The Project Gutenberg EBook of Stello, by Alfred De Vigny

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Title: Stello

Author: Alfred De Vigny

Posting Date: December 10, 2011 [EBook #9655]
Release Date: January, 2006
First Posted: October 13, 2003

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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STELLO

par ALFRED DE VIGNY.



L'analyse est une sonde. Jete profondment dans l'Ocan, elle
pouvante et dsespre le Faible; mais elle rassure et conduit le
Fort qui la tient fermement en main.

LE DOCTEUR-NOIR.




CHAPITRE PREMIER

CARACTRE DU MALADE


Stello est n le plus heureusement du monde et protg par l'toile
du ciel la plus favorable. Tout lui a russi, dit-on, depuis son
enfance. Les grands vnements du globe sont toujours arrivs  leur
terme de manire  seconder et  dnouer miraculeusement ses
vnements particuliers, quelque embrouills et confus qu'ils se
trouvassent; aussi ne s'inquite-t-il jamais lorsque le fil de ses
aventures se mle, se tord et se noue sous les doigts de la Destine:
il est sr qu'elle prendra la peine de le disposer elle-mme dans
l'ordre le plus parfait, qu'elle-mme y emploiera toute l'adresse de
ses mains,  la lueur de l'toile bienfaisante et infaillible. On dit
que, dans les plus petites circonstances, cette toile ne lui manqua
jamais, et qu'elle ne ddaigne pas d'influer, pour lui, sur le
caprice mme des saisons. Le soleil et les nuages lui viennent quand
il le faut. Il y a des gens comme cela.

Cependant il se trouve des jours dans l'anne o il est saisi d'une
sorte de souffrance chagrine que la moindre peine de l'me peut faire
clater, et dont il sent les approches quelques jours d'avance. C'est
alors qu'il redouble de vie et d'activit pour conjurer l'orage,
comme font tous les tres vivants qui pressentent un danger. Tout le
monde, alors, est bien vu de lui et bien accueilli; il n'en veut 
qui que ce soit, de quoi que ce soit. Agir contre lui, le tyranniser,
le perscuter, le calomnier, c'est lui rendre un vrai service; et,
s'il apprend le mal qu'on lui a fait, il a encore sur la bouche un
ternel sourire indulgent et misricordieux. C'est qu'il est heureux
comme les aveugles le sont lorsqu'on leur parle; car si le sourd nous
semble toujours sombre, c'est qu'on ne le voit que dans le moment de
la privation de la parole des hommes; et si l'aveugle nous parat
toujours heureux et souriant, c'est que nous ne le voyons que dans le
moment o la voix humaine le console.--C'est ainsi que Stello est
heureux; c'est qu'aux approches de sa crise de tristesse et
d'affliction, la vie extrieure, avec ses fatigues et ses chagrins,
avec tous les coups qu'elle donne  l'me et au corps, lui vaut mieux
que la solitude, o il craint que la moindre peine de coeur ne lui
donne un de ses funestes accs. La solitude est empoisonne pour lui,
comme l'air de la Campagne de Rome. Il le sait; mais il s'y abandonne
cependant, tout certain qu'il est d'y trouver une sorte de dsespoir
sans transports, qui est l'absence de l'esprance.--Puisse la femme
inconnue qu'il aime ne pas le laisser seul dans ces moments
d'angoisse!

Stello tait, hier matin, aussi chang en une heure qu'aprs vingt
jours de maladie, les yeux fixes, les lvres ples et la tte abattue
sur la poitrine par les coups d'une tristesse imprissable.

Dans cet tat, qui prcde des douleurs nerveuses auxquelles ne
croient jamais les hommes robustes et rubiconds dont les rues sont
pleines, il tait couch tout habill sur un canap, lorsque, par un
grand bonheur, la porte de sa chambre s'ouvrit, et il vit entrer le
Docteur-Noir.




CHAPITRE II

SYMPTOMES


"Ah! Dieu soit lou! s'cria Stello en levant les yeux, voici un
vivant. Et, c'est vous, vous qui tes le mdecin des mes, quand il y
en a qui le sont tout au plus du corps, vous qui regardez au fond de
tout, quand le reste des hommes ne voit que la forme et la surface!
--Vous n'tes point un tre fantastique, cher Docteur; vous tes bien
rel, un homme cr pour vivre d'ennui et mourir d'ennui un beau
jour. Voil, pardieu, ce que j'aime de vous, c'est que vous tes
aussi triste avec les autres que je le suis tant seul.--Si l'on vous
appelle Noir, dans notre beau quartier de Paris, est-ce pour cela ou
pour l'habit et le gilet noir que vous portez?--Je ne le sais pas,
Docteur; mais je veux dire ce que je souffre afin que vous m'en
parliez; car c'est toujours un grand plaisir pour un malade que de
parler de soi et d'en faire parler les autres: la moiti de la
gurison gt l dedans.

"Or, il faut le dire hautement, depuis ce matin j'ai le spleen, et
un tel spleen, que tout ce que je vois, depuis qu'on m'a laiss seul,
m'est en dgot profond. J'ai le soleil en haine et la pluie en
horreur. Le soleil est si pompeux, aux yeux fatigus d'un malade,
qu'il semble un insolent parvenu; et la pluie! ah! de tous les flaux
qui tombent du ciel, c'est le pire  mon sens. Je crois que je vais
aujourd'hui l'accuser de ce que j'prouve. Quelle forme symbolique
pourrais-je donner jamais  cette incroyable souffrance? Ah! j'y
entrevois quelque possibilit, grce  un savant. Honneur soit rendu
au bon docteur Gall (pauvre crne que j'ai connu!). Il a si bien
numrot toutes les formes de la tte humaine, que l'on peut se
reconnatre sur cette carte comme sur celle des dpartements, et que
nous ne recevrons pas un coup sur le crne sans savoir avec prcision
quelle facult est menace dans notre intelligence.

"Eh bien, mon ami, sachez donc qu' cette heure o une affliction
secrte a tourment cruellement mon me, je sens autour de mes
cheveux tous les Diables de la migraine qui sont  l'ouvrage sur mon
crne pour le fendre; ils y font l'oeuvre d'Annibal aux Alpes. Vous
ne les pouvez voir vous: plt aux docteurs que je fusse de mme! Il
y a un Farfadet, grand comme un moucheron, tout frle et tout noir,
qui tient une scie d'une longueur dmesure et l'a enfonce plus d'
moiti sur mon front; il suit une ligne oblique qui va de la
protubrance de Idalit, n 19, jusqu' celle de la Mlodie, au-
devant de l'oeil gauche, n 32; et l, dans l'angle du sourcil, prs
de la bosse de l'Ordre, sont blottis cinq Diablotins, entasss l'un
sur l'autre comme des petites sangsues, et suspendus  l'extrmit de
la scie pour qu'elle s'enfonce plus avant dans ma tte; deux d'entre
eux sont chargs de verser, dans la raie imperceptible qu'y fait leur
lame dentele, une huile bouillante qui flambe comme du punch et qui
n'est pas merveilleusement douce  sentir. Je sens un autre petit
Dmon enrag qui me ferait crier, si ce n'tait la continuelle et
insupportable habitude de politesse que vous me savez. Celui-ci a lu
son domicile, en roi absolu, sur la bosse norme de la Bienveillance,
tout au sommet du crne; il s'est assis, sachant devoir travailler
longtemps; il a une vrille entre ses petits bras, et la fait tourner
avec une agilit si surprenante que vous me la verrez tout  l'heure
sortir par le menton. Il y a deux Gnomes d'une petitesse
imperceptible  tous les yeux, mme au microscope que vous pourriez
supposer tenu par un ciron; et ces deux-l sont mes plus acharns et
mes plus rudes ennemis; ils ont tabli un coin de fer tout au beau
milieu de la protubrance dite du Merveilleux: l'un tient le coin en
attitude perpendiculaire, et s'emploie  l'enfoncer de l'paule, de
la tte et des bras; l'autre, arm d'un marteau gigantesque, frappe
dessus, comme sur une enclume,  tour de bras,  grands efforts de
reins,  grand cartement des deux jambes, se renversant pour clater
de rire  chaque coup qu'il donne sur le coin impitoyable; chacun de
ces coups fait dans ma cervelle le bruit de cinq cent quatre-vingt-
quatorze canons en batterie tirant  la fois sur cent quatre-vingt-
quatorze mille hommes qui les attaquent au pas de charge et au bruit
des fusils, des tambours et des tam-tams. A chaque coup mes yeux se
ferment, mes oreilles tremblent, et la plante de mes pieds frmit.
--Hlas! hlas! mon Dieu, pourquoi avez-vous permis  ces petits
monstres de s'attaquer  cette bosse du Merveilleux? C'tait la plus
grosse sur toute ma tte, et celle qui me fit faire quelques pomes
qui m'levaient l'me vers le ciel inconnu, comme aussi toutes mes
plus chres et secrtes folies. S'ils la dtruisent, que me restera-
t-il en ce monde tnbreux? Cette protubrance toute divine me donna
toujours d'ineffables consolations. Elle est comme un petit dme sous
lequel va se blottir mon me pour se contempler et se connatre, s'il
se peut, pour gmir et pour prier, pour s'blouir intrieurement avec
des tableaux purs comme ceux de Raphal au nom d'ange, colors comme
ceux de Rubens au nom rougissant (miraculeuse rencontre!). C'tait l
que mon me apaise trouvait mille potiques illusions dont je
traais de mon mieux le souvenir sur du papier, et voil que cet
asile est encore attaqu par ces infernales et invisibles puissances!
Redoutables enfants du chagrin, que vous ai-je fait?--Laissez-moi,
dmons glacs et agiles, qui courez sur chacun de mes nerfs en le
refroidissant et glissez sur cette corde comme d'habiles danseurs!
Ah! mon ami, si vous pouviez voir sur ma tte ces impitoyables
Farfadets, vous concevriez  peine qu'il me soit possible de
supporter la vie. Tenez, les voil tous  prsent runis, amoncels,
accumuls sur la bosse de l'Esprance. Qu'il y a longtemps qu'ils
travaillent et labourent cette montagne, jetant au vent ce qu'ils en
arrachent! Hlas! mon ami, ils en ont fait une valle si creuse,
que vous y logeriez la main tout entire."

En prononant ces dernires paroles, Stello baissa la tte et la mit
dans ses deux mains. Il se tut, et soupira profondment.

Le Docteur demeura aussi froid que peut l'tre la statue du Czar, en
hiver,  Saint-Ptersbourg, et dit:

"Vous avez les Diables-bleus, maladie qui s'appelle en anglais
Blue-devils."




CHAPITRE III

CONSQUENCES DES DIABLES-BLEUS


Stello reprit d'une voix basse:

"Il s'agit de me donner de graves conseils,  le plus froid des
docteurs! Je vous consulte comme j'aurais consult ma tte hier
soir, quand je l'avais encore; mais, puisqu'elle n'est plus  ma
disposition, il ne me reste rien qui me garantisse des mouvements
violents de mon coeur; je le sens afflig, bless, et tout prt, par
dsespoir,  se dvouer pour une opinion politique et  me dicter des
crits dans l'intrt d'une sublime forme de gouvernement que je vous
dtaillerai...

--Dieu du ciel et de la terre! s'cria le Docteur-Noir en se
levant tout  coup, voyez jusqu' quel degr d'extravagance les
Diables-bleus et le dsespoir peuvent entraner un Pote!"

Puis il se rassit; il remit sa canne entre ses jambes avec une fort
grande gravit, et s'en servit pour suivre les lignes du parquet,
comme s'il et gomtriquement mesur ses carrs et ses losanges. Il
n'y pensait pas le moins du monde, mais il attendait que Stello prt
la parole. Aprs cinq minutes d'attente, il s'aperut que son malade
tait tomb dans une distraction complte, et il l'en tira en lui
disant ceci:

"Je veux vous conter..."

Stello sauta vivement sur son canap.

"Votre voix m'a fait peur, dit-il; je me croyais seul.

--Je veux vous conter, poursuivit le Docteur, trois petites
anecdotes qui vous seront d'excellents remdes contre la tentation
bizarre qui vous vient de dvouer vos crits aux fantaisies d'un
parti.

--Hlas! hlas! soupira Stello, que gagnerons-nous  comprimer ce
beau mouvement de mon coeur?

--Il vous y enfoncera plus avant, dit le Docteur.

--Il ne peut que m'en tirer, reprit Stello, car je crains fortement
que le mpris ne m'touffe un matin.

--Mprisez, mais n'touffez pas, reprit l'impassible Docteur; s'il
est vrai que l'on gurisse par les semblables, comme les poisons par
les poisons mmes, je vous gurirai en rendant plus complet le mal
qui vous tient. coutez-moi.

--Un moment! s'cria Stello; faisons nos conditions sur la question
que vous allez traiter et la forme que vous comptez prendre.

"Je vous dclare d'abord que je suis las d'entendre parler de la
guerre ternelle que se font la Proprit et la Capacit; l'une,
pareille au dieu Terme et les jambes dans sa gaine, ne pouvant
bouger, regardant en piti l'autre, qui porte des ailes  la tte et
aux pieds, et voltige autour d'elle au bout d'un fil, souffletant
sans cesse sa froide et orgueilleuse ennemie. Quel philosophe me dira
jamais laquelle des deux est la plus insolente? Pour moi, je jurerais
que la plus bte est la premire, et la plus sotte la seconde.
--Voyez donc comme notre monde social a bonne grce  se balancer si
mollement entre deux pchs mortels: l'Orgueil, pre de toutes les
Dmocraties possibles!

"Ne m'en parlez donc pas, s'il vous plat; et quant  la Forme, ah!
Seigneur, faites que je ne la sente pas, s'il vous est possible, car
je suis bien las des airs qu'elle se donne. Pour l'amour de Dieu,
prenez donc une forme futile, et contez-moi (si vos contes sont votre
remde universel), contez-moi quelque histoire bien douce, bien
paisible, qui ne soit ni chaude ni froide: quelque chose de modeste,
de tide et d'affadissant, comme le Temple de Gnide, mon ami!
quelque tableau couleur de rose et gris, avec des guirlandes de
mauvais got; des guirlandes surtout, oh! force guirlandes, je vous
en supplie! et une grande quantit de nymphes, je vous en conjure!
de nymphes aux bras arrondis, coupant les ailes  des Amours sortis
d'une petite cage!--des cages! des cages! des arcs, des carquois,
oh! de jolis petits carquois! Multipliez les lacs d'amour, les
coeurs enflamms et les temples  colonnes de bois de senteur!--Oh!
du musc, s'il se peut, n'pargnez pas le musc du bon temps! Oh! le
bon temps! veuillez bien m'en donner, m'en verser dans le sablier
pour un quart d'heure, pour dix minutes, pour cinq minutes, s'il ne
se peut davantage! S'il fut jamais un bon temps, faites-m'en voir
quelques grains, car je suis horriblement las, comme vous le savez,
de tout ce que l'on me dit, et de tout ce que l'on m'crit, et de
tout ce que l'on me fait, et de tout ce que je dis, et de ce que
j'cris et de ce que je fais, et surtout des numrations rabelai-
siennes, comme je viens d'en faire une  l'instant mme o je parle.

--Cela pourra s'arranger avec ce que j'ai  vous dire, rpondit le
Docteur en cherchant au plafond, comme s'il et suivi le vol d'une
mouche.

--Hlas! dit Stello, je sais trop que vous prenez lestement votre
parti sur l'ennui que vous donnez aux autres."

Et il se tourna le visage contre le mur.

Nonobstant cette parole et cette attitude, le Docteur commena avec
une honnte confiance en lui-mme.




CHAPITRE IV

HISTOIRE D'UNE PUCE ENRAGE


C'tait  Trianon; mademoiselle de Coulanges tait couche, aprs
dner, sur un sofa de tapisseries, la tte du ct de la chemine et
les pieds du ct de la fentre; et le roi Louis XV tait couch sur
un autre sofa, prcisment en face d'elle, les pieds du ct de la
chemine, et tournant le dos  la fentre; tous deux en grande
toilette des pieds  la tte: lui en talons rouges et bas de soie,
elle en souliers  talons et bas brods en or; lui en habit de
velours bleu de ciel, elle en paniers sous une robe damasse rose;
lui poudr et fris, elle frise et poudre; lui tenant un livre 
la main en dormant, elle tenant un livre et billant.

(Ici Stello fut honteux d'tre couch sur son canap, et se tint
assis.)

Le soleil entrait de toutes parts dans la chambre, car il n'tait que
trois heures de l'aprs-midi, et ses larges rayons taient bleus, parce
qu'ils traversaient de grands rideaux de soie de cette couleur. Il y
avait quatre fentres trs hautes et quatre rayons trs longs; chacun
de ces rayons formait comme une chelle de Jacob, dans laquelle tour-
billonnaient des grains de poussire dore, qui ressemblaient  des
myriades d'esprits clestes montant et descendant avec une rapidit
incalculable, sans que le moindre courant d'air se ft sentir dans
l'appartement le mieux tapiss et le mieux rembourr qui ft jamais.
La plus haute pointe de l'chelle de chaque rayon bleu tait appuye
sur les franges du rideau, et la large base tombait sur la chemine.
La chemine tait remplie d'un grand feu, ce grand feu tait appuy
sur de gros chenets de cuivre dor, reprsentant Pygmalion et Ganymde;
et Ganymde, Pygmalion, les gros chenets et le grand feu brillaient
et tincelaient de flammes toutes rouges dans l'atmosphre cleste des
beaux rayons bleus.

Mademoiselle de Coulanges tait la plus jolie, la plus faible, la
plus tendre et la moins connue des amies intimes du Roi. C'tait un
corps dlicieux que mademoiselle de Coulanges. Je ne vous assurerai
pas qu'elle ait jamais eu une me, parce que je n'ai rien vu qui
puisse m'autoriser  l'affirmer; et c'tait justement pour cela que
son matre l'aimait.--A quoi bon, je vous prie, une me  Trianon?
--Pour s'entendre parler de remords, de principes d'ducation, de
religion, de sacrifices, de regrets de famille, de craintes sur
l'avenir, de haine du monde, de mpris de soi-mme, etc., etc., etc.?
Litanies des saintes du beau Parc-aux-Cerfs, que l'heureux prince
savait d'avance, et auxquelles il aurait rpondu par le verset
suivant, tout couramment. Jamais on ne lui avait dit autre chose en
commenant, et il en avait assez, sachant que la fin tait toujours
la mme. Voyez quel fatigant dialogue: "Ah! Sire, croyez-vous que
Dieu me pardonne jamais?--Eh! ma belle, cela n'est pas douteux: il
est si bon!--Et moi, comment pourrais-je me pardonner?--Nous
verrons  arranger cela, mon enfant, vous tes si bonne!--Quel
rsultat de l'ducation que je reus  Saint-Cyr! Toutes vos
compagnes ont fait de beaux mariages, ma chre amie.--Ah! ma
pauvre mre en mourra!--Elle veut tre Marquise, elle sera
Duchesse avec le tabouret.--Ah! Sire, que vous tes gnreux!
Mais le ciel!--Il n'a jamais fait si beau que ce matin depuis le
1er juin."

Voil qui et t insupportable. Mais avec mademoiselle de
Coulanges, rien de semblable: douceur parfaite... c'tait la plus
nave et la plus innocente des pcheresses; elle avait un calme sans
pareil, un imperturbable sang-froid dans son bonheur, qui lui
semblait tout simplement le plus grand qui ft au monde. Elle ne
pensait pas une fois dans la journe ni  la veille ni au lendemain,
ne s'informait jamais des matresses qui l'avaient prcde, n'avait
pas l'ombre de jalousie ni de mlancolie, prenait le Roi quand il
venait, et, le reste du temps, se faisait poudrer, friser et
pingler, en racine droite, en frimas et en repentirs; se regardait,
se pommadait, se faisait la grimace dans la glace, se tirait la
langue, se souriait, se pinait les lvres, piquait les doigts de sa
femme de chambre, la brlait avec le fer  papillotes, lui mettait du
rouge sur le nez et des mouches sur l'oeil; courait dans sa chambre,
tournait sur elle-mme jusqu' ce que sa pirouette et fait gonfler
sa robe comme un ballon, et s'asseyait au milieu en riant  se rouler
par terre. Quelquefois (les jours d'tude), elle s'exerait  danser
le menuet avec une robe  paniers et  longue queue, sans tourner le
dos au fauteuil du Roi, mais c'tait l la plus grave de ses mditations
et le calcul le plus profond de sa vie; et, par impatience, elle
dchirait de ses mains la longue robe moire qu'elle avait eu tant de
peine  faire circuler dans l'appartement. Pour se consoler de ce
travail, elle se faisait peindre au pastel, en robe de soie bleue ou
rose, avec des pompons  tous les noeuds du corset, des ailes au dos,
un carquois sur l'paule et un papillon noy dans la poudre de ses
cheveux: on nommait cela: Psych ou Diane chasseresse, et c'tait fort
de mode.

En ses moments de repos ou de langueur, mademoiselle de Coulanges
avait des yeux d'une douceur incomparable! ils taient tous les deux
aussi beaux l'un que l'autre, quoi qu'en ait dit M. l'abb de
Voisenon dans des Mmoires indits venus  ma connaissance: M. l'abb
n'a pas eu honte de soutenir que l'oeil droit tait un peu plus haut
que l'oeil gauche, et il a fait l-dessus deux madrigaux fort
malicieux, vertement relevs, il est vrai, par M. le premier
prsident. Mais il est temps, dans ce sicle de justice et de bonne
foi, de montrer la vrit dans toute sa puret, et de rparer le mal
qu'une basse envie avait fait. Oui, mademoiselle de Coulanges avait
deux yeux et deux yeux parfaitement gaux en douceur; ils taient
fendus en amande, et bords de paupires blondes trs longues; ces
paupires formaient une petite ombre sur ses joues; ses joues taient
roses sans rouge; ses lvres taient rouges sans corail; son cou
tait blanc et bleu, sans bleu et sans blanc; sa taille, faite en
gupe, tait  tenir dans la main d'une fille de douze ans, et son
corps d'acier n'tait presque pas serr, puisqu'il y avait place pour
la tige d'un gros bouquet qui s'y tenait tout droit. Ah! mon Dieu!
que ses mains taient blanches et poteles! Ah! ciel! que ses bras
taient arrondis jusqu'aux coudes! ces petits coudes taient
entours de dentelles pendantes, et son paule fort serre par une
petite manche collante. Ah! que tout cela tait donc joli! Et,
cependant, le Roi dormait.

Les deux jolis yeux taient ouverts tous deux, puis se fermaient
longtemps sur le livre (c'tait les Mariages samnits de Marmontel,
livre traduit dans toutes les langues, comme l'assure l'auteur). Les
deux beaux yeux se fermaient donc fort longtemps de suite, et puis se
rouvraient languissamment en se portant sur la douce lumire bleue de
la chambre; les paupires taient lgrement gonfles et plus
lgrement teintes de rose, soit sommeil, soit fatigue d'avoir lu au
moins trois pages de suite; car, de larmes, on sait que mademoiselle
de Coulanges n'en versa qu'une dans sa vie, ce fut quand sa chatte
Zulm reut un coup de pied de de brutal M. Dorat de Cubires, vrai
dragon s'il en ft, qui ne mettait jamais de mouches sur ses joues,
tant il tait soldatesque, et frappait tous les meubles avec son pe
d'acier, au lieu de porter une excuse  lame de baleine.




CHAPITRE V

INTERRUPTION


"Hlas! s'cria douloureusement Stello, d'o vient le langage que
vous prenez, cher Docteur? Vous partez quelquefois du dernier mot de
chaque phrase pour grimper  un autre, comme un invalide monte un
escalier avec deux jambes de bois.

--D'abord, cela vient de la fadeur du sicle de Louis XV, qui
alanguit mes paroles malgr moi; ensuite, c'est que j'ai la manie de
faire du style pour me mettre bien dans l'esprit de quelques-uns de
vos amis.

--Ah! ne vous y fiez pas, dit Stello en soupirant; car il y en a
un, qui n'est pas prcisment le plus sot de tous, qui a dit un soir:
"Je ne suis pas toujours de mon opinion." Parlez donc simplement, 
le plus triste des docteurs! et il pourra se faire que je m'ennuie
un peu moins."

Et le Docteur reprit en ces termes:




CHAPITRE VI

CONTINUATION DE L'HISTOIRE QUE FIT LE DOCTEUR-NOIR


Tout  coup la bouche de mademoiselle de Coulanges s'entr'ouvrit, et
il sortit de sa poitrine adorable un cri perant et flt qui
rveilla Louis XV le Bien-Aim.

"O ma Dit! qu'avez-vous?" s'cria-t-il en tendant vers elle ses
deux mains et ses deux manchettes de dentelle.

Les deux jolis pieds de la plus parfaite des matresses tombrent du
sofa, et coururent au bout de la chambre avec une vitesse bien
surprenante lorsqu'on considre par quels talons ils taient empchs.

Le monarque se leva avec dignit et mit la main sur la garde
damasquine de son pe; il la tira  demi dans le premier mouvement,
et chercha l'ennemi autour de lui. La jolie tte de mademoiselle de
Coulanges se trouva renverse sur le jabot du prince, ses cheveux
blonds s'y rpandirent avec un nuage lger de poudre odorifrante.

"J'ai cru voir..., dit sa douce voix.

--Ah! je sais, je sais, ma belle..., dit le Roi, les larmes aux
yeux, tout en souriant avec tendresse et jouant avec les boucles de
la tte languissante et parfume; je sais ce que vous voulez dire.
Vous tes une petite folle.

--Non, vraiment, dit-elle; votre mdecin sait bien qu'il y en a qui
enragent.

--On le fera venir, dit le Roi; mais quand cela serait, voyons...
l'enfant! ajouta-t-il en lui tapant sur la joue, comme  une petite
fille; quand cela serait, leur croyez-vous la bouche assez grande
pour vous mordre?

--Oui, oui, je le crois, et j'en souffre  la mort", dirent les
lvres roses de mademoiselle de Coulanges.

Et ses beaux yeux se mirent en devoir de se lever au ciel et de
laisser chapper deux larmes. Il en tomba une de chaque ct: celle
de droite coula rapidement du coin de l'oeil d'o elle avait jailli,
comme Vnus sortant de la mer d'azur; cette jolie larme descendit
jusqu'au menton, et s'y arrta d'elle-mme, comme pour se faire voir,
au coin d'une petite fossette, o elle demeura comme une perle
enchsse dans un coquillage rose. La sduisante larme de gauche eut
une marche tout oppose; elle se montra fort timidement, toute petite
et un peu allonge; puis elle grossit  vue d'oeil et resta prise
dans les cils blonds les plus doux, les plus longs et les plus soyeux
qui se soient jamais vus. Le Roi bien-aim les dvora toutes les deux.

Cependant le sein de mademoiselle de Coulanges se gonflait de soupirs
et paraissait devoir se briser sous les efforts de sa voix, qui dit
encore ceci:

"J'en ai pris une... j'en ai pris une avant-hier, et certainement elle
tait enrage; il fait si chaud cette anne!

--Calmez-vous! calmez-vous! ma reine; je chasserai tous mes gens et
tous mes ministres, plutt que de souffrir que vous trouviez encore
un de ces monstres dans des appartements royaux."

Les joues bienheureuses de mademoiselle de Coulanges plirent tout 
coup, son beau front se contracta horriblement, ses doigts potels
prirent quelque chose de brun, gros comme la tte d'une pingle, et
sa bouche vermeille, qui tait bleue en ce moment, s'cria:

--Voyez si ce n'est pas une puce!

--O flicit parfaite! s'cria le prince d'un ton tant soit peu
moqueur, c'est un grain de tabac! Fassent les dieux qu'il ne soit
pas enrag!"

Et les bras blancs de mademoiselle de Coulanges se jetrent au cou
du Roi. Le Roi, fatigu de cette scne violente, se recoucha sur le
sofa. Elle s'tendit sur le sien comme une chatte familire, et dit:

"Ah! Sire, je t'en prie, fais appeler le Docteur, le premier
mdecin de Votre Majest."

Et l'on me fit appeler.




CHAPITRE VII

UN CREDO


"Ou tiez-vous?" dit Stello, tournant la tte pniblement.

Et il la laissa retomber avec pesanteur un instant aprs.

"Prs du lit d'un Pote mourant, rpondit le Docteur-Noir avec une
impassibilit effrayante. Mais, avant de continuer, je dois vous
adresser une seule question. tes-vous Pote? Examinez-vous bien, et
dites-moi si vous vous sentez intrieurement Pote."

Stello poussa un profond soupir, et rpondit, aprs un moment de
recueillement, sur le ton monotone d'une prire du soir, demeurant le
front appuy sur un oreiller, comme s'il et voulu y ensevelir sa
tte entire:

"Je crois en moi, parce que je sens au fond de mon coeur une
puissance secrte, invisible et indfinissable, toute pareille  un
pressentiment de l'avenir et  une rvlation des causes mystrieuse
du temps prsent. Je crois en moi, parce qu'il n'est dans la nature
aucune beaut, aucune grandeur, aucune harmonie, qui me cause un
frisson prophtique, qui ne porte l'motion profonde dans mes
entrailles, et ne gonfle mes paupires par des larmes toutes divines
et inexplicables. Je crois fermement en une vocation ineffable qui
m'est donne, et j'y crois  cause de la piti sans bornes que
m'inspirent les hommes, mes compagnons en misre, et aussi  cause du
dsir que je me sens de leur tendre la main et de les lever sans
cesse par des paroles de commisration et d'amour. Comme une lampe
toujours allume ne jette qu'une flamme trs incertaine et vacillante
lorsque l'huile qui l'anime cesse de se rpandre dans des veines avec
abondance, et puis lance jusqu'au fate du temple des clairs, des
splendeurs et des rayons lorsqu'elle est pntre de la substance qui
la nourrit, de mme je sens s'teindre les clairs de l'inspiration
et les clarts de la pense lorsque la force indfinissable qui
soutient ma vie, l'Amour, cesse de me remplir de sa chaleureuse
puissance; et lorsqu'il circule en moi, toute mon me en est
illumine; je crois comprendre tout  la fois l'ternit, l'Espace,
la Cration, les cratures et la Destine; c'est alors que
l'Illusion, phnix au plumage dor, vient se poser sur mes lvres et
chante.

"Mais je crois que, lorsque le don de fortifier les faibles commencera
de tarir dans le Pote, alors aussi tarira sa vie; car, s'il n'est bon
 tous, il n'est plus bon au monde.

"Je crois au combat ternel de notre vie intrieure, qui fconde et
appelle, et j'invoque la pense d'en haut, la plus propre  concentrer
et rallumer les forces potiques de ma vie: le Dvouement et la Piti.

--Tout cela ne prouve qu'un bon instinct, dit le Docteur-Noir;
cependant il n'est pas impossible que vous soyez Pote, et je
continuerai."

Et il continua.




CHAPITRE VIII

DEMI-FOLIE


Oui, j'tais prs d'un jeune homme fort singulier. L'archevque de
Paris, M. de Beaumont, m'avait fait prier de venir  son palais,
parce que cet inconnu tait venu chez lui, tout seul, en chemise et
en redingote, lui demander gravement les sacrements. J'allai vite 
l'archevch, o je trouvai, en effet, un homme d'environ vingt-deux
ans, d'une figure grave et douce, assis, dans ce costume plus que
lger, sur un grand fauteuil de velours, o le bon vieil archevque
l'avait fait placer. Monseigneur de Paris tait en grand habit
ecclsiastique, en bas violets, parce que ce jour-l mme il devait
officier pour la Saint-Louis; mais il avait eu la bont de laisser
toutes ses affaires jusqu'au moment du service, pour ne pas quitter
ce bizarre visiteur, qui l'intressait vivement.

Lorsque j'entrai dans la chambre  coucher de M. l'archevque, il
tait assis prs de ce pauvre jeune homme, et il lui tenait la main
dans ses deux mains rides et tremblotantes. Il le regardait avec une
espce de crainte, et il s'attristait de voir que le malade (car il
l'tait) refusait de rien prendre d'un bon petit djeuner que deux
domestiques avaient servi devant lui. Du plus loin que M. de Beaumont
m'aperut, il me dit d'une voix mue:

"Eh! venez donc! eh! arrivez donc, bon Docteur! Voil un pauvre
enfant qui vient de se jeter dans mes bras, Venite ad me! Il vient
comme un oiseau chapp de sa cage, que le froid a pris sur les
toits, et qui se jette dans la premire fentre venue. Le pauvre
petit! J'ai command pour lui des vtements. Il a de bons principes,
du moins, car il est venu me demander les sacrements; mais il faut
que j'entende sa confession auparavant. Vous n'ignorez pas cela,
Docteur, et il ne veut pas parler. Il me met dans un bien grand
embarras. Oh! dame oui! il m'embarrasse beaucoup. Je ne connais pas
l'tat de son me. Sa pauvre tte est bien affaiblie. Tout  l'heure
il a beaucoup pleur, le cher enfant! J'ai encore les mains toutes
mouilles de ses larmes. Tenez, voyez!"

En effet, les mains du bon vieillard taient encore humides comme
un parchemin jaune sur lequel l'eau ne peut pas scher. Un vieux
domestique, qui avait l'air d'un religieux, apporta une robe de
sminariste, qu'il passa au malade en le faisant soulever par les
gens de l'archevque, et on nous laissa seuls. Le nouveau venu
n'avait nullement rsist  cette toilette. Ses yeux, sans tre
ferms, taient voils et comme recouverts  demi par ses sourcils
blonds; ses paupires trs rouges, la fixit de ses prunelles, me
parurent de trs mauvais symptmes. Je lui ttai le pouls, et je ne
pus m'empcher de secouer la tte assez tristement.

A ce signe-l, M. de Beaumont me dit:

"Donnez-moi un verre d'eau: j'ai quatre-vingts ans, moi; cela me
fait mal.

--Ce ne sera rien, monseigneur, lui dis-je: seulement, il y a dans
ce pouls quelque chose qui n'est ni la sant ni la fivre de la
maladie... C'est la folie", ajoutai-je tout bas.

Je dis au malade:

"Comment vous nommez-vous?"

Rien... ses yeux demeurrent fixes et mornes...

"Ne le tourmentez pas, Docteur, dit M. de Beaumont, il m'a dj dit
trois fois qu'il appelait Nicolas-Joseph-Laurent.

--Mais ce ne sont que des noms de baptme, dis-je.

--N'importe! n'importe! dit le bon archevque avec un peu d'impatience,
cela suffit  la religion: ce sont les noms de l'me que les noms de
baptme. C'est par ces noms-l que les saints nous connaissent. Cet
enfant est bien bon chrtien."

Je l'ai souvent remarqu, entre la pense et l'oeil il y a un
rapport direct et si immdiat, que l'un agit sur l'autre avec une
gale puissance. S'il est vrai qu'une ide arrte le regard, le
regard, en se dtournant, dtourne aussi l'ide. J'en ai fait
l'preuve auprs des fous.

Je passai les mains sur les yeux fixes de ce jeune homme, et je les
lui fermai. Aussitt la raison lui vint, et il prit la parole.

"Ah! monseigneur, dit-il, donnez-moi les sacrements. Ah! bien vite,
monseigneur, avant que mes yeux se soient rouverts  la lumire; car
les sacrements seuls peuvent me dlivrer de mon ennemi, et l'ennemi
qui me possde, c'est une ide que j'ai, et cette ide me reviendra
tout  l'heure.

--Mon systme est bon", dis-je en souriant.

Il continua:

"Ah! monseigneur, Dieu est certainement dans l'hostie... Je ne
croyais pas qu'une ide pt devenir dans la tte comme un fer
rouge... Dieu est certainement dans l'hostie; et si vous me la
donnez, monseigneur, l'hostie chassera l'ide, et Dieu chassera les
philosophes...

--Vous voyez qu'il pense trs bien, me dit tout bas le bon archevque.
Laissons-le dire, pour voir."

Le pauvre garon continua:

"Si quelque chose peut chasser le raisonnement, c'est la foi, la foi
du charbonnier; si quelque chose peut donner la foi, c'est l'hostie.
Oh! donnez-moi l'hostie, si l'hostie a donn la foi  Pascal. Je
serai guri si vous me la donnez, monseigneur, tandis que j'ai les
yeux ferms; htez-vous: donnez-moi l'hostie.

--Savez-vous votre Confiteor?" dit l'archevque.

Il n'entendit pas et poursuivit:

"Oh! qui m'expliquera la SOUMISSION DE LA RAISON? ajouta-t-il avec
une voix de tonnerre lorsqu'il pronona les derniers mots... Saint
Augustin a dit: "La Raison ne se soumettrait jamais si elle ne
jugeait qu'elle doit se soumettre. Il est donc juste qu'elle se
soumette quand elle juge qu'elle le doit." Et moi, Nicolas-Joseph-
Laurent, n  Fontenoy-le-Chteau, de parents pauvres... j'ajoute
que, si elle se soumet  son propre jugement, c'est  elle-mme
qu'elle se soumet, et que, si elle ne se soumet qu' elle-mme, elle
ne se soumet donc pas et continue d'tre reine... Cercle vicieux.
Sophisme de saint! Raison d'cole  rendre le diable fou!... Ah!
d'Alembert! Joli pdant, que tu me tourmentes!"

Il ajouta ceci en se grattant l'paule. Je crois que cela vint de ce
que j'avais laiss un de ses yeux libre. Je le refermai de la main
gauche.

"Hlas! dit-il, monseigneur, faites que je m'crie comme Pascal:

Joye!!
Certitude, joye, certitude, sentiment, vue;
Joye, joye, joye et pleurs de joye!
Dieu de Jsus-Christ... oubli de tous, hormis de Dieu.

"Il avait vu le Dieu de Jsus-Christ ce jour-l, depuis dix heures
et demie du soir jusqu' minuit et demi, le lundi 25 novembre 1654;
et, en consquence, il tait tranquille et sr de son affaire. Il
tait bien heureux, celui-l...--Ae! ae! ae! voici La Harpe qui me
tire les pieds...--Que me veux-tu? On a jet La Harpe dans le trou du
souffleur avec les Barmcides.--Tu es mort."

En ce moment j'tai ma main, et il ouvrit les yeux.

"Un rat! cria-t-il... Un lapin!... Je jure sur l'vangile que c'est
un lapin... C'est Voltaire! C'est Vol--terre!... Oh! le joli jeu de
mots! n'est-ce pas? Hein! mon cher seigneur... il est gentil, mon
jeu de mots?... Il n'y a pas une librairie qui veuille me le payer
un sou... Je n'ai pas dn hier ni la veille... mais je m'en moque,
parce que je n'ai jamais faim... Mon pre est  sa charrue, et je ne
voudrais pas lui prendre la main, parce qu'elle est enfle et dure
comme du bois. D'ailleurs, il ne sait pas parler franais, ce gros
paysan en blouse! Cela fait rougir quand il passe quelqu'un. O
voulez-vous que j'aille lui faire boire du vin? Entrerai-je au
cabaret, moi, s'il vous plat? et que dira M. de Buffon, avec ses
manchettes et son jabot?... Un chat... c'est un chat que vous avez
sous votre soulier, l'abb..."

M. de Beaumont n'avait pu s'empcher, malgr son extrme bont, de
sourire quelquefois, les larmes aux yeux. Ici il recula en faisant
rouler son fauteuil en arrire, et fut un peu effray.

Je pris la tte du jeune homme, je la secouai doucement dans mes
mains, comme on roule le sac du jeu de loto, et je laissai mes doigts
sur ses paupires baisses. Les numros sortants furent tous changs.
Il soupira profondment, et dit d'un ton aussi calme qu'il s'tait
montr emport jusque-l:

"Trois fois malheur  l'insens qui veut dire ce qu'il pense avant
d'avoir assur le pain de toute sa vie!... Hypocrisie, tu es la
raison mme! tu fais que l'on ne blesse personne, et le pauvre a
besoin de tout le monde... Dissimulation sainte, tu es la suprme loi
sociale de celui qui est n sans hritage... Tout homme qui possde
un champ ou un sac est son matre, son seigneur et son protecteur.
Pourquoi le sentiment du bien et du juste s'est-il tabli dans mon
coeur? Mon coeur s'est gonfl dans mesure; des torrents de haine en
ont coul, et se sont fait jour comme une lave. Les mchants ont eu
peur; ils ont cri, ils se sont tous levs contre moi. Comment voulez-
vous que je rsiste  tous, moi seul, moi qui ne suis rien, moi qui
n'ai rien au monde qu'une pauvre plume, et qui manque d'encre
quelquefois?"

Le bon archevque n'y tint plus. Il y avait un quart d'heure qu'il
tremblait et tendait les bras vers celui qu'il nommait dj son
enfant; il se leva pesamment de son fauteuil et vint pour l'embrasser.
Moi, qui tenais mes doigts sur ses yeux avec une constance inbranlable,
je fus pourtant forc de les ter, parce que je sentais quelque chose
qui les repoussait, comme si les paupires se fussent gonfles. A
l'instant o je cessai de les presser, des pleurs abondants se firent
jour entre mes doigts et inondrent ses joues ples. Des sanglots
faisaient bondir son coeur, les veines du cou taient grosses et bleues,
et il sortait de sa poitrine de petites plaintes comme celles d'un
enfant dans les bras de sa mre.

"Peste! monseigneur, laissez-le, dis-je  M. de Beaumont: cela va
mal. Le voil qui rougit bien vite, et puis il est tout blanc, et le
pouls s'en va... Il est vanoui... Bien! le voil sans connaissance
... Bonsoir..."

Le bon prlat se dsolait et me gnait beaucoup en voulant toujours
m'aider. J'employai tous mes petits moyens pour faire revenir le
malade; et cela commenait  russir, lorsqu'on vint pour me dire
qu'une chaise de poste de Versailles m'attendait de la part du Roi.
J'crivis ce qui restait  faire, et je sortis.

"Parbleu! dis-je, je parlerai de ce jeune homme-l.

--Vous nous rendrez bien heureux, mon cher Docteur, car notre caisse
d'aumnes est toute vide. Partez vite, dit M. de Beaumont, je garde
ici mon pauvre enfant trouv."

Et je vis qu'il lui donnait sa bndiction en tremblotant et en
pleurant.

Je me jetai dans la chaise de poste.




CHAPITRE IX

SUITE DE L'HISTOIRE DE LA PUCE ENRAGE


Lorsque je partis pour Versailles, la nuit tait close. J'allais ce
qu'on appelle le train du Roi, c'est--dire le postillon au galop et
le cheval de brancard au grand trot. En deux heures je fus  Trianon.
Les avenues taient claires, et une foule de voitures s'y
croisaient. Je crus que je trouverais toute la Cour dans les petits
appartements; mais c'taient des gens qui taient alls s'y casser le
nez et s'en revenaient  Paris. Il n'y avait foule qu'en plein air,
et je ne trouvai dans la chambre du Roi que mademoiselle de Coulanges.

"Eh! le voil donc enfin!" dit-elle en me donnant la main  baiser.
Le Roi, qui tait le meilleur homme du monde, se promenait dans la
chambre en prenant le caf dans une petite tasse de porcelaine bleue.

Il se mit  rire de bon coeur en me voyant.

"Jsus-Dieu! Docteur, me dit-il, nous n'avons plus besoin de vous.
L'alarme a t chaude, mais le danger est pass. Madame, que voici,
en a t quitte pour la peur.--Vous savez notre petite manie,
ajouta-t-il en s'appuyant sur mon paule et me parlant  l'oreille
tout haut, nous avons peur de la rage, nous la voyons partout! Ah!
parbleu! il ferait bon voir un chien dans la maison! Je ne sais
s'il me sera permis de chasser dornavant.

--Enfin, dis-je en m'approchant du feu qu'il y avait malgr l't
(bonne coutume  la campagne, soit dit entre parenthses), enfin,
dis-je,  quoi puis-je tre bon au Roi?

--Madame prtend, dit-il en se balanant d'un talon rouge sur l'autre,
qu'il y a des animaux, ma foi, pas plus gros que a, et il donnait une
chiquenaude  un grain de tabac attach aux dentelles de ses manchettes,
qu'il y a des animaux qui... Allons, madame, dites-le vous-mme."

Mademoiselle de Coulanges s'tait blottie comme une chatte sur son
sofa, et cachait son front sous l'un de ces petits rabats de soie que
l'on posait alors sur le dossier des meubles pour les prserver de la
poudre des cheveux. Elle regardait  la drobe comme un enfant qui a
vol une drage et qui est bien aise qu'on le sache. Elle tait jolie
comme tous les Amours de Boucher et toutes les ttes de Greuze?

"Ah! Sire, dit-elle tout doucement, vous parlez si bien!...

--Mais, madame, en vrit, je ne puis pas dire vos ides en
mdecine...

--Ah! Sire, vous parlez si bien de tout!

--Mais, Docteur, aidez-la donc  se confesser! vous voyez bien
qu'elle ne s'en tirera jamais."

A dire vrai, j'tais assez embarrass moi-mme, car je ne savais pas
ce qu'il voulait dire, et je ne l'ai appris que depuis, en 90.

"Eh bien, mais comment donc! dis-je en m'approchant de la petite
bien-aime; eh bien, mais qu'est-ce que c'est donc que a, madame? eh
bien, donc, qu'est-ce qui nous est arriv, mademoiselle?... Nous
avons de petites peurs! de petites fantaisies, madame? Fantaisies de
femme!--H! h! de jeune femme, Sire!... Nous connaissons a!...--Eh
bien, donc, qu'est-ce que c'est donc, a?... Comment donc a se nomme-
t-il, ces animaux?... Allons, madame!... Eh bien, donc, est-ce que
nous voulons nous trouver mal?..."

Enfin, tout ce qu'on dit d'agrable et d'aimable aux jeunes femmes.

Tout d'un coup mademoiselle de Coulanges regarda le Roi et moi, et
je regardai le Roi et elle, le Roi regarda sa matresse et moi, et
nous partmes ensemble du plus long clat de rire que j'aie entendu
de mes jours. Mais c'est qu'elle touffait vritablement, et me
montrait du doigt; et pour le Roi, il en renversa le caf sur sa
veste d'or.

Quand il eut bien ri:

", me dit-il en me prenant par le bras et me faisant asseoir de
force sur son sofa, parlons un peu raison, et laissons cette petite
folle se moquer de nous tout  son aise. Nous sommes aussi enfants
qu'elle. Dites-moi, Docteur, comment on vit  Paris depuis huit
jours."

Comme il tait en bonne humeur, je lui dis:

"Mais je dirai plutt au Roi comment on y meurt. Assez mal  son
aise, en vrit, pour peu qu'on soit Pote.

--Pote! dit le Roi, et je remarquai qu'il renversait la tte en
arrire en fronant le sourcil et croisait les jambes avec humeur.

--Pote! dit mademoiselle de Coulanges; et je remarquai que sa
lvre infrieure faisait la cerise fendue, comme les lvres de tous
les portraits fminins du temps de Louis XIV.

--Bien! me dis-je, j'en tais sr. Il ne faut que ce nom dans le
monde pour tre ridicule ou odieux.

--Mais que diable veut-il donc dire  prsent? reprit le Roi, est-ce
que La Harpe est mort? est-ce qu'il est malade?...

--Ce n'est pas lui, Sire; au contraire, dis-je, c'est un autre
petit Pote, tout petit, qui est fort mal, et je ne sais trop si je
le sauverai, parce que, toutes les fois qu'il est guri, un accs
d'indignation le fait retomber dans un mauvais tat."

Je me tus, et ni l'un ni l'autre ne me dit: "Qu'a-t-il?"

Je repris avec le sang-froid que vous savez:

"L'indignation produit des dbordements affreux dans le sang et la
bile, qui vous inondent un honnte homme intrieurement, de manire
 faire frmir."

Profond silence. Ni l'un ni l'autre ne frmit.

"Et si le Roi, poursuivis-je, s'intresse avec tant de bont au
moindres crivains, que serait-ce s'il connaissait celui que je viens
de quitter?"

Long silence.--Et personne ne me dit: "Comment se nomme-t-il?" Ce
fut assez malheureux, car je savais son nom de lugubre mmoire, son
triste nom, synonyme d'amertume satirique et de dsespoir... Ne me le
demandez pas encore... coutez.

Je poursuivis d'un air insouciant, pour viter le ton solliciteur:

"Si ce n'tait pas abuser des bonts de Roi, en vrit je me
hasarderais jusqu' lui demander quelque secours... quelque lger
secours pour...

--Accabl! accabl! nous sommes accabl, monsieur, me dit Louis XV,
de demandes de ce genre pour des faquins qui emploient  nous
attaquer l'aumne que nous leur faisons."

Puis, se rapprochant de moi:

"Ah , me dit-il, je suis vraiment surpris qu'avec votre usage du
monde vous ne sachiez pas encore que, lorsqu'on se tait, c'est qu'on
ne veut pas rpondre... Vous m'avez forc dans mes derniers
retranchements; eh bien, je veux bien vous parler de vos Potes, et
vous dire que je ne vois pas la ncessit de me ruiner  soutenir ces
petites bonnes gens-l, qui font le lendemain les jolis coeurs  nos
dpens. Sitt qu'ils ont quelques sous, ils se mettent  l'ouvrage
pour nous rgenter, et font leur possible pour se faire fourrer  la
Bastille. Cela donne des airs de Richelieu, n'est-ce pas!... C'est l
ce qu'aiment les beaux esprits, que je trouve bien sots. Tudieu! je
suis las de servir de plastron  ces petites gens. Ils feront bien
assez de mal sans que je les y aide... Je ne suis plus bien jeune, et
je me suis tir d'affaire; je ne sais trop si mon successeur s'en
tirera; au surplus, cela le regarde... Savez-vous, Docteur, qu'avec
mon air insouciant je suis tout au moins un homme de sens, et je vois
bien o l'on nous mne?"

