifflet, les chiens tressaillaient dans leurs
chenils, les chevaux dans leurs curies, les faucons sur leurs
perchoirs.

Remy le reconnut  l'instant mme. Diane tressaillit et regarda le
jeune homme, qui fit un signe affirmatif.

Puis il passa  sa gauche, et lui dit tout bas:

--C'est lui.

--Qu'est-ce? demanda Monsoreau, et qui vous parle, madame?

--A moi? personne, monsieur.

--Si fait, une ombre a pass prs de vous, et j'ai entendu une voix.

--Cette voix, dit Diane, est celle de M. Remy; tes-vous jaloux aussi
de M. Remy?

--Non; mais j'aime  entendre parler tout haut, cela me distrait.

--Il y a cependant des choses que l'on ne peut pas dire devant M. le
comte, interrompit Gertrude, venant au secours de sa matresse.

--Pourquoi cela?

--Pour deux raisons.

--Lesquelles?

--La premire, parce qu'on peut dire des choses qui n'intressent pas
monsieur le comte, ou des choses qui l'intressent trop.

--Et de quel genre taient les choses que M. Remy vient de dire 
madame?

--Du genre de celles qui intressent trop monsieur.

--Que vous disait Remy? madame, je veux le savoir.

--Je disais, monsieur le comte, que si vous vous dmenez ainsi, vous
serez mort avant d'avoir fait le tiers de la route.

On put voir, aux sinistres rayons des torches, le visage de Monsoreau
devenir aussi ple que celui d'un cadavre.

Diane, toute palpitante et toute pensive, se taisait.

--Il vous attend  l'arrire, dit d'une voix  peine intelligible Remy
 Diane; ralentissez un peu le pas de votre cheval; il vous rejoindra.

Remy avait parl si bas, que Monsoreau n'entendit qu'un murmure; il
ft un effort, renversa sa tte en arrire, et vit Diane qui le
suivait.

--Encore un mouvement pareil, monsieur le comte, dit Remy, et je ne
rponds pas de l'hmorrhagie.

Depuis quelque temps, Diane tait devenue courageuse. Avec son amour
tait ne l'audace, que toute femme vritablement prise pousse
d'ordinaire au del des limites raisonnables. Elle tourna bride et
attendit.

Au mme moment, Remy descendait de cheval, donnait sa bride  tenir 
Gertrude, et s'approchait de la litire pour occuper le malade.

--Voyons ce pouls, dit-il, je parie que nous avons la fivre.

Cinq secondes aprs, Bussy tait  ses cts.

Les deux jeunes gens n'avaient plus besoin de se parler pour
s'entendre; ils restrent pendant quelques instants suavement
embrasss.

--Tu vois, dit Bussy rompant le premier le silence, tu pars et je te
suis.

--Oh! que mes jours seront beaux, Bussy, que mes nuits seront douces,
si je te sais toujours ainsi prs de moi!

--Mais le jour, il nous verra.

--Non, tu nous suivras de loin, et c'est moi seulement qui te verrai,
mon Louis. Au dtour des routes, au sommet des monticules, la plume de
ton feutre, la broderie de ton manteau, ton mouchoir flottant; tout me
parlera en ton nom, tout me dira que tu m'aimes. Qu'au moment o le
jour baisse, o le brouillard bleu descend dans la plaine, je voie ton
doux fantme s'incliner en m'envoyant le baiser du soir, et je serai
heureuse, bien heureuse!

--Parle, parle toujours, ma Diane bien-aime, tu ne peux savoir
toi-mme tout ce qu'il y a d'harmonie dans ta douce voix.

--Et quand nous marcherons la nuit, et cela arrivera souvent, car Remy
lui a dit que la fracheur du soir tait bonne pour ses blessures,
quand nous marcherons la nuit, alors, comme ce soir, de temps en
temps, je resterai en arrire; de temps en temps, je pourrai te
presser dans mes bras, et te dire, dans un rapide serrement de main,
tout ce que j'aurai pens de toi dans le courant du jour.

--Oh! que je t'aime! que je t'aime! murmura Bussy.

--Vois-tu, dit Diane, je crois que nos mes sont assez troitement
unies, pour que, mme  distance l'un de l'autre, mme sans nous
parler, sans nous voir, nous soyons heureux par la pense.

--Oh! oui! mais te voir, mais te presser dans mes bras, oh! Diane!
Diane!

Et les chevaux se touchaient et se jouaient en secouant leurs brides
argentes, et les deux amants s'treignaient et oubliaient le monde.

Tout  coup, une voix retentit, qui les fit tressaillir tous deux,
Diane de crainte. Bussy de colre.

--Madame Diane, criait cette voix, o tes-vous? Madame Diane,
rpondez!

Ce cri traversa l'air comme une funbre vocation.

--Oh! c'est lui, c'est lui! je l'avais oubli, murmura Diane. C'est
lui, je rvais! O doux songe! rveil affreux!

--coute, s'criait Bussy, coute, Diane; nous voici runis. Dis un
mot, et rien ne peut plus t'enlever  moi. Diane, fuyons. Qui nous
empche de fuir? Regarde: devant nous l'espace, le bonheur, la
libert! Un mot, et nous partons! un mot, et, perdue pour lui, tu
m'appartiens ternellement.

Et le jeune homme la retenait doucement.

--Et mon pre? dit Diane.

--Quand le baron saura que je t'aime... murmura-t-il.

--Oh! fit Diane. Un pre, que dis-tu l?

Ce seul mot fit rentrer Bussy en lui-mme.

--Rien par violence, chre Diane, dit-il, ordonne et j'obirai.

--coute, dit Diane en tendant la main, notre destine est l; soyons
plus forts que le dmon qui nous perscute; ne crains rien, et tu
verras si je sais aimer.

--Il faut donc nous sparer, mon Dieu! murmura Bussy.

--Comtesse! comtesse! cria la voix. Rpondez, ou, duss-je me tuer, je
saute au bas de cette infernale litire.

--Adieu, dit Diane, adieu; il le ferait comme il le dit, et il se
tuerait.

--Tu le plains?

--Jaloux! fit Diane, avec un adorable accent et un ravissant sourire.

Et Bussy la laissa partir.

En deux lans, Diane tait revenue prs de la litire: elle trouva le
comte  moiti vanoui.

--Arrtez! murmura le comte, arrtez!

--Morbleu! disait Remy, n'arrtez pas! il est fou, s'il veut se tuer,
qu'il se tue.

Et la litire marchait toujours.

--Mais aprs qui donc criez-vous? disait Gertrude, Madame est l, 
mes cts. Venez, madame, et rpondez-lui; bien certainement M. le
comte a le dlire.

Diane, sans prononcer une parole, entra dans le cercle de lumire
pandu par les torches.

--Ah! fit Monsoreau puis, o donc tiez-vous?

--O voulez-vous que je sois, monsieur, sinon derrire vous?

--A mes cts, madame,  mes cts; ne me quittez pas.

Diane n'avait plus aucun motif pour rester en arrire; elle savait que
Bussy la suivait. Si la nuit et t claire par un rayon de lune,
elle et pu le voir.

On arriva  la halte. Monsoreau se reposa quelques heures, et voulut
partir. Il avait hte, non point d'arriver  Paris, mais de s'loigner
d'Angers.

De temps en temps, la scne que nous venons de raconter se
renouvelait.

Remy disait tout bas:

--Qu'il touffe de rage, et l'honneur du mdecin sera sauv.

Mais Monsoreau ne mourut pas; au contraire, au bout de dix jours, il
tait arriv  Paris et il allait sensiblement mieux.

C'tait dcidment un homme fort habile que Remy, plus habile qu'il ne
l'et voulu lui-mme.

Pendant les dix jours qu'avait dur le voyage, Diane avait,  force de
tendresses, dmoli toute cette grande fiert de Bussy.

Elle l'avait engag  se prsenter chez Monsoreau, et  exploiter
l'amiti qu'il lui tmoignait.

Le prtexte de la visite tait tout simple: la sant du comte.

Remy soignait le mari, et remettait les billets  la femme.

--Esculape et Mercure, disait-il, je cumule.




CHAPITRE XV

COMMENT L'AMBASSADEUR DE M. LE DUC D'ANJOU ARRIVA A PARIS, ET LA
RCEPTION QUI LUI FUT FAITE.


Cependant on ne voyait reparatre au Louvre ni Catherine ni le duc
d'Anjou, et la nouvelle d'une dissension entre les deux frres prenait
de jour en jour plus d'accroissement et plus d'importance.

Le roi n'avait reu aucun message de sa mre, et, au lieu de conclure
selon le Proverbe: Pas de nouvelles, bonnes nouvelles, il se disait,
au contraire, en secouant la tte:

--Pas de nouvelles, mauvaises nouvelles!

Les mignons ajoutaient:

--_Franois, mal conseill_, aura retenu votre mre.

_Franois, mal conseill;_ en effet, toute la politique de ce rgne
singulier et des trois rgnes prcdents se rduisait l.

Mal conseill avait t le roi Charles IX, lorsqu'il avait, sinon
ordonn, du moins autoris la Saint-Barthlemy; mal conseill avait
t Franois II, lorsqu'il ordonna le massacre d'Amboise; mal
conseill avait t Henri II, le pre de cette race perverse,
lorsqu'il fit brler tant d'hrtiques et de conspirateurs avant
d'tre tu par Montgomery, qui, lui-mme, avait t mal conseill,
disait-on, lorsque le bois de sa lance avait si malencontreusement
pntr dans la visire du casque de son roi.

On n'ose pas dire  un roi:

Votre frre a du mauvais sang dans les veines; il cherche, comme
c'est l'usage dans votre famille,  vous dtrner,  vous tondre ou 
vous empoisonner; il veut vous faire  vous ce que vous avez fait 
votre frre an, ce que votre frre an a fait au sien, ce que votre
mre vous a tous instruits  vous faire les uns aux autres.

Non, un roi de ce temps-l surtout, un roi du seizime sicle et pris
ces observations pour des injures, car un roi tait, en ce temps-l,
un homme, et la civilisation seule en a pu faire un _fac-simil_ de
Dieu, comme Louis XIV, ou un mythe non responsable, comme--un roi
constitutionnel.

Les mignons disaient donc  Henri III:

--Sire, votre frre est mal conseill.

Et, comme une seule personne avait  la fois le pouvoir et l'esprit de
conseiller Franois, c'tait contre Bussy que se soulevait la tempte,
chaque jour plus furieuse et plus prs d'clater.

On en tait, dans les conseils publics,  trouver des moyens
d'intimidation, et, dans les conseils privs,  chercher des moyens
d'extermination, lorsque la nouvelle arriva que monseigneur le duc
d'Anjou envoyait un ambassadeur.

Comment vint cette nouvelle? par qui vint-elle? qui l'apporta? qui la
rpandit?

Il serait aussi facile de dire comment se soulvent les tourbillons de
vent dans l'air, les tourbillons de poussire dans la campagne, les
tourbillons de bruit dans les villes.

Il y a un dmon qui met des ailes  certaines nouvelles et qui les
lche comme des aigles dans l'espace.

Lorsque celle que nous venons de dire arriva au Louvre, ce fut une
conflagration gnrale. Le roi en devint ple de colre, et les
courtisans, outrant, comme d'habitude, la passion du matre, se firent
livides.

On jura. Il serait difficile de dire tout ce que l'on jura, mais on
jura entre autres choses:

Que, si c'tait un vieillard, cet ambassadeur serait bafou, bern,
embastill;

Que, si c'tait un jeune homme, il serait pourfendu, trou  jour,
dchiquet en petits morceaux, lesquels seraient envoys  toutes les
provinces de France comme un chantillon de la royale colre.

Et les mignons, selon leur habitude, de fourbir leurs rapires, de
prendre des leons d'escrime, et de jouer de la dague contre les
murailles.

Chicot laissa son pe au fourreau, laissa sa dague dans sa gane, et
se mit  rflchir profondment.

Le roi, voyant Chicot rflchir, se souvint que Chicot avait, un jour,
dans un point difficile, qui s'tait clairci depuis, t de l'avis de
la reine mre, laquelle avait eu raison.

Il comprit donc que, dans Chicot, tait la sagesse du royaume, et il
interrogea Chicot.

--Sire, rpliqua celui-ci aprs avoir mrement rflchi, ou
monseigneur le duc d'Anjou vous envoie un ambassadeur, ou il ne vous
en envoie pas.

--Pardieu, dit le roi, c'tait bien la peine de te creuser la joue
avec le poing pour trouver ce beau dilemme.

--Patience, patience, comme dit, dans la langue de matre Machiavelli,
votre auguste mre, que Dieu conserve; patience!

--Tu vois que j'en ai, dit le roi, puisque je t'coute.

--S'il vous envoie un ambassadeur, c'est qu'il croit pouvoir le faire;
s'il croit pouvoir le faire, lui qui est la prudence en personne,
c'est qu'il se sent fort; s'il se sent fort, il faut le mnager.
Respectons les puissances; trompons-les, mais ne jouons pas avec
elles; recevons leur ambassadeur, et tmoignons-lui toutes sortes de
plaisir de le voir. Cela n'engage  rien. Vous rappelez-vous comment
votre frre a embrass ce bon amiral Coligny qui venait en ambassadeur
de la part des huguenots, qui, eux aussi, se croyaient une puissance?

--Alors tu approuves la politique de mon frre Charles IX?

--Non pas, entendons-nous, je cite un fait, et j'ajoute: si plus tard
nous trouvons moyen, non pas de nuire  un pauvre diable de hraut
d'armes, d'envoy, de commis ou d'ambassadeur, si plus tard nous
trouvons moyen de saisir au collet le matre, le moteur, le chef, le
trs-grand et trs-honor prince, monseigneur le duc d'Anjou, vrai,
seul et unique coupable, avec les trois Guise, bien entendu, et de les
claquemurer dans un fort plus sr que le Louvre, oh! sire, faisons-le.

--J'aime assez ce prlude, dit Henri III.

--Peste, tu n'es pas dgot, mon fils, dit Chicot. Je continue donc.

--Va!

--Mais, s'il n'envoie pas d'ambassadeur, pourquoi laisser beugler tous
tes amis?

--Beugler!

--Tu comprends; je dirais rugir s'il y avait moyen de les prendre pour
des lions. Je dis beugler... parce que... Tiens, Henri, cela fait, en
vrit, mal au coeur de voir des gaillards plus barbus que les singes
de ta mnagerie jouer, comme des petits garons, au fantme, et
essayer de faire peur  des hommes en criant: Hou! hou!.... Sans
compter que, si le duc d'Anjou n'envoie personne, ils s'imagineront
que c'est  cause d'eux, et ils se croiront des personnages.

--Chicot, tu oublies que les gens dont tu parles sont mes amis, mes
seuls amis.

--Veux-tu que je te gagne mille cus,  mon roi, dit Chicot.

--Parle.

--Gage avec moi que ces gens-l resteront fidles  toute preuve, et
moi je gagerai en avoir trois sur quatre, bien  moi, corps et me,
d'ici  demain soir.

L'aplomb avec lequel parlait Chicot fit  son tour rflchir Henri. Il
ne rpondit point.

--Ah! dit Chicot, voil que tu rves aussi; voil que tu enfonces ton
joli poing dans ta charmante mchoire. Tu es plus fort que je ne
croyais, mon fils, car voil que tu flaires la vrit.

--Alors que me conseilles-tu?

--Je te conseille d'attendre, mon roi. La moiti de la sagesse du roi
Salomon est dans ce mot-l. S'il t'arrive un ambassadeur, fais bonne
mine; s'il ne vient personne, fais ce que tu voudras; mais saches--en
gr au moins  ton frre, qu'il ne faut pas, crois-moi, sacrifier 
tes drles. Cordieu! c'est un grand gueux, je le sais bien, mais il
est Valois. Tue-le, si cela te convient; mais, pour l'honneur du nom,
ne le dgrade pas: c'est un soin dont il s'occupe assez
avantageusement lui-mme.

--C'est vrai, Chicot.

--Encore une nouvelle leon que tu me dois; heureusement que nous ne
comptons plus. Maintenant laisse-moi dormir, Henri; il y a huit jours
que je me suis vu dans la ncessit de soler un moine, et, quand je
fais de ces tours de force-l, j'en ai pour une semaine  tre gris.

--Un moine! Est-ce ce bon Gnovfain dont tu m'as parl?

--Justement. Tu lui as promis une abbaye.

--Moi?

--Pardieu! c'est bien le moins que tu fasses cela pour lui aprs ce
qu'il a fait pour toi.

--Il m'est donc toujours dvou?

--Il t'adore. A propos, mon fils....

--Quoi?

--C'est dans trois semaines la Fte-Dieu.

--Aprs?

--J'espre bien que tu nous mitonnes quelque jolie petite procession.

--Je suis le roi trs-chrtien, et c'est de mon devoir de donner  mon
peuple l'exemple de la religion.

--Et tu feras, comme d'habitude, les stations dans les quatre grands
couvents de Paris?....

--Comme d'habitude.

--L'abbaye Sainte-Genevive en est, n'est-ce pas?....

--Sans doute; c'est le second o je compte me rendre.

--Bon.

--Pourquoi me demandes-tu cela?

--Pour rien. Je suis curieux, moi***. Maintenant je sais ce que je
voulais savoir. Bonsoir, Henri.

En ce moment, et comme Chicot prenait toutes ses aises pour faire un
somme, on entendit une grande rumeur dans le Louvre.

--Quel est ce bruit? dit le roi.

--Allons, dit Chicot, il est crit que je ne dormirai pas, Henri.

--Eh bien?

--Mon fils, loue-moi une chambre en ville, ou je quitte ton service.
Ma parole d'honneur, le Louvre devient inhabitable.

En ce moment le capitaine des gardes entra. Il avait l'air fort
effar.

--Qu'y a-t-il? demanda le roi.

--Sire, rpondit le capitaine, c'est l'envoy de M. le duc d'Anjou qui
descend au Louvre.

--Avec une suite? demanda le roi.

--Non, tout seul.

--Alors il faut doublement bien le recevoir, Henri, car c'est un
brave.

--Allons, dit Henri en essayant de prendre un air calme que dmentait
sa froide pleur, allons, qu'on runisse toute ma cour dans la grande
salle et que l'on m'habille de noir; il faut tre lugubrement vtu
quand on a le malheur de traiter par ambassadeur avec un frre!




CHAPITRE XVI

LEQUEL N'EST AUTRE CHOSE QUE LA SUITE DU PRCDENT, COURT PAR
L'AUTEUR POUR CAUSE DE FIN D'ANNE.


Le trne de Henri III s'levait dans la grande salle.

Autour de ce trne se pressait une foule frmissante et tumultueuse.

Le roi vint s'y asseoir, triste et le front pliss.

Tous les yeux taient tourns vers la galerie par laquelle le
capitaine des gardes devait introduire l'envoy.

--Sire, dit Qulus en se penchant  l'oreille du roi, savez-vous le
nom de cet ambassadeur?

--Non; mais que m'importe?

--Sire, c'est M. de Bussy. L'insulte n'est-elle pas triple?

--Je ne vois pas en quoi il peut y avoir insulte, dit Henri
s'efforant de garder son sang-froid.

--Peut-tre Votre Majest ne le voit-elle pas, dit Schomberg; mais
nous le voyons bien, nous.

Henri ne rpliqua rien. Il sentait fermenter la colre et la haine
autour de son trne, et s'applaudissait intrieurement de jeter deux
remparts de cette force entre lui et ses ennemis.

Qulus, plissant et rougissant tour  tour, appuya les deux mains sur
la garde de ton pe.

Schomberg ta ses gants et tira  moiti son poignard hors du
fourreau.

Maugiron prit son pe des mains d'un page et l'agrafa  sa ceinture.

D'pernon se troussa les moustaches jusqu'aux yeux et se rangea
derrire ses compagnons.

Quant  Henri, semblable au chasseur qui entend rugir ses chiens
contre le sanglier, il laissait faire ses favoris et souriait.

--Faites entrer, dit-il.

A ces paroles, un silence de mort s'tablit dans la salle, et, du fond
de ce silence, on et dit qu'on entendait gronder sourdement la colre
du roi.

Alors un pas sec, alors un pied dont l'peron sonnait avec orgueil sur
la dalle, retentit dans la galerie.

Bussy entra le front haut, l'oeil calme et le chapeau  la main.

Aucun de ceux qui entouraient le roi n'attira le regard hautain du
jeune homme. Il s'avana droit  Henri, salua profondment, et
attendit qu'on l'interroget, firement pos devant le trne, mais
avec une fiert toute personnelle, fiert de gentilhomme qui n'avait
rien d'insultant pour la majest royale.

--Vous ici, monsieur de Bussy? je vous croyais au fond de l'Anjou.

--Sire, dit Bussy, j'y tais effectivement; mais, comme vous le voyez,
je l'ai quitt.

--Et qui vous amne dans notre capitale?

--Le dsir de prsenter mes bien humbles respects  Votre Majest.

Le roi et les mignons se regardrent. Il tait vident qu'ils
attendaient autre chose de l'imptueux jeune homme.

--Et... rien de plus? dit assez superbement le roi.

--J'y ajouterai, sire, l'ordre que j'ai reu de Son Altesse
monseigneur le duc d'Anjou, mon matre, de joindre ses respects aux
miens.

--Et le duc ne vous a rien dit autre chose?

--Il m'a dit qu'tant sur le point de revenir avec la reine mre il
dsirait que Votre Majest st le retour d'un de ses plus fidles
sujets.

Le roi, presque suffoqu de surprise, ne put continuer son
interrogatoire.

Chicot profita de l'interruption pour s'approcher de l'ambassadeur.

--Bonjour, monsieur de Bussy, dit-il.

Bussy se retourna, tonn d'avoir un ami dans toute l'assemble.

--Ah! monsieur Chicot, salut, et de tout mon coeur, rpliqua Bussy.
Comment se porte M. de Saint-Luc?

--Mais, fort bien. Il se promne en ce moment avec sa femme du ct
des volires.

--Et voil tout ce que vous aviez  me dire, monsieur de Bussy?
demanda le roi.

--Oui, sire; s'il reste quelque autre nouvelle importante, monseigneur
le duc d'Anjou aura l'honneur de vous l'annoncer lui-mme.

--Trs-bien! dit le roi.

Et, se levant tout silencieux de son trne, il descendit les deux
degrs.

L'audience tait finie, les groupes se rompirent.

Bussy remarqua du coin de l'oeil qu'il tait entour par les quatre
mignons, et comme enferm dans un cercle vivant plein de frmissement
et de menaces.

A l'extrmit de la salle, le roi causait bas avec son chancelier.

Bussy fit semblant de ne rien voir et continua de s'entretenir avec
Chicot.

Alors, comme s'il ft entr dans le complot et qu'il et rsolu
d'isoler Bussy, le roi appela.

--Venez , Chicot, on a quelque chose  vous dire par ici.

Chicot salua Bussy avec une courtoisie qui sentait son gentilhomme
d'une lieue.

Bussy lui rendit son salut avec non moins d'lgance, et demeura seul
dans le cercle.

Alors il changea de contenance et de visage. De calme qu'il avait t
avec le roi, il tait devenu poli avec Chicot; de poli il se fit
gracieux.

Voyant Qulus s'approcher de lui:

--Eh! bonjour, monsieur de Qulus, lui dit-il; puis-je avoir l'honneur
de vous demander comment va votre maison?

--Mais assez mal, monsieur, rpliqua Qulus.

--Oh! mon Dieu, s'cria Bussy, comme s'il et souci de cette rponse;
et qu'est-il donc arriv?

--Il y a quelque chose qui nous gne infiniment, rpondit Qulus.

--Quelque chose? fit Bussy avec tonnement; eh! n'tes-vous pas assez
puissants, vous et les autres, et surtout vous, monsieur de Qulus,
pour renverser ce quelque chose?

--Pardon, monsieur, dit Maugiron en cartant Schomberg qui s'avanait
pour placer son mot dans cette conversation qui promettait d'tre
intressante, ce n'est pas quelque chose, c'est quelqu'un que voulait
dire M. de Qulus.

--Mais, si ce quelqu'un gne M. de Qulus, dit Bussy, qu'il le pousse
comme vous venez de faire.

--C'est aussi le conseil que je lui ai donn, monsieur de Bussy, dit
Schomberg, et je crois que Qulus est dcid  le suivre.

--Ah! c'est vous, monsieur de Schomberg, dit Bussy, je n'avais pas
l'honneur de vous reconnatre.

--Peut-tre, dit Schomberg, ai-je encore du bleu sur la figure?

--Non pas, vous tes fort ple, au contraire. Sriez-vous indispos,
monsieur?

--Monsieur, dit Schomberg, si je suis ple, c'est de colre.

--Ah ! mais vous tes donc comme M. de Qulus, gn par quelque
chose ou par quelqu'un?

--Oui, monsieur.

--C'est comme moi, dit Maugiron, moi aussi, j'ai quelqu'un qui me
gne.

--Toujours spirituel, mon cher monsieur de Maugiron, dit Bussy; mais,
en vrit, messieurs, plus je vous regarde, plus vos figures
renverses me proccupent.

--Vous m'oubliez, monsieur, dit d'pernon en se campant firement
devant Bussy.

--Pardon, monsieur d'pernon, vous tiez derrire les autres, selon
votre habitude, et j'ai si peu le plaisir de vous connatre, que ce
n'tait point  moi de vous parler le premier.

C'tait un spectacle curieux que le sourire et la dsinvolture de
Bussy, plac entre ces quatre furieux, dont les yeux parlaient avec
une loquence terrible. Pour ne pas comprendre o ils en voulaient
venir, il et fallu tre aveugle ou stupide.

Pour avoir l'air de ne pas comprendre, il fallait tre Bussy.

Il garda le silence, et le mme sourire demeura imprim sur ses
lvres.

--Enfin! dit avec un clat de voix et en frappant de sa botte sur la
dalle, Qulus, qui s'impatienta le premier.

--Monsieur, dit-il, remarquez-vous comme il y a de l'cho dans cette
salle? Rien ne renvoie le son comme les murs de marbre, et les voix
sont doublement sonores sous les votes de stuc; bien au contraire,
quand on est en rase campagne, les sons se divisent, et je crois, sur
mon honneur, que les nues en prennent leur part. J'avance cette
proposition d'aprs Aristophane. Avez-vous lu Aristophane, messieurs?

Maugiron crut avoir compris l'invitation de Bussy, et il s'approcha du
jeune homme pour lui parler  l'oreille.

Bussy l'arrta,

--Pas de confidence ici, monsieur, je vous en supplie, lui dit-il;
vous savez combien Sa Majest est jalouse; elle croirait que nous
mdisons.

Maugiron s'loigna, plus furieux que jamais.

Schomberg prit sa place, et, d'un ton empes:

--Moi, dit-il, je suis un Allemand trs-lourd, trs-obtus, mais
trs-franc; je parle haut pour donner  ceux qui m'coutent toutes
facilits de m'entendre; mais, quand ma parole, que j'essaye de rendre
la plus claire possible, n'est pas entendue parce que celui  qui je
m'adresse est sourd, ou n'est pas comprise parce que celui  qui je
m'adresse ne veut pas comprendre, alors je....

--Vous?.... dit Bussy en fixant sur le jeune homme, dont la main
agite s'cartait du centre, un de ces regards comme les tigres seuls
en font jaillir de leurs incommensurables prunelles, regards qui
semblent sourdre d'un abme et verser incessamment des torrents de
feu; vous?

Schomberg s'arrta.

Bussy haussa les paules, pirouetta sur le talon et lui tourna le dos.

Il se trouva en face de d'pernon.

D'pernon tait lanc, il ne lui tait pas possible de reculer.

--Voyez, messieurs, dit-il, comme M. de Bussy est devenu provincial
dans la fugue qu'il vient de faire avec M. le duc d'Anjou; il a de la
barbe et il n'a pas de noeud  l'pe; il a des bottes noires et un
feutre gris.

--C'est l'observation que j'tais en train de me faire  moi-mme, mon
cher monsieur d'pernon. En vous voyant si bien mis, je me demandais
o quelque jours d'absence peuvent conduire un homme. Me voil forc,
moi, Louis de Bussy, seigneur de Clermont, de prendre modle de got
sur un petit gentilhomme gascon. Mais laissez-moi passer, je vous
prie; vous tes si prs de moi, que vous m'avez march sur le pied, et
M. de Qulus aussi, ce que j'ai senti malgr mes bottes, ajouta-t-il
avec un sourire charmant.

En ce moment, Bussy, passant entre d'pernon et Qulus, tendit la main
 Saint-Luc, qui venait d'entrer.

Saint-Luc trouva cette main ruisselante de sueur. Il comprit qu'il se
passait quelque chose d'extraordinaire, et il entrana Bussy hors du
groupe d'abord, puis hors de la salle.

Un murmure trange circulait parmi les mignons et gagnait les autres
groupes de courtisans.

--C'est incroyable! disait Qulus, je l'ai insult, et il n'a pas
rpondu.

--Moi, dit Maugiron, je l'ai provoqu, et il na pas rpondu.

--Moi, dit Schomberg, ma main s'est leve  la hauteur de son visage,
et il n'a pas rpondu.

--Moi, je lui ai march sur le pied, criait d'pernon, march sur le
pied, et il n'a pas rpondu.

Et il semblait se grandir de toute l'paisseur du pied de Bussy.

--Il est clair qu'il n'a pas voulu entendre, dit Qulus. Il y a
quelque chose l-dessous.

--Ce qu'il y a, dit Schomberg, je le sais, moi.

--Et qu'y a-t-il?

--Il y a qu'il sent qu' nous quatre nous le tuerons, et qu'il ne veut
pas qu'on le tue.

En ce moment, le roi vint aux jeunes gens. Chicot lui parlait 
l'oreille.

--Eh bien! disait le roi, que disait donc M. de Bussy? Il m'a sembl
entendre parler haut de ce ct.

--Vous voulez savoir ce que disait M. de Bussy, sire? demanda
d'pernon.

--Oui, vous savez que je suis curieux, rpliqua Henri en souriant.

--Ma foi, rien de bon, sire, dit Qulus; il n'est plus Parisien.

--Et qu'est-il donc?

--Il est campagnard; il se range.

--Oh! oh! fit le roi, qu'est-ce  dire?

--C'est--dire que je vais dresser un chien  lui mordre les mollets,
dit Qulus; et encore qui sait si,  travers ses bottes, il s'en
apercevra.

--Et moi, dit Schomberg, j'ai une quintaine dans ma maison, je
l'appellerai Bussy.

--Moi, dit d'pernon, j'irai plus droit et plus loin. Aujourd'hui je
lui ai march sur le pied, demain je le soufflterai. C'est un faux
brave, un brave d'amour-propre. Il se dit: Je me suis assez battu
pour l'honneur, je veux tre prudent pour la vie.

--Eh quoi! messieurs, dit Henri avec une feinte colre, vous avez os
maltraiter chez moi, dans le Louvre, un gentilhomme qui est  mon
frre?

--Hlas! oui, dit Maugiron, rpondant  la feinte colre du roi par
une feinte humilit, et, quoique nous l'avons fort maltrait, sire, je
vous jure qu'il n'a rien rpondu.

Le roi regarda Chicot en souriant, et, se penchant  son oreille:

--Trouves-tu toujours qu'ils beuglent, Chicot? demanda-t-il. Je crois
qu'ils ont rugi, hein!

--Eh! dit Chicot, peut-tre ont-ils miaul. Je connais des gens  qui
le cri du chat fait horriblement mal aux nerfs. Peut-tre M. de Bussy
est-il de ces gens-l. Voil pourquoi il sera sorti sans rpondre.

--Tu crois? dit le roi.

--Qui vivra verra, rpondit sentencieusement Chicot.

--Laisse donc, dit Henri, tel matre, tel valet.

--Voulez-vous dire par ces mots, sire, que Bussy soit le valet de
votre frre? Vous vous tromperiez fort.

--Messieurs, dit Henri, je vais chez la reine, avec qui je dne. A
tantt! Les Gelosi[*] viennent nous jouer une farce; je vous invite 
les venir voir.

  [*] Comdiens italiens qui donnaient leurs reprsentations  l'htel
      de Bourgogne.

L'assemble s'inclina respectueusement, et le roi sortit par la grande
porte.

Prcisment alors M. de Saint-Luc entra par la petite.

Il arrta du geste les quatre gentilshommes qui allaient sortir.

--Pardon, monsieur de Qulus, dit-il en saluant, demeurez-vous
toujours rue Saint-Honor?

--Oui, cher ami. Pourquoi cela? demanda Qulus.

--J'ai deux mots  vous dire.

--Ah! ah!

--Et vous, monsieur de Schomberg, oserais-je m'enqurir de votre
adresse?

--Moi, je demeure rue Bthisy, dit Schomberg tonn.

--D'pernon, je sais la vtre.

--Rue de Grenelle.

--Vous tes mon voisin. Et vous, Maugiron?

--Moi, je suis du quartier du Louvre.

--Je commencerai donc par vous, si vous le permettez; ou plutt, non,
par vous, Qulus....

--A merveille! Je crois comprendre; vous venez de la part de M. de
Bussy?

--Je ne dis pas de quelle part je viens, messieurs. J'ai  vous
parler, voil tout.

--A tous quatre?

--Oui.

--Eh bien! mais, si vous ne voulez pas parler au Louvre, comme je le
prsume, parce que le lieu est mauvais, nous pouvons nous rendre chez
l'un de nous. Nous pouvons tous entendre ce que vous avez  nous dire
 chacun en particulier.

--Parfaitement.

--Allons chez Schomberg alors, rue Bthisy; c'est  deux pas.

--Oui, allons chez moi, dit le jeune homme.

--Soit, messieurs, dit Saint-Luc.

Et il salua encore.

--Montrez-nous le chemin, monsieur de Schomberg.

--Trs-volontiers.

Les cinq gentilshommes sortirent du Louvre en se tenant par-dessous le
bras et en occupant toute la largeur de la rue.

Derrire eux marchaient leurs laquais, arms jusqu'aux dents.

On arriva ainsi rue de Bthisy, et Schomberg fit prparer le grand
salon de l'htel.

Saint-Luc s'arrta dans l'antichambre.




CHAPITRE XVII

COMMENT M. DE SAINT-LUC S'ACQUITTA DE LA COMMISSION QUI LUI AVAIT T
DONN PAR BUSSY.


Laissons un moment Saint-Luc dans l'antichambre de Schomberg, et
voyons ce qui s'tait pass entre lui et Bussy.

Bussy avait, comme nous l'avons vu, quitt la salle d'audience avec
son ami, en adressant des saluts  tous ceux que l'esprit de
courtisanerie n'absorbait pas au point de ngliger un homme aussi
redoutable que Bussy.

Car, en ces temps de force brutale, o la puissance personnelle tait
tout, un homme pouvait, s'il tait vigoureux et adroit, se tailler un
petit royaume physique et moral dans le beau royaume de France.

C'tait ainsi que Bussy rgnait  la cour du roi Henri III.

Mais ce jour-l, comme nous l'avons vu, Bussy avait t assez mal reu
dans son royaume.

Une fois hors de la salle, Saint-Luc s'arrta, et, le regardant avec
inquitude:

--Est-ce que vous allez vous trouver mal, mon ami? lui demanda-t-il,
en vrit, vous plissez  faire croire que vous tes sur le point de
vous vanouir.

--Non, dit Bussy; seulement j'touffe de colre.

--Bon! faites-vous donc attention aux propos de tous ces drles?

--Corbleu! s'y j'y fais attention, cher ami; vous allez en juger.

--Allons, allons, Bussy, du calme.

--Vous tes charmant! du calme; si l'on vous avait dit la moiti de ce
que je viens d'entendre, du temprament dont je vous connais, il y
aurait dj eu mort d'homme.

--Enfin, que dsirez-vous?

--Vous tes mon ami, Saint-Luc, et vous m'avez donn une preuve
terrible de cette amiti.

--Ah! cher ami, dit Saint-Luc, qui croyait Monsoreau mort et enterr,
la chose n'en vaut pas la peine; ne me parlez donc plus, de cela, vous
me dsobligeriez. Certainement, le coup tait joli, et surtout il a
russi galamment; mais je n'en ai pas le mrite: c'est le roi qui me
l'avait montr tandis qu'il me retenait prisonnier au Louvre.

--Cher ami.

--Laissons donc le Monsoreau o il est, et parlons de Diane. A-t-elle
t un peu contente, la pauvre petite? Me pardonne-t-elle? A quand la
noce? A quand le baptme?

--Eh! cher ami, attendez donc que le Monsoreau soit mort.

--Plat-il? fit Saint-Luc en bondissant comme s'il et march sur un
clou aigu.

--Eh! cher ami, les coquelicots ne sont pas une plante si dangereuse
que vous l'aviez cru d'abord, et il n'est point du tout mort pour tre
tomb dessus; tout au contraire, il vit, et il est plus furieux que
jamais.

--Bah! vraiment!

--Oh! mon Dieu, oui! il ne respire que vengeance, et il a jur de vous
tuer  l premire occasion. C'est comme cela.

--Il vit?

--Hlas! oui.

--Et quel est donc l'ne bt de mdecin qui l'a soign?

--Le mien, cher ami.

--Comment! je n'en reviens pas, reprit Saint-Luc, cras par cette
rvlation. Ah , mais je suis dshonor alors, vertubleu! moi qui ai
annonc sa mort  tout le monde. Il va trouver ses hritiers en deuil.
Oh! mais je n'en aurai pas le dmenti, je le rattraperai, et,  la
prochaine rencontre, au lieu d'un coup d'pe, je lui en donnerai
quatre, s'il le faut.

--A votre tour, calmez-vous, cher Saint-Luc, dit Bussy. En vrit,
Monsoreau me sert mieux que vous ne pensez. Figurez-vous que c'est le
duc qu'il souponne de vous avoir dpch contre lui; c'est du duc
qu'il est jaloux.--Moi, je suis un ange, un ami prcieux, un Bayard;
je suis son cher Bussy, enfin. C'est tout naturel, c'est cet animal de
Remy qui l'a tir d'affaire.

--Quelle sotte ide il a eue l!

--Que voulez-vous?... une ide d'honnte homme; il se figure que,
parce qu'il est mdecin, il doit gurir les gens.

--Mais c'est un visionnaire que ce gaillard-l!

--Bref, c'est  moi qu'il se prtend redevable de la vie; c'est  moi
qu'il confie sa femme.

--Ah! je comprends que ce procd vous fasse attendre plus
tranquillement sa mort; mais il n'en est pas moins vrai que j'en suis
tout merveill.

--Cher ami!

--D'honneur! je tombe des nues.

--Vous voyez qu'il ne s'agit pas pour le moment de M. de Monsoreau.

--Non! jouissons de la vie pendant qu'il est encore sur le flanc.
Mais, pour le moment de sa convalescence, je vous prviens que je me
commande une cotte de mailles et que je fais doubler mes volets en
fer. Vous, informez-vous donc auprs du duc d'Anjou si sa bonne mre
ne lui aurait pas donn quelque recette de contre-poison. En
attendant, amusons-nous, trs-cher, amusons-nous!

Bussy ne put s'empcher de sourire. Il passa son bras sous celui de
Saint-Luc.

--Ainsi, dit-il, mon cher Saint-Luc, vous voyez que vous ne m'avez
rendu qu'une moiti de service.

Saint-Luc le regarda d'un air tonn.

--C'est vrai, dit-il; voudriez-vous donc que je l'achevasse? ce serait
dur; mais enfin, pour vous, mon cher Bussy, je suis prt  faire bien
des choses, surtout s'il me regarde avec cet oeil jaune. Pouah!

--Non, trs-cher, non, je vous l'ai dj dit, laissons l le
Monsoreau, et, si vous me redevez quelque chose, rapportez ce quelque
chose  un autre emploi.

--Voyons, dites, je vous coute.

--tes-vous trs-bien avec ces messieurs de la mignonnerie?

--Ma foi, poil  poil, comme chats et chiens au soleil; tant que le
rayon nous chauffe tous, nous ne nous disons rien; si l'un de nous
seulement prenait la part de lumire et de chaleur des autres, oh!
alors, je ne rponds plus de rien: griffes et dents joueraient leur
jeu.

--Eh bien! mon ami, ce que vous me dites l me charme.

--Ah! tant mieux!

--Admettons que le rayon soit intercept.

--Admettons, soit.

--Alors montrez-moi vos belles dents blanches, allongez vos formidable
griffes, et ouvrons la partie.

--Je ne vous comprends pas.

Bussy sourit.

--Vous allez, s'il vous plat, cher ami, aborder M. de Qulus.

--Ah! ah! fit Saint-Luc.

--Vous commencez  comprendre, n'est-ce pas?....

--Oui.

-- merveille. Vous lui demanderez quel jour il lui plairait de me
couper la gorge ou de se la faire couper par moi.

--Je le lui demanderai, cher ami.

--Cela ne vous fche point?

--Moi, pas le moins du monde. J'irai quand vous voudrez, tout de
suite, si cela peut vous tre agrable.

--Un moment. En allant chez M. de Qulus, vous me ferez, par la mme
occasion, le plaisir de passer chez M. de Schomberg,  qui vous ferez
la mme proposition, n'est-ce pas?

--Ah! ah! dit Saint-Luc,  M. de Schomberg aussi. Diable! comme vous y
allez, Bussy!

Bussy fit un geste qui n'admettait pas de rplique.

--Soit, dit Saint-Luc, votre volont sera faite.

--Alors, mon cher Saint-Luc, reprit Bussy, puisque je vous trouve si
aimable, vous entrerez au Louvre chez M. de Maugiron,  qui j'ai vu le
hausse-col, signe qu'il est de garde; vous l'engagerez  se joindre
aux autres, n'est-ce pas?....

--Oh! oh! fit Saint-Luc, trois; y songez-vous, Bussy? Est-ce tout, au
moins?

--Non pas.

--Comment, non pas?

--De l, vous vous rendrez chez M. d'pernon. Je ne vous arrte pas
longtemps sur lui, car je le tiens pour un assez pauvre compagnon;
mais enfin il fera nombre.

Saint-Luc laissa tomber ses deux bras de chaque ct de son corps et
regarda Bussy.

--Quatre? murmura-t-il.

--C'est cela mme, cher ami, dit Bussy en faisant de la tte un signe
d'assentiment; quatre. Il va sans dire que je ne recommanderai pas 
un homme de votre esprit, de voire bravoure et de votre courtoisie, de
procder vis--vis de ces messieurs avec toute la politesse que vous
possdez  un si suprme degr.

--Oh! cher ami.

--Je m'en rapporte  vous pour faire cela... galamment. Que la chose
soit accommode de faon seigneuriale, n'est-ce pas?

--Vous serez content, mon ami.

Bussy tendit en souriant la main  Saint-Luc.

-- la bonne heure, dit-il. Ah! messieurs les mignons, nous allons
donc rire  notre tour.

--Maintenant, cher ami, les conditions.

--Quelles conditions?

--Les vtres.

--Moi, je n'en fais pas; j'accepterai celles de ces messieurs.

--Vos armes?

--Les armes de ces messieurs.

--Le jour, le lieu et l'heure?

--Le jour, le lieu et l'heure de ces messieurs.

--Mais enfin....

--Ne parlons pas de ces misres-l; faites et faites vite, cher ami.
Je me promne l-bas dans le petit jardin du Louvre; vous m'y
retrouverez, la commission faite.

--Alors, vous attendez?

--Oui.

--Attendez donc. Dame! ce sera peut-tre un peu long.

--J'ai le temps.

Nous savons maintenant comment Saint-Luc trouva les quatre jeunes gens
encore runis dans la salle d'audience, et comment il entama
l'entretien. Rejoignons-le donc dans l'antichambre de l'htel de
Schomberg, o nous l'avons laiss, attendant crmonieusement, et
selon toutes les lois de l'tiquette en vogue  cette poque, tandis
que les quatre favoris de Sa Majest, se doutant de la cause de la
visite de Saint-Luc, se posaient aux quatre points cardinaux du vaste
salon.