Ici le Roi se leva et marcha assez vite dans la chambre, secouant
son jabot. Vous pensez que je n'tais gure  mon aise, et que je me
levai aussi.

"C'est peut-tre mon cher frre le roi de Prusse qui s'en est bien
trouv de son bon accueil  vos Potes? Il a cru me jouer un tour en
accueillant Voltaire comme il l'a fait: il m'a fait grand plaisir en
m'en dbarrassant, et il y a gagn des impertinences qui l'ont forc
de faire btonner ce petit monsieur-l.--Vraiment, parce qu'ils
habillent des  peu prs philosophiques et des  peu prs politiques
en figures de rhtorique, ils croient pouvoir, en sortant des bancs,
monter en chaire et nous prcher!"

Il s'arrta ici et continua plus gaiement:

"Il n'y a rien de pis qu'un sermon, Docteur, et je m'en laisse faire
le moins possible ailleurs qu' ma chapelle. Que voulez-vous que je
fasse pour votre protg? voyons: que je le pensionne? Qu'arrivera-
t-il? Demain il m'appellera Mars,  cause de Fontenoy, et nommera
Minerve cette bonne petite mam'selle de Coulanges, qui n'y a aucune
prtention."

(Je crus qu'elle se fcherait. Elle ne sourcilla pas. Elle jouait
avec son ventail.)

"Dans deux jours il voudra faire l'homme d'tat, et raisonnera sur
le gouvernement anglais pour avoir un grand emploi; il ne l'aura pas,
et on fera bien. Dans quatre jours il tournera en ridicule mon pre,
mon grand-pre et tous mes aeux jusqu' saint Louis inclusivement.
Il appellera Socrate le roi de Prusse, avec tous ses pages, et me
nommera Sardanapale,  cause de ces dames qui viennent me voir 
Trianon. On lui enverra une lettre de cachet; il sera ravi: le voil
martyr de sa philosophie.

--Ah! Sire, m'criai-je, celui-l l'est des philosophes...

--C'est la mme chose, interrompit le Roi; Jean-Jacques n'en fut
pas plus mon ami pour tre leur ennemi. Se faire un nom  tout prix,
voil leur affaire. Tous ces gens-l sont ptris de la mme pte;
chacun, pour se faire gros, veut ronger avec ses petites dents un
morceau du gteau de la monarchie, et, comme je le leur abandonne,
ils en ont bon march. Ce sont nos ennemis naturels que vos beaux-
esprits; il n'y a de bon parmi eux que les musiciens et les danseurs;
ceux-l n'offensent personne sur leurs thtres, et ne chantent ni ne
dansent la politique. Aussi je les aime; mais qu'on ne me parle pas
des autres."

Comme je voulais insister et que j'entr'ouvrais la bouche pour
rpondre, il me prit doucement le bras, moiti riant et moiti
srieusement, et se mit  marcher avec moi, en se dandinant  sa
manire, du ct de la porte de l'appartement. Il fallut bien suivre.

"Vous aimez donc bien les vers, Docteur?--Je vais vous les dire
aussi bien que ceux qui les font, tenez:

Il semble  trois gredins, dans leur petit cerveau,
Que, pour tre imprims et relis en veau,
Les voil dans l'tat d'importantes personnes;
Qu'avec leur plume ils font le destin des couronnes;
Qu'au moindre petit bruit de leurs productions
Ils doivent voir chez eux voler les pensions;
Que sur eux l'univers a la vue attache;
Que partout de leur nom la gloire est panche,
Et qu'en science ils sont des prodiges fameux,
Pour savoir ce qu'ont dit les autres avant eux,
Pour avoir eu, trente ans, des yeux et des oreilles,
Pour avoir employ neuf ou dix mille veille
A se bien barbouiller de grec et de latin,
Et se charger l'esprit d'un tnbreux butin
De tous les vieux fatras qui tranent dans les livres,
Gens qui de leur savoir paraissent toujours ivres,
Riches, pour tout mrite, en babil importun,
Inhabiles  tout, vides de sens commun,
Et pleins d'un ridicule et d'une impertinence
A dcrier partout l'esprit et la science.

"Vous voyez qu'aprs tout la cour n'est pas si bte, ajouta-t-il
quand nous fmes arrivs au bout de la chambre: vous voyez qu'ils
sont plus sots que nous, vos chers Potes, car il nous donnent des
verges pour les fouetter."

L-dessus le Roi m'ouvrit; je passai en saluant. Il quitta mon bras,
il rentra et s'enferma... J'entendis un grand clat de rire de
mademoiselle de Coulanges.

Je n'ai jamais bien su si cela pouvait s'appeler tre mis  la porte




CHAPITRE X

AMLIORATION


Stello cessa d'appuyer sa tte sur le coussin de son canap. Il se
leva et tendit les bras vers le ciel, rougit subitement, et s'cria
avec indignation:

"Eh! qui vous donnait le droit d'aller ainsi mendier pour lui? Vous
en avait-il pri? N'avait-il pas souffert en silence jusqu'au moment
o la Folie secoua ses grelots dans sa pauvre tte? S'il avait soutenu
pendant toute sa jeunesse l'pre dignit de son caractre; s'il avait
pendant une vingtaine d'annes sing l'aisance et la fortune par
orgueil et pour ne rien demander, vous lui auriez fait perdre en une
heure toute la fiert de sa vie. C'est une mauvaise action, Docteur,
et je ne voudrais pas l'avoir fait pour tous les jours qui me restent
encore  subir. Je la mets au rang des plus mauvaises (et il y en a un
grand nombre) que n'atteignent pas les lois, comme celle de tromper
les dernires volonts d'un mourant illustre, et de vendre ou de brler
ses Mmoires, quand son dernier regard les a caresss comme une partie
de lui-mme qui allait rester sur la terre aprs lui, quand son dernier
souffle les a bnis et consacrs.--Vous avez trahi ce jeune homme
lorsque vous avez qut pour lui l'aumne d'un roi insouciant.--Pauvre
enfant! lorsqu'il avait des lueurs de raison, lorsque ses yeux taient
ferms (selon votre exprience), il pouvait, se sentant mourir, se
fliciter de la pudeur de sa pauvret, s'enorgueillir de ce qu'il ne
laissait  aucun homme le droit de dire: Il s'est abaiss; et pendant
ce temps-l vous alliez prostituer ainsi la dignit de son me! Voil,
en vrit, une mauvaise action."

Le Docteur-Noir sourit avec une parfaite tranquillit.

"Asseyez-vous, dit-il; je vous trouve dj mieux, vous sortez un
peu de la contemplation de votre maladie. Lche habitude de bien des
hommes, habitude qui double la puissance du mal.--Eh! pourquoi ne
voulez-vous pas que j'aie t attaqu une fois moi-mme d'une maladie
bien rpandue, la manie de protger? Mais revenons  ma sortie de
Trianon.

"J'en fus tellement dconcert, que je ne remis plus les pieds chez
l'archevque et m'efforai de ne plus penser au malade que j'avais
trouv dans son palais.--Je parvins en quelques minutes  chasser
cette ide par la grande habitude que j'ai de dompter ma sensibilit.

--Mince victoire! dit Stello en grondant.

--Je me croyais dbarrass de ce fou depuis longtemps, lorsqu'un
beau soir on me fit appeler pour monter dans un grenier, o me
conduisit une vieille portire sourde...

--Que voulez-vous que je lui fasse? dis-je en entrant; c'est un
homme mort."

Elle ne me rpondit pas; elle me laissa avec le mme homme, que je
reconnus difficilement.




CHAPITRE XI

UN GRABAT


Il tait  demi couch, le pauvre malade, sur un lit de sangle plac
au milieu d'une chambre vide. Cette chambre tait aussi toute noire,
et il n'y avait pour l'clairer qu'une chandelle place dans un
encrier, en guise de flambeau, et leve sur une grande chemine de
pierre. Il tait assis dans son lit de mort, sur son matelas mince et
enfonc, les jambes charges d'une couverture de laine en lambeaux,
la tte nue, les cheveux en dsordre, le corps droit, la poitrine
dcouverte et creuse par les convulsions douloureuses de l'agonie.
Moi, je vins m'asseoir sur le lit de sangle, parce qu'il n'y avait
pas de chaise; j'appuyai mes pieds sur une petite malle de cuir noir,
sur laquelle je posai un verre et deux petites fioles d'une potion,
inutile pour le sauver, mais bonne  le faire moins souffrir. Sa
figure tait trs noble et trs belle; il me regardait fixement, et
il avait au-dessus des joues, entre le nez et les yeux, cette
contraction nerveuse que nulle convulsion ne peut imiter, que nulle
maladie ne donne, qui dit au mdecin: Va-t'en! et qui est comme
l'tendard que la Mort plante sur sa conqute. Il serrait dans l'une
de ses mains sa plume, sa dernire, sa pauvre plume, bien tache
d'encre, bien pele, et toute hrisse; dans l'autre main, une crote
bien dure de son dernier morceau de pain. Ses deux jambes se
choquaient et tremblaient de manire  faire craquer le lit mal
assur. J'coutai avec attention le souffle embarrass de la
respiration du malade, et j'entendis le rle avec un enrouement
caverneux; je reconnus la mort  ce bruit, comme un marin expriment
reconnat la tempte au petit sifflement du vent qui la prcde.

"Tu viendras donc toujours la mme avec tous? dis-je  la Mort,
assez bas pour que mes lvres ne fissent, aux oreilles du mourant,
qu'un bourdonnement incertain. Je te reconnais partout  ta voix
creuse que tu prtes au jeune et au vieux. Ah! comme je te connais,
toi et tes terreurs qui n'en sont plus pour moi; je sens la poussire
que tes ailes secouent dans l'air; en approchant, j'en respire
l'odeur fade, et j'en vois voler la cendre ple, imperceptible aux
yeux des autres hommes.

--Te voil bien, l'Invitable, c'est bien toi!--Tu viens sauver cet
homme de la douleur; prends-le dans tes bras comme un enfant, et
emporte-le. Sauve-le, je te le donne; sauve-le de la dvorante
douleur qui nous accompagne sans cesse sur la terre, jusqu' ce que
nous reposions en toi, bienfaisante amie!"

C'tait elle, je ne me trompais pas; car le malade cessa de souffrir,
et jouit tout  coup de ce divin moment de repos qui prcde l'ter-
nelle immobilit du corps; ses yeux s'agrandirent et s'tonnrent, sa
bouche se desserra et sourit; il y passa sa langue deux fois, comme
pour goter encore, dans quelque coupe invisible, une dernire goutte
du baume de la vie, et dit de cette voix rauque des mourants qui vient
des entrailles et semble venir des pieds:

Au banquet de la vie infortun convive...

--C'tait Gilbert! s'cria Stello en frappant des mains.

--Ce n'tait plus Gilbert, poursuivit le Docteur Noir en souriant
d'un seul ct de la bouche; car il ne put en dire davantage: son
menton tomba sur sa poitrine, et ses deux mains broyrent  la fois
la crote de pain et la plume du Pote. Le bras droit me resta
longtemps dans les mains, et j'y cherchais le pouls inutilement; je
pris la plume et la posai sur sa bouche: un lger souffle l'agita
encore, comme si l'me l'et baise en passant, ensuite rien ne
bougea dans le duvet de la plume, qui ne fut pas terni par la moindre
vapeur. Alors je fermai les yeux du mort et je pris mon chapeau...




CHAPITRE XII

UNE DISTRACTION


Voil une horrible fin, dit Stello, relevant son front de l'oreiller
qui le soutenait, et regardant le Docteur avec des yeux troubls...
O donc taient ses parents?

--Ils labouraient leur champ, et j'en fus charm. Prs du lit des
mourants, les parents m'ont toujours importun.

--Et pourquoi cela? dit Stello...

--Quand une maladie devient un peu longue, les parents jouent le
plus mdiocre rle qui se puisse voir. Pendant les huit premiers
jours, sentant la mort qui vient, ils pleurent et se tordent les
bras; les huit jours suivants, ils s'habituent  la mort de l'homme,
calculent ses suites et spculent sur elle; les huit jours qui
suivent, ils se disent  l'oreille: Les veilles nous tuent; on
prolonge ses souffrances; il serait plus heureux pour tout le monde
que cela fint. Et s'il reste encore quelques jours aprs, on me
regarde de travers. Ma foi, j'aime mieux les gardes-malades; elles
ttent bien,  la drobe, les draps du lit, mais elles ne parlent
pas.

--O noir Docteur! soupira Stello,--d'une vrit toujours
inexorable!...

--D'ailleurs, Gilbert avait maudit avec justice son pre et sa mre,
d'abord pour lui avoir donn naissance, ensuite pour lui avoir appris
 lire.

--Hlas! oui, dit Stello, il a crit ceci:

Malheur  ceux dont je suis n ................
...............................................
Pre aveugle et barbare! impitoyable mre!
Pauvres, vous fallait-il mettre au jour un enfant
Qui n'hritt de vous qu'une affreuse indigence!
Encor si vous m'eussiez laiss mon ignorance!
J'aurais vcu paisible en cultivant mon champ;
Mais vous avez nourri les feux de mon gnie.

--Voil des vers raisonnables, dit le Docteur.

--Mauvaises rimes, dit l'autre par habitude.

--Je veux dire qu'il avait raison de se plaindre de lire, parce que
du jour o il sut lire il fut Pote, et ds lors il appartint  la
race toujours maudite par les puissances de la terre... Quant  moi,
comme j'avais l'honneur de vous le dire, je pris mon chapeau et
j'allais sortir lorsque je trouvai  la porte les propritaires du
grabat, qui gmissaient sur la perte d'une clef... je savais o elle
tait.

--Ah! quel mal vous me faites, impitoyable! N'achevez pas, dit
Stello, je sais cette histoire.

--Comme il vous plaira, dit le Docteur avec modestie; je ne tiens
pas aux descriptions chirurgicales, et ce n'est pas en elles que je
puiserai les germes de votre gurison. Je vous dirai donc simplement
que je rentrai chez ce pauvre petit Gilbert; je l'ouvris; je pris la
clef dans l'oesophage et je la rendis aux propritaires.




CHAPITRE XIII

UNE IDE POUR UNE AUTRE


Lorsque le dsesprant Docteur eut achev son histoire, Stello
demeura longtemps muet et abattu. Il savait, comme tout le monde, la
fin douloureuse de Gilbert; mais, comme tout le monde, il se trouva
pntr de cette sorte d'effroi que nous donne la prsence d'un
tmoin qui raconte. Il voyait et touchait la main qui avait touch et
les yeux qui avaient vu. Et, plus le froid conteur tait inaccessible
aux motions de son rcit, plus Stello en tait pntr jusqu' la
moelle des os. Il prouvait dj l'influence de ce rude mdecin des
mes, qui, par ses raisonnements prcis et ses insinuations
prparatrices, l'avait toujours conduit  des conclusions invitables.
Les ides de Stello bouillonnaient dans sa tte et s'agitaient en tous
sens, mais elles ne pouvaient russir  sortir du cercle redoutable o
le Docteur-Noir les avait enfermes comme un magicien. Il s'indignait
 l'histoire d'un pareil talent et d'un pareil ddain; mais il hsitait
 laisser dborder son indignation, se sentant comprim d'avance par
les arguments de fer de son ami. Les larmes gonflaient ses paupires,
et il les retenait en fronant les sourcils. Une fraternelle piti
remplissait son coeur. En consquence, il fit ce que trop souvent l'on
fait dans le monde, il n'en parla pas et il exprima une ide toute
diffrente:

--Qui vous dit que j'aie pens  une monarchie absolue et
hrditaire, et que ce soit pour elle que j'aie mdit quelque
sacrifice? D'ailleurs, pourquoi prendre cet exemple d'un homme
oubli? Combien, dans le mme temps, n'eussiez-vous pas trouv
d'crivains qui furent encourags, combls de faveurs, caress
et choys!

--A la condition de vendre leur pense, reprit le Docteur; et je
n'ai voulu vous parler de Gilbert que parce que cela ma t une
occasion pour vous dvoiler la pense intime monarchique touchant
messieurs les Potes, et nous convenons bien d'entendre par Potes
tous les hommes de la Muse ou des Arts, comme vous le voudrez. J'ai
pris cette pense secrte sur le fait, comme je viens de vous le
raconter, et je vous la transmets fidlement. J'y ajouterai, si vous
voulez bien, l'histoire de Kitty Bell, en cas que votre dvouement
politique soit rserv  cette triple machine assez connue sous le
nom de monarchie reprsentative. Je fus tmoin de cette anecdote en
1770, c'est--dire dix ans prcisment avant la fin de Gilbert.

--Hlas! dit Stello, tes-vous n sans entrailles? N'tes-vous
pas saisi d'une affliction interminable, en considrant que chaque
anne dix mille hommes en France, appels par l'ducation, quittent
la table de leur pre pour venir demander,  une table suprieure, un
pain qu'on leur refuse?

--Eh!  qui parlez-vous? je n'ai cess de chercher toute ma vie un
ouvrier assez habile pour faire une table o il y et place pour tout
le monde! Mais, en cherchant, j'ai vu quelles miettes tombent de la
table Monarchique: vous les avez gotes tout  l'heure. J'ai vu aussi
celles de la table Constitutionnelle, et je vous en veux parler. Ne
croyez pas qu'en ce que j'ai dessein de vous conter il se trouve la
plus lgre apparence d'un drame, ni la moindre complication de per-
sonnages nouant leurs intrts, tout le long d'une petite ficelle
entortille que dnoue proprement le dernier chapitre ou le cinquime
acte: vous ne cessez d'en faire de cette sorte sans moi. Je vous dirai
la simple histoire de ma nave Anglaise Kitty Bell. La voici telle
qu'elle s'est passe sous mes yeux.

Il tourna un instant dans ses doigts une grosse tabatire o taient
entrelacs en losange les cheveux de je ne sais qui, et commena
ainsi:




CHAPITRE XIV

HISTOIRE DE KITTY BELL


Kitty Bell tait une jeune femme comme il y en a tant en Angleterre,
mme dans le peuple. Elle avait le visage tendre, ple et allong, la
taille leve et mince, avec de grands pieds et quelque chose d'un
peu maladroit et de dcontenanc que je trouvais plein de charme. A
son aspect lgant et noble,  son nez aquilin,  ses grands yeux
bleus, vous l'eussiez prise pour une des belles matresses de Louis
XIV, dont vous aimez tant les portraits sur mail, plutt que pour ce
qu'elle tait, c'est--dire une marchande de gteaux. Sa petite
boutique tait situe prs du Parlement, et quelquefois, en sortant,
les membres des deux Chambres descendaient de cheval  sa porte, et
venaient manger des buns et des mince-pies en continuant la
discussion sur le bill. C'tait devenu une sorte d'habitude par
laquelle la boutique s'agrandissait chaque anne, et prosprait sous
la garde des deux petits enfants de Kitty. Ils avaient huit ans et
dix ans, le visage frais et rose, les cheveux blonds, les paules
toutes nues, et un grand tablier blanc devant eux et sur le dos,
tombant comme une chasuble.

Le mari de Kitty, master Bell, tait un des meilleurs selliers de
Londres, et si zl pour son tat, pour la confection et le
perfectionnement de ses brides et de ses triers, qu'il ne mettait
presque jamais le pied  la boutique de sa jolie femme dans la
journe. Elle tait srieuse et sage; il le savait, il y comptait,
et je crus, en vrit, qu'il n'tait pas tromp.

En voyant Kitty, vous eussiez dit la statue de la Paix. L'ordre et
le repos respiraient en elle, et tous ses gestes en taient la preuve
irrcusable. Elle s'appuyait  son comptoir, et penchait sa tte dans
une attitude douce, en regardant ses beaux enfants. Elle croisait les
bras, attendait les passants avec la plus anglique patience, et les
recevait ensuite en se levant avec respect, rpondait juste et
seulement le mot qu'il fallait, faisait signe  ses garons, ployait
modestement la monnaie dans du papier pour la rendre, et c'tait l
toute sa journe,  peu de chose prs.

J'avais toujours t frapp de la beaut et de la longueur de ses
cheveux blonds, d'autant plus qu'en 1770 les femmes anglaises ne
mettaient plus sur leur tte qu'un lger nuage de poudre, et qu'en
1770 j'tais assez dispos  admirer les beaux cheveux attachs en
large chignon derrire le cou, et dtachs, en longs repentirs,
devant le cou. J'avais d'ailleurs une foule de comparaisons agrables
au service de cette belle et chaste personne. Je parlais assez
ridiculement l'anglais, comme nous faisons d'habitude, et je
m'installais devant le comptoir, mangeant ses petits gteaux et la
comparant. Je la comparais  Pamla, ensuite  Clarisse, un instant
aprs  l'Ophlia, quelques heures plus tard  Miranda. Elle me
faisai verser du soda-water, et me souriait avec un air de douceur et
de prvenance, comme s'attendant toujours  quelque saillie
extrmement gaie de la part du Franais; elle riait mme quand
j'avais ris. Cela durait une heure ou deux, aprs quoi elle me disait
qu'elle me demandait bien pardon, mais ne comprenait pas l'allemand.
N'importe, j'y revenais, sa figure me reposait  voir. Je lui parlais
toujours avec la mme confiance, et elle m'coutait avec la mme
rsignation. D'ailleurs, ses enfants m'aimaient pour ma canne  la
Tronchin, qu'ils sculptaient  coups de couteau; un beau jonc
pourtant!

Il m'arriva quelquefois de rester dans un coin de sa boutique  lire
le journal, entirement oubli d'elle et des acheteurs, causeurs,
disputeurs, mangeurs et buveurs qui s'y trouvaient; c'tait alors que
j'exerais mon mtier chri d'observateur. Voici une des choses que
j'observai:

Tous les jours,  l'heure o le brouillard tait assez pais pour
cacher cette espce de lanterne sourde que les Anglais prennent pour
le soleil, et qui n'est que la caricature du ntre comme le ntre est
la parodie du soleil d'gypte, cette heure, qui est souvent deux
heures aprs midi; enfin, ds que venait l'entre-chien-et-loup, entre
le jour et les flambeaux, il y avait une ombre qui passait sur le
trottoir devant les vitres de la boutique; Kitty Bell se levait sur-
le-champ de son comptoir, l'an de ses enfants ouvrait la porte,
elle lui donnait quelque chose qu'il courait porter dehors; l'ombre
disparaissait, et la mre rentrait chez elle.

"Ah! Kitty! Kitty! dis-je en moi-mme, cette ombre est celle d'un
jeune homme, d'un adolescent imberbe! Qu'avez-vous fait, Kitty Bell?
Que faites-vous, Kitty Bell? Kitty Bell, que ferez-vous? Cette ombre
est lance et leste dans sa dmarche. Elle est enveloppe d'un
manteau noir qui ne peut russir  la rendre grossire dans sa forme.
Cette ombre porte un chapeau triangulaire dont un des cts est
rabattu sur les yeux; mais on voit deux flammes sous ce large bord,
deux flammes comme Promthe les dut puiser au soleil."

Je sortis en soupirant, la premire fois que je vis ce petit mange,
parce que cela me gtait l'ide de ma paisible et vertueuse Kitty; et
puis vous savez que jamais un homme ne voit ou ne croit voir le
bonheur d'un autre homme auprs d'une femme sans le trouver hassable,
n'et-il nulle prtention pour lui-mme... La seconde fois, je sortis
en souriant; je m'applaudissais de ma finesse pour avoir devin cela,
tandis que les gros Lords et les longues Ladies sortaient sans avoir
rien dcouvert. La trosime fois je m'y intressai, et je me sentis un
tel dsir de recevoir la confidence de ce joli petit secret, que je
crois que je serais devenu complice de tous les crimes de la famille
d'Agamemnon, si Kitty Bell m'et dit: "Oui, monsieur, c'est cela mme."

Mais non, Kitty Belle ne me disait rien. Toujours paisible, toujours
placide comme au sortir du prche, elle ne daignait pas mme me
regarder avec embarras, comme pour me dire: Je suis sre que vous
tes un homme trop bien lev et trop dlicat pour en rien dire; je
voudrais bien que vous n'eussiez rien vu; il est bien mal  vous de
rester si tard chaque jour. Elle ne me regardait pas non plus d'un
air de mauvaise humeur et d'autorit, comme pour me dire: Lisez
toujours, ceci ne vous regarde pas. Une Franaise impatiente n'y et
pas manqu, comme bien vous savez; mais elle avait trop d'orgueil, ou
de confiance en elle-mme, ou de mpris pour moi; elle se remettait 
son comptoir avec un sourire aussi pur, aussi calme et aussi
religieux que si rien ne se ft pass. Je fis de vains efforts pour
attirer son attention. J'avais beau me pincer les lvres, aiguiser
mes regards malins, tousser avec importance et gravit, comme un abb
qui rflchit sur la confession d'une fille de dix-huit ans, ou un
juge qui vient d'interroger un faux monnayeur; j'avais beau ricaner
dans mes dents en marchant vite et me frottant les mains, comme un
fin matois qui se rappelle ses petites fredaines, et se rjouit de
voir certains petits tours o il est expert; j'avais beau m'arrter
tout  coup devant elle, lever les yeux au ciel, et laisser tomber
mes bras avec abattement, comme un homme qui voit une jeune femme se
noyer de gaiet de coeur et se prcipiter dans l'eau du haut du pont;
j'avais beau jeter mon journal tout  coup et le chiffonner comme un
mouchoir de poche, ainsi que pourrait faire un philanthrope
dsespr, renonant  conduire les hommes au bonheur par la vertu;
j'avais beau passer devant elle d'un air de grandeur, marchant sur
les talons et baissant les yeux dignement, comme un monarque offens
de la conduite trop leste qu'ont tenue en sa prsence un page et une
fille d'honneur; j'avais beau courir  la porte vitre, un instant
aprs la disparition de l'ombre, et m'arrter l, comme un voyageur
parisien au bord d'un torrent, arrangeant ses cheveux rares, de
manire qu'ils aient l'air drang par les zphyrs, et parlant du
vague des passions, tandis qu'il ne pense qu'au positif des intrts;
j'avais beau prendre mon parti tout  coup, et marcher vers elle
comme un poltron qui fait le brave et se lance sur son adversaire,
jusqu' ce qu'tant  porte, il s'arrte, manquant  la fois de
pense, de parole et d'action.--Toutes mes grimaces de rflexion,
de pntration, de confusion, de contrition, de componction, de
renonciation, d'abngation, de consomption, de rsolution, de
domination et d'explication; toute ma pantomime enfin vint chouer
devant ce doux visage de marbre, dont l'inaltrable sourire et le
regard candide et bienfaisant ne me permirent pas de dire une seule
parole intelligible.

J'y serais encore (car j'avais rsolu de n'en pas avoir le dmenti,
et je fus toujours persvrant en diable); oui, monsieur, j'y serais
encore, j'en jure par ce que vous voudrez (j'en jure sur votre
Panthon, deux fois dcanonis par les canons, et d'o sainte
Genevive est alle coucher deux fois dans la rue;  galant Attila,
qu'en dis-tu?); je jure que j'y serais encore, s'il ne ft arriv
une aventure qui m'claira sur l'ombre amoureuse, comme elle vous
clairera vous-mme, je le dsire, sur l'ombre politique que vous
poursuivez depuis une heure.




CHAPITRE XV

UNE LETTRE ANGLAISE


Jamais la vnrable ville de Londres n'avait tal avec tant de
grce les charmes de ses vapeurs naturelles et artificielles, et
n'avait rpandu avec autant de gnrosit les nuages gristres et
jauntres de son brouillard mls aux nuages noirtres de son charbon
de terre; jamais le soleil n'avait t aussi mat ni aussi plat que le
jour o je me trouvai plus tt que de coutume  la petite boutique de
Kitty. Les deux beaux enfants taient debout devant la porte de cuivre
de la maison. Ils ne jouaient pas, mais se promenaient gravement, les
mains derrire le dos, imitant leur pre avec un air srieux, charmant
 voir, plac comme il tait sur des joues fraches, sentant encore le
lait, bien roses et bien pures, et sortant du berceau. En entrant je
m'amusai un instant  les regarder faire, et puis je portai la vue sur
leur mre. Ma foi, je reculai. C'tait la mme figure, les mmes traits
rguliers et calmes; mais ce n'tait plus Kitty Bell, c'tait sa statue
trs ressemblante. Oui, jamais statue de marbre ne fut aussi dcolore;
j'atteste qu'il n'y avait pas sous la peau blanche de sa figure une
seule goutte de sang; ses lvres taient presque aussi ples que le
reste, et le feu de la vie ne brlait que le bord de ses grands yeux.
Deux lampes l'clairaient et disputaient le droit de colorer la chambre
 la lueur brumeuse et mourante du jour. Ces lampes, places  droite
et  gauche de sa tte penche, lui donnaient quelque chose de funraire
dont je fus frapp. Je m'assis en silence devant le comptoir: elle
sourit.

Quelle que soit l'opinion que vous aient donne sur mon compte
l'inflexibilit de mes raisonnements et la dure analyse de mes
observations, je vous assure que je suis trs bon; seulement je ne le
dis pas. En 1770 je le laissai voir; cela m'a fait tort, et je m'en
suis corrig.

Je m'approchai donc du comptoir, et je lui pris la main en ami. Elle
serra la mienne d'une faon trs cordiale, et je sentis un papier
doux et froiss qui roulait entre nos deux mains: c'tait une lettre
qu'elle me montra tout  coup en tendant le bras d'un air dsespr,
comme si elle m'et montr un de ses enfants mort  ses pieds.

Elle me demanda en anglais si je saurais la lire.

"J'entends l'anglais avec les yeux", lui dis-je en prenant sa lettre
du bout du doigt, n'osant pas la tirer  moi et y porter la vue sans
sa permission.

Elle comprit mon hsitation et m'en remercia par un sourire plein
d'une inexprimable bont et d'une tristesse mortelle, qui voulait
dire: "Lisez, mon ami, je vous le permets, et cela m'importe peu."

Les mdecins jouent  prsent, dans la socit, le rle des prtres
dans le moyen ge. Ils reoivent les confidences des mnages troubls,
des parents bouleverses par les fautes et les passions de famille:
l'Abb a cd la ruelle au Docteur, comme si cette socit, en devenant
matrialiste, avait jug que la cure de l'me devait dpendre dsormais
de celle du corps.

Comme j'avais guri les gencives et les ongles des deux enfants,
j'avais un droit incontestable  connatre les peines secrtes de
leur mre. Cette certitude me donna confiance, et je lus la lettre
que voici. Je l'ai prise sur moi comme un des meilleurs remdes que
je pusse apporter  vos dispositions douloureuses. coutez.

Le Docteur tira lentement de son portefeuille une lettre excessivement
jaune, dont les angles et les plis s'ouvraient comme ceux d'une vieille
carte gographique, et lut ce qui suit avec l'air d'un homme dtermin
 ne pas faire grce au malade d'une seule parole:

MY DEAR MADAM,

I will only confide to you...

"O ciel! s'cria Stello, vous avez un accent franais d'une
pesanteur insupportable. Traduisez cette lettre, Docteur, dans la
langue de nos pres, et tchez que je ne sente pas trop les
angoisses, les bgaiements et les anicroches des traducteurs, qui
fait que l'on croit marcher avec eux dans la terre laboure,  la
poursuite d'un livre, emportant sur ses gutres dix livres de boue.

--Je ferai de mon mieux pour que l'motion ne se perde pas en
route, dit le Docteur-Noir, plus noir que jamais, et si vous sentez
l'motion en trop grand pril, vous crierez, ou vous sonnerez, ou
vous frapperez du pied pour m'avertir."

Il poursuivit ainsi:

"MA CHRE MADAME,

"A vous seule je me confierai,  vous, madame,  vous, Kitty, 
vous, beaut paisible et silencieuse qui seule avez fait descendre
sur moi le regard ineffable de la piti. J'ai rsolu d'abandonner
pour toujours votre maison, et j'ai un moyen sr de m'acquitter
envers vous. Mais je veux dposer en vous le secret de mes misres,
de ma tristesse, de mon silence et de mon absence obstine. Je suis
un hte trop sombre pour vous, il est temps que cela finisse. coutez
bien ceci.

"J'ai dix-huit ans aujourd'hui. Si l'me ne se dveloppe, comme je
le crois, et ne peut tendre ses ailes qu'aprs que nos yeux ont vu
pendant quatorze ans la lumire du soleil; si, comme je l'ai prouv,
la mmoire ne commence qu'aprs quatorze annes  ouvrir ses tables
et  en suivre les registres toujours incomplets, je puis dire que
mon me n'a que quatre ans depuis qu'elle se connat, depuis qu'elle
agit au dehors, depuis qu'elle a pris son vol. Ds le jour o elle a
commenc de fendre l'air du front et de l'aile, elle ne s'est pas
pose  terre une fois; si elle s'y abat, ce sera pour y mourir, je
le sais. Jamais le sommeil des nuits n'a t une interruption au
mouvement de ma pense; seulement je la sentais flotter et s'garer
dans le ttonnement aveugle du rve, mais toujours les ailes
dployes, toujours le cou tendu, toujours l'oeil ouvert dans les
tnbres, toujours lance vers le but o l'entranait un mystrieux
dsir. Aujourd'hui la fatigue accable mon me, et elle est semblable
 celle dont il est dit dans le Livre saint: Les mes blesses
pousseront leurs cris vers le ciel.

"Pourquoi ai-je t cr tel que je suis? J'ai fait ce que j'ai d
faire, et les hommes m'ont repouss comme un ennemi. Si dans la foule
il n'y a pas de place pour moi, je m'en irai.

"Voici maintenant ce que j'ai  vous dire:

"On trouvera dans ma chambre, au chevet de mon lit, des papiers et
des parchemins confusment entasss. Ils ont l'air vieux, et ils sont
jeunes: la poussire qui les couvre est factice; c'est moi qui suis
le Pote de ces pomes; le moine Rowley, c'est moi. J'ai souffl sur
sa cendre; j'ai reconstruit son squelette; je l'ai revtu de chair;
je l'ai ranim; je lui ai pass sa robe de prtre; il a joint les
mains et il a chant.

"Il a chant comme Ossian. Il a chant la Bataille d'Hastings, la
tragdie d'Ella, la ballade de Charit, avec laquelle vous endormiez
vos enfants; celle de Sir William Canynge qui vous a tant plu; la
tragdie de Goddvyn, le Tournoi et les vieilles glogues du temps de
Henri II.

"Ce qu'il m'a fallu de travaux durant quatre ans pour arriver 
parler ce langage du quinzime sicle, dont le moine Rowley est
suppos se servir pour traduire le moine Turgot et ses pomes
composs au dixime sicle, et rempli les quatre-vingts annes de ce
moine imaginaire. J'ai fait de ma chambre la cellule d'un clotre;
j'ai bni et sanctifi ma vie et ma pense; j'ai raccourci ma vue, et
j'ai teint devant mes yeux les lumires de notre ge; j'ai fait mon
coeur plus simple, et l'ai baign dans le bnitier de la foi
catholique; je me suis appris le parler enfantin du vieux temps; j'ai
crit, comme le roi Harold au duc Guillaume, en demi-saxon et demi-
franc, et ensuite j'ai plac ma Muse religieuse dans sa chsse comme
une sainte.

"Parmi ceux qui l'ont vue, quelques-uns ont pri devant elle et
pass outre; beaucoup d'autres ont ri; un grand nombre m'a injuri;
tous m'ont foul aux pieds. J'esprais que l'illusion de ce nom
suppos ne serait qu'une voile pour moi; je sens qu'elle m'est un
linceul.

"O ma belle amie, sage et douce hospitalire qui m'avez recueill!
croirez-vous que je n'ai pu russir  renverser la fantme de Rowley
que j'avais cr de mes mains? Cette statue de pierre est tombe sur
moi et m'a tu; savez-vous comment?

"O douce et simple Kitty Bell! savez-vous qu'il existe une race
d'hommes au coeur sec et  l'oeil microscopique, arme de pinces et
de griffes? Cette fourmilre se presse, se roule, se rue sur le
moindre de tous les livres, le ronge, le perce, le lacre, le
traverse plus vite et plus profondment que le ver ennemi des
bibliothques. Nulle motion n'entrane cette imprissable famille,
nulle inspiration ne l'enlve, nulle clart ne la rjouit, ni
l'chauffe; cette race indestructible et destructive, dont le sang
est froid comme celui de la vipre et du crapaud, voit clairement les
trois taches du soleil, et n'a jamais remarqu ses rayons; elle va
droit  tous les dfauts; elle pullule sans fin dans les blessures
mmes qu'elle a faites, dans le sang et les larmes qu'elle a fait
couler; toujours mordante et jamais mordue, elle est  l'abri des
coups par sa tnuit, son abaissement, ses dtours subtils et ses
sinuosits perfides; ce qu'elle attaque se sent bless au coeur comme
par les insectes verts et innombrables que la peste d'Asie fait
pleuvoir sur son chemin; ce qu'elle a bless se dessche, se dissout
intrieurement, et, sitt que l'air le frappe, tombe au premier
souffle ou au moindre toucher.

"pouvants de voir comment quelques esprits levs se passaient de
main en main les parchemins que j'avais pass les nuits  inventer,
comment le moine Rowley paraissait aussi grand qu'Homre  lord
Chatham,  lord North,  sir William Draper, au juge Blackstone, 
quelques autres hommes clbres, ils se sont hts de croire  la
ralit de mon Pote imaginaire; j'ai pens d'abord qu'il me serait
facile de me faire reconnatre. J'ai fait des antiquits en un matin
plus antiques encore que les premires. On les a renies sans me
rendre hommage des autres. D'ailleurs, tout  la fois a t ddaign;
mort et vivant, le Pote a t repouss par les ttes solides dont un
signe ou un mot dcide des destines de la Grande-Bretagne: le reste
n'a pas os lire. Cela reviendra quand je ne serai plus; ce moment-l
ne peut tarder beaucoup: j'ai fini ma tche:

Othello's occupation's gone.

Ils ont dit qu'il y avait en moi la patience et l'imagination; ils
ont cru que de ces deux flambeaux on pouvait souffler l'un et
conserver l'autre.

--Ynne heav'n godd's mercie synge! dis-je avec Rowley. Que Dieu
leur remette leurs pchs! ils allaient tout teindre  la fois!
J'essayai de leur obir, parce que je n'avais plus de pain et qu'il
en fallait envoyer  Bristol pour ma mre qui est trs vieille, et
qui va mourir aprs moi. J'ai tent leurs travaux exacts, et je n'ai
pu les accomplir; j'tais semblable  un homme qui passe du grand
jour  une caverne obscure: chaque pas que je faisais tait trop
tard, et je tombais. Ils en ont conclu que je ne savais pas marcher.
Ils m'ont dclar incapable de choses utiles; j'ai dit: Vous avez
raison, et je me suis retir.

"Aujourd'hui que me voici hors de chez moi (je devrais dire de chez
vous) plus tt que de coutume, j'avais projet d'attendre M.
Beckford, que l'on dit bienfaisant, et qui m'a fait annoncer sa
visite; mais je n'ai pas le courage de voir en face un protecteur. Si
ce courage me revient, je rentrerai chez moi. Tout le matin j'ai rd
sur le bord de la Tamise. Nous voici en novembre, au temps des grands
brouillards; celui d'aujourd'hui s'tend devant les fentres comme un
drap blanc. J'ai pass dix fois devant votre porte, je vous ai
regarde sans tre aperu de vous, et j'ai demeur le front appuy
sur les vitres comme un mendiant. J'ai senti le froid tomber sur moi
et couler sur mes membres; j'ai espr que la mort me prendrait
ainsi, comme elle a pris d'autres pauvres sous mes yeux; mais mon
corps faible est dou pourtant d'une insurmontable vitalit. Je vous
ai bien considre pour la dernire fois, et sans vouloir vous
parler, de crainte de voir une larme dans vos beaux yeux; j'ai cette
faiblesse encore de penser que je reculerais devant ma rsolution si
je vous voyais pleurer.

"Je vous laisse tous mes livres, tous mes parchemins et tous mes
papiers, et je vous demande en change le pain de ma mre: vous
n'aurez pas longtemps  le lui envoyer.

"Voici la premire page qu'il me soit arriv d'crire avec
tranquillit. On ne sait pas assez quelle paix intrieure est donne
 celui qui a rsolu de se reposer pour toujours. On dirait que
l'ternit se fait sentir d'avance, et qu'elle est pareille  ces
belles contres de l'Orient dont on respire l'air embaum longtemps
avant d'en avoir touch le sol.

"THOMAS CHATTERTON."




CHAPITRE XVI

O LE DRAME EST INTERROMPU PAR L'RUDITION D'UNE MANIRE DPLORABLE
AUX YEUX DE QUELQUES DIGNES LECTEURS


Lorsque j'eus achev de lire cette grande lettre, qui me fatigua
beaucoup la vue et l'entendement,  cause de la finesse de l'criture
et de la quantit d'e muets et d'y que Chatterton y avait entasss
par habitude d'crire le vieil anglais, je la rendis  la srieuse
Kitty. Elle tait reste appuye sur son comptoir; son cou long et
flexible laissait aller sur l'paule sa tte rveuse et ses deux
coudes, appuys sur le marbre blanc, s'y rflchissaient, ainsi que
tout son buste charmant. Elle ressemblait  une petite gravure de
Sophie Western, la patiente matresse de Tom Jones, gravure que j'ai
vue autrefois  Douvres, chez...

--Ah! vous allez encore la comparer, interrompit Stello; qu'ai-je
besoin que vous me fassiez un portrait en miniature de tous vos
personnages? Une esquisse suffit, croyez-moi,  ceux qui ont un peu
d'imagination; un seul trait, Docteur, quand il est juste, me vaut
mieux que tant de dtails, et, si je vous laisse faire, vous me direz
de quelle manufacture tait la soie qui servit  nouer la rosette de
ses souliers: pernicieuse habitude de narration, qui gagne d'une
manire effrayante.

--L! l! s'cria le Docteur-Noir avec autant d'indignation qu'il
put forcer son visage impassible  en indiquer; sitt que je veux
devenir sensible, vous m'arrtez tout court; ma foi, vogue la galre;
vive Dmocrite! Habituellement j'aime mieux qu'on ne rie ni ne
pleure, et qu'on voie froidement la vie comme un jeu d'checs; mais,
s'il faut choisir d'Hraclite ou de Dmocrite pour parler aux hommes
d'eux-mmes, j'aime mieux le dernier, comme plus ddaigneux. C'est
vraiment par trop estimer la vie que la pleurer: les larmoyeurs et
les hasseurs la prennent trop  coeur. C'est ce que vous faites,
dont bien me fche. L'espce humaine, qui est incapable de rien faire
de bien ou de mal, devrait moins vous agiter par son spectacle
monotone. Permettez donc que je poursuive  ma manire.

--Vous me poursuivez, en effet, soupira Stello d'un ton de victime.

L'autre poursuivit fort  son aise:

--Kitty Bell reprit la lettre, tourna languissamment sa tte vers
la rue, la secoua deux fois et me dit:

"He is gone!"

--Assez! assez! La pauvre petite! s'cria Stello. Oh! assez! N'ajoutez
rien  cela. Je la vois tout entire dans ce seul mot: Il est parti!
Ah! silencieuse Anglaise, c'est bien tout ce que vous avez d dire!
Oui, je vous entends; vous lui aviez donn un asile, vous ne lui
faisiez jamais sentir qu'il tait chez vous; vous lisiez respectueuse-
ment ses vers, et vous ne vous permettiez jamais un compliment auda-
cieux; vous ne lui laissiez voir qu'ils taient beaux  vos yeux que
par votre soin de les apprendre  vos enfants avec leur prire du soir.
Peut-tre hasardiez-vous un timide trait de crayon en marge des adieux
de Birtha  son ami, une croix, presque imperceptible et facile 
effacer, au-dessus du vers qui renferme la tombe du roi Harold; et, si
une de vos larmes a enlev une lettre du prcieux manuscrit, vous avez
cru sincrement y avoir fait une tache, et vous avez cherch  la faire
disparatre. Et il est parti! Pauvre Kitty! L'ingrat, he is gone!

--Bien! trs bien! dit le Docteur, il n'y a qu' vous lcher la bride;
vous m'pargnez bien des paroles vaines, et vous devinez trs juste.
Mais qu'avais-je besoin de vous donner d'aussi inutiles dtails sur
Chatterton! Vous connaissez aussi bien que moi ses ouvrages.

--C'est assez ma coutume, reprit Stello nonchalamment, de me laisser
instruire avec rsignation sur les choses que je sais le mieux, afin
de voir si on les sait de la mme manire que moi; car il y a diverses
manires de savoir les choses.

--Vous avez raison, dit le Docteur; et, si vous faisiez plus de cas
de cette ide, au lieu de la laisser s'vaporer, comme au dehors d'un
flacon dbouch, vous diriez que c'est un spectacle curieux que de
voir et mesurer le peu de chaque connaissance que contient chaque
cerveau: l'un renferme d'une Science le pied seulement, et n'en a
jamais aperu le corps; l'autre cerveau contient d'elle une main
tronque; un troisime la garde, l'adore, la tourne, la retourne en
lui-mme, la montre et la dmontre quelquefois dans l'tat prcisment
du fameux torse, sans la tte, les bras et les jambes; de sorte que,
tout admirable qu'elle est, sa pauvre Science n'a ni but, ni action,
ni progrs; les plus nombreux sont ceux qui n'en conservent que la
peau, la surface de la peau, la plus mince pellicule imaginable, et
passent pour avoir le tout en eux bien complet. Ce sont l les plus
fiers. Mais, quant  ceux qui, de chaque chose dont ils parlaient,
possderaient le tout, intrieur et extrieur, corps et me, ensemble
et dtail, ayant tout cela galement prsent  la pense pour en faire
usage sur-le-champ, comme un ouvrier de tous ses outils, lorsque vous
les rencontrerez, vous me ferez plaisir de me donner leur carte de
visite, afin que je passe chez eux leur rendre mes devoirs trs
humbles. Depuis que je voyage, tudiant les sommits intellectuelles
de tous les pays, je n'ai pas trouv l'espce que je viens de vous
dcrire.

Moi-mme, monsieur, je vous avoue que je suis fort loign de savoir
si compltement ce que je dis, mais je le sais toujours plus
compltement que ceux  qui je parle ne me comprennent et mme ne
m'coutent. Et remarquez, s'il vous plat, que la pauvre humanit a
cela d'excellent, que la mdiocrit des masses exige fort peu des
mdiocrits d'un ordre suprieur, par lesquelles elle se laisse
complaisamment et fort plaisamment instruire.

Ainsi, monsieur, nous raisonnions sur Chatterton; j'allais vous
faire, avec une grande assurance, une dissertation scientifique sur
le vieil anglais, sur son mlange de saxon et de normand, sur ses e
muets, ses y, et la richesse de ses rimes en aie et en ynge. J'allais
pousser des gmissements pleins de gravit, d'importance et de
mthode, sur la perte irrparable des vieux mots si nafs et si
expressifs de emburled au lieu de armed, de deslavatie pour
unfaithfulness, de acrool pour faintly; et des mots harmonieux de
myndbruck pour firmness of mind, mysterk pour mystic, ystorven pour
dead. Certainement, traduisant si facilement l'anglais de 1449 en
anglais de 1832, il n'y a pas une chaire de bois de sapin tache
d'encre d'o je ne me fusse montr trs imposant  vos yeux. Dans ce
fauteuil mme, malgr sa propret, j'aurais pu encore vous jeter dans
un de ces agrables tonnements qui font que l'on se dit: C'est un
puits de science, lorsque je me suis aperu fort  propos que vous
connaissiez votre Chatterton, ce qui n'arrive pas souvent  Londres
(ville o l'on voit pourtant beaucoup d'Anglais, me disait un
voyageur trs considr  Paris); me voici donc retomb dans l'tat
fcheux d'un homme forc de causer au lieu de prcher, et par-ci
par-l d'couter! couter!  la triste et inusite condition pour
un Docteur!

Stello sourit pour la premire fois depuis bien longtemps.

--Je ne suis pas fatigant  couter, dit-il lentement; je suis trop
vite fatigu de parler...

--Fcheuse disposition, interrompit l'autre, en la bonne ville de
Paris, o celui-l est dclar loquent qui, le dos  la chemine ou
les mains sur la tribune, dvide pour une heure et demie des syllabes
sonores,  la condition toutefois qu'elles ne signifient rien qui
n'ait t lu et entendu quelque part.

--Oui, continua Stello les yeux attachs au plafond comme un homme
qui se souvient, et dont le souvenir devient plus clair et plus pur
de moment en moment; oui, je me sens mu  la mmoire de ces oeuvres
naves et puissantes que cra le gnie primitif et mconnu de
Chatterton mort  dix-huit ans! Cela ne devrait faire qu'un nom,
comme Charlemagne, tout cela est beau, trange, unique et grand.

O triste,  douloureux,  profond et noir Docteur! si vous pouvez
vous mouvoir, ne sera-ce pas en vous rappelant le dbut simple et
antique de la Bataille d'Hastings? Avoir ainsi dpouill l'homme
moderne! S'tre fait par sa propre puissance moine du dixime sicle!
un moine bien pieux et bien sauvage, vieux Saxon rvolt contre son
joug normand, qui ne connat que deux puissances au monde, le Christ
et la mer. A elles il adresse son pome, et s'crie:

"O Christ, quelle douleur pour moi que de dire combien de nobles
comtes et de valeureux "chevaliers sont bravement tombs en
combattant pour le roi Harold dans la plaine" d'Hastings."

"O mer! mer fconde et bienfaisante! comment, avec ton intelligence
puissante, n'as-tu "pas soulev le flux de tes eaux contre les
chevaliers du duc Wylliam ?"

--Oh! que ce duc Guillaume leur a fait d'impression! interrompit
le Docteur. Saint-Valery est un joli petit port de mer, sale et
embourb; j'y ai vu de jolis bocages verdoyants, dignes des bergers
du Lignon; j'ai vu de petites maisons blanches, mais pas une pierre
o il soit crit: Guillaume est parti d'ici pour Hastings.

--"De ce duc Wylliam, continua Stello en dclamant pompeusement, dont
les lches flches "ont tu tant de comtes et arros les champs d'une
large pluie de sang."

--C'est un peu bien homrique, grommela le Docteur.

The souls of many chiefs untimely slain.

--Que le jeune Harold est donc beau dans sa force et sa rudesse!
continuait l'enthousiasme de Stello.

Kynge Harolde hie in ayre majestic raisd, etc. Guillaume le voit et
s'avance en chantant l'air de Roland...

--Trs exact! trs historique! murmurait sourdement la Science du
Docteur; car Malmesbury dit positivement que Guillaume commena
l'engagement par le chant de Roland:

Tunc cantilena Rolandi inchoata, ut martium viri exemplum pugnatores
accenderet.

Et Warton, dans ses Dissertations, dit que les Huns chargeaient en
criant: Hiu! hiu! C'tait l'usage barbare.

Et maistre Robert de Wace donc, que l'on a nomm Gace, Gape,
Eustache et Wistache, ne dit-il pas de Taillefer le Normand:

Taillifer, qui moult bien chantout,
Sorr un cheval qui tost allout,
Devant le duc allout chantant
De Karlemagne et de Rollant,
Et de Olivier et des vassals
Qui morurent en Rouncevals.

--Et les deux races se mesurent, disait Stello avec ardeur, en mme
temps que le Docteur rcitait avec lenteur et satisfaction ses
citations; la flche normande heurte la cotte de mailles saxonne.
C'est le sire de Chtillon qui attaque le carl Aldhelme; le sire de
Torcy tue Hengist. La France inonde la vieille le saxonne; la face
de l'le est renouvele, sa langue change; et il ne reste que dans
quelques vieux couvents quelques vieux moines, comme Turgot et depuis
Rowley, pour gmir et prier auprs des statues de pierre des saints
rois saxons, qui portent chacune une petite glise dans leur main.

--Et quelle rudition! s'cria le Docteur. Il a fallu joindre les
lectures franaises aux traditions saxonnes. Que d'historiens depuis
Hue de Longueville jusqu'au sire de Saint-Valery! Le vidame de
Patay, le seigneur de Picquigny, Guillaume des Moulins, que Stow
appelle Moulinous, et le prtendu Rowley du Mouline; et le bon sire
de Sanceaulx, et le vaillant snchal de Torcy, et le sire de
Tancarville, et tous nos vieux faiseurs de chroniques et d'histoires
mal rimes, ballades et versicules! C'est le monde d'Ivanho.

--Ah! soupirait Stello, qu'il est rare qu'une si simple et si
magnifique cration que celle de la Bataille d'Hastings vienne du
mme pote anglais que ces chants lgiaques qui la suivent; quel
pote anglais crivit rien de semblable  cette ballade de Charit si
navement intitule: An excelente balade of Charitie? comme l'honnte
Francisco de Leefdael imprimait la famosa comedia de Lope de Vega
Carpio; rien de naf comme le dialogue de l'abb de Saint-Godwyn et
de son pauvre; que le dbut est simple et beau! que j'ai toujours aim
cette tempte qui saisit la mer dans son calme! quelles couleurs nettes
et justes! quel large tableau, tel que depuis l'Angleterre n'en a pas
eu de meilleurs en ses potiques galeries.

Voyez:

"C'tait le mois de la Vierge. Le soleil tait rayonnant au milieu
du jour, l'air calme et mort, le ciel tout bleu. Et voil qu'il se
leva sur la mer un amas de nuages d'une couleur noire, qui
s'avancrent dans un ordre effrayant et de roulrent au-dessus des
bois en cachant le front clatant du soleil. La noire tempte
s'enflait et s'tendait  tire-d'aile..."

Et n'aimez-vous pas (qui ne l'aimerait?)  remplir vos oreilles de
cette sauvage harmonie des vieux vers?

The sun was glemeing in the middle of daie,
Deadde still the aire, and eke the welken blue,
When from the sea arist in drear arraie
A hepe of cloudes of sable sullen hue,
The which full fast unto the woodlande drewe,
Hiltring attenes the sunnis fetyve face,
And the blacke tempeste swolne and gatherd up apace.

Le Docteur n'coutait pas.

--Je souponne fort, dit-il, cet abb de Saint Godwyn de n'tre
autre chose que sir Ralphe de Bellomont, grand partisan de Lancastre,
et il est visible que Rowley est yorkiste.

--O damn commentateur! vous m'veillez! s'cria Stello sorti des
dlices de son rve potique.

--C'tait bien mon intention, dit le Docteur-Noir, afin qu'il me ft
permis de passer du livre  l'homme, et de quitter la nomenclature
de ses ouvrages pour celle de ses vnements, qui furent trs peu
compliqus, mais qui valent la peine que j'en achve le rcit.

--Rcitez donc, dit Stello avec humeur.

Et il se ferma les yeux avec les deux mains, comme ayant pris la
ferme rsolution de penser  autre chose, rsolution qu'il ne put
mettre  excution, comme on le pourra voir si l'on se condamne 
lire le chapitre suivant.




CHAPITRE XVII

SUITE DE L'HISTOIRE DE KITTY BELL


Un Bienfaiteur

Je disais donc, reprit le plus glac des docteurs, que Kitty m'avait
regard languissamment. Ce regard douloureux peignait si bien la
situation de son me, que je dus me contenter de sa cleste
expression pour explication gnrale et complte de tout ce que je
voulais savoir de cette situation mystrieuse que j'avais tant
cherch  deviner. La dmonstration en fut plus claire encore un
moment aprs; car, tandis que je travaillais les nerfs de mon visage
pour leur donner, se tirant en long et en large, cet air de
commisration sentimentale que chacun aime  trouver dans son
semblable...

--Il se croit le semblable de la belle Kitty! murmura Stello.

--...Tandis que j'apitoyais mon visage, on entendit rouler avec
fracas un carrosse lourd et dor qui s'arrta devant la boutique
toute vitre o Kitty tait ternellement renferme, comme un fruit
rare dans une serre chaude. Les laquais portaient des torches devant
les chevaux et derrire la voiture; ncessaires prcautions, car il
tait deux heures aprs midi  l'horloge de Saint-Paul.

--The Lord-Mayor! Lord-Mayor! s'cria tout  coup Kitty en frappant
ses mains l'une contre l'autre avec une joie qui fit devenir ses joues
enflammes et ses yeux brillants de mille douces lumires; et, par un
instinct maternel et inexplicable, elle courut embrasser ses enfants,
elle qui avait une joie d'amante!--Les femmes ont des mouvements
inspirs on ne sait d'o.

C'tait, en effet, le carrosse du Lord-Maire, le trs honorable M.
Beckford, roi de Londres, lu parmi les soixante-douze corporations
des marchands et artisans de la ville, qui ont  leur tte les douze
corps des orfvres, poissonniers, tanneurs, etc., dont il est le chef
suprme. Vous savez que jadis le Lord-maire tait si puissant, qu'il
alarmait les rois et se mettait  la tte de toutes les rvolutions,
comme Froissart le dit en parlant des Londriens ou vilains de Londres.
M. Beckford n'tait nullement rvolutionnaire en 1770; il ne faisait
nullement trembler le Roi; mais c'tait un digne gentleman, exerant
sa juridiction avec gravit et politesse, ayant son palais et des
grands dners, o quelquefois le Roi tait invit, et o le Lord-maire
buvait prodigieusement sans perdre un instant son admirable sang-froid.
Tous les soirs, aprs dner, il se levait de table le premier, vers
huit heures, allait lui-mme ouvrir la grande porte de la salle 
manger aux femmes qu'il avait reues, ensuite se rasseyait avec tous
les hommes, et demeurait  boire jusqu' minuit. Tous les vins du globe
circulaient autour de la table, et passaient de main en main, emplissant
pour une seconde des verres de toutes les dimensions, que M. Beckford
vidait le premier avec une gale indiffrence. Il parlait des affaires
publiques avec le vieux lord Chatham, le duc de Grafton, le comte de
Mansfield, aussi a son aise aprs la trentime bouteille qu'avant la
premire, et son esprit, strict, droit, bref, sec et lourd, ne subissait
aucune altration dans la soire. Il se dfendait avec bon sens et
modration des satiriques accusations de Junius, ce redoutable inconnu
qui eut le courage ou la faiblesse de laisser ternellement anonyme un
des livres les plus mordants de la langue anglaise, comme fut laiss le
second vangile, l'Imitation de Jsus-Christ.

--Et que m'importent  moi les trois ou quatre syllabes d'un nom?
soupira Stello. Le Laocoon et la Vnus de Milo sont anonymes, et
leurs statuaires ont cru leurs noms immortels en cognant leurs blocs
avec un petit marteau. Le nom d'Homre, ce nom de demi-dieu, vient
d'tre ray du monde par un monsieur grec! Gloire, rve d'une ombre!
a dit Pindare, s'il a exist, car on n'est sr de personne  prsent.

--Je suis sr de M. Beckford, reprit le Docteur; car j'ai vu, dis-je,
sa grosse et rouge personne en ce jour-l, que je n'oublierai jamais.
Le brave homme tait d'une haute taille, avait le nez gros et rouge,
tombant sur un menton rouge et gros. Il a exist, celui-l! personne
n'a exist plus fort que lui. Il avait un ventre paresseux, ddaigneux
et gourmand, longuement emmaillot dans une veste de brocart d'or; des
joues orgueilleuses, satisfaites, opulentes, paternelles, pendant
largement sur la cravate; des jambes solides, monumentales et gout-
teuses, qui le portaient noblement d'un pas prudent, mais ferme et
honorable; une queue poudre, enferme dans une grande bourse qui
couvrait ses rondes et larges paules, dignes de porter, comme un
monde, la charge de Lord-Mayor.

Tout cet homme descendit de voiture lentement et pniblement.

Tandis qu'il descendait, Kitty Bell me dit, en huit mots anglais,
que M. Chatterton n'avait t si dsespr que parce que cet homme,
son dernier espoir, n'tait pas venu, malgr sa promesse.

--Tout cela en huit mots! dit Stello; la belle langue que la langue
turque!

--Elle ajouta en quatre mots (et pas un de plus), continua le
Docteur, qu'elle ne doutait pas que M. Chatterton ne revnt avec le
Lord-Maire.

En effet, tandis que deux laquais tenaient de chaque ct du
marchepied une grosse torche rsineuse, qui ajoutait au charme du
brouillard ceux d'une vapeur noire et d'une dtestable odeur, et que
M. Beckford faisait son entre dans la boutique, l'ombre de tous les
jours, l'ombre ple, aux yeux bruns, se glissa le long des vitres et
entra  sa suite. Je vis et contemplai avidement Chatterton.

Oui, dix-huit ans; tout au plus dix-huit! Des cheveux bruns tombant
sans poudre sur les oreilles, le profil d'un jeune Lacdmonien, un
front haut et large, des yeux noirs, trs grands, fixes, creux et
perants, un menton relev sous des lvres paisses, auxquelles le
sourire ne semblait pas avoir t possible. Il s'avana d'un pas
rgulier, le chapeau sous le bras, et attacha ses yeux de flamme sur
la figure de Kitty; elle cacha sa belle tte dans ses deux mains. Le
costume de Chatterton tait entirement noir de la tte aux pieds;
son habit, serr et boutonn jusqu' la cravate, lui donnait tout
ensemble l'air militaire et ecclsiastique. Il me sembla parfaitement
fait et d'une taille lance. Les deux petits enfants coururent se
pendre  ses mains et  ses jambes comme accoutums  sa bont. Il
s'avana, en jouant avec leurs cheveux, sans les regarder. Il salua
gravement M. Beckford, qui lui tendit la main et la lui secoua
vigoureusement, de manire  arracher le bras avec l'omoplate. Ils
se toisrent tous deux avec surprise.

Kitty Bell dit  Chatterton, du fond de son comptoir et d'une voix
toute timide, qu'elle n'esprait plus le voir. Il ne rpondit pas,
soit qu'il n'et pas entendu, soit qu'il ne voult pas entendre.

Quelques personnes, femmes et hommes, taient entres dans la
boutique, mangeaient et causaient indiffremment. Elles se
rapprochrent ensuite et firent cercle, lorsque M. Beckford prit la
parole avec l'accent rude des gros hommes rouges et le ton fulminant
d'un protecteur. Les voix se turent par degrs et, comme vous dites
entre Potes, les lments semblrent attentifs, et mme le feu jeta
partout des lueurs clatantes qui sortaient des lampes allumes par
Kitty Bell, heureuse jusqu'aux larmes de voir pour la premire fois
un homme puissant tendre la main  Chatterton. On n'entendait plus
que le bruit que faisaient les dents de quelques petites Anglaises
fourres, qui sortaient timidement leurs mains de leurs manchons,
pour prendre sur le comptoir des macarons, des cracknells et des
plum-buns qu'elles croquaient.

M. Beckford dit donc  peu prs ceci:

"Je ne suis pas Lord-Maire pour rien, mon enfant; je sais bien ce
que c'est que les pauvres jeunes gens, mon garon. Vous tes venu
m'apporter vos vers hier, et je vous les rapporte aujourd'hui, mon
fils: les voil. J'espre que je suis prompt, hein? Et je viens moi-
mme voir comment vous tes log et vous faire une petite proposition
qui ne vous dplaira pas.

"Commencez par me reprendre tout cela."

Ici l'honorable M. Beckford prit des mains d'un laquais plusieurs
manuscrits de Chatterton, et les lui remit en s'asseyant lourdement
et s'talant avec ampleur. Chatterton prit ses parchemins et ses
papiers avec gravit, et les mis sous son bras, regardant le gros
Lord-Maire avec ses yeux de feu.

"Il n'y a personne, continua le gnreux M. Beckford,  qui il ne
soit arriv, comme  vous, de drailler dans sa jeunesse. Eh! eh!
--cela plat aux jolies femmes.--Eh! eh! c'est de votre ge, mon
beau garon.--Les young ladies aiment cela.--N'est-il pas vrai,
la belle?..."

Et il allongea le bras pour toucher le menton de Kitty Bell par-
dessus le comptoir. Kitty se rejeta jusqu'au fond de son fauteuil,
et regarda Chatterton avec pouvante, comme si elle se ft attendue
 une explosion de colre de sa part; car vous savez ce que l'on a
crit du caractre de ce jeune homme:

He was violent and impetuous to a strange degree. "J'ai fait comme
vous dans mon printemps, dit firement le gros M. Beckford, et jamais
Littleton, Swift et Wilkes n'ont crit pour les belles dames des vers
plus galants et plus badins que les miens. Mais j'avais la raison
assez avance, mme  votre ge, pour ne donner aux Muses que le
temps perdu; et mon t n'tait pas encore venu, que j'tais dj
tout aux affaires: mon automne les a vues mrir dans mes mains, et
mon hiver en recueille aujourd'hui les fruits savoureux."

Ici l'lgant M. Beckford ne put s'empcher de regarder autour de
lui, pour lire, dans les yeux des personnes qui l'entouraient, la
satisfaction excite par la facilit de son locution et la fracheur
de ses images.

Les affaires mrissant dans l'automne de sa vie parurent faire, sur
deux ministres, un Quaker noir et un Lord rouge, qui se trouvaient
l, une impression aussi profonde que celle que produisent  notre
tribune de l'an 1932 les discours des bons petits vieux gnraux del
signor Buonaparte, lorsqu'ils nous demandent, en phrases de collge
et d'humanits, nos enfants et nos petits-enfants pour en faire de
grands corps d'arme, et pour nous montrer comment, parce qu'on s'est
occup, durant dix-sept ans, du dbit des vins et de la tenue des
livres, on saurait bien encore perdre sa petite bataille comme on
faisait en l'absence du grand matre.

L'honnte M. Beckford, ayant ainsi sduit les assistants par sa
bonhomie mle de dignit et de bonne faon, poursuivit sur un ton
plus grave:

"J'ai parl de vous, mon ami, et je veux vous tirer d'o vous tes.
On ne s'est jamais adress en vain au Lord-Maire depuis un an; je
sais que vous n'avez rien pu faire au monde que vos maudits vers, qui
sont d'un anglais inintelligible, et qui, en supposant qu'on les
comprt, ne sont pas trs beaux. Je suis franc, moi, et je vous parle
en pre, voyez-vous;--et quand mme ils seraient trs beaux,-- quoi
bon? je vous le demande,  quoi bon?"

Chatterton ne bougeait non plus qu'une statue. Le silence des sept
ou huit assistants tait profond et discret: mais il y avait dans
leurs regards une approbation marque de la conclusion du Lord-Maire,
et ils se disaient du sourire: A quoi bon?

Le bienfaisant visiteur continua:

"Un bon Anglais qui veut tre utile  son pays doit prendre une
carrire qui le mette dans une ligne honnte et profitable. Voyons,
enfant, rpondez-moi.--Quelle ide vous faites-vous de vos devoirs?"

Et il se renversa de faon doctorale.

J'entendis la voix creuse et douce de Chatterton, qui fit cette
singulire rponse en saccadant ses paroles et s'arrtant  chaque
phrase:

"L'Angleterre est un vaisseau: notre le en a la forme; la proue
tourne au nord, elle est comme  l'ancre au milieu des mers,
surveillant le continent. Sans cesse elle tire de ses flancs d'autres
vaisseaux faits  son image et qui vont la reprsenter sur toutes les
ctes du monde. Mais c'est  bord du grand navire qu'est notre
ouvrage  tous. Le Roi, les Lords, les Communes, sont au pavillon, au
gouvernail et  la boussole; nous autres, nous devons tous avoir la
main aux cordages, monter aux mts, tendre les voiles et charger les
canons; nous sommes tous de l'quipage, et nul n'est inutile dans la
manoeuvre de notre glorieux navire."

Cela fit sensation. On s'approcha sans trop comprendre et sans savoir
si l'on devait se moquer ou applaudir, situation accoutume du
vulgaire.

"Well, very well! cria le gros Beckford, c'est bien, mon enfant! c'est
noblement reprsenter notre bienheureuse patrie! Rule Britannia!
chanta-t-il en fredonnant l'air national. Mais, mon garon, je vous
prends par vos paroles. Que diable peut faire le Pote dans la
manoeuvre?"

Chatterton resta dans sa premire immobilit: c'tait celle d'un homme
absorb par un travail intrieur qui ne cesse jamais et qui lui fait
voir des ombres sur ses pas. Il leva seulement les yeux au plafond, et
dit:

"Le Pote cherche aux toiles quelle route nous montre le doigt du
Seigneur."

Je me levai, et courus, malgr moi, lui serrer la main. Je me
sentais du penchant pour cette jeune tte monte, exalte, et en
extase comme est toujours la vtre.

Le Beckford eut de l'humeur.

"Imagination! dit-il..."

--Imagination! Cleste vrit! pouviez-vous rpondre, dit Stello.

--Je sais mon Polyeucte comme vous, reprit le Docteur, mais je n'y
songeais gure en ce moment.

"Imagination! dit M. Beckford, toujours l'imagination au lieu du
bon sens et du jugement! Pour tre Pote  la faon lyrique et
somnambule dont vous l'tes, il faudrait vivre sous le ciel de Grce,
marcher avec des sandales, une chlamyde et les jambes nues, et faire
danser les pierres avec le psaltrion. Mais avec des bottes crottes,
un chapeau  trois cornes, un habit et une veste, il ne faut gure
esprer se faire suivre, dans les rues, par le moindre caillou, et
exercer le plus petit pontificat ou la plus lgre direction morale
sur ses concitoyens.

"La Posie est  nos yeux une tude de style assez intressante 
observer, et faite quelquefois par des gens d'esprit; mais qui la
prend au srieux? quelque sot. Outre cela, j'ai retenu ceci de Ben
Jonson, et je vous le donne comme certain, savoir: que la plus belle
Muse du monde ne peut suffire  nourrir son homme, et qu'il faut
avoir ces demoiselles-l pour matresses, mais jamais pour femmes.
Vous avez essay de tout ce que pouvait donner la vtre; quittez-la
mon garon; croyez-moi, mon petit ami. D'un autre ct, nous vous
avons essay dans des emplois de finance et d'administration, o vous
ne valez rien. Lisez ceci; acceptez l'offre que je vous fais, et vous
vous en trouverez bien, avec de bons compagnons autour de vous. Lisez
ceci, et rflchissez mrement; cela en vaut la peine."

Ici, remettant un petit billet  ce sauvage enfant, le Lord-Maire se
leva majestueusement.

"C'est, dit-il en se retirant au milieu des saluts et des hommages,
c'est qu'il s'agit de cent livres sterling par an."

Kitty Bell se leva, et salua comme si elle et t prte  lui
baiser la main  genoux. Toute l'assistance suivit jusqu' la porte
le digne magistrat, qui souriait et se retournait, prt  sortir avec
l'air bnin d'un vque qui va confirmer des petites filles. Il
s'attendait  se voir suivi de Chatterton, mais il n'eut que le temps
d'apercevoir le mouvement violent de son protg.--Chatterton avait
jet les yeux sur le billet; tout  coup il prit ses manuscrits, les
lana sur le feu de charbon de terre qui brlait dans la chemine, 
la hauteur des genoux, comme une grande fournaise, et disparut de la
chambre.

M. Beckford sourit avec satisfaction et, saluant de la portire de
sa voiture: "Je vois avec plaisir, cria-t-il, que je l'ai corrig, il
renonce  sa Posie." Et ses chevaux partirent.

"C'est  la vie, me dis-je, qu'il renonce."--Je me sentis serrer la
main avec une force surnaturelle. C'tait Kitty Bell qui, les yeux
baisss, et n'ayant l'air, aux yeux de tous, que de passer prs de
moi, m'entranait vers une petite porte vitre, au fond de la
boutique, porte que Chatterton avait ouverte pour sortir.

On parlait bruyamment de la bienfaisance du Lord-Maire; on allait,
on venait. On ne la vit pas. Je la suivis.




CHAPITRE XVIII

UN ESCALIER


Saint Socrate, priez pour nous! disait rasme le savant. J'ai fait
souventes fois cette prire en ma vie, continua le Docteur, mais
jamais si ardemment, vous m'en pouvez croire, qu'au moment o je me
trouvai seul avec cette jeune femme, dont j'entendais  peine le
langage, qui ne comprenait pas le mien, et dont la situation n'tait
pas claire  mes yeux plus que la parole  mes oreilles.

Elle ferma vite la petite porte par laquelle nous tions arrivs au
bas d'un long escalier, et l elle s'arrta tout court, comme si les
jambes lui eussent manqu au moment de monter. Elle se retint un
instant  la rampe; ensuite elle se laissa aller assise sur les
marches, et, quittant ma main, qui la voulait retenir, me fit signe
de passer seul.

"Vite! vite! allez!" me dit-elle en franais,  ma grande surprise;
je vis que la crainte de parler mal avait, jusqu'alors, arrt cette
timide personne.

Elle tait glace d'effroi; les veines de son front taient gonfles,
ses yeux taient ouverts dmesurment; elle frissonnait et essayait
en vain de se lever; ses genoux se choquaient. C'tait une autre femme
que sa frayeur me dcouvrait.

Elle tendait sa belle tte en haut pour couter ce qui arrivait, et
paraissait sentir une horreur secrte qui l'attachait  la place o
elle tait tombe. J'en frmis moi-mme, et la quittai brusquement
pour monter. Je ne savais vraiment o j'allais, mais j'allais comme
une balle qu'on a lance violemment.

"Hlas! me disais-je en gravissant au hasard l'troit escalier,
hlas! quel sera l'Esprit rvlateur qui daignera jamais descendre
du ciel pour apprendre aux sages  quels signes ils peuvent deviner
les vrais sentiments d'une femme quelconque pour l'homme qui la
domine secrtement? Au premier abord, on sent bien quelle est la
puissance qui pse sur son me, mais qui devinera jamais jusqu' quel
degr cette femme est possde? Qui osera interprter hardiment ses
actions et qui pourra, ds le premier coup d'oeil, savoir le secours
qu'il convient d'apporter  ses douleurs? Chre Kitty! me disais-je
(car en ce moment je me sentais pour elle l'amour qu'avait pour
Phdre sa nourrice, son excellente nourrice, dont le sein frmissait
des passions dvorantes de la fille qu'elle avait allaite), chre
Kitty! pensais-je, que ne m'avez-vous dit: Il est mon amant? J'aurais
pu nouer avec lui une utile et conciliante amiti; j'aurais pu par-
venir  sonder les plaies inconnues de son coeur; j'aurais... Mais ne
sais-je pas que les sophismes et les arguments sont inutiles o le
regard d'une femme aime n'a pas russi? Mais comment l'aime-t-elle?
Est-elle plus  lui qu'il n'est  elle? N'est-ce pas le contraire? O
en suis-je? Et mme je pourrais dire: O suis-je?"

En effet, j'tais au dernier tage de l'escalier, assez ngligemment
clair, et je ne savais de quel ct tourner, lorsqu'une porte
d'appartement s'ouvrit brusquement. Mon regard plongea dans une
petite chambre dont le parquet tait entirement couvert de papiers
dchirs en mille pices. J'avoue que la quantit en tait telle, les
morceaux en taient si petits, cela supposait la destruction d'un si
norme travail, que j'y attachai longtemps les yeux avant de les
reposer sur Chatterton, qui m'ouvrait la porte.

Lorsque je le regardai, je le pris vite dans mes bras par le milieu du
corps; et il tait temps, car il allait tomber et se balanait comme
un mt coup par le pied.--Il tait devant sa porte; je l'appuyai
contre cette porte, et je le retins ainsi debout, comme on soutien-
drait une momie dans sa bote.--Vous eussiez t pouvant de cette
figure.--La douce expression du sommeil tait paisiblement tendue sur
ses traits; mais c'tait l'expression d'un sommeil de mille ans, d'un
sommeil impos par l'excs du mal. Les yeux taient encore entr'
ouverts, mais flottants au point de ne pouvoir saisir aucun objet pour
s'y arrter: la bouche tait bante, et la respiration forte, gale et
lente, soulevant la poitrine, comme dans un cauchemar.

Il secoua la tte, et sourit un moment comme pour me faire entendre
qu'il tait inutile de m'occuper de lui.--Comme je le soutenais
toujours trs ferme par les paules, il poussa du pied une petite
fiole qui roula jusqu'au bas de l'escalier, sans doute jusqu'aux
dernires marches o Kitty s'tait assise, car j'entendis jeter un
cri et monter en tremblant--Il la devina.--Il me fit signe de
l'loigner, et s'endormit debout sur mon paule, comme un homme pris
de vin.

Je me penchai, sans le quitter, au bord de l'escalier. J'tais saisi
d'un effroi qui me faisait dresser les cheveux sur la tte. J'avais
l'air d'un assassin.

J'aperus la jeune femme qui se tranait pour monter les degrs, en
s'accrochant  la rampe, comme n'ayant gard de force que dans les
mains pour se hisser jusqu' nous. Heureusement elle avait encore
deux tages  gravir avant de le rencontrer.

Je fis un mouvement pour porter dans la chambre mon terrible
fardeau. Chatterton s'veilla encore  demi,--il fallait que ce
jeune homme et une force prodigieuse, car il avait bu soixante
grains d'opium.--Il s'veilla encore  demi, et employa, le
croiriez-vous?--employa le dernier souffle de sa voix  me dire
ceci:

"Monsieur... you... mdecin... achetez-moi mon corps, et payez ma
dette."

Je lui serrai les deux mains pour consentir.--Alors il n'eut plus
qu'un mouvement. Ce fut le dernier. Malgr moi, il s'lana vers
l'escalier, s'y jeta sur les deux genoux, tendit les bras vers Kitty,
poussa un long cri, et tomba mort, le front en avant.

Je lui soulevai la tte. "Il n'y a rien  faire, me dis-je.--A
l'autre."

J'eus le temps d'arrter la pauvre Kitty; mais elle avait vu. Je lui
pris le bras, et la forai de s'asseoir sur les marches de l'escalier.
Elle obit, et resta accroupie comme une folle, avec les yeux ouverts.
Elle tremblait de tout son corps.

Je ne sais, monsieur, si vous avez le secret de faire des phrases
dans ces cas-l; pour moi, qui passe ma vie  contempler ces scnes
de deuil, j'y suis muet.

Pendant qu'elle voyait devant elle fixement et sans pleurer, je
retournais dans mes mains la fiole qu'elle avait apporte dans la
sienne; elle alors, la regardant de travers, semblait dire comme
Juliette: "L'ingrat! avoir tout bu! ne pas me laisser une goutte
amie!"

Nous restions ainsi l'un  ct de l'autre, assis et ptrifis: l'un
constern, l'autre frappe  mort: aucun n'osant souffler le mot, et
ne le pouvant.

Tout d'un coup une voix sonore, rude et pleine, cria d'en bas:

"Come, mistress Bell!"

A cet appel, Kitty se leva comme mue par un ressort; c'tait la voix
de son mari. Le tonnerre et t moins fort d'clat et ne lui et pas
caus, mme en tombant, une plus violente et plus lectrique commo-
tion. Tout le sang se porta aux joues; elle baissa les yeux, et resta
un instant debout pour se remettre.

"Come, mistress Bell!" rpta la terrible voix.

Un second coup la mit en marche, comme l'autre l'avait mise sur ses
pieds. Elle descendit avec lenteur, droite, docile, avec l'air
insensible, sourd et aveugle d'une ombre qui revient. Je la soutins
jusqu'en bas; elle rentra dans sa boutique, se plaa les yeux baisss
 son comptoir, tira une petite Bible de sa poche, l'ouvrit, commena
une page, et resta sans connaissance, vanouie dans son fauteuil.

Son mari se mit  gronder, des femmes  l'entourer, les enfants 
crier, les chiens  aboyer.

--Et vous? s'cria Stello en se levant avec chagrin.

--Moi? je donnai  M. Bell trois guines, qu'il reut avec plaisir
et sang-froid et les comptant bien.

"C'est, lui dis-je, le loyer de la chambre de M. Chatterton, qui est
mort.

--Oh! dit-il avec l'air satisfait.

--Le corps est  moi, dis-je; je le ferai prendre.

--Oh! me dit-il avec un air de consentement."

Il tait bien  moi, car cet tonnant Chatterton avait eu le sang-
froid de laisser sur la table un billet qui portait  peu prs ceci:

"Je vends mon corps au docteur (le nom en blanc),  la condition de
payer  M. Bell six mois de loyer de ma chambre, montant  la somme
de trois guines. Je dsire qu'il ne reproche pas  ses enfants les
gteaux qu'ils m'apportaient chaque jour, et qui, depuis un mois, ont
seuls soutenu ma vie."

Ici le Docteur se laissa couler dans la bergre sur laquelle il
tait plac, et s'y enfona jusqu' ce qu'il se trouvt assis sur le
dos et mme sur les paules.

--L!--dit-il avec un air de satisfaction et de soulagement, comme
ayant fini son histoire.

--Mais Kitty Bell? Kitty, que devint-elle? dit Stello, en cherchant
 lire dans les yeux froids du Docteur-Noir.

--Ma foi, dit celui-ci, si ce n'est la douleur, le calomel des
mdecins anglais dut lui faire bien du mal... car, n'ayant pas t
appel, je vins, quelques jours aprs, visiter les gteaux de sa
boutique. Il y avait l ses deux beaux enfants qui jouaient,
chantaient, en habit noir. Je m'en allai en frappant la porte de
manire  la briser.

--Et le corps du Pote?

--Rien n'y toucha que le linceul et la bire. Rassurez-vous.

--Et ses pomes?

--Il fallut dix-huit mois de patience pour runir, coller et
traduire les morceaux des manuscrits qu'il avait dchirs dans sa
fureur. Quant  ceux que le charbon de terre avait brls, c'tait
la fin de la Bataille d'Hastings, dont on n'a que deux chants.

--Vous m'avez cras la poitrine avec cette histoire, dit Stello en
retombant assis.

Tous deux restrent en face l'un de l'autre pendant trois heures
quarante-quatre minutes, tristes et silencieux comme Job et ses amis.
Aprs quoi Stello s'cria, comme en continuant:

--Mais que lui offrait donc M. Beckford dans son petit billet?

--Ah!  propos, dit le Docteur-Noir, comme en s'veillant en
sursaut...

C'tait une place de premier valet de chambre chez lui.




CHAPITRE XIX

TRISTESSE ET PITI


Pendant les longs rcits et les plus longs silences du Docteur-Noir,
la nuit tait venue. Une haute lampe clairait une partie de la
chambre de Stello; car cette chambre tait si grande, que la lueur
n'en pouvait atteindre les angles ni le haut plafond. Des rideaux
pais et longs, un antique ameublement, des armes jetes sur des
livres, une norme table couverte d'un tapis qui en cachait les
pieds, et sur cette table deux tasses de th: tout cela tait sombre,
et brillait par intervalles de la flamme rouge d'un large feu, ou
bien se laissait deviner  demi, et par reflets, sous la lueur
jauntre de la lampe. Les rayons de cette lampe tombaient d'aplomb
sur la figure impassible du Docteur-Noir et sur le large front de
Stello, qui reluisait comme un crne d'ivoire poli. Le Docteur
attachait sur ce front un oeil fixe, dont la paupire ne s'abaissait
jamais. Il semblait y suivre en silence le passage de ses ides et la
lutte qu'elles avaient  livrer aux ides de l'homme dont il avait
entrepris la gurison, comme un gnral contemplerait, d'une hauteur,
l'attaque de son corps d'arme montant  la brche, et le combat
intrieur qui lui resterait  gagner contre la garnison, au milieu de
la forteresse  demi conquise.

Stello se leva brusquement et se mit  marcher  grands pas d'un
bout  l'autre de la chambre. Il avait pass sa main droite sous ses
habits, comme pour contenir ou dchirer son coeur. On n'entendait que
le bruit de ses talons qui frappaient sourdement sur le tapis, et le
sifflement monotone d'une bouilloire d'argent place sur la table,
source inpuisable d'eau chaude et de dlices pour les deux causeurs
nocturnes. Stello laissait chapper, en marchant vite, des exclama-
tions douloureuses, des hsitations pnibles, des jurements touffs,
des imprcations violentes, autant que ces signes se pouvaient mani-
fester dans un homme  qui l'usage du grand monde avait donn la
retenue comme une seconde nature.

Il s'arrta tout d'un coup et toucha de ses deux mains les mains du
Docteur. "Vous l'avez donc vu aussi? s'cria-t-il.--Vous avez vu et
tenu dans vos bras le malheureux jeune homme qui s'tait dit:
Dsespre et meurs, comme souvent vous me l'avez entendu crier la
nuit! Mais j'aurais honte d'avoir pu gmir, j'aurais honte d'avoir
souffert, s'il n'tait vrai que les tortures que l'on se donne par
les passions galent celles que l'on reoit par le malheur.--Oui, cela
c'est d passer ainsi; oui, je vois chaque jour des hommes semblables
 ce Beckford, qui est miraculeusement incarn d'ge en ge sous la
peau blafarde des PLAIDEURS D'AFFAIRES PUBLIQUES.

"O crmonieux complimenteurs! lents paraphraseurs de banalits
sentencieuses! fabricateurs lgers de cette chane lourde et crois-
sante pompeusement appele Code, dont vous forgez les quarante mille
anneaux qui s'entrelacent au hasard, sans suite, le plus souvent
ingaux, comme les grains du chapelet, et ne remontant jamais  l'im-
muable anneau d'or d'un religieux principe!--O membres rachitiques des
corps politiques, impolitiques plutt! fibres dtendues des Assembles,
dont la pense flasque, vacillante, multiple, gare, corrompue,
effare, sautillante, colrique, engourdie, vapore, merillonne, et
toujours, et sempiternellement commune et vulgaire; dont la pense,
dis-je, ne vaut pas, pour l'unit et l'accord des raisonnements, la
simple et srieuse pense d'un Fellah jugeant sa famille, au dsert,
selon son coeur. N'est-ce pas assez pour vous d'tre glorieusement
employs  charger de tout votre poids le bt, le double bt du matre,
que le pauvre ne appelle son ennemi en bon franais? Faut-il encore
que vous ayez hrit du ddain monarchique, moins sa grce hrditaire
et plus votre grossiret lective?

"Oui, noir et trop vridique Docteur! oui, ils sont ainsi.--Ce qu'il
faut au Pote, dit l'un, c'est trois cents francs et un grenier!--La
misre est leur Muse, dit un autre.--Bravo!--Courage!--Ce rossignol
a une belle voix! crevez-lui les yeux, il chantera mieux encore!
l'exprience en a t faite. Ils ont raison. Vive Dieu!

"Triple divinit du ciel! que t'ont-ils donc fait, ces Potes que
tu cras les premiers des hommes pour que les derniers des hommes les
renient et les repoussent ainsi?"

Stello parlait  peu prs de la sorte en marchant.

Le Docteur tournait la pomme de sa canne sous son menton et souriait.

"O se sont envols vos Diables-bleus?" dit-il.

Le malade s'arrta; il ferma les yeux et sourit aussi, mais ne
rpondit pas, comme s'il n'et pas voulu donner au Docteur le plaisir
d'avouer sa maladie vaincue.

Paris tait plong dans le silence du sommeil, et l'on n'entendait
au dehors que la voix rouille d'une horloge sonnant lourdement les
trois quarts d'une heure trs avance au del de minuit. Stello
s'arrta tout  coup au milieu de l'appartement, coutant le marteau
dont le bruit parut lui plaire; il passa ses doigts dans ses cheveux
comme pour s'imposer les mains  lui-mme et calmer sa tte. On aurait
pu dire, en l'examinant bien, qu'il ressaisissait intrieurement les
rnes de son me, et que sa volont redevenait assez forte pour
contenir la violence de ses sentiments dsesprs.--Ses yeux se
rouvrirent, s'arrtrent fixement sur les yeux du Docteur, et il se
mit  parler avec tristesse, mais avec fermet:

"Les heures de la nuit, quand elles sonnent, sont pour moi comme les
voix douces de quelques tendres amies qui m'appellent et me disent,
l'une aprs l'autre: Qu'as-tu?

"Jamais je ne les entends avec indiffrence quand je me trouve seul,
 cette place o vous tes, dans ce dur fauteuil o vous voil.--Ce
sont les heures des Esprits, des Esprits lgers qui soutiennent nos
ides sur leurs ailes transparentes et les font tinceler de clarts
plus vives.

"Je sens que je porte la vie librement durant l'espace de temps
qu'elles mesurent; elles me disent que tout ce que j'aime est
endormi, qu' prsent il ne peut arriver malheur  qui m'inquite. Il
me semble alors que je suis seul charg de veiller, et qu'il m'est
permis de prendre sur ma vie ce que je voudrai du sommeil.--Certes,
cette part m'appartient, je la dvore avec joie, et je n'en dois pas
compte  des yeux ferms.--Ces heures m'on fait du bien. Il est
rare que ces chres compagnes ne m'apportent pas, comme un bienfait,
quelque sentiment ou quelque pense du ciel. Peut-tre que le temps,
invisible comme l'air, et qui se pse et se mesure comme lui, comme
lui aussi apporte aux hommes des influences invitables. Il y a des
heures nfastes. Telle est pour moi celle de l'aube humide, tant
clbre, qui ne m'amne que l'affliction et l'ennui, parce qu'elle
veille tous les cris de la foule, pour toute la dmesure longueur
du jour, dont le terme me semble inespr. Dans ce moment, si vous
voyez revenir la vie dans mes regards, elle y revient par les larmes.
Mais c'est la vie enfin, et c'est le calme ador des heures noires
qui me la rend.

"Ah! je sens en mon me une ineffable piti pour ces glorieux
pauvres dont vous avez vu l'agonie, et rien ne m'arrte dans ma
tendresse pour ces morts bien-aims.

"J'en vois, hlas! d'aussi malheureux qui prennent de diverse
sortes leur destine amre. Il y en a chez qui le chagrin devient
bouffonnerie et grosse gaiet: ce sont les plus tristes  mes yeux.
Il y en a d'autres  qui le dsespoir tourne sur le coeur. Il les
rend mchants. Eh! sont-ils bien coupables de l'tre?

"En vrit, je vous le dis l'homme a rarement tort, et l'ordre social
toujours.--Quiconque y est trait comme Gilbert et Chatterton, qu'il
frappe, qu'il frappe partout!--Je sens pour lui (s'attaquerait-il 
moi-mme) l'attendrissement d'une mre pour son fils, atteint injus-
tement dans son berceau d'une maladie douloureuse et incurable.

"--Frappe-moi! mon fils, dit-elle, mords-moi, pauvre innocent! tu n'as
rien fait de mal pour mriter de tant souffrir!--Mords mon sein, cela
te soulagera!--mords, enfant, cela fait du bien!"

Le Docteur sourit dans un calme profond; mais ses yeux devenaient
plus sombres et plus svres de moment en moment, et, avec son
inflexibilit de marbre, il rpondit:

"Que m'importe, s'il vous plat, de voir  dcouvert que votre coeur
a d'inpuisables sources de misricorde et d'indulgence, et que votre
esprit, venant  son aide, jette incessamment sur toute sorte de
criminels autant d'intrt que Godwin en rpandit sur l'assassin
Falkland?--Que m'importe cet instinct de tendresse anglique auquel
vous vous livrez tout d'abord,  tout sujet? Suis-je une femme en qui
l'motion puisse drouter la pense? Remettez-vous, monsieur, les
larmes troublent la vue."

Stello revint s'asseoir brusquement, baissa les yeux, puis les
releva pour regarder son homme de travers.

"Suivez  prsent, reprit le Docteur, le cours de l'ide qui nous a
conduits jusqu'o nous sommes arrivs. Suivez-la, s'il vous plat,
comme on suit un fleuve  travers ses sinuosits. Vous verrez que
nous n'avons fait encore qu'un chemin trs court. Nous avons trouv
sur les bords une monarchie et un gouvernement reprsentatif, chacun
avec leur Pote historiquement maltrait et ddaigneusement livr 
misre et  mort, et il ne m'a point chapp que vous espriez, en
vous voyant transport  la seconde forme du Pouvoir, y trouver les
Grands, du moment plus intelligents et comprenant mieux les Grands de
l'avenir. Votre espoir a t du, mais pas assez compltement pour
vous empcher, en ce moment mme, de concevoir une vague esprance
qu'une forme de Pouvoir plus populaire encore serait tout
naturellement, par ses exemples, le correctif des deux autres. Je
vois rouler dans vos yeux toute l'histoire (des Rpubliques, avec ses
magnanimits de collge). pargnez-m'en les citations, je vous en
supplie, car  mes yeux l'Antiquit tout entire est hors la loi
philosophique,  cause de l'Esclavage qu'elle aimait tant; et,
puisque je me suis fait conteur aujourd'hui contre ma coutume,
laissez-moi dire paisiblement une troisime et dernire aventure que
j'ai toujours eue sur le coeur depuis le jour o j'en fus tmoin. Ne
soupirez pas si profondment, comme si votre poitrine voulait
repousser l'air mme que frappe ma voix.--Vous savez bien que cette
voix est invitable pour vous. N'tes-vous pas fait  ses paroles?
--Si Dieu nous a mis la tte plus haut que le coeur, c'est pour
qu'elle le domine."

Stello courba son front avec la rsignation d'un condamn qui entend
la lecture de son arrt.

"Et tout cela, s'cria-t-il, pour avoir eu, un jour de Diables-bleus,
la mauvaise pense de me mler de politique? comme si cette ide,
jete au vent avec les mille paroles d'angoisse qu'arrache la maladie,
valait la peine d'tre combattue avec un tel acharnement comme si ce
n'tait pas un regard fugitif, un coup d'oeil de dtresse, comme celui
que jette le matelot submerg sur les points du rivage, ou celui...

--Posie! posie! ce n'est point cela interrompit le Docteur en
frappant de sa canne avec une force et une pesanteur de marteau. Vous
essayez de vous tromper vous-mme. Cette ide, vous ne la laissez pas
sortir au hasard; cette ide vous proccupait depuis longtemps; cette
ide, vous l'aimez, vous la contemplez, vous la caressez avec un
attachement secret. Elle est,  votre insu, tablie profondment en
vous, sans que vous en sentiez les racines plus qu'on ne sent celles
d'une dent. L'orgueil et l'ambition de l'universalit d'esprit l'ont
fait germer et grandir en vous, comme dans bien d'autres que je n'ai
pas guris. Seulement vous n'osiez pas vous avouer sa prsence, et
vous vouliez l'prouver sur moi, en la montrant comme par hasard,
ngligemment et sans prtention.

"O funeste penchant que nous avons tous  sortir de notre voie et
des conditions de notre tre!--D'o vient cela, sinon de l'envie
qu'a tout enfant de s'essayer au jeu des autres, ne doutant pas de
ses forces et se croyant tout possible?

--D'o vient cela, sinon de la peine qu'ont les mes les plus
libres  se dtacher compltement de ce qu'aime le profane vulgaire?
--D'o vient cela, sinon d'un moment de faiblesse, o l'espri est
las de se contempler, de se replier sur lui-mme, de vivre sur sa
propre essence et de s'en nourrir pleinement et glorieusement dans sa
solitude? Il cde  l'attraction des choses extrieures; il se
quitte lui-mme, cesse de se sentir, et s'abandonne au souffle
grossier des vnements communs.

"Il faut, vous dis-je, que j'achve de vous relever de cet abattement,
mais par degrs et en vous contraignant  suivre, malgr ses fatigues,
le chemin fangeux de la vie relle et publique, dans lequel, ce soir,
nous avons t forcs de poser le pied."

Ce fut, cette fois, avec une sombre rsolution d'entendre, toute
semblable aux forces que rassemble un homme qui vase poignarder, que
Stello s'cria:

"Parlez, monsieur."

Et le Docteur-Noir parla ainsi qu'il suit, dans le silence d'une
nuit froide et sinistre:




CHAPITRE XX

UNE HISTOIRE DE LA TERREUR


Quatre-vingt-quatorze sonnait  l'horloge du dix-huitime sicle,
quatre-vingt-quatorze, dont chaque minute fut sanglante et enflamme.
L'an de terreur frappait horriblement et lentement au gr de la terre
et du ciel, qui l'coutaient en silence. On aurait dit qu'une
puissance, insaisissable comme un fantme, passait et repassait parmi
les hommes, tant leurs visages taient ples, leurs yeux gars,
leurs ttes ramasses entre leurs paules, reployes comme pour les
cacher et les dfendre.--Cependant un caractre de grandeur et de
gravit sombre tait empreint sur tous ces fronts menacs et jusque
sur la face des enfants; c'tait comme ce masque sublime que nous met
la mort. Alors les hommes s'cartaient les uns des autres, ou
s'abordaient brusquement comme des combattants. Leur salut ressemblait
 une attaque, leur bonjour  une injure, leur sourire  une convulsion,
leur habillement aux haillons d'un mendiant, leur coiffure  une
guenille trempe dans le sang, leurs runions  des meutes, leurs
familles  des repaires d'animaux mauvais et dfiants, leur loquence
aux cris des halles, leurs amours aux orgies bohmiennes, leurs
crmonies publiques  de vieilles tragdies romaines manques, sur
des trteaux de province; leurs guerres  des migrations de peuples
sauvages et misrables, les noms du temps  des parodies poissardes.

Mais tout cela tait grand, parce que, dans la cohue rpublicaine,
si tout homme jouait au pouvoir, tout homme du moins jetait sa tte
au jeu.

Pour cela seul, je vous parlerai des hommes de ce temps-l plus
gravement que je n'ai fait des autres. Si mon premier langage tait
scintillant et musqu comme l'pe de bal et la poudre, si le second
tait pdantesque et prolong comme la perruque et la queue d'un
Alderman, je sens que ma parole doit tre ici forte et brve comme
le coup d'une hache qui sort fumante d'une tte tranche.

Au temps dont je veux parler, la Dmocratie rgnait. Les Dcemvirs,
dont le premier fut Robespierre, allaient achever leur rgne de trois
mois. Ils avaient fauch autour d'eux toutes les ides contraires 
celle de la Terreur. Sur l'chafaud des Girondins, ils avaient abattu
les ides d'amour pur de la libert; sur celui des Hbertistes, les
ides du culte de la raison unies  l'obscnit montagnarde et
rpublicaniste; sur l'chafaud de Danton, ils avaient tranch la
dernire pense de modration; restait donc LA TERREUR. Elle donna
son nom  l'poque.

Le Comit de salut public marchait librement sur sa grande route,
l'largissant avec la guillotine. Robespierre et Saint-Just menaient
la machine roulante: l'un la tranait en jouant le grand prtre,
l'autre la poussait en jouant le prophte apocalyptique.

Comme la Mort, fille de Satan, l'pouvante lui-mme, la Terreur,
leur fille, s'tait retourne contre eux et les pressait de son
aiguillon. Oui, c'taient leurs effrois de chaque nuit qui faisaient
leurs horreurs de chaque jour.

Tout  l'heure, monsieur, je vous prendrai par la main, et je vous
ferai descendre avec moi dans les tnbres de leur coeur; je tiendrai
devant vos yeux le flambeau dont les yeux faibles dtestent la
lumire, l'inexorable flambeau de Machiavel, et, dans ces coeurs
troubls, vous verrez clairement et distinctement natre et mourir
des sentiments immondes, ns,  mon sens, de leur situation dans les
vnements et de la faiblesse de leur organisation incomplte, plus
que d'une aveugle perversit dont leurs noms porteront toujours la
honte et resteront les synonymes.