Cela fait, les portes s'ouvrirent  deux battants, et un huissier vint
saluer Saint-Luc, qui, le poing sur la hanche, relevant galamment son
manteau avec sa rapire, sur la poigne de laquelle il appuyait sa
main gauche, marcha, le chapeau  la main droite, jusqu'au milieu du
seuil de la porte, o il s'arrta avec une rgularit qui et fait
honneur au plus habile architecte.

--M. d'Espinay de Saint-Luc! cria l'huissier.

Saint-Luc entra.

Schomberg, en sa qualit de matre de maison, se leva et vint
au-devant de son hte, qui, au lieu de le saluer, remit son chapeau
sur sa tte.

Cette formalit donnait  la visite sa couleur et son intention.

Schomberg rpondit par un salut, puis, se tournant vers Qulus:

--J'ai l'honneur de vous prsenter, dit-il, M. Jacques de Lvis, comte
de Qulus.

Saint-Luc fit un pas vers Qulus et salua,  son tour, profondment.

--Je cherchais monsieur, dit-il.

Qulus salua.

Schomberg reprit en se tournant vers un autre point de la salle.

--J'ai l'honneur de vous prsenter M. Louis de Maugiron.

Mme salutation de la part de Saint-Luc, mme rponse de Maugiron.

--Je cherchais monsieur, dit Saint-Luc.

Pour d'pernon ce fut la mme crmonie, faite avec le mme flegme et
la mme lenteur.

Puis,  son tour, Schomberg se nomma lui-mme et reut le mme
compliment.

Cela fait, les quatre amis s'assirent, Saint-Luc resta debout.

--Monsieur le comte, dit-il  Qulus, vous avez insult M. le comte
Louis de Clermont d'Amboise, seigneur de Bussy, qui vous prsente ses
trs-humbles civilits et vous appelle en combat singulier, tel jour
et  telle heure qu'il vous conviendra, pour que vous combattiez avec
telles armes qu'il vous plaira jusqu' ce que mort s'en suive...
Acceptez-vous?

--Certes, oui, rpondit tranquillement Qulus, et M. le comte de Bussy
me fait beaucoup d'honneur.

--Votre jour, monsieur le comte.

--Je n'ai pas de prfrence; seulement j'aimerais mieux demain
qu'aprs-demain, aprs-demain que les jours suivants.

--Votre heure?

--Le matin.

--Vos armes?

--La rapire et la dague, si M. de Bussy s'accommode de ces deux
instruments.

Saint-Luc s'inclina.

--Tout ce que vous dciderez sur ce point, dit-il, fera loi pour M. de
Bussy.

Puis il s'adressa  Maugiron, qui rpondit la mme chose; puis
successivement aux deux autres.

--Mais, dit Schomberg, qui reut comme matre de maison le compliment
le dernier, nous ne songeons pas  une chose, monsieur de Saint-Luc.

--A laquelle?

--C'est que, s'il nous plaisait,--le hasard fait parfois des choses
bizarres,--s'il nous plaisait, dis-je, de choisir tous le mme jour et
la mme heure, M. de Bussy pourrait tre fort embarrass.

Saint-Luc salua avec son plus courtois sourire sur les lvres.

--Certes, dit-il, M. de Bussy serait embarrass comme doit l'tre tout
gentilhomme en prsence de quatre vaillants comme vous; mais il dit
que le cas ne serait pas nouveau pour lui, puisque ce cas s'est dj
prsent aux Tournelles, prs la Bastille.

--Et il nous combattrait tout quatre? dit d'pernon.

--Tous quatre, reprit Saint-Luc.

--Sparment? demanda Schomberg.

--Sparment ou  la fois; le dfi est tout ensemble individuel et
collectif.

Les quatre jeunes gens se regardrent; Qulus rompit le premier le
silence.

--C'est fort beau de la part de M. de Bussy, dit-il, rouge de colre;
mais, si peu que nous valions, nous pouvons isolment faire chacun
notre besogne; nous accepterons donc la proposition du comte en nous
succdant les uns aux autres, ou ce qui serait mieux encore....

Qulus regarda ses amis, qui, comprenant sans doute sa pense, firent
un signe d'assentiment.

--Ou ce qui serait mieux encore, reprit-il, comme nous ne cherchons
pas  assassiner un galant homme, c'est que le hasard dcidt lequel
de nous cherra  M. de Bussy.

--Mais, dit vivement d'pernon, les trois autres?

--Les trois autres? M. de Bussy a certes trop d'amis, et nous trop
d'ennemis pour que les trois autres restent les bras croiss.

--Est-ce votre avis, messieurs? ajouta Qulus en se retournant vers
ses compagnons.

--Oui, dirent-ils d'une commune voix.

--Il me serait mme particulirement agrable, dit Schomberg, que M.
de Bussy invitt  cette fte M. de Livarot.

--Si j'osais mettre une opinion, dit Maugiron, je dsirerais que M.
de Balzac d'Antraguet en ft.

--Et la partie serait complte, dit Qulus, si M. de Ribrac voulait
bien accompagner ses amis.

--Messieurs, dit Saint-Luc, je transmettrai vos dsirs  M. le comte
de Bussy, et je crois pouvoir vous rpondre d'avance qu'il est trop
courtois pour ne pas s'y conformer. Il ne me reste donc plus,
messieurs, qu' vous remercier bien sincrement de la part de M. le
comte.

Saint-Luc salua de nouveau, et l'on vit les quatre ttes des
gentilshommes provoqus s'abaisser au niveau de la sienne.

Les quatre jeunes gens reconduisirent Saint-Luc jusqu' la porte du
salon.

Dans la dernire antichambre; il trouva les quatre laquais rassembls.

Il tira sa bourse pleine d'or, et la jeta au milieu d'eux en disant:

--Voici pour boire  la sant de vos matres.




CHAPITRE XVIII

EN QUOI M. DE SAINT-LUC TAIT PLUS CIVILIS QUE M. DE BUSSY, DES
LEONS QU'IL LUI DONNA, ET DE L'USAGE QU'EN FIT L'AMANT DE LA BELLE
DIANE.


Saint-Luc revint trs-fier d'avoir si bien fait sa commission.

Bussy l'attendait et le remercia. Saint-Luc le trouva tout triste, ce
qui n'tait pas naturel chez un homme aussi brave  la nouvelle d'un
bon et brillant duel.

--Ai-je mal fait les choses? dit Saint-Luc. Vous voil tout hriss.

--Ma foi, cher ami, je regrette qu'au lieu de prendre un terme vous
n'ayez pas dit: Tout de suite.

--Ah! patience, les Angevins ne sont pas encore venus. Que diable!
laissez-leur le temps de venir. Et puis, o est la ncessit de vous
faire si vite une litire de morts et de mourants?

--C'est que je voudrais mourir le plus tt possible.

Saint-Luc regarda Bussy avec cet tonnement que les gens parfaitement
organiss prouvent tout d'abord  la moindre apparence d'un malheur
mme tranger.

--Mourir! quand on a votre ge, votre matresse et votre nom!

--Oui! j'en tuerai, je suis sr, quatre, et je recevrai un bon coup
qui me tranquillisera ternellement.

--Des ides noires! Bussy.

--Je voudrais bien vous y voir, vous. Un mari qu'on croyait mort et
qui revient; une femme qui ne peut plus quitter le chevet du lit de ce
prtendu moribond; ne jamais se sourire, ne jamais se parler, ne
jamais se toucher la main. Mordieu! je voudrais bien avoir quelqu'un 
charper....

Saint-Luc rpondit  cette sortie par un clat de rire qui fit envoler
toute une vole de moineaux qui picotaient les sorbiers du petit
jardin du Louvre.

--Ah! s'cria-t-il, que voil un homme innocent! Dire que les femmes
aiment ce Bussy, un colier! Mais mon cher, vous perdez le sens: il
n'y a pas d'amant aussi heureux que vous sur la terre.

--Ah! fort bien; prouvez-moi un peu cela, vous, homme mari!

--_Nihil facilius,_ comme disait le jsuite Triquet, mon pdagogue;
vous tes l'ami de M. de Monsoreau?

--Ma foi! j'en ai honte, pour l'honneur de l'intelligence humaine. Ce
butor m'appelle son ami.

--Eh bien, soyez son ami.

--Oh!... abuser de ce titre.

--_Prorsus absurdum!_ disait toujours Triquet. Est-il vraiment votre
ami?

--Mais il le dit.

--Non, puisqu'il vous rend malheureux. Or le but de l'amiti est de
faire que les hommes soient heureux l'un par l'autre. Du moins c'est
ainsi que Sa Majest dfinit l'amiti, et le roi est lettr.

Bussy se mit  rire.

--Je continue, dit Saint-Luc. S'il vous rend malheureux, vous n'tes
pas amis; donc vous pouvez le traiter soit en indiffrent, et alors
lui prendre sa femme; soit en ennemi, et le retuer s'il n'est pas
content.

--Au fait, dit Bussy, je le dteste.

--Et lui vous craint.

--Vous croyez qu'il ne m'aime pas?

--Dame, essayez. Prenez-lui sa femme, et vous verrez.

--Est-ce toujours la logique du pre Triquet?

--Non, c'est la mienne.

--Je vous en fais mon compliment.

--Elle vous satisfait?

--Non. J'aime mieux tre homme d'honneur.

--Et laisser madame de Monsoreau gurir moralement et physiquement son
mari? Car enfin, si vous vous faite* tuer, il est certain qu'elle
s'attachera au seul homme qui lui reste....

Bussy frona le sourcil.

--Mais, au surplus, ajouta Saint-Luc, voici madame de Saint-Luc, elle
est de bon conseil. Aprs s'tre fait un bouquet dans les parterres de
la reine mre, elle sera de bonne humeur. coutez-la, elle parle d'or.

En effet, Jeanne arrivait radieuse, blouissante de bonheur et
ptillante de malice. Il y a de ces heureuses natures qui font de tout
ce qui les environne, comme l'alouette aux champs, un rveil joyeux,
un riant augure.

Bussy la salua en ami. Elle lui tendit la main, ce qui prouve bien que
ce n'est pas le plnipotentiaire Dubois qui a rapport cette mode
d'Angleterre avec le trait de la quadruple alliance.

--Comment vont les amours? dit-elle en liant son bouquet avec une
tresse d'or.

--Ils se meurent, dit Bussy.

--Bon! ils sont blesss, et ils s'vanouissent, dit Saint-Luc; je gage
que vous allez les faire revenir  eux, Jeanne.

--Voyons, dit-elle, qu'on me montre la plaie.

--En deux mots, voici, reprit Saint-Luc. M. de Bussy n'aime pas 
sourire au comte de Monsoreau, et il a form le dessein de se retirer.

--Et de lui laisser Diane? s'cria Jeanne avec effroi.

Bussy, inquiet de cette premire dmonstration, ajouta:

--Oh! madame, Saint-Luc ne vous dit pas que je veux mourir.

Jeanne le regarda un moment avec une compassion qui n'tait pas
vanglique.

--Pauvre Diane! murmura-t-elle; aimez donc! Dcidment les hommes sont
tous des ingrats!

--Bon! ft Saint-Luc, voil la morale de ma femme.

--Ingrat, moi! s'cria Bussy, parce que je crains d'avilir mon amour
en le soumettant aux lches pratiques de l'hypocrisie.

--Eh! monsieur, ce n'est l qu'un mchant prtexte, dit Jeanne. Si
vous tiez bien pris, vous ne craindriez qu'une sorte d'avilissement;
n'tre plus aim.

--Ah! ah! fit Saint-Luc, ouvrez votre escarcelle, mon cher.

--Mais, madame, dit affectueusement Bussy, il est des sacrifices
tels....

--Plus un mot. Avouez que vous n'aimez plus Diane, ce sera plus digne
d'un galant homme.

Bussy plit  cette seule ide.

--Vous n'osez pas le dire; eh bien, moi, je le lui dirai.

--Madame! madame!

--Vous tes plaisants, vous autres, avec vos sacrifices... Et nous,
n'en faisons-nous pas, des sacrifices? Quoi! s'exposer  se faire
massacrer par ce tigre de Monsoreau; conserver tous ses droits  un
homme en dployant une force, une volont dont Samson et Annibal
eussent t incapables; dompter la bte froce de Mars pour l'atteler
au char de M. le triomphateur, ce n'est pas de l'hrosme! Oh! je le
jure, Diane est sublime, et je n'eusse pas fait le quart de ce qu'elle
fait chaque jour.

--Merci, rpondit Saint-Luc avec un salut rvrencieux, qui fit
clater Jeanne de rire.

Bussy hsitait.

--Et il rflchit! s'cria Jeanne; il ne tombe pas  genoux, il ne
fait pas son _mea culpa_!

--Vous avez raison, rpliqua Bussy, je ne suis qu'un homme,
c'est--dire une crature imparfaite et infrieure  la plus vulgaire
des femmes.

--C'est bien heureux, dit Jeanne, que vous soyez convaincu.

--Que m'ordonnez-vous?

--Allez tout de suite rendre visite....

--A M. de Monsoreau?

--Eh! qui vous parle de cela?...  Diane.

--Mais ils ne se quittent pas, ce me semble.

--Quand vous alliez voir si souvent madame de Barbezieux, n'avait-elle
pas toujours prs d'elle ce gros singe qui vous mordait parce qu'il
tait jaloux?

Bussy se mit  rire, Saint-Luc l'imita, Jeanne suivit leur exemple; ce
fut un trio d'hilarit qui attira aux fentres tout ce qui se
promenait de courtisans dans les galeries.

--Madame, dit enfin Bussy, je m'en vais chez M. de Monsoreau. Adieu.

Et sur ce, ils se sparrent, Bussy ayant recommand  Saint-Luc de ne
rien dire de la provocation adresse aux mignons.

Il s'en retourna en effet chez M. de Monsoreau, qu'il trouva au lit.

Le comte poussa des cris de joie en l'apercevant. Remy venait de
promettre que sa blessure serait gurie avant trois semaines.

Diane posa un doigt sur ses lvres: c'tait sa manire de saluer.

Il fallut raconter au comte toute l'histoire du la commission dont le
duc d'Anjou avait charg Bussy, la visite  la cour, le malaise du
roi, la froide mine des mignons. Froide mine fut le mot dont se servit
Bussy. Diane ne fit qu'en rire.

Monsoreau, tout pensif  ces nouvelles, pria Bussy de se pencher vers
lui, et lui dit  l'oreille:

--Il y a encore des projets sous jeu, n'est-ce pas?

--Je le crois, rpliqua Bussy.

--Croyez-moi, dit Monsoreau, ne vous compromettez pas pour ce vilain
homme; je le connais, il est perfide: je vous rponds qu'il n'hsite
jamais au bord d'une trahison.

--Je le sais, dit Bussy avec un sourire qui rappela au comte la
circonstance dans laquelle lui, Bussy, avait souffert de cette
trahison du duc.

--C'est que, voyez-vous, dit Monsoreau, vous tes mon ami, et je veux
vous mettre en garde. Au surplus, chaque fois que vous aurez une
position difficile, demandez-moi conseil.

--Monsieur! monsieur! il faut dormir aprs le pansement, dit Remy;
allons, dormez!

--Oui, cher docteur. Mon ami, faites donc un tour de promenade avec
madame de Monsoreau, dit le comte. On dit que le jardin est charmant
cette anne.

--A vos ordres, rpondit Bussy.




CHAPITRE XIX

LES PRCAUTIONS DE M. DE MONSOREAU.


Saint-Luc avait raison, Jeanne avait raison; au bout de huit jours,
Bussy s'en tait aperu et leur rendait pleinement justice.

tre un homme d'autrefois et t grand et beau pour la postrit;
mais c'tait n'tre plus qu'un vieil homme, et Bussy, oublieux de
Plutarque, qui avait cess d'tre son auteur favori depuis que l'amour
l'avait corrompu, Bussy, beau comme Alcibiade, ne se souciant plus que
du prsent, se montrait dsormais peu friand d'un article d'histoire
prs de Scipion ou de Bayard en leur jour de continence.

Diane tait plus simple, plus nature, comme on dit aujourd'hui. Elle
se laissait aller aux deux instincts que le misanthrope Figaro
reconnat inns dans l'espce: aimer et tromper. Elle n'avait jamais
eu l'ide de pousser jusqu' la spculation philosophique ses opinions
sur ce que Charron et Montaigne appellent l'_honneste_.

--Aimer Bussy, c'tait sa logique,--n'tre qu' Bussy, c'tait sa
morale,--frissonner de tout son corps au simple contact de sa main
effleure, c'tait sa mtaphysique.

M. de Monsoreau,--il y avait dj quinze jours que l'accident lui
tait arriv,--M. de Monsoreau, disons-nous, se portait de mieux en
mieux. Il avait vit la fivre, grce aux applications d'eau froide,
ce nouveau remde que le hasard ou la Providence avait dcouvert 
Ambroise Par, quand il prouva tout  coup une grande secousse: il
apprit que M. le duc d'Anjou venait d'arriver  Paris avec la reine
mre et ses Angevins.

Le comte avait raison de s'inquiter: car, le lendemain de son
arrive, le prince, sous prtexte de venir prendre de ses nouvelles,
se prsenta dans son htel de la rue des Petits-Pres. Il n'y a pas
moyen de fermer sa porte  une Altesse royale qui vous donne une
preuve d'un si tendre intrt: M. de Monsoreau reut le prince, et le
prince fut charmant pour le grand veneur, et surtout pour sa femme.

Aussitt le prince sorti, M. de Monsoreau appela Diane, s'appuya sur
son bras, et, malgr les cris de Remy, fit trois fois le tour de son
fauteuil.

Aprs quoi il se rassit dans ce mme fauteuil, autour duquel il
venait, comme nous l'avons dit, de tracer une triple ligne de
circonvallation; il avait l'air trs-satisfait, et Diane devina  son
sourire qu'il mditait quelque sournoiserie.

Mais ceci rentre dans l'histoire prive de la maison de Monsoreau.
Revenons donc  l'arrive de M. le duc d'Anjou, laquelle appartient 
la partie pique de ce livre.

Ce ne fut pas, comme on le pense bien, un jour indiffrent aux
observateurs, que le jour o Monseigneur Franois de Valois fit sa
rentre au Louvre. Voici ce qu'ils remarqurent:

Beaucoup de morgue de la part du roi;

Une grande tideur de la part de la reine mre;

Et une humble insolence de la part de M. le duc d'Anjou, qui semblait
dire:

--Pourquoi diable me rappelez-vous, si vous me faites, quand j'arrive,
cette fcheuse mine?

Toute cette rception tait assaisonne des regards rutilants,
flamboyants, dvorants, de MM. de Livarot, de Ribrac et d'Antraguet,
lesquels, prvenus par Bussy, taient bien aises de faire comprendre 
leurs futurs adversaires que, s'il y avait empchement au combat, cet
empchement, pour sr, ne viendrait pas de leur part.

Chicot, ce jour-l, fit plus d'alles et de venues que Csar la veille
de la bataille de Pharsale.

Puis tout rentra dans le calme plat.

Le surlendemain de sa rentre au Louvre, le duc d'Anjou vint faire une
seconde visite au bless.

Monsoreau, instruit des moindres particularits de l'entrevue du roi
avec son frre, caressa du geste et de la voix M. le duc d'Anjou, pour
l'entretenir dans les plus hostiles dispositions.

Puis, comme il allait de mieux en mieux, quand le duc fut parti, il
reprit le bras de sa femme, et, au lieu de faire trois fois le tour de
son fauteuil, il fit une fois le tour de sa chambre.

Aprs quoi, il se rassit d'un air encore plus satisfait que la
premire fois.

Le mme soir, Diane prvint Bussy que M. de Monsoreau mditait bien
certainement quelque chose.

Un instant aprs, Monsoreau et Bussy se trouvrent seuls.

--Quand je pense, dit Monsoreau  Bussy, que ce prince, qui me fait si
bonne mine, est mon ennemi mortel, et que c'est lui qui m'a fait
assassiner par M. de Saint-Luc!

--Oh! assassiner! dit Bussy; prenez garde, monsieur le comte,
Saint-Luc est bon gentilhomme, et vous avouez vous-mme que vous
l'aviez provoqu, que vous aviez tir l'pe le premier, et que vous
avez reu le coup en combattant.

--D'accord, mais il n'en est pas moins vrai qu'il obissait aux
instigations du duc d'Anjou.

--coutez, dit Bussy, je connais le duc, et surtout je connais M. de
Saint-Luc. Je dois vous dire que M. de Saint-Luc est tout entier au
roi, et pas du tout au prince. Ah! si votre coup d'pe vous venait
d'Antraguet, de Livarot ou de Ribrac, je ne dis pas... mais de
Saint-Luc....

--Vous ne connaissez pas l'histoire de France comme je la connais, mon
cher monsieur de Bussy, dit Monsoreau obstin dans son opinion.

Bussy et pu lui rpondre, que s'il connaissait mal l'histoire de
France, il connaissait en change parfaitement celle de l'Anjou, et
surtout de la partie de l'Anjou o tait enclav Mridor.

Enfin Monsoreau en vint  se lever et  descendre dans le jardin.

--Cela me suffit, dit-il en remontant. Ce soir, nous dmnagerons.

--Pourquoi cela? dit Remy. Est-ce que vous n'tes pas en bon air dans
la rue des Petits-Pres, ou la distraction vous manque-t-elle?

--Au contraire, dit Monsoreau, j'en ai trop, de distractions; M.
d'Anjou me fatigue avec ses visites. Il amne toujours avec lui une
trentaine de gentilshommes, et le bruit de leurs perons m'agace
horriblement les nerfs.

--Mais o allez-vous?

--J'ai ordonn qu'on mt en tat ma petite maison des Tournelles.

Bussy et Diane, car Bussy tait toujours l, changrent un regard
amoureux de souvenir.

--Comment, cette bicoque! s'cria tourdiment Remy.

--Ah! ah! vous la connaissez? fit Monsoreau.

--Pardieu! dit le jeune homme, qui ne connat pas les habitations de
M. le grand veneur de France, et surtout quand on a demeur rue
Beautreillis?

Monsoreau, par l'habitude, roula quelque vague soupon dans son
esprit.

--Oui, oui, j'irai l, dit-il, et j'y serai bien. On n'y peut recevoir
que quatre personnes au plus. C'est une forteresse, et, par la
fentre, on voit,  trois cents pas de distance, ceux qui viennent
vous faire visite.

--De sorte? demanda Remy.

--De sorte qu'on peut les viter quand on veut, dit Monsoreau, surtout
quand on se porte bien.

Bussy se mordit les lvres, il craignait qu'il ne vnt un temps o
Monsoreau l'viterait  son tour.

Diane soupira. Elle se souvenait avoir vu, dans cette petite maison,
Bussy bless, vanoui sur son lit.

Remy rflchit; aussi fut-il le premier des trois qui parla.

--Vous ne le pouvez pas, dit-il.

--Et pourquoi cela, s'il vous plat, monsieur le docteur?

--Parce qu'un grand veneur de France a des rceptions  faire, des
valets  entretenir, des quipages  soigner. Qu'il ait un palais pour
ses chiens, cela se conoit, mais qu'il ait un chenil pour lui, c'est
impossible.

--Hum! fit Monsoreau d'un ton qui voulait dire: C'est vrai.

--Et puis, dit Remy, car je suis le mdecin du coeur comme celui du
corps, ce n'est pas votre sjour ici qui vous proccupe.

--Qu'est-ce donc?

--C'est celui de madame.

--Eh bien?

--Eh bien, faites dmnager la comtesse.

--M'en sparer! s'cria Monsoreau en fixant sur Diane un regard o il
y avait, certes, plus de colre que d'amour.

--Alors, sparez-vous de votre charge, donnez votre dmission de grand
veneur; je crois que ce serait sage: car vraiment ou vous ferez ou
vous ne ferez pas votre service; si vous ne le faites pas, vous
mcontenterez le roi, et si vous le faites....

--Je ferai ce qu'il faudra faire, dit Monsoreau les dents serres,
mais je ne quitterai pas la comtesse.

Le comte achevait ces mots, lorsqu'on entendit dans la cour un grand
bruit de chevaux et de voix.

Monsoreau frmit.

--Encore le duc! murmura-t-il.

--Oui, justement, dit Remy en allant  la fentre.

Le jeune homme n'avait point achev que, grce au privilge qu'ont les
princes d'entrer sans tre annoncs, le duc entra dans la chambre.

Monsoreau tait aux aguets, il vit que le premier coup d'oeil de
Franois avait t pour Diane.

Bientt les galanteries intarissables du duc l'clairrent mieux
encore; il apportait  Diane un de ces rares bijoux comme en faisaient
trois ou quatre en leur vie ces patients et gnreux artistes qui
illustrrent un temps o, malgr cette lenteur  les produire, les
chefs-d'oeuvre taient plus frquents qu'aujourd'hui.

C'tait un charmant poignard au manche d'or cisel; ce manche tait un
flacon; sur la lame courait toute une chasse, burine avec un
merveilleux talent: chiens, chevaux, chasseurs, gibier, arbres et
ciel, s'y confondaient dans un ple-mle harmonieux qui forait le
regard  demeurer longtemps fix sur cette lame d'azur et d'or.

--Voyons, dit Monsoreau, qui craignait qu'il n'y et quelque billet
cach dans le manche.

Le prince alla au-devant de cette crainte en le sparant en deux
parties.

--A vous qui tes chasseur, la lame, dit-il;  la comtesse, le manche.
Bonjour, Bussy, vous voil donc ami intime avec le comte, maintenant?

Diane rougit.

Bussy, au contraire, demeura assez matre de lui-mme.

--Monseigneur, dit-il, vous oubliez que Votre Altesse elle-mme m'a
charg ce matin de venir savoir des nouvelles de M. de Monsoreau. J'ai
obi, comme toujours, aux ordres de Votre Altesse.

--C'est vrai, dit le duc.

Puis, il alla s'asseoir prs de Diane, et lui parla bas.

Au bout d'un instant:

--Comte, dit-il, il fait horriblement chaud dans cette chambre de
malade. Je vois que la comtesse touffe, et je vais lui offrir le bras
pour lui faire faire un tour de jardin.

Le mari et l'amant changrent un regard courrouc.

Diane, invite  descendre, se leva et posa son bras sur celui du
prince.

--Donnez-moi le bras, dit Monsoreau  Bussy. Et Monsoreau descendit
derrire sa femme.

--Ah! ah! dit le duc, il parat que vous allez tout  fait bien?

--Oui, monseigneur, et j'espre tre bientt en tat de pouvoir
accompagner madame de Monsoreau partout o elle ira.

--Bon! mais, en attendant, il ne faut pas vous fatiguer.

Monsoreau lui-mme sentait combien tait juste la recommandation du
prince.

Il s'assit  un endroit d'o il ne pouvait le perdre de vue.

--Tenez, comte, dit-il  Bussy, si vous tiez bien aimable, ds ce
soir vous escorteriez madame de Monsoreau jusqu' mon petit htel de
la Bastille; je l'y aime mieux qu'ici, en vrit. Arrache  Mridor
aux griffes de ce vautour, je ne le laisserai pas la dvorer  Paris.

--Non pas, monsieur, dit Remy  son matre, non pas, vous ne pouvez
accepter.

--Et pourquoi cela? dit Monsoreau.

--Parce que vous tes  M. d'Anjou, et que M. d'Anjou ne vous
pardonnerait jamais d'avoir aid le comte  lui jouer un pareil tour.

--Que m'importe? allait s'crier l'imptueux jeune homme, lorsque un
coup d'oeil de Remy lui indiqua qu'il devait se taire.

Monsoreau rflchissait.

--Remy a raison, dit-il, ce n'est point de vous que je dois rclamer
un pareil service; j'irai moi-mme la conduire: car, demain ou aprs
demain, je serai en mesure d'habiter cette maison.

--Folie, dit Bussy, vous perdrez votre charge.

--C'est possible, dit le comte, mais je garderai ma femme.

Et il accompagna ces paroles d'un froncement de sourcils qui fit
soupirer Bussy.

En effet, le soir mme, le comte conduisit sa femme  sa maison des
Tournelles, bien connue de nos lecteurs.

Remy aida le convalescent  s'y installer.

Puis, comme c'tait un homme d'un dvouement  toute preuve, comme il
comprit que, dans ce local resserr, Bussy aurait grand besoin de lui,
il se rapprocha de Gertrude, qui commena par le battre, et finit par
lui pardonner.

Diane reprit sa chambre, situe sur le devant, cette chambre au
portail et au lit de damas blanc et or.

Un corridor seulement sparait cette chambre de celle du comte de
Monsoreau.

Bussy s'arrachait des poignes de cheveux.

Saint-Luc prtendait que les chelles de corde, tant arrives  leur
plus haute perfection, pouvaient  merveille remplacer les escaliers.

Monsoreau se frottait les mains, et souriait en songeant au dpit de
M. le duc d'Anjou.




CHAPITRE XX

UNE VISITE A LA MAISON DES TOURNELLES.


La surexcitation tient lieu,  quelques hommes, de passion relle,
comme la faim donne au loup et  la hyne une apparence de courage.

C'tait sous l'impression d'un sentiment pareil que M. d'Anjou, dont
le dpit ne pourrait se dcrire lorsqu'il ne retrouva plus Diane 
Mridor, tait revenu  Paris;  son retour, il tait presque amoureux
de cette femme, et cela justement parce qu'on la lui enlevait.

Il en rsultait que sa haine pour Monsoreau, haine qui datait du jour
o il avait appris que le comte le trahissait, il en rsultait,
disons-nous, que sa haine s'tait change en une sorte de fureur,
d'autant plus dangereuse, qu'ayant expriment dj le caractre
nergique du comte, il voulait se tenir prt  frapper sans donner
prise sur lui-mme.

D'un autre ct, il n'avait pas renonc  ses esprances politiques,
bien au contraire; et l'assurance qu'il avait prise de sa propre
importance l'avait grandi  ses propres yeux. A peine de retour 
Paris, il avait donc recommenc ses tnbreuses et souterraines
machinations. Le moment tait favorable. Bon nombre de ces
conspirateurs chancelants, qui sont dvous au succs, rassurs par
l'espce de triomphe que la faiblesse du roi et l'astuce de Catherine
venaient de donner aux Angevins, s'empressaient autour du duc d'Anjou,
ralliant, par des fils imperceptibles mais puissants, la cause du
prince  celle des Guises, qui demeuraient prudemment dans l'ombre, et
qui gardaient un silence dont Chicot se trouvait fort alarm.

Au reste, plus d'panchement politique du duc envers Bussy: une
hypocrisie amicale, voil tout. Le prince tait vaguement troubl
d'avoir vu le jeune homme chez Monsoreau, et il lui gardait rancune de
cette confiance que Monsoreau, si dfiant, avait nanmoins envers lui.
Il s'effrayait aussi de cette joie qui panouissait le visage de
Diane, de ces fraches couleurs qui la rendaient si dsirable,
d'adorable qu'elle tait. Le prince savait que les fleurs ne se
colorent et ne se parfument qu'au soleil, et les femmes qu' l'amour.
Diane tait visiblement heureuse, et pour le prince, toujours
malveillant et soucieux, le bonheur d'autrui semblait une hostilit.

N prince, devenu puissant par une route sombre et tortueuse, dcid 
se servir de la force, soit pour ses amours, soit pour ses vengeances,
depuis que la force lui avait russi; bien conseill, d'ailleurs, par
Aurilly, le duc pensa qu'il serait honteux pour lui d'tre ainsi
arrt dans ses dsirs par des obstacles aussi ridicules que le sont
une jalousie de mari et une rpugnance de femme.

Un jour qu'il avait mal dormi et qu'il avait pass la nuit 
poursuivre ces mauvais rves qu'on fait dans un demi-sommeil fivreux,
il sentit qu'il tait mont au ton de ses dsirs, et commanda ses
quipages pour aller voir Monsoreau.

Monsoreau, comme on le sait, tait parti pour sa maison des
Tournelles.

Le prince sourit  cette annonce. C'tait la petite pice de la
comdie de Mridor. Il s'enquit, mais pour la forme seulement, de
l'endroit o tait situe cette maison; on lui rpondit que c'tait
sur la place Saint-Antoine, et, se retournant alors vers Bussy, qui
l'avait accompagn: --Puisqu'il est aux Tournelles, dit-il, allons aux
Tournelles.

L'escorte se remit en marche, et bientt tout le quartier fut en
rumeur par la prsence de ces vingt-quatre beaux gentilshommes, qui
composaient d'ordinaire la suite du prince, et qui avaient chacun deux
laquais et trois chevaux.

Le prince connaissait bien la maison et la porte; Bussy ne la
connaissait pas moins bien que lui. Ils s'arrtrent tous deux devant
la porte, s'engagrent dans l'alle et montrent tous deux; seulement,
le prince entra dans les appartements, et Bussy demeura sur le palier.

Il rsulta de cet arrangement que le prince, qui paraissait le
privilgi, ne vit que Monsoreau, lequel le reut couch sur une
chaise longue, tandis que Bussy fut reu dans les bras de Diane, qui
l'treignirent fort tendrement, tandis que Gertrude faisait le guet.

Monsoreau, naturellement ple, devint livide en apercevant le prince.
C'tait sa vision terrible.

--Monseigneur, dit-il frissonnant de contrarit, monseigneur, dans
cette pauvre maison! en vrit, c'est trop d'honneur pour le peu que
je suis.

L'ironie tait visible, car  peine le comte se donnait-il la peine de
la dguiser.

Cependant le prince ne parut aucunement la remarquer, et, s'approchant
du convalescent avec un sourire:

--Partout o va un ami souffrant, dit-il, j'irai pour demander de ses
nouvelles.

--En vrit, prince, Votre Altesse a dit le mot ami, je crois.

--Je l'ai dit, mon cher comte. Comment allez-vous?

--Beaucoup mieux, monseigneur; je me lve, je vais, je viens, et, dans
huit jours, il n'y paratra plus.

--Est-ce votre mdecin qui vous a prescrit l'air de la Bastille?
demanda le prince avec l'accent le plus candide du monde.

--Oui, monseigneur.

--N'tiez-vous pas bien rue des Petits-Pres?

--Non, monseigneur; j'y recevais trop de monde, et ce monde menait
trop grand bruit.

Le comte pronona ces paroles avec un ton de fermet qui n'chappa
point au prince, et cependant le prince ne parut point y faire
attention.

--Mais vous n'avez point de jardin ici, ce me semble? dit-il.

--Le jardin me faisait tort, monseigneur, rpondit Monsoreau.

--Mais o vous promeniez-vous, mon cher?

--Justement, monseigneur, je ne me promenais pas.

Le prince se mordit les lvres et se renversa sur sa chaise.

--Vous savez, comte, dit-il aprs un moment de silence, que l'on
demande beaucoup votre charge de grand veneur au roi?

--Bah! et sous quel prtexte, monseigneur?

--Beaucoup prtendent que vous tes mort.

--Oh! monseigneur, j'en suis sr, rpond que je ne le suis pas.

--Moi, je ne rponds rien du tout. Vous vous enterrez, mon cher, donc
vous tes mort.

Monsoreau se mordit les lvres  son tour.

--Que voulez-vous, monseigneur? dit-il, je perdrai mes charges.

--Vraiment?

--Oui; il y a des choses que je leur prfre.

--Ah! fit le prince, c'est fort dsintress de votre part.

--Je suis fait ainsi, monseigneur.

--En ce cas, puisque vous tes ainsi fait, vous ne trouveriez pas
mauvais que le roi le st.

--Qui le lui dirait?

--Dame! s'il m'interroge, il faudra bien que je lui rpte notre
conversation.

--Ma foi, monseigneur, si l'on rptait au roi tout ce qui se dit 
Paris, Sa Majest n'aurait pas assez de ses deux oreilles.

--Que se dit-il donc  Paris, monsieur? dit le prince en se retournant
vers le comte aussi vivement que si un serpent l'et piqu.

Monsoreau vit que, tout doucement, la conversation avait pris une
tournure un peu trop srieuse pour un convalescent n'ayant pas encore
toute libert d'agir. Il calma la colre qui bouillonnait au fond de
son me, et, prenant un visage indiffrent:

--Que sais-je, moi, pauvre paralytique? dit-il. Les vnements
passent, et j'en aperois  peine l'ombre. Si le roi est dpit de me
voir si mal faire son service, il a tort.

--Comment cela?

--Sans doute; mon accident....

--Eh bien?

--Vient un peu de sa faute.

--Expliquez-vous.

--Dame! M. de Saint-Luc, qui m'a donn ce coup d'pe, n'est-il pas
des plus chers amis du roi? C'est le roi qui lui a montr la botte
secrte  l'aide de laquelle il m'a trou la poitrine, et rien ne me
dit mme que ce ne soit pas le roi qui me l'ait tout doucement
dpch.

Le duc d'Anjou fit presque un signe d'approbation.

--Vous avez raison, dit-il; mais enfin le roi est le roi.

--Jusqu' ce qu'il ne le soit plus, n'est-ce pas? dit Monsoreau.

Le duc tressaillit.

--A propos, dit-il, madame de Monsoreau ne loge-t-elle donc pas ici?

--Monseigneur, elle est malade en ce moment; sans quoi elle serait
dj venue vous prsenter ses trs-humbles hommages.

--Malade? Pauvre femme!

--Oui, monseigneur.

--Le chagrin de vous avoir vu souffrir?

--D'abord; puis la fatigue de cette translation.

--Esprons que l'indisposition sera de courte dure, mon cher comte.
Vous avez un mdecin si habile!

Et il leva le sige.

--Le fait est, dit Monsoreau, que ce cher Remy m'a admirablement
soign.

--Mais c'est le mdecin de Bussy que vous me nommez l.

--Le comte me l'a donn en effet, monseigneur.

--Vous tes donc trs-li avec Bussy?

--C'est mon meilleur, je devrais mme dire c'est mon seul ami,
rpondit froidement Monsoreau.

--Adieu, comte, dit le prince en soulevant la portire de damas.

Au mme instant, et comme il passait la tte sous la tapisserie, il
crut voir comme un bout de robe s'effacer dans la chambre voisine, et
Bussy apparut tout  coup  son poste au milieu du corridor.

Le soupon grandit chez le duc.

--Nous partons, dit-il  Bussy.

Bussy, sans rpondre, descendit aussitt pour donner  l'escorte
l'ordre de se prparer, mais peut-tre bien aussi pour cacher sa
rougeur au prince.

Le duc, rest seul sur le palier, essaya de pntrer dans le corridor
o il avait vu disparatre la robe de soie.

Mais, en se retournant, il remarqua que Monsoreau l'avait suivi et se
tenait debout, ple et appuy au chambranle, sur le seuil de la porte.

--Votre Altesse se trompe de chemin, dit froidement le comte.

--C'est vrai, balbutia le duc, merci.

Et il descendit, la rage dans le coeur.

Pendant toute la route, qui tait longue cependant, Bussy et lui
n'changrent pas une seule parole.

Bussy quitta le duc  la porte de son htel.

Lorsque le duc fut rentr et seul dans son cabinet, Aurilly s'y glissa
mystrieusement.

--Eh bien, dit le duc en l'apercevant, je suis bafou par le mari.

--Et peut-tre aussi par l'amant, monseigneur, dit le musicien.

--Que dis-tu?

--La vrit, Altesse.

--Achve alors.

--coutez, monseigneur, j'espre que vous me pardonnerez, car c'tait
pour le service de Votre Altesse.

--Va, c'est convenu, je te pardonne d'avance.

--Eh bien, j'ai guett sous un hangar aprs que vous ftes mont.

--Ah! ah! et qu'as-tu vu?

--J'ai vu paratre une robe de femme, j'ai vu cette femme se pencher,
j'ai vu deux bras se nouer autour de son cou; et, comme mon oreille
est exerce, j'ai entendu fort distinctement le bruit d'un long et
tendre baiser.

--Mais quel tait l'homme? demanda le duc. L'as-tu reconnu, lui?

--Je ne puis reconnatre des bras, dit Aurilly. Les gants n'ont pas de
visage, monseigneur.

--Oui, mais on peut reconnatre des gants.

--En effet, il m'a sembl... dit Aurilly.

--Que tu les reconnaissais, n'est-ce pas? Allons donc!

--Mais ce n'est qu'une prsomption.

--N'importe, dis toujours.

--Eh bien, monseigneur, il m'a sembl que c'taient les gants de M. de
Bussy.

--Des gants de buffle brods d'or, n'est-ce pas? s'cria le duc, aux
yeux duquel disparut tout  coup le nuage qui voilait la vrit.

--De buffle brods d'or; oui, monseigneur, c'est cela, rpta Aurilly.

--Ah! Bussy! oui, Bussy! c'est Bussy! s'cria de nouveau le duc;
aveugle que j'tais! ou plutt, non, je n'tais pas aveugle.
Seulement, je ne pouvais croire  tant d'audace.

--Prenez-y garde, dit Aurilly, il me semble que Votre Altesse parle
bien haut.

--Bussy! rpta encore une fois le duc, se rappelant mille
circonstances qui avaient pass inaperues, et qui, maintenant,
repassaient grandissantes devant ses yeux.

--Cependant, monseigneur, dit Aurilly, il ne faudrait pas croire trop
lgrement; ne pouvait-il y avoir un homme cach dans la chambre de
madame de Monsoreau?

--Oui, sans doute; mais Bussy, Bussy, qui tait dans le corridor,
l'aurait vu, cet homme.

--C'est vrai, monseigneur.

--Et puis, les gants, les gants.

--C'est encore vrai; et puis, outre le bruit du baiser, j'ai encore
entendu....

--Quoi?

--Trois mots.

--Lesquels?

--Les voici: A demain soir!

--O mon Dieu!

--De sorte que si nous voulions, monseigneur, un peu recommencer cet
exercice que nous faisions autrefois, eh bien, nous serions srs....

--Aurilly, demain soir nous recommencerons.

--Votre Altesse sait que je suis  ses ordres.

--Bien. Ah! Bussy! rpta le duc entre ses dents, Bussy, tratre  son
seigneur! Bussy, cet pouvantail de tous! Bussy, l'honnte homme....
Bussy, qui ne veut pas que je sois roi de France!....

Et le duc, souriant avec une infernale joie, congdia Aurilly pour
rflchir  son aise.




CHAPITRE XXI

LES GUETTEURS.


Aurilly et le duc d'Anjou se tinrent mutuellement parole. Le duc
retint prs de lui Bussy tant qu'il put pendant le jour, afin de ne
perdre aucune de ses dmarches.

Bussy ne demandait pas mieux que de faire, pendant le jour, sa cour au
prince; de cette faon, il avait la soire libre. C'tait sa mthode,
et il la pratiquait mme sans arrire-pense.

A dix heures du soir, il s'enveloppa de son manteau, et, son chelle
sous le bras, il s'achemina vers la Bastille.

Le duc, qui ignorait que Bussy avait une chelle dans son antichambre,
qui ne pouvait croire que l'on marcht seul ainsi dans les rues de
Paris, le duc qui pensait que Bussy passerait par son htel pour
prendre un cheval et un serviteur, perdit dix minutes en apprts.
Pendant ces dix minutes, Bussy, leste et amoureux, avait dj fait les
trois quarts du chemin.

Bussy fut heureux comme le sont d'ordinaire les gens hardis: il ne fit
aucune rencontre par les chemins, et, en approchant, il vit de la
lumire aux vitres.

C'tait le signal convenu entre lui et Diane.

Il jeta son chelle au balcon. Cette chelle, munie de six crampons
placs en sens inverses, accrochait toujours quelque chose.