Ici Stello regarda le Docteur-Noir avec l'expression d'une grande
surprise. L'autre continua:

--C'est une doctrine qui m'est particulire, monsieur, qu'il n'y a
ni hros ni monstre.--Les enfants seuls doivent se servir de ces
mots-l.--Vous tes surpris de me voir ici de votre avis, c'est que
j'y suis arriv par le raisonnement lucide, comme vous par le
sentiment aveugle. Cette diffrence seule est entre nous, que votre
coeur vous inspire, pour ceux que les hommes qualifient de monstres,
une profonde piti, et ma tte me donne pour eux un profond mpris.
C'est un mpris glacial, pareil  celui du passant qui crase la
limace. Car, s'il n'y a de monstres qu'aux cabinets anatomiques,
toujours y a-t-il de si misrables cratures, tellement livres et si
brutalement  des instincts obscurs et bas, tellement pousses, sous
le vent de leur sottise, par le vent de la sottise d'autrui, tellement
enivres, tourdies et abruties du sentiment faux de leur propre valeur
et de leurs droits tablis on ne sait sur quoi, que je ne me sens ni
rire ni larmes pour eux, mais seulement le dgot qu'inspire le spec-
tacle d'une nature manque.

Les Terroristes sont de ces gens qui souvent m'ont fait ainsi
dtourner la vue; mais aujourd'hui je l'y ramne pour vous, cette vue
attentive et patiente que rien ne dtournera de leurs cadavres
jusqu' ce que nous y ayons tout observ, jusqu'aux os du squelette.

Il n'y a pas d'anne qui ait fait autant de thories sur ces hommes
que n'en fait cette anne 1832 en un seul de ses jours, parce qu'il
n'y a pas d'poque o plus grand nombre de gens ait nourri plus
d'esprances et amass plus de probabilits de leur ressembler et de
les imiter.

C'est en effet une chose toute commode aux mdiocrits qu'un temps de
rvolution. Alors que le beuglement de la voix touffe l'expression
pure de la pense, que la hauteur de la taille est plus prise que la
grandeur du caractre, que la harangue sur la borne fait taire
l'loquence  la tribune, que l'injure des feuilles publiques voile
momentanment la sagesse durable des livres: quand un scandale de la
rue fait une petite gloire et un petit nom; quand les ambitieux
centenaires feignent, pour les piper, d'couter les coliers imberbes
qui les endoctrinent; quand l'enfant se guinde sur le bout du pied
pour prcher les hommes; quand les grands noms sont secous ple-mle
dans des sacs de boue, et tirs  la loterie populaire par la main des
pamphltiers; quand les vieilles hontes de famille redeviennent des
espces d'honneurs, hrdit chre  bien des Capacits connues; quand
les taches de sang font aurole au front, sur ma foi, c'est un bon
temps.

A quelle mdiocrit, s'il vous plat, serait-il dfendu de prendre
un grain luisant de cette grappe du Pouvoir politique, fruit rput
si plein de richesse et de gloire? Quelle petite coterie ne peut
devenir club? quel club, assemble? quelle assemble, comices?
quels comices, snat? et quel snat ne peut rgner? Et ont-ils pu
rgner sans qu'un homme y rgnt? Et qu'a-t-il fallu?--Oser!--Ah!
le beau mot que voil! Quoi! c'est l tout? Oui, tout! ceux qui l'ont
fait l'ont dit.--Courage donc, vides cerveaux, criez et courez!--Ainsi
font-ils.

Mais l'habitude des synthses a t prise ds longtemps par eux sur
les bancs; on en a pour tout; on les attelle  tout: le sonnet a la
sienne. Quand on veut user des morts, on peut bien leur prter son
systme; chacun s'en fait un bon ou mauvais; selle  tous chevaux, il
faut qu'elle aille. Monterez-vous la Comit de salut public? Qu'il
endosse la selle!

On a cru les membres de ce Comit farouche dvous profondment aux
intrts du peuple et tout sacrifiant aux progrs de l'humanit,
tout, jusqu' leur sensibilit naturelle, tout, jusqu' l'avenir de
leur nom, qu'ils vouaient sciemment  l'excration.--Systme de
l'anne  son usage.

Il est vrai qu'on les a presque dits hydrophobes.--On les a peints
comme dcids  raser de la surface de la terre toutes ttes dont les
yeux avaient vu la monarchie, et gouvernant tout exprs pour se donner
la joie d'gorger.--Systme de trembleurs suranns.

On leur a construit un projet difiant d'adoucissement successif
dans leur pouvoir, de confiance dans le rgne de la vertu, de
conviction dans la moralit de leurs crimes.--Systme d'honntes
enfants qui n'ont que du blanc et du noir devant les yeux, ne rvent
qu'anges ou dmons et ne savent pas quel incroyable nombre de masques
hypocrites, de toute forme, de toute couleur, de toute taille, peuvent
cacher les traits des hommes qui ont pass l'ge des passions dvoues
et se sont livrs sans rserve aux passions gostes.

Il s'en trouve qui, plus forts, font  ces gens l'honneur de leur
supposer une doctrine religieuse. Ils disent:

S'ils taient Athes et Matrialistes, peu leur importait: un
meurtre impuni ne faisait qu'craser, selon leur foi, une chose
agissante.

S'ils taient Panthistes, peu leur importait-il, puisqu'ils ne
faisaient qu'une transformation selon leur foi.

Reste donc le cas fort douteux o ils eussent t Chrtiens sincres,
et alors la condamnation tait rserve pour eux-mmes, et le salut
et l'indulgence pour la victime. A ce compte, il y aurait encore
dvouement et service rendu  ses ennemis.

O Paradoxes! que j'aime  vous voir sauter dans le cerceau!

--Et vous, que dites-vous? interrompit Stello, passionnment
attentif.

--Et moi, je vais chercher  suivre pas  pas les chemins de
l'opinion publique relativement  eux.

La mort est pour les hommes le plus attachant spectacle, parce
qu'elle est le plus effrayant des mystres. Or, comme il est vrai
qu'un sanglant dnouement suffit  illustrer quelque mdiocre drame,
 faire excuser ses dfauts et vanter ses moindres beauts, de mme
l'histoire d'un homme public est illustre aux yeux du vulgaire par
les coups qu'il a ports et le grand nombre de morts qu'il a donnes,
au point d'imprimer pour toujours je ne sais quel lche respect de
son nom. Ds lors, ce qu'il a os faire d'atroce est attribu 
quelque facult surnaturelle qu'il possda. Ayant fait peur  tant de
gens, cela suppose une sorte de courage pour ceux qui ne savent pas
combien de fois ce fut une lchet. Son nom tant une fois devenu
synonyme d'Ogre, on lui sait gr de tout ce qui sort un peu des
habitudes du bourreau. Si l'on trouve dans son histoire qu'il a souri
 un petit enfant et qu'il a mis des bas de soie, cela devient trait
de bont et d'urbanit. En gnral, le Paradoxe nous plat fort. Il
heurte l'ide reue, et rien n'appelle mieux l'attention sur le
parleur ou l'crivain.--De l les apologies paradoxales des grands
tueurs de gens.--La Peur, ternelle reine des masses, ayant grossi,
vous dis-je, ces personnages  tous les yeux, met tellement en
lumire leurs moindres actes, qu'il serait malheureux de n'y pas voir
reluire quelque chose de passable. Dans l'un, ce fut tel plaidoyer
hypocrite; en l'autre, telle bauche de systme, tous deux donnant un
faux air d'orateur et de lgislateur; informes ouvrages o le style,
empreint de la scheresse et de la brusquerie du combat qui les
enfantait, singe la concision et la fermet du gnie. Mais ces hommes
gorgs de pouvoir et sols de sang, dans leur inconcevable orgie
politique, taient mdiocres et troits dans leurs conceptions,
mdiocres et faux dans leurs oeuvres, mdiocres et bas dans leurs
actions.--Ils n'eurent quelques moments d'clat que par une sorte
d'nergie fivreuse, une rage de nerfs qui leur venait de leurs
craintes d'quilibristes sur la corde, et surtout du sentiment qui
avait comme remplac leur me, je veux dire l'motion continue de
l'assassinat.

Cette motion, monsieur, poursuivit le Docteur en se croisant les
jambes et prenant une prise de tabac plus  son aise, l'motion de
l'assassinat tient de la colre, de la peur et du spleen tout  la
fois. Lorsqu'un suicide s'est manqu, si vous ne lui liez les mains,
il redouble (tout mdecin le sait). Il en est de mme de l'assassin,
il croit se dfaire d'un vengeur de son premier meurtre par un
second, d'un vengeur du second par un troisime, et ainsi de suite
pour sa vie entire s'il garde le Pouvoir (cette chose divine et
sainte  jamais  ses yeux myopes!). Il opre alors sur une nation
comme sur un corps qu'il croit gangren: il coupe, il taille, il
charpente. Il poursuit la tache noire, et cette tache, c'est son
ombre, c'est le mpris et la haine qu'on a de lui: il la trouve
partout. Dans son chagrin mlancolique et dans sa rage, il s'puise
 remplir une sorte de tonneau de sang perc par le fond, et c'est
aussi l son enfer.

Voil la maladie qu'avaient ces pauvres gens dont nous parlons,
assez aimables du reste.

Je les ai, je crois, bien connus, comme vous allez voir par les
choses que je vous conterai, et je ne hassais pas leur conversation;
elle tait originale, il y avait du bon et du curieux surtout. Il
faut qu'un homme voie un peu de tout pour bien savoir la vie vers la
fin de la sienne, science bien utile au moment de s'en aller.

Toujours est-il que je les ai vus souvent et bien examins; qu'ils
n'avaient pas le pied fourchu, qu'ils n'avaient point de tte de
tigre, de hyne et de loup, comme l'ont assur d'illustres crivains;
ils se coiffaient, se rasaient, s'habillaient et djeunaient. Il y en
avait dont les femmes disaient: Qu'il est bien! Il y en avait plus
encore dont on n'et rien dit s'ils n'eussent rien t; et les plus
laids ont ici d'honntes grammairiens et de polis diplomates qui les
surpassent en airs froces, et dont on dit: Laideur spirituelle!
Ides! ides en l'air! phrases de livres que toutes ces ressemblances
animales! Les hommes sont partout et toujours de simples et faibles
cratures plus ou moins ballottes et contrefaites par leur destine.
Seulement les plus forts ou les meilleurs se redressent contre elle
et la faonnent  leur gr, au lieu de se laisser ptrir par sa main
capricieuse.

Les Terroristes se laissrent platement entraner  l'instinct absurde
de la cruaut et aux ncessits dgotantes de leur position. Cela leur
advint  cause de leur mdiocrit, comme j'ai dit.

Remarquez bien que, dans l'histoire du monde, tout homme rgnant qui
a manqu de grandeur personnelle a t forc d'y suppler en plaant
 sa droite le bourreau comme un ange gardien. Les pauvres Triumvirs
dont nous parlons avaient profondment au coeur la conscience de leur
dgradation morale. Chacun d'eux avait gliss dans une route meilleure,
et chacun d'eux tait quelque chose de manqu: l'un, avocat mauvais et
plat; l'autre, mdecin ignorant; l'autre, demi-philosophe; un autre,
cul-de-jatte, envieux de tout homme debout et entier.

Intelligences confuses et mrites avorts de corps et d'me, chacun
d'eux savait donc quel tait le mpris public pour lui, et ces rois
honteux, craignant les regards, faisaient luire la hache pour les
blouir et les abaisser  terre.

Jusqu'au jour o ils avaient tabli leur autorit triumvirale et
dcemvirale, leur ouvrage n'avait t qu'une critique continuelle,
calomniatrice, hypocrite et toujours froce des pouvoirs ou des
influences prcdentes. Dnonciateurs, accusateurs, destructeurs
infatigables, ils avaient renvers la Montagne sur la Plaine, les
Danton sur les Hbert, les Desmoulins sur les Vergniaud, en prsentant
toujours  la Multitude rgnante la Mduse des conspirations, dont
toute Multitude est pouvante, la croyant cache dans son sang et
dans ses veines. Ainsi, selon leur dire, ils avaient tir du corps
social une sueur abondante, une sueur de sang; mais, lorsqu'il fallut
le mettre debout et le faire marcher, ils succombrent  l'essai.
Impuissants organisateurs, tourdis, ptrifis par la solitude o ils
se trouvrent tout  coup, ils ne surent que recommencer  se combattre
dans leur petit troupeau souverain. Tout haletants du combat, ils
s'essayaient  griffonner quelque bout de systme dont ils n'entre-
voyaient mme pas l'application probable: puis ils retournaient  la
tche plus facile de la monstrueuse saigne. Les trois mois de leur
puissance souveraine furent pour eux comme le rve d'une nuit de
malade. Ils n'eurent pas la force d'y prendre le temps de penser.
Et, d'ailleurs, la Pense, la Pense calme, sainte, forte et pn-
trante, comme je la conois, est une chose dont ils n'taient plus
dignes.--Elle ne descend pas dans l'homme qui a horreur de soi.

Ce qui leur restait d'ides pour leur usage dans la conversation,
vous l'allez entendre, comme j'en eus moi-mme l'occasion. L'ensemble
de leur vie et les jugements qu'on en porte ne sont pas d'ailleurs ce
qui m'occupe, mais toujours l'ide premire de notre conversation,
leurs dispositions envers les Potes et tous les artistes de leur
temps. Je les prends pour dernier exemple et, comme, aprs tout, ils
furent la dernire expression du pouvoir Rpublicain-Dmocratique,
ils me seront un type excellent.

Je ne puis que gmir, avec les Rpublicains sincres et loyaux, du
tort que tous ces hommes-l ont fait au beau nom latin de la chose
publique: je conois leur haine pour ces malheureux (mes qui
n'eurent pas une heure de paix), pour ces malheureux qui souillrent
aux yeux des nations leur forme gouvernementale favorite. Mais, en
cherchant un peu, ne pourront-ils garder la chose avec un autre nom?
La langue est souple. J'en gmis, mais je n'y fus pour rien, je vous
jure.--Je m'en lave les mains, lavez vos noms.




CHAPITRE XXI

UN BON CANONNIER


Il me souvient fort bien que, le 5 thermidor an II de la Rpublique,
ou 1794, ce qui m'est totalement indiffrent, j'tais assis,
absolument seul, prs de ma fentre qui donnait sur la place de la
Rvolution, et je tournais dans mes doigts la tabatire que j'ai l,
quand on vint sonner  ma porte assez violemment, vers huit heures du
matin.

J'avais alors pour domestique un grand flandrin de fort douce et
paisible humeur, qui avait t un terrible canonnier pendant dix ans,
et qu'une blessure au pied avait mis hors de combat. Comme je
n'entendis pas ouvrir, je me levai pour voir dans l'antichambre ce
que faisait mon soldat. Il dormait, les jambes sur le pole.

La longueur dmesure de ses jambes maigres ne m'avait jamais frapp
aussi vivement que ce jour-l. Je savais qu'il n'avait pas moins de
cinq pieds neuf pouces quand il tait debout; mais je n'en avais
accus que sa taille et non ses prodigieuse jambes, qui se
dveloppaient en ce moment dans toute leur tendue, depuis le marbre
du pole jusqu' la chaise de paille, d'o le reste de son corps et,
en outre, sa tte maigre et longue s'levaient, pour retomber en
avant en forme de cerceau sur ses bras croiss.--J'oubliai
entirement la sonnette pour contempler cette innocente et heureuse
crature dans son attitude accoutume; oui, accoutume; car, depuis
que les laquais dorment dans les antichambres, et cela date de la
cration des antichambres et des laquais, jamais homme ne s'endormit
avec une quitude plus parfaite, ne sommeilla avec une absence plus
complte de rves et de cauchemars, et ne fut rveill avec une
galit d'humeur aussi grande. Blaireau faisait toujours mon
admiration, et le noble caractre de son sommeil tait pour moi une
source ternelle de curieuses observations. Ce digne homme avait
dormit partout pendant dix ans, et jamais il n'avait trouv qu'un lit
ft meilleur ou plus mauvais qu'un autre. Quelquefois seulement, en
t, il trouvait sa chambre trop chaude, descendait dans la cour,
mettait un pav sous sa tte et dormait. Il ne s'enrhumait jamais, et
la pluie ne le rveillait pas. Lorsqu'il tait debout, il avait l'air
d'un peuplier prt  tomber. Sa longue taille tait vote, et les os
de sa poitrine touchaient  l'os de son dos. Sa figure tait jaune et
sa peau luisante comme un parchemin. Aucune altration ne s'y pouvait
remarquer en aucune occasion, sinon un sourire de paysan  la fois
niais, fin et doux. Il avait brl beaucoup de poudre depuis dix ans
 tout ce qu'il y avait eu d'affaires  Paris, mais jamais il ne
s'tait tourment beaucoup du point o frappait le boulet. Il servait
son canon en artiste consomm et, malgr les changements de
gouvernement, qu'il ne comprenait gure, il avait conserv un dicton
des anciens de son rgiment et ne cessait de dire:

Quand j'ai bien servi ma pice, le Roi n'est pas mon matre. Il
tait excellent pointeur et devenu chef de pice depuis quelques
mois, quand il fut rform pour une large entaille qu'il avait reue
au pied, de l'explosion d'un caisson saut par maladresse au Champs-
de-Mars. Rien ne l'avait plus profondment afflig que cette rforme,
et ses camarades, qui l'aimaient beaucoup et le trouvaient souvent
ncessaire, l'employaient toujours  Paris et le consultaient dans
les occasions importantes. Le service de son artillerie s'accommodait
assez avec le mien; car, tant rarement chez moi, j'avais rarement
besoin de lui et, souvent, lorsque j'en avais besoin, je me servais
moi-mme de peur de l'veiller. Le citoyen Blaireau avait donc pris,
depuis deux ans, l'habitude de sortir sans m'en demander permission,
mais ne manquait pourtant jamais  ce qu'il nommait l'appel du soir,
c'est--dire le moment o je rentrais chez moi,  minuit ou deux
heures du matin. En effet, je l'y trouvais toujours endormi devant
mon feu. Quelquefois il me protgeait, lorsqu'il y avait revue, ou
combat, ou rvolution dans la Rvolution. En ma qualit de curieux,
j'allais  pied dans les rues, en habit noir, comme me voici, la
canne  la main, comme me voil. Alors je cherchais de loin les
canonniers (il en faut toujours un peu en rvolution) et, quand je
les avais trouvs, j'tais sr d'apercevoir, au-dessus de leurs
chapeaux et de leurs pompons, la tte longue de mon paisible
Blaireau, qui avait repris l'uniforme et me cherchait de loin avec
ses yeux endormis. Il souriait en m'apercevant, et disait  tout le
monde de laisser passer un citoyen de ses amis. Il me prenait sous le
bras; il me montrait tout ce qu'il y avait  voir, me nommait tous
ceux qui avaient, comme on disait, gagn  la loterie de sainte
Guillotine, et le soir nous n'en parlions pas: c'tait un arrangement
tacite. Il recevait ses gages, de ma main,  la fin du mois, et
refusait ses appointements de canonnier de Paris. Il me servait pour
son repos, et servait la nation pour l'honneur. Il ne prenait les
armes qu'en grand seigneur: cela l'arrangeait fort, et moi aussi.

Tandis que je contemplais mon domestique... (ici je dois
m'interrompre et vous dire que c'est pour tre compris de vous que
j'ai dit domestique; car, en l'an II, cela s'appelait un associ),
tandis que je le contemplais dans son sommeil, la sonnette allait
toujours son train et battait le plafond avec une vigueur inusite.
Blaireau n'en dormait que mieux. Voyant cela, je pris le parti
d'aller ouvrir ma porte.

--Vous tes peut-tre au fond un excellent homme, dit Stello.

--On est toujours bon matre quand on n'est pas le matre, rpondit
le Docteur-Noir. J'ouvris ma porte.




CHAPITRE XXII

D'UN HONNTE VIEILLARD


Je trouvai devant moi deux envoys d'espces diffrentes: un
vieillard et un enfant. Le vieux tait poudr assez proprement; il
portait un habit de livre o la place des galons se voyait encore.
Il m'ta son chapeau avec beaucoup de respect, mais en mme temps il
jeta les yeux avec dfiance autour de lui, regarda derrire moi si
personne ne me suivait, et se tint  l'cart sans entrer, comme pour
laisser passer avant lui le jeune garon qui tait arriv en mme
temps et qui secouait encore le cordon de la sonnette par le pied de
biche. Il sonnait sur la mesure de la Marseillaise, qu'il sifflait
(vous savez l'air probablement, en 1832, o nous sommes); il continua
de siffler en me regardant effrontment, et de sonner jusqu' ce
qu'il ft arriv  la dernire mesure. J'attendis patiemment et je
lui donnai deux sous en lui disant:

"Recommence-moi ce refrain-l, mon enfant."

Il recommena sans se dconcerter; il avait fort bien compris
l'ironie de mon prsent, mais il tenait  me montrer qu'il me
bravait. Il tait fort joli de figure, portait sur l'oreille un petit
bonnet rouge tout neuf, et le reste de son habillement dguenill 
faire soulever le coeur; les pieds nus, les bras nus, et tout  fait
digne du nom de Sans-Culotte.

"Le citoyen Robespierre est malade, me dit-il d'un ton de voix clair
et trs imprieux, en fronant ses petits sourcils blonds. Faut venir
 deux heures le voir."

En mme temps il jeta de toute sa force ma pice de deux sous contre
une des vitres du carr, la mit en morceaux et descendit l'escalier 
cloche-pied en sifflant: a ira!

"Que demandez-vous?" dis-je au vieux domestique; et, comme je vis
que celui-l avait besoin d'tre rassur, je lui pris le bras par le
coude et le fis entrer dans l'antichambre.

Le bonhomme referma la porte de l'escalier avec de grandes
prcautions, regarda autour de lui encore une fois, s'avana en
rasant la muraille, et me dit  voix basse:

"C'est que... monsieur, c'est que madame la duchesse est bien
souffrante aujourd'hui...

--Laquelle? lui dis-je: voyons, parlez plus vite et plus haut. Je
ne vous ai pas encore vu."

Le pauvre homme parut un peu effray de ma brusquerie et, de mme
qu'il avait t dconcert par la prsence du petit garon, il le fut
compltement par la mienne; ses vieilles joues ples rougirent sur
leurs pommettes; il fut oblig de s'asseoir et des genoux tremblaient
un peu.

"C'est madame de Saint-Aignan, me dit-il timidement et le plus bas
qu'il put.

--Eh bien, lui dis-je, du courage, je l'ai dj soigne. J'ira la
voir ce matin  la maison Lazare: soyez tranquille, mon ami. La
traite-t-on un peu mieux?

--Toujours de mme, dit-il en soupirant; il y a quelqu'un l qui
lui donne un peu de fermet, mais j'ai bien des raisons de craindre
pour cette personne-l, et alors, certainement, madame succombera.
Oui, telle que je la connais, elle succombera, elle n'en reviendra
pas.

--Bah! bah! mon brave homme, les femmes facilement abattues se
relvent aisment. Je sais des ides pour soutenir bien des faibles.
J'irai lui parler ce matin."

Le bonhomme voulait bien m'en dire plus long, mais je le pris par la
main et lui dis: "Tenez, mon ami, rveillez-moi mon domestique, si
vous le pouvez, et dites-lui qu'il me faut un chapeau pour sortir."

J'allais le laisser dans l'antichambre et je ne prenais plus garde 
lui, lorsque, en ouvrant la porte de mon cabinet, je m'aperus qu'il
me suivait, et il entra avec moi. Il avait, en entrant, jet un long
regard de terreur sur Blaireau, qui n'avait garde de s'veiller.

"Eh bien, lui dis-je, tes-vous fou?

--Non, monsieur, je suis suspect, me dit-il.

--Ah! c'est diffrent. C'est une position assez triste, mais
respectable, repris-je. J'aurais d vous deviner  cet amour de se
dguiser en domestique qui vous tient tous. C'est une monomanie. Eh
bien, monsieur, j'ai l une grande armoire vide s'il peut vous tre
agrable d'y entrer."

J'ouvris les deux battants de l'armoire, et le saluai comme
lorsqu'on fait  quelqu'un les honneurs d'une chambre  coucher.

"Je crains, ajoutai-je, que vous n'y soyez pas commodment; pourtant
j'y ai dj log six personnes l'une aprs l'autre."

C'tait ma foi vrai.

Mon bonhomme prit, lorsqu'il fut seul avec moi, un air tout diffrent
de sa premire faon d'tre. Il se grandit et se mit  son aise: je
vis un beau vieillard, moins vot, plus digne, mais toujours ple.
Sur mes assurances qu'il ne risquait rien et pouvait parler, il osa
s'asseoir et respirer.

"Monsieur, me dit-il en baissant les yeux pour se remettre et
s'efforcer de reprendre la dignit de son rang, monsieur, je veux
sur-le-champ vous mettre au fait de ma personne et de ma visite. Je
suis monsieur de Chnier. J'ai deux fils qui, malheureusement, ont
assez mal tourn: ils ont tous deux donn dans la Rvolution. L'un est
Reprsentant, j'en gmirai toute ma vie, c'est le plus mauvais; l'an
est en prison, c'est le meilleur. Il est un peu dgris, monsieur,
dans ce moment-ci, et je ne sais vraiment pas plus que lui pourquoi on
me l'a coffr, ce pauvre garon; car il a fait des crits bien rvolu-
tionnaires et qui ont d plaire  tous ces buveurs de sang...

--Monsieur, lui dis-je, je vous demanderai la permission de vous
rappeler qu'il y a un de ces buveurs qui m'attend  djeuner.

--Je le sais, monsieur, mais je croyais que c'tait seulement en
qualit de Docteur, profession pour laquelle j'ai la plus haute
vnration car, aprs les mdecins de l'me, qui sont les prtres et
tous les ecclsiastiques, gnralement parlant, je ne veux excepter
aucun des ordres monastiques, certainement les mdecins du corps...

--Doivent arriver  temps pour le sauver, interrompis-je encore en
lui secouant le bras pour le rveiller du radotage qui commenait 
l'assoupir; je connais messieurs vos fils...

--Pour abrger, monsieur, la seule chose qui me console, me dit-il,
c'est que l'an, le prisonnier, l'officier, n'est pas pote comme
celui de Charles IX et, par consquent, lorsque je l'aurai tir
d'affaire, comme j'espre, avec votre aide, si vous voulez bien le
permettre, il n'attirera pas les yeux sur lui par une publicit
d'auteur.

--Bien jug, dis-je, prenant mon parti d'couter.

--N'est-ce pas, monsieur? continua cet excellent homme. Andr a de
l'esprit, du reste, et c'est lui qui a rdig la lettre de Louis XVI
 la Convention. Si je me suis travesti, c'est par gard pour vous,
qui frquentez tous ces coquins-l, et pour ne pas vous compromettre.

--L'indpendance de caractre et le dsintressement ne peuvent
jamais tre compromis, dis-je en passant; allez toujours.

--Mort-Dieu! monsieur, reprit-il avec une certaine vieille chaleur
militaire, savez-vous qu'il serait affreux de compromettre un galant
homme comme vous,  qui l'on vient demander un service.

--J'ai dj eu l'honneur de vous offrir... repris-je en montrant
mon armoire avec galanterie.

--Ce n'est point l ce qu'il me faut, me dit-il; je ne prtends
point me cacher; je veux me montrer, au contraire, plus que jamais.
Nous sommes dans un temps o il faut se remuer, et je ne crains pas
pour ma vieille tte. Mon pauvre Andr m'inquite, monsieur; je ne
puis supporter qu'il reste  cette effroyable maison de Saint-Lazare.

--Il faut qu'il reste en prison, dis-je rudement, c'est ce qu'il a
de mieux  faire.

--J'irai...

--Gardez-vous d'aller. Je parlerai...

--Gardez-vous de parler."

Le pauvre homme se tut tout  coup et joignit les mains entre ses
deux genoux avec une tristesse et une rsignation capables
d'attendrir les plus durs des hommes. Il me regardait comme un
criminel  la question regardait son juge dans quelque bienheureuse
poque Organique. Son vieux front nu se couvrit de rides, comme une
mer paisible se couvre de vagues, et ces vagues prirent cours d'abord
du bas en haut par tonnement, puis du haut en bas par affliction.

"Je vois bien, me dit-il, que madame de Saint-Aignan s'est trompe;
je ne vous en veux point, parce que dans ces temps mauvais chacun
suit sa route, mais je vous demande seulement le secret, et je ne
vous importunerai plus, citoyen."

Ce dernier mot me toucha plus que tout le reste, par l'effort que
fit le bon vieillard pour le prononcer. Sa bouche sembla jurer et,
jamais, depuis sa cration, le mot de citoyen n'eut un pareil son.
La premire syllabe siffla longtemps et les deux autres murmurrent
rapidement comme le coassement d'une grenouille qui barbote dans un
marais. Il y avait un mpris, une douleur suffocante, un dsespoir si
vrai dans ce citoyen, que vous en eussiez frissonn, surtout si vous
eussiez vu le bon vieillard se lever pniblement en appuyant ses deux
mains  veines bleues sur ses deux genoux, pour russir  s'enlever
du fauteuil. Je l'arrtai au moment o il allait arriver  se tenir
debout, et je le replaai doucement sur le coussin.

"Madame de Saint-Aignan ne vous a point tromp, lui dis-je; vous
tes devant un homme sr, monsieur. Je n'ai jamais trahi les soupirs
de personne, et j'en ai reu beaucoup, surtout des derniers soupirs,
depuis quelque temps..."

Ma duret le fit tressaillir.

"Je connais mieux que vous la situation des prisonniers, et surtout
de celui qui vous doit la vie, et  qui vous pouvez l'ter si vous
continuez a vous remuer, comme vous dites. Souvenez-vous, monsieur,
que dans les tremblements de terre il faut rester en place et
immobile."

Il ne rpondit que par un demi-salut de rsignation et de politesse
rserve, et je sentis que j'avais perdu sa confiance par ma rudesse.
Ses yeux taient plus que baisss et presque ferms quand je
continuai  lui recommander un silence profond et une retraite
absolue. Je lui disais (le plus poliment possible cependant) que tous
les ges ont leur tourderie, toutes les passions leurs imprudences,
et que l'amour paternel est presque une passion.

J'ajoutai qu'il devait penser, sans attendre de moi de plus grands
dtails, que je ne m'avanais pas  ce point auprs de lui, dans une
circonstance aussi grave, sans tre certain du danger qu'il y aurait
 faire la plus lgre dmarche; que je ne pouvais lui dire pourquoi,
mais qu'enfin il me pouvait croire; que personne n'tait plus avant
que moi dans la confidence des chefs actuels de l'tat; que j 'avais
souvent profit des moments favorables de leur intimit pour
soustraire quelques ttes humaines  leurs griffes et les faire
glisser entre leurs ongles; que, cependant, dans cette occasion, une
des plus intressantes qui se ft offerte, puisqu'il s'agissait de
son fils an, intime ami d'une femme que j'avais vu natre et que je
regardais comme mon enfant, je dclarais formellement qu'il fallait
demeurer muet et laisser faire la destine, comme un pilote sans
boussole et sans toiles laisse faire le vent quelquefois.--Non!
il est dit qu'il existera toujours des caractres tellement polis,
uss, nervs et dbilits par la civilisation, qu'ils se referment
par le froissement d'un mot comme des sensitives. Moi, j'ai parfois
le toucher rude.--A prsent j'avais beau parler, il consentait 
tout ce que je conseillais, il tombait d'accord avec moi de tout ce
que je disais; mais je sentais sa politesse  fleur d'eau et un roc
au fond.--C'tait l'enttement des vieillards, ce misrable instinct
d'une volont myope qui surnage en nous quand toutes nos facults sont
englouties par le temps, comme un mauvais mt au-dessus d'un vaisseau
submerg.




CHAPITRE XXIII

SUR LES HIROGLYPHES DU BON CANONNIER


Je passe aussi rapidement d'une ide  l'autre, que l'oeil de la
lumire  l'ombre. Sitt que je vis mon discours inutile, je me tus.
M. de Chnier se leva, et je le reconduisis en silence jusqu' la
porte de l'escalier. L seulement je ne pus m'empcher de lui prendre
la main et de la lui serrer cordialement. Le pauvre vieillard! il en
fut mu. Il se retourna, et ajouta d'une voix douce (mais quoi de
plus entt que la douceur?): "Je suis bien pein de vous avoir
importun de ma demande.

--Et moi, lui dis-je, de voir que vous ne voulez pas me comprendre, et
que vous prenez un bon conseil pour une dfaite. Vous y rflchirez,
j'espre."

Il me salua profondment et sortit. Je revins me prparer  partir,
en haussant les paules. Un grand corps me ferma le passage de mon
cabinet: c'tait mon canonnier, c'tait Blaireau, rveill aussi bien
qu'il tait en lui. Vous croyez peut-tre qu'il pensait  me servir?
--point;-- ouvrir les portes?--pas le moins du monde;-- s'excuser?
--encore moins. Il avait t une manche de son habit de canonnier de
Paris, et s'amusait gravement  terminer, de la main droite, avec une
aiguille, un dessin symbolique sur son bras gauche. Il se piquait
jusqu'au sang, semait de la poudre dans les piqres, l'enflammait, et
se trouvait tatou pour toujours. C'est un vieil usage des soldats,
comme vous le savez mieux que moi. Je ne pus m'empcher de perdre
encore trois minutes  considrer cet original.--Je lui pris le bras:
il se drangea un peu et me l'abandonna avec complaisance et une
satisfaction secrte. Il se regardait le bras avec douceur et vanit.

"Eh! mon garon, m'criai-je, ton bras est un almanach de la cour
et un calendrier rpublicain."

Il se frotta le menton avec un rire de finesse: c'tait son geste
favori, et il cracha loin de lui, en mettant sa main devant sa bouche
par politesse. Cela remplaait chez lui tous les discours inutiles:
c'tait son signe de consentement ou d'embarras, de rflexion ou de
dtresse, manie de corps de garde, tic de rgiment. Je contemplais
sans opposition ce bras hroque et sentimental.--La dernire
inscription qu'il y avait faite tait un bonnet phrygien, plac sur
un coeur, et autour Indivisibilit ou la mort.

"Je vois bien, lui dis-je, que tu n'es pas fdraliste comme les
Girondins."

Il se gratta la tte. "Non, non, me dit-il, ni la citoyenne Rose non
plus."

Et il me montrait finement une petite rose dessine avec soin, 
ct du coeur, sous le bonnet.

"Ah! ah! je vois pourquoi tu boites si longtemps, lui dis-je; mais
je ne te dnoncerai pas  ton capitaine.

--Ah! dame! me dit-il, pour tre canonnier on n'est pas de pierre,
et Rose est fille d'une dame tricoteuse, et son pre est gelier
 Lazare.--Fameux emploi!" ajouta-t-il avec orgueil.

J'eus l'air de ne pas entendre ce raisonnement, dont je fis mon
profit: il avait l'air aussi de me donner cet avis par mgarde. Nous
nous entendions ainsi parfaitement, toujours selon notre arrangement
tacite.

Je continuai  examiner ses hiroglyphes de caserne avec l'attention
d'un peintre en miniature. Immdiatement au-dessus du coeur
rpublicain et amoureux, on voyait peint en bleu un grand sabre, tenu
par un petit blaireau debout, ou, comme on et dit en langue
hraldique, un blaireau rampant et, au-dessus, en gros caractres
Honneur  Blaireau, le bourreau des crnes!

Je levai vite la tte, comme on ferait pour voir si un portrait est
ressemblant.

"Ceci, c'est toi, n'est-ce pas? Ceci n'est plus pour la politique,
mais pour la gloire?"

Un lger sourire rida la longue figure jaune de mon canonnier, et il
me dit paisiblement:

"Oui, oui, c'est moi. Les crnes sont les six matres d'armes  qui
j'ai fait passer l'arme  gauche.

--Cela veut dire tuer, n'est-ce pas?

--Nous disons a comme a", reprit-il avec la mme innocence.

En effet, cet homme primitif, habile sans le savoir,  la manire
des hros d'Otati, avait grav sur son bras jaune, au bout du sabre
du blaireau, six fleurets renverss, qui semblaient l'adorer.

Je voulais passer outre et remonter au-dessus du coude; mais je vis
qu'il faisait quelque difficult de relever sa manche.

"Oh! a, me dit-il, c'est quand j'tais recrue a ne compte plus 
prsent."

Je compris sa pudeur en apercevant une fleur de lis colossale, et
au-dessus: Vivent les Bourbons et sainte Barbe! et amour ternel
 Madeleine!

"Porte toujours des manches longues, mon enfant, lui dis-je, pour
garder ta tte. Je te conseille aussi de n'ouvrir que des bras bien
couverts  la citoyenne Rose.

--Bah! bah! reprit-il d'un air de niaiserie affecte, pourvu que son
pre m'ouvre les verrous, quelquefois, entre les heures du guichet,
c'est tout ce qu'il faut pour..."

Je l'interrompis, afin de n'tre pas forc de le questionner.

"Allons, lui dis-je en le frappant sur le bras, tu es un prudent
garon, tu n'as rien fait de mal depuis que je t'ai mis ici; tu ne
commenceras pas  prsent. Accompagne-moi ce matin o je vais:
j'aurai peut-tre besoin de toi. Tu me suivras de loin dans le
chemin, et tu n'entreras dans les maisons que si cela te plat. Que
je te retrouve du moins dans la rue!"

Il s'habilla en billant encore deux ou trois fois, se frotta les
yeux et me laissa sortir avant lui, tout dispos  me suivre, son
chapeau  trois cornes sur l'oreille et tenant en main une baguette
blanche aussi longue que lui.




CHAPITRE XXIV

LA MAISON LAZARE


Saint-Lazare est une vieille maison couleur de boue. Ce fut jadis un
Prieur. Je crois ne me tromper gure en disant qu'on n'acheva de la
btir qu'en 1465,  la place de l'ancien monastre de Saint-Laurent,
dont parle Grgoire de Tours, comme vous le savez parfaitement, au
sixime livre de son Histoire, chapitre neuvime. Les rois de France
y faisaient halte deux fois  leur entre  Paris, ils s'y reposaient
 leur sortie, on les y dposait en les portant  Saint-Denis. En
face le Prieur tait,  cet effet, un petit htel dont il ne reste
pas pierre sur pierre, et qui se nommait le Logis du Roi. Le Prieur
devint caserne, prison d'tat et maison de correction pour les
moines, les soldats, les conspirateurs et les filles; on a tour 
tour agrandi, largi, barricad et verrouill ce btiment sale, o
tout tait alors d'un aspect gris, maussade et maladif. Il me fallut
quelque temps pour me rendre de la place de la Rvolution  la rue du
Faubourg-Saint-Denis, o est situe cette prison. Je la reconnus de
loin  une sorte de guenille bleue et rouge, toute mouille de pluie,
attache  un grand bton noir plant au-dessus de la porte. Sur un
marbre noir, en grosses lettres blanches, tait grave l'inscription
gnrale de tous les monuments, l'inscription qui me semblait
l'pitaphe de toute la nation:

Unit, Indivisibilit de la Rpublique.
galit, Fraternit ou la Mort.

Devant la porte du corps de garde infect, des Sans-Culottes, assis
sur des bancs de chne, aiguisaient leurs piques dans le ruisseau,
jouaient  la drogue, chantaient la Carmagnole, et taient la
lanterne d'un rverbre pour la remplacer par un homme qu'on voyait
amen du haut du faubourg par des poissardes qui hurlaient le a ira!

On me connaissait, on avait besoin de moi, j'entrai. Je frappai 
une porte paisse, place  droite sous la vote. La porte s'ouvrit
 moiti, comme d'elle-mme, et comme j'hsitais, attendant qu'elle
s'ouvrt tout  fait, la voix du gelier me cria: "Allons donc!
entrez donc!"

Et, ds que j'eus mis le pied dans l'intrieur, je sentis le
froissement de la porte sur mes talons, et je l'entendis se refermer
violemment, comme pour toujours, de tout le poids de ses ais massifs,
de ses clous pais, de ses garnitures de fer et de ses verrous.

Le gelier riait dans les trois dents qui lui restaient.

Ce vieux coquin tait accroupi dans un grand fauteuil noir, de ceux
qu'on nomme  crmaillre, parce qu'ils ont de chaque ct des crans
de fer qui soutiennent le dossier et mesurent sa courbe lorsqu'il se
renverse pour servir de lit. L, dormait et veillait, sans se dranger
jamais, l'immobile portier. Sa figure ride, jaune, ironique, s'avan-
ait au-dessus de ses genoux, et s'y appuyait par le menton. Ses deux
jambes passaient  droite et  gauche par-dessus les deux bras du
fauteuil, pour se dlasser d'tre assis  la manire accoutume, et
il tenait de la main droite ses clefs, de la gauche la serrure de la
porte massive. Il l'ouvrait et la fermait comme par ressort et sans
fatigue.--Je vis derrire son fauteuil une jeune fille debout, les
mains dans les poches de son petit tablier. Elle tait toute ronde,
grasse et frache, un petit nez retrouss, des lvres d'enfant, de
grosses hanches, des bras blancs, et une propret rare en cette
maison. Robe d'toffe rouge releve dans les poches, et bonnet blanc
orn d'une grande cocarde tricolore.

Je l'avais dj remarque en passant, mais jamais avec attention.
Cette fois, tout rempli des demi-confidences de mon canonnier
Blaireau, je reconnus sa bonne amie Rose, avec ce sentiment inn qui
fait qu'on se dit, sans se tromper, d'un inconnu que l'on dsirait
voir: C'est lui.

Cette belle fille avait un air de bont et de prestance tout  la
fois, qui faisait,  la voir l, l'effet de redoubler la tristesse du
lieu, pour lequel elle ne semblait pas faite. Toute cette frache
personne sentait si bien le grand air de la campagne, le village, le
thym et le serpolet, que je mets en fait qu'elle devait arracher un
soupir  chaque prisonnier par sa prsence, en leur rappelant les
plaines et les bls.

"C'est une cruaut, dis-je en m'arrtant, une cruaut vritable que
de montrer cette enfant-l aux dtenus."

Elle ne comprit pas plus que si j'eusse parl grec, et je ne
prtendais pas tre compris. Elle fit de grands yeux, montra les plus
belles dents du monde, et cela sans sourire, en ouvrant ses lvres,
qui s'panouirent comme un oeillet que l'on presse du doigt.

Le pre grogna. Mais il avait la goutte et il ne me dit rien.
J'entrai dans les corridors en ttant la pierre avec ma canne devant
mes pieds, parce qu'alors les larges et longues avenues humides
taient sombres et mal claires en plein jour, par des rverbres
rouges et infects.

Aujourd'hui que tout devient propre et poli, si vous alliez visiter
Saint-Lazare, vous verriez une belle infirmerie, des cellules neuves
et bien ranges, des murs blanchis, des carreaux lavs, de la lumire,
de l'air, de l'ordre partout. Les geliers, les guichetiers, les
porte-clefs d'aujourd'hui se nomment directeurs, conducteurs, correc-
teurs, surveillants, portent uniforme bleu  boutons d'argent, parlent
d'une voix douce, et ne connaissent que par ou-dire leurs anciens
noms, qu'ils trouvent ridicules.

Mais, en 1794, cette noire Maison Lazare ressemblait  une grande
cage d'animaux froces. Il n'existait l que le vieux btiment gris
qu'on y voit encore, bloc norme et carr. Quatre tages de
prisonniers gmissaient et hurlaient l'un sur l'autre. Au dehors, on
voyait aux fentres des grilles, des barreaux normes, formant en
largeur des anneaux, en hauteur des piques de fer, et entrelaant de
si prs la lance et la chane, que l'air y pouvait  peine pntrer.
Au dedans, trois larges corridors mal clairs divisaient chaque
tage, coups eux-mmes par quarante portes de loges dignes d'enfermer
des loups, et souvent pntres d'une odeur de tanire; de lourdes
grilles de fer massives et noires au bout de chaque corridor et, 
toutes les portes des loges, de petites ouvertures carres et grilles,
que l'on nomme guichets, et que les geliers ouvrent en dehors pour
surprendre et surveiller le prisonnier  toute heure.

Je traversai, en entrant, la grande cour vide o l'on rangeait
d'ordinaire les terribles chariots destins  emporter des charges de
victimes. Je grimpai sur le perron  demi dtruit par lequel elles
descendaient pour monter dans leur dernire voiture.

Je passai un lieu abominable, humide et sinistre, us par le
frottement des pieds, bris et marqu sur les murs, comme s'il s'y
passait chaque jour quelque combat. Une sorte d'auge pleine d'eau,
d'une mauvaise odeur, en tait le seul meuble. Je ne sais ce qu'on
y faisait, mais ce lieu se nommait et se nomme encore Casse-Gueule.

J'arrivai au prau, large et laide cour enchsse dans de hautes
murailles; le soleil y jette quelquefois un rayon triste, du haut
d'un toit. Une norme fontaine de pierre est au milieu, quatre
ranges d'arbres autour. Au fond, tout au fond, un Christ blanc sur
une croix rouge, rouge d'un rouge de sang.

Deux femmes taient au pied de ce grand Christ, l'une trs jeune, et
l'autre trs ge. La plus jeune priait  deux genoux,  deux mains,
la tte baisse, et fondant en larmes; elle ressemblait tant  la
belle princesse de Lamballe, que je dtournai la tte. Ce souvenir
m'tait odieux.

La plus ge arrosait deux vignes qui poussaient lentement au pied
de la croix. Les vignes y sont encore. Que de gouttes et de larmes
ont arros leurs grappes, rouges et blanches comme le sang et les
pleurs!

Un guichetier lavait son linge, en chantant, dans la fontaine du
milieu. J'entrai dans les corridors et,  la douzime loge du rez-de
-chausse, je m'arrtai. Un porte-clefs vint, me toisa, me reconnut,
mit sa patte grossire sur la main plus lgante du verrou, et
l'ouvrit.--J'tais chez madame la duchesse de Saint-Aignan.




CHAPITRE XXV

UNE JEUNE MRE


Comme le porte-clefs avait ouvert brusquement la porte, j'entendis
un petit cri de femme, et je vis que madame de Saint-Aignan tait
surprise, et honteuse de l'tre. Pour moi, je ne fus, tonn que
d'une chose  laquelle je ne pouvais m'accoutumer: c'tait la grce
parfaite et la noblesse de son maintien, son calme, sa rsignation
douce, sa patience d'ange et sa timidit imposante. Elle se faisait
obir, les yeux baisss, par un ascendant que je n'ai vu qu' elle.
Cette fois, elle tait dconcerte de notre entre; mais elle s'en
tira  merveille, et voici comment.

Sa cellule tait petite et brlante, expose au midi, et thermidor
tait, je vous assure, tout aussi chaud que l'et t juillet  sa
place... Madame de Saint-Aignan n'avait d'autre moyen de se garantir
du soleil, qui tombait d'aplomb dans sa pauvre petite chambre, que de
suspendre  la fentre un grand chle, le seul, je pense, qu'on lui
et laiss. Sa robe trs simple tait fort dcollete, ses bras
taient nus, ainsi que tout ce que laisserait voir une robe de bal,
mais rien de plus que cela. C'tait peu pour moi, mais beaucoup trop
pour elle. Elle se leva en disant: "Eh! mon Dieu!" et croisa ses
deux bras sur sa poitrine, comme une baigneuse surprise l'aurait pu
faire. Tout rougit en elle, depuis le front jusqu'au bout des doigts,
et ses yeux se mouillrent un instant.

Ce fut une impression trs passagre. Elle se remit bientt en
voyant que j'tais seul et, jetant sur ses paules une sorte de
peignoir blanc, elle s'assit sur le bord de son lit pour m'offrir une
chaise de paille, le seul meuble de sa prison.--Je m'aperus alors
qu'un de ses pieds tait nu, et qu'elle tenait  la main un petit bas
de soie noir et brod  jour.

"Bon Dieu! dis-je; si vous m'aviez fait dire un mot de plus...

--La pauvre reine en a fait autant!" dit-elle vivement, et elle
sourit avec une assurance et une dignit charmantes, en levant ses
grands yeux sur moi; mais bientt sa bouche reprit une expression
grave, et je remarquai sur son noble visage une altration profonde
et nouvelle, ajoute  sa mlancolie accoutume.

"Asseyez-vous! asseyez-vous! me dit-elle en parlant vite, d'une voix
altre et avec une prononciation saccade. Depuis que ma grossesse
a t dclare, grce  vous, et je vous en dois...

--C'est bon, c'est bon, dis-je en l'interrompant  mon tour, par
aversion pour les phrases.

--J'ai un sursis, continua-t-elle; mais il va, dit-on, arriver des
chariots aujourd'hui, et ils ne partiront pas vides pour le tribunal
rvolutionnaire."

Ici ses yeux s'attachrent  la fentre et me parurent un peu gars.

"Les chariots, les terribles chariots! dit-elle. Leurs roues
branlent tous les murs de Saint-Lazare! Le bruit de leurs roues
m'branle tous les nerfs. Comme ils sont lgers et bruyants quand ils
roulent sous la vote en entrant, et comme ils sont lents et lourds
en sortant avec leur charge!--Hlas! ils vont venir se remplir
d'hommes, de femmes et d'enfants aujourd'hui,  ce que j'ai entendu
dire. C'est Rose qui l'a dit dans la cour, sous ma fentre, en
chantant. La bonne Rose a une voix qui fait du bien  tous les
prisonniers. Cette pauvre petite!"