Au bruit, Diane teignit sa lampe et ouvrit la fentre pour assurer
l'chelle.

La chose fut faite en un instant.

Diane jeta les yeux sur la place; elle fouilla du regard tous les
coins et recoins: la place lui parut dserte.

Alors elle fit signe  Bussy qu'il pouvait monter.

Bussy, sur ce signe, escalada les chelons deux  deux. Il y en avait
dix: ce fut l'affaire de cinq enjambes, c'est--dire de cinq
secondes.

Ce moment avait t heureusement choisi: car, tandis que Bussy montait
par la fentre, M. de Monsoreau, aprs avoir cout patiemment pendant
plus de dix minutes  la porte de sa femme, descendait pniblement
l'escalier, appuy sur le bras d'un valet de confiance, lequel
remplaait Remy avec avantage, toutes les fois qu'il ne s'agissait ni
d'appareils ni de topiques.

Cette double manoeuvre, qu'on et dite combine par un habile
stratgiste, s'excuta de cette faon, que Monsoreau ouvrait la porte
de la rue juste au moment o Bussy retirait son chelle et o Diane
fermait sa fentre.

Monsoreau se trouva dans la rue; mais, nous l'avons dit, la rue tait
dserte, et le comte ne vit rien.

--Aurais-tu t mal renseign? demanda Monsoreau  son domestique.

--Non, monseigneur, rpondit celui-ci. Je quitte l'htel d'Anjou, et
le matre palefrenier, qui est de mes amis, m'a dit positivement que
monseigneur avait command deux chevaux pour ce soir. Maintenant,
monseigneur, peut-tre tait-ce pour aller tout autre part qu'ici.

--O veux-tu qu'il aille? dit Monsoreau d'un air sombre.

Le comte tait comme tous les jaloux, qui ne croient pas que le reste
de l'humanit puisse tre proccupe d'autre chose que de les
tourmenter.

Il regarda autour de lui une seconde fois.

--Peut-tre euss-je mieux fait de rester dans la chambre de Diane,
murmura-t-il. Mais peut-tre ont-ils des signaux pour correspondre;
elle l'et prvenu de ma prsence, et je n'eusse rien su. Mieux vaut
encore guetter du dehors, comme nous en sommes convenus. Voyons,
conduis-moi  cette cachette, de laquelle tu prtends que l'on peut
tout voir.

--Venez, monseigneur, dit le valet.

Monsoreau s'avana, moiti s'appuyant au bras de son domestique,
moiti se soutenant au mur.

En effet,  vingt ou vingt-cinq pas de la porte, du ct de la
Bastille, se trouvait un norme tas de pierre provenant de maisons
dmolies et servant de fortifications aux enfants du quartier
lorsqu'ils simulaient les combats, restes populaires des Armagnacs et
des Bourguignons.

Au milieu de ce tas de pierres, le valet avait pratiqu une espce de
gurite qui pouvait facilement contenir et cacher deux personnes.

Il tendit un manteau sur ces pierres, et Monsoreau s'accroupit
dessus.

Le valet se plaa aux pieds du comte.

Un mousqueton tout charg tait pos  tout vnement  ct d'eux.

Le valet voulut apprter la mche de l'arme; mais Monsoreau l'arrta.

--Un instant, dit-il, il sera toujours temps. C'est gibier royal que
celui que nous ventons, et il y a peine de la hart pour quiconque
porte la main sur lui.

Et ses yeux, ardents comme ceux d'un loup embusqu dans le voisinage
d'une bergerie, se portaient des fentres de Diane dans les
profondeurs du faubourg, et des profondeurs du faubourg dans les rues
adjacentes, car il dsirait surprendre et craignait d'tre surpris.

Diane avait prudemment ferm ses pais rideaux de tapisserie, en sorte
qu' leur bordure seulement filtrait un rayon lumineux, qui dnonait
la vie, dans cette maison absolument noire.

Monsoreau n'tait pas embusqu depuis dix minutes, que deux chevaux
parurent  l'embouchure de la rue Saint-Antoine.

Le valet ne parla point; mais il tendit la main dans la direction des
deux chevaux.

--Oui, dit Monsoreau, je vois.

Les deux cavaliers mirent pied  terre  l'angle de l'htel des
Tournelles, et ils attachrent leurs chevaux aux anneaux de fer
disposs dans la muraille  cet effet.

--Monseigneur, dit Aurilly, je crois que nous arrivons trop tard; il
sera parti directement de votre htel; il avait dix minutes d'avance
sur vous, il est entr.

--Soit, dit le prince; mais, si nous ne l'avons pas vu entrer, nous le
verrons sortir.

--Oui, mais quand? dit Aurilly.

--Quand nous voudrons, dit le prince.

--Serait-ce trop de curiosit que de vous demander comment vous
comptez vous y prendre, monseigneur?

--Rien de plus facile. Nous n'avons qu' heurter  la porte, l'un de
nous, c'est--dire toi, par exemple, sous prtexte que tu viens
demander des nouvelles de M. de Monsoreau. Tout amoureux s'effraye au
bruit. Alors, toi entr dans la maison, lui sort par la fentre, et
moi, qui serai rest dehors, je le verrai dguerpir.

--Et le Monsoreau?

--Que diable veux-tu qu'il dise? C'est mon ami, je suis inquiet, je
fais demander de ses nouvelles, parce que je lui ai trouv mauvaise
mine dans la journe; rien de plus simple.

--C'est on ne peut plus ingnieux, monseigneur, dit Aurilly.

--Entends-tu ce qu'ils disent? demanda Monsoreau  son valet.

--Non, monseigneur; mais, s'ils continuent de parler, nous ne pouvons
manquer de les entendre, puisqu'ils viennent de ce ct.

--Monseigneur, dit Aurilly, voici un tas de pierres qui semble fait
exprs pour cacher Votre Altesse.

--Oui; mais attends, peut-tre y a-t-il moyen de voir  travers les
fentes des rideaux.

En effet, comme nous l'avons dit, Diane avait rallum ou rapproch la
lampe, et une lgre lueur filtrait du dedans au dehors.

Le duc et Aurilly tournrent et retournrent pendant plus de dix
minutes, afin de chercher un point d'o leurs regards pussent pntrer
dans l'intrieur de la chambre. Pendant ces diffrentes volutions,
Monsoreau bouillait d'impatience et arrtait souvent sa main sur le
canon du mousquet, moins froid que cette main.

--Oh! souffrirai-je cela? murmura-t-il; dvorerai-je encore cet
affront? Non, non: tant pis, ma patience est  bout. Mordieu! ne
pouvoir ni dormir, ni veiller, ni mme souffrir tranquille, parce
qu'un caprice honteux s'est log dans le cerveau oisif de ce misrable
prince! Non, je ne suis pas un valet complaisant; je suis le comte de
Monsoreau; et qu'il vienne de ce ct, je lui fais, sur mon honneur,
sauter la cervelle. Allume la mche, Ren, allume....

En ce moment, justement le prince, voyant qu'il tait impossible  ses
regards de pntrer  travers l'obstacle, en tait revenu  son
projet, et s'apprtait  se cacher dans les dcombres, tandis
qu'Aurilly allait frapper  la porte, quand tout  coup, oubliant la
distance qu'il y avait entre lui et le prince, Aurilly posa vivement
sa main sur le bras du duc d'Anjou.

--Eh bien, monsieur, dit le prince tonn, qu'y a-t-il?

--Venez, monseigneur, venez, dit Aurilly.

--Mais pourquoi cela?

--Ne voyez-vous rien briller  gauche? Venez, monseigneur, venez.

--En effet, je vois comme une tincelle au au milieu de ces pierres.

--C'est la mche d'un mousquet ou d'une arquebuse, monseigneur.

--Ah! ah! fit le duc, et qui diable peut tre embusqu l?

--Quelque ami ou quelque serviteur de Bussy. loignons-nous, faisons
un dtour, et revenons d'un autre ct. Le serviteur donnera l'alarme,
et nous verrons Bussy descendre par la fentre.

--En effet, tu as raison, dit le duc; viens.

Tous deux traversrent la rue pour regagner la place o ils avaient
attach leurs chevaux.

--Ils s'en vont, dit le valet.

--Oui, dit Monsoreau. Les as-tu reconnus?

--Mais il me semble bien,  moi, que c'est le prince et Aurilly.

--Justement. Mais tout  l'heure j'en serai plus sr encore.

--Que va faire monseigneur?

--Viens.

Pendant ce temps, le duc et Aurilly tournaient par la rue
Sainte-Catherine, avec l'intention de longer les jardins et de revenir
par le boulevard de la Bastille.

Monsoreau rentrait et ordonnait de prparer sa litire.

Ce qu'avait prvu le duc arriva. Au bruit que fit Monsoreau, Bussy
prit l'alarme: la lumire s'teignit de nouveau, la fentre se
rouvrit, l'chelle de corde fut fixe, et Bussy,  son grand regret,
oblig de fuir comme Romo, mais sans avoir, comme Romo, vu se lever
le premier rayon du jour et entendu chanter l'alouette.

Au moment o il mettait pied  terre et o Diane lui renvoyait
l'chelle, le duc et Aurilly dbouchaient  l'angle de la Bastille.
Ils virent, juste au-dessous de la fentre de la belle Diane, une
ombre suspendue entre le ciel et la terre; mais cette ombre disparut
presque aussitt au coin de la rue Saint-Paul.

--Monsieur, disait le valet, nous allons rveiller toute la maison.

--Qu'importe? rpondait Monsoreau furieux; je suis le matre ici, ce
me semble, et j'ai bien le droit de faire chez moi ce que voulait y
faire M. le duc d'Anjou.

La litire tait prte. Monsoreau envoya chercher deux de ses gens qui
logeaient rue des Tournelles, et, lorsque ces gens, qui avaient
l'habitude de l'accompagner depuis sa blessure, furent arrivs et
eurent pris place aux deux portires, la machine partit au trot de
deux robustes chevaux, et, en moins d'un quart d'heure, fut  la porte
de l'htel d'Anjou.

Le duc et Aurilly venaient de rentrer depuis si peu de temps, que
leurs chevaux n'taient pas encore dbrids.

Monsoreau, qui avait ses entres libres chez le prince, parut sur le
seuil juste au moment o celui-ci, aprs avoir jet son feutre sur un
fauteuil, tendait ses bottes  un valet de chambre.

Cependant un valet, qui l'avait prcd de quelques pas, annona M. le
grand veneur.

La foudre brisant les vitres de la chambre du prince n'et pas plus
tonn celui-ci que l'annonce qui venait de se faire entendre.

--Monsieur de Monsoreau! s'cria-t-il avec une inquitude qui perait
 la fois et dans sa pleur et dans l'motion de sa voix.

--Oui, monseigneur, moi-mme, dit le comte en comprimant ou plutt en
essayant de comprimer le sang qui bouillait dans ses artres.

L'effort qu'il faisait sur lui-mme fut si violent, que M. de
Monsoreau sentit ses jambes qui manquaient sous lui, et tomba sur un
sige plac  l'entre de la chambre.

--Mais, dit le duc, vous vous tuerez, mon cher ami, et, dans ce moment
mme, vous tes si ple, que vous semblez prs de vous vanouir.

--Oh! que non, monseigneur, j'ai, pour le moment, des choses trop
importantes  confier  Votre Altesse. Peut-tre m'vanouirai-je
aprs, c'est possible.

--Voyons, parlez, mon cher comte, dit Franois tout boulevers.

--Mais pas devant vos gens, je suppose, dit Monsoreau.

Le duc congdia tout le monde, mme Aurilly.

Les deux hommes se trouvrent seuls.

--Votre Altesse rentre? dit Monsoreau.

--Comme vous voyez, comte.

--C'est bien imprudent  Votre Altesse d'aller ainsi la nuit par les
rues.

--Qui vous dit que j'ai t par les rues?

--Dame! cette poussire qui couvre vos habits, monseigneur....

--Monsieur de Monsoreau, dit le prince avec un accent auquel il n'y
avait pas  se mprendre, faites-vous donc encore un autre mtier que
celui de grand veneur?

--Le mtier d'espion? oui, monseigneur. Tout le monde s'en mle
aujourd'hui, un peu plus, un peu moins; et moi comme les autres.

--Et que vous rapporte ce mtier, monsieur?

--De savoir ce qui se passe.

--C'est curieux, fit le prince en se rapprochant de son timbre pour
tre  porte d'appeler.

--Trs-curieux, dit Monsoreau.

--Alors, contez-moi ce ce que vous avez  me dire.

--Je suis venu pour cela.

--Vous permettez que je m'assoie?

--Pas d'ironie, monseigneur, envers un humble et fidle ami comme moi,
qui ne vient  cette heure et dans l'tat o il est que pour vous
rendre un signal service. Si je me suis assis, monseigneur, c'est,
sur mon honneur, que je ne puis rester debout.

--Un service? reprit le duc, un service?

--Oui.

--Parlez donc.

--Monseigneur, je viens  Votre Altesse de la part d'un puissant
prince.

--Du roi?

--Non, de monseigneur le duc de Guise.

--Ah! dit le prince, de la part du duc de Guise! c'est autre chose.
Approchez-vous et parlez bas.




CHAPITRE XXII

COMMENT M. LE DUC D'ANJOU SIGNA, ET COMMENT, APRS AVOIR SIGN, IL
PARLA.


Il se fit un instant de silence entre le duc d'Anjou et Monsoreau.
Puis, rompant le premier ce silence:

--Eh bien, monsieur le comte, demanda le duc, qu'avez-vous  me dire
de la part de MM. de Guise?

--Beaucoup de choses, monseigneur.

--Ils vous ont donc crit?

--Oh! non pas; MM. de Guise n'crivent plus depuis l'trange
disparition de matre Nicolas David.

--Alors, vous avez donc t  l'arme?

--Non, monseigneur; ce sont eux qui sont venus  Pans.

--MM. de Guise sont  Paris! s'cria le duc.

--Oui, monseigneur.

--Et je ne les ai pas vus!

--Ils sont trop prudents pour s'exposer, et pour exposer en mme temps
Votre Altesse.

--Et je ne suis pas prvenu?

--Si fait, monseigneur, puisque je vous prviens.

--Mais que viennent-ils faire?

--Mais ils viennent, monseigneur, au rendez-vous que vous leur avez
donn.

--Moi! je leur ai donn rendez-vous?

--Sans doute, le mme jour o Votre Altesse a t arrte, elle avait
reu une lettre de MM. de Guise, et elle leur avait fait rpondre
verbalement par moi-mme, qu'ils n'avaient qu' se trouver  Paris du
31 mai au 2 juin. Nous sommes au 31 mai; si vous avez oubli MM. de
Guise, MM. de Guise, comme vous voyez, ne vous ont pas oubli,
monseigneur.

Franois plit, Il s'tait pass tant d'vnements depuis ce jour,
qu'il avait oubli ce rendez-vous, si important qu'il ft.

--C'est vrai, dit-il; mais les relations qui existaient  cette poque
entre MM. de Guise et moi n'existent plus.

--S'il en est ainsi, monseigneur, dit le comte, vous ferez bien de les
en prvenir: car je crois qu'ils jugent les choses tout autrement.

--Comment cela?

--Oui, peut-tre vous croyez-vous dli envers eux, monseigneur; mais
eux continuent de se croire lis envers vous.

--Pige, mon cher comte, leurre auquel un homme comme moi ne se laisse
pas deux fois prendre.

--Et o monseigneur a-t-il t pris une fois?

--Comment! o ai-je t pris? Au Louvre, mordieu!

--Est-ce par la faute de MM. de Guise?

--Je ne dis pas, murmura le duc, je ne dis pas; seulement je dis
qu'ils n'ont en rien aid  ma fuite.

--C'et t difficile, attendu qu'ils taient en fuite eux-mmes.

--C'est vrai, murmura le duc.

--Mais, vous une fois en Anjou, n'ai-je pas t charg de vous dire,
de leur part, que vous pouviez toujours compter sur eux comme ils
pouvaient compter sur vous, et que le jour o vous marcheriez sur
Paris, ils y marcheraient de leur ct?

--C'est encore vrai, dit le duc; mais je n'ai point march sur Paris.

--Si fait, monseigneur, puisque vous y tes.

--Oui; mais je suis  Paris comme l'alli de mon frre.

--Monseigneur me permettra de lui faire observer qu'il est plus que
l'alli des Guise.

--Que suis-je donc?

--Monseigneur est leur complice.

Le duc d'Anjou se mordit les lvres.

--Et vous dites qu'ils vous ont charg de m'annoncer leur arrive?

--Oui, Votre Altesse, ils m'ont fait cet honneur.

--Mais ils ne vous ont pas communiqu les motifs de leur retour?

--Ils m'ont tout communiqu, monseigneur, me sachant l'homme de
confiance de Votre Altesse, motifs et projets.

--Ils ont donc des projets? Lesquels?

--Les mmes, toujours.

--Et ils les croient praticables?

--Ils les tiennent pour certains.

--Et ces projets ont toujours pour but?....

Le duc s'arrta, n'osant prononcer les mots qui devaient naturellement
suivre ceux qu'il venait de dire.

Monsoreau acheva la pense du duc.

--Pour but de vous faire roi de France; oui, monseigneur.

Le duc sentit la rougeur de la joie lui monter au visage.

--Mais, demanda-t-il, le moment est-il favorable?

--Votre sagesse en dcidera.

--Ma sagesse?

--Oui, voici les faits, faits visibles, irrcusables.

--Voyons.

--La nomination du roi comme chef de la Ligue n'a t qu'une comdie,
vile apprcie, et juge aussitt qu'apprcie. Or, maintenant; la
raction s'opre, et l'tat tout entier se soulve contre la tyrannie
du roi et de ses cratures. Les prches sont des appels aux armes, les
glises des lieux o l'on maudit le roi en place de prier Dieu.
L'arme frmit d'impatience, les bourgeois s'associent, nos missaires
ne rapportent que signatures et adhsions nouvelles  la Ligue; enfin
le rgne de Valois touche  son terme. Dans une pareille occurrence,
MM. de Guise ont besoin de choisir un comptiteur srieux au trne, et
leur choix s'est naturellement arrt sur vous. Maintenant
renoncez-vous  vos ides d'autrefois?

Le duc ne rpondit pas.

--Eh bien, demanda Monsoreau, que pense monseigneur?

--Dame! rpondit le prince, je pense....

--Monseigneur sait qu'il peut, en toute franchise, s'expliquer avec
moi.

--Je pense, dit le duc, que mon frre n'a pas d'enfants; qu'aprs lui
le trne me revient; qu'il est d'une vacillante sant. Pourquoi donc
me remuerais-je avec tous ces gens, pourquoi compromettrais-je mon
nom, ma dignit, mon affection, dans une rivalit inutile; pourquoi
enfin essayerais-je de prendre avec danger ce qui me reviendra sans
pril?

--Voil justement, dit Monsoreau, o est l'erreur de Votre Altesse: le
trne de votre frre ne vous reviendra que si vous le prenez. MM. de
Guise ne peuvent tre rois eux-mmes, mais ils ne laisseront rgner
qu'un roi de leur faon; ce roi, qu'ils doivent substituer au roi
rgnant, ils avaient compt que ce serait Votre Altesse; mais, au
refus de Votre Altesse, je vous en prviens, ils en chercheront un
autre.

--Et qui donc, s'cria le duc d'Anjou en fronant le sourcil, qui donc
osera s'asseoir sur le trne de Charlemagne?

--Un Bourbon, au lieu d'un Valois: voil tout, monseigneur; fils de
saint Louis pour fils de saint Louis.

--Le roi de Navarre? s'cria Franois.

--Pourquoi pas? il est jeune, il est brave; il n'a pas d'enfants,
c'est vrai; mais on est sr qu'il en peut avoir.

--Il est huguenot.

--Lui! est-ce qu'il ne s'est pas converti  la Saint-Barthlemy?

--Oui, mais il a abjur depuis.

--Eh! monseigneur, ce qu'il a fait pour la vie, il le fera pour le
trne.

--Ils croient donc que je cderai mes droits sans les dfendre?

--Je crois que le cas est prvu.

--Je les combattrai rudement.

--Peuh! ils sont gens de guerre.

--Je me mettrai  la tte de la Ligue.

--Ils en sont l'me.

--Je me runirai  mon frre.

--Votre frre sera mort.

--J'appellerai les rois de l'Europe  mon aide.

--Les rois de l'Europe feront volontiers la guerre  des rois; mais
ils y regarderont  deux fois avant de faire la guerre  un peuple.

--Comment,  un peuple?

--Sans doute, MM. de Guise sont dcids  tout, mme  constituer des
tats, mme  faire une rpublique.

Franois joignit les mains dans une angoisse inexprimable. Monsoreau
tait effrayant avec ses rponses qui rpondaient si bien.

--Une rpublique? murmura-t-il.

--Oh! mon Dieu! oui, comme en Suisse, comme  Gnes, comme  Venise.

--Mais mon parti ne souffrira point que l'on fasse ainsi de la France
une rpublique.

--Votre parti? dit Monsoreau. Eh! monseigneur, vous avez t si
dsintress, si magnanime, que, sur ma parole, votre parti ne se
compose plus gure que de M. de Bussy et de moi.

--Le duc ne put rprimer un sourire sinistre.

--Je suis li, alors, dit-il.

--Mais  peu prs, monseigneur.

--Alors, qu'a-t-on besoin de recourir  moi, si je suis, comme vous le
dites, dnu de toute puissance?

--C'est--dire, monseigneur, que vous ne pouvez rien sans MM. de
Guise; mais que vous pouvez tout avec eux.

--Je peux tout avec eux?

--Oui, dites un mot, et vous tes roi.

Le duc se leva fort agit, se promena par la chambre, froissant tout
ce qui tombait sous sa main: rideaux, portires, tapis de table; puis
enfin il s'arrta devant Monsoreau.

--Tu as dit vrai, comte, quand tu as dit que je n'avais plus que deux
amis, toi et Bussy.

Et il pronona ces paroles avec un sourire de bienveillance qu'il
avait eu le temps de substituer  sa ple fureur.

--Ainsi donc, fit Monsoreau, l'oeil brillant de joie.

--Ainsi donc, fidle serviteur, reprit le duc, parle, je t'coute.

--Vous l'ordonnez, monseigneur?

--Oui.

--Eh bien, en deux mots, monseigneur, voici le plan.

Le duc plit, mais il s'arrta pour couter.

Le comte reprit:

--C'est dans huit jours la Fte-Dieu, n'est-ce pas, monseigneur?

--Oui.

--Le roi, pour cette sainte journe, mdite depuis longtemps une
grande procession aux principaux couvents de Paris.

--C'est son habitude de faire tous les ans pareille procession 
pareille poque.

--Alors, comme Votre Altesse se le rappelle, le roi est sans gardes,
ou du moins les gardes restent  la porte. Le roi s'arrte devant
chaque reposoir, il s'y agenouille, y dit cinq _Pater_ et cinq _Ave_,
le tout accompagn des sept psaumes de la pnitence.

--Je sais tout cela.

--Il ira  l'abbaye Sainte-Genevive comme aux autres.

--Sans contredit.

--Seulement, comme un accident sera arriv en face du couvent....

--Un accident?

--Oui, un gout se sera enfonc pendant la nuit.

--Eh bien?

--Le reposoir ne pourra tre sous le porche, il sera dans la cour
mme.

--J'coute.

--Attendez donc: le roi entrera, quatre ou cinq personnes entreront
avec lui; mais derrire le roi et ces quatre ou cinq personnes, on
fermera les portes.

--Et alors?

--Alors, reprit Monsoreau, Votre Altesse connat les moines qui feront
les honneurs de l'abbaye  Sa Majest!

--Ce seront les mmes?

--Qui taient l quand on a sacr Votre Altesse, justement.

--Ils oseront porter la main sur l'oint du Seigneur?

--Oh! pour le tondre, voil tout: vous connaissez ce quatrain:

    De trois couronnes, la premire
    Tu perdis, ingrat et fuyard;
    La seconde court grand hasard;
    Des ciseaux feront la dernire.

--On osera faire cela? s'cria le duc l'oeil brillant d'avidit; on
touchera un roi  la tte?

--Oh! il ne sera plus roi alors.

--Comment cela?

--N'avez-vous pas entendu parler d'un frre gnovfain, d'un
saint-homme qui fait des discours en attendant qu'il fasse des
miracles?

--De frre Gorenflot?

--Justement.

--Le mme qui voulait prcher la Ligue l'arquebuse sur l'paule?

--Le mme.

--Eh bien, on conduira le roi dans sa cellule; une fois l, le frre
se charge de lui faire signer son abdication; puis, quand il aura
abdiqu, madame de Montpensier entrera les ciseaux  la main. Les
ciseaux sont achets; madame de Montpensier les porte pendus  son
ct. Ce sont de charmants ciseaux d'or massif, et admirablement
cisels: A tout seigneur tout honneur.

Franois demeura muet; son oeil faux s'tait dilat comme celui d'un
chat qui guette sa proie dans l'obscurit.

--Vous comprenez le reste, monseigneur, continua le comte. On annonce
au peuple que le roi, prouvant un saint repentir de ses fautes, a
exprim le voeu de ne plus sortir du couvent; si quelques-uns doutent
que la vocation soit relle, M. le duc de Guise tient l'arme, M. le
cardinal tient l'glise, M. de Mayenne tient la bourgeoisie; avec ces
trois pouvoirs-l on fait croire au peuple  peu prs tout ce que l'on
veut.

--Mais on m'accusera de violence! dit le duc aprs un instant.

--Vous n'tes pas tenu de vous trouver l.

--On me regardera comme un usurpateur.

--Monseigneur oublie l'abdication.

--Le roi refusera.

--Il parat que frre Gorenflot est non-seulement un homme
trs-capable, mais encore un homme trs-fort.

--Le plan est donc arrt?

--Tout  fait.

--Et l'on ne craint pas que je le dnonce?

--Non, monseigneur, car il y en a un autre, non moins sr, arrt
contre vous, dans le cas o vous trahiriez.

--Ah! ah! dit Franois.

--Oui, monseigneur, et celui-l, je ne le connais pas; on me sait trop
votre ami pour me l'avoir confi. Je sais qu'il existe, voil tout.

--Alors je me rends, comte; que faut-il faire?

--Approuver.

--Eh bien, j'approuve.

--Oui, mais cela ne suffit point, de l'approuver de paroles.

--Comment donc faut-il l'approuver encore?

--Par crit.

--C'est une folie que de supposer que je consentirai  cela.

--Et pourquoi?

--Si la conjuration avorte.

--Justement, c'est pour le cas o elle avorterait qu'on demande la
signature de monseigneur.

--On veut donc se faire un rempart de mon nom?

--Pas autre chose.

--Alors je refuse mille fois.

--Vous ne pouvez plus.

--Je ne peux plus refuser?

--Non.

--tes-vous fou?

--Refuser, c'est trahir.

--En quoi?

--En ce que je ne demandais pas mieux que de faire, et que c'est Votre
Altesse qui m'a ordonn de parler.

--Eh bien, soit; que ces messieurs le prennent comme ils voudront;
j'aurai choisi mon danger, au moins.

--Monseigneur, prenez garde de mal choisir.

--Je risquerai, dit Franois un peu mu, mais essayant nanmoins de
conserver sa fermet.

--Dans votre intrt, monseigneur, dit le comte, je ne vous le
conseille pas.

--Mais je me compromets en signant

--En refusant de signer, vous faites bien pis: vous vous assassinez!

Franois frissonna.

--On oserait? dit-il.

--On osera tout, monseigneur. Les conspirateurs sont trop avancs; il
faut qu'ils russissent,  quelque prix que ce soit.

Le duc tomba dans une indcision facile  comprendre.

--Je signerai, dit-il.

--Quand cela?

--Demain.

--Non, monseigneur, si vous signez, il faut signer tout de suite.

--Mais encore faut-il que MM. de Guise rdigent l'engagement que je
prends vis--vis d'eux.

--Il est tout rdig, monseigneur, je l'apporte.

Monsoreau tira un papier de sa poche: c'tait une adhsion pleine et
entire au plan que nous connaissons.

Le duc le lut d'un bout  l'autre, et,  mesure qu'il lisait, le comte
pouvait le voir plir; lorsqu'il eut fini, les jambes lui manqurent,
et il s'assit ou plutt il tomba devant la table.

--Tenez, monseigneur, dit Monsoreau en lui prsentant la plume.

--Il faut donc que je signe? dit Franois en appuyant la main sur son
front, car la tte lui tournait.

--Il le faut si vous le voulez, personne ne vous y force.

--Mais si, l'on me force, puisque vous me menacez d'un assassinat.

--Je ne vous menace pas, monseigneur, Dieu m'en garde, je vous
prviens; c'est bien diffrent.

--Donnez, fit le duc.

Et, comme faisant un effort sur lui-mme, il prit ou plutt il arracha
la plume des mains du comte, et signa.

Monsoreau le suivait d'un oeil ardent de haine et d'espoir. Quand il
lui vit poser la plume sur le papier, il fut oblig de s'appuyer sur
la table; sa prunelle semblait se dilater  mesure que la main du duc
formait les lettres qui composaient son nom.

--Ah! dit-il quand le duc eut fini.

Et, saisissant le papier d'un mouvement non moins violent que le duc
avait saisi la plume, il le plia, l'enferma entre sa chemise et
l'toffe en tresse de soie qui remplaait le gilet  cette poque,
boutonna son pourpoint et croisa son manteau par-dessus.

Le duc regardait faire avec tonnement, ne comprenant rien 
l'expression de ce visage ple, sur lequel passait comme un clair de
froce joie.

--Et maintenant, monseigneur, dit Monsoreau, soyez prudent.

--Comment cela? demanda le duc.

--Oui; ne courez plus par les rues le soir avec Aurilly, comme vous
venez de le faire il n'y a qu'un instant encore.

--Qu'est-ce  dire?

--C'est--dire que, ce soir, monseigneur, vous avez t poursuivre
d'amour une femme que son mari adore, et dont il est jaloux au point
de... ma foi, oui, de tuer quiconque l'approcherait sans sa
permission.

--Serait-ce, par hasard, de vous et de votre femme que vous voudriez
parler?

--Oui, monseigneur, puisque vous avez devin si juste du premier coup,
je n'essayerai pas mme de nier. J'ai pous Diane de Mridor; elle
est  moi, et personne ne l'aura, moi vivant, du moins, pas mme un
prince. Et tenez, monseigneur, pour que vous en soyez bien sr, je le
jure par mon nom et sur ce poignard.

Et il mit la lame du poignard presque sur la poitrine du prince, qui
recula.

--Monsieur, vous me menacez! dit Franois, ple de colre et de rage.

--Non, mon prince; comme tout  l'heure, je vous avertis seulement.

--Et de quoi m'avertissez-vous?

--Que personne n'aura ma femme.

--Et moi, matre sot, s'cria le duc d'Anjou hors de lui, je vous
rponds que vous m'avertissez trop tard, et que quelqu'un l'a dj.

Monsoreau poussa un cri terrible en enfonant ses deux mains dans ses
cheveux.

--Ce n'est pas vous? balbutia-t-il, ce n'est pas vous, monseigneur?

Et son bras, toujours arm, n'avait qu' s'tendre pour aller percer
la poitrine du prince.

Franois se recula.

--Vous tes en dmence, comte, dit-il en s'apprtant  frapper sur le
timbre.

--Non, je vois clair, je parle raison et j'entends juste; vous venez
de dire que quelqu'un possde ma femme; vous l'avez dit.

--Je le rpte.

--Nommez cette personne et prouvez le fait.

--Qui tait embusqu, ce soir,  vingt pas de votre porte, avec un
mousquet?

--Moi.

--Eh bien, comte, pendant ce temps....

--Pendant ce temps....

--Un homme tait chez vous, ou plutt chez votre femme.

--Vous l'avez vu entrer?

--Je l'ai vu sortir.

--Par la porte?

--Par la fentre.

--Vous avez reconnu cet homme?

--Oui, dit le duc.

--Nommez-le, s'cria Monsoreau, nommez-le, monseigneur, ou je ne
rponds de rien.

Le duc passa sa main sur son front, et quelque chose comme un sourire
passa sur ses lvres.

--Monsieur le comte, dit-il, foi de prince du sang, sur mon Dieu et
sur mon me, avant huit jours, je vous ferai connatre l'homme qui
possde votre femme.

--Vous le jurez? s'cria Monsoreau.

--Je vous le jure.

--Eh bien, monseigneur,  huit jours, dit comte en frappant sa
poitrine  l'endroit o tait le papier sign du prince...  huit
jours, ou vous comprenez.

--Revenez dans huit jours: voil tout ce que j'ai  vous dire.

--Aussi bien cela vaut mieux, dit Monsoreau. Dans huit jours j'aurai
toutes mes forces, et il a besoin de toutes ses forces celui qui veut
se venger.

Et il sortit en faisant au prince un geste d'adieu que l'on et pu,
facilement prendre pour un geste de menace.




CHAPITRE XXIII

UNE PROMENADE AUX TOURNELLES.


Cependant peu  peu les gentilshommes angevins taient revenus 
Paris.

Dire qu'ils y rentraient avec confiance, on ne le croirait pas. Ils
connaissaient trop bien le roi, son frre et sa mre, pour esprer que
les choses se passassent en embrassades de famille.

Ils se rappelaient toujours cette chasse qui leur avait t faite par
les amis du roi, et ils ne voulaient pas se dcider  croire qu'on pt
leur donner un triomphe pour pendant  cette crmonie assez
dsagrable.

Ils revenaient donc timidement, et se glissaient en ville arms
jusqu' la gorge, prts  faire feu sur le moindre geste suspect, et
ils dgainrent cinquante fois, avant d'arriver  l'htel d'Anjou,
contre des bourgeois qui n'avaient commis d'autre crime que de les
regarder passer. Antraguet surtout se montrait froce, et reportait
toutes ces disgrces  MM. les mignons du roi, se promettant de leur
en dire,  l'occasion, deux mots fort explicites.

Il fit part de ce projet  Ribrac, homme de bon conseil, et celui-ci
lui rpondit qu'avant de se donner un pareil plaisir il fallait avoir
 sa porte une frontire ou deux.

--On s'arrangera pour cela, dit Antraguet.

Le duc leur fit bon accueil. C'taient ses hommes  lui, comme MM. de
Maugiron, Qulus, Schomberg et d'pernon taient ceux du roi.

Il dbuta par leur dire:

--Mes amis, on songe  vous tuer un peu,  ce qu'il parat. Le vent
est  ces sortes de rceptions; gardez-vous bien.

--C'est fait, monseigneur, rpliqua Antraguet; mais ne convient-il pas
que nous allions offrir  Sa Majest nos trs-humbles respects? Car
enfin, si nous nous cachons, cela ne fera pas honneur  l'Anjou. Que
vous en semble?

--Vous avez raison, dit le duc; allez, et, si vous le voulez, je vous
accompagnerai.

Les trois jeunes gens se consultrent du regard. A ce moment, Bussy
entra dans la salle et vint embrasser ses amis.

--Eh! dit-il, vous tes bien en retard! Mais qu'est-ce que j'entends?
Son Altesse qui propose d'aller se faire tuer au Louvre comme Csar
dans le snat de Rome! Songez donc que chacun de MM. les mignons
emporterait volontiers un petit morceau de monseigneur sous son
manteau.

--Mais, cher ami, nous voulons nous frotter un peu  ces messieurs.

Bussy se mit  rire.

--Eh! eh! dit-il, on verra, on verra.

Le duc le regarda trs-attentivement.

--Allons au Louvre, fit Bussy; mais nous seulement: monseigneur
restera dans son jardin  abattre des ttes de pavot.

Franois feignit de rire trs-joyeusement. Le fait est qu'au fond il
se trouvait heureux de n'avoir plus la corve  faire.

Les Angevins se parrent superbement. C'taient de fort grands
seigneurs, qui mangeaient volontiers en soie, velours et
passementerie, le revenu des terres paternelles.

Leur runion tait un mlange d'or, de pierreries et de brocart, qui,
sur le chemin, fit crier nol au populaire, dont le flair infaillible
devinait, sous ces beaux atours, des coeurs embrass de haine pour les
mignons du roi.

Henri III ne voulut pas recevoir ces messieurs de l'Anjou, et ils
attendirent vainement dans la galerie. Ce furent MM. de Qulus,
Maugiron, Schomberg et d'pernon, qui, saluant avec politesse et
tmoignant tous les regrets du monde, vinrent annoncer cette nouvelle
au Angevins.

--Ah! messire, dit Antraguet,--car Bussy s'effaait le plus
possible,--la nouvelle est triste; mais, passant par votre bouche,
elle perd beaucoup de son dsagrment.

--Messieurs, dit Schomberg, vous tes la fine fleur de la grce et de
la courtoisie. Vous plat-il que nous mtamorphosions cette rception,
qui est manque, en une petite promenade?

--Oh! messieurs, nous allions vous le demander, dit vivement
Antraguet,  qui Bussy toucha lgrement le bras pour lui dire:

--Tais-toi donc, et laisse-les faire.

--O irions-nous donc bien? dit Qulus en cherchant.

--Je connais un charmant endroit du ct de la Bastille, fit
Schomberg.

--Messieurs, nous vous suivons, dit Ribrac; marchez devant.

En effet, les quatre amis sortirent du Louvre, suivis des quatre
Angevins, et se dirigrent par les quais vers l'ancien enclos des
Tournelles, alors March-aux-Chevaux, sorte de place unie, plante de
quelques arbres maigres, et seme  et l de barrires destines 
arrter les chevaux ou  les attacher.

Chemin faisant, les huit gentilshommes s'taient pris par le bras, et,
avec mille civilits, s'entretenaient de sujets gais et badins, au
grand bahissement des bourgeois, qui regrettaient leurs vivat de tout
 l'heure, et disaient que les Angevins venaient de pactiser avec les
pourceaux d'Hrode.

On arriva.

Qulus prit la parole.

--Voyez le beau terrain, dit-il; voyez l'endroit solitaire, et comme
le pied tient bien sur ce salptre.

--Ma foi, oui, rpliqua Antraguet en battant plusieurs appels.

--Eh bien, continua Qulus, nous avions pens, ces messieurs et moi,
que vous voudriez bien, un de ces jours, nous accompagner jusqu'ici
pour seconder, tiercer et quarter M. de Bussy, votre ami, qui nous a
fait l'honneur de nous appeler tous quatre.

--C'est vrai, dit Bussy  ses amis stupfaits.

--Il n'en avait rien dit, s'cria Antraguet.

--Oh! M. de Bussy est un homme qui sait le prix des choses, repartit
Maugiron. Accepteriez-vous, messieurs de l'Anjou?

--Certes, oui, rpliqurent les trois Angevins d'une seule voix;
l'honneur est tel, que nous nous en rjouissons.

--C'est  merveille, dit Schomberg en se frottant les mains. Vous
plat-il maintenant que nous nous choisissions l'un l'autre?

--J'aime assez cette mthode, dit Ribrac avec des yeux ardents... et
alors....

--Non pas, interrompit Bussy, cela n'est pas juste. Nous avons tous
les mmes sentiments, donc nous sommes inspirs de Dieu; c'est Dieu
qui fait les ides humaines, messieurs, je vous l'assure; eh bien,
laissons  Dieu le soin de nous appareiller. Vous savez d'ailleurs que
rien n'est plus indiffrent au cas o nous conviendrions que le
premier libre charge les autres.

--Et il le faut! et il le faut! s'crirent les mignons.

--Alors raison de plus; faisons comme firent les Horaces: tirons au
sort.

--Tirrent-ils au sort? dit Qulus en rflchissant.

--J'ai tout lieu de le croire, rpondit Bussy.

--Alors imitons-les.

--Un moment, dit encore Bussy. Avant de connatre nos antagonistes,
convenons des rgles du combat. Il serait malsant que les conditions
du combat suivissent le choix des adversaires.

--C'est simple, fit Schomberg; nous nous battrons jusqu' ce que mort
s'ensuive, comme a dit M. de Saint-Luc.

--Sans doute; mais comment nous battrons-nous?

--Avec l'pe et la dague, dit Bussy; nous sommes tous exercs.

--A pied? dit Qulus.

--Eh! que voulez-vous faire d'un cheval? On n'a pas les mouvements
libres.

--A pied, soit.

--Quel jour?

--Mais le plus tt possible.

--Non, dit d'pernon; j'ai mille choses  rgler, un testament 
faire; pardon, mais je prfre attendre... Trois ou six jours nous
aiguiseront l'apptit.

--C'est parler en brave, dit Bussy assez ironiquement.

--Est-ce convenu?

--Oui. Nous nous entendrons toujours  merveille.

--Alors tirons au sort, dit Bussy.

--Un moment, fit Antraguet; je propose ceci: divisons le terrain en
cens impartiaux. Comme les noms vont sortir au hasard deux par deux,
coupons quatre compartiments sur le terrain pour chacune des quatre
paires.

--Bien dit.

--Je propose, pour le numro 1, le carr long entre deux tilleuls...
Il y a belle place.

--Accept.

--Mais le soleil?

--Tant pis pour le second de la paire; il sera tourn  l'est.

--Non pas, messieurs, ce serait injuste, dit Bussy. Tuons-nous, mais
ne nous assassinons pas. Dcrivons un demi-cercle et opposons-nous
tous  la lumire; que le soleil nous frappe de profil.

Bussy montra la position, qui fut accepte; puis on tira les noms.

Schomberg sortit le premier, Ribrac le second. Ils furent dsigns
pour la premire paire.

Qulus et Antraguet Furent les seconds.

Livarot et Maugiron les troisimes. Au nom de Qulus, Bussy, qui
croyait l'avoir pour champion, frona le sourcil.

D'pernon, se voyant forcment accoupl  Bussy, plit, et fut oblig
de se tirer la moustache pour rappeler quelques couleurs  ses joues.

--Maintenant, messieurs, dit Bussy, jusqu'au jour du combat, nous nous
appartenons les uns aux autres.--C'est  la vie  la mort; nous sommes
amis. Voulez-vous bien accepter un dner  l'htel Bussy?

Tous salurent en signe d'assentiment, et revinrent chez Bussy, o un
somptueux festin les runit jusqu'au matin.




CHAPITRE XXIV

OU CHICOT S'ENDORT.


Toutes ces dispositions des Angevins avaient t remarques par le roi
d'abord et par Chicot. Henri s'agitait dans l'intrieur du Louvre,
attendant impatiemment que ses amis revinssent de leur promenade avec
messieurs de l'Anjou.

Chicot avait suivi de loin la promenade, examin en connaisseur ce que
personne ne pouvait comprendre aussi bien que lui, et, aprs s'tre
convaincu des intentions de Bussy et de Qulus, il avait rebrouss
chemin vers la demeure de Monsoreau.

C'tait un homme rus que Monsoreau; mais, quant  duper Chicot, il
n'y pouvait prtendre. Le Gascon lui apportait force compliments de
condolance de la part du roi; comment ne pas le recevoir  merveille?

Chicot trouva Monsoreau couch. La visite de la veille avait bris
tous les ressorts de cette organisation  peine reconstruite; et Remy,
une main sur son menton, guettait avec dpit les premires atteintes
de la fivre qui menaait de ressaisir sa victime.

Nanmoins Monsoreau put soutenir la conversation, et dissimuler assez
habilement sa colre contre le duc d'Anjou pour que tout autre que
Chicot ne l'et pas souponne. Mais plus il tait discret et rserv,
plus le Gascon dcouvrait sa pense.

--En effet, se disait-il, un homme ne peut tre si passionn pour M.
d'Anjou sans qu'il y ait quelque chose sous jeu.

Chicot, qui se connaissait en malades, voulut savoir galement si la
fivre du comte n'tait pas une comdie  l'instar de celle qu'avait
joue nagure Nicolas David.

Mais Remy ne trompait pas; et,  la premire pulsation du pouls de
Monsoreau:

--Celui-l est malade rellement, pensa Chicot, et ne peut rien
entreprendre. Il reste M. de Bussy; voyons un peu de quoi il est
capable.

Et il courut  l'htel de Bussy, qu'il trouva tout blouissant de
lumires, tout embaum de vapeurs qui eussent fait pousser  Gorenflot
des exclamations de joie.

--Est-ce que M. de Bussy se marie? demanda-t-il  un laquais.

--Non, monsieur, rpliqua celui-ci, M. de Bussy se rconcilie avec
plusieurs seigneurs de la cour, et on clbre cette rconciliation par
un repas; fameux repas, allez.

--A moins qu'il ne les empoisonne, ce dont je le sais incapable, pensa
Chicot, Sa Majest est encore en sret de ce ct-l.

Il retourna au Louvre, et aperut Henri qui se promenait dans une
salle d'armes en maugrant. Il avait envoy trois courriers  Qulus,
et, comme ces gens ne comprenaient pas pourquoi Sa Majest tait dans
l'inquitude, ils s'taient arrts tout simplement chez M. de Birague
le fils, o tout homme aux livres du roi trouvait toujours un verre
plein, un jambon entam et des fruits confits.

C'tait la mthode de Birague pour demeurer en faveur.

Chicot apparaissant  la porte du cabinet, Henri poussa une grande
exclamation.

--Oh! cher ami, dit-il, sais-tu ce qu'ils sont devenus?

--Qui cela? tes mignons?

--Hlas! oui, mes pauvres amis.

--Ils doivent tre bien bas en ce moment, rpliqua Chicot.

--On me les aurait tus? s'cria Henri en se redressant la menace dans
les yeux; ils seraient morts!

--Morts, j'en ai peur....

--Tu le sais et tu ris, paen!

--Attends donc, mon fils; morts, oui; mais morts ivres.

--Ah! bouffon... que tu m'as fait du mal! Mais pourquoi calomnies-tu
ces gentilshommes?

--Je les glorifie, au contraire.

--Tu railles toujours... Voyons, du srieux, je t'en supplie; sais tu
qu'ils sont sortis avec les Angevins?

--Pardieu! si je le sais.

--Eh bien qu'est-il rsult?

--Eh bien, il est rsult ce que je t'ai dit: ils sont morts ivres, ou
peu s'en faut.

--Mais Bussy, Bussy!

--Bussy les sole, c'est un homme bien dangereux.

--Chicot, par grce!

-- Eh bien, oui, Bussy leur donne  dner,  tes amis; est-ce que tu
trouves cela bien, toi?

--Bussy leur donne  dner! Oh! c'est impossible; des ennemis jurs!

--Justement; s'ils taient amis, ils n'prouveraient pas le besoin de
s'enivrer ensemble. coute, as-tu de bonnes jambes?

--Que veux-tu dire?

--Irais-tu bien jusqu' la rivire?

--J'irais jusqu'au bout du monde pour tre tmoin d'une chose
pareille.

--Eh bien, va seulement jusqu' l'htel Bussy, tu verras ce prodige.

--Tu m'accompagnes?

--Merci, j'en arrive.

--Mais enfin, Chicot....

--Oh! non, non, tu comprends que moi qui ai vu, je n'ai pas besoin de
me convaincre; mes jambes sont diminues de trois pouces  force de me
rentrer dans le ventre. Si j'allais jusque-l, elles commenceraient au
genou. Va, mon fils, va.

Le roi lui lana un regard de colre.

--Tu es bien bon, dit Chicot, de te faire de la bile pour ces gens-l!
Ils rient, festinent et font de l'opposition  ton gouvernement.
Rponds  toutes ces choses en philosophe: ils rient, rions; ils
dnent, fais-nous servir quelque chose de bon et de chaud; ils font de
l'opposition, viens nous coucher aprs souper.

Le roi ne put s'empcher de sourire.

--Tu peux te flatter d'tre un vrai sage, dit Chicot. Il y a eu, en
France, des rois chevelus, un roi hardi, un roi grand, des rois
paresseux: je suis sr que l'on t'appellera Henri le patient... Ah!
mon fils, c'est une si belle vertu... quand on n'en a pas d'autre!

--Trahi! se dit le roi, trahi... Ces gens-l n'ont pas mme des moeurs
de gentilshommes.

--Ah ! tu es inquiet de tes amis, s'cria Chicot en poussant le roi
vers la salle dans laquelle on venait de servir le souper; tu les
plains comme s'ils taient morts; et, lorsqu'on te dit qu'ils ne sont
pas morts, tu pleures et tu t'inquites encore... Henri, tu geins
toujours.

--Vous m'impatientez, monsieur Chicot.

--Voyons, aimerais-tu mieux qu'ils eussent chacun sept ou huit grands
coups de rapire dans l'estomac? sois donc consquent.

--J'aimerais  pouvoir compter sur des amis, dit Henri d'une voix
sombre.

--Oh! ventre-de-biche! rpondit Chicot, compte sur moi, je suis l,
mon fils; seulement, nourris-moi.--Je veux du faisan... et des
truffes, ajouta-t-il en tendant son assiette.

Henri et son unique ami se couchrent de bonne heure; le roi soupirant
d'avoir le coeur si vide, Chicot essouffl d'avoir l'estomac si plein.

Le lendemain, au petit lever du roi, se prsentrent MM. de Qulus,
Schomberg, Maugiron et d'pernon; l'huissier avait coutume d'ouvrir,
il ouvrit la portire aux gentilshommes.

Chicot dormait encore; le roi n'avait pu dormir. Il sauta furieux hors
de son lit, et, arrachant les appareils parfums qui couvraient ses
joues et ses mains:

--Hors d'ici! cria-t-il, hors d'ici!

L'huissier, stupfait, expliqua aux jeunes gens que le roi les
congdiait. Ils se regardrent avec une stupeur gale.

--Mais, sire, balbutia Qulus, nous voulions dire  Votre Majest....

--Que vous n'tes plus ivres, vocifra Henri, n'est-ce pas?

Chicot ouvrit un oeil.

--Pardon, sire, reprit Qulus avec gravit, Votre Majest fait
erreur....

--Je n'ai pourtant pas bu le vin d'Anjou, moi!

--Ah!... fort bien, fort bien!... dit Qulus en souriant... Je
comprends; oui. Eh bien!....

--Eh bien, quoi?

--Que Votre Majest demeure seule avec nous, et nous causerons, s'il
lui plat.

--Je hais les ivrognes et les tratres.

--Sire! s'crirent d'une commune voix les trois gentilshommes.

--Patience, messieurs, dit Qulus en les arrtant; Sa Majest a mal
dormi, et aura fait de mchants rves. Un mot donnera le rveil
meilleur  notre trs-vnr prince.

Cette impertinente excuse, prte par un sujet  son roi, fit
impression sur Henri. Il devina que des gens assez hardis pour dire de
pareilles choses ne pouvaient avoir rien fait que d'honorable.

--Parlez, dit-il, et soyez bref.

--C'est possible, sire, mais c'est difficile.

--Oui... on tourne longtemps autour de certaines accusations.

--Non, sire, on y va tout droit, fit Qulus en regardant Chicot et
l'huissier comme pour ritrer  Henri sa demande d'une audience
particulire.

Le roi fit un geste: l'huissier sortit. Chicot ouvrit l'autre oeil, et
dit:

--Ne faites pas attention  moi, je dors comme un boeuf.

Et, refermant ses deux yeux, il se mit  ronfler de tous ses poumons.




CHAPITRE XXV

OU CHICOT S'VEILLE.


Quand on vit que Chicot dormait si consciencieusement, personne ne
s'occupa de lui. D'ailleurs, on avait assez pris l'habitude de
considrer Chicot comme un meuble de la chambre  coucher du roi.

--Votre Majest, dit Qulus en s'inclinant, ne sait que la moiti des
choses, et, j'ose le dire, la moiti la moins intressante.
Assurment, et personne de nous n'a l'intention de le nier, assurment
nous avons dn tous chez M. de Bussy, et je dois mme dire, en
l'honneur de son cuisinier, que nous y avons fort bien dn.

--Il y avait surtout d'un certain vin d'Autriche ou de Hongrie, dit
Schomberg, qui, en vrit, m'a paru merveilleux.

--Oh! le vilain Allemand, interrompit le roi; il aime le vin, je m'en
tais toujours dout.

--Moi, j'en tais sr, dit Chicot, je l'ai vu vingt fois ivre.

Schomberg se retourna de son ct:

--Ne fais pas attention, mon fils, dit le Gascon, le roi te dira que
je rve tout haut.

Schomberg revint  Henri.

--Ma foi, sire, dit-il, je ne me cache ni de mes amitis ni de mes
haines; c'est bon, le bon vin.

--N'appelons pas bonne une chose qui nous fait oublier Notre-Seigneur,
dit le roi d'un ton rserv.

Schomberg allait rpondre, ne voulant sans doute pas abandonner si
promptement une si belle cause, quand Qulus lui fit un signe.

--C'est juste, dit Schomberg, continue.

--Je disais donc, sire, reprit Qulus, que, pendant le repas et
surtout avant, nous avons eu les entretiens les plus srieux et les
plus intressants concernant particulirement les intrts de Votre
Majest.

--Nous faisons l'exorde bien long, dit Henri, c'est mauvais signe.

--Ventre-de-biche! que ce Valois est bavard! s'cria Chicot.

--Oh! oh! matre Gascon, dit Henri avec hauteur, si vous ne dormez
pas, sortez d'ici.

--Pardieu, dit Chicot, si je ne dors pas, c'est que tu m'empches de
dormir; ta langue claque comme les cresselles du vendredi saint.

Qulus, voyant qu'on ne pouvait, dans ce logis royal, aborder
srieusement un sujet, si srieux qu'il ft, tant l'habitude avait
rendu tout le monde frivole, soupira, haussa les paules, et se leva
dpit.

--Sire, dit d'pernon en se dandinant, il s'agit cependant de graves
matires.

--De graves matires? rpta Henri.

--Sans doute, si toutefois la vie de huit braves gentilshommes semble
mriter  Votre Majest la peine qu'on s'en occupe.

--Qu'est-ce  dire? s'cria le roi.

--C'est  dire que j'attends que le roi veuille bien m'couter.

--J'coute, mon fils, j'coute, dit Henri en posant sa main sur
l'paule de Qulus.

--Eh bien, je vous disais, sire, que nous avions caus srieusement;
et, maintenant, voici le rsultat de nos entretiens: la royaut est
menace, affaiblie.

--C'est--dire que tout le monde semble conspirer contre elle, s'cria
Henri.

--Elle ressemble, continua Qulus,  ces dieux tranges qui, pareils
aux dieux de Tibre et de Caligula, tombaient en vieillesse sans
pouvoir mourir, et continuaient  marcher dans leur immortalit par le
chemin des infirmits mortelles. Ces dieux, arrivs  ce point-l, ne
s'arrtent, dans leur dcrpitude toujours croissante, que si un beau
dvouement de quelque sectateur les rajeunit et les ressuscite. Alors,
rgnrs par la transfusion d'un sang jeune, ardent et gnreux, ils
recommencent  vivre et redeviennent forts et puissants. Eh bien,
sire, votre royaut est semblable  ces dieux-l, elle ne peut plus
vivre que par des sacrifices.

--Il parle d'or, dit Chicot; Qulus, mon fils, va-t'en prcher par les
rues de Paris et je parie un boeuf contre un oeuf que tu teins
Lincestre, Cahier, Cotton, et mme ce foudre d'loquence que l'on
nomme Gorenflot.

Henri ne rpliqua rien; il tait vident qu'un grand changement se
faisait dans son esprit: il avait d'abord attaqu les mignons par des
regards hautains; puis, peu  peu, le sentiment de la vrit; ayant
saisi, il redevenait rflchi, sombre, inquiet.

--Allez, dit-il, vous voyez que je vous coute, Qulus.

--Sire, reprit celui-ci, vous tes un trs-grand roi; mais vous n'avez
plus d'horizons devant vous; la noblesse vient vous poser des
barrires au del desquelles vos yeux ne voient plus rien, si ce n'est
les barrires, dj grandissantes, qu' son tour vous pose le peuple.
Eh bien, sire, vous qui tes un vaillant, dites, que fait-on  la
guerre quand un bataillon vient se placer, muraille menaante, 
trente pas d'un autre bataillon? Les lches regardent derrire eux,
et, voyant l'espace libre, ils fuient; les braves baissent la tte et
fondent en avant.

--Eh bien, soit; en avant! s'cria le roi; par la mordieu! ne suis-je
pas le premier gentilhomme de mon royaume? a-t-on men plus belles
batailles, je vous le demande, que celles de ma jeunesse? et le sicle
 la fin duquel nous touchons a-t-il beaucoup de noms plus
retentissants que ceux de Jarnac et de Moncontour? En avant donc,
messieurs! et je marcherai le premier, c'est mon habitude, dans la
mle,  ce que je prsume.

--Eh bien, oui, sire, s'crirent les jeunes gens lectriss par cette
belliqueuse dmonstration du roi, en avant!

Chicot se mit sur son sant.

--Paix, l-bas, vous autres, dit-il, laissez continuer mon orateur.
Va, Qulus, va, mon fils, tu as dj dit de belles et de bonnes
choses, et il t'en reste encore  dire; continue, mon ami, continue.

--Oui, Chicot, et toi aussi tu as raison, comme cela t'arrive souvent.
Au reste, oui, je continuerai, et pour dire  Sa Majest que le moment
est venu, pour la royaut, d'agrer un de ces sacrifices dont nous
parlions tout  l'heure. Contre tous ces remparts qui enferment
insensiblement Votre Majest, quatre hommes vont marcher, srs d'tre
encourags par vous, sire, et d'tre glorifis par la postrit.

--Que dis-tu, Qulus? demanda le roi, les yeux brillants d'une joie
tempre par la sollicitude, quels sont ces quatre hommes?

--Moi et ces messieurs, dit le jeune homme avec le sentiment de fiert
qui grandit tout homme jouant sa vie pour un principe ou pour une
passion; moi et ces messieurs, nous nous dvouons, sire.

--A quoi?

--A votre salut.

--Contre qui?

--Contre vos ennemis.

--Des haines de jeunes gens, s'cria Henri.

--Oh! voil l'expression du prjug vulgaire, sire; et la tendresse de
Votre Majest pour nous est si gnreuse, qu'elle consent  se
dguiser sous ce trivial manteau; mais nous la reconnaissons. Parlez
en roi, sire, et non en bourgeois de la rue Saint-Denis. Ne feignez
pas de croire que Maugiron dteste Antraguet, que Schomberg est gn
par Livarot, que d'pernon jalouse Bussy, et que Qulus en veut 
Ribrac. Eh! non pas, ils sont tous jeunes, beaux et bons; amis et
ennemis, tous pourraient s'aimer comme frres. Mais ce n'est point une
rivalit d'hommes  hommes qui nous met l'pe  la main, c'est la
querelle de France contre Anjou, la querelle du droit populaire contre
le droit divin; nous nous prsentons comme champions de la royaut
dans cette lice o descendent des champions de la Ligue, et nous
venons vous dire: Bnissez-nous, seigneur; souriez  ceux qui vont
mourir pour vous. Votre bndiction les fera peut-tre vaincre, votre
sourire les aidera  mourir.

Henri, suffoqu par les larmes, ouvrit ses bras  Qulus et aux
autres. Il les runit sur son coeur; et ce n'tait pas un spectacle
sans intrt, un tableau sans expression, que cette scne o le mle
courage s'alliait aux motions d'une tendresse profonde, que le
dvouement sanctifiait  cette heure.

Chicot, srieux et assombri, Chicot, la main sur son front, regardait
du fond de l'alcve, et cette figure, ordinairement refroidie par
l'indiffrence ou contracte par le rire du sarcasme, n'tait pas la
moins noble et la moins loquente des six.

--Ah! mes braves! dit enfin le roi, c'est un beau dvouement, c'est
une noble tche, et je suis fier aujourd'hui, non pas de rgner sur la
France, mais d'tre votre ami. Toutefois, comme je connais mes
intrts mieux que personne, je n'accepterai pas un sacrifice dont le
rsultat, glorieux en esprance, me livrerait, si vous veniez 
chouer, entre les mains de mes ennemis. Pour faire la guerre  Anjou,
France suffit, croyez-moi. Je connais mon frre, les Guise et la
Ligue: souvent, dans ma vie, j'ai dompt des chevaux plus fougueux et
plus insoumis.

--Mais, sire, s'cria Maugiron, des soldats ne raisonnent pas ainsi;
ils ne peuvent faire entrer la mauvaise chance dans l'examen d'une
question de ce genre; question d'honneur, question de conscience, que
l'homme poursuit dans sa conviction sans s'inquiter comment il jugera
dans sa justice.

--Pardonnez-moi, Maugiron, rpondit le roi, un soldat peut aller en
aveugle, mais le capitaine rflchit.

--Rflchissez donc, sire, et laissez-nous faire, nous qui ne sommes
que soldats, dit Schomberg; d'ailleurs, je ne connais pas la mauvaise
chance, moi, j'ai toujours du bonheur.

--Ami! ami! interrompit tristement le roi, je n'en puis dire autant,
moi; il est vrai que tu n'as que vingt ans.

--Sire, interrompit Qulus, les paroles obligeantes de Votre Majest
ne font que redoubler notre ardeur. Quel jour devrons-nous croiser le
fer avec MM. de Bussy, Livarot, Antraguet et Ribrac?

--Jamais; je vous le dfends absolument. Jamais, entendez-vous bien?

--De grce, sire, excusez-nous, reprit Qulus; le rendez-vous a t
pris hier, avant le dner, paroles sont dites et nous ne pouvons les
reprendre.

--Excusez-moi, monsieur, rpondit Henri, le roi dlie des serments et
des paroles, en disant: Je veux ou je ne veux pas; car le roi est la
toute-puissance. Faites dire  ces messieurs que je vous ai menacs de
toute ma colre si vous en venez aux mains; et, pour que vous n'en
doutiez pas vous-mmes, je jure de vous exiler si....

--Arrtez, sire, dit Qulus: car, si vous pouvez nous relever de nos
paroles, Dieu seul peut vous relever de la vtre. Ne jurez donc pas,
car, si pour une pareille cause nous avons mrit votre colre, et que
cette colre se traduise par l'exil, nous irons en exil avec joie,
parce que, n'tant plus sur les terres de Votre Majest, nous pourrons
alors tenir notre parole et rencontrer nos adversaires en pays
tranger.

--Si ces messieurs s'approchent de vous  la distance seulement d'une
porte d'arquebuse, s'cria Henri, je les fais jeter tous les quatre 
la Bastille.

--Sire, dit Qulus, le jour o Votre Majest se conduirait ainsi, nous
irions, nu-pieds et la corde au cou, nous prsenter  matre Laurent
Testu, le gouverneur, pour qu'il nous incarcrt avec ces
gentilshommes.

--Je leur ferai trancher la tte, mordieu! Je suis le roi, j'espre!

--S'il arrivait pareille chose  nos ennemis, sire, nous nous
couperions la gorge au pied de leur chafaud.

Henri garda longtemps le silence, et, relevant ses yeux noirs:

--A la bonne heure, dit-il, voil de bonne et brave noblesse. C'est
bien... Si Dieu ne bnissait pas une cause dfendue par de tels
gens!....

--Ne sois pas impie... ne blasphme pas! dit solennellement Chicot en
descendant de son lit et en s'avanant vers le roi. Oui, ce sont l de
nobles coeurs; mais Dieu fait ce qu'il veut, entends-tu, mon matre.
Allons, fixe un jour  ces jeunes gens. C'est ton affaire, et non de
dicter ses devoirs au Tout-Puissant.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura Henri.

--Sire, nous vous en supplions, dirent les quatre gentilshommes en
inclinant la tte et en pliant le genou.

--Eh bien, soit. En effet, Dieu est juste, il nous doit la victoire;
mais, au surplus, nous saurons la prparer par des voies chrtiennes
et judicieuses. Chers amis, souvenez-vous que Jarnac fit ses dvotions
avec exactitude avant de combattre la Chtaigneraie: c'tait une rude
lame que ce dernier, mais il s'oublia dans les ftes, les festins, il
alla voir des femmes, abominable pch! Bref, il tenta Dieu, qui,
peut-tre, souriait  sa jeunesse,  sa beaut,  sa vigueur, et lui
voulait sauver la vie. Jarnac lui coupa le jarret cependant.
coutez-moi, nous allons entrer en dvotions; si j'avais le temps, je
ferais porter vos pes  Rome pour que le saint-pre les bnt
toutes... Mais nous avons la chsse de sainte Genevive qui vaut les
meilleures reliques. Jenons ensemble, macrons-nous, et sanctifions
le grand jour de la Fte-Dieu; puis le lendemain....

--Ah! sire, merci, merci! s'crirent les quatre jeunes gens... c'est
dans huit jours.

Et ils se prcipitrent sur les mains du roi, qui les embrassa tous
encore une fois, et rentra dans son oratoire en fondant en larmes.

--Notre cartel est tout rdig, dit Qulus; il ne faut qu'y mettre le
jour et l'heure. cris, Maugiron, sur cette table... avec la plume du
roi; cris: Le lendemain de la Fte-Dieu!

--Voil qui est fait, rpondit Maugiron; quel est le hraut qui
portera cette lettre?

--Ce sera moi, s'il vous plat, dit Chicot en s'approchant; seulement
je veux vous donner un conseil, mes petits: Sa Majest parle de
jenes, de macrations et de chsses... c'est merveilleux comme voeu
fait aprs une victoire; mais, avant le combat, j'aime mieux
l'efficacit d'une bonne nourriture, d'un vin gnreux, d'un sommeil
solitaire de huit heures par jour ou par nuit. Rien ne donne au
poignet la souplesse et le nerf comme une station de trois heures 
table,--sans ivresse du moins.--J'approuve assez le roi sur le
chapitre des amours, cela est trop attendrissant, vous ferez bien de
vous en sevrer.

--Bravo, Chicot! s'crirent ensemble les jeunes gens.

--Adieu, mes petits lions, rpondit le Gascon, je m'en vais  l'htel
de Bussy.

Il fit trois pas et revint.

--A propos, dit-il; ne quittez pas le roi pendant ce beau jour de la
Fte-Dieu; n'allez  la campagne ni les uns ni les autres: demeurez au
Louvre comme une poigne de paladins. C'est convenu, hein? Oui; alors
je vais faire votre commission.

Et Chicot, sa lettre  la main, ouvrit l'querre de ses longues
jambes, et disparut.




CHAPITRE XXVI

LA FTE-DIEU.


Pendant ces huit jours, les vnements se prparrent, comme une
tempte se prpare au fond des cieux dans les jours calmes et lourds
de l't.

Monsoreau, remis sur pied aprs quarante-huit heures de fivre,
s'occupa de guetter lui-mme son larron d'honneur; mais, comme il ne
dcouvrit personne, il demeura plus convaincu que jamais de
l'hypocrisie du duc d'Anjou et de ses mauvaises intentions au sujet de
Diane.

Bussy ne discontinua pas ses visites de jour  la maison du grand
veneur. Seulement il fut averti par Remy des frquents espionnages du
convalescent, et s'abstint de venir la nuit par la fentre!

Chicot faisait deux parts de son temps:

L'une tait consacre  son matre bien-aim Henri de Valois, qu'il
quittait le moins possible, le surveillant comme fait une mre de son
enfant.

L'autre tait pour son tendre ami Gorenflot, qu'il avait dtermin 
grand'peine, depuis huit jours,  retourner  sa cellule, o il
l'avait reconduit et o il avait reu de l'abb, messire Joseph
Foulon, le plus charmant accueil.

A cette premire visite, on avait fort parl de la pit du roi; et le
prieur paraissait on ne peut plus reconnaissant  Sa Majest de
l'honneur qu'elle faisait  l'abbaye en la visitant. Cet honneur tait
mme plus grand qu'on ne s'y tait attendu d'abord: Henri, sur la
demande du vnrable abb, avait consenti  passer la journe et la
nuit en retraite dans un couvent.

Chicot confirma l'abb dans cette esprance,  laquelle il n'osait
s'arrter, et, comme on savait que Chicot avait l'oreille du roi, on
l'invita fort  revenir, ce que Chicot promit de faire. Quant 
Gorenflot, il grandit de dix coudes aux yeux des moines. C'tait, en
effet, un coup de partie  lui d'avoir ainsi capt toute la confiance
de Chicot; Machiavel, de politique mmoire, n'et pas mieux fait.

Invit  revenir, Chicot revint; et, comme avec lui, dans ses poches,
sous son manteau, dans ses larges bottes, il apportait des flacons de
vins des crus les plus rares et les plus recherchs, frre Gorenflot
le recevait encore mieux que messire Joseph Foulon.

Alors il s'enfermait des heures entires dans la cellule du moine,
partageant, au dire gnral, ses tudes et ses extases. L'avant-veille
de la Fte-Dieu, il passa mme la nuit tout entire dans le couvent;
le lendemain, le bruit courait  l'abbaye que Gorenflot avait
dtermin Chicot  prendre la robe.

Quant au roi, il donnait, pendant ce temps, de bonnes leons d'escrime
 ses amis, cherchant avec eux des coups nouveaux, et s'tudiant
surtout  exercer d'pernon,  qui le sort avait donn un si rude
adversaire, et que l'attente du jour dcisif proccupait fort
visiblement.

Quelqu'un qui et parcouru la ville  de certaines heures de la nuit
et rencontr, dans le quartier Sainte-Genevive, les moines tranges
dont nos premiers chapitres ont fourni quelques descriptions, et qui
ressemblaient beaucoup plus  des retres qu' des frocards. Enfin
nous pourrions ajouter, pour complter le tableau que nous avons
commenc d'esquisser; nous pourrions ajouter, disons-nous, que l'htel
de Guise tait devenu,  la fois, l'antre le plus mystrieux et le
plus turbulent, le plus peupl au dedans et le plus dsert au dehors
qu'il se puisse voir; que des conciliabules se tenaient, chaque soir,
dans la grande salle, aprs qu'on avait eu soin de fermer
hermtiquement les jalousies, et que ces conciliabules taient
prcds de dners auxquels on n'invitait que des hommes et que
prsidait cependant madame de Montpensier.

Ces sortes de dtails, que nous trouvons dans les mmoires du temps,
nous sommes forc de les donner  nos lecteurs, attendu qu'ils ne les
trouveraient pas dans les archives de la police. En effet, la police
de ce bnin rgne ne souponnait mme pas ce qui se tramait, quoique
le complot, comme on le pourra voir, ft d'importance, et les dignes
bourgeois qui faisaient leur ronde nocturne, salade en tte et
hallebarde au poing, ne le souponnaient pas plus qu'elle, n'tant
point gens  deviner d'autres dangers que ceux qui rsultent du feu,
des voleurs, des chiens enrags et des ivrognes querelleurs.

De temps en temps, quelque patrouille s'arrtait bien devant l'htel
de la Belle-toile, rue de l'Arbre-Sec; mais matre la Hurire tait
connu pour un si zl catholique, que l'on ne doutait point que le
grand bruit qui se menait chez lui ne ft men pour la plus grande
gloire de Dieu.

Voil dans quelles conditions la ville de Paris atteignit, jour par
jour, le matin de cette grande solennit abolie par le gouvernement
constitutionnel, et qu'on appelle la Fte-Dieu.

Le matin de ce grand jour, il faisait un temps superbe, et les fleurs
qui jonchaient les rues envoyaient au loin leurs parfums embaums. Ce
matin, disons-nous, Chicot qui, depuis quinze jours, couchait
assidment dans la chambre du roi, rveilla Henri de bonne heure;
personne n'tait encore entr dans la chambre royale.

--Ah! mon pauvre Chicot, s'cria Henri, foin de toi! Je n'ai jamais vu
homme plus mal choisir son temps. Tu me tires du plus doux songe que
j'aie fait de ma vie.

--Et que rvais-tu donc, mon fils? demanda Chicot.

--Je rvais que Qulus avait transperc Antraguet d'un coup de
seconde, et qu'il nageait, ce cher ami, dans le sang de son
adversaire. Mais voici le jour. Allons prier le Seigneur que mon rve
se ralise. Appelle, Chicot, appelle!

--Que veux-tu donc?

--Mon cilice et mes verges.

--Tu n'aimerais pas mieux un bon djeuner? demanda Chicot.

--Paen, dit Henri, qui veux entendre la messe de la Fte-Dieu
l'estomac plein!

--C'est juste.

--Appelle, Chicot, appelle!

--Patience, dit Chicot, il est huit heures  peine, et tu as le temps
de te fustiger jusqu' ce soir. Causons premirement: veux-tu causer
avec ton ami? tu ne t'en repentiras pas, Valois, foi de Chicot.

--Eh bien, causons, dit Henri; mais fais vite.

--Comment divisons-nous notre journe, mon fils?

--En trois parties.

--En l'honneur de la sainte Trinit, trs-bien. Voyons ces trois
parties.

--D'abord la messe  Saint-Germain-l'Auxerrois.

--Bien.

--Au retour au Louvre, la collation.

--Trs-bien!

--Puis processions de pnitents par les rues, en s'arrtant, pour
faire des stations, dans les principaux couvents de Paris, en
commenant par les Jacobins et en finissant par Sainte-Genevive, o
j'ai promis au prieur de faire retraite jusqu'au lendemain dans la
cellule d'une espce de saint qui passera la nuit en prires pour
assurer le succs de nos armes.

--Je le connais.

--Le saint?

--Parfaitement.

--Tant mieux, tu m'accompagneras, Chicot; nous prierons ensemble.

--Oui, sois tranquille.

--Alors, habille-toi et viens.

--Attends donc!

--Quoi?

--J'ai encore quelques dtails  te demander.

--Ne peux-tu les demander tandis qu'on m'accommodera?

--J'aime mieux te les demander tandis que nous sommes seuls.

--Fais donc vite, le temps se passe.

--Ta cour, que fait-elle?

--Elle me suit.

--Ton frre?

--Il m'accompagne.

--Ta garde?

--Les gardes franaises m'attendent avec Crillon au Louvre; les
Suisses m'attendent  l porte de l'abbaye.

--A merveille! dit Chicot, me voil renseign.

--Je puis donc appeler?

--Appelle.

Henri frappa sur un timbre.

--La crmonie sera magnifique, continua Chicot.

--Dieu nous en saura gr, je l'espre.

--Nous verrons cela demain. Mais, dis moi, Henri, avant que personne
n'entre, tu n'as rien autre chose  me dire?

--Non. Ai-je oubli quelque dtail du crmonial?

--Ce n'est pas de cela que je te parle.

--De quoi me parles-tu donc?

--De rien.

Mais tu me demandes....

--S'il est bien arrt que tu vas  l'abbaye Sainte-Genevive?

--Sans doute.

--Et que tu y passes la nuit?

--Je l'ai promis.

--Eh bien, si tu n'as rien  me dire, mon fils, je te dirai moi, que
ce crmonial ne me convient pas,  moi.

--Comment?

--Non, et quand nous aurons dn....

--Quand nous aurons dn?

--Je te ferai part d'une autre disposition que j'ai imagine.

--Soit, j'y consens.

--Tu n'y consentirais pas, mon fils, que ce serait encore la mme
chose.

--Que veux-tu dire?

--Chut! voici ton service qui entre dans l'antichambre.

En effet, les huissiers ouvrirent les portires, et l'on vit paratre
le barbier, le parfumeur et le valet de chambre de Sa Majest, qui,
s'emparant du roi, se mirent  excuter conjointement, sur son auguste
personne, une de ces toilettes que nous avons dcrites dans le
commencement de cet ouvrage.

Lorsque la toilette de Sa Majest fut aux deux tiers, on annona Son
Altesse monseigneur le duc d'Anjou.

Henri se retourna de son ct, prparant son meilleur sourire pour le
recevoir.

Le duc tait accompagn de M. de Monsoreau, de d'pernon et Aurilly.

D'pernon et d'Aurilly restrent en arrire.

Henri,  la vue du comte encore ple et dont la mine tait plus
effrayante que jamais, ne put retenir un mouvement de surprise.

Le duc s'aperut de ce mouvement, qui n'chappa point non plus au
comte.

--Sire, dit le duc, c'est M. de Monsoreau qui vient prsenter ses
hommages  Votre Majest.

--Merci, monsieur, dit Henri; et je suis d'autant plus touch de votre
visite que vous avez t bien bless, n'est-ce pas?

--Oui, sire.

--A la chasse, m'a-t-on dit.

--A la chasse, sire.

--Mais vous allez mieux  prsent, n'est-ce pas?

--Je suis rtabli.

--Sire, dit le duc d'Anjou, ne vous plairait-il pas qu'aprs nos
dvotion faites, M. le comte de Monsoreau nous allt prparer une
belle chasse dans les bois de Compigne?

--Mais, dit Henri, ne savez-vous pas que demain?....

Il allait dire: quatre de mes amis se rencontrent avec quatre des
vtres; mais il se rappela que le secret avait d tre gard, et il
s'arrta.

--Je ne sais rien, sire, reprit le duc d'Anjou, et si Votre Majest
veut m'informer....

--Je voulais dire, reprit Henri, que, passant la nuit prochaine en
dvotions  l'abbaye Sainte-Genevive, je ne serais peut-tre pas prt
pour demain; mais que M. le comte parte toujours: si ce n'est demain,
ce sera aprs-demain que la chasse aura lieu.

--Vous entendez? dit le duc  Monsoreau, qui s'inclina.

--Oui, monseigneur, rpondit le comte.

En ce moment entrrent Schomberg et Qulus; le roi les reut  bras
ouverts.

--Encore un jour! dit Qulus en saluant le roi.

--Mais plus qu'un jour, heureusement! dit Schomberg.

Pendant ce temps, Monsoreau disait, de son ct, au duc:

--Vous me faites exiler,  ce qu'il parat, monseigneur.

--Le devoir d'un grand veneur n'est-il point de prparer les chasses
du roi? dit en riant le duc.

--Je m'entends, rpondit Monsoreau, et je vois ce que c'est. C'est ce
soir qu'expire le huitime jour de dlai que Votre Altesse m'a
demand, et Votre Altesse prfre m'envoyer  Compigne que de tenir
sa promesse. Mais, que Votre Altesse y prenne garde; d'ici  ce soir,
je puis, d'un seul mot....

Franois saisit le comte par le poignet.

--Taisez-vous, dit-il, car, au contraire, je la tiens cette promesse
que vous rclamez.

--Expliquez-vous.

--Votre dpart pour la chasse sera connu de tout le monde, puisque
l'ordre est officiel.

--Eh bien?

--Eh bien, vous ne partirez pas; mais vous vous cacherez aux environs
de votre maison. Alors, vous croyant parti, viendra l'homme que vous
voulez connatre; le reste vous regarde, car je ne me suis engag 
rien autre chose, ce me semble.

--Ah! ah! si cela se fait ainsi! dit Monsoreau.

--Vous avez ma parole, dit le duc.

--J'ai mieux que cela, monseigneur, j'ai votre signature.

--Eh! oui, mordieu, je le sais bien.

Et le duc s'loigna de Monsoreau pour se rapprocher de son frre;
Aurilly toucha le bras de d'pernon.

--C'est fait, dit-il.

--Quoi? qu'y a-t-il de fait?

--M. de Bussy ne se battra point demain.

--M. de Bussy ne se battra point demain?

--J'en rponds.

--Et qui l'en empchera?

--Qu'importe! pourvu qu'il ne se batte point.

--Si cela arrive, mon cher sorcier, il y a mille cus pour vous.

--Messieurs, dit Henri qui venait d'achever sa toilette, 
Saint-Germain-l'Auxerrois!

--Et de l  l'abbaye Sainte-Genevive? demanda le duc.

--Certainement, rpondit le roi.

--Comptez l-dessus, dit Chicot en bouclant le ceinturon de sa
rapire.

Et Henri passa dans la galerie, o toute sa cour l'attendait.




CHAPITRE XXVII

LEQUEL AJOUTERA ENCORE A LA CLART DU CHAPITRE PRCDENT.


La veille au soir, quand tout avait t dcid et arrt entre les
Guise et les Angevins, M. de Monsoreau tait rentr chez lui et y
avait trouv Bussy.

Alors, songeant que ce brave gentilhomme, auquel il portait toujours
une grande amiti, pouvait, n'tant prvenu de rien, se compromettre
cruellement le lendemain, il l'avait pris  part.

--Mon cher comte, lui avait-il dit, voudriez-vous bien me permettre de
vous donner un conseil?

--Comment donc! avait rpondu Bussy, je vous en prie, faites.

--A votre place, je m'absenterais demain de Paris.

--Moi! Et pourquoi cela?

--Tout ce que je puis vous dire, c'est que votre absence vous
sauverait, selon toute probabilit, d'un grand embarras.

--D'un grand embarras? reprit Bussy regardant le comte jusqu'au fond
des yeux, et lequel?

--Ignorez-vous ce qui doit se passer demain?

--Compltement.

--Sur l'honneur?

--Foi de gentilhomme.

--M. d'Anjou ne vous a rien confi?

--Rien. M. d'Anjou ne me confie que les choses qu'il peut dire tout
haut, et j'ajouterai presque qu'il peut dire  tout le monde.

--Eh bien, moi qui ne suis pas le duc d'Anjou, moi qui aime mes amis
pour eux et non pour moi, je vous dirai, mon cher comte, qu'il se
prpare pour demain des vnements graves, et que les partis d'Anjou
et de Guise mditent un coup dont la dchance du roi pourrait bien
tre le rsultat.

Bussy regarda M. de Monsoreau avec une certaine dfiance; mais sa
figure exprimait la plus entire franchise, et il n'y avait point  se
tromper  cette expression.

--Comte, lui rpondit-il, je suis au duc d'Anjou, vous le savez,
c'est--dire que ma vie et mon pe lui appartiennent. Le roi, contre
lequel je n'ai jamais rien ostensiblement entrepris, me garde rancune,
et n'a jamais manqu l'occasion de me dire ou de me faire une chose
blessante. Et demain mme,--Bussy baissa la voix,--je vous dis cela,
mais je le dis  vous seul, comprenez-vous bien? demain je vais
risquer ma vie pour humilier Henri de Valois dans la personne de ses
favoris.

--Ainsi, demanda Monsoreau, vous tes rsolu  subir toutes les
consquences de votre attachement au duc d'Anjou?

--Oui.

--Vous savez o cela vous entrane, peut-tre?

--Je sais o je compte m'arrter; quelque motif que j'aie de me
plaindre du roi, jamais je ne lverai la main sur l'oint du Seigneur;
je laisserai faire les autres, et je suivrai, sans frapper et sans
provoquer personne, M. le duc d'Anjou, afin de le dfendre en cas de
pril.

M. de Monsoreau rflchit un instant, et, posant sa main sur l'paule
de Bussy:

--Cher comte, lui dit-il, le duc d'Anjou est un perfide, un lche, un
tratre, capable, sur une jalousie ou une crainte, de sacrifier son
serviteur le plus fidle, son ami le plus dvou; cher comte,
abandonnez-le, suivez le conseil d'un ami, allez passer la journe de
demain dans votre petite maison de Vincennes, allez o vous voudrez,
mais n'allez pas  la procession de la Fte-Dieu.

Bussy le regarda fixement.

--Mais pourquoi suivez-vous le duc d'Anjou vous-mme? rpliqua-t-il.

--Parce que, pour des choses qui intressent mon honneur, rpondit le
comte, j'ai besoin de lui quelque temps encore.

--Eh bien, c'est comme moi, dit Bussy; pour des choses qui intressent
aussi mon honneur, je suivrai le duc.

Le comte de Monsoreau serra la main de Bussy, et tous deux se
quittrent.

Nous avons dit, dans le chapitre prcdent, ce qui se passa le
lendemain, au lever du roi.

Monsoreau rentra chez lui, et annona  sa femme son dpart pour
Compigne; en mme temps, il donna l'ordre de faire tous les
prparatifs de ce dpart.

Diane entendit la nouvelle avec joie. Elle savait de son mari le duel
futur de Bussy et d'pernon; mais d'pernon tait celui des mignons du
roi qui avait la moindre rputation de courage et d'adresse: elle
n'avait donc qu'une crainte mle d'orgueil en songeant au combat du
lendemain.

Bussy s'tait prsent ds le matin chez le duc d'Anjou et l'avait
accompagn au Louvre, tout en se tenant dans la galerie. Le duc le
prit en revenant de chez son frre, et tout le cortge royal
s'achemina vers Saint-Germain-l'Auxerrois.

En voyant Bussy si franc, si loyal, si dvou, le prince avait eu
quelques remords; mais deux choses combattaient en lui les bonnes
dispositions: le grand empire que Bussy avait pris sur lui, comme
toute nature puissante sur une nature faible, et qui lui inspirait la
crainte que, tout en se tenant debout prs de son trne, Bussy ne ft
le vritable roi; puis, l'amour de Bussy pour madame de Monsoreau,
amour qui veillait toutes les tortures de la jalousie au fond du
coeur du prince.

Cependant il s'tait dit, car Monsoreau lui inspirait, de son ct,
des inquitudes presque aussi grandes que Bussy, cependant il s'tait
dit:

--Ou Bussy m'accompagnera, et, en me secondant par son courage, fera
triompher ma cause, et alors, si j'ai triomph, peu m'importe! ce que
dira et ce que fera le Monsoreau; ou Bussy m'abandonnera, et alors je
ne lui dois plus rien, et je l'abandonne  mon tour.

Le rsultat de cette double rflexion dont Bussy tait l'objet,
faisait que le prince ne quittait pas un instant des yeux le jeune
homme. Il le vit, avec son visage calme et souriant, entrer 
l'glise, aprs avoir galamment cd le pas  M. d'pernon, son
adversaire, et s'agenouiller un peu en arrire.

Le prince fit alors signe  Bussy de se rapprocher de lui. Dans la
position o il se trouvait, il tait oblig de tourner compltement la
tte, tandis qu'en le faisant mettre  sa gauche, il n'avait besoin
que de tourner les yeux.

La messe tait commence depuis un quart d'heure  peu prs, quand
Remy entra dans l'glise et vint s'agenouiller prs de son matre. Le
duc tressaillit  l'apparition du jeune mdecin, qu'il savait tre
confident des secrtes penses de Bussy.

En effet, au bout d'un instant, aprs quelques paroles changes tout
bas, Remy glissa un billet au comte.

Le prince sentit un frisson passer dans ses veines: une petite
criture fine et charmante formait la suscription de ce billet.

--C'est d'elle, dit-il; elle lui annonce que son mari quitte Paris.

Bussy glissa le billet dans le fond de son chapeau, l'ouvrit et lut.

Le prince ne voyait plus le billet; mais il voyait le visage de Bussy,
que dorait un rayon de joie et d'amour.

--Ah! malheur  toi si tu ne m'accompagnes pas! murmura-t-il.

Bussy porta le billet  ses lvres et le glissa sur son coeur.

Le duc regarda autour de lui. Si Monsoreau et t l, peut-tre le
duc n'et-il pas eu la patience d'attendre le soir pour lui nommer
Bussy.

La messe finie, on reprit le chemin du Louvre, o une collation
attendait le roi dans ses appartements et les gentilshommes dans la
galerie. Les Suisses taient en haie  partir de la porte du Louvre;
Crillon et les gardes franaises taient rangs dans la cour.

Chicot ne perdait pas plus le roi de vue que le duc d'Anjou ne perdait
Bussy.

En entrant au Louvre, Bussy s'approcha du duc.

--Pardon, monseigneur, fit-il en s'inclinant; je dsirerais dire deux
mots  Votre Altesse.

--Presss? demanda le duc.

--Trs-presss, monseigneur.

--Ne pourras-tu me les dire pendant la procession? nous marcherons 
ct l'un de l'autre.