Elle se remit un peu, se tut un moment, passa sa main sur ses yeux
qui s'attendrissaient, et reprenant son air noble et confiant:

"Ce que je voulais vous demander, me dit-elle en appuyant lgrement
le bout de ses doigts sur la manche de mon habit noir, c'est un moyen
de prserver de l'influence de mes peines et de mes souffrances
l'enfant que je porte dans mon sein. J'ai peur pour lui..."

Elle rougit; mais elle continua malgr la pudeur, et la soumit 
entendre ce qu'elle voulait me dire...

Elle s'animait en parlant.

"Vous autres hommes, et vous, tout docteur que vous tes, vous ne
savez pas ce que c'est que cette fiert et cette crainte que ressent
une femme dans cet tat. Il est vrai que je n'ai vu aucune femme
pousser aussi loin que moi ces terreurs."

Elle leva les yeux au ciel.

"Mon Dieu! quel effroi divin! quel tonnement toujours nouveau!
Sentir un autre coeur battre dans mon coeur, une me anglique se
mouvoir dans mon me trouble, et y vivre d'une vie mystrieuse qui
ne lui sera jamais compte, except par moi qui la partage! Penser
que tout ce qui est agitation pour moi est peut-tre souffrance pour
cette crature vivante et invisible, que mes craintes peuvent lui
tre des douleurs, mes douleurs des angoisses, mes angoisses la mort!
--Quand j'y pense, je n'ose plus remuer ni respirer. J'ai peur de
mes ides, je me reproche d'aimer comme de har, de crainte d'tre
mue.--Je me vnre, je me redoute comme si j'tais une sainte.
--Voil mon tat."

Elle avait l'air d'un ange en parlant ainsi, et elle pressait ses
deux bras croiss sur sa ceinture, qui commenait  peine  s'largir
depuis deux mois.

"Donnez-moi une ide qui me reste toujours prsente l, dans l'esprit,
poursuivit-elle en me regardant fixement, et qui m'empche de faire
mal  mon fils."

Ainsi, comme toutes les jeunes mres que j'ai connues, elle disait
d'avance mon fils, par un dsir inexplicable et une prfrence
instinctive. Cela me fit sourire malgr moi.

"Vous avez piti de moi, dit-elle; je le vois bien, allez!--Vous
savez que rien ne peut cuirasser notre pauvre coeur au point de
l'empcher de bondir, de faire tressaillir tout notre tre, de
marquer au front nos enfants pour le moindre de nos dsirs.

"Cependant, poursuivit-elle en laissant tomber sa belle tte, avec
abandon, sur sa poitrine, il est de mon devoir d'amener mon enfant
jusqu'au jour de sa naissance, qui sera la veille de ma mort. On ne
me laisse sur la terre que pour cela, je ne suis bonne qu' cela, je
ne suis rien que la frle coquille qui le conserve, et qui sera
brise aprs qu'il aura vu le jour. Je ne suis pas autre chose! pas
autre chose, monsieur! Croyez-vous... (et elle me prit la main),
croyez-vous qu'on me laisse au moins quelques bonnes heures pour le
regarder quand il sera n?--S'ils vont me tuer tout de suite, ce
sera bien cruel, n'est-ce pas? Eh bien, si j'ai seulement le temps
de l'entendre crier et de l'embrasser tout un jour, je leur
pardonnerai, je crois, tant je dsire ce moment-l!"

Je ne pouvais que lui serrer les mains; je les baisai avec un
respect religieux et sans rien dire, crainte de l'interrompre.

Elle se mit  sourire avec toute la grce d'une jolie femme de
vingt-quatre ans, et ses larmes parurent joyeuses un moment.

"Il me semble toujours que vous savez tout, vous. Il me semble qu'il
n'y a qu' dire: Pourquoi? et que vous allez rpondre, vous.
--Pourquoi, dites-moi, une femme est-elle tellement mre qu'elle est
moins toute autre chose? moins amie, moins fille, moins pouse mme,
et moins vaine, moins dlicate, et peut-tre moins pensante?--Qu'un
enfant qui n'est rien soit tout!--Que ceux qui vivent soient moins
que lui! c'est injuste, et cela est. Pourquoi cela est-il?--Je me
le reproche.

--Calmez-vous! calmez-vous! lui dis-je; vous avez un peu de fivre,
vous parlez vite et haut. Calmez-vous.

--Eh! mon Dieu! cria-t-elle, celui-l, je ne le nourrirai pas!"

En disant cela, elle me tourna le dos tout d'un coup, et se jeta la
figure sur son petit lit, pour y pleurer quelque temps sans se
contraindre devant moi: son coeur dbordait.

Je regardais avec attention cette douleur si franche qui ne
cherchait point  se cacher, et j'admirais l'oubli total o elle
tait de la perte de ses biens, de son rang, des recherches dlicates
de la vie. Je retrouvais en elle ce qu' cette poque j'eus souvent
occasion d'observer; c'est que ceux qui perdent le plus sont toujours
aussi ceux qui se plaignent le moins.

L'habitude du grand monde et d'une continuelle aisance lve l'esprit
au-dessus du luxe que l'on voit tous les jours, et ne plus le voir est
 peine une privation. Une ducation lgante donne le ddain des
souffrances physiques, et ennoblit, par un doux sourire de piti, les
soins minutieux et misrables de la vie, apprend  ne compter pour
quelque chose que les peines de l'me,  voir sans surprise une chute
mesure d'avance par l'instruction, les mditations religieuses, et
mme toutes les conversations des familles et des salons, et surtout
 se mettre au-dessus de la puissance des vnements par le sentiment
de ce qu'on vaut.

Madame de Saint-Aignan avait, je vous assure, autant de dignit en
cachant sa tte sur la couverture de laine de son lit de sangle, que
je lui en avais vu lorsqu'elle appuyait son front sur ses meubles de
soie. La dignit devient  la longue une qualit qui passe dans le
sang, et de l dans tous les gestes, qu'elle ennoblit. Il ne serait
venu  la pense de personne de trouver ridicule ce que je vis mieux
que jamais en ce moment, c'est--dire le joli petit pied nu que j'ai
dit, crois sur l'autre que chaussait un bas de soie noir. Je n'y
pense mme  prsent que parce qu'il y a des traits caractristiques
dans tous les tableaux de ma vie, qui ne s'effacent jamais de ma
mmoire. Malgr moi, je la revois ainsi. Je la peindrais dans cette
attitude.

Comme on ne pleure gure une journe de suite, je regardai mes deux
montres: je vis  l'une dix heures et demie,  l'autre onze heures
prcises; je pris le terme moyen, et jugeai qu'il devait tre dix
heures trois quarts. J'avais du temps, et je me mis  considrer la
chambre, et particulirement ma chaise de paille.




CHAPITRE XXVI

UNE CHAISE DE PAILLE


Comme j'tais plac de ct sur cette chaise, ayant le dossier sous
mon bras gauche, je ne pus m'empcher de le considrer. Ce dossier
fort large tait devenu noir et luisant, non  force d'tre bruni et
cir, mais par la quantit de mains qui s'y taient poses, qui
l'avaient frott dans les crispations de leur dsespoir; par la
quantit de pleurs qui avaient humect le bois, et par les morsures
de la dent mme des prisonniers. Des entailles profondes, de petites
coches, des marques d'ongles, sillonnaient ce dos de chaise. Des
noms, des croix, des lignes, des signes, des chiffres, y taient
gravs au couteau, au canif, au clou, au verre, au ressort de montre,
 l'aiguille,  l'pingle.

Ma foi! je devins si attentif  les examiner, que j'en oubliai presque
ma pauvre petite prisonnire. Elle pleurait toujours; moi, je n'avais
rien  lui dire, si ce n'est: Vous avez raison de pleurer; car lui
prouver qu'elle avait tort m'et t impossible, et, pour m'attendrir
avec elle, il aurait fallu pleurer encore plus fort. Non, ma foi!

Je la laissai donc continuer, et je continuai, moi, la lecture de ma
chaise.

C'taient des noms, charmants quelquefois, quelquefois bizarres,
rarement communs, toujours accompagns d'un sentiment ou d'une ide.
De tous ceux qui avaient crit l, pas un n'avait en ce moment sa
tte sur ses paules. C'tait un album que cette planche! Les
voyageurs qui s'y taient inscrits taient tous au seul port o nous
soyons srs d'arriver, et tous parlaient de leur traverse avec
mpris et sans beaucoup de regrets, sans espoir non plus d'une vie
meilleure, ou seulement d'une vie nouvelle, ou d'une autre vie o
l'on se sente vivre. Ils paraissaient s'en peu soucier. Aucune foi
dans leurs inscriptions, aucun athisme non plus; mais quelques lans
de passions caches, secrtes, profondes, indiques vaguement par le
prisonnier prsent au prisonnier  venir, dernier legs du mort au
mourant.

Quand la foi est morte au coeur d'une nation vieillie, ses cimetires
(et ceci en tait un) ont l'aspect d'une dcoration paenne. Tel est
votre Pre-Lachaise. Amenez-y un Indou de Calcutta, et demandez-lui:
"Quel est ce peuple dont les morts ont sur leur poussire des jardins
tout petits remplis de petites urnes, de colonnes d'ordre dorique ou
corinthien, de petites arcades de fantaisie  mettre sur sa chemine
comme pendules curieuses; le tout bien badigeonn, marbr, dor,
enjoliv, verniss; avec des grillages tout autour, pareils aux cages
des serins et des perroquets; et, sur la pierre, des phrases semi-
franaises de sensiblerie Riccobonienne, tires des romans qui font
sangloter les portires et dprir toutes les brodeuses?"

L'Indou sera embarrass; il ne verra ni pagodes, ni Brahma, ni
statues de Wichnou aux trois ttes, aux jambes croises et aux sept
bras; il cherchera le Lingam, et ne le trouvera pas; il cherchera le
turban de Mahomet, et ne le trouvera pas; il cherchera la Junon des
morts, et ne la trouvera pas; il cherchera la Croix, et ne la
trouvera pas, ou, la dmlant avec peine  quelques dtours d'alles,
enfouie dans des bosquets et honteuse comme une violette, il
comprendra bien que les Chrtiens font exception dans ce grand
peuple; il se grattera la tte en la balanant et jouant avec ses
boucles d'oreilles en les faisant tourner rapidement comme un jongleur.
Et, voyant des noces bourgeoises courir, en riant, dans les chemins
sabls, et danser sous les fleurs et sur les fleurs des morts, remar-
quant l'urne qui domine le tombeau; n'ayant vu que rarement: Priez
pour lui, pour son me, il vous rpondra: "Trs certainement ce peuple
brle ses morts et enferme leurs cendres dans ces urnes. Ce peuple
croit qu'aprs la mort du corps tout est dit pour l'homme. Ce peuple
a coutume de se rjouir de la mort de ses pres, et de rire sur leurs
cadavres, parce qu'il hrite enfin de leurs biens, ou parce qu'il les
flicite d'tre dlivrs du travail et de la souffrance. Puisse Siwa,
aux boucles dores et au col d'azur, ador de tous les lecteurs du
Vda, me prserver de vivre parmi ce peuple qui, pareil  la fleur
dou-rouy, a comme elle deux faces trompeuses !"

Oui, le dossier de la chaise qui m'occupait et qui m'occupe encore
tait tout pareil  nos cimetires. Une ide religieuse pour mille
indiffrentes, une croix sur mille urnes.

J'y lus:

Mourir?--Dormir.
ROUGEOT DE MONTCRIF,
Garde du corps.

Il avait apport, me dis-je, la moiti d'une ide d'Hamlet. C'est
toujours penser.

Frailty, thy name is woman!
J.F. Gauthier.

A quelle femme pensait celui-l? me demandai-je. C'est bien le moment
de se plaindre de leur fragilit!--Eh! Pourquoi pas? me dis-je ensuite
en lisant sur la liste des prisonniers sur le mur: g de vingt-six
ans, ex-page du tyran.--Pauvre page! une jalousie d'amour le suivait
 Saint-Lazare! Ce fut peut-tre le plus heureux des prisonniers. Il
ne pensait pas  lui-mme. Oh! le bel ge o l'on rve d'amour sous le
couteau!

Plus bas, entour de festons et de lacs d'amour, un nom d'imbcile:

Ici a gmi dans les fers Agricola-Adorable Franconville, de la
section Brutus, bon patriote, ennemi du Ngocantisme, ex-huissier,
ami du Sans-Culottisme. Il ira au nant avec un Rpublicanisme sans
tache.

Je dtournai un moment la tte  demi pour voir si ma douce
prisonnire tait un peu remise de son trouble; mais, comme
j'entendais toujours ses pleurs, je ne voulus pas les voir, dcid 
ne pas l'interroger, de peur de redoublement; il me parut d'ailleurs
qu'elle m'avait oubli et je continuai.

Une petite criture de femme, bien fine et dlie:

Dieu protge le roi Louis XVII et mes pauvres parents.
MARIE DE SAINT-CHAMANS,
Age de quinze ans.

Pauvre enfant, j'ai retrouv hier son nom, et vous le montrerai sur
une liste annote de la main de Robespierre. Il y a en marge:

"Beaucoup prononce en fanatisme et contre la libert, quoique trs
jeune."

Quoique trs jeune! Il avait eu un moment de pudeur, le galant homme!

En rflchissant, je me retournai. Madame de Saint-Aignan, entirement
et toujours abandonne  son chagrin, pleurait encore. Il est vrai que
trois minutes m'avaient suffi, comme vous pensez bien, pour lire, et
lire lentement, ce qu'il me faut bien plus de temps pour me rappeler
et vous raconter.

Je trouvai pourtant qu'il y avait une sorte d'obstination ou de
timidit  conserver cette attitude aussi longtemps. Quelquefois on
ne sait par quel chemin revenir d'un clat de douleur, surtout en
prsence des caractres puissants et contenus, qu'on appelle froids
parce qu'ils renferment des penses et des sensations hors de la
mesure commune, et qui ne tiendraient pas dans des dialogues
ordinaires. Quelquefois aussi on ne peut pas en revenir,  moins que
l'interlocuteur ne fasse quelque question sentimentale. Moi, cela
m'embarrasse. Je me retournai encore, comme pour suivre l'histoire de
ma chaise et de ceux qui y avaient veill, pleur, blasphm, pri ou
dormi.




CHAPITRE XXVII

UNE FEMME EST TOUJOURS UN ENFANT


J'eus le temps de lire encore ceci, qui vous fera battre le coeur:

Souffre,  Coeur gros de haine, affam de justice;
Toi, Vertu, pleure si je meurs.

Point de signature, et plus bas:

J'ai vu sur d'autres yeux qu'Amour faisait sourire,
Ses doux regards s'attendrir et pleurer;
Et du miel le plus doux que sa bouche respire
Un autre s'enivrer.

Comme j 'approchais minutieusement les yeux de l'criture, y portant
aussi la main, je sentis sur mon paule une main qui n'tait point
pesante. Je me retournai: c'tait la gracieuse prisonnire, le visage
encore humide, les joues moites, les lvres humectes, mais ne
pleurant plus. Elle venait  moi, et je sentis,  je ne sais quoi,
que c'tait pour s'arracher du coeur quelque chose de difficile 
dire et que je n'y avais pas voulu prendre.

Il y avait dans ses regards et sa tte penche quelque chose de
suppliant qui disait tout bas:

"Mais interrogez-moi donc!

--Eh bien, quoi? lui dis-je tout haut en dtournant la tte seulement.

--N'effacez pas cette criture-l, dit-elle d'une voix douce et
presque musicale, en se penchant tout  fait sur mon paule. Il tait
dans cette cellule; on l'a transfr dans une autre chambre, dans
l'autre cour. M. de Chnier est tout  fait de nos amis, et je suis
bien aise de conserver ce souvenir de lui pendant le temps qui me
reste."

Je me retournai, et je vis une sorte de sourire effleurer sa bouche
srieuse.

"Que pourraient vouloir dire ces derniers vers? continua-t-elle. On
ne sait vraiment pas quelle jalousie ils expriment.

--Ne furent-ils pas crits avant qu'on vous et spare de M. le duc
de Saint-Aignan?" lui dis-je avec indiffrence.

Depuis un mois, en effet, son mari avait t transfr dans le corps
de logis le plus loign d'elle.

Elle sourit sans rougir.

"Ou bien, poursuivis-je sans remarquer, seraient-ils faits pour
mademoiselle de Coigny?"

Elle rougit sans sourire cette fois, et retira ses bras de mon paule
avec un peu de dpit. Elle fit un tour dans la chambre.

"Qui peut, dit-elle, vous faire souponner cela? Il est vrai que cette
petite est bien coquette; mais c'est une enfant. Et, poursuivit-elle
avec un air de fiert, je ne sais pas comment on peut penser qu'un
homme d'esprit comme M. de Chnier soit occup d'elle  ce point-l.

--Ah! jeune femme, pensai-je en l'coutant, je sais bien ce que tu
veux que l'on te dise; mais j'attendrai. Fais encore un pas vers moi."

Voyant ma froideur, elle prit un grand air et vint  moi comme une
reine.

"J'ai une trs haute ide de vous, monsieur, me dit-elle, et je veux
vous le prouver en vous confiant cette bote qui renferme un
mdaillon prcieux. Il est question, dit-on, de fouiller une seconde
fois les prisons. Nous fouiller, c'est nous dpouiller. Jusqu' ce
que cette inquitude soit passe, soyez assez bon pour garder ceci.
Je vous le redemanderai quand je me croirai en sret pour tout;
hormis pour la vie, dont je ne parle pas.

--Bien entendu, dis-je.

--Vous tes franc au moins, dit-elle en riant malgr le peu d'envie
qu'elle en et, mais vous vous adressez bien, et je vous remercie de
me connatre assez de courage pour qu'on puisse me parler gaiement de
ma mort."

Elle prit sous son chevet une petite bote de maroquin violet, dans
laquelle un ressort ouvert me fit entrevoir une peinture. Je pris la
bote, et, la serrant avec le pouce, je la refermai  dessein. Je
baissais les yeux, je faisais la moue, je balanais la tte d'un air
de prsident; enfin j'avais l'air doctoral et distrait d'un homme
qui, par dlicatesse, ne veut mme pas savoir ce qu'il se charge de
conserver en dpt.--Je l'attendais l.

"Mon Dieu, dt-elle, que n'ouvrez-vous cette bote? je vous le
permets.

--Eh! madame la duchesse, lui dis-je, croyez bien que la nature du
dpt ne peut influer sur ma discrtion et ma fidlit. Je ne veux
pas savoir ce que renferme la boite."

Elle prit un autre ton un peu bref, absolu et vif.

"Ah ! je ne veux point que vous pensiez que ce soit un mystre:
c'est la chose la plus simple du monde. Vous savez que M. de Saint-
Aignan,  vingt-sept ans, est  peu prs du mme ge que M. de
Chnier. Vous avez pu remarquer qu'ils ont beaucoup d'attachement
l'un pour l'autre. M. de Chnier s'est fait peindre ici: il nous a
fait promettre de conserver ce souvenir si nous lui survivions. C'est
un quine  la loterie, mais enfin nous avons promis; et j'ai voulu
garder moi-mme ce portrait, qui certainement serait celui d'un grand
homme si on connaissait les choses qu'il m'a lues.

--Quoi donc?" dis-je d'un air surpris.

Elle fut bien aise de mon tonnement, et prit  son tour un air de
discrtion en se reculant un peu.

"Il n'y a que moi, absolument que moi, qui aie la confidence de ses
ides, dit-elle, et j'ai donn ma parole de n'en rien rvler  qui
que ce soit, mme  vous. Ce sont des choses d'un ordre trs lev.
Il se plat  en causer avec moi.

--Et quelle autre femme pourrait l'entendre?" dis-je en courtisan
vritable; car depuis longtemps une autre femme et M. de Pange m'en
avaient donn des fragments.

Elle me tendit la main: c'tait tout ce qu'elle voulait. Je baisai
le bout effil de ses doigts blancs, et je ne pus empcher mes lvres
de dire sur sa main en l'effleurant: "Hlas! madame, ne ddaignez
pas mademoiselle de Coigny, car une femme est toujours un enfant."




CHAPITRE XXVIII

LE RFECTOIRE


On m'avait enferm, selon l'usage, avec la gracieuse prisonnire;
comme je tenais encore sa main, les verrous s'ouvrirent, un
guichetier cria:

"Brenger, femme Aignan!--Allons! h! au rfectoire! Ho h!

--Voil, me dit-elle avec une voix bien douce et un sourire trs
fin, voil mes gens qui m'annoncent que je suis servie."

Je lui donnai le bras, et nous entrmes dans une grande salle au rez-
de-chausse, en baissant la tte pour passer les portes basses et les
guichets.

Une table large et longue, sans linge, charge de couverts de plomb,
de verres d'tain, de cruches de grs, d'assiettes de faence bleue;
des bancs de bois de chne noir, luisant, us, rocailleux et sentant
le goudron; des pains ronds entasss dans des paniers; des piliers
grossirement taills posant leurs pieds lourds sur des dalles
fendues, et supportant de leur tte informe un plancher enfum;
autour de la salle, des murs couleur de suie, hrisss de piques mal
montes et de fusils rouills, tout cela clair par quatre gros
rverbres  fume noire, et rempli d'un air de cave humide qui
faisait tousser en entrant voil ce que je trouvai.

Je fermai les yeux un instant pour mieux voir ensuite. Ma rsigne
prisonnire en fit autant. Nous vmes, en les ouvrant, un cercle de
quelques personnes qui s'entretenaient  l'cart. Leur voix douce et
leur ton poli et rserv me firent deviner des gens bien levs. Ils
me salurent de leur place et se levrent quand ils aperurent la
duchesse de Saint-Aignan. Nous passmes plus loin.

A l'autre bout de la table tait un autre groupe plus nombreux, plus
jeune, plus vif, tout remuant, bruyant et riant; un groupe pareil 
un grand quadrille de la Cour en nglig, le lendemain du bal.
C'taient des jeunes personnes assises  droite et  gauche de leur
grand'-tante; c'taient des jeunes gens chuchotant, se parlant 
l'oreille, se montrant du doigt avec ironie ou jalousie; on entendait
des demi-rires, des chansonnettes, des airs de danse, des glissades,
des pas, des claquements de doigts remplaant castagnettes et
triangles; on s'tait form en cercle, on regardait quelque chose qui
se passait au milieu d'un groupe nombreux. Ce quelque chose causait
d'abord un moment d'attente et de silence, puis un clat bruyant de
blme ou d'enthousiasme, des applaudissements ou des murmures de
mcontentement, comme aprs une scne bonne ou mauvaise. Une tte
s'levait tout  coup, et tout  coup on ne la voyait plus.

"C'est quelque jeu innocent", dis-je en faisant lentement le tour de
la grande table longue et carre.

Madame de Saint-Aignan s'arrta, s'appuya sur la table et quitta mon
bras pour presser sa ceinture de l'autre main, son geste accoutum.

"Eh! mon Dieu, n'approchons pas! c'est encore leur horrible jeu, me
dit-elle; je les avais tant pris de ne plus recommencer! mais les
conoit-on! C'est d'une duret inoue!--Allez voir cela, je reste
ici."

Je la laissai s'asseoir sur le banc, et j'allai voir.

Cela ne me dplut pas tant qu' elle, moi. J'admirai, au contraire,
ce jeu de prison, comparable aux exercices des gladiateurs. Oui,
monsieur, sans prendre les choses aussi pesamment et gravement que
l'antiquit, la France a autant de philosophie quelquefois. Nous
sommes latinistes de pre en fils pendant notre premire jeunesse, et
nous ne cessons de faire des stations et d'adorer devant les mmes
images o ont pri nos pres. Nous avons tous,  l'cole, cri
miracle sur cette tude de mourir avec grce que faisaient les
esclaves du peuple romain. Eh bien, monsieur, j'en vis faire l tout
autant, sans prtention, sans apparat, en riant, en plaisantant, en
disant mille mots moqueurs aux esclaves du peuple souverain.

"A vous, madame de Prigord, dit un jeune homme en habit de soie
bleue raye de blanc, voyons comment vous monterez.

--Et ce que vous montrerez, dit un autre.

--A l'amende, cria-t-on, voil qui est trop libre et de mauvais ton.

--Mauvais ton tant qu'il vous plaira, dit l'accus; mais le jeu n'est
pas fait pour autre chose que pour voir laquelle de ces dames montera
le plus dcemment.

--Quel enfantillage! dit une femme fort agrable, d'environ trente
ans; moi, je ne monterai pas si la chaise n'est pas mieux place.

--Oh! oh! c'est une honte, madame de Prigord, dit une femme; la
liste de nos noms porte Sabine Vriville devant le vtre: montez en
Sabine, voyons!

--Je n'en ai pas le costume, fort heureusement. Mais o mettre le
pied?" dit la jeune femme embarrasse.

On rit. Chacun s'avana, chacun se baissa, chacun gesticula, montra,
dcrivit:

"Il y a une planche ici.--Non, l.--Haute de trois pieds.--De deux
seulement.--Pas plus haute que la chaise.--Moins haute.--Vous vous
trompez.--Qui vivra verra.--Au contraire, qui mourra verra."

Nouveau rire.

"Vous gtez le jeu, dit un homme grave, srieusement drang, et
lorgnant les pieds de la jeune femme.

--Voyons. Faisons bien les conditions, reprit madame de Prigord au
milieu du cercle. Il s'agit de monter sur la machine.

--Sur le thtre, interrompit une femme.

--Enfin sur ce que vous voudrez, continua-t-elle, sans laisser sa
robe s'lever  plus de deux pouces au-dessus de la cheville du pied.
M'y voil."

En effet, elle avait vol sur la chaise, o elle resta debout.

On applaudit.

"Et puis aprs? dit-elle gaiement.

--Aprs? Cela ne vous regarde plus, dit l'un.

--Aprs? La bascule, dit un gros guichetier en riant.

--Aprs? N'allez pas haranguer le peuple, dit une chanoinesse de
quatre-vingts ans; il n'y a rien qui soit de plus mauvais got.

--Et plus inutile ", dis-je.

M. de Loiserolles lui offrit la main pour descendre de la chaise; le
marquis d'Usson, M. de Micault, conseiller au parlement de Dijon, les
deux jeunes Trudaine, le bon M. de Vergennes, qui avait soixante-
seize ans, s'avancrent aussi pour l'aider. Elle ne donna la main 
personne et sauta comme pour descendre de voiture, aussi dcemment,
aussi gracieusement, aussi simplement.

"Ah! ah! nous allons voir  prsen!" s'cria-t-on de tous cts.

Une jeune, trs jeune personne, s'avanait avec l'lgance d'une
fille d'Athnes, pour aller au milieu du cercle; elle dansa en
marchant,  la manire des enfants, puis s'en aperut, s'effora
d'aller tranquillement et marcha en dansant, en se soulevant sur les
pieds, comme un oiseau qui sent ses ailes. Ses cheveux noirs en
bandeaux, rejets en arrire en couronne, tresss avec une chane
d'or, lui donnaient l'air de la plus jeune des muses: c'tait une
mode grecque, qui commenait  remplacer la poudre. Sa taille aurait
pu, je crois, avoir pour ceinture le bracelet de bien des femmes. Sa
tte, petite, penche en avant avec grce, comme celle des gazelles
et des cygnes; sa poitrine faible et ses paules un peu courbes, 
la manire des jeunes personnes qui grandissent, ses bras minces et
longs, tout lui donnait un aspect lgant et intressant  la fois.
Son profil rgulier, sa bouche srieuse, ses yeux tout noirs, ses
sourcils svres et arqus, comme ceux des Circassiennes, avaient
quelque chose de dtermin et d'original qui tonnait et charmait la
vue. C'tait mademoiselle de Coigny; c'tait elle que j'avais vue
priant Dieu dans le prau.

Elle avait l'air de penser avec plaisir  tout ce qu'elle faisait,
et non  ceux qui la regardaient faire. Elle s'avana avec les
tincelles de la joie dans les yeux. J'aime cela  l'ge de seize ou
dix-sept ans; c'est la meilleure innocence possible. Cette joie, pour
ainsi dire inne, lectrisait les visages fatigus des prisonniers.
C'tait bien la jeune captive qui ne veut pas mourir encore.

Son air disait:

Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux,

et:

L'illusion fconde habite dans mon sein.

Elle allait monter.

"Oh! pas vous! pas vous! dit un jeune homme en habit gris, que je
n'avais pas remarqu et qui sortit de la foule. Ne montez pas, vous!
je vous en supplie."

Elle s' arrta, fit un petit mouvement des paules comme un enfant
qui boude, et mit ses doigts sur sa bouche avec embarras. Elle
regrettait sa chaise et la regardait de ct.

En ce moment-l quelqu'un dit: "Mais madame de Saint-Aignan est l."
Aussitt, avec une vive prsence d'esprit et une dlicatesse de trs
bonne grce, on enleva la chaise, on rompit le cercle, et l'on forma
une petite contredanse pour lui cacher cette singulire rptition du
drame de la place de la Rvolution.

Les femmes allrent la saluer et l'entourrent de manire  lui
cacher ce jeu, qu'elle hassait et qui pouvait la frapper
dangereusement. C'taient les gards, les attentions que la jeune
duchesse et reus  Versailles. Le bon langage ne s'oublie pas. En
fermant les yeux, rien n'tait chang c'tait un salon.

Je remarquai,  travers ces groupes, la figure ple, un peu use,
triste et passionne de ce jeune homme qui errait silencieusement 
travers tout le monde, la tte basse et les bras croiss. Il avait
quitt sur-le-champ mademoiselle de Coigny, et marchait  grands pas,
rdant autour des piliers et lanant sur les murailles et les
barreaux de fer les regards d'un lion enferm. Il y avait dans son
costume, dans cet habit gris taill en uniforme, dans ce col noir et
ce gilet crois, un air d'officier. Costume et visage, cheveux noirs
et plats, yeux noirs, tout tait trs ressemblant. C'tait le
portrait que j'avais sur moi, c'tait Andr Chnier. Je ne l'avais
pas encore vu.

Madame de Saint-Aignan nous rapprocha l'un de l'autre. Elle l'appela,
il vint s'asseoir prs d'elle; il lui prit la main avec vitesse, la
baisa sans rien dire, et se mit  regarder partout avec agitation. De
ce moment aussi, elle ne nous rpondit plus, et suivit ses yeux avec
inquitude.

Nous formions un petit groupe dans l'ombre, au milieu de la foule
qui parlait, marchait et bruissait doucement. On s'loigna de nous
peu  peu, et je remarquai que mademoiselle de Coigny nous vitait.
Nous tions assis tous trois sur le banc de bois de chne, tournant
le dos  la table et nous y appuyant. Madame de Saint-Aignan, entre
nous deux, se reculait comme pour nous laisser causer, parce qu'elle
ne voulait pas parler la premire. Andr de Chnier, qui ne voulait
pas non plus lui parler de choses indiffrentes, s'avana vers moi,
par-devant elle. Je vis que je lui rendrais service en prenant la
parole.

"N'est-ce pas un adoucissement  la prison que cette runion au
rfectoire?

--Cela rjouit, comme vous voyez, tous les prisonniers, except moi,
dit-il avec tristesse; je m'en dfie, j'y sens quelque chose de
funeste, cela ressemble au repas libre des martyrs."

Je baissai la tte. J'tais de son avis et ne voulais pas le dire.

"Allons, ne m'effrayez pas, lui dit madame de Saint-Aignan, j'ai
assez de raisons de chagrins et de craintes: que je ne vous entende
pas dire d'imprudences."

Et, se penchant  mon oreille, elle ajouta  demi-voix:

"Il y a ici des espions partout, empchez-le de se compromettre; je
ne puis en venir  bout, il me fait trembler pour lui, tous les
jours, par ses accs de mauvaise humeur."

Je levai les yeux au ciel involontairement et sans rpondre. Il y
eut un moment de silence entre nous trois. Pauvre jeune femme!
pensais-je; qu'elles sont donc belles et riantes ces illusions dores
dont nous escorte la jeunesse, puisque tu les vois  tes cts, dans
cette triste maison d'o l'on enlve chaque jour une fourne de
malheureux.

Andr Chnier (puisque son nom est demeur ainsi faonn par la voix
publique, et ce qu'elle fait est immuable) me regarda et pencha la
tte de ct avec piti et attendrissement. Je compris ce geste, et
il vit que je le comprenais. Entre gens qui sentent, rien de superflu
comme les paroles.--Je suis certain qu'il et sign la traduction
que je fis intrieurement de ce signe:

"Pauvre petite! voulait-il dire, qui croit que je peux encore me
compromettre!"

Pour ne pas sortir brusquement de la conversation, maladresse grande
devant une personne d'esprit comme madame de Saint-Aignan, je pris le
parti de rester dans les ides traces, mais de les rendre gnrales.

"J'ai toujours pens, dis-je  Andr Chnier que les Potes avaient
des rvlations de l'avenir."

D'abord son oeil brilla et sympathisa avec le mien, mais ce ne fut
qu'un clair; il me regarda ensuite avec dfiance.

"Pensez-vous ce que vous dites l? me dit-il; moi, je ne sais jamais
si les gens du monde parlent srieusement ou non car le mal franais,
c'est le persiflage.

--Je ne suis point seulement un homme du monde, lui dis-je, et je
parle toujours srieusement.

--Eh bien, reprit-il, je vous avoue navement que j'y crois. Il est
rare que ma premire impression, mon premier coup d'oeil, mon premier
pressentiment, m'aient tromp.

--Ainsi, interrompit madame de Saint-Aignan en s'efforant de
sourire et pour tourner court sur-le-champ, ainsi vous avez devin
que mademoiselle de Coigny se ferait mal au pied en montant sur la
chaise?"

Je fus surpris moi-mme de cette promptitude d'un coup d'oeil
fminin, qui percerait les murailles quand un peu de jalousie l'anime.

Un salon, avec ses rivalits, ses coteries, ses lectures, ses
futilits, ses prtentions, ses grces et ses dfauts, son lvation
et ses petitesses, ses aversions et ses inclinations, s'tait form
dans cette prison, comme, sur un marais dont l'eau est verdtre et
croupie, se forme lentement une petite le de fleurs que le moindre
vent submergera.

Andr Chnier me sembla seul sentir cette situation qui ne frappait
pas les autres dtenus. La plus grande partie des hommes s'accoutume
 l'oubli du pril, et y prend position comme les habitants du Vsuve
dans des cabanes de lave. Ces prisonniers s'tourdissaient sur le
sort de leurs compagnons enlevs successivement; peut-tre taient-
ils relchs, peut-tre taient-ils mieux  la Conciergerie; puis ils
avaient pris la mort en plaisanterie par bravade d'abord, ensuite par
habitude; puis, n'y pensant plus, ils s'taient mis  songer  autre
chose et  recommencer la vie, et leur vie lgante, avec son
langage, ses qualits et ses dfauts.

"Ah, j'esprais bien, dit Andr Chnier avec un ton grave et prenant
dans ses deux mains l'une des mains de madame de Saint-Aignan,
j'esprais bien que nous vous avions cach ce cruel jeu. Je craignais
qu'il ne se prolonget, c'tait la mon inquitude. Et cette belle
enfant...

--Enfant, si vous voulez, dit la duchesse en retirant sa main
vivement; elle a sur votre esprit plus d'influence que vous ne le
croyez vous-mme, elle vous fait dire mille imprudences avec son
tourderie, et elle est d'une coquetterie qui serait bien effrayante
pour sa mre, si elle la voyait. Tenez, regardez-la seulement avec
tous ces hommes."

En effet, mademoiselle de Coigny passait devant nous tourdiment,
entre deux hommes  qui elle donnait le bras, et qui riaient de ses
propos; d'autres la suivaient, ou la prcdaient en marchant 
reculons. Elle allait en glissant et en regardant ses pieds,
s'avanait en cadence et comme pour se prparer  danser, et dit en
passant  M. de Trudaine, comme une suite de conversation.

"... Puisqu'il n'y a plus que les femmes qui sachent tuer avant de
mourir, je trouve trs naturel que les hommes meurent trs
humblement, comme vous allez tous faire un de ces jours..."


Andr de Chnier continuait de parler; mais, comme il rougit et se
mordit les lvres, je vis qu'il avait entendu, et que la jeune
captive savait se venger srement d'une conversation qu'elle trouvait
trop intime.

Et pourtant, avec une dlicatesse de femme, madame de Saint-Aignan
lui parlait haut, de peur qu'il n'entendt, de peur qu'il ne prt le
reproche pour lui, de peur qu'il ne ft piqu d'honneur et ne se
laisst emporter  d'imprudents propos.

Je voyais s'approcher de nous de mauvaises figures qui rdaient
derrire les piliers; je voulus couper court  tout ce petit mange
qui me donnait de l'humeur,  moi qui venais du dehors et voyais
mieux qu'eux tous l'ensemble de leur situation.

"J'ai vu monsieur votre pre ce matin", dis-je brusquement  Chnier.

Il recula d'tonnement.

"Monsieur, me dit-il, je l'ai vu aussi  dix heures.

--Il sortait de chez moi, m'criai-je; que vous a-t-il dit?

--Quoi! dit Andr Chnier en se levant, c'est Monsieur qui..."

Le reste fut dit  l'oreille de sa belle voisine.

Je devinai quelles prventions ce pauvre homme avait donnes  son
fils contre moi.

Tout  coup Andr se leva, marcha vivement, revint, et, se plaant
debout devant madame de Saint-Aignan et moi, croisa les bras, et dit
d'une voix haute et violente:

"Puisque vous connaissez ces misrables qui nous dciment, citoyen,
vous pouvez leur rpter de ma part tout ce qui m'a fait arrter et
conduire ici, tout ce que j'ai dit dans le Journal de Paris, et ce
que j'ai cri aux oreilles de ces sbires dguenills qui venaient
arrter mon ami chez lui. Vous pouvez leur dire ce que j'ai crit l,
l...

--Au nom du ciel! ne continuez pas", dit la jeune femme arrtant
son bras. Il tira, malgr elle, un papier de sa poche, et le montra
en frappant dessus.

"Qu'ils sont des bourreaux barbouilleurs de lois; que, puisqu'il est
crit que jamais une pe n'tincellera dans mes mains, il me reste
ma plume, mon cher trsor; que, si je vis un jour encore, ce sera
pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice qui viendra
bientt, pour hter le triple fouet dj lev sur ces triumvirs, et
que je vous ai dit cela au milieu de mille autres moutons comme moi,
qui, pendus aux crocs sanglants du charnier populaire, seront servis
au peuple-roi."

Aux clats de sa voix, les prisonniers s'taient assembls autour de
lui, comme autour du blier les moutons du troupeau malheureux auquel
il les comparait. Un incroyable changement s'tait fait en lui. Il me
parut avoir grandi tout  coup; l'indignation avait doubl ses yeux
et ses regards: il tait beau.

Je me tournai du ct de M. de Lagarde, officier aux gardes-
franaises. "Le sang est trop ardent aux veines de cette famille,
dis-je; je ne puis russir  l'empcher de couler."

En mme temps je me levai en haussant les paules et me retirai 
quelques pas.

Le mot de russir l'avait sans doute frapp, car il se tut sur-le-
champ et s'appuya contre un pilier en se mordant les lvres. Madame
de Saint-Aignan n'avait cess de le regarder comme on regarderait une
ruption de l'Etna, sans rien dire et sans tenter de s'y opposer.

Un de ses amis, M. de Roquelaure, qui avait t colonel du rgiment
de Beauce, vint lui taper sur l'paule.

"Eh bien, lui dit-il, tu te fches encore contre cette canaille
rgnante. Il vaut mieux siffler ces mauvais acteurs, jusqu' ce que
le rideau tombe sur nous d'abord et sur eux ensuite."

L-dessus il fit une pirouette, et se mit  table en fredonnant: La
vie est un voyage.

Une crcelle bruyante annona le moment du djeuner. Une sorte de
poissarde, qu'on nommait, je crois, la femme Sem, vint s'tablir au
milieu de la table pour en faire les honneurs: c'tait la femelle de
l'animal appel gelier, accroupi  la porte d'entre.

Les prisonniers de cette partie du btiment se mirent  table: ils
taient cinquante environ. Saint-Lazare en contenait sept cents. Ds
qu'ils furent assis, leur ton changea. Ils s'entre-regardrent et
devinrent tristes. Leurs figures, claires par les quatre gros
rverbres rouges et enfums, avaient des reflets lugubres comme ceux
des mineurs dans leurs souterrains ou des damns dans leurs cavernes.
La rougeur tait noire, la pleur tait enflamme, la fracheur tait
bleutre, les yeux flamboyaient. Les conversations devinrent
particulires et  demi-voix.

Debout derrire ces convives s'taient rangs des guichetiers, des
porte-clefs, des agents de police et des sans-culottes amateurs, qui
venaient jouir du spectacle. Quelques dames de la Halle, portant et
tranant leurs enfants, avaient eu le privilge d'assister  cette
fte d'un got tout dmocratique. J'eus la rvlation de leur entre
par une odeur de poisson qui se rpandit et empcha quelques femmes
de manger devant ces princesses du ruisseau et de l'gout.

Ces gracieux spectateurs avaient  la fois l'air farouche et hbt:
ils semblaient s'tre attendus  autre chose qu' ces conversations
paisibles,  ces aparts dcents, que les gens bien levs ont 
table, partout et en tout temps. Comme on ne leur montrait pas le
poing, ils ne savaient que dire. Ils gardrent un silence idiot, et
quelques-uns se cachrent en reconnaissant  cette table ceux dont
ils avaient servi et vol les cuisiniers.

Mademoiselle de Coigny s'tait fait un rempart de cinq ou six jeunes
gens qui s'taient placs en cercle autour d'elle pour la garantir du
souffle de ces harengres, et, prenant un bouillon debout, comme elle
aurait pu faire au bal, elle se moquait de la galerie avec son air
accoutum d'insouciance et de hauteur.

Madame de Saint-Aignan ne djeunait pas, elle grondait Andr
Chnier, et je vis qu'elle me montrait  plusieurs reprises, comme
pour lui dire qu'il avait fait une sortie fort dplace avec un de
ses amis. Il fronait le sourcil et baissait la tte avec un air de
douceur et de condescendance. Elle me fit signe d'approcher; je
revins.

"Voici M. de Chnier, me dit-elle, qui prtend que la douceur et le
silence de tous ces jacobins sont de mauvais symptmes. Empchez-le
donc de tomber dans ses accs de colre."

Ses yeux taient suppliants; je voyais qu'elle voulait nous
rapprocher. Andr Chnier l'y aida avec grce et me dit le premier,
avec assez d'enjouement:

"Vous avez vu l'Angleterre, monsieur; si vous y retournez jamais et
que vous rencontriez Edmund Burke, vous pouvez bien l'assurer que je
me repens de l'avoir critiqu car il avait bien raison de nous
prdire le rgne des portefaix. Cette commission vous est, j'espre,
moins dsagrable que l'autre.--Que voulez-vous! la prison n'adoucit
pas le caractre."

Il me tendit la main et,  la manire dont je la serrai, il me
sentit son ami.

En ce moment mme, un bruit pesant, rauque et sourd, fit trembler
les plats et les verres, trembler les vitres et trembler les femmes.
Tout se tut. C'tait le roulement des chariots. Leur son tait connu,
comme celui du tonnerre l'est de toute oreille qui l'a une fois
entendu; leur son n'tait pas celui des roues ordinaires, il avait
quelque chose du grincement des chanes rouilles et du bruit de la
dernire pellete de terre sur nos bires. Leur son me fit mal  la
plante des pieds.

"H! mangez donc, les citoyennes!" dit la grossire voix de la femme
Sem.

Ni mouvement ni rponse.--Nos bras taient rests dans la position
o les avait saisis ce roulement fatal. Nous ressemblions  ces
familles touffes de Pompi et d'Herculanum que l'on trouva dans
l'attitude o la mort les avait surprises.

La Sem avait beau redoubler d'assiettes, de fourchettes et de
couteaux, rien ne remuait, tant tait grand l'tonnement de cette
cruaut. Leur avoir donn un jour de runion  table, leur avoir
permis des embrassements et des panchements de quelques heures, leur
avoir laiss oublier la tristesse, les misres d'une prison solitaire,
leur avoir laiss goter la confidence, savourer l'amiti, l'esprit et
mme un peu d'amour, et tout cela pour faire voir et entendre  tous
la mort de chacun!--Oh! c'tait trop! c'tait vraiment l un jeu
d'hynes affames ou de jacobins hydrophobes.

Les grandes portes du rfectoire s'ouvrirent avec bruit, et vomirent
trois commissaires en habits sales et longs, en bottes  revers, en
charpes rouges, suivis d'une nouvelle troupe de bandits  bonnets
rouges, arms de longues piques. Ils se rurent en avant avec des
cris de joie, en battant des mains, comme pour l'ouverture d'un grand
spectacle. Ce qu'ils virent les arrta tout court, et les gorgs
dconcertrent encore les gorgeurs par leur contenance; car leur
surprise ne dura qu'un instant, l'excs du mpris leur vint donner 
tous une force nouvelle. Ils se sentirent tellement au-dessus de
leurs ennemis, qu'ils en eurent presque de la joie, et tous leurs
regards se portaient avec fermet et curiosit mme sur celui des
commissaires qui s'approcha, un papier  la main, pour faire une
lecture. C'tait un appel nominal. Ds qu'un nom tait prononc, deux
hommes s'avanaient et enlevaient de sa place le prisonnier dsign.
Il tait remis aux gendarmes  cheval au dehors, et on le chargeait
sur un des chariots. L'accusation tait d'avoir conspir dans la
prison contre le peuple et d'avoir projet l'assassinat des
reprsentants et du comit de salut public. La premire personne
accuse fut une femme de quatre-vingts ans, l'abbesse de Montmartre,
madame de Montmorency; elle se leva avec peine, et, quand elle fut
debout, salua avec un sourire paisible tous les convives. Les plus
proches lui baisrent la main. Personne ne pleura, car,  cette
poque, la vue du sang rendait les yeux secs.--Elle sortit en
disant "Mon Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font".
Un morne silence rgnait dans la salle.

On entendit au dehors des hues froces qui annoncrent qu'elle
paraissait devant la foule, et des pierres vinrent frapper les
fentres et les murs, lances sans doute contre la premire
prisonnire. Au milieu de ce bruit, je distinguai mme l'explosion
d'une arme  feu. Quelquefois la gendarmerie tait oblige de
rsister pour conserver aux prisonniers vingt-quatre heures de vie.

L'appel continua. Le deuxime nom fut celui d'un jeune homme de
vingt-trois ans, M. de Coatarel, autant que je puis me souvenir de
son nom, lequel tait accus d'avoir un fils migr qui portait les
armes contre la patrie. L'accus n'tait mme pas mari. Il clata de
rire  cette lecture, serra la main  ses amis et partit.--Mmes cris
au dehors.

Mme silence  la table sinistre d'o l'on arrachait les assistants
un  un; ils attendaient  leur poste comme des soldats attendent le
boulet. Chaque fois qu'un prisonnier partait, on enlevait son
couvert, et ceux qui restaient s'approchaient de leurs nouveaux
voisins en souriant amrement.

Andr Chnier tait rest debout prs de madame de Saint-Aignan, et
j'tais prs d'eux. Comme il arrive que, sur un navire menac de
naufrage, l'quipage se presse spontanment autour de l'homme qu'on
sait le plus puissant en gnie et en fermet, les prisonniers
s'taient d'eux-mmes groups autour de ce jeune homme. Il restait
les bras croiss et les yeux levs au ciel, comme pour se demander
s'il tait possible que le ciel souffrt de telles choses,  moins
que le ciel ne ft vide.

Mademoiselle de Coigny voyait,  chaque appel, se retirer un de ses
gardiens, et peu  peu elle se trouva presque seule  l'autre bout de
la salle. Alors elle vint en suivant le bord de la table, qui
devenait dserte; et, s'appuyant sur ce bord, elle arriva jusqu'o
nous tions et s'assit  notre ombre, comme une pauvre enfant
dlaisse qu'elle tait. Son noble visage avait conserv sa fiert;
mais la nature succombait en elle, et ses faibles bras tremblaient
comme ses jambes sous elle. La bonne madame de Saint-Aignan lui
tendit la main. Elle vint se jeter dans ses bras et fondit en larmes
malgr elle.

La voix rude et impitoyable du commissaire continuait son appel. Cet
homme prolongeait le supplice par son affectation  prononcer
lentement et  suspendre longtemps les noms de baptme, syllabe par
syllabe puis il laissait tout  coup tomber le nom de famille comme
une hache sur le cou.

Il accompagnait le passage du prisonnier d'un jurement qui tait le
signal des hues prolonges.--Il tait rouge de vin et ne me parut pas
solide sur ses jambes.

Pendant que cet homme lisait, je remarquai une tte de femme qui
s'avanait  sa droite dans la foule et presque sous son bras, et,
fort au-dessus de cette tte, une longue figure d'homme qui lisait
facilement d'en haut. C'tait Rose d'un ct, et de l'autre mon
canonnier Blaireau. Rose me paraissait curieuse et joyeuse comme les
commres de la Halle qui lui donnaient le bras. Je la dtestai
profondment. Pour Blaireau, il avait son air de somnolence
ordinaire, et son habit de canonnier me parut lui valoir une grande
considration parmi les gens  pique et  bonnet qui l'environnaient.
La liste que tenait le commissaire tait compose de plusieurs
papiers mal griffonns, et que ce digne agent ne savait pas mieux
lire qu'on n'avait su les crire. Blaireau s'avana avec zle, comme
pour l'aider, et lui prit par gard son chapeau, qui le gnait. Je
crus m'apercevoir qu'en mme temps Rose ramassait quelque papier par
terre; mais le mouvement fut si prompt et l'ombre tait si noire dans
cette partie du rfectoire, que je ne fus pas sr de ce que j'avais
vu.

La lecture continuait. Les hommes, les femmes, les enfants mmes, se
levaient et passaient comme des ombres. La table tait presque vide,
et devenait norme et sinistre par tous les convives absents. Trente-
cinq venaient de passer les quinze qui restaient, dissmins un  un,
deux  deux, avec huit ou dix places entre eux, ressemblaient  des
arbres oublis dans l'abattis d'une fort. Tout  coup le commissaire
se tut. Il tait au bout de sa liste, on respirait. Je poussai, pour
ma part, un soupir de soulagement.

Andr Chnier dit: "Continuez donc, je suis l."

Le commissaire le regarda d'un oeil hbt. Il chercha dans son
chapeau, dans ses poches,  sa ceinture, et, ne trouvant rien, dit
qu'on appelt l'huissier du tribunal rvolutionnaire. Cet huissier
vint. Nous tions en suspens. L'huissier tait un homme ple et
triste comme les cochers du corbillard.

"Je vais compter le troupeau, dit-il au commissaire; si tu n'as pas
toute la fourne, tant pis pour toi.

--Ah! dit le commissaire troubl, il y a encore Beauvilliers Saint-
Aignan, ex-duc, g de vingt-sept ans..."

Il allait rpter tout le signalement, lorsque l'autre l'interrompit
en lui disant qu'il se trompait de logement et qu'il avait trop bu.
En effet, il avait confondu, dans son recrutement des ombres, le
second btiment avec le premier, o la jeune femme avait t laisse
seule depuis un mois. L-dessus ils sortirent, l'un en menaant,
l'autre en chancelant. La cohue poissarde les suivit. La joie
retentit au dehors et clata par des coups de pierres et de bton.

Les portes refermes, je regardai la salle dserte, et je vis que
madame de Saint-Aignan ne quittait pas l'attitude qu'elle avait prise
pendant la dernire lecture: ses bras appuys sur la table, sa tte
sur ses bras.--Mademoiselle de Coigny releva et ouvrit ses yeux
humides comme une belle nymphe qui sort des eaux. Andr Chnier me
dit tout bas en dsignant la jeune duchesse

"J'espre qu'elle n'a pas entendu le nom de son mari; ne lui parlons
pas, laissons-la pleurer.

--Vous voyez, lui dis-je, que monsieur votre frre, qu'on accuse
d'indiffrence, se conduit bien en ne remuant pas. Vous avez t
arrt sans mandat, il le sait, il se tait; il fait bien: votre nom
n'est sur aucune liste. Si on le prononait, ce serait l'y faire
inscrire. C'est un temps  passer, votre frre le sait.

--Oh! mon frre!" dit-il. Et il secoua longtemps la tte en la
baissant avec un air de doute et de tristesse. Je vis pour la seule
fois une larme rouler entre les cils de ses yeux et y mourir.

Il sortit de l brusquement.

"Mon pre n'est pas si prudent, dit-il avec ironie. Il s'expose, lui.
Il est all ce matin lui-mme chez Robespierre demander ma libert.

--Ah! grand Dieu! m'criai-je en frappant des mains, je m'en doutais."

Je pris vivement mon chapeau. Il me saisit le bras.

"Restez donc, cria-t-il; elle est sans connaissance."

En effet, madame de Sant-Aignan tait vanouie.

Mademoiselle de Coigny s'empressa. Deux femmes qui restaient encore
vinrent les aider. La gelire mme s'en mla, pour un louis que je
lui glissai. Elle commenait  revenir. Le temps pressait. Je partis
sans dire adieu  personne et laissant tout le monde mcontent de
moi, comme cela m'arrive partout et toujours. Le dernier mot que
j'entendis fut celui de mademoiselle de Coigny, qui dit d'un air de
piti force et un peu maligne  la petite baronne de Soyecourt:

"Ce pauvre monsieur Chnier! que je le plains d'tre si dvou  une
femme marie et si profondment attache  son mari et  ses devoirs!"




CHAPITRE XXIX

LE CAISSON


Je marchais, je courais dans la rue du Faubourg-Saint-Denis, emport
par la crainte d'arriver trop tard et un peu par la pente de la rue.
Je faisais passer et repasser devant mes yeux les tableaux qu'ils
venaient de voir. Je les resserrais en mon me, je les rsumais, je
les plaais entre le point de vue et le point de distance. Je
commenai sur eux ce travail d'optique philosophique auquel je
soumets toute la vie. J'allais vite, ma tte et ma canne en avant.
Les verres de mon optique taient arrangs. Mon ide gnrale
enveloppait de toutes parts les objets que je venais de voir et que
j'y rangeais avec un ordre svre. Je construisais intrieurement un
admirable systme sur les voies de la Providence qui avait rserv un
pote pour un temps meilleur et avait voulu que sa mission sur la
terre ft entirement accomplie; que son coeur ne ft pas dchir par
la mort de l'une de ces faibles femmes, toutes deux enivres de sa
posie, claires de sa lumire, animes par son souffle, mues par
sa voix, domines par son regard, et dont l'une tait aime, dont
l'autre le serait peut-tre un jour. Je sentais que c'tait beaucoup
d'avoir gagn une journe dans ces temps de meurtre, et je calculais
les chances du renversement du triumvirat et du comit de salut
public. Je lui comptais peu de jours de vie; et je pensais bien
pouvoir faire durer mes trois chers prisonniers plus que cette bande
gouvernante. De quoi s'agissait-il? De les faire oublier. Nous
tions au 5 thermidor. Je russirais bien  occuper d'autre chose que
d'eux mon second malade, Robespierre, quand je devrais lui faire
croire qu'il tait plus mal encore, pour le ramener  lui-mme. Il
s'agissait, pour tout cela, d'arriver  temps.

Je cherchais inutilement une voiture des yeux.

Il y en avait peu dans les rues, cette anne-l. Malheur  qui et
os s'y faire rouler sur le pav brlant de l'an II de la rpublique!
Cependant j'entendis derrire moi le bruit de deux chevaux et de
quatre roues qui me suivaient et s'arrtrent. Je me retournai, et je
vis planer au-dessus de ma tte la bnigne figure de Blaireau.

"O figure endormie, figure longue, figure simple, figure dandinante,
figure dsoeuvre, figure jaune! que me veux-tu? m'criai-je.

--Pardon si je vous drange, me dit-il en ricanant, mais j'ai l un
petit papier pour vous. C'est la citoyenne Rose qui l'a trouv, comme
a, sous son pied."

Et il s'amusait, en parlant,  frotter son grand soulier dans le
ruisseau.

Je pris le papier avec humeur, et je lus avec joie et avec
l'pouvante si grande du danger pass:

"Suite:

"C.-L.-S. Soyecourt, ge de trente ans, ne  Paris, ex-baronne,
veuve d'Inisdal, rue du Petit-Vaugirard.

"F.-C.-L. Maill, g de dix-sept ans, fils de l'ex-vicomte.

"Andr Chnier, g de trente et un ans, n  Constantinople, homme
de lettres, rue de Clry.

"Crquy de Montmorency, g de soixante ans, n  Chitzlembert, en
Allemagne, ex-noble.

"M. Brenger, ge de vingt-quatre ans, femme Beauvilliers-Saint-
Aignan, rue de Grenelle-Saint-Germain.

"L.-J. Dervilly, quarante-trois ans, picier, rue Mouffetard.

"F. Coigny, seize ans et huit mois, fille de l'ex-noble du nom, rue
de l'Universit.

"C-J. Dorival, ex-ermite."

Et vingt autres noms encore. Je ne continuai pas: c'tait le reste
de la liste, c'tait la liste perdue, la liste que l'imbcile
commissaire avait cherche dans son chapeau d'ivrogne.

Je la dchirai, je la broyai, je la mis en mille pices entre mes
doigts, et je mangeai les pices entre mes dents. Ensuite, regardant
mon grand canonnier, je lui serrai la main avec... oui, ma foi, je
puis le dire, oui, vraiment, avec... attendrissement.

--Bah! dit Stello en se frottant les yeux.

--Oui, avec attendrissement. Et lui, il se grattait la tte comme
un grand niais dsoeuvr, et me dit en ayant l'air de s'veiller:

"C'est drle! il parat que l'huissier, le grand ple, s'est fch
contre le commissaire, le gros rouge, et l'a mis dans sa charrette 
la place des autres dtenus. C'est drle!

--Un mort supplmentaire! c'est juste, dis-je. O vas-tu?

--Ah! je conduis ce caisson-l au Champ de Mars.

--Tu me mneras bien, dis-je, rue Saint-Honor?

--Ah! mon Dieu! montez! Qu'est-ce que a me fait? Aujourd'hui
le roi n'est pas...

C'tait son mot; mais il ne l'acheva pas et se mordit la bouche.

Le soldat du train attendait son camarade. Le camarade Blaireau
retourna, en boitant, au caisson, en ta la poussire avec la manche
de son habit, commena par monter et se placer dessus  cheval, me
tendit la main, me mit derrire lui en croupe sur le caisson, et nous
partmes au galop.

J'arrivai en dix minutes rue Saint-Honor, chez Robespierre, et je
ne comprends pas encore comment il s'est fait que je n'y sois pas
arriv cartel.




CHAPITRE XXX

LA MAISON DE M. DE ROBESPIERRE, AVOCAT AU PARLEMENT


Dans cette maison grise o j'allais entrer, maison d'un menuisier
nomm Duplay, autant qu'il m'en souvient, maison trs simple
d'apparence, que l'ex-avocat au Parlement occupait depuis longtemps,
et qu'on peut voir encore, je crois, rien ne faisait deviner la
demeure du matre passager de la France, si ce n'tait l'abandon mme
dans lequel elle semblait tre. Tous les volets en taient ferms du
haut en bas. La porte cochre ferme, les persiennes de tous les
tages fermes. On n'entendait sortir aucune voix de cette maison.
Elle semblait aveugle et muette.

Des groupes de femmes, causant devant les portes, comme toujours 
Paris durant les troubles, se montraient de loin cette maison et se
parlaient  l'oreille. De temps  autre, la porte s'ouvrait pour
laisser sortir un gendarme, un sans-culotte ou un espion (souvent
femelle). Alors les groupes se sparaient et les parleurs rentraient
vite chez eux. Les voitures faisaient un demi-cercle et passaient au
pas devant la porte. On avait jet de la paille sur le pav. On et
dit que la peste y tait.

Aussitt que j'eus pos la main sur le marteau, la porte fut ouverte
et le portier accourut avec frayeur, craignant que son marteau ne ft
retomb trop lourdement. Je lui demandai sur-le-champ s'il n'tait
pas venu un vieillard de telle et telle faon, dcrivant M. de
Chnier de mon mieux. Le portier prit une figure de marbre avec une
promptitude de comdien. Il secoua la tte ngativement.

"Je n'ai pas vu a", me dit-il.

J'insistai; je lui dis: "Souvenez-vous bien de tous ceux qui sont
venus ce matin."--Je le pressai, je l'interrogeai, je le retournai
en tous sens.

"Je n'ai pas vu a.

Voil tout ce que j'en pus tirer. Un petit garon dguenill se
cachait derrire lui, et s'amusait  jeter des cailloux sur mes bas
de soie. Je reconnus celui qu'on m'avait envoy  son air mchant. Je
montai chez l'incorruptible par un escalier assez obscur. Les clefs
taient sur toutes les portes on allait de chambre en chambre sans
trouver personne. Dans la quatrime seulement, deux ngres assis et
deux secrtaires crivant ternellement sans lever la tte. Je jetai
un coup d'oeil, en passant, sur leurs tables. Il y avait l
terriblement de listes nominales. Cela me fit mal  la plante des
pieds, comme la vue du sang et le bruit des chariots.

Je fus introduit en silence, aprs avoir march silencieusement sur
un tapis silencieux aussi, quoique fort us.

La chambre tait claire par un jour blafard et triste. Elle
donnait sur la cour, et de grands rideaux d'un vert sombre en
attnuaient encore la lumire, en assourdissaient l'air, en
paississaient les murailles. Le reflet du mur de la cour, frapp de
soleil, clairait seul cette grande chambre. Sur un fauteuil de cuir
vert, devant un grand bureau d'acajou, mon second malade de la
journe tait assis, tenant un journal anglais d'une main, de l'autre
faisant fondre le sucre dans une tasse de camomille avec une petite
cuiller d'argent.

Vous pouvez trs bien vous reprsenter Robespierre. On voit beaucoup
d'hommes de bureau qui lui ressemblent, et aucun grand caractre de
visage n'apportait l'motion avec sa prsence. Il avait trente-cinq
ans, la figure crase entre le front et le menton, comme si deux
mains eussent voulu les rapprocher de force au-dessus du nez. Ce
visage tait d'une pleur de papier, mate et comme pltre. La grle
de la petite vrole y tait profondment empreinte. Le sang ni la
bile n'y circulaient. Ses yeux petits, mornes, teints, ne
regardaient jamais en face, et un clignotement perptuel et
dplaisant les rapetissait encore, quand, par hasard, ses lunettes
vertes ne les cachaient pas entirement. Sa bouche tait contracte
convulsivement par une sorte de grimace souriante, pince et ride,
qui le fit comparer par Mirabeau  un chat qui a bu du vinaigre. Sa
chevelure tait pimpante, pompeuse et prtentieuse. Ses doigts, ses
paules, son cou, taient continuellement et involontairement
crisps, secous et tordus lorsque de petites convulsions nerveuses
et irrites venaient le saisir. Il tait habill ds le matin, et je
ne le surpris jamais en nglig. Ce jour-l, un habit de soie jaune
raye de blanc, une veste  fleurs, un jabot, des bas de soie blancs,
des souliers  boucles, lui donnaient un air fort galant.

Il se leva avec sa politesse accoutume, et fit deux pas vers moi,
en tant ses lunettes vertes, qu'il posa gravement sur sa table. Il
me salua en homme comme il faut, s'assit encore et me tendit la main.

Moi, je ne la pris pas comme d'un ami, mais comme d'un malade, et,
relevant ses manchettes, je lui ttai le pouls.

"De la fivre, dis-je.

--Cela n'est pas impossible" dit-il en pinant les lvres. Et il se
leva brusquement il fit deux tours dans la chambre avec un pas ferme
et vif, en se frottant les mains; puis il dit: "Bah!" et il s'assit.

"Mettez-vous l, dit-il, citoyen, et coutez cela. N'est-ce pas
trange?"

A chaque mot, il me regardait par-dessus ses lunettes vertes.

"N'est-ce pas singulier? qu'en pensez-vous? Ce petit duc d'York qui
me fait insulter dans ses papiers!"

Il frappait de la main sur la gazette anglaise et ses longues
colonnes.

"Voil une fausse colre, me dis-je; mettons-nous en garde."

Les tyrans, poursuivit-il d'une voix aigre et criarde, les tyrans ne
peuvent supposer la libert nulle part. C'est une chose humiliante
pour l'humanit. Voyez cette expression rpte  chaque page. Quelle
affectation!"

Et il jeta devant moi la gazette.

"Voyez, continua-t-il en me montrant du doigt le mot indiqu, voyez:
Robespierre's army. Robespierre's troops! Comme si j'avais des armes!
comme si j'tais roi, moi! comme si la France tait Robespierre! comme
si tout venait de moi et retournait  moi! Les troupes de Robespierre!
Quelle injustice! Quelle calomnie! Hein?"

Puis, reprenant sa tasse de camomille et relevant ses lunettes
vertes pour m'observer en dessous:

"J'espre qu'ici on ne se sert jamais de ces incroyables expressions?
Vous ne les avez jamais entendues, n'est-ce pas?--Cela se dit-il dans
la rue?--Non! c'est Pitt lui-mme qui dicte cette opinion injurieuse
pour moi!--Qui me fait donner le nom de dictateur en France? les
contre-rvolutionnaires, les anciens Dantonistes et les Hbertistes
qui restent encore  la Convention; les fripons comme l'Hermina, que
je dnoncerai  la tribune; des valets de Georges d'Angleterre, des
conspirateurs qui veulent me faire har par le peuple, parce qu'ils
savent la puret de mon civisme et que je dnonce leurs vices tous les
jours; des Verrs, des Catilina, qui n'ont cess d'attaquer le gouver-
nement rpublicain, comme Desmoulins, Ronsin et Chaumette.--Ces animaux
immondes qu'on nomme des rois sont bien insolents de vouloir me mettre
une couronne sur la tte! Est-ce pour qu'elle tombe comme la leur un
jour? Il est dur qu'ils soient obis ici par de faux rpublicains, par
des voleurs qui me font des crimes de mes vertus.--Il y a six semaines
que je suis malade, vous le savez bien, et que je ne parais plus au
Comit de salut public. O donc est ma dictature? N'importe! La
coalition qui me poursuit la voit partout; je suis un surveillant trop
incommode et trop intgre. Cette coalition a commenc ds le moment de
la naissance du gouvernement. Elle runit tous les fripons et les
sclrats. Elle a os faire publier dans les rues que j'tais arrt.
Tu! oui; mais arrt? je ne le serai pas.--Cette coalition a dit
toutes les absurdits; que Saint-Just voulait sauver l'aristocratie,
parce qu'il est n noble.--Eh! qu'importe comment il est n, s'il vit
et meurt avec les bons principes? N'est-ce pas lui qui a propos et
fait passer  la Convention le dcret du bannissement des ex-nobles,
en les dclarant ennemis irrconciliables de la Rvolution? Cette
coalition a voulu ridiculiser la fte de l'tre suprme et l'histoire
de Catherine Thos; cette coalition contre moi seul m'accuse de toutes
les morts, ressuscite tous les stratagmes des Brissotins: ce que j'ai
dit le jour de la fte valait cependant mieux que les doctrines de
Chaumette et de Fouch, n'est-ce pas?

Je fis un signe de tte; il continua.

"Je veux, moi, qu'on te des tombeaux leur maxime impie que la mort
est un sommeil, pour y graver: La mort est le commencement de
l'immortalit."

Je vis dans ces phrases le prlude d'un discours prochain. Il en
essayait les accords sur moi dans la conversation,  la faon de bien
des discoureurs de ma connaissance.

Il sourit avec satisfaction, et but sa tasse. Il la replaa sur son
bureau avec un air d'orateur  la tribune; et, comme je n'avais pas
rpondu  son ide, il y revint par un autre chemin, parce qu'il lui
fallait absolument rponse et flatterie.

"Je sais que vous tes de mon avis, citoyen, quoique vous ayez bien
des choses des hommes d'autrefois. Mais vous tes pur, c'est beaucoup.
Je suis bien sr au moins que vous n'aimeriez pas plus que moi le
Despotisme militaire; et, si l'on ne m'coute pas, vous le verrez
arriver: il prendra les rnes de la Rvolution si je les laisse
flotter, et renversera la reprsentation avilie.

--Ceci me parat trs juste, citoyen", rpondis-je. En effet, ce
n'tait pas si mal, et c'tait prophtique.

Il fit encore son sourire de chat.

"Vous aimeriez encore mieux mon Despotisme,  moi, j'en suis sr,
hein?"

Je dis en grimaant aussi: "Eh!... mais!..." avec tout le vague qu'on
peut mettre dans ces mots flottants.

"Ce serait, continua-t-il, celui d'un citoyen, d'un homme votre gal,
qui y serait arriv par la route de la vertu, et n'a jamais eu qu'une
crainte, celle d'tre souill par le voisinage impur des hommes pervers
qui s'introduisent parmi les sincres amis de l'humanit."

Il caressait de la langue et des lvres cette jolie petite longue
phrase comme un miel dlicieux.

"Vous avez, dis-je, beaucoup moins de voisins  prsent, n'est-ce
pas? On ne vous coudoie gure."

Il se pina les lvres, et plaa ses lunettes vertes droit sur les
yeux pour cacher le regard.

"Parce que je vis dans la retraite, dit-il, depuis quelque temps.
Mais je n'en suis pas moins calomni."

Tout en parlant, il prit un crayon et griffonna quelque chose sur un
papier. J'ai appris cinq jours aprs que ce papier tait une liste de
guillotine, et ce quelque chose... mon nom.

Il sourit, et se pencha en arrire.

"Hlas! oui, calomni, poursuivit-il car,  parler sans plaisanterie,
je n'aime que l'galit, comme vous le savez, et vous devez le voir
plus que jamais  l'indignation que m'inspirent ces papiers mans
des arsenaux de la tyrannie."

Il froissa et foula avec un air tragique ces grands journaux anglais;
mais je remarquai bien qu'il se gardait de les dchirer.

"Ah! Maximilien, me dis-je, tu les reliras seul plus d'une fois, et
tu baiseras ardemment ces mots superbes et magiques pour toi: les
troupes de Robespierre!"

Aprs sa petite comdie et la mienne, il se leva et marcha dans sa
chambre en agitant convulsivement ses doigts, ses paules et son cou.

Je me levai et marchai  ct de lui.

"Je voudrais vous donner ceci  lire avant de vous parler de ma
sant, dit-il, et en causer avec vous. Vous connaissez mon amiti
pour l'auteur. C'est un projet de Saint-Just. Vous verrez. Je
l'attends ce matin; nous en causerons. Il doit tre arriv  Paris 
prsent, ajouta-t-il en tirant sa montre; je vais le savoir. Asseyez-
vous, et lisez ceci. Je reviendrai."

Il me donna un gros cahier charg d'une criture hardie et hte, et
sortit brusquement, comme s'il se ft enfui. Je tenais le cahier,
mais je regardais la porte par laquelle il tait sorti, et je
rflchissais  lui. Je le connaissais de longue date. Aujourd'hui je
le voyais trangement inquiet. Il allait entreprendre quelque chose
ou craignait quelque entreprise. J'entrevis, dans la chambre o il
passait, des figures d'agents secrets que j 'avais vues plusieurs
fois  ma suite, et je remarquai un bruit de pas comme de gens qui
montaient et descendaient sans cesse depuis mon arrive. Les voix
taient trs basses. J'essayai d'entendre, mais vainement, et je
renonai  couter. J'avoue que j'tais plus prs de la crainte que
de la confiance. Je voulus sortir de la chambre par o j'tais entr;
mais, soit mprise, soit prcaution, on avait ferm la porte sur moi:
j'tais enferm.

Quand une chose est dcide, je n'y pense plus. Je m'assis, et je
parcourus ce brouillon avec lequel Robespierre m'avait laiss en tte
 tte.




CHAPITRE XXXI

UN LGISLATEUR


Ce n'tait rien moins, monsieur, que des institutions immuables,
ternelles, qu'il s'agissait de donner  la France, et lestement
prpares pour elle par le citoyen Saint-Just, g de vingt-six ans.

Je lus d'abord avec distraction; puis les ides me montrent aux
yeux, et je fus stupfait de ce que je voyais.

"O naf massacreur!  candide bourreau! m'criai-je involontairement,
que tu es un charmant enfant! Eh! d'o viens-tu, beau berger? serait-ce
pas de l'Arcadie? de quels rochers descendent tes chvres,  Alexis?"

Et en parlant ainsi je lisais:

"On laisse les enfants  la nature.

"Les enfants sont vtus de toile en toutes les saisons.

"Ils sont nourris en commun et ne vivent que de racines, de fruits,
de lgumes et de laitage.

"Les hommes qui auront vcu sans reproche porteront une charpe
blanche  soixante ans.

"L'homme et la femme qui s'aiment sont poux.

"S'ils n'ont point d'enfants, ils peuvent tenir leur engagement
secret.

"Tout homme g de vingt et un ans est tenu de dclarer dans le
temple quels sont ses amis.

"Les amis porteront le deuil l'un de l'autre.

"Les amis creusent la tombe l'un de l'autre.

"Les amis sont placs les uns prs des autres dans les combats.

"Celui qui dit qu'il ne croit pas  l'amiti, ou qui n'a pas d'ami,
est banni.

"Un homme convaincu d'ingratitude est banni."

"Quelles migrations!" dis-je.

"Si un homme commet un crime, ses amis sont bannis.

"Les meurtriers sont vtus de noir toute leur vie, et seront mis 
mort s'ils quittent cet habit."

"me innocente et douce, m'criai-je, que nous sommes ingrats de
t'accuser! Tes penses sont pures comme une goutte de rose sur une
feuille de rose, et nous nous plaignons pour quelques charretes
d'hommes que tu envoies au couteau chaque jour  la mme heure! Et
tu ne les vois seulement pas, ni ne les touches, bon jeune homme! Tu
cris seulement leurs noms sur du papier!--moins que cela tu vois
une liste, et tu signes!--moins que cela encore tu ne la lis pas,
et tu signes!"

Ensuite je ris longtemps et beaucoup, du rire joyeux que vous savez,
en parcourant ces institutions dites rpublicaines, et que vous
pourrez lire quand vous voudrez; ces lois de l'ge d'or, auxquelles
ce bat cruel voulait ployer de force notre ge d'airain. Robe
d'enfant dans laquelle il voulait faire tenir cette nation grande et
vieillie. Pour l'y fourrer, il coupait la tte et les bras.

Lisez cela, vous le pourrez plus  votre aise que je ne le pouvais
dans la chambre de Robespierre; et si vous pensez, avec votre
habituelle piti, que ce jeune homme tait  plaindre, en vrit vous
me trouverez de votre avis cette fois, car la folie est la plus
grande des infortunes.

Hlas il y a des folies sombres et srieuses, qui ne jettent les
hommes dans aucun discours insens, qui ne les sortent gure du ton
accoutum du langage des autres, qui laissent la vue claire, libre et
prcise de tout, hors celle d'un point sombre et fatal. Ces folies
sont froides, ces folies sont poses et rflchies. Elles singent le
sens commun  s'y mprendre, elles effrayent et imposent, elles ne
sont pas facilement dcouvertes, leur masque est pais, mais elles
sont.

Et que faut-il pour les donner? Un rien, un petit dplacement
imprvu dans la position d'un rveur trop prcoce.

Prenez au hasard, au fond d'un collge, quelque grand jeune homme de
dix-huit  dix-neuf ans, tout plein de ses Spartiates et de ses
Romains dlays dans de vieilles phrases, tout roide de son droit
ancien et de son droit moderne, ne connaissant du monde actuel et de
ses moeurs que ses camarades et leurs moeurs, bien irrit de voir
passer des voitures o il ne monte pas, mprisant les femmes parce
qu'il ne connat que les plus viles, et confondant les faiblesses de
l'amour tendre et lgant avec les dvergondages crapuleux de la rue;
jugeant tout un corps d'aprs un membre, tout un sexe d'aprs un
tre, et s'tudiant  former dans sa tte quelque synthse
universelle bonne  faire de lui un sage profond pour toute sa vie;
prenez-le dans ce moment, et faites-lui cadeau d'une petite
guillotine en lui disant:

"Mon petit ami, voici un instrument au moyen duquel vous vous ferez
obir de toute la nation; il ne s'agit que de tirer cela et de
pousser ceci. C'est bien simple."

Aprs avoir un peu rflchi, il prendra d'une main son papier
d'colier et de l'autre le joujou; et voyant qu'en effet on a peur,
il tirera et poussera jusqu' ce qu'on l'crase lui et sa mcanique.

Et  peine s'il sera un mchant homme.--Non; il sera mme,  la
rigueur, un homme vertueux. Mais c'est qu'il aura tant lu dans de
beaux livres: juste svrit; salutaire massacre; et de vos plus
chers parents saintement homicides, et prisse l'univers plutt qu'un
principe! et surtout: la vertu expiatrice de l'effusion du sang;
ide monstrueuse, fille de la crainte, que, ma foi! il croit en lui
et, tout en rptant  lui-mme: Justum et tenacem propositi virum,
il arrive  l'impassibilit des douleurs d'autrui, il prend cette
impassibilit pour grandeur et courage, et... il excute.

Tout le malheur sera dans le tour de roue de la Fortune qui l'aura
mis en haut et lui aura trop tt donn cette chose fatale entre
toutes: LE POUVOIR.




CHAPITRE XXXII

SUR LA SUBSTITUTION DES SOUFFRANCES EXPIATOIRES


Ici le Docteur-Noir s'interrompit, et reprit aprs un moment de
stupeur et de rflexion:

--Un des mots que ma bouche vient de prononcer m'a tout  coup arrt,
monsieur, et me force de contempler avec effroi deux penses extrmes
qui viennent de se toucher et de s'unir devant moi, sur mes pas.

En ce temps-l mme dont je parle, au temps du vertueux Saint-Just
(car il tait, dit-on, sans vices, sinon sans crimes), vivait et
crivait un autre homme vertueux, implacable adversaire de la
Rvolution. Cet autre Esprit sombre, Esprit falsificateur, je ne dis
pas faux, car il avait conscience du vrai; cet Esprit obstin,
impitoyable, audacieux et subtil, arm comme le sphinx, jusqu'aux
ongles et jusqu'aux dents, de sophismes mtaphysiques et nigmatiques,
cuirass de dogmes de fer, empanach d'oracles nbuleux et foudroyants;
cet autre Esprit grondait comme un orage prophtique et menaant, et
tournait autour de la France. Il avait nom: Joseph de Maistre.

Or, parmi beaucoup de livres sur l'avenir de la France, devin phase
par phase; sur le gouvernement temporel de la Providence, sur le
principe gnrateur des constitutions, sur le Pape, sur les dcrets
de l'injustice divine et sur l'inquisition; voulant dmontrer,
sonder, dvoiler aux yeux des hommes les sinistres fondations qu'il
donnait (problme ternel!)  l'Autorit de l'homme sur l'homme,
voici en substance ce qu'il crivait:

La chair est coupable, maudite, et ennemie de Dieu.--Le sang est un
fluide vivant. Le ciel ne peut tre apais que par le sang.
--L'innocent peut payer pour le coupable. Les anciens croyaient que
les dieux accouraient partout o le sang coulait sur les autels; les
premiers docteurs chrtiens crurent que les anges accouraient partout
o coulait le sang de la vritable victime.--L'effusion du sang est
expiatrice. Ces vrits sont innes.--La Croix atteste le SALUT PAR
LE SANG.

Et, depuis, Origne a dit justement qu'il y avait deux Rdemptions:
celle du Christ qui racheta l'univers, et les Rdemptions diminues,
qui rachtent par le sang celui des nations. Ce sacrifice sanglant de
quelques hommes pour tous se perptuera jusqu' la fin du monde. Et
les nations pourront se racheter ternellement par la substitution
des souffrances expiatoires.

C'tait ainsi qu'un homme dou des plus hardies et des plus
trompeuses imaginations philosophiques qui jamais aient fascin
l'Europe, tait arriv  rattacher au pied mme de la Croix le
premier anneau d'une chane effrayante et interminable de sophismes
ambitieux et impies, qu'il semblait adorer consciencieusement, et
qu'il avait fini peut-tre par regarder du fond du coeur comme les
rayons d'une sainte vrit. C'tait  genoux sans doute et en se
frappant la poitrine qu'il s'criait:

"La terre, continuellement imbibe de sang, n'est qu'un autel
immense o tout ce qui vit doit tre immol sans fin jusqu'
l'extinction du mal!--Le bourreau est la pierre angulaire de la
socit: sa mission est sacre.--L'inquisition est bonne, douce et
conservatrice.

"La bulle In coena Domini est de source divine; c'est elle qui
excommunie les hrtiques et les appelants aux futurs conciles. Eh!
pourquoi un concile, grand Dieu! quand le pilori suffit!

"Le sentiment de la terreur d'une puissance irrite a toujours
subsist.

"La guerre est divine: elle doit rgner ternellement pour purger le
monde.--Les races sauvages sont dvoues et frappes d'anathme.
J'ignore leur crime,  Seigneur! mais, puisqu'elles sont malheureuses
et insenses, elles sont criminelles et justement punies de quelque
faute d'un ancien chef. Les Europens, au sicle de Colomb, eurent
raison de ne pas les compter dans l'espce humaine comme leurs
semblables.

"La Terre est un autel qui doit tre ternellement imbib de sang."

O Pieux Impie! qu'avez-vous fait?

Jusqu' cet Esprit falsificateur, l'ide de la Rdemption de la race
coupable s'tait arrte au Calvaire. L, Dieu immol par Dieu avait
lui-mme cri: Tout est consomm.

N'tait-ce pas assez du sang divin pour le salut de la chair humaine?

Non.--L'orgueil humain sera ternellement tourment du dsir de
trouver au Pouvoir temporel absolu une base incontestable, et il est
dit que toujours les sophistes tourbillonneront autour de ce
problme, et s'y viendront brler les ailes. Qu'ils soient tous
absous, except ceux qui osent toucher  la vie! la vie, le feu
sacr, le feu trois fois saint, que le Crateur lui seul a le droit
de reprendre! droit terrible de la peine sinistre, que je conteste
mme  la justice!

Non.--Il a fallu  l'impitoyable sophistiqueur souffler, comme un
alchimiste patient, sur la poussire des premiers livres, sur les
cendres des premiers docteurs, sur la poudre des bchers indiens et
des repas anthropophages, pour en faire sortir l'tincelle incendiaire
de la fatale ide.--Il lui a fallu trouver et crire en relief les
paroles de cet Origne, qui fut un Abeilard volontaire: premire
immolation et premier sophisme, dont il crut dcouvrir aussi le
principe dans l'vangile; cet obscur et paradoxal Origne, docteur en
l'an 190 de J.-C., dont les principes  demi platoniciens furent lous
depuis sa mort par six saints (parmi eux saint Athanase et saint
Chrysostome), et condamns par trois saints, un empereur et un pape
(parmi eux saint Jrme et Justinien).--Il a fallu que le cerveau de
l'un des derniers catholiques fouillt bien avant dans le crne de
l'un des premiers chrtiens pour en tirer cette fatale thorie de la
rversibilit et du salut par le sang. Et cela pour repltrer l'difice
dmantel de l'glise romaine et l'organisation dmembre du moyen ge!
Et cela tandis que l'inutilit du sang pour la fondation des systmes
et des pouvoirs se dmontrait tous les jours en place publique de Paris!
Et cela tandis qu'avec les mmes axiomes quelques sclrats, lui-mme
l'crivait, renversaient quelques sclrats en disant aussi: l'ternel,
la Vertu, la Terreur!

Armez de couteaux aussi tranchants ces deux Autorits, et dites-moi
laquelle imbibera l'autel avec le plus large arrosoir de sang!

Et prvoyait-il, le prophte orthodoxe, que de son temps mme
crotrait et se multiplierait  l'infini la monstrueuse famille de
ses Sophismes, et que, parmi les petits de cette tigresse race, il
s'en trouverait dont le cri serait celui-ci:

"Si la substitution des souffrances expiatoires est juste, ce n'est
pas assez, pour le salut des peuples, des substitutions et des
dvouements volontaires et trs rares. L'innocent immol pour le
coupable sauve sa nation; donc il est juste et bon qu'il soit immol
par elle et pour elle; et lorsque cela fut, cela fut bien."

Entendez-vous le cri de la bte carnassire, sous la voix de l'homme?
--Voyez-vous par quelles courbes, partis de deux points opposs,
ces purs idologues sont arrivs d'en bas et d'en haut  un mme
point o ils se touchent:  l'chafaud? Voyez-vous comme ils
honorent et caressent le Meurtre?--Que le Meurtre est beau, que le
Meurtre est bon, qu'il est facile et commode, pourvu qu'il soit bien
interprt! Comme le Meurtre peut devenir joli en des bouches bien
faites et quelque peu meubles de paroles impudentes et d'arguties
philosophiques! Savez-vous s'il se naturalise moins sur ces langues
parleuses que sur celles qui lchent le sang? Pour moi je ne le sais
pas.

Demandez-le (si cela s'voque) aux massacreurs de tous les temps.
Qu'ils viennent de l'Orient et de l'Occident! Venez en haillons,
venez en soutane, venez en cuirasse, venez, tueurs d'un homme et
tueurs de cent mille; depuis la Saint-Barthlemy jusqu'aux
septembrisades, de Jacques Clment et de Ravaillac  Louvel, de des
Adrets et Montluc  Marat et Schneider; venez, vous trouverez ici des
amis, mais je n'en serai pas.

Ici le Docteur-Noir rit longtemps; puis il soupira en se recueillant
et reprit...

--Ah! monsieur, c'est ici surtout qu'il faut, comme vous, prendre
en piti.

Dans cette violente passion de tout rattacher,  tout prix,  une
cause,  une synthse, de laquelle on descend  tout, et par laquelle
tout s'explique, je vois encore l'extrme faiblesse des hommes qui,
pareils  des enfants qui vont dans l'ombre, se sentent tous saisis
de frayeur, parce qu'ils ne voient pas le fond de l'abme que ni Dieu
crateur ni Dieu sauveur n'ont voulu nous faire connatre. Ainsi je
trouve que ceux-l mmes qui se croient les plus forts, en
construisant le plus de systmes, sont les plus faibles et les plus
effrays de l'analyse, dont ils ne peuvent supporter la vue, parce
qu'elle s'arrte  des effets certains, et ne contemple qu' travers
l'ombre, dont le ciel a voulu l'envelopper, la Cause... la Cause pour
toujours incertaine.

Or, je vous le dis, ce n'est pas dans l'Analyse que les esprits
justes, les seuls dignes d'estime, ont puis et puiseront jamais les
ides durables, les ides qui frappent par le sentiment de bien-tre
que donne la rare et pure prsence du vrai.

L'Analyse est la destine de l'ternelle ignorante, l'me humaine.

L'Analyse est une sonde. Jete profondment dans l'Ocan, elle
pouvante et dsespre le Faible; mais elle rassure et conduit le
Fort, qui la tient fermement en main.

Ici le Docteur-Noir, passant les doigts sur son front et ses yeux,
comme pour oublier, effacer, ou suspendre ses mditations
intrieures, reprit ainsi le fil de son rcit:




CHAPITRE XXXIII

LA PROMENADE CROISE


J'avais fini par m'amuser des Institutions de Saint-Just, au point
d'oublier totalement le lieu o j'tais. Je me plongeai avec dlices
dans une distraction complte, ayant ds longtemps fait l'abngation
totale d'une vie qui fut toujours triste. Tout  coup la porte par
laquelle j'tais entr s'ouvrit encore. Un homme de trente ans
environ, d'une belle figure, d'une taille haute, l'air militaire et
orgueilleux, entra sans beaucoup de crmonie. Ses bottes 
l'cuyre, ses perons, sa cravache, son large gilet blanc ouvert, sa
cravate noire dnoue, l'auraient fait prendre pour un jeune gnral.

"Ah! tu ne sais donc pas si on peut lui parler? dit-il en continuant
de s'adresser au ngre qui lui avait ouvert la porte. Dis-lui que
c'est l'auteur de Caus Gracchus et de Timolon."

Le ngre sortit, ne rpondit rien et l'enferma avec moi. L'ancien
officier de dragons en fut quitte pour sa fanfaronnade, et entra
jusqu' la chemine en frappant du talon.

"Y a-t-il longtemps que tu attends, citoyen? me dit-il. J'espre
que, comme reprsentant, le citoyen Robespierre me recevra bientt et
m'expdiera avant les autres. Je n'ai qu'un mot  lui dire, moi."

Il se retourna et arrangea ses cheveux devant la glace. "Je ne suis
pas un solliciteur, moi.--Moi, je dis tout haut ce que je pense, et,
sous le rgime des tyrans Bourbons comme sous celui-ci, je n'ai pas
fait mystre de mes opinions, moi."

Je posai mes papiers sur la table, et je le regardai avec un air de
surprise qui lui en donna un peu  lui-mme.

"Je n'aurais pas cru, lui dis-je sans me dranger, que vous vinssiez
ainsi pour votre plaisir."

Il quitta tout d'un coup son air de matador, et se mit dans un
fauteuil prs de moi:

"Ah ! franchement, me dit-il  voix basse, tes-vous appel comme
je le suis, je ne sais pourquoi?"

Je remarquai en cette occasion ce qui arrivait souvent alors, c'est
que le tutoiement tait une sorte de langage de comdie qu'on
rcitait comme un rle, et que l'on quittait pour parler srieusement.

"Oui, lui dis-je, je suis appel, mais comme les mdecins le sont
souvent cela m'inquite peu, pour moi, du moins, ajoutai-je en
appuyant sur ces derniers mots.

--Ah! pour vous!" me dit-il en poussetant ses bottes avec sa
cravache.

Puis il se leva et marcha dans la chambre en toussant avec un peu de
mauvaise humeur.

Il revnt.

"Savez-vous s'il est en affaire? me dit-il.

--Je le suppose, rpondis-je, citoyen Chnier."

Il me prit la main imptueusement.

", me dit-il, vous ne m'avez pas l'air d'un espion. Qu'est-ce que
l'on me veut ici? Si vous savez quelque chose, dites-le-moi."

J'tais sur les pines; je sentais qu'on allait entrer, que peut-
tre on voyait, que certainement on coutait. La Terreur tait dans
l'air, partout, et surtout dans cette chambre. Je me levai et
marchai, pour qu'au moins on entendt de longs silences, et que la
conversation ne part pas suivie. Il me comprit et marcha dans la
chambre dans le sens oppos. Nous allions d'un pas mesur, comme deux
soldats en faction qui se croisent; chacun de nous prit, aux yeux
l'un de l'autre, l'air de rflchir en lui-mme, et disait un mot en
passant; l'autre rpondait en passant.

Je me frottai les mains.

"Il se pourrait, dis-je assez bas, en ne faisant semblant de rien et
allant de la porte  la chemine, qu'on nous et runis  dessein."
Et trs haut:

"Joli appartement!"

Il revint de la chemine  la porte, et, en me rencontrant au
milieu, dit:

"Je le crois." Puis en levant la tte: "Cela donne sur la cour."

Je passai.

"J'ai vu votre pre et votre frre, ce matin" dis-je. Et en criant:
"Quel beau temps il fait!"

Il repassa.

"Je le savais; mon pre et moi nous ne nous voyons plus, et j'espre
qu'Andr ne sera pas longtemps l.--Un ciel magnifique."

Je le croisai encore.

"Tallien, dis-je, Courtois, Barras, Clauzel, sont de bons citoyens."
Et avec enthousiasme: "C'est un beau sujet que Timolon!"

Il me croisa en revenant.

"Et Barras, Collot-d'Herbois, Loiseau, Bourdon, Barrre, Boissy-
d'Anglas...--J'aimais encore mieux mon Fnelon."

Je htai la marche.

"Ceci peut durer encore quelques jours.--On dit les vers bien
beaux." Il vint  grands pas et me coudoya.

"Les triumvirs ne passeront pas quatre jours.--Je l'ai lu chez la
citoyenne Vestris."

Cette fois, je lui serrai la main en traversant.

"Gardez-vous de nommer votre frre, on n'y pense pas.--On dit le
dnouement bien beau."

A la dernire passe, il me reprit chaudement la main.

"Il n'est sur aucune liste; je ne le nommerai pas.--Il faut faire
le mort. Le 9, je l'irai dlivrer de ma main.--Je crains qu'il ne
soit trop prvu."

Ce fut la dernire traverse. On ouvrit; nous tions aux deux bouts
de la chambre.




CHAPITRE XXXIV

UN PETIT DIVERTISSEMENT


Robespierre entra, il tenait Saint-Just par la main; celui-ci, vtu
d'une redingote poudreuse, ple et dfait, arrivait  Paris.
Robespierre jeta sur nous deux un coup d'oeil rapide sous ses
lunettes, et la distance o il nous vit l'un de l'autre me parut lui
plaire; il sourit en pinant les lvres.

"Citoyens, voici un voyageur de votre connaissance" dit-il.

Nous nous salumes tous trois, Joseph Chnier fronant le sourcil,
Saint-Just avec un signe de tte brusque et hautain, moi gravement
comme un moine.

Saint-Just s'assit  ct de Robespierre, celui-ci sur son fauteuil
de cuir, devant son bureau, nous en face. Il y eut un long silence.
Je regardai les trois personnages tour  tour. Chnier se renversait
et se balanait avec un air de fiert, mais un peu d'embarras, sur sa
chaise, comme rvant  mille choses trangres. Saint-Just, l'air
parfaitement calme, penchait sur l'paule sa belle tte mlancolique,
rgulire et douce, charge de cheveux chtains flottants et boucls;
ses grands yeux s'levaient au ciel, et il soupirait. Il avait l'air
d'un jeune saint.--Les perscuteurs prennent souvent des manires
de victimes. Robespierre nous regardait comme un chat ferait de trois
souris qu'il aurait prises.

"Voil, dit Robespierre d'un air de fte, notre ami Saint-Just qui
revient de l'arme. Il y a cras la trahison, il en fera autant ici.
C'est une surprise, on ne l'attendait pas, n'est-ce pas, Chnier?"

Et il le regarda de ct, comme pour jouir de sa contrainte.

"Tu m'as fait demander, citoyen? dit Marie-Joseph Chnier avec
humeur; si c'est pour affaire, dpchons-nous, on m'attend  la
Convention.

--Je voulais, dit Robespierre d'un air empes en me dsignant, te
faire rencontrer avec cet excellent homme qui porte tant d'intrt 
ta famille."

J'tais pris. Marie-Joseph et moi nous nous regardmes, et nous nous
rvlmes toutes nos craintes par ce coup d'oeil. Je voulus rompre
les chiens.

"Ma foi, dis-je, j'aime les lettres, moi, et Fnelon...

--Ah!  propos, interrompit Robespierre, je te fais compliment, Chnier,
du succs de ton Timolon dans les ci-devant salons o tu en fais la
lecture.--Tu ne connais pas cela, toi?" dit-il  Saint-Just avec ironie.

Celui-ci sourit d'un air de mpris, et se mit  secouer la poussire de
ses bottes avec le pan de sa longue redingote, sans daigner rpondre.

"Bah! bah! dit Joseph Chnier en me regardant, c'est trop peu de chose
pour lui."

Il voulait dire cela avec indiffrence, mais le sang d'auteur lui
monta aux joues.


Saint-Just, aussi parfaitement calme qu' l'ordinaire, leva les yeux
sur Chnier, et le contempla comme avec admiration.

"Un membre de la Convention qui s'amuse  cela en l'an II de la
Rpublique me parat un prodige, dit-il.

--Ma foi, quand on n'a pas la haute main dans les affaires, dit
Joseph Chnier, c'est encore ce qu'on peut faire de mieux pour la
nation.

Saint-Just haussa les paules.

Robespierre tira sa montre, comme attendant quelque chose, et dit
d'un air pdant:

"Tu sais, citoyen Chnier, mon opinion sur les crivains. Je
t'excepte, parce que je connais tes vertus rpublicaines; mais, en
gnral, je les regarde comme les plus dangereux ennemis de la
patrie. Il faut une volont une. Nous en sommes l. Il la faut
rpublicaine, et pour cela il ne faut que des crivains rpublicains;
le reste corrompt le peuple. Il faut le rallier, ce peuple, et
vaincre les bourgeois, de qui viennent nos dangers intrieurs. Il
faut que le peuple s'allie  la Convention et elle  lui; que les
sans-culottes soient pays et tolrs, et restent dans les villes.
Qui s'oppose  mes vues? Les crivains, les faiseurs de vers qui
font du ddain rim, qui crient: O mon me! fuyons dans les dserts;
ces gens-l dcouragent. La Convention doit traiter tous ceux qui ne
sont pas utiles  la Rpublique comme des contre-rvolutionnaires.

--C'est bien svre, dit Marie-Joseph assez effray, mais plus
piqu encore.

--Oh! je ne parle pas pour toi, poursuivit Robespierre d'un ton
mielleux et radouci; toi, tu as t un guerrier, tu es lgislateur,
et, quand tu ne sais que faire, Pote.

--Pas du tout! pas du tout! dit Joseph, singulirement vex; je suis
au contraire n Pote, et j'ai perdu mon temps  l'arme et  la
Convention." J'avoue que, malgr la gravit de la situation, je ne
pus m'empcher de sourire de son embarras.

Son frre aurait pu parler ainsi; mais Joseph, selon moi, se
trompait un peu sur lui-mme; aussi l'Incorruptible, qui tait au
fond de mon avis, poursuivit pour le tourmenter: "Allons! allons!
dit-il avec une galanterie fausse et fade, allons, tu es trop
modeste, tu refuses deux couronnes de Laurier pour une couronne de
Roses pompon.

--Mais il me semblait que tu aimais ces fleurs-l toi-mme autrefois,
citoyen! dit Chnier; j 'ai lu de toi des couplets fort agrables sur
une coupe et un festin. Il y avait

O Dieux! que vois-je, mes amis?
Un crime trop notoire.
O malheur affreux!
O scandale honteux!
J'ose le dire  peine;
Pour vous j'en rougis,
Pour moi j'en gmis,
Ma coupe n'est pas pleine.

"Et puis un certain madrigal o il y avait:

Garde toujours ta modestie;
Sur le pouvoir de tes appas
Demeure toujours alarme:
Tu n'en seras que mieux aime
Si tu crains de ne l'tre pas.

"C'tait joli! et nous avons aussi deux discours sur la peine de
mort, l'un contre, l'autre pour; et puis un loge de Gresset, o il y
avait cette belle phrase, que je me rappelle encore tout entire:

"Oh! lisez le Vert-Vert, vous qui aspirez au mrite de badiner et
d'crire avec grce; lisez-le, vous qui ne cherchez que l'amusement,
et vous connatrez de nouvelles sources de plaisirs. Oui, tant que la
langue franaise subsistera, le Vert-Vert trouvera des admirateurs.
Grce au pouvoir du gnie, les aventures d'un perroquet occuperont
encore nos derniers neveux. Une foule de hros est reste plonge
dans un ternel oubli, parce qu'elle n'a point trouv une plume digne
de clbrer ses exploits; mais toi, heureux Vert-Vert, ta gloire
passera  la postrit la plus recule! O Gresset! tu fus le plus
grand des potes!--rpandons des fleurs, etc., etc., etc."