--Monseigneur m'excusera; mais je l'arrtais justement pour lui
demander la permission de ne pas l'accompagner.

--Comment cela? demanda le duc d'une voix dont il ne put compltement
dissimuler l'altration.

--Monseigneur, demain est un grand jour, Votre Altesse le sait,
puisqu'il doit vider la querelle entre l'Anjou et la France; je
dsirerais donc me retirer dans ma petite maison de Vincennes, et y
faire retraite toute la journe.

--Ainsi, tu ne viens pas  la procession o vient la cour, o vient le
roi?

--Non, monseigneur, avec la permission toutefois de Votre Altesse.

--Tu ne me rejoindras pas mme  Sainte-Genevive?

--Monseigneur, je dsire avoir toute la journe  moi.

--Mais cependant, dit le duc, si une occasion se prsente, dans le
courant de la journe, o j'aie besoin de mes amis!....

--Comme monseigneur n'en aurait besoin, dit-il, que pour tirer l'pe
contre son roi, je lui demande doublement cong, rpondit Bussy: mon
pe est engage contre M. d'pernon.

Monsoreau avait dit la veille au prince qu'il pouvait compter sur
Bussy. Tout tait donc chang depuis la veille, et ce changement
venait du billet apport par le Haudoin  l'glise.

--Ainsi, dit le duc les dents serres, tu abandonnes ton seigneur et
matre, Bussy?

--Monseigneur, dit Bussy, l'homme qui joue sa vie le lendemain dans un
duel acharn, sanglant, mortel, comme sera le ntre, je vous en
rponds, celui-l n'a plus qu'un seul matre, et c'est ce matre-l
qui aura mes dernires dvotions.

--Tu sais qu'il s'agit pour moi du trne, et tu me quittes!

--Monseigneur, j'ai assez travaill pour vous; je travaillerai encore
assez demain; ne me demandez pas plus que ma vie.

--C'est bien! rpliqua le duc d'une voix sourde; vous tes libre,
allez, monsieur de Bussy.

Bussy, sans s'inquiter de cette froideur soudaine, salua le prince,
descendit l'escalier du Louvre, et, une fois hors du palais,
s'achemina vivement vers sa maison.

Le duc appela Aurilly.

Aurilly parut.

--Eh bien, monseigneur? demanda le joueur de luth.

--Eh bien, il s'est condamn lui-mme.

--Il ne vous suit pas?

--Non.

--Il va au rendez-vous du billet?

--Oui.

--Alors c'est pour ce soir?

--C'est pour ce soir.

--M. de Monsoreau est-il prvenu?

--Du rendez-vous, oui; de l'homme qu'il trouvera au rendez-vous, pas
encore.

--Ainsi vous tes dcid  sacrifier le comte?

--Je suis dcid  me venger, dit le prince. Je ne crains plus qu'une
chose maintenant.

--Laquelle?

--C'est que le Monsoreau ne se fie  sa force et  son adresse, et que
Bussy ne lui chappe.

--Que monseigneur se rassure.

--Comment?

--M. de Bussy est-il bien dcidment condamn?

--Oui, mordieu! Un homme qui me tient en tutelle, qui me prend ma
volont et qui en fait sa volont; qui me prend ma matresse et qui en
fait la sienne; une espce de lion dont je suis moins le matre que le
gardien. Oui, oui, Aurilly, il est condamn sans appel, sans
misricorde.

--Eh bien, comme je vous le disais, que monseigneur se rassure: s'il
chappe  un Monsoreau, il n'chappera point  un autre.

--Et quel est cet autre?

--Monseigneur m'ordonne de le nommer?

--Oui, je te l'ordonne.

--Cet autre est M. d'pernon.

--D'pernon! d'pernon; qui doit se battre contre lui demain?

--Oui, monseigneur.

--Conte-moi donc cela.

Aurilly allait commencer le rcit demand, quand on appela le duc. Le
roi tait  table, et il s'tonnait de n'y pas voir le duc d'Anjou, ou
plutt Chicot venait de lui faire observer cette absence, et le roi
demandait son frre.

--Tu me conteras tout cela  la procession, dit le duc.

Et il suivit l'huissier qui l'appelait.

Maintenant, que nous n'aurons pas le loisir, proccup que nous serons
d'un plus grand personnage, de suivre le duc et Aurilly dans les rues
de Paris, disons  nos lecteurs ce qui s'tait pass entre d'pernon
et le joueur de luth.

Le matin, vers le point du jour, d'pernon s'tait prsent  l'htel
d'Anjou, et avait demand  parler  Aurilly.

Depuis longtemps, le gentilhomme connaissait le musicien. Ce dernier
avait t appel  lui enseigner le luth, et plusieurs fois l'lve et
le matre s'taient runis pour racler la basse ou pincer la viole,
comme c'tait la mode en ce temps-l, non-seulement en Espagne, mais
encore en France.

Il en rsultait qu'une assez tendre amiti, tempre par l'tiquette,
unissait les deux musiciens.

D'ailleurs M. d'pernon, Gascon subtil, pratiquait la mthode
d'insinuation, qui consiste  arriver aux matres par les valets, et
il y avait peu de secrets chez le duc d'Anjou dont il ne fut instruit
par son ami Aurilly.

Ajoutons que, par suite de son habilet diplomatique, il mnageait le
roi et le duc, flottant de l'un  l'autre, dans la crainte d'avoir
pour ennemi le roi futur, et pour se conserver le roi rgnant.

Cette visite  Aurilly avait pour but de causer avec lui de son duel
prochain avec Bussy. Ce duel ne laissait pas de l'inquiter vivement.
Pendant sa longue vie, la partie saillante du caractre de d'pernon
ne fut jamais la bravoure; or il et fallu tre plus que brave, il et
fallu tre tmraire pour affronter de sang-froid le combat avec
Bussy: se battre avec lui, c'tait affronter une mort certaine.
Quelques-uns l'avaient os qui avaient mesur la terre dans la lutte
et qui ne s'en taient pas relevs.

Au premier mot que d'pernon dit au musicien du sujet qui le
proccupait, celui-ci, qui connaissait la sourde haine que son matre
nourrissait contre Bussy, celui-ci, disons-nous, abonda dans son sens,
plaignant bien tendrement son lve, en lui annonant que, depuis huit
jours, M. de Bussy faisait des armes, deux heures chaque matin, avec
un clairon des gardes, la plus perfide lam que l'on et encore
rencontre  Paris, une sorte d'artiste en coups d'pe, qui, voyageur
et philosophe, avait emprunt aux Italiens leur jeu prudent et serr,
aux Espagnols leurs feintes subtiles et brillantes, aux Allemands
l'inflexibilit du poignet, et la logique des ripostes, enfin aux
sauvages Polonais, que l'on appelait alors des Sarmates, leurs voltes,
leurs bonds, leurs prostrations subites, et les treintes corps 
corps.

D'pernon, pendant cette longue numration de chances contraires,
mangea de terreur tout le carmin qui lustrait ses ongles.

--Ah ! mais je suis mort! dit-il moiti riant, moiti plissant.

--Dame! rpondit Aurilly.

--Mais c'est absurde, s'cria d'pernon, d'aller sur le terrain avec
un homme qui doit indubitablement nous tuer. C'est comme si l'on
jouait aux ds avec un homme qui serait sr d'amener tous les coups le
double six.

--Il fallait songer  cela avant de vous engager, monsieur le duc.

--Peste, dit d'pernon, je me dgagerai. On n'est pas Gascon pour
rien. Bien fou qui sort volontairement de la vie, et surtout 
vingt-cinq ans. Mais j'y pense, mordieu; oui, ceci est de la logique.
Attends!

--Dites.

--M. de Bussy est sr de me tuer, dis-tu?

--Je n'en doute pas un seul instant.

--Alors ce n'est plus un duel, s'il est sr, c'est un assassinat.

--Au fait!

--Et si c'est un assassinat, que diable....

--Eh bien?

--Il est permis de prvenir un assassinat par....

--Par?....

--Par... un meurtre.

--Sans doute.

--Qui m'empche, puisqu'il veut me tuer, de le tuer auparavant? moi!

--Oh! mon Dieu! rien du tout, et j'y songeais mme.

--Est-ce que mon raisonnement n'est pas clair?

--Clair comme le jour.

--Naturel?

--Trs-naturel!

--Seulement, au lieu de le tuer cruellement de mes mains, comme il
veut le faire  mon gard, eh bien, moi qui abhorre le sang, je
laisserai ce soin  quelque autre.

--C'est--dire que vous payerez des sbires?

--Ma foi, oui! comme M. de Guise, M. de Mayenne, pour Saint-Mgrin.

--Cela vous cotera cher.

--J'y mettrai trois mille cus.

--Pour trois mille cus, quand vos sbires sauront  qui ils ont
affaire, vous n'aurez gure que six hommes.

--N'est-ce point assez donc?

--Six hommes! M. de Bussy en aura tu quatre avant d'tre seulement
effleur. Rappelez-vous l'chauffoure de la rue Saint-Antoine, dans
laquelle il a bless Schomberg  la cuisse, vous au bras, et presque
assomm Qulus.

--Je mettrai six mille cus, s'il le faut, dit d'pernon. Mordieu! si
je fais la chose, je veux la bien faire, et qu'il n'en rchappe pas.

--Vous avez votre monde? dit Aurilly.

--Dame! rpliqua d'pernon, j'ai a et l des gens inoccups, des
soldats en retraite, des braves, aprs tout, qui valent bien ceux de
Venise et de Florence.

--Trs-bien, trs-bien! Mais prenez garde.

--A quoi?

--S'ils chouent, ils vous dnonceront.

--J'ai le roi pour moi.

--C'est quelque chose; mais le roi ne peut vous empcher d'tre tu
par M. de Bussy.

--Voil qui est juste, et parfaitement juste, dit d'pernon rveur.

--Je vous indiquerais bien une combinaison, dit Aurilly.

--Parle, mon ami, parle.

--Mais, vous ne voudriez peut-tre pas faire cause commune?

--Je ne rpugnerais  rien de ce qui doublerait mes chances de me
dfaire de ce chien enrag.

--Eh bien, certain ennemi de votre ennemi est jaloux.

--Ah! ah!

--De sorte qu' cette heure mme....

--Eh bien,  cette heure mme... achve donc!

--Il lui tend un pige.

--Aprs?

--Mais il manque d'argent; avec les six mille cus, il ferait votre
affaire en mme temps que la sienne. Vous ne tenez point  ce que
l'honneur du coup vous revienne, n'est-ce pas?

--Mon Dieu, non! je ne demande autre chose, moi, que de demeurer dans
l'obscurit.

--Envoyez donc vos hommes au rendez-vous, sans vous faire connatre,
et il les utilisera.

--Mais encore faudrait-il, si mes hommes ne me connaissent pas, que je
connusse cet homme, moi.

--Je vous le ferai voir ce matin.

--O cela?

--Au Louvre.

--C'est donc un gentilhomme?

--Oui.

--Aurilly, sance tenante, les six mille cus seront  ta disposition.

--C'est donc arrt ainsi?

--Irrvocablement.

--Au Louvre donc!

--Au Louvre.

Nous avons vu, dans le chapitre prcdent, comment Aurilly dit 
d'pernon:

--Soyez tranquille, M. de Bussy ne se battra pas avec vous demain!




CHAPITRE XXVIII

LA PROCESSION.


Aussitt la collation finie, le roi tait rentr dans sa chambre avec
Chicot, pour y prendre ses habits de pnitent, et il en tait sorti,
un instant aprs, les pieds nus, les reins ceints d'une corde, et le
capuchon rabattu sur le visage.

Pendant ce temps, les courtisans avaient fait la mme toilette.

Le temps tait magnifique, le pav jonch de fleurs; on parlait de
reposoirs plus splendides les uns que les autres, et surtout de celui
que les gnovfains avaient dress dans la crypte de la chapelle.

Un peuple immense bordait le chemin qui conduisait aux quatre stations
que devait faire le roi, et qui taient aux jacobins, aux carmes, aux
capucins et aux gnovfains.

Le clerg de Saint-Germain-l'Auxerrois ouvrait la marche. L'archevque
de Paris portait le Saint-Sacrement. Entre le clerg et l'archevque,
marchaient  reculons de jeunes garons qui secouaient les encensoirs,
et de jeunes filles qui effeuillaient des roses.

Puis venait le roi, les pieds nus, comme nous avons dit, et suivi de
ses quatre amis, les pieds nus comme lui et enfroqus comme lui.

Le duc d'Anjou suivait, mais dans son costume ordinaire; toute sa cour
angevine l'accompagnait, mle aux grands dignitaires de la couronne,
qui marchaient  la suite du prince, chacun gardant le rang que
l'tiquette lui assignait.

Puis enfin venaient les bourgeois et le peuple.

Il tait dj plus d'une heure de l'aprs-midi lorsqu'on quitta le
Louvre. Crillon et les gardes franaises voulaient suivre le roi. Mais
celui-ci leur fit signe que c'tait inutile, et Crillon et les gardes
demeurrent pour garder le palais.

Il tait prs de six heures du soir quand, aprs avoir fait ses
stations aux diffrents reposoirs, la tte du cortge commena
d'apercevoir le porche dentel de la vieille abbaye, et les
gnovfains, le prieur en tte, disposs sur les trois marches, qui
formaient le seuil, pour recevoir Sa Majest.

Pendant la marche qui sparait l'abbaye de la dernire station, qui
tait celle que l'on avait faite au couvent des capucins, le duc
d'Anjou, qui tait sur pied depuis le matin, s'tait trouv mal de
fatigue: il avait alors demand au roi la permission de se retirer
dans son htel, permission que le roi lui avait accorde.

Ses gentilshommes s'taient alors dtachs du cortge et s'taient
retirs avec lui, comme pour indiquer bien hautement que c'tait le
duc qu'ils suivaient et non le roi.

Mais le fait tait que, comme trois d'entre eux devaient se battre le
lendemain, ils dsiraient ne pas se fatiguer outre mesure.

A la porte de l'abbaye, le roi, sous le prtexte que Qulus, Maugiron,
Schomberg et d'pernon n'avaient pas moins besoin de repos que
Livarot, Ribrac et Antraguet, le roi, disons-nous, leur donna cong
aussi.

L'archevque, qui officiait depuis le matin, et qui n'avait encore
rien pris, non plus que les autres prtres, tombait de fatigue; le roi
prit piti de ces saints martyrs, et, arriv, comme nous l'avons dit,
 la porte de l'abbaye, il les renvoya tous.

Puis, se retournant vers le prieur, Joseph Foulon:

--Me voici, mon pre, dit-il en nasillant, je viens, comme un pcheur
que je suis, chercher le repos dans votre solitude.

Le prieur s'inclina.

Alors s'adressant  ceux qui avaient rsist  cette rude journe et
qui l'avaient suivi jusque-l:

--Je vous remercie, messieurs, dit-il, allez en paix.

Chacun salua respectueusement, et le royal pnitent monta une  une,
en se frappant la poitrine, les marches de l'abbaye.

A peine Henri avait-il dpass le seuil de l'abbaye, que les portes en
furent fermes derrire lui.

Le roi tait si profondment absorb dans ses mditations, qu'il ne
parut pas remarquer cette circonstance, qui, d'ailleurs, aprs le
cong donn par le roi  sa suite, n'avait rien d'extraordinaire.

--Nous allons d'abord, dit le prieur au roi, conduire Votre Majest
dans la crypte, que nous avons orne de notre mieux en l'honneur du
roi du ciel et de la terre.

Le roi se contenta de rpondre par un geste d'assentiment et marcha
derrire le prieur.

Mais, aussitt qu'il fut pass sous la sombre arcade o se tenaient
immobiles deux ranges de moines, aussitt qu'on l'eut vu tourner
l'angle de la cour qui conduisait  la chapelle, vingt capuchons
sautrent en l'air, et l'on vit resplendir, dans la demi-teinte, des
yeux tincelants de la joie et de l'orgueil du triomphe.

Certes, ce n'taient point l des figures de moines paresseux et
poltrons; la moustache paisse, le teint basan, dnotaient chez eux
la force et l'activit. Bon nombre dmasquaient des visages sillonns
de cicatrices, et,  ct du plus fier de tous, de celui qui portait
la cicatrice la plus illustre et la plus clbre, apparaissait,
triomphante et exalte, la figure d'une femme couverte d'un froc.

Cette femme agita une paire de ciseaux d'or qui pendaient d'une chane
noue  sa ceinture, et s'cria:

--Ah! mes frres, nous tenons enfin le Valois.

--Ma foi! ma soeur, je le crois comme vous, rpondit le balafr.

--Pas encore, pas encore, murmura le cardinal.

--Comment cela?

--Oui, aurons-nous assez de troupes bourgeoises pour maintenir Crillon
et ses gardes?

--Nous avons mieux que des troupes bourgeoises, rpliqua le duc de
Mayenne, et, croyez-moi, il ne sera pas chang un seul coup de
mousquet.

--Voyons, dit la duchesse de Montpensier, comment entendez-vous cela?
J'aurais cependant bien voulu un peu de tapage, moi.

--Eh bien, ma soeur, je vous le dis  regret, vous en serez prive.
Quand le roi sera pris, il criera; mais nul ne rpondra  ses cris.
Nous lui ferons alors, par persuasion ou par violence, mais sans nous
montrer, signer une abdication. Aussitt l'abdication courra la ville
et disposera en notre faveur les bourgeois et les soldats.

--Le plan est bon et ne peut chouer maintenant, dit la duchesse.

--Il est un peu brutal, fit le cardinal de Guise en secouant la tte.

--Le roi refusera de signer l'abdication, ajouta le Balafr; il est
brave, il aimera mieux mourir.

--Qu'il meure alors! s'crirent Mayenne et la duchesse.

--Non pas, rpliqua fermement le duc de Guise, non pas! Je veux bien
succder  un prince qui abdique et que l'on mprise; mais je ne veux
pas remplacer un homme assassin que l'on plaindra. D'ailleurs, dans
vos plans, vous oubliez M. le duc d'Anjou, qui, si le roi est tu,
rclamera la couronne.

--Qu'il rclame, mordieu! qu'il rclame, dit Mayenne; voici notre
frre le cardinal qui a prvu le cas: M. le duc d'Anjou sera compris
dans l'acte d'abdication de son frre; M. le duc d'Anjou a eu des
relations avec les huguenots, il est indigne de rgner.

--Avec les huguenots, tes-vous sr de cela?

-- Pardieu, puisqu'il a fui par l'aide du roi de Navarre.

--Bien.

--Puis une autre clause en faveur de notre maison suit la clause de
dchance: cette clause vous fera lieutenant du royaume, mon frre, et
de la lieutenance  la royaut il n'y aura qu'un pas.

--Oui, oui, dit le cardinal, j'ai prvu tout cela; mais il se pourrait
que les gardes franaises, pour s'assurer que l'abdication est bien
relle et surtout bien volontaire, forassent l'abbaye. Crillon
n'entend pas raillerie, et il serait homme  dire au roi: Sire, il y a
danger de la vie, c'est bien; mais, avant tout, sauvons l'honneur.

--Cela regardait le gnral, dit Mayenne, et le gnral a pris ses
prcautions. Nous avons ici, pour soutenir le sige, quatre-vingts
gentilshommes, et j'ai fait distribuer des armes  cent moines. Nous
tiendrons un mois contre une arme. Sans compter qu'en cas
d'infriorit nous avons le souterrain pour fuir avec notre proie.

--Et que fait le duc d'Anjou dans ce moment?

--A l'heure du danger, il a faibli comme toujours. Le duc d'Anjou est
rentr chez lui, o il attend, sans doute, de nos nouvelles entre
Bussy et Monsoreau.

--Eh! mon Dieu, c'est ici qu'il faudrait qu'il ft, et non chez lui.

--Je crois que vous vous trompez, mon frre, dit le cardinal, le
peuple et la noblesse eussent vu, dans cette runion des deux frres,
un guet-apens contre la famille. Comme nous le disions tout  l'heure,
nous devons, avant toute chose, viter de jouer le rle d'usurpateur.
Nous hritons, voil tout. En laissant le duc d'Anjou libre, la reine
mre indpendante, nous nous faisons bnir de tous et admirer de nos
partisans, et nul n'aura le plus petit mot a nous dire. Sinon, nous
aurons contre nous Bussy et cent autres pes fort dangereuses.

--Bah! Bussy se bat demain contre les mignons.

--Parbleu! il les tuera: la belle affaire! et ensuite il sera des
ntres, dit le duc de Guise. Quant  moi, je le fais gnral d'une
arme en Italie, o la guerre clatera sans nul doute. C'est un homme
suprieur et que j'estime fort, que le seigneur de Bussy.

--Et moi, en preuve que je ne l'estime pas moins que vous, mon frre,
si je deviens veuve, dit la duchesse de Montpensier, moi, je l'pouse.

--L'pouser, ma soeur! s'cria Mayenne.

--Tiens, dit la duchesse, il y a de plus grandes dames que moi qui ont
fait plus pour lui, et il n'tait pas gnral d'arme  cette poque.

--Allons, allons, dit Mayenne, nous verrons tout cela plus tard; 
l'oeuvre maintenant!

--Qui est prs du roi? demanda le duc de Guise.

--Le prieur et frre Gorenflot,  ce que je crois, dit le cardinal. Il
faut qu'il ne voie que des visages de connaissance, sans cela, il
s'effaroucherait tout d'abord.

--Oui, dit Mayenne, mangeons les fruits de la conspiration, mais ne
les cueillons pas.

--Est-ce qu'il est dj dans la cellule? dit madame de Montpensier,
impatiente de donner au roi la troisime couronne qu'elle lui
promettait depuis si longtemps....

--Oh! non pas, il verra d'abord le grand reposoir de la crypte, et il
adorera les saintes reliques.

--Ensuite?

--Ensuite, le prieur lui adressera quelques paroles sonores sur la
vanit des biens de ce monde; aprs quoi le frre Gorenflot, vous
savez, celui qui a prononc ce magnifique discours pendant la soire
de la Ligue....

--Oui, eh bien?

--Le frre Gorenflot essayera d'obtenir de sa conviction ce que nous
rpugnons d'arracher  sa faiblesse.

--En effet, cela vaudrait infiniment mieux ainsi, dit le duc rveur.

--Bah! Henri est superstitieux et affaibli, dit Mayenne, je rponds
qu'il cdera  la peur de l'enfer.

--Et moi, je suis moins convaincu que vous, dit le duc; mais nos
vaisseaux sont brls, il n'y a plus  revenir en arrire. Maintenant,
aprs la tentative du prieur, aprs le discours de Gorenflot, si l'un
et l'autre chouent, nous essayerons du dernier moyen, c'est--dire de
l'intimidation.

--Et alors je tondrai mon Valois, s'cria la duchesse, revenant
toujours  sa pense favorite.

En ce moment, une sonnette retentit sous les votes assombries par les
premires ombres de la nuit.

--Le roi descend  la crypte, dit le duc de Guise; allons, Mayenne,
appelez vos amis et redevenons moines.

Aussitt les capuchons recouvrirent fronts audacieux, yeux ardents et
cicatrices parlantes; puis trente ou quarante moines, conduits par les
trois frres, se dirigrent vers l'ouverture de la crypte.




CHAPITRE XXIX

CHICOT Ier.


Le roi tait plong dans un recueillement qui promettait un succs
facile aux projets de MM. de Guise.

Il visita la crypte avec toute la communaut, baisa la chsse, et
termina toutes les crmonies en se frappant la poitrine  coups
redoubls et en marmottant les psaumes les plus lugubres.

Le prieur commena ses exhortations, que le roi couta en donnant les
mmes signes de contrition fervente.

Enfin, sur un geste du duc de Guise, Joseph Foulon s'inclina devant
Henri et lui dit:

--Sire, vous plairait-il de venir maintenant dposer votre couronne
terrestre aux pieds du matre ternel?

--Allons... rpliqua simplement le roi.

Et aussitt toute la communaut, formant la haie sur son passage,
s'achemina vers les cellules, dont on entrevoyait,  gauche, le
corridor principal.

Henri semblait trs attendri. Ses mains ne cessaient de battre sa
poitrine; le gros chapelet, qu'il roulait vivement, sonnait sur les
ttes de mort en ivoire suspendues  sa ceinture.

On arriva enfin  la cellule: au seuil, se carrait Gorenflot, le
visage enlumin, l'oeil brillant comme une escarboucle.

--Ici? fit le roi.

--Ici mme, rpliqua le gros moine.

Le roi pouvait hsiter, en effet, parce qu'au bout de ce corridor on
voyait une porte, ou plutt une grille assez mystrieuse, ouvrant sur
une pente rapide et n'offrant  l'oeil que des tnbres paisses.

Henri entra dans la cellule.

--_Hic portus salutis?_ murmura-t-il de sa voix mue.

--Oui, rpondit Foulon, _ici est le port._

--Laissez-nous, fit Gorenflot avec un geste majestueux.

Et aussitt la porte se referma; les pas des assistants s'loignrent.

Le roi, avisant un escabeau dans le fond de la cellule, s'y plaa, les
deux mains sur les genoux.

--Ah! te voil, Hrodes! te voil, paen! te voil, Nabuchodonosor!
dit Gorenflot sans transition aucune et en appuyant ses paisses mains
sur ses hanches.

Le roi sembla surpris.

--Est-ce  moi, dit-il, que vous parlez, mon frre?

--Oui, c'est  toi que je parle; et  qui donc? Peut-on dire une
injure qui ne te soit pas convenable?

--Mon frre... murmura le roi.

--Bah! tu n'as pas de frre ici. Voil assez longtemps que je mdite
un discours... tu l'auras... Je le divise en trois points, comme tout
bon prdicateur. D'abord tu es un tyran, ensuite tu es un satyre,
enfin tu es un dtrn; voil sur quoi je vais parler.

--Dtrn! mon frre... dit avec explosion le roi perdu dans l'ombre.

--Ni plus, ni moins. Ce n'est pas ici comme en Pologne, et tu ne
t'enfuiras pas....

--Un guet-apens!

--Oh! Valois, apprends qu'un roi n'est qu'un homme, lorsqu'il est
homme encore.

--Des violences, mon frre!

--Pardieu! crois-tu que nous t'emprisonnions pour te mnager?

--Vous abusez de la religion, mon frre.

--Est-ce qu'il y a une religion! s'cria Gorenflot.

--Oh! fit le roi, un saint dire de pareilles choses!

--Tant pis, j'ai dit.

--Vous vous damnerez....

--Est-ce qu'on se damne!

--Vous parlez en mcrant, mon frre.

--Allons! pas de capucinades; es-tu prt, Valois?

--A quoi faire?

--A dposer ta couronne. On m'a charg de t'y inviter; je t'y invite.

--Mais vous faites un pch mortel!

--Oh! oh! fit Gorenflot avec un sourire cynique, j'ai droit
d'absolution, et je m'absous d'avance; voyons, renonce, frre Valois.

--A quoi?

--Au trne de France.

--Plutt la mort!

--Eh! mais tu mourras alors... Tiens, voici le prieur qui revient...
dcide-toi.

--J'ai mes gardes, mes amis; je me dfendrai.

--C'est possible; mais on te tuera d'abord.

--Laisse-moi au moins un instant pour rflchir.

--Pas un instant, pas une seconde.

--Votre zle vous emporte, mon frre, dit le prieur.

Et il fit, de la main, un geste qui voulait dire au roi: Sire, votre
demande vous est accorde.

Et le prieur referma la porte.

Henri tomba dans une rverie profonde.

--Allons! dit-il, acceptons le sacrifice.

Dix minutes s'taient coules tandis que Henri rflchissait; on
heurta aux guichets de la cellule.

--C'est fait, dit Gorenflot, il accepte.

Le roi entendit comme un murmure de joie et de surprise autour de lui,
dans le corridor.

--Lisez-lui l'acte, dit une voix qui fit tressaillir le roi...  tel
point qu'il regarda par les grillages de la porte.

Et un parchemin roul passa de la main d'un moine dans celle de
Gorenflot.

Gorenflot fit pniblement lecture de cet acte au roi, dont la douleur
tait grande et qui cachait son front dans ses mains.

--Et si je refuse de signer? s'cria-t-il en larmoyant.

--C'est vous perdre doublement, repartit la voix du duc de Guise,
assourdie par le capuchon. Regardez-vous comme mort au monde, et ne
forcez pas des sujets  verser le sang d'un homme qui a t leur roi.

--On ne me contraindra pas, dit Henri.

--Je l'avais prvu, murmura le duc  sa soeur, dont le front se
plissa, dont les yeux refltrent un sinistre dessein.

Allez, mon frre, ajouta-t-il en s'adressant  Mayenne; faites armer
tout le monde, et qu'on se prpare.

--A quoi? dit le roi d'un ton lamentable.

--A tout, rpondit Joseph Foulon.

Le dsespoir du roi redoubla.

--Corbleu! s'cria Gorenflot, je te hassais, Valois; mais  prsent
je te mprise! Allons, signe, ou tu ne priras que de ma main.

--Patientez, patientez, dit le roi, que je me recommande au souverain
Matre, que j'obtienne de lui la rsignation.

--Il veut rflchir encore, cria Gorenflot.

--Qu'on lui laisse jusqu' minuit, dit le cardinal.

--Merci, chrtien charitable, dit le roi dans un paroxysme de
dsolation. Dieu te le rende!

--C'tait rellement un cerveau affaibli, dit le duc de Guise; nous
servons la France en le dtrnant.

--N'importe, fit la duchesse; tout affaibli qu'il est, j'aurai du
plaisir  le tondre.

Pendant ce dialogue, Gorenflot, les bras croiss, accablait Henri des
injures les plus violentes et lui racontait tous ses dbordements.

Tout  coup un bruit sourd retentit au dehors du couvent.

--Silence! cria la voix du duc de Guise.

Le plus profond silence s'tablit. On distingua bientt des coups
frapps fortement et  intervalles gaux sur la porte sonore de
l'abbaye.

Mayenne accourut aussi vite que le lui permettait son embonpoint.

--Mes frres, dit-il, une troupe de gens arms se porte au-devant du
portail.

--On vient le chercher, dit la duchesse.

--Raison de plus pour qu'il signe vite, dit le cardinal.

--Signe, Valois, signe! cria Gorenflot d'une voix de tonnerre.

--Vous m'avez donn jusqu' minuit, dit pitoyablement le roi.

--Oh! tu te ravises parce que tu crois tre secouru.

--Sans doute, j'ai une chance....

--Pour mourir s'il ne signe aussitt, rpliqua la voix aigre et
imprieuse de la duchesse.

Gorenflot saisit le poignet du roi et lui offrit une plume.

Le bruit redoublait au dehors.

--Une nouvelle troupe! vint dire un moine; elle entoure le parvis et
le cerne  gauche.

--Allons! crirent impatiemment Mayenne et la duchesse.

Le roi trempa la plume dans l'encre.

--Les Suisses! accourut dire Foulon; ils envahissent le cimetire 
droite. Toute l'abbaye est cerne prsentement.

--Eh bien, nous nous dfendrons, rpliqua rsolument Mayenne. Avec un
otage comme celui-l, une place n'est jamais prise  discrtion.

--Il a sign! hurla Gorenflot en arrachant le papier des mains de
Henri, qui, abattu, enfouit sa tte dans son capuchon et son capuchon
dans ses deux bras.

--Alors nous sommes roi, dit le cardinal au duc. Emporte vite ce
prcieux papier.

Le roi, dans son accs de douleur, renversa la petite lampe qui seule
clairait cette scne; mais le duc de Guise tenait dj le parchemin.

--Que faire? que faire? vint demander un moine sous le froc duquel se
dessinait un gentilhomme bien complet, bien arm. Crillon arrive avec
les gardes franaises, et menace de briser les portes. coutez!....

--Au nom du roi! cria la voix puissante de Crillon.

--Bon! il n'y a plus de roi, rpliqua Gorenflot par une fentre.

--Qui dit cela, maraud? rpondit Crillon.

--Moi! moi! moi! fit Gorenflot dans les tnbres, avec un orgueil des
plus provocateurs.

--Qu'on tche de m'apercevoir ce drle et de lui planter quelques
balles dans le ventre, dit Crillon.

Et Gorenflot, voyant les gardes apprter leurs armes, fit le plongeon
aussitt et retomba sur son derrire au milieu de la cellule.

--Enfoncez la porte, mons Crillon, dit, au milieu du silence gnral,
une voix qui fit dresser les cheveux  tous les moines, faux ou vrais,
qui attendaient dans le corridor.

Cette voix tait celle d'un homme qui, sorti des rangs, s'tait avanc
jusqu'aux marches de l'abbaye.

--Voil, sire, rpliqua Crillon en dchargeant dans la porte
principale un vigoureux coup de hache.

Les murs en gmirent.

--Que veut-on?... dit le prieur, paraissant tout tremblant  la
fentre.

--Ah! c'est vous, messire Foulon, dit la mme voix hautaine et calme.
Rendez-moi donc mon fou, qui est all passer la nuit dans une de vos
cellules. J'ai besoin de Chicot; je m'ennuie au Louvre.

--Et moi, je m'amuse joliment, va, mon fils, rpliqua Chicot se
dgageant de son capuchon et fendant la foule des moines, qui
s'cartrent avec un hurlement d'effroi.

A ce moment, le duc de Guise, qui s'tait fait apporter une lampe,
lisait au bas de l'acte la signature encore frache obtenue avec tant
de peine:

              CHICOT Ier

--Moi, Chicot Ier! s'cria-t-il; mille damnations!

--Allons, dit le cardinal, nous sommes perdus; fuyons.

--Ah! bah! fit Chicot en distribuant  Gorenflot, presque vanoui, des
coups de la corde qu'il portait  sa ceinture; ah! bah!




CHAPITRE XXX

LES INTRTS ET LE CAPITAL.


A mesure que le roi avait parl,  mesure que les conjurs l'avaient
reconnu, ils taient pass de la stupeur  l'pouvante.

L'abdication, signe Chicot Ier, avait chang l'pouvante en rage.

Chicot rejeta son froc sur ses paules, croisa les bras, et, tandis
que Gorenflot fuyait  toutes jambes, il soutint, immobile et
souriant, le premier choc.

Ce fut un terrible moment  passer. Les gentilshommes, furieux,
s'avancrent sur le Gascon, bien dtermins  se venger de la cruelle
mystification dont ils taient victimes.

Mais cet homme sans armes, la poitrine couverte de ses deux bras
seulement, ce visage au masque railleur, qui semblait dfier tant de
force de s'attaquer  tant de faiblesse, les arrta plus encore
peut-tre que les remontrances du cardinal, lequel leur faisait
observer que la mort de Chicot ne servirait  rien, mais, tout au
contraire, serait venge terriblement par le roi, de complicit avec
son fou dans cette scne de terrible bouffonnerie.

Il en rsulta que les dagues et les rapires s'abaissrent devant
Chicot, qui, soit dvouement,--et il en tait capable,--soit
pntration de leur pense, continua de leur rire au nez.

Cependant les menaces du roi devenaient plus pressantes, et les coups
de hache de Crillon plus presss. Il tait vident que la porte ne
pouvait rsister longtemps  une pareille attaque, qu'on n'essayait
pas mme de repousser.

Aussi, aprs un moment de dlibration, le duc de Guise donna-t-il
l'ordre de la retraite.

Cet ordre fit sourire Chicot.

Pendant les nuits de retraite avec Gorenflot, il avait examin le
souterrain; il avait reconnu la porte de sortie, et il avait dnonc
cette porte au roi, qui y avait plac Tocquenot, lieutenant des gardes
suisses.

Il tait donc vident que les ligueurs, les uns aprs les autres,
allaient se jeter dans la gueule du loup.

Le cardinal s'clipsa le premier, suivi d'une vingtaine de
gentilshommes. Alors Chicot vit passer le duc avec un pareil nombre 
peu prs de moines; puis Mayenne,  qui sa difficult de courir, 
cause de son norme ventre et de son paisse encolure, avait tout
naturellement fait confier le soin de la retraite.

Quand M. de Mayenne passa le dernier devant la cellule de Gorenflot et
que Chicot le vit se traner, alourdi par sa masse, Chicot ne souriait
plus, il se tenait les ctes de rire.

Dix minutes s'coulrent, pendant lesquelles Chicot prta l'oreille,
croyant toujours entendre le bruit des ligueurs refouls dans le
souterrain; mais,  son grand tonnement, le bruit, au lieu de revenir
 lui, continuait de s'loigner.

Tout  coup une pense vint au Gascon, qui changea ses clats de rire
en grincements de dents. Le temps s'coulait, les ligueurs ne
revenaient pas; les ligueurs s'taient-ils aperus que la porte tait
garde, et avaient-ils dcouvert une autre sortie?

Chicot allait s'lancer hors de la cellule, quand, tout  coup, la
porte en fut obstrue par une masse informe qui se vautra  ses pieds
en s'arrachant des poignes de cheveux tout autour de la tte.

--Ah! misrable que je suis! s'criait le moine. Oh! mon bon seigneur
Chicot, pardonnez-moi! pardonnez-moi!

Comment Gorenflot, qui tait parti le premier, revenait-il seul quand
dj il et d tre bien loin?

Voil la question qui se prsenta tout naturellement  la pense de
Chicot.

--Oh! mon bon monsieur Chicot, cher seigneur,  moi! continuait de
hurler Gorenflot; pardonnez  votre indigne ami, qui se repent et fait
amende honorable  vos genoux.

--Mais, demanda Chicot, comment ne t'es-tu pas enfui avec les autres,
drle?

--Parce que je n'ai pas pu passer par o passent les autres, mon bon
seigneur; parce que le Seigneur, dans sa colre, m'a frapp d'obsit.
Oh! malheureux ventre! oh! misrable bedaine! criait le moine en
frappant de ses deux poings la partie qu'il apostrophait. Ah! que ne
suis-je mince comme vous, monsieur Chicot! Que c'est beau et surtout
que c'est heureux d'tre mince!

Chicot ne comprenait absolument rien aux lamentations du moine.

--Mais les autres passent donc quelque part? s'cria Chicot d'une voix
de tonnerre; les autres s'enfuient donc?

--Pardieu! dit le moine, que voulez-vous qu'ils fassent? qu'ils
attendent la corde? Oh! malheureux ventre!

--Silence! cria Chicot, et rpondez-moi.

Gorenflot se redressa sur ses deux genoux.

--Interrogez, monsieur Chicot, rpondit-il, vous en avez bien
certainement le droit.

--Comment se sauvent les autres?

--A toutes jambes.

--Je comprends... mais par o?

--Par le soupirail.

--Mordieu! par quel soupirail?

--Par le soupirail qui donne dans le caveau du cimetire.

--Est-ce le chemin que tu appelles le souterrain? rponds vite.

--Non, cher monsieur Chicot. La porte du souterrain tait garde
extrieurement. Le grand cardinal de Guise, au moment de l'ouvrir, a
entendu un Suisse qui disait: _Mich durstet_, ce qui veut dire,  ce
qu'il parat: _J'ai soif_.

--Ventre de biche! s'cria Chicot, je sais ce que cela veut dire; de
sorte que les fuyards ont pris un autre chemin?

--Oui, cher monsieur Chicot; ils se sauvent par le caveau du
cimetire.

--Qui donne?....

--D'un ct, dans la crypte, de l'autre, sous la porte Saint-Jacques.

--Tu mens!

--Moi, cher seigneur!

--S'ils s'taient sauvs par le caveau donnant dans la crypte, je les
eusse vus repasser devant ta cellule.

--Voil justement, cher monsieur Chicot; ils ont pens qu'ils
n'auraient pas le temps de faire ce grand dtour, et ils sont passs
par le soupirail.

--Quel soupirail?

--Par un soupirail qui donne dans le jardin et qui sert  clairer le
passage.

--De sorte que toi....

--De sorte que moi, qui suis trop gros....

--Eh bien?

--Je n'ai jamais pu passer: et l'on s'est mis  me tirer par les
pieds, vu que j'interceptais le chemin aux autres.

--Mais, s'cria Chicot, le visage clair tout  coup d'une trange
jubilation, si tu n'as pas pu passer....

--Non, et cependant j'ai fait de grands efforts; voyez mes paules,
voyez ma poitrine.

--Alors lui, qui est plus gros que toi.

--Qui, lui?

--Oh! mon Dieu! dit Chicot, si tu es pour moi dans cette affaire-l,
je te promets un fier cierge; de sorte qu'il ne pourra pas passer non
plus.

--Monsieur Chicot!

--Lve-toi, frocard!

Le moine se leva aussi vite qu'il put.

--Bien, maintenant conduis-moi au soupirail.

--O vous voudrez, mon cher seigneur.

--Marche devant, malheureux, marche!

Gorenflot se mit  trotter aussi vite qu'il put, en levant, de temps
en temps, les bras au ciel, maintenu dans l'allure qu'il avait prise
par les coups de corde que lui allongeait Chicot.

Tous deux traversrent le corridor et descendirent dans le jardin.

--Par ici, dit Gorenflot, par ici.

--Tais-toi, et marche, drle!

Gorenflot fit un dernier effort et parvint jusqu'auprs d'un massif
d'arbres d'o semblaient sortir des plaintes.

--L, dit-il, l.

Et, au bout de son haleine, il tomba le derrire sur l'herbe.

Chicot fit trois pas en avant et aperut quelque chose qui s'agitait 
fleur de terre.

A ct de ce quelque chose qui ressemblait au train de derrire de
l'animal que Diogne appelait un coq  deux pieds et sans plumes,
gisaient une pe et un froc.

Il tait vident que l'individu qui se trouvait pris si
malheureusement s'tait successivement dfait de tous les objets qui
pouvaient le grossir, de sorte que, pour le moment, dsarm de son
pe, dpouill de son froc, il se trouvait rduit  sa plus simple
expression.

Et cependant, comme Gorenflot, il faisait des efforts inutiles pour
disparatre compltement.

--Mordieu! ventrebleu! sandieu! criait la voix touffe du fugitif.
J'aimerais mieux passer au milieu de toute la garde. Ae! ne tirez pas
si fort, mes amis, je glisserai tout doucement; je sens que j'avance,
pas vite, mais j'avance.

--Ventre de biche! M. de Mayenne! murmura Chicot en extase. Mon bon
seigneur Dieu, tu as gagn ton cierge.

--Ce n'est pas pour rien que j'ai t surnomm Hercule, reprit la voix
touffe, je soulverai cette pierre. Hein!

Et il fit un si violent effort, qu'effectivement la pierre trembla.

--Attends, dit tout bas Chicot, attends.

Et il frappa des pieds comme quelqu'un qui accourt  grand bruit.

--Ils arrivent, dirent plusieurs voix dans le souterrain.

--Ah! fit Chicot, comme s'il arrivait tout essoufl. Ah! c'est donc
toi, misrable moine!

--Ne dites rien, monseigneur, murmurrent les voix, il vous prend pour
Gorenflot.

--Ah! c'est donc toi, lourde masse, _pondus immobile_! tiens! ah!
c'est donc toi, _indigesta moles!_ tiens!

Et,  chaque apostrophe, Chicot, arriv enfin au but si dsir de sa
vengeance, fit retomber de toute la vole de son bras, sur les parties
charnues qui s'offraient  lui, la corde avec laquelle il avait dj
flagell Gorenflot.

--Silence! disaient toujours les voix, il vous prend pour le moine.

En effet, Mayenne ne poussait que des plaintes touffes, tout en
redoublant d'efforts pour soulever la pierre.

--Ah! conspirateur! reprit Chicot; ah! moine indigne! tiens, voil
pour l'ivrognerie! tiens, voil pour la paresse! tiens, voil pour la
colre; tiens, voil pour la luxure! tiens, voil pour la gourmandise!
Je regrette qu'il n'y ait que sept pchs capitaux; tiens, tiens,
tiens, voil pour les vices que tu as!

--Monsieur Chicot, disait Gorenflot couvert de sueur; monsieur Chicot,
ayez piti de moi.

--Ah! tratre! continua Chicot, frappant toujours, tiens, voil pour
ta trahison!

--Grce! murmurait Gorenflot, croyant ressentir tous les coups qui
tombaient sur Mayenne, grce, cher monsieur Chicot!

Mais Chicot, au lieu de s'arrter, s'enivrait de sa vengeance et
redoublait de coups.

Si puissant qu'il ft sur lui-mme, Mayenne ne pouvait retenir ses
gmissements.

--Ah! continua Chicot, que ne plat-il  Dieu de substituer  ton
corps vulgaire,  ta carcasse roturire, les trs-hautes et
trs-puissantes omoplates du duc de Mayenne,  qui je dois une vole
de coups de bton dont les intrts courent depuis sept ans!... Tiens,
tiens, tiens!

Gorenflot poussa un soupir et tomba.

--Chicot! vocifra le duc.

--Oui, moi-mme, oui, Chicot, indigne serviteur du roi; Chicot, bras
dbile, qui voudrait avoir les cent bras de Briare pour cette
occasion.

Et Chicot, de plus en plus exalt, ritra les coups de corde avec une
telle rage, que le patient, rassemblant toutes ses forces, souleva la
pierre, dans un paroxysme de la douleur, et, les ctes dchires, les
reins sanglants, tomba entre, les bras de ses amis.

Le dernier coup de Chicot frappa dans le vide.

Chicot alors se tourna: le vrai Gorenflot tait vanoui, sinon de
douleur, du moins d'effroi.




CHAPITRE XXXI

CE QUI SE PASSAIT DU COT DE LA BASTILLE, TANDIS QUE CHICOT PAYAIT SES
DETTES A L'ABBAYE SAINTE-GENEVIVE.


Il tait onze heures du soir; le duc d'Anjou attendait impatiemment,
dans le cabinet o il s'tait retir  la suite de la faiblesse dont
il avait t pris rue Saint-Jacques, qu'un messager du duc de Guise
vint lui annoncer l'abdication du roi, son frre.

De la fentre  la porte du cabinet et de la porte du cabinet aux
fentres de l'antichambre, il allait et revenait, regardant la grande
horloge, dont les secondes tintaient lugubrement dans leur gane de
bois dor.

Tout  coup il entendit un cheval qui piaffait dans la cour; il crut
que ce cheval pouvait tre celui de son messager, et courut s'appuyer
au balcon; mais ce cheval, tenu en bride par un palefrenier, attendait
son matre.

Le matre sortit des appartements intrieurs; c'tait Bussy; Bussy,
qui, en sa qualit de capitaine des gardes, venait, avant de se rendre
 son rendez-vous, de donner le mot d'ordre pour la nuit.

Le duc, en apercevant ce beau et brave jeune homme, dont il n'avait
jamais eu  se plaindre, prouva un instant de remords; mais,  mesure
qu'il le vit s'approcher de la torche que tenait le valet, son visage
s'claira; et, sur ce visage, le duc lut tant de joie, d'esprance et
de bonheur, que toute sa jalousie lui revint.

Cependant Bussy, ignorant que le duc le regardait et piait les
diffrentes motions de son visage, Bussy, aprs avoir donn le mot
d'ordre, roula le manteau sur ses paules, se mit en selle, et,
piquant des deux son cheval, s'lana avec un grand bruit sous la
vote sonore.

Un instant, le duc, inquiet de ne voir arriver personne, eut encore
l'ide de faire courir aprs lui, car il se doutait bien qu'avant de
se rendre  la Bastille, Bussy ferait une halte  son htel; mais il
se reprsenta le jeune homme riant avec Diane de son amour mpris, le
mettant, lui prince, sur la mme ligne que le mari ddaign, et, cette
fois encore, son mauvais instinct l'emporta sur le bon.

Bussy avait souri de bonheur en partant; ce sourire tait une insulte
au prince: il le laissa aller. S'il et eu le regard attrist et le
front sombre, peut-tre l'et-il retenu.

Cependant,  peine hors de l'htel d'Anjou, Bussy quitta son allure
prcipite, comme s'il et craint le bruit de sa propre marche; et,
passant  son htel, comme l'avait prvu le duc, il remit son cheval
aux mains d'un palefrenier qui coutait respectueusement une leon
d'hippiatrique que lui faisait Remy.

--Ah! ah! dit Bussy reconnaissant le jeune docteur, c'est toi, Remy.

--Oui, monseigneur, en personne.

--Et pas encore couch?

--Il s'en faut de dix minutes, monseigneur. Je rentrais chez moi, ou
plutt chez vous. En vrit, depuis que je n'ai plus mon bless, il me
semble que les jours ont quarante-huit heures.

--T'ennuierais-tu, par hasard? demanda Bussy.

--J'en ai peur!

--Et l'amour?

--Ah! je vous l'ai dit souvent, l'amour, je m'en dfie, et je ne fais
en gnral sur lui que des tudes utiles.

--Alors Gertrude est abandonne?

--Parfaitement.

--Ainsi tu t'es lass?

--D'tre battu. C'tait ainsi que se manifestait l'amour de mon
amazone, brave fille du reste.

--Et ton coeur ne te dit rien pour elle ce soir?

--Pourquoi ce soir, monseigneur?

--Parce que je t'eusse emmen avec moi.

--A la Bastille?

--Oui.

--Vous y allez?

--Sans doute.

--Et le Monsoreau?

--A Compigne, mon cher, o il prpare une chasse pour Sa Majest.

--tes-vous sr, monseigneur?

--L'ordre lui en a t donn publiquement ce matin.

--Ah!

Remy demeura un instant pensif.

--Alors? dit-il aprs un instant.

--Alors j'ai pass la journe  remercier Dieu du bonheur qu'il
m'envoyait pour cette nuit, et je vais passer la nuit  jouir de ce
bonheur.

--Bien. Jourdain, mon pe, fit Remy.

Le palefrenier disparut dans l'intrieur de la maison.

--Tu as donc chang d'avis? demanda Bussy.

--En quoi?

--En ce que tu prends ton pe.

--Oui, je vous accompagne jusqu' la porte, pour deux raisons.

--Lesquelles?

--La premire, de peur que vous ne fassiez, par les rues, quelque
mauvaise rencontre.

Bussy sourit.

--Eh! mon Dieu, oui. Riez, monseigneur. Je sais bien que vous ne
craignez pas les mauvaises rencontres, et que c'est un pauvre
compagnon que le docteur Remy; mais on attaque moins facilement deux
hommes qu'un seul. La seconde, parce que j'ai une foule de bons
conseils  vous donner.

--Viens, mon cher Remy, viens. Nous nous entretiendrons d'elle; et,
aprs le plaisir de voir la femme qu'on aime, je n'en connais pas de
plus grand que celui d'en parler.

--Il y a mme des gens, rpliqua Remy, qui mettent le plaisir d'en
parler avant celui de la voir.

--Mais, dit Bussy, il me semble que le temps est bien incertain.

--Raison de plus: le ciel est tantt sombre, tantt clair. J'aime la
varit, moi.--Merci, Jourdain, ajouta-t-il, s'adressant au
palefrenier, qui lui rapportait sa rapire.

Puis se retournant vers le comte:

--Me voici  vos ordres, monseigneur; partons.

Bussy prit le bras du jeune docteur, et tous deux s'acheminrent vers
la Bastille.

Remy avait dit au comte qu'il avait une foule de bons conseils  lui
donner; et, en effet,  peine furent-ils en route, que le docteur
commena de tirer du latin mille citations imposantes, pour prouver 
Bussy qu'il avait tort de faire, ce soir-l, un visite  Diane, au
lieu de se tenir tranquillement dans son lit, attendu que d'ordinaire
un homme se bat mal quand il a mal dormi; puis, des apophthegmes de la
Facult, il passa aux mythes de la Fable, et raconta galamment que
c'tait d'habitude Vnus qui dsarmait Mars.

Bussy souriait; Remy insistait.

--Vois-tu, Remy, dit le comte, quand mon bras tient une pe, il s'y
attache de telle sorte, que les fibres de la chair prennent la rigueur
et la souplesse de l'acier, tandis que, de son ct, l'acier semble
s'animer et s'chauffer comme une chair vivante. De ce moment, mon
pe est un bras et mon bras est une pe. Ds lors, comprends-tu? il
ne s'agit plus de force ni de dispositions. Une lame ne se fatigue
pas.

--Non, mais elle s'mousse.

--Ne crains rien.

--Ah! mon cher seigneur, continua Remy, c'est que demain, voyez-vous,
il s'agit de faire un combat comme celui d'Hercule contre Ante, comme
celui de Thse contre le Minotaure, comme celui des Trente, comme
celui de Bayard; quelque chose d'homrique, de gigantesque,
d'impossible; il s'agit qu'on dise dans l'avenir le combat de Bussy
comme tant le combat par excellence, et, dans ce combat, je ne veux
pas, voyez-vous, je ne veux pas seulement qu'on vous entame la peau.

--Sois tranquille, mon bon Remy; tu verras des merveilles. J'ai, ce
matin, mis quatre pes aux mains de quatre ferrailleurs qui, durant
huit minutes, n'ont pu,  eux quatre, me toucher une seule fois,
tandis que je leur ai mis leurs pourpoints en loques. Je bondissais
comme un tigre.

--Je ne dis pas le contraire, matre; mais vos jarrets de demain
seront-ils vos jarrets d'aujourd'hui?

Ici Bussy et son chirurgien entamrent un dialogue latin, frquemment
interrompu par leurs clats de rire.

Ils parvinrent ainsi au bout de la grande rue Saint-Antoine.

--Adieu, dit Bussy; nous sommes arrivs.

--Si je vous attendais? dit Remy.

--Pourquoi faire?

--Pour tre sr que vous serez de retour avant deux heures, et que
vous aurez au moins cinq ou six heures de bon sommeil avant votre
duel.

--Si je te donne ma parole?

--Oh! alors cela me suffira. La parole de Bussy, peste! il ferait beau
voir que j'en doutasse.

--Eh bien, tu l'as. Dans deux heures, Remy, je serai  l'htel.

--Soit. Adieu, monseigneur.

--Adieu, Remy.

Les deux jeunes gens se sparrent; mais Remy demeura en place. Il vit
le comte s'avancer vers la maison, et, comme l'absence de Monsoreau
lui donnait toute scurit, entrer par la porte que lui ouvrit
Gertrude, et non pas monter par la fentre.

Puis il reprit philosophiquement,  travers les rues dsertes, sa
marche vers l'htel Bussy.

Comme il dbouchait de la place Beaudoyer, il vit venir  lui cinq
hommes envelopps de manteaux, et paraissant, sous ces manteaux,
parfaitement arms.

Cinq hommes  cette heure, c'tait un vnement. Il s'effaa derrire
l'angle d'une maison en retraite.

--Arrivs  dix pas de lui, ces cinq hommes s'arrtrent, et, aprs un
bonsoir cordial, quatre prirent deux chemins diffrents, tandis que le
cinquime demeurait immobile et rflchissant  sa place.

En ce moment, la lune sortit d'un nuage et claira d'un de ses rayons
le visage du coureur de nuit.

--M. de Saint-Luc! s'cria Remy.

Saint-Luc leva la tte en entendant prononcer son nom, et vit un homme
qui venait  lui.

--Remy! s'cria-t-il  son tour.

--Remy en personne, et je suis heureux de ne pas dire  votre service!
attendu que vous me paraissez vous porter  merveille. Est-ce une
indiscrtion que de vous demander ce que Votre Seigneurie fait  cette
heure si loin du Louvre?

--Ma foi, mon cher, j'examine, par ordre du roi, la physionomie de la
ville. Il m'a dit: Saint-Luc, promne-toi dans les rues de Paris, et,
si tu entends dire, par hasard, que j'ai abdiqu, rponds hardiment
que ce n'est pas vrai.

--Et avez-vous entendu parler de cela?

--Personne ne m'en a souffl le mot. Or, comme il va tre minuit, que
tout est tranquille et que je n'ai rencontr que M. de Monsoreau, j'ai
congdi mes amis, et j'allais rentrer quand tu m'as vu rflchissant.

--Comment? M. de Monsoreau?

--Oui.

--Vous avez rencontr M. de Monsoreau?

--Avec une troupe d'hommes arms, dix ou douze au moins.

--M. de Monsoreau! impossible!

--Pourquoi cela, impossible?

--Parce qu'il doit tre  Compigne.

--Il devait y tre, mais il n'y est pas.

--Mais l'ordre du roi?

--Bah! qui est-ce qui obit au roi?

--Vous avez rencontr M. de Monsoreau avec dix ou douze hommes?

--Certainement.

--Vous a-t-il reconnu?

--Je le crois.

--Vous n'tiez que cinq.

--Mes quatre amis et moi, pas davantage.

--Et il ne s'est pas jet sur vous?

--Il m'a vit, au contraire, et c'est ce qui m'tonne. En le
reconnaissant, je me suis attendu  une horrible bataille.

--De quel ct allait-il?

--Du ct de la rue de la Tixeranderie.

--Ah! mon Dieu! s'cria Remy.

--Quoi? demanda Saint-Luc, effray de l'accent du jeune homme.

--Monsieur de Saint-Luc, il va sans doute arriver un grand malheur.

--Un grand malheur!  qui?

--A M. de Bussy!

--A Bussy? Mordieu! parlez, Remy; je suis de ses amis, vous le savez.

--Quel malheur! M. de Bussy le croyait  Compigne.

--Eh bien?

--Eh bien, il a cru pouvoir profiter de son absence....

--De sorte qu'il est?....

--Chez madame Diane.

--Ah! fit Saint-Luc, cela s'embrouille.

--Oui. Comprenez-vous, dit Remy, il aura eu des soupons ou on les lui
aura suggrs, et il n'aura feint de partir que pour revenir 
l'improviste.

--Attendez donc! dit Saint-Luc en se frappant le front.

--Avez-vous une ide? rpondit Remy.

--Il y a du duc d'Anjou l-dessous.

--Mais c'est le duc d'Anjou qui, ce matin, a provoqu le dpart de M.
de Monsoreau.

--Raison de plus. Avez-vous des poumons, mon brave Remy?

--Corbleu! comme des soufflets de forges.

--En ce cas, courons, courons sans perdre un instant. Vous connaissez
la maison?

--Oui.

--Marchez devant alors.

Et les deux jeunes gens prirent  travers les rues une course qui et
fait honneur  des daims poursuivis.

--A-t-il beaucoup d'avance sur nous? demanda Remy en courant.

--Qui? le Monsoreau?

--Oui.

--Un quart d'heure  peu prs, dit Saint-Luc en franchissant un tas de
pierres de cinq pieds de haut.

--Pourvu que nous arrivions  temps! dit Remy en tirant son pe pour
tre prt  tout vnement.




CHAPITRE XXXII

L'ASSASSINAT.


Bussy, sans inquitude et sans hsitation, avait t reu sans crainte
par Diane, qui croyait tre sre de l'absence de son mari.

Jamais la belle jeune femme n'avait t si joyeuse; jamais Bussy
n'avait t si heureux; dans certain moment, dont l'me ou plutt
l'instinct conservateur sent toute la gravit, l'homme unit ses
facults morales  tout ce que ses sens peuvent lui fournir de
ressources physiques, il se concentre et se multiplie. Il aspire de
toutes ses forces la vie, qui peut lui manquer d'un moment  l'autre,
sans qu'il devine par quelle catastrophe elle lui manquerait.

Diane, mue, et d'autant plus mue qu'elle cherchait  cacher son
motion, Diane, mue des craintes de ce lendemain menaant, paraissait
plus tendre, parce que la tristesse, tombant au fond de tout amour,
donne  cet amour le parfum de posie qui lui manquait; la vritable
passion n'est point foltre, et l'oeil d'une femme sincrement prise
est plus souvent humide que brillant.

Aussi dbuta-t-elle par arrter l'amoureux jeune homme. Ce qu'elle
avait  lui dire, ce soir-l, c'est que sa vie tait sa vie; ce
qu'elle avait  dbattre avec lui, c'tait les plus srs moyens de
fuir. Car ce n'tait pas le tout que de vaincre, il fallait, aprs
avoir vaincu, fuir la colre du roi; car jamais Henri, c'tait
probable, ne pardonnerait au vainqueur la dfaite ou la mort de ses
favoris.

--Et puis, disait Diane, le bras pass autour du cou de Bussy et
dvorant des yeux le visage de son amant, n'es-tu pas le plus brave de
France? Pourquoi mettrais-tu un point d'honneur  augmenter ta gloire?
Tu es dj si suprieur aux autres hommes, qu'il n'y aurait pas de
gnrosit  toi de vouloir te grandir encore. Tu ne veux pas plaire
aux autres femmes, car tu m'aimes, et tu craindrais de me perdre 
jamais, n'est-ce pas, Louis? Louis, dfends ta vie. Je ne te dis pas:
Songe  la mort, car il me semble qu'il n'existe pas au monde un
homme assez fort, assez puissant pour tuer mon Louis autrement que par
trahison; mais songe aux blessures: on peut tre bless, tu le sais
bien, puisque c'est  une blessure reue en combattant contre ces
mmes hommes que je dois de te connatre.

--Sois tranquille, dit Bussy en riant, je garderai le visage; je ne
veux pas tre dfigur.

--Oh! garde ta personne tout entire. Qu'elle te soit sacre, mon
Bussy, comme si toi, c'tait moi. Songe  la douleur que tu
prouverais si tu me voyais revenir blesse et sanglante; eh bien, la
mme douleur que tu ressentirais, je l'prouverais en voyant ton sang.
Sois prudent, mon lion trop courageux, voil tout ce que je te
recommande. Fais comme ce Romain dont tu me lisais l'histoire pour me
rassurer l'autre jour. Oh! imite-le bien; laisse tes trois amis faire
leur combat, porte-toi au secours du plus menac; mais, si deux
hommes, si trois hommes t'attaquent  la fois, fuis; tu te retourneras
comme Horace, et tu les tueras les uns aprs les autres, et 
distance.

--Oui, ma chre Diane, dit Bussy.

--Oh! tu me rponds sans m'entendre, Louis; tu me regardes, et tu ne
m'coutes pas!

--Oui, mais je te vois, et tu es bien belle!

--Ce n'est point de ma beaut qu'il s'agit en ce moment, mon Dieu! il
s'agit de toi, de ta vie, de notre vie; tiens, c'est bien affreux ce
que je vais te dire, mais je veux que tu le saches, cela te rendra,
non pas plus fort, mais plus prudent. Eh bien, j'aurai le courage de
voir ce duel!

--Toi?

--J'y assisterai.

--Comment cela? impossible, Diane.

--Non! coute: il y a, tu sais, dans la chambre  ct de celle-ci,
une fentre qui donne sur une petite cour, et qui regarde de biais
l'enclos des Tournelles.

--Oui, je me le rappelle; cette fentre leve de vingt pieds  peu
prs, et qui domine un treillis de fer, aux pointes duquel, l'autre
jour, je faisais tomber du pain que les oiseaux venaient prendre.

--De l, comprends-tu? Bussy, je te verrai. Surtout, place-toi de
manire que je te voie; tu sauras que je suis l, tu pourras me voir
moi-mme. Mais non, insense que je suis, ne me regarde pas, car ton
ennemi peut profiter de ta distraction.

--Et me tuer, n'est-ce pas? tandis que j'aurais les yeux fixs sur
toi. Si j'tais condamn, et qu'on me laisst le choix de la mort,
Diane, ce serait celle-l que je choisirais.

--Oui, mais tu n'es pas condamn, mais il ne s'agit pas de mourir; il
s'agit de vivre au contraire.

--Et je vivrai, sois tranquille; d'ailleurs, je suis bien second,
crois-moi, tu ne connais pas mes amis; mais je les connais. Antraguet
tire l'pe comme moi; Ribrac est froid sur le terrain, et semble
n'avoir de vivant que les yeux avec lesquels il dvore son adversaire
et le bras avec lequel il le frappe; Livarot brille par une agilit de
tigre. La partie est belle, crois-moi, Diane, trop belle. Je voudrais
courir plus de danger pour avoir plus de mrite.

--Eh bien, je te crois, cher ami, et je souris, car j'espre; mais
coute-moi, et promets-moi de m'obir.

--Oui, pourvu que tu ne m'ordonnes pas de te quitter.

--Eh bien, justement j'en appelle  ta raison.

--Alors il ne fallait pas me rendre fou.

--Pas de concetti, mon beau gentilhomme, de l'obissance; c'est en
obissant que l'on prouve son amour.

--Ordonne alors.

--Cher ami, tes yeux sont fatigus; il te faut une bonne nuit:
quitte-moi.

--Oh! dj!

--Je vais faire ma prire, et tu m'embrasseras.

--Mais c'est toi qu'on devrait prier comme on prie les anges.

--Et crois-tu donc que les anges ne prient pas Dieu? dit Diane en
s'agenouillant.

Et, du fond du coeur, avec des regards qui semblaient,  travers le
plafond, aller chercher Dieu sous les votes azures du ciel:

--Seigneur, dit-elle, si tu veux que ta servante vive heureuse et ne
meure pas dsespre, protge celui que tu as pouss sur mon chemin,
pour que je l'aime et que je n'aime que lui.

Elle achevait ces paroles, Bussy se baissait pour l'envelopper de son
bras et ramener son visage  la hauteur de ses lvres, quand tout 
coup une vitre de la fentre vola en clats: puis la fentre
elle-mme, et trois hommes arms parurent sur le balcon, tandis que le
quatrime enfourchait la balustrade.

Celui-l avait le visage couvert d'un masque, et tenait dans la main
gauche un pistolet, de l'autre une pe nue.

Bussy demeura un instant immobile et glac par le cri pouvantable que
poussa Diane en s'lanant  son cou.

L'homme au masque fit un signe, et ses trois compagnons avancrent
d'un pas; un de ces trois hommes tait arm d'une arquebuse.

Bussy, d'un mme mouvement, carta Diane avec la main gauche, tandis
que de la droite il tirait son pe.

Puis, se repliant sur lui-mme, il l'abaissa lentement et sans perdre
de vue ses adversaires.

--Allez, allez, mes braves, dit une voix spulcrale qui sortit de
dessous le masque de velours, il est  moiti mort, la peur l'a tu.

--Tu te trompes, dit Bussy, je n'ai jamais peur!

Diane fit un mouvement pour se rapprocher de lui.

--Rangez-vous, Diane! dit-il avec fermet.

Mais Diane, au lieu d'obir, se jeta une seconde fois  son cou.

--Vous allez me faire tuer, madame! dit-il.

Diane s'loigna, le dmasquant entirement. Elle comprenait qu'elle ne
pouvait venir en aide  son amant que d'une seule manire: c'tait en
obissant passivement.

--Ah! ah! dit la voix sombre, c'est bien M. de Bussy; je ne le voulais
pas croire, niais que je suis! Vraiment, quel ami, quel bon et
excellent ami!

Bussy se taisait, tout en mordant ses lvres, et en examinant tout
autour de lui quels seraient ses moyens de dfense quand il faudrait
en venir aux mains.

--Il apprend, continua la voix avec une intonation railleuse que
rendait encore plus terrible sa vibration profonde et sombre, il
apprend que le grand veneur est absent, qu'il a laiss sa femme seule,
que cette femme peut avoir peur; et il vient lui tenir compagnie; et
quand cela? la veille d'un duel. Je le rpte, quel bon et excellent
ami que le seigneur de Bussy!

-- Ah! c'est vous, monsieur de Monsoreau! dit Bussy. Bon! jetez votre
masque. Maintenant je sais  qui j'ai affaire.

--Ainsi ferai-je, rpliqua le grand veneur.

Et il jeta loin de lui le loup de velours noir.

Diane poussa un faible cri. La pleur du comte tait celle d'un
cadavre, tandis que son sourire tait celui d'un damn.

--, finissons, monsieur! dit Bussy; je n'aime pas les faons
bruyantes, et c'tait bon pour les hros d'Homre, qui taient des
demi-dieux, de parler avant de se battre; moi, je suis un homme,
seulement je suis un homme qui n'a pas peur, attaquez-moi ou
laissez-moi passer.

Monsoreau rpondit par un rire sourd et strident qui fit tressaillir
Diane, mais qui provoqua chez Bussy la plus bouillante colre.

--Passage, voyons! rpta le jeune homme, dont le sang, qui un instant
avait reflu vers son coeur, lui montait aux tempes.

--Oh! oh! fit Monsoreau, passage; comment dites-vous cela, monsieur de
Bussy?

--Alors, croisez donc le fer, et finissons-en! dit le jeune homme;
j'ai besoin de rentrer chez moi, et je demeure loin.

--Vous tiez venu pour coucher ici, monsieur, dit le grand veneur, et
vous y coucherez.

Pendant ce temps, la tte de deux autres hommes apparaissait  travers
les barres du balcon, et ces deux hommes, enjambant la balustrade,
vinrent se placer prs de leurs camarades.

--Quatre et deux font six, dit Bussy; o sont les autres?

--Ils sont  la porte et attendent, dit le grand veneur.

Diane tomba sur ses genoux, et, quelque effort qu'elle fit, Bussy
entendit ses sanglots.

Il jeta un coup d'oeil rapide sur elle, puis ramenant son regard vers
le comte:

--Mon cher monsieur, dit-il aprs avoir rflchi une seconde, vous
savez que je suis un homme d'honneur.

--Oui, dit Monsoreau, vous tes un homme d'honneur, comme madame est
une femme chaste.

--Bien, monsieur, rpondit Bussy en faisant un lger mouvement de tte
de haut en bas; c'est vif, mais c'est mrit, et tout cela se payera
ensemble. Seulement, comme j'ai demain partie lie avec quatre
gentilshommes que vous connaissez, et qu'ils ont la priorit sur vous,
je rclame la grce de me retirer ce soir, en vous engageant ma parole
de me retrouver o et quand vous voudrez.

Monsoreau haussa les paules.

--coutez, dit Bussy, je jure Dieu, monsieur, que, lorsque j'aurai
satisfait MM. de Schomberg, d'pernon, Qulus et Maugiron, je serai 
vous, tout  vous et rien qu' vous. S'ils me tuent, oh bien, vous
serez pay par leurs mains, voil tout; si, au contraire, je me trouve
en fonds pour vous payer moi-mme....

Monsoreau se retourna vers ses gens.

--Allons! leur dit-il, sus, mes braves!

--Ah! dit Bussy, je me trompais, ce n'est plus un duel, c'est un
assassinat.

--Parbleu! fit Monsoreau.

--Oui, je le vois: nous nous tions tromps tous deux l'un  l'gard
de l'autre; mais, songez-y, monsieur, le duc d'Anjou prendra mal la
chose.

--C'est lui qui m'envoie, dit Monsoreau.

Bussy frissonna, Diane leva les mains au ciel avec un gmissement.

--En ce cas, dit le jeune homme, j'en appelle  Bussy tout seul.
Tenez-vous bien, mes braves!

Et, d'un tour de main, il renversa le prie-Dieu, attira  lui une
table, et jeta sur le tout une chaise; de sorte qu'il avait, en une
seconde, improvis comme un rempart entre lui et ses ennemis.

Ce mouvement avait t si rapide, que la balle partie de l'arquebuse
ne frappa que le prie-Dieu, dans l'paisseur duquel elle se logea en
s'amortissant; pendant ce temps, Bussy abattait une magnifique
crdence du temps de Franois 1er, et l'ajoutait  son retranchement.

Diane se trouva cache par ce dernier meuble; elle comprenait qu'elle
ne pouvait aider Bussy que de ses prires, et elle priait.

Bussy jeta un coup d'oeil sur elle, puis sur les assaillants, puis sur
son rempart improvis.

--Allez maintenant, dit-il; mais prenez garde, mon pe pique.

Les braves, pousss par Monsoreau, firent un mouvement vers le
sanglier qui les attendait, repli sur lui-mme et les yeux ardents;
l'un d'eux allongea mme la main vers le prie-Dieu pour l'attirer 
lui; mais, avant que sa main et touch le meuble protecteur, l'pe
de Bussy, passant par une meurtrire, avait pris le bras dans toute sa
longueur, et l'avait perc depuis la saigne jusqu' l'paule.

L'homme poussa un cri, et se recula jusqu' la fentre.

Bussy entendit alors des pas rapides dans le corridor, et se crut pris
entre deux feux. Il s'lana vers la porte pour en pousser les
verrous; mais, avant qu'il l'et atteinte, elle s'ouvrit.

Le jeune homme fit un pas en arrire pour se mettre en dfense  la
fois contre ses anciens et contre ses nouveaux ennemis.

Deux hommes se prcipitrent par cette porte.

--Ah! cher matre! cria une voix bien connue, arrivons-nous  temps?

--Remy! dit le comte.

--Et moi! cria une seconde voix; il parat que l'on assassine ici?

Bussy reconnut cette voix, et poussa un rugissement de joie.

--Saint-Luc! dit-il.

--Moi-mme.

--Ah! ah! dit Bussy, je crois maintenant, cher monsieur de Monsoreau,
que vous ferez bien de nous laisser passer, car maintenant, si vous ne
vous rangez pas, nous passerons sur vous.

--Trois hommes  moi! cria Monsoreau.

Et l'on vit trois nouveaux assaillants apparatre au-dessus de la
balustrade.

--Ah , mais ils ont donc une arme? dit Saint-Luc.

--Mon Dieu, Seigneur, protgez-le! priait Diane.

--Infme! cria Monsoreau.

Et il s'avana pour frapper Diane.

Bussy vit le mouvement. Agile comme un tigre, il sauta d'un bond
par-dessus le retranchement; son pe rencontra celle de Monsoreau,
puis il se fendit, et le toucha  la gorge; mais la distance tait
trop grande: il en fut quitte pour une corchure.

Cinq ou six hommes fondirent  la fois sur Bussy.

Un de ces hommes tomba sous l'pe de Saint-Luc.

--En avant! cria Remy.

--Non pas en avant, dit Bussy; au contraire, Remy, prends et emporte
Diane.

Monsoreau poussa un rugissement, et arracha un pistolet des mains d'un
des nouveaux venus.

Remy hsitait.

--Mais vous? dit-il.

--Enlve! enlve! cria Bussy. Je te la confie.

--Mon Dieu! murmura Diane, mon Dieu! secourez-le!

--Venez, madame, dit Remy.

--Jamais; non, jamais je ne l'abandonnerai!

Remy l'enleva entre ses bras.

--Bussy, cria Diane; Bussy,  moi! au secours!

La pauvre femme tait folle, elle ne distinguait plus ses amis de ses
ennemis; tout ce qui l'cartait de Bussy lui tait fatal et mortel.

--Va, va, dit Bussy; je te rejoins.

--Oui, hurla Monsoreau; oui, tu la rejoindras, je l'espre.

Bussy vit le Haudouin osciller, puis s'affaisser sur lui-mme, et
presque aussitt tomber en entranant Diane.

Bussy jeta un cri, et se retournant:

--Ce n'est rien, matre, dit Remy; c'est moi qui ai reu la balle;
elle est sauve.

Trois hommes se jetrent sur Bussy; au moment o il se retournait,
Saint-Luc passa entre Bussy et les trois hommes; un des trois tomba.

Les deux autres reculrent.

--Saint-Luc, dit Bussy; Saint-Luc, par celle que tu aimes, sauve
Diane!

--Mais toi?

--Moi, je suis un homme.

Saint-Luc s'lana vers Diane, dj releve sur ses genoux, la prit
entre ses bras et disparut avec elle par la porte.

--A moi! cria Monsoreau,  moi, ceux de l'escalier!

--Ah! sclrat! cria Bussy. Ah! lche!

Monsoreau se retira derrire ses hommes.

Bussy tira un revers et poussa un coup de pointe; du premier, il
fendit une tte par la tempe; du second, il troua une poitrine.

--Cela dblaye, dit-il.

Puis il revint dans son retranchement.

--Fuyez, matre, fuyez! murmura Remy.

--Moi! fuir... fuir devant des assassins!

Puis, se penchant vers le jeune homme:

--Il faut que Diane se sauve, lui dit-il; mais toi, qu'as-tu?

--Prenez garde! dit Remy, prenez garde!

En effet, quatre hommes venaient de s'lancer par la porte de
l'escalier. Bussy se trouvait pris entre deux troupes.

Mais il n'eut qu'une pense.

--Et Diane! cria-t-il, Diane!

Alors, sans perdre une seconde, il s'lana sur ces quatre hommes;
pris au dpourvu, deux tombrent, un bless, un mort.

Puis, comme Monsoreau avanait, il fit un pas de retraite, et se
trouva derrire son rempart.

--Poussez les verrous, cria Monsoreau, tournez la clef, nous le
tenons, nous le tenons!

Pendant ce temps, par un dernier effort, Remy s'tait tran jusque
devant Bussy; il venait ajouter son corps  la masse du retranchement.

Il y eut une pause d'un instant.

Bussy, les jambes flchies, le corps coll  la muraille, le bras
pli, la pointe en arrt, jeta un rapide regard autour de lui.

Sept hommes taient couchs  terre, neuf restaient debout.

Bussy les compta des yeux.

Mais, en voyant reluire neuf pes, en entendant Monsoreau encourager
ses hommes, en sentant ses pieds clapoter dans le sang, ce vaillant,
qui n'avait jamais connu la peur, vit comme l'image de la mort se
dresser au fond de la chambre et l'appeler avec son morne sourire.

--Sur neuf, dit-il, j'en tuerai bien cinq encore; mais les quatre
autres me tueront. Il me reste des forces pour dix minutes de combat;
eh bien, faisons, pendant les dix minutes, ce que jamais homme ne fit
ni ne fera.

Alors, dtachant son manteau, dont il enveloppa son bras gauche comme
d'un bouclier, il fit un bond jusqu'au milieu de la chambre, comme
s'il et t indigne de sa renomme de combattre plus longtemps 
couvert.

L, il rencontra un fouillis dans lequel son pe glissa comme une
vipre dans sa couve; trois fois il vit jour et allongea le bras dans
ce jour; trois fois il entendit crier le cuir des baudriers ou le
buffle des justaucorps, et trois fois un filet de sang tide coula
jusque sur sa main droite par la rainure de la lame.

Pendant ce temps, il avait par vingt coups de taille ou de pointe
avec son bras gauche. Le manteau tait hach.

La tactique des assassins changea en voyant tomber deux hommes et se
retirer le troisime: ils renoncrent  faire usage de l'pe, les uns
tombrent sur lui  coups de crosse de mousquet, les autres tirrent
sur lui leurs pistolets, dont ils ne s'taient pas encore servis et
dont il eut l'adresse d'viter les balles, soit en se jetant de ct,
soit en se baissant. Dans cette heure suprme, tout son tre se
multipliait, car, non-seulement il voyait, entendait et agissait, mais
encore il devinait presque la plus subite et la plus secrte pense de
ses ennemis; Bussy enfin tait dans un de ces moments o la crature
atteint l'apoge de la perfection; il tait moins qu'un dieu, parce
qu'il tait mortel, mais il tait certes plus qu'un homme.

Alors il pensa que tuer Monsoreau ce devait mettre fin au combat: il
le chercha donc des yeux parmi ses assassins; mais celui-ci, aussi
calme que Bussy tait anim, chargeait les pistolets de ses gens, ou,
les prenant tout chargs de leurs mains, tirait tout en se tenant
masqu derrire ses spadassin.

Mais c'tait chose facile pour Bussy que de faire une troue; il se
jeta au milieu des sbires, qui s'cartrent, et se trouva face  face
avec Monsoreau.

En ce moment, celui-ci, qui tenait un pistolet tout arm, ajusta Bussy
et fit feu.

La balle rencontra la lame de l'pe, et la brisa  six pouces
au-dessous de la poigne,

--Dsarm! cria Monsoreau, dsarm!

Bussy fit un pas de retraite, et, en reculant, ramassa sa lame brise.

En une seconde, elle fut soude  son poignet avec son mouchoir.

Et la bataille recommena, prsentant ce spectacle prodigieux d'un
homme presque sans armes, mais aussi presque sans blessures,
pouvantant six hommes bien arms et se faisant un rempart de dix
cadavres.

La lutte recommena et redevint plus terrible que jamais; tandis que
les gens de Monsoreau se ruaient sur Bussy, Monsoreau, qui avait
devin que le jeune homme cherchait une arme par terre, tirait  lui
toutes celles qui pouvaient tre  sa porte.

Bussy tait entour; le tronon de sa lame, brch, tordu, mouss,
vacillait dans sa main; la fatigue commenait  engourdir son bras; il
regardait autour de lui, quand un des cadavres, ranim, se relve sur
ses genoux, lui met aux mains une longue et forte rapire.

Ce cadavre, c'tait Remy, dont le dernier effort tait un dvouement.

Bussy poussa un cri de joie, et bondit en arrire, afin de dgager sa
main de son mouchoir et de se dbarrasser du tronon devenu inutile.

Pendant ce temps, Monsoreau s'approcha de Remy et lui dchargea, 
bout portant, son pistolet dans la tte.

Remy tomba le front fracass, et, cette fois, pour ne plus se relever.

Bussy jeta un cri, ou plutt poussa un rugissement.

Les forces lui taient revenues avec les moyens de dfense; il fit
siffler son pe en cercle, abattit un poignet  droite et ouvrit une
joue  gauche.

La porte se trouvait dgage par ce double coup.

Agile et nerveux, il s'lana contre elle et essaya de l'enfoncer avec
une secousse qui branla le mur. Mais les verrous lui rsistrent.

puis de l'effort, Bussy laissa retomber son bras droit, tandis que,
du gauche, il essayait de tirer les verrous derrire lui, tout en
faisant face  ses adversaires.

Pendant cette seconde, il reut un coup de feu qui lui pera la cuisse
et deux coups d'pe lui entamrent les flancs.

Mais il avait tir les verrous et tourn la clef.

Hurlant et sublime de fureur, il foudroya d'un revers le plus acharn
des bandits, et, se fendant sur Monsoreau, il le toucha  la poitrine.

Le grand veneur vocifra une maldiction.

--Ah! dit Bussy en tirant la porte, je commence  croire que
j'chapperai.

Les quatre hommes jetrent leurs armes et s'accrochrent  Bussy: ils
ne pouvaient l'atteindre avec le fer, tant sa merveilleuse adresse le
faisait invulnrable; ils tentrent de l'touffer.

Mais  coups de pommeau d'pe, mais  coups de taille, Bussy les
assommait, les hachait sans relche. Monsoreau s'approcha deux fois du
jeune homme et fut touch deux fois encore.

Mais trois hommes s'attachrent  la poigne de son pe et la lui
arrachrent des mains.

Bussy ramassa un trpied de bois sculpt qui servait de tabouret,
frappa trois coups, abattit deux hommes; mais le trpied se brisa sur
l'paule du dernier, qui resta debout.

Celui-l lui enfona sa dague dans la poitrine.

Bussy le saisit au poignet, arracha la dague, et, la retournant contre
son adversaire, il le fora de se poignarder lui-mme.

Le dernier sauta par la fentre.

Bussy fit deux pas pour le poursuivre; mais Monsoreau, tendu parmi
les cadavres, se releva  son tour et lui ouvrit le jarret d'un coup
de couteau.

Le jeune homme poussa un cri, chercha des yeux une pe, ramassa la
premire venue, et la plongea si vigoureusement dans la poitrine du
grand veneur, qu'il le cloua au parquet.

--Ah! s'cria Bussy, je ne sais pas si je mourrai; mais, du moins, je
t'aurai vu mourir!

Monsoreau voulut rpondre; mais ce fut son dernier soupir qui passa
par sa bouche entr'ouverte.

Bussy alors se trana vers le corridor, il perdait tout son sang par
sa blessure de la cuisse et surtout par celle du jarret.

Il jeta un dernier regard derrire lui.

La lune venait de sortir brillante d'un nuage, sa lumire entrait dans
cette chambre inonde de sang; elle vint se mirer aux vitres et
illuminer les murailles haches par les coups d'pes, troues par les
balles, effleurant au passage les ples visages des morts, qui, pour
la plupart, avaient conserv en expirant le regard froce et menaant
de l'assassin.

Bussy,  la vue de ce champ de bataille peupl par lui, tout bless,
tout mourant qu'il tait, se sentit pris d'un orgueil sublime.

Comme il l'avait dit, il avait fait ce qu'aucun homme n'aurait pu
faire.

Il lui restait maintenant  fuir,  se sauver; mais il pouvait fuir,
car il fuyait devant les morts.

Mais tout n'tait pas fini pour le malheureux jeune homme.

En arrivant sur l'escalier, il vit reluire des armes dans la cour; un
coup de feu partit: la balle lui traversa l'paule.

La cour tait garde.

Alors il songea  cette petite fentre par laquelle Diane lui
promettait de regarder le combat du lendemain, et, aussi rapidement
qu'il put, il se trana de ce ct.

Elle tait ouverte, en encadrant un beau ciel parsem d'toiles. Bussy
referma et verrouilla la porte derrire lui; puis il monta sur la
fentre  grand'peine, enjamba la rampe, et mesura des yeux la grille
de fer, afin de sauter de l'autre ct.

--Oh! je n'aurai jamais la force! murmura-t-il.

Mais, en ce moment, il entendit des pas dans l'escalier; c'tait la
seconde troupe qui montait.

Bussy tait hors de dfense; il rappela toutes ses forces. S'aidant de
la seule main et du seul pied dont il pt se servir encore, il
s'lana.

Mais, en s'lanant, la semelle de sa botte glissa sur la pierre.

Il avait tant de sang aux pieds!

Il tomba sur les pointes du fer: les unes pntrrent dans son corps,
les autres s'accrochrent  ses habits, et il demeura suspendu.

En ce moment, il pensa au seul ami qui lui restt au monde.

--Saint-Luc! cria-t-il,  moi! Saint-Luc!  moi!

--Ah! c'est vous, monsieur de Bussy? dit tout  coup une voix sortant
d'un massif d'arbres?

Bussy tressaillit. Cette voix n'tait pas celle de Saint-Luc.

--Saint-Luc! cria-t-il de nouveau,  moi!  moi! ne crains rien pour
Diane. J'ai tu le Monsoreau!

Il esprait que Saint-Luc tait cach aux environs, et viendrait 
cette nouvelle.

--Ah! le Monsoreau est tu? dit une autre voix.

--Oui.

--Bien.

Et Bussy vit deux hommes sortir du massif; ils taient masqus tous
deux.

--Messieurs, dit Bussy, messieurs, au nom du ciel, secourez un pauvre
gentilhomme qui peut chapper encore, si vous le secourez.

--Qu'en pensez-vous, monseigneur? demanda  demi-voix un des deux
inconnus.

--Imprudent! dit l'autre.

--Monseigneur! s'cria Bussy, qui avait entendu, tant l'acuit de ses
sens s'tait augmente du dsespoir de sa situation; monseigneur!
dlivrez-moi, et je vous pardonnerai de m'avoir trahi!

--Entends-tu? dit l'homme masqu.

--Qu'ordonnez-vous?

--Eh bien, que tu le dlivres.

Puis il ajouta avec un rire que cacha son masque:

--De ses souffrances....

Bussy tourna la tte du ct par o venait la voix qui osait parler
avec un accent railleur dans un pareil moment.

--Oh! je suis perdu! murmura-t-il.

En effet, au mme moment, le canon d'une arquebuse se posa sur sa
poitrine, et le coup partit.

La tte de Bussy retomba sur son paule; ses mains se roidirent.

--Assassin! dit-il, sois maudit!

Et il expira en prononant le nom de Diane.

Les gouttes de son sang tombrent du treillis sur celui qu'on avait
appel monseigneur.

--Est-il mort? crirent plusieurs hommes qui, aprs avoir enfonc la
porte, apparaissaient  la fentre.