"C'tait fort agrable.

"J'ai encore cela chez moi, imprim sous le nom de M. de
Robespierre, avocat en parlement."

L'homme n'tait pas commode  persifler. Il fit de sa face de chat
une face de tigre, et crispa les ongles.

Saint-Just, ennuy, et voulant l'interrompre, lui prit le bras.

"A quelle heure t'attend-on aux Jacobins?

--Plus tard, dit Robespierre avec humeur; laisse-moi, je m'amuse."


Le rire dont il accompagna ce mot fit claquer ses dents.

"J'attends quelqu'un, ajouta-t-il.--Mais toi, Saint-Just, que fais-tu
des Potes?

--Je te l'ai lu, dit Saint-Just, ils ont un dixime chapitre de mes
institutions.

--Eh bien! qu'y font-ils?"

Saint-Just fit une moue de mpris, et regarda autour de lui  ses
pieds, comme s'il et cherch une pingle perdue sur le tapis.

"Mais... dit-il, des hymnes qu'on leur commandera le premier jour de
chaque mois, en l'honneur de l'ternel et des bons citoyens, comme le
voulait Platon. Le 1er de Germinal, ils clbreront la nature et le
peuple; en Floral, l'amour et les poux; en Prairial, la victoire;
en Messidor, l'adoption; en Thermidor, la jeunesse; en Fructidor, le
bonheur; en Vendmiaire, la vieillesse; en Brumaire, l'me
immortelle; en Primaire, la sagesse; en Nivse, la patrie; en
Pluvise, le travail, et en Ventse, les amis."

Robespierre applaudit.

"C'est parfaitement rgl, dit-il.

--Et: l'inspiration ou la mort", dit Joseph Chnier en riant.

Saint-Just se leva gravement.

"Eh! pourquoi pas, dit-il, si leurs vertus patriotiques ne les
enflamment pas! Il n'y a que deux principes: la Vertu ou la Terreur."

Ensuite il baissa la tte, et demeura tranquillement le dos  la
chemine, comme ayant tout dit, et convaincu dans sa conscience qu'il
savait toutes choses. Son calme tait parfait, sa voix inaltrable et
sa physionomie candide, extatique et rgulire.

"Voil l'homme que j'appellerais un Pote, dit Robespierre en le
montrant, il voit en grand, lui; il ne s'amuse pas  des formes de
style plus ou moins habiles; il jette des mots comme des clairs dans
les tnbres de l'avenir, et il sent que la destine des hommes
secondaires qui s'occupent du dtail des ides est de mettre en
oeuvre les ntres; que nulle race n'est plus dangereuse pour la
libert, plus ennemie de l'galit, que celle des aristocrates de
l'intelligence, dont les rputations isoles exercent une influence
partielle, dangereuse, et contraire  l'unit qui doit tout rgir."

Aprs sa phrase, il nous regarda.--Nous nous regardions.--Nous
tions stupfaits. Saint-Just approuvait du geste, et caressait ces
opinions jalouses et dominatrices, opinions que se feront toujours
les pouvoirs qui s'acquirent par l'action et le mouvement, pour
tacher de dompter ces puissances mystrieuses et indpendantes qui ne
se forment que par la mditation qui produit leurs oeuvres, et
l'admiration qu'elles excitent.

Les parvenus, favoris de la fortune, seront ternellement irrits,
comme Aman, contre ces svres Mardoches qui viennent s'asseoir,
couverts de cendre, sur les degrs de leurs palais, refusant seuls de
les adorer, et les forant parfois de descendre de leur cheval et de
tenir en main la bride du leur.

Joseph Chnier ne savait comment revenir de l'tonnement o il tait
d'entendre de pareilles choses. Enfin le caractre emport de sa
famille prit le dessus.

"Au fait, me dit-il, j'ai connu dans ma vie des potes  qui il ne
manquait pour l'tre qu'une chose, c'tait la posie."

Robespierre cassa une plume dans ses doigts et prit un journal,
comme n'ayant pas entendu.

Saint-Just, qui tait au fond assez naf et tout d'une pice comme
un colier non dgrossi, prit la chose au srieux, et il se mit 
parler de lui mme avec une satisfaction sans bornes et une innocence
qui m'affligeait pour lui:

"Le citoyen Chnier a raison, dit-il en regardant fixement le mur
devant lui, sans voir autre chose que son ide: je sens bien que
j'tais pote, moi, quand j'ai dit:

"Les grands hommes ne meurent pas dans leur lit.--Et--Les
circonstances ne sont difficiles que pour ceux qui reculent devant le
tombeau.--Et--Je mprise la poussire qui me compose, et qui vous
parle.--Et--La socit n'est pas l'ouvrage de l'homme.--Et--Le bien
mme est souvent un moyen d'intrigue; soyons ingrats si nous voulons
sauver la patrie.

--Ce sont, dis-je, belles maximes et paradoxes plus ou moins
spartiates et non plus ou moins connus, mais non de la posie."

Sant-Just me tourna le dos brusquement et avec humeur.

Nous nous tmes tous quatre.

La conversation en tait arrive  ce point o l'on ne pouvait plus
ajouter un mot qui ne ft un coup, et Marie-Joseph et moi n'tions
pas les plus accoutums  frapper.

Nous sortmes d'embarras d'une manire imprvue, car tout  coup
Robespierre prit une petite clochette sur son bureau et sonna
vivement. Un ngre entra et introduisit un homme g, qui,  peine
laiss dans la chambre, resta saisi d'tonnement et d'effroi.

"Voici encore quelqu'un de votre connaissance, dit Robespierre; je
vous ai prpar  tous une petite entrevue."

C'tait M. de Chnier en prsence de son fils. Je frmis de tout mon
corps. Le pre recula. Le fils baissa les yeux, puis me regarda.
Robespierre riait. Saint-Just le regardait pour deviner.

Ce fut le vieillard qui rompit le silence le premier. Tout dpendait
de lui, et personne ne pouvait plus le faire taire ou le faire
parler. Nous attendmes, comme on attend un coup de hache.

Il s'avana avec dignit vers son fils.

"Il y a longtemps que je ne vous ai vu, Monsieur, dit-il; je vous
fais l'honneur de croire que vous venez pour le mme motif que moi."

Ce Marie-Joseph Chnier, si hautain, si grand, si fort, si farouche,
tait ploy en deux par la contrainte et la douleur.

"Mon pre, dit-il lentement, en pesant sur chaque syllabe, mon Dieu!
mon pre, avez-vous bien rflchi  ce que vous allez dire?"

Le pre ouvrit la bouche, le fils se hta de parler haut pour
touffer sa voix.

"Je sais... je devine...  peu prs...  peu de chose prs
l'affaire..."

Et se tournant vers Robespierre en souriant:

"Affaire bien lgre, futile, en vrit..."

Et  son pre:

"Dont vous voulez parler. Mais je crois que vous auriez pu me la
remettre entre les mains. Je suis dput... moi... Je sais...

--Monsieur, je sais ce que vous tes, dit M. de Chnier...

--Non, en vrit, dit Joseph en s'approchant, vous n'en savez rien,
absolument rien. Il y a si longtemps, citoyens, qu'il n'a voulu me
voir, mon pauvre pre! Il ne sait pas seulement ce qui se passe dans
la Rpublique. Je suis sr que ce qu'il vient de vous dire, il n'en
est pas mme bien certain."

Et il lui marcha sur le pied. Mais le vieillard se recula de lui.

"C'est votre devoir, Monsieur, que je veux remplir moi-mme, puisque
vous ne le faites pas.

--Oh ! Dieu du ciel et de la terre! s'cria Marie-Joseph au supplice.

--Ne sont-ils pas curieux tous les deux? dit Robespierre  Saint-
Just d'une voix aigre et en jouissant horriblement. Qu'ont-ils donc
 crier tant?

--J'ai, dit le vieux pre en s'avanant vers Robespierre, j'ai le
dsespoir dans le coeur en voyant..."

Je me levai pour l'arrter par le bras.

"Citoyen, dit Joseph Chnier  Robespierre, permets-moi de te parler
en particulier, ou d'emmener mon pre d'ici un moment. Je le crois
malade et un peu troubl.

--Impie, dit le vieillard, veux-tu tre aussi mauvais fils que
mauvais...?

--Monsieur, dis-je en lui coupant la parole, il tait inutile de me
consulter ce matin.

--Non, non! dit Robespierre avec sa voix aigu et son incroyable
sang-froid; non, ma foi, je ne veux pas que ton pre me quitte,
Chnier! Je lui ai donn audience; il faut bien que j'coute.

--Et pourquoi donc veux-tu qu'il s'en aille?--Que crains-tu donc
qu'il m'apprenne?--Ne sais-je pas  peu prs tout ce qui se passe,
et mme tes ordonnances du matin, docteur?

--C'est fini!" dis-je en retombant accabl sur ma chaise.

Marie-Joseph, par un dernier effort, s'avana hardiment et se plaa
de force entre son pre et Robespierre.

"Aprs tout, dit-il  celui-ci, nous sommes gaux, nous sommes
frres, n'est-ce pas? Eh bien, moi, je puis te dire, citoyen, des
choses que tout autre qu'un reprsentant  la Convention nationale
n'aurait pas le droit de te dire, n'est-ce pas?--Eh bien, je te dis
que mon bon pre que voici, mon bon vieux pre, qui me dteste 
prsent, parce que je suis dput, va te conter quelque affaire de

famille bien au-dessous de tes graves occupations, vois-tu, citoyen
Robespierre! Tu as de grandes affaires, toi, tu es seul, tu marches
seul; toutes ces choses d'intrieur, ces petites brouilleries, tu les
ignores, heureusement pour toi. Tu ne dois pas t'en occuper."

Et il le pressait par les deux mains.

"Non, je ne veux pas absolument que tu l'coutes, vois-tu; je ne
veux pas." Et, faisant le rieur: "Mais c'est que ce sont de vraies
niaiseries qu'il va te dire."

Et en bavardant plus bas:

"Quelque plainte de ma conduite passe, de vieilles, vieilles ides
monarchiques qu'il a. Je ne sais quoi, moi. coute, mon ami, toi,
notre grand citoyen, notre matre!--oui, je le pense franchement,
notre matre!--va, va  tes affaires,  l'Assemble o l'on t'coute;
--ou plutt, tiens, renvoie-nous.--Oui, tiens, franchement, mets-nous
 la porte nous sommes de trop.--Messieurs, nous sommes indiscrets,
partons."

Il prenait son chapeau, ple et haletant, couvert de sueur, tremblant.

"Allons, docteur; allons, mon pre, j'ai  vous parler. Nous sommes
indiscrets.--Et Saint-Just, donc, qui arrive de si loin pour le voir!
de l'arme du Nord! N'est-il pas vrai, Saint-Just?"

Il allait, il venait, il avait les larmes aux yeux; il prenait
Robespierre par le bras, son pre par les paules il tait fou.

Robespierre se leva, et, avec un air de bont perfide, tendit la
main au vieillard par-devant son fils.--Le pre crut tout sauv;
nous sentmes tout perdu. M. de Chnier s'attendrit de ce seul geste,
comme font les vieillards faibles.

"Oh! vous tes bon! s'cria-t-il. C'est un systme que vous avez,
n'est-ce pas? c'est un systme qui fait qu'on vous croit mauvais.
Rendez-moi mon fils an, Monsieur de Robespierre! Rendez-le-moi, je
vous en conjure; il est  Saint-Lazare. C'est bien le meilleur des
deux, allez; vous ne le connaissez pas! il vous admire beaucoup, et
il admire tous ces messieurs aussi; il m'en parle souvent. Il n'est
point exagr du tout, quoi qu'on ait pu vous dire. Celui-ci a peur
de se compromettre, et ne vous a pas parl; mais moi, qui suis pre,
Monsieur, et qui suis bien vieux, je n'ai pas peur. D'ailleurs, vous
tes un homme comme il faut, il ne s'agit que de voir votre air et
vos manires; et avec un homme comme vous on s'entend toujours, n'est-
ce pas?"

Puis  son fils:

"Ne me faites point de signes! ne m'interrompez pas! vous m'importunez!
laissez Monsieur agir selon son coeur il s'entend un peu mieux que vous
en gouvernement, peut-tre! Vous avez toujours t jaloux d'Andr, ds
votre enfance. Laissez-moi, ne me parlez pas."

Le malheureux frre! il n'aurait pas parl, il tait muet de douleur,
et moi aussi.

"Ah! dit Robespierre en s'asseyant et tant ses lunettes paisiblement
et avec soulagement; voil donc leur grande affaire! Dis donc, Saint-
Just! ne s'imaginaient-ils pas que j'ignorais l'emprisonnement du petit
frre? Ces gens-l me croient fou, en vrit. Seulement il est bien
vrai que je ne me serais pas occup de lui d'ici a quelques jours. Eh
bien, ajouta- t-il en prenant sa plume et griffonnant, on va faire
passer l'affaire de ton fils.

--Voil! dis-je en touffant.

--Comment! passer? dit le pre interdit.

--Oui, citoyen, dit Saint-Just en lui expliquant froidement la chose,
passer au tribunal rvolutionnaire, o il pourra se dfendre.

--Et Andr? dit M. de Chnier.

--Lui, rpondit Saint-Just,  la Conciergerie.

--Mais il n'y avait pas de mandat d'arrt contre Andr! dit son pre.

--Eh bien, il dira cela au tribunal, rpondit Robespierre; tant mieux
pour lui."

Et en parlant il crivait toujours.

"Mais  quoi bon l'y envoyer? disait le pauvre vieillard.

--Pour qu'il se justifie, rpondait aussi froidement Robespierre,
crivant toujours.

--Mais l'coutera-t-on?" dit Marie-Joseph.

Robespierre mit ses lunettes et le regarda fixement: ses yeux
luisaient sous leurs yeux verts comme ceux des hiboux.

"Souponnes-tu l'intgrit du tribunal rvolutionnaire?" dit-il.

Marie-Joseph baissa la tte, et dit: "Non!" en soupirant
profondment.

Saint-Just dit gravement:

"Le tribunal absout quelquefois.

--Quelquefois! dit le pre tremblant et debout.

--Dis donc, Saint-Just, reprit Robespierre en recommenant  crire,
sais-tu que c'est aussi un Pote, celui-l? Justement nous parlions
d'eux, et ils parlent de nous tiens, voil une gentillesse de sa faon.
C'est tout nouveau, n'est-il pas vrai, Docteur? dis donc, Saint-Just,
il nous appelle bourreaux, barbouilleurs de lois.

--Rien que cela!" dit Saint-Just en prenant le papier, que je ne
reconnus que trop, et qu'il avait fait drober par ses merveilleux
espions.

Tout  coup Robespierre tira sa montre, se leva brusquement et dit:
"Deux heures!"

Il nous salua, et courut  la porte de sa chambre par laquelle il
tait entr avec Saint-Just. Il l'ouvrit, entra le premier et  demi
dans l'autre appartement, o j'aperus des hommes, et laissant sa
main sur la clef comme avec une sorte de crainte et prt  nous
fermer la porte au nez, dit d'une voix aigre, fausse et ferme:

"Ceci est seulement pour vous faire voir que je sais tout ce qui se
passe assez promptement."

Puis, se tournant vers Saint-Just, qui le suivait paisiblement avec
un sourire ineffable de douceur:

"dis donc, Saint-Just, je crois que je m'entends aussi bien que les
Potes  composer des scnes de famille.

--Attends, Maximilien! cria Marie-Joseph en lui montrant le poing
et en s'en allant par la porte oppose, qui, cette fois, s'ouvrit
d'elle-mme, je vais  la Convention avec Tallien!

--Et moi aux Jacobins, dit Robespierre avec scheresse et orgueil.

--Avec Saint-Just", ajouta Saint-Just d'une voix terrible.

En suivant Marie-Joseph pour sortir de la tanire:

"Reprenez votre second fils, dis-je au pre; car vous venez de tuer
l'an."

Et nous sortmes sans oser nous retourner pour le voir.




CHAPITRE XXXV

UN SOIR D'T


Ma premire action fut de cacher Joseph Chnier. Personne alors,
malgr la Terreur, ne refusait son toit  une tte menace. Je
trouvai vingt maisons. J'en choisis une pour Marie-Joseph. Il s'y
laissa conduire en pleurant comme un enfant. Cach le jour, il
courait la nuit chez tous les reprsentants, ses amis, pour leur
donner du courage. Il tait navr de douleur, il ne parlait plus que
pour hter le renversement de Robespierre, de Saint-Just et de
Couthon. Il ne vivait plus que de cette ide. Je m'y livrai comme
lui, comme lui je me cachai. J'tais partout, except chez moi. Quand
Joseph Chnier se rendait  la Convention, il entrait et sortait
entour d'amis et de reprsentants auxquels on n'osait toucher. Une
fois dehors, on le faisait disparatre, et la troupe mme des espions
de Robespierre, la plus subtile vole de sauterelles qui jamais se
soit abattue sur Paris comme une plaie, ne put trouver sa trace. La
tte d'Andr Chnier dpendait d'une question de temps.

Il s'agissait de savoir ce qui mrirait le plus vite, ou la colre
de Robespierre, ou la colre des conjurs. Ds la premire nuit qui
suivit cette triste scne, du 5 au 6 Thermidor, nous visitmes tous
ceux qu'on nomma depuis thermidoriens, tous, depuis Tallien jusqu'
Barras, depuis Lecointre jusqu' Vadier. Nous les unissions
d'intention sans les rassembler.--Chacun tait dcid, mais tous ne
l'taient pas.

Je revins triste. Voici le rsultat de ce que j'ai vu:

La Rpublique tait mine et contre-mine. La mine de Robespierre
partait de l'Htel de Ville: la contre-mine de Tallien, des
Tuileries. Le jour o les mineurs se rencontreraient serait le jour
de l'explosion. Mais il y avait unit du ct de Robespierre,
dsunion dans les conventionnels qui attendaient son attaque. Nos
efforts pour les presser de commencer n'aboutirent cette nuit et la
nuit suivante, du 6 au 7, qu' des confrences timides et partielles.
Les Jacobins taient prts ds longtemps. La Convention voulait
attendre les premiers coups. Le 7, quand le jour vint, on en tait l.

Paris sentait la terre remuer sous lui. L'vnement futur se
respirait dans les carrefours, comme il arrive toujours ici. Les
places taient encombres de parleurs. Les portes taient bantes.
Les fentres questionnaient les rues.

Nous n'avions rien pu savoir de Saint-Lazare. Je m'y tais montr.
On m'avait ferm la porte avec fureur, et presque arrt. J'avais
perdu la journe en recherches vaines. Vers six heures du soir, des
groupes couraient les places publiques. Des hommes agits jetaient
une nouvelle dans les rassemblements et s'enfuyaient. On disait: "Les
Sections vont prendre les armes. On conspire  la Convention.--Les
Jacobins conspirent.--

La Commune suspend les dcrets de la Convention.

--Les canonniers viennent de passer."

On criait:

"Grande ptition des Jacobins  la Convention en faveur du peuple."

Quelquefois toute une rue courait et s'enfuyait sans savoir pourquoi,
comme balaye par le vent. Alors les enfants tombaient, les femmes
criaient, les volets des boutiques se fermaient, et puis le silence
rgnait pour un peu de temps, jusqu' ce qu'un nouveau trouble vnt
tout remuer.

Le soleil tait voil comme par un commencement d'orage. La chaleur
tait touffante. Je rdai autour de ma maison de la place de la
Rvolution, et, pensant tout d'un coup qu'aprs deux nuits ce serait
l qu'on me chercherait le moins, je passai l'arcade, et j'entrai.
Toutes les portes taient ouvertes; les portiers dans les rues. Je
montai, j'entrai seul; je trouvai tout comme je l'avais laiss: mes
livres pars et un peu poudreux, mes fentres ouvertes. Je me reposai
un moment prs de la fentre qui donnait sur la place.

Tout en rflchissant, je regardais d'en haut ces Tuileries
ternellement rgnantes et tristes, avec leurs marronniers verts, et
la longue maison sur la longue terrasse des Feuillants; les arbres
des Champs-lyses, tout blancs de poussire; la place toute noire de
ttes d'hommes, et, au milieu, l'une devant l'autre, deux choses de
bois peint: la statue de la Libert et la Guillotine.

Cette soire tait pesante. Plus le soleil se cachait derrire les
arbres et sous le nuage lourd et bleu en se couchant, plus il lanait
des rayons obliques et coups sur les bonnets rouges et les chapeaux
noirs, lueurs tristes qui donnaient  cette foule agite l'aspect
d'une mer sombre tachete par des flaques de sang. Les voix confuses
n'arrivaient plus  la hauteur de mes fentres les plus voisines du
toit que comme la voix des vagues de l'Ocan, et le roulement
lointain du tonnerre ajoutait  cette sombre illusion. Les murmures
prirent tout  coup un accroissement prodigieux; et je vis toutes les
ttes et les bras se tourner vers les boulevards, que je ne pouvais
apercevoir. Quelque chose qui venait de l excitait les cris et les
hues, le mouvement et la lutte. Je me penchai inutilement, rien ne
paraissait, et les cris ne cessaient pas. Un dsir invincible de voir
me fit oublier ma situation je voulus sortir, mais j'entendis sur
l'escalier une querelle qui me fit bientt fermer la porte. Des
hommes voulaient monter, et le portier, convaincu de mon absence,
leur montrait, par ses clefs doubles, que je n'habitais plus la
maison. Deux voix nouvelles survinrent et dirent que c'tait vrai,
qu'on avait tout retourn il y avait une heure. J'tais arriv 
temps. On descendait avec grand regret. A leurs imprcations je
reconnus de quelle part taient venus ces hommes. Force me fut de
retourner tristement  ma fentre, prisonnier chez moi.

Le grand bruit croissait de minute en minute, et un bruit suprieur
s'approchait de la place, comme le bruit des canons au milieu de la
fusillade. Un flot immense de peuple arm de piques enfona la vaste
mer du peuple dsarm de la place, et je vis enfin la cause de ce
tumulte sinistre.

C'tait une charrette, mais une charrette peinte de rouge et charge
de quatre-vingts corps vivants.

Ils taient tous debout, presss l'un contre l'autre. Toutes les
tailles, tous les ges taient lis en faisceau. Tous avaient la tte
dcouverte, et l'on voyait des cheveux blancs, des ttes sans
cheveux, de petites ttes blondes  hauteur de ceinture, des robes
blanches, des habits de paysans, d'officiers, de prtres, de
bourgeois; j'aperus mme deux femmes qui portaient leur enfant  la
mamelle et nourrissaient jusqu' la fin, comme pour lguer  leurs
fils tout leur lait, tout leur sang et toute leur vie, qu'on allait
prendre. Je vous l'ai dit, cela s'appelait une fourne.

La charge tait si pesante, que trois chevaux ne pouvaient la
traner. D'ailleurs, et c'tait la cause du bruit,  chaque pas on
arrtait la voiture, et le peuple jetait de grands cris. Les chevaux
reculaient l'un sur l'autre, et la charrette tait comme assige.
Alors, par-dessus leurs gardes, les condamns tendaient les bras 
leurs amis.

On et dit une nacelle surcharge qui va faire naufrage et que du
bord on veut sauver. A chaque essai des gendarmes et des Sans-
Culottes pour marcher en avant, le peuple jetait un cri immense et
refoulait le cortge avec toutes ses poitrines et toutes ses paules;
et, interposant devant l'arrt son tardif et terrible veto, il criait
d'une voix longue, confuse, croissante, qui venait  la fois de la
Seine, des ponts, des quais, des avenues, des arbres, des bornes et
des pavs:

"NON! NON! NON!"

A chacune de ces grandes mares d'hommes, la charrette se balanait
sur ses roues comme un vaisseau sur ses ancres, et elle tait presque
souleve avec toute sa charge. J'esprais toujours la voir verser. Le
coeur me battait violemment. J'tais tout entier hors de ma fentre,
enivr, tourdi par la grandeur du spectacle. Je ne respirais pas.
J'avais toute l'me et toute la vie dans les yeux.

Dans l'exaltation o m'levait cette grande vue, il me semblait que
le ciel et la terre y taient acteurs. De temps  autre venait du
nuage un petit clair, comme un signal. La face noire des Tuileries
devenait rouge et sanglante, les deux grands carrs d'arbres se
renversaient en arrire comme ayant horreur. Alors le peuple
gmissait; et, aprs sa grande voix, celle du nuage reprenait et
roulait tristement.

L'ombre commenait  s'tendre, celle de l'orage avant celle de la
nuit. Une poussire sche volait au-dessus des ttes et cachait
souvent  mes yeux tout le tableau. Cependant je ne pouvais arracher
ma vue de cette charrette ballotte. Je lui tendais les bras d'en
haut, je jetais des cris inentendus; j'invoquais le peuple! Je lui
disais "Courage!" et ensuite je regardais si le ciel ne ferait pas
quelque chose.

Je m'criai:

"Encore trois jours! encore trois jours!  Providence!  Destin!
 Puissances  jamais inconnues!  vous le Dieu! vous les Esprits!
vous les Matres! les ternels! si vous entendez, arrtez-les pour
trois jours encore!"

La charrette allait toujours pas  pas, lentement, heurte, arrte,
mais, hlas! en avant. Les troupes s'accroissaient autour d'elle.
Entre la Guillotine et la Libert, des baonnettes luisaient en
masse. L semblait tre le port o la chaloupe tait attendue. Le
peuple, las du sang, le peuple irrit, murmurait davantage, mais il
agissait moins qu'en commenant. Je tremblai, mes dents se choqurent.

Avec mes yeux, j'avais vu l'ensemble du tableau; pour voir le
dtail, je pris une longue-vue. La charrette tait dj loigne de
moi, en avant. J'y reconnus pourtant un homme en habit gris, les
mains derrire le dos. Je ne sais si elles taient attaches. Je ne
doutai pas que ce ne ft Andr Chnier. La voiture s'arrta encore.
On se battait. Je vis un homme en bonnet rouge monter sur les
planches de la Guillotine et arranger un panier.

Ma vue se troublait je quittai ma lunette pour essuyer le verre et
mes yeux.

L'aspect gnral de la place changeait  mesure que la lutte
changeait de terrain. Chaque pas que les chevaux gagnaient semblait
au peuple une dfaite qu'il prouvait. Les cris taient moins furieux
et plus douloureux. La foule s'accroissait pourtant et empchait la
marche plus que jamais par le nombre plus que par la rsistance.

Je repris la longue-vue, et je revis les malheureux embarqus qui
dominaient de tout le corps les ttes de la multitude. J'aurais pu
les compter en ce moment. Les femmes m'taient inconnues. J'y
distinguai de pauvres paysannes, mais non les femmes que je craignais
d'y voir. Les hommes, je les ai vus  Saint-Lazare. Andr causait en
regardant le soleil couchant. Mon me s'unit  la sienne; et tandis
que mon oeil suivait de loin le mouvement de ses lvres, ma bouche
disait tout haut ses derniers vers:

Comme un dernier rayon, comme un dernier zphire
Anime la fin d'un beau jour,
Au pied de l'chafaud, j'essaie encore ma lyre.
Peut-tre est-ce bientt mon tour.

Tout  coup un mouvement violent qu'il fit me fora de quitter ma
lunette et de regarder toute la place, o je n'entendais plus de cris.

Le mouvement de la multitude tait devenu rtrograde tout  coup.

Les quais, si remplis, si encombrs, se vidaient. Les masses se
coupaient en groupes, les groupes en familles, les familles en
individus. Aux extrmits de la place, on courait pour s'enfuir dans
une grande poussire. Les femmes couvraient leurs ttes et leurs
enfants de leurs robes. La colre tait teinte... Il pleuvait.

Qui connat Paris comprendra ceci. Moi, je l'ai vu. Depuis encore je
l'ai revu dans des circonstances graves et grandes.

Aux cris tumultueux, aux jurements, aux longues vocifrations,
succdrent des murmures plaintifs qui semblaient un sinistre adieu,
de lentes et rares exclamations, dont les notes prolonges, basses et
descendantes, exprimaient l'abandon de la rsistance et gmissaient
sur leur faiblesse. La Nation, humilie, ployait le dos et roulait
par troupeaux entre une fausse statue, une Libert qui n'tait que
l'image d'une image, et un rel chafaud teint de son meilleur sang.

Ceux qui se pressaient voulaient voir ou voulaient s'enfuir. Nul ne
voulait rien empcher. Les bourreaux saisirent le moment. La mer
tait calme, et leur hideuse barque arriva  bon port. La Guillotine
leva son bras.

En ce moment plus aucune voix, plus aucun mouvement sur l'tendue de
la place. Le bruit clair et monotone d'une large pluie tait le seul
qui se ft entendre, comme celui d'un immense arrosoir. Les larges
rayons d'eau s'tendaient devant mes yeux et sillonnaient l'espace.
Mes jambes tremblaient il me fut ncessaire d'tre  genoux.

L je regardais et j'coutais sans respirer. La pluie tait encore
assez transparente pour que ma lunette me ft apercevoir la couleur
du vtement qui s'levait entre les poteaux. Je voyais aussi un jour
blanc entre le bras et le billot et, quand une ombre comblait cet
intervalle, je fermais les yeux. Un grand cri des spectateurs
m'avertissait de les rouvrir.

Trente-deux fois je baissai la tte ainsi, disant une prire
dsespre, que nulle oreille humaine n'entendra jamais, et que moi
seul j'ai pu concevoir.

Aprs le trente-troisime cri, je vis l'habit gris tout debout.
Cette fois je rsolus d'honorer le courage de son gnie en ayant le
courage de voir toute sa mort je me levai.

La tte roula, et ce qu'il avait l s'enfuit avec le sang.




CHAPITRE XXXVI

UN TOUR DE ROUE


Ici le Docteur-Noir fut quelque temps sans pouvoir continuer. Tout
 coup il se leva et dit ce qui suit en marchant vivement dans la
chambre de Stello:

--Une rage incroyable me saisit alors! Je sortis violemment de ma
chambre en criant sur l'escalier "Les bourreaux! les sclrats!
livrez-moi si vous voulez! venez me chercher! me voil!"--Et
j'allongeais ma tte, comme la prsentant au couteau. J'tais dans
le dlire.

Eh! que faisais-je?--Je ne trouvai sur les marches de l'escalier
que deux petits enfants, ceux du portier. Leur innocente prsence
m'arrta. Ils se tenaient par la main, et, tout effrays de me voir,
se serraient contre la muraille pour me laisser passer comme un fou
que j'tais. Je m'arrtai et je me demandai o j'allais, et comment
cette mort transportait ainsi celui qui avait tant vu mourir.--Je
redevins  l'instant matre de moi; et, me repentant profondment
d'avoir t assez insens pour esprer pendant un quart d'heure de ma
vie, je redevins l'impassible spectateur de choses que je fus
toujours.--J'interrogeai ces enfants sur mon canonnier; il tait
venu depuis le 5 thermidor tous les matins,  huit heures; il avait
bross mes habits et dormi prs du pole. Ensuite, ne me voyant pas
venir, il tait parti sans questionner personne.--Je demandai aux
enfants o tait leur pre. Il tait all sur la place voir la
crmonie. Moi, je l'avais trop bien vue.

Je descendis plus lentement, et, pour satisfaire le dsir violent
qui me restait, celui de voir comment se conduirait la Destine, et
si elle aurait l'audace d'ajouter le triomphe gnral de Robespierre
 ce triomphe partiel. Je n'en aurais pas t surpris.

La foule tait si grande encore et si attentive sur la place, que je
sortis, sans tre vu, par ma grande porte, ouverte et vide. L je me
mis  marcher, les yeux baisss, sans sentir la pluie. La nuit ne
tarda pas  venir. Je marchais toujours en pensant. Partout
j'entendais  mes oreilles les cris populaires, le roulement lointain
de l'orage, le bruissement rgulier de la pluie. Partout je croyais
voir la Statue et l'chafaud se regardant tristement par-dessus les
ttes vivantes et les ttes coupes. J'avais la fivre.
Continuellement j'tais arrt dans les rues par des troupes qui
passaient, par des hommes qui couraient en foule. Je m'arrtais, je
laissais passer, et mes yeux baisss ne pouvaient regarder que le
pav luisant, glissant et lav par la pluie. Je voyais mes pieds
marcher, et je ne savais pas o ils allaient. Je rflchissais
sagement, je raisonnais logiquement, je voyais nettement et
j'agissais en insens. L'air avait t rafrachi, la pluie avait
sch dans les rues et sur moi sans que je m'en fusse aperu. Je
suivais les quais, je passais les ponts, je les repassais, cherchant
 marcher seul sans tre coudoy, et je ne pouvais y russir. J'avais
du peuple  ct de moi, du peuple devant, du peuple derrire; du
peuple dans la tte, du peuple partout: c'tait insupportable. On me
croisait, on me poussait, on me serrait. Je m'arrtais alors, et je
m'asseyais sur une borne ou une barrire: je continuais  rflchir.
Tous les traits du tableau me revenaient plus colors devant les
yeux; je revoyais les Tuileries rouges, la place houleuse et noire,
le gros nuage et la grande Statue et la grande Guillotine se
regardant. Alors je partais de nouveau; le peuple me reprenait, me
heurtait et me roulait encore. Je le fuyais machinalement, mais sans
tre importun; au contraire, la foule berce et endort. J'aurais
voulu qu'elle s'occupt de moi pour tre dlivr par l'extrieur de
l'intrieur de moi-mme. La moiti de la nuit se passa ainsi dans un
vagabondage de fou. Enfin, comme je m'tais assis sur le parapet d'un
quai, et que l'on m'y pressait encore, je levai les yeux et regardai
autour de moi et devant moi. J'tais devant l'Htel de Ville; je le
reconnus  ce cadran lumineux, teint depuis, rallum nouvellement
tel qu'on le voit, et qui, tout rouge alors, ressemblait de loin 
une large lune de sang sur laquelle des heures magiques taient
marques. Le cadran disait minuit et vingt minutes; je crus rver.
Ce qui m'tonna surtout fut de voir rellement autour de moi une
quantit d'hommes assembls. Sur la Grve, sur les quais, partout on
allait sans savoir o. Devant l'Htel de Ville surtout on regardait
une grande fentre claire. C'tait celle du Conseil de la Commune.
Sur les marches du vieux palais tait rang un bataillon pais
d'hommes en bonnets rouges, arms de piques et chantant la
Marseillaise; le reste du peuple tait dans la stupeur et parlait
 voix basse.

Je pris la sinistre rsolution d'aller chez Joseph Chnier. J'arrivai
bientt  une troite rue de l'le Saint-Louis, o il s'tait rfugi.
Une vieille femme, notre confidente, qui m'ouvrit en tremblant aprs
m'avoir fait longtemps attendre, me dit "qu'il dormait; qu'il tait
bien content de sa journe; qu'il avait reu dix Reprsentants sans
oser sortir que demain on allait attaquer Robespierre, et que, le 9,
il irait avec moi dlivrer M. Andr; qu'il prenait des forces".

L'veiller pour lui dire: "Ton frre est mort; tu arriveras trop
tard. Tu crieras: Mon frre! et l'on ne te rpondra pas; tu diras:
Je voulais le sauver,--et l'on ne te croira jamais, ni pendant ta
vie ni aprs ta mort! et tous les jours on t'crira: Can, qu'as-tu
fait de ton frre?"

L'veiller pour lui dire cela!--Oh! non!

"Qu'il prenne des forces, dis-je, il en aura besoin demain."

Et je recommenai dans la rue ma nocturne marche, rsolu de ne pas
entrer chez moi que l'vnement ne ft accompli. Je passai la nuit 
rder de l'Htel de Ville au Palais-National, des Tuileries  l'Htel
de Ville. Tout Paris semblait aussi bivouaquer.

Le jour, 8 thermidor, se leva bientt, trs brillant. Ce fut un bien
long jour que celui-l. Je vis du dehors le combat intrieur du grand
corps de la Rpublique. Au Palais-National, contre l'ordinaire, le
silence tait sur la place et le bruit dans le chteau. Le peuple
attendit encore son arrt tout le jour, mais vainement. Les partis se
formaient. La Commune enrlait des Sections entires de la garde
nationale. Les Jacobins taient ardents  prorer dans les groupes.

On portait des armes; on les entendait essayer par des explosions
inquitantes. La nuit revint, et l'on apprit seulement que
Robespierre tait plus fort que jamais, et qu'il avait frapp d'un
discours puissant ses ennemis de la Convention. Quoi! il ne
tomberait pas! quoi! il vivrait, il tuerait, il rgnerait!--Qui
aurait eu, cette autre nuit, un toit, un lit, un sommeil?--Personne
autour de moi ne s'en souvint, et moi je ne quittai pas la place.
J'y vcus, j'y pris racine.

Il arriva enfin le second jour, le jour de crise, et mes yeux
fatigus le salurent de loin. La Dispute foudroyante hurla tout le
jour encore dans le palais qu'elle faisait trembler. Quand un cri,
quand un mot s'envolait au dehors, il bouleversait Paris, et tout
changeait de face. Les ds taient jets sur le tapis, et les ttes
aussi.--Quelquefois un des ples joueurs venait respirer et s'essuyer
le front  une fentre; alors le peuple lui demandait avec anxit
qui avait gagn la partie o il tait jou lui-mme.

Tout  coup on apprend, avec la fin du jour et de la sance, on
apprend qu'un cri trange, inattendu, imprvu, inou, a t jet: A
bas le tyran! et que Robespierre est en prison. La guerre commence
aussitt. Chacun court  son poste. Les tambours roulent, les armes
brillent, les cris s'lvent.--L'Htel de Ville gmit avec son
tocsin, et semble appeler son matre.--Les Tuileries se hrissent de
fer, Robespierre reconquis rgne en son palais, l'Assemble dans le
sien. Toute la nuit, la Commune et la Convention appellent  leur
secours, et mutuellement s'excommunient.

Le peuple tait flottant entre ces deux puissances. Les citoyens
erraient par les rues, s'appelant, s'interrogeant, se trompant et
craignant de se perdre eux-mmes et la nation; beaucoup demeuraient
en place et, frappant le pav de la crosse de leurs fusils, s'y
appuyaient le menton en attendant le jour et la vrit.

Il tait minuit. J'tais sur la place du Carrousel, lorsque dix
pices de canon y arrivrent. A la lueur des mches allumes et de
quelques torches, je vis que les officiers plaaient leurs pices
avec indiffrence sur la place, comme en un parc d'artillerie, les
unes braques contre le Louvre, les autres vers la rivire. Ils
n'avaient, dans les ordres qu'ils donnaient, aucune intention
dcide. Ils s'arrtrent et descendirent de cheval, ne sachant gure
 la disposition de qui ils venaient se mettre. Les canonniers se
couchrent  terre. Comme je m'approchais d'eux, j'en remarquai un,
le plus fatigu peut-tre, mais  coup sr le plus grand de tous, qui
s'tait tabli commodment sur l'afft de sa pice et commenait 
ronfler dj. Je le secouai par le bras: c'tait mon paisible
canonnier, c'tait Blaireau.

Il se gratta la tte un moment avec un peu d'embarras, me regarda
sous le nez, puis, me reconnaissant, se releva de toute son tendue
assez languissamment. Ses camarades, habitus  le vnrer comme chef
de pice, vinrent pour l'aider  quelque manoeuvre. Il allongea un
peu ses bras et ses jambes pour se dgourdir, et leur dit:

"Oh! restez, restez; allez, ce n'est rien: c'est le citoyen que
voil qui vient boire un peu la goutte avec moi. Hein!"

Les camarades recouchs ou loigns:

"Eh bien, dis-je, mon grand Blaireau, qu'est-ce donc qui arrive
aujourd'hui?"

Il prit la mche de son canon et s'amusa a y allumer sa pipe.

"Oh! c'est pas grand'chose, me dit-il.

--Diable!" dis-je.

Il huma sa pipe avec bruit et la mit en train.

"Oh! mon Dieu! mon Dieu, mon Dieu, non! pas la peine de faire
attention  a!"

Il tourna la tte par-dessus ses hautes paules pour regarder d'un
air de mpris le palais national des Tuileries, avec toutes ses
fentres claires.

"C'est, me dit-il, un tas d'avocats qui se chamaillent l-bas! Et
c'est tout.

--Ah! a ne te fait pas d'autre effet,  toi? lui dis-je, en prenant
un ton cavalier et voulant lui frapper sur l'paule, mais n'y arrivant
pas.

--Pas davantage", me dit Blaireau avec un air de supriorit
incontestable.

Je m'assis sur son afft, et je rentrai en moi-mme. J'avais honte
de mon peu de philosophie  ct de lui.

Cependant j'avais peine  ne pas faire attention  ce que je voyais.
Le Carrousel se chargeait de bataillons qui venaient se serrer en
masse devant les Tuileries, et se reconnaissaient avec prcaution.
C'taient la section de la Montagne, celle de Guillaume-Tell, celles
des Gardes-franaises et de la Fontaine-Grenelle qui se rangeaient
autour de la Convention. tait-ce pour la cerner ou la dfendre?

Comme je me faisais cette question, des chevaux accoururent. Ils
enflammaient le pav de leurs pieds. Ils vinrent droit aux canonniers.

Un gros homme, qu'on distinguait mal  la lueur des torches, et qui
beuglait d'une trange faon, devanait tous les autres. Il
brandissait un grand sabre courbe, et criait de loin:

"Citoyens canonniers,  vos pices!--Je suis le gnral Henriot.
Criez: Vive Robespierre! mes enfants. Les tratres sont l! enfants.
Brlez-leur un peu la moustache! Hein! faudra voir s'ils feront aller
les bons enfants comme ils voudront. Hein! c'est que je suis l, moi.
--Hein! vous me connaissez bien, mes fils, pas vrai?"

Pas un mot de rponse. Il chancelait sur son cheval, et, se
renversant en arrire, soutenait son gros corps sur les rnes et
faisait cabrer le pauvre animal, qui n'en pouvait plus.

"Eh bien, o sont donc les officiers ici? mille dieux! continuait-il.
Vive la nation! Dieu de Dieu! et Robespierre! les amis!--Allons! nous
sommes des Sans-Culottes et des bons garons, qui ne nous mouchons pas
du pied, n'est-ce pas?--Vous me connaissez bien?--Hein! vous savez,
canonniers, que je n'ai pas froid aux yeux, moi! Tournez-moi vos pices
sur cette baraque, o sont tous les filous et les gredins de la
Convention."

Un officier s'approcha et lui dit: "Salut!--Va te coucher. Je n'en
suis pas.--Ni vu ni connu,--tu m'ennuies."

Un second dit au premier:

"Mais dis donc, toi, on ne sait pas au fait s'il n'est pas gnral,
ce vieil ivrogne?

--Ah bah! qu'est-ce que a me fait?" dit le premier. Et il s'assit.

Henriot cumait. "Je te fendrai le crne comme un melon, si tu
n'obis pas, mille tonnerres!

--Oh! pas de a, Lisette! reprit l'officier en lui montrant le bout
d'un couvillon. Tiens-toi tranquille, s'il vous plat, citoyen."

Les espces d'aides de camp qui suivaient Henriot s'efforaient
inutilement d'enlever les officiers et de les dcider: ils les
coutaient beaucoup moins encore que leur gros buveur de gnral.

Le vin, le sang, la colre, tranglaient l'ignoble Henriot. Il
criait, il jurait Dieu, il maugrait, il hurlait; il se frappait la
poitrine; il descendait de cheval et se jetait par terre; il
remontait et perdait son chapeau  grandes plumes. Il courait de la
droite  la gauche et embarrassait les pieds du cheval dans les
affts. Les canonniers le regardaient sans se dranger, et riaient.
Les citoyens arms venaient le regarder avec des chandelles et des
torches, et riaient.

Henriot recevait de grossires injures et rendait des imprcations
de cabaretier saoul.

"Oh! le gros sanglier,--sanglier sans dfense.--Oh! oh! qu'est-ce
qu'il nous veut, le porc empanach?"

Il criait: "A moi les bons Sans-Culottes!  moi les solides  trois
poils! que j'extermine toute cette enrage canaille de Tallien!
Fendons la gorge  Boissy-d'Anglas; ventrons Collot-d'Herbois;
coupons le sifflet  Merlin-Thionville; faisons un hachis de
conventionnels sur le Billaud-Varennes, mes enfants!

--Allons! dit l'adjudant-major des canonniers, commence par faire
demi-tour, vieux fou. En v'l assez. C'est assez d'parade comm'a.
Tu ne passeras pas."

En mme temps il donna un coup de pommeau de sabre dans le nez du
cheval d'Henriot. Le pauvre animal se mit  courir dans la place du
Carrousel, emportant son gros matre, dont le sabre et le chapeau
tranaient  terre, renversant sur son chemin des soldats pris par le
dos, des femmes qui taient venues accompagner les Sections, et de
pauvres petits garons accourus pour regarder, comme tout le monde.

L'ivrogne revint encore  la charge, et, avec un peu plus de bon sens
(le froid sur la tte et le galop l'avaient un peu dgris), dit  un
autre officier:

"Songe bien, citoyen, que l'ordre de faire feu sur la Convention,
c'est de la Commune que je te l'apporte, et de la part de Robespierre,
Saint-Just et Couthon. J'ai le commandement de toute la garnison. Tu
entends, citoyen?"

L'officier ta son chapeau. Mais il rpondit avec un sang-froid
parfait:

"Donne-moi un ordre par crit, citoyen. Crois-tu que je serai assez
bte pour faire feu sans preuve d'ordre?--Oui! pas mal!--Je ne suis
pas au service d'hier, va! pour me faire guillotiner demain.
Donne-moi un ordre sign, et je brle le Palais-National et la
Convention comme un paquet d'allumettes."

L-dessus, il retroussa sa moustache et tourna le dos.

"Autrement, ajouta-t-il, ordonne le feu toi-mme aux artilleurs, et
je ne soufflerai pas."

Henriot le prit au mot. Il vint droit  Blaireau.

"Canonnier, je te connais."

Blaireau ouvrit de grands yeux hbts et dit:

"Tiens! il me connat!

--Je t'ordonne de tourner la pice sur le mur l-bas, et de faire
feu."

Blaireau billa. Puis il se mit  l'ouvrage, et d'un tour de bras la
pice fut braque. Il ploya ses grands genoux, et en pointeur
expriment ajusta le canon, mettant en ligne les deux points de mire
vis--vis la plus grande fentre allume du chteau.

Henriot triomphait.

Blaireau se redressa de toute sa hauteur, et dit  ses quatre
camarades, qui se tenaient  leur poste pour servir la pice, deux 
droite, deux  gauche:

"Ce n'est pas tout  fait a, mes petits amis.--Un petit tour de
roue encore!"

Moi, je regardai cette roue du canon qui tournait en avant, puis
retournait en arrire, et je crus voir la roue mythologique de la
Fortune. Oui, c'tait elle... C'tait elle-mme, ralise, en vrit.

A cette roue tait suspendu le destin du monde. Si elle allait en
avant et pointait la pice, Robespierre tait vainqueur. En ce moment
mme les Conventionnels avaient appris l'arrive d'Henriot; en ce
moment mme, ils s'asseyaient pour mourir sur leurs chaises curules.
Le peuple des tribunes s'tait enfui et le racontait autour de nous.
Si le canon faisait feu, l'Assemble se sparait, et les Sections
runies passaient au joug de la Commune. La Terreur s'affermissait,
puis s'adoucissait, puis restait..., restait un Richard III, ou un
Cromwell, ou aprs un Octave... Qui sait?

Je ne respirais pas, je regardais, je ne voulais rien dire.

Si j'avais dit un mot  Blaireau, si j'avais mis un grain de sable,
le souffle d'un geste sous la roue, je l'aurais fait reculer. Mais
non, je n'osai le faire, je voulus voir ce que le destin seul
enfanterait.

Il y avait un petit trottoir us devant la pice; les quatre
servants ne pouvaient y poser galement les roues, qui glissaient
toujours en arrire.

Blaireau recula et se croisa les bras en artiste dcourag et
mcontent. Il fit la moue.

Il se tourna vers un officier d'artillerie:

"Lieutenant! c'est trop jeune tout a!--C'est trop jeune, ces
servants-l, a ne sait pas manier sa pice. Tant que vous me
donnerez a, il n'y a pas moyen d'aller!--N'y a pas de plaisir!"

Le lieutenant rpondit avec humeur:

"Je ne te dis pas de faire feu, moi, je ne dis rien.

--Ah bien! c'est diffrent, dit Blaireau en billant. Ah! bien,
moi non plus, je ne suis plus du jeu. Bonsoir."

En mme temps il donna un coup de pied  sa pice, la fit rouler en
travers et se coucha dessus.

Henriot tira son sabre, qu'on lui avait ramass.

"Feras-tu feu?" dit-il.

Blaireau fumait, et, tenant  la main sa mche teinte, rpondit:

"Ma chandelle est morte! va te coucher!

Henriot, suffoqu de rage, lui donna un coup de sabre  fendre un
mur; mais c'tait un revers d'ivrogne, si mal appliqu, qu'il ne fit
qu'effleurer la manche de l'habit et  peine la peau,  ce que je
jugeai.

C'en fut assez pour dcider l'affaire contre Henriot. Les canonniers
furieux firent pleuvoir sur son cheval une grle de coups de poing,
de pied, d'couvillon; et le malencontreux gnral, couvert de boue,
ballott par son coursier comme un sac de bl sur un ne, fut emport
vers le Louvre, pour arriver, comme vous savez,  l'Htel de Ville,
o Coffinhal le Jacobin le jeta par la fentre sur un tas de fumier,
son lit naturel.