--Oui, cria Aurilly, mais fuyez; songez que monseigneur le duc d'Anjou
tait le protecteur et l'ami de M. de Bussy.

Les hommes n'en demandrent pas davantage; ils disparurent. Le duc
entendit le bruit de leurs pas s'loigner, dcrotre et se perdre.

--Maintenant, Aurilly, dit l'autre homme masqu, monte dans cette
chambre, et jette-moi par la fentre le corps du Monsoreau.

Aurilly monta, reconnut, parmi ce nombre inou de cadavres, le corps
du grand veneur, le chargea sur ses paules, et, comme le lui avait
ordonn son compagnon, il jeta par la fentre le corps, qui, en
tombant, vint  son tour clabousser de son sang les habits du duc
d'Anjou.

Franois fouilla sous le justaucorps du grand veneur et en tira l'acte
d'alliance sign de sa royale main.

--Voil ce que je cherchais, dit-il; nous n'avons plus rien  faire
ici.

--Et Diane! demanda Aurilly, de la fentre.

--Ma foi! je ne suis plus amoureux; et, comme elle ne nous a pas
reconnus, dtache-la, dtache aussi Saint-Luc, et que tous deux s'en
aillent o ils voudront.

Aurilly disparut.

--Je ne serai pas roi de France de ce coup-ci encore, dit le duc en
dchirant l'acte en morceaux. Mais, de ce coup-ci non plus, je ne
serai pas encore dcapit pour cause de haute trahison.




CHAPITRE XXXIII

COMMENT FRRE GORENFLOT SE TROUVA PLUS QUE JAMAIS ENTRE LA POTENCE ET
L'ABBAYE.


L'aventure de la conspiration fut jusqu'au bout une comdie; les
Suisses, placs  l'embouchure de ce fleuve d'intrigue, non plus que
les gardes franaises embusqus  son confluent, et qui avaient tendu
l leurs filets pour y prendre les gros conspirateurs, ne purent pas
mme saisir le fretin.

Tout le monde avait fil par le passage souterrain.

Ils ne virent donc rien sortir de l'abbaye; ce qui fit qu'aussitt la
porte enfonce, Crillon se mit  la tte d'une trentaine d'hommes et
fit invasion dans Sainte-Genevive avec le roi.

Un silence de mort rgnait dans les vastes et sombres btiments.
Crillon, en homme de guerre expriment, et mieux aim un grand
bruit; il craignait quelque embche.

Mais en vain se couvrit-on d'claireurs, en vain ouvrit-on les portes
et les fentres, en vain fouilla-t-on la crypte, tout tait dsert.

Le roi marchait des premiers, l'pe  la main, criant  tue-tte:

--Chicot! Chicot!

Personne ne rpondait.

--L'auraient-ils tu? disait le roi. Mordieu! ils me payeraient mon
fou le prix d'un gentilhomme.

--Vous avez raison, sire, rpondit Crillon, car c'en est un, et des
plus braves.

Chicot ne rpondait pas, parce qu'il tait occup  fustiger M. de
Mayenne, et qu'il prenait un si grand plaisir  cette occupation,
qu'il ne voyait ni n'entendait rien de ce qui se passait autour de
lui.

Cependant, lorsque le duc eut disparu, lorsque Gorenflot fut vanoui,
comme rien ne proccupait plus Chicot, il entendit appeler et reconnut
la voix royale.

--Par ici, mon fils, par ici! cria-t-il de toute sa force, en essayant
de remettre au moins Gorenflot sur son derrire.

Il y parvint et l'adossa contre un arbre.

La force qu'il tait oblig d'employer  cette oeuvre charitable tait
 sa voix une partie de sa sonorit, de sorte que Henri crut un
instant remarquer que cette voix arrivait  lui empreinte d'un accent
lamentable.

Il n'en tait cependant rien: Chicot, au contraire, tait dans toute
l'exaltation du triomphe; seulement, voyant le piteux tat du moine,
il se demandait s'il fallait faire percer  jour cette tratresse
bedaine, ou user de clmence envers ce volumineux tonneau.

Il regardait donc Gorenflot comme, pendant un instant, Auguste et
regard Cinna.

Gorenflot devenait peu  peu  lui, et, si stupide qu'il ft, il ne
l'tait pas cependant au point de se faire illusion sur ce qui
l'attendait; d'ailleurs, il ne ressemblait pas mal  ces sortes
d'animaux incessamment menacs par les hommes, qui sentent
instinctivement que jamais la main ne les touche que pour les battre,
que jamais la bouche ne les effleure que pour les manger.

Ce fut dans cette disposition intrieure d'esprit qu'il rouvrit les
yeux.

--Seigneur Chicot! s'cria-t-il.

--Ah! ah! fit le Gascon, tu n'es donc pas mort?

--Mon bon seigneur Chicot, continua le moine en faisant un effort pour
joindre les deux mains devant son norme ventre, est-il donc possible
que vous me livriez  mes perscuteurs, moi! Gorenflot?

--Canaille! dit Chicot avec un accent de tendresse mal dguise.

Gorenflot se mit  hurler. Aprs tre parvenu  joindre les mains, il
essayait de se les tordre.

--Moi qui ai fait avec vous de si bons dners! cria-t-il en
suffoquant; moi qui buvais si gracieusement, selon vous, que vous
m'appeliez toujours le roi des ponges; moi qui aimais tant les
poulardes que vous commandiez  la Corne-d'Abondance, que je n'en
laissais jamais que les os.

Ce dernier trait parut le sublime du genre  Chicot, et le dtermina
tout  fait pour la clmence.

--Les voil! juste Dieu! cria Gorenflot en essayant de se relever,
mais sans pouvoir en venir  bout; les voil! ils viennent, je suis
mort! Oh! bon seigneur Chicot, secourez-moi!

Et le moine, ne pouvant parvenir  se relever, se jeta, ce qui tait
plus facile, la face contre terre.

--Relve-toi, dit Chicot.

--Me pardonnez-vous?

--Nous verrons.

--Vous m'avez tant battu, que cela peut passer comme a.

Chicot clata de rire. Le pauvre moine avait l'esprit si troubl,
qu'il avait cru recevoir les coups rembourss  Mayenne.

--Vous riez, bon seigneur Chicot? dit-il.

--Eh! sans doute, je ris, animal!

--Je vivrai donc?

--Peut-tre.

--Enfin, vous ne ririez pas si votre Gorenflot allait mourir.

--Cela ne dpend pas de moi, dit Chicot; cela dpend du roi: le roi
seul a droit de vie et de mort.

Gorenflot fit un effort, et parvint  se caler sur ses deux genoux.

En ce moment, les tnbres furent envahies par une splendide lumire;
une foule d'habits brods et d'pes flamboyantes, aux lueurs des
torches, entoura les deux amis.

--Ah! Chicot! mon cher Chicot! s'cria le roi, que je suis aise de te
revoir!

--Vous entendez, mon bon monsieur Chicot, dit tout bas le moine, ce
grand prince est heureux de vous revoir.

--Eh bien?

--Eh bien, dans son bonheur, il ne vous refusera point ce que vous lui
demanderez; demandez-lui ma grce.

--Au vilain Hrodes?

--Oh! oh! silence, cher monsieur Chicot!

--Eh bien, sire, demanda Chicot en se retournant vers le roi, combien
en tenez-vous?

--_Confiteor!_ disait Gorenflot.

--Pas un, rpliqua Crillon. Les tratres! il faut qu'ils aient trouv
quelque ouverture  nous inconnue.

--C'est probable, dit Chicot.

--Mais tu les as vus? dit le roi.

--Certainement que je les ai vus.

--Tous?

--Depuis le premier jusqu'au dernier.

--_Confiteor!_ rptait Gorenflot, qui ne pouvait sortir de l.

--Tu les as reconnus, sans doute?

--Non, sire.

--Comment! tu ne les as pas reconnus?

--C'est--dire, je n'en ai reconnu qu'un seul, et encore....

--Et encore?

--Ce n'tait pas  son visage, sire.

--Et lequel as-tu reconnu?

--M. de Mayenne.

--M. de Mayenne? Celui  qui tu devais....

--Eh bien, nous sommes quittes, sire.

--Ah! conte-moi donc cela, Chicot!

--Plus tard, mon fils, plus tard; occupons-nous du prsent.

--_Confiteor!_ rptait Gorenflot.

--Ah! vous avez fait un prisonnier, dit tout  coup Crillon en
laissant tomber sa large main sur Gorenflot, qui, malgr la rsistance
que prsentait sa masse, plia sous le coup.

Le moine perdit la parole.

Chicot tarda  rpondre, permettant que, pour un moment, toutes les
angoisses qui naissent de la plus profonde terreur vinssent habiter le
coeur du malheureux moine.

Gorenflot faillit s'vanouir une seconde fois en voyant autour de lui
tant de colres inassouvies.

Enfin, aprs un moment de silence, pendant lequel Gorenflot crut
entendre bruire  son oreille la trompette du jugement dernier:

--Sire, dit Chicot, regardez bien ce moine.

Un des assistants approcha une torche du visage de Gorenflot; celui-ci
ferma les yeux pour avoir moins  faire en passant de ce monde dans
l'autre.

--Le prdicateur Gorenflot? s'cria Henri.

--_Confiteor, confiteor, confiteor_, rpta vivement le moine.

--Lui-mme, rpondit Chicot.

--Celui qui....

--Justement, interrompit le Gascon.

--Ah! ah! fit le roi d'un air de satisfaction.

On et recueilli la sueur avec une cuelle sur les joues de Gorenflot.

Et il y avait de quoi, car on entendait sonner les pes, comme si le
fer lui-mme et t dou de vie et mu d'impatience.

Quelques-uns s'approchrent menaants.

Gorenflot les sentit plutt qu'il ne les vit venir, et poussa un
faible cri.

--Attendez, dit Chicot, il faut que le roi sache tout.

Et prenant Henri  l'cart:

--Mon fils, lui dit-il tout bas, rends grce au Seigneur d'avoir
permis  ce saint homme de natre, il y a quelque trente-cinq ans; car
c'est lui qui nous a sauvs tous.

--Comment cela?

--Oui, c'est lui qui m'a racont le complot depuis alpha jusqu'
omga.

--Quand cela?

--Il y a huit jours  peu prs, de sorte que si jamais les ennemis de
Votre Majest le trouvaient, ce serait un homme mort.

Gorenflot n'entendit que les derniers mots.

--Un homme mort!

Et il tomba sur ses deux mains.

--Digne homme, dit le roi en jetant un bienveillant coup d'oeil sur
cette masse de chair, qui, aux regards de tout homme sens, ne
reprsentait qu'une somme de matire capable d'absorber et d'teindre
les brasiers d'intelligence; digne homme! nous le couvrirons de notre
protection!

Gorenflot saisit au vol ce regard misricordieux, et demeura, comme le
masque du parasite antique, riant d'un ct jusqu'aux dents et
pleurant de l'autre jusqu'aux oreilles.

--Et tu feras bien, mon roi, rpondit Chicot, car c'est un serviteur
des plus tonnants.

--Que penses-tu donc qu'il faille faire de lui? demanda le roi.

--Je pense que tant qu'il sera dans Paris, il courra gros risque.

--Si je lui donnais des gardes? dit le roi.

Gorenflot entendit cette proposition de Henri.

--Bon! dit-il, il parat que j'en serai quitte pour la prison. J'aime
encore mieux cela que l'estrapade; et, pourvu qu'on me nourrisse
bien....

--Non pas, dit Chicot, inutile; il suffit que tu me permettes de
l'emmener.

--O cela?

--Chez moi.

--Eh bien, emmne-le, et reviens au Louvre, o je vais retrouver nos
amis, pour les prparer au jour de demain.

--Levez-vous, mon rvrend pre, dit Chicot au moine.

--Il raille, murmura Gorenflot; mauvais cour!

--Mais relve-toi donc, brute! reprit tout bas le Gascon en lui
donnant un coup de genou au derrire.

--Ah! j'ai bien mrit cela! s'cria Gorenflot.

--Que dit-il donc? demanda le roi.

--Sire, reprit Chicot, il se rappelle toutes ses fatigues, il numre
toutes ses tortures, et, comme je lui promets la protection de Votre
Majest, il dit dans la conscience de ce qu'il vaut: J'ai bien mrit
cela!

--Pauvre diable! dit le roi: aies-en bien soin, au moins, mon ami.

--Ah! soyez tranquille, sire; quand il est avec moi, il ne manque de
rien.

--Ah! monsieur Chicot! s'cria Gorenflot, mon cher monsieur Chicot, o
me mne-t-on?

--Tu le sauras tout  l'heure. En attendant, remercie Sa Majest,
monstre d'iniquits! remercie.

--De quoi?

--Remercie, te dis-je!

--Sire, balbutia Gorenflot, puisque votre gracieuse Majest....

--Oui, dit Henri, je sais tout ce que vous avez fait dans votre voyage
de Lyon, pendant la soire de la Ligue, et aujourd'hui enfin. Soyez
tranquille, vous serez rcompens selon vos mrites.

Gorenflot poussa un soupir.

--O est Panurge? demanda Chicot.

--Dans l'curie, pauvre bte!

--Eh bien, va le chercher, monte dessus, et reviens me trouver ici.

--Oui, monsieur Chicot.

Et le moine s'loigna le plus vite qu'il put, tonn de ne pas tre
suivi par des gardes.

--Maintenant, mon fils, dit Chicot, garde vingt hommes pour ton
escorte, et dtaches-en dix autres avec M. de Crillon.

--O dois-je les envoyer?

--A l'htel d'Anjou, et qu'on t'amne ton frre.

--Pourquoi cela?

--Pour qu'il ne se sauve pas une seconde fois.

--Est-ce que mon frre....

--T'es-tu mal trouv d'avoir suivi mes conseils aujourd'hui?

--Non, par la mordieu!

--Eh bien, fais ce que je te dis.

Henri donna l'ordre au colonel des gardes franaises de lui amener le
duc d'Anjou au Louvre.

Crillon, qui n'avait pas une profonde tendresse pour le prince, partit
aussitt.

--Et toi? dit Henri.

--Moi, j'attends mon saint.

--Et tu me rejoins au Louvre?

--Dans une heure.

--Alors je te quitte.

--Va, mon fils.

Henri partit avec le reste de la troupe.

Quant  Chicot, il s'achemina vers les curies, et, comme il entrait
dans la cour, il vit apparatre Gorenflot mont sur Panurge.

Le pauvre diable n'avait pas mme eu l'ide d'essayer de se soustraire
au sort qui l'attendait.

--Allons, allons, dit Chicot en prenant Panurge par la longe,
dpchons, on nous attend.

Gorenflot ne fit pas l'ombre de la rsistance, seulement il versait
tant de larmes, qu'on et pu le voir maigrir  vue d'oeil.

--Quand je le disais! murmurait-il; quand je le disais!

Chicot tirait Panurge  lui, tout en haussant les paules.




CHAPITRE XXXIV

OU CHICOT DEVINE POURQUOI D'PERON AVAIT DU SANG AUX PIEDS ET N'EN
AVAIT PAS AUX JOUES.


Le roi, en rentrant au Louvre, trouva ses amis couchs et dormant d'un
paisible sommeil.

Les vnements historiques ont une singulire influence, c'est de
reflter leur grandeur sur les circonstances qui les ont prcds.

Ceux qui considreront donc les vnements qui devaient arriver le
matin mme, car le roi rentrait vers deux heures au Louvre; ceux,
disons-nous, qui considreront ces vnements avec le prestige que
donne la prescience, trouveront peut-tre quelque intrt  voir le
roi, qui vient de manquer perdre la couronne, se rfugier prs de ses
trois amis, qui, dans quelques heures, doivent affronter pour lui un
danger o ils risquent de perdre la vie.

Le pote, cette nature privilgie qui ne prvoit pas, mais qui
devine, trouvera, nous en sommes certain, mlancoliques et charmants
ces jeunes visages que le sommeil rafrachit, que la confiance fait
sourire, et qui, pareils  des frres couchs dans le dortoir
paternel, reposent sur leurs lits rangs  ct les uns des autres.

Henri s'avana lgrement au milieu d'eux, suivi par Chicot, qui,
aprs avoir dpos son patient en lieu de sret, tait venu rejoindre
le roi.

Un lit tait vide, celui de d'pernon.

--Pas rentr encore, l'imprudent! murmura le roi; ah! le malheureux!
ah! le fou! se battre contre Bussy, l'homme le plus brave de France,
le plus dangereux du monde, et n'y pas plus songer!

--Tiens, au fait, dit Chicot.

--Qu'on le cherche! qu'on l'amne! s'cria le roi. Puis qu'on me fasse
venir Miron; je veux qu'il endorme cet tourdi, ft-ce malgr lui. Je
veux que le sommeil le rende robuste et souple, et en tat de se
dfendre.

--Sire, dit un huissier, voici M. d'pernon qui rentre  l'instant
mme.

D'pernon venait de rentrer, en effet. Apprenant le retour du roi, et
se doutant de la visite qu'il allait faire au dortoir, il se glissait
vers la chambre commune, esprant y arriver inaperu.

Mais on le guettait, et, comme nous l'avons vu, on annona son retour
au roi. Voyant qu'il n'y avait pas moyen d'chapper  la mercuriale,
il aborda le seuil, tout confus.

--Ah! te voil enfin! dit Henri; viens ici, malheureux, et vois les
amis.

D'pernon jeta un regard tout autour de la chambre, et fit signe
qu'effectivement il avait vu.

--Vois tes amis, continua Henri: ils sont sages, ils ont compris de
quelle importance est le jour de demain; et toi, malheureux, au lieu
de prier comme ils ont fait, et de dormir comme ils font, tu vas
courir le passe-dix et les ribaudes. Cordieu! que tu es ple! et la
belle figure que tu feras demain, si tu n'en peux dj plus ce soir!

D'pernon tait bien ple, en effet, si ple, que la remarque du roi
le fit rougir.

--Allons, continua Henri, couche-toi, je le veux! et dors. Pourras-tu
dormir, seulement?

--Moi? dit d'pernon comme si une pareille question le blessait au
fond du coeur.

--Je te demande si tu auras le temps de dormir. Sais-tu que vous vous
battez au jour; que, dans cette malheureuse saison, le jour vient 
quatre heures? il en est deux; deux heures te restent  peine.

--Deux heures bien employes, dit d'pernon, suffisent  bien des
choses.

--Tu dormiras?

--Parfaitement, sire.

--Et moi, je n'en crois rien.

--Pourquoi cela?

--Parce que tu es agit, tu penses  demain. ***<p>*** Hlas! tu as
raison, car demain, c'est aujourd'hui. Mais, malgr moi, m'emporte le
dsir secret de dire que nous ne sommes point encore arrivs au jour
fatal.

--Sire, dit d'pernon, je dormirai, je vous le promets; mais, pour
cela, faut-il encore que Votre Majest me laisse dormir.

--C'est juste, dit Chicot.

En effet, d'pernon se dshabilla, et se coucha avec un calme et mme
une satisfaction qui parurent de bonne augure au prince et  Chicot.

--Il est brave comme un Csar, dit le roi.

--Si brave, fit Chicot en se grattant l'oreille, que, ma parole
d'honneur, je n'y comprends plus rien.

--Vois, il dort dj.

Chicot s'approcha du lit; car il doutait que la scurit de d'pernon
allt jusque-l.

--Oh! oh! fit-il tout  coup.

--Quoi donc? demanda le roi.

--Regarde.

Et, du doigt, Chicot montra au roi les bottes de d'pernon.

--Du sang, murmura te roi.

--Il a march dans le sang, mon fils. Quel brave!

--Serait-il bless? demanda, le roi avec inquitude.

--Bah! il l'aurait dit. Et puis,  moins qu'il ne ft bless comme
Achille, au talon....

--Tiens, et son pourpoint aussi est tach, vois sa manche. Que lui
est-il donc arriv?

--Peut-tre a-t-il tu quelqu'un, dit Chicot.

--Pourquoi faire?

--Pour se faire la main, donc!

--C'est singulier! fit le roi.

Chicot se gratta beaucoup plus srieusement l'oreille.

--Hum! hum! dit-il.

--Tu ne me rponds pas.

--Si fait; je fais: hum! hum! Cela signifie beaucoup de choses, ce me
semble.

--Mon Dieu! dit Henri, que se passe-t-il donc autour de moi, et quel
est l'avenir qui m'attend? Heureusement que demain....

--Aujourd'hui, mon fils, tu confonds toujours.

--Oui, c'est vrai.

--Eh bien, aujourd'hui?

--Aujourd'hui je serai tranquille.

--Pourquoi cela?

--Parce qu'ils m'auront tu les Angevins maudits.

--Tu crois, Henri?

--J'en suis sr, ils sont braves.

--Je n'ai pas entendu dire que les Angevins fussent lches.

--Non sans doute; mais vois comme ils sont forts, vois le bras de
Schomberg: les beaux muscles! les beaux bras!

--Ah! si tu voyais celui d'Antraguet!

--Vois cette lvre imprieuse de Qulus, et ce front de Maugiron,
hautain jusque dans son sommeil! Avec de telles figures on ne peut
manquer de vaincre. Ah! quand ces yeux-l lancent l'clair, l'ennemi
est dj  moiti vaincu.

--Cher ami, dit Chicot en secouant tristement la tte, il y a,
au-dessous de fronts aussi hautains que celui-ci, des yeux que je
connais, qui lancent des clairs non moins terribles que ceux sur
lesquels tu comptes. Est-ce l tout ce qui te rassure?

--Non, viens, et je te montrerai quelque chose.

--O cela?

--Dans mon cabinet.

--Et ce quelque chose que tu vas me montrer te donne la confiance de
la victoire?

--Oui.

--Viens donc.

--Attends.

Et Henri fit un pas pour se rapprocher des jeunes gens.

--Quoi? demanda Chicot.

--coute, je ne veux, demain, ou plutt aujourd'hui, ni les attrister,
ni les attendrir. Je vais prendre cong d'eux tout de suite.

Chicot secoua la tte.

--Prends, mon fils, dit-il.

L'intonation de voix avec laquelle il pronona ces paroles tait si
mlancolique, que le roi sentit un frisson qui parcourait ses veines
et qui conduisait une larme a ses yeux arides.

--Adieu, mes amis, murmura le roi; adieu, mes bons amis.

Chicot se dtourna, son coeur n'tait pas plus de marbre que celui du
roi.

Mais bientt, comme malgr lui, ses yeux se reportrent sur les jeunes
gens.

Henri se penchait vers eux, et les baisait au front l'un aprs
l'autre.

Une ple bougie rose clairait cette scne, et communiquait sa teinte
funbre aux draperies de la chambre et aux visages des acteurs.

Chicot n'tait pas superstitieux; mais, lorsqu'il vit Henri toucher de
ses lvres le front de Maugiron, de Qulus et de Schomberg, son
imagination lui reprsenta un vivant dsol qui venait faire ses
adieux  des morts dj couchs sur leurs tombeaux.

--C'est singulier, dit Chicot, je n'ai jamais prouv cela; pauvres
enfants!

A peine le roi eut-il achev d'embrasser ses amis, que d'pernon
rouvrit les yeux pour voir s'il tait parti.

Il venait de quitter la chambre, appuy sur le bras de Chicot.

D'pernon sauta en bas de son lit, et se mit  effacer du mieux qu'il
put les taches de sang empreintes sur ses bottes et sur son habit.

Cette occupation ramena sa pense vers la scne de la place de la
Bastille.

--Je n'eusse jamais eu, murmura-t-il, assez de sang pour cet homme qui
en a tant vers ce soir  lui seul.

Et il se recoucha.

Quant  Henri, il conduisit Chicot  son cabinet, et, ouvrant un long
coffret d'bne doubl de satin blanc:

--Tiens, dit-il, regarde.

--Des pes, fit Chicot. Je vois bien. Aprs.

--Oui, des pes; mais des pes bnites, cher ami.

--Par qui?

--Par notre saint-pre le pape lui-mme, lequel m'accorde cette
faveur. Tel que tu le vois, ce coffret, pour aller  Rome et revenir,
me cote vingt chevaux et quatre hommes; mais j'ai les pes.

--Piquent-elles bien? demanda Chicot.

--Sans doute; mais ce qui fait leur mrite suprme, Chicot, c'est
d'tre bnites.

--Oui, je le sais bien; mais cela me fait toujours plaisir de savoir
qu'elles piquent.

--Paen!

--Voyons, mon fils, maintenant parlons d'autres choses.

--Soit; mais dpchons.

--Tu veux dormir?

--Non, je veux prier.

--En ce cas, parlons d'affaires. As-tu fait venir M. d'Anjou?

--Oui, il attend en bas.

--Que comptes-tu en faire?

--Je compte le faire jeter  la Bastille.

--C'est fort sage. Seulement choisis un cachot bien profond, bien sr,
bien clos; celui, par exemple, qui a reu le conntable de Saint-Pol
ou Jacques d'Armagnac.

--Oh! sois tranquille.

--Je sais o l'on vend de beau velours noir, mon fils.

--Chicot, c'est mon frre!

--C'est juste, et,  la cour, le deuil de famille se porte en violet.
Lui parleras-tu?

--Oui, certainement, ne ft-ce que pour lui ter tout espoir, en lui
prouvant que ses complots sont dcouverts.

--Hum! fit Chicot.

--Vois-tu quelque inconvnient  ce que je l'entretienne?

--Non; mais,  ta place, je supprimerais le discours et doublerais la
prison.

--Qu'on amne le duc d'Anjou! dit Henri.

--C'est gal, dit Chicot en secouant la tte, je m'en tiens  ma
premire ide.

Un moment aprs, le duc entra; il tait fort ple et dsarm. Crillon
le suivait, tenant son pe  la main.

--O l'avez-vous trouv? demanda le roi  Crillon, l'interrogeant du
mme ton que si le duc n'et point t l.

--Sire, Son Altesse n'tait pas chez elle, mais un instant aprs que
j'eus pris possession de son htel au nom de Votre Majest, Son
Altesse est rentre, et nous l'avons arrte sans rsistence.

--C'est bien heureux, dit le roi avec ddain.

Puis, se retournant vers le prince:

--O tiez-vous, monsieur? demanda-t-il.

--Quelque part que je fusse, sire, soyez convaincu, rpondit le duc,
que je m'occupais de vous.

--Je m'en doute, dit Henri, et votre rponse me prouve que je n'avais
pas tort de vous rendre la pareille.

Franois s'inclina, calme et respectueux.

--Voyons; o tiez-vous? dit le roi en marchant vers son frre, que
faisiez-vous tandis qu'on arrtait vos complices?

--Mes complices? dit Franois.

--Oui, vos complices, rpta le roi.

--Sire,  coup sr, Votre Majest est mal renseigne  mon gard.

--Oh! cette fois, monsieur, vous ne m'chapperez pas, et votre
carrire de crimes est termine. Cette fois encore vous n'hriterez
pas de moi, mon frre....

--Sire, sire, par grce, modrez-vous: il y a bien certainement
quelqu'un qui vous aigrit contre moi.

--Misrable! s'cria Henri au comble de la colre, tu mourras de faim
dans un cachot de la Bastille.

--J'attends vos ordres, sire, et je les bnis, dussent-ils me frapper
de mort.

--Mais enfin, o tiez-vous, hypocrite?

--Sire, je sauvais Votre Majest, et je travaillais  la gloire et 
la tranquillit de son rgne.

--Oh! fit le roi ptrifi, sur mon honneur, l'audace est grande.

Bah! fit Chicot en se renversant en arrire, contez-nous donc cela,
mon prince, ce doit tre curieux.

--Sire, je le dirais  l'instant mme  Votre Majest, si Votre
Majest m'et trait en frre; mais, comme elle me traite en coupable,
j'attendrai que l'vnement parle pour moi.

Sur ces mots, il salua de nouveau et plus profondment encore que la
premire fois, le roi son frre, et, se retournant vers Crillon et les
autres officiers qui taient l:

--a, dit-il, lequel d'entre vous, messieurs, va conduire le premier
prince du sang de France  la Bastille?

Chicot rflchissait: un clair illumina son esprit.

--Ah! ah! murmura-t-il, je crois que je comprends,  cette heure,
pourquoi M. d'pernon avait tant de sang aux pieds et en avait si peu
sur les joues.




CHAPITRE XXXV

LE MATIN DU COMBAT.


Un beau jour se levait sur Paris; aucun bourgeois ne savait la
nouvelle; mais les gentilshommes royalistes et ceux du parti de Guise,
ces derniers encore dans la stupeur, s'attendaient  l'vnement, et
prenaient des mesures de prudence pour complimenter  temps le
vainqueur.

Ainsi qu'on l'a vu dans le chapitre prcdent, le roi ne dormit point
de toute la nuit: il pria et pleura; et, comme, aprs tout, c'tait un
homme brave et expriment, surtout en matire de duel, il sortit vers
trois heures du matin avec Chicot, pour aller rendre  ses amis le
seul office qu'il ft en son pouvoir de leur rendre.

Il alla visiter le terrain o devait avoir lieu le combat.

Ce fut une scne bien remarquable, et, disons-le sans raillerie, bien
peu remarque.

Le roi, vtu d'habits de couleur sombre, envelopp d'un large manteau,
l'pe au ct, les cheveux et les yeux cachs sous les bords de son
chapeau, suivit la rue Saint-Antoine jusqu' trois cents pas en avant
de la Bastille; mais, arrivs l, voyant un grand rassemblement de
monde un peu au-dessus de la rue Saint-Paul, il ne voulut point se
hasarder dans cette foule, prit la rue Sainte-Catherine, et gagna par
derrire l'enclos des Tournelles.

Cette foule, on devine ce qu'elle faisait l: elle comptait les morts
de la nuit.

Le roi l'vita, et, en consquence, ne sut rien de ce qui s'tait
pass.

Chicot, qui avait assist  la querelle ou plutt  l'accord qui avait
eu lieu huit jours auparavant, expliquait au roi, sur l'emplacement
mme o l'affaire allait se passer, la place que devaient occuper les
combattants, et les conditions du combat.

A peine renseign, Henri se mit  mesurer l'espace, regarda entre les
arbres, calcula la rflexion du soleil, et dit:

--Qulus se trouvera bien expos: il aura le soleil  droite, juste
dans l'oeil qui lui reste,[*] tandis que Maugiron aura toute l'ombre.
Qulus aurait d prendre la place de Maugiron, et Maugiron, qui a des
yeux excellents, celle de Qulus. Voil qui est bien mal rgl jusqu'
prsent. Quant  Schomberg, qui a le jarret faible, il a un arbre pour
lui servir de retraite en cas de besoin; voil qui me rassure pour
lui. Mais Qulus, mon pauvre Qulus!

  [*] Qulus avait eu, dans un duel prcdent, l'oeil gauche crev
      d'un coup d'pe.

Et il secoua tristement la tte.

--Tu me fais peine, mon roi, dit Chicot. Voyons, ne te tourmente pas
ainsi, que diable! ils auront ce qu'ils auront.

Le roi leva les yeux au ciel et soupira.

--Voyez, mon Dieu! comme il blasphme, murmura-t-il; mais heureusement
vous savez que c'est un fou.

Chicot leva les paules.

--Et d'pernon, reprit le roi; je suis, par ma foi, injuste, je ne
pensais pas  lui; d'pernon, qui aura affaire  Bussy, comme il va
tre expos!... Regarde la disposition du terrain, mon brave Chicot: 
gauche, une barrire;  droite, un arbre; derrire, un foss;
d'pernon, qui aura besoin de rompre  tout moment, car Bussy, c'est
un tigre, un lion, un serpent; Bussy, c'est une pe vivante, qui
bondit, qui se dveloppe, qui se replie.

--Bah! dit Chicot, je ne suis pas inquiet de d'pernon, moi.

--Tu as tort, il se fera tuer.

--Lui! pas si bte; il aura pris ses prcautions, va!

--Comment l'entends-tu?

--J'entends qu'il ne se battra pas, mordieu!

--Allons donc! ne l'as-tu pas entendu tout  l'heure?

--Justement.

--Eh bien?

--Eh bien, c'est pour cela que je te rpte qu'il ne se battra point.

--Homme incrdule et mprisant!

--Je connais mon Gascon, Henri; mais, si tu m'en crois, retirons-nous,
cher sire; voil le grand jour venu, retournons au Louvre.

--Peux-tu, croire que je resterai au Louvre pendant le combat?

--Ventre de biche! tu y resteras; car, si l'on te voyait ici, chacun
dirait, au cas o tes amis seraient vainqueurs, que tu as forc la
victoire par quelque sortilge, et, au cas o ils seraient vaincus,
que tu leur as port malheur.

--Eh! que me font les bruits et les interprtations? Je les aimerai
jusqu'au bout.

--Je veux bien que tu sois esprit fort, Henri, je te fais mme mon
compliment d'aimer tes amis; c'est une vertu rare chez les princes;
mais je ne veux pas que tu laisses M. d'Anjou seul au Louvre.

--Crillon n'est-il pas l?

--Eh! Crillon n'est qu'un buffle, un rhinocros, un sanglier, tout ce
que tu voudras de brave et d'indomptable, tandis que ton frre, c'est
la vipre, c'est le serpent  sonnettes, c'est tout animal dont la
puissance est moins dans sa force que dans son venin.

--Tu as raison, j'aurais d le faire jeter  la Bastille.

--Je t'avais bien dit que tu avais tort de le voir.

--Oui, j'ai t vaincu par son assurance, par son aplomb, par ce
service qu'il prtend m'avoir rendu.

--Raison de plus pour que tu t'en dfies. Rentrons, mon fils,
crois-moi.

Henri suivit le conseil de Chicot et reprit avec lui le chemin du
Louvre, aprs avoir jet un dernier regard sur le futur champ du
combat.

Dj tout le monde tait sur pied dans le Louvre, lorsque le roi et
Chicot y entrrent. Les jeunes gens s'y taient veills des premiers
et se faisaient habiller par leurs laquais.

Le roi demanda  quelle chose ils s'occupaient.

Schomberg faisait des plis, Qulus se bassinait les yeux avec de
l'eau de vigne, Maugiron buvait un verre de vin d'Espagne, d'pernon
aiguisait son pe sur une pierre.

On pouvait le voir d'ailleurs, car il s'tait, pour cette opration,
fait apporter un grs  la porte de la chambre commune.

--Et tu dis que cet homme n'est pas un Bayard? fit Henri en le
regardant avec amour.

--Non, je dis que c'est un rmouleur, voil tout, reprit Chicot.

D'pernon le vit et cria:

--Le roi!

Alors, malgr la rsolution qu'il avait prise, et que mme, sans cette
circonstance, il n'et pas eu la force de maintenir, Henri entra dans
leur chambre.

Nous l'avons dj dit, c'tait un roi plein de majest et qui avait
une grande puissance sur lui-mme.

Son visage, tranquille et presque souriant, ne trahissait donc aucun
sentiment de son coeur.

--Bonjour, messieurs, dit-il; je vous trouve en excellentes
dispositions, ce me semble.

--Dieu merci! oui, sire, rpliqua Qulus.

--Vous avez l'air sombre, Maugiron.

--Sire, je suis trs superstitieux, comme le sait Votre Majest; et,
comme j'ai fait de mauvais rves, je me remets le coeur avec un doigt
de vin d'Espagne.

--Mon ami, dit le roi, il faut se rappeler, et je parle d'aprs Miron,
qui est un grand docteur, il faut se rappeler, dis-je, que les rves
dpendent des impressions de la veille, mais n'influent jamais sur les
actions du lendemain, sauf toutefois la volont de Dieu.

--Aussi, sire, dit d'pernon, me voyez-vous aguerri. J'ai aussi fort
mal song cette nuit; mais, malgr le songe, le bras est bon et le
coup d'oeil perant.

Et il se fendit contre le mur, auquel il fit une entaille avec son
pe frache moulue.

--Oui, dit Chicot, vous avez rv que vous aviez du sang  vos bottes;
ce rve-l n'est pas mauvais: il signifie que l'on sera un jour un
triomphateur dans le genre d'Alexandre et de Csar.

--Mes braves, dit Henri, vous savez que l'honneur de votre prince est
en question, puisque c'est sa cause, en quelque sorte, que vous
dfendez; mais l'honneur seulement, entendez-vous bien? Ne vous
proccupez donc pas de la scurit de ma personne. Cette nuit, j'ai
assis mon trne de manire que, d'ici  quelque temps du moins, aucune
secousse ne le puisse branler. Battez-vous donc pour l'honneur.

--Sire, soyez tranquille; nous perdrons peut-tre la vie, dit Qulus;
mais, en tout cas, l'honneur sera sauf.

--Messieurs, continua le roi, je vous aime tendrement, et je vous
estime aussi. Laissez-moi donc vous donner un conseil: pas de fausse
bravoure; ce n'est pas en mourant que vous me donnerez raison, mais en
tuant vos ennemis

--Oh! quant  moi, dit d'pernon, je ne fais pas de quartier.

--Moi, dit Qulus, je ne rponds de rien; je ferai ce que je pourrai,
voil tout.

--Et moi, dit Maugiron, je rponds  Sa Majest que, si je meurs, je
tuerai mon homme coup pour coup.

--Vous vous battez  l'pe seule?

--A l'pe et  la dague, dit Schomberg.

Le roi tenait sa main sur sa poitrine.

Peut-tre cette main et ce coeur, qui se touchaient, se parlaient-ils
l'un  l'autre de leurs craintes par leurs frmissements et leurs
pulsations; mais,  l'extrieur, fier, l'oeil sec, la lvre hautaine,
il tait bien le roi, c'est--dire qu'il envoyait bien des soldats au
combat, et non des amis  la mort.

--En vrit, mon roi, lui dit Chicot, tu es vraiment beau eu ce
moment.

Les gentilshommes taient prts, il ne leur restait plus qu' faire la
rvrence  leur matre.

--Allez-vous  cheval? dit Henri.

--Non pas, sire, dit Qulus, nous marcherons; c'est un salutaire
exercice, il dgage la tte, et Votre Majest l'a dit mille fois,
c'est la tte plus que le bras qui dirige l'pe.

--Vous avez raison, mon fils. Votre main.

Qulus s'inclina et baisa la main du roi: les autres l'imitrent.

D'pernon s'agenouilla en disant:

--Sire, bnissez mon pe.

--Non pas, d'pernon, fit le roi; rendez votre pe  votre page. Je
vous rserve des pes meilleures que les vtres. Apporte les pes,
Chicot.

--Non pas, dit le Gascon; donne cette commission au capitaine des
gardes, mon fils; je ne suis qu'un fou, moi, qu'un paen mme; et les
bndictions du ciel pourraient se changer en sortilges funestes, si
le diable, mon ami, s'avisait de regarder  mes mains et s'apercevait
de ce que je porte.

--Quelles sont donc ces pes, sire? demanda Schomberg en jetant un
coup d'oeil sur la caisse qu'un officier venait d'apporter.

--Des pes d'Italie, mon fils, des pes forges  Milan: les
coquilles en sont bonnes, vous le voyez; et comme,  l'exception de
Schomberg, vous avez tous les mains dlicates, le premier coup de
fouet vous dsarmerait, si vos mains n'taient bien embotes.

--Merci, merci, Majest, dirent ensemble et d'une seule voix les
quatre jeunes gens.

--Allez, il est temps, dit le roi, qui ne pouvait dominer plus
longtemps son motion.

--Sire, demanda Qulus, n'aurons-nous point, pour nous encourager, les
regards de Votre Majest?

--Non, cela ne serait pas convenable; vous vous battrez sans qu'on le
sache, vous vous battrez sans mon autorisation. Ne donnons pas de
solennit au combat; qu'on le croie surtout le rsultat d'une querelle
particulire.

Et il les congdia d'un geste vraiment majestueux.

Lorsqu'ils furent hors de sa prsence, que les derniers valets eurent
franchi le seuil du Louvre, et qu'on n'entendit plus le bruit ni des
perons ni des cuirasses que portaient les cuyers arms en guerre:

--Ah! je me meurs! dit le roi en tombant sur une estrade.

--Et moi, dit Chicot, je veux voir ce duel; j'ai l'ide, je ne sais
pourquoi, mais je l'ai, qu'il s'y passera quelque chose de curieux 
l'endroit de d'pernon.

--Tu me quittes, Chicot? dit le roi d'une voix lamentable.

--Oui, dit Chicot, car, si quelqu'un d'entre eux faisait mal son
devoir, je serais l pour le remplacer et soutenir l'honneur de mon
roi.

--Va donc, dit Henri.

A peine le Gascon eut-il cong, qu'il partit, rapide comme l'clair.

Le roi alors rentra dans sa chambre, en fit fermer les volets,
dfendit  qui que ce ft, dans le Louvre, de pousser un cri ou de
profrer une parole, et dit seulement  Crillon, qui savait tout ce
qui allait se passer:

--Si nous sommes vainqueurs, Crillon, tu me le diras; si, au
contraire, nous sommes vaincus, tu frapperas trois coups  ma porte.

--Oui, sire, rpondit Crillon en secouant la tte.




CHAPITRE XXXVI

LES AMIS DE BUSSY.


Si les amis du roi avaient pass la nuit  dormir tranquillement, ceux
du duc d'Anjou avaient pris la mme prcaution.

A la suite d'un bon souper auquel ils s'taient runis d'eux-mmes,
sans le conseil ni la prsence de leur patron, qui ne prenait pas de
ses favoris les mmes inquitudes que le roi prenait des siens, ils se
couchrent dans de bons lits, chez Antraguet, dont la maison avait t
choisie comme lieu de runion, se trouvant la plus proche du champ de
bataille.

Un cuyer, celui de Ribrac, grand chasseur et habile armurier, avait
pass toute la journe  nettoyer, fourbir et aiguiser les armes.

Il fut, en outre, charg de rveiller les jeunes gens au point du
jour: c'tait son habitude tous les matins de fte, de chasse ou de
duel.

Antraguet, avant de souper, s'en tait all voir, rue Saint-Denis, une
petite marchande qu'il idoltrait et qu'on n'appelait, dans tout le
quartier, que la belle imagire. Ribrac avait crit  sa mre;
Livarot avait fait son testament.

A trois heures sonnant, c'est--dire quand les amis du roi
s'veillaient  peine, ils taient dj tous sur pied, frais, dispos
et arms de bonne sorte.

Ils avaient pris des caleons et des bas rouges pour que leurs ennemis
ne vissent pas leur sang, et que ce sang ne les effrayt point
eux-mmes; ils avaient des pourpoints de soie grise, afin, si l'on se
battait tout habill, qu'aucun pli ne gnt leurs mouvements. Enfin
ils taient chausss de souliers sans talons, et leurs pages portaient
leurs pes, pour que leur bras et leur paule n'prouvassent aucune
fatigue.

C'tait un admirable temps pour l'amour, pour la bataille ou pour la
promenade: le soleil dorait les pignons des toits sur lesquels fondait
tincelante la rose de la nuit.

Une senteur cre et dlicieuse en mme temps moulait des jardins et se
rpandait par les rues.

Le pav tait sec et l'air vif.

Avant de sortir de la maison, les jeunes gens avaient fait demander au
duc d'Anjou des nouvelles de Bussy.

On leur avait fait rpondre qu'il tait sorti la veille  dix heures
du soir, et qu'il n'tait pas rentre depuis.

Le messager s'informa s'il tait sorti seul et arm.

Il apprit qu'il tait sortit accompagn de Remy, et que tous deux
avaient leurs pes.

Au reste, on n'tait point inquiet chez le comte, il faisait souvent
des absences semblables; puis on le savait si fort, si brave et si
adroit, que ses absences, mme prolonges, causaient peu
d'inquitudes.

Les trois amis se firent rpter tous ces dtails.