En ce moment mme arrivent les commissaires de la Convention; ils
crient de loin que Robespierre, Saint-Just, Couthon, Henriot, sont
mis hors la loi. Les Sections rpondent  ce mot magique par des cris
de joie. Le Carrousel s'illumine subitement. Chaque fusil porte un
flambeau. Vive la libert! Vive la Convention! A bas les tyrans!
sont les cris de la foule arme. Tout marche  l'Htel de Ville, et
tout le peuple se soumet et se disperse au cri magique qui fut
l'interdit rpublicain: Hors la loi!

La Convention, assige, fit une sortie et vint des Tuileries
assiger la Commune  l'Htel de Ville. Je ne la suivis pas; je ne
doutais pas de sa victoire. Je ne vis pas Robespierre se casser le
menton au lieu de la cervelle, et recevoir l'injure, comme il et
reu l'hommage, avec orgueil et en silence. Il avait attendu la
soumission de Paris, au lieu d'envoyer et d'aller la conqurir comme
la Convention. Il avait t lche. Tout tait dit pour lui. Je ne vis
pas son frre se jeter sur les baonnettes par le balcon de l'Htel
de Ville, Lebas se casser la tte, et Saint-Just aller  la
guillotine aussi calme qu'en y faisant conduire les autres, les bras
croiss, les yeux et les penses au ciel comme le grand inquisiteur
de la Libert.

Ils taient vaincus, peu m'importait le reste.

Je restai sur la mme place et, prenant les mains longues et
ignorantes de mon canonnier naf, je lui fis cette petite allocution

"O Blaireau! ton nom ne tiendra pas la moindre place dans l'histoire,
et tu t'en soucies peu, pourvu que tu dormes le jour et la nuit, et
que ce ne soit pas loin de Rose. Tu es trop simple et trop modeste,
Blaireau, car je te jure que, de tous les hommes appels grands par
les conteurs d'histoire, il y en a peu qui aient fait des choses aussi
grandes que celles que tu viens de faire. Tu as retranch du monde un
rgne et une re dmocratique; tu as fait reculer la Rvolution d'un
pas, tu as bless  mort la Rpublique. Voil ce que tu as fait, 
grand Blaireau!--D'autres hommes vont gouverner, qui seront flicits
de ton oeuvre, et qu'un souffle de toi aurait pu disperser comme la
fume de ta pipe solennelle. On crira beaucoup et longtemps, et
peut-tre toujours, sur le 9 thermidor; et jamais on ne pensera  te
rapporter l'hommage d'adoration qui t'est d tout aussi justement
qu' tous les hommes d'action qui pensent si peu et qui savent si peu
comment ce qu'ils ont fait s'est fait, et qui sont bien loin de ta
modestie et de ta candeur philosophique. Qu'il ne soit pas dit qu'on
ne t'ait pas rendu hommage; c'est toi,  Blaireau! qui es vritablement
l'homme de la Destine."

Cela dit, je m'inclinai avec un respect rel et plein d'humiliation,
aprs avoir vu ainsi tout au fond de la source d'un des plus grands
vnements politiques du monde.

Blaireau pensa, je ne sais pourquoi, que je me moquais de lui. Il
retira sa main des miennes trs doucement, par respect, et se gratta
la tte:

"Si c'tait, dit ce grand homme, un effet de votre bont de regarder
un peu mon bras gauche, seulement pour voir.

--C'est juste" dis-je.

Il ta sa manche, et je pris une torche.

"Remercie Henriot, mon fils, lui dis-je, il t'a dfait des plus
dangereux de tes hiroglyphes. Les fleurs de lis, les Bourbons et
Madeleine sont enlevs avec l'piderme, et aprs-demain tu seras
guri et mari si tu veux."

Je lui serrai le bras avec mon mouchoir, je l'emmenai chez moi, et
ce qui fut dit fut fait.

De longtemps encore je ne pus dormir, car le serpent tait cras,
mais il avait dvor le cygne de la France.

Vous connaissez trop votre monde pour que je cherche  vous
persuader que mademoiselle de Coigny s'empoisonna et que madame de
Saint-Aignan se poignarda. Si la douleur fut un poison pour elles, ce
fut un poison lent. Le 9 thermidor les fit sortir de prison.
Mademoiselle de Coigny se rfugia dans le mariage, mais bien des
choses m'ont port  croire qu'elle ne se trouva pas trs bien de ce
lieu d'asile.--Pour madame de Saint-Aignan, une mlancolie douce et
affectueuse, mais un peu sauvage, et l'ducation de trois beaux
enfants, remplirent toute sa vie et son veuvage dans la solitude du
chteau de Saint-Aignan. Un an environ aprs sa prison, une femme
vint me demander de sa part un portrait. Elle avait attendu la fin du
deuil de son mari pour me faire reprendre ce trsor.

--Elle dsirait ne pas me voir.--Je donnai la prcieuse bote de
maroquin violet, et je ne la revis pas.--Tout cela tait trs bien,
trs pur, trs dlicat.--J'ai respect ses volonts, et je
respecterai toujours son souvenir charmant, car elle n'est plus.

Jamais aucun voyage ne lui fit quitter ce portrait, m'a-t-on dit;
jamais elle ne consentit  le laisser copier: peut-tre l'a-t-elle
bris en mourant; peut-tre est-il rest dans un tiroir de secrtaire
du vieux chteau, o les petits-enfants de la belle duchesse l'auront
toujours pris pour un grand-oncle; c'est la destine des portraits.
Ils ne font battre qu'un seul coeur, et, quand ce coeur ne bat plus,
il faut les effacer.




CHAPITRE XXXVII

DE L'OSTRACISME PERPTUEL


Les dernires paroles du Docteur-Noir rsonnaient encore dans la
grande chambre de Stello, lorsque celui-ci s'cria, en levant les
deux bras au-dessus de sa tte:

--Oui, cela dut se passer ainsi!

--Mes histoires, dit rudement le conteur satirique, sont, comme
toutes les paroles des hommes,  moiti vraies.

--Oui, cela dut se passer ainsi, poursuivit Stello; oui, je l'atteste
par tout ce que j'ai souffert en coutant. Comme l'on sent la ressem-
blance du portrait d'un inconnu ou d'un mort, je sens la ressemblance
des vtres. Oui, leurs passions et leurs intrts les firent parler de
la sorte. Donc, des trois formes du Pouvoir possibles, la premire nous
craint, la seconde nous ddaigne comme inutiles, la troisime nous hait
et nous nivelle comme supriorits aristocratiques. Sommes-nous donc
les ilotes ternels des socits?

--Ilotes ou Dieux, dit le Docteur, la Multitude, tout en vous portant
dans ses bras, vous regarde de travers comme tous ses enfants, et de
temps en temps vous jette  terre et vous foule aux pieds. C'est une
mauvaise mre.

Gloire ternelle  l'homme d'Athnes...--Oh! pourquoi ne sait-on
pas son nom? Pourquoi le sublime anonyme qui cra la Vnus de Milo
ne lui a-t-il pas rserv la moiti de son bloc de marbre? Pourquoi
ne l'a-t-on pas crit en lettres d'or, ce nom grossier sans doute, en
tte des Hommes illustres de Plutarque?--Gloire  l'homme d'Athnes...
--Je ne cesserai de le vnrer et de le considrer comme le type
ternel, le magnifique reprsentant du Peuple de toutes les nations
et de tous les sicles. Je ne cesserai de penser  lui toutes les fois
que je verrai des hommes assembls pour juger quelque chose ou quelqu'
un, ou seulement des hommes runis qui se parleront d'une oeuvre ou
d'une action illustre, ou seulement des hommes qui prononceront un nom
clbre, comme la Multitude les prononce d'ordinaire, avec un accent
indfinissable; c'est un accent pinc, roide, jaloux et hostile. On
dirait que le nom sort de la bouche avec explosions, malgr celui qui
le prononce, contraint par un charme magique, une puissance secrte
qui en arrache les syllabes importunes. Lorsqu'il passe, la bouche
grimace, les lvres flottent vaguement entre le sourire du mpris et
la contraction d'un examen profond et srieux. Il y a du bonheur si,
dans ce combat, le nom en passant n'est pas estropi, ou suivi d'une
rude et fltrissante pithte. Ainsi, lorsqu'on a got par complai-
sance une liqueur amre, si les lvres la jettent loin d'elles, il
est rare que ce mouvement ne soit pas suivi d'un souffle et d'une
expression de dgot.

O Multitude! Multitude sans nom! vous tes ne ennemie des noms!
--Considrez ce que vous faites lorsque vous vous assemblez au
thtre. Le fond de vos sentiments est le dsir secret de la chute et
la crainte du succs. Vous venez comme malgr vous, vous voudriez ne
pas tre charme. Il faut que le Pote vous dompte par son interprte,
l'acteur. Alors vous vous soumettez, non sans murmure et sans une
longue suite de reproches sourds et obstins. Car proclamerun succs,
un nom, c'est pour chacun mettre ce nom au-dessus du sien, lui recon-
natre une supriorit qui offense celui qui s'y soumet. Et jamais,
je l'affirme, vous ne vous y soumettriez,  fire Multitude! si vous
ne sentiez en mme temps (heureuse consolation!) que vous faites acte
de protection. Votre position de juge, qui verse l'or  pleines mains,
vous soutient un peu dans le cruel effort que vous faites en signant
par des applaudissements l'aveu d'une supriorit. Mais partout o ce
ddommagement secret ne vous est pas donn,  peine avez-vous fait une
gloire, vous la trouvez trop haute et vous la minez sourdement, vous
la rongez par le pied et la tte jusqu' ce qu'elle retombe  votre
niveau.

Votre unique passion est l'galit,  Multitude! et tant que vous
serez, vous vous sentirez pousse par le besoin simultan d'un
ostracisme perptuel.

Gloire  l'homme d'Athnes... Eh! mon Dieu, me faut-il donc ne pas
savoir comment il fut appel!--Lui qui exprima, avec une immortelle
navet, vos sentiments inns:

"Pourquoi le bannis-tu?

--Je suis fatigu, dit-il, d'entendre louer son nom."




CHAPITRE XXXVIII

LE CIEL D'HOMRE


Ilotes ou Dieux, rpta le Docteur-Noir, vous souvient-il en outre
d'un certain Platon qui nommait les potes Imitateurs de fantmes, et
les chassait de sa Rpublique? Mais aussi il les nommait Divins.
Platon aurait eu raison de les adorer, en les loignant des affaires;
mais l'embarras o il est pour conclure (ce qu'il ne fait pas) et
pour unir son adoration  son bannissement, montre  quelles
pauvrets et  quelles injustices est conduit un esprit rigoureux et
logicien svre lorsqu'il veut tout soumettre  une rgle
universelle. Platon veut l'utilit de tous dans chacun; mais voil
que tout  coup il trouve en son chemin des inutiles sublimes comme
Homre, et il n'en sait que faire. Tous les hommes de l'art le
gnent: il leur applique son querre, et il ne peut les mesurer: cela
le dsole. Il les range tous, Potes, Peintres, Sculpteurs,
Musiciens, dans la catgorie des imitateurs; dclare que tout art
n'est qu'un badinage d'enfants, que les arts s'adressent  la plus
faible partie de l'me, celle qui est susceptible d'illusions, la
partie peureuse, qui s'attendrit sur les misres humaines; que les
arts sont draisonnables, lches, timides, contraires  la raison;
que, pour plaire  la Multitude confuse, les Potes s'attachent 
peindre les caractres passionns, plus aiss  saisir par leur
varit; qu'ils corrompraient l'esprit des plus sages, si on ne les
condamnait; qu'ils feraient rgner le plaisir et la douleur dans
l'tat,  la place des lois et de la raison. Il dit encore qu'Homre,
s'il et t en tat d'instruire et de perfectionner les hommes, et
non un inutile chanteur, comme il tait, incapable mme, ajoute-t-il,
d'empcher Crophile, son ami, d'tre gourmand ( niaiserie antique!),
on ne l'et pas laiss mendier pieds nus, mais on l'et estim,
honor et servi autant que Protagoras d'Abdre et Prodicus de Cos,
sages philosophes, ports en triomphe partout.

--Dieu tout-puissant! s'cria Stello, qu'est-ce, je vous prie, 
prsent, pour nous autres, que les honorables Protagoras et Prodicus,
tandis que tout vieillard, tout homme et tout enfant adorent, en
pleurant, le divin Homre?

--Ah! ah! reprit le Docteur, les yeux anims par un triomphe
dsesprant, vous voyez donc qu'il n'y a pas plus de piti pour les
Potes parmi les philosophes que parmi les hommes du Pouvoir. Ils se
tiennent tous la main, en foulant les arts sous les pieds.

--Oui, je le sens, dit Stello, ple et agit; mais quelle en est
donc la cause imprissable?

--Leur sentiment est l'envie, dit l'inflexible Docteur, leur ide
(prtexte indestructible!) est l'INUTILIT DES ARTS A L'TAT SOCIAL.

La pantomime de tous en face du Pote est un sourire protecteur et
ddaigneux; mais tous sentent au fond du coeur quelque chose, comme
la prsence d'un Dieu suprieur.

Et en cela ils sont encore bien au-dessus des hommes vulgaires, qui,
ne sentant qu' demi cette supriorit, prouvent seulement prs des
Potes cette gne que leur causerait aussi le voisinage d'une grande
passion qu'ils ne comprendraient pas. Ils ont la gne que sentirait
un fat ou un froid pdant, transport subitement  ct de Paul au
moment du dpart de Virginie; de Werther, au moment o il va saisir
ses pistolets;  ct de Romo, quand il vient de boire le poison; de
Desgrieux, quand il suit pieds nus la charrette des filles perdues.
Cet indiffrent les croira fous indubitablement; mais, il sentira
pourtant quelque chose de grand et de respectable dans ces hommes
vous  une motion profonde, et il se taira en s'loignant, se
croyant suprieur  eux, parce qu'il n'est pas mu.

--Juste!  juste! dit Stello dans sa poitrine et s'enfonant de plus
en plus dans son fauteuil, comme pour se drober au son de voix dur et
puissant qui le poursuivait.

--Pour en revenir  Platon, il y avait aussi rivalit de divinit
entre Homre et lui. Une jalouse humeur animait cet esprit vaste et
justement immortel, mais positif comme tous ceux qui n'appuient leur
domination intellectuelle que sur le dveloppement infini du Jugement
et repoussent l'Imagination.

Sa conviction tait profonde, parce qu'il la puisait dans le
sentiment des facults de son tre, auxquelles chacun veut toujours
mesurer les autres. Platon avait un esprit exact, gomtrique et
raisonneur, tel que depuis l'eut Pascal, et tous deux repoussrent
durement la Posie, qu'ils ne sentaient pas. Mais je ne poursuis que
Platon, par ce qu'il ne sort pas de notre sujet de conversation,
ayant en de gigantesques prtentions de lgislateur et d'homme d'tat.

Je crois me souvenir, monsieur, qu'il dit  peu prs ceci:

"La facult qui juge tout selon la mesure et le calcul est ce qu'il
y a de plus excellent dans l'me; donc, l'autre facult qui lui est
oppose est une des choses les plus frivoles qui soient en nous."

Et cet honnte homme part de l pour traiter Homre du haut en bas;
il le met sur la sellette, et lui dit d'un air de rhteur, vers le
livre sixime de sa Rpublique:

"Mon cher Homre, s'il n'est pas vrai que vous soyez un ouvrier
loign de trois degrs de la vrit, incapable de faire autre chose
que des fantmes de vertu (car il tient  ses fantmes); si vous tes
un ouvrier du second ordre, capable de connatre ce qui peut rendre
meilleurs ou pires les tats et les particuliers, dites-nous quelle
ville vous doit la rforme de son gouvernement, comme Lacdmone en
est redevable  Lycurgue, l'Italie et la Sicile  Charondas, Athnes
 Solon. Quelle guerre avez-vous conduite ou conseille? Quelle
utile dcouverte, quelle invention bonne  la perfection des arts ou
aux besoins de la vie ont signal votre nom?"

Et, continuant ainsi avec son complaisant Glaucon, qui rpond sans
cesse: Fort bien,--voici qui est vrai,--vous avez raison,  peu
prs sur le ton que prend un petit sminariste rpondant  son abb
dans une confrence, voil mon philosophe qui chasse par les paules
le mendiant divin hors de sa Rpublique (fantastique, heureusement
pour l'humanit).

A ce familier discours le bon Homre ne rpondit rien, par la raison
qu'il dormait, non de ce petit sommeil (dormitat) qu'un autre osa lui
reprocher pour s'amuser  poser des rgles aussi, mais du sommeil qui
pse cette nuit sur les yeux de Gilbert, de Chatterton et d'Andr
Chnier.

Ici Stello poussa un profond soupir et cacha sa tte dans ses mains.

--Cependant, poursuivit le Docteur-Noir, supposons que nous tenions
ici entre nous deux le divin Platon, ne pourrions-nous, s'il vous
plat, le conduire au muse Charles X (pardon de la libert grande,
je ne lui sais pas d'autre nom), sous le plafond sublime qui
reprsente le rgne, que dis-je? le ciel d'Homre? Nous lui
montrerions ce vieux pauvre, assis sur un trne d'or avec son bton
de mendiant et d'aveugle comme un sceptre entre les jambes, ses pieds
fatigus, poudreux et meurtris, mais  ses pieds ses deux filles
(deux desses), l'Iliade et l'Odysse. Une foule d'hommes couronns
le contemple et l'adore, mais debout, selon qu'il sied aux gnies.
Ces hommes sont les plus grands dont les noms aient t conservs,
les Potes, et, si j'avais dit les plus malheureux, ce seraient eux
aussi. Ils forment, de son temps au ntre, une chane presque sans
interruption de glorieux exils, de courageux perscuts, de penseurs
affols par la misre, de guerriers inspirs au camp, de marins
sauvant leur lyre de l'Ocan et non des cachots; hommes remplis
d'amour et rangs autour du premier et du plus misrable, comme pour
lui demander compte de tant de haine qui les rend immobiles
d'tonnement.

Agrandissons ce plafond sublime dans notre pense, haussons et
largissons cette coupole, jusqu' ce qu'elle contienne tous les
infortuns que la Posie ou l'imagination frappa d'une rprobation
universelle! Ah! le firmament, en un beau jour d'aot, n'y suffirait
pas; non, le firmament d'azur et d'or, tel qu'on le voit au Caire,
pur de toute lgre et imperceptible vapeur, ne serait pas une toile
assez large pour servir de fond  leurs portraits.

Levez les yeux  ce plafond et figurez-vous y voir monter ces
fantmes mlancoliques: Torquato Tasso, les yeux brls de pleurs,
couvert de haillons, ddaign mme de Montaigne (ah! philosophe,
qu'as-tu fait l!), et rduit  n'y plus voir, non par ccit,
mais... Ah! je ne le dirai pas en franais; que la langue des
Italiens soit tache de ce cri de misre qu'il a jet:

Non avendo candella per escrivere i suoi versi;

Milton aveugle, jetant  un libraire son Paradis perdu pour dix
livres sterling;--Camons recevant l'aumne  l'hpital des mains
de ce sublime esclave qui mendiait pour lui sans le quitter;
--Cervants tendant la main de son lit de misre et de mort;--Le
Sage, en cheveux blancs, suivi de sa femme et de ses filles, allant
demander un asile pour mourir,  un pauvre chanoine, son fils;
--Corneille manquant de tout, mme de bouillon, dit Racine au roi,
au grand roi!--Dryden  soixante-dix ans mourant de misre et
cherchant dans l'astrologie une vaine consolation aux injustices
humaines;--Spenser errant  pied  travers l'Irlande, moins pauvre
et moins dsole que lui, et mourant avec la Reine des fes dans sa
tte, Rosalinda dans son coeur, et pas un morceau de pain sur les
lvres.--Que je voudrais pouvoir m'arrter l ...!

Vondel, ce vieux Shakspeare de la Hollande, mort de faim  quatre-
vingt-dix ans, et dont le corps fut port par quatorze Potes
misrables et pieds nus;--Samuel Royer, qui fut trouv mort de
froid dans un grenier;--Butler, qui fit Hudibras et mourut de
misre;--Floyer, Sydenham et Rushworth chargs de chanes comme des
forats;--J.-J. Rousseau, qui se tua pour ne pas vivre d'aumnes;
--Malfiltre, que la faim mit au tombeau, dit Gilbert  l'hpital...

Et tous ceux encore dont les noms sont crits dans le ciel de chaque
nation et sur les registres de ses hpitaux.

Supposez que Platon s'avance seul au milieu de tous, et lise  la
cleste famille cette feuille de la Rpublique que je vous ai cite.
Pensez-vous qu'Homre ne puisse pas lui dire du haut de son trne:

"Mon cher Platon, il est vrai que le pauvre Homre et, comme lui,
tous les infortuns immortels qui l'entourent, ne sont rien que des
imitateurs de la nature; il est vrai qu'ils ne sont pas tourneurs
parce qu'ils font la description d'un lit, ni mdecins parce qu'ils
racontent une gurison; il est vrai que, par une couche de mots et
d'expressions figures, soutenues de mesure, de nombre et d'harmonie,
ils simulent la science qu'ils dcrivent; il est bien vrai qu'ils ne
font ainsi que prsenter aux yeux des mortels un miroir de la vie, et
que, trompant leurs regards, ils s'adressent  la partie de l'me qui
est susceptible d'illusion; mais,  divin Platon! votre faiblesse
est grande lorsque vous croyez la plus faible cette partie de notre
me qui s'meut et qui s'lve, pour lui prfrer celle qui pse et
qui mesure. L'Imagination, avec ses lus, est aussi suprieure au
Jugement seul avec ses orateurs, que les dieux de l'Olympe aux demi-
dieux. Le don du Ciel le plus prcieux, c'est le plus rare.--Or, ne
voyez-vous pas qu'un sicle fait natre trois Potes pour une foule
de logiciens et de sophistes trs senss et trs habiles?
L'Imagination contient en elle-mme le Jugement et la Mmoire sans
lesquels elle ne serait pas. Qui entrane les hommes, si ce n'est
l'motion? qui enfante l'motion, si ce n'est l'art? et qui
enseigne l'art, si ce n'est Dieu lui-mme? Car le Pote n'a pas de
matre, et toutes les sciences sont apprises, hors la sienne.--Vous
me demandez quelles institutions, quelles lois, quelles doctrines
j'ai donnes aux villes? Aucune aux nations, mais une ternelle au
monde.--Je ne suis d'aucune ville, mais de l'univers.--Vos
doctrines, vos lois, vos institutions, ont t bonnes pour un ge et
un peuple, et sont mortes avec eux; tandis que les oeuvres de l'Art
cleste restent debout pour toujours  mesure qu'elles s'lvent, et
toutes portent les malheureux mortels  la loi imprissable de
l'AMOUR et de la PITI".

Stello joignit les mains malgr lui, comme pour prier. Le Docteur se
tut un moment, et bientt continua ainsi:




CHAPITRE XXXIX

UN MENSONGE SOCIAL


Et cette dignit calme de l'antique Homre, de cet homme symbole de
la destine des Potes, cette dignit n'est autre chose que le
sentiment continuel de sa mission que doit avoir toujours en lui
l'homme qui se sent une Muse au fond du coeur.--Ce n'est pas pour
rien que cette Muse y est venue: elle sait ce qu'elle doit faire, et
le Pote ne le sait pas d'avance. Ce n'est qu'au moment de
l'inspiration qu'il l'apprend.--Sa mission est de produire des
oeuvres, et seulement lorsqu'il entend la voix secrte. Il doit
l'attendre. Que nulle influence trangre ne lui dicte ses paroles
elles seraient prissables.--Qu'il ne craigne pas l'inutilit de
son oeuvre; si elle est belle, elle sera utile par cela seul,
puisqu'elle aura uni les hommes dans un sentiment commun d'adoration
et de contemplation pour elle et la pense qu'elle reprsente.

Le sentiment d'indignation que j'ai excit en vous a t trop vif,
monsieur, pour me permettre de douter que vous n'ayez bien senti
qu'il y a et qu'il y aura toujours antipathie entre l'homme du
Pouvoir et l'homme de l'Art; mais, outre la raison d'envie et le
prtexte d'utilit, ne reste-t-il pas encore une autre cause plus
secrte  dvoiler? Ne l'apercevez-vous pas dans les craintes
continuelles, o vit tout homme qui a une autorit, de perdre cette
autorit chrie et prcieuse qui est devenue son me?

--Hlas! j'entrevois  peu prs ce que vous m'allez dire encore,
dit Stello; n'est-ce pas la crainte de la vrit?

--Nous y voil, dit le Docteur avec joie.

Comme le Pouvoir est une science de convention, selon les temps, et
que tout ordre social est bas sur un mensonge plus ou moins
ridicule, tandis qu'au contraire les beauts de tout Art ne sont
possibles que drivant de la vrit la plus intime, vous comprenez
que le Pouvoir, quel qu'il soit, trouve une continuelle opposition
dans toute oeuvre ainsi cre. De l ses efforts ternels pour
comprimer ou sduire.

--Hlas! dit Stello,  quelle odieuse et continuelle rsistance le
Pouvoir condamne le Pote! Ce Pouvoir ne peut-il se ranger lui-mme
 la vrit?

--Il ne le peut, vous dis-je! s'cria violemment le Docteur en
frappant sa canne  terre. Et mes trois exemples politiques ne
prouvent point que le Pouvoir ait tort d'agir ainsi, mais seulement
que son essence est contraire  la vtre et qu'il ne peut faire
autrement que de chercher  dtruire ce qui le gne.

--Mais, dit Stello avec un air de pntration (essayant de se
retrancher quelque part, comme un tirailleur charg en plaine par un
gros escadron), mais si nous arrivions  crer un Pouvoir qui ne ft
pas une fiction, ne serions-nous pas d'accord?

--Oui, certes; mais est-il jamais sorti et sortira-t-il jamais des
deux points uniques sur lesquels il puisse s'appuyer, hrdit et
capacit, qui vous dplaisent si fort, et auxquels il faut revenir?
Et si votre Pouvoir favori rgne par l'Hrdit et la Proprit, vous
commencerez, monsieur, par me trouver une rponse  ce petit
raisonnement connu sur la Proprit:

C'est l ma place au soleil; voil le commencement et l'image de
l'usurpation de toute la terre.

Et sur l'Hrdit,  ceci:

On ne choisit pas, pour gouverner un vaisseau dans la tempte, celui
des voyageurs qui est de meilleure maison.

Et, en cas que ce soit la Capacit qui vous sduise, vous me
trouverez, s'il vous plait, une forte rponse  ce petit mot:

Qui cdera la place  l'autre?--Je suis aussi habile que lui.
--QUI DCIDERA ENTRE NOUS?

Vous me trouverez facilement ces rponses, je vous donne du temps,
--un sicle, par exemple.

--Ah! dit Stello constern, deux sicles n'y suffiraient pas.

--Ah! j'oubliais, poursuivit le Docteur-Noir; ensuite il ne vous
restera plus qu'une bagatelle, ce sera d'anantir au coeur de tout
homme n de la femme cet instinct effrayant:

Notre ennemi, c'est notre matre.

Pour moi, je ne puis souffrir naturellement aucune autorit.

--Ma foi, ni moi, dit Stello emport par la vrit, ft-ce
l'innocent pouvoir d'un garde champtre...

--Et de quoi s'affligerait-on si tout ordre social est mauvais et
s'il doit l'tre toujours? Il est vident que Dieu n'a pas voulu que
cela ft autrement. Il ne tenait qu' lui de nous indiquer, en
quelques mots, une forme de gouvernement parfaite, dans le temps o
il a daign habiter parmi nous. Avouez que le genre humain a manqu
l une bien bonne occasion!

--Quel rire dsespr! dit Stello.

--Et il ne la retrouvera plus, continua l'autre: il faut en prendre
son parti, en dpit de ce beau cri que rptent en choeur tous les
lgislateurs. A mesure qu'ils ont fait une Constitution crite avec
de l'encre, ils s'crient:

"En voil pour toujours!"

Allons, comme vous n'tes pas de ces gens innombrables pour qui la
politique n'est autre chose qu'un chiffre, on peut vous parler;
allons, dites-le hautement, ajouta le Docteur en se couchant dans son
fauteuil  sa faon, de quel paradoxe tes-vous amoureux maintenant,
s'il vous plat?

Stello se tut.

--A votre place, j'aimerais une crature du Seigneur plutt qu'un
argument, quelque beau qu'il ft.

Stello baissa les yeux.

--A quel Mensonge social ncessaire voulez-vous vous dvouer? Car
nous avouons qu'il en faut un pour qu'il y ait une socit.--Auquel?
Voyons! Sera-ce au moins absurde! Lequel est-ce?

--Je ne sais, en vrit, dit la victime du raisonneur.

--Quand pourrai-je vous dire, continua l'imperturbable, ce que je
sens venir sur mes lvres toutes les fois que je rencontre un homme
caparaonn d'un Pouvoir? Comment va votre mensonge social ce matin?
Se soutient-il?

--Mais ne peut-on soutenir un Pouvoir sans y participer, et, au
milieu d'une guerre civile, ne pourrai-je pas choisir?

--Eh! qui vous dit le contraire? interrompit le Docteur avec
humeur; il s'agit bien de cela!

--Je parle de vos penses et de vos travaux, par lesquels seulement
vous existez  mes yeux. Que me font vos actions?

Qu'importe, dans les moments de crise, que vous soyez brl avec
votre maison ou tu dans un carrefour, trois fois tu, trois fois
enterr et trois fois ressuscit, comme signait le capitaine normand
Franois Sville, au temps de Charles IX?

Faites le jeu qui vous plaira. Mettez, si vous voulez, l'Hrdit
dans le carrosse et la Capacit sur le sige, pour voir  les
accorder.

--Peut-tre, dit Stello.

--Jusqu' ce que le cocher essaye de verser le matre ou d'entrer
dans la voiture, ce qui ne serait pas mal, continua le Docteur.

Oh! nul doute, monsieur, qu'il ne vaille autant choisir en temps de
luttes, que se laisser ballotter comme un numro dans le sac d'un
grand loto. Mais l'intelligence n'y est presque pour rien, car vous
voyez que, par le raisonnement appliqu au choix du Pouvoir qu'on
veut s'imposer, on n'arrive qu' des ngations, quand on est de bonne
foi. Mais, dans les circonstances dont nous parlons, suivez votre
coeur ou votre instinct. Soyez (passez-moi l'expression) bte comme
un drapeau.

--O profanateur! s'cria Stello.

--Plaisantez-vous? dit le Docteur; le plus grand des profanateurs,
c'est le temps: il a us vos drapeaux jusqu'au bois.

Lorsque le drapeau blanc de la Vende marchait au vent contre le
drapeau tricolore de la Convention, tous deux taient loyalement
l'expression d'une ide; l'un voulait bien dire nettement MONARCHIE,
HRDIT, CATHOLICISME; l'autre, RPUBLIQUE, EGALIT, RAISON HUMAINE:
leurs plis de soie claquaient dans l'air au-dessus des pes, comme
au-dessus des canons se faisaient entendre les chants enthousiastes
des voix mles, sortis de coeurs bien convaincus. HENRI IV, LA
MARSEILLAISE, se heurtaient dans l'air comme les faux et les
baonnettes sur la terre. C'taient l des drapeaux!

O temps de dgot et de pleur, tu n'en as plus! Nagure le blanc
signifiait charte, aujourd'hui le tricolore veut dire charte. Le
blanc tait devenu un peu rouge et bleu, le tricolore est devenu un
peu blanc. Leur nuance est insaisissable. Trois petits articles
d'criture en font, je crois, la diffrence. Otez donc la flamme, et
portez ces articles au bout du bton.

Dans notre sicle, je vous le dis, l'uniforme sera un jour ridicule
comme la guerre est passe. Le soldat sera dshabill comme le
mdecin l'a t par Molire, et ce sera peut-tre un bien. Tout sera
rang sous un habit noir comme le mien. Les rvoltes mmes n'auront
pas d'tendard. Demandez  Lyon, en cette dix-huit cent trente-
deuxime anne de Notre-Seigneur.

En attendant, allez comme vous voudrez dans les actions, elles
m'occupent peu.

Obissez  vos affections, vos habitudes, vos relations sociales,
votre naissance... que sais-je, moi?--Soyez dcid par le ruban
qu'une femme vous donnera, et soutenez le petit Mensonge social qui
lui plaira. Puis rcitez-lui les vers d'un grand pote:

Lorsque deux factions divisent un empire,
Chacun suit, au hasard, la meilleure ou la pire;
Mais quand ce choix est fait, ou ne s'en ddit pas.

Au hasard! Il fut de mon avis et ne dit pas: la plus sense. Qui
eut raison des Guelfes ou des Gibelins,  votre sens? Ne serait-ce
pas la Divina Commedia?

Amusez donc votre coeur, votre bras, tout votre corps avec ce jeu
d'accidents. Ni moi, ni la philosophie, ni le bon sens, n'avons rien
 faire l.

C'est pure affaire de sentiment et puissance de fait, d'intrts et
de relations.

Je dsire ardemment, pour le bien que je vous souhaite, que vous ne
soyez pas n dans cette caste de parias, jadis Brahmes, que l'on
nommait Noblesse, et que l'on a fltrie d'autres noms; classe
toujours dvoue  la France et lui donnant ses plus belles gloires,
achetant de son sang le plus pur le droit de la dfendre en se
dpouillant de ses biens pice  pice et de pre en fils; grande
famille pipe, trompe, sape par ses plus grands Rois, sortis
d'elle; hache par quelques-uns, les servant sans cesse, et leur
parlant haut et franc; traque, exile, plus que dcime, et toujours
dvoue tantt au Prince qui la ruine, ou la renie, ou l'abandonne,
tantt au Peuple qui la mconnat et la massacre; entre ce marteau
et cette enclume, toujours pure et toujours frappe, comme un fer
rougi au feu; entre cette hache et ce billot, toujours saignante et
souriante comme les martyrs; race aujourd'hui raye du livre de vie
et regarde de ct, comme la race juive. Je dsire que vous n'en
soyez pas.

Mais que dis-je? Qui que vous soyez d'ailleurs, vous n'avez nul
besoin de vous mler de votre parti. Les partis ont soin
d'enrgimenter un homme malgr lui, selon sa naissance, sa position,
ses antcdents, de si bonne sorte qu'il n'y peut rien, quand il
crierait du haut des toits et signerait de son sang qu'il ne pense
pas tout ce que pensent les compagnons qu'on lui suppose et qu'on lui
assigne.--Ainsi, en cas de bouleversement, j'excepte absolument les
partis de notre consultation, et l-dessus je vous abandonne au vent
qui soufflera.

Stello se leva, comme on fait quand on veut se montrer tout entier,
avec une secrte satisfaction de soi-mme, et il jeta mme un regard
sur une glace o son ombre se rflchissait.

--Me connaissez-vous bien vous-mme? dit-il avec assurance. Savez-
vous (et qui le sait except moi?), savez-vous quelles sont les
tudes de mes nuits?

Pourquoi, si elle est ainsi traite, ne pas dpouiller la Posie et
la jeter  terre comme un manteau us?

Qui vous dit que je n'ai pas tudi, analys, suivi, pulsation par
pulsation, veine par veine, nerf par nerf, toutes les parties de
l'organisation morale de l'homme, comme vous de son tre matriel?
que je n'ai pas pes dans une balance de fer machiavlique les
passions de l'homme naturel et les intrts de l'homme civilis,
leurs orgueils insenss, leurs joies gostes, leurs esprances
vaines, leurs faussets tudies, leurs malveillances dguises,
leurs jalousies honteuses, leurs avarices fastueuses, leurs amours
sings, leurs haines amicales?

O dsirs humains! craintes humaines! vagues ternelles, vagues
agites d'un Ocan qui ne change pas, vous tes seulement comprimes
quelquefois par des courants hardis qui vous emportent, des vents
violents qui vous soulvent, ou des rochers immuables qui vous
brisent!

--Et, dit le Docteur en souriant, vous aimeriez  vous croire
courant, vent ou rocher!

--Et pensez-vous que...

--Que vous ne devez jeter que des oeuvres dans cet Ocan.

Il faut bien plus de gnie pour rsumer tout ce qu'on sait de la vie
dans une oeuvre d'art, que pour jeter cette semence sur la terre,
toujours remue, des vnements politiques. Il est plus difficile
d'organiser tel petit livre que tel gros gouvernement.--Le Pouvoir
n'a plus depuis longtemps ni la force ni la grce.--Ses jours de
grandeur et de ftes ne sont plus. On cherche mieux que lui. Le tenir
en main, cela s'est toujours pu rduire  l'action de manier des
idiots et des circonstances, et ces circonstances et ces idiots,
ballotts ensemble, amnent des chances imprvues et ncessaires,
auxquelles les plus grands ont confess qu'ils devaient la plus belle
partie de leur renomme. Mais  qui la doit le Pote, si ce n'est 
lui-mme? La hauteur, la profondeur et l'tendue de son oeuvre et de
sa renomme futures sont gales aux trois dimensions de son cerveau.
--Il est par lui-mme, il est lui-mme, et son oeuvre est lui.

Les premiers des hommes seront toujours ceux qui feront d'une
feuille de papier, d'une toile, d'un marbre, d'un son, des choses
imprissables.

Ah! s'il arrive qu'un jour vous ne sentiez plus se mouvoir en vous
la premire et la plus rare des facults, l'IMAGINATION; si le
chagrin ou l'ge la desschent dans votre tte comme l'amande au fond
du noyau; s'il ne vous reste plus que Jugement et Mmoire; lorsque
vous vous sentirez le courage de dmentir cent fois par an vos
actions publiques par vos paroles publiques, vos paroles par vos
actions, vos actions l'une par l'autre, et l'une par l'autre vos
paroles, comme tous les hommes politiques; alors faites comme tant
d'autres bien  plaindre, dsertez le ciel d'Homre, il vous restera
encore plus qu'il ne faudra pour la politique et l'action,  vous qui
descendrez d'en haut. Mais, jusque-l, laissez aller d'un vol libre
et solitaire l'Imagination qui peut tre en vous.--Les oeuvres
immortelles sont faites pour duper la Mort en faisant survivre nos
ides  notre corps.--crivez-en de telles si vous pouvez, et soyez
sr que s'il s'y rencontre une ide ou seulement une parole utile au
progrs civilisateur, que vous ayez laisse tomber comme une plume de
votre aile, il se trouvera assez d'hommes pour la ramasser,
l'exploiter, la mettre en oeuvre jusqu' satit. Laissez-les faire.
L'application des ides aux choses n'est qu'une perte de temps pour
les cratures de penses.

Stello, debout encore, regarda le Docteur-Noir avec recueillement,
sourit enfin, et tendit la main  son svre ami.

--Je me rends, dit-il, crivez votre ordonnance.

Le Docteur prit du papier.

--Il est bien rare, dit-il tout en griffonnant, que le sens commun
donne une ordonnance qui soit suivie.

--Je suivrai la vtre comme une loi immuable et ternelle, dit
Stello, non sans touffer un soupir; et il s'assit, laissant tomber
sa tte sur sa poitrine, avec un sentiment de profond dsespoir et la
conviction d'un vide nouveau rencontr sous ses pas; mais, en
coutant l'ordonnance, il lui sembla qu'un brouillard pais s'tait
dissip devant ses yeux et que l'toile infaillible lui montrait le
seul chemin qu'il et  suivre.

Voici ce que le Docteur-Noir crivait, motivant chaque point de son
ordonnance, usage fort louable et assez rare.




CHAPITRE XL

ORDONNANCE DU DOCTEUR-NOIR


SPARER LA VIE POTIQUE DE LA VIE POLITIQUE.

Et, pour y parvenir:

I.--Laisser  Csar ce qui appartient  Csar, c'est--dire le
droit d'tre,  chaque heure de chaque jour, honni dans la rue,
tromp dans le palais; combattu sourdement, min longuement, battu
promptement et chass violemment.

Parce que, l'attaquer ou le flatter avec la triple puissance des
arts, ce serait avilir son oeuvre et l'empreindre de ce qu'il y a de
fragile et de passager dans les vnements du jour. Il convient de
laisser cette tche  la critique du matin, qui est morte le soir, ou
 celle du soir, qui est morte le matin.--Laisser  tous les Csars
la place publique, et les laisser jouer leur rle, et passer, tant
qu'ils ne troubleront ni les travaux de vos nuits ni le repos de vos
jours.--Plaignez-les de toute votre piti s'ils ont t forcs de
se mettre au front cette couronne Csarienne, qui n'a plus de
feuilles et dchire la tte. Plaignez-les encore s'ils l'ont dsire;
leur rveil en est plus cruel aprs un long et beau rve. Plaignez-
les s'ils sont pervertis par le Pouvoir; car il n'est rien qui ne
puisse fausser cette antique et peut-tre ncessaire Fausset, d'o
viennent tant de maux.--Regardez cette lumire s'teindre, et
veillez; heureux si vos veilles peuvent aider l'humanit  se grouper
et s'unir autour d'une clart plus pure!

II.--SEUL ET LIBRE, ACCOMPLIR SA MISSION. Suivre les conditions de
son tre, dgag de l'influence des Associations, mme les plus
belles.

Parce que la Solitude est la source des inspirations.

LA SOLITUDE EST SAINTE. Toutes les Associations ont tous les dfauts
des couvents.

Elles tendent  classer et diriger les intelligences, et fondent peu
 peu une autorit tyrannique qui, tant aux intelligences la libert
et l'individualit, sans lesquelles elles ne sont rien, toufferait
le gnie mme sous l'empire d'une communaut jalouse.

Dans les Assembles, les Corps, les Compagnies, les coles, les
Acadmies et tout ce qui leur ressemble, les mdiocrits intrigantes
arrivent par degrs  la domination par leur activit grossire et
matrielle, et cette sorte d'adresse  laquelle ne peuvent descendre
les esprits vastes et gnreux.

L'Imagination ne vit que d'motions spontanes et particulires 
l'organisation et aux penchants de chacun.

La Rpublique des lettres est la seule qui puisse jamais tre
compose de citoyens vraiment libres, car elle est forme de penseurs
isols, spars et souvent inconnus les uns aux autres.

Les Potes et les Artistes ont seuls, parmi tous les hommes, le
bonheur de pouvoir accomplir leur mission dans la solitude. Qu'ils
jouissent de ce bonheur de ne pas tre confondus dans une socit qui
se presse autour de la moindre clbrit se l'approprie, l'enserre,
l'englobe, l'treint, et lui dit: NOUS.

Oui, l'Imagination du Pote est inconstante autant que celle d'une
crature de quinze ans recevant les premires impressions de l'amour.
L'Imagination du Pote ne peut tre conduite, puisqu'elle n'est pas
enseigne. Otez-lui ses ailes, et vous la ferez mourir.

La mission du Pote ou de l'Artiste est de produire, et tout ce
qu'il produit est utile, si cela est admir.

Un Pote donne sa mesure par son oeuvre; un homme attach au Pouvoir
ne la peut donner que par les fonctions qu'il remplit. Bonheur pour
le premier, malheur pour l'autre; car, s'il se fait un progrs dans
les deux ttes, l'un s'lance tout  coup en avant par une oeuvre,
l'autre est forc de suivre la lente progression des occasions de la
vie et les pas graduels de sa carrire.

SEUL ET LIBRE, ACCOMPLIR SA MISSION.

III.--viter le rve maladif et inconstant qui gare l'esprit, et
employer toutes les forces de la volont  dtourner sa vue des
entreprises trop faciles de la vie active.

Parce que l'homme dcourag tombe souvent, par paresse de penser,
dans le dsir d'agir et de se mler aux intrts communs, voyant
comme ils lui sont infrieurs et combien il semble facile d'y prendre
son ascendant. C'est ainsi qu'il sort de sa route, et, s'il en sort
souvent, il la perd pour toujours.

La Neutralit du penseur solitaire est une NEUTRALIT ARME qui
s'veille au besoin.

Il met un doigt sur la balance et l'emporte.

Tantt il presse, tantt il arrte l'esprit des nations; il inspire
les actions publiques ou proteste contre elles, selon qu'il lui est
rvl de le faire par la conscience qu'il a de l'avenir. Que lui
importe si sa tte est expose en se jetant en avant ou en arrire?

Il dit le mot qu'il faut dire, et la lumire se fait.

Il dit ce mot de loin en loin et, tandis que le mot fait son bruit,
il rentre dans son silencieux travail et ne pense plus  ce qu'il a
fait.

IV.--Avoir toujours prsentes  la pense les images, choisies
entre mille, de Gilbert, de Chatterton et d'Andr Chnier.

Parce que, ces trois jeunes ombres tant sans cesse devant vous,
chacune d'elles gardera l'une des routes politiques o vous pourriez
garer vos pieds. L'un des trois fantmes adorables vous montrera sa
clef, l'autre sa fiole de poison, et l'autre sa guillotine. Ils vous
crieront ceci:

Le Pote a une maldiction sur sa vie et une bndiction sur son
nom. Le Pote, aptre de la vrit toujours jeune, cause un ternel
ombrage  l'homme du Pouvoir, aptre d'une vieille fiction, parce que
l'un a l'inspiration, l'autre seulement l'attention ou l'aptitude
d'esprit; parce que le Pote laissera une oeuvre o sera crit le
jugement des actions publiques et de leurs acteurs; parce qu'au
moment mme o ces acteurs disparaissent pour toujours  la mort,
l'auteur commence une longue vie. Suivez votre vocation. Votre
royaume n'est pas de ce monde, sur lequel vos yeux sont ouverts, mais
de celui qui sera quand vos yeux seront ferms.

L'ESPRANCE EST LA PLUS GRANDE DE NOS FOLIES.

Eh! qu'attendre d'un monde o l'on vient avec l'assurance de voir
mourir son pre et sa mre?

D'un monde o de deux tres qui s'aiment et se donnent leur vie, il
est certain que l'un perdra l'autre et le verra mourir?

Puis ces fantmes douloureux cesseront de parler et uniront leurs
voix en choeur comme en un hymne sacr; car la Raison parle, mais
l'Amour chante.

Et vous entendrez encore ceci:



SUR LES HIRONDELLES

Voyez ce que font les hirondelles, oiseaux de passage aussi bien que
nous. Elles disent aux hommes: Protgez-nous, mais ne nous louchez
pas.

Et les hommes ont pour elles, comme pour nous, un respect
superstitieux.

Les hirondelles choisissent leur asile dans le marbre d'un palais ou
dans le chaume d'une cabane; mais ni l'homme du palais ni l'homme de
la cabane n'oseraient toucher  leur nid, parce qu'ils perdraient
pour toujours l'oiseau qui porte bonheur  leur habitation, comme
nous aux terres des peuples qui nous vnrent.

Les hirondelles ne posent qu'un moment leurs pieds sur la terre, et
nagent dans le ciel toute leur vie, aussi aisment que les dauphins
dans la mer.

Et si elles voient la terre, c'est du haut du firmament qu'elles la
voient, et les arbres et les montagnes, et les villes et les
monuments, ne sont pas plus levs  leurs yeux que les plaines et
les ruisseaux, comme aux regards clestes du Pote tout ce qui est de
la terre se confond en un seul globe clair par un rayon d'en haut.

--Les couter, et, si vous tes inspir, faire un livre.

Ne pas esprer qu'un grand oeuvre soit contempl, qu'un livre soit
lu, comme ils ont t faits.

Si votre livre est crit dans la solitude, l'tude et le
recueillement, je souhaite qu'il soit lu dans le recueillement,
l'tude et la solitude; mais soyez  peu prs certain qu'il sera lu
 la promenade, au caf, en calche, entre les causeries, les
disputes, les verres, les jeux et les clats de rire, ou pas du tout.

Et, s'il est original, Dieu vous puisse garder des ples imitateurs,
troupe nuisible et innombrable de singes salissants et maladroits!

Et, aprs tout cela, vous aurez mis au jour quelque volume qui,
pareil  toutes les oeuvres des hommes, lesquelles n'ont jamais
exprim qu'une question et un soupir, pourra se rsumer infail-
liblement par les deux mots qui ne cesseront jamais d'exprimer
notre destine de doute et de douleur:

POURQUOI? et HLAS!




CHAPITRE XLI

EFFETS DE LA CONSULTATION


Stello crut un moment avoir entendu la sagesse mme.--Quelle folie!
--Il lui semblait que le cauchemar s'tait enfui; il courut
involontairement  la fentre pour voir briller son toile, 
laquelle il croyait. Il jeta un grand cri.

Le jour tait venu. L'aube ple et humide avait chass du ciel
toutes les toiles; il n'y en avait plus qu'une qui s'vanouissait
 l'horizon. Avec ses lueurs sacres, Stello sentit s'enfuir ses
penses. Les bruits odieux du jour commenaient  se faire entendre.

Il suivit des yeux le dernier des beaux yeux de la nuit, et,
lorsqu'il se fut entirement ferm, Stello plit, tomba, et le
Docteur-Noir le laissa plong dans un sommeil pesant et douloureux.




CHAPITRE XLII

FIN


Telle fut la premire consultation du Docteur-Noir.

Stello suivra-t-il l'ordonnance? Je ne le sais pas.

Quel est ce Stello? quel est ce Docteur-Noir?

Je ne le sais gure.

Stello ne ressemble-t-il pas  quelque chose comme le sentiment? Le
Docteur-Noir  quelque chose comme le raisonnement?

Ce que je crois, c'est que si mon coeur et ma tte avaient, entre
eux, agit la mme question, ils ne se seraient pas autrement parl.



crit  Paris, janvier 1832.









End of the Project Gutenberg EBook of Stello, by Alfred De Vigny

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PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     https://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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