--Bon, dit Antraguet, n'avez-vous pas entendu dire, messieurs, que le
roi avait command une grande chasse au cerf dans la fort de
Compigne, et que M. de Monsoreau avait,  cet effet, d partir hier?

--Oui, rpondirent les jeunes gens.

--Alors je sais o il est: tandis que le grand veneur dtourne le
cerf, lui chasse la biche du grand veneur. Soyez tranquilles,
messieurs, il est plus prs du terrain que nous, et il y sera avant
nous.

--Oui, dit Livarot, mais fatigu, harass, n'ayant pas dormi.

Antraguet haussa les paules.

-- Est-ce que Bussy se fatigue? rpliqua-t-il. Allons! en route, en
route, messieurs, nous le prendrons en passant.

Tous se mirent en marche.

C'tait juste le moment o Henri distribuait les pes  leurs
ennemis; ils avaient donc dix minutes  peu prs d'avance sur eux.

Comme Antraguet demeurait vers Saint-Eustache, ils prirent la rue des
Lombards, la rue de la Verrerie et enfin la rue Saint-Antoine.

Toutes ces rues taient dsertes.

Les paysans qui venaient de Montreuil, de Vincennes ou de
Saint-Maur-les-Fosss, avec leur lait et leurs lgumes, et qui
dormaient sur leurs chariots ou sur leurs mules, taient seuls admis 
voir cette fire escouade de trois vaillants hommes suivis de leurs
trois pages et de leurs trois cuyers.

Plus de bravades, plus de cris, plus de menaces: lorsqu'on se bat pour
tuer ou pour tre tu, qu'on sait que le duel, de part et d'autre,
sera acharn, mortel, sans misricorde, on rflchit; les plus
tourdis des trois taient, ce matin-l, les plus rveurs.

En arrivant  la hauteur de la rue Sainte-Catherine, tous trois
portrent, avec un sourire qui indiquait qu'une mme pense les tenait
en ce moment, leurs yeux vers la petite maison de Monsoreau.

--On verra bien de l, dit Antraguet, et je suis sr que la pauvre
Diane viendra plus d'une fois  sa fentre.

--Tiens! dit Ribrac, elle y est dj venue, ce me semble.

--Pourquoi cela?

--Elle est ouverte.

--C'est vrai. Mais pourquoi cette chelle dresse devant la fentre,
quand le logis a des portes?

--En effet, c'est bizarre, dit Antraguet.

Tous trois s'approchrent de la maison, avec le pressentiment
intrieur qu'ils marchaient  quelque grave rvlation.

--Et nous ne sommes pas les seuls  nous tonner, dit Livarot: voyez
ces paysans qui passent, et qui se dressent dans leur voiture pour
regarder.

Les jeunes gens arrivrent sous le balcon.

Un maracher y tait dj, et semblait examiner la terre.

--Eh! seigneur de Monsoreau, cria Antraguet, venez-vous nous voir? En
ce cas, dpchez-vous, car nous tenons  arriver les premiers.

Ils attendirent, mais inutilement.

--Personne ne rpond, dit Ribrac; mais pourquoi, diable! cette
chelle?

--Eh! manant, dit Livarot au maracher, que fais-tu l? Est-ce que
c'est toi qui as dress cette chelle?

--Dieu m'en garde, messieurs! rpondit-il.

--Et pourquoi cela? demanda Antraguet.

--Regardez donc l-haut.

Tous trois levrent la tte.

--Du sang! s'cria Ribrac.

--Ma foi, oui, du sang, dit le villageois, et qui est bien noir, mme.

--La porte a t force; dit en mme temps le page d'Antraguet.

Antraguet jeta un coup d'oeil de la porte  la fentre, et, saisissant
l'chelle, il fut sur le balcon en une seconde.

Il plongea son regard dans la chambre.

--Qu'y a-t-il donc? demandrent les autres, qui le virent chanceler et
plir.

Un cri terrible fut sa seule rponse.

Livarot tait mont derrire lui.

--Des cadavres! la mort! la mort partout! s'cria le jeune homme.

Et tous deux entrrent dans la chambre.

Ribrac resta en bas, de peur de surprise.

Pendant ce temps, le maracher arrtait, par ses exclamations, tous
les passants.

La chambre portait partout les traces de l'horrible lutte de la nuit.

Les taches, ou plutt une rivire de sang s'tait tendue sur le
carreau.

Les tentures taient haches de coups d'pes et de balles de
pistolets.

Les meubles gisaient, briss et rouges, dans des dbris de chair et de
vtements.

--Oh! Remy, le pauvre Remy! dit tout  coup Antraguet.

--Mort? demanda Livarot.

--Dj froid.

--Mais il faut donc, s'cria Livarot, qu'un rgiment de retres ait
pass par cette chambre!

En ce moment, Livarot vit la porte du corridor ouverte; des traces de
sang indiquaient que, de ce ct aussi, avait eu lieu la lutte.

Il suivit les terribles vestiges, et vint jusqu' l'escalier.

La cour tait vide et solitaire.

Pendant ce temps, Antraguet, au lieu de le suivre, prenait le chemin
de la chambre voisine.

Il y avait du sang partout: le sang conduisait  la fentre.

Il se pencha sur son appui, et plongea son oeil effray sur le petit
jardin.

Le treillage de fer retenait encore le cadavre livide et roide du
malheureux Bussy.

A cette vue, ce ne fut pas un cri, mais un rugissement qui s'chappa
de la poitrine d'Antraguet.

Livarot accourut.

--Regarde, dit Antraguet, Bussy mort!

--Bussy assassin, prcipit par une fentre! Entre, Ribrac, entre!

Pendant ce temps, Livarot s'lanait dans la cour, et rencontrait au
bas de l'escalier Ribrac, qu'il emmenait avec lui.

Une petite porte, qui communiquait de la cour au jardin, leur donna
passage.

--C'est bien lui! s'cria Livarot.

--Il a le poing hach, dit Ribrac.

--Il a deux balles dans la poitrine.

--Il est cribl de coups de dague.

--Ah! pauvre Bussy! hurlait Antraguet; vengeance! vengeance!

En se retournant, Livarot heurta un second cadavre.

--Monsoreau! cria-t-il.

--Quoi, Monsoreau aussi?

--Oui, Monsoreau perc comme un crible, et qui a eu la tte brise sur
le pav.

--Ah a, mais on a donc assassin tous nos amis, cette nuit!

--Et sa femme, sa femme! cria Antraguet; Diane, madame Diane!

Personne ne rpondit, except la populace, qui commenait  fourmiller
autour de la maison.

C'est en ce moment que le roi et Chicot arrivaient  la hauteur de la
rue Sainte-Catherine, et se dtournaient pour viter le rassemblement.

--Bussy! pauvre Bussy! s'criait Ribrac dsespr.

--Oui, dit Antraguet, on a voulu se dfaire du plus terrible de nous
tous.

--C'est une lchet! c'est une infamie! crirent les deux autres
jeunes gens.

--Allons nous plaindre au duc! cria l'un d'eux.

--Non pas, dit Antraguet, ne chargeons personne du soin de notre
vengeance; nous serions mal vengs, ami; attends-moi.

En une seconde il descendit, et rejoignit Livarot et Ribrac.

--Mes amis, dit-il, regardez cette noble figure du plus brave des
hommes, voyez les gouttes encore vermeilles de son sang; celui-l nous
donne l'exemple; celui-l ne chargeait personne du soin de le
venger... Bussy! Bussy! nous ferons comme toi; et, sois tranquille,
nous nous vengerons!

En disant ces mots, il se dcouvrit, posa ses lvres sur les lvres de
Bussy; et, tirant son pe, il la trempa dans son sang.

--Bussy, dit-il, je jure sur ton cadavre que ce sang sera lav dans le
sang de tes ennemis!

--Bussy, dirent les autres, nous jurons de tuer ou de mourir!

--Messieurs, dit Antraguet, remettant son pe au fourreau, pas de
merci, pas de misricorde, n'est-ce pas?

Les deux jeunes gens tendirent la main sur le cadavre:

--Pas de merci, pas de misricorde! rptrent-ils.

--Mais, dit Livarot, nous ne serons plus que trois contre quatre.

--Oui, mais nous n'aurons assassin personne, nous, dit Antraguet; et
Dieu fera forts ceux qui sont innocents. Adieu, Bussy!

--Adieu, Bussy! rptrent les deux autres compagnons.

Et ils sortirent, l'effroi dans l'me et la pleur au front, de cette
maison maudite.

Ils y avaient trouv, avec l'image de la mort, ce dsespoir profond
qui centuple les forces; ils y avaient recueilli cette indignation
gnreuse qui rend l'homme suprieur  son essence mortelle.

Ils percrent avec peine la foule, tant, en un quart d'heure, la foule
tait devenue considrable.

En arrivant sur le terrain, ils trouvrent leurs ennemis qui les
attendaient, les uns assis sur des pierres, les autres pittoresquement
camps sur les barrires de bois.

Ils firent les derniers pas en courant, honteux d'arriver les
derniers.

Les quatre mignons avaient avec eux quatre cuyers.

Leurs quatre pes, poses  terre, semblaient attendre et se reposer
comme eux.

--Messieurs, dit Qulus en se levant et en saluant avec une espce de
morgue hautaine, nous avons eu l'honneur de vous attendre.

--Excusez-nous, messieurs, dit Antraguet; mais nous fussions arrivs
avant vous, sans le retard d'un de nos compagnons.

--M. de Bussy? fit d'pernon; effectivement, je ne le vois pas. Il
parat qu'il se fait tirer l'oreille, ce matin.

--Nous avons bien attendu jusqu' prsent, dit Schomberg; nous
attendrons bien encore.

--M. de Bussy ne viendra pas, rpondit Antraguet.

Une stupeur profonde se peignit sur tous les visages; celui de
d'pernon seul exprima un autre sentiment.

--Il ne viendra pas! dit-il; ah! ah! le brave des braves a donc peur?

--Ce ne peut tre pour cela, reprit Qulus.

--Vous avez raison, monsieur, dit Livarot.

--Et pourquoi ne viendra-t-il pas? demanda Maugiron.

--Parce qu'il est mort! rpliqua Antraguet.

--Mort! s'crirent les mignons.

D'pernon ne dit rien, et plit mme lgrement.

--Et mort assassin! reprit Antraguet. Ne le savez-vous pas,
messieurs?

--Non, dit Qulus. Et pourquoi le saurions-nous?

--D'ailleurs, est-ce sr? demanda d'pernon.

Antraguet tira sa rapire.

--Si sr, dit-il, que voil de son sang sur mon pe.

--Assassin! s'crirent les trois amis du roi. M. de Bussy assassin!

D'pernon continuait de secouer la tte d'un air de doute.

--Ce sang crie vengeance! dit Ribrac; ne l'entendez-vous pas,
messieurs?

--Ah ! reprit Schomberg, on dirait que votre douleur a un sens.

--Pardieu! fit Antraguet.

--Qu'est-ce  dire? s'cria Qulus.

--_Cherche  qui le crime profite_, dit le lgiste, murmura Livarot.

--Ah a, messieurs, vous expliquerez-vous haut et clair? dit Maugiron
d'une voix tonnante.

--Nous venons justement pour cela, messieurs, dit Ribrac, et nous
avons plus de sujets qu'il n'en faut pour nous gorger cent fois.

--Alors, vite l'pe  la main, dit d'pernon en tirant son arme du
fourreau; et faisons vite.

--Oh! oh! vous tes bien press, monsieur le Gascon, dit Livarot; vous
ne chantiez pas si haut quand nous tions quatre contre quatre.

--Est-ce notre faute, si vous n'tes plus que trois? rpondit
d'pernon.

--Oui, c'est votre faute! s'cria Antraguet; il est mort parce qu'on
l'aimait mieux couch dans la tombe que debout sur le terrain; il est
mort le poing coup, pour que son poing ne pt plus soutenir son pe;
il est mort parce qu'il fallait  tout prix teindre ses yeux, dont
l'clair vous et bloui tous quatre. Comprenez-vous? suis-je clair?

Schomberg, Maugiron et d'pernon hurlaient de rage.

--Assez, assez, messieurs! dit Qulus. Retirez-vous, monsieur
d'pernon; nous nous battrons trois contre trois; ces messieurs
verront alors si, malgr notre droit, nous sommes gens  profiter d'un
malheur que nous dplorons comme eux. Venez, messieurs, venez, ajouta
le jeune homme en jetant son chapeau en arrire et en levant la main
gauche, tandis que de la droite il faisait siffler son pe; venez,
et, en nous voyant combattre  ciel ouvert et sous le regard de Dieu,
vous pourrez juger si nous sommes des assassins. Allons, de l'espace!
de l'espace!

--Ah! je vous hassais, dit Schomberg, maintenant je vous excre!

--Et moi, dit Antraguet, il y a une heure je vous eusse tu,
maintenant je vous gorgerais. En garde, messieurs, en garde!

--Avec nos pourpoints ou sans pourpoints? demanda Schomberg.

--Sans pourpoint, sans chemise, dit Antraguet; la poitrine  nu, le
coeur  dcouvert.

Les jeunes gens jetrent leurs pourpoints et arrachrent leurs
chemises.

--Tiens, dit Qulus en se dvtant, j'ai perdu ma dague. Elle tenait
mal au fourreau, et sera tombe en route.

--Ou vous l'aurez laisse chez M. de Monsoreau, place de la Bastille,
dit Antraguet, dans quelque fourreau dont vous n'aurez pas os la
retirer.

Qulus poussa un hurlement de rage, et tomba en garde.

--Mais il n'a pas de dague, monsieur Antraguet, il n'a pas de dague!
cria Chicot, qui arrivait en ce moment sur le champ de bataille.

--Tant pis pour lui, dit Antraguet; ce n'est point ma faute.

Et, tirant sa dague de la main gauche, il tomba en garde de son ct.




CHAPITRE XXXVII

LE COMBAT


Le terrain sur lequel allait avoir lieu cette terrible rencontre tait
ombrag d'arbres, ainsi que nous l'avons vu, et situ  l'cart.

Il n'tait frquent d'ordinaire que par les enfants, qui venaient y
jouer le jour, ou les ivrognes et les voleurs, qui venaient y dormir
la nuit.

Les barrires, dresses par les marchands de chevaux, cartaient
naturellement la foule, qui, semblable aux flots d'une rivire, suit
toujours un courant, et ne s'arrte ou ne revient qu'attire par
quelque remous.

Les passants longeaient cet espace et ne s'y arrtaient point.

D'ailleurs, il tait de trop bonne heure, et l'empressement gnral se
portait vers la maison sanglante de Monsoreau.

Chicot, le coeur palpitant, bien qu'il ne ft pas fort tendre de sa
nature, s'assit en avant des laquais et des pages sur une balustrade
de bois.

Il n'aimait pas les Angevins, il dtestait les mignons; mais les uns
et les autres taient de braves jeunes gens, et sous leur chair
courait un sang gnraux que bientt on allait voir jaillir au grand
jour.

D'pernon voulut risquer une dernire fois la bravade.

--Quoi! on a donc bien peur de moi? s'cria-t-il.

--Taisez-vous, bavard! lui dit Antraguet.

--J'ai mon droit, rpliqua d'pernon; la partie fut lie  huit.

--Allons, au large! dit Ribrac impatient en lui barrant le passage.

Il s'en revint avec des airs de tte superbes, et rengana son pe.

--Venez, dit Chicot, venez, fleur des braves, sans quoi vous allez
perdre encore une paire de souliers comme hier.

--Que dit ce matre fou?

--Je dis que tout  l'heure il y aura du sang par terre, et vous
marcheriez dedans comme vous ftes cette nuit.

D'pernon devint blafard. Toute sa jactance tombait sous ce terrible
reproche.

Il s'assit  dix pas de Chicot, qu'il ne regardait plus sans terreur.

Ribrac et Schomberg s'approchrent aprs le salut d'usage.

Qulus et Antraguet, qui, depuis un instant dj, taient tombs en
garde, engagrent le fer en faisant un pas en avant.

Maugiron et Livarot, appuys chacun sur une barrire, se guettaient en
faisant des feintes sur place pour engager l'pe dans leur garde
favorite.

Le combat commena comme cinq heures sonnaient  Saint-Paul.

La fureur tait peinte sur les traits des combattants; mais leurs
lvres serres, leur pleur menaante l'involontaire tremblement du
poignet, indiquaient que cette fureur tait maintenue par eux  force
de prudence, et que, pareille  un cheval fougueux, elle ne
s'chapperait point sans de grands ravages.

Il y eut durant plusieurs minutes, ce qui est un espace de temps
norme, un frottement d'pes qui n'tait pas encore un cliquetis. Pas
un coup ne fut port.

Ribrac, fatigu ou plutt satisfait d'avoir tt son adversaire,
baissa la main, et attendit un moment.

Schomberg fit deux pas rapides, et lui porta un coup qui fut le
premier clair sorti du nuage.

Ribrac fut frapp. Sa peau devint livide, et un jet de sang sortit de
son paule; il rompit pour se rendre compte  lui-mme de sa blessure.

Schomberg voulut renouveler le coup; mais Ribrac releva son pe par
une parade de prime, et lui porta un coup qui l'atteignit au ct.

Chacun avait sa blessure.

--Maintenant, reposons-nous quelques secondes, si vous voulez, dit
Ribrac.

Cependant Qulus et Antraguet s'chauffaient de leur ct; mais
Qulus, n'ayant pas de dague, avait un grand dsavantage; il tait
oblig de parer avec son bras gauche, et, comme son bras tait nu,
chaque parade lui cotait une blessure.

Sans tre atteint grivement, au bout de quelques secondes, il avait
la main compltement ensanglante.

Antraguet, au contraire, comprenant tout son avantage, et non moins
habile que Qulus, parait avec une mesure extrme. Trois coups de
riposte portrent, et, sans tre touch grivement, le sang s'chappa
de la poitrine de Qulus par trois blessures.

Mais,  chaque coup, Qulus rpta:

--Ce n'est rien.

Livarot et Maugiron en taient toujours  la prudence.

Quant  Ribrac, furieux de douleur et sentant qu'il commenait 
perdre ses forces avec son sang, il fondit sur Schomberg.

Schomberg ne recula pas d'un pas et se contenta de tendre son pe.

Les deux jeunes gens firent coup fourr.

Ribrac eut la poitrine traverse, et Schomberg fut bless au cou.

Ribrac, bless mortellement, porta la main gauche  sa plaie en se
dcouvrant.

Schomberg en profita pour porter  Ribrac un second coup qui lui
traversa les chairs.

Mais Ribrac, de sa main droite, saisit la main de son adversaire, et,
de la gauche, lui enfona dans la poitrine sa dague jusqu' la
coquille.

La lame aigu traversa le coeur.

Schomberg poussa un cri sourd et tomba sur le dos, entranant avec lui
Ribrac, toujours travers par l'pe.

Livarot, voyant tomber son ami, fit un pas de retraite rapide et
courut  lui, poursuivi par Maugiron. Il gagna plusieurs pas dans la
course, et, aidant Ribrac dans les efforts qu'il faisait pour se
dbarrasser de l'pe de Schomberg, il lui arracha cette pe de la
poitrine.

Mais alors, rejoint par Maugiron, force lui fut de se dfendre avec le
dsavantage d'un terrain glissant, d'une garde mauvaise et du soleil
dans les yeux.

Au bout d'une seconde, un coup d'estoc ouvrit la tte de Livarot, qui
laissa chapper son pe et tomba sur les genoux.

Qulus tait vivement serr par Antraguet. Maugiron se hta de percer
Livarot d'un coup de pointe. Livarot tomba tout  fait.

D'pernon poussa un grand cri.

Qulus et Maugiron restaient contre le seul Antraguet. Qulus tait
tout sanglant, mais de blessures lgres.

Maugiron tait  peu prs sauf.

Antraguet comprit le danger. Il n'avait pas reu la moindre
gratignure; mais il commenait  se sentir fatigu; ce n'tait
cependant pas le moment de demander trve  un homme bless et  un
autre tout chaud de carnage. D'un coup de fouet il carta violemment
l'pe de Qulus, et, profitant de l'cartement du fer, il sauta
lgrement par-dessus une barrire.

Qulus revint par un coup de taille, mais qui n'entama que le bois.

Mais, en ce moment, Maugiron attaqua Antraguet de flanc. Antraguet se
retourna. Qulus profita du mouvement pour passer sous la barrire.

--Il est perdu, dit Chicot.

--Vive le roi! dit d'pernon, hardi, mes lions, hardi!

--Monsieur, du silence, s'il vous plat, dit Antraguet; n'insultez pas
un homme qui se battra jusqu'au dernier souffle.

--Et qui n'est pas encore mort! s'cria Livarot.

Et, au moment o nul ne pensait plus  lui, hideux de la fange
sanglante qui lui couvrait le corps, il se releva sur ses genoux et
plongea sa dague entre les paules de Maugiron, qui tomba comme une
masse en soupirant:

--Jsus, mon Dieu! je suis mort!

Livarot retomba vanoui; l'action et la colre avaient puis le reste
de ses forces.

--Monsieur de Qulus, dit Antraguet, baissant son pe, vous tes un
homme brave, rendez-vous, je vous offre la vie.

--Et pourquoi me rendre? dit Qulus, suis-je  terre?

--Non; mais vous tes cribl de coups, et moi, je suis sain et sauf.

--Vive le roi! cria Qulus, j'ai encore mon pe, monsieur.

Et il se fendit sur Antraguet, qui para le coup, si rapide qu'il et
t.

--Non, monsieur, vous ne l'avez plus, dit Antraguet, saisissant 
pleine main la lame prs de la garde.

Et il tordit le bras de Qulus, qui lcha l'pe.

Seulement Antraguet se coupa lgrement un doigt de la main gauche.

--Oh! hurla Qulus, une pe! une pe!

Et, se lanant sur Antraguet d'un bond de tigre, il l'enveloppa de ses
deux bras.

Antraguet se laissa prendre au corps, et, passant son pe dans sa
main gauche et sa dague dans sa main droite, il se mit  frapper sur
Qulus sans relche et partout, s'claboussant  chaque coup du sang
de son ennemi,  qui rien ne pouvait faire lcher prise, et qui criait
 chaque blessure:

--Vive le roi!

Il russit mme  retenir la main qui le frappait, et  garrotter,
comme et fait un serpent, son ennemi intact entre ses jambes et ses
bras.

Antraguet sentit que la respiration allait lui manquer.

En effet, il chancela et tomba.

Mais, en tombant, comme si tout le devait favoriser ce jour-l, il
touffa, pour ainsi dire, le malheureux Qulus.

--Vive le roi! murmura ce dernier,  l'agonie.

Antraguet parvint  dgager sa poitrine de l'treinte; il se roidit
sur un bras, et, le frappant d'un dernier coup qui lui traversa la
poitrine:

--Tiens, lui dit-il, es-tu content?

--Vive le r..., articula Qulus, les yeux  demi ferms.

Ce fut tout; le silence et la terreur de la mort rgnaient sur le
champ de bataille.

Antraguet se releva tout sanglant, mais du sang de son ennemi; il
n'avait, comme nous l'avons dit, qu'une gratignure  la main.

D'pernon, pouvant, fit un signe de croix et prit la fuite, comme
s'il et t poursuivi par un spectre.

Antraguet jeta sur ses compagnons et ses ennemis, morts et mourants,
le mme regard qu'Horace dut jeter sur le champ de bataille qui
dcidait les destins de Rome.

Chicot secourut et releva Qulus, qui rendait son sang par dix-neuf
blessures.

Le mouvement le ranima.

Il rouvrit les yeux.

--Antraguet, sur l'honneur, dit-il, je suis innocent de la mort de
Bussy.

--Oh! je vous crois, monsieur, fit Antraguet attendri, je vous crois.

--Fuyez, murmura Qulus, fuyez, le roi ne vous pardonnerait pas.

--Et moi, monsieur, je ne vous abandonnerai pas ainsi, dit Antraguet,
dt l'chafaud me prendre.

--Sauvez-vous, jeune homme, dit Chicot, et ne tentez pas Dieu; vous
vous sauvez par un miracle, n'en demandez pas deux le mme jour.

Antraguet s'approcha de Ribrac, qui respirait encore.

--Eh bien? demanda celui-ci.

--Nous sommes vainqueurs, rpondit Antraguet  voix basse pour ne pas
offenser Qulus.

--Merci, dit Ribrac. Va-t'en.

Et il retomba vanoui.

Antraguet ramassa sa propre pe, qu'il avait laisse tomber dans la
lutte, puis celles de Qulus, de Schomberg et de Maugiron.

--Achevez-moi, monsieur, dit Qulus, ou laissez-moi mon pe.

--La voici, monsieur le comte, dit Antraguet en la lui offrant avec un
salut respectueux.

Une larme brilla aux yeux du bless.

--Nous eussions pu tre amis, murmura-t-il.

Antraguet lui tendit la main.

--Bien! fit Chicot; c'est on ne peut plus chevaleresque. Mais
sauve-toi, Antraguet, tu es digne de vivre.

--Et mes compagnons? demanda le jeune homme.

--J'en aurai soin, comme des amis du roi.

Antraguet s'enveloppa du manteau que lui tendait son cuyer, afin que
l'on ne vt pas le sang dont il tait couvert, et, laissant les morts
et les blesss au milieu des pages et des laquais, il disparut par la
porte Saint-Antoine.




CHAPITRE XXXVIII

CONCLUSION.


Le roi, ple d'inquitude et frmissant au moindre bruit, arpentait la
salle d'armes, conjecturant, avec l'exprience d'un homme exerc, tout
le temps que ses amis avaient d employer  joindre et  combattre
leurs adversaires, ainsi que toutes les chances bonnes ou mauvaises
que leur donnaient leur caractre, leur force et leur adresse.

--A cette heure, avait-il dit d'abord, ils traversent la rue
Saint-Antoine. Ils entrent dans le champ clos, maintenant. On dgane.
A cette heure, ils sont aux mains.

Et,  ces mots, le pauvre roi, tout frissonnant, s'tait mis en
prires.

Mais le fond du coeur absorbait d'autres sentiments, et cette dvotion
des lvres ne faisait que glisser  la surface.

Au bout de quelques secondes, le roi se releva.

--Pourvu que Qulus, dit-il, se souvienne de ce coup de riposte que je
lui ai montr, en parant avec l'pe et en frappant avec la dague.
Quant  Schomberg, l'homme de sang-froid, il doit tuer ce Ribrac.
Maugiron, s'il n'a pas mauvaise chance, se dbarrassera vite de
Livarot. Mais d'pernon! oh! celui-l est mort. Heureusement que c'est
celui des quatre que j'aime le moins. Mais, malheureusement, ce n'est
pas le tout qu'il soit mort, c'est que, lui mort, Bussy, le terrible
Bussy, retombe sur les autres en se multipliant. Ah! mon pauvre
Qulus! mon pauvre Schomberg! mon pauvre Maugiron!

--Sire! dit  la porte la voix de Crillon.

--Quoi! dj! s'cria le roi.

--Non, sire, je n'apporte aucune nouvelle, si ce n'est que le duc
d'Anjou demande  parler  Votre Majest.

--Et pourquoi faire? demanda le roi, dialoguant toujours  travers la
porte.

--Il dit que le moment est venu pour lui d'apprendre  Votre Majest
quel genre de service il lui a rendu, et que ce qu'il a  dire au roi
calmera une partie des craintes qui l'agitent en ce moment.

--Eh bien, allez donc, dit le roi.

En ce moment et comme Crillon se retournait pour obir, un pas rapide
retentit par les montes, et l'on entendit une voix qui disait 
Crillon:

--Je veux parler au roi  l'instant mme!

Le roi reconnut la voix et ouvrit lui-mme.

--Viens, Saint-Luc, viens, dit-il. Qu'y a-t-il encore? Mais qu'as-tu,
mon Dieu, et qu'est-il arriv? Sont-ils morts?

En effet, Saint-Luc, ple, sans chapeau, sans pe, tout marbr de
taches de sang, se prcipitait dans la chambre du roi.

--Sire, s'cria Saint-Luc en se jetant aux genoux du roi, vengeance!
je viens vous demander vengeance!

--Mon pauvre Saint-Luc, dit le roi, qu'y a-t-il donc? parle, et qui
peut te causer un pareil dsespoir?

--Sire, un de vos sujets, le plus noble; un de vos soldats, le plus
brave....

La parole lui manqua.

--Hein? fit en avanant Crillon, qui croyait avoir des droits  ce
dernier titre surtout.

--A t gorg cette nuit, tratreusement gorg, assassin! acheva
Saint-Luc.

Le roi, proccup d'une seule ide, se rassura; ce n'tait aucun de
ses quatre amis, puisqu'il les avait vus le matin.

--gorg, assassin cette nuit! dit le roi; de qui parles-tu donc,
Saint-Luc?

--Sire, vous ne l'aimez pas, je le sais bien, continua Saint-Luc; mais
il tait fidle, et, dans l'occasion, je vous le jure, il et donn
tout son sang pour Votre Majest: sans quoi il n'et pas t mon ami.

--Ah! fit le roi, qui commenait  comprendre.

Et quelque chose comme un clair, sinon de joie, du moins d'esprance,
illumina son visage.

--Vengeance, sire, pour M. de Bussy! cria Saint-Luc; vengeance!

--Pour M. de Bussy? rpta le roi en appuyant sur chaque mot.

--Oui, pour M. de Bussy, que vingt assassins ont poignard cette nuit.
Et bien leur en a pris d'tre vingt, car il en a tu quatorze.

--M. de Bussy mort!....

--Oui, sire.

--Alors, il ne se bat pas ce matin! dit tout  coup le roi, emport
par un mouvement irrsistible.

Saint-Luc lana au roi un regard qu'il ne put soutenir: en se
dtournant, il vit Crillon, qui, toujours debout prs de la porte,
attendait de nouveaux ordres.

Il lui fit signe d'amener le duc d'Anjou.

--Non, sire, ajouta Saint-Luc d'une voix svre, M. de Bussy ne s'est
point battu, en effet, et voil pourquoi je viens demander, non pas
vengeance, comme j'ai eu tort de le dire  Votre Majest, mais
justice, car j'aime mon roi, et surtout l'honneur de mon roi
par-dessus toutes choses, et je trouve qu'en poignardant M. de Bussy
on a rendu un dplorable service  Votre Majest.

Le duc d'Anjou venait d'arriver  la porte; il s'y tenait dbout et
immobile comme une statue de bronze.

Les paroles de Saint-Luc avaient clair le roi; elles lui rappelaient
le service que son frre prtendait lui avoir rendu.

Son regard se croisa avec celui du duc, et il n'eut plus de doute:
car, en mme temps qu'il lui rpondait oui du regard, le duc avait
fait de haut en bas un signe imperceptible de tte.

--Savez-vous ce que l'on va dire maintenant? s'cria Saint-Luc. On va
dire, si vos amis sont vainqueurs, qu'ils ne le sont que parce que
vous avez fait gorger Bussy.

--Et qui dit cela, monsieur? demanda le roi.

--Pardieu! tout le monde, dit Crillon se mlant, sans faon et comme
d'habitude,  la conversation.

--Non, monsieur, dit le roi, inquiet et subjugu par cette opinion de
celui qui tait le plus brave de son royaume depuis que Bussy tait
mort, non, monsieur, on ne le dira pas, car vous me nommerez
l'assassin.

Saint-Luc vit une ombre se projeter.

C'tait le duc d'Anjou, qui venait de faire deux pas dans la chambre.
Il se retourna et le reconnut.

--Oui, sire, je le nommerai! dit-il en se relevant, car je veux  tout
prix disculper Votre Majest d'une si abominable action.

--Eh bien, dites.

Le duc s'arrta et attendit tranquillement.

Crillon se tenait derrire lui, le regardant de travers et secouant la
tte.

--Sire, reprit Saint-Luc, cette nuit, on a fait tomber Bussy dans un
pige: tandis qu'il rendait visite  une femme dont il tait aim, le
mari, prvenu par un tratre, est rentr chez lui avec des assassins;
il y en avait partout, dans la rue, dans la cour et jusque dans le
jardin.

Si tout n'et pas t ferm, comme nous l'avons dit, dans la chambre
du roi, on et pu voir, malgr sa puissance sur lui-mme, plir le
prince  ces dernires paroles.

--Bussy s'est dfendu comme un lion, sire; mais le nombre l'a emport,
et....

--Et il est mort, interrompit le roi, et mort justement; car je ne
vengerai certes pas un adultre.

--Sire, je n'ai pas fini mon rcit, reprit Saint-Luc. Le malheureux,
aprs s'tre dfendu, prs d'une demi-heure dans la chambre, aprs
avoir triomph de ses ennemis, le malheureux se sauvait bless,
sanglant, mutil; il ne s'agissait plus que de lui tendre une main
secourable, que je lui eusse tendue, moi, si je n'eusse t arrt,
avec la femme qu'il m'avait confie, par ses assassins; si je n'eusse
t garrott, billonn. Malheureusement on avait oubli de m'ter la
vue comme on m'avait t la parole, et j'ai vu, sire, j'ai vu deux
hommes s'approcher du malheureux Bussy, suspendu par la cuisse aux
lances d'une grille de fer; j'ai entendu le bless leur demander
secours, car, dans ces deux hommes, il avait le droit de voir deux
amis. Eh bien, l'un, sire,--c'est horrible  raconter, mais,
croyez-le, c'tait encore bien plus horrible  voir et 
entendre,--l'un a ordonn de faire feu, et l'autre a obi.

Crillon serra les poings et frona le sourcil.

--Et vous connaissez l'assassin? demanda le roi, mu malgr lui.

--Oui, dit Saint-Luc.

Et, se retournant vers le prince en chargeant sa parole et son geste
de toute sa haine si longtemps contenue:

--C'est monseigneur! dit-il; l'assassin, c'est le prince! l'assassin,
c'est l'ami!

Le roi s'attendait  ce coup. Le duc le supporta sans sourciller.

--Oui, dit-il tranquillement; oui, M. de Saint-Luc a bien vu et bien
entendu: c'est moi qui ai fait tuer M. de Bussy, et Votre Majest
apprciera cette action, car M. de Bussy tait mon serviteur, c'est
vrai; mais, ce matin, quelque chose que j'aie pu lui dire, M. de Bussy
devait porter les armes contre Votre Majest.

--Tu mens, assassin! tu mens! s'cria Saint-Luc: Bussy perc de coups,
Bussy la main hache de coups d'pe, l'paule brise d'une balle,
Bussy pendant accroch par la cuisse au treillis de fer, Bussy n'tait
plus bon qu' inspirer de la piti  ses plus cruels ennemis, et ses
plus cruels ennemis l'eussent secouru. Mais toi, toi, l'assassin de la
Mole et de Coconnas, tu as tu Bussy comme, les uns aprs les autres,
tous tes amis; tu as tu Bussy, non parce qu'il tait l'ennemi de ton
frre, mais parce qu'il tait le confident de tes secrets. Ah!
Monsoreau savait bien, lui, pourquoi tu faisais ce crime.

--Cordieu, murmura Crillon, que ne suis-je le roi!

--On m'insulte chez vous, mon frre, dit le duc, blme de terreur,
car, entre la main convulsive de Crillon et le regard sanglant de
Saint-Luc, il ne se sentait pas en sret.

--Sortez! Crillon, dit le roi.

Crillon sortit.

--Justice, sire! justice! continua de crier Saint-Luc.

--Sire, dit le duc, punissez-moi d'avoir sauv, ce matin, les amis de
Votre Majest, et d'avoir donn une clatante justice  votre cause,
qui est la mienne.

--Et moi, reprit Saint-Luc, ne se possdant plus, je te dis que la
cause dont tu es est une cause maudite, et qu'o tu passes doit
s'abattre sur tes pas la colre de Dieu! Sire! sire! votre frre a
protg nos amis: malheur  eux!

Le roi sentit passer en lui comme un frisson de terreur.

En ce moment mme, on entendit au dehors une vague rumeur, puis des
pas prcipits, puis des interrogatoires empresss.

Il se fit un grand, un profond silence.

Au milieu de ce silence, et comme si une voix du ciel venait donner
raison  Saint-Luc, trois coups, frapps avec lenteur et solennit,
branlrent la porte sous le poing vigoureux de Crillon.

Une sueur froide inonda les tempes de Henri et bouleversa les traits
de son visage.

--Vaincus! s'cria-t-il; mes pauvres amis vaincus!

--Que vous disais-je, sire? s'cria Saint-Luc.

Le duc joignit les mains avec terreur.

--Vois-tu, lche! s'cria le jeune homme avec un superbe effort, voil
comme les assassinats sauvent l'honneur des princes! Viens donc
m'gorger aussi, je n'ai pas d'pe!

Et il lana son gant de soie au visage du duc.

Franois poussa un cri de rage et devint livide.

Mais le roi ne vit rien, n'entendit rien: il avait laiss tomber son
front entre ses mains.

--Oh! murmura-t-il, mes pauvres amis, ils sont vaincus, blesss! Oh!
qui me donnera d'eux des nouvelles certaines?

--Moi, sire, dit Chicot.

Le roi reconnut cette voix amie, et tendit ses bras en avant.

--Eh bien? dit-il.

--Deux sont dj morts, et le troisime va rendre le dernier soupir.

--Quel est ce troisime qui n'est pas encore mort?

--Qulus, sire.

--Et o est-il?

--A l'htel Boissy, o je l'ai fait transporter.

Le roi n'en couta point davantage, et s'lana hors de l'appartement
en poussant des cris lamentables.

Saint-Luc avait conduit Diane chez son amie, Jeanne de Brissac, de l
son retard  se prsenter au Louvre.

Jeanne passa trois jours et trois nuits  veiller la malheureuse
femme, en proie au plus atroce dlire.

Le quatrime jour, Jeanne, brise de fatigue, alla prendre un peu de
repos; mais, lorsqu'elle rentra, deux heures aprs, dans la chambre de
son amie, elle ne la trouva plus[*]

  [*] Peut-tre l'auteur nous racontera-t-il ce qu'elle tait devenue
      dans son prochain roman intitul les Quarante-Cinq, o nous
      retrouverons une partie des personnages qui ont pris part 
      l'intrigue de la Dame de Monsoreau.  --Note de l'diteur--

On sait que Qulus, le seul des trois combattants dfenseurs de la
cause du roi qui ait survcu  dix-neuf blessures, mourut dans ce mme
htel de Boissy, o Chicot l'avait fait transporter, aprs une agonie
de trente jours, et entre les bras du roi.

Henri fut inconsolable. Il fit faire  ses trois amis de magnifiques
tombeaux, o ils taient taills en marbre et dans leur grandeur
naturelle.

Il fonda des messes  leur intention, les recommanda aux prires des
prtres, et ajouta  ses oraisons habituelles ce distique, qu'il
rpta toute sa vie aprs ses prires du matin et du soir:

    Que Dieu reoive en son giron
    Qulus, Schomberg et Maugiron,

Pendant prs de trois mois, Crillon garda  vue le duc d'Anjou, que le
roi avait pris dans une haine profonde, et auquel il ne pardonna
jamais.

On atteignit ainsi le mois de septembre, poque  laquelle Chicot, qui
ne quittait pas son matre, et qui et consol Henri, si Henri et pu
tre consol, reut la lettre suivante, date du prieur de Beaune.
Elle tait crite de la main d'un clerc.

Cher seigneur Chicot,

L'air est doux dans notre pays, et les vendanges promettent d'tre
belles en Bourgogne, cette anne.

On dit que le roi, notre sire,  qui j'ai sauv la vie,  ce qu'il
parat, a toujours beaucoup de chagrin; amenez-le au prieur, cher
monsieur Chicot, nous lui ferons boire d'un vin de 1550, que j'ai
dcouvert dans mon cellier, et qui est capable de faire oublier les
plus grandes douleurs; cela le rjouira, je n'en doute point, car j'ai
trouv, dans les livres saints, cette phrase admirable: Le bon vin
rjouit le coeur de l'homme! C'est trs-beau en latin; je vous le
ferai lire. Venez donc, cher monsieur Chicot, venez avec le roi, venez
avec M. d'pernon, venez avec M. de Saint-Luc; et vous verrez que nous
engraisserons tous.

Le rvrend prieur DOM GORENFLOT, qui se dit votre humble serviteur
et ami.

P.S. Vous direz au roi que je n'ai pas encore eu le temps de prier
pour l'me de ses amis, comme il me l'avait recommand,  cause des
embarras que m'a donns mon installation; mais, aussitt les vendanges
faites, je m'occuperai certainement d'eux.

--_Amen!_ dit Chicot, voil de pauvres diables bien recommands 
Dieu!







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We produce about two million dollars for each hour we work.  The
time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
searched and analyzed, the copyright letters written, etc.   Our
projected audience is one hundred million readers.  If the value
per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
files per month:  1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
If they reach just 1-2% of the world's population then the total
will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.

The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
which is only about 4% of the present number of computer users.

Here is the briefest record of our progress (* means estimated):

eBooks Year Month

    1  1971 July
   10  1991 January
  100  1994 January
 1000  1997 August
 1500  1998 October
 2000  1999 December
 2500  2000 December
 3000  2001 November
 4000  2001 October/November
 6000  2002 December*
 9000  2003 November*
10000  2004 January*


The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.

We need your donations more than ever!

As of February, 2002, contributions are being solicited from people
and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

 PROJECT GUTENBERG LITERARY ARCHIVE FOUNDATION
 809 North 1500 West
 Salt Lake City, UT 84116

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

We need your donations more than ever!

You can get up to date donation information online at:

http://www.gutenberg.net/donation.html


***

If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

Michael S. Hart <hart@pobox.com>

Prof. Hart will answer or forward your message.

We would prefer to send you information by email.


**The Legal Small Print**


(Three Pages)

***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
They tell us you might sue us if there is something wrong with
your copy of this eBook, even if you got it for free from
someone other than us, and even if what's wrong is not our
fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
disclaims most of our liability to you. It also tells you how
you may distribute copies of this eBook if you want to.

*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
sending a request within 30 days of receiving it to the person
you got it from. If you received this eBook on a physical
medium (such as a disk), you must return it with your request.

ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
through the Project Gutenberg Association (the "Project").
Among other things, this means that no one owns a United States copyright
on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
distribute it in the United States without permission and
without paying copyright royalties. Special rules, set forth
below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.

Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
any commercial products without permission.

To create these eBooks, the Project expends considerable
efforts to identify, transcribe and proofread public domain
works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
medium they may be on may contain "Defects". Among other
things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged
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INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
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POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.

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on a physical medium, you must return it with your note, and
such person may choose to alternatively give you a replacement
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WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
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"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
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     requires that you do not remove, alter or modify the
     eBook or this "small print!" statement.  You may however,
     if you wish, distribute this eBook in machine readable
     binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
     including any form resulting from conversion by word
     processing or hypertext software, but only so long as
     *EITHER*:

     [*]  The eBook, when displayed, is clearly readable, and
          does *not* contain characters other than those
          intended by the author of the work, although tilde
          (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
          be used to convey punctuation intended by the
          author, and additional characters may be used to
          indicate hypertext links; OR

     [*]  The eBook may be readily converted by the reader at
          no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
          form by the program that displays the eBook (as is
          the case, for instance, with most word processors);
          OR

     [*]  You provide, or agree to also provide on request at
          no additional cost, fee or expense, a copy of the
          eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
          or other equivalent proprietary form).

[2]  Honor the eBook refund and replacement provisions of this
     "Small Print!" statement.

[3]  Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
     gross profits you derive calculated using the method you
     already use to calculate your applicable taxes.  If you
     don't derive profits, no royalty is due.  Royalties are
     payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
     the 60 days following each date you prepare (or were
     legally required to prepare) your annual (or equivalent
     periodic) tax return.  Please contact us beforehand to
     let us know your plans and to work out the details.

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software or other items, please contact Michael Hart at:
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express permission.]

*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*